! dit Lucien, tous ceux de qui l’on se moquera croiront à leur triomphe ! – Ne dirait-on pas que cela te regarde ? s’écria Finot. – Et nos sonnets ! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils pas le triomphe de Pétrarque ? – L’or (Laure) y est déjà pour quelque chose, dit Dauriat dont le calembour excita des acclamations générales. – Faciamus experimentum in anima vili, répondit Lucien en souriant. – Eh ! malheur à ceux que le Journal ne discutera pas, et auxquels il jettera des couronnes à leur début ! Ceux-là seront relégués comme des saints dans leur niche, et personne n’y fera plus la moindre attention, dit Vernou. – On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui regardait trop amoureusement sa femme : – Passez, bonhomme, on vous a déjà donné, dit Blondet. – En France, le succès tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux les uns des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier les triomphes d’autrui. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – C’est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit Claude Vignon. – Comme dans la nature, où elle résulte de deux principes qui se combattent, s’écria Fulgence. Le triomphe de l’un sur l’autre est la mort. – Comme en politique, ajouta Michel Chrestien. – Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi ? Le livre attaqué sera bien défendu. – Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l’épreuve de son journal du lendemain, n’enlèverait-il pas une édition ? – Lisez-moi l’article ? dit Dauriat. Je suis libraire partout, même en soupant. Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par toute l’assemblée. – Cet article aurait-il pu se faire sans le premier ? demanda Lousteau. Dauriat tira de sa poche l’épreuve du troisième article et le lut. Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second numéro de sa Revue ; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra son enthousiasme. – Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre siècle, il n’eût pas écrit autrement. – Je le crois bien, dit Merlin, Bossuet aujourd’hui serait journaliste. – A Bossuet II ! dit Claude Vignon en élevant son verre et saluant ironiquement Lucien. – A mon Christophe Colomb ! répondit Lucien en portant un toast à Dauriat. – Bravo ! cria Nathan. – Est-ce un surnom ? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois Finot et Lucien. – Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et Camusot, ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme le coton qui filé trop fin, casse, a dit Bonaparte. – Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d’un fait grave, inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N’admirez-vous pas la rapidité avec laquelle notre ami s’est changé de provincial en journaliste ? – Il était né journaliste, dit Dauriat. – Mes enfants, dit alors Finot en se levant et tenant une bouteille de vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé nos espérances. En deux mois il a fait ses preuves par les beaux articles que nous connaissons : je propose de le baptiser journaliste authentiquement. – Une couronne de roses afin de constater sa double victoire, cria Bixiou en regardant Coralie. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Coralie fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs artificielles dans les cartons de l’actrice. Une couronne de roses fut bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec une délicieuse gravité ces paroles sacramentales : – Au nom du Timbre, du Cautionnement et de l’Amende, je te baptise journaliste. Que tes articles te soient légers ! – Et payés sans déduction des blancs ! dit Merlin. En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien, de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs chapeaux et sortirent au milieu d’un hurrah d’imprécations. – Voilà de singuliers chrétiens ? dit Merlin. – Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau ; mais ils l’ont perverti de morale. – Qui ? demanda Claude Vignon. – Des jeunes hommes graves qui s’assemblent dans un musico philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, où l’on s’inquiète du sens général de l’Humanité… répondit Blondet. – Oh ! oh ! oh ! – …On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet en continuant, ou si elle est en progrès. Ils étaient très-embarrassés entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète qui s’est prononcé pour la spirale. – Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses, s’écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle. – Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien Vernou, mais il vient un moment où elles se transforment en coups de fusil ou en guillotine. – Ils n’en sont encore, dit Bixiou, qu’à chercher la pensée providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons et la petite bête qui fait aller le monde. Ils ramassent des grands hommes tombés, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J’ai bien peur qu’ils ne tournent la tête à mon pauvre Joseph Bridau. – Y enseigne-t-on la gymnastique et l’orthopédie des esprits, demanda Merlin. – Ça se pourrait, répondit Finot. Rastignac m’a dit que Bianchon donnait dans ces rêveries. – Leur chef visible n’est-il pas d’Arthez, dit Nathan, un petit jeune homme qui doit nous avaler tous ? – C’est un homme de génie ! s’écria Lucien. – J’aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant. En ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les gens d’esprit en arrivent à vouloir s’expliquer eux-mêmes, à donner la clef de leurs coeurs, il est sûr que l’Ivresse les a pris en croupe. Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du monde, se traitaient de grands hommes, d’hommes forts, de gens à qui l’avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître de maison, avait conservé Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris quelque lucidité dans l’esprit : il écouta des sophismes qui le frappèrent et achevèrent l’oeuvre de sa démoralisation. – Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa polémique, car il n’a rien à dire en ce moment contre le gouvernement, et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l’Opposition. Qui de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du droit d’aînesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la Cour ? La brochure sera bien payée. – Moi, dit Hector Merlin, c’est dans mes opinions. – Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien charge-toi de cette brochure, Dauriat l’éditera, nous garderons le secret. – Combien donne-t-on ? dit Vernou. – Six cents francs ! Tu signeras : le comte C… – Ça va ! dit Vernou. – Vous allez donc élever le canard jusqu’à la politique ? reprit Lousteau. – C’est l’affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées, reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l’on déchaîne contre lui l’opinion publique. – Je serai toujours dans le plus profond étonnement de voir un gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous autres, dit Claude Vignon. – Si le Ministère commet la sottise de descendre dans l’arène, reprit Finot, on le mène tambour battant ; s’il se pique, on envenime la question, on désaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais rien, là où le Pouvoir a toujours tout à perdre. – La France est annulée jusqu’au jour où le Journal sera mis hors la loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d’heure en heure des progrès, dit-il à Finot. Vous serez les Jésuites, moins la foi, la pensée fixe, la discipline et l’union. Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l’aurore firent bientôt pâlir les bougies. – Tes amis de la rue des Quatre-Vents étaient tristes comme des condamnés à mort, dit Coralie à son amant. – Ils étaient les juges, répondit le poète. – Les juges sont plus amusants que ça, dit Coralie. Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers, des dîners, des déjeuners, des soirées, et fut entraîné par un courant invincible dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula plus. La puissance du calcul au milieu des complications de la vie est le sceau de grandes volontés que les poètes, les gens faibles ou purement spirituels ne contrefont jamais. Comme la plupart des journalistes, Lucien vécut au jour le jour, dépensant son argent à mesure qu’il le gagnait, ne songeant point aux charges périodiques de la vie parisienne, si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres. Coralie aimait, comme tous les fanatiques, à parer son idole ; elle se ruina pour donner à Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris son cher poète cet élégant mobilier des élégants qu’il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries. Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmante lorgnette, des boutons en diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des bagues à la chevalière, enfin des gilets mirifiques en assez grand nombre pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt dandy. Le jour où il se rendit à l’invitation du diplomate allemand, sa métamorphose excita une sorte d’envie contenue chez les jeunes gens qui s’y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto, Maxime de Trailles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord, Manerville, etc. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes. La comtesse de Montcornet et la marquise d’Espard, pour qui le dîner se donnait, eurent Lucien entre elles, et le comblèrent de coquetteries. – Pourquoi donc avez-vous quitté le monde ? lui demanda la marquise, il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J’ai une querelle à vous faire ! vous me deviez une visite, et je l’attends encore. Je vous ai aperçu l’autre jour à l’Opéra, vous n’avez pas daigné venir me voir ni me saluer. – Votre cousine, madame, m’a si positivement signifié mon congé… – Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d’Espard en interrompant Lucien. Vous avez blessé le coeur le plus angélique et l’âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son plan. Oh ! elle eût réussi, fit-elle à une muette dénégation de Lucien. Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir, d’une indigestion, n’allait-il pas lui rendre, tôt ou tard, sa liberté ? Croyez-vous qu’elle voulût être madame Chardon ? Le titre de comtesse de Rubempré valait bien la peine d’être conquis. Voyez-vous ? l’amour est une grande vanité qui doit s’accorder, surtout en mariage, avec toutes les autres vanités. Je vous aimerais à la folie, c’est-à-dire assez pour vous épouser, il me serait très-dur de m’appeler madame Chardon. Convenez-en ? Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but ; eh ! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, Louise aspirait à une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous avez beaucoup d’esprit, mais quand nous aimons, nous en avons encore plus
