ces choses-là ! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collége se croira un grand homme, il montera sur la colonne d’un journal pour souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l’Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se font aujourd’hui contre celui du roi, ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, le plus en plus insolente ; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu’au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu’ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu’ils y mourront. Voilà là-bas, à côté de Coralie, un jeune homme… comment se nomme-t-il ? Lucien ! il est beau, il est poète, et, ce qui Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris vaut mieux pour lui, homme d’esprit ; eh ! bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des condottieri. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront mourir de faim s’il a soif, et de soif s’il a faim. – Merci, dit Finot. – Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le bagne, et l’arrivée d’un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels qui spéculent sur nos talents, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons du coeur sous notre intelligence, il nous manque les féroces qualités de l’exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs, méditatifs, jugeurs : on boira notre cervelle et l’on nous accusera d’inconduite ! – J’ai cru que vous seriez plus drôles, s’écria Florine. – Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques à ces charlatans d’hommes d’Etat. Comme dit Charlet : Cracher sur la vendange ? jamais ! – Savez-vous de quoi Vignon me fait l’effet ? dit Lousteau en montrant Lucien, d’une de ces grosses femmes de la rue du Pélican, qui dirait à un collégien : Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici… Cette saillie fit rire, mais elle plut à Coralie. Les négociants buvaient et mangeaient en écoutant. – Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et tant de mal ! dit le ministre au duc de Rhétoré. Messieurs, vous êtes des prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner. Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D’Arthez avait mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé de l’éloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n’avait pas voulu croire à tant de corruptions cachées ; mais il entendait enfin des journalistes criant de leur mal, il les voyait à l’oeuvre, éventrant leur nourrice pour prédire l’avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses comme elles sont. Au lieu d’être saisi d’horreur à l’aspect du coeur même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher, il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes extraordinaires sous l’armure damasquinée de leurs vices et le casque brillant de leur froide analyse, il les trouvait supérieurs aux hommes graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l’empire de la bonne chère ; ses instincts capricieux se réveillaient, il buvait pour la première fois des vins d’élite, il faisait connaissance avec les mets exquis de la haute cuisine ; il voyait un ministre, un duc et sa danseuse, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir ; il sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois, il se trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu’il venait de rendre heureuse par quelques phrases, il l’avait examinée à la lueur des bougies du festin, à travers la fumée des plats et le brouillard de l’ivresse, elle lui paraissait sublime, l’amour la rendait si belle ! Cette fille était d’ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de Paris. Le Cénacle, ce ciel de l’intelligence noble, dut succomber sous une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait d’être caressée chez Lucien par des connaisseurs, il avait été loué par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, lui versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y fît attention, et il stimula son amour-propre pour l’engager à boire. Cette manoeuvre fut si bien menée, que le négociant ne s’en aperçut pas, il se croyait dans son genre Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris aussi malicieux que les journalistes. Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup d’esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu’il entendit ronfler les bêtises qui annoncèrent chez ces hommes d’esprit les scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et tous trois ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien qui, durant tout le souper, se comportèrent en amoureux de quinze ans, s’enfuirent par les escaliers et se jetèrent dans un fiacre. Comme Camusot était sous la table, Matifat crut qu’il avait disparu de compagnie avec l’actrice ; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant, disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour surprit les combattants, ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul qui pût parler et qui proposait aux dormeurs un toast à l’Aurore aux doigts de rose. Lucien n’avait pas l’habitude des orgies parisiennes ; il jouissait bien encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison où logeait l’actrice, rue de Vendôme. Dans l’escalier, Lucien faillit se trouver mal, et fut ignoblement malade. – Vite, Bérénice, s’écria Coralie, du thé. Fais du thé ! – Ce n’est rien, c’est l’air, disait Lucien. Et puis, je n’ai jamais tant bu. – Pauvre enfant ! c’est innocent comme un agneau, dit Bérénice. Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était belle. Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par Bérénice, l’actrice avait déshabillé avec le soin et l’amour d’une mère pour un petit enfant son poète qui disait toujours : – C’est rien ! c’est l’air. Merci, maman. – Comme il dit bien maman ! s’écria Coralie en le baisant dans les cheveux. – Quel plaisir d’aimer un pareil ange, mademoiselle, et où l’avez-vous pêché ? Je ne croyais pas qu’il pût exister un homme aussi joli que vous êtes belle, dit Bérénice. Lucien voulait dormir, il ne savait où il était et ne voyait rien, Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa dormant. – La portière ni personne ne nous a vues, dit Coralie. – Non, je vous attendais. – Victoire ne sait rien. – Plus souvent, dit Bérénice. Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de Coralie qui l’avait regardé dormant ! Il comprit cela, le poète. L’actrice était encore dans sa belle robe abominablement tachée et de laquelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut les dévouements, les délicatesses de l’amour vrai qui voulait sa récompense : il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment, et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures, le poète dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu la chambre de l’actrice, une ravissante création du luxe, toute blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine. Coralie était debout. Pour jouer son rôle d’Andalouse, elle devait être à sept heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris dans le plaisir, elle s’était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les sens au coeur, et le coeur aux sens pour les exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d’être deux ici-bas pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution. A qui d’ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n’aurait-elle pas servi d’excuse ? Agenouillée à ce lit, heureuse de l’amour en lui-même, l’actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par Bérénice. – Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle. Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée à ne pas nuire à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le négociant apparut, les bottes du poète frappèrent les regards de Coralie ; Bérénice les avait mises devant le feu pour les chauffer après les avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient oublié ces bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard d’inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et dit à Camusot de s’asseoir dans une gondole en face d’elle. Le brave homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n’osait lever les yeux sur sa maîtresse. – Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter Coralie ? La quitter ! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des bottes partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l’étalage d’un bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d’un homme. Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires à la fidélité. J’ai cinquante ans, il est vrai : je dois être aveugle comme l’amour. Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n’était pas de ces demi-bottes en usage aujourd’hui, et que jusqu’à un certain point un homme distrait pourrait ne pas voir, c’était, comme la mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières, très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l’honnête marchand de soieries, et, disons-le, elles lui crevaient le coeur. – Qu’avez-vous ? lui dit Coralie. – Rien, dit-il. – Sonnez, dit Coralie en souriant de la lâcheté de Camusot. – Bérénice, dit-elle à la Normande dès qu’elle arriva, ayez-moi donc des crochets pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n’oublierez pas de les apporter ce soir dans ma loge. – Comment ? … vos bottes ? … dit Camusot qui respira plus à
