Les illusions perdues, Honoré de Balzac


égale facilité. Au lieu de l’amour que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une sorte
de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :
Pharmacie de POSTEL, successeur de CHARDON.
Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue. Le
soir où il franchit sa porte ornée d’une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire à Beaulieu
parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait
étrangement déploré le désaccord qu’il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.

  • Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans ce nid à rats ! se disait-il en
    débouchant par l’allée dans la petite cour où plusieurs paquets d’herbes bouillies étaient étalés le long des
    murs, où l’apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur Postel, ceint d’un tablier de préparateur,
    une cornue à la main, examinait un produit chimique tout en jetant l’oeil sur sa boutique ; et s’il regardait trop
    attentivement sa drogue, il avait l’oreille à la sonnette. L’odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs
    plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où l’on montait par un de ces escaliers droits
    appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l’unique chambre en
    mansarde où demeurait Lucien.
  • Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du boutiquier de province. Comment va
    notre petite santé ? Moi, je viens de faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour
    trouver ce que je cherche. C’était un fameux homme, celui-là ! Si j’avais connu son secret contre la goutte,
    nous roulerions tous deux carrosse aujourd’hui !
    Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu’il était bon homme, ne donnât un coup
    de poignard à Lucien, en lui parlant de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.
  • C’est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait à trouver l’élève de son père
    prodigieusement commun après l’avoir souvent béni ; car plus d’une fois l’honnête Postel avait secouru la
    veuve et les enfants de son maître.
  • Qu’avez-vous donc ? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette sur la table du laboratoire.
  • Est-il venu quelque lettre pour moi ?
  • Oui, une qui flaire comme baume ! elle est auprès de mon pupitre sur le comptoir.
    La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie ! Lucien s’élança dans la boutique.
  • Dépêche-toi Lucien ! ton dîner t’attend depuis une heure, il sera froid, cria doucement une jolie voix
    à travers une fenêtre entr’ouverte et que Lucien n’entendit pas.
  • Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez.
    Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d’eau-de-vie sur laquelle la fantaisie d’un peintre
    aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Eve un air cérémonieux et
    agréable qui prouvait qu’il pensait à épouser la fille de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat
    que l’amour et l’intérêt se livraient dans son coeur. Aussi disait-il souvent à Lucien en souriant la phrase qu’il
    lui redit quand le jeune homme repassa près de lui : – Elle est fameusement jolie, votre soeur ! Vous n’êtes pas mal non plus ! Votre père faisait tout bien.

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