Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


Ne lui dites pas cela, s’écria le directeur en regardant l’auteur, Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d’Or donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et ses claqueurs. – Comme votre promesse ne m’engage à rien, sauvez votre pièce, dit sultanesquement Lucien. – Mais n’ayez pas l’air de la rebuter, cette charmante fille, dit le suppliant Du Bruel. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Allons, il faut que j’écrive l’article sur votre pièce, et que je sourie à votre jeune première, soit ! s’écria le poète. L’auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait le rôle d’un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d’un tonnerre d’applaudissements dire : Messieurs, la pièce que nous avons eu l’honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel. – Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m’étonne plus de l’intérêt qu’il y prend, ni de sa présence. – Coralie ! Coralie ! s’écria le parterre soulevé. De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de tonnerre qui cria : Et Florine ! – Florine et Coralie ! répétèrent alors quelques voix. Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne, Coralie ramassa la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs horreurs, avaient commencé l’oeuvre de cette fascination. Le poète, encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l’air de la volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l’âme. La vie n’y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s’éteignit. Il n’y avait plus alors dans la salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les garçons de service. A la féerie de la scène, au spectacle des loges pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid, l’horreur, l’obscurité, le vide. Ce fut hideux. – Eh ! bien, viens-tu, mon petit ? dit Lousteau sur le théâtre. Lucien était dans une surprise indicible. – Saute de la loge ici, lui cria le journaliste. D’un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs, semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves. – Me ferez-vous l’honneur de me donner le bras ? lui dit Coralie en tremblant. – Volontiers, dit Lucien qui sentit le coeur de l’actrice palpitant sur le sien comme celui d’un oiseau quand il l’eut prise. L’actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d’une chatte qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur. – Nous allons donc souper ensemble ! lui dit-elle. Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien dans la voiture où était [Faute du Furne :  » étaient « .] déjà Camusot et Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris son beau-père, le bonhomme Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit avec Florine, Matifat et Lousteau. – Ces fiacres sont infâmes ! dit Coralie. – Pourquoi n’avez-vous pas un équipage ? répliqua Du Bruel. – Pourquoi ? s’écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que, petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille livres de rente, m’offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une artiste, et non une fille. – Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement Camusot ; mais vous ne me l’aviez jamais demandée. – Est-ce que ça se demande ? Comment, quand on aime une femme la laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes en allant à pied. Il n’y a que ces chevaliers de l’Aune pour aimer la boue au bas d’une robe. En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le coeur de Camusot, Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à qui ces violents contrastes manquent, heureusement. – Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du Bruel à Coralie. – Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement qui la chiffonnait ; mais dès le milieu du second acte, elle a été délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès. – Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel. – Vous vous battez de la chape de l’évêque, dit-elle d’une voix altérée. L’actrice profita d’un moment d’obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut alors ému jusque dans la moelle de ses os. L’humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux anges. – Monsieur va faire l’article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie. – Oh ! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d’un homme à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé pour vous, en tout temps. – Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l’actrice enragée, il écrira ce qu’il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des éloges. – Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n’ai jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs moeurs, vous aurez la virginité de ma plume… Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Ce sera drôle, dit Du Bruel. – Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de Coralie avait atterré. – Si j’ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon coeur, dit Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans la voiture. Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y prendre la toilette qu’elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat, qui n’avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d’un écrin. – Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot. Lucien comprit soudain que l’état de la chambre où demeurait Lousteau n’inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes, Etienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui félicitait Du Bruel. – La copie ! la copie ! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l’auront bientôt fini. – Nous arrivons, dit Etienne. Nous trouverons une table et du feu dans le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du papier et de l’encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et Coralie s’habillent. Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les plumes, les canifs et tout ce qu’il fallait aux deux écrivains. En ce moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita dans le salon. – Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t’accorde tes cent abonnements, ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés au Chant, à l’Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de banque. Ainsi, ne m’échine pas ! – Je suis perdu, s’écria Finot. Je n’ai plus d’article de tête pour mon numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe… – Quel beau mouvement, ma divine Laïs, s’écria Blondet qui suivait la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n’exciteras ici aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop d’esprit pour être jalouses en public. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Mon Dieu ! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot. J’ai besoin de cinq colonnes. – J’en ferai deux avec la pièce, dit Lucien. – Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau. – Eh ! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m’octroyer les deux petites colonnes de la première page. Je cours à l’imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es venue avec ta voiture. – Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle. – Invitons le duc et le ministre, dit Nathan. – Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de hardiesses, il en écrira à sa cour, s’écria Blondet. – Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu ! Tullia est-elle belle ce soir ? … – Nous allons être treize ! dit Matifat en pâlissant. – Non, quatorze, s’écria Florentine en arrivant, je veux surveiller milord Cardot ! – D’ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon. – Je l’ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah ! çà, vous autres, ayez de l’esprit pour les cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez Du Bruel, c’est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques méchantes pointes, élevez-le jusqu’au bon mot. Lucien animé

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