Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


un effet à quatre-vingt-dix jours et à ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le négocier chez monsieur Métivier, marchand de papier, notre correspondant à Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n’avons absolument rien. Ma femme s’est mise à diriger l’imprimerie, et s’acquitte de sa tâche avec un dévouement, une patience, une activité qui me font bénir le ciel de m’avoir donné pour femme un pareil ange. Elle-même a constaté l’impossibilité où nous sommes de t’envoyer le plus léger secours. Mais, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, accompagné de coeurs si grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle destinée en te trouvant aidé par les intelligences presques divines de Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris messieurs Daniel d’Arthez, Michel Chrestien et Léon Giraud, conseillé par messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chère lettre nous a fait connaître. A l’insu d’Eve, je t’ai donc souscrit cet effet, que je trouverai moyen d’acquitter à l’échéance. Ne sors pas de ta voie : elle est rude ; mais elle sera glorieuse. Je préférerais souffrir mille maux à l’idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers de Paris où j’en ai tant vu. Aie le courage d’éviter, comme tu le fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les étourdis et certains gens de lettres que j’ai appris à estimer à leur juste valeur pendant mon séjour à Paris. Enfin, sois le digne émule de ces esprits célestes que tu m’as rendus chers. Ta conduite sera bientôt récompensée. Adieu, mon frère bien-aimé, tu m’as ravi le coeur, je n’avais pas attendu de toi tant de courage. DAVID.  » LETTRE D’EVE SECHARD A LUCIEN CHARDON.  » Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles coeurs vers lesquels ton bon ange te guide le sachent : une mère, une pauvre jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux ; et si les prières les plus ferventes montent jusqu’à son trône, elles obtiendront quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs noms sont gravés dans mon coeur. Ah ! je les verrai quelque jour. J’irai, dussé-je faire la route à pied les remercier de leur amitié pour toi, car elle a répandu comme un baume sur mes plaies vives. Ici mon ami nous travaillons comme de pauvres ouvriers. Mon mari, ce grand homme inconnu que j’aime chaque jour davantage en découvrant de moments en moments de nouvelles richesses dans son coeur, délaisse son imprimerie, et je devine pourquoi : ta misère, la nôtre, celle de notre mère l’assassinent. Notre adoré David est comme Prométhée dévoré par un vautour, un chagrin jaune à bec aigu. Quant à lui, le noble homme, il n’y pense guère, il a l’espoir d’une fortune. Il passe toutes ses journées à faire des expériences sur la fabrication du papier ; il m’a priée de m’occuper à sa place des affaires, dans lesquelles il m’aide autant que le [Dans le Furne, il manque  » le « , incorrection grammaticale, faute typographique.] lui permet sa préoccupation. Hélas ! je suis grosse. Cet événement, qui m’eût comblée de joie, m’attriste dans la situation où nous sommes tous. Ma pauvre mère est redevenue jeune, elle a retrouvé des forces pour son fatigant métier de garde-malade. Aux soucis de fortune près, nous serions heureux. Le vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son fils ; David est allé le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir, car ta lettre l’avait mis au désespoir.  » Je connais Lucien, il perdra la tête, et fera des sottises,  » disait-il. Je l’ai bien grondé. Mon frère, manquer à quoi que ce soit ? … lui ai-je répondu, Lucien sait que j’en mourrais de douleur. Ma mère et moi, sans que David s’en doute, nous avons engagé quelques objets ; ma mère les retirera dès qu’elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi cent francs que je t’envoie par les messageries. Si je n’ai pas répondu à ta première lettre, ne m’en veux pas, mon ami. Nous étions dans une situation à passer les nuits, je travaillais comme un homme. Ah ! je ne me savais pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme sans âme ni coeur ; elle se devait, même en ne t’aimant plus, de te protéger et de t’aider après t’avoir arraché de nos bras pour te jeter dans cette affreuse mer parisienne où il faut une bénédiction de Dieu pour rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d’hommes et d’intérêts. Elle n’est pas à regretter. Je te voulais auprès de toi quelque femme dévouée, une seconde moi-même ; mais maintenant que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, me voilà tranquille. Déploie tes ailes, mon beau génie aimé ! Tu seras notre gloire, comme tu es déjà notre amour. EVE.  »  » Mon enfant chéri, je ne puis que te bénir après ce que te dit ta soeur, et t’assurer que mes prières et mes pensées ne sont, hélas ! pleines que de toi, au détriment de ceux que je vois ; car il est des coeurs où les absents ont raison, et il en est ainsi dans le coeur de TA MERE.  » Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle, mais le mouvement de son amour-propre n’échappa point aux regards profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité. – On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s’écria Fulgence. – Oh ! le plaisir qu’il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel Chrestien, il confirme les observations que j’ai faites : Lucien a de la vanité. – Il est poète, dit d’Arthez. – M’en voulez-vous d’un sentiment aussi naturel que le mien ? – Il faut lui tenir compte de ce qu’il ne nous l’a pas caché, dit Léon Giraud, il est encore franc ; mais j’ai peur que plus tard il ne nous redoute. – Et pourquoi ? demanda Lucien. – Nous lisons dans ton coeur, répondit Joseph Bridau. – Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique avec lequel tu justifieras à les propres yeux les choses les plus contraires à nos principes : au lieu d’être un sophiste d’idées, tu seras un sophiste d’action. – Ah ! j’en ai peur, dit d’Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des discussions admirables où tu seras grand, et qui aboutiront à des faits blâmables… Tu ne seras jamais d’accord avec toi-même. – Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire ? demanda Lucien. – Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans ton amitié ? s’écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un effroyable égoïsme, et l’égoïsme est le poison de l’amitié. – Oh ! mon Dieu, s’écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous aime. – Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis tant d’empressement et tant d’emphase à nous rendre ce que nous avions tant de plaisir à te donner ? – On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph Bridau. – Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien, nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférant les joies d’une petite vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis le Tasse de Goethe, la plus grande oeuvre de ce beau génie, et tu y verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les triomphes, l’éclat : eh ! bien, sois le Tasse sans sa folie. Le monde et ses plaisirs t’appelleront ? … reste ici. Transporte dans la région des idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la vertu dans tes actions et le vice dans tes idées ; au lieu, comme te le disait d’Arthez, de bien penser et de te mal conduire. Lucien baissa la tête : ses amis avaient raison. – J’avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l’êtes, dit-il en leur jetant un adorable regard. Je n’ai pas des reins et des épaules à soutenir Paris, à lutter avec courage. La nature nous a donné des tempéraments et Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris des facultés différentes, et vous connaissez mieux que personne l’envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je vous le confie. – Nous te soutiendrons, dit d’Arthez, voilà précisément à quoi servent les amitiés fidèles. – Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes tous aussi pauvres les uns que les autres ; le besoin me poursuivra bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d’affaires. D’Arthez ne connaît que les libraires de science ou de spécialités, qui n’ont aucune prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridal et Bridau travaillent dans un ordre d’idées qui les met à cent lieues des libraires. Je dois prendre un parti. – Tiens-toi donc au nôtre, souffrir ! dit Bianchon, souffrir courageusement et se fier au Travail ! – Mais ce qui n’est que souffrance pour vous est la mort pour moi, dit vivement Lucien. – Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant, cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et des vices de Paris. – Où le travail vous a-t-il menés ? dit Lucien en riant. – Quand on part de Paris pour l’Italie, on ne trouve pas Rome à moitié chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient pousser tout accommodés au beurre. – Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs de France, dit Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons et les trouvons meilleurs. La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits perspicaces, ces coeurs délicats cherchèrent à faire oublier cette petite querelle à Lucien, qui comprit dès lors combien il était difficile de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir intérieur qu’il cacha soigneusement à ses amis, en les croyant des mentors implacables. Son esprit méridional, qui parcourait si facilement le clavier des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus contraires. A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et toujours ses amis lui dirent : – Gardez-vous-en bien. – Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et connaissons, dit d’Arthez. – Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de travail qui se trouve dans la vie des journalistes ; et, résister, c’est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d’exercer le pouvoir, d’avoir droit de vie et de mort sur les oeuvres de la pensée, que tu serais journaliste en deux mois. Etre journaliste, c’est passer proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à tout faire ! Cette maxime est de Napoléon et se comprend. – Ne serez-vous pas près de moi ? dit Lucien. – Nous n’y serons plus, s’écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais pas plus à nous que la fille d’Opéra brillante, adorée, ne pense, dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses sabots. Tu n’as que trop les qualités du journaliste : le brillant et la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait d’esprit, dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux foyers de théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons, que l’on ne peut traverser et d’où l’on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile. Illusions perdues. 2. Un grand

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer