« Mon rêve, à moi, a toujours été d’être un honnête homme ! fit Petit-Bon-Dieu en jetant un coup d’œil du côté des gardes-chiourme qui, revolver au poing, se promenaient entre les cages.
– Pour quoi faire ? demanda Gueule-de-Bois.
– Pour quoi faire ? Pour m’établir marchand de vin, donc !
– Tout le monde peut pas être marchand de vin, philosopha Gueule-de-Bois, ça serait trop commode ! Chacun a son lot en venant au monde. Ainsi, toi,Petit-Bon-Dieu, t’étais bien sûr destiné à arracher ton copeau à Cayenne. Comme dit Chéri-Bibi : Fatalitas ! Ce qui est écrit est écrit. On peut pas y faire à la Providence !À propos de Chéri-Bibi, savez-vous ce que m’ dit l’ Rouquin ?
– C’est point ce que te dit l’ Rouquin qui m’occupe, répliqua Petit-Bon-Dieu, en baissant la voix, mais le moment est venu de causer sérieusement. Voyons,c’est-y pour aujourd’hui ? C’est-y pour demain ? »
Et les autres bandits, sur le même ton,répétèrent autour de Petit-Bon-Dieu :
« Il a raison !… C’est-y pouraujourd’hui ? C’est-y pour demain ?
– Vos plombs ! grondaGueule-de-Bois, c’est pour quand Chéri-Bibi voudra ! mais vosplombs, tonnerre de D… ! »
Et comme un garde se glissaitsournoisement le long des barreaux de la cage, les jambes en arcpour contrebalancer le roulis qui, ce jour-là, était assez dur, ilrépéta tout haut :
« Non, mais, t’as pas entendul’ Rouquin ? Faut-y qui soye bestiau pour parler comme unménistre ! Mossieu fait sa patagueule ! La seule chosequi reproche à Chéri-Bibi, c’est d’avoir barboté l’ macchabéede la marquise ! Y dit qu’ les cimetières, c’estsacré !
– Mossieu nous fait gonfler !ricana béatement Petit-Bon-Dieu, assis sur son sac. Les richesn’ont pas besoin d’emporter leur broquille dans latombe !
– Tu vois, cette main, répliqua leRouquin, elle a fait autant de victimes qu’elle a de doigts ;eh bien, al’ n’aurait pas fait ça ! Ça luirépugne !
– Chéri-Bibi a fait c’ qu’il avoulu. S’il n’était pas aux fers, tu bouclerais tacassolette !
– « Por »sûr !
– Demande donc au Kanak s’ilfaisait le dégoûté à l’amphithéâtre ? »
Le Rouquin secoua le front, têtu ;que Chéri-Bibi eût fait ce qu’il avait voulu, chouriné, cambriolé –et comment ! – sauté le gerbier et tous les enjuponnés, étripéle bourgeois, mais avoir fait ça, il ne l’admettait pas ! Çaportait malheur ! On lui sortait le Kanak, un ancien médecinqui avait été condamné à dix ans de travaux forcés, pour n’avoirpas voulu dire à quoi lui servaient les lanières de chair qu’ilvenait de découper sur un de ses clients encore vivant, retenu deforce chez lui et attaché sur son canapé de cuir… Eh bien, le Kanaktravaillait dans son métier. Carne morte ou chair vivante, tous lesmarchands de mort subite la tripotent ; ça ne leur fait paspeur ! Et, tourné vers le Kanak, le-Rouquin ajouta, avec unrire infâme :
« Ils en font ce qu’ils en veulent,et ce n’est pas encore pour rien qu’on appelle celui-là leKanak ! »
À cette allusion, terrible, à uneanthropophagie bien connue chez les indigènes de la Nouvelle, leKanak, qui était jaune, devint vert. L’autre continuait, suivantson idée fixe :
« J’ vous le dis !Chéri-Bibi n’était pas né pour ça ! Il avait mieux que ça àfaire ! Il a manqué de délicatesse !
– Chéri-Bibi est un géant, et vousn’êtes que des aztèques ! jeta le Kanak avec mépris, en leurtournant le dos.
– C’est vrai ! il volait lesmorts, fit Petit-Bon-Dieu, mais c’était pour lespauvres[1] !
– J’ veux bien !s’entêtait le Rouquin, mais ça jette du discrédit sur lacorporation. C’est pas encore ça qui fera avancer la société. Jen’ai jamais lu qui fallait faire ça, dans Karl Marx ou dansKropotkine ! »
(Le Rouquin n’avait rien lu du tout.Seulement, il ne manquait jamais l’occasion de citer ces grandsnoms qu’on lui avait jetés souvent dans les réunions publiques,comme appartenant à des personnages importants, qui partageaientson avis, sur la mauvaise constitution de la société.)
« Chéri-Bibi a tout fait, dans lavie ! expliqua encore Petit-Bon-Dieu. Même, il a débuté dansla carrière par être victime de soninnocence ! »
(Petit-Bon-Dieu s’exprimait, le plussouvent, en termes choisis, sous prétexte qu’il avait été clercd’huissier. On l’appelait Petit-Bon-Dieu, parce que rond comme unebarrique, tassé, court sur pattes, le cou dans les épaules ettoujours les mains croisées sur le ventre, il ressemblait auxpetits dieux d’Asie, qu’on trouve dans la brocante.)
Il soupira : « Oui, innocent,du moins c’est lui qui le dit, et je cite son exemple dans le livreque j’écris sur la Réforme de la Magistrature. Ah ! lesv… ! »
(Ici, Petit-Bon-Dieu soupira, ensongeant à la perpétuité de la peine à laquelle « elles »venaient de le condamner, pour avoir, « dans une crisenerveuse » (avait affirmé ce lymphatique), donné dix-huitcoups de couteau à une vieille dame un peu avare, qui lui avaitrefusé les clefs de son coffre-fort.)
« C’est comme ça, maintenant, dansla vie de ce monde, gémit le Rouquin. Il suffit qu’on n’« ait » rien fait pour qu’on vous « envoie » aubagne. J’en ai « zigouillé » cinq, paroled’honneur ! pas un de plus, pas un de moins ; eh bien,c’est pour le sixième, que je n’ai jamais vu, que vous avez leplaisir de ma compagnie. J’ vous le dis comme je le pense,j’ai jamais commis de meurtre inutile : j’ai toujours eu de laconscience ; j’ suis un misérable, c’est vrai ! unvoleur, c’est vrai ! un assassin c’est encore vrai ! maisc’est pas une raison pour qu’on condamne uninnocent !
– C’est tout ce que la société aurajamais fait pour toi ! déclara Petit-Bon-Dieu,philosophe.
– Tandis que Chéri-Bibi a toujoursfait quéque chose pour la société, interrompit Gueule-de-Bois qui,d’un œil inquiet, suivait tous les mouvements des gardes-chiourme.Avez-vous vu comme il a craché su’ la bobinasse ducommandant ? Encore un qui me « débecte », avec sesairs plaintifs. Z’avez vu, comme il disait àChéri-Bibi :
« – Vous n avez besoin de rien,Chéri-Bibi ? Vous n’êtes pas malade,Chéri-Bibi ? »
« Et v’lan, Chéri-Bibi z’y asoufflé du miel sur la « musette » ! Et qu’il a bienfait ! N’avons besoin de la pitié de personne, nous autres,c’est la justice qui nous faut !
– C’est-y pour aujourd’hui ?C’est-y pour demain ? » murmurèrent encore des voixrauques au fond de la cage.
Gueule-de-Bois gronda plus fort, commepour couvrir les murmures.
« Si le commandant filait si douxavec Chéri-Bibi, c’est qu’il avait le « taf », comme onteu le taf les jurés qui n’ont pas osé le condamner à mort, par peurdes représailles. Tout le monde avait le taf deChéri-Bibi ! »
À ces mots, les ombres qui étaientpenchées au fond de la cage sur les sacs et les hamacs roulés àl’ordonnance se redressèrent et un murmure prudent et rythmé, maisqui allait bientôt s’élargissant, commença dansl’entrepont :
Dans l’ raisiné, qui quitrimarde ?
Qui qu’a fait jacter la bavarde[2] ?
Qui qui fout l’ taf àTout-Paris ?
C’est Chéri !
La Républiqu’ nous emberluche !
Du bois de Boulogne à Pantruche,
Qui qui fait sauter toutl’ fourbi ?
C’est Chéri-Bibi !
C’est Chéri-Bibi !
Ils se turent sous les coups de poing etles coups de gueule de Gueule-de-Bois, qui leur jetait, de sa voixsourde :
« Vingt-deux[3] ! v’la lesartoupans !
– Chouïa ! Chouïa !(silence) » commanda aussitôt l’Africain, célèbre pour avoirversé du plomb fondu dans l’oreille de sa maîtresse.
Les surveillants accouraient. Ilsétaient furieux. Des clefs grincèrent dans les serrures. Onapercevait à travers les barreaux, grâce à la lumière diffuse,pauvrement versée par les hublots grillés, les gardiens, revolverau poing, qui entouraient des porteurs de baquets.
« Fixe ! »
La cage où se trouvaient Gueule-de-Bois,Petit-Bon-Dieu, le Rouquin et le Kanak était la première de labatterie haute du côté de la poulaine du Bayard, vieuxnavire de guerre, devenu transport et affrété nouvellement pourconduire les forçats et les relégués de l’île de Ré à Cayennedepuis que la Loire ne suffisait plus à labesogne.
C’est par cette cage que commençait ladistribution des fricots. Au commandement de« fixe ! » les soixante bandits qui se trouvaiententassés dans cette cage se levèrent d’un bond : masquestragiques, les uns blêmes, les autres verdâtres, joues creuses etyeux brillants, tête et face rasées, tous vêtus du même bonnetcarré, veston et pantalon de grossière étoffe brunâtre, épaisseschaussures jaunes. Au bras, l’écharpe avec le numéro, car ils n’ontplus de nom pour l’administration. Et ils s’alignent en sebousculant, ayant aperçu le second du bord, qui est terrible,envoyant aux cachots, faisant mettre aux fers pour desriens !… Les gardes-chiourme sont des âmes damnées, injuriantet frappant, le « rigolo » toujours prêt à partir, commes’il avait besoin de se soulager de sa poudre et de ses« éclairs rentrés ». Elle se grouille un peu la pègre,sous la bousculade des gardes-chiourme.
Les gardes entrent dans les cages commele dompteur chez les fauves. L’arme prête, le cou tendu vers lesbêtes, ils font le tour des regards, pour y lire lacolère, les révoltes, la rage impuissante, et faire reculer toutcela sous le canon d’acier. « Fixe ! » Ceux qui nevont pas assez vite à leur place, devant leur sac matriculé, lestalons joints, les mains dans le rang, sont secoués, bourrésd’importance.
M. de Vilène, lieutenant devaisseau, le second du Bayard, a de petits yeux perçantsauxquels rien n’échappe. Un hamac mal roulé, une baille qui n’estpas à sa place, une de ces brutes qui hausse les épaules, il voittout ! Il n’a qu’un mot à la bouche : cachot !Ah ! c’est lui qui aurait cassé la « gueule » àChéri-Bibi s’il avait été à la place du commandant ! Et onn’aurait plus entendu parler du monstre ! Et le commandant etlui n’auraient plus à garder un homme qui s’était enfui déjà unefois du bagne, deux fois du Dépôt, trois fois d’une maisoncentrale, et pour qui les portes semblaient n’avoir été faites quepour s’ouvrir et les barreaux pour soutenir la corde ou le drap delit libérateurs ! Ah ! on se serait bien passé d’unepareille commission ! Ils vivaient tous deux dans l’épouvantede relâcher cette terreur sur le monde !
Enfin Chéri-Bibi était aux fers !C’était toujours cela ! Et jusqu’à la fin de latraversée ! De Vilène l’avait fait jurer au commandantBarrachon, qui ne revenait pas de l’ignoble affront qu’on lui avaitfait subir à lui, toujours si poli avec les condamnés, etprofessant des théories humanitaires.
« Ça vous apprendra ! »lui avait dit de Vilène.
Le lieutenant de vaisseau entra dans lacage, rageur, derrière les gardes, et suivi du surveillant généralinspecteur, accouru, lui aussi, au bruit insolite del’entrepont.
« Si on vous privait defricot ! Vous savez bien qu’il est défendu de chanter !dit l’inspecteur.
– Celui qui veut aller rejoindre àfond de cale le 3216, qu’il le dise ! criaM. de Vilène. Deux jours de cachot au chef d’escouadepour ne pas avoir roulé le hamac deChéri-Bibi ! »
Le chef d’escouade, c’était justementl’Africain, qui était en train de prendre livraison des troisbaquets qui revenaient à sa cage pour le repas de ses soixantehommes et de suspendre les plats au pont supérieur par letruchement de la ficelle. À l’annonce du châtiment qui le frappait,il dit, comme un écolier :
« Chic !
– Quatrejours ! »
Il se tut : M. de Vilènele fusillait des yeux.
M. de Vilène ne comprenait pasqu’un homme qui avait versé du plomb fondu dans l’oreille de samaîtresse pût répondre « Chic ! » ou tout autrechose à un lieutenant de vaisseau. Cela le mettait hors de lui. Sacolère immobilisait toute la cage. Les poitrines des forçats,autour de lui, ne respiraient plus. C’est que les punitionsencourues pendant la traversée avaient une répercussion terriblesur la vie qu’on leur accorderait de mener à Cayenne.
« On chante ! on est joyeuxici ! continuait de gronder l’officier : sans doute parceque le 3216 vous a fait de la place ! »
C’était exact que le départ deChéri-Bibi avait fait de la place dans cette cage où ils étaiententassés comme harengs en caque.
En même temps que Chéri-Bibi, on avaitdescendu aux fers les deux gardiens qui ne le quittaient jamais,car, bien entendu, on lui faisait l’honneur d’une surveillancespéciale. D’abord, les gardes-chiourme avaient été doublés dans lecouloir où était sa cage ; ensuite, dans sa cage même, deuxgardiens avaient l’œil sur lui, nuit et jour. Et au bout ducouloir, aux écoutilles, à toutes les ouvertures qui permettaientde descendre aux cages des entreponts, il y avait des soldats,prêts à tirer à la moindre alerte.
Le second, comme s’il flairait quelquesurprise, quelque méchant coup préparé dans l’ombre horrible de cecoin de l’enfer, faisait le tour de la cage, bousculait les sacs.Il en ouvrit un, au hasard. Il savait bien qu’il ne pouvait trouverlà-dedans que les objets réglementaires, après la fouille totaledes hommes au départ ; mais quand même, avec ces démons, onn’était jamais tranquille, jamais sûr de rien ! N’ayant rientrouvé d’extraordinaire dans le sac, il passa sa bile sur leplancher, qu’il trouvait mal lavé.
« Qu’est-ce qui m’a fauberdéça ? » hurla-t-il.
Et se retournant sur sonescorte :
« Désormais, le lavage des cagessera fait par une série désignée à cet effet ! Le surveillantchargé de la série qui se trouve de corvée devra, après lapropreté, s’assurer qu’elle a été bien faite et en rendre compte ausurveillant général qui m’en informera ou à l’officieradjoint !… »
Puis, pivotant sur les talons, il seretrouva en face des condamnés.
« Et vous, écoutez-moi bienceci : Les hommes de corvée, gardant ce service pendantvingt-quatre heures, ne seront autorisés à suivre les autres sur lepont pendant la promenade d’une demi-heure quotidienne, qu’aprèsleur besogne accomplie ! On vous délivrera, pour cela, en plusdes fauberts que vous ne mouillez pas assez, des raclettes !Je veux que vos cages soient propres comme le salon du commandant,nom de D… ! C’t’ entendu ! Vous avez compris, vous,l’ Chouïa, l’ chef d’escouade !
– Le commandant a dit… murmura dansun soupir l’Africain.
– Le commandant, levoilà ! »
Et le second lui mit sous le nez sonrevolver.
Les gardes étaient dans un état dejubilation énorme. Ah ! ça ne traînait pas aveccelui-là ! Mais l’un d’eux se prit à rire trop haut pour sonmalheur. Le second lui colla vingt-quatre heures de cachot ;ça lui apprendrait à être sérieux dans le service. Ce fut le tourde joie des bandits, dont l’un cria dans l’ombre :
« Bravo ! »
En entendant cette apostropheapprobatrice, M. de Vilène, qui avait décidément mauvaiscaractère, ordonna qu’on remportât l’un des trois baquets (plats)destinés à la cage. Ça, c’était un fameux rationné ! Ça leurapprendrait à donner leur avis quand on ne leur demandaitrien.
Il sortit dans un silenceeffrayant.
Les gardes-chiourme partis, les grillescadenassées, alors les dents grincèrent, les mâchoiresclaquèrent ; on avait encore rogné sur leur faim ! Et legroupe formidable des colères roula autour deGueule-de-Bois :
« C’est-y pour, aujourd’hui ?C’est-y pour demain ?
– C’est pour quand Chéri-Bibivoudra. »
À cause du roulis, les« plats » – les deux baquets – étaient suspendus à laficelle. Le chef d’escouade commanda les deux premières équipes dedix qui, rangées autour de chaque baquet, commencèrent à puiserdans le mélange immonde qui roulait là-dedans. Les chefs de platsurveillaient les coups de cuiller de bois s’enfonçant dans cebrouet à la colle où finissaient de pourrir des morceaux decarotte, de navet, de poireau, ou plutôt des détritus de tout celaaccompagnés de fayots qui, eux, en raison d’une solidité à touteépreuve, avaient conservé leur forme et leur identité que rien nepouvait leur faire perdre. Ce jour-là, un baquet devait contenterla faim de trente au lieu de vingt, à cause du« rationné ». Heureusement que quelques-uns, incommodéspar le roulis, restèrent vautrés dans les coins, près des bailles,et avaient refusé de répondre à l’appel. Les mufles penchésau-dessus des baquets comme les cochons sur l’auge, les forçatsmangeaient. Ils mangeaient en grognant encore contre le second,contre les gardes-chiourme, les « artoupans », comme ilscontinuaient à les appeler, bien que ceux-ci eussent titremaintenant de « surveillants militaires ». Cessurveillants ne cessaient de passer et repasser devant les grillesavec des jurons, des menaces, des ricanements atroces. Un moment,il y eut, au fond de la batterie, venant d’une cage lointaine, unbruit retentissant de grille claquée et un hurlement de douleur.Les forçats, en train de manger, ne levèrent même pas la tête. Ilssavaient ce que c’était. Encore un « relingue » (bagnard)qui avait fini son temps de cachot et qu’on ramenait dans sa baugeet qui n’était pas rentré assez vite. Alors on lui avait claqué lagrille sur les doigts.
Ça, c’est l’amusement desgardes-chiourme, les doigts écrasés ! Ah ! les salaudsd’ « artoupans » ! Le jour où ils entiendraient un ! « Ce serait-y pour aujourd’hui ? Ceserait-y pour demain ? » Ce sera pour quand Chéri-Bibivoudra !… Tout de même qu’il se presse !…
Les équipes succèdent aux équipes autourdes « plats ». Ceux qui ne mangent plus regardent mangerles autres. On laisse à chacun sa part. On est juste. Et on sefrotte le ventre.
Le roulis ne fait qu’augmenter. Il y ades glissades, des heurts, des cris parce qu’on s’écrase les pieds.Un imbécile s’accroche au plat, et voilà le baquet qui commence ladanse de la « chaloupe en détresse » ! On l’arrêtetrop brusquement. Une clameur. Les fayots ont fichu le camp !Ça, c’est du « boni » pour ceux qui ont fini avec le« plat ». Ils se ruent, se jettent sur cette choseabominable qui englue le plancher.
Fichu temps ! Les sacs roulent lesuns sur les autres !… Et on entend le chambardement des objetsdéplacés dans les entreponts. Un « artoupan » s’étale surle ventre, entre les cages, et son revolver part. On rit, commesavent rire les forçats. La balle n’a tué ni blessépersonne.
« J’aurais voulu qu’a vouscrève ! » grinça l’ « artoupan » en serelevant.
Dans une cage, un forçat proteste parcequ’il prétend que l’eau qu’on lui donne à boire est salée. Et lahoule toujours augmente… La mer bat les flancs du navire, et lechoc des vagues sur la poulaine produit des détonations semblablesà celles d’une batterie de pièces de 12.
C’est le moment où ceux qui mangentmaintenant « à la ficelle » avec Gueule-de-Bois,l’écoutent de toutes leurs oreilles. Le Rouquin, le Kanak,Petit-Bon-Dieu et l’Africain lui-même en oublient de savourer lasoupe. Mais ils font semblant d’être uniquement préoccupés par leurgloutonnerie.
« Gémissez pas ! souffleGueule-de-Bois. Comme disait not’ curé : les temps sontproches !… C’est pas pour rien que Chéri-Bibi s’a fait mettreaux fers. S’il a craché à la musette du méquard (le commandant),c’est qu’y voulait pas y couper. Il a son plan. Y a dubon !
– Hé ! comment qu’on feramaintenant qu’il est aux fers, susurra Petit-Bon-Dieu ; moi,j’ fais rien sans lui. J’ai confiance qu’enlui !…
– Ça le regarde ! Y connaîtson affaire !… Y avait pas moyen de s’entendre tant que les« artoupans » qui le gardaient étaient dans lacage ; c’est pour ça qu’il s’est fait fiche aux fers !Comprenez-vous maintenant ? On peut causer !
– Moi, d’main, j’ prends lecachot, dit l’Africain. Dépêche-toi, que je sache à quoi m’entenir !… C’est-y vrai qu’on « soye » tous d’accordpour bouleverser (se révolter) ?
– « Por » sûr !affirme Gueule-de-Bois en hochant la tête.
– Tous d’accord pour s’emparer dubâtiment ?
– « Por »sûr !
– La batterie basse enest ?
– La batterie basse comme labatterie haute.
– Et n’y aura pas decasseroles ?
– Non ! pas de roussis !Tous d’accord, le cœur sur la main. Se faire crever s’il lefaut ! Vaincre ou mourir, quoi !
– Mais, après qu’on sera lesmaîtres, quoi qu’on fera ?
– Ah ! bien, Chéri-Bibi nousle dira ! Paraît qu’on pourra faire les corsaires ! Onpourra faire ce qu’on voudra, quoi ! pisqu’on sera les singes(les maîtres) à nous tout seuls ! Avec tout c’ qu’y a dans lacambuse et tout le fourbi, et le bateau et l’argent dugouvernement.
– Nous serons les rois del’Océan ! Gare à ceux qui nous tomberont dessus ! annonçaPetit-Bon-Dieu. Mais quel temps de chien ! (il affectait deparler bourgeois) qué bousculade ! Tu me marches sur lespieds, Gueule-de-Bois. C’ qu’on est tassé ici ! On secroirait sur le boul’vard, l’ jour du 14Juillet. »
Et il fredonna en grattant le fond duplat :
Et dans Paris gorgéd’ troupiers…
« Chante ! Chante !ordonna Gueule-de-Bois, V’là l’artoupan ! Qui n’ croie pasqu’on cause… »
Petit-Bon-Dieu, en s’essuyant la bouchede la manche de sa veste, acheva :
Et dans Paris gorgé d’ troupiers,
Où faut ben que j’ mèn’ mavadrouille
G’ n’aura ben vingt millionsd’ petsouilles
Qui viendront m’ piler les doigtsd’ pied !…
Le garde-chiourme est passé.Gueule-de-Bois dit :
« Non ! mais ça s’ pourraitbien qu’on aille à Caracas où qui n’y a une révolution. Onoffrirait ses services à l’armée révolutionnaire, et pis c’est nousqui deviendraient l’ gouvernement.
– Ça, c’est une idée !approuva Petit-Bon-Dieu. Tu seras ministre de la Justice et moiministre de l’Instruction publique. Tu verras comme j’éduquerai lepeuple. Y aura pus besoin d’assassins !
– Etmaintenant que vous avez dit assez de bêtises, fit le Kanak qui nese déridait jamais, pourriez-vous nous expliquer, monsieurGueule-de-Bois, comment, sans armes, enfermés dans des cages etentourés de gardes et de soldats toujours prêts à nous fouiller,nous pourrions nous emparer du Bayard ?
– Toi, t’estrop curieux ! déclara le Rouquin.
– C’est vrai, mossieu est fouinard,appuya Gueule-de-Bois. Chéri-Bibi n’aime pas ça ! J’ vousdis qu’il a son plan.
– Et moi, j’ vous dis que,sans armes, nous ne pourrons rien faire.
– Qui qui vous dit qu’on n’aura pasd’armes ?
– J’ suis de l’avis du Kanak,déclara l’Africain.
– Où que tu lesprendras ?
– N’y en a-t-il pas àbord ?
– Oui, mais c’est pas« por » nous !…
– Le plan est bien simple »,finit par laisser échapper Gueule-de-Bois, énervé.
Et se baissant vers ses compagnons duplat :
« On aura des armes… autant qu’ilfaudra pour nous rendre maîtres de l’entrepont. Le reste viendraaprès. Comprenez-vous ? On aura des armes, des couteaux, desrigolos… Parfaitement. Le moment venu, à la première ouverture decage, on se jette sur la chiourme, le surveillant général,l’inspecteur, le second, enfin tout ce qui se trouve là, et on leurfait passer le goût du pain. On ouvre les autres cages avant qu’enhaut on sache seulement de quoi y retourne !
– Mais les sentinelles tireront,les soldats, les matelots accourront ! C’est nous qui seronsmassacrés !
– Gros malin ! fitGueule-de-Bois avec mépris, « por » sûr que n’y en a quitrinqueront ! Plus d’un qui n’avalera des dragées. Mais onfait pas d’omelette sans casser des avergots, pas ?L’ tout est de pas frousser et d’ courir au pus pressé.Sommes huit cents zigs à bord qu’auront des armes… On courra auxécoutilles, et c’est les sentinelles qui trinqueront… Et pis, auxécoutilles, dans les couloirs, on fera des barricades avec dessacs, tout l’ fourbi qu’on trouvera dans la cale. J’ vousdis : un chambard du diable ! On se battra comme au tempsd’ la Révolution, quoi ! Tant pis pour les foiesblancs ! Moi j’aime mieux crever comme ça que de m’éteindre auPré en arrachant des copeaux « por » legouvernement. »
Un murmure d’assentiment accueillit lesdernières paroles de l’orateur. Cependant le Kanak ne paraissaitpas tout à fait convaincu. Ce découpeur de lanières humaines étaitun scientifique. Il se méfiait de l’enthousiasme de Gueule-de-Bois,nature spontanée et peu réfléchie. Toutefois, il comprenait queChéri-Bibi l’eût choisi pour ses confidences, car Gueule-de-Boisavait, à cause de sa force herculéenne, de sa brutalité et de sesexploits, une réelle influence sur la pègre, avec laquelleChéri-Bibi était sûr qu’il ne le trahirait point et qu’il auraittôt fait d’exécuter le faux frère qui, ayant connaissance de sesprojets, ne les trouverait pas admirables.
« La preuve que nous aurons desarmes quand il voudra, déclara Gueule-de-Bois en se levant(mouvement suivi par tous les yeux des bagnards qui louchaientdepuis un instant du côté de la « conversation » dulieutenant de Chéri-Bibi), la preuve c’est qu’il a vouluaujourd’hui qu’on fasse guindal (boire en chœur) à sa santé !Nous avons assez grenouillé comme ça (bu de l’eau) ; allons,toi, le Rouquin, fouille tout au fond de ton flac(sac). »
Le Rouquin obéit et faillit mourirsur-le-champ de stupéfaction en sentant sous ses doigts le froidsympathique du verre d’une bouteille qu’il attira à lui, touttremblant. Tout le monde le regardait, à l’exception de l’Innocent(il y a toujours au moins un innocent par cage qui ne veut riensavoir de ce qui se passe autour de lui et qu’on laisse faire sanitouche, à cause que, le plus souvent, son désespoir ne lui permetpas de manger et qu’il abandonne volontiers sa ration) àl’exception donc de l’Innocent et de Gueule-de-Bois qui s’en étaitallé faire un tour du côté de la grille, histoire de surveiller les« sous-cornes », tous avaient les yeux sur lui, même lesmalades qui se soulevaient pour voir, pour comprendre… C’était-ybien possible ?… Une bouteille ?… Eune ! vraiegrande « fille » ! au ventre bien dodu ? Eunebelle « chandelle » ! Eune « cholette »comme ils n’en avaient pas aperçu depuis longtemps, car ilsn’avaient pas le droit de se payer des douceurs à la cantine commeles « relingués » qui, eux, pouvaient avoir des sous ettout le bonheur qui s’achète avec. Tous furent debout, malgré leroulis, malgré le tangage, malgré la maladie… Accrochés les uns auxautres, les doigts frémissants, les yeux hors de la tête, ilsregardaient la bouteille !
Le Rouquin, qui avait peur de la laissertomber, tant il tremblait, l’avait serrée dans ses bras, sur sapoitrine, et maintenant il la débouchait, les yeux fermés, lesnarines palpitantes, avec une figure d’extase. C’était du rhum. Onallait pouvoir boire « un pape » ! L’idée seule enenflammait les gosiers. N’avoir plus le droit à rien de rien, qu’àrecevoir des coups de pied dans le derrière, comme des bêtes, et àcrever de faim, et tout à coup apercevoir la lueur de ça ! Unebouteille de rhum ! Quel miracle et quel mystère !C’était Chéri-Bibi qui l’avait voulu ! Lui seul pouvait unechose pareille. Lui seul aurait pu expliquer l’inexplicable :comment cette chose prodigieuse, malgré une surveillance effarantede tous les instants et des fouilles continuelles, avait pu venirlà ! Celui qui avait fait venir cette bouteille de rhum feraitaussi bien venir des armes. C’était sûr ! Il n’y avait plus àdouter. Toutes les férocités qui étaient là se donnèrent à lui,goulûment.
« Heureusement, dit Petit-Bon-Dieu,que le seg (second) n’est pas tombé sur le sac duRouquin.
– C’ qui prouve bien que leGrand-Dab est avec nous ! fit remarquer Gueule-de-Bois.Allons ! une lampée pour tous ! N’y en aura pourtous ! »
Et il sortit à son tour quatre litres derhum de son sac, dans le moment où il sentait bien que l’on allaitse tuer autour de la bouteille du Rouquin, insuffisante pour unepareille chambrée. Alors, ce fut un sombre et silencieux délire.Ils buvaient, glougloutaient, râlaient de bonheur, se renversaientla gorge, pâmés sous la brûlante coulée de l’alcool. Ceux quin’avaient pas encore bu attendaient, les mains en avant, les doigtscrochus, avec des grognements impatients, un halètement douloureuxde la poitrine. Gueule-de-Bois maintenait l’ordre et, quand les« artoupans » passaient dans le couloir, faisaitdisparaître les bouteilles. Et puis, à nouveau, on se ruait surelles. Quand le baiser immonde se prolongeait trop sur le goulot,des voix sourdes et menaçantes criaient : « Assez !Assez ! » et l’homme rendait la bouteille, les yeux enflammes. Quand ce fut fini, il y eut d’abord un silence, une espècede prostration où ils s’abîmèrent en une ardente communion. Etpuis, tout à coup, un même acte de reconnaissance jaillit de toutesles poitrines ; l’hymne rauque éclata :
La Républiqu’ nous emberluche !
Du bois de Boulogne à Pantruche !
Qui f’ra sauter toutl’ fourbi ?
C’est Chéri-Bibi !…C’estChéri-Bibi !
La galopade de la garde, les revolversbraqués à travers les barreaux, le commandant et le second quiaccouraient avec un peloton de soldats, il fallut tout cela pourles faire taire. La cage, maintenant silencieuse, était condamnée àla boule de son et à l’eau, pour trois jours. Un« artoupan » découvrit les litres vides.M. de Vilène en pâlit de colère :
« Qui est-ce qui vous a fait cecadeau-là ? »
Silence.
« Qui est-ce qui vous a fait cecadeau-là ? »
Alors les bandits, en chœur,repartirent :
« C’est Chéri-Bibi ! C’estChéri-Bibi ! »
Voyant leur exaltation due à l’alcooldont ils avaient perdu l’habitude, le commandant qui, autant quepossible, ne voulait pas avoir d’histoire, ordonna laretraite.
« Vous ferez une enquête, dit-il ausecond quand ils furent dans le couloir, et s’il y a faute desgardes, punissez sévèrement. Des bouteilles dans les cages !Mais c’est des armes, cela ! Oh ! il faut savoirabsolument… C’est inimaginable !
– Absolument ! Mais ce qui estplus inimaginable que tout, commandant, répliqua le second, c’estque les jurés n’aient pas condamné tous ces bandits à la peine demort ! S’ils les voyaient comme nous les voyons, il estprobable qu’ils regretteraient leur faiblesse… je dirai même leurlâcheté. Quand on pense qu’ils n’ont pas osé toucher à ceChéri-Bibi !
– Oui, c’estabominable !… »
Ce qui s’était passé au moment dudernier procès de Chéri-Bibi était en effet abominable. D’abord,deux des jurés, dont le nom était sorti de l’urne et qui, malgréleurs efforts, n’avaient pas été récusés, s’étaient simplementévanouis et il avait fallu les frictionner pour les faire revenirau sentiment de leur devoir social. Tous avaient exigé du présidentdes assises que des agents les accompagnassent après le procèsjusque chez eux, et que la Sûreté continuât à veiller sur leursprécieuses personnes ; enfin ils avaient accordé descirconstances atténuantes, trouvant à Chéri-Bibi une responsabilitémitigée, lui sauvant ainsi la tête. L’affaire avait, du reste, étémenée avec une douceur remarquable par un président poli quisemblait demander pardon à l’accusé de la liberté grande qu’ilprenait de le juger. Pour mieux apprécier l’état d’âme de la courd’assises de la Seine, à cette époque, peut-être n’est-il pointinutile de rappeler que, le matin même du procès, l’immeuble où setrouvait le débit de vin où servait le garçon qui avait dénoncé etlivré son client Chéri-Bibi, avait sauté comme une boîted’artifice : avertissement retentissant que MM. les jurésavaient entendu.
« Allons le voir », dit lecommandant qui se mit à descendre l’escalier conduisant à labatterie basse, en avouant :
« Ce Chéri-Bibi m’empêche dedormir ! »
Ils traversèrent la batterie basse,entre les cages. En haut, on y voyait encore à peu près clair,grâce aux hublots, mais dans le second entrepont, c’était la nuitavec quelques lueurs blafardes ou sanglantes tombées des falots quebalançait la houle. Seul brillait le fer des barreaux derrièrelesquels des figures de démons apparaissaient, surgies desténèbres, faces hideuses de cauchemar, qui regardaient passer les« artoupans », la mort dans la main. Les deux chefs nefirent que passer et quittèrent le second entrepont pour letroisième. Au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans cet enferflottant, les ténèbres devenaient plus opaques. Il y avait descoins où l’on marchait à tâtons, en s’appuyant contre des muraillesde fer, derrière lesquelles on entendait des plaintes, ou desmalédictions. Ils arrivaient dans le couloir des cachots toujoursgardé militairement. À l’extrémité de ce couloir, tout au fond decette géhenne, un garde leur ouvrit une porte. Et ils entrèrentsuivis d’un matelot, un falot à la main. Deux« sous-cornes », gardes que les forçats mettaient encoreau-dessous de l’ « artoupan », se levèrent sur leseuil du cachot et firent le salut militaire.
Il y avait quelque chose d’accroupi aufond de l’ombre.
Les deux chefs considérèrent quelquesinstants cette chose qui ne remuait pas. Était-elle morte ?Était-elle vivante ? Le commandant, un gros homme, trèsimpressionné, résolut de s’en assurer :
« Vous n’êtes pas honteux,Chéri-Bibi, lui dit-il, d’avoir craché à la figure de votrecommandant ! »
La chose, toujours immobile, avait unevoix, une voix enrouée qui dit :
« Vous avez eu tort de prendreça pour une injure personnelle ! »
Ce brave homme de commandant Barrachon,qui ne demandait qu’à vivre tranquille et à qui, par un affreuxcoup du sort, avait échu le devoir de conduire à destination unepareille cargaison de monstres, reçut la réplique de Chéri-Bibi ens’affalant : « Vous avez eu tort de prendre ça pour uneinjure personnelle ! » Oui, il dut se retenir à lacloison tant il était ému. C’était trop fort, à la fin !Chéri-Bibi, certainement, se moquait de lui. Le peu d’énergiequ’avait laissé à l’excellent commandant la mise en pratique,vis-à-vis de ses subordonnés, de ses théories sociales ethumanitaires en fut comme secouée. Il trouvait décidément quec’était de Vilène qui avait raison en traitant tous ces banditscomme des bêtes qui n’avaient plus rien à faire avec l’humanité. Etce que les crimes, le passé, la sanglante gloire de Chéri-Bibin’avaient pu faire, c’est-à-dire lui faire oublier qu’un homme, sibas fût-il tombé, appartient toujours à la famille humaine, lablague du bandit l’accomplit en une seconde. Il détesta tous cesmisérables, rageusement, ne leur pardonnant pas qu’il eût pu croireun instant qu’avec de bons procédés, il allait les amadouer, lestourner vers le meilleur. Comment ! Il n’avait pas manqué uneoccasion, depuis le commencement de la traversée, de montrer àChéri-Bibi que son cœur n’était point fermé aux misères de laquestion sociale en apportant aux forçats quelque adoucissement àla rigueur des terribles règlements, en améliorant leur ordinaireet en s’occupant activement de leur état sanitaire ! Il leuravait permis de temps en temps une petite promenade supplémentairesur le pont, à seule fin qu’ils ne mourussent point tout à faitétouffés dans les entreponts ! Et voilà comment il étaitrécompensé ! On lui crachait à la figure et on le priait de nepas considérer cela comme une injure personnelle ! Oui, oui,de Vilène avait raison ! ça lui apprendrait ! ça luiapprendrait !… Désormais, il serait terrible, et ilcommença :
« Chéri-Bibi, vous êtes unemauvaise tête ! »
La chose accroupie au fond de l’ombrericana :
« Imaginez, dit-elle, que c’estcomme si j’avais craché à la figure de la société ! Ça n’arien de personnellement vexant pour vous, moncommandant ! »
Ah ! cette voix rauque, cette voixenrouée, cette voix sinistre, sa façon de dire : « Moncommandant ! » Comment pouvait-on avoir pitié de pareilsmisérables ? Pourvu qu’il ne s’échappe point ! Il seraitcapable de tout ! de tout ! Chéri-Bibi avait déjà prouvéqu’il était capable de tout, mais quand le commandant Barrachons’exprimait ainsi, il comprenait : de tout contre lecommandant Barrachon, c’est-à-dire de lui prouver tous les ennuisrésultant d’une pareille évasion, sans compter les forfaits qu’ilétait capable d’accomplir à son bord. Un homme qui avait oséimaginer de faire sauter le Palais de Justice ne verraitcertainement aucun inconvénient à brûler la cervelle du commandantBarrachon !
Allons ! il fallait êtreprudent ! Chéri-Bibi resterait aux fers jusqu’au bout de latraversée ! Et il le lui annonça.
« Tant mieux ! fit la voix del’autre, j’ vous aime mieux comme ça. Vous me dégoûtezmoins !
– Approche ton falot ! »hurla le commandant à son matelot.
Et il examina minutieusement les fersappelés barres de justice. C’est une longue tringle de trentemillimètres de diamètre avec des maillons pour tenir les jambescroisées et, au besoin, les bras (avec Chéri-Bibi, on avait besoinde croiser les bras). Les maillons, une fois remplis par lesmembres, on les enfile à la tringle et on les fait glisser à laplace qu’ils doivent occuper. Ensuite on ferme le bout de cettetringle au moyen d’un gros cadenas qui sert de boulon. L’autreextrémité de la barre est terminée par un bourrelet en fer qui nepermet pas aux maillons de glisser.
L’excellent commandant Barrachonconstata que barres et maillons étaient en place, et les membres deChéri-Bibi aussi. Le falot n’éclairait que la partie basse de lachose, accroupie dans l’ombre, la chose dont on entendaitmaintenant la sifflante et haineuse respiration sans en voir latête. Le commandant avait pris des mains du matelot le falot etn’avait garde d’éclairer la tête, car la tête de Chéri-Bibi luifaisait toujours peur ! Les mains, les pieds enchaînés, ilpouvait voir cela ; mais la tête, l’horrible tête qui avaitcraché, non, non !… Il ne pouvait plus la revoir ! Ilfrissonnait à la seule idée de la physionomie terrible que devaitavoir cette tête depuis qu’il avait annoncé « les fers pourtoute la traversée », car enfin c’était comme s’il avaitannoncé la mort !
Le falot se sauva au bout de la tringlepour examiner le cadenas qui était bien fermé comme il fallait, lebon, lourd, épais, solide, honnête cadenas dont le commandantgardait la clef, l’unique clef, dans sa poche ! Et Barrachonse releva avec un soupir. Il était plus tranquille d’avoir vucela !
« J’ai toujours regretté, dit-il aulieutenant de Vilène, que ces instructions, qui rappellent lahonteuse Inquisition et le triste Moyen Âge, fussent encore enpratique dans notre marine, pour punir les plus légères infractionsà la discipline, et aux règlements. Mais vraiment je ne regretteplus que nous disposions encore de ces derniers vestiges de labarbarie, quand nous avons à nous assurer d’un pareilforcené !
– Poil au nez ! fit la voix del’ombre.
– L’entendez-vous ! C’est lecrime lui-même qui parle ! reprit Barrachon exaspéré. Le crimedans tout son cynisme et dans toute son horreur ! Le crimesans nom !
– Si, puisqu’il s’appelleChéri-Bibi ! glapit l’orgueilleuse voix de l’ombre.
– Ce misérable ne respecterien ! Il a peut-être des parents qui pleurent ses crimes,mais il a oublié ses parents comme il oublie ses crimeseux-mêmes !
– J’ai la mémoire si fatiguée,répliqua la voix ; j’ai beaucoup abusé desfemmes !
– Sauvons-nous ! fit lecommandant, je le tuerais ! Et je me le reprocherais toute mavie !
– Et moi, je vous en féliciteraistoute la mienne », dit M. de Vilène.
Le commandant se tourna vers les deuxhommes qui ne quittaient pas Chéri-Bibi :
« J’ai donné l’ordre qu’on relevâtla garde toutes les heures. Ce sera moins fatigant. Vous connaissezla consigne ? Ne pas parler, ne pas répondre au 3216,jamais ! »
À ce moment, un sinistre sanglot se fitentendre au fond de l’ombre. C’était si affreux et si douloureuxque les deux officiers en furent singulièrement émus. Le commandantn’y tint plus. Il leva son falot à hauteur de la tête de cettechose qui avait pleuré. Et tous les cinq, les officiers, les deuxgardes et le matelot, reculèrent d’épouvante : ils avaient enface d’eux l’homme qui rit ! Ceux qui avaient vu celane devaient jamais oublier l’abominable vision, ce rire sanglantsous la lueur rouge du falot, cette grimace monstrueuse de l’hommequi les insultait de son rire élargi jusqu’aux deux oreilles, parcequ’ils avaient cru à son gémissement et avaient eu, une seconde,pitié de sa douleur. Le commandant en laissa tomber son falot, quise brisa et s’éteignit, et l’horrible chose disparut à nouveau dansla ténèbre. Barrachon, étouffant, titubant, poussa la porte ducachot, se rejeta dans le couloir.
« Il rit ! murmura l’excellenthomme, secoué de frissons. Ce monstre devait rire quand ildécoupait « la petite bonne » en dix-septmorceaux ! »
La porte n’était pas encore refermée.L’autre avait entendu. Et la voix enrouée rattrapa la fuite deBarrachon :
« V’s’avez tort de croire que ça nem’a pas fait d’ l’effet ! L’ soir même, fallait queje prenne un bain de pieds de moutarde ! »
Barrachon et de Vilène se laissèrentretomber de tout leur poids sur la porte pour ne plusentendre.
Puis ils remontèrent les degrés del’enfer qui, autour d’eux, au-dessus d’eux, au-dessous d’eux,semblaient à nouveau s’emplir de clameurs. Quand ils n’apercevaientpas un gradé, un chef, on ne pouvait faire taire les bandits. Ilsse renvoyaient de cage en cage, de cachot en cachot, de la batteriebasse à la batterie haute, des chants immondes, des injures, desmalédictions, des défis, des obscénités. Mais le commandant et lesecond ne pensaient qu’à Chéri-Bibi.
« Heureusement pour tout le mondequ’il crèvera avant la fin de la traversée, fit deVilène.
– Comment cela ? demandaBarrachon, en s’arrêtant, un pied sur la dernière marche del’échelle qui débouchait dans le second entrepont. Pourquoivoulez-vous qu’il meure ?
– Il ne pourra pas subir les fersjusqu’au bout. Ses pieds et ses mains sont déjà en sang.
– Diable ! Diable !réfléchit tout haut le commandant, voilà une « question deconscience » !
– Allez-vous avoir de la conscienceavec ces gens-là ? Il faut avoir plus de courage que lesjurés, mon commandant, voilà tout !Écoutez-les ! »
Le vaisseau résonnait lugubrement duchant de la chiourme.
« Rien à faire avec lacanaille ! reprit le lieutenant. Ah ! si onvoulait ! Une bonne saignée les mettrait vite à laraison ! »
Le commandant n’eut pas le temps derépondre. Un grand long corps blanc lui roulait dans les jambes,s’agrippait à lui au passage, le faisant légèrement basculer,continuait sa descente rapide « les quatre fers enl’air », dans l’échelle, et aurait roulé jusqu’au fond de lacale aux cachots si le second ne l’avait arrêté tranquillement aupassage… Les officiers avaient reconnu l’aide cuisinier, le seconddu maître-coq, qui décidément n’avait pas le pied marin. Le rouliset le tangage faisaient de lui, depuis le commencement de latraversée, à peu près ce qu’ils voulaient. Le malheureux ne pouvaitpas se tenir debout. À cause de cela et de sa maigreur, il était lajoie des « artoupans » et des matelots qui l’avaientsurnommé « La Ficelle ». Il se releva ens’excusant.
« Qu’est-ce que tu fais ici ?demanda le commandant.
– Vous voyez bien, commandant,répondit sérieusement La Ficelle, je ramassais mesplats ! »
En effet, des hommes le suivaient avecles baquets des forçats. Il s’agrippa à la corde de l’escalier etajouta :
« Vous savez, mon commandant, quele « chef » a fait son compte dans la cambuse devantl’inspecteur. Il ne manque pas une bouteille derhum ! »
Ayant dit, une secousse plus brusque luifit lâcher sa corde, et il continua son chemin sur le dos dans labatterie basse.
« Cette affaire est inouïe !gémit le commandant.
– Oh ! je vous jure bien queje l’aurai tirée au clair avant la fin de la journée ! fit deVilène. Ce doivent être des bouteilles qui leur auront été venduespar les surveillants. »
À l’annonce, faite militairement, duretour des deux officiers dans la batterie basse, les chants seturent, pour reprendre, aussitôt que le commandant et son secondfurent passés. Et ce fut au tour de la batterie haute d’éteindremomentanément ses clameurs.
« V’là le méquard et leseg ! »
Le mot d’ordre courut de cage en cage.Les deux officiers s’arrêtèrent un instant devant la «cage desfinanciers » ; non point que l’on eût réservé uncompartiment spécial à ces messieurs de la banque, mais cette cagedevait son nom à la majorité de banqueroutes frauduleuses etd’escroqueries compliquées d’abus de confiance qui s’y trouvaitmêlée aux éléments ordinaires de vulgaire banditisme. Les uns etles autres, du reste, étaient vêtus de même sorte. On n’eût pudiscerner des « pégriots » l’escroc du grand monde, lenotaire qui était naguère l’honneur du canton, le banquier véreuxqui avait étonné le chef-lieu de son luxe, ni tous ces beauxmessieurs gouailleurs qu’admiraient devant les juges ou les jurésde jeunes personnes faciles à émouvoir. Humbles, affaissés,terrassés par la promiscuité du crime en sabots ou en savates, ilsne se faisaient plus guère remarquer, à l’exception toutefois de« Boule-de-Gomme », qui avait, de temps à autre et aumoment où on s’y attendait le moins, un petit ricanement aigu etsec, grelottant comme une roulette de sifflet, et qui avait le donde mettre toutes les surveillances en fureur.
Les officiers passèrent ensuite dans unautre compartiment, devant la cage des femmes, une quarantaine demalheureuses reléguées qui, apercevant le commandant, se mirent àse lamenter, à gémir à fendre l’âme.
« Avez-vous fini dechigner ! » grinça l’une d’elles, dont la figure pâle auxyeux de flamme noire vint se coller à la grille.
Ah ! ce n’est pas elle quipleurnichait, la Comtesse ! Toujours en rage, toujours enrévolte, elle ne cessait de tourner dans sa cage comme une hyènefurieuse écartant de solides coups de patte tout ce qui gênait sapromenade circulaire. Les autres la redoutaient, car elle étaitforte et cruelle et elle mordait. Elle était étrangement,fatalement belle. Elles l’avaient tout de suite appelée la Comtesseà cause des grands airs avec lesquels elle avait débuté devant lachiourme.
Et puis, un jour, elle s’était mise toutà coup à parler argot comme si elle n’avait fait que ça toute savie et les avait dominées par son incroyable cynisme. La Comtesseavait été la maîtresse du Kanak et condamnée en même temps que cesingulier médecin pour des choses que l’acte d’accusation lui-mêmen’avait pas osé dire. Enfin on les soupçonnait tous deux de mangerde la chair humaine.
Barrachon et Vilène étaient arrêtésdevant cette bête de proie accrochée aux barreaux.
« Qu’est-ce que tu veux,méquard ? Veux-tu que je te fasse labarbe ? »
Et aussitôt le commandant poussa un cride douleur car la Comtesse, allongeant brusquement sa griffe, luiavait accroché le menton.
« J’ tiens sonfoin ! J’ tiens son foin ! »
Il fallut un coup de crosse de revolver,asséné par le second, pour qu’elle lâchât prise. Elle se jeta enarrière en piaulant, comme le fauve vaincu par l’épieu desgardiens de cage, au fond des ménageries.
Le second donna des ordres pour qu’ellefût conduite au cachot tout de suite.
« Oh ! soupira le commandant…Sauvons-nous ! Remontons vite à la lumière du jour !Quittons ces lieux maudits !… »
De Vilène le suivit en haussant lesépaules. La pusillanimité du commandant et sa façon prudhommesquede s’exprimer avaient le don de l’exaspérer. Ce brave Barrachonétait au bout de son courage et de son dégoût. Il glissa entre lesdernières cages, comme s’il fuyait, et poussa un soupir dedélivrance, en remettant le pied sur le pont, cependantqu’au-dessous de lui l’enfer grondait à nouveau de ses terribleschants.
« Mais qu’est-ce qu’ils ont àchanter comme ça ? Nous n’avons jamais entendu ça !dit-il à M. de Vilène. Il se passe quelque chose que nousne savons pas !
– La chiourme a toujours aiméchanter, répondit de Vilène avec un froid sourire. Savez-vous, moncommandant, d’où vient ce mot « chiourme » ? Ilvient de l’italien ciurma, dérivé du greckeleusma, et il veut dire le chant des rameurs. Qu’ya-t-il de plus doux au monde que le chant desrameurs ? »
Le commandant s’enfuit. Il s’enfermadans sa cabine. Les plus sinistres pressentiments l’assiégeaient.Particulièrement le mystère des bouteilles de rhum trouvées auxmains des forçats l’inquiétait. Heureusement qu’il disposait d’uneforce armée sérieuse. Mais de cette force avait-il jusqu’icisuffisamment usé ? Sa faiblesse n’avait-elle pas peu à peuengendré l’état de révolte dans lequel se trouvait sonexceptionnelle cargaison ? S’il avait osé laisser faire auxarmes une ou deux fois seulement, comme c’était son droit, on nechanterait plus dans les cages. Mais aussitôt il sedemandait : « Après tout, pourquoi les empêcher dechanter ? Pourquoi ? » Et il savait bien que cen’était pas cela qui le gênait, mais autre chose qui était au fondde tout cela, tout au fond du navire, et qui n’était ni plus nimoins que Chéri-Bibi. Il l’avait avoué à son second ; celui-làseul l’empêchait de dormir. Comme il en était là de ses réflexions,on frappa brutalement à la porte, et il vit entrerM. de Vilène, qui était d’une pâleur de mort.
« Qu’y a-t-il ? lui demanda lecommandant d’une voix mal assurée, car il était déjà persuadé qu’ilallait apprendre un affreux malheur.
– Il y a, fit rapidementM. de Vilène, que le numéro 3216 s’estsauvé !
– Chéri-Bibi ?
– Oui, Chéri-Bibi n’est plus dansson cachot.
Le commandant Barrachon fit un demi-toursur lui-même et s’affala sur son canapé.
« Mais enfin, s’écria lecommandant, en sursautant, ça n’est pas possible ! Et lesgardiens ?
– Les deux gardiens sont morts. Larelève de garde vient de les trouver étranglés derrière la porte ducachot. Les fers sont toujours cadenassés et Chéri-Bibi adisparu ! »
À ces paroles du second, le commandant,qui venait de constater la présence, dans sa poche, de la clef ducadenas, se dirigea vers la porte de sa cabine, comme un fou !De Vilène l’arrêta.
« Mon commandant, lui dit-il,prenez garde ! Ne sortez pas dans cet état. Nous avons le plusgrand intérêt à cacher l’événement autant que possible. Chéri-Bibine saurait être loin ; il ne peut nous échapper : nous lerattraperons toujours bien, mais tâchons de remettre la main dessussans qu’on se doute de rien. Comme vous le disiez tout à l’heure,il se passe des choses « que nous ne savons pas » !L’inspecteur, auquel je n’ai encore rien dit, vient de me faire unrapport des plus alarmants sur l’état d’esprit des entreponts. Onprépare quelque chose, et la disparition de Chéri-Bibi n’estpeut-être que le commencement ou le signal de cette chose-là. J’aiconsigné le sergent et les deux gardiens qui savent, seuls, lavérité, et ils m’ont juré de n’en souffler mot à personne. Faisonsnotre enquête nous-mêmes, sans avoir l’air de rien. Après, nousprendrons une résolution. Agir autrement serait encourager lachiourme et affoler peut-être le personnel du bord, qui a laterreur de Chéri-Bibi.
– Vous avez raison ! acquiesçaBarrachon. Du calme !… Mais c’estépouvantable !
– Redescendons tranquillement aucachot, fit le lieutenant, et nous verrons bien ! J’ai, dansma poche, ma petite lanterne sourde. Chéri-Bibi doit être dans lacale. Voyons par où il s’est enfui.
– Et les cadavres desgardiens ?
– Ils sont restés dans le cachot.Mon avis est qu’on ne les transporte à l’infirmerie que cettenuit.
– Ah ! gémit Barrachon, horsde lui, c’est affreux ! Comment une chose pareille a-t-elle puarriver ? Allons ! »
Ils sortirent du carré en affectantautant que possible un air indifférent.
« J’ai doublé les sentinelles, sousprétexte du mauvais esprit de la chiourme, et mis à tout hasard dessurveillants près de chaque embarcation, annonça lesecond.
– Vous avez bien fait ; maisil ne se risquerait pas sur le pont en plein jour.
– On ne sait jamais, avec un hommecomme ça ! Maintenant il est armé, il a pris les revolvers etles cartouches des gardiens assassinés. Il faut s’attendre àtout. »
Ils descendirent à nouveau dans lesentreponts. Chose extraordinaire et qui leur parut de mauvaisaugure : un silence incroyable régnait dans les cages. Onn’entendait pas une voix, pas un mot. Et on ne remuait plus unepatte depuis que le bâtiment avait repris son parfait équilibre, levent subitement tombé. Derrière les barreaux, les forçats,immobiles, les regardaient passer. Cependant, en traversant labatterie basse, il y eut un étrange ricanement derrière la cage des« financiers ». De Vilène se retourna. Le ricanementcessa. Derrière eux, un garde-chiourme cria, à travers les barreauxde la cage :
« Vous avez fini de vous ficher dumonde, vous, Boule-de-Gomme !
