Illusions perdues de Balzac.
(La partie 2 des Illusions perdues de Balzac est ici)
1. Les deux poètes
A MONSIEUR VICTOR HUGO.
Vous qui, par le privilége des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand poète à l’âge où les hommes sont
encore si petits, vous avez, comme Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux
embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du Journal. Aussi désiré-je que votre nom
victorieux aide à la victoire de cette oeuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, serait un
acte de courage autant qu’une histoire pleine de vérité. Les journalistes n’eussent-ils donc pas appartenu,
comme les marquis, les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son Théâtre ? Pourquoi
donc la Comédie Humaine, qui castigat ridendo mores, excepterait-elle une puissance, quand la Presse
parisienne n’en excepte aucune ?
Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi
Votre sincère admirateur et ami,
DE BALZAC.
A l’époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les rouleaux à distribuer l’encre ne
fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de province. Malgré la spécialité qui la met en rapport
avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois, auxquelles la langue est
redevable du mot faire gémir la presse, maintenant sans application. L’imprimerie arriérée y employait encore
les balles en cuir frottées d’encre, avec lesquelles l’un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau
mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s’applique la feuille de papier était encore en pierre
et justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd’hui si bien fait oublier ce
mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des
Alde et des Didot, qu’il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas Séchard
portait une superstitieuse affection ; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire.
Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot typographique les ouvriers chargés
d’assembler les lettres appellent un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui d’un
ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l’encrier à la presse et de la presse à l’encrier, leur a sans
doute valu ce sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes, à cause du continuel
exercice qu’ils font pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux-petites cases où elles sont
contenues. A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d’environ cinquante ans, se trouva marié. Son âge
et son mariage le firent échapper à la grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées.
Le
vieux pressier resta seul dans l’imprimerie dont le maître, autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant
une veuve sans enfants. L’établissement parut menacé d’une destruction immédiate : l’Ours solitaire était
incapable de se transformer en Singe ; car, en sa qualité d’imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans
avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de répandre les beaux décrets de la
Convention, investit le pressier du brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition. Après
avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa la veuve de son maître en lui apportant les
économies de sa femme, avec lesquelles il paya le matériel de l’imprimerie à moitié de la valeur. Ce n’était
rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En cette conjoncture difficile,
Jérôme-Nicolas Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un
travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l’humble veste d’un prote de province : il
composa, lut et corrigea lui-même les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui cachaient
des nobles ; l’Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher ; et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le
grain de la Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre maître Jacques qui pût être
compositeur, correcteur et prote. Un abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de prêter le
serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu’au jour où le Premier Consul rétablit la religion catholique.
Le comte et l’évêque se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs. Si en 1802
Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire qu’en 1793, il s’était ménagé d’assez belles
étoffes pour pouvoir payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu très-redoutable à
ses Singes et à ses Ours. L’avarice commence où la pauvreté cesse. Le jour où l’imprimeur entrevit la
possibilité de se faire une fortune, l’intérêt développa chez lui une intelligence matérielle de son état, mais
avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d’un coup d’oeil le
prix d’une page et d’une feuille selon chaque espèce de caractère. Il prouvait à ses ignares chalands que les
grosses lettres coûtaient plus cher à remuer que les fines ; s’agissait-il des petites, il disait qu’elles étaient
plus difficiles à manier. La composition étant la partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait
si peur de se tromper qu’il ne faisait jamais que des marchés léonins. Si ses compositeurs travaillaient à
l’heure, son oeil ne les quittait jamais. S’il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers à vil prix et
les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la maison où l’imprimerie était logée depuis un temps
immémorial. Il eut toute espèce de bonheur : il devint veuf et n’eut qu’un fils ; il le mit au lycée de la ville,
moins pour lui donner de l’éducation que pour se préparer un successeur ; il le traitait sévèrement afin de
prolonger la durée de son pouvoir paternel ; aussi les jours de congé le faisait-il travailler à la casse en lui
disant d’apprendre à gagner sa vie pour pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour
l’élever. Au départ de l’abbé, Séchard choisit pour prote celui de ses quatre compositeurs que le futur évêque
lui signala comme ayant autant de probité que d’intelligence. Par ainsi, le bonhomme fut en mesure
d’atteindre le moment où son fils pourrait diriger l’établissement, qui s’agrandirait alors sous des mains jeunes
et habiles. David Séchard fit au lycée d’Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu’un Ours, parvenu sans
connaissances ni éducation, méprisât considérablement la science, le père Séchard envoya son fils à Paris
pour y étudier la haute typographie ; mais il lui fit une si violente recommandation d’amasser une bonne
somme dans un pays qu’il appelait le paradis des ouvriers, en lui disant de ne pas compter sur la bourse
paternelle, qu’il voyait sans doute un moyen d’arriver à ses fins dans ce séjour au pays de Sapience. Tout en
apprenant son métier, David acheva son éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de
l’année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge liard à son père, qui le rappelait pour
mettre entre ses mains le timon des affaires. L’imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul journal
d’annonces judiciaires qui existât dans le Département, la pratique de la Préfecture et celle de l’Evêché, trois
clientèles qui devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.
Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiers, achetèrent le second brevet
d’imprimeur à la résidence d’Angoulême, que jusqu’alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète
inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l’Empire, comprimèrent tout mouvement industriel ; par
cette raison, il n’en avait point fait l’acquisition, et sa parcimonie fut une cause de ruine pour la vieille
imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s’établirait entre
son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non par lui. – J’y aurais succombé, se dit-il ;
mais un jeune homme élevé chez MM. Didot s’en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment où il
pourrait vivre à sa guise. S’il avait peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait pour être
extrêmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie, art bien estimé par le
divin auteur du Pantagruel, mais dont la culture, persécutée par les sociétés dites de tempérance, est de jour
en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué
d’une soif inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes bornes cette passion
pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours que monsieur de Chateaubriand l’a remarqué chez les véritables
ours de l’Amérique ; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes du jeune âge reviennent avec force
dans la vieillesse de l’homme. Séchard confirmait cette observation : plus il vieillissait, plus il aimait à boire.
Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le
développement et la forme d’un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à
ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d’une
truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l’automne. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux
buissons chargés de neige, ses petits yeux gris, où pétillait la ruse d’une avarice qui tuait tout en lui, même la
paternité, conservaient leur esprit jusque dans l’ivresse. Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de
cheveux grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à l’imagination les Cordeliers des Contes de La
Fontaine. Il était court et ventru comme beaucoup de ces vieux lampions qui consomment plus d’huile que de
mèche ; car les excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre. L’ivrognerie, comme
l’étude, engraisse encore l’homme gras et maigrit l’homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis
trente ans le fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve encore sur la tête du
tambour de la ville. Son gilet et son pantalon étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote
brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d’argent. Ce costume où l’ouvrier se retrouvait encore
dans le bourgeois convenait si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, que ce
bonhomme semblait avoir été créé tout habillé : vous ne l’auriez pas plus imaginé sans ses vêtements qu’un
oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n’eût pas depuis long-temps donné la mesure de son aveugle
avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère. Malgré les connaissances que son fils devait rapporter
de la grande Ecole des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu’il ruminait depuis long-temps.
Si le père en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n’y avait ni
fils ni père, en affaire. S’il avait d’abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un acquéreur
naturel de qui les intérêts étaient opposés aux siens : il voulait vendre cher, David devait acheter à bon
marché ; son fils devenait donc un ennemi à vaincre. Cette transformation du sentiment en intérêt personnel,
ordinairement lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et directe chez le vieil Ours,
qui montra combien la soûlographie rusée l’emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le
bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs dupes : il s’occupa de
lui comme un amant se serait occupé de sa maîtresse ; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait mettre les
pieds pour ne pas se crotter ; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le
lendemain, après avoir essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas Séchard,
fortement aviné, lui dit un : – Causons d’affaires ? qui passa si singulièrement entre deux hoquets, que
David le pria de remettre les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de son ivresse
pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps. D’ailleurs, après avoir porté son boulet pendant
cinquante ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils serait le Naïf.
Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l’établissement. L’imprimerie, située dans l’endroit où la
rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s’était établie dans cette maison vers la fin du règne de
Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaient-ils été disposés pour l’exploitation de cette industrie.
Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage, et par un grand
châssis sur une cour intérieure. On pouvait d’ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en
province les procédés de la typographie sont toujours l’objet d’une curiosité si vive, que les chalands aimaient
mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu’il fallût descendre
quelques marches, le sol de l’atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne
prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de l’atelier. S’ils regardaient les
berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des
rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses. S’ils suivaient les
agiles mouvements d’un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa
casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans
une rame de papier trempé chargée de ses pavés, ou s’attrapaient la hanche dans l’angle d’un banc ; le tout au
grand amusement des Singes et des Ours. Jamais personne n’était arrivé sans accident jusqu’à deux grandes
cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaient
d’un côté le prote, de l’autre le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement décorés par des
treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir
mur mitoyen, s’élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. Là, était l’évier sur lequel
se lavaient avant et après le tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches de
caractères ; il s’en échappait une décoction d’encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire
aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison. Cet appentis était
flanqué d’un côté par la cuisine, de l’autre par un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel
il n’y avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La première, aussi longue que l’allée,
moins la cage du vieil escalier de bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la cour par un
oeil-de-boeuf, servait à la fois d’antichambre et de salle à manger. Purement et simplement blanchie à la
chaux, elle se faisait remarquer par la cynique simplicité de l’avarice commerciale : le carreau sale n’avait
jamais été lavé ; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre
deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon ; les fenêtres et la porte
étaient brunes de crasse ; des papiers blancs ou imprimés l’encombraient la plupart du temps ; souvent le
dessert, les bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient sur les ballots. La chambre à
coucher, dont la croisée avait un vitrage en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles
tapisseries que l’on voit en province le long des maisons au jour de la Fête-Dieu. Il s’y trouvait un grand lit à
colonnes garni de rideaux, de bonnes-grâces et d’un couvre-pieds en serge rouge, deux fauteuils vermoulus,
deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette
chambre, où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été arrangée par le sieur
Rouzeau, prédécesseur et maître de Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard,
offrait d’épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier ; les panneaux étaient décorés d’un papier à
scènes orientales, coloriées en bistre sur un fond blanc ; le meuble consistait en six chaises garnies de basane
bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux fenêtres grossièrement cintrées, et par où l’oeil
embrassait la place du Mûrier, étaient sans rideaux ; la cheminée n’avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace.
