aujourd’hui : en l’empêchant de s’étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher l’ont
condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s’y passa, le Gouvernement essayait
de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de
marine, des établissements militaires, en préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants
ailleurs. Depuis long-temps le bourg de l’Houmeau s’était agrandi comme une couche de champignons au
pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux.
Personne n’ignore la célébrité des papeteries d’Angoulême, qui, depuis trois siècles, s’étaient forcément
établies sur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d’eau. L’Etat avait fondé à Ruelle sa
plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les
entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route et par la rivière, se groupèrent
au bas d’Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les
blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente ; puis les magasins
d’eaux-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda
la Charente de ses établissements. Le faubourg de l’Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une
seconde Angoulême que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l’Evêché, la Justice,
l’aristocratie. Ainsi, l’Houmeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu’une annexe d’Angoulême.
En haut la Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l’Argent ; deux zones sociales constamment
ennemies en tous lieux ; aussi est-il difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La
Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l’Empire. La plupart des
maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d’antiques familles bourgeoises
qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle les étrangers ne sont
jamais reçus. A peine si, après deux cents ans d’habitation, si après une alliance avec l’une des familles
primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée ; aux yeux des indigènes elle
semble être arrivée d’hier dans le pays. Les Préfets, les Receveurs-Généraux, les Administrations qui se sont
succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des
corbeaux défiants : les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners ; mais quant à les admettre chez elles,
elles s’y sont refusées constamment. Moqueuses, dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se
forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les
ignorent. Pour elles, envoyer un enfant à Paris, c’est vouloir le perdre. Cette prudence peint les moeurs et les
coutumes arriérées de ces maisons atteintes d’un royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que
religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cependant d’une
grande réputation dans les provinces adjacentes pour l’éducation qu’on y reçoit. Les villes voisines y envoient
leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile de concevoir combien l’esprit de caste influe
sur les sentiments qui divisent Angoulême et l’Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse est
généralement pauvre ; l’une se venge de l’autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie
d’Angoulême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d’un négociant du faubourg, avec un
accent indéfinissable : – C’est un homme de l’Houmeau ! En dessinant la position de la noblesse en France
et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration
étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulême de
l’Houmeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu’en tout autre endroit de
la France. L’habitant de l’Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et
profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l’insurrection de 1830, et détruisirent les éléments d’un
durable Etat Social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de
province, autant que celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie en en froissant toutes les vanités. Un homme de
l’Houmeau, fils d’un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels
en étaient les auteurs ? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Béranger et Chateaubriand,
Villemain et M. Aignan, Soumet et Tissot, Etienne et d’Avrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin
et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les Libéraux comme les
Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée
dans Angoulême, mais qu’il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être
célèbre, maintenue dans l’obscurité par de fatales circonstances, et dont l’influence détermina la destinée de
