Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


par le désir de faire ses preuves devant des personnages si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat. Panorama dramatique. Première représentation de l’Alcade dans l’embarras, imbroglio en trois actes. – Début de mademoiselle Florine. – Mademoiselle Coralie. – Bouffé.  » On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche quelque chose et l’on ne trouve rien, tout est en rumeur. L’alcade a perdu sa fille et retrouve son bonnet ; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit être le bonnet d’un voleur. Où est le voleur ? On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche de plus belle. L’alcade finit par trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme renaît, l’alcade veut interroger l’homme. Ce vieil alcade s’assied dans un grand fauteuil d’alcade en arrangeant ses manches d’alcade. L’Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d’un petit pas de vieillard poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur qui fait si bien les vieillards qu’il a fait rire les plus vieux vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu’il effraie, on a peur que sa Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris vieillesse ne se communique comme une maladie contagieuse. Et quel admirable alcade ! Quel charmant sourire inquiet, quelle bêtise importante ! quelle dignité stupide ! quelle hésitation judiciaire ! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir alternativement faux et vrai ! Comme il est digne d’être le ministre d’un roi constitutionnel ! A chacune des demandes de l’alcade, l’inconnu l’interroge ; Bouffé répond, en sorte que questionné par la réponse, l’alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en joie. Tout le monde est d’accord, mais je suis hors d’état de vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur : la fille de l’alcade était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole, aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard dans sa jarretière, son amour au coeur, sa croix au bout d’un ruban sur la gorge. A la fin de l’acte, quelqu’un m’a demandé comment allait la pièce, je lui ai dit : Elle a des bas rouges à coins verts, un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle jambe de l’Andalousie ! Ah ! cette fille d’alcade, elle fait venir l’amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son coeur, ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est capable d’être comtesse ou grisette, on ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu’elle voudra être, elle est née pour tout faire, n’est-ce pas ce qu’il y a de mieux à dire d’une actrice au boulevard ? Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure de camée et ses yeux assassins. J’ai demandé à mon tour d’où elle venait, on m’a répondu qu’elle sortait de la coulisse et se nommait mademoiselle Florine ; mais, ma foi, je n’en ai rien pu croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour. Cette rivale de la fille de l’alcade est la femme d’un seigneur taillé dans le manteau d’Almaviva, où il y a de l’étoffe pour cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n’avait ni bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame qu’elle est ! Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte. J’ai compris qu’il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout allait s’arranger, la bêtise de l’alcade a tout rebrouillé. Tout ce monde de flambeaux, de torches [Dans le Furne :  » riches « , coquille typographique. Non corrigée par Balzac.], de valets, de Figaros, de seigneurs, d’alcades, de filles et de femmes, s’est remis à chercher, aller, venir, tourner. L’intrigue s’est alors renouée et je l’ai laissée se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l’heureuse Coralie m’ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine, de leur mantille, et m’ont fourré leurs petits pieds dans l’oeil. J’ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur, sans avoir nécessité l’intervention du commissaire de police, ni scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale publique et religieuse dont on s’occupe à la Chambre des Députés. J’ai pu comprendre qu’il s’agit d’un homme qui aime deux femmes sans en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n’aime pas les alcades ou que les alcades n’aiment pas ; mais qui, à coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu’un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au Panorama dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu’il faut y aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en Andalouse, et d’Andalouse déguisée en Parisienne ; puis une seconde fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi sous les deux espèces. L’auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse dans chaque main ; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d’esprit que l’auteur. Néanmoins quand les deux rivales s’en allaient, on trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement l’excellence de la pièce. L’auteur a été nommé au milieu d’applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l’architecte de la salle ; mais l’auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné qui bout sous le lustre, ne tremblait pas : c’est M. Du Bruel. Quant aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d’amour, et j’ai la charité de les Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris avertir de tenir le verre de leur lorgnette très-limpide.  » Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d’une manière neuve et originale, Lousteau écrivait un article, dit de moeurs, intitulé l’ex-beau, et qui commençait ainsi :  » Le beau de l’Empire est toujours un homme long et mince, bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la Légion-d’Honneur. Il s’appelle quelque chose comme Potelet ; et, pour se mettre bien en Cour aujourd’hui, le baron de l’Empire s’est gratifié d’un du : il est Du Potelet, quitte à redevenir Potelet en cas de révolution. Homme à deux fins d’ailleurs comme son nom, il fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux, l’utile et l’agréable porte-queue d’une soeur de cet homme que la pudeur m’empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de l’altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice intime…  » L’article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette époque. Il s’y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon qui plaisait sans qu’on eût besoin de connaître les deux personnes desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles eut, comme on sait, un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu chercher la copie pour le journal. – Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il. – Tiens, voilà dix francs, et qu’ils attendent, répondit Finot. – Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soulographie, et adieu le journal. – Le bon sens de cet enfant m’épouvante, dit Finot. Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement spirituel contre les romantiques. L’article de Lousteau fit rire. Le duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg Saint-Germain, d’y glisser un éloge indirect pour madame d’Espard. – Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien. Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait d’applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois négociants le serraient à l’étouffer, Du Bruel lui prenait la main et avait une larme à l’oeil, enfin, le directeur l’invitait à dîner. – Il n’y a plus d’enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand a déjà fait le mot d’enfant sublime pour Victor Hugo, je suis obligé de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d’esprit, de coeur et de style. – Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Etienne et lui jetant le fin regard de l’exploitateur [Pour  » exploiteur « . Ne se trouve dans aucun dictionnaire.]. – Quels mots avez-vous faits ? dit Lousteau à Blondet et Du Bruel. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan. * En voyant combien monsieur le vicomte d’A… Occupe le public, monsieur le vicomte Démosthène a dit hier : – Ils vont peut-être me laisser tranquille. * Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier comme continuant le système de Decazes : – Oui, mais il a des mollets bien monarchiques. – Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage ; tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l’apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c’est notre meilleur numéro, dit-il en se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie. – Il a de l’esprit, ce gars-là, dit Blondet. – Son article est bien, dit Claude Vignon. – A table ! cria Matifat. Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la danseuse eut d’un côté Blondet, de l’autre le ministre allemand. – Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître des requêtes. – Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer