temps il écrivit une petite lettre à sa famille ; puis il dépêcha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s’il tardait, donner les cinq cents francs qu’il adressait à sa mère. Pour lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action. L’actrice embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles qui toutes ont le coeur sur la main. – Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez travaillé. Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d’un homme que toutes les femmes allaient lui envier le ramena chez Staub, elle ne trouvait pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent au bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, Finot, Blondet, Vignon, le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe Bridau, Conti le grand musicien, tout le monde des artistes, des spéculateurs, des gens qui veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de lui, déploya son esprit comme s’il n’en faisait pas commerce et fut proclamé homme fort, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades. – Oh ! il faudra voir ce qu’il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard à l’un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un petit journal royaliste appelé plus tard le REVEIL. Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses à l’Opéra, où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois auparavant, il Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris était lourdement tombé. Il se produisit au foyer donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies qui naguère l’avaient mystifié. Il tenait Châtelet sous ses pieds ! De Marsay, Vandenesse, Manerville, les lions de cette époque, échangèrent alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question du beau, de l’élégant Lucien dans la loge de madame d’Espard, où Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le coeur de madame de Bargeton ? Cette pensée préoccupa le poète : en voyant la Corinne d’Angoulême, un désir de vengeance agitait son coeur comme au jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux Champs-Elysées. – Etes-vous venu de votre province avec une amulette ? dit Blondet à Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures chez Lucien qui n’était pas encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Lucien à Coralie qu’il baisa au front, fait des ravages depuis la cave jusqu’au grenier, en haut, en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il en serrant la main au poète, hier, aux Italiens, madame la comtesse de Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l’élite du beau monde ? – Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n’ira pas chez votre comtesse. Qu’a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde ? il s’y ennuierait. – Voulez-vous le tenir en charte-privée ? dit Blondet. Etes-vous jalouse des femmes comme il faut ? – Oui, s’écria Coralie, elles sont pires que nous. – Comment le sais-tu, ma petite chatte ? dit Blondet. – Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que j’ai eu de Marsay pendant six mois. – Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le vôtre ? Si vous vous y opposez, prenons que je n’ai rien dit. Mais il s’agit moins, je crois, de femme, que d’obtenir paix et miséricorde de Lucien à propos d’un pauvre diable, le plastron de son journal. Le baron Châtelet a la sottise de prendre des articles au sérieux. La marquise d’Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de Montcornet s’intéressent au Héron, et j’ai promis de réconcilier Laure et Pétrarque. – Ah ! s’écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais et qui sentit l’enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, j’ai donc le pied sur leur ventre ! Vous me faites adorer ma plume, adorer mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je n’ai pas encore fait d’articles sur la Seiche et le Héron. J’irai, mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j’irai mais quand ce couple aura senti le poids de cette chose si légère ! Il prit la plume avec laquelle il avait écrit l’article sur Nathan et la brandit. Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous verrons. Ne t’inquiète de rien, Coralie : il ne s’agit pas d’amour, mais de vengeance, et je la veux complète. – Voilà un homme ! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris, tu pourrais t’apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant d’une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au pouvoir. – Il arrivera, dit Coralie. – Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l’épaisseur d’un cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de Coralie. – Vous vous aimez comme au temps de l’âge d’or, dit Blondet. Je te fais mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien, il est plein de choses neuves. Te voilà passé maître. Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut prodigieusement flatté d’être l’objet de leurs attentions. Félicien apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de s’attacher l’auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes, avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le plus voisin ; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas, quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison de la visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila. – Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan ? Nathan est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta première publication. N’as-tu pas l’Archer de Charles IX à vendre ? Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir ; mais tu vas lui faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure. – Comment ! après mon article contre son livre, vous voulez… demanda Lucien. Emile Blondet, Hector Merlin, Etienne Lousteau, Félicien Vernou, tous interrompirent Lucien par un éclat de rire. – Tu l’as invité à souper ici pour après-demain ? lui dit Blondet. – Ton article, lui dit Lousteau, n’est pas signé. Félicien, qui n’est pas si neuf que toi, n’a pas manqué d’y mettre au bas un C, avec lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal, qui est Gauche pure. Nous sommes tous de l’Opposition. Félicien a eu la délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique d’Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L. On est anonyme pour l’attaque, mais on signe très-bien l’éloge. – Les signatures ne m’inquiètent pas, dit Lucien ; mais je ne vois rien à dire en faveur du livre. – Tu pensais donc ce que tu as écrit ? dit Hector à Lucien. – Oui. – Ah ! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort ! Non, ma parole d’honneur, en regardant ton front, je te douais d’une omnipotence semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en littérature, chaque idée a son envers et son endroit ; et personne ne peut prendre sur lui d’affirmer quel est l’envers. Tout est bilatéral dans le domaine de la pensée. Les idées sont binaires. Janus est le mythe de la critique et le symbole du génie. Il n’y a que Dieu de triangulaire ! Ce qui met Molière et Corneille hors ligne, n’est-ce pas la faculté de faire dire oui à Alceste et non à Philinte, à Octave et à Cinna. Rousseau, dans la Nouvelle-Héloïse, a écrit une lettre pour et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion ? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace, entre Hector et Achille ? Quel est le héros d’Homère ? quelle fut l’intention de Richardson ? La critique doit contempler les oeuvres sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Vous tenez donc à ce que vous écrivez ? lui dit Vernou d’un air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle oeuvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles lus aujourd’hui, oubliés demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu’on les paye. Si vous mettez de l’importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la croix et vous invoquerez l’Esprit saint pour écrire un prospectus ! Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile des journalistes. – Sais-tu par quel mot s’est consolé Nathan après avoir lu ton article ? dit Lousteau. – Comment le saurais je ? – Nathan s’est écrié : – Les petits articles passent, les grands ouvrages restent ! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand homme. – Ce serait drôle, dit Lucien. – Drôle ! reprit Blondet, c’est nécessaire. – Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris ; mais comment faire ? – Eh ! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur de Nathan, nous venons de lui dire qu’il nous devrait bientôt des remercîments pour la polémique serrée à l’aide de laquelle nous allions faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es, à ses yeux, un espion, une canaille, un drôle ; après-demain tu seras un grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque ! Nathan t’embrassera comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille francs : le tour est fait. Maintenant il te faut l’estime et l’amitié de Nathan. Il ne doit y avoir d’attrapé que le libraire. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis. S’il s’agissait d’un homme qui eût conquis un nom sans nous, d’un talent incommode et qu’il fallût annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable ; mais Nathan est un de nos amis, Blondet l’avait fait attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première édition du livre s’est-elle enlevée ! – Mes amis, foi d’honnête homme, je suis incapable d’écrire deux mots d’éloge sur ce livre… – Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t’aura déjà rapporté dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par la
