Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


en choisissant le premier des deux sonnets qui justifiaient le titre et servaient d’inauguration. Pâquerettes des prés, vos couleurs assorties Ne brillent pas toujours pour égayer les yeux ; Elles disent encor les plus chers de nos voeux En un poème où l’homme apprend ses sympathies : Vos étamines d’or par de l’argent serties Révèlent les trésors dont il fera ses dieux ; Et vos filets, où coule un sang mystérieux, Ce que coûte un succès en douleurs ressenties ! Est-ce pour être éclos le jour où du tombeau Jésus, ressuscité sur un monde plus beau, Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes, Que l’automne revoit vos courts pétales blancs Parlant à nos regards de plaisirs infidèles, Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans ? Lucien fut piqué de la parfaite immobilité de Lousteau pendant qu’il écoutait ce sonnet ; il ne connaissait pas encore la déconcertante impassibilité que donne l’habitude de la critique, et qui distingue les journalistes fatigués de prose, de drames et de vers. Le poète, habitué à recevoir des applaudissements, dévora son désappointement ; il lut le sonnet préféré par madame de Bargeton et par quelques-uns de ses amis du Cénacle. – Celui-ci lui arrachera peut-être un mot, pensa-t-il. Deuxième sonnet. La Marguerite. Je suis la marguerite, et j’étais la plus belle Des fleurs dont s’étoilait le gazon velouté. Heureuse, on me cherchait pour ma seule beauté, Et mes jours se flattaient d’une aurore éternelle. Hélas ! malgré mes voeux, une vertu nouvelle A versé sur mon front sa fatale clarté ; Le sort m’a condamnée au don de vérité, Et je souffre et je meurs : la science est mortelle. Je n’ai plus de silence et n’ai plus de repos ; L’amour vient m’arracher l’avenir en deux mots, Il déchire mon coeur pour y lire qu’on l’aime. Je suis la seule fleur qu’on jette sans regret : On dépouille mon front de son blanc diadème, Et l’on me foule aux pieds dès qu’on a mon secret. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Quand il eut fini, le poète regarda son aristarque. Etienne Lousteau contemplait les arbres de la pépinière. – Eh ! bien ? lui dit Lucien. – Eh ! bien ? mon cher, allez ! Ne vous écouté-je pas ? A Paris, écouter sans mot dire est un éloge. – En avez-vous assez ? dit Lucien. – Continuez, répondit assez brusquement le journaliste. Lucien lut le sonnet suivant ; mais il le lut la mort au coeur, et le sang-froid impénétrable de Lousteau lui glaça son débit. Plus avancé dans la vie littéraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que cause une belle oeuvre, de même que leur admiration annonce le bonheur inspiré par une oeuvre médiocre qui rassure leur amour-propre. Trentième sonnet. Le Camélia. Chaque fleur dit un mot du livre de nature : La rose est à l’amour et fête la beauté, La violette exhale une âme aimable et pure, Et le lis resplendit de sa simplicité. Mais le camélia, monstre de la culture, Rose sans ambroisie et lis sans majesté, Semble s’épanouir, aux saisons de froidure, Pour les ennuis coquets de la virginité. Cependant, au rebord des loges de théâtre, J’aime à voir, évasant leurs pétales d’albâtre, Couronne de pudeur, de blancs camélias Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes Qui savent inspirer un amour pur aux âmes, Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias. – Que pensez-vous de mes pauvres sonnets ? demanda formellement Lucien. – Voulez-vous la vérité ? dit Lousteau. – Je suis assez jeune pour l’aimer, et je veux trop réussir pour ne pas l’entendre sans me fâcher, mais non sans désespoir, répondit Lucien. – Hé ! bien, mon cher, les entortillages du premier annoncent une oeuvre faite à Angoulême et qui vous a sans doute trop coûté pour y renoncer ; le second et le troisième sentent déjà Paris ; mais lisez-m’en un autre encore ? ajouta-t-il en faisant un geste qui parut charmant au grand homme de province. Encouragé par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance le sonnet que préféraient d’Arthez et Bridau, peut-être à cause de sa couleur. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Cinquantième sonnet. La Tulipe. Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande ; Et telle est ma beauté que l’avare Flamand Paye un de mes oignons plus cher qu’un diamant, Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande. Mon air est féodal, et, comme une Yolande Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement, Je porte des blasons peints sur mon vêtement : Gueules fascé d’argent, or avec pourpre en bande ; Le jardinier divin a filé de ses doigts Les rayons du soleil et la pourpre des rois Pour me faire une robe à trame douce et fine. Nulle fleur du jardin n’égale ma splendeur, Mais la nature, hélas ! n’a pas versé d’odeur Dans mon calice fait comme un vase de Chine. – Eh ! bien ? dit Lucien après un moment de silence qui lui sembla d’une longueur démesurée. – Mon cher, dit gravement Etienne Lousteau en voyant le bout des bottes que Lucien avait apportées d’Angoulême et qu’il achevait d’user, je vous engage à noircir vos bottes avec votre encre afin de ménager votre cirage, à faire des curedents de vos plumes pour vous donner l’air d’avoir dîné quand vous vous promenez, en sortant de chez Flicoteaux, dans la belle allée de ce jardin, et à chercher une place quelconque. Devenez petit-clerc d’huissier si vous avez du coeur, commis si vous avez du plomb dans les reins, ou soldat si vous aimez la musique militaire. Vous avez l’étoffe de trois poètes ; mais, avant d’avoir percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont, d’après vos trop jeunes discours, de battre monnaie avec votre encrier. Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur papier vélin, viennent presque tous s’abattre sur les rives de la Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis l’étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu’au Pont-Royal. Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les Inspirations, les Elévations, les Hymnes, les Chants, les Ballades, les Odes, enfin toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passants qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne, vous n’avez d’accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront chastement pliées comme vous les tenez : elles n’écloront jamais au soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des fleurons que prodigue l’illustre Dauriat, le libraire des célébrités, le roi des Galeries de Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le coeur plein d’illusions, poussé par l’amour de l’Art, porté par d’invincibles élans vers la gloire : j’ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère. Mon exaltation, maintenant concentrée, mon effervescence première me cachaient le mécanisme du monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes ces belles choses rêvées, s’agitent des hommes, des passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d’horribles luttes, d’oeuvre à oeuvre, d’homme à homme, de parti à parti, où il faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les siens. Ces combats ignobles désenchantent l’âme, dépravent le coeur et fatiguent en pure perte, car vos efforts servent souvent à faire couronner un homme que Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris vous haïssez, un talent secondaire présenté malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les succès surpris ou mérités, voilà ce qu’applaudit le parterre ; les moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du trône que se disputent tant d’ambitions, et ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. (Une larme mouilla les yeux d’Etienne Lousteau.) Savez-vous comment je vis ? reprit-il avec un accent de rage. Le peu d’argent que pouvait me donner ma famille fut bientôt mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir fait recevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, la protection d’un prince ou d’un Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi ne suffit pas pour faire obtenir un tour de faveur : les comédiens ne cèdent qu’à ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez le pouvoir de faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune première une fistule où vous voudrez, que la soubrette tue les mouches au vol, vous seriez joué demain. Je ne sais pas si dans deux ans d’ici je serai, moi qui vous parle, en état d’obtenir un semblable pouvoir : il faut trop d’amis. Où, comment et par quoi gagner mon pain, fut une question que je me suis faite en sentant les atteintes de la faim. Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman anonyme payé deux cents francs par Doguereau, qui n’y a pas gagné grand’chose, il m’a été prouvé que le journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment entrer dans ces boutiques ? Je ne vous raconterai pas mes démarches et mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler comme surnuméraire et à m’entendre dire que j’effarouchais l’abonné, quand au contraire je l’apprivoisais. Passons sur ces avanies. Je rends compte aujourd’hui des théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal qui appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux ou trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n’y allez pas ! ). Finot est rédacteur en chef. Je vis en vendant les billets que me donnent les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au journal, les livres que m’envoient les libraires et dont je dois parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs en nature qu’apportent les Industries pour lesquelles ou contre lesquelles il me permet de lancer des articles. L’Eau carminative, la Pâte des Sultanes, l’Huile-céphalique, la Mixture brésilienne payent un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d’aboyer après le libraire qui donne peu d’exemplaires au journal : le journal en prend deux que vend Finot, il m’en faut deux à vendre. Publiât-il un chef-d’oeuvre, le libraire avare d’exemplaires est assommé. C’est ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres ! Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire : tout dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu. Quand il s’agit d’une entreprise de librairie un peu considérable, le libraire me paye, de peur d’être attaqué. Aussi mes revenus sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus sort en éruptions miliaires, l’argent entre à flots dans mon gousset, je régale alors mes amis. Pas d’affaires en librairie, je dîne chez Flicoteaux. Les actrices payent aussi les éloges, mais les plus habiles payent les critiques, le silence est ce qu’elles redoutent le plus. Aussi une critique, faite pour être rétorquée ailleurs, vaut-elle mieux et se paye-t-elle plus cher qu’un éloge tout sec, oublié le lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités. A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles, littéraires et dramatiques, je gagne cinquante écus par

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