« Je ne sais pas ce qu’ils ontaujourd’hui, ajouta le surveillant. Tout à l’heure, ils faisaientun chambard de tous les diables, maintenant on n’entend plus rienque le rire de cet imbécile ! »
Les officiers descendirentencore.
Pour bien comprendre les événements quivont se dérouler, dans ce cadre spécial d’un transport de guerreaffrété pour le service de Cayenne, il est utile d’imaginer dansses grandes lignes la disposition de ce bâtiment. Cinq lignesparallèles le divisent dans sa longueur : ce sont les ponts,espacés l’un de l’autre de 1, 80 m. Au-dessus de la première ligne,nous avons toute la superstructure des cabines, des passerelles,des mâts, des cheminées, enfin tout ce qui est nécessaireextérieurement à la vie et à la marche du vaisseau. Au-dessus de laseconde, nous voyons les cabines des officiers supérieurs, lescarrés, l’installation du haut personnel du bord, les salles àmanger, les cabines des passagers, des fonctionnaires, etc.Au-dessus de la troisième, en dehors des postes de l’équipage etdes surveillants on n’aperçoit que des hommes entassés, empilésdans des cages, et ne disposant que de 50 centimètres carrés pourse mouvoir ; de lourdes grilles de fer contre lesquelles deshommes pâles sont assis, ramassant furieusement des miettes de painqui suffisent à peine à endormir une faim inassouvie par deslégumes secs ou détériorés, par une viande immangeable. Au-dessusde la quatrième, même tableau, mais avec des figures livides, deshommes qui n’ont plus faim pour la plupart, car ils ont la fièvreque leur donne l’absorption continue d’un air vicié qui ne serenouvelle qu’en passant, en haut, par la poulaine ; ceux-làsouffrent non pas seulement de la privation d’aliments, mais encoredu manque absolu d’air et de lumière. À la ligne du dessous, lescachots, puis des cales noires pleines de tonneaux, des provisions,parmi lesquelles se meurent les commis, les riz-pain-sel de lanavigation. Au-dessous, les soutes.
« S’il a trouvé le moyen de ficherson camp dans les cales ou dans les soutes, nous ne sommes pas prèsde l’avoir ! murmura le commandant.
– On le traquera ! Mais il nedoit pas être bien loin, déclara de Vilène. Le tout est de savoirle chemin qu’il a pris. Il n’a pas pu faire dix pas sans rencontrerun garde. Tenons-nous prêts à toute éventualité. »
Ils armèrent leurs revolvers ; lesecond fit jouer sa petite lanterne sourde et ils ouvrirent laporte du cachot qu’ils repoussèrent immédiatement derrièreeux.
Les deux cadavres étaient là, la languependante et les yeux désorbités, chacun un lacet de soulier autourdu cou. Après les avoir examinés un instant, Barrachon se releva enfrissonnant :
« Ah ! le bandit ! s’ilme tombe sous la main, je le tue comme un chienenragé ! »
De Vilène examinait les fers. Barrachonse pencha à côté de lui. C’était un grand mystère… la choseabsolument incompréhensible. La barre était encore fermée. Lesmaillons sanglants, la barre, le cadenas, tout était en place commele commandant l’avait constaté un peu plus d’une heure auparavant.Et Barrachon ne s’était pas dessaisi de la clef un instant !Mais ceci encore n’était rien à côté de la stupéfaction qui lesattendait. Rien dans le cachot, ne pouvait expliquer la fuite. Paroù Chéri-Bibi était-il sorti ? Bien malin eût été celui quiaurait pu le soupçonner ! Les murs n’étaient percés nullepart. Les ponts, en haut et en bas, étaient intacts. Les lourdesfermetures de la porte, en dehors et en dedans, n’étaient nullementforcées. Et l’homme n’avait pu sortir par une porte devant laquellepassait et repassait le surveillant militaire ; enfin il n’eûtpu se glisser dans le couloir fermé où il se serait heurté à unedemi-douzaine d’autres surveillants. Comment s’était-ilévadé ?
« C’est à s’en arracher lescheveux ! grondait le commandant. Tout bandit qu’il est, çan’est pourtant pas le diable !…
– Si, c’est le diable, affirma deVilène. Mais nous n’en sommes pas plusavancés ! »
Ils se résolurent à interroger lesurveillant et ils lui firent signe d’entrer dans lecachot.
Le garde-chiourme, tout de suite, heurtadu pied les cadavres. Il recula épouvanté.
« Ce sont vos camarades. Chéri-Bibiles a tués, dit le commandant.
– Les malheureux ! râlal’autre. Ils s’y attendaient !
– Comment ! Ils s’yattendaient !
– Quand ils sont arrivés pour lagarde, l’autre leur a dit :
« – Ah ! c’est vous !Tant pis pour vous ! »
« Et avant que je les enferme, ilsm’ont dit :
« – Qu’est-ce qu’il va nousfaire ? Il nous « réserve un salecoup ! »
« Je me suis moqué d’eux, j’airegardé les fers, et leur montrant leurs revolvers, je leur aidit :
« – Qu’est-ce que vouscraignez ? Il a les pattes prises, et vous êtes deux contreun ! »
« Et, là-dessus, j’ai refermé laporte.
– Et vous n’avez rienentendu !
– Rien ! On n’a pas bougé. Ilsn’ont pas crié ! Ils n’ont pas soufflé ! Ah ! lespauvres bougres ! Mais par où l’autre est-ilpassé ?
– Écoutez, Pascaud, j’ai confianceen vous, fit le commandant. Si ça n’était pas vous, je croirais quevous êtes complice.
– Complice de quoi, moncommandant ?… Il n’y a pas à être complice, ici ! Nousnous surveillons tous les uns les autres. Nous sommes tous les unssur les autres ! Je n’ai pas quitté le couloir ; lescamarades peuvent vous le dire. Et puis j’aurais ouvert àChéri-Bibi que ça n’expliquerait encore rien. Je n’ai pas la clefdes fers ! Et comment a-t-il assassiné les deux autres quiétaient armés ? Et qui le surveillaient, je vous prie decroire ! C’est-y moi qui aurais assassiné les camarades ?Faudrait le dire !
– Silence, Pascaud ! voussavez bien que c’est une façon de parler ! On ne sait pas paroù il est parti !
– Oui, fit le garde… et il fautbien dire quelque chose. Mais il ne s’est pas envolé, quoi !Ah ! bien, en voilà une histoire, nom deD… ! »
Il chercha, lui aussi, une issue, untrou, quelque chose… et, comme ses chefs, ne trouvarien.
« Ça, c’est pas croyable !fit-il, plus étonné encore qu’épouvanté. Eh bien, voulez-vous queje vous dise ? Ils le savaient, là-haut, dans lescages !… Oui, ils se doutaient de quelque chose ! Ilsattendaient ça, foi de Pascaud ! Ils étaient trop contents,trop à la rigolade depuis quarante-huit heures. Et je le disaisencore ce matin : c’est pas naturel, on manigance quelquechose ! Ouvrons l’œil ! Et je vais vous donner, moncommandant, si vous le permettez, un bon conseil. C’est encore pareux qu’on saura quelque chose ! Faut les écouter,v’là !
– Ils ne disent plus rien,là-haut ! fit le commandant de sa voix sourde etmenaçante.
– Oh ! sans avoir l’air derien, laissez-leur faire la promenade sur le pont. Croyez-moi,c’est là qu’est la Bourse aux secrets !… J’ai idée que c’est àce moment-là qu’ils communiquent tous les uns avec les autres… Entout cas, il s’échange là de la correspondance, vous savez !…Et ce n’est pas notre faute, le plus souvent, je vous le jure, moncommandant. C’est la faute aux matelots !
– Comment ça ? Expliquez-vous,voyons, Pascaud. C’est grave ce que vous dites là.
– Et la mort des camarades, c’est-ygrave, oui ou non ?… Je vous dis que c’est la faute auxmatelots et aux femmes ! Là, vous y êtes, moncommandant ?… J’ vous dis qu’ils échangent tout le tempsentre eux, les hommes et les femmes, des petits billets doux. Ilsse font les yeux doux sur le pont et s’écrivent en dessous, quandje vous le dis. Et le facteur, c’est le matelot ! Un morceaude papier, c’est vite jeté, vite glissé entre deux barreaux, voussavez !… Et c’est les femmes qui paient !
– Comment ça ? demanda Vilène,qui s’était toujours douté de quelque chose, mais qui, malgré sasurveillance active, n’avait rien pu surprendre.
– Comment ça !… Mais lescachots sont là pour quelque chose donc !
– Les cachots ?
– Oui, les cachots defemmes !… Y en a des femmes qui se font mettre au cachot rienque pour causer plus à leur aise !
– Expliquez-vous !Expliquez-vous !…
– Eh bien, voilà ! c’est pasbien malin, et ils en usent de ce truc-là à notre barbe !Quand le matelot et la femme se sont entendus entre eux, grâce auxpetits papiers, la femme sait ce qu’a doit faire : se fairedescendre pour insubordination, tout simplement !… Or, lecachot reste ouvert quand il n’y a personne dedans. Eh bien, lematelot s’y est introduit et s’est blotti dans le coin formant litde camp ou plutôt sous l’appui qui sert à reposer la tête.L’obscurité est complète. On amène la femme et on l’enferme avec lematelot ! C’est pas plus difficile que ça !
– Vous savez ça, vous,Pascaud ! Et vous ne l’avez pas dit ? Vous mériteriezhuit jours de fers ! » gronda le commandant.
Mais Vilène l’arrêta dans son accès desévérité :
« Ce que dit cet homme est tout àfait intéressant. Comment avez-vous découvert cela,vous ?
– Ah ! je l’ai vu de mespropres yeux ! et je n’en ai pas été bien fier, dans lemoment, je vous assure, mon commandant ! C’était il y a troisjours. J’étais chargé du service de propreté, qui ne se faitjustement que tous les trois jours ; je suis venu avec meshommes dans les cachots. Et j’ai pincé un délinquant qu’étaitencore dans son coin.
– Comment ne me l’avez-vous pasamené ? interrogea Barrachon, outré.
– Ah ! bien, mon commandant,parce que cette fois-là, c’était par hasard un surveillantmilitaire !
– Un surveillant militaire !Raison de plus ! Vous êtes gradé ! Vous mériteriez qu’onvous dégrade ! Vous allez me dire son nom, tout desuite !
– Oui, mon commandant. Il s’appelleFrancesco, et il était né à Porto-Vecchio.
– Francesco ? Vous connaissezça, de Vilène ?
– Oui, mon commandant, répondit lesecond, je le connais. Et le voici !… »
Ce disant, M. de Vilène poussadu pied l’un des cadavres étendus dans le cachot.
« Il a fait sa peine, gémitPascaud. Maintenant, le malheureux, je peux le dénoncer ! Maisil n’aurait jamais fait ça si les matelots ne lui avaient pasmontré le chemin, bien sûr ! Il a voulu profiter, luiaussi ! Ah ! c’est épouvantable ! Comment une chosepareille a-t-elle pu arriver ?… Et maintenant, le voilà bienpuni. Je lui disais : « Prends garde, Francesco, ça teportera malheur d’avoir affaire avec les condamnées. » Mais ilétait très porté pour ce qui est de la chose et il faisait toujoursle beau quand son service l’appelait du côté de la cage des femmes.Tenez ! il y en avait une à laquelle il ne manquait jamais dedire un mot aimable ou de faire quelque gâterie. On peut bien ledire maintenant qu’il est mort… C’était c’te louve aux yeux noirs,vous savez, la femme du Kanak ? Non, non, vous ne savez pas.Eh bien, on l’appelle ici la Comtesse, quoi ! Justement cellequ’on a descendue tout à l’heure.
– La femme qui s’était accrochée àvous, commandant, fit Vilène.
– Ah oui, une vraielouve !…
– Eh mais ! s’écria Pascaud,elle a bien dû entendre quelque chose, celle-là. Elle est enferméedans le cachot à côté !… »
Sur l’ordre du commandant, ilsquittèrent immédiatement le cachot de Chéri-Bibi et ouvrirent celuide la Comtesse. Le silence régnait là-dedans et la prisonnière nedonnait point signe de vie. Étonnés, et de plus en plus inquiets,ils éclairèrent le cachot dans tous les coins. La Comtesse n’yétait plus !
« Ça, c’est encore plus fort quetout ! » s’exclama le garde-chiourme.
Le lieutenant ne répondit pas, mais ilavait repoussé avec précaution la planche qui servait de lit decamp, et le jet de lumière de sa petite lanterne sourde dirigé versle pont, il montrait au commandant un trou assez large pour qu’ons’y pût glisser.
Barrachon et le sergent allaients’exclamer, mais le geste énergique du second les fit setaire.
De Vilène avait immédiatement éteint salumière et ils ressortirent tous les trois sur la pointe des pieds.Tout doucement, ils refermèrent la porte. Les gardes-chiourme quiavaient leur service dans ce couloir, très intrigués par ces alléeset venues, s’étaient arrêtés dans leur éternellepromenade.
« Marchez donc ! Qu’est-ce quevous attendez ? » leur souffla le second.
Ils se reprirent à marteler le pont deleurs lourds souliers.
Barrachon avait compris. Autant quepossible, il ne fallait pas que ceux d’en bas se crussent déjàdécouverts. C’était bien leur avis à tous trois qu’ils s’étaientéchappés par là.
Ils ne pouvaient encore concevoircomment Chéri-Bibi s’était délivré de ses gardiens et comment ilavait rejoint la Comtesse ; mais ils ne doutaient point queles deux condamnés eussent pris ce chemin. Et tout de suite ils nepensaient plus qu’à les rattraper. On descendait par ce trou dansd’anciennes soutes à munitions transformées en cales à marchandiseset à peu près remplies de ballots destinés au commerce de Cayenne.S’ils pouvaient trouver là des coins où se cacher, les évadés, entout cas, ne tiendraient pas le coup bien longtemps, car ilsseraient fatalement traqués, découverts.
On allait tenter de les surprendre parl’échelle qui descendait à la soute, car, descendre par le trou, iln’y fallait pas songer. Tout l’équipage y « passerait »et les hommes seraient assassinés un à un. Chéri-Bibi n’avait pasl’habitude de cracher sur la besogne.
N’écoutant que son courage, lecommandant voulait se faire ouvrir l’échelle immédiatement, mais deVilène lui fit entendre raison et un peloton de dix surveillantsmilitaires fut commandé et amené là avec le moins de mystèrepossible par Pascaud qui était allé les chercher comme pour unebesogne ordinaire.
Il leur avait simplement recommandé dedescendre avec leurs fusils, ce qui ne pouvait étonner personne,tout le monde étant armé dans cette caserne flottante. Les forçatsavaient regardé passer ces hommes comme ils en voyaient tous lesjours, à toute heure, sans manifester le moindre étonnement, laplus petite curiosité. Seul, dans la cage des financiers, le nomméBoule-de-Gomme, de caractère hilare et banquier banqueroutier deson état, avait encore eu ce petit ricanement bizarre etinsupportable qui rendait enragés les gardes-chiourme. À ceshommes, le commandant dévoila la vérité. Ils se regardèrent avecterreur. Ils allaient avoir à combattre Chéri-Bibi qui était arméet qui s’était réfugié dans l’ancienne soute à munitions del’avant, après avoir assassiné deux des leurs ! Sans doute,ils brûlaient de les venger, mais quelle besogne ! Commentallait-on s’y prendre ? Le plan très simple, trop simple, queleur exposa le commandant, leur fit faire la grimace : Si,Chéri-Bibi découvert, l’homme se livrait sans résistance, ilfallait l’épargner. On le jugerait selon les règlements et ilserait exécuté selon la loi. S’il se défendait, bien entendu, pointde quartier ! On le tuerait sur place.
« Avez-vous quelque chose d’autre àproposer, mon cher de Vilène ? » fit le commandant en setournant du côté de son second, suivant une habitude et un systèmequi lui faisaient toujours consulter les moindres officiers sur lesmesures à prendre en commun, même les plus graves.
Ce n’était point que le brave hommemanquât d’initiative ou redoutât les responsabilités, mais iltenait à ce qu’à son bord tout se passât comme il disait, « enfamille », entre ses subordonnés et lui « sous l’égided’une discipline toute paternelle ».
De Vilène bouillait. Il trouvait avecraison qu’on perdait du temps, mais puisqu’on lui demandait sonavis, il allait le donner :
« Chéri-Bibi ne se défendra pasprobablement, il se défendra sûrement. Qu’a-t-il à gagner à nousépargner ? Absolument rien. Il est sûr de son affaire. C’estune bête féroce ; avant de mourir, il ne tiendra qu’à unechose : en descendre le plus grand nombre. N’entrons doncpoint dans son jeu en nous exposant à ses coups. Dès qu’on auraouvert l’échelle, je suis d’avis qu’on commence à déblayer leterrain. Une décharge générale autour de l’échelle et aussi brusqueque possible, et puis nous sautons dans lasoute ! »
Le commandant répliqua :
« C’est moi qui descendrai lepremier en le sommant de se rendre et vous me suivrez.
– Bien,commandant. »
Quant aux gardes-chiourme ils étaientlittéralement tremblants de l’aventure, tant Chéri-Bibi répandaitla terreur.
Mais de Vilène avait déjà demandé desfalots, des lanternes, car chaque homme devait pouvoirs’éclairer.
Le lieutenant, prenant Pascaud à part,lui dit :
« Vous êtes de service ici, vous yresterez. Surveillez le trou en silence avec deux de vos hommes. SiChéri-Bibi et sa compagne essaient de sortir par là, faites-envotre affaire. »
Pascaud répondit, la voix sombre, qu’onpouvait compter sur lui.
Au moment où l’on allait découvrirl’échelle, le commandant apprit aux hommes que Chéri-Bibi n’étaitpas seul, mais se trouvait là avec une femme qu’il fallait, autantque possible, épargner.
« Penses-tu ! grognèrent lesgardes-chiourme quand ils surent qu’il s’agissait de la Comtesse.Elle est peut-être plus terrible quel’autre ! »
Au milieu d’un grand silence, on ouvritle trou de l’échelle. Le commandant descendit rapidement lespremiers échelons, se maintenant d’une main et tenant son revolverde l’autre.
« Rendez-vous, le3216 ! » cria-t-il d’une voix terne.
La lumière des falots n’éclairait qu’unetrès petite partie de la cale, où l’on apercevait des montagnes deballots entassés, arrimés avec soin de chaque côté du petit cheminde bois appelé plate-forme de cale, qui aboutissait au bas del’échelle. À quelques mètres de là, c’étaient les ténèbres les plusopaques et partout régnait le plus effrayant silence. Rien nevenait le troubler, pas même le bruit de la respiration des hommes,au haut de l’échelle. La vie de tous paraissait comme suspendueau-dessus de ce trou noir, de ce gouffre mystérieux où la mortpréparait ses coups.
Et le commandant restait là, exposé, lapoitrine offerte aux balles du terrible Chéri-Bibi et de la Louvesa compagne.
« Prenez garde ! fit tout àcoup le second ; prenez garde, commandant ! J’ai vuremuer quelque chose, là-bas, derrière ceballot ! »
Il n’eut même pas besoin de commander lefeu. Une détonation infernale éclata dans la cale.C’étaient les surveillants militaires qui tiraient au-dessus deleurs deux chefs dans la direction du ballot indiqué.
Le commandant et le second avaientsauté. Les hommes dégringolèrent à leur tour. Et ils restèrent tousun instant, en groupe, derrière le commandant, qui les arrêtait, deses deux bras étendus.
Les falots, aux poings des hommes,avaient fait reculer les ténèbres de quelques mètres sur ce petitchemin central, au-dessus des planches. Et les ténèbres (le bruitet l’écho sourd de l’explosion éteints) étaient redevenues aussimuettes, aussi mystérieuses, aussi menaçantes.
Alors Barrachon recommença à faireentendre sa sommation :
« Le 3216, voulez-vous vousrendre ? »
Mais soit qu’il ne voulût pas se rendre,soit qu’il n’entendît pas, le 3216 ne répondit point.
« En avant ! commandaBarrachon, et fouillez tout ! »
Sur les traces de leurs chefs, lessurveillants militaires se précipitèrent.
Au fond, cet examen de cale n’était pasaussi compliqué qu’on eût pu le croire au premier abord. Tout étaittassé là-dedans à ne point pouvoir, entre deux ballots ou deuxcaisses, glisser un doigt. L’arrimage avait été scientifiquementétabli de telle sorte qu’aucun accident ne pût survenir dans lamarchandise.
Sur l’ordre de Vilène qui, lui, restadebout, les hommes s’étaient glissés, à genoux, sur lesplates-formes de cale, grouillant à quatre pattes, comme des bêtes,sur les panneaux de bois établis au-dessus des petits fonds. Lechemin se partageait en croix, deux branches traversant de bord enbord le vaisseau et les deux autres suivant sa ligned’avant-arrière. Ils eurent tôt fait de parcourir tout l’espacelaissé libre dans cette cale d’avant. Ils ne virent rien, ne furentarrêtés par rien.
« Ils sont pourtant ici !gronda le commandant. Ils ne peuvent être sortis d’ici, à moinsqu’ils ne soient ressortis par leur trou !
– Impossible ! déclara Vilène,Pascaud veille là-haut, avec deux hommes.
– Donc ils n’ont pus’échapper ! Cherchons encore ! La soute n’a plus d’autreouverture. Tout est clos, ils sont ici ! »
On remua quelques ballots quiparaissaient dépasser la ligne d’arrimage, mais on ne découvritrien, et il fallut les recaler. Des fûts furent déplacéslourdement. Il n’y avait rien derrière.
De Vilène était le plus actif etfouillait l’ombre méthodiquement. Ses investigations ne furent pasplus heureuses que celles des autres.
Tout à coup un coup de revolver retentitet une balle vint siffler aux oreilles du commandant. Toustirèrent. Ce fut encore un vacarme épouvantable.
Sur quoi avait-on tiré ? De quelcôté ? Un vrai miracle qu’on ne se fût pas tué à boutportant !
Cependant un homme, étendu là-bas, toutau fond de la cale, poussait des gémissements. On se précipitait.Il avait une balle dans le bras : une balle envoyée par uncamarade. Il expliqua que c’était lui qui avait tiré lepremier ; sa balle avait dû ricocher aux oreilles ducommandant, mais sur quoi avait-il tiré ? Il ne s’en rendaitpas compte exactement : sans doute sur une ombre qui lui avaitfilé entre les jambes, sur un rat énorme qui avait disparu là, souscette planche. Alors, on découvrit que cette planche, soulevée,donnait accès au grand drain.
« Malheur ! s’exclama lecommandant. Ils ont eut le culot de ficher le camp parlà ! »
Ce grand drain, la sentine du navire,était la dernière chose qui fût au fond du bâtiment, un étroitboyau dans lequel venaient se déverser toutes les eaux du bord.Quand il était plein, on le vidait avec les pompes. Dans le moment,il ne l’était qu’à moitié. Pour oser prendre un chemin pareil, mêmequand on s’appelle Chéri-Bibi, il faut sentir la mort à sestrousses. Le commandant était au désespoir.
« Maintenant, ils sont où ilsveulent ! fit-il à de Vilène sur le ton le plus lugubre. Avecce drain, des démons comme eux peuvent communiquer partout. Ce nesont pas les panneaux à soulever qui les gêneront longtemps et ilsentreront où il leur plaira. Où irons-nous les chercher ? Calearrière, cale avant, dans les soutes ? Des anciennes soutes àmunitions, ils gagneront les soutes à charbon. Ils se promènerontchez nous comme chez eux et nous n’y verrons que dufeu !
– S’ils sont dans le drain, ce quin’est pas encore prouvé, répondit de Vilène, on peut à tout hasardleur envoyer quelques coups de revolver. »
Couché au-dessus du panneau, ildéchargea son arme puis attendit, l’oreille au guet. Il ne perçutque le clapotis des eaux, se releva et dit :
« C’est bien simple, il faut vidertoute la cale pour retrouver ce couple-là ! »
Et il rassembla ses hommes près del’échelle. Celui qui avait une balle dans le bras se plaignaitcomme un enfant. Le commandant le fit taire.
« Vous allez aller à l’infirmerie,mon garçon. On vous questionnera. Du reste tout le monde, en cemoment, doit déjà être au courant des faits. À ceux qui vous enparleront, vous annoncerez que Chéri-Bibi est mort ! Vous avezcompris, vous autres ?
– Oui, oui, répondirent lesgardes-chiourme, vous pouvez compter sur nous, moncommandant ! Les bagnards seraient tropcontents ! »
Barrachon laissa six hommes dans lacale, dont deux ne devaient pas quitter le panneau dudrain.
« S’ils ne sont pas déjà morts, ilsvont se noyer là-dedans, fit un garde-chiourme qui avait examiné deplus près le niveau de l’eau. Il n’y a pas seulement de quoi setenir la tête droite pour respirer.
– Pour moi, ils n’en sortiront pas,ajouta un autre. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent ?Ils ne vont pourtant pas remonter par le tuyau despompes ? »
Le commandant et le second allèrentrejoindre Pascaud dans le cachot abandonné par laComtesse.
« Eh bien, demanda le sergent,c’est fait ?
– Rien ! nous ne l’avons pastrouvé, lui répondit Barrachon quand il eut congédié ses hommes.Seulement les surveillants répandent la nouvelle de la mort deChéri-Bibi pour que personne ne s’affole. »
Pascaud aussi exprima qu’on avaitraison, à cause des forçats.
« Et vous n’avez riendécouvert ? » interrogea de Vilène.
Le sergent secoua la tête.
« Qu’elle se soit enfuie, dit-il,c’est compréhensible, puisqu’il y a un trou ; mais c’estl’autre « qu’il faudrait savoir par où il estpassé » ! Ça, vous savez, tenez, j’ai cherchépartout !… Eh bien, il n’y a pas de communication, n’y en apas !… Le cachot de Chéri-Bibi reste aussi fermé que quand ily était ! Alors ? C’est de la prestidigitation, ça !ou bien de la sorcellerie, n’y a pas à sortir delà !… »
Dans le cachot de Chéri-Bibi, ils seretrouvèrent en face des cadavres et du même problème. Et ils n’enfurent pas plus avancés. Après avoir fait jeter sur les deux corpsune bâche et avoir laissé près d’eux deux falots, qui avaientmission de brûler là comme cierges mortuaires, le commandant et deVilène remontèrent sur le pont. Tout le Bayard ne parlaitdéjà que du formidable événement : la mort deChéri-Bibi ! On l’avait fusillé à bout portant dans la cale,où il avait tenté de s’enfuir avec une reléguée, la femme du Kanak.Celle-ci était blessée, on donnait des détails. Elle s’étaitdéfendue comme une lionne. Suivant les circonstances, la Comtesse,en effet, dans l’imagination du bord, changeait de personnalitéanimale : tantôt c’était une louve (pour la sauvagerie), unetigresse (pour la férocité) et une lionne (pour lecourage).
C’était surtout dans les groupes defonctionnaires qui allaient rejoindre leurs postes et dans lesfamilles de surveillants qui se tenaient dans la journée cantonnéstous à l’arrière du bâtiment, sur la dunette, que les potins dubord prenaient une ampleur démesurée. Ce jour-là, les jeunes femmesavaient cessé de chanter, les enfants de jouer, et le nom deChéri-Bibi était dans toutes les bouches. C’était, à l’ordinaire,le seul coin gai de cette citadelle flottante où, par ailleurs, lesyeux n’apercevaient que grilles, fusils, uniformes, revolvers,képis plus ou moins galonnés. La nouvelle de la mort de Chéri-Bibiy fut accueillie avec une allégresse particulière. On en avait tantraconté sur le bandit, que ces dames étaient tout à fait heureusesd’en être débarrassées, pour elles et pour leurs maris.
Elles étaient au courant des moindresparticularités concernant les forçats, pour les avoir examinés aveccuriosité quand ceux-ci venaient, par séries, respirer l’air dularge, en tournant en rond sur la « plage » d’avant, sousla menace éternelle des fusils. Elles n’auraient certes pasconfondu Boule-de-Gomme et Petit-Bon-Dieu, bien qu’ils fussentronds tous deux comme des toupies et portassent le même costume, etelles étaient « renseignées » sur le « casierjudiciaire » de chacun. Elles tiraient vanité de faire levoyage « avec des noms célèbres qui avaient été dans tous lesjournaux ». Elles échangeaient leurs impressions sur la minedes plus redoutables ou des plus affalés. Gueule-de-Bois et leKanak les avaient longtemps intéressées, et puis tout s’use. Il n’yavait que Chéri-Bibi qui ne s’usait pas. Pourquoi ? Parcequ’on ne le voyait pas !
Chéri-Bibi avait toujours refusé deprofiter « de la promenade sur le pont », et avec tantd’obstination qu’on avait fini par le laisser tranquille.Chéri-Bibi repoussait les faveurs du commandant. Chéri-Bibi restaitvautré dans sa cage ou dans son cachot et ne voulait pas semontrer. Et maintenant elles ne le verraient plus jamais, malgré ledésir aigu qu’elles en avaient eu ; il étaitmort !
Quand le commandant et le secondtraversèrent le pont pour se rendre à la chambre de veille où setrouvait l’officier de route, le jeune enseigne de vaisseau deKerrosgouët, elles les auraient volontiers acclamés. Mais ellesaussi avaient leur discipline et elles se tinrent tranquilles.Elles auraient bien voulu savoir ce que disaient les forçats, enbas, dans les bagnes (ainsi appelaient-elles les cages, selon lelangage administratif) ; mais les forçats ne disaient rien dutout. Le silence continuait.
Et c’est ce curieux silence qui étaitl’objet des discussions du commandant, du second, de l’officier deroute, de l’inspecteur et du surveillant général dans la chambre deveille où ils s’étaient réunis pour tenir une sorte de conseil deguerre. Barrachon avait choisi cet endroit de préférence à toutautre à cause que, de là-haut, il dominait tout le bâtiment, et parles hublots pouvait facilement voir ce qui se passait sur lepont.
L’officier de route, l’inspecteur et lesurveillant général avaient appris la vérité avec consternation.Chéri-Bibi n’était pas mort ! Chéri-Bibi était quelque partdans le bâtiment ! Il était trop tard maintenant pour faireouvrir, comme le proposait le commandant, toutes les écoutilles,tous les panneaux de cale et faire descendre, en même temps et partoutes les ouvertures, tous les surveillants militaires disponibleset tous les matelots armés, et pour se livrer à une chasse rapideet générale qui n’aurait pu manquer finalement de donner unrésultat. Ce plan fut adopté pour le lendemain, à la premièreheure. En attendant, il fut décidé que, devant toutes lesouvertures, devant chaque échelle, dans chaque couloir, même ceuxconduisant aux logements des passagers et des officiers, dessentinelles veilleraient toute la nuit, et que cinquantegardes-chiourme, revolver au poing, ne cesseraient, jusqu’au matin,de passer devant les cages, dans la batterie basse et dans labatterie haute.
« S’il y a encore des forçats quidoutent de la mort de Chéri-Bibi, voilà une mesure qui lestranquillisera, fit le jeune de Kerrosgouët.
– Oh ! nous ne leurapprendrons rien ! déclara l’inspecteur. Ils savent à quois’en tenir dès maintenant pour la simple raison qu’ils savent toutce qui se passe à bord avant nous ! Et pour moi, ils attendentquelque chose, en silence, quelque chose que nous ne savons pas,nous !
– C’est l’impression qu’ils medonnent également, approuva le surveillant général. Je ne les aijamais vus ainsi. Ils se sont donné le mot d’ordre dans toutes lescages. On dirait qu’ils redoutent de provoquer un incident quiferait éclater trop tôt cette chose que nous ne savonspas…
– Que peuvent-ils faire ?demanda de Vilène ; nous les fusillerons comme deslapins !
– Ce serait bien de l’ennui, après,fit entendre l’inspecteur.
– Eh ! monsieur, grognaBarrachon, il eût certainement été préférable de les surveillermieux avant ! »
Et, sans nommer Pascaud, il lui dévoilale truc de la correspondance des plus actives à laquelle tout cebeau monde se livrait par le truchement des matelots, des femmes etde l’amour. Il fut heureux de lui servir l’affaire du cachot danslaquelle on avait surpris ce pauvre Francesco dePorto-Vecchio.
« Ça, fit l’inspecteur écarlatesous « le savon » qu’on lui servait, ça !… on ne lesempêchera jamais d’écrire aux femmes ! Je ne sais pas commentils font ! Ils n’ont ni encre, ni plume, ni crayon, ni papier,ni rien ! Enfin on les fouille et on les refouille… et cela neles empêche pas d’écrire ! et rien ne les empêche de se payerdes litres de rhum ! Nous l’avons vu tantôt !… Moncommandant, ce n’est pas la première fois que j’y perds mon latin.Vous ne savez pas comment Chéri-Bibi est sorti ? Moi je nesais pas comment les bouteilles sont entrées !… Tenez,regardez-les, en ce moment, on leur donnerait le bon Dieu sansconfession ! »
Et il montrait par le hublot, lapromenade dolente des quelques bagnards dont c’était le tour devenir prendre l’air.
Justement il y avait là Gueule-de-Bois,le Kanak, Petit-Bon-Dieu et le Rouquin. Pendant les quelquesminutes où il leur fut permis de s’étaler sur le pont, sous leregard vigilant des gardiens, ils bâillèrent d’abord à se décrocherles mâchoires et puis parlèrent « philosophie ».Avaient-ils la sensation qu’on espionnait tout ce qu’ilsdisaient ? Il n’était point possible que la nouvelle de lamort de Chéri-Bibi criée de batterie en batterie par lesgardes-chiourme les laissât à ce point indifférents ; etcependant le Kanak disait avec nonchalance :
« Quelle tristesse ça a dû êtrepour notre pauvre Chéri-Bibi d’être mort sans avoir revu lebagne ! Il m’en parlait il y a quelques jours encore, et medisait sa joie de retrouver un pays où il avait goûté, pour lapremière fois de sa vie, un peu de tranquillité !
– S’il y était si chanceux que ça,dit le Rouquin, j’ vois pas pourquoi qu’il en seraitparti !
– C’est la faute de l’or !expliqua le Kanak. Oui, il m’a raconté ça et je vais vous lerapporter parce qu’après tout, pour ceux qui aiment ce métal-là, çapourra leur mettre un peu de cœur au ventre ! À ce qu’ilparaît que là-bas, à la Guyane, il y a une mine d’or qui n’estconnue que des bagnards. L’administration a tout fait pour ladécouvrir, mais ç’a été comme des nèfles ! Pendant cetemps-là, les relingues exploitent la mine en commun. Chacuns’évade à tour de rôle, va travailler au « placer »,revient avec de l’or et fait faire la fête à la communauté !Bien entendu que lorsque le bagnard revient, il n’y coupe pas dequelques jours de prison. Mais qu’est-ce que ça fait, s’il estriche ? Eh bien, un jour, Chéri-Bibi est revenu trop riche, siriche qu’il a pu acheter un canot et la conscience de deuxartoupans. Avec ça, il a gagné le Maroni et a pu revenir en Franceoù, dit-il, il s’est bien embêté. Il voulait redevenir honnête etil n’a pas pu ! Et puis, il n’avait plus le sou. Alors, il atravaillé pour revoir les aminches. Mais c’est fini, il ne lesreverra plus ! Pauvre Chéri-Bibi ! »
Les autres reprirent en chœur, avec unmême soupir :
« PauvreChéri-Bibi !
– Ce que c’est que nous !reprit Petit-Bon-Dieu, après un moment de silence, donné sans douteà la mémoire du défunt. Il était dans la force del’âge !
– Et costaud ! avançaGueule-de-Bois.
– Et costaud ! Mais voilà, iln’a pas su commander son tempérament !
– Nous sommes tous victimes denotre tempérament ! conférencia l’ex-marchand de mort subite.Toi, Gueule-de-Bois, t’es bilieux. C’est le tempérament des êtressublimes et dangereux, qui accomplissent de grands travaux sur laterre. Tes travaux ont été des crimes, Gueule-de-Bois, c’est pas deta faute ! tu diras ça de ma part au Grand Dab, quand lemoment sera venu de lui rendre tes comptes. Toi, Petit-Bon-Dieu,t’es lymphatique ! C’est-à-dire que tu es né paresseux etdécouragé. Il n’y avait rien à faire pour toi, pauvre enfant, avecune pareille malchance, car tu sais aussi bien que le Kanak que laparesse est la mère de tous les vices. Quant au Rouquin, c’est unsanguin : passions vives, instantanées, fougueuses, caractèredifficile. Enfin, quoi ! il n’y a qu’une chose qui plaide ensa faveur : c’est sa mauvaise nature.
– Comme il jacte bien ! fit leRouquin. Mais dis donc, mon vieil Ipeca, tu sais pas ce qu’onraconte ? On dit que ta Comtesse s’est défilée avec ledab !
– Si ça lui chante, exprima leKanak indifférent. Il y a longtemps que madame et moi nous sommesen froid. »
À ce moment Gueule-de-Bois s’étaitentièrement allongé sur le pont, dans une somnolence apparente, etla main sous le bonnet jeté à côté de lui s’occupait sérieusement àglisser, dans une fente qu’il avait trouvée entre deux lattes dupont, un petit billet qui ne tenait pas plus de place qu’un timbre.L’opération terminée, il se releva le plus naturellement du monde,et sous la poussée des gardes-chiourme qui les chassaient devanteux comme du bétail, les « bagnards » reprirent le chemindes entreponts.
Ils étaient d’une douceurextraordinaire, sous les coups de gueule et les coups de crosse des« artoupans ». Petit-Bon-Dieu devenait même idyllique. Ildit à une jeune volaille qui allongeait son bec entre les barreauxde la cage à poules :
« Tu es bien heureuse, toi, tu peuxvoir tous les jours le lever du soleil !
– Tâche que ça dure ! »crut devoir ajouter le Kanak.
Et comme, à la descente, l’ancienmédecin et l’ex-clerc d’huissier se faisaient des politesses« à qui passerait le premier », ils reçurent tous lesdeux un bon coup de pied dans le derrière.
« Pour vous mettre d’accord »,fit l’artoupan en leur poussant sous le nez son revolver, car ilss’étaient retournés, furieux d’un aussi grossier outrage.« Ben quoi ! continua le garde-chiourme, ces messieursvont m’envoyer leurs témoins ? »
Toute « la série » se mit àrire.
« Vous voyez comme ils sont gentilsdepuis que Chéri-Bibi est mort ! » fit remarquer unsurveillant.
Et il lança à toute volée la porte de lacage sur les doigts de Petit-Bon-Dieu, qui se« gonflait », les yeux au ciel. Malin, Petit-Bon-Dieuavait retiré sa patte ; mais il était temps !
« À une autre fois, cher ami !fit Petit-Bon-Dieu au garde-chiourme. Bonne nuit, cher ami !Ne faites pas de mauvais rêves ! »
Et il accrocha son hamac en suppliantson voisin de ne pas lui « donner la cale[4] », car il tenait à voir lacouleur du lendemain sans détérioration.
Pendant ce temps, il se passait sur lepont, à l’endroit même que venaient de quitter les bagnards,quelque chose de fort intéressant. L’officier de route,M. de Kerrosgouët, se promenait d’un air pensif autourdes cages à poules et du réduit du bétail vivant, tantôt levant lesyeux au ciel comme s’il voulait consulter le temps, et tantôtramenant son regard à ses pieds, dans l’attitude d’une personne quiréfléchit profondément. La brise était bonne encore, bien que,malheureusement, elle hâlât encore le nord-ouest, mais ce n’étaitpoint ce détail qui eût pu donner à l’officier quelque inquiétude.Enfin pourquoi était-il là ?… Il eût dû se trouver dans lachambre de veille. Tout à coup, ses préoccupations semblèrentcesser ; l’enseigne suspendit sa promenade et, tout doucement,négligemment, après s’être arrêté une seconde devant un groupe dematelots qui mettaient à mort un bœuf, coupable de s’être cassédeux pattes au moment du gros temps, il regagna la chambre deveille que les officiers supérieurs n’avaient pas quittée,examinant les allées et venues du jeune officier par leshublots.
« Eh bien ? demanda lecommandant.
– Eh bien, ça y est ! J’avaisraison. Le nommé Gueule-de-Bois a glissé un petit papier entre deuxlattes du pont.
– Pourquoi ne nous l’apportez-vouspas ?
– Parce qu’il sera toujours tempsde le prendre sur celui qui viendra le chercher.
– Parfaitement ! acquiesça lesecond. Dispersons-nous, que chacun aille à ses affaires, comme siChéri-Bibi était toujours dans son cachot ou comme s’il n’existaitplus.
– Moi, je reste à mon poste, àsurveiller le dernier acte de la comédie », fitKerrosgouët.
Mais comme ils étaient sur le point dese séparer, leur attention fut retenue par l’apparition d’unnouveau personnage qui se promenait sur le pont comme l’avait faittout à l’heure de Kerrosgouët, avec des manières pensives,et cependant, de temps à autre, investigatrices. L’étonnementde tous était sans bornes car ce personnage avait une cornette, lalarge cornette aux ailes relevées des sœurs deSaint-Vincent-de-Paul, et sous cette cornette ils pouvaientapercevoir le doux et pâle et triste et honnête visage de sœurSainte-Marie-des-Anges.
Cette religieuse – que l’administrationavait fait embarquer à destination de l’hôpital de Cayenne, où sœurSainte-Marie avait demandé héroïquement à servir, pour être plusprès des plus malheureux des hommes – était aimée de tout le mondeà bord : de l’équipage, des passagers et desforçats.
Son aimable caractère, en dépit d’unfond de tristesse qui ne la quittait jamais, les petits servicesqu’elle ne cessait de rendre aux familles et aux enfants dessurveillants, son intercession auprès des autorités en faveur desbandits qui mouraient de chaleur, de faim et de soif au fond descachots ou des bagnes, enfin sa douce beauté avaient eu vite faitde la rendre populaire. Cependant, quand sœur Sainte-Marie neparvenait point à faire fléchir la discipline, elle était lapremière à s’incliner devant elle, si dure fût-elle pour lesmisérables qui paraissaient avoir la pitié de cette sainte fille.Était-il possible que, dans ces conditions et avec ces vertus, sœurSainte-Marie-des-Anges entrât sournoisement en correspondance aveccet abominable Gueule-de-Bois ? Et cela au moment où le besoinse faisait sentir d’être plus sévère que jamais avec lachiourme ?
C’était si bien inimaginable qu’ilfallut que les officiers vissent la chose de leurs propres yeuxpour y croire.
La sœur, après un dernier coup d’œiljeté autour d’elle, sur cette partie du pont désert, se baissarapidement, en feignant de ramasser un objet qu’elle aurait laissétomber de ses larges manches. Or, ces manches, comme la casquettede Gueule-de-Bois tout à l’heure, restèrent un temps suffisant surle pont pour que les petites mains qui étaient dessous pussenttravailler à leur aise.
Quand sœur Sainte-Marie-des-Anges sereleva, elle n’avait plus cette belle pâleur qui lui donnait tantde charme sous la cornette ; elle était toute rouge. Elles’assura vivement que personne ne l’avait vue se baisser, et elles’en alla sur le pont, avec une légèreté qui semblait être aidéeencore par les palpitantes ailes blanches de sacornette.
Cependant, elle dut, un moment, sedétourner, car elle entendit un pas derrière elle. Elle reconnut lecommandant, le salua et continua hâtivement son chemin.
Jamais sœur Sainte-Marie n’avait marchési vite, mais le pas la suivait toujours. Ainsi arriva-t-ellelégèrement essoufflée à sa cabine qui était sur l’arrière dubâtiment. Elle en poussa la porte et, sans se détourner, voulut larefermer, mais une main s’y opposa et une voixdit :
« Pardon, masœur ! »
La religieuse avait encore changé decouleur. Elle était maintenant d’une pâleur mortelle. Elleregardait le commandant avec des yeux hagards et parvenaitdifficilement à balbutier :
« Que mevoulez-vous ?
– Le billet que vous venez deramasser sur le pont !
– Je n’ai… je n’ai rien ramassé,fit-elle, toute prête à défaillir… Je vous assure, commandant, queje ne sais ce que vous voulez dire…
– Si, ma sœur, et je suis effrayéde vous entendre commettre un pareil mensonge… »
Elle recula comme si elle allaits’enfermer chez elle… Le commandant fit encore un pas.
« Mon Dieu ! s’écria-t-elle…vous n’allez pas entrer chez moi !
– Je n’y entrerai pas si vous medonnez le billet. »
Elle recula encore, et, dans ses grandesmanches, le commandant ne voyait plus ce que faisaient sesmains ; alors, il prit une grave résolution : il entracarrément dans la cabine, mais il en laissa la porteouverte.
La sœur, pour ne point tomber,s’appuyait à la muraille.
« Écoutez ! fit le commandant,si vous ne faites pas ce que je vous demande, si vous ne me donnezpas ce mot écrit par un forçat, je vais être obligé d’appeler unesœur et de vous le faire prendre de force. »
Elle ne répondit pas. L’autrecontinua :
« Ce n’est point cela que vousdésirez, n’est-ce pas ? Mais que désirez-vous, en somme, pourcommuniquer ainsi avec les forçats, en dehors de nous et malgrénous ? Savez-vous bien que c’est une chose terrible quipourrait entraîner pour vous les conséquences les plusregrettables ? »
Ses yeux, d’abord brillants de colère,s’adoucirent.
« Je sais ce que je dois à votrecaractère, à la mission que vous vous êtes donnée ici-bas… maissœur Marie, comprenez bien qu’il y a des choses que je ne puispermettre ! Il ne faut pas, je ne veux pas, je n’admettraipas, par exemple, que l’indiscipline prenne le visage de lacharité !… Pourquoi vous obstinez-vous ?… Prenezgarde !… Je me verrai bientôt obligé de croire à autre chosequ’à une inconséquence de votre zèle chrétien, ma sœur !… Carenfin, vous avez menti !… Il faut appeler les choses par leurnom !… et pour que vous ayez menti, vous !… il faut quevous ayez des motifs bien graves… Donnez-moi cebillet !…
– Je ne l’ai pas… Je… je ne l’aipas !… Monsieur… je vous supplie… croyez-moi… etquittez-moi… »
Elle tomba à ses pieds, d’un bloc. Sesgenoux heurtèrent brutalement le pont. Mais le commandant n’étaitpas, dans le moment, disposé à la pitié.
« Vous cachez vos mains !Montrez-moi vos mains ! Mais vous ne savez donc pas que votreattitude va nous donner le droit de tout croire !… Depuisquelques jours nous cherchons comment les forçats savent tout cequi se passe ici, tout ce qui a été décidé contre eux, pour lasécurité de tous ; nous cherchons, de notre côté, comment ilscommuniquent entre eux, de cage à cage, de batterie à batterie, etarrivent ainsi à former un mystérieux complot dont nous ignorons lanature, mais que nous pressentons menaçant !… Qui lesrenseigne ?… Qui est leur instrument ?… Serait-ce vous,par hasard, sœur Sainte-Marie-des-Anges ?… Oh !…inconsciemment, je veux le croire, et encore pour que je le croie,il me faut ce papier !… »
Il lui saisit brusquement les mains etle lui arracha.
C’était un petit bout de papier de riendu tout, sur lequel étaient simplement écrits ces mots :« Chéri-Bibi n’est pas mort ! »
Le commandant, stupéfait plus qu’on nesaurait le dire, lut la courte phrase tout haut. Aussitôt la sœurpoussa un léger soupir, glissa sur le plancher de sa cabine ets’évanouit.
« Qu’est-ce que peut bien lui faireChéri-Bibi ? se demanda Barrachon. Voilà qui est tout à faitétrange ! »
Il appela les femmes qui accoururent etse mirent en mesure de faire revenir à elle sœurSainte-Marie-des-Anges. Affolées, elles avaient demandé aucommandant ce qui lui était arrivé, mais celui-ci, pensif, s’étaitéloigné sans répondre.
Non ! Chéri-Bibi n’était pas mort.Tout le monde le savait maintenant à bord. Nul n’ignorait plusl’épouvantable drame, et lorsque, le soir venu, une funèbrecivière, sur laquelle on avait jeté un drap, fut montéemystérieusement des profondeurs du faux pont, chacun savait à quois’en tenir sur ce qu’il y avait dessous. Les deux gardes assassinésavaient femmes et enfants auxquels on n’essaya du reste point decacher plus longtemps le malheur, et leurs gémissements et leurdésespoir ne tardèrent point à gagner toute la petite colonie desfamilles des surveillants militaires.
Ce furent des malédictions contreChéri-Bibi et ce fut aussi de la terreur pour tous ! Lesombres de la nuit ajoutèrent à l’épouvante. Ceux qui le pouvaients’enfermèrent chez eux, mais personne ne dormit et hommes et femmesrestèrent armés jusqu’au jour.
Où était-il, le bandit ? Pourdisparaître ainsi, il lui était loisible d’apparaître quand ilvoudrait. Tout lui était possible. On le redoutait comme un fantômepour qui il n’y a plus de lois naturelles ni humaines, et qui peuterrer partout sans connaître les obstacles qui s’opposent à lamarche des autres hommes vivants.
Les matelots eux-mêmes n’étaient pasplus rassurés. Dans tous les postes, à l’heure de la soupe, on neparla que de ce singulier prisonnier qui avait réussi à s’envolerde ses fers. L’esprit superstitieux des marins, dont beaucoupétaient Bretons, s’en mêla, et puisque « chrétiennement »on ne pouvait s’expliquer son évasion, il fallait bien qu’il eût lediable avec lui !
On avait beau avoir doublé tous lesservices des gardes, avoir mis des sentinelles partout, oncraignait à chaque instant qu’il ne lui prît la fantaisie decommettre quelque nouveau crime et puis de disparaître. C’était lemal sur la terre que ce Chéri-Bibi, et voilà qu’il se promenaitmaintenant en liberté à bord du Bayard,avec cette femmequi avait les yeux noirs de l’enfer !
Quand une porte s’ouvrait, chacunregardait peureusement de ce côté-là, les conversations cessaient,les respirations restaient suspendues.
Et puis un soupir s’échappait de toutesles poitrines ; c’était la Ficelle qui apportait lefricot.
La Ficelle était, du reste, le pluspeureux de tous (se faisant accompagner dans les entreponts par desamis armés jusqu’aux dents), contant des histoires à donner lefrisson aux plus braves. Et puis, il croyait voir Chéri-Bibipartout, et il poussait des cris d’enfant devant son ombre à lui,qu’allongeait subitement l’allumage d’un falot. Il arrivait,essoufflé, se laissait tomber sur un banc, se mettait une main surson cœur battant :
« Ah ! mes enfants !… mesenfants !… pour sûr c’était lui !… j’ai reconnu ses yeux,là, tout à l’heure, dans la batterie, et puis plus rien !pfft !… il a disparu !… »
En haut, sur le pont, on n’était pasplus rassuré… loin de là… Ceux qui étaient de service ou de veillereconnaissaient également Chéri-Bibi dans les formes les plusnaturelles surgies dans la nuit claire, au coin des escaliers, desdunettes, des passerelles, et jusque sous les bossoirs desembarcations. De vieux matelots, se grisant de leur propre effroi,passèrent le quart à se raconter les histoires de revenants lesplus épouvantables. L’ombre du vaisseau fantôme dansait sur la meret celle du Hollandais volant glissait sous la lune.
Il n’y avait que dans les bagnes quel’on dormait en toute paix et tranquillité.
Le Bayard se trouvait alors par32° 20 de latitude nord et 24° 50 de longitude à l’ouest duméridien de Paris. Il avait dépassé l’escale de Madère, laissé sursa gauche le pic de Ténériffe et, abandonnant les paragesafricains, mettait le cap sur le plein Atlantique.
Que Chéri-Bibi eût trouvé descomplicités à bord, le commandant Barrachon était bien obligé del’admettre ; mais que sœur Sainte-Marie-des-Anges se trouvâtmêlée à l’évasion criminelle du forçat, voilà qui ledépassait ! Bien que cette dernière question le tourmentâtsingulièrement, il ne voulut point perdre de temps à l’élucider surl’heure. Ce qu’il fallait tout d’abord, c’était reprendre le banditcoûte que coûte, mort ou vivant, et l’on verrait après « às’expliquer l’inexplicable ». Barrachon, pour arriver à sesfins, était décidé à « chambarder tout le bâtiment, tout sonvieux sabot » !
Nous n’entrerons point dans les détailsd’une expédition qui ne donna aucun résultat. C’est en vain quel’on fouilla et visita le navire de la pointe des mâts à la quille,et que les petites troupes armées des surveillants militaires etdes matelots se ruèrent à fond de cale, avec, comme on dit, lecourage du désespoir et la soif de la vengeance. On ne trouvarien !
Le grand drain lui-même avait étéentièrement vidé. On nourrissait finalement l’espoir que le banditet l’horrible femelle qui l’avait suivi dans sa farouche aventureétaient morts noyés là-dedans. Hélas ! on fut bientôtdétrompé. Un mousse héroïque revint de cette excursion dangereusesans avoir découvert quoi que ce fût. Chéri-Bibi et la Comtesserestaient introuvables !
« Je ferai vider les soutes àcharbon ! Vider les cales, remonter et replacer toute lamarchandise ! Mais je vous jure bien qu’on lesretrouvera ! » hurlait Barrachon, qui avait perdu touteson aménité. Il renouvela son serment sur les corps des deuxmalheureux gardiens, qu’il fallut « jeter aux requins »dans un sac, après une cérémonie émouvante, ou tout le monde vintpleurer et prier, à l’exclusion de sœur Sainte-Marie-des-Anges, quine se montra pas.
Au déjeuner qui suivit cette tristecérémonie, et qui devait réunir, sous la présidence du commandant,tout le haut personnel du bord, il fut question de cette absence,et les gradés qui avaient assisté à la petite scène de la veille,du haut de la cabine qui dominait le pont, en exprimèrent leursurprise.
Le commandant, qui ne leur avait pointfait part de son entrevue avec sœur Sainte-Marie-des-Anges et quiavait gardé pour lui seul le texte de Gueule-de-Bois mit sur lecompte de l’état maladif de la religieuse son éloignement de lacérémonie. L’attitude de sœur Marie, du reste, l’intriguait autantque quiconque, mais il ne voulait rien en laisser voir, trouvantqu’il y avait déjà assez de mystères dont on parlait àbord.
Et puis il avait résolu d’aller denouveau interroger la sœur après le déjeuner, et cette fois ilpensait bien lui « tirer les vers du nez ».
Bien décidé à ne plus ménager personne,le commandant, effrayé de la responsabilité qu’il encourait s’il neretrouvait pas Chéri-Bibi, ne répondait plus guère que par desgrognements aux questions des uns et des autres.
Il s’étonna que son second ne fût pasencore à table. On lui répondit qu’il devait être retenu parquelque détail de service. Après quoi il y eut un silence pesant.Toutes les pensées étaient à Chéri-Bibi et à laComtesse.
« Ils finiront bien tous les deuxpar crever de faim ou de soif, s’ils ne se montrent pas !gémit le surveillant général.
– Pense pas ! fitl’inspecteur. S’ils sont restés dans les cales, ils trouveront bienle moyen de se nourrir de n’importe quoi ! Il y a desprovisions là-dedans, des douceurs ! Et pour moi, ils doiventavoir assez d’amis à bord pour pouvoir se procurer del’eau !
– Leur compte sera bon à ceux-là,déclara Barrachon. Quels qu’ils soient, il faut que l’on sache bienqu’ils seront exécutés en même temps que Chéri-Bibi. Ceux quiauront apporté une aide quelconque au bandit seront traités commelui.
– Et la femme, si on la trouve, lafusillera-t-on, commandant ? demanda un autre.
