Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


une lessive, Bérénice garnissait, des meubles indispensables achetés d’occasion, un petit appartement de trois pièces, au quatrième étage d’une maison rue de la Lune, à deux pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice. – Tu as bien fait, mon ange, lui dit l’actrice en le serrant dans ses bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Le lendemain matin, Lucien s’éveilla dans les joies enchanteresses que lui prodigua Coralie. L’actrice redoubla d’amour et de tendresse, comme pour compenser par les plus riches trésors du coeur l’indigence de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entra par les fenêtres pour dorer cette charmante misère. La chambre, encore décente, était tendue d’un papier vert d’eau à bordure rouge, ornée de deux glaces, l’une à la cheminée, l’autre au-dessus de la commode. Un tapis d’occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe des deux amants tenait dans une armoire à glace et dans la commode. Les meubles d’acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage d’un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier. Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s’élevait pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fausse porte cochère. Le portier logeait dans un des ventaux condamné, percé d’un croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche s’appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un bureau, un fauteuil, de l’encre, des plumes et du papier. La gaieté de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de l’actrice qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète dégrisé. – Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq cents francs devant nous ! Je vais exploiter ma nouvelle position dans les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le Réveil, je me connais maintenant en journalisme, j’en ferai ! Coralie, qui ne vit que de l’amour dans ces paroles, baisa les lèvres qui les avaient prononcées. En ce moment, Bérénice avait mis la table auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d’oeufs brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois amis sincères, d’Arthez, Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux yeux étonnés de Lucien qui vivement touché leur offrit de partager son déjeuner. – Non, dit d’Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons de la rue de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. Dans toute autre circonstance, je me réjouirais de vous voir adoptant mes convictions politiques ; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer dans les rangs des Ultras sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous venons vous conjurer au nom de notre amitié, quelque affaiblie qu’elle soit, de ne pas vous entacher ainsi. Vous avez attaqué les Romantiques, la Droite et le Gouvernement ; vous ne pouvez pas maintenant défendre le Gouvernement, la Droite et les Romantiques. – Les raisons qui me font agir sont tirées d’un ordre de pensées supérieur, la fin justifiera tout, dit Lucien. – Vous ne comprenez peut-être pas la situation dans laquelle nous sommes, lui dit Léon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons, le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une expression générale, le système opposé au système constitutionnel, et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu’il s’agit des moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au moins d’accord sur la nécessité de supprimer la Presse. La fondation du Réveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux destinés à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse libérale, que je n’approuve pas en ceci, car cette méconnaissance de la grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits à publier un journal digne et grave dont l’influence sera dans peu de temps respectable et sentie, imposante et digne, dit-il en faisant une parenthèse ; eh ! bien, cette artillerie royaliste et ministérielle est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux Libéraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que croyez-vous qu’il arrivera, Lucien ? Les abonnés sont en majorité du Côté Gauche. Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des gros bataillons ! Vous serez des infâmes, des menteurs, des Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris ennemis du peuple ; les autres seront des défenseurs de la patrie, des gens honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que vous, peut-être. Ce moyen augmentera l’influence pernicieuse de la Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises. L’injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics, adopté pour le profit des abonnés et passé en force de chose jugée par un usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son étendue, les lois restrictives et prohibitives, la Censure, mise à propos de l’assassinat du duc de Berry et levée depuis l’ouverture des Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de ce débat ? il admettra les insinuations de la presse libérale, il croira que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de la Révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons. Non-seulement vous salissez votre vie, mais vous serez un jour dans le parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse ; vous en connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques ; vous y avez excité trop de jalousie, pour résister au tolle général qui s’élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné par la fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la fièvre ; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et 1816, dans les idées, dans les luttes orales de la Chambre et dans les débats de la Presse. – Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l’étourdi, le poète que vous voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j’aurai conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner. Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite. – Nous te couperons… les cheveux, dit en riant Michel Chrestien. – J’aurai des enfants alors, répondit Lucien, et me couper la tête, ce sera ne rien couper. Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l’orgueil nobiliaire et les vanités aristocratiques. Le poète voyait, avec raison d’ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit appuyés du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d’Espard, madame de Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil comme un enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que dans un cercle déterminé. Ces mots : –  » Il est des nôtres, il pense bien !  » dits trois jours auparavant dans les salons de mademoiselle des Touches, l’avaient enivré, ainsi que les félicitations qu’il avait reçues des ducs de Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de Rastignac, de Blondet, de la belle duchesse de Maufrigneuse, du comte d’Esgrignon, de des Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti royaliste. – Allons ! tout est dit, répliqua d’Arthez. Il te sera plus difficile qu’à tout autre de te conserver pur et d’avoir ta propre estime. Tu souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par ceux-là même à qui tu te seras dévoué. Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste. – Eh ! laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les genoux de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D’ailleurs tu seras comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s’il le faut, des agaceries à la chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx, qui fera signer ton ordonnance. Ne t’ai-je pas dit que, quand il te faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais le cadavre de Coralie ! Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées de la presse royaliste : Martinville, Auger, Destains et une foule d’auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, faisaient de la monarchie et de la religion, selon une expression Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris consacrée. – Nous allons leur en donner, aux Libéraux ! dit Hector Merlin. – Messieurs ! répondit Nathan qui s’enrôla sous cette bannière en jugeant bien qu’il valait mieux avoir pour soi que contre soi l’autorité dans l’exploitation du théâtre à laquelle il songeait, si nous leur faisons la guerre, faisons-la sérieusement ; ne nous tirons pas des balles de liége ! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans distinction d’âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, et ne faisons pas de quartier. – Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires, les présents, l’argent des libraires. Faisons la restauration du journalisme. – Bien ! dit Martinville. Justum et tenacem propositi virum ! Soyons implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu’il est : Gilles Premier ! – Moi, dit Lucien, je me charge des héros du Constitutionnel, du sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres orateurs de la Gauche ! Une guerre à mort fut résolue et votée à l’unanimité, à une heure du matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes leurs idées dans un punch flamboyant. – Nous nous sommes donné une fameuse culotte monarchique et religieuse, dit sur le seuil de la porte un des écrivains les plus célèbres de la littérature romantique. Ce mot historique, révélé par un libraire qui assistait au dîner, parut le lendemain dans le Miroir ; mais la révélation fut attribuée à Lucien. Cette défection fut le signal d’un effroyable tapage dans les journaux libéraux, Lucien devint leur bête noire, et fut tympanisé de la plus cruelle façon : on raconta les infortunes de ses sonnets, on apprit au public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer, on l’appela le poète sans sonnets ! Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment, il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie : * Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier les sonnets du futur Pétrarque français, nous agirons en ennemis généreux, nous ouvrirons nos colonnes à ces poèmes qui doivent être piquants, à en juger par celui-ci que nous communique un ami de l’auteur. Et, sous cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fit

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