– Je me gênerai ! Fusillés oupendus, leur affaire est bonne !… Mais où estM. de Vilène ? fit-il encore. Est-ce qu’il estarrivé de nouveau quelque chose ?… Allez donc voir,Kerrosgouët. »
L’enseigne se leva et revint au bout dequelques instants. Il n’avait pas rencontré le second, mais on luiavait dit qu’il était descendu aux bagnes.
« Il se livre sans doute à uneinspection supplémentaire, dit Barrachon, à une fouille des sacs,peut-être. L’histoire des bouteilles de rhum lui trotte toujoursdans la tête. Il m’en parlait encore ce matin et me disait qu’il neserait pas tranquille du côté des cages tant qu’il n’aurait paséclairci cette affaire-là ! »
Kerrosgouët se rassit. Les platscirculèrent, mais la conversation, de nouveau, tomba.
Au dessert, le commandant cassa un verreen déclarant que Chéri-Bibi devait bien être quelque part. Ce futl’avis de tout le monde. Cependant le surveillant généraldit :
« Après tout, il est peut-être bienquelque part, mais pas à bord ! »
Et il émit timidement cette hypothèseque le hideux couple avait quitté le Bayard.
« Comment ? demanda Barrachonen haussant les épaules ; il ne manque pas une embarcation… eton les aurait vus !
– Ils se sont peut-être toutsimplement jetés à l’eau.
– Par où ? éclata encoreBarrachon. Ça se saurait ! En bas tout est grillé, et s’ilsétaient montés sur le pont, avec le luxe de sentinelles qui s’ytrouvent, on les aurait encore aperçus peut-être !…Allons ! tâchons de raisonner, mais ne disons pas debêtises ! »
Le surveillant général s’excusa ;mais il eut tort d’ajouter :
« C’est biendommage !
– Quoi ? c’est biendommage ?… interrogea le commandant, de plus en plushirsute.
– Eh bien, oui ! C’est dommagequ’ils ne soient pas partis. On serait biendébarrassé ! »
Le commandant sursauta :
« Ah ! vous trouvez cela,vous ? Eh bien, permettez-moi de vous dire que vous avez unesingulière conception de votre devoir ! Quant à moi, on m’aconfié Chéri-Bibi ! Si je ne le revois pas mort ou vivant, jesais ce qui me reste à faire ! »
Ceci fut dit d’un tel ton que les autresen furent bien désagréablement remués. Ils en eurent froid dans lesmoelles. Ils voyaient déjà l’excellent Barrachon se faisant sauterla cervelle. Et pour eux, après, que d’histoires ! quelleresponsabilité ! Ah ! ils s’en souviendraient longtempsdu numéro 3216 !
En attendant, M. de Vilènen’apparaissait toujours point. Comme on servait le café, Barrachon,inquiet, n’y tint plus. Il sortit pour aller chercher lui-même sonlieutenant. De Vilène avait peut-être découvert quelque chose denouveau !
Mais, sur le pont et dans lesentreponts, l’inquiétude du commandant ne fit que grandir. Il netrouvait de Vilène nulle part. Et, depuis plus d’une heure, nul nel’avait vu. Certains croyaient à ce moment-là l’avoir aperçudescendant aux bagnes, mais encore, dans les bagnes, lesgardes-chiourme affirmaient ne point avoir reçu savisite.
Rejoint par ses officiers, le commandantleur communiqua ses angoisses. Chacun se mit à la besogne et lesrecherches continuèrent avec plus d’activité que jamais. Dans lacabine de de Vilène on ne trouva absolument rien qui pût mettre sursa piste. L’équipage déjà était au courant de cette étrangedisparition et les hommes comme les chefs cherchèrent. On appela lelieutenant partout. Peut-être s’était-il trouvé mal !Peut-être s’était-il rencontré tout à coup avec Chéri-Bibi quil’avait occis !
Après l’avoir cherché vivant, on lechercha mort.
Mais on ne le retrouva ni vivant nimort.
Ce fut une consternationgénérale.
Puis tout le monde, à bord, depuis lespassagers jusqu’aux plus humbles des marchands, fut pris d’unefièvre particulière qui a son origine dans la peur et sondénouement dans la rage.
Littéralement on devenait enragé. Il yavait de quoi !
Le commandant eut toutes les peines dumonde à retenir la fureur de ses hommes qui, sans le moindreprétexte, voulaient casser la tête aux relingues. Les revolvers necessaient d’être braqués à travers les barreaux. C’étaient desmenaces de mort à chaque instant et cependant jamais les forçats nes’étaient aussi correctement tenus. Boule-de-Gomme lui-même avaitcessé son odieux ricanement, car il avait compris que, dans cesmoments-là s’il riait encore, ce serait la dernièrefois.
L’inspecteur et le surveillant général,écrasés par la disparition du second, et se demandant si leur tourde disparaître ne viendrait pas bientôt, avaient décidé de lierleurs services et de ne se plus quitter l’un l’autre.
Un besoin de vengeance contre quelquechose ou quelqu’un leur fit demander au commandant de mettre toutesles cages au régime de la boule de son et de l’eau et de supprimerles promenades sur le pont.
Mais Barrachon, qui était entré chez luiun instant pour se plonger la tête dans une cuvette, car ilcraignait un coup de sang, était ressorti avec une lueur delucidité qui lui fit repousser ces mesures dangereuses.
Tous les revolvers étaient sortis desétuis. Les femmes elles-mêmes sur le pont étaient armées et on nese rendait plus seul dans les corridors, bien qu’ils fussent gardésde loin en loin.
Ce nouvel événement formidable, ladisparition de son second, avait fait oublier momentanément aucommandant l’étrange attitude de sœur Sainte-Marie. Mais celle-cidevait bientôt elle-même se rappeler à son attention. Choseextraordinaire : cette sainte fille qu’on n’avait pas vue detoute la journée, même au moment de la cérémonie religieuse, semontra sur le pont à l’heure où y était conduite, comme la veille,l’horrible clique de Gueule-de-Bois.
Barrachon la vit apparaître sans qu’elles’en aperçût et il resta à l’observer.
Elle parvint jusqu’aux gardes en setraînant le long du sabord, et là, appuyée à la« muraille », elle égrena son chapelet. Elle paraissaitsi faible que l’on pouvait s’attendre, à chaque instant, à la voirs’affaler sur le pont comme le commandant l’avait vue, la veille,s’écrouler dans sa cabine.
Sa pâleur était effrayante, mais sesyeux étaient extraordinairement vivants. Elle priait et ses yeuxétaient fixés sur Gueule-de-Bois, un Gueule-de-Bois qui venait dereprendre sa position de la veille et qui s’apprêtait sans doute,comme la veille, à « mettre à la poste » sacorrespondance.
Alors Barrachon comprit ce que sœurSainte-Marie venait faire là. Elle venait avertir l’ami deChéri-Bibi de mettre fin à sa correspondance.
Voilà de toute évidence ce que disaientces yeux, ces grands yeux extraordinairement vivants. Voilà ce quesignifiait ce léger signe de la tête qui allait de droite à gaucheet de gauche à droite, télégraphie de la négation : il nefallait plus glisser de billet entre les planches ! Et voilàce que Gueule-de-Bois comprit, car le bandit se releva en regardantla sœur et en remettant sa main dans sa poche.
Aussitôt Barrachon se dévoila, et, d’unbond, fut près des gardes-chiourme.
« Fouillez-moi cet homme !s’écria-t-il en désignant le forçat. Tout de suite ! Tout desuite ! Mais prenez-lui les bras ! Prenez-lui donc lesbras… »
Deux surveillants militaires s’étaientrués sur Gueule-de-Bois, mais il les secouait déjà, était alléchercher le papier à sa poche et voulait le porter à sabouche.
« Le papier ! le papier !criait le commandant. Tenez-lui les bras ! »
Doué d’une force herculéenne, le banditavait agrippé à la gorge l’un de ses gardiens et, s’étantdébarrassé de l’autre, avalait le papier. Le premier garde, quirâlait, ne pouvait obéir au commandant qui luicriait :
« Tirez !… Mais tirezdonc ! »
Le commandant allongea son revolver,mais ce fut un autre garde qui lâcha le coup sur Gueule-de-Bois, enpleine poitrine.
Et ce ne fut point le bandit qui reçutce coup-là… Ce fut sœur Sainte-Marie-des-Anges, qui venait de sejeter dans la mêlée et qui avait porté sa main défaillante sur lecanon qui crachait la mort. La balle traversa la main et l’épaulede la pauvre fille. Tout de suite, elle s’affaissa comme une morte,dans son sang. Gueule-de-Bois, maintenant, se tenait tranquille,les bras croisés. Pendant qu’on emportait sœur Sainte-Marie àl’infirmerie, le commandant donnait des ordres pour que l’onconduisît Gueule-de-Bois aux fers. Il y fut descendu immédiatement.Barrachon, l’inspecteur et le surveillant général descendirent aufaux pont en même temps que le cortège desgardes-chiourme.
Le commandant voulait tout de suiteinterroger Gueule-de-Bois, qui devait être traduit le lendemain enconseil de guerre et certainement exécuté pour rébellion ettentative d’assassinat sur la personne d’un de ses gardes. C’étaitle moment ou jamais de faire un exemple.
Quand ils furent arrivés dans le couloirdes cachots, le sergent Pascaud annonça à ces messieurs qu’il n’yavait plus qu’un seul cachot disponible car il ne fallait pascompter mettre Gueule-de-Bois dans celui d’où la Comtesse s’étaitévadée. Le trou n’en avait pas encore été bouché. Il ne restaitdonc plus que le cachot où l’on avait mis Chéri-Bibi aux fers et oùl’on avait retrouvé les cadavres de deux surveillants. Barrachondonna l’ordre qu’on l’ouvrît sur-le-champ, ce que fitPascaud.
Les gardes-chiourme, sur les indicationsdu commandant, se disposaient à mettre Gueule-de-Bois, qui neprésentait aucune résistance, aux fers, quand ils reculèrent enpoussant un cri. Il y avait quelqu’un dans l’ombre, une formeaffalée là. Il y avait là un homme aux fers !
Comme on ne distinguait que vaguementcette chose immobile dans les ténèbres, les gardes purent croireque Chéri-Bibi, comme par enchantement, était revenu. Lecommandant, l’inspecteur et le surveillant général s’étaientprécipités et on avait approché les falots. Ce ne fut qu’uncri : de Vilène !
Oui, cette chose était bien lelieutenant de vaisseau, M. de Vilène, le second du bord,pieds et poignets emprisonnés aux fers de Chéri-Bibi, en place deChéri-Bibi lui-même !… Ce n’était, du reste, plus qu’un paquetnoir qui ne donnait plus signe de vie. Un épais bâillon tenaitencore la bouche, le nez et les yeux. On le délivra en hâte, on letransporta dans le couloir, on le fit respirer, du moins ons’efforça de lui rendre la respiration. Pendant quelques secondes,on put croire qu’il était mort !
Enfin sa poitrine se souleva et unprofond soupir annonça le retour de la vie dans ce corpsinerte.
M. de Vilène regarda autour delui d’un air hébété, et puis il dit :
« Commandant ! »
Il était sauvé.
Mais il revenait de loin. Ill’avoua :
« Oh ! fit-il, j’ai cru quec’était fini ! »
Pendant qu’on continuait à donner dessoins à son second, et qu’on lui faisait boire un verre de rhumapporté par un garde, Barrachon était retourné au cachot, et lesautres chefs, derrière lui, accoururent, pour constater, une foisde plus, le miracle.
Le cachot était toujours hermétiquementclos comme une boîte, et il était impossible de discerner par quelsubterfuge un homme pouvait en sortir, un autre y entrer sanspasser par la porte. La colère de Barrachon se passait sur lesmurs, qu’il frappait du poing sans qu’il pût trouver la clef dumystère. En fait de clef, il ne lui restait que celle des cadenasqui avait la prétention d’ouvrir seule les fers deChéri-Bibi.
Or, Chéri-Bibi était sorti de ses ferset avait su y attacher et y cadenasser ensuite le second officierdu bord sans cette clef-là ! Le sergent Pascaud, complètementahuri et plus abattu encore que lui de la découverte de la fuite du3216, disait :
« Ma foi, commandant, je n’ai vuune chose comparable à celle-là qu’une seule fois dans ma vie, à lafin d’une représentation de saltimbanques, au fond d’un café de monvillage. L’un d’eux s’enfermait dans une malle bien cadenassée,entourée de cordes et cachetée à la cire rouge par nous tous. Nousavions encore pris la précaution de la lier nous-mêmes avec desnœuds comme les mathurins nous ont appris à en faire. Eh bien, onjetait un voile là-dessus, on comptait jusqu’à dix, et quand levoile était relevé, on trouvait notre homme libre, sans entraves, àcôté de sa malle fermée, ligotée, cachetée, cadenassée. Qu’est-ceque vous voulez que je vous dise ? Chéri-Bibi a peut-être étésaltimbanque. Il doit connaître tous les métiers, cetoiseau-là ! »
On avait reconduit pendant ce temps lesecond dans sa cabine. Le commandant l’y rejoignit aussitôt.M. de Vilène avait une faim et une soif terribles. On luidonna à manger et il but. Et il put parler. Alors il racontaquelque chose de très obscur, mais de très redoutable, qui fitréfléchir ceux qui étaient là sur la singulière puissance del’infernal Chéri-Bibi.
L’affaire était arrivée immédiatementaprès la cérémonie funèbre du matin. De Vilène, comme lecommandant, comme tout le monde, avait été étonné de ne pasapercevoir, au moment de la prière des trépassés, sœurSainte-Marie-des-Anges. Était-elle malade ? Il avait résolu des’en informer et s’était dirigé vers la cabine de la religieuse. Ilallait y arriver et tournait le coin de la cambuse, quand il avaitété saisi par-derrière avec une rapidité et une forceincroyables.
Il n’avait pu ni faire un mouvement, nipousser un cri. Un bâillon déjà l’étouffait et quatre hommes aumoins (M. de Vilène estimant que ses agresseurs étaientau moins quatre), l’avaient annihilé en quelques secondes.Transformé en paquet, n’y voyant plus, il ne savait exactement paroù on l’avait fait passer, et il n’eût pu dire, mêmeapproximativement, dans quel coin on l’avait provisoirement déposé.Car on l’avait laissé pendant un certain temps bien tranquille. Onavait même pris la précaution d’écarter légèrement le bâillon deson nez pour qu’il n’étouffât point tout de suite. Cependant, il nedevait pas être très loin de la cuisine, car les relents de soupeparvenaient jusqu’à lui. Il est vrai qu’à l’heure du déjeuner, lesentreponts sont pleins de cette odeur-là.
Enfin, on était venu le chercher. Onl’avait porté pendant quelques minutes, puis on l’avait attachéavec une corde et on l’avait descendu dans le vide. Il s’étaitdemandé un instant si ses agresseurs ne le descendaient pas ainsi àla mer, désireux tout simplement de le noyer sans bruit pour qu’onn’eût pas l’occasion de venir à son secours. Mais bientôt ilarrivait à destination. Il heurtait des corps durs. Il était pousséet puis repris et puis redéposé par des individus qui ne separlaient pas. On le hissa plus d’une fois sur un objet pour l’enfaire redescendre quelques instants plus tard, et il jugea à cemoment qu’il était dans les cales. Mais dans quelle cale ?dans quelle soute ? il ne pouvait le dire.
Enfin, après bien des chocs brutaux (onne le ménageait point et on le traitait un peu comme une inertemarchandise), il avait été déposé sur des planches, puis le longd’une barre de fer, et on lui avait glissé les pieds et lespoignets dans les maillons. Il jugea alors que ses ennemis avaientrésolu de le laisser mourir de faim aux fers, à fond de cale.Quelques minutes plus tard, la respiration lui manquait et ils’évanouissait.
Ce récit épouvanta parce que, s’il nedonnait aucun renseignement sur l’endroit où se cachait le bandit,il prouvait d’abord que celui-ci se déplaçait sur le bâtiment commeil voulait, et qu’ensuite il avait des complices agissants etlibres dont on ignorait le nombre. C’était cette dernièreconsidération qui était de beaucoup la plus importante, car à quise fier désormais ?
Resté seul avec son second, lecommandant lui communiqua les réflexions que lui avait suscitéescette tragique aventure. Mais de Vilène ne pensait déjà plus audanger qu’il avait couru. Comme son commandant, il pensait surtoutqu’ils étaient entourés d’ennemis et que leurs malheurs nefaisaient peut-être que commencer.
Embarqués nouvellement sur un vieuxvaisseau, dont l’équipage avait été réuni au dernier moment, avecdes passagers et des passagères, des employés et des fonctionnairesqui, pour la plupart, étaient expédiés sur Cayenne parce que lamétropole n’en voulait plus, ils ignoraient à qui ils avaientaffaire et ne pouvaient même pas se douter du véritable esprit dechacun.
Ils comptaient bien cependant sur leursmatelots et sur l’administration de la surveillance militaire quiavait fait ses preuves par ailleurs, mais ne pouvait-il, dans cetroupeau nouveau pour eux, s’être glissé quelques brebisgaleuses ? C’était à craindre ! C’étaitsûr !
Plusieurs hommes avaient attaquéM. de Vilène. Cela, il pouvait l’affirmer. Quels étaientces hommes ? Des anarchistes peut-être ou soi-disant… Enfin,on savait que sous le couvert de ce titre ils étaient prêts à tout.C’étaient eux, certainement, qui avaient aidé Chéri-Bibi à sedérober si longtemps à la police, eux qui l’avaient soutenu dansses monstrueux attentats, eux qui avaient juré de le venger et qui,le matin même de son procès, pour épouvanter le jury, avaient faitsauter le restaurant Ferdy !
À quoi ne fallait-il pas s’attendre dela part de pareils forbans qui avaient déclaré une guerre à mort àla société ? De quoi n’étaient-ils pas capables ?Quelques-uns s’étaient sans doute embarqués sur le même bateau queChéri-Bibi dans le désir de le sauver et cela, certainement, avecla recommandation de la haute administration, toujours leurpremière victime, et dont ils se jouaient à chaque instant. Ehbien, s’il en était ainsi, c’était la guerre, c’était la bataille.Barrachon et de Vilène étaient des soldats. Ils sauraient sebattre. Et ils se serrèrent la main.
Réconfortés par cette accolade, ilsrestèrent un instant silencieux. Quelques minutes plus tard, ilsmontaient sur le pont.
En dehors des hommes de service et dessurveillants militaires qui menaient une garde ardente, le pontétait désert. Chacun était déjà enfermé chez soi. L’incident deGueule-de-Bois et de la blessure de sœur Sainte-Marie-des-Anges,suivi de l’extraordinaire découverte du lieutenant attaché aux fersde Chéri-Bibi, faisait dans les cabines l’objet de toutes lesconversations apeurées.
Quelle était donc cette boîte àmystère ? Qu’était-ce qu’un cachot pareil, où se passaient deschoses si diaboliques ? La figure fantomatique de Chéri-Bibiavait encore grandi dans des proportions démesurées. Et l’épouvantegénérale était doublée du sentiment qui commençait à se répandrequ’il y avait à bord des anarchistes décidés à tout pour sauver lemonstre. S’ils mettaient le feu au navire ? S’ils le faisaientsauter ? Qui est-ce qui les en empêcherait ? Ah !comme on écoutait derrière les portes les moindres bruits, comme onessayait de se les expliquer ! Et quand des pas passaient dansle corridor, comme on avait hâte qu’ilss’éloignassent !
Cela faisait deux nuits qu’on ne dormaitpas. Si le commandant était raisonnable, on retournerait tout desuite en Europe, bien sûr… et rapidement… Quelletraversée !…
Le lendemain, de grand matin, la plagearrière du Bayard était grouillante de la foule de cesdames et des enfants accroupis dans les jupes de leurs mères. Lesfamilles étaient venues se réfugier là. Au moins, là, ellesvoyaient clair. Elles pensaient n’avoir point à redouter desurprise comme dans les entreponts, dans les couloirs, où l’ongrelottait d’effroi. Et puis, il y avait une grande nouvelle, cematin-là, qui faisait les frais de toutes les conversations. Onracontait que la sœur Sainte-Marie-des-Anges était de mèche avecChéri-Bibi ! Çà, par exemple, c’était plus fort que tout,n’est-ce pas ?
On savait maintenant pourquoi et commentla sœur avait été blessée. Elle servait d’intermédiaire auxbagnards ! Et c’est dans le moment qu’elle croyait recevoir unbillet de Gueule-de-Bois qu’elle avait reçu une balle dansl’épaule ! Si c’était vrai, elle ne l’avait pas volé !Car enfin, ça ne devait pas être une vraie religieuse. Sans douteune fille anarchiste qui avait pris ce costume-là pour serapprocher de Chéri-Bibi et qui avait reçu de son parti mission dele sauver. Elle avait « écopé ». C’était le cas ou jamaisde dire « pain bénit » !
On en était là sur la plage arrière,quand on vit arriver Mme Pascaud, la femme du sergent Pascaud,tout essoufflée. Elle devait avoir sans doute quelque chose à direde bien important, car elle avait beau ouvrir la bouche, l’émotionl’empêchait d’articuler une parole. Enfin elle se calma et cria sonaffaire :
« Vous ne savez pas ? C’est sasœur ! »
D’abord on ne comprit pas. On lui fitrépéter ses paroles, on lui demanda de les expliquer. Elle parlaitde qui ? De la sœur Sainte-Marie-des-Anges !
« Eh bien, la sœurSainte-Marie-des-Anges était la sœur de qui ?
– DeChéri-Bibi ! »
Il y eut d’abord une stupeur générale.Et puis on douta :
« Vous en êtessûre ?
– C’est elle-même qui vient del’avouer au commandant. Elle croit qu’elle va mourir. Alors elledit la vérité, c’te fille !
– Ah ! ben, lamalheureuse ! »
Et on la plaignait !
Maintenant on ne doutait plus qu’ellefût innocente de tout et que son seul crime fût d’avoir un pareilfrère.
Avec importance, Mme Pascauddonnait des détails :
« Pour sûr qu’a n’a étéqu’imprudente, le commandant y a bien dit en lui pardonnant degrand cœur. Elle était venue pour soigner les galériens, comme ondit, parce que son patron saint Vincent de Paul, lui aussi, asoigné les galériens ! Pascaud a tout entendu. À ce qu’ilparaît qu’il y avait de quoi pleurer ! Elle s’était faitenvoyer là-bas parce qu’elle avait l’idée de convertir son frère.Convertir Chéri-Bibi ! Elle n’avait pas peur, s’pas ? Etpour qu’il demandât pardon de ses crimes au Bon Dieu encore !Après, qu’elle dit, elle serait morte heureuse ! Si elle s’estcachée d’être la sœur de Chéri-Bibi, c’est qu’elle était sûre qu’onne lui permettrait pas de rester près de lui, et quel’administration lui défendrait le séjour de Cayenne, parce qu’oncroirait qu’elle venait pour le faire évader. Tout de même, vlà unebrave fille qu’a le sentiment de la famille ! Mais ça ne lui apas réussi ! »
Les commères avaient écoutéMme Pascaud avec le plus grand intérêt, et elles sedisposaient à reprendre l’éloge de la religieuse avec le secretespoir que la sœur pourrait peut-être les protéger contre le frère,quand il y eut un grand remue-ménage sur le pont.
Un cortège s’avançait, formé desprincipaux officiers du bord, commandant en tête. Ils entouraienttous une civière portée par quatre matelots, et sur cette civièreétait étendue la sœur de Chéri-Bibi, en religion sœurSainte-Marie-des-Anges.
Sa figure diaphane était aussi blancheque le drap qui la recouvrait. Elle tenait entre ses mainsexsangues un grand Christ qui, posé sur sa poitrine, semblait déjàveiller une morte.
Cependant, les yeux de sœur Mariebrillaient d’un éclat incomparable, et ses lèvres remuaient. Ellepriait.
Derrière ce groupe, qui se dirigeaitvers les bagnes, marchaient quelques matelots et une grande partiede personnel du bord. Toute la plage arrière du Bayard sedégarnit en une seconde. Ces dames accoururent aux nouvelles, etelles apprirent qu’avant de mourir, sœur Sainte-Marie avait demandéau commandant de la faire porter de cale en cale pour qu’elle pûtappeler son frère et le sommer de se rendre à la justice des hommesà laquelle il appartenait avant de comparaître devant la justice deDieu.
Le commandant avait promis que siChéri-Bibi se rendait à l’appel de sa sœur, la vie du faroucheGueule-de-Bois serait épargnée.
« Eh bien, si c’est là-dessus qu’ilcompte pour réduire Chéri-Bibi, le commandant !… fitquelqu’un.
– Il a toujours bien le droitd’essayer, répliqua Mme Pascaud. La sœur s’accuse d’être lacause de la rébellion de Gueule-de-Bois, elle ne voudrait pas qu’onexécutât le bandit demain, bien sûr !
– Oui, elle voudrait aller toutdroit au Paradis, la pauvre fille, sans avoir rien à sereprocher ! C’est une sainte ! »
On avait descendu la civière dans labatterie, et les forçats, à travers les grilles de leur cage,virent passer cette blanche apparition. En reconnaissant sœurSainte-Marie-des-Anges, ils se découvrirent tous et quelques-unsmême, se souvenant qu’ils avaient eu de la religion, sesignèrent.
Quand on fut arrivé au faux pont, onouvrit le panneau donnant sur la cale dans laquelle on estimait queChéri-Bibi s’était enfui en quittant son cachot. Un grand silencese fit autour de la civière qu’éclairaient les falots portés parles matelots, et la voix de sœur Sainte-Marie-des-Anges s’éleva.Elle était singulièrement forte. La blessée devait avoir rassemblétoute son énergie dans ce suprême effort.
« Chéri-Bibi ! appela-t-elle.Chéri-Bibi ! c’est moi qui te parle, moi, ta sœur ! Aiepitié de moi, Chéri-Bibi, car je vais mourir ! Tu sais combienje t’ai aimé quand tu étais tout petit ! Chéri-Bibi, je t’aimeencore ! Au nom du ciel qui te pardonnera, je te demande devenir mourir avec moi ! Chéri-Bibi !Chéri-Bibi ! »
La voix se tut et l’on écouta si quelquebruit venait du silence de la cale. Mais les ténèbres ne remuèrentpoint ni ne parlèrent point.
La sœur dit encore, au bout de quelquesinstants :
« Si je meurs avant toi,Chéri-Bibi, sache que je te pardonne ! »
Et comme on n’entendait rien encore,elle fit signe qu’on la remportât. On ouvrit ainsi tous lespanneaux de toutes les cales, des soutes à munitions, à filin, àmarchandises, à bagages, tout ! On s’en fut partout dans lenavire, et la voix de la sœur s’élevait au-dessus des trous noirspour appeler le frère, mais le frère ne répondait pas. Et lecortège revint à l’infirmerie où sœur Marie fut étendue dans lacabine d’opération.
Elle avait demandé qu’on ne l’opérâtpoint, car elle désirait mourir, puis elle comprit qu’il était deson devoir de laisser faire au chirurgien qui prétendait la sauver.Elle avait encore à souffrir ici-bas. Elle se résigna.
Cependant, d’accord avec le commandantet malgré l’avis du médecin du bord, elle venait de tenter bieninutilement de faire appel aux souvenirs d’un frère qu’elle avaittendrement aimé. Maintenant elle avait une forte fièvre etl’extraction de la balle s’en trouvait retardée.
Le commandant lui avait pris la main etelle pleurait. Au-dessus du petit lit de fer, elle avait faitaccrocher cette pancarte qu’elle transportait partout avec elle etqui était tout son mobilier. On y lisait :
« Elles ont pour monastère lesmaisons des malades, pour cellule la chambre que la charité leurprête, pour chapelle l’église de leur paroisse, pour cloîtrel’hôpital, pour clôture l’obéissance, pour grilles la crainte deDieu et pour voile une sainte modestie. »
Bien qu’on lui eût défendu de parler,elle soupirait dans ses larmes :
« Il ne m’a pas répondu, il n’estpas venu, il a oublié ma voix ! C’est moi qui lui ai donné cenom de Chéri-Bibi, quand il était tout petit. C’était le nom quelui avait donné mon amour pour lui. Hélas ! qu’en a-t-ilfait ?… »
Sa douleur paraissait inépuisable. Ellela laissa couler de ses yeux levés au ciel…
« Mon Dieu, c’est moi qui suiscause de son malheur, pardonnez-moi !…pardonnez-lui !… »
Elle dit, quelques instants plus tard,d’une voix plus faible :
« Ah ! j’aurais bien cru qu’auson de ma voix, il serait venu !… »
À ce moment, il y eut un grand bruitdans le couloir. Des pas accouraient. On entendait un tumulte devoix. Elles appelaient le commandant :
« Mon commandant ! moncommandant ! C’est Chéri-Bibi !… C’estChéri-Bibi !…
– Ah ! je savais bien qu’ilviendrait ! » s’écria-t-elle, et elle joignit les mainsavec extase.
Le commandant s’était précipitéau-dehors. Il y avait un terrible drame là-bas, du côté descuisines. En effet, Chéri-Bibi était apparu, l’espace d’uneseconde, dans un couloir, et une sentinelle avait tiré dessus. Ellel’avait manqué naturellement. Il s’était réfugié d’un bond dans lacambuse, et de là, il tirait sur tous ceux qui tentaient del’approcher. C’était un siège en règle, là-bas !…
En effet, on entendait des coups de feuvenus du pont supérieur et du côté des cuisines.
Ce que l’on appelait la cambuse, à borddu Bayard, n’était qu’une sorte d’office assez vaste,située entre les deux cuisines, où l’on accumulait les provisionsnécessaires à la nourriture courante de l’équipage, des passagerset des condamnés. Le grand magasin aux provisions se trouvait sousle troisième pont, à l’avant. Cette cambuse ne communiquaitdirectement qu’avec l’une des cuisines, la plus vaste, celle descondamnés, qui ne contenait guère, en fait de récipients, que troisimmenses chaudrons, profonds comme des cuves, où l’on aurait pufaire la lessive d’un régiment, et où l’on faisait bouillir lasoupe des forçats. Cette cuisine « sommaire » étaitdirigée par la Ficelle, mitron élevé pour la circonstance à laqualité de chef, tandis que le véritable maître coq trônait dans lacuisine des officiers. Ces cuisines étaient situées vers le centredu navire, entre les deux cheminées. On y descendait du pontsupérieur, presque directement, par des escaliers appelés à bord« échelles », et on y montait aussi par des degrés de fertrès rapides, de l’étage où se trouvaient le commandant et sapetite troupe.
Arrivé au bas de l’échelle, on fitvivement se garer le commandant, car cette échelle se trouvaitcommandée par la porte extérieure de la cambuse. Celle-ci étaitgrande ouverte, et de là le feu de l’assiégé, qui se tenait tout aufond, sans qu’on pût le voir, plongeait droit jusqu’au pontinférieur.
Sur les deux échelles latéralessupérieures, Kerrosgouët, le revolver à la main, etM. de Vilène commandaient les opérations, qui jusqu’alorsavaient été assez difficiles.
Deux surveillants militaires quis’étaient trop approchés de la porte de la cuisine des condamnésavaient reçu des projectiles, l’un dans une jambe, l’autre dans lamain.
Ainsi, selon les besoins de sa défense,Chéri-Bibi sautait d’une pièce à l’autre et se trouvait toujoursprêt à tirer, avant même qu’on eût eu le temps de le mettre enjoue, car il ne laissait personne pénétrer sur le carré, en face delui.
Comment était-il là ? Commentl’avait-on découvert ? C’était, racontait-on, la Ficelle quiavait donné l’alarme. Le second se disposait à pénétrer dans lacambuse quand il s’était heurté à la Ficelle qui en sortait ens’écriant :
« N’entrez pas ! J’ai vuquelque chose remuer sous les légumes ! »
Par extraordinaire, le second n’étaitpas armé. Il appela deux gardes-chiourme qui passaient et ilsouvrirent la porte de la cambuse qui ne présenta aucunerésistance ; mais sitôt ouverte, l’individu qui était dans lacambuse fit feu à la fois de deux revolvers et les gardes,atteints, durent se réfugier aux échelles.
Vilène avait eu le tempsd’entr’apercevoir une figure de démon qui bondissait de la cambuseà la cuisine. Il l’avait reconnue : c’étaitChéri-Bibi !
« Cette fois, nous le tenons !s’était-il écrié avec joie : qu’on aille chercher lecommandant ! »
Il paraissait en effet impossible queChéri-Bibi pût s’échapper. Les aides avaient vidé les cuisines ets’étaient enfuis, laissant le local tout entier à la disposition dubandit ; mais que pouvait-il faire ? De toutes parts lessurveillants militaires étaient accourus. Sans doute il y aurait dela casse ; mais il était pris ! il était pris ! Lespassagers, les femmes elles-mêmes se montraient à toutes leséchelles qui n’étaient point sous le feu de l’ennemi etcriaient : « À mort ! Àmort ! »
Dans le moment, Chéri-Bibi, sentantqu’on allait tout risquer pour pénétrer dans l’une des deux pièces,cuisine ou cambuse, et le prendre ainsi entre deux feux, parvint àfermer assez rapidement la porte de la cuisine pour se trouverencore à temps dans la cambuse quand le commandant, à la tête d’unedemi-douzaine d’hommes, s’y précipitait.
Il tira.
Trois hommes basculèrent, arrêtantl’élan des autres.
Ce qui était extraordinaire, c’est quel’on faisait un feu terrible contre l’assiégé et que celui-ci n’enparaissait pas le moins du monde incommodé. Il est vrai que l’ontirait au jugé sur une ombre qui apparaissait et disparaissait avecune rapidité inouïe.
Le commandant avait ordonné à de Vilèneet à Kerrosgouët de ne point bouger de leur place et de garder leséchelles en cas d’une tentative de fuite désespérée.
Des clameurs assourdissantes montaientde tous les coins du vaisseau. Les bagnes, en bas, chantaient ethurlaient :
« Hardi, Chéri-Bibi !Hardi ! Qui qui fera sauter tout l’ fourbi ? C’estChéri-Bibi ! C’est Chéri-Bibi ! »
Et les « artoupans », derrièrele commandant, hésitaient.
Barrachon résolut d’en finir coûte quecoûte. Il se précipitait lui-même en avant, se découvrant tout àfait, et il eût été infailliblement abattu si une forme touteblanche, une sorte de pâle fantôme, ne s’était dressée devant luipour le protéger.
Sœur Sainte-Marie !…
Oui, c’était elle qui s’était levée,malgré sa faiblesse, était accourue au bruit des clameurs et desdétonations. Elle avait appelé Chéri-Bibi ! Eh bien, il étaitvenu ! Mais encore, mais toujours la mort à la main… et lesang coulait à flots autour de lui.
Elle marcha devant le commandant, maisd’une marche si légère qu’on eût pu croire que ses pieds, sous seslongs voiles, ne posaient sur rien. C’était un ange. Sa douce voixexpirante dit alors :
« Me voici, Chéri-Bibi… mereconnais-tu, me voici… Puisque tu veux tuer, tue-moi donc !tue-moi tout à fait, mon frère enJésus-Christ !… »
Mais l’autre ne tira pas, et comme elleavançait toujours suivie du commandant et des hommes, ilspénétrèrent tous ensemble dans la cambuse.
Chéri-Bibi n’y étaitplus !
Il avait fermé la porte de communicationet se trouvait maintenant dans la cuisine des condamnés.
Ça, c’était le dernierrefuge.
Les hommes ébranlaient déjà la porte.C’est là qu’allait avoir lieu la curée. Sœur Marie suppliait lemisérable de se rendre, de ne plus faire de victimes.
« C’est assez de morts, luicria-t-elle. Chéri-Bibi, aie pitié de nous ! Aie pitié demoi ! Prie Dieu ! Je viens mourir avectoi !… »
Il fallut écarter la sainte fille pourfaire sauter la porte. Tous entrèrent en trombe dans lacuisine.
Elle était vide.
La fumée s’échappait des trois grandesmarmites à soupe et lui aussi s’était échappé comme unefumée.
Encore une fois, par où était-ilpassé ? Cette pièce ne communiquait absolument avec rien (horsla cambuse d’où l’on sortait). Pas de hublots donnant sur la mer.L’éclairage était fourni par de gros verres donnant sur le pontsupérieur et qui étaient criblés de balles et qui ne pouvaientlivrer passage à un homme à cause des croisilles des armatures defer. Et puis, encore là-haut, il y avait deshommes !
Où était-il ?
On entendit soudain la voix de laFicelle qui criait :
« Par ici !… Par ici !…Le voilà ! le voilà ! »
En un clin d’œil cuisine et cambuse sevidèrent et tous coururent derrière la Ficelle, qui courait aussi,lui, comme un fou, le long des couloirs, se jetant dans unescalier, dégringolant, s’affalant, relevant la tête et disant àceux qui l’entouraient, avec un désespoir comique :
« Je l’ai vu !… Ah, je l’aivu !… Tenez, il a disparu par là ! Pour sûr, c’est lediable ! »
Le timonier venait de piquer les quatrecoups doubles de minuit quand le commandant Barrachon rentra chezlui. Il s’assit à son bureau et se mit en mesure de reprendre où ill’avait laissé l’exceptionnel rapport des exceptionnels événementssurvenus au cours de cette extraordinaire traversée. Il sortait del’infirmerie, où il était allé rendre visite aux gardes-chiourmeéclopés par les balles de Chéri-Bibi, et, après s’être arrêtéquelques instants au chevet de sœur Sainte-Marie-des-Anges, quidélirait, il avait hâte de noter d’une façon précise les événementsde cette fatale journée. Le temps était beau ; grand calme. LeBayard, lourd de sa cargaison de bandits, continuait« en paix et silence » sa route vers les îles du Salut.Après les tempêtes récentes – celles du ciel et celles du bord –c’était une chose si rare et si appréciable que cette sérénitéinattendue, que le commandant qui s’était déjà penché sur sa tablepour écrire, releva la tête en soupirant, comme s’il sortait d’unmauvais rêve.
Mais il resta là, bouche bée, et lesyeux grands ouverts, en apercevant soudain, en face de lui, unesombre figure qui lui souriait.
« Chéri-Bibi ! »
Et il bondit.
Mais tout de suite il retomba sur sonfauteuil. La sombre figure se penchant au-dessus du bureau luiavait glissé entre les deux yeux le canon d’un revolver. Et elle nesouriait plus. Il tâta sa poche. Il était désarmé. On l’avait volé.On avait tout prévu. Et l’on était entre lui et la porte. La figurese reprit à sourire :
« Bien sage ! Pas uncri ! Fatalitas ! »
Sur quoi le sinistre visiteur s’assitsans qu’on l’en priât et dit :
« Monsieur, je suis un honnêtehomme ! »
Cette déclaration faite, il se tut commes’il réfléchissait profondément à ce qu’il venait de dire, si bienqu’il crut devoir, après quelques instants,ajouter :
« Où je l’aiété ! »
Mais cette formule sembla le replongerdans un abîme de cogitations d’où il ressortit pour direencore :
« Où j’aurais pu l’être…Fatalitas !… »
Le commandant, le voyant si tranquille,fut gagné par cette tranquillité. Il écouta et regarda. Il avaitdéjà vu cette face effarante mais il ne la connaissait pas. Il nel’avait encore regardée qu’avec dégoût ou épouvante. Il laconsidéra avec curiosité : la tête était large et carrée, labouche grande et lippue, le nez court et fort, les oreillesformidables, les yeux petits, ronds et extrêmement perçants, àl’affût au fond de l’arcade sourcilière dure et touffue ; lescheveux tondus réglementairement laissaient voir le dessin du crâneoù Gall et Lavater auraient facilement découvert les protubérancesde l’affectionnivité, du courage et de la destruction, qui peuventégalement convenir à un vagabond spécial qui défend sa petite amiejusqu’à la mort ou à un général qui aime bien sa mère.
Il y avait de tout dans cette figure-là.Son front étendu et tourmenté était capable de grandes choses, maisles rides verticales situées à la racine du nez dénotaient lesidées de haine et de vengeance. On sait que les yeux ronds, petitset perçants, marquent la finesse, la ruse et des dispositions à lamalice et à la satire. À côté de cela, le nez obtus et courtappartenait à un esprit simple et facile à duper. Le menton étaitterrible, mais la bouche, avec ses lèvres charnues, grosses etlégèrement entrouvertes présageait de la bonté et de la franchise.Et l’impression d’ensemble prodigieusement inquiétante qui sedégageait de cette vision venait justement de ce que l’on n’avaitpas d’impression d’ensemble.
On ne savait à quoi se fier sur cevisage-là ! Peut-être avait-il eu autrefois une unité que latondeuse, en lui enlevant son cadre naturel, avait faitdisparaître. Si Chéri-Bibi avait eu une barbe en fourche et descheveux longs, il eût ressemblé à un apôtre un peu rustique ;avec des favoris, à un larbin de grande maison qui a assassiné sonmaître.
Peut-être avait-il eu une beauté. Satan,avant sa chute, était le plus beau des anges.
Et par-dessus tout cela, il aimait àrire et à avoir l’air de rire. Alors il étaithideux !
« Fatalitas !repritl’homme, voilà mon ennemie. Elle ne me lâche pas. Si vous saviez ceque j’ai eu de déveine dans la vie, c’est à n’y pas croire !Mes compagnons de cage se plaignent de n’avoir pas réussi. Maismoi, alors, qu’est-ce que je dirais ? À propos, on me traited’anarchiste ; je tiens absolument à déclarer au début de cetentretien que je ne suis pas anarchiste du tout ! Moi,monsieur, je trouve la société, telle qu’elle est, très bien faite.Et mon désir a toujours été de m’y faire une humble et honorableplace ! Le malheur est que je n’ai jamais pu yarriver !
« Fatalitas !J’ai luKropotkine. Son système ne tient pas debout, et quant à Karl Marx,je préfère vous dire tout de suite que je regretterais toute ma vieles efforts que j’ai dû faire pour m’accaparer le bien d’autrui,s’il m’avait fallu le partager de force avec des gens que je neconnais pas !… J’aime à faire la charité, c’est entendu, maisil ne faut pas me mettre le couteau sur la gorge !… Les rôlesseraient renversés !… Ni anarchiste, ni collectiviste !…Faut qu’on le sache une fois pour toutes ! Et si vous désirezêtre renseigné sur ce que je suis, eh bien, je vais vous le dire,moi, monsieur, je suis capitaliste ! Enfin, vous me comprenez,je ne demande qu’à le devenir !
« Ce qu’il y a de tout à faitsurprenant dans mon affaire, c’est l’entêtement avec lequel lesanarchistes qui me défendent et les juges qui me poursuivents’entendent pour me faire de la peine ! Je ne suis pas unanarchiste, je dirai plus, et je suis sûr que si vous meconnaissiez mieux, mon cher commandant, vous seriez tout à fait demon avis : Je ne suis pas un mauvais esprit !… Jamais ilme viendrait à l’idée, par exemple, d’écrire un livre commePetit-Bon-Dieu sur la Réforme de la magistrature. Lesjuges font ce qu’ils peuvent et on aurait tort d’oublier que cesont des hommes comme nous ! Je veux bien que, de temps àautre, il y en ait un qui ne se conduise pas bien ! C’estdommage, mais c’est inévitable et ce n’est certainement pas parcequ’un vitrier aura assassiné sa belle-mère qu’il nous sera permisde dire que tous les vitriers sont des coquins !
« Tenez, puisque nous parlons desjuges, je vous dirai que je ne leur en veux même pas de leurserreurs, parce qu’il est humain de se tromper ! Et cependant,monsieur, l’homme qui vous parle ainsi et qui est inscrit sur leregistre de la chiourme sous le numéro 3216 estinnocent !
« Vous avez l’air étonné, et jevous accorde qu’il y a de quoi ! Mais c’est la vérité du bonDieu, comme dit ma sœur !…
– Voulez-vousun verre d’eau ? demanda le commandant.
– Non, merci. Trop aimable, nedérangez personne pour moi. »
Le commandant s’inclina. Quelle étaitdonc la singulière et formidable comédie que se jouaient ces deuxhommes ? Le commandant, en ce qui concernait Chéri-Bibi, se ledemandait. « Il doit avoir intérêt à gagner du temps, sedisait-il, et comme c’est un criminel du genre cynique, il chercheà m’épater ! » De fait, Chéri-Bibi faisait le beau. Etfaire le beau, pour Chéri-Bibi, c’était réaliser l’abominable. Ilfallait l’entendre dire : « Je suis innocent !…C’est la vérité du bon Dieu ! comme dit ma sœur. » Ce« comme dit ma sœur » à propos du bon Dieu, défiaitl’univers. Il continua à s’expliquer :
« Quand je dis : « Commedit ma sœur », je ne veux pas faire entendre que ma sœur croità mon innocence, mais elle croit au bon Dieu. Moi, monsieur, je n’ycrois pas ! Élevé de bonne heure dans des principes qui mepermettent de m’en passer, je n’ai même pas cette chance dernièrede savoir exactement à qui m’en prendre de tous mes malheurs.Ah ! monsieur, si « le nommé Dieu », comme on dit àl’école, existait, il passerait avec moi, je vous prie de lecroire, un fichu quart d’heure. Il ne me reste qu’une chose pourexpliquer mon cas, qui vaut la peine vraiment qu’on s’y arrête, uneseule chose, et c’est une sacrée femelle : j’ai nommé laFatalité. Monsieur, vous voyez devant vous une victime de lafatalité. Fatalitas ! J’étais bon, je suis mauvais.J’étais doux, je suis terrible. J’étais aimant, je hais. Monsieur,je vais vous raconter mon premier crime, et vous me plaindrez toutde suite. Mon premier crime dépasse en déveine tout ce qu’on peutimaginer. Et c’est pourtant bien simple. Voici :
« Je suis né à Dieppe, de parentspauvres, mais honnêtes. Mes parents étaient les serviteurs d’uneancienne et respectable famille. Mon père était le jardinier de lamaison et ma mère en était la concierge. Ils habitaient un petitchalet à la grille du parc. Je n’ai rien à cacher. Je dirai lesnoms. Je m’appelle Jean Mascart et nos maîtres avaient nomBourrelier, vieille famille démocratique, armateurs extrêmementriches, qui étaient, du reste, très ennuyés d’avoir un nom aussicommun que celui-là ; M. et Mme Bourrelier et MlleBourrelier et Bourrelier fils qui faisait la noce àParis.
« L’été, ils habitaient une grandepropriété sise à Puys, à quinze cents mètres de Dieppe tout auplus, sur la route. La demoiselle s’appelait Cécile, mais tout lemonde lui donnait le doux nom de Cécily, et tout le monde l’aimait.On ne pouvait, du reste, la voir sans l’aimer. Moi, qui n’avais àcette époque que quinze ans (elle en avait dix-sept) j’en étaisféru. Oh ! le plus innocemment et le plus respectueusement dumonde, car, à ce moment, j’avais un cœur d’or mais une cervelleassez tranquille qui me faisait voir les choses à leur place :et celle qu’occupait Cécily était si haute au-dessus de mon humblecondition que je ne me permettais aucun espoir ridicule. J’aimaiset voilà tout !
« Mon seul bonheur était deregarder Cécily. Je n’y manquais jamais. Pour avoir cette occasiontous les jours, j’avais renoncé à ma vocation, qui était,paraît-il, d’être géomètre. Oui, mon maître d’école trouvait quej’avais du goût pour la géométrie. Alors mon père – un espritsimple, qui ne cherchait pas midi à quatorze heures – avaitdit :
« – C’est bien, nous en feronsun géomètre. »
« Mais il fallait pour cela memettre en pension à Rouen. Jamais je n’y eusse consenti. QuitterCécily, plutôt mourir ! Cependant, j’étais en âge de prendreun parti. Il le fallait. Alors, un jour, je dis à mon père :« Papa, tu ne sais pas ce que je serai ? Je seraiboucher ! Oui, je sens que j’ai du goût pour laboucherie ! »
« Je ne lui disais pas cela enl’air. Plus d’une fois, je m’étais arrêté à la devanture desbouchers, sans avoir l’intention de rien acheter, mais simplementpour voir, pour comprendre. Toute cette belle viande saignante,bien fraîche, m’attirait. J’enviais un de mes petits amis, quiétait garçon boucher, et qui pouvait la tripoter tous lesjours.
« Quelquefois, il m’emmenait àl’abattoir, et c’était plaisir de voir comme il coupait la gorge duveau d’un seul coup de couteau appelé « le saigneur ».J’avais des frissons qui ne me déplaisaient point quand ilmanœuvrait cet énorme couteau, grand deux fois comme un couteau àdécouper, et qu’il m’expliquait comme il énervait la bête, etcomment il ne fallait pas avoir « le double mouvement »,c’est-à-dire qu’il fallait éviter de revenir dans la blessure,comme feraient les profanes. Alors on hacherait la viande, et çaserait de la propre ouvrage !
« Après, il me montrait comment onfait pour « fleurir » la peau du ventre du veau, avec lalancette ; moi qui avais aussi du goût pour la géométrie,j’aurais bien voulu, comme lui, faire des dessins sur la peau duventre du veau, des ronds, des carrés et des losanges ; etaussi il faisait des cœurs, des flèches et des fleurs. Qu’on nedise pas qu’on est matérialiste dans la boucherie, car enfin rienne les force, n’est-ce pas, à dessiner des fleurs sur la peau duventre du veau !
« Ainsi le goût me vint-il de cetétat de tout repos, honnête et qui laisse le plus souventd’appréciables bénéfices. Mon père ne s’opposa point à ma carrièreet même il fut tout de suite content quand je lui dis que c’étaitpour entrer comme apprenti dans une boucherie du Pollet (faubourgde Dieppe, près de Puys) qui justement fournissait la viande desBourrelier.
« J’avais bien préparé monaffaire ; je savais que c’était moi qui apporterais la viandeà Puys et j’étais sûr de voir Cécily tous les jours, car sa mère enavait fait une excellente ménagère, et c’était elle, le plussouvent, qui recevait les fournisseurs. Ainsi arriva-t-il, et jevous prie de croire que je ne la volais pas sur la marchandise. Jem’arrangeais toujours de façon à lui apporter les meilleursmorceaux et ce n’est pas moi qui aurais essayé de lui passer dufaux-filet pour du filet ou de la tranche pour du rumsteck !Enfin j’avais grand soin, quand je lui apportais du veau, de ledessiner moi-même, et je vous prie de croire queM. Bouguereau, avec son pinceau, n’aurait pas dessiné de plusbeaux veaux que moi avec ma lancette !
« Monsieur, je vous donne tous cesdétails parce qu’il m’a plu de m’étendre un peu sur l’époque laplus charmante de ma vie. Je me vois encore, le tablier bien proprerelevé avec soin sur ma cuisse et pris par un coin de ma ceinture,l’aiguiseur au côté, et le veau dans mon panier, accourir sur mabicyclette au-devant de Cécily. Je laissais ma bicyclette à laporte du chalet habité par mes parents, et après avoir embrassé mabonne mère et ma charmante sœur qui, à cette époque, s’appelaitJacqueline, comme tout le monde, je me dirigeais, le cœur battant,dans les allées du parc. Si quelquefois je m’arrêtais le soufflecourt, haletant, c’est que j’avais entendu glisser sur la pelouseles petits pas de fée de Cécily. Monsieur, qu’elle étaitbelle ! Quelle grâce ! Quelle modestie !
« Et puis, elle était fraîche commeune pomme d’api et joyeuse comme une alouette, par un beau rayon desoleil ! La voir, c’est tout ce que je demandais ! Mourirpour elle, c’est tout ce que je désirais ! Et nul neconnaîtrait jamais le mystère de mon cœur ! Voyez, monsieur,ma voix tremble encore quand je me rappelle ces instants divins.Elle avait une façon de me demander : « Eh bien, mon ami,la viande est-elle bien persilléeaujourd’hui ? » Si elle était bienpersillée !… Je rougissais ; elle s’enapercevait, me disant en souriant :
« – Tu resteras donc toujoursaussi godiche, mon pauvre garçon ! »
« Et elle me prenait elle-même,avec ses jolis doigts parfumés, elle me prenait elle-même lamarchandise ! Oh !…
« Et alors, monsieur, voici commentle crime arriva et comment je fus arrêté et condamné. Vous allezvoir. Certes j’avais commis le crime, mais j’étais innocent !C’est un événement dont, après tant d’années passées, je ne suispas encore revenu. Il faut vous dire tout de suite que le père deCécily, l’armateur riche à millions, était un vieux saligaud. Ilavait remarqué ma sœur. Pauvre Jacqueline, qui était pieuse commeune prière d’innocence et certainement la plus vertueuse ducanton ! Les mères la citaient pour exemple à leurs filles etle curé l’aurait choisie pour rosière si cet usage eût survécu dansnotre pays aux ruines de l’ancien temps !
« Je n’ai rien à cacher de cettelugubre histoire qui est connue de tout Dieppe, où ma sœur vivaitencore ces temps derniers, au milieu du respect de tous et del’amitié dévouée des religieuses de l’hôpital qui l’avaientaccueillie avec tant de joie.
« Par quel stratagème ce vieuxbandit de Bourrelier parvint-il à séduire Jacqueline ? Moi,j’ai toujours cru la petite, qui affirmait que Bourrelier l’avaitendormie après l’avoir attirée dans ses bureaux déserts de Dieppe,un dimanche, après vêpres. Monsieur, il en résulta que ma sœurfaillit mourir et qu’il y eut des explications terribles entre monpère et Bourrelier, lequel, bien entendu, nous jeta tous à laporte. Je fus même mis à la porte de ma boucherie qui voulaitgarder la clientèle. Mais je retrouvai une place ailleurs, et masœur entra en religion.
« Cependant je revoyais toujoursCécily, car, pour ma nouvelle maison, j’allais porter ma viande àPuys, au château des Roches-Blanches, qu’habitait dans la bellesaison le marquis du Touchais et sa famille, amie de la familleBourrelier. La marquise était une bien bonne personne qui sortaittoujours accompagnée de la vieille Reine, sa dame de compagnie.Elles vivent encore toutes les deux, je le sais, car vous pensezbien que tant qu’on ne m’aura pas coupé le cou, c’est pas finitoutes ces histoires-là, bien qu’il y ait quinze ans que ça a étéjugé !
« Le marquis avait un fils, lecomte Maxime, un jeune homme qui faisait la noce à Paris avec lefils Bourrelier. Tous deux venaient dans leur famille, à la bellesaison, et amenaient souvent un ami qui habitait alors chez lesBourrelier. Cet ami s’appelait Georges de Pont-Marie et étaitvicomte. Les fils continuaient à se voir à Puys et des relationstrès suivies s’étaient établies entre le château et la villa.Cécily allait souvent avec sa mère au château et ainsi je pouvaisla contempler à mon aise.
« Je ne la reconnaissais plus. Elleétait d’une tristesse qui me faisait peine à voir, même si jesongeais que cette tristesse avait peut-être pour origine laterrible aventure de ma sœur qu’elle aimait beaucoup. Les troisjeunes gens essayaient en vain de la distraire. Son père lui-même,l’infâme Bourrelier, ne parvenait point à la faire sortir de samélancolie, même avec des menaces.
« Un jour, je l’entendis qui lamalmenait assez durement. Je m’éloignais tout de suite, car jesentais que je ne resterais peut-être pas longtemps maître de moi.Du reste, j’évitais toujours de rencontrer le père Bourrelier, carj’aurais bien fait un malheur. Et c’est une chose que je voulaiséviter par-dessus tout, à cause de mon amour pour la fille. Or,j’appris à quelque temps de là la raison de ces scènes : lepère Bourrelier voulait avoir une fille comtesse ! et, unjour, marquise !… Oui, il voulait la marier malgré elle àMaxime du Touchais !
« Le vieux marquis du Touchaisétait, bien entendu, avec lui, car il n’avait plus le sou et lesRoches-Blanches étaient hypothéquées, ainsi que tout ce qui restaitaux Touchais de leurs vieilles terres normandes, au-delà de leurvaleur ! Tout ce qui se manigançait là autour de ma pauvreCécily était du propre ! J’en avais le cœur soulevé d’autantplus que je savais que la pauvre enfant avait toujours espéré semarier avec un de ses cousins, le petit Marcel Garavan, qui faisaitalors son premier voyage au long cours.
« Pendant quinze jours, je visCécily tous les jours, et, tous les jours, elle pleurait. J’enétais moi-même malade. Elle avait, du reste, déclaré à son pèrequ’elle préférait mourir plutôt que d’épouser Maxime duTouchais ; et tout le pays déjà savait cela : on laplaignait, car on connaissait Bourrelier et l’on savait bien qu’ilne céderait jamais.
« Or, un soir à la mi-septembre, jerevenais des Roches-Blanches sur ma bicyclette quand j’aperçussoudain au-dessus de la falaise deux hommes qui se battaient. Ilss’étaient pris à bras-le-corps et ils faisaient de tels mouvementsque je ne comprenais pas comment ils n’étaient pas encore tombésdans la mer. Je lâchai ma bicyclette, car il me fallait courir àtravers champs, et alors j’entendis distinctement une voix quirâlait : « Au secours !… Au secours !… Àl’assassin ! » Et je reconnus cette voix.
« C’était celle du pèreBourrelier !
« En dépit de la nuit quicommençait à être bien épaisse, je pus me rendre compteimmédiatement de la situation. Bourrelier tournait le dos à la meret était bien près d’arriver au bord de la falaise ; l’autre,qui était parvenu à se dégager, le poussait en se retenant d’unemain à un poteau télégraphique. Il avait donc le dos tourné de moncôté et je ne pouvais voir sa figure.
« Il n’y avait pas à hésiter. Je meprécipitai et agrippai mon homme par les reins, en luicriant : « Vas-tu le lâcher, assassin ! » Il merépondit sans se retourner par un coup de pied terrible sur le grasde la jambe. Je poussai un cri de douleur et, saisissant le couteauque j’avais ce soir-là à la ceinture, je lui en portai un coupterrible dans le dos. Monsieur, il faut vous dire que je revenaisde l’abattoir et que j’avais sur moi « le saigneur », queje devais donner à aiguiser au Pollet. Vous pensez quel coup jedevais donner avec ce couteau-là !
« Le malheur fut que, dans lemoment même, le père Bourrelier, qui était arrivé à reprendrel’assassin par la taille, l’avait retourné, d’un coup, du côté dela falaise, lui faisant lâcher le poteau télégraphique, de tellesorte… de telle sorte, comprenez-moi bien, que c’était maintenantle père Bourrelier qui me présentait le dos, et que c’est dans ledos du père Bourrelier que mon couteau entra, comme dans du beurre,mon cher monsieur !
« Il ne fit même pas ouf ! Ils’affala à mes pieds. Il était mort.
« J’avais tué celui que je voulaissauver !
« Qu’est-ce que vous dites deça ? Croyez-vous que c’est de la déveine ? Et quand jevous affirmais que j’avais la fatalité contre moi, est-ce que jementais ? est-ce que j’exagérais ?
« J’avais tué le père deCécily ! Je m’enfuis comme un fou du côté de Dieppe, pendantque l’autre s’enfuyait également comme un fou du côté de Puys. Lecadavre était resté sur la falaise, avec son couteau planté dans ledos.
« Avant d’arriver au haut de lacôte du Pollet, je réfléchis que si je ne lui enlevais pas lecouteau du dos, on finirait bien par savoir que c’était moi quiavais porté le coup. Alors je m’en revins, mais je ne retrouvaiplus le cadavre. Il était déjà parti ! Un passant l’avait déjàdécouvert ? L’éveil était-il donné ? Je ne pouvais lepenser, car il y aurait déjà eu du monde sur la falaise et duremue-ménage tout le long de la côte du Puys.
« Alors, quoi ? C’étaitl’autre qui était revenu et qui avait sans doute jeté le cadavresur les rochers. Mais qu’est-ce qu’il avait fait du couteau ?Je ne trouvai pas plus de couteau que de cadavre. La situation,pour moi, était terrible.
« Dans le même moment, je m’aperçusque j’avais perdu mon tablier… mais où l’avais-je, perdu ?… jecourus en tous sens, sans le retrouver… Il faisait nuit. J’étaiscomme fou…
« Je n’avais plus qu’un seulespoir : celui de retrouver l’homme qui s’était battu avec lepère Bourrelier. Et je descendis vers Puys, évitant touterencontre, me rejetant dans les champs, ou me cachant derrière unehaie, quand j’entendais un passant.
« Je n’avais remarqué qu’une chosechez l’homme, c’était son grand chapeau gris. Ce chapeau, ill’avait enfoncé jusqu’aux sourcils et le bord en était rabattu surses yeux. Enfin les péripéties de la lutte et l’épaisseur desténèbres m’avaient empêché d’en voir davantage. Je n’aurais pu lereconnaître qu’à son chapeau et aussi peut-être à sa taille. Ilétait grand, élancé, et il m’avait montré en fuyant qu’il étaitfort alerte.
« J’errai autour de l’hôtel, desauberges, des villas, et cela une grande partie de la nuit, épiantles rares ombres qui se dressaient devant moi. Enfin je rentrai àDieppe, dans un désespoir bien compréhensible, mais je n’osairevenir ni à la boucherie ni chez moi. Je passai la nuit dans leschamps, du côté de la gare. Le lendemain matin, je me dirigeai debonne heure sur le Pollet. Devant la boutique de mon nouveaupatron, une foule était assemblée et je distinguai à la porte deuxagents. Je pris aussitôt la poudre d’escampette, et allai meréfugier du côté de Biville, dans un trou de la falaise, qui avaitjadis servi d’asile à Georges Cadoudal. C’était un brave. Salut àsa mémoire ! J’y restai tout le jour, persuadé qu’on mecherchait, et ce n’était, hélas ! que trop vrai.
« Le soir, je quittai mon trou, carj’avais une faim de loup. Je parvins à chiper, à la devanture d’unemercerie de Biville, un morceau de gruyère qui se trouvait là, dansun journal. Le hasard avait fait de moi un assassin, les conditionsde ma nouvelle existence faisaient de moi un voleur ! J’étaiscomplet, et je n’avais pas seize ans !
« Joli début ; mais attendez,ça n’est pas fini. J’ai gardé le plus beau pour lafin !
« Le journal qui enveloppait legruyère était une feuille de Dieppe du jour même. Quand j’eusmangé, je le lus derrière l’auvent d’une pauvre ferme isolée, prèsde laquelle je m’étais glissé dans l’espoir de trouver quelquechose susceptible d’apaiser ma faim, que le fromage de gruyèren’avait nullement satisfaite. Une lumière tremblotante me révéla letitre d’un article que je me rappellerai toute ma vie :« Affreuse vengeance d’un gamin de quinze ans ! »J’étais fixé. Il s’agissait de moi. Et comment !
« C’était simple. La veille ausoir, à la villa, on avait en vain attendu M. Bourrelier pourdîner. Comme il se faisait tard, Mme Bourrelier, trèsinquiète, avait envoyé son fils Robert aux renseignements. Celui-cis’était rendu aux Roches-Blanches, où le marquis, stupéfait, luiavait appris que Bourrelier, à l’heure du dîner, les avait quittéspour rentrer chez lui, par la route de la falaise. Puis le marquis,son fils Maxime, puis leur ami Georges de Pont-Marie et le filsBourrelier, redoutant un accident, avaient couru à la falaise etlà, plus heureux que moi, hélas ! avaient trouvé un tablier degarçon boucher, mais pas de Bourrelier.
« Avec des lanternes, ils étaientrevenus à cet endroit et ils avaient découvert enfin sur la terreet dans les herbes les traces d’une lutte. Persuadés qu’on avaitjeté Bourrelier du haut de la falaise, ils étaient redescendus dansle village et avaient suivi le bord de la grève, ce qui leur étaitfacile, puisque la mer justement était basse. Et ils n’avaient pasété longtemps à se trouver en face du corps del’armateur.
« Ils le transportèrent chez lui,après que le marquis, qui était parti en avant, eut annoncél’épouvantable malheur à la famille. Vous jugez des cris de la mèreet de la pauvre Cécily ! La jeune fille se trouva mal tout desuite et il fallut la porter dans sa chambre. Pendant ce temps, onavait téléphoné à Dieppe. Le commissaire de police accourait avecson secrétaire. L’enquête était vite faite. Coup de couteau dans ledos, tablier de garçon boucher… Le soir même, mon tablier étaitreconnu par mon patron. Du reste, la marquise se rappelait m’avoirvu sortir des Roches-Blanches quelques minutes après Bourrelier etaffirmait que j’avais pris le même chemin.
« Pour tous, mon affaire devenaitclaire comme de l’eau de roche. J’avais voulu venger ma sœur,envers laquelle l’armateur s’était mal conduit (c’étaitl’expression même du journal). Enfin j’avais profitépersonnellement de la vengeance, puisque j’avais détroussé lecadavre de celui que j’avais assassiné. On n’avait point en effetretrouvé sur Bourrelier son portefeuille, qui contenait, paraît-il,ce soir-là, plusieurs billets de mille francs. J’étaisriche !
« Ce qui m’étonnait, par exemple,c’est qu’on n’avait encore retrouvé, nulle part, le couteau !Ah ! on savait comment il était fait ! On en donnait desdescriptions dans le journal qui avait paru ce jour-là avec uneédition supplémentaire, à dix heures du matin ! Comment, à dixheures du matin, n’avait-on pas encore retrouvé le couteau, le« saigneur » avec lequel on faisait de si bellesblessures sans s’y reprendre à deux fois ! Le journalexpliquait encore cela : la blessure ne pouvait avoir étéfaite que par quelqu’un qui s’y connaissait joliment bien, par ungarçon boucher.
« Or, ce fameux couteau, je devaisle retrouver moi-même la nuit même, et dans des conditions qui nesont pas banales, je vous assure !
« Je venais de replier le journalqui annonçait ma prochaine arrestation, et je retournai à mon trou,assez mélancoliquement, m’estimant à tout jamais perdu. Quepouvais-je faire en effet ? Que pouvais-je dire pourm’innocenter ? Raconter l’histoire de l’homme au chapeaugris ? Le juge aurait haussé les épaules et personne nem’aurait cru ! Je ne pouvais rien faire ni rien dire tant queje n’amènerais pas moi-même, au juge, l’homme au chapeaugris.
« J’en étais encore là ! J’enétais toujours là ! Il fallait le retrouver ! Il mesemblait que son allure générale ne m’était pas tout à faitinconnue et que, pendant la saison, j’avais eu quelquefoisl’occasion de rencontrer cette silhouette-là, à Puys même. Ilfallait ne pas désespérer, retourner tous les soirs, toutes lesnuits à Puys et espionner toutes les ombres quipassaient.
« J’avais toujours avec moi mabicyclette. Je la sortis de mon trou, et en route pour Puys. Quandj’entendais quelqu’un devant moi ou que je voyais une lumière, jeme rejetais dans les champs et me couchais sur la terre. Or, cettenuit-là, je désespérais encore de rencontrer ce que je cherchais,et après avoir parcouru sournoisement tout le village, j’étais allém’affaler sur la grève, sous la falaise, quand passa devant moi unesilhouette. C’était mon homme !
« Ah ! il n’y avait pas à s’ytromper. C’était bien lui !… Je vous prie de croire que moncœur battait. D’abord, je ne fis pas un mouvement. Je l’observais.Qu’est-ce qu’il faisait à une pareille heure sur la grève ? Ilétait bien deux heures du matin ! Je le vis qui se dirigeaitvers un petit escalier, très étroit, taillé à pic à même la falaiseet qui conduisait directement dans le jardin des Roches-Blanchesdont j’apercevais la lourde et haute silhouette dominant lamer.
« Je ne voulus pas effaroucher monhomme ! Je ne voulais pas le voir s’envoler comme l’autresoir, et, à quatre pattes, je le suivis. Il montaitl’escalier ; je restais en bas et j’attendis, pour monter àmon tour, qu’il fût en haut. De temps en temps, il s’arrêtait etregardait autour de lui, écoutant le moindre bruit. Je vous jureque je n’en faisais pas. Enfin il fouilla dans sa poche, y prit uneclef et ouvrit la petite porte qui donnait sur le jardin desRoches-Blanches.
« Puis il repoussa la porte, lalaissant légèrement entrouverte. La lune éclairait parfaitement lascène. On ne pouvait voir notre homme, du reste, que d’une partieassez restreinte de la grève, à cause du renfoncement de lafalaise, et comme il n’avait vu personne sur ce coin de grève, ilpouvait penser avoir passé inaperçu.
« Je gravis à mon tour l’escalier.Arrivé en haut, je poussai la porte et pénétrai dans le jardin.Tout était calme dans le château. Tout semblait dormir. Pas unelumière aux fenêtres. Par où était passé mon homme ? Pourqu’il ne m’échappât pas, je refermai la porte derrière moi, biensérieusement au verrou. Et j’allai me cacher dans une allée toutprès de là, bien disposé à lui sauter dessus et à appeler quand ilreviendrait, car il ne faisait point de doute qu’il repasserait parlà. Je ne savais pas ce qu’il venait faire dans cette maison, maiscette porte laissée entrouverte m’apprenait de toute évidence qu’ilcomptait ressortir en paix par là.
« Le temps qu’il tirerait leverrou, je serais là, moi ! Et l’on verrait bien !J’étais déjà fort ; je ne le craignais pas !
« Un quart d’heure environ se passaainsi.
« Rien ne semblait avoir bougé dansla maison quand soudain j’entendis une sourde exclamation, comme uncri d’effroi et de douleur, et puis le choc lourd d’un corps sur unplancher. Je m’élançai. Une fenêtre était ouverte aurez-de-chaussée du château. Une ombre se montra précipitamment àcette fenêtre comme si elle s’apprêtait à sauter. C’étaitlui ! C’était l’homme au chapeau gris !
« Je bondis et retombai dans unegrande pièce obscure.
« Au même moment une porte s’ouvritet quelqu’un cria : « Qui va là ? Ne faites pas unpas ou vous êtes mort ! »
« En même temps on dirigeait surmoi le jet d’une lanterne et je vis un petit gros homme en chemisequi me menaçait de son revolver. Je lui dis : « Ne tirezpas ! je ne bougerai pas ! mais il y a un homme chezvous !…
« – Je le vois bien », qu’ilme répond.
« Et, tout de suite, il se met àfaire un chambard de tous les diables et à appeler ausecours.
« On arrive de tous côtés, tous lesgens en chemise. On apporte des lumières, on me reconnaît, oncrie : « C’est Chéri-Bibi ! (j’étais déjà connu detoute la contrée sous ce surnom que m’avait donné ma sœur). C’estChéri-Bibi ! Nous le tenons ! »
« Quelqu’un dit : « Ilest encore venu pour faire un mauvais coup ! »
« Et tout à coup on poussa descris, des cris !
« On venait de découvrir, étendu,baignant dans son sang devant son coffre-fort, le marquis duTouchais.
« Il était mort et il avait ungrand coutelas planté dans le dos. Ce coutelas, je le reconnus,c’était le mien !
« Eh bien, monsieur, qu’est-ce quevous dites encore de ça, hein ? Pas banal, commecerise ! Avez-vous vu une déveine pareille ? Sivous l’avez vue, faut le dire ! Non ! n’est-ce pas, vousn’avez jamais vu ça ? Fatalitas ! Vouscomprenez, moi je ne suis pas victime de Kropotkine ni deM. Tolstoï ; je ne suis pas victime de l’anarchie, desmauvaises lectures, etc. Je ne suis pas non plus victime de mesmauvais instincts, c’est de la blague !… Les circonvolutionsdu cerveau, comme dit le Kanak, pour moi c’est encore de lablague ! En naissant on a la bosse de tout et la bosse derien !… le désir de tout et d’autre chose ! Au début,comprenez-moi bien, les instincts et les bosses du cerveau, c’estn’importe quoi ! C’est de la force qui demande à êtreemployée : un point, c’est tout ! Voilà ma théorie. Ellen’est pas compliquée. Seulement cette force, elle ira où on laconduira, pardi, c’est sûr !… Mais qui est-ce qui possède lelevier ?… C’est cela qu’il faut savoir !… C’est là qu’ilfaut regarder !… C’est là qu’est laresponsabilité !…
« Quelquefois c’est les parents,quelquefois c’est la société. Ça n’est jamais l’enfant !… Lepauvre gosse, lui, ne demande qu’à marcher droit ou detravers ! Eh bien ! qui est-ce qui avait la main sur monlevier à moi ? Ça n’étaient ni les parents ni la société.C’était la fatalité tout simplement ! Ça crève lesyeux ! Je la vois ! Toute ma vie je l’ai vue. C’est ellequi me montrait le chemin. Quand par hasard je ne la voyais pas,c’est qu’elle me poussait par-derrière. Fatalitas !Ah ! la v… !
« Vous m’avez compris,j’espère ?… Oui ! tant mieux ! Ça prouve que vousêtes intelligent !
« Donc c’était mon couteau !…Vous pensez s’ils m’ont mis la main dessus et comment ils m’onttraité ! Et ce qu’ils m’ont arrangé !… J’avais beauraconter que j’avais poursuivi un homme au chapeau gris, ils mecroyaient d’autant moins qu’ayant fouillé toute la maison poursavoir si je n’avais pas un complice, ils n’avaient trouvépersonne. Deux mois plus tard, je passai en cour d’assises, etcomme j’étais trop jeune pour la guillotine, on m’envoya à Cayennepour achever mon éducation.
« Tout m’était égal du moment queje ne devais plus revoir Cécily. Qu’advint-il de sa jeunedestinée ? J’en appris tout le détail après mon évasion et àmon retour en France. Trois jours après la mort de son père, et parconséquent deux jours après celle du marquis, Cécily avait mandéprès d’elle Maxime du Touchais. Le jeune homme avait beaucoup perduen perdant Bourrelier. L’homme qui avait assassiné l’armateur luiavait tué son mariage. Il savait que Cécily ne l’épouserait quecontrainte et forcée. Et encore elle lui avait fait entendrequ’elle ne céderait jamais aux instances de son père.
« Aussi quelle fut la stupéfactiondu jeune marquis lorsque Cécily, immédiatement après l’inhumationde Bourrelier, et dans le cabinet de Bourrelier, et sous leportrait de Bourrelier, lui tendit la main en lui disant :« Monsieur du Touchais, je vous considère comme mon fiancé.Vous avez ma parole. Un malheur épouvantable nous frappe tous lesdeux ; en vous épousant, j’accomplis la suprême volonté de monpère. » Là-dessus elle le salua et le laissa dans un état àpeu près comateux. Ce jeune snob, comme on dit aujourd’hui, neparvenait pas à comprendre du premier coup comment une jeune fillequi repousse la volonté de son père vivant l’accepte, le père mort.La pensée du sacrifice de ce jeune cœur sur la tombe paternelledépassait trop le champ de son intelligence pour qu’il pût yatteindre une seconde, et si on lui avait dit que le pèreBourrelier avait menacé de sa malédiction, le jour même de sa mort,son enfant récalcitrante, cela non plus n’eût pas été suffisantpour lui expliquer la conduite de Cécily. Pour lui, la malédictionpaternelle devait être une de ces vaines formules héritées d’unelittérature un peu rococo qui avait cessé d’avoir cours. Il acceptadonc son bonheur sans le comprendre, et, le deuil fini, on allachez le maire et chez le curé, sans avoir oublié le notaire, bienentendu.
– Comme vous vous exprimezbien ! » constata le commandant, qui n’avait garded’interrompre l’orateur, mais qui désirait lui prouver, de temps àautre, qu’il était à la conversation. (En réalité, tout en écoutantce passionnant récit, Barrachon ne cessait de se demander :« Comment ferais-je bien pour, sans trop de dommage, m’emparerde Chéri-Bibi ? »)
Chéri-Bibi continua :
« Monsieur, il m’est arrivé plusd’une fois de m’étonner, comme vous, de la correction et de lapureté que, dans certains instants, révélait mon langage, mais endehors de mes nombreuses lectures, aux heures perdues au bagne, jen’en ai point trouvé d’autre explication que celle-ci : c’estque, dans ces instants-là, ma pensée est tout entière à Cécily, etne peut se traduire que noblement, par la raison que Cécily atoujours ennobli tout ce qui l’approchait.
« Toutefois il nous faudra faireune exception pour cet abominable Maxime du Touchais qui, lui, estpassé près de la perfection, sur la terre, sans même s’enapercevoir. Il était trop occupé à remuer des sous. La fortunequ’il avait acquise en se mariant ne lui laissait pas le temps deregarder du côté de Cécily, qu’il négligeait tout à fait, aprèsl’avoir rendue mère. Il a fait construire un yacht magnifique, surlequel il promène, pendant les vacances, ses compagnons de débaucheet ses maîtresses. Ce sont alors des parties extravagantes, descroisières scandaleuses, pendant que la petite pleure là-bas, aufond de son château. »
Chéri-Bibi s’arrêta, poussa un profondsoupir, et dit :
« C’est ici, monsieur, que finitcette histoire. Ma première pensée en rentrant en France, après monévasion du bagne, avait été, naturellement, de revoir Cécily. Je medirigeai sur Dieppe, mais servi toujours par une incroyableinfortune, je n’étais pas arrivé à Saint-Valéry-en-Caux quej’apprenais que Cécily, profitant de l’absence de son mari, s’enétait allée faire un voyage avec son fils, en Angleterre, pour leperfectionner dans la connaissance d’une langue que l’on ne sauraittrop recommander aux jeunes gens. Moi, si j’avais su l’anglais, onne m’aurait pas repincé lors de mon évasion du Dépôt. Mais je ne lesavais pas : Fatalitas !
« Et maintenant, je ne vousdemanderai plus, monsieur, qu’un peu de patience, et vous saurezenfin pourquoi j’ai cru devoir vous imposer le supplice de cettelongue confession. La fatalité, monsieur, par la suite, ne cessa deme persécuter. Désireux de réintégrer la vie honnête et bourgeoise,si jeune encore, nullement pourri par la « relingue » àcause de la pensée de Cécily qui m’avait toujours hanté, j’étaisplein d’ardeur pour le bien, j’ose le dire. Après avoir accompli devéritables prodiges, en marge de la société, dans l’art ducambriolage bon enfant et de l’escroquerie qui ne fait de mal àpersonne – car coûte que coûte, n’est-ce pas, il faut bien vivre,c’est la loi de la nature ! – j’avais eu le bonheurd’entrevoir le port de salut. Enfin, j’allais êtretranquille !… J’allais être honnête comme tout le monde.J’entrai comme garçon de bureau chez un banquierarchimillionnaire.
« Eh bien, le croiriez-vous,monsieur ? J’étais tombé chez un anarchiste. Parfaitement, monbonhomme ne fréquentait que des anarchistes, qu’il recevait tousles jours à sa table ! Il ne lisait que des journauxanarchistes qu’il subventionnait ; après quoi, il estimaitsans doute qu’il était quitte avec l’humanité, car il n’était paslarge avec les domestiques. C’est lui qui m’a fait lire Kropotkine,c’était son cadeau du jour de l’an… Ça, ça m’a dégoûté. Ce grosventru – je parle de mon patron – qui gardait tous ses millionspour lui et qui voulait persuader aux autres qu’ils n’avaient ledroit de posséder rien du tout ! C’était révoltant, paroled’honneur, et je lui ai flanqué ma démission. Ah ! ça n’a pastraîné !
« Or, comme par hasard, lafatalité, qui veillait, voulut que la banque fût dévalisée lelendemain de mon départ par des gars d’attaque qui se réclamaientdes théories littéraires de mon ex-patron et qui abattirent sansscrupule les malheureux employés qui avaient la garde de la caisse.Dès le début de l’enquête, le patron parla de moi. J’étais partitrop à point pour ne pas savoir ce qui allait se passer. De là àimaginer que je n’étais venu dans la maison que pour donner à mescomplices les indications nécessaires, il n’y avait qu’unpas.
« On voulut, avant de le franchir,savoir exactement qui j’étais. Et l’on n’y serait peut-être pointparvenu sans un nommé Costaud. Qui ça, Costaud ? Mon chercommandant, avez-vous lu Les Misérables ? Oui, vousles avez lus. Eh bien, Costaud, c’est Javert ! Toutsimplement.
« Costaud avait fait maconnaissance à Dieppe, lors de ce que l’on est convenu d’appelermon premier crime. Il était alors secrétaire du commissaire depolice. Maintenant, il est inspecteur de la Sûreté. Depuis monévasion du bagne, il n’avait cessé de me poursuivre. Lui et laFatalité se donnaient la main.
« Un soir de janvier brumeux etglacé, je les rencontrai tous deux dans un bureau d’omnibus et déjàils avaient la main sur moi quand je me rappelai à temps que jedisposais d’un petit canif de poche dont je fis cadeau à Costaud.Costaud n’en demanda pas davantage et s’évanouit dans les bras desa compagne. Il n’en est pas mort et je ne lui en veux pas. Tout demême, Costaud, en recherchant le garçon de bureau de la banque miseà sac, avait rencontré Chéri-Bibi.
« Il fut bien entendu, dès lors,que c’était Chéri-Bibi qui avait fait le coup et l’on ne parla plusque de la bande à Chéri-Bibi. Je dus me terrer comme un lapin. Or,je ne commis jamais tant de crimes que lorsque, bien sage et dansmon trou, je ne remuais pas une patte. Cette sacrée bande àChéri-Bibi faisait des siennes. Elle volait des automobiles,dévalisait des garçons de recette, affolait les populations, enfinaccomplissait des merveilles qui me comblaient de gloire. Parinstants, quand les clameurs des camelots m’apportaient le nouvelécho du dernier crime de Chéri-Bibi, j’avais envie de sortir de mamansarde et de leur crier : Assez ! assez ! n’enjetez plus, ma malle est pleine ! Monsieur, il faut en finir,je passerai sur quelques détails sans importance, comme par exemplemes arrestations et mes évasions, pour arriver à la petite bonne.Vous savez bien, Marguerite Berger, celle qui a été coupée en je nesais plus combien de morceaux !
– Dix-sept ! fit lecommandant.
– Tiens ! je croyais qu’il n’yen avait que seize ! Après tout, c’est peut-être vous qui avezraison.
– Même qu’au dix-septième vousétiez tellement impressionné que vous avez été obligé de prendre unbain de pieds de moutarde ! » compléta Barrachon, de plusen plus flegmatique et maître de lui, car, tout bien pesé, ilcomptait qu’il était impossible au misérable de lui échapper. Aumoment où Chéri-Bibi le quitterait et ouvrirait sa porte, il secramponnerait à lui quoi qu’il arrivât et crierait à la sentinellede garde dont il entendrait le pas dans le corridor, de tirer,dût-il être le premier à succomber. « Et maintenant,pensait-il, va, mon bonhomme, je t’écoute. »
« Ah ! Ah ! le bain depieds de moutarde ! reprit Chéri-Bibi, vous ne l’avez pasoublié ! Et vous avez cru sans doute à une mauvaiseplaisanterie ? Eh bien, non ! c’est la vérité !Pauvre petite bonne ! Pauvre enfant ! C’était après madernière évasion, j’étais dénué de toutes ressources et,mélancoliquement, j’errais autour des abattoirs de la Villette, medisant que si je parvenais jamais à me « reclasser », ceserait dans la boucherie qui était mon état de prédilection, monvrai métier d’honnête homme. J’avais volé une blouse de louchébem,m’en étais revêtu et je tentais d’entrer en conversation avec lesgens du métier qui avaient fini leur journée. Passe un confrère quiavait, à son bras, une petite bonne. Il la traitait sigrossièrement que je dus intervenir et le prier de se mieuxconduire avec le sexe pour l’honneur de la corporation.
« J’avais dit ça gentiment, sanspenser à mal. Il voulut m’administrer une volée. C’est lui qui lareçut, et la petite bonne, qui craignait d’en recevoir une à sontour, me pria de l’accompagner chez elle. Elle s’appelait, medit-elle, Marguerite Berger et habitait avenue de Saint-Ouen.C’était loin, mais on est galant homme.
« Chez elle, comme elle continuaità avoir peur de son amoureux, elle me demanda gentiment de ne pointla quitter avant l’aurore. Je partis tout de suite, estimant enavoir assez fait pour la protection de l’innocence et n’aimantpoint à m’attarder, par le temps qui courait, dans des endroitsdont je n’avais pas eu le loisir d’étudier lagéographie.
« Le lendemain matin, on trouvaitchez elle Marguerite Berger en dix-sept morceaux. Eh bien, je n’yétais pour rien, moi ! La veille au soir, je l’avais laisséetout entière ! Son ami, le boucher, l’avait certainement misedans cet état, après une vilaine scène de jalousie. NaturellementCostaud là-dessus arriva, et, en voyant les morceaux,s’écria : « Ça ! c’est de l’ouvrage àChéri-Bibi ! »
« Le concierge, qui m’avait vumonter la veille, au bras de la petite bonne, donna monsignalement. L’affaire était dans le sac ! J’apprenaistoujours mes assassinats par les journaux. Cette fois-là encore çan’a pas manqué et je faillis en avoir un coup de sang ! Etvoilà comment j’ai pris un bain de pieds de moutarde ! C’estpas sorcier ! C’est alors, monsieur, que dégoûté de la vie etréfléchissant que décidément il n’y avait plus rien de bon pour moià faire ici-bas, j’allai me mettre docilement sous le nez deCostaud, qui m’arrêta, et que l’on décora de la Légiond’honneur.
« Pendant ce temps, les anarchistestrouvaient que j’étais un type épatant, découvraient que j’avaisbarboté le macchabée d’une vieille marquise pour lui chiper sabroquille et nourrir une nombreuse famille qui mourait defaim : des tas de choses à mon honneur, quoi ! Moi, jevoulais bien ! Je ne niais même plus, voyant que ça faisaitplaisir au gerbier ; je lui demandais s’il n’en voulait pasencore ! Et en veux-tu, en voilà ! Je ne demandais qu’unechose, c’est que ça finisse. Eh bien, voyez encore là madéveine : on me trouva une responsabilité mitigée ! Lesjurés ont la frousse et au lieu de me trancher la cocarde, on meretient une chambre au Pré ! Moi, retourner à Cayenne !C’est ça qui m’a enragé !
« Cayenne, j’ai juré de ne plus yremettre les pieds, m’entendez-vous, commandant ? Si vous nem’entendez pas, c’est là qu’il va y avoir du grabuge ! Et masœur qu’a fait le voyage pour me catéchiser, ma sœur elle-mêmen’empêchera rien ! C’est moi qui vous le dis !… J’aipeut-être été un peu long dans mon discours, mais je crois vousavoir démontré que j’étais un brave homme, un brave homme qui n’apas de chance ! Je suis prêt à devenir un tigre ; maispas un tigre de la foire, non, une vraie bête à vous dévorertous.
« Il y a là plus de huit centshommes qui m’obéiront au doigt et à l’œil ! Vous n’êtes pasmoitié. On ne fera de vous qu’une bouchée ! Des armes, nous enavons ! Nous en avons ! Enfin soyez persuadé qu’onn’attend qu’un signe de Chéri-Bibi pour tout chambarder. Ça seraitdéjà fait, monsieur, si je n’avais aperçu un coin de la cornette dema sœur. Alors ça m’a donné une bonne pensée. J’ai encore eu unefois pitié de mes semblables, et voilà ce que je viens vousproposer : Monsieur, la société a eu tort de me repousser.Sans moi, elle ne sera jamais complète ! (Ricanementformidable de Chéri-Bibi.) Mais j’ai ma fierté maintenant, c’estmoi qui n’en veux plus ! (Il parle sérieusement.) Vous pouvezdonc être tranquille. La main sur la conscience, j’ vouspromets de ne plus retourner embêter mes concitoyens.
« Qu’est-ce que je demande ?Nous ne sommes pas loin de l’Afrique. Un petit coup de barre, et çay est ! Un canot à la mer, et me voilà débarqué dans un paystout neuf. On dira une fois de plus que Chéri-Bibi s’est sauvé, etvous ne serez pas déshonoré pour ça. Et moi, monsieur, je pourraime refaire une existence chez les sauvages… Le programme vousva-t-il ? Qu’est-ce qu’il vous coûtera ? Un peu de viandesalée et des biscuits, un tonneau de brandevin – il faut pouvoir serefaire des forces dans la brousse – et une barrique d’eau. Si ça« colle », dites-le ! Vous n’aurez plus rien àcraindre de Chéri-Bibi. Ni vous ni personne !
« Chéri-Bibi parti, tout rentredans l’ordre ici, car ils ne peuvent rien faire sans moi. Si voushésitez, prenez garde ! Je ne suis pas méchant, mais je vousai prouvé tantôt, dans la cambuse, que lorsqu’on m’attaque, je medéfends ! »
Il attendit.
Le commandant ne répondait pas etsemblait réfléchir, en dessous. Chéri-Bibis’impatienta :
« Eh bien, faudrait dire quelquechose ! C’est-y oui ? C’est-y non ?…
– Non ! fit lecommandant.
– Fatalitas ! »fit Chéri-Bibi.
Les deux hommes étaient debout, séparéspar la table. Depuis quelque temps, le commandant n’entendait plusle pas de la sentinelle dans le corridor, et cela l’inquiétait.Comment cette sentinelle avait-elle laissé passer le bandit ?Grâce à quel stratagème celui-ci était-il parvenu jusqu’àlui ? Comment comptait-il s’échapper ? Chéri-Bibi, lerevolver tendu vers Barrachon, gagnait insensiblement du côté de laporte. Il allait l’atteindre. Barrachon eut un mouvement brusque decôté. Chéri-Bibi lui mit le revolver entre les deuxyeux.
« Ne bougez pas tant que je n’auraipas ouvert la porte, lui dit-il, ou je vous tue comme unlapin ! »
Alors le commandant eut l’explication dela grande tranquillité de l’homme pendant son discours. Chéri-Bibiavait la clef du salon dans sa poche. Le commandant ne bougea plusen effet tant que la porte ne fut pas entrouverte, car, enferméseul avec le bandit et sans armes, il ne pouvait avoir aucunechance de le maîtriser. Chéri-Bibi jeta un coup d’œil au-dehors.C’est alors que Barrachon prit son parti. Se baissant tout à coup,il se rua sur le forçat, en appelant à l’aide.
Mais Chéri-Bibi l’avait déjà saisi à lagorge et, le tenant sous lui, râlant, il luidisait :
« Je ne te tue pas parce que je nesuis pas pour les crimes inutiles. Mais si tu en échappes, je tejure que c’est moi qui te déposerai sur la côte, et tout nu commeun sauvage, pour te punir de n’avoir pas exaucé la dernière prièrede Chéri-Bibi ! »
Hâtivement il sortit et la porte sereferma.
Le commandant se releva, se jeta surcette porte, mais l’autre avait donné un tour de clef. Barrachonétait prisonnier à son bord ! Il appela, hurla, frappa du piedpour être entendu du carré des officiers, qui se trouvaitexactement sous son appartement. Et dans l’instant même, leBayard se remplit d’un tumulte indescriptible, pendant quedes coups de feu partaient de toutes parts.
On accourait aux appels du commandant.Ce fut de Vilène qui ouvrit la porte, ayant trouvé la clef sur laserrure.
« Les bagnes se révoltent !lui cria le second.
– Chéri-Bibi sortd’ici ! » répliqua le commandant qui écumait.
Ils ne perdirent pas de temps à sedonner des explications. Sur leur tête, sous leurs pieds, des coupsde feu incessants se faisaient entendre. On semblait se battrepartout, sans aucune logique.
Les matelots de quart, les surveillantsmilitaires qui étaient de garde couraient, sur les ordres de leurschefs, prévenir leurs camarades qui se levaient épouvantés. Tout lemonde debout et en armes ! Quand on passait près d’uneéchelle, on entendait le jeune Kerrosgouët hurler ses ordres sur lepont, du côté de l’entrée des bagnes.
Aux échelles conduisant au pontsupérieur ils se heurtèrent à une foule qui criait, gesticulait,paraissait affolée. Elle était arrêtée là on ne savait par quelobstacle. Enfin ils finirent par se rendre compte qu’on avait faitdisparaître l’escalier. Oui, l’échelle de fer n’était plus à saplace. Elle avait été descellée. Et tout le long du couloir, il enétait de même des autres échelles. De sorte que des pontsinférieurs tous se hâtaient et venaient se heurter là pendant quedu côté des bagnes la fusillade continuait avec des cris, deshurlements atroces.
Les femmes des surveillants accoururent,elles aussi, avec des clameurs d’écorchées. Devant cet incroyabledésordre, le commandant reprit tout son sang-froid et ordonna auxhommes d’aller dans la cambuse chercher quelques caisses aveclesquelles on établit un escalier de fortune.
Déjà des matelots et une dizaine degardes-chiourme, montés sur les épaules de leurs camarades, avaientpu se hisser à l’extérieur. Mais on perdait un temps précieux. Quese passait-il exactement là-haut ?
Le commandant bondit sur le pont etrejoignit Kerrosgouët, qui, aidé de quelques matelots, traînait lehotchkiss de 37 millimètres jusqu’à l’écoutille par laquelle onpénétrait dans les bagnes. Heureusement que, pour faciliter lasurveillance, les ingénieurs qui avaient reçu la mission detransformer cette vieille frégate, comme ils disaient, en transportpour la Guyane, avaient condamné hermétiquement toute autre entrée.Les révoltés allaient se trouver comme embouteillés. L’écoutilleétait déjà entourée d’un cordon de surveillants militaires qui necessaient de tirer à tout hasard dans ce trou obscur, qui, luiaussi, crachait la mort.
La nuit était belle, une magnifique nuitdes tropiques, et la lune éclairait suffisamment cette scène decarnage pour que le commandant, en s’approchant, pût distinguerdéjà quelques corps étendus sur le pont. Dès la première alerte,l’enseigne avait rassemblé les hommes dont il disposait et avaittenté de pénétrer coûte que coûte dans les bagnes. Vains efforts.Ils avaient dû reculer, et Kerrosgouët avait reçu une blessure aufront, dont le sang lui inondait le visage. Il apprit au commandantque là aussi l’échelle n’existait plus. Où les forçatss’étaient-ils procuré des armes ? Le feu était des plusmeurtriers. Pas un des trente gardes-chiourme qui avaient lasurveillance des cages cette nuit-là n’avait reparu.
Les malheureux avaient dû certainementêtre massacrés et c’était certainement avec leurs fusils et leursrevolvers que les bagnards répondaient si vigoureusement à l’assautqui leur était donné par l’écoutille.
À ce moment, le second se précipita versle commandant en lui annonçant une formidable nouvelle. Les hommesqui n’étaient pas de garde et qu’on avait réveillés en hâte et quis’étaient précipités sur leurs armes, n’avaient plus trouvé leursfusils aux râteliers. Il fallait donc en conclure que ces fusilsétaient passés aux mains des insurgés, grâce à des complicitésqu’on ignorait et qui constituaient un danger nouveau d’autant plusredoutable qu’il était inconnu. Du coup, le commandantpâlit.
Les bandits, bien armés maintenant etcertainement amplement fournis de munitions, avaient l’avantageconsidérable du nombre. Ils devaient être résolus à tout, n’ayantrien à perdre et comptant pour peu la vie de galérien qui lesattendait. La partie était bien compromise, si on ne parvenait pasà les massacrer tous, à en faire de la bouillie sanglante au fonddes bagnes. De ce trou de l’enfer, sillonné de coups de feu commele cratère d’un volcan est sillonné d’éclairs, s’élevait déjà, enépais flocons, la fumée de la poudre en même temps que montait lechant de mort des damnés :
Qui qui f’ra sauter tout l’fourbi ?
C’est Chéri-Bibi ! C’estChéri-Bibi !
Heureusement pour Barrachon, ildisposait de deux hotchkiss, l’un de 37, l’autre de 47 millimètres,avec lesquels il allait pouvoir mitrailler cette tourbe.
C’était une veine qu’au dernier momentil eût demandé à tout hasard à la marine de lui fournir cesupplément de défense. En d’autres circonstances, on lui eût ri aunez. Mais on savait que Chéri-Bibi était à bord, et l’on trouvacette précaution toute naturelle. Les peux petits canons étaientarrivés à la dernière minute et avaient été hissés de nuit à borddu Bayard. Le commandant les avait fait mettreprovisoirement dans la pavillonnerie, en attendant qu’il leurdonnât une place officielle. Puis il les avait oubliés, et celaencore avait été une vraie chance, car si les mystérieux complicesavaient su que ces armes redoutables fussent à bord, peut-êtreseraient-elles entre leurs mains à cette heure.
Après son premier échec, le petitKerrosgouët, qui les savait là, avait pensé, dans la terriblesituation où il se trouvait, à en user. Et les matelots amenaientdéjà le second canon auprès du premier : mais Barrachon,prévoyant, arrêta l’élan des hommes.
Un seul des hotchkiss suffirait à cetteécoutille, si l’on devait être vainqueur. Au cas où il seproduirait des événements qu’il devait prévoir, comme la ruée desforçats dans les autres parties du bord, sur le pont peut-être, ilfallait se réserver l’une de ces armes redoutables. Et il fithisser le hotchkiss de 47 millimètres au-dessus de la passerelle,sur le toit même de la chambre de veille. De là, il commandait,enfilait toutes les superstructures du bâtiment.
Pendant ce temps, on continuait de sefusiller de part et d’autre à la gueule béante des bagnes.Kerrosgouët et de Vilène faisaient dresser leur hotchkiss sur unhaut piédestal de fortune d’où il allait pouvoir plonger dans cetrou infernal. Alors, ce trou dégagé, on pourrait sauter là-dedanset ce serait une tuerie sans pitié. Momentanément tranquille de cecôté, Barrachon redescendit dans les entreponts, fit enfermer chezelles toutes les familles, les enfants, toutes les femmes quipleuraient et clamaient leur terreur et réclamaient leursmaris.
Accompagné d’un peloton de surveillantsmilitaires, il descendit toujours.
Sa grande crainte était d’être pris àrebours par les bandits. Il ne pouvait oublier que Chéri-Bibi étaitsorti des entreponts du bagne par le trou du cachot aux fers, parl’ancienne soute aux munitions et par une ouverture qui restaitencore à découvrir. Chéri-Bibi avait dû retourner par là et il eneut bientôt la certitude en découvrant deux gardes-chiourme qui setordaient dans les affres de l’agonie. Le chemin du bandit devenaitensuite mystérieux, insoupçonnable. Barrachon se heurtait à descloisons intactes. Alors il disposa une cinquantaine d’hommes unpeu partout autour de l’ancienne soute à munitions de l’avant danslaquelle on ne pouvait plus pénétrer ostensiblement, depuis letravail des ingénieurs, que par les bagnes.
Ses derrières et ses dessous assurés,Barrachon reprit le chemin du pont supérieur.
Le commandant renaissait à l’espoir. Larévolte était bien localisée, entourée, cernée. Si l’on neparvenait pas à pénétrer dans le foyer même de l’insurrection, onfinirait bien par l’étouffer. Elle s’éteindrait d’elle-même, fautede munitions et d’aliments surtout. On arriverait à prendre lesbandits par la faim et par la soif. Cependant le vacarmegrandissait encore. Partout où il passait, si loin allait-il dansles arcanes du bâtiment, celui-ci, autour de lui, grondait duterrible chant des « relingues ». Et les quatre syllabesfatidiques qui auraient pu être si douces, lui arrivaient,farouches comme une éternelle menace :« Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi !… »
Quel était donc le pouvoir du crime surle crime ?… Comme tous ces misérables obéissaient à cemisérable qui se prétendait victime de la Fatalité ! Et lui,comme il les avait entraînés sur ses pas, jusqu’à la mort, car ilsallaient mourir ! Quel carnage ! Que de sang ! Desruisseaux de sang qui allaient couler de ponts en ponts, d’échellesen échelles, de drain en drain jusqu’au fond du grand drain, que lecommandant prévoyant ne faisait plus vider, et qui ne rendrait, unjour, par les pompes, que du sang !
Coups de feu derrière les cloisons, crisde rage et d’agonie, chants de damnés ! Oui, la révolte avaitéclaté au signal de Chéri-Bibi. Mais comment avait-elle pu avoirlieu ? Encore une fois comment les bandits s’étaient-ilsprocuré des armes ? Comment étaient-ils sortis de leurs cages,avec la garde double qui ne cessait de les surveiller ? Voilàce que le commandant, le cœur ivre d’une rage héroïque, neparvenait pas à s’expliquer.
Et voilà ce qui s’était passé. Cettenuit-là, après le dîner « à la ficelle », Petit-Bon-Dieuavait prié le Rouquin de fouiller prudemment dans son« flac ». La stupéfaction des forçats n’avait pas étépetite d’y découvrir une demi-douzaine de revolvers chargés« qui ne demandaient qu’à partir ».
« Mince de rigolos ! »avait fait d’une voix étouffée le bandit, pendant qu’autour de luiles camarades se poussaient du coude et parvenaient difficilement àcacher leur joie. Enfin c’était donc pour cette nuit ! Depuisquarante-huit heures, ils étouffaient d’attendre cette minute-là,ils ne voulaient plus y croire. Et puis, il n’était que temps, sion ne voulait pas que Gueule-de-Bois, descendu aux fers, fûtexécuté le lendemain, pour avoir voulu étrangler un« artoupan » !
C’était donc vrai, cette révolte !Gueule-de-Bois parti et Chéri-Bibi disparu, ils ne croyaient plus àrien. Seul, Petit-Bon-Dieu, qui avait reçu les confidences deGueule-de-Bois, avait conservé un petit air mystérieux, qui enavait intrigué et rassuré quelques-uns.
Et voilà que, par un mystère incroyable,ils avaient maintenant des revolvers, des armes qui allaient lesfaire libres ! Ah ! ça leur redonnerait du cœur auventre, bien sûr ! Or, c’était l’heure du coucher, et il y eutun grand remue-ménage dans les cages, pendant qu’on déroulait leshamacs et qu’on les accrochait pour la nuit.
Petit-Bon-Dieu en profita pour expliqueraux autres, qui attendaient le mot d’ordre, ce qui allait sepasser.
D’abord, rien à faire avant queChéri-Bibi n’eût fait donner le signal du chambardementgénéral ; et ce signal devait être un strident coup desifflet, qui viendrait du faux pont, dans le courant de la nuit, onne savait pas exactement à quelle heure. Fallait être patient.Petit-Bon-Dieu croyait pouvoir affirmer que, dans trois autrescages, des armes avaient été également apportées. En tout cas,partout on était d’accord pour agir. On marcherait ensemble.C’était juré. Seulement, fallait pas avoir le « trac »,car il y aurait du « raisiné ».
Les autres cages devaient attendre, pourpartir en guerre, non pas le coup de sifflet, qui n’était qu’unsignal pour Petit-Bon-Dieu, mais le coup de revolver dePetit-Bon-Dieu. Or, lui, Petit-Bon-Dieu, ne tirerait que lorsque lacage serait ouverte.
À quoi le Kanak répliqua que l’onn’ouvrait jamais les cages la nuit, sur quoi Petit-Bon-Dieu dévoilatout le plan, pour donner la confiance. Un poteau lui« donnerait la cale », c’est-à-dire, en manière deplaisanterie, lui décrocherait son hamac pendant qu’il simuleraitle sommeil. Il roulerait alors brutalement sur les planches enpoussant des cris, des gémissements. Il ne se relèverait pas, ilferait celui qui a une patte cassée. Et alors il faudrait bienqu’on vienne ! Sitôt la porte ouverte, on assassinerait les« artoupans » avant même qu’ils aient eu le temps desavoir de quoi il retournait. Et tous les poteaux seprécipiteraient dans le couloir.
Il y avait dix gardiens par couloir etpar entrepont, on aurait vite fait de les boucler, de leur fairepasser le goût du pain. Alors on leur prenait les clefs et onouvrait les cages, les cachots, c’était simple ! On délivraitGueule-de-Bois, l’Africain, tous les poteaux. On était une armée.Et Chéri-Bibi, Chéri-Bibi serait là ! Il sortirait d’on nesait où, comme le Bon Dieu ! et il apporterait avec lui lesfusils, les munitions, tout ce qu’il fallait pour êtreheureux ! Tout se préparait depuis le commencement de latraversée, on était sûr de réussir ! Pour ce qui était dessurveillants militaires qui accourraient sur le pont, il n’y avaitpas à craindre leur invasion. L’échelle de la grande écoutilleétait descellée. Ça regardait Petit-Bon-Dieu qui courrait supprimerl’escalier. On avait pensé à tout ! On était les maîtres defaire ce que l’on voulait ! Seulement, encore une fois,c’était bien entendu qu’on « buterait les flanchards ».Tout le monde y allait de sa peau, à la vie, à lamort !
Le plan parut magnifique aux uns,hypothétique aux autres, impossible à certains qui n’en firent rienparaître, mais tous étaient d’avis qu’il fallait marcher tant qu’onpourrait : même l’Innocent qui en était !
Les forçats ont une façon de communiquerentre eux, de parler, de s’entendre sur les plus petits détailsd’un plan d’évasion, et cela sous le nez même des gardes-chiourmequi n’y voient que du feu. Les hamacs étaient à peine accrochésdans toutes les cages, et les hommes étendus sur leur coucheballottante, que tout était déjà entendu, réglé. Chacun savait cequ’il avait à faire. Et cependant le « coucher », cesoir-là, ressembla à tous les autres « couchers », et lesmêmes ronflements, les mêmes râles de bêtes endormies s’élevèrentdans les entreponts pendant que les « artoupans » degarde, revolver au poing, fusil à l’épaule, faisaient les cent pasentre les cages.
Dix heures, onze heures, minuit. Rienencore ne s’était passé. Les hommes, impatients, se retournaientdans leurs hamacs. l’oreille tendue au moindre bruit et comptantles coups du quart piqués là-haut sur le pont par le timonier. Cesbandits avaient eu trop d’heures d’insomnie pour ne pas êtrefamiliarisés avec la sonnerie du bord. À une heure, cinq heures etneuf heures, le timonier frappait un coup double ; à une heureet demie, cinq heures et demie, neuf heures et demie, deux coupssuivis d’un coup moins fort ; à deux heures, six heures et dixheures, deux coups doubles ; à deux heures et demie, sixheures et demie et dix heures et demie, deux coups doubles et undemi-coup ou quatre gros coups et un petit ; à trois heures,sept heures et onze heures, trois coups doubles ; à la demie,un petit coup en plus. Enfin, à quatre heures, huit heures et douzeheures, quatre coups doubles, avec un demi-coup en plus à lademie.
Les huit coups et demi de minuit et demivenaient de sonner quand un coup de sifflet perçant vint réveillerles entreponts. Cela partait de fond de cale et les surveillants sedemandèrent ce que cela voulait dire. Ils interrogeaientd’entrepont en entrepont et quelques-uns, pour savoir, s’étaientpenchés au-dessus des échelles. Alors, du fond du couloir descachots, quelqu’un cria que ce devait être Gueule-de-Bois qui avaitsifflé, ou l’Africain, car ils étaient enfermés tous deux dans lemême cachot, les autres cachots étant pleins ou ne présentant pasassez de sécurité. Comme on n’entendait plus rien, le calme finitpar se rétablir chez les gardes-chiourme, qui reprirent leurdéambulation accoutumée.
Tout à coup il y eut un certain fracasdans l’ancienne cage de Chéri-Bibi. C’était Petit-Bon-Dieu à qui onavait « donné la cale » et qui roulait sur les planchesentre ses grilles, en jurant et en se plaignantlamentablement.
Le garde-chiourme qui était le plusrapproché de la cage s’approcha des barreaux et ordonna au bruit dese taire, sous peine de cachot pour le lendemain matin…Petit-Bon-Dieu gémit plus fort.
« J’ai un bâton de cassé, poursûr ! j’ai un bâton de cassé !
– On te le raccommodera demain,grogna le garde. Tais ta g… ou je te brûle ! F… nous la paix,s. v. p. ! »
Et comme s’il avait peur,Petit-Bon-Dieu, qui était resté accroupi dans l’ombre de la cage,se tut. Les autres, dans leurs hamacs et dans les cages adjacentes,se demandaient ce qu’il attendait. Bientôt ils furent rassurés, carPetit-Bon-Dieu se reprit à geindre. Il souffrait trop, il voulaitaller tout de suite à l’infirmerie. Il avait une pattecassée ! Il déclarait qu’il tuerait celui qui lui avait faitce sale coup-là. Enfin on n’entendait que lui. Des protestationss’élevèrent de partout. Il n’y avait pas moyen de dormir ! Etles bagnards conseillaient, hargneux, qu’on transportât la« jambe de laine » à l’infirmerie. C’était l’heure de« roupiller » quoi !
Les « artoupans » réclamèrentencore la paix avec des menaces, mais l’autre :
« Je souffre trop ! Je souffretrop ! Ma pauv’ jambe ! J’ veux aller à lafourlourde ! Et puis j’ai la tête démolie, j’ sais pas ceque j’ai, j’ saigne, j’ vais crever, poursûr !… »
Les gardes vinrent à la grille où ils’était traîné et lui mirent une lanterne sur la figure. Elle étaiten sang. Petit-Bon-Dieu, pour hâter les choses, venait de s’ouvrirle front avec un couteau.
C’est alors que Pascaud, qui faisait saronde, s’arrêta et jugea de l’événement.
« Il saigne. Il dit qu’il a unepatte cassée. Faudrait voir à conduire cet homme-là àl’infirmerie.
– Oui, oui, qu’on l’emmène »,grincèrent les autres qui paraissaient à bout depatience.
On entendit le bruit des clefs quePascaud remuait. Il cherchait celle qui ouvrait la cage. Puis ungrand silence : le moment décisif approchait. Tout le succèsde la révolte dépendait de cette minute-là.
Petit-Bon-Dieu, une main dans la pochede son pantalon, serrait la crosse de son revolver.
Au-dessus des hamacs, les hommes setenaient prêts à sauter ; mais leur demi-somnolence apparentetrompait Pascaud, qui était loin de s’attendre à ce qui allait luiarriver.
Il poussa la porte, suivi d’ungarde-chiourme qui, restant sur le seuil, servait la combinaisonsans le savoir, en empêchant la porte de se refermer sur-le-champ.Pour plus de précautions, un forçat avait allongé une patteau-dessus du hamac et se tenait prêt à retenir lagrille.
Pascaud se pencha surPetit-Bon-Dieu :
« Allons ! Quoi qu’t’as ? montre-moi ça ! »
Au même instant, Petit-Bon-Dieu seredressait et lui déchargeait son revolver à bout portant. Cefurent aussitôt des hurlements, d’autres coups de revolver, unbondissement des forçats vers les planches, une ruée contre lesgardes-chiourme.
Pascaud avait basculé, peut-être mortsur le coup. Quant à son compagnon, sur le pas de la porte, iln’avait pas eu le temps de faire un geste : une balle l’avaitabattu presque dans le même temps, et il allait piquer de la têtedans le couloir.
Dans les autres cages les forçats, quiétaient armés de revolvers, tiraient sur les gardes-chiourme àtravers les barreaux et une fusillade générale s’allumait dans lestrois couloirs des bagnes.
Épouvantés, ne pouvant comprendre ce quileur arrivait ni surtout comment les bagnards avaient desrevolvers, les gardes tiraient dans les cages en fuyant, en courantcomme des fous, s’aplatissant sur les planchers et appelant àl’aide.
Dans la batterie haute, le plan qu’avaitdévoilé Petit-Bon-Dieu aux « relingues » était suivi depoint en point. Toute la cage de Petit-Bon-Dieu près de la poulaines’était vidée et les soixante bandits, après avoir jeté basl’échelle de la grande écoutille, se précipitaient sur leursgardiens qui succombaient aussitôt sous le nombre.
Une dizaine de ces malheureux râlaientdéjà sur les planches, l’autre moitié avait fini par se réfugier debatterie haute en batterie basse jusque sur le faux pont, dans lecouloir des cachots, et là se défendait avec l’énergie dudésespoir ; mais à ce moment ils furent pris entre deux feux.Et un cri de triomphe épouvantable fut le signal de leurruine : « Chéri-Bibi ! La Comtesse ! » Onne savait d’où ils arrivaient, mais tous deux bondissaient dans lamêlée comme des démons. La terrible femelle était aussi effrayanteà voir que Chéri-Bibi lui-même, à la lueur des falots quiéclairaient sinistrement cet horrible carnage.
Maintenant les quelques survivantsdemandaient grâce.
Et ce fut Chéri-Bibi qui arrêta lemassacre.
« Il nous faut des otages !Bas les armes ! » commanda-t-il à ceux de la batteriebasse.
Et d’une voix qui couvrait tous lesautres bruits :
« Qu’on traîne tout ça dans unecage et qu’on les boucle ! »
Chaque cage avait été ouverte avec lesclefs trouvées sur les gardes-chiourme et sur Pascaud, et lesbandits grouillaient dans le couloir à s’écraser. Ils étaient venuslà à la curée. Il fallut que la moitié d’entre eux, que Chéri-Bibipoussait, remontassent jusqu’à la batterie haute, où l’on sefusillait avec plus d’acharnement que jamais avec ceux du pontcommandé par Kerrosgouët.
Derrière Chéri-Bibi, Gueule-de-Boisveilla lui-même à ce que tous les corps morts, agonisants, corps desurveillants et de galériens et les derniers gardes-chiourmevivants fussent traînés dans la cage aux financiers. En un clind’œil, ils furent tous entassés là, pêle-mêle, et l’on« boucla la lourde ».
Tout à coup une voix cria :« Des flingots ! » En effet, des fusils passaient aupoing des hommes qui couraient à la batterie haute… et puis, demain en main, glissèrent des paquets de cartouches. Et ceux quin’en avaient pas coururent à la distribution. Elle se faisait dansle fameux cachot de la Comtesse.
Des mains invisibles passaient les armeset les cartouches par le trou qui avait servi à l’évasion de lacompagne du Kanak, et les forçats s’en saisissaient avidement. Lesgardes-chiourme qui avaient reçu la consigne de surveiller cettepartie obscure du bâtiment, cette soute où avait eu lieu àl’aveuglette la première bataille contre l’ombre de Chéri-Bibi,s’étaient précipités sur l’échelle dès les premiers coups de feudans les bagnes et avaient tous été massacrés, avec la plupart deleurs camarades, dans le couloir des cachots.
La distribution se faisait donc là sansdanger et sans combat. Quand elle fut terminée, deux mains setendirent hors du trou et une voix pria qu’on voulût bien les tirersur le faux pont. Alors apparut une pauvre petite tête falote auxyeux candides et à la bouche souriante d’enfant qui vient de faireune bonne farce. Cette tête était couverte du bonnet blanc desaides-cuisiniers, et le corps suivit, pauvre corps flageolant dutimide la Ficelle. Alors les bandits comprirent bien des choses, dumoment qu’ils avaient ce petit chenapan avec eux. Ils poussèrent unhourra pendant que le mitron, s’étant armé d’un fusil, courait à labatterie haute en criant :
« Chéri-Bibi ! ViveChéri-Bibi ! »
Maintenant la bataille autour del’écoutille faisait trêve. Ceux du pont avaient cessé le feu et,dans la fumée lourde du combat, on n’apercevait plus les ombres desassiégeants apparaître à la lucarne du diable.
Les bagnards se demandaient ce qu’onleur préparait là-haut. Évidemment, rien de bon.
Chéri-Bibi s’assura que ses bandits,bien armés, maintenant, étaient prêts à le suivre. Il expliqua enquelques mots nets que l’heure était venue de triompher ou demourir. Ils allaient se précipiter en trombe sur le pont etmassacrer les « artoupans » ! Pas de quartier dansle combat ! Rien ne devait leur résister, et, s’ils avaientvraiment du cœur au ventre, le Bayard était àeux !
Pendant qu’il leur parlait ainsi, ilavait fait glisser l’échelle à son ancienne place. Alors il partiten tête. Il avait derrière lui la Comtesse, qui roulait dans labataille avec ivresse, Gueule-de-Bois, l’Africain etPetit-Bon-Dieu, et puis tous les autres. La Ficelle arriva aumoment où Chéri-Bibi criait : « En avant, lapègre ! »
Le flot immense des têtes, au-dessusdesquelles se dressaient les fusils, s’engouffra dans le carré del’écoutille. L’escalade de l’échelle ne fut que l’affaire d’uninstant, mais dans la même minute, un terrible sifflement, unesuccession extraordinairement précipitée de détonations se faisaitentendre et des hurlements de rage et de douleur s’élevèrent parmiles condamnés dont la plupart retombèrent, roulèrent jusqu’en bassur leurs camarades.
C’était le hotchkiss qui « entraitdans la danse ». Ses petits obus terribles, ses balles,luisantes et éclatantes, petites dragées, entraient dans leschairs, perçaient des rangées de forçats ; puis les tôles descloisons, les entreponts, semaient la mort partout dans lesbagnes.
Ce qui restait du premier groupe debandits recula, laissant à l’entrée des bagnes un monceau decadavres. Chéri-Bibi dut revenir avec les autres. Il n’avait pasune blessure, bien qu’il cherchât, de toute évidence, la mort danscette apothéose sanglante où il croyait prendre la revanche contrela fatalité. La Comtesse s’appuyait à une cloison d’une main, et del’autre s’essuyait, d’un geste inconscient, le sang qui luiinondait le visage. Un éclat de projectile lui avait labouré lefront. La fureur de la défaite et de la mort habitait ses yeux dehaine, sa bouche vocifératrice.
« Nous sommes f… ! »gronda Chéri-Bibi, pendant que derrière lui, son armée, entasséedans l’étroit boyau des bagnes et des échelles, hurlait qu’ellevoulait bien mourir, mais « pas là-dedans, sur le pont !sur le pont !… »
Ceux qui étaient derrière poussaientceux qui étaient devant jusque dans le champ de tir du hotchkissqui, heureusement pour les misérables, était assez restreint. Etc’étaient de nouveaux cadavres.
Chéri-Bibi avait compté sans lecanon.
Ils n’avaient plus qu’à crever dans leurtrou si on ne parvenait pas à sortir de là… et pour sortir delà…
Tout à coup, Chéri-Bibi eut uneidée.
« Apportez les sacs, cria-t-il,tout vot’ fourbi ! et la paillasse des sous-cornes ! Onva leur fiche le feu ! un de ces brûlots plus rouge qu’unbrûlant de forge ! Va bien falloir qui canent et nous, nouspasserons !… Tant pis pour ceux qu’ont peur de se griller lespattes ! Qui qu’a du rif ?
– Moi », dit la Ficelle, entendant un briquet.
On entassa la paille et la toile dessacs devant l’écoutille et bientôt une fumée abondante et âcre,puis une longue langue de flammes, puis une fumée plus lourdefaisait reculer les autres, là-haut, sur le pont. Sous peine d’êtreasphyxiés, le commandant et ses hommes durent s’éloigner del’écoutille avec leur hotchkiss.
Des jurons, des cris chez lesartoupans ! « Le feu ! Le feu ! Auxpompes ! Ils nous ont fichu le feu !… Nousbrûlons !… Aux pompes !… Aux pompes ! N. deD… »
Alors de ce petit volcan qu’étaitdevenue l’écoutille, de cette gueule fumante d’où sortaient descris lamentables ou féroces, au sein de cette fuméetourbillonnante, on vit bondir des diables. Les uns avaient desailes de flamme et se jetaient sur les surveillants pour lesembraser à leur tour, les autres, qui s’étaient mis tout nus pourtraverser le brasier, faisaient tournoyer au-dessus de leur têteleurs fusils comme des massues… Ainsi travaillait Chéri-Bibi avecsa terrible crosse qui s’abattait sur les crânes et qui faisaitdéjà autour de lui un large cercle rouge.
« En avant ! En avant !la chiourme ! hurlait-il de sa bouche écumante… Enavant ! On ne tue pas lesmorts ! »
Il avait à ses côtés une Furie. C’étaitla Comtesse qui agitait dans la fumée ses membres teints de sang,tandis que les flots de sa chevelure se jouaient comme des serpentssur ses tempes livides. Elle, elle tuait au couteau ! Puisaccourut la Ficelle, qui s’était blessé à la main avec son fusil etqui avait renoncé à combattre pour servir d’éclaireur à Chéri-Bibiet le préserver des mauvais coups. Au milieu du carnage, il disaità Chéri-Bibi :
« Prends garde à droite, prendsgarde à gauche », comme le fils du roi Jean, àPoitiers.
La fumée était tombée après la flambéedes matelas et des sacs, et maintenant, de l’écoutille dégagée,sortait, sortait, ne cessait de sortir l’innombrable bande hideuseaux mille têtes… L’enfer a vomi ses damnés. La bataille n’est plusqu’un corps à corps où il est impossible de se reconnaître. Lehotchkiss n’est plus d’aucun secours dans cette mêlée sans nom. Lecommandant et de Vilène, couverts de blessures, continuent à lutterpied à pied, soutenant leurs hommes d’un exemplehéroïque.
De sa propre main, le commandant aabattu une demi-douzaine de forçats et il voudrait parvenir jusqu’àChéri-Bibi, mais celui-ci est insaisissable et on pourrait lecroire invulnérable.
Écrasés sous le nombre, la moitié deshommes manquant d’armes, Barrachon est obligé de reculer et ilordonne cette retraite hâtivement, dans le moment que le pauvreglorieux petit enseigne de Kerrosgouët tombe mort sur le hotchkissdont il avait la garde. Il faut sauver le canon, reculer ensuitesous la protection du second hotchkiss et pouvoir mettre ses deuxcanons en batterie contre la tourbe maîtresse de tout le gaillardd’avant ; voilà le salut.
Tout à coup une terrible mitraille prendà revers les surveillants militaires et les marins. Barrachon et deVilène se retournent et un même cri de désespoir s’échappe de leurbouche. Là-haut, au-dessus de la chambre de veille, trois démonstout noirs et un petit homme blanc, des soutiers et le mitron laFicelle, se sont emparés du hotchkiss de 47 millimètres et l’ontretourné contre les hommes du bord, ne craignant pas, dans leurrage de destruction, de faire des victimes même parmi lesleurs.
Il n’y a plus qu’à fuir, fuir avec lesderniers hommes qui lui restent jusqu’au gaillard d’arrière et làse retrancher avec le dernier canon.
Le commandant ordonne la retraite. Ilpeut compter sur cent cinquante hommes encore valides et qui sontprêts à vendre chèrement leur vie.
Ivres de leur victoire, ceux-ci noirs depoudre, ceux-là rouges de sang, les bandits de Chéri-Bibi vont seruer pour achever ce qui reste de l’équipage et des« artoupans », quand une fumée intense sort desécoutilles et que le cri sinistre : « Le feu àbord ! » les fait hésiter.
L’incendie maintenant sépare les deuxbandes. Et le soin d’arrêter le fléau, qui va détruire le bâtimentqu’ils ont eu tant de peine à conquérir, prend tout entier lesrévoltés. Aidés de la Ficelle, qui est au courant du maniement despompes, les forçats se mettent à l’ouvrage.
En même temps, ce curieux mitron, quiconnaît son vaisseau mieux que personne, ordonne que l’on bouchetoutes les ouvertures pouvant donner sur le foyer de l’incendie etqu’on recouvre les panneaux de prélarts humides. Les forçats seheurtent comme des insensés au milieu de ce vaste et épouvantabledésordre, courant au milieu des morts et des agonisants. Lesplaintes et les blasphèmes s’élèvent dans la nuit finissante. Dufond des entreponts, où sont enfermés les femmes et les enfants,montent des cris déchirants, comme si tout le monde brûlait vif.Enfin, à l’autre bout du Bayard, tout là-bas, sur la plagearrière, il y a encore quelques coups de feu. Et puis, c’est lesilence, parce qu’il n’y a plus de poudre. Barrachon et ses hommesont épuisé leurs munitions. Tous pensent que c’est lafin.
À ces maux inouïs, le massacre etl’incendie, vient s’en ajouter un autre : la tempête. Auxronflements du feu et aux sifflements de l’eau qui se vaporise surle foyer intérieur succèdent les hurlements du vent, du vent qui,une fois encore, a sauté au nord-ouest et souffle avec furie. Leciel roule au-dessus de toutes ces têtes sanglantes des nuéesaccourues du fond blême de l’horizon, avec une sinistre aurore. Lamer déjà élève des vagues gigantesques et se joue de ce vaisseaumaudit qui ne peut plus manœuvrer parce qu’il n’a plus dechef.
Sans direction, il ne peut ni tenir lacape, ni fuir devant la tourmente pour éviter les paquets de merterribles. qui viennent le frapper par la hanche.
Sortis de l’enfer, les démons retournentà l’enfer. Debout sur la passerelle du commandant, à ce poste oùl’ont hissé son orgueil et sa révolte et où il ne peut rien ni pourles autres ni pour lui-même, rien que se réjouir du désastre et yprésider, Chéri-Bibi ressemble au mauvais archange et lève encoreson front – pour le défier – vers le Dieu qui l’a frappé, son Dieuà lui, qu’il appelle Fatalitas !…
Sur le pont, au milieu de tout ce fatrasdes hommes, de la mer et des cieux, une jeune femme à genoux prieson Dieu à elle, qu’elle appelle « Notre Père qui êtes auciel ! » et elle implore sa clémence pour tout le monde,sans distinction : forçats et gardes-chiourme, et pourChéri-Bibi.
Chéri-Bibi, profitant des loisirs quelui laissaient, depuis vingt-quatre heures, d’abord le beau tempsrevenu, ensuite l’incendie éteint, enfin l’ordre définitivementrétabli à bord, essayait, devant l’armoire à glace ducommandant, sa nouvelle tenue. En vérité, l’uniforme lui allaitcomme un gant et Chéri-Bibi se tournait et se retournait avec desmines d’une candeur qui eût désarmé ses juges.
« Du reste, se disait-il, je nevois point pourquoi cet uniforme ne m’irait point, du moment que lemien va si bien au commandant. »
Sur ces entrefaites, la Ficelle parut enenseigne de vaisseau. Sa figure de pierrot s’adornait d’une bandede taffetas qui lui coupait la figure de la tempe au menton,attestant une glorieuse cicatrice qu’il n’eût point donnée pour unempire.
« Commandant, annonça-t-il, lesecond vient de relever le point.
– Ah ! fit Chéri-Bibi,indifférent à toute autre chose qu’à ses galons et à ses boutonsd’or, dont il mirait et admirait dans la glace le prestigieuxreflet.
– À ce qu’il paraît que nous sommesdescendus de quelques degrés de trop dans le sud.
– Possible !… Dis donc, laFicelle, comment trouves-tu mon uniforme ?
– Merveilleux ! commandant… Ondirait qu’il a été fait pour vous !
– C’est tout de même misérable,gémit Chéri-Bibi en se frisant une moustache imaginaire, qu’il yait eu un ministre de la Marine pour supprimer la grandetenue ! Moi, je l’ai vue, la grande tenue, quand je ramais surla chaloupe amirale le jour du premier janvier, à Cayenne !Songe donc : le bicorne !…
– Lesaiguillettes !
– Le large pantalon àbandes…
– L’habit ! soupira laFicelle. Ah ! à La Rochelle, aux bals de la préfecture, ilsvenaient de Lorient en grand tra la la ! Pour moi, le ministreétait jaloux… et, bien sûr, c’était un civil, ceministre-là !
– Un ministre socialiste !déclara Chéri-Bibi avec une moue de mépris… Rien à faire avec cesgens-là ! C’est ennemi de la hiérarchie et de la discipline.Or, retiens bien, la Ficelle, que sans discipline, laquelle découledirectement de la hiérarchie, laquelle ne peut être respectée quesi elle s’orne de signes distinctifs, il n’y a plus rien !C’est la fin de la société.
– Comme vous parlez bien,commandant ! Faudrait dire tout ça à Petit-Bon-Dieu, quirenâcle quand je lui demande quelque chose, qui ne veut rien fairede ses dix doigts et qui passe son temps à se soûler comme uncochon !… Il est sous mes ordres, il devrait m’obéir. Il ditqu’il s’en f… Mais ça n’est pas de ma faute à moi s’il n’a pastrouvé d’uniforme de gradé à sa taille !
– Et Boule-de-Gomme, a-t-il trouvéun uniforme qui lui aille, lui ?
– Oui, il a fini par en dénicherun !
– Qu’est-ce qu’il est ?demanda le commandant.
– Eh ben, il esttimonier-chef !
– Allons, tant mieux !répliqua Chéri-Bibi en faisant craquer une magnifique paire degants blancs, ça tombe bien ! Nous n’avions point de cheftimonier, je crois ? »
Là-dessus Gueule-de-Bois montra son nezà la porte. Il avait revêtu une tenue n° 1 de lieutenant devaisseau qui le gênait aux entournures ; mais il n’en disaitrien, de crainte qu’on ne lui trouvât une défroque dequartier-maître, qui n’aurait point suffi à son ambition. Son brasdroit était tenu par une écharpe.
« Le Kanak vient de faire le point,annonça-t-il.
– Oui, je sais, réponditChéri-Bibi, avec une étonnante désinvolture. Voulez-vous unecigarette, capitaine ?
– « Eune » cibiche ?C’est pas de r’fus, commandant.
– N… de D… ! j’ te f… auxarrêts, si je t’entends encore une fois avoir de ceslocutions-là ! C’est compris, Gueule-de-Bois ? Eune« cibiche » ! F…-toi ça dans le« ciboulot », mon garçon, une fois pour toutes :c’est que tu es mon second lieutenant ! Eh bien, parle commeun honnête homme, ou rends-moi tes galons !
– Compris ! commandant »,acquiesça le pauvre Gueule-de-Bois, en baissant la tête avecconfusion.
On frappa à la porte, et Petit-Bon-Dieufit son entrée, rond comme une toupie, rouge comme un coq. Simplematelot, mais une toilette d’ordonnance tout à fait reluisante,veston, pantalon à pied d’éléphant, grand col rabattu, chapeauciré, son front était bandé d’un linge blanc, dissimulant à peuprès les traces de la dernière bataille. Il salua militairement etdit :
« Commandant, j’vous avertis que lesecond, qui avait déjà pu calculer un angle horaire dans lamatinée, et qui s’était disposé à prendre la hauteur méridienne,vient de faire une observation très exacte.
– Toi, mon vieux, interrompitChéri-Bibi, tu veux faire le malin, sous prétexte que t’as été àl’école plus longtemps que nous ! Et tu voudrais peut-êtrebien nous faire croire que tu y connais quelque chose ! T’espourri de suffisance, Petit-Bon-Dieu !… Mais qu’est-ce quevous voulez tous que ça me fiche, à moi, qu’on ait relevé lepoint ? Ça m’est bien égal d’être là ou ailleurs, pourvu qu’ilfasse beau temps !
– Commandant, protestèrent lesautres, faut tout de même bien savoir où qu’on va et ce qu’on vafaire ?
– J’ vous le dirai quand ça meplaira, vous entendez, vous autres ! Il n’y a que moi quidonne des ordres ici ! Si vous n’êtes pas contents de votresort, faut le dire ! Le programme de la journée ne vous suffitpas ? Promenade au Jardin des plantes, bal, grand dîner,bombance !… À demain les affaires sérieuses ! Et avalezvos langues jusqu’au moment où vous verrez le timonier-chefpénétrer dans votre carré et vous dire : « Ces messieursde l’état-major sont attendus au rapport chez lecommandant ! » Alors je vous dirai de quoi yretourne !… Compris ?… Eh bien, demi-tour,marche !
– Commandant, j’ai encore un petitmot à vous dire de la part de la Comtesse… fit timidementPetit-Bon-Dieu en se retournant sur le pas de la porte.
– Oh ! la barbe !Qu’est-ce qu’elle me veut ?
– Un instantd’entretien.
– Pour qui me prend-elle ?s’exclama Chéri-Bibi avec indignation. Tous mes instantsappartiennent à la communauté. Je n’ai pas le droit d’en distraireun seul, surtout pour écouter des bavardages defemme !
– Oh ! commandant, celle-cinous a été bien utile…
– Elle vous aime, commandant !s’écria Gueule-de-Bois. Il n’y a qu’à voir ses yeux qui vouslancent des flammes… » (Mais il s’arrêta net devant le regardde Chéri-Bibi qui le fusillait, lui, Gueule-de-Bois.) Le commandants’avançait sur son lieutenant comme s’il avait le dessein del’écraser.
« Tais-toi !… gronda-t-il…Sache une chose, pour ta gouverne, c’est que Chéri-Bibi a toujourseu des mœurs, et que ce n’est pas aujourd’hui où tu lui vois desgalons de commandant qu’il va commencer à mal tourner ! LeKanak est mon ami. La femme des amis, c’est sacré ! Enfin, jetiens à ce que l’on respecte les femmes à mon bord. Si tu n’es pasmort, à cette heure, toi, Gueule-de-Bois, tu le dois à sœurSainte-Marie-des-Anges… Ne l’oublie pas ! Et si tu dis encoreun mot qu’est pas convenable, c’est à elle que t’auras à faire, jete le dis !…
– Bien, commandant ! fit lelieutenant Gueule-de-Bois, les mains sur la couture dupantalon.
– Comment qu’elle va, la saintefille ? demandèrent-ils tous.
– Tout à fait mieux, repritChéri-Bibi. Le Kanak et moi, on a passé la nuit à côté d’elle.Maintenant elle est sauvée. Ça n’était que de la fièvre. Quant à laballe, ça n’est rien du tout. Elle peut rester où qu’elle est, surl’omoplate. On la retirera un peu plus tard. Rien aux poumons,c’est l’essentiel. Et maintenant, allez, vous autres, où le devoirvous appelle ! »
Ils sortirent derrière le commandant. Denombreux hommes dans les entreponts lavaient, frottaient, ciraient,astiquaient, essayant, autant que possible, de faire disparaîtreles traces de l’épouvantable tourmente qui avait secoué leBayard. Ces hommes avaient tous la livrée des forçats etils étaient numérotés à la manche. Ils étaient surveillés par desgardes-chiourme, qui se promenaient au milieu d’eux, revolver aupoing. Le sergent de service salua militairement le commandant aupassage.
« Rien de nouveau, leRouquin ?
– Rien de nouveau,commandant.
– Et les artoup… ?
– Commandant, osa interrompreGueule-de-Bois.
– Ah ! oui, j’oubliais, fitChéri-Bibi en souriant de son lapsus. Et MM. lesex-surveillants militaires, reprit-il en se penchant sur la besognedes forçats, se font-ils un peu à leur nouvelleposition ?
– N’osent pas grogner, commandant…Du reste, premier qui rouspète, je lui brûle la boîte ausel !
– C’est le règlement, sergent,approuva Chéri-Bibi. À propos, capitaine, qu’est-ce qu’on a fait demon règlement ?
– On l’a lu aux hommes et devantles cages, et puis je l’ai fait afficher sur le pont.
– Bon ! complimentaChéri-Bibi. L’autorité et le règlement, voilà les deux maîtres dubord, dans ma personne. Devant ces deux choses sacrées, vousentendez, vous autres ! tout doit s’incliner à bord,état-major et équipage ! Si nous voulons faire quelque chosede propre, faut une discipline de fer ! Pour tout lemonde ! Faut que tout le monde sache bien que nul n’estmaître, à mon bord, d’autre chose que de l’air qu’il respire,et encore quand il l’a dansl’estomac !… »
Il passa, redressant la taille, suivi deson état-major médusé, devant les surveillants militaires (lesforçats d’hier) qui lui présentaient les armes. Un moment ils’arrêta, regarda le pont, attrapa un quartier-maître qui présidaitmollement au nettoyage d’une échelle :
« Il y a encore du sang ici !Grattez-moi ça ! »
Et il pénétra dans l’infirmerie, quiétait comble et retentissante de gémissements. Pendant vingt-quatreheures, le Kanak et les infirmiers avaient taillé là-dedans dansune chair hurlante, scié bras et jambes. L’arrivée de Chéri-Bibifut saluée de clameurs, les unes enthousiastes, les autreshostiles. Et brusquement, Chéri-Bibi, qui était venu avec desintentions charmantes, un petit discours plein d’encouragement, sesentit pris à la gorge par l’odeur suffocante de l’iodoforme, et iltourna le dos, s’en alla sans vergogne, déclarant que « laguerre était une chose horrible » et qu’il admirait lesgénéraux qui traversaient les champs de bataille, le soir d’unevictoire, au milieu des morts et des mourants, le sourire auxlèvres, comme il en avait vu à l’école sur les gravures de sonHistoire de France. Quant à lui, ça lui donnait plutôt envie depleurer.
Il était encore sous le coup de cetteémotion quand, s’étant fait annoncer à sœur Sainte-Marie-des-Anges,il poussa la porte de la cabine. Pâle et triste à mourir, étenduesur sa couche où deux infirmières lui prodiguaient leurs soins, lasœur de Chéri-Bibi ne répondit point à son salut. Les yeux tournésau ciel, elle paraissait prier. De fait, son regard évitait leterrible homme. Quand celui-ci eut chassé les garde-malades, ellemurmura, toujours sans le fixer :
« C’est vous, monsieur ? Quevoulez-vous de moi ? Je ne puis vous être d’aucun secourspuisque Dieu vous a abandonné. Je l’avais prié qu’il vous fît vousrepentir. Mais vos nouveaux crimes dépassent en horreur tous ceuxque vous aviez déjà commis. Mon Dieu ! que decadavres ! » fit-elle en se couvrant le visage de sesdeux mains comme pour chasser la vision de l’affreux spectacle derévolte et de massacre à la fin duquel, quasi mourante, elle avaitassisté.
Chéri-Bibi la contempla quelque tempssans répondre et avec une nouvelle émotion qu’il ne parvenait pointà dissimuler. Il finit par prendre une chaise et s’assit au chevetde la malade. Puis il lui saisit la main qui tressaillit et trembladans la sienne et qui, un instant, voulut se retirer, mais quifinit par rester, docile à la pression formidable dubandit.
« Ma petite Jacqueline !…souffla la voix rauque… Ma petiteJacqueline ! »
La malheureuse secouait la têtedoucement, lamentablement : il n’y avait plus de petiteJacqueline… depuis si longtemps… si longtemps !… Il n’y avaitplus de petite Jacqueline depuis que les hommes l’avaient tant faitsouffrir !…
Depuis qu’il s’en était trouvé un – lepère de sa meilleure amie, de sa petite maîtresse, de sa bonneCécily – pour oser approcher cette pureté qui n’avait encore étéeffleurée, selon le langage parfois si singulièrement poétique deChéri-Bibi, que « par l’aile de la prière » !… Iln’y avait plus de petite Jacqueline depuis que son Chéri-Bibi…Ah ! Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi… Elle l’avait tantaimé !…
Elle le revoyait encore tout petit,partageant ses jeux innocents, dans le jardin embaumé du creux dela falaise, aux jours heureux du printemps de Normandie… un petitgarçon très laid, un peu capricieux, un peu fantasque, mais sidoux, mais si bon, et qui faisait tout ce qu’ellevoulait.
À tour de rôle, ils allaient se chercherà l’école, à Dieppe, et remontaient chez eux comme des enfants biensages en disant le bonjour à toutes les braves dames du Pollet quiraccommodaient leurs filets sur le pas de leurs portes avec delongues aiguilles de bois. Et puis c’était la côte de Puys, avec,tout le long du chemin, les fleurs et les papillons.
Quelquefois, malgré que ce fût défendu,ils revenaient par le haut de la falaise pour apercevoir les voilesblanches sur la mer et jeter des cailloux de si haut, sur la grève.Et ils couraient, se roulant dans les herbes, ou bien, en mangeantleur « beurrée », regardaient curieusement remuer lesbras du sémaphore… Lui, il était déjà fort et brave, et il semettait devant elle quand les vaches venaient les regarder de tropprès… Comme ils s’aimaient ! Chéri-Bibi !Chéri-Bibi ! Ses lèvres ne purent retenir les quatre chèressyllabes… elles glissèrent doucement, musicalement, commeautrefois : Chéri-Bibi !
Et Chéri-Bibi éclata en sanglots. Ils’effondra, la tête sur le lit, et pleura dans son bel uniforme decommandant, comme il n’avait jamais pleuré dans sa défroque deforçat.
Elle aussi pleurait ; elle finitpar dire, en retirant doucement sa main de l’étreinte désespérée dubandit :
« Vois-tu, Chéri-Bibi, j’en demandebien pardon à Dieu, mais malgré tous tes crimes, je n’ai pas oubliéces jours-là, les heures bénies de notre enfance… et si j’aicontinué à… penser à toi… sans te maudire comme tous les autres,c’est que je ne pouvais oublier que tu avais commis ton premiercrime à cause de moi… Ah ! pourquoi as-tu voulu me venger,Chéri-Bibi ? »
En entendant ces paroles, le monstrereleva la tête, ses yeux furent secs instantanément. La fureur qui,soudain, le dévorait avait brûlé ses larmes.
Il se releva dans un mouvement farouche,se dressa formidable au-dessus du lit de la pauvre femme, ets’arracha la peau du visage de ses ongles, pour qu’ilss’apaisassent sur lui-même de leur besoin de déchirer.
« Ah ! toi aussi ! toiaussi ! C’est le Gerbier que tu as cru ! et moi, tu astoujours pensé que je mentais ! Tu me connaissais bienpourtant ! Tu me voyais tous les jours ! Tu m’embrassaistous les jours ! Tu lisais dans mes yeux comme dans unlivre ! Je ne t’avais jamais menti à toi, à toi ! Et tuas été comme les autres, tu m’as cru coupable de ce crime-là !Je t’ai écrit cinquante fois comment les choses se sontpassées ! Je t’ai juré que j’étais innocent ! Et voilàmaintenant ce que tu viens de sortir ! Si c’est pour ça que tues venue de si loin, tu pouvais rester chez toi, sœurSainte-Marie-des-Anges !
– Je suis venue pour un autrecrime ! fit la sœur en posant une main sur sa poitrine, carelle étouffait et la colère de Chéri-Bibi l’avaitépouvantée.
– Pour un autrequoi ?
– Pour un autre crime dont je saisque tu es innocent !
– Ah ! bien, il y en aquelques-uns comme ça, rugit Chéri-Bibi. Mais celui-là, vois-tu, jel’ai plus à cœur que tous les autres ! Il me tient là !…C’est lui qu’est la cause de tout ! le point de départ detout !… Les autres, je les ai oubliés !… Mais celui-là…celui-là qui m’a fait ce que je suis… Ah ! je te jure que jene l’ai pas commis comme on croit ! Pourquoi que tu n’as pascru ce que je t’ai écrit ? ce que j’ai dit une fois en courd’assises ?… C’est-y la peine d’adorer le bon Dieu s’il terend aussi aveugle que les autres ? T’es la première à mecondamner !
« La voilà la justice de ton bonDieu ! Elle n’y voit pas plus clair qu’une autre… Ah !Jacqueline… j’ vas te dire… j’attendais que tu viendrais encour d’assises… que tu leur crierais « C’ qui dit estvrai ! J’ vous jure que mon frère estinnocent ! » Mais tu n’es pas venue et maintenant tucrois encore que c’est moi qui avais manigancé lecoup ! »
Sœur Sainte-Marie dit d’une voixsourde :
« Oui, j’ai cru que tu avais faitcela, Chéri-Bibi. Mais de cela, je te répète que je ne pouvais past’en vouloir ! J’ai pris devant le Bon Dieu toute la charge dece crime-là, car tu m’aimais assez pour le commettre pour moi,Chéri-Bibi !
– Peut-être bien ! Et ceserait p’t-être bien arrivé ! Mais si c’était arrivé,t’entends bien, Jacqueline… si c’était arrivé… eh bien, je m’enserais pas caché ! Je te l’aurais dit ! Je l’aurais dit àtout le monde ! Je m’en serais vanté dans le pays ! Voilàce que t’as pas compris, Jacqueline ! Voilà ce qu’il fallaitcomprendre !… Et si tu l’avais entendu comme ça… ehbien !… je n’en serais pas à chercher encore aujourd’huil’homme au chapeau gris, celui qu’est cause de tous mesmalheurs !… Tu t’en serais mêlée… Tu restais dans lepays !… T’aurais écouté, regardé !… T’aurais peut-êtretrouvé… T’aurais refait l’honneur de ton frère avant qu’il« soye » devenu ce qu’il est ! Maintenant, il esttrop tard ! y a « pus » rien à faire de cecôté-là ! J’ suis la terreur du monde à ce qu’ilparaît ! Tous les crimes qui se commettent sur la terre, c’estde l’ouvrage à Chéri-Bibi ! Eh bien, faudra bien qu’un jour ce« soye » vrai ! car me voilà à la tête d’une fameusebande ! Et puisqu’ils l’ont voulu, va bien falloir que je m’enserve !
« J’ suis maudit,Jacqueline ! T’as plus besoin de prier pour moi !… Ehbien… encore là… si je te disais que rien de tout cela ne seraitarrivé sans l’entêtement du commandant, qu’est cause de tout !On peut dire qu’il est obstiné, cet homme-là… Je lui offrais unefaçon de s’en tirer qu’était pas banale. Sais-tu ce que je luiavais demandé ? Qu’il me dépose bien tranquillement sur uneplage abandonnée, dans le désert, quoi !… loin de tous leshommes… loin de la société qui me dégoûte… Et peut-être bien que làje serais devenu un saint ! Ma parole, quand j’y réfléchis, jecrois bien que j’en aurais été capable ! Il n’a rien voulusavoir ! Il a voulu la guerre ! Je lui ai dit :« À la guerre comme la guerre ! » Alors on s’estbattu, voilà !…
– Non, vous ne vous êtes pasbattus, misérables que vous êtes ! maudits de Dieu !gronda la pauvre voix de sœur Sainte-Marie dont les yeux avaientretrouvé leur regard d’horreur pour la vision du massacre. Vousavez assassiné !
– Qu’est-ce que tu dis ?Qu’est-ce que tu dis ?… Ah, çà ! ma sœur, est-ce que tuperds la tête ? Eh bien, alors, qu’est-ce qu’ils faisaient,eux, quand ils nous tiraient dessus ?
– Ils faisaient leurdevoir !…
– Et moi, je te dis que tu necomprends rien à rien ! que tu es une pauvre fille qui nesait pas distinguer dans les morts qu’on fait !… (Ilpassait devant une glace et se vit en uniforme.) Il y eut biend’autres morts que ça, dit-il, à la bataille deTrafalgar ! »
Sincèrement, il trouvait sa sœur tout àfait injuste de confondre « sa bataille navale », commeil disait, avec les petits incidents criminels de sonextraordinaire vie.
Comme elle ne répondait pas à safulgurante réplique, il se retourna et s’aperçut que la tête de lasainte fille était retombée sur l’oreiller. Cette fois, elle étaitsi pâle qu’il eut tout à fait peur et qu’il pensa à faire appelerle Kanak qui avait remplacé à l’infirmerie le chef du servicemédical mort au champ d’honneur. Mais elle rouvrit les yeux et luidit dans un souffle :
« Chéri-Bibi, j’espère que Dieu vame faire la grâce de m’appeler près de lui. Je prierai pour toilà-haut, mais avant de mourir il faut que tu me jures une chose,c’est que vous respecterez la vie de ceux qui restent et que vousne toucherez pas à un cheveu des femmes et des enfants qui sont àbord.
– Ça, ma sœur, fit Chéri-Bibi, enlui donnant à boire presque de force quelques gouttes d’une potionqui la ranima, je peux te promettre qu’on les débarquera sansdommage sur la première côte que nous rencontrerons et quand nouspourrons le faire sans danger. Les femmes et les enfants sontenfermés chez eux. Je veillerai à ce qu’ils ne manquent de rien. Jeles fais garder, et il n’y a rien à craindre de cecôté. »
Mais il avait beau dire, sœurSainte-Marie paraissait inquiète.
« Les malheureuses !gémit-elle. Je crains tout pour elles avec de pareilsbrigands !
– Je te dis de te tranquilliser dece côté-là, répéta Chéri-Bibi d’un air entendu. Les brigands ont cequ’il leur faut.
– Comment cela ?… Tu me faispeur.
– Mais est-ce qu’il n’y avait pas,dans les cages, des brigandes ?
– Oh ! soupira en rougissantla sainte fille.
– Il n’y a pas de oh !… Lesuns et les autres étaient faits pour s’entendre. Et puis ne croispas que mes bandits n’ont pas de cœur. Il y en a même qui sontpoétiques. On s’envoyait des billets doux avant, et le malheurétait que tout ce monde-là était séparé. Eh bien, les voilà réunis.Ils sont satisfaits, ils ne demandent pas à faire de mal, et je lesai dans mes mains, doux comme des agneaux. Tiens, pour te citer unexemple : hier, au moment où l’on nettoyait le bateau de tousses cadavres, où l’on jetait les corps à la mer, il y en a deux, del’ancienne cage aux financiers, qui profitaient de ce que nousdisions un De profundis,pour se battre comme des faillischiens dans l’entrepont, à cause d’une relingue plus laide, ma foi,que les sept péchés capitaux. Je leur ai cassé la tête à tous lesdeux avec mon revolver.
« Ah ! mais, je veux de lamorale à mon bord ! Les hommes ont compris, et je te prie decroire qu’ils seront polis maintenant avec les dames. Ça, du reste,je l’ai promis au commandant, qui avait peur que l’on se conduisemal avec le beau sexe. Pardon, ma sœur, de te parler de ceschoses-là, mais c’est toi qui l’as voulu.
– Où est-il, lecommandant ?
– Il a tenu à rejoindre dans lescages son équipage et les surveillants militaires qui s’ytrouvaient déjà enfermés. Je leur ai promis la vie sauve à tous, enéchange du concours qu’ils ont dû nous prêter à seule fin de sortirconvenablement de la tempête.
– Et comment manœuvrez-vous,maintenant ?
– Par nos propres moyens, expliquaChéri-Bibi, et aussi avec ceux de l’ancien bord. Nous avons gardédeux timoniers et le chef mécanicien et tous les hommes nécessairesà la manœuvre, qui continuent à nous servir sous peine de mort etsous les indications techniques du Kanak, le médecin qui te soigneavec tant de dévouement et qui a fait un peu tous les métiers avantde se retrouver parmi nous. C’est un homme qui a été auBorda, puis qui a fait sa médecine, qui a été médecin demarine et qui a fait quelques fois le tour du monde. Undébrouillard qui nous est bien utile, ma foi.
– Utile à quoi ? Vous êtes descriminels et des fous ! Le jour n’est pas loin où vous serezfatalement poursuivis et châtiés ! Avez-vous réfléchi qu’unepareille aventure ne pouvait vous mener absolument àrien.
– Ma sœur, on nous croira morts,péris dans la tempête. Nous nous arrangerons pour ça ! Et puisaprès, nous courrons la fortune, comme tant d’autres sur laterre ! Mais auparavant, je te promets que tout ce qui restede l’ancien équipage sera déposé en lieu sûr. Au surplus, j’espèrebien que tu vas bientôt te rétablir. Et toi aussi, ma pauvreJacqueline, je te ferai sortir de cet enfer.
– Dont tu es le Satan,Chéri-Bibi ! Ah ! fasse le Seigneur que tu réfléchissesencore avant d’ajouter de nouveaux crimes aux anciens ! Tuparlais du désert, tout à l’heure ! Tu souhaitais de te faireermite ! Si tu le veux, Chéri-Bibi, je tesuivrai !
– Trop tard. Je n’abandonnerai pasmes camarades ! Après les avoir mis dans un pétrin pareil, ceserait de la lâcheté, foi de Chéri-Bibi !
– Tes camarades !
– Au fait, dit Chéri-Bibi, ce sontde fâcheux coquins ! Mais ça n’est pas moi qui me suis donnécette société-là… Ce sont les juges qui m’ont d’abord condamné àtort. C’est la société qui m’a encagé comme une bête. C’est laFatalité, à laquelle je sais bien qu’on ne résiste pas.
– Moi aussi, Chéri-Bibi, j’ai étémalheureuse. Moi aussi, j’ai été poursuivie par la Fatalité. Maisje me suis réfugiée dans le sein de Dieu et non dans lecrime.
– Toi, ce n’est pas la mêmechose ! expliqua, péremptoire, Chéri-Bibi. Toi, tu es unefille, et moi, je suis un garçon… Il y a des choses qu’un garçon nedoit pas admettre, s’il a du sang dans les veines. Un garçon, ça serebiffe… surtout un garçon boucher ! Vois-tu, Jacqueline, onavait été trop injuste avec moi. Ça devait faire du vilain. Mais,dis-moi un peu, qu’est-ce que tu racontais tout à l’heure ?…Tu me parlais d’un autre crime… »
Sœur Sainte-Marie-des-Anges leva encoreles yeux au ciel.
« Une goutte de sang, dit-elle, unepauvre goutte de sang qui n’a pas été versée par toi dans cet océanrouge sur lequel tu navigues.
– Parle toujours ! Ça n’arrivepas si souvent qu’on me dise : « Ce crime-là, c’est pastoi qui l’as commis. » De quel crime qu’il s’agitdonc ?
– De l’assassinat du marquis duTouchais, du beau-père de Cécily !…
– Cécily ! Oh ! parle-moid’elle !… Parle-moi de celle-là !… Puisque mes pauvresparents sont morts, le reste ne m’intéresse plus là-bas !…Mais elle ! elle !… Tiens ! tout à l’heure, quand tume rappelais nos promenades sur la falaise, je pensais à elle… Jela voyais encore venir quelquefois avec sa mère, au milieu desblés. Elle se faisait des couronnes d’épis et decoquelicots !… Et puis après, quand je lui apportais laviande, elle pesait les morceaux, elle voulait toujours des os deveau pour le jus… Et elle demandait tout ça d’une voix si douce…Elle nous aimait bien !… Est-ce qu’elle croit toujours quej’ai fait exprès d’assassiner son père, elle ?
– Oui, Chéri-Bibi, elle le croittoujours.
– Oh ! ! ! Et lepère de son mari aussi, elle croit toujours que je l’aiassassiné ?
– Oui, Chéri-Bibi,toujours ! »
Le monstre innocent se serra les poingset se fit craquer les os.
« Oh ! c’est cela, vois-tu,qu’est plus terrible que tout ! que tout !… Car, Cécily,je puis bien te le dire et tu l’as peut-être deviné, ma sœur…Cécily, je l’aimais ! Je l’aimais d’amour !… Ah !bien sûr ! C’était de si loin que ça ne pouvait pas lui fairede mal !… Eh bien, que la destinée m’ait fait une mauvaiseréputation auprès d’elle, je ne le pardonnerai jamais à ton bonDieu ! tu entends, Jacqueline !… Tu lui diras ça de mapart, à ton bon Dieu !…
– Dieu sait que tu es innocent ducrime du marquis du Touchais.
– Dieu, c’est pas assez !…Dieu et « pis » qui encore ? Parle,Jacqueline !…
– Et puis moi…
– Ah ! et « pis »qui encore ?
– Et puis une personne que tuconnais bien, Chéri-Bibi.
– Comment qu’elle s’appelle ?Ah ! il faut me le dire !… Il faut tout me dire !…Tu penses bien que ça n’est pas des enfantillages… Je ne te demandepas ça en l’air comme une date de l’histoire de France !… Jeveux que tu me le dises ! Pour réclamer justice… tu voudraisrire ? Est-ce qu’il y a une justice pour Chéri-Bibi ?…Non ! Pour me faire justice ! Car la personne qui sait çaque je suis innocent sait certainement aussi qui est le coupable…Elle connaît l’homme au chapeau gris… Elle pourrait peut-être medire son nom. Ah ! prie ton Dieu, prie ton bon Dieu, sœurMarie-des-Anges, car si c’est vrai que je puisse mettre la main surcelui-là !… Après je ne demande plus rien, et j’entre à laTrappe !
– Chéri-Bibi, je ne t’ai pas dit çapour que tu te venges ! Du reste, je ne pourrais servir tavengeance, car j’ignore qui est le coupable.
– Oui, mais il y en a d’autres quile connaissent… Allons, ma petite sœur, ma petite Jacqueline,allons !… raconte-moi comment que ça s’est passé… raconte-moice que je dois savoir !… Tu dis que tu vas mourir, je te disque ça n’est pas vrai, mais si tu le crois, tu ne voudrais tout demême pas emporter un pareil secret dans la tombe ! Jet’écoute.
– Chéri-Bibi, ça n’est pas moi quidois parler, c’est une autre !… Une autre qui dira tout à sonheure.
– Mais si elle meurt, celle-là,alors qu’est-ce qui arrivera ?
– Elle s’est arrangée pour que toutse sache quand l’heure sonnera !
– Quand l’heure sonnera ! Mevoilà bien avancé, moi ! Enfin, voyons s’il n’y aurait pasmoyen d’avancer un peu c’t’ heure-là. Dis-moi ce que tusais. »
Il lui parlait, pour mieux la prendre,avec l’accent gamin et un peu chantant et avec les tournures dephrases frustes qu’on avait là-bas, au pays, dans les environs duPollet.
Sœur Sainte-Marie-des-Anges se passa lamain sur le front, puis elle parut un instant se recueillir, etelle dit :
« Oui, il faut que tu saches aumoins qui est-ce qui possède le secret. Écoute donc,Chéri-Bibi : c’était quelques jours avant la Noël. Je faisaisdans le pays une tournée de charité pour les petits enfants pauvresde la crèche. J’étais allée frapper à la porte de la marquise duTouchais.
– Cécily ?
– Oui, Cécily. Elle continuaittoujours à être bonne avec moi, souvent me confiait ses peines etne manquait jamais une occasion de soulager une misère que je luisignalais, quand elle le pouvait.
– Comment ! quand ellepouvait ? Elle ne le pouvait donc pas toujours ? Je lescroyais riches à millions, ces gens-là !
– Ils le sont de plus en plus,Chéri-Bibi. Le vieux père Bourrelier…
– Celui que j’ai assassiné »,ricana sinistrement Chéri-Bibi.
Sœur Sainte-Marie-des-Anges fit cellequi n’avait pas entendu et reprit :
« Le vieux père Bourrelier avaitbien placé son argent. On a appris, après sa mort, qu’il avaitacheté presque pour rien de grands terrains à Rouen, dans le vieuxquartier Saint-Julien, et une quantité incroyable de vieillesmasures qui, alors, ne rapportaient pas grand-chose, et depuis, lamunicipalité a transformé tout ce quartier-là, qui est devenu l’undes plus beaux de Rouen. Tout ça était aux Bourrelier, tout ça estmaintenant aux Touchais. On dit qu’ils ont gagné plus de vingtmillions rien que dans cette affaire-là !
– Vingt millions ! soupiraChéri-Bibi, en levant les yeux au ciel comme s’il apercevait le bonDieu.
– Oh ! ils sont riches,maintenant, les Touchais. La mère Bourrelier est morte ; c’estencore quelque chose qui est tombé dans leur caisse.
– Pas tout ! fit Chéri-Bibi.Cécily Bourrelier avait un frère.
– Robert !… Elle l’a toujours,mais je ne crois pas que c’est pour longtemps ; le mari deCécily, Maxime du Touchais, y veille.
– Comment cela ?
– Oh ! c’est biensimple ! Les deux jeunes gens ne se quittaient guère avant queMaxime fût marié. Et maintenant ça continue. Ils font la fêteensemble, tu comprends ?… L’autre le tue peu à peu avecl’alcool… et avec autre chose… Il s’arrange pour que son beau-frèrene manque jamais de vilaines femmes qui sont dans son jeu à lui…Tous les ans, c’est un grand scandale, à Dieppe… Ils font des fêtesdont on parle dans tout le département… surtout l’été, pendant lasaison, au moment des courses. Robert Bourrelier n’est plus quel’ombre de lui-même. Quand il mourra, sa fortune ira, comme lereste, au marquis.
– Tu parles toujours de la caissedu marquis du Touchais, fit remarquer Chéri-Bibi, qui prêtait auxpropos de sa sœur une attention passionnée, mais c’est aussi unpeu, j’imagine, le bien de Cécily… et avec une fortune qui dépassepeut-être trente millions, on peut faire tout de même quelque chosepour les pauvres et acheter des arbres de Noël pour lescrèches ! ajouta-t-il, péremptoire.
– Justement, mon frère, c’est cequi vous trompe.
– Oh ! tu peux me tutoyer, tusais…
– Chéri-Bibi !… Oui, eh bien…voilà ce que je ne t’ai pas encore dit : M. du Touchaistient serrés les cordons de la bourse, dans la maison de sa femme.Elle ne dispose de rien. C’est lui qui a tout. Il faut souventqu’elle le supplie comme une pauvresse pour avoir del’argent !
– C’est trop fort ! Ellen’aurait pourtant qu’un mot à dire ! Tout luiappartient !
– Sans doute, mais elle est obligéede passer par toutes les volontés de l’autre, à cause de son fils,le petit Bernard, que son père menace toujours d’envoyer dans despensions de Paris pour l’élever à sa manière. Tu penses que laseule consolation de la malheureuse femme est ce fils qu’elleadore, qu’elle élève elle-même, qu’elle éduque elle-même. Ellepréférerait mourir plutôt que de s’en séparer, et l’idée qu’on peutle lui enlever pour le mettre dans un lointain collège lui faittout céder. Du reste, elle ne résiste jamais aux tyranniquesvolontés de son mari et tout lui est indifférent, en dehors deBernard. Elle sait qu’une partie de la fortune, quoique le pèrefasse, reviendra toujours à l’enfant. Alors M. du Touchaispeut bien faire ce qu’il veut. Du reste, il ne se gêne pas, je tel’ai dit. Il y a bien d’autres choses que je pourrais te racontersur ce chapitre, des choses d’une cruauté inouïe pour cette pauvreCécily, mais il ne m’appartient pas d’entrer dans toutes ceshorreurs…
– Ah ! non ! ah !non ! je t’en prie, Jacqueline, ma petite Jacqueline, dis-moitout… tout ce qui peut me faire haïr, détester davantage ce monstrequi m’a pris Cécily ! »
Ceci fut dit avec un tel accent tout àla fois de supplication, de rage, et ces paroles étaient siextraordinaires dans la bouche du bandit que la sœur s’arrêta,effrayée…
« Quand je dis « qui m’a prisCécily », soupira Chéri-Bibi, je me comprends, et je suis,bien sûr, tout seul à me comprendre, puisqu’elle n’était pas àmoi !… Mais enfin il lui a pris son bonheur !… Eh bien,c’est comme si on m’avait pris le mien, si j’en avais eu un !T’es renseignée, maintenant ? Continue donc, ma petiteJacqueline… Qu’est-ce qu’il lui faisait encore, lebandit ?
– Des choses comme celles que jeviens de te dire… et tu saisiras tout… La jeune marquise duTouchais vivait, au commencement du mariage, au château du Touchaisque tu as bien connu, sur la falaise. Elle était installée là avecla vieille marquise, la mère de Maxime. Quant à sa mère à elle, tuas dû savoir qu’elle était morte presque aussitôt aprèsl’assassinat du père Bourrelier.
– Oui, oui, passe là-dessus, fitChéri-Bibi.
– Tu te rappelles quelle demeure deprince était le château du Touchais, continua sœur Sainte Marie, etcomment Maxime se prélassait là-dedans ! Eh bien, un jour, ill’a fait quitter à sa femme, il l’a fait quitter à sa mère, et tune sais pas pourquoi ? Pour y installer, sous le nez des deuxmalheureuses… une… une femme… sa… parfaitement… tu asdeviné !… »
Chéri-Bibi, outré,sursauta :
« Ça, c’est affreux, sais-tu,Jacqueline ! J’ai fait bien des choses dans ma vie,exprima-t-il avec une noble conviction, mais je n’aurais jamaisvoulu faire de peine à ma mère et donner de la honte, à mafemme !… Et où sont-elles allées habiter, les deuxpauvres ?…
– Elles n’ont pas voulu quitter lepays où elles étaient nées toutes les deux. Cécily est retournée àla villa Bourrelier et la marquise douairière a loué près de là unpetit cottage…
– J’ vois ça d’ici, c’qu’on adû clabauder dans le pays !…
– Tu ne peux pas t’imaginer ce quele marquis en a fait voir à Cécily ! Il n’y avait pas de jouroù l’autre femme n’arrivât à lui causer quelque avanie… Tucomprends, le Puys, ce n’est pas grand… on est quasi les uns surles autres… La vilaine femme n’avait qu’à se retourner pour écraserla marquise de son luxe, pour l’éclabousser de ses équipages… deses autos… Enfin, comment on dit chez nous, il n’y en avait quepour elle… Dans tout le pays, à la ronde, bien qu’elle ne soit pasde chez nous, on appelle cette femme-là la « BelleDieppoise ». C’est un nom que les Parisiens qui viennent l’étélui ont donné, parce que c’est ainsi qu’avait été baptisé le yachtdu marquis du Touchais : la BelleDieppoise.
– Mais, sonvrai nom, à cette femme-là ?… C’était sans doute une pasgrand-chose, gémit Chéri-Bibi en faisant la lippe, une femme qu’atraîné à Paris, quelque fille de théâtre !
– Non ! non ! C’est unefemme du monde, du vrai monde de Paris, une Polonaise, et qui a unnom, un vrai nom, et qui vit là l’été, dans le château avec sonmari, le baron de Proskof, il s’appelle.
– Eh bien, et le mari, lui,qu’est-ce qu’il dit ?
– Il ne dit rien et on prétendqu’il n’a rien à dire. À ce qu’il paraît que le marquis du Touchaislui a acheté sa femme, qui est, du reste, très belle, unmillion !
– Eh bien, c’est du mondepropre », déclara Chéri-Bibi, avec dégoût.
Et il cracha par terre en s’excusant,mais c’était plus fort que lui. Et il avait des larmes aux yeux àcause de Cécily.
« Ah ! je la vois d’ici, lamalheureuse… ce qu’elle doit souffrir avec tous ces oiseaux-là…elle, si délicate, si sensitive… C’est à faire pitié… T’as beaudire, il n’y en a que pour la crapule ! Ton bon Dieu n’est pasjuste… Laisser une petite femme honnête écrasée par des créaturespareilles ! Ah ! si j’étais le Bon Dieu, quel coup detonnerre !… Alors tu disais donc que c’te pauvreCécily…
– Eh bien, oui… tout ça m’aentraînée bien loin, mais tu comprends maintenant que Cécily nefait pas ce qu’elle veut et combien elle est malheureuse… À Dieppe,tout le monde la plaint… elle est si bonne… Donc, je te disaisqu’un soir avant Noël, je frappe à sa porte. C’était l’hiverdernier ; j’étais donc allée à leur maison de la ville, maislà on m’apprend qu’elle s’était « rendue » avec son filset la vieille marquise et la vieille Reine, la dame de compagnie dela marquise douairière, à Puys, dans la villa Bourrelier, pour ypasser tranquillement les fêtes. Il fallait que je la voie tout desuite, il me manquait de quoi acheter un arbre pour mes petits.Malgré la neige et le mauvais temps, je n’hésite pas à grimper lacôte et me voilà sonnant à la porte de la villa Bourrelier. Jamaisje ne vais là, où nous avons vécu si heureux avec nos bons parents,mon pauvre Chéri-Bibi, sans qu’une émotion que tu comprendsbien…
– Tu penses !…
– Je sonnais… je sonnais… Ondemande au loin qui est là, car, bien entendu, la maison duconcierge était vide, et j’entends une voix que je ne connaissaispas… Je réponds que c’est moi : sœur Sainte-Marie-des-Anges.Une lanterne, une ombre, on ouvre la porte. Qui est-ce quim’ouvre ? C’est la vieille Reine, à laquelle, moi, je n’aijamais eu l’occasion de parler, car, cette vieille-là, elle étaitbonne avec sa maîtresse, mais rébarbative comme tout avec lesautres… Elle ne s’attardait jamais chez personne. Derrière lamarquise douairière, elle passait comme un mystère. Ce soir-là,elle me reçut bien gentiment, du reste, mais il me sembla, quandelle me prit la main pour me guider dans le jardin, que ses doigtstremblaient. Je la remerciai, lui disant que je connaissaisparfaitement la maison, que je l’avais habitée quand j’étaispetite… Là-dessus, elle toussa drôlement et tout de suite parlad’autre chose. J’avais déjà comme une vague intuition qu’il venaitde se passer là une petite affaire pas naturelle du tout. En fin decompte, c’était peut-être aussi sa manière d’être, à cette vieilledame, de trembler comme ça. Elle m’annonça au salon, où setrouvaient les deux marquises et l’enfant de Cécily.
– Quel âge a-t-il, demandaChéri-Bibi, en murmurant, l’enfant de Cécily ?
– Le petit Bernard doit avoirmaintenant dans les six ans, répondit la religieuse, à laquellen’échappait pas l’émotion qui s’emparait de son bandit de frèrechaque fois qu’elle prononçait le nom de Cécily. Ce petit m’aimebeaucoup car, chaque fois que je l’ai pu, je l’ai un peu gâté, Dieume pardonne !
– Il ressemble à sa mère, aumoins ? questionna, farouche, Chéri-Bibi.
– Non, il ne ressemble pas à samère, il est plutôt brun et sa mère est blonde.
– Ah ! malheur ! ilressemble à son père ! gronda Chéri-Bibi fermant lespoings.
– Eh bien, non, il ne ressemble pasà son père non plus et il n’a ni ses manières lourdes et brutales,ni rien qui le rappelle de près ou de loin ! »
Chéri-Bibi soupiraencore :
« Allons, tant mieux ! çaaurait été dommage ! C’est sa couleur de cheveux qui te faitdire qu’il ne ressemble pas à sa mère, mais la ressemblance viendraplus tard, tu verras… du moins je le lui souhaite au pauvre petit…Après ? Je t’écoute !
– Eh bien, la vieille Reine s’étaitassise avec nous, au salon, mais tout en faisant de la tapisserie,ne disait pas un mot. Cependant, je sentais bien qu’elle meregardait tout le temps. Qu’est-ce qu’elle avait à me regardercomme ça ? Nous avions parlé de mes pauvres, de la Noël, de lafête que l’on préparait à l’hôpital et, naturellement, ces damesm’avaient promis leur concours et déjà m’avaient glissé un peud’argent. Je voulais prendre congé, mais elles ne consentirentpoint à me laisser partir à cause du mauvais temps et de la neigequi s’était mise à tomber à gros flocons. Le vent aussi s’étaitlevé. Tu vois cette bataille sur la falaise. Je compris qu’ilfallait être raisonnable et je restai à dîner avec ces dames,espérant qu’après le dîner je pourrais redescendre à Dieppe. Maisil n’en fut rien. C’était une véritable tempête. En cette saison,il n’y avait pas une voiture à la villa. Elles me gardèrent pour lanuit, après avoir envoyé leur domestique, Jacquart, que tu asconnu, prévenir à l’hôpital qu’il ne fallait pas m’attendre. Aprèsdîner, on retourna au salon et la marquise douairière, voulant mefaire plaisir, évoqua le temps où toute petite, j’habitais la villaavec nos parents. On parlait de moi, mais on évitait de parler detoi.
– Bien entendu ! acquiesçaChéri-Bibi, le front sombre… Va toujours !
– Cependant, un moment, ladouairière se laissa aller au souvenir d’une partie de pêche, surla plage, où, tout gamin, tu avais sauvé un enfant de baigneur quise noyait, tu te rappelles ?
– Non ! j’ai oublié mes bonnesactions… ça me gênerait, grogna Chéri-Bibi, de plus en plussombre.
– … La douairière se laissaaller à prononcer ton nom… alors personne ne parla plus… nousrestâmes là… toutes les quatre, sans plus dire un mot…
– Oui, oui, j’avais produit monpetit effet… Entre nous, elle est gaffeuse, la douairière…Après ?
– Moi, j’étouffais… et je n’avaisrien à dire… et je ne pouvais rien dire, les deuxautres…
– Oui, les deux autres pensaient,l’une que j’avais assassiné son mari, l’autre son père… charmantesoirée… et toi, Jacqueline, de ton côté, tu avais le droit depenser que le père de Cécily était le dernier des misérables…Difficile à soutenir la conversation dans ces conditions-là… etpuis vous vous sentiez toutes les trois victimes de ces monstresd’hommes !… Va !…
– J’étouffais, et je me mis àpleurer… mais sans pouvoir me retenir, comme une folle… à grossanglots… Alors elles se levèrent ; les deux marquises, quipleuraient aussi, m’embrassèrent tendrement, et le petit Bernard,qui ne comprenait rien à ce qui se passait, vint m’embrasser luiaussi.
– Qu’est-ce que faisait la vieilleReine pendant ce temps-là ? demanda rudementChéri-Bibi.
– Elle, elle ne m’embrassa pas,mais elle vint me serrer la main d’une façon bien étrange. Elletremblait plus que jamais. Elle paraissait grelotter et elle étaitpâle ! pâle !… et elle me regardait avec des yeuxextraordinaires… Et ses lèvres étaient si blanches quand elle medit : « Pauvre sœur Sainte-Marie ! pauvre petiteJacqueline ! » Ça, n’est-ce pas, c’était encore plusbizarre que tout… nous ne nous connaissions pas. Du moins, nous nenous étions jamais fréquentées, même au bon temps. Alors, pourquoime disait-elle : « Pauvre petite Jacqueline » ?Qu’est-ce que cela signifiait ? Et son air était presquehagard. Du reste, elle voulut s’en aller tout de suite, prétextantqu’elle avait froid et qu’elle ne se sentait pas à son aise. Cécilylui dit :
« – Voulez-vous que je vousfasse monter quelque chose ? Voulez-vous que je vousaccompagne ?
« – Non, non, fit-elleprécipitamment, je n’ai besoin de rien ! je vais me reposer.Bonne nuit, mesdames !
« Et elle partit en fermantvivement la porte. On eût dit qu’elle fuyait.
« – Voilà que ses idées noiresla reprennent, dit la marquise douairière. Avant, elle n’était pascomme ça, si bizarre par moments et si muette tout à coup qu’on neparvient pas à lui tirer deux paroles en vingt-quatre heures !Elle qui était autrefois si gaie et qui aimait tant à me fairerire ! C’est comme une maladie nerveuse qu’elle a maintenant,qui la quitte et qui la reprend sans qu’on en puisse prévoir lacause.
« – Moi aussi, dit Cécily,j’ai souvent remarqué que Reine n’était pas naturelle. Mais depuisquand cela la tient-il ?
« – Oh depuis des années,répondit la marquise d’une façon évasive.
« Elles se turent encore devantmoi. Évidemment ma présence les empêchait d’en dire davantage. Ensomme, les étranges attitudes de Reine devaient remonter à l’époqueoù le malheur avait passé dans le pays.
– Dis donc l’époque de mescrimes ! fit Chéri-Bibi, ce sera plus simple.Ensuite ?…
– Ensuite, on se sépara et on medonna une chambre à côté de Reine. Je l’entendis remuer toute lanuit. Elle allait, venait, parfois se parlait toute seule, maissans que je puisse distinguer ce qu’elle disait… De gros soupirsaussi parvenaient jusqu’à moi. J’étais intriguée à un point que tupeux facilement imaginer… Cependant, abattue par la fatigue, jem’endormis vers les deux heures du matin, et tout à coup je meréveillai : ma porte était poussée avec précaution. Jem’écriai :
« – Qui estlà ?
« – Chut ! ne faites pasde bruit, c’est moi ! dit Reine.
« Et je la vis apparaître dans sarobe de nuit, plus blanche qu’un spectre.
« Après avoir refermé la porte,elle marcha vers moi comme une ombre, s’agenouilla au pied de monlit, me prit encore la main comme elle l’avait fait dans le jardinet dans le salon, avec ce tremblement particulier qui m’avaitinquiétée tout de suite, et me répéta :
« – Pauvre petiteJacqueline !
« Et cette fois, elleajouta :
« – PauvreChéri-Bibi !
– Hein ? Elle a dit ça ?…Elle a dit ça, vraiment ? Pauvre Chéri-Bibi ?…
– Elle l’a dit, elle l’a dit… commedans un rêve.
– Enfin, elle l’a dit… Donc elleavait des raisons pour le dire ! haleta le bandit… Reine doittout savoir, c’est sûr ; va vite… »
Et Chéri-Bibi glissa à nouveau unecuillerée de la potion entre les lèvres de sa sœur, pour lui donnerdes forces. La cuiller tremblait dans sa main.
« Oui, elle sait tout. Elle m’aavoué cela, elle m’a dit :
« – Pauvre Jacqueline, votrefrère était innocent ! Ce n’est pas lui qui a tué lemarquis !… C’était un autre !… c’était un autre !…C’était un autre !…
« Et là-dessus, comme elle répétaitsur un ton toujours plus fort et comme diabolique : C’était unautre !… ses yeux s’agrandirent comme si elle avait vu cetautre-là… et elle eut aussitôt une terrible attaque denerfs !… Ces dames accoururent. Nous avons cru qu’elle allait« passer ». Mais alors elle ne disait plus rien etserrait les dents avec une force sauvage comme pour empêcher lesmots de s’échapper.
– C’est bien malheureux qu’elle aiteu cette attaque-là, soupira Chéri-Bibi.
– Oh ! sûrement, car j’aitoujours pensé que cette nuit-là elle était venue pour tout medire, du moins tout ce qu’elle savait… Tandis que le lendemain,quand elle a été revenue à elle, ça a été fini ! Elle a eul’air même de ne pas me comprendre quand j’ai voulu renouer laconversation. Mais je ne la tenais pas quitte, comme tu penses. Etplus d’une fois j’ai essayé de la joindre. Alors, une fois que jel’avais rencontrée dans l’église et que je la sommais devant Dieude s’expliquer, elle m’a dit « d’être patiente, que l’heuresonnerait, mais que cette heure-là appartenait à Dieu et qu’elle nepouvait rien faire pour la hâter, et qu’il eût été criminel, aussibien pour moi que pour elle, de souhaiter même que cette heure-làvînt tout de suite. » Après quoi elle m’adit :
« – Ne me parlez plus jamaisde ces choses, oubliez ce que je vous ai dit et d’affreusescatastrophes pourront encore être évitées !
– Oui, mais pendant ce temps-là,j’étais pourchassé comme une bête, et ramené aubagne !
– C’est ce que je lui ai dit ;alors elle m’a répondu que tu serais le premier, peut-être, àvouloir qu’elle ne dise rien.
– Ça, c’est trop fort !s’exclama Chéri-Bibi. Qu’est-ce que tout cela peut biensignifier ? Elle ne sait plus ce qu’elle dit, la Reine, poursûr !
– Ce fut la dernière conversationque j’eus avec elle. Nous étions sur le parvis ; tout à coupje la vis pâlir et trembler comme lors de la première nuit. Et ellesalua deux personnes qui venaient de passer et que je n’avais pastout d’abord aperçues. Elle me quitta hâtivement. Je ne l’ai plusrevue. Dans la rue, je rencontrai ces deux personnes quiavaient passé près de l’église : c’étaient Cécily et unami de la famille, M. Georges de Pont-Marie.
« – Reine est toujours un peufolle ? me demanda la jeune marquise du Touchais.
« Je lui répondis assezvaguement :
« – Oui, unpeu !
« Alors M. du Pont-Marieajouta :
« – Moi, elle m’a toujoursdonné l’impression d’une vieille toquée !
« Tu vois, Chéri-Bibi, je teraconte tout, tout ce qui peut t’intéresser… et tout ce que jesais ; je t’affirme devant Dieu qui nous écoute que je ne saisrien d’autre, pas un mot de plus !
– Qu’est-ce que ceM. de Pont-Marie et Cécily avaient à se promenerensemble ? Est-ce qu’ils sont bien ensemble ?
– Tu sais queM. de Pont-Marie est un ami du frère du marquis depuistrès longtemps… Il a connu Cécily toute petite. Il la faisaitsortir pour la distraire… Du reste, ce M. de Pont-Maries’est beaucoup amélioré depuis quelque temps. Il se range. Il afaussé un peu compagnie au marquis qui, dans le moment,accomplissait une grande croisière sur son yacht : LaBelle Dieppoise,sur les côtes de l’Amérique duSud. »
À ce moment, on frappa à la porte de lacabine, et la voix de Petit-Bon-Dieu se fitentendre :
« Mon commandant, la vigie signaledes naufragés par tribord avant ! »
Chéri-Bibi monta sur le pont dans lemoment que Boule-de-Gomme, promu au grade de timonier-chef,recevait les instructions du timonier de l’ancien bord, resté deforce au service du nouvel équipage, et criait au second timonierqui était à la roue :
« Barre à tribord toute !Avant partout ! »
Au même moment, le chef mécanicienjetait ses ordres à la chaufferie :
« En douceur, mollissez d’unquart ! »
Le pont était déjà envahi par lescurieux. Chéri-Bibi les écarta brutalement et fut en trois bondssur sa passerelle, hurlant :
« Qu’est-ce que vous voulez que çame fiche, des naufragés ? Vous trouvez qu’il n’y a pas encoreassez de monde dans les cages ? »
Il demanda une lunette et la dirigeavers un point blanc, une chaloupe que l’on distinguait maintenanttrès distinctement sur l’océan calme et bleu. Le temps étaitsuperbe, très beau certainement à cause du soleil ardent, quidevait cuire les malheureux réfugiés dans la frêle embarcation,là-bas, et qui peut-être mouraient de soif. La chaloupe était auplus à trois encablures – six cents mètres environ – sur l’avant duBayard,qui s’en rapprochait avec une assez granderapidité.
L’œil à la lunette, Chéri-Bibiregardait.
Soudain, il lui échappa unFatalitas ! qui étonna l’état-major qui l’entourait.Qu’est-ce que le commandant avait pu découvrir dans salunette ?
Chéri-Bibi maintenant ne regardait plus.Il s’était relevé tout pâle et murmurait des syllabesincompréhensibles.
Puis il replaça sa lunette dans lechamp, y recolla son œil, regarda encore longuement et, cette fois,se releva, tout rouge. À ne s’y point méprendre, Chéri-Bibi étaitdans un état de jubilation peu ordinaire.
« Fatalitas !reprit-il… mais elle est à labonne ! »
Elle, c’était évidemment la fatalité quicontinuait à jouer de ses tours à Chéri-Bibi, mais il paraissaitque, de ce coup-ci, il n’était point mécontent.
« Messieurs, dit-il, nous allonsporter secours à ces pauvres naufragés ! »
Il avait autour de lui son lieutenantGueule-de-Bois, son enseigne de vaisseau la Ficelle,Boule-de-Gomme, Petit-Bon-Dieu et les anciens« principaux » de sa cage. Il leur dit :
« Vous allez réunir vos hommes,tous les hommes et leur annoncer que notre bonne fortune nousenvoie des naufragés avec lesquels, je l’espère, il y aura à faire.Ceci me regarde. Mais telle est, pour le moment, la consigne :que chacun se rappelle son grade et sa nouvelle situation !Que personne ne commette de gaffe ! Il n’y a rien de changé àbord depuis le départ du Bayard de l’île de Ré, rien, saufune sérieuse révolte de forçats, lesquels ont été mis finalement àla raison et ont retrouvé leurs cages ! C’est moi plus quejamais le commandant Barrachon. Quant au commandant Barrachon,c’est Chéri-Bibi ! »
L’état-major éclata de rire.
« Riez tout votre soûl, fitChéri-Bibi, car tout à l’heure il va falloir être sérieux. C’estcompris ! Eh bien, qu’on se le dise ! Je fais pendre hautet court le premier qui ne marche pas droit.Allez ! »
Les autres ne se le firent pointrépéter. Ils descendirent rapidement de la passerelle. Et bientôtle clairon sonnait sur le pont. Quand tout l’équipage eut reçu lemot d’ordre, ce fut une joie indescriptible. Cet incident inattenduamusait les bandits au possible. Songez donc ! Il y avait desfemmes dans la chaloupe : on allait leur montrer comment onportait l’uniforme, et si on était un peu chic quand on le voulait,dans la « relingue ». Ils surent tout de suite un gréinfini à Chéri-Bibi de l’imagination de cette comédie, quipromettait d’être un passe-temps délicieux. L’influence que lenouveau commandant avait sur cette immonde pègre en futextraordinairement augmentée.
Au moins, voilà un chef qui savait rire,qui comprenait la vie. On ne s’embêtait pas aveclui !
Tout était réglé selon les désirs deChéri-Bibi. Le Bayard se rapprocha de plus en plus de lachaloupe, d’où partaient des cris de joie, des bravos, des salutsenthousiastes. Chacun pouvait voir maintenant qu’ils étaient dixlà-dedans, sept passagers et trois matelots. Ils avaient un bout detoile qu’ils tenaient au bout d’une rame pour servir designal.
Ce qui réjouissait surtout les bandits,c’est que, de ces passagers, trois étaient des femmes et qui, mafoi, paraissaient bien jolies.
« Ah ! les bellesfemmes ! » exprima Petit-Bon-Dieu, qui reçut, du reste,aussitôt, dans la partie basse de son individu, un solide coup depied de Gueule-de-Bois, pour lui apprendre à bien se tenir dans lemonde.
L’extraordinaire était que ces naufragésne paraissaient nullement affamés, ni fatigués outre mesure… Enfin,ils n’avaient point cet air égaré des pauvres gens qui viennentd’échapper à la mort.
Les femmes, par exemple, semblaientpleines d’entrain et fort bien portantes, vêtues le pluscorrectement du monde, la tête coquettement enveloppée de fichus,telles qu’elles se fussent présentées après une promenade élégantesur un lac.
Au milieu du groupe des naufragés setenait, debout, un homme grand et fort, large d’épaules, un de cespersonnages qui, selon l’expression consacrée, quand ils marchent,déplacent de l’atmosphère. La figure bien pleine, haute en couleur,et qui ne manquait pas cependant d’une certaine aristocratie àcause de la ligne du nez, dite bourbonienne, semblait appartenir àquelque gentleman-farmer, ami des sports. Au-dessus des yeux bleus,les sourcils châtains étaient touffus et ajoutaient un peu derudesse à une face qui, sans cela, eût pu passer, dans sa lourdeharmonie, pour débonnaire.
Chéri-Bibi, penché au-dessus de lapasserelle, ne quittait point des yeux le personnage. Et si toutcet équipage de brigands n’avait eu ses regards également tournéssur la barque, plus d’un aurait pu s’étonner de l’airsingulièrement féroce que prenait la physionomie de Chéri-Bibi aufur et à mesure que le Bayard se rapprochait desnaufragés. Ses mâchoires, qui s’avançaient comme pour mordre,laissaient siffler, entre les dents menaçantes, un nom :« Maxime du Touchais ! »
Chéri-Bibi se redressa, domptant uneagitation qui l’eût fait se ruer, dès la première rencontre, à lagorge de l’homme qui avait été, et qui était encore le bourreau dece qu’il aimait le plus au monde, de cet être idéal qui n’avaitcessé de rayonner dans ses sanglantes ténèbres, de Cécily !…refrénant une exaltation qui l’eût fait crier de bonheur devant lavengeance toute proche… Le mari de Cécily !…
« C’est le Dieu de ma sœur quim’envoie cet homme comme il l’eût envoyé au diable pour qu’il lechâtie ! »
Ah ! c’est qu’il le haïssait, cejoli monsieur, qui avait eu le droit d’approcher son ange, alorsque lui n’avait jamais osé le regarder de loin et ne lui avaitparlé, dans les jours heureux de sa jeunesse, que tête basse, entremblant…
Ah ! quand il pensait que l’autreavait eu cette femme-là dans ses bras et qu’il n’avait su que lafaire souffrir !
Chéri-Bibi ricana comme ricanent lesdémons au fond de l’enfer de Dante… et il descendit vers les hôtesqui lui arrivaient si à point.
Il était tout entier maintenant à sonnouveau rôle de commandant. Il avait fait établir l’échelle à lacoupée, et là il attendait les naufragés qui descendaient déjà deleur barque, aidés par ses hommes. Le premier naufragé qui sautasur l’échelle de « coupée » arracha encore à Chéri-Bibiune exclamation sourde :
« RobertBourrelier ! »
Ah, çà ! mais c’était donc toute lafamille que la fatalité lui envoyait !
Et il se recula.
Cette fois, il paraissait moinssatisfait. Outre qu’il n’avait jamais eu à se plaindre du frère deCécily, il ne pouvait, par cela même que celui-ci était le frère decelle qu’il aimait, avoir de méchants desseins à son endroit ;mais surtout il redoutait une chose maintenant, c’était d’êtrereconnu !
Il n’avait point cette crainte du côtéde Maxime du Touchais qui, certainement, n’avait jamais jeté unregard sur l’humble garçon boucher du Pollet, mais RobertBourrelier – qui venait toujours aux vacances passerquelques semaines à la ville de Puys, chez ses parents –pouvait fort bien ne pas avoir perdu tout à fait le souvenir destraits du « petit du jardinier ».
Chéri-Bibi, pour se rassurer, pensa avecraison qu’il avait beaucoup changé depuis ce temps-là, et que lesextraordinaires péripéties de sa peu banale existence lui avaientfait un autre visage. Quand même, c’était une expérience àtenter.
Il devait encore compter avec lapublicité que les grands quotidiens avaient donnée, depuis sescrimes, à son inquiétante physionomie ; mais de ce côté, ilavait été servi par le peu de valeur de la reproduction et lamauvaise qualité des photographies qui avaient servi à faireconnaître son image au monde épouvanté. Les journaux avaientsurtout montré quelqu’un de très laid, quelque chose comme unesynthèse de la laideur, et ils avaient grossièrement accentué, pourles besoins du tirage, les stigmates de la férocité. C’était lui etce n’était pas lui. Il y avait des moments où c’était peut-êtrelui, des moments de crise et d’action violente, mais pas desmoments de bonheur comme celui-là où, en qualité de capitaine devaisseau, il s’apprêtait à donner l’hospitalité au personnage qu’ildétestait le plus au monde après l’homme au chapeaugris !
Mais le sort en était jeté. Déjà RobertBourrelier apparaissait à la coupée.
Chéri-Bibi joua son jeu avec une audaceparfaite.
« Mesdames et messieurs,prononça-t-il avec une emphase un peu comique, soyez les bienvenusà mon bord ! »
Et il tendit la main au frère de Cécily,qui la lui serra avec une émotion reconnaissante.
Robert paraissait le plus fatigué de labande. La santé de ce grand garçon efflanqué devait être précaireet la mauvaise vie qu’il menait depuis son adolescence semblaitl’avoir déjà marqué pour un prompt trépas.
« Allons, pensa Chéri-Bibi, lemarquis n’aura point longtemps à attendrel’héritage ! »
Et il fut satisfait de l’expérience.Robert n’avait point seulement « tiqué ». Et puis, envérité, comment eût-il pu, une seconde, s’imaginer retrouver lestraits du terrible Chéri-Bibi sous l’uniforme de cet accueillantcommandant de notre belle marine nationale ?
Les dames suivirent, puis Maxime duTouchais, puis les autres.
Ce fut le marquis qui, ne laissant pointau commandant le temps de prononcer encore quelque phrase mémorablede bienvenue, et coupant court aux offres de secours dont lesnaufragés ne semblaient point avoir un besoin urgent, mitl’état-major du Bayard au courant de leur tristesituation.
C’étaient des victimes de la dernièretempête, qui avait failli être si fatale au Bayard. Lemarquis et ses invités revenaient de Buenos Aires en France, surla Belle Dieppoise, quand vers les deux heures du matin,par un temps épouvantable, le navire, qui ne gouvernait quedifficilement, était entré en collision avec un bâtiment auquel ilavait dû faire de sérieuses avaries. La tempête, qui ne faisaitqu’augmenter de violence, avait séparé aussi rapidement les deuxsteamers qu’elle les avait brutalement rapprochés, et dans lesténèbres ils n’avaient pas tardé l’un et l’autre à se perdre devue.
La situation de la BelleDieppoise était alors des plus critiques : une largedéchirure à son avant avait déterminé une voie d’eau avec laquelleil paraissait impossible de lutter. La proue du navire piquait déjàvers les flots et s’enfonçait de minute en minute. Maxime avaitordonné de mettre les embarcations à la mer. Elles étaientheureusement assez nombreuses pour contenir tout l’équipage duyacht et ses quelques passagers, qui s’y ruèrent, malgré l’étatdéchaîné de l’océan.
Mais la mort semblait aussi bien assuréeet aussi prochaine sur ces frêles chaloupes que sur le navirelui-même. Le marquis, s’en rendant parfaitement compte, avaitrefusé au dernier moment de quitter son bord, disant que, mourirpour mourir, il préférait expirer confortablement dans une cabinede la Belle Dieppoise. Aussitôt plusieurs de ses amis,hommes et femmes, les femmes surtout, s’étaient trouvés de sonavis, remarquant du reste que le navire, depuis quelques instants,semblait s’être arrêté dans sa descente au gouffre. Peut-être lescloisons étanches allaient-elles résister !… Et ils restèrentlà pendant que les petites barques disparaissaient dans l’affreusenuit.
Et c’était vrai que les cloisonsétanches devaient résister. Elles avaient résisté pendant troisjours, donnant le temps à la tourmente de se calmer, à la merdémontée de devenir ce lac d’azur, au ciel de se nettoyer de tousses nuages, aux passagers restés à bord de tout préparer dans lesdeux canots pour le moment où ils se verraient dans la nécessité dequitter la Belle Dieppoise, événement qui s’était effectuéil y avait deux heures à peine, dans le calme le plus parfait etsans l’ombre d’une inquiétude, car le marquis savait qu’il setrouvait sur la route très fréquentée des grands steamers qui serendent soit aux Antilles, soit dans l’Amérique du Sud.
La Belle Dieppoiseavait disparu dans les flots, semant la mer d’épaves que l’onne tarderait pas à rencontrer. Pas de nouvelles des autresembarcations dont le sort devait être déjà fixé, soit qu’elleseussent péri, soit qu’elles eussent été recueillies comme venait del’être la chaloupe de Maxime du Touchais et de ses compagnons. Etvoilà !
Là-dessus, le marquis fit lesprésentations.
D’abord les dames : une grandeblonde très jolie, mais un peu tambour-major, Mlle Nadège deValrieu, dont le commandant et ces messieurs de l’état-majordevaient certainement avoir entendu parler, car son passédramatique, tout jeune encore il est vrai, lui avait déjà valu dela gloire dans les deux mondes. Puis venait une brune, qui netenait pas en place, et qui déjà riait à tout l’équipage, MlleCarmen de Fontainebleau, la fameuse danseuse d’art, qui avait tantde succès dans les « valses d’amour ». La troisième, trèschic, très distinguée, avec cependant un peu trop de hauteur dansla façon de regarder choses et gens autour d’elle, du haut de sonface-à-main ; c’était Mme d’Artigues, femme de lettres.Elle était accompagnée de son mari, bien connu dans la presse sousle pseudonyme de Charles des Premières, brillant journalistethéâtral et mondain. M. Robert Bourrelier. Enfin le baronProskof, grand seigneur polonais, « qui avait eu la plus bellefemme de Paris », et qui maintenant ne l’avait plus parce quela chère baronne s’était entêtée à monter dans une de ces petitesembarcations, trop fragiles pour résister à l’océan encourroux.
« Le baron est bien triste, et moiaussi », termina Maxime du Touchais.
Cette désinvolture, en parlant d’unemalheureuse qui était certainement morte à cette heure et que lemarquis avait beaucoup distinguée de son vivant, s’il fallait encroire la chronique dieppoise, répugna à Chéri-Bibi, qui avaittoujours eu le sentiment de la famille.
Chéri-Bibi ne s’attarda point, lui, auxprésentations. D’un bloc, il montra son état-major et son équipageet déclara d’une voix de rogomme que le Bayard tout entierse réjouissait de donner asile à des hôtes aussi gracieux. Il nedonna point d’autres détails pour le moment.
Du Touchais et Bourrelier croyaient àpremière vue qu’ils avaient été recueillis par un transportmilitaire, dont le commandant était un brave homme un peu fruste.De fait, c’était un spectacle que Chéri-Bibi s’essayant auxpolitesses. Le mot « gracieux » dans sa bouche juraitétrangement avec la grimace de son effroyable bouche qui adressaitsur commande une risette étonnante à ces dames.
Chéri-Bibi avait une façon si ruded’être aimable ou de vouloir le paraître que les belles naufragéesne purent s’empêcher de sourire, ce que vit Chéri-Bibi et ce qui lefroissa au plus profond de lui-même, car il avait toujours eubeaucoup d’amour-propre comme on dit.
Le marquis, le voyant rougir et faireune drôle de frimousse, comprit qu’il avait affaire au genre« loup de mer susceptible ». Il résolut de le mettre toutde suite à son aise et lui détacha une tape amicale surl’épaule.
« Commandant, lui dit-il, avec unegrande affectation de cordialité, c’est maintenant entre nous à lavie à la mort ! Vous avez été notre planche de salut. Lemarquis du Touchais ne l’oubliera pas ! »
Et il lui secoua la mainvigoureusement.
L’autre se laissa faire en roulant degros petits yeux qui ne promettaient rien de bon et en murmurant ena parte :
« Oui, mon vieux, à la vie à lamort, tu l’as dit, bouffi ! »
Il voulut tout de suite conduire cesdames aux plus belles cabines dont il ordonna de déménager en cinqsec les occupants. Et, surmontant ses sentiments d’antipathie et dehaine, il fut particulièrement aimable pour Robert Bourrelier etMaxime du Touchais.
Ces dames, en traversant le pont,avaient été particulièrement étonnées d’apercevoir sur ce bâtimenttant de matelots et de soldats éclopés et, sous les képis et lesbérets, d’aussi rudes et décidés visages et qui les regardaientpasser avec des yeux d’aussi ardente braise.
« Vous revenez donc de la bataille,commandant ? demanda la belle Mme d’Artigues àChéri-Bibi.
– Vous ne sauriez mieux parler,belle dame, répondit Chéri-Bibi. De la bataille, en effet, nousrevenons ! Nous avons eu une révolte à bord !
– Une révolte à bord !s’écrièrent-elles toutes les trois en chœur… Oh !racontez-nous ça ! Mais c’est épouvantable !
– Une révolte à bord d’un transportmilitaire ! fit le marquis. Est-ce possible ?… Il n’y adonc plus de discipline dans notre marine ? Décidément, touts’en va !… J’espère, commandant, que vous n’avez pas eu tropde mal à venir à bout des mutins ?
– Heu ! heu ! Il a falluen fusiller pas mal et en pendre quelques-uns ! répliqua d’unefaçon assez vague le commandant.
– Mais c’est très amusant ce quevous nous racontez là, s’écria la charmante Carmen deFontainebleau. Un naufrage ! une révolte à bord !… Qued’aventures !
– Eh bien, ça n’est pas les sujetsde conversation qui nous manqueront en rentrant en France »,fit remarquer Mlle Nadège de Valrieu.
Toute la noblesse de France semblaits’être donné rendez-vous sur le Bayard.
« Nous n’y serons pas demain,madame, en France, crut devoir annoncer Chéri-Bibi.
– Et où allons-nous donc commeça ?
– Oui, à propos, firent-ils tous,où nous conduisez-vous, commandant ?
– À Cayenne, sieurs et dames !Pour vous servir !
– À Cayenne ? Vous êtes àdestination de Cayenne ?
– Mais zoui, marquis ! Avec untransport de condamnés, des faillis chiens de forçats qui nous ontdonné du fil à retordre, allez !…
– Des forçats ! Ah ! monDieu ! s’exclamèrent les dames de plus en plus intéressées. Etoù sont-ils ? Ils ne peuvent pas nous faire de mal aumoins ?
– Ayez pas peur, on les tientserrés, maintenant ! Ils ne sortent plus des cages ! Etle premier qui bouge, on lui brûle la g… ! Pardon, excuse,sauf votre respect !
– Bravo, commandant !… On esttrop bon avec ce gibier-là, fit Maxime du Touchais. Est-ce qu’ondevrait s’embarrasser de pareils misérables ? Je parie qu’il yen a la moitié, là-dedans, qui, sous un vrai gouvernement, auraientété guillotinés !
– La moitié au moins, concédaChéri-Bibi. Sans compter que nous avons ceChéri-Bibi !
– Comment !… Chéri-Bibi !Chéri-Bibi est ici ! C’est vrai, commandant, vous avezChéri-Bibi ? Ah ! quelle chance ! Montrez-nous-letout de suite ! »
Comme il tournait la tête dans le momentque des hommes apportaient les bagages des naufragés, il se sentitcomme brûlé par un regard et il aperçut la Comtesse qui venaitd’arriver. D’abord, il ne la reconnut pas dans cette femme fine,élégante, souple, qui se cambrait dans un joli et très correctcomplet de voyage, sortant de chez le bon faiseur : un cadeauà lui, Chéri-Bibi, qu’il lui avait fait le matin même pour laremercier de ses bons services au moment de son évasion et, plustard, au fort de la bataille.
Dans ses pérégrinations à travers lescales, Chéri-Bibi avait éventré, un jour, une énorme caissedestinée aux élégantes de Cayenne, aux « épouses » deMM. les administrateurs, et il était tombé sur un tas defalbalas, de robes, de dessous, de lingerie. Il avait donné tout çaà la Comtesse, d’un coup. « Comme ça, avait-il pensé, je suisquitte. Elle ne m’embêtera plus ! » Il se trompait. LaComtesse n’avait apprécié le cadeau de Chéri-Bibi que parce que cesfanfreluches allaient la faire plus belle aux yeux de Chéri-Bibilui-même.
Encore une qui l’aimait, qui était follede sa gloire, et qu’il avait dû chasser à coups de pied dans lesténèbres des soutes, pour qu’il lui fût loisible de dormir en paix,la nuit, comme un honnête homme !
Une attitude aussi puritaine n’étaitpoint faite pour étonner de la part de Chéri-Bibi qui, lui, avaitune haute moralité amoureuse et qui était doué, à cause d’unelaideur originelle, laquelle avait détourné de lui les regards desjeunes filles quand il était jeune homme, d’une extraordinaire,d’une farouche timidité : une timidité qui allait jusqu’aucrime ! Pauvre Chéri-Bibi !
Donc, la Comtesse aimait Chéri-Bibi,d’autant plus que celui-ci, comme nous l’avons précisé pourl’histoire, l’avait repoussée à coups de pied (si elle avaitinsisté, il l’aurait repoussée à coups de couteau). Or, depuis queles naufragés avaient été signalés, elle n’avait pas perdu de vueChéri-Bibi ; elle avait assisté à son émoi, à son inquiétude,et finalement à sa joie méchante intérieure.
Évidemment, Chéri-Bibi connaissait cesnaufragés-là. D’abord, elle avait cru qu’il s’agissait des femmeset elle montra les dents, comme pour les manger. Mais elle s’étaitbientôt aperçue que tout l’intérêt de l’aventure allait au marquisdu Touchais. Que pouvait-il y avoir entre ces deux hommes ?Elle se promit de le savoir avant qu’il fût longtemps.
« Mon cher commandant, fit laComtesse d’une voix singulièrement harmonieuse que ne luiconnaissait pas encore Chéri-Bibi, mon cher commandant, j’ai apprisque vous donniez ma cabine à ces dames. Permettez-moi de vous fairetous mes compliments. C’est la meilleure duBayard. »
Ces dames aussitôt se récrièrent.Était-il possible ? Jamais elles ne permettraient !Comment avait-on pu penser ?… Elles ne voulaient dérangerpersonne. Et patati, et patata !
« Mesdames, je vous présente laComtesse ! » dit Chéri-Bibi, gentleman.
Ces dames s’empressèrent de lui serrerla main. La Comtesse ! Il y avait une comtesse à bord !La comtesse de quoi ? Elles n’osèrent point le demander. Ellestrouvaient seulement la présentation un peu courte, et Maxime duTouchais et Robert Bourrelier, pour en sourire, se détournèrent deChéri-Bibi. Ah ! ces vieux loups de mer, ça ne s’attardaitpoint aux formules de politesse et ça se moquait un peu duprotocole ! Voilà la comtesse ! Bonjour, bonsoir !Ça vous suffit ? Et, ma foi, ça leur suffisait. Elleparaissait du reste très bien, cette comtesse. Chéri-Bibi crutdevoir cependant ajouter, après un moment de réflexion, qu’elleallait rejoindre son mari au Brésil.
« Et vous avez vu la révolte desforçats, madame la comtesse ? demanda Carmen deFontainebleau.
– Comme je vous vois,madame », répondit la Comtesse sur un ton des plus« comme il faut ».
Et c’est elle qui voulut procéder àl’aménagement de ses nouvelles compagnes. Elle se montra d’unegrâce, d’un charme et d’une obligeance qui les captivèrentsur-le-champ. Elle mit à leur disposition toute sa garde-robe. Cesdames, qui n’avaient pu emporter dans leur chaloupe que le strictnécessaire, ne lui cachèrent point leur satisfaction. Ellesadmirèrent combien la Comtesse était luxueusement montée entout.
Elles s’habillèrent pour le déjeuner,qui avait été retardé d’une heure sur leur prière, et ellespassèrent dans la salle à manger du commandant « parées detous leurs avantages ».
Pendant ce temps, ces messieurs avaientpu faire un tour sur le pont et ils en revenaient avec uneprovision de remarques et d’étonnements qui devaient entretenir laconversation. Ce fut un déjeuner de gala magnifique présidé parChéri-Bibi, auquel avait été convié l’état-major et auquel on avaitété obligé de trouver des places pour les principaux de cesmessieurs qui s’étaient distingués dans la dernièreaffaire…
Ils étaient venus supplier le commandantde leur accorder, pour cette fois, cet honneur. Ils n’avaient pointtous l’uniforme d’officiers, mais ceux qui, comme Petit-Bon-Dieu,n’avaient que celui de matelot ou de quartier-maître, avaient étémis à part à des petites tables, « pour les récompenser deleur bonne conduite », avait expliqué Chéri-Bibi. Ils étaientsatisfaits pourvu qu’ils pussent admirer ces dames et lesentendre.
Le commandant qui se rendaitparfaitement compte de l’état dangereux dans lequel se trouvait sonéquipage depuis qu’il avait reçu ces élégantes à son bord, avaitréussi à en calmer momentanément l’effervescence en faisant savoirà ses hommes que ces dames se rendraient à la fête qui se préparaitpour le soir, et que si l’on se conduisait bien, il leurpermettrait (à ces dames) de danser avec l’équipage. Il avait faitannoncer, par la même occasion, du reste, que si l’on se conduisaitmal, on aurait directement affaire à lui, Chéri-Bibi.
La Ficelle avait lui-même veillé à laconfection des plats et soigné particulièrement une morue àl’espagnole que Chéri-Bibi adorait. Boule-de-Gomme, qui avait unebelle écriture, avait rédigé à plusieurs exemplaires le menu. Toutce monde était de bonne humeur et avait grand appétit. Aussi fit-ond’abord grand honneur à un certain gîte à la noix quiembaumait.
Chéri-Bibi mangeait peu, veillant à ceque chacun eût sa ration et à ce que les vins coulassent enabondance. Et puis, il était un peu ému de son nouveau rôle de chefde maison qui reçoit et il n’eût pas voulu devant ses hommes, quile regardaient avec curiosité, commettre des « impairs ».Il avait à ses côtés Mme d’Artigues et Nadège de Valrieu, eten face de lui la Comtesse. Un peu plus loin, sur la gauche, ilavait fait placer Maxime du Touchais à côté de Mlle Carmen deFontainebleau, de telle sorte qu’il fût obligé de se pencher pourl’apercevoir, ceci à seule fin que ne fût point gênée sadéglutition. Ainsi semblait-il remettre à son temps les affairessérieuses touchant ce gentilhomme.
Tout jusqu’alors s’était passé fortconvenablement. Boule-de-Gomme, de la cage des financiers, quiconnaissait son monde pour l’avoir détroussé au profit des grandsrestaurants et des cabarets de nuit, veillait du reste à l’économiegénérale du repas, c’est-à-dire à sa bonne conduite.
« Cette viande est vraimentdélicieuse, déclara Mlle Nadège de Valrieu.
– C’est du gîte à la noix, madame,expliqua Chéri-Bibi. Une excellente pièce d’estomac ! Je vousen prie, madame, il faut y retourner. »
Elle y retourna avec un tel empressementque Chéri-Bibi, offusqué de la gloutonnerie de cette demoiselle,finit par lui faire remarquer « que la table n’était paslouée ».
Et il se retourna versMme d’Artigues qui était, celle-là, une vraie femme du monde,ayant dû beaucoup souffrir pendant le voyage de la présence de cesdemoiselles qui lui avait été imposée certainement par la fantaisied’un marquis du Touchais. Et il s’aperçut que Mme d’Artiguesfaisait les yeux doux au marquis et que M. d’Artigues faisait,lui, celui qui ne s’en apercevait pas. Chéri-Bibi pensa que cettedame tendait à prendre dans le cœur de Maxime du Touchais une placelaissée vacante par le trépas récent de la baronne de Proskof etque son mari ne serait point autrement fâché de céder son épouse àcet homme riche si celui-ci était dans la disposition de la payerle prix qu’il avait versé pour l’autre.
Toutes ces combinaisons mondaines aumilieu desquelles Chéri-Bibi se voyait jeté de par sa fantasquedestinée lui firent tenir en piètre estime « les gens de lahaute », pour lesquels il n’avait du reste jusqu’alors montréqu’un respect relatif. Le champagne aidant, il voulut oublier lestrames présentes pour courir, par-delà les mers, au-devant de lafigure angélique de Cécily, chaste épouse, mère incomparable,attachée aux devoirs du foyer. Que n’eût-il donné, hélas !pour l’avoir auprès de lui, en place de ces poupées parfumées quiignoraient jusqu’au doux nom de la vertu.
« Et pendant ce temps-là, ta femmete fait c…, mon vieux !… »
Cette phrase éclata, comme une bombedans le rêve de Chéri-Bibi. Elle avait été jetée avec un éclat derire, à Maxime du Touchais, par la maîtresse de l’efflanqué Robert,qui pria aussitôt Mlle Nadège de Valrieu de ménager sesexpressions.
Chéri-Bibi était devenu pâle comme unmort.
« Ça n’est pas vrai ! »dit-il.
D’abord, tout le monde regardaChéri-Bibi, et puis on se regarda entre soi, et puis ce fut uneexplosion de joie :
La Comtesse alors prit laparole :
« Qu’est-ce que vous avez dit, monami ?
– Moi ? murmura la voixblanche de Chéri-Bibi. Moi ?… Je n’ai rien dit dutout… »
Et il lui semblait, en effet, qu’iln’avait point parlé, que c’était un autre… un autre qui avaitprononcé des mots qu’il avait entendus comme tout le monde… et ilne s’expliqua point davantage ; il se tut farouchement,sentant très bien qu’il n’aurait point trop de tout son silencepour s’occuper à dompter la fureur qui grondait en lui contre tousces misérables qui avaient osé insulter son idole, contre cetignoble seigneur qui n’avait pas eu une indignation, pas même uneprotestation, très occupé qu’il était, sans doute, avec les minesde Mme d’Artigues, contre ce frère qui n’avait pas giflé cettedonzelle qui avait parlé dans des termes tels de sasœur.
La Comtesse prit la parole pour lui avecune adresse et un tact merveilleux, avec une souplesse de grandedame que rien ne déconcerte et qui trouve toujours le mot qu’ilfaut dans les situations les plus difficiles. Elle fit un grandcompliment de Chéri-Bibi, de sa rude écorce et de son cœur d’or, desa belle conscience et de toutes les qualités qui faisaient de lui« un véritable chevalier français ».
Jamais elle ne l’avait entendu malparler des femmes, et il poussait si loin le point d’honneur qu’ilne permettait point qu’on en dît du mal devant lui. Vraiment, cettecomtesse était stupéfiante : elle avait étonné sa cage par sascience de l’argot, et « dans le monde » elle s’exprimaitavec une élégance !… Hélas ! cette charmante interventionn’aboutit qu’à faire retourner la conversation des naufragés auxenvirons de la pauvre Cécily.
« Eh bien, si tu ne l’es pas,méfie-toi, ça ne doit pas tarder !… »
Nadège et Carmen de Fontainebleaus’entendaient pour trouver les politesses deM. de Pont-Marie envers la marquise du Touchais des plusintéressées. Elles le connaissaient depuis longtemps, cetoiseau-là. Jamais il ne serait resté là-bas s’il n’avait trouvé às’occuper.
« Eh bien, entre nous, il en a ungoût ! acheva Mlle de Valrieu qui, en sa qualité de maîtressedu frère de la sœur, ne pouvait souffrir la famille Bourrelier. Ladernière fois que je l’ai aperçue à Dieppe, c’était en revenant descourses. Elle avait un chapeau… J’en retiens, s’il fait despetits ! »
Carmen surenchérit :
« Ça, c’est vrai, elle est rienmoche !
– Répète ! dit le marquis. Tues trop drôle en disant cela ! »
Et ilriait ! ! !
Chéri-Bibi souffrait comme un damnéqu’il était, mais jamais, depuis qu’il était au monde, il n’avaitenduré un pareil supplice. Ses tortures de forçat n’avaient été quedes caresses à son dur épiderme, à côté de la brûlure actuelle deson âme, de l’âme de Chéri-Bibi ! La Comtesse s’effrayait dele voir. Elle craignit un instant qu’il ne tombât raide mort, aumilieu du magnifique déjeuner de gala. Et puis, peu à peu, lescouleurs lui revinrent… lui revinrent avec le sourire.
« Tout à l’heure, avait penséChéri-Bibi. tout à l’heure Mlles Nadège de Valrieu et Carmen deFontainebleau, vous qui n’êtes point moches, je vous donnerai enpâture à mes hommes. Et quant à toi, Maxime du Touchais… ah !quant à toi… il faudra que je trouve quelque chose… quelquechose !… »
Ses yeux venaient de rencontrer ceux duKanak, qui n’avait pas encore prononcé une parole, et il se rappelala légende sinistre qui courait les cages sur ce singulierpersonnage.
« Tout à l’heure, je te feraimanger par le Kanak ! »
Voilà pourquoi maintenant Chéri-Bibiavait le sourire.
À partir de ce moment, il prit ladirection de la conversation et lui donna un tour singulièrementenjoué. Il réussit, avec brio, un historique assez burlesque de larévolte des forçats et des extraordinaires aventures que l’équipagevenait de traverser, à la suite de l’audacieuse évasion deChéri-Bibi. Il raconta les événements par le détail, et si bien, mafoi, que Chéri-Bibi ne les eût pas mieux narrés lui-même. Tantôt ilparvenait à des effets d’horreur qui faisaient frissonner cesdames, et tantôt à des effets de comique, que soulignait laformidable hilarité de son bruyant état-major et des hommes del’équipage « qui s’étaient particulièrement distingués dans ladernière affaire ». Si bien qu’entre l’évocation tragique ducommandant et la joie inquiétante de la plupart des convives, lesnaufragés sentirent se glisser chez eux une angoisse encore maldéfinie, qui commença de les mettre mal à l’aise.
Le champagne coulait à flots, et lagaieté, à peu près générale, s’en accrut d’une façon assezgrossière. C’est-à-dire que l’état-major, en particulier, commençad’oublier la retenue qui est toujours de mise sous notre uniformenational, et surtout devant les dames.
Il y avait là un certain lieutenant devaisseau qui faisait beaucoup de bruit pour lui tout seul, et quel’on ne parvenait à calmer.
« Veux-tu bien fermer ton plomb,Gueule-de-Bois ! »
Ainsi ces messieurs avaient tous dessurnoms étranges et se lançaient d’un bout de la table à l’autredes « Petit-Bon-Dieu ! » et des« Boule-de-Gomme ! » avec une familiarité quen’arrêtait nullement la différence des grades.
Le baron Proskof, la pensée toujoursassombrie par la perte de sa très chère femme, était lui-même sortide son état comateux pour exprimer à ses compagnons, par son regardahuri, l’étonnement qu’il avait de découvrir un pareil relâchementdans les mœurs de la marine française.
Robert Bourrelier hocha lentement latête et Maxime du Touchais toussa d’une façon qui fut comprise deM. d’Artigues, lequel ne put s’empêcher de murmurer, en saqualité de journaliste qui a coutume de fréquenter les milieuxofficiels :
« On n’a pas idée de ça, rueRoyale ! »
Ces divers mouvements furentparfaitement saisis de Chéri-Bibi, qui expliqua le ton général decette petite fête avec une phrase bon enfant qui lui valutl’approbation de ces dames :
« À bord du Bayard,nous nefaisons qu’une seule et même famille.
– C’est même extraordinaire, fitMme d’Artigues, comme il y a entre vous tous comme un air deressemblance.
– Cet air-là tient sans doute, émitMlle Nadège de Valrieu, à ce que vous avez tous la tête rasée commedes champignons.
– Ou comme des forçats »,ajouta Mlle Carmen de Fontainebleau, en riant de toutes ses dents àcause de ce qu’elle croyait être une excellenteplaisanterie.
Or, cette dernière réflexion jeta tout àcoup, comme on dit, « un froid ».
Il y eut un silence pendant lequel tousces hommes se regardèrent, et puis Petit-Bon-Dieu ayant déclaré, ense tapant sur la cuisse, « qu’elle était bien bonne », unformidable éclat de rire emplit le carré du commandant.
Chéri-Bibi, avec sa présence d’espritcoutumière, répliqua que si ses officiers et ses hommes s’étaientfait raser la tête d’aussi près, « c’était justement pourmontrer le bon exemple aux forçats ».
« Le commandant a beau avoir desgaluches, cria le Rouquin, ça ne l’empêche pas d’être un bonzig !
– Oui !oui ! s’exclamèrent-ils tous, un vrai bonzig ! »
Carmen de Fontainebleauapprouva :
« Il en a l’air !
– Vous êtes un bon zig ! fitMme d’Artigues, mais qu’est-ce donc que desgaluches ?
– Des galuches ? réponditChéri-Bibi sans s’émouvoir, c’est, dans l’argot militaire, desgalons !… Et ne croyez point, sieurs et dames, crut-il devoirajouter, que si je permets à mes hommes de me traiter comme leurpère de famille, la discipline ait à s’en ressentir ! Jeconnais mon devoir et je suis terrible quand il le faut.Certes ! si je ne joignais pas aux qualités du cœur, continuaChéri-Bibi du ton le plus naturel du monde, celles du caractère, oùen serais-je avec une cargaison pareille ? Je vous le demande.Et si vous me le permettez, je vais vous fournir la réponse :À cette heure-ci, après la révolte de l’autre jour, c’est nous quiserions dans les cages ! »
Une triple salve d’applaudissements etde hourras accueillit cette audacieuse hypothèse du commandant duBayard.
« Ça, c’est vrai, acquiesça MlleCarmen de Fontainebleau, on ne doit pas tous les jours rire quandon a la charge de pareils bandits !
– Mais enfin, demandaMme d’Artigues, pour se révolter, il fallait que cesmisérables fussent d’accord ? Ils étaient dans des cages etsurveillés. Comment ont-ils pu faire pours’entendre ? »
Chéri-Bibi, vers qui tous les yeuxétaient tournés et qui éprouvait une certaine satisfaction del’intérêt que l’on semblait attacher à ses moindres propos, enprofita pour faire à ces sieurs et dames un petit cours de bagne.Il semblait du reste que l’importance du sujet traité l’inspirâtparticulièrement, et sa phraséologie prenait, sans qu’il s’endoutât, un petit air professionnel propre auxconférenciers.
« Vous ne connaissez point ceshommes, dit-il avec emphase, sans quoi vous ne vous étonneriez derien à ce point de vue. Rien ne vient trahir l’intimité quis’établit entre eux. Couchés sur le même banc, aucun mouvement,aucun signe ne révèle qu’ils se connaissent si par hasard ils sesont déjà rencontrés dans la vie ou dans les prisons. Ils ont unlangage à eux, incompris des autres.
« Dans la pose de leurs pieds, dansle mouvement naturel de leurs bras, dans la ligne du regard, il y aune parole, un dictionnaire, une langue complète. Cette causeriemuette échappe à l’intelligence ou à la longue expérience dugarde-chiourme, du surveillant militaire et du chef le plus habilelui-même, à la mienne pour tout dire. Cependant certains de meshommes et votre serviteur ont pu surprendre quelques termes de celangage mystérieux.
« Tenez, nous allons faire uneexpérience. Avance ici, Petit-Bon-Dieu, et place-toi là, à l’autrebout de la salle, toi, le Rouquin (nous naviguons depuis silongtemps ensemble que, vous voyez, je n’hésite pas à les appelerpar leur petit nom). Allons ! commencez. Dites-vous quelquechose. Bien ! très bien ! c’est suffisant !…Allez-vous vous taire, tas de mal élevés !
– Mais ils n’ont pas bougé !s’écria Mme d’Artigues.
– Vous croyez cela, madame, ehbien, vous vous trompez ! Par la manière dont le Rouquin arelevé les sourcils et mis ses mains dans ses poches, et par laposition de sa lèvre inférieure ; d’autre part, par laposition des pieds de Petit-Bon-Dieu et par les trois directionssuccessives de ses regards, il s’est établi entre ces deux hommesune conversation complète que je ne me permettrai pas de vousrépéter.
– Ah ! si, si, si, mon petitcommandant, dites-nous ce qu’ils ont dit !
– Vous le voulez ? fitChéri-Bibi à Mme d’Artigues, qui se montrait la plusempressée. Soyez donc exaucée. Ils ont dit, en parlant de vous dansleur argot particulier : « Elle est gentille, la petitedame ; le gros (monsieur le marquis) lui fait les yeux doux,mais le maigre (votre mari) les a vus. Faudra profiter de laquerelle tout à l’heure, pour lui déclarer notreamour ! »
– Bravo ! bravo ! c’estincroyable ! s’exclama Mlle de Valrieu.
– Mais c’est vrai ! affirmaCarmen de Fontainebleau.
– Madame, je vous fais toutes mesexcuses, exprima en beauté Chéri-Bibi tourné versMme d’Artigues, mais ces messieurs n’ont point l’usage dugrand monde et s’étonnent assez facilement du moindre jeu desociété.
– Je vous en prie, c’est trèsamusant, déclara en minaudant la belle Mme d’Artigues. Etvotre conversation, mon cher commandant, est des plusinstructives !
– Voilà tant d’années, madame, queje vis avec les forçats !
– Tout cela est parfait ! ditRobert Bourrelier, les misérables s’entendaient ! Mais commentont-ils fait pour s’évader ? Votre Chéri-Bibi, nous avez-vousdit, était aux fers et surveillé par deuxgardiens !
– Ah ! l’évasion deChéri-Bibi ! fit le commandant. Je vous expliquerai celatantôt sur les lieux mêmes. Les fers, les chaînes, ça n’est pas cequi les arrête. Chéri-Bibi m’a révélé lui-même douze manières, vousentendez bien, pas une de moins, de rompre les chaînes ou de cacherles morsures que la lime ou le ciseau ont déjà faites. Et des limeset des ciseaux, ils en ont tant qu’ils en veulent !Chéri-Bibi, pour le jour de ma fête, m’a fait cadeau d’un panier enpaille dont chaque chalumeau cachait une scie presqueimperceptible !
– Oh ! ce Chéri-Bibi !parlez-nous encore de lui, commandant !
– Chéri-Bibi, déclara le commandantavec orgueil, ouvre toutes les serrures, tous les cadenas avec unsimple fil d’archal.
– Et avant que la révolten’éclatât, dit Maxime du Touchais, vous ne vous doutiez derien ? Comment le secret a-t-il pu être si bien gardé ?Car enfin, c’est extraordinaire que parmi ces huit cents condamnés,il n’y en ait pas eu un, pas un seul, pour vendre lesautres ? »
Le commandant avala un grand verre pleinde champagne :
« Des renards et des moutons, c’estbien rare chez nous. »
Mais il comprit tout de suite, sur unsigne du Kanak, qu’il venait de faire une gaffe. Il expliqua« en pataugeant » un peu :
« Je veux dire : dans notremonde, dans le monde que nous avons à surveiller, dans le monde desforçats, quoi ! Il y en a encore de temps en temps ! Maiscette espèce d’animal qui trahit son semblable tend de plus en plusà disparaître.
« C’est que la vendetta du bagneest terrible et expéditive. Si le mouton habite dans les cages, unmatin on le trouve mort sans qu’il soit possible au plus habilemédecin de découvrir la cause de ce brusque décès. Si c’est àCayenne, tantôt un énorme entassement de bois s’écroule comme parl’effet de la maladresse des travailleurs, et, le terrain déblayé,on ramasse un cadavre.
« Tantôt, par un temps de fortemer, quand une grosse chaloupe de fatigue lutte contre les flots,un homme disparaît dans l’abîme. Est-ce un malheur dû àl’inexpérience ? Non ! C’est un châtiment infligé à ladélation ! La chiourme, mesdames et messieurs, a ses tribunauxqui prononcent toujours avec justice ses arrêts, a des juges quidisposent, eux aussi, d’une échelle de peines !… Il peut yavoir des circonstances atténuantes si la faute entre camarades estlégère, mais en tout cas, quand elle n’entraîne pas la mort, elleimplique le mépris ! Le condamné perd l’estime de sescamarades.
« L’estime des siens, mesdames etmessieurs, c’est la conquête la plus précieuse que puisse faire uncondamné ! Cette estime a également ses degrés. Et Dieu sait àquelles conditions il faut satisfaire pour atteindre le point leplus élevé ! Mais s’il n’est pas donné à tous de se placer ausommet par des exploits brillants, fit entendre, avec un gested’une ampleur cicéronienne, l’incroyable Chéri-Bibi, chaquecondamné a vraiment à cœur de prendre sa place et de la dignementconserver. Il sait que tout au bas de l’échelle, comme je vous ledisais tout à l’heure, est écrit le mot « mépris », etplus d’un a prouvé qu’il préférait encore la mort à cemot-là !
– Mais, mon commandant, il semble,fit remarquer avec un commencement d’effroi la belleMme d’Artigues, il semble, Dieu me pardonne, que vous lesadmirez !
– Moi ! les admirer !protesta Chéri-Bibi avec la figure de l’innocence. Dites que je lesplains, madame ! Chéri-Bibi lui-même, madame, est bien àplaindre, soyez-en assurée ! J’ai eu de longues conversationsavec ce curieux personnage. Je puis vous affirmer que le malheureuxgarçon n’était point né pour épouvanter le monde. Les circonstanceset les hommes s’en sont mêlés, comme en une sorte de jeu fatal.Ah ! c’est une chose commode, quand on a le pied au-dehors del’abîme des maux, de donner des leçons, de conseiller ceux qui sontmalheureux ! Mais il ne faut pas oublier que la fatalité estlà pour un coup, sieurs et dames ! Avoir de la veine ou ne pasen avoir ! Je ne dis pas que tout est là ; je dis quepresque tout est là ! To be or not to be !Fatalitas ! Fatalitas ! s’écria dans un vaste accèsde lyrisme, où il mêlait l’anglais et le latin, l’étonnantChéri-Bibi. Oh ! Fortune ! Fortune ! devais-tuassocier cet homme juste aux plus scélérats des mortels ! Entoute affaire il n’est rien de plus funeste que la société desméchants ; le fruit en est amer ! C’est un champ demisère où l’on moissonne la mort !
« Mesdames et messieurs, je vousdemande bien pardon ! Je ne sais plus tout à fait ce que jedis, avoua l’amoureux de Cécily en essuyant les larmes quicoulaient de sa rude paupière. Je crois que j’ai pris un petitverre de champagne de trop ! Allons prendre l’air sur lepont ! Et nous irons faire un petit tour ensuite au Jardin desplantes ! »
Toute la société se leva, dans unsingulier état d’esprit. L’émotion du commandant avait impressionnédifféremment les convives de cet extraordinaire repas de gala. Lesforçats ne pouvaient s’empêcher de se rappeler que plusieursd’entre eux avaient toujours prétendu que Chéri-Bibi avait été toutd’abord « une victime de son innocence ». Quant auxnaufragés, ils s’expliquaient difficilement l’attendrissement de cevieux loup de mer, en parlant de ce monstre deChéri-Bibi.
« Mais il pleure ! dit toutbas Mme d’Artigues à son mari. Ne croirait-on pas qu’ill’aime ?
– Comme un frère ! répliquaChéri-Bibi qui avait entendu.
– Hein ? qu’est-ce qu’ildit ?
– Rien, madame, vous voyez bienqu’il est soûl ! répliqua Gueule-de-Bois.
– Ce brave commandant, il en a une« muffée » ! faisait Robert Bourrelier.
– Il n’est peut-être pas aussipompette qu’il en a l’air, dit Mlle Carmen de Fontainebleau à MlleNadège de Valrieu. À ce qu’il paraît que ce Chéri-Bibi est tout àfait surprenant, et que malgré sa laideur il est doué d’un charmeirrésistible. Il aura ensorcelé ce pauvre homme, qui n’a pas l’aird’avoir la tête trop solide.
– Moi, répliqua Mlle Nadège deValrieu, il y a une chose qui m’a frappée dans tout ce qu’il a dit,c’est que les forçats ont dix manières de sortir de leurs cages. Çan’est rassurant pour personne, et nous ne sommes pas tout à fait ensécurité ici.
– Tu pourrais bien avoir raison,répondit l’autre. Le malheur est que je ne vois pas où nouspourrions nous réfugier ! Mais tout de même, c’est vrai que jesuis loin d’être tranquille. Tous ces gens-là me font peur avecleurs histoires de forçats. Et puis ça n’est pas pour dire, maisils en ont des têtes ! Alors nous allons voir Chéri-Bibi, moncher commandant ? demanda Carmen de Fontainebleau à celui-ciqui passait près d’elle en bousculant un peu son monde.
– Suivez-moi ! »ordonna-t-il.
Comme il passait près de l’échelleaccotée aux cuisines, il arrêta la procession pour lui montrer lacambuse et toutes les traces du combat qu’y avait soutenuChéri-Bibi. Il expliquait :
« Voyez, nous étions ici ;lui, il était là et il nous canardait, fallait voir ! y a pasà dire, c’est un brave ! Nous étions plus de cent contreun ! ! Et il n’y avait pas moyen d’approcher. Il sautaitd’une pièce dans l’autre comme s’il avait été en caoutchouc etmalgré ça à l’épreuve de la balle. Enfin il se réfugia dans lacuisine et là il n’y avait pas d’issue. Fatalement il était pris.On s’est précipité. Plus personne ! Où était-il passé ?Mystère !
« Après avoir regardé partout, nousnous en allâmes. Eh bien, je peux vous le dire maintenant parcequ’il nous a tout raconté. Nous n’étions pas plus tôt partis qu’ilsortait de la soupe qui commençait à chauffer, montrait sa têteau-dessus de la marmite, constatait qu’il était bien seul, quittaitson bain culinaire et retournait se cacher dans la cambuse sous lesprovisions de légumes que nous avions tout à l’heure sondées pourconstater qu’il n’y était pas ! Que voulez-vous, nous n’avionspas songé à regarder dans les marmites. Ellesfumaient !
« Comment pouvions-nous supposerque Chéri-Bibi était caché dans la soupe, qui commençait à chaufferà petit feu ! Évidemment elle ne bouillait pas encore, mais ilm’a dit que quand il est sorti, il était temps, car le pauvregarçon n’a jamais pu supporter de bain au-dessus de 40°, bien qu’ileût la peau assez dure ! Oh ! il avait plus d’un tourdans son sac ! Il faut bien dire aussi qu’il étaitsingulièrement aidé par la complicité d’un de ses amis de LaRochelle qui avait réussi à se faire engager sur le Bayardau dernier moment avec quelques soutiers, pour remplacer des hommesqui nous faisaient défaut. Tout ça, c’est de la bande à Chéri-Bibi.Vous pensez s’ils travaillent pour lui !
« L’aide de cuisine qui avait laresponsabilité de la nourriture des forçats s’était fait lecommissionnaire des bagnes sans que la plupart des condamnés s’enfussent seulement doutés ! Lors de la distribution du fricot àla Ficelle, c’est lui qui trouvait le moyen (quand tout le mondeétait occupé autour des baquets ou quand il revenait lui-mêmechercher ses baquets vides, dans le moment que les hommes, sortisde cage, faisaient leur promenade sur le pont) de glisser dans lessacs des bouteilles de rhum dont ces messieurs se régalaient, etplus tard, des armes, des couteaux, des revolvers volés à la salled’armes, ou directement aux gardes-chiourme. Ce mitron, sieurs etdames, était malin comme un singe et adroit comme unpickpocket.
– Est-ce que nous allons le voiraussi ? demanda Mlle Nadège.
– Non, madame, il est mort !Nous l’avons pendu ! Et Chéri-Bibi en a eu bien du chagrin,car cet enfant (il était tout jeune, vingt-deux ans à peine et degrands yeux bleus) aimait Chéri-Bibi comme un chien aime sonmaître. Il l’avait toujours suivi partout, dans tous ses malheurs,et souvent l’avait empêché de mourir de faim, car il était pleind’imagination et de cœur.
« Pauvre petit mitron, victime dece sentiment sacré entre tous qui s’appelle l’amitié ! Necraignez rien, mesdames, je ne vais pas encore m’attendrir surcelui-là. Il nous a donné trop de tintouin. C’est lui qui avaittout préparé avec les soutiers. Depuis le départ de l’île de Ré, iltravaillait avec eux dans les cales, trouant une cloison par-ci, unplanche par-là, se ménageant des chemins à travers le navire quenous ignorions totalement, et préparant à Chéri-Bibi dans descaisses que nous croyions pleines de marchandises, des refuges quenous n’aurions jamais soupçonnés, et, quand Chéri-Bibi fut évadé,lui prêtant des costumes du bord qui permettaient quelquefois àcelui-ci, en plein jour, de se promener dans les entreponts. Enfin,ce furent ces hommes qui, au moment de la bataille, volèrent lesfusils de mes braves artoupans pour les passer à la rébellion. Vousvoyez, chers messieurs et dames, si nous étionspropres ! »
Ayant dit, Chéri-Bibi fit signe que l’onpouvait maintenant monter sur le pont, tel le cicérone officield’un bâtiment public, dont le métier est de montrer et d’expliquerles curiosités dont il est le gardien fidèle.
Sur le pont, la caravane s’extasia. Onse serait cru, ma foi, à la foire de Neuilly ! On avait misdes petits drapeaux partout et disposé des girandoles de lanternesvénitiennes. Le commandant expliqua qu’après les terribles dramesqui venaient de se dérouler à bord, ses hommes avaient besoin dedistraction et qu’il leur avait promis une petite fête où les unschanteraient, les autres joueraient la comédie comme on aaccoutumé, à bord des vaisseaux de l’État, et où finalement tout lemonde danserait au rythme d’un orchestre improvisé. Puiss’adressant particulièrement à Mlles de Valrieu et deFontainebleau, Chéri-Bibi ajouta :
« Si vous étiez assez aimables,mesdames, pour ne point dédaigner les applaudissements de pauvresgens de mer comme nous, vous n’hésiteriez pas à nous faire lagrande faveur d’un « numéro ». Je suis sûr que mes hommesen conserveraient un souvenir ineffaçable ! »
Comment refuser ? Et puis laproposition les amusait, et cette petite fête contribuerait sansdoute à dissiper cet étrange sentiment de malaise qui continuait deles envelopper, sans qu’elles en pussent dire exactement lacause.
« Gueule-de-Bois ! appela lecommandant (le second, immédiatement, se précipita). Tout est prêtdans les bagnes ?
– Tout est prêt », moncommandant.
Et Chéri-Bibi ajouta, plusbas :
« Savent-ils qu’au moindre mot, jeles fais fusiller à travers les grilles ?
– C’est entendu, mon commandant,ils le savent, et je crois qu’ils se le tiendront pourdit.
– Eh bien, en route pour le Jardindes plantes ! »
Les dames l’entourèrent ; ellesvoulaient être au premier rang. On descendit dans la batteriehaute. Un silence de mort régnait dans les cages. Les visiteurs,très émus, n’osaient pas prononcer une parole. Et, pendant quelquesinstants, on se regarda, sans bouger, de chaque côté desbarreaux.
Quand les yeux de ces dames se furentpeu à peu habitués à la demi-obscurité qui régnait dansl’entrepont, elles commencèrent de distinguer les détails del’aménagement sommaire des misérables qui étaient entasséslà.
« Les pauvres gens ! »fit Mme d’Artigues.
Et les autres aussi s’apitoyèrent :« Les pauvres gens ! » Ils demandèrent des détailssur la façon dont ils se couchaient, dont ils mangeaient, et ilsvoulurent savoir s’ils étaient bien soignés.
« Ah ! pour sûr qu’on lessoigne ! Et comment ! répliqua Chéri-Bibi. Est-ce pas quevous êtes bien soignés, vous autres ? Allons, répondez !y a-t-il quelqu’un qui se plaint ici ? Vous voyez, mesdames,ils ne répondent pas, personne ne se plaint ! Ils sontcontents ! »
Et Chéri-Bibi exhiba ses hommes comme unmaître de ménagerie fait l’énumération de ses bêtes, en s’étendantsur leurs redoutables qualités.
« Allons, avance à l’ordre, toi,Bigredouille ! Viens ici, Demiliard ! Et Boulatruelle,là-bas, qu’est-ce que tu as à geindre comme ça ! T’as desrhumatismes ?
– Qu’est-ce qu’il a faitcelui-là ? demanda Mme d’Artigues.
– Il pleure sa pauvre femme, àlaquelle il est arrivé z’un malheur.
– Et quoi donc, monDieu ?
– Il lui a versé du plomb fondudans l’oreille.
– Ah ! le misérable ! Onne dirait jamais ça, à le voir. Regardez, monsieur du Touchais,comme il a une bonne figure !
– Pour sûr ! On lui donneraitle Bon Dieu sans confession.
– Je me rappelle avoir lu ceprocès-là, fit remarquer Robert Bourrelier.
– C’est amusant de revoir ici tousces héros de crimes dont les journaux ont rapporté le procès… Vousne trouvez pas, marquis ?
– Mais certainement,madame.
– Tout de même, on se lesreprésentait plus féroces, dit Mlle de Valrieu. C’est drôle, ilsn’ont pas l’air méchant ceux-là !
– Cet animal n’est pasméchant ; quand on l’attaque, il se défend ! »gronda Chéri-Bibi en faisant glisser ses hôtes le long des autrescages.
Il avait un stick à la main et enfouettait les barreaux avec bruit, comme font les dompteurs pourexciter les animaux apathiques.
« Allons, debout dans lescages ! Pouvez pas vous lever, vous autres ! Vous voyezbien qu’il y a de la visite ! Honneur aux dames ! Allons,Laveuve ! Carmagnolet et Mardisoir !…
– Comment dites-vous qu’ils’appelle, celui-là ?
– Mardisoir.
– Le drôle de nom ! Pourquoiça ?
– Oh ! une histoire comme uneautre. Probable que tous ses malheurs sont arrivés un mardi soir…Eh bien, et celui-là, savez-vous comment il s’appelle ? Ils’appelle Mangedentelle.
– Qu’est-ce qu’il a fait,celui-là ?
– Allons, réponds, qu’est-ce que tuas fait ?
– J’ sais pas, moncommandant !
– Comment, tu ne sais pas !Avec un nom pareil ? Tu mangeais de la dentelle,parbleu ! Encore une histoire de contrebande !… Debout,Trousse-Vaches ! Celui-là tient son nom de la ruelleTrousse-Vaches où il a commis son premier crime. Il a mangé le nezd’un agent qui en est mort. Pas vrai,Trousse-Vaches ?
– J’ sais pas, moncommandant !
– Comment, tu ne saispas ! »
Et Chéri-Bibi se tourna furieux du côtédu sergent des gardes-chiourme :
« C’est extraordinaire,sergent ! Vos hommes des cages ne savent rien de rien ! Àquoi passez-vous donc votre temps ? Faudrait tout de même leurrépéter ce qu’ils ont fait !
– Comment, leur faire répéter cequ’ils ont fait ? demanda Robert Bourrelier.
– Oui, à seule fin qu’ils nel’oublient pas, et qu’ils soient dévorés par leremords !
– Ah ! celui-là, commandant,celui-là qui hausse les épaules ?
– Quelqu’un ici s’est permis dehausser les épaules ? éclata la voix de tonnerre deChéri-Bibi. Sans doute une forte tête ! Je ne permets pasaux fortes têtes de hausser lesépaules ! ! ! »
Et comme il y eut un léger ricanement àla suite de cette figure de rhétorique un peu risquée, Chéri-Bibiperdit tout à fait patience.
« Qu’est-ce que vous pouvez bienattendre d’une attitude pareille ? hurla-t-il, hors de lui.Vous voulez sans doute provoquer ma colère ? Mille millions deBayards ! Tâchez à respecter ce qui est respectable,à vous respecter vous-mêmes si possible en respectant les personneshonnêtes avec lesquelles vous pouvez avoir l’honneur de voustrouver à bord ! Si vous continuez à vous conduire comme ça,qu’est-ce que vous voulez que pensent de vous messieurs et damesles naufragés ? En voilà assez pour la batterie haute ;descendons maintenant dans la batterie basse. Mais auparavant, jevais vous montrer le cachot de Chéri-Bibi. »
Et il fit descendre tout le monde dansle fameux couloir des cachots. D’abord il alla au cachot où avaitété enfermée la Comtesse et il montra le trou par lequel elles’était échappée avec le célèbre bandit. Ainsi le concierge duchâteau d’If montre aux visiteurs le souterrain par lequel l’abbéFaria communiquait avec Edmond Dantès.
« Là était enfermée une misérablereléguée, que nous avons pendue depuis, dit-il, et qui avaitdemandé à accompagner son mari à Nouméa. Vous vous rappelezpeut-être, mesdames et messieurs, l’histoire de ce médecin quidécoupait des lanières de chair sur ses clients pour lesmanger ?
– Ah ! l’horreur !s’exclama Mme d’Artigues.
– Oui, oui, firent les deux autresfemmes, c’est encore une histoire qui a été dans tous lesjournaux ! Il est ici, ce médecin-là ? Nous voudrionsbien le voir !
– Mesdames, nous l’avonspendu.
– Bon Dieu ! Combien donc enavez-vous pendu, commandant ?
– Autant qu’il en fallait pour lasécurité de la société ! déclama Chéri-Bibi. Cette femmeaccompagnait donc son mari ; mais à bord elle eut l’occasionde voir Chéri-Bibi, et aussitôt elle fut prise pour lui d’un amourinsensé. C’est elle qui aida surtout le dévoué mitron dont je vousparlais tout à l’heure, dans les projets qu’il avait formés pourl’évasion de Chéri-Bibi.
« Regardez, sieurs et dames, cecachot, et maintenant considérez celui-ci. Pas de communication,hein ? C’est bien vu ? bien entendu ? Or, c’est làqu’était Chéri-Bibi attaché à ses fers, et surveillé par deuxartoupans. Comment a-t-il pu passer de son cachot dans celui de ladame pour s’enfuir de là par le trou ? De la façon la plussimple du monde. Regardez !…
« La dame, qui s’était fait mettreau cachot exprès, sachant qu’il n’y avait plus que celui-là delibre, n’eut, quand elle fut enfermée, qu’à procéder à ce petitexercice. (Et Chéri-Bibi se met à dévisser très facilement lesboulons qui retenaient une plaque de tôle entre les deux cachots.)Ne croyez pas, sieurs et dames, que ce petit ouvrage eût étépréparé par quelque malheureux forçat à ses moments perdus ;nullement, il l’avait été par les soins des artoupans eux-mêmes(nous appelons « artoupans », dans la marine, lesgardes-chiourme). Le déboulonnage de la tôle par une femmeprisonnière qui connaissait déjà le truc pour en avoir usé nedevait pas étonner les deux hommes qui s’ennuyaient à côté dans lagarde de Chéri-Bibi.
« Suivez-moi bien ! Les deuxgardes se dirent : « Tiens, il y a bon ! »quand la figure de leur petite amie se montra sous la tôlesoulevée. Vous devinez certainement la suite. Le mitron dévouéétait derrière le lit de camp de la condamnée. Et quand le premiergarde-chiourme eut enjambé par ici pour venir jusque-là, à cetendroit que voici, la prisonnière lui jeta, en même temps que sesbeaux bras, un petit lacet autour du cou, que serra avec entrain ledévoué mitron.
« Étonné de ne point voir revenirson compagnon, le second garde avait enjambé comme j’ai ditprécédemment et avait eu immédiatement l’explication qu’ilcherchait. Il comprit, et mourut. Sur quoi le bon mitron, qui avaiteu la précaution de prendre dans la poche du veston du commandantla clef du cadenas (on s’en serait passé si cela avait éténécessaire, croyez-le bien, sieurs et dames), n’eut plus qu’àdélivrer Chéri-Bibi, refermer le cadenas, remettre les artoupans enplace, reboulonner le panneau, reporter la clef dans la poche ducommandant (je suis toujours si distrait et préoccupé), et le tourétait joué ! Comment le trouvez-vous, sieurs etdames ?
– Admirable !…Ravissant !… Extraordinaire !…
– C’t’ imbécile de commandantBarrachon n’en revenait pas ! ajouta Chéri-Bibi.
– Mais taisez-vous donc, mon petitcommandant ! fit en riant Carmen de Fontainebleau,câline ; voulez-vous ne pas dire de mal du commandantBarrachon !
– C’est vrai, j’oubliais, grognaChéri-Bibi. Je ne dois pas le débiner devant son équipage. Mais ily a des moments où je m’en veux, vous savez ! Avoir été jouécomme ça, il y a de quoi vous tourner les sangs, comme dit maconcierge.
– Eh bien, maintenantconduisez-nous à Chéri-Bibi ! C’est Chéri-Bibi qu’il nousfaut ! »
Ils quittèrent le faux pont pourremonter dans la batterie basse. Et là ils virent encore d’autresprisonniers. Les dames avouèrent que, cette fois, ils avaient biend’abominables têtes de forçats.
« En voilà un, tenez, là-bas,montrait Nadège de Valrieu, que je ne voudrais pas rencontrer aucoin d’un bois ! » (Et elle désignait de son doigt tendule distingué M. de Vilène lui-même.)
Le brave officier de marine, héros de laplus colossale aventure du monde, faisait en vérité, sur le moment,la plus farouche mine. Obligé de contenir la fureur qui l’animaitcontre ce monstre de Chéri-Bibi, se disant que s’il n’arrivait pasà se dompter, que s’il laissait échapper un mot douteux surl’étrange situation qui avait renversé leur rôle à tous, ildonnerait peut-être le signal d’un massacre général, dont lesnaufragés qui les visitaient ne seraient pas les dernièresvictimes, tel était l’état de cet homme qu’il faut plaindre. Maisle prodigieux effort moral que cet état comportait se traduisaitextérieurement par une figure des moins accueillantes et que MlleNadège avait remarquée tout de suite.
« Fi, le vilain ! » luijeta encore Mlle Carmen de Fontainebleau.
Et elle demanda :
« Qu’est-ce qu’il a fait,celui-là ?
– Celui-là, répondit Chéri-Bibi,n’a pas fait grand-chose de mal, mais les jurés lui en ont tenucompte tout de même. Vingt ans de travaux forcés pour avoir tentéd’assassiner sa belle-mère ! Regardez-le, et croyez-moi, cen’est ni l’orgueil, ni un obstiné dédain qui cause sonsilence ; mais il a le cœur rongé d’un cuisant chagrin, ilregrette l’avoir manquée !
– C’est vrai qu’ils ont tous l’airmauvais par ici !
– Mesdames, prononça Chéri-Bibisentencieux, nous sommes dans le seul endroit de la terre où l’onpeut vraiment juger les gens sur l’air qu’ils ont.
– Pourquoi donc,commandant ?
– Parce que le costume de forçat,madame, gronda la voix terrible de Chéri-Bibi, va merveilleusementbien à tout le monde. »
Et il ajouta, se tournant, formidable,du côté de Maxime du Touchais :
« Qui donc peut se vanteraujourd’hui que le costume de forçat ne lui irait pas ? Lecostume de forçat est le seul qui donne à chacun l’air qu’il luifaut ! »
Et Chéri-Bibi, enchanté d’avoir produitson petit effet, passa à une autre cage.
« Mais il est tout à fait ivre, lepauvre homme ! murmura le marquis dans l’oreille deMme d’Artigues.
– Je vous avoue, fit celle-ci,qu’il m’inquiète un peu… Avez-vous remarqué sa tête, ses yeux,quand il vous parle ? C’est singulier, il me semble ! quetout cela, qui n’est pas beau à voir, ne m’est pas inconnu !Après tout, j’ai peut-être déjà vu sa figure dans les journaux…Commandant !… Commandant ! On a déjà publié votreportrait dans les journaux, n’est-ce pas ?
– Oui, répondit Chéri-Bibi, entressaillant. On l’a publié à côté de celui de Chéri-Bibi quand ona su que c’était moi qui le conduisais à Cayenne !… Tenez, levoilà justement, votre Chéri-Bibi ! »
Il désignait, dans la cage desfinanciers, le commandant Barrachon lui-même. Pauvre, héroïque,excellent commandant qui aurait voulu mourir à la tête des derniershommes qui lui restaient ! Tous ses officiers l’auraient suividans la mort : plutôt se faire massacrer sans espoir que desubir la loi d’un Chéri-Bibi !… Hélas !… sans munitions,il lui avait fallu cesser le combat et se rendre pour sauver la viede l’équipage ! Chéri-Bibi lui avait dit :
« Vous vous êtes conduit comme unbrave. Nous n’avons pas à nous plaindre de vous ! Vous avezfait pour nous tout ce que vous avez pu ! Vous resterez libreà votre bord ! »
Suprême injure ! Avoir mérité lareconnaissance d’un Chéri-Bibi ! Il avait réfléchi à safaiblesse passée et se l’était reprochée comme un crime, tout aumoins comme une complicité. Lui plus que tout autre méritait cettecage, où les méchants avaient fini par enfermer les bons, à lasuite peut-être de sa pusillanimité, et il avait exigé qu’on l’yenfermât avec les autres. Et il pensait que si une brute galonnéecomme il avait coutume de dire au beau temps de son rêvehumanitaire, eût, dès les premiers jours, cassé la figure dequelques-uns de ces forbans ou les eût envoyés naviguer au hautd’une vergue, le vaisseau de l’État n’aurait point certainement àcette heure changé de propriétaires !
Abîme sans fond d’une philosophiedésemparée, dans laquelle le brave Barrachon pataugeait avec autantde difficultés que là-haut l’audacieux Chéri-Bibi, aux prises avecses nouveaux devoirs, avait pataugé dans la hiérarchie, dans ladiscipline, dans les exigences d’un nouveau commandement, d’unenouvelle position en un mot, à laquelle la fortune, marâtrejusque-là, ne l’avait pas habitué. Mais quoi ! on se fait àtout ! Et peu à peu, les choses à bord reprenaient leur cours.Au fond des cages, les anciens hommes libres commençaient à prendreces attitudes lasses et traînantes de l’esclavage, où la fierté dela race disparaît, et où reparaît l’animalité. Dans les couloirs,les ex-forçats, devenus libres, relevaient un front autoritaire,et, gardiens consciencieux des vaincus, apprenaient, sansdifficulté, à se faire obéir.
Les heures s’écoulaient comme autrefois,dans les entreponts dont Chéri-Bibi, intelligent, avait fait ledernier refuge de la discipline. Sur le pont, dans les carrés, dansles postes d’équipage, partout où pénétrait la gaie lumière dujour, on pouvait rire et s’amuser, mais c’était à la condition quel’on n’eût rien à craindre d’en bas.
La société de Chéri-Bibi, comme toutesles autres qui ont dessein de vivre sans fâcheuse surprise, s’étaitassuré ses derrières. Le même programme qu’autrefois était exécutéavec la même ponctualité, mais avec plus de sévérité, à cause del’expérience acquise. Aux mêmes « quarts » piqués par letimonier, Barrachon voyait apparaître les mêmes rondesd’ « artoupans », venant surveiller la« relingue ». Et il eût pu croire, le brave commandant,qu’il n’y avait rien de changé à bord si la relingue, cette fois,ce n’avait pas été lui !
« Alors, c’est celui-là qu’estChéri-Bibi ! Celui-là qui a l’air si truffe, là, dans lecoin ! Eh bien, vrai, je ne me l’imaginais pas comme ça !fit Carmen de Fontainebleau.
– Ni moi non plus ! dit Nadègede Valrieu. Il m’a l’air bien flapi. Vous ne lui donnez donc pas àmanger, mon commandant ?…
– Ce n’est pas possible que ce soitlà le terrible Chéri-Bibi ! Il a l’air d’un notaire qui a maltourné. »
Le pauvre commandant Barrachon ne tournamême pas la tête. Mais un homme de la cage s’avança jusqu’auxbarreaux. Il avait la figure couverte de linges ensanglantés. Ildit d’une voix ferme :
« Moi, je m’appelle Pascaud,sergent des surveillants militaires, mis en cage, comme sescamarades, par les forçats qui se sont emparés duBayard. Quant à celui-là, ajouta-t-ilen se tournant vers l’héroïque prisonnier, qui s’était levé enentendant Pascaud, quant à celui-là, il ne s’appelle pasChéri-Bibi : il s’appelle le commandant Barrachon. EtChéri-Bibi, le voici !… »
Et sa main, à travers la grille,montrait le vrai Chéri-Bibi, qui éclata de rire. Ce rire futaussitôt couvert par une explosion de malédictions et d’injures,parties de toutes les cages. Les bagnes semblaient être entrés, enune seconde, en révolution. Des grappes humaines s’étaient lancéescontre les barreaux, s’y suspendaient, gesticulaient, des poingsmenaçants passaient entre les grilles, des bouches hurlaient :« Bandits ! assassins !… misérable chiourme !…Tuez-nous ! mais nous en avons assez !… ou débarquez-noustout de suite ! nous ne voulons pas de votre pitié… » etautres exclamations, interjections, rugissements etfureurs.
La batterie basse, se doutant de ce quise passait, mêlait ses colères retentissantes à la révolte d’enhaut. Comme des animaux féroces dont la rage est décuplée de cequ’elle se heurte à un rempart infranchissable, ils pantelaient,bavaient, se roulaient d’impuissance contre les grilles. Barrachonlui-même avait perdu tout sang-froid, toute dignité dans sacaptivité. Ce n’était plus qu’une bête comme les autres, toutes lesautres, qui eussent voulu déchirer les belluaires. Le spectacleétait atroce et tragique et se répétait partout, à côté, derrière,dans toutes les cages.
Les visiteurs s’enfuirent épouvantés etChéri-Bibi lui-même les suivit en se bouchant les oreilles. Ce futune galopade vers le pont supérieur pendant que les nouveauxgardes-chiourme, criant aussi fort que leurs anciens geôliers,imploraient l’ordre de Chéri-Bibi de tout massacrer.
Chéri-Bibi était arrivé sur le pont. Làil respira, revit avec joie la lumière, l’éclat du ciel et des eauxet sentit, comme il ne l’avait jamais éprouvé jusqu’alors, lebonheur de vivre.
« Les pauvres bougres !donnez-leur double ration ! » fit-il.
Ces dames étaient arrivées sur le pontdans un état de frayeur dont elles furent quelque temps à seremettre.
« Oh ! soufflaMme d’Artigues, c’est épouvantable !… Les avez-vousentendus ? Les avez-vous vus ? J’ai cru qu’ils allaientnous dévorer !
– Et cette invention, dit Mlle deValrieu, en se laissant tomber sur un banc, cette invention qu’ilsont trouvée de vouloir se faire passer à nos yeux pour…
– Ça, coupa court Carmen deFontainebleau, ça c’est le plus extraordinaire de tout !… Sic’était vrai ?…
– Ah, çà ! est-ce que vousdevenez folle, chère amie ?… interrompit RobertBourrelier.
– Dites donc, vous d’abord, tâchezd’être poli… En tout cas, vous prétendrez ce que vous voudrez, maisce Chéri-Bibi-là, moi, je ne le connais pas !… Vous l’avezreconnu, vous mesdames ? Voyons ! sa tête a été dans tousles journaux… Est-ce que ça lui ressemble ?
– Ma foi, dit Mme d’Artigues,entre nous le commandant lui ressemble beaucoupplus !…
– C’est exact, fit Mlle de Valrieuen frissonnant. On dirait Chéri-Bibi tout craché.
– Ah ! je ne vous l’ai pasfait dire ! murmura Carmen de Fontainebleau… Mais, tenez,depuis le déjeuner, je me dis : « C’est étonnant comme cecommandant-là ressemble à Chéri-Bibi !… » Mon Dieu !si c’était vrai ! si c’était vrai !… qu’est-ce que nousdeviendrions ?… »
Et elle était toute pâle et ses deuxcompagnes se mirent à trembler comme elle. Il fallut que RobertBourrelier leur démontrât, leur fit toucher du doigt leurfolie.
« Voilà bien les femmes !disait-il… elles seront toujours victimes de leurimagination ! Le naufrage ne leur suffit pas, il leur fautencore des aventures avec des forçats ! Ah, ça vraiment,est-ce que vous perdez la tête ? Voulez-vous nous faire uneautre figure que ça ! Si le commandant arrivait, je nemanquerais pas de lui dire les causes de votre inquiétude pourqu’on s’amuse un peu ! La photographie dans lesjournaux !
« Voyons ! parlonssérieusement. Le commandant a dit lui-même que son portrait avaitpassé à côté de celui de Chéri-Bibi. Vous prenez l’un pourl’autre ! Vous confondez les deux physionomies. Il porte lescheveux ras comme beaucoup d’hommes de mer, et Chéri-Bibi aussi, etlà-dessus vous voilà parties ! Si tous ceux qui se font raserles cheveux doivent aller au bagne ou en sortir, Paris, l’été,serait une succursale de Cayenne et l’on pourrait croire que, dansla belle saison, on ouvre les portes de toutes les maisonscentrales !
« Allons, mesdames, soyezraisonnables ! Regardez la belle discipline qui règne àbord ! Comme tout cet équipage est gai ! Rappelez-vouscomme vous avez été reçues aimablement ! Mais si tous cesgens-là étaient ce que vous craignez qu’ils soient, je n’ose mêmepas vous dire ce qu’il serait advenu de vous, depuis que vous avezmis les pieds sur ce bâtiment hospitalier ! M’entendez-vous unpeu ?
– Ça, c’est vrai ! ditMme d’Artigues qui ne demandait pas mieux au fond que d’êtreconvaincue. Nous sommes folles !…
– Sûr que des forçats n’iraient paspar quatre chemins ! émit Nadège.
– … La journée n’est pasfinie, crut devoir faire remarquer la tremblante Carmen.
– Elle ne fait que commencer,mesdames », prononça une voix derrière elles.
Elles se retournèrent et se trouvèrenten face de trois officiers qui les saluaient le plus galamment dumonde.
La « relingue », en liberté,venait de leur envoyer la fleur des pois : un faux enécritures publiques, un empoisonnement distingué et une escroqueriecompliquée d’abus de confiance au détriment d’une société bienpensante.
Ces dames furent agréablementimpressionnées par la correction de tenue, par les gants blancs,par le joli sourire mondain des trois canailles.
Celui qui avait déjà parlé, et dont lavoix était charmante, continua :
« Oui, mesdames, la journée ne faitque commencer pour nous, puisque la fête va s’ouvrir sous vosgracieux auspices. La Comtesse vous attend pour ouvrir le bal. Sivous nous permettez cet honneur, nous aurons « celui » dedanser ensemble le premier quadrille. »
La Comtesse ! Elles l’avaientoubliée ! Oui, oui, décidément elles étaient bienfolles ! Si elles s’étaient rappelé une seconde la grâce et ladistinction de cette grande dame qui les avait prises sous saprotection à son bord, elles n’auraient certainement pas eu tantd’imagination. Et elles en rirent, et Robert Bourrelier voulut bienrire avec elles ! À quoi songeaient-elles, mon Dieu ! Etces jeunes gens, si braves et si polis, si corrects, et quis’exprimaient si bien ! Elles étaient déjà toutes les troisdebout. Et elles minaudèrent :
« La fête ! Ah !messieurs, pardonnez-nous, mais nous l’avions oubliée !… Nousne savons pas si nous osons… madame la Comtesse a fait toilettecertainement ! gémit l’exquise Carmen deFontainebleau.
– Que non pas ! mesdames, quenon pas ! La Comtesse, comme toutes les grandes dames, adorela simplicité. Elle est venue telle quelle. Et puis, vous savez,c’est une petite fête de famille. »
Ils offraient leur bras. Elles ne sefirent point prier davantage, et tout à fait rassérénées, ellessuivirent leurs cavaliers.
« On dit qu’il n’est point demeilleurs danseurs au monde que les marins ! » susurra labelle Mme d’Artigues.
Le faux en écritures publiques courbaélégamment la tête et, modeste, protesta :
« Un poète a dit cela aussi,madame, des bouviers allemands. »
Et il scanda avec une science délicateles jolis vers.
« Du Musset ! Mais c’est duMusset ! Oh ! j’adore Musset !
– Comme ça tombe, madame. Moi, jele sais par cœur. »
On arriva au gaillard d’arrière, quiétait fort joliment décoré et où une foule bien sage attendait lespremières mesures de l’orchestre. La Comtesse vint au-devant de cesdames et leur fit de grands remerciements de leur bonne grâce etvolonté. Devant l’orchestre, un espace assez vaste était libre, oùl’on dansa le premier quadrille. On se serait cru dans un salon, ouplutôt dans un casino, au bord de la mer, naturellement.
Cependant, dès la première polka quisuivit, les nouveaux venus ne purent s’empêcher de remarquer laliberté un peu grande avec laquelle les hommes traitaient leursdanseuses, et aussi l’attitude peu convenable de ces femmes quis’interpellaient dans un langage que les amies du marquis duTouchais ne comprenaient pas toujours. Elles demandèrent à laComtesse et leurs cavaliers quelques explications, lesquelles leurfurent fournies en abondance.
« L’élément féminin, leur dit-on,était surtout représenté par des femmes de surveillants militaires,qui accompagnaient leurs maris partout et qui avaient prisnécessairement, au contact de la chiourme, l’habitude d’un argotregrettable. De plus, les promiscuités du bord et l’entassementnécessaire dans l’entrepont avaient eu pour résultat de resserrerles liens de la grande famille, si bien que presque tout le monde,hommes et femmes, avaient fini par se tutoyer. » De fait, onétait bien gai et on s’en lançait de raides, de couple àcouple.
Entre les danses, il y avait unedébandade générale vers les buffets, qui étaient mis au pillage.Les naufragés constatèrent la générosité du commandant, qui faisaitcouler dans les verres les liquides et les liqueurs les plusvariés. Certains buvaient à même les bouteilles. On commençait dese battre autour des paniers de champagne.
Puis la musique reprenait avec une ragenouvelle, et les couples se remettaient à danser avec desbondissements, des bousculades, des cris et des physionomies quiapparurent soudain, dans leur allégresse alcoolique, effrayantes.Enfin c’était cet extraordinaire mélange de tous les grades dansune fête qui tendait de plus en plus à devenir crapuleuse, qui« dépassait la compréhension » des nobles invitées.Depuis quelque temps déjà, elles eussent voulu partir ; maison ne leur en laissait ni le loisir, ni le moyen. Elles étaienttoujours ramenées vers le centre de cette foule en liesse dans lemoment même qu’elles essayaient d’échapper à ses remous.
Et puis c’étaient des invitationsqu’elles n’osaient et ne pouvaient refuser. Et entraînées par desbras auxquels il était bien difficile de résister, ellesreprenaient leur place dans le tourbillon. Gueule-de-Bois avait unefaçon de serrer sur son cœur Mme d’Artigues qui finit parépouvanter cette dernière. Carmen de Fontainebleau et Nadège deValrieu, qui avaient commencé par s’amuser comme deux petitesfolles, s’effaraient maintenant de certaines privautés.
Haletantes, elles demandèrent toutestrois qu’on leur permît de se retirer ; et elles necomprenaient point que Mme la Comtesse continuât de danserparmi cette tourbe, et consentît à recevoir les horions brutaux descouples en état d’ivresse manifeste, sans protester !Non ! cette comtesse était vraiment extraordinaire. Elletournait, elle tournait, le sourire sur les lèvres avec de gracieuxpetits coups de tête à l’adresse de ces dames quand le hasard descontredanses les faisait glisser près d’elle. Elle ne voyait doncpas ces figures terribles autour d’elle ? Elle ne sentait doncpas que ça allait « finir dans le vilain », cettehistoire-là ?
Sur ces entrefaites, l’officier demarine « qui connaissait Musset par cœur » et qui avaitcommencé à réciter Rolla à Mme d’Artigues pendant lapremière valse, survint et apprit à ces dames qu’on ne leslaisserait pas partir comme cela ; que leur grâce et leurélégance avaient conquis tous les cœurs et que la fête seraitdécouronnée sans elles.
La Fleur-des-Pois s’exprimait toujoursdans des termes si choisis que ces dames ne se sentaient point lecourage de rien lui refuser. Cependant, cette fois, la cohue, lebruit, la rumeur bestiale prenaient autour d’elles des proportionstelles qu’elles avouèrent à l’officier qu’elles n’osaient pasrester plus longtemps parce « qu’elles avaientpeur ! » Oui, tous ces hommes leur faisaient peur !Enfin, elles étaient fatiguées par les émotions du naufrage et l’onpouvait vraiment avoir un peu pitié d’elles !
Sur quoi le faux en écritures publiquess’inclina et leur dit :
« Il y aurait bien un moyen pourqu’ils vous laissent partir, c’est que ces dames (il montraitCarmen et Nadège) exécutent tout de suite le numéro qu’elles nousont promis. Tant que vous n’aurez pas dansé sur l’estrade comme ilss’y attendent, ils ne voudront rien savoir ! Dansez tout desuite et vous pourrez disparaître après. Voulez-vous que je vousannonce ? »
Carmen et Nadège se consultèrent duregard. Leur parti était pris. Oui, elles allaient monter sur lascène et après on leur ficherait sans doute lapaix !
« Moi, je leur dirai La Grèvedes Forgerons, fit Nadège.
– Et moi, je leur danserai mes deuxpremières valses d’amour, déclara Carmen.
– Et vous, madame, demanda laFleur-des-Pois à Mme d’Artigues… nous ferez-vousl’honneur ?
– Oh ! monsieur, je ne suispas une artiste !…
– Enfin vous voudrez bien paraîtresur l’estrade car ils y comptent bien !
– Mais votre équipage, monsieur,est vraiment extraordinaire !
– Oh ! vous savez, madame, àla bonne franquette, comme on dit… Évidemment, ils manquent un peude délicatesse, mais ce sont de si braves gens, allez !… Ilssont seulement un peu méchants quand ils deviennent un peu soûls,voilà pourquoi je vous conseillerais de ne pas tarder à leur donnerla comédie.
– Oui, finissons-en, ditMme d’Artigues, et le plus tôt possible… C’est incroyablequ’on les laisse boire comme cela à bord d’un navire del’État ! C’est inimaginable ! Tenez regardez cestêtes ! Et la façon dont ils vous dévisagent ! C’esthonteux !
– Venez avec moi, mesdames »,ordonna la Fleur-des-Pois.
Et il les entraîna derrière l’orchestre,où la troupe de comédiens commençait de s’habiller et de semaquiller, pour on ne savait quelle extraordinaire farce. Un coinde tente dressé en coulisse fut mis à la disposition de ces dames,pour le cas où elles auraient besoin de se recueillir ou des’embellir avant d’entrer en scène, laquelle venait d’êtredébarrassée de son orchestre. Les instrumentistes placés sous larampe, ce fut Boule-de-Gomme qui annonça « que le théâtreallait commencer », et qu’on allait voir immédiatement, MlleNadège de Valrieu, de l’Odéon de Paris, et Mlle Carmen deFontainebleau, des Folies-Bergère, également de Paris, et aussi unedame du monde, amateur, dans leurs différents exercices.
Aussitôt, dans un profond silence,commença La Grève des Forgerons.
L’équipage l’écouta jusqu’au bout, sansbroncher, et, quand ce fut fini, le public, après avoir applaudi,cria à Mlle Nadège qu’il fallait danser. Évidemment « lasalle » préférait la chorégraphie à la littérature. Poursauver d’embarras Nadège, Carmen parut. Elle dansait à l’ordinaireson numéro à peu près nue et avec le seul secours d’un voile. Pourla circonstance, elle avait jeté à la hâte sur son costume unflottant peignoir que lui avait prêté la Comtesse.
Dès les premiers pas, elle fut applaudieet encouragée par de chaleureuses phrases d’argot qui vinrentfouetter son entrain naturel. Surtout, elle voulait se dépêcher.Elle n’en parut que plus ardente, et en vérité, prise une fois deplus par le démon de son art, elle se lança éperdument dans sesvalses d’amour dont les airs populaires étaient repris en chœur parle public des forçats, sentimental.
Dans le désordre de sa danse païenne,elle montrait ses jambes qu’elle avait admirables, et son succèsfut colossal. Elle ne s’arrêta qu’exténuée et se rejeta derrière latoile au milieu des cris et d’un enthousiasme presquefarouche.
« Et maintenant, allons-nous-en,dit-elle. Il n’est que temps ! J’ai cru un moment qu’ilsallaient bondir sur la scène et m’emporter !
– Oui, oui, fuyons ! dit entremblant Mme d’Artigues. Savez-vous ce que j’ai entendu toutà l’heure, pendant que vous dansiez, Carmen ? Un de ceshommes, un de ces hommes-là, avec son abominable tête de forçat,disait à un autre, à une autre tête de forçat, car ils ont tousl’air de forçats, tous : « Elle allume, lapetite !…Des trois, c’est encore celle-là quejevoudrais qui me tombe au sort ! »
– Eh bien ?
– Eh bien, qu’est-ce que ça veutdire, une phrase pareille ? Moi je crains tout de ceshommes-là… J’ai envoyé chercher le marquis… Pourquoi n’est-il pasici ?… Et M. Bourrelier ?… Et monmari ?…
– C’est vrai, où sont-ils ?Pourquoi les hommes ne sont-ils pas avec nous ? demandèrent,de plus en plus anxieuses, les deux autres.
– Et le commandant, oùest-il ?… Si encore le commandant était là !
– Allons donc ! Le commandantme fait encore plus peur que les autres ! avouaMme d’Artigues.
– Ah ! vous voilà de mon avismaintenant ! constata Carmen en achevant hâtivement de serhabiller. Vite, vite, fichons le camp ! Rentrons nousenfermer dans nos cabines !
– Mais comment passermaintenant ?… Écoutez-les ! c’est comme si nous étionsassiégées ! »
En effet, on criait de plus en plusfort. On voulait revoir les artistes. Et Boule-de-Gomme etPetit-Bon-Dieu apparurent. Petit-Bon-Dieu dit :
« Ne sortez pas surtout !Restez ici… si vous ne voulez pas qu’il vous arrive malheur !…Ils sont soûls, voyez-vous !… Ils veulent tous vousembrasser !…
– Mais c’esthorrible !…
– Horrible, madame », ricanal’autre, sinistre.
À ce moment, elles entendirent la voixde l’officier Gueule-de-Bois qui faisait annoncer sur lascène :
« Camarades, ces dames sontfatiguées et vous prient de les excuser. (Hurlements.) Jevous en prie, soyez raisonnables. Encore un peu de patience. Latroupe spéciale du Bayard va continuer le spectacle, et latombola sera tirée immédiatement après. »
À cette dernière partie de l’annonce,les trois femmes se regardèrent avec des yeux étranges. Ellesn’osaient se communiquer autrement l’angoisse affreuse qui lesétreignait. Cependant Mme d’Artigues, s’efforçant de paraîtrecalme, demanda à un officier :
« Vous avez beaucoup de lots pourla tombola ?
– Non, madame, réponditl’« officier », nous n’en avons pas beaucoup, maisils sont magnifiques ! »
Chéri-Bibi, en sortant des bagnes, étaitrentré chez lui, très occupé de la nouvelle attitude de sesprisonniers et se rendant parfaitement compte que la petite comédiequ’il jouait vis-à-vis des naufragés touchait à sa fin. Prompt dansses décisions comme il sied à un homme d’action, il mandaGueule-de-Bois et donna des ordres concernant les dames pour la finde la petite fête, dont il entendait déjà, au-dessus de sa tête,les flonflons.
« Cela leur apprendra à mal parlerde Cécily ! »
L’affaire réglée de ce côté, il renvoyaGueule-de-Bois en lui ordonnant de lui expédier la Ficelle. Commela Ficelle tardait à venir, il entrouvrit, impatient, la porte deson carré et aperçut deux hommes qui ne le virent point et qui, secroyant seuls dans cette partie de l’entrepont, devisaient ensemblede leurs petites affaires. C’étaient le baron Proskof et le marquisdu Touchais. Il pensa qu’ils s’entretenaient de l’incident imprévude la promenade au Jardin des plantes, et des inquiétantesréflexions que la révolte des prisonniers avait pu leur suggérer.Chéri-Bibi se trompait ; il ne connaissait point ces hommes.Ils parlaient « femmes ».
Nous avons eu déjà plusieurs foisl’occasion, depuis l’arrivée des naufragés sur le Bayard,de faire remarquer la tristesse du baron Proskof. Cette attitudemélancolique était tout à l’honneur du brave gentilhomme polonais,puisqu’il n’y avait pas plus de deux ou trois jours que la baronne,sa précieuse épouse, était morte, ou du moins qu’il la croyaittelle. Proskof paraissait inconsolable. C’est en vain que Maxime duTouchais lui-même avait tenté de le sortir de son chagrin en luireprésentant que si quelqu’un, dans cette affaire, avait à seplaindre, c’était bien lui, du Touchais, qui faisait une pertesèche, tandis qu’il restait au moins au baron lemillion.
Dans le moment que leur conversationétait surprise par Chéri-Bibi, le baron Proskof se répandait enéloges sur la défunte.
« C’était une femme d’uneintelligence supérieure, que je ne remplacerai jamais, ni vous nonplus, mon cher marquis, quoi que vous tentiez ! Cette petited’Artigues me fait pitié ! La Belle Dieppoise, comme ondisait, n’en eût point voulu pour dénouer les cordons de sessouliers !
– C’est bien mon avis, mon cherbaron, mais que voulez-vous, il faut être raisonnable ! Jesuis encore trop jeune pour faire une fin !
– Savez-vous ce que je ferais, moi,à votre place ?
– Dites toujours !
– Eh bien, je rentrerais le plustôt possible auprès de ma femme et j’attendrais là bientranquillement d’être sûr que la baronne est morte, car enfin, nousne sommes sûrs de rien, absolument !… Voyons, marquis, votrefemme est charmante, et je suis certain qu’elle sera enchantée devous revoir !
– Ce n’est point ce que disent cesdames, vous les avez entendues à table !…
– Comment ! Vous prenez notedes discours de ces péronnelles !… N’êtes-vous point sûr desvertus de la marquise ?
– Sûr de quoi ? On ne saitjamais avec les saintes !… » ricana lemarquis.
Le reste de la conversation fut perdupour Chéri-Bibi ; au surplus, il eût été incapable d’enentendre davantage. La Ficelle le trouva pâle comme un linge,affalé sur son divan.
« Tu es malade, Chéri-Bibi ?s’exclama le dévoué mitron. Veux-tu que j’aille chercher leKanak ?
– Non ! sa femmed’abord ! fit entendre Chéri-Bibi dans un souffle.
– La Comtesse ?
– Oui, la Comtesse !… Tout desuite ! »
Avertie immédiatement par la Ficelle, laComtesse descendit entre deux « bostons ». Elles’inquiéta tout de suite du mauvais état dans lequel elle trouvaitson commandant.
« Ferme la porte ! ditChéri-Bibi.
– Mais enfin, qu’ya-t-il ?
– Quelquechose !… »
Il se leva, se plongea la tête dans unecuvette et, s’étant ainsi rafraîchi les idées, il parut allerbeaucoup mieux. La Comtesse le regardait se tamponner le front avecsa serviette et ne comprenait toujours point.
« Écoute ! fit l’autrebrusquement en s’asseyant auprès d’elle et en lui prenant les deuxmains. Écoute bien ! Je sais que tu m’aimes, laComtesse !
– Oui, fit-elle simplement ettristement, mais toi tu ne m’aimes pas !
– Je vais te dire, laComtesse !… Tu es arrivée trop tard, vois-tu, la place étaitprise !
– Je m’en suis toujours doutée, Cesera le malheur de ma vie !
– Parlons peu, mais parlons bien,la Comtesse : puisque tu m’aimes, es-tu prête à faire quelquechose pour moi ?
– Tout ce que tuvoudras !
– Oh ! oui, mais… quelquechose… quelque chose…
– Tout ce que tuvoudras !…
– Eh bien, d’abord, tu vas me direce que vous faisiez, le Kanak et toi, des lanières de chair quevous découpiez sur le client ?…
– Oh ! ça !… »fit-elle.
Et elle lui glissa dans les mains… etelle se leva…
« Ah ! tu vois bien qu’il y ades choses que tu ne peux pas faire pourmoi ! »
Elle s’était réfugiée dans un coin commesi elle avait eu peur maintenant de Chéri-Bibi, et elle n’osaitplus le rejoindre ; et elle dit d’une voix basse etsourde :
« Je sais bien ce qu’onraconte !…
– C’est vrai ?… Dis-le-moi, àmoi !… à moi !… c’est vrai ?… » imploraChéri-Bibi.
Elle secoua la tête, farouche et sibrutalement que ses admirables cheveux se dénouèrent, roulèrent enflots noirs sur ses épaules…
« Non ! non !râla-t-elle… ce n’est pas vrai ! ce n’est pasvrai !…
– Ça a été dit en courd’assises !…
– Ah ! ça non plus, ça n’estpas vrai !… grinça-t-elle. Non ! Non !… on n’a pasosé !… on n’a pas osé… Le gerbier a bien jacté un peu… mais ila fermé tout de suite son plomb ! Tout de suite !… Notreavocat lui a dit qu’on n’avait pas le droit de laisser mêmeentendre de loin une chose pareille… quand on n’en était pas sûr…quand on n’avait pas de preuves ! Et ça a été fini… tout desuite ! Ah ! si tu avais vu la salle ! Il y avaitdes femmes qui se trouvaient mal, rien qu’à l’idée de ça !…Chéri-Bibi, je t’aime et je ne te mentirais pas ! Je te le disencore à toi : nous n’avons pas faitça !… »
Elle se laissa retomber sur le divan àcôté de lui et voulut qu’il reprît ses mains dans les siennes, maisce fut au tour de Chéri-Bibi de se lever. Il arpenta de long enlarge le salon, pensif, puis s’arrêta en face d’elle.
« Tant pis !fit-il.
– Comment ! tantpis ?
– Oui, tant pis ! j’avaisrêvé de vous donner quelqu’un à manger !
– Je saisqui ! dit-elle en se levant et en s’accrochant à lui :c’est le marquis ! J’ai bien cru pendant le déjeuner que tuallais le buter !
– Ah ! non ! pas ça,c’est trop aimable ! Vois-tu, la Comtesse, quand je pense àlui, je deviens fou ! Je voudrais inventer des supplices… dessupplices… Ah ! j’avais cru tout ce qu’on disait duKanak !… J’avais pensé !… Enfin, n’en parlons plus,puisque ça n’est pas vrai… »
La Comtesse était devenue toutepensive…
« Qu’est-ce qu’il t’a fait cethomme-là ? demanda-t-elle.
– Il m’a arraché le cœur !…comprends-tu ?…
– Ah ! oui !…
– Et puis il est trop gras… tropfort… trop bien portant… trop heureux… tout lui réussit… Il désireune femme, il jette un million… tout lui appartient… c’est unmonstre !…
– Oui, oui, je te comprends… je tecomprends !… Il est bien riche ?…
– S’il est riche ?… àmillions… à millions… à millions… À quoi penses-tu ?… Pourquoidétournes-tu la tête ? Pourquoi tes joues sont-elles si pâleset tes yeux si sombres ? Qu’est-ce que tu as ?
– Rien !…Rien !…
– Je veux savoir à quoi tupenses ?
– À rien ! à rien,Chéri-Bibi…
– Mais si… Tu as une idée… je tedis que tu as une idée. J’en ai vu passer le frisson sur ton frontobscur. La Comtesse, donne-moi ton idée !…
– Jamais !… C’est tropterrible !…
– Ah ! tu vois bien !… Jeveux connaître ton idée !…
– Jamais je n’oserai te la dire…Toi-même, tu la repousserais… Oui, toi-même, Chéri-Bibi, tutrouverais mon idée trop terrible… Et puis, ça n’est pas seulementmon idée… c’est encore, c’est surtout notre secret à Kanak et àmoi !… un secret auquel nous tenons parce que, vois-tu, il y al’échafaud au bout… alors tu comprends maintenant que je ne puisrien te dire…
– Je vois que tu veux me fairelanguir. Tu joues avec ma soif. Tu ne m’aimes pas, laComtesse !…
– Plus que tu ne crois, Chéri-Bibi,et c’est justement parce que je t’aime que tu ne saurasrien…
– Alors, c’est plus terrible que ceque j’aurais pensé ?
– Plus terrible quequoi ?
– Plus terrible que les lanières dechair qu’on mange ? »
La Comtesse ne répondit pas toutd’abord. Son émoi était indescriptible. Elle fuyait le regard deChéri-Bibi… Enfin, elle laissa échapper dans unsouffle :
« Oui, oui ! c’est pireque ça !… Ah ! laisse-moi !…laisse-moi ! »
Chéri-Bibi la prit dans ses bras, etelle ne fut plus qu’une pauvre chose défaillante. Elle ne résistaitplus à son désir de savoir. Elle le renvoyait seulement auKanak.
« Moi, je veux bien. Écoute, monChéri-Bibi, je veux bien que tu saches !… Je ne m’opposeraipas à ce qu’il te dise l’affreuse chose devant laquelle tureculeras, j’en suis sûre… Mais, si tu parles jamais, Chéri-Bibi,tu feras tomber nos deux têtes… Je te donne la mienne… je te donnela mienne… Prends-la ! »
Et elle lui donnait sa tête belle et sipâle et ses lèvres si blêmes qu’elles ne l’eussent point étédavantage si déjà le bourreau en avait pris tout le sang. Mais lui,qui ne songeait qu’à sa vengeance, ne voulut point s’apercevoir ducadeau qu’on lui faisait. Il dit :
« La Comtesse, va chercher leKanak ! »
Elle roula sur le canapé, étendue dansune pose de désespoir, la tête échevelée dans ses mains réunies,comme une Madeleine qui pleure sa faute, et puis elle se redressa,regarda une fois encore Chéri-Bibi avec ses yeux hagards etdit :
« J’y vais ! »
Mais auparavant, elle s’arrêta devantune glace et remit de l’ordre dans sa coiffure. Puis elle quittaChéri-Bibi en courant.
Cinq minutes plus tard, le Kanak faisaitson entrée. Lui, il était jaune et il y avait du sang dans sesyeux. Il était seul.
« Où est la Comtesse ? demandaChéri-Bibi.
– Elle est retournée à la danse,répondit le Kanak qui ne quittait pas des yeuxChéri-Bibi.
– Et nous, où ensommes-nous ?
– Nous repiquons sur le golfe deGuinée : tout est préparé pour cette nuit. Les épaves sontprêtes. On jettera ce qu’il faut par-dessus bord pour qu’on nouscroie perdus corps et biens. Enfin, dès demain, à la premièreheure, on procédera au maquillage du navire.
– Crois-tu qu’il nous sera facilede refaire du charbon et des provisions sans danger, àCapetown ?…
– Tout ce qu’il y a de plus facilepuisque nous avons le commandant, et que nous resterons sur radeseulement une nuit.
– Et ensuite quel drapeauarborerons-nous ?
– C’est à voir. Moi, j’opteraispour celui de la République Argentine. Nous sommes une quarantaineà bord qui parlons couramment l’espagnol. Et puis, comme nous nenous arrêterons nulle part, on n’a pas à venir mettre le nez dansnos affaires. Une fois en Malaisie…
– Dis donc, le Kanak… qu’est-ce quetu as ?… Tu me parais malade…
– La Comtesse m’a parlé,Chéri-Bibi…
– Eh bien ?…
– Eh bien…
– Allons ! décide-toi…pouvez-vous faire quelque chose pour moi ?…
– Quelque chose deformidable, Chéri-Bibi, mais c’est toi qui ne voudraspas !…
– Dis toujours !…
– Si tu as jamais la langue troplongue, Chéri-Bibi, nous sommes… la Comtesse et moi… fichus… dansle cas qu’il faut toujours prévoir où l’on retomberait dans lacivilisation !
– Me prends-tu pour un« mouton » ?
– Non ! bien sûr ! maisil faut être prudent… Et puis, je vais te dire… ça peut bien nepas réussir !…
– Je ne tecomprends pas bien, le Kanak, ou plutôt, je ne te saisis pas dutout… mais en tout cas, dis-moi on souffre bien ?
– Ah ! si on souffre ! jete crois qu’on souffre !… Je suis même à peu près certain quetu trouveras que l’on souffre trop !
– Tu ne me connais pas encore, leKanak !… Si tu savais combien j’ai besoin que l’on souffre…Va, je t’écoute. »
Mais l’autre s’en fut au bout du salon,se prit le front dans les mains et puis parut terriblementréfléchir. Chéri-Bibi ne le troubla pas. Enfin, le Kanak releva latête. Sa figure était plus jaune que jamais et ses yeux roulaientdu sang. Il était épouvantable à voir. On eût dit qu’il était déjàen proie à quelque surexcitation mi-cérébrale, mi-physiologique quien faisait une bête, horriblement.
Il traversa tout le salon en titubant unpeu, allongea les bras, prit Chéri-Bibi aux épaules, regarda àdroite et à gauche si toutes les portes étaient bien fermées et sepencha tout près de l’oreille du bandit. Et lentement, lentement,avec des arrêts et des soupirs, des repos, des reprises, il luiversa dans l’oreille la liqueur démoniaque de sonsecret.
Chéri-Bibi, à son tour, semblaitentrepris par une ivresse maladive. Ses épaules frissonnaient, sesmains tremblaient, ses yeux devenaient énormes. La sueur glissaiten gouttes lourdes sur son front d’airain.
Enfin, l’autre se tut et recula encroisant les bras. Et Chéri-Bibi aussi croisa ses bras et ilsrestèrent ainsi dix minutes à se contempler en silence. Et puisChéri-Bibi s’enfuit en refermant la porte sur le Kanak qui continuad’attendre, debout, les bras croisés, dans une immobilité destatue. Quant à Chéri-Bibi, il fut en quelques bonds, dignes d’untigre, sur le pont.
Il avait besoin d’air… et besoin deréfléchir. Les flonflons, les chants, les cris et les danses dugaillard d’arrière le chassèrent sur le gaillard d’avant. Et là,seul, devant la mer et le ciel, il tourna sur lui-même et sur sapensée. Il marchait en rond, haletant, et pensait en rond autour dusecret du Kanak qu’il avait voulu connaître et qui le tentaitmaintenant comme l’empire du monde avait tenté le mauvais ange. Illeva les yeux au ciel comme il faisait souvent quand il s’adressaità la destinée, au Fatum qu’il sentait toujours suspendusur sa tête, et pesant, de tout son irrésistible poids, sur sesépaules.
Son aventure était si prodigieuse qu’illa croyait, dans son orgueilleuse naïveté, la seule et grandepréoccupation du temps et de l’espace. Il ne connaissait point deplus remarquable malheur héroïque que le sien et, dans son âmecruelle mais enfantine, il s’apparentait à ces maudits del’histoire primitive des hommes, que l’on donnait jadis à lire dansles écoles et qui sont toujours en contact avec le Dieutout-puissant, soit qu’ils essayent de l’atteindre en entassantmontagnes sur montagnes, soit qu’ils essayent de le fléchir en luioffrant des sacrifices épouvantables.
« Pourquoi m’envoies-tu encorecette épreuve ? demanda-t-il tout haut à quelqu’un qu’il avaitl’air de considérer comme son plus cruel ennemi. Tu sais bien queje n’y résisterais point ? La pensée seule de la tenter mebrûle comme une robe de flammes !… »
Et il recommença sa course circulaireinsensée pour l’arrêter quelques instants plus tard et reprendreson extraordinaire monologue. Mais, cette fois, c’est au Kanak ques’adressait son ardente prosopopée :
« Kanak, tes paroles se font bienentendre !… Un enfant même les comprendrait !… Mais unesanglante morsure déchire mon âme !… L’espoir me tientdésormais aux entrailles avec sa gueule dechien !… »
Et il courut encore comme un échappé desPetites-Maisons. Puis il s’arrêta encore, rugissant, écumant.Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi ! d’où viennent ces transportssubits, ces angoisses sans objet apparent ? Pourquoi ce cri deterreur et d’horreur auquel tu donnes le doux nom d’espoir ?…Sur ta dunette, entre le ciel et les eaux, tu apparais aussiformidable, aussi menaçant, mais aussi craintif que Satan sur lamontagne avant qu’il eût tenté Jésus ; et puis, brusquement,tu dégringoles ! Tu te replonges, tête baissée, dans l’enferoù t’attend le Kanak, immobile.
Chéri-Bibi poussa la porte derrièrelaquelle était cette statue qui n’avait besoin que d’un mot pours’animer. Et ce mot, il le lui jeta.
« Allons »,dit-il.
Le Kanak décroisa aussitôt ses bras,tendit une main à Chéri-Bibi, qui la lui saisit avecfièvre.
Et ils se séparèrent sansplus.
En haut, la petite fête, comme on dit« battait son plein ». Mmes d’Artigues, de Valrieu et deFontainebleau, sous leur tente, étaient dans un état d’esprit quivoisinait de plus en plus avec l’épouvante, car elles se rendaientcompte qu’elles étaient parfaitement prisonnières, en dépit desétranges paroles de politesse que de plus étranges officiers demarine venaient, de temps à autre, leur prodiguer. Elles avaient,en vain, essayé de s’esquiver ; mais, sous le prétexte que lasurexcitation de l’équipage ne faisait que grandir, et qu’il eûtété dangereux pour elles de tenter une sortie, on ne leurpermettait plus un mouvement.
Des clameurs sauvages, des chantsimmondes venaient jusqu’à elles et les jetaient effrayées aux brasles unes des autres.
Elles avaient réclamé à grands cris lemarquis et le baron, et Robert et M. d’Artigues. Enfin elleseurent le soulagement de voir apparaître Robert Bourrelier etM. d’Artigues. Mais leur joie fut courte.
Ceux-ci étaient aussi effrayés qu’ellespar tout ce qu’ils avaient vu et entendu.
Après la révolte des cages, en bas,devant Chéri-Bibi, ils avaient résolu de se faire une idée un peunette de leur situation, et dans ce but s’étaient glissés danscertaines parties du bâtiment dont il semblait qu’on les eûtprécédemment éloignés à dessein. Il leur avait été donné alors devoir des choses bien singulières.
D’abord un désordre incroyable, uneindiscipline régnante, et surtout ils s’étaient heurtés à un cordonde gardes-chiourme qui empêchaient de pénétrer dans des couloirs etdes cabines d’où sortaient des cris et des gémissements de femmeset d’enfants : des enfants qui réclamaient leurs pères, desfemmes qui réclamaient leurs maris.
Comme ils demandaient des explications,on les avait chassés et on avait ricané derrière eux d’une façonsinistre, et on leur avait conseillé, pour leur bien, de se montrerun peu moins curieux à l’avenir. Ces messieurs en étaient là deleurs tremblantes confidences quand le baron Proskof survint à sontour. Celui-ci paraissait si effaré qu’il ne put, tout d’abord,prononcer une parole. Enfin on entendit : « Lemarquis !… le marquis… »
« Quoi ? Le marquis ?…demanda, anxieuse plus qu’on ne saurait dire, la belleMme d’Artigues.
– Eh bien, le marquis adisparu !…
– Comment !disparu ?
– Oh ! sous mes yeux… C’estinimaginable !… Je croyais qu’il était encore à mes côtés…Nous parlions de choses et d’autres, non loin de ma cabine, dans lecouloir, car nous fuyions le pont et cette horrible fête, et puistout à coup je me retourne… Il n’était plus près de moi. Je lecherche, j’entre dans les cabines ; je l’appelle. Il merépond. Mais sa voix était déjà lointaine, et il s’est tu tout àcoup, comme s’il étouffait.
« Assurément, il était l’objet dequelque violence. Le malheur est que je ne parvenais point à merendre compte exactement de l’endroit où il pouvait se trouver. Cebateau me paraît machiné comme un décor de théâtre. Il se passeautour de nous des choses abominables.
« Au milieu de quelles genssommes-nous tombés ? Ces gardes-chiourme me paraissent aussiredoutables que les forçats eux-mêmes. Enfin ! où est lecommandant ? On ne peut pas le voir. J’ai voulu parler auxofficiers… Ils sont ivres. C’est à grand-peine que je suis parvenujusqu’ici. Il faut partir d’ici, mesdames… C’estaffreux !… »
À ce moment, la tente se souleva et deuxdes trois matelots de la Belle Dieppoise qui avaientabordé avec eux le Bayard se précipitèrent. Leur camaradevenait d’être tué d’un coup de couteau en plein cœur par un desbandits du bord auquel il voulait prendre sa danseuse. Et comme ilsavaient voulu venger leur camarade, les autres bandits s’étaientrués sur eux, leur apprenant tout. Le Bayard était auxmains des forçats et celui qui les avait reçus en qualité decommandant n’était ni plus ni moins que Chéri-Bibi !Chéri-Bibi lui-même !
Mme d’Artigues s’évanouit. Carmenet Nadège poussèrent des cris de folles. Dans le moment, leurlogement improvisé fut envahi par une tourbe hurlante qui lestransporta toutes les trois sur l’estrade où elles furent exhibéesà la curiosité et aux désirs féroces d’un équipage en délire. Onallait tirer au sort !…
Mais il ne faisait point de doute que lesort, pas plus que le reste, ne serait respecté dans cette affaire.Déjà des faces de damnés se penchaient sur les pauvres femmes, despoings les agrippaient, les arrachaient, se lesdisputaient.
La bande écumante des forçats quin’avaient pu monter sur l’estrade, voyant que ceux qui entouraientles femmes s’en emparaient sans autre forme de procès et neparlaient plus de loterie, firent entendre des cris de rage et deprotestation. Les malheureuses allaient disparaître sous le flotgrossissant sans cesse des bandits et mourir étouffées quand unecatastrophe se produisit qui les sauva.
Une trombe venait de passer sur cettefoule. Sous une poussée terrible, les relingues tombèrent pargrappes du haut de l’estrade, laissant un espace libre suffisantpour que pussent se mouvoir et se détendre, avec une force decatapultes, les poings énormes de Chéri-Bibi.
Ah ! il était toujours beau dans labataille, l’affreux Chéri-Bibi ! Que de nez écrasés ! qued’oreilles décollées ! que d’yeux pochés ! que de sang,de cris, de malédictions ! Mais quel beau et rapidenettoyage !… On l’acclame ! Tous ceux qui n’avaient puapprocher de l’estrade et qui n’avaient conservé aucun espoir deprendre part à la curée lui font un triomphe !… Et les autres,qui se traînent, maintenant, sur le pont, éclopés, sont l’objetd’une risée générale. Ah ! la risée de lachiourme !
Chéri-Bibi réclame le silence. Il est làsur son estrade désencombrée devant les trois tremblantes femmesqui osent à peine bénir leur sauveur. Car enfin que va-t-ildire ? À quel nouveau supplice vont-elles êtrevouées ?
« Mes chers poteaux, ditChéri-Bibi, j’ai réfléchi ! Puisque ces dames ne peuvent êtreà tout le monde, elles ne seront à personne !… (Tonnerred’applaudissements.) Je les garde pour moi… (Unfroid) à seule fin qu’il ne leur arrive point malheur…(Attente glacée.) Car je viens de m’engager à déposersains et saufs, en un temps et en un lieu qui seront fixés dans unprochain conseil, les naufragés de la Belle Dieppoise.(Protestations menaçantes. Chéri-Bibi se croise les bras.) Quidonc oserait élever la voix quand je me suis donné la parole ?(Silence immédiat.) Les imbéciles font bien de se taire,car j’ai des choses sérieuses à leur dire. Désormais, c’est fini dese mal conduire. Vous devez devenir des gens costauds, calmes etrangés, car vous êtes riches ! Le marquis du Touchais, quenous avons eu l’honneur d’accueillir à notre bord, veut bien,cédant à mon initiative, acheter la libération des naufragés dela Belle Dieppoise, moyennant un prix de cinqmillions. »
D’abord stupeur, presque une sensationd’effroi devant cet abîme entrouvert… cinq millions !…Vertige !… Et puis, on se ressaisit, on comprend, on éclate,on hurle, on trépigne, on danse, on devient fou !… On veutporter Chéri-Bibi en triomphe. Chéri-Bibi a la plus grande peine àplacer un mot, un mot qui clouera la bouche aux derniers imbéciles,à ceux qui ne comprennent jamais rien.
« Mes poteaux, crie-t-il, undernier mot. Il est bien entendu que nous ne lâcherons le marquisque contre les cinq millions. Ce sera cinq millions ou lamort ! (Délire de l’équipage.)
– Eh bien, laFicelle, qu’est-ce que tu dis de ça ? demanda Petit-Bon-Dieu,en détachant une grande taloche sur l’épaule fléchissante du dévouémitron.
– Je connais mon Chéri-Bibi, répondavec un pâle sourire la Ficelle ; ce sera « cinq millionset la mort ! »
Les jours qui suivirent amenèrent ungrand changement dans la vie générale du bord. L’ordre et ladiscipline régnèrent en souveraines maîtresses. Depuis qu’ils sesavaient riches, les forçats acceptaient, presque avec joie, lanécessité de se plier à la règle.
Ils travaillaient avec entrain pour lebien-être et la sécurité de tous.
Le Bayard s’appelait maintenantEstrella (l’Étoile) et battait pavillon argentin.Désormais sûr de ses hommes, Chéri-Bibi se relâcha de lasurveillance de tous les instants dont les familles de surveillantsavaient été jusqu’alors l’objet. Les femmes et les enfants purentvenir comme autrefois jouer et bavarder sur la plage arrière quileur fut réservée pendant certaines heures du jour. Les prisonniersfurent bien traités et on leur permit de temps à autre de sortir deleurs cages pour venir respirer un peu d’air frais sur le pont.Ceux qui avaient leur famille à bord eurent le droit de communiqueravec elle.
Il est vrai que le débarquement de toutle monde avait été renvoyé à une date encore lointaine etindéterminée. Ceci avait été décidé avec bien d’autres choses en unconseil qui avait duré de longues heures et où s’étaient trouvéréunies toutes les fortes têtes du bagne.
Il était en effet impossible de remettrequi que ce fût en liberté avant la rentrée des fameux cinqmillions. C’eût été apprendre au monde qui le croyait perdu corpset biens que le Bayard naviguait toujours avec sacargaison de forbans.
Plus tard, quand on serait en sécuritéet que l’on serait riche, et tout à fait à l’abri dans lesarchipels de la Malaisie, on verrait à se débarrasser de cesencombrants colis humains qu’il fallait nourrir avec les ressourcesdu bord. Heureusement celles-ci paraissaient inépuisables et ellespouvaient être facilement renouvelées, de force s’il le fallait,sur un des points sans défense de la côte d’Afrique où lacivilisation européenne a établi ses comptoirs.
Le principal, pour le moment, était dedébarquer au plus tôt le lieutenant de Chéri-Bibi qui devaitrapporter les millions.
Le choix s’était porté sur la Ficelle,qui avait fait preuve d’un dévouement sans bornes pour son chef etqui avait été l’artisan de la libération des forçats à bord duBayard. Du reste, on lui avait fait entendre que lavengeance de ceux-ci ne se ferait pas longtemps attendre, enquelque point du monde qu’il se trouvât, s’il ne marchait pas droitet s’il ne se conduisait pas en honnête homme.
La Ficelle avait trop l’habitude de sonmonde pour ignorer qu’il était impossible d’échapper à la vindictede la chiourme quand celle-ci avait prononcé son jugement. Enfin,il n’aimait qu’une chose sur cette terre : c’étaitChéri-Bibi.
Il aurait préféré qu’on ne l’en séparâtpoint, mais celui-ci avait ordonné et il n’avait plus qu’àobéir.
Le marquis du Touchais avait toutarrangé pour que la mission de la Ficelle lui fût rendue facile. LaFicelle partirait avec les papiers et les indications nécessaires.Il verrait la marquise et certain notaire à Paris. Ceux-ci seraientprévenus par lui, la Ficelle, et par les déclarations écrites dumarquis, que la moindre indiscrétion coûterait la vie auxprisonniers de Chéri-Bibi.
Si le chiffre de la rançon n’avait étéfixé par Chéri-Bibi qu’à cinq millions, c’est qu’il était résultédes explications du marquis à ce sujet qu’il serait impossible àCécily et au notaire de Paris de réaliser en banknotes unesomme plus forte dans l’espace de temps assez restreint (quelquesmois) que l’on donnait à la Ficelle pour terminer l’affaire. Lesbillets de banque devaient être, au fur et à mesure, changés par laFicelle avant son retour, et par conséquent avant la libération dumarquis, de telle sorte qu’on n’eût plus tard rien à craindre d’uneopposition sur les numéros. Bref, ces messieurs croyaient bienavoir pensé à tout.
Un instant, ils avaient songé à chargerla sœur de Chéri-Bibi, Marie-des-Anges, de la difficile commission,mais outre que la pauvre fille était dans un état de santé des plusalarmants, Chéri-Bibi s’était refusé à mêler la sainte fille àtoutes ses « histoires d’assassin », comme il disait dansses moments de neurasthénie.
On marchait donc à toute vapeur surCapetown, et la vie à bord était assez monotone, quand un événementextraordinaire vint jeter l’équipage, en général, et la Ficelle enparticulier, dans un émoi indicible.
Il est bon de dire tout d’abord quepersonne n’avait revu le marquis, pas même ses amis, qui étaientlibres de vivre à bord comme ils l’entendaient, se faisant servirentre eux et adressant bien rarement la parole à ceux-là mêmes quiles servaient et qu’ils voyaient, du reste, toujours aveceffroi ; mais il leur était défendu d’approcher de l’endroitoù on leur avait dit que le marquis se trouvait. Nul, en dehors duKanak, de la Comtesse et de Chéri-Bibi n’avait ce droit-là. Ondisait le marquis relégué dans une grande cabine obscure attenant àl’infirmerie, mais que l’on avait isolée entièrement, par unecloison de fortune, de l’infirmerie elle-même.
Devant la porte de cette cabine, il yavait toujours un planton de garde qui avait mission de tirer surtoute personne qui tenterait de se diriger vers cetteporte.
L’explication officielle de cetisolement avait été donnée par Chéri-Bibi. Le marquis était atteintd’une maladie contagieuse.
On avait pensé tout de suite au choléra,ou à la fièvre jaune, ou à quelque chose d’approchant, et puis, envoyant aller et venir, sans aucune précaution, le Kanak et laComtesse qui soignaient ce malade si dangereux, et Chéri-Bibi quilui rendait visite, l’équipage avait eu vite fait de s’imaginerqu’il n’y avait dans la cabine, en fait de malade, qu’un prisonnierreprésentant cinq millions, que l’on gardait avec tous les honneurset toutes les précautions dus à son rang et à safortune.
L’idée de la réelle maladie possible dumarquis, maladie pouvant entraîner la mort, n’avait point outremesure agité les forçats, car ils savaient que Chéri-Bibi avaitdéjà par-devers lui tous les papiers et toutes les signatures dumarquis, et que si le malheur voulait que celui-ci mourût,l’équipage n’en toucherait pas moins les cinq millions, en fût-ilréduit à rendre, en échange, un cadavre. Mais la pensée, plussimple, qui leur vint par la suite, comme nous avons dit, d’unecaptivité soignée, les amusa. Et c’est avec des sourires qu’ilsdemandaient de temps à autre des nouvelles du marquis à Chéri-Bibi,qui, lui, ne souriait point.
Au contraire, on ne l’avait jamais vuaussi taciturne. Du reste, il ne se montrait guère, se faisaitservir chez lui, répondait par monosyllabes aux interrogationsinquiètes de la Ficelle et ne sortait de son carré que pour serendre auprès du marquis ou pour faire visite à sa sœur.
Or, un soir vint où la Ficelle qui leguettait, de plus en plus intrigué par son attitude étrange et sesairs de douloureuse préoccupation, le vit entrer chez le marquisavec le Kanak et la Comtesse et ne l’en vit point ressortir. LaFicelle était résolu, cette nuit-là, à poser des questionssérieuses, car il craignait que Chéri-Bibi ne tombâtmalade.
L’angoisse de la Ficelle ne fit quegrandir quand, vers les quatre heures du matin, il vit descendre dela cabine la Comtesse, les manches retroussées jusqu’au coude et lafigure toute chavirée. Il courut à elle, quitte à se laisserfusiller par le planton. La Comtesse le repoussa, courut à sapropre cabine, en revint avec un coffret qu’elle dissimulait sousun châle et pénétra à nouveau chez le marquis.
À huit heures du matin, personne nes’était encore montré.
Enfin la Comtesse reparut suivie duKanak, qui avait un visage bien étrange. Cependant ils paraissaientcalmes tous deux. Aux questions de la Ficelle concernantChéri-Bibi, ils répondirent que celui-ci se portait bien, qu’ilétait un peu fatigué par ses travaux avec le marquis, mais qu’iln’y avait aucunement lieu de s’alarmer.
« Vous devriez lui dire d’êtreraisonnable, de se reposer », gémit la Ficelle,pitoyable.
Mais le Kanak lui répondit d’une voixglacée :
« Chéri-Bibi est assez grand pourfaire ce qu’il veut. »
Et il passa, sans plus.
La Ficelle resta en face de cettemystérieuse cabine dont le silence l’épouvantait. On n’entendaitjamais rien là-dedans. Aucun bruit n’en venait jamais. Déjà,lorsque le marquis s’y trouvait tout seul, la Ficelle ne pouvaitpasser aux environs sans frissonner. Et maintenant, une angoisseépouvantable l’étreignait à l’idée que Chéri-Bibi, comme lemarquis, n’en sortirait plus. Quelques minutes plus tard, un secondgarde vint, par ordre supérieur, prier la Ficelle des’éloigner.
La matinée du lendemain s’écoula dansdes inquiétudes qui ne faisaient que croître. Le jeune hommequestionna les gardes qui avaient été de service devant la petiteporte, mais ceux-ci lui répondirent qu’ils n’avaient vu sortir nientrer Chéri-Bibi. Où était Chéri-Bibi ? Toujours dans lacabine, évidemment ! Et qu’y faisait-il ?L’extraordinaire était que depuis vingt-quatre heures on ne portaitplus à manger dans cette cabine-là. Les angoisses de la Ficellegagnèrent peu à peu tout l’équipage. On ne voyait plus Chéri-Bibi.On voulait le voir. On aurait bien questionné le Kanak et laComtesse, mais, enfermés eux-mêmes dans la cabine depuis desheures, ils restaient à leur tour aussi invisibles que le marquiset Chéri-Bibi.
L’émoi fut à son comble quand, tous lesofficiers réunis dans leur carré pour le déjeuner, Gueule-de-Boisdécacheta et lut un pli que venait de lui faire remettre le gardede planton devant la fameuse cabine. Le papier contenait d’abordtrois phrases brèves de Chéri-Bibi : « Ordre d’obéir entout au Kanak jusqu’à ce qu’on me revoie. Le Kanak ne fera que voustransmettre mes instructions. Obéir au Kanak, c’est obéir àChéri-Bibi. » Sous ces trois phrases la signature deChéri-Bibi. Et puis ces lignes de la main duKanak :
« La Comtesse et moi soignonsChéri-Bibi qui a attrapé, en le soignant, les fièvres du marquis.La vie de Chéri-Bibi n’est pas en danger, mais il nous estimpossible de le quitter pour l’instant. Prière à Gueule-de-Bois età tout l’état-major de rassurer l’équipage. »
Les bandits se regardèrent. La Ficelle,qui était venu aux nouvelles, lut et relut le papier. Tout celaparaissait tellement mystérieux que nul n’osait émettre unehypothèse. Du coup, tout l’équipage se trouva désemparé et unemorne tristesse régna à bord. Chéri-Bibi était malade ! Il n’yavait pas un homme parmi ces forçats qui n’eût donné l’un de sesmembres pour le sauver. Pour sûr, que le choléra était àbord ! Et eux qui avaient cru à la blague !
Les surveillants qui avaient étésuccessivement de garde devant la porte de la cabine avaientéchangé leurs réflexions et celles-ci maintenant couraient tout lebâtiment. Ce qui les avait étonnés par-dessus tout, c’était cetincroyable silence.
Quand le marquis et Chéri-Bibi setrouvaient seuls dans la cabine, les gardes n’entendaient aucunmurmure, lequel serait fatalement venu jusqu’à leurs oreilles s’ily avait eu, derrière la porte, la moindre conversation. De même,lorsque la Comtesse et le Kanak pénétraient dans la cabine, cetteentrée n’était suivie d’aucun échange de paroles dont on eût perçul’écho.
Le service ménager était entièrementfait par la Comtesse, et ce service se réduisait à très peu dechoses… Peu de nourriture venu du dehors, quelques bols de tisane,de bouillon et c’était tout, et encore pas tous les jours. On eûtdit que cette cabine était habitée par de purs esprits.
Enfin tout de même, le dernier jour, ungarde avait entendu d’effrayants soupirs. Il ne pouvait dire,naturellement, qui les avait poussés.
La sortie du Kanak et de la Comtesse futattendue ce jour-là avec une impatience que l’on comprendrafacilement. Or, on ne les revit ni l’un ni l’autre. On entendaitseulement leurs pas de temps en temps.
La Ficelle, qui ne dormait point depuisplusieurs nuits, se laissa finalement aller au sommeil, bien qu’ils’en défendît. Il dormait comme une brute quand un camaradesurveillant, qui venait de cesser sa garde près de la cabine, leréveilla.
Cette fois, le garde avait parfaitemententendu la voix de Chéri-Bibi, une voix très lasse qui grognait etqui disait (du moins le garde avait cru entendre cela), quidisait : « Pas les mains ! Pas lesmains ! » La Ficelle fut deboutimmédiatement.
« Pour sûr, il est arrivé unmalheur à Chéri-Bibi ! »
En même temps, puisqu’il étaitimpossible d’approcher de la cabine, il pénétrerait dansl’infirmerie, sous n’importe quel prétexte, et là, en collant sonoreille contre la nouvelle cloison, il pourrait peut-être entendrequelque chose.
Terriblement anxieux, quelques minutesplus tard il était à son poste, et, en effet, là, il entendit… Legarde n’avait pas rêvé. Chéri-Bibi continuait de se plaindre, mais– événement extraordinaire – ses plaintes, qui eussent, en touteautre occasion, dénoncé une souffrance personnelle, plaignaientl’autre. Car il n’y avait pas d’erreur, il voulait qu’on laissâtl’autre tranquille. Qu’est-ce qu’on lui faisait donc àl’autre ? La voix de Chéri-Bibi disait en gémissant :« C’est assez comme ça ! Laissez-lui ses mains !Laissez-lui ses mains ! C’est atroce ! Ah !non, pas les mains ! Pas les mains ! » Etlà-dessus Chéri-Bibi poussait un effroyable soupir. Quant àl’autre, on ne l’entendait pas. Il ne se plaignait pas. C’était àn’y rien comprendre.
Cependant la Ficelle était au courant debien des choses. Depuis qu’il servait Chéri-Bibi, celui-ci luiavait fait bien des confidences. Et lorsque la Ficelle avait apprisà bord que l’un des naufragés était le marquis du Touchais, ilavait frémi pour le riche gentilhomme. Que Chéri-Bibi se vengeât dumari de Cécily en le martyrisant ou en le faisant martyriser,c’était dans l’ordre des choses du bagne. Mais pourquoi, puisquec’était le marquis que l’on martyrisait, était-ce Chéri-Bibi quigémissait, qui soupirait ?
Et quels soupirs !
La Ficelle avait froid dans lesmoelles.
Un moment, il reconnut la voix du Kanakqui disait sur un ton dur :
« Chéri-Bibi, tu sais bien que tune dois pas parler ! »
Et Chéri-Bibi répondit :
« C’est bien, je ne dirai plus unmot, mais c’est assez comme ça ! Laissez-le tranquille !Je ne veux pas que vous touchiez à ses mains ! Non !non ! pas les mains ! »
Deux infirmiers et une infirmièreétaient venus rejoindre la Ficelle, et tout ce monde écoutaitderrière la cloison, sans rien comprendre, mais avec la sensationqu’il se passait derrière ces planches quelque chose de bienabominable.
Ils auraient bien voulu se communiquerleurs réflexions, leurs affres ; mais, d’un signe de la main,la Ficelle les faisait taire, et ils se reprenaient àécouter.
Le silence s’était rétabli dans lacabine.
On n’entendait plus ni parole, nigrognement, ni soupir, ni rien. Un quart d’heure se passa et laFicelle et ses compagnons se redressaient, fatigués de leurposition d’attente, quand la voix de la Comtesse, qui ne s’étaitpas fait entendre jusqu’alors, leur arriva, et combiennettement !
« Si Chéri-Bibi était raisonnable,disait-elle, on en finirait tout de suite. »
Le Kanak répondit :
« Oui, mais il ne l’est pas !tant pis pour lui ! »
Et la voix deChéri-Bibi :
« Ah non ! laissez-lui sesmains, laissez-lui ses mains ! Vous voyez bien que je souffretrop ! »
Ah, çà, mais qu’est-ce qu’on pouvaitleur faire aux mains du marquis, et pourquoi les mains du marquisfaisaient-elles souffrir Chéri-Bibi ?
Il y avait de quoi devenir fou, d’autantplus que Chéri-Bibi s’était remis à soupirer et à chaque soupir lecœur de la Ficelle se déchirait. Le pauvre garçon était prêt àtomber en défaillance. La suite de la conversation n’était pointfaite, du reste, pour le remettre.
Chéri-Bibi râlait :
« Ah les démons !… lesdémons !… les démons !
– Si tu parles encore, interrompitle Kanak, je serai obligé de t’appliquer le bâillon. La Comtesse,passe-moi le bâillon !
– Non, non, fit Chéri-Bibi, pas debâillon ! Je ne parlerai plus, mais laissez-lui sesmains ! Ah ! il en a assez ! Que je souffre !…que je souffre !… que je souffre ! »
La Ficelle, qui tremblait de tous sesmembres, n’y tint plus ; la voix sourde et toute changée de sapeur, il cria :
« Chéri-Bibi, c’est moi !…Veux-tu que je vienne… ? »
Il y eut alors un grand silence àcôté.
La Ficelle recommença son appel de plusen plus désespéré, de plus en plus suppliant :
« Chéri-Bibi, c’est moi, laFicelle. »
Et il frappa des coups contre lacloison. Mais on lui frappait en même temps sur l’épaule.Gueule-de-Bois était derrière lui.
Le garde était venu trouverGueule-de-Bois par ordre de Chéri-Bibi « pour qu’on mît laFicelle aux fers » pendant vingt-quatre heures.
« C’est vrai que tu m’envoies auxfers, Chéri-Bibi ? Toi !… ça n’est pas possible !…Crie-leur que non et nous irons te délivrer !…Chéri-Bibi ! Chéri-Bibi ! »
Mais Chéri-Bibi ne répondait pas et onentraînait la Ficelle.
« Mon Dieu ! Mon Dieu !…Qu’est-ce qu’il peut bien se passer là-dedans ? »gémissait le malheureux garçon en suivantGueule-de-Bois.
La Ficelle fit ses vingt-quatre heuresde fers. Sa peine écoulée, il s’en fut aux renseignements. Rien denouveau. Le Kanak n’était pas encore sorti de la cabine. LaComtesse seule l’avait quittée pendant quelques minutes, avaitcouru aux cuisines faire chauffer du bouillon dans lequel elleavait versé on ne sait quel ingrédient, et puis elle étaitretournée auprès du Kanak sans répondre un mot à tous ceux quil’interrogeaient. Elle était alors enveloppée d’un manteau qui lacouvrait tout entière, cachant une blouse blanche, dont onapercevait, par le bas, un coin ensanglanté, et elle avait desgants. Sa figure était, paraît-il, terrifiante à voir. Elle avaitlaissé entre les mains de Gueule-de-Bois un dernier ordredisant :
« Tout va bien ; le Kanak estmon homme. Signé : Chéri-Bibi. »
« Ils lui font croire ce qu’ilsveulent, ces brigands-là », s’écria la Ficelle.
Et il demanda si l’on avait encoreentendu des plaintes, des gémissements.
Rien, on n’avait plus rien entendu.Ah ! si !… la voix du Kanak disant au garde à travers laporte qu’on le verrait dans la journée et qu’on ne s’inquiètepas…
« Qu’on ne s’inquiète pas ! Ilest bon, lui !… »
Et, naturellement, la Ficelles’inquiétait.
Et soudain il disparut à sontour.
Il était allé fouiner dans la cabineparticulière du Kanak et de la Comtesse, y avait trouvé, dans descoffres et dans des trousses, les instruments de chirurgie duprécédent service chirurgical mort au champ d’honneur ; ensomme, rien d’extraordinaire. Mais il ne quitta pas la cabine. Ilpensa que tôt ou tard le Kanak et la Comtesse y reviendraient etqu’il ne serait pas fâché de surprendre leurconversation.
Dans ce dessein, il se dissimula sousune couchette et attendit là, patiemment, pendant trois ou quatreheures. Enfin le Kanak et la Comtesse parurent. Ils fermèrent laporte. Ils avaient des visages de fantômes qui viennent de subirles tortures de l’enfer ou de goûter à ses joies, et ils sedébarrassèrent rapidement des vêtements qui les enveloppaient,ainsi que de leurs gants. Ils étaient couverts de sang. On eût pucroire qu’ils sortaient d’un bain de sang.
La Ficelle, qui était d’un tempéramentun peu flasque, poussa un gémissement et commença des’évanouir.
Le Kanak et la Comtesse se penchèrentaussitôt, découvrirent le pauvre jeune homme, le tirèrent dedessous la couchette et le remirent tant bien que mal sur sespieds.
« Que fais-tu là ? »interrogea le Kanak dont la colère était terrible àcontempler.
Ses yeux lançaient des éclairs et sesdents s’avançaient comme s’il allait mordre le malheureux laFicelle.
Celui-ci flageolait, s’appuyait à lacloison pour ne pas tomber, mais il ne manqua pas decourage.
« Je voulais vous surprendre,assassin ! dit-il, mangeur de chairhumaine ! »
Il reçut une gifle, lancée à tour debras par la Comtesse.
« Laisse donc, Ketty ! fit leKanak en retenant le bras de la Comtesse, qui était déjà parti pourun nouveau voyage. Laisse donc ce pauvre garçon, Chéri-Bibi sechargera bien de le corriger lui-même.
– Chéri-Bibi ! qu’en avez-vousfait, misérables ? continua le pauvre la Ficelle, en sefrottant la joue qui brûlait. Est-ce que vous l’avez mangéaussi ? »
Cette fois, le Kanak lui sauta à lagorge et la Ficelle râla sous le poing crispé, pendant que l’autrelui crachait des mots furibonds :
« Demande pardon à laComtesse ! Demande pardon à laComtesse ! »
Mais la Ficelle ne pouvait rien demanderdu tout. Il étouffait. La langue lui sortait de la bouche ets’allongeait comme une langue de pendu.
« Heureusement pour toi,malheureux, que nous t’avons aperçu tout de suite. Si tu avaisentendu seulement un mot de ce qui ne te regarde pas, ton affaireétait bonne ! Allons, décanille ! »
Et il le rejeta dans le couloir. LaFicelle s’étala de tout son long et resta là quelques secondesavant de reprendre sa respiration. Gueule-de-Bois et le Rouquin,qui passaient, le ramassèrent et il leur conta samésaventure.
Il les suivit en maudissant le Kanak etsa compagne, en affirmant qu’il se passait à bord des choses quin’étaient pas claires et que tout le monde « finirait parpayer ! » Les « deux poteaux » n’osaient luirépondre, mais il les sentait de son avis.
Le mystère qui entourait l’inexplicableabsence de Chéri-Bibi commençait à peser bien lourdement àbord ; il y avait des conciliabules dans tous les coins.Encore une fois on ne croyait plus à l’épidémie. Ce n’était pas ensoignant les fièvres ou le choléra que le Kanak et la Comtesse,bien sûr, « s’étaient mis comme desbouchers ».
Bref on était d’avis que, coûte quecoûte, il fallait être fixé sur le sort de Chéri-Bibi. Il fallaitle voir et lui parler. Telles étaient les dispositions générales del’équipage quand le Kanak fit savoir à l’état-major qu’ill’attendait au rapport dans le salon du commandant.
Ces messieurs s’yprécipitèrent.
Le Kanak les reçut, assis tranquillementderrière la petite table-bureau et compulsant des papiers avec uneapparente tranquillité d’esprit qui, dès l’abord, rassura tout lemonde. Certes, le Kanak était pâle et paraissait fatigué ;toutefois il n’avait point la mine aux mauvaisesnouvelles.
Il leur parla, pour commencer, de leursdivers services, posa plusieurs questions relatives auxprisonniers, aux provisions, à la quantité de charbon dont ondisposait encore dans les soutes. Le Kanak, parmi tous ces hommes,était le seul, peut-être, qui connût quelque chose à la navigation,assez, en tout cas, pour surveiller la route et commander auxhommes de l’ancien bord qui devaient continuer leur service, souspeine de mort. Aussi, généralement, était-il écouté etobéi.
Mais, cette fois, il avait affaire à desesprits distraits qui ne songeaient qu’à Chéri-Bibi. Ils étaientétonnés qu’il ne leur en parlât point, alors qu’il n’y avait quecette question-là qui les intéressât. Leur stupeur fut extrêmequand ils reçurent l’ordre de se retirer.
Ils restèrent.
Et Gueule-de-Bois prit laparole.
« Capitaine, dit-il avec uneaffectation de grande politesse et de correction militaire, danspeu de jours nous serons à Capetown.
– Oui ! ehbien ?
– Les plus graves résolutionsdevront être prises.
– Et après ?
– On ne pourra les prendre sansChéri-Bibi. Capitaine, tous les hommes sont très inquiets, rapportà Chéri-Bibi. On ne peut pas rester plus longtemps sans savoir cequ’il devient. Voilà ce que j’avais à dire. Nous voudrions voirChéri-Bibi !
– Oui !oui ! nous voulons le voir ! approuvèrent tous lesautres.
– Impossible ! réponditlaconiquement le Kanak.
– Bien sûr, fit Petit-Bon-Dieu,qu’il ne peut pas voir tout le monde, mais on pourrait lui déléguerl’un de nous. Tenez, nous ne demandons pas grand-chose : quela Ficelle aille le voir cinq minutes seulement ! Et puisaprès nous serons tranquilles.
– Ni la Ficelle, ni personne.Impossible ! répéta, têtu, le Kanak.
– Eh bien, alors, laissez-nous luiparler à travers la porte et qu’il nous réponde.
– Chéri-Bibi, en ce moment, ne peutrien dire.
– Et pourquoidonc ?
– Parce qu’il ne peut pasparler.
– Eh bien, qu’il écrive, mais qu’ilnous dise ce qui lui arrive, qu’il nous rassure ! Si c’estquelque chose que tout le monde ne peut pas connaître, il n’y auraque deux de nous qui le liront et nous ne demanderons plusrien !
– Chéri-Bibi ne peut plusécrire.
– Ah, çà, le Kanak, tu t’offres nosbobinasses ! s’exclamèrent-ils, oubliant toute discipline etperdant la dignité qu’aurait dû leur conférer leur nouvellesituation. Tu ne sortiras pas d’ici sans nous avoirexpliqué…
– Vous ferez ce que vous voudrez,mais moi je ne vous expliquerai rien du tout.
– Eh bien, nous pénétrerons deforce dans la cabine !
– Ce que vous voudrez, je vous dis.Seulement, après, ne venez pas réclamer les cinqmillions.
– Ah ! c’est pour les cinqmillions !…
– Pourquoi donc voulez-vous que cesoit ! Laissez donc Chéri-Bibi travailler comme il l’entendavec le marquis. Il sera toujours temps de lui demander desexplications quand il lui aura fait cracher le magot ! Etmaintenant, messieurs, je ne vous retiens pas. »
Ils sortirent tous désemparés. LaFicelle ne disait rien. On lui demanda ce qu’il pensait de toutcela. Il secoua la tête en disant qu’il avait son idée.
L’équipage était de plus en plus effaré.Comment Chéri-Bibi pouvait-il « travailler aux cinqmillions », s’il ne pouvait ni parler niécrire ?
Le lendemain, le Kanak et la Comtesseétaient enfermés depuis une demi-heure avec Chéri-Bibi et lemarquis quand, tout à coup, s’éleva, venant de la cabine, unétrange hurlement. C’était comme un chien qui aboie à la mort. Ons’entassait dans les couloirs et tous les yeux étaient fixés sur laporte derrière laquelle le ululement continuait de monter, demonter affreusement sinistre. Seuls, une bête ou un fou pouvaientfaire entendre une voix pareille. Et, cette fois, on reconnaissaitparfaitement la voix du marquis, surtout quand, à ce ululement, semêlaient d’étranges syllabes douloureuses, dont il était impossiblede comprendre le sens.
Et puis le ululement se changea en cris,en aboiements féroces, et puis en sanglots extravagants. Et puis,subitement, plus rien.
La foule des forçats resta là encoreplus d’un quart d’heure, avec des yeux d’épouvante. Et, peu à peu,comme on n’entendait plus rien, ils s’en allèrent.
Dans la nuit, plus tard, on entenditencore quelques gémissements, et c’était encore le marquis. Onn’entendait plus jamais Chéri-Bibi. Et cela devenait encore plusangoissant que lorsqu’il gémissait.
La Ficelle ne quittait plus le pont,sombre, farouche, ne répondant à personne.
Un soir, la vigie cria :« Terre par bâbord avant ! » Alors la Ficelle,poussant un soupir, dit :« Enfin ! »
Quelques minutes après, le Kanak venaitau-devant de lui.
« La Ficelle, dit-il, voici laterre. Dans quelques heures nous serons à Capetown. Tu sais quenous devons te débarquer un peu au-dessous de Malmesbury. Fais tonpaquet, mon garçon. On te donnera tous les papiers qu’il faut et tutrouveras tout le plan de ton affaire, de la main même deChéri-Bibi. Es-tu prêt ?
– Non ! répondit la Ficelle,qui avait son idée.
– Pourquoi ?
– Parce que je refuse de me chargerde cette mission-là sans avoir vu une dernière foisChéri-Bibi.
– C’est ton derniermot ?
– C’est mon derniermot !
– Je puis le répéter àChéri-Bibi ?
– Je t’en prie, leKanak !… »
Tout l’équipage fut bientôt au courantdu différend et donna raison à la Ficelle. La fièvre était généraleet certainement les plus exaltés allaient se porter à quelqueextrémité quand le Kanak reparut et ditsimplement :
« Chéri-Bibi recevra la Ficelleavant son départ. »
Alors il y eut des cris et desapplaudissements.
Le jeune homme alla faire son paquet,ému plus qu’on ne saurait le dire. Il faisait nuit noire quand leKanak vint le chercher. La Ficelle le suivit en tremblant. Enfin laporte de la cabine fut poussée pendant que Gueule-de-Bois,Petit-Bon-Dieu, Boule-de-Gomme et le Rouquin attendaient, dehors,le résultat de l’entrevue.
En pénétrant dans la cabine, la Ficelle,d’abord, ne distingua absolument rien. Il n’y avait aucune lumièrelà-dedans. Puis peu à peu ses yeux se firent à l’obscurité et ilaperçut, à la faible lueur tombée des hublots, d’abord lasilhouette debout de la Comtesse, et puis, à sa droite et à sagauche, deux corps étendus sur les couchettes, mais des ombres decorps immobiles dans les ténèbres.
Il n’eût pu dire où était le marquis, oùétait Chéri-Bibi.
La voix de celui-ci vint bientôt lefixer :
« Assieds-toi là, laFicelle ! »
On lui poussa une chaise, sur laquelleil se laissa tomber en murmurant :
« Chéri-Bibi !
– Alors, tu as voulu me voir avantde partir, mon pauvre garçon ?
– Mon pauvre Chéri-Bibi !… Tuas été bien malade, alors ?… Ça va-t’y mieux ?… Passe-moita louche, mon poteau !…
– Non ! Non ! fitentendre la voix du Kanak, resté derrière, il ne faut pas luitoucher la main ! Il ne faut pas le toucher !
– C’est défendu ! acquiesçaChéri-Bibi… Tu vois, paraît que j’ai la gale !
– On n’y voit seulement pas clair,là-dedans, gémit la Ficelle… Je voudrais bien voir ta figure… sit’as pas trop pâti…
– Pas de lumière ! C’estdéfendu pour le moment, fit encore le Kanak. Il ne faut pasfatiguer ses yeux.
– Mais qué qu’ t’as eu, bon sang debon sang ?
– Je te dirai ça plus tard, laFicelle… maintenant faut parler de choses sérieuses… et vite,vois-tu… car le Kanak, qui s’y connaît en médecine, ne veut pasnous donner plus de cinq minutes.
– Cinq minutes !… Comme tavoix est faible ! C’est à peine si je la reconnais !… Tuas dû souffrir, mon pauv’ vieux !
– Il est faible, c’est vrai, fautpas le fatiguer, dit le Kanak. Finissons-en !
– À propos du Kanak, ditChéri-Bibi, avec une certaine difficulté, comme s’il éprouvait dumal à remuer la mâchoire, comme s’il était trop fatigué pour bienarticuler les mots, à propos du Kanak, faut dire à Gueule-de-Boiset aux autres qu’il m’a bien soigné, qu’il m’a sauvé et qu’il fautqu’ils lui obéissent en tout et pour tout… Et maintenant,écoute-moi bien ! Le Kanak m’a sauvé la vie ! Ça vautbien quelque chose. Y aura un million pour lui !
– Les autres ne voudront jamais,dit la Ficelle.
– Tu ne le leur diras pas, et ilsne le sauront pas !… Oui, le marquis, qui est généreux et quele Kanak a bien soigné aussi, est de mon avis : « Ça vautun million. » Tu verras tes papiers. C’est six millions qu’onte donnera, dont un pour le Kanak, en dehors de tous comptes.Écoute encore ce que je vais te dire. Quand tu reviendras, j’espèrebien être guéri, mais si je ne l’étais pas… faut tout prévoir… si…j’étais mort.
– Ne dis pas ça ! Ne dis pasça !… J’aimerais mieux rester ! gémit laFicelle.
– Enfin, s’il était arrivé unmalheur soit au marquis, soit à moi, soit à tous deux,t’accomplirais mes dernières volontés en donnant le million auKanak, sans que personne ne sache rien. C’estentendu ?
– C’est entendu ! »obtempéra solennellement la Ficelle…
Et il se tourna vers l’autre corpsétendu dans l’ombre, de l’autre côté ; mais le marquis nebougeait pas plus que s’il avait été mort.
Chéri-Bibi reprit avec unsoupir :
« T’es malin, t’es prudent. Si tusuis bien tout ce que je t’ai écrit, tu ne cours aucun danger et çase passera aussi facilement que le jour de paye, quand on toucheson dû. On va te débarquer cette nuit. Ne te montre pas avant deuxjours, quand nous serons déjà loin. Si on te demande tes papiers,tu diras que tu avais quitté le bord de l’Estrella aumoment où elle faisait du charbon, pour courir une bordée, et quetu n’as plus rien sur toi. On t’a soûlé, t’es Français, tu demandesà ce qu’on te rapatrie… Enfin tu t’arrangeras.
– Oui, t’occupe pas de ça… je nesuis pas né d’hier… bien sûr… Tout se passera bien, aie paspeur !
– Je te connais, t’es débrouillard,mon vieux. Faudra pas languir… On te donne cinq mois jour pourjour. À partir de cinq mois, on t’attendra pendant vingt jours dansl’Australie du nord, dans un petit pays que je connais bien et quiest tranquille comme tout, à Palmerston ! C’est là qu’en toutcas tu m’enverras tes lettres à l’adresse que tu trouveras dans lespapiers, poste restante, bien entendu ! Pour le retour, tuprends donc la ligne de Chine et tu t’arrêtes à Batavia. Il y a unservice de vapeurs de Batavia à Palmerston. C’estcompris ?
– C’est compris. Dans cinqmois ! Ce sera long sans toi !
– Après, on ne se quittera plus,mon vieux la Ficelle !…
– C’est fini ? demanda leKanak.
– Oh ! encore un petitinstant, quoi ! » supplia la Ficelle, qui se sentait desenvies de pleurer.
Chéri-Bibi sembla faire un effort et ildit avec un gros soupir :
« Tu vas voir Cécily, tu as de lachance ! Enfin !… Regarde-la bien ! Embrasse-la bienpour moi avec tes yeux… et tu reviendras me dire si elle esttoujours aussi belle. »
« Eh bien, pensa la Ficelle, il nese gêne pas, Chéri-Bibi, devant le marquis ! »
Et il se tourna à nouveau du côté dumarquis… Mais l’autre faisait toujours le mort.
« Il me fait peur, celui-là !continua-t-il en a parte… pour sûr, il est déjà crevé.Pourquoi qu’il ne remue pas ? »
Mais le Kanak interrompit ses réflexionset le fit lever.
« Adieu, laFicelle !
– Adieu, Chéri-Bibi !… Jevoudrais bien t’embrasser avant de partir, n’y aurait pasmoyen ?
– Non ! fit leKanak.
– C’est bien ! C’est bien. Ons’en va !… Adieu, Chéri-Bibi ; adieu ! porte-toimieux ! »
Et il se laissa mettre dehors enéclatant en sanglots.
La nuit même, l’Estrellastoppait. Une chaloupe se détachait du bord et déposait bientôt laFicelle sur un roc désert de la côte.
« Bonne chance ! lui cria leKanak qui l’avait accompagné jusque-là.
– Bonne chance !… Soigne bienChéri-Bibi, le Kanak, et je t’aimerai ! »
La chaloupe faisait déjà force de ramespour rejoindre l’Estrella dont on apercevait les feux àquelques encablures.
« Un million ! fit la Ficelleen songeant au Kanak. Eh bien, voilà un marchand de mort subite quine soigne pas les pauvres pour rien ! Il coûte cherd’ordonnances !… »
Et il s’enfonça dans labrousse…