Madame Séchard était morte au milieu de ses projets d’embellissement, et l’Ours ne devinant pas l’utilité
d’améliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, pede titubante, Jérôme-Nicolas
Séchard amena son fils, et lui montra sur la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa
direction par le prote.
vieux Séchard, ne paye rien. Tout en épiant la pensée de son fils, il fit le dénombrement des méchants
ustensiles nécessaires à l’exploitation d’une imprimerie en province ; il amena successivement David devant
une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les ouvrages de ville, et il lui en vanta l’usage et la solidité.
apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient à vide. Il livra les trois chambres du premier
étage tout nues à son fils, de même qu’il le mit en possession de l’imprimerie sans lui donner un centime pour
payer les ouvriers. Quand David pria son père, en sa qualité d’associé, de contribuer à la mise nécessaire à
l’exploitation commune, le vieux pressier fit l’ignorant. Il ne s’était pas obligé, dit-il, à donner de l’argent en
donnant son imprimerie ; sa mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui répondit que,
quand il avait acheté l’imprimerie à la veuve Rouzeau, il s’était tiré d’affaire sans un sou. Si lui, pauvre
ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux. D’ailleurs David avait
gagné de l’argent qui provenait de l’éducation payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien
l’employer aujourd’hui.
trouver des ressources, il s’était montré plein de beaux sentiments, il payerait ! Beaucoup de pères, qui
agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader en
atteignant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre lieues d’Angoulême. Ce domaine, où le
précédent propriétaire avait bâti une jolie habitation, s’était augmenté d’année en année depuis 1809, époque
où le vieil Ours l’avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était, comme il
le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas s’y bien connaître.
Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard montra une figure soucieuse
au-dessus de ses échalas ; car il était toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son
atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus que la purée septembrale, il les maniait
idéalement entre ses pouces. Moins la somme était due, plus il désirait l’encaisser. Aussi, souvent accourait-il
de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est
assise la ville, il entrait dans l’atelier pour voir si son fils se tirait d’affaire. Or les presses étaient à leurs
places ; l’unique apprenti, coiffé d’un bonnet de papier, décrassait les tampons ; le vieil Ours entendait crier
une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux caractères, il apercevait son fils et le
prote, chacun lisant dans sa cage un livre que l’Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné avec David,
il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant ses craintes. L’avarice a comme l’amour un don de
seconde vue sur les futurs contingents, elle les flaire, elle les pressent. Loin de l’atelier où l’aspect de ses
outils le fascinait en le reportant aux jours où il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d’inquiétants
symptômes d’inactivité. Le nom de Cointet frères l’effarouchait, il le voyait dominant celui de Séchard et fils.
Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait sur la maison Séchard.
Mais les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans
l’escarcelle de l’ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi l’imprimerie Séchard tombait, malgré ses
éléments de prospérité.
Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration dans le gouvernement, mais également
insouciant du Libéralisme, David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique et religieuse. Il
se trouvait dans un temps où les commerçants de province devaient professer une opinion afin d’avoir des
chalands, car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des Royalistes. Un amour qui vint au coeur
de David et ses préoccupations scientifiques, son beau naturel l’empêchèrent d’avoir cette âpreté au gain qui
constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier les différences qui distinguent l’industrie provinciale
de l’industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements disparaissent dans le grand
mouvement de Paris. Ses concurrents, les frères Cointet se mirent à l’unisson des opinions monarchiques, ils
firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les prêtres, et réimprimèrent les premiers
livres religieux dont le besoin se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l’avance dans cette branche lucrative, et
calomnièrent David Séchard en l’accusant de libéralisme et d’athéisme. Comment, disaient-ils, employer un
homme qui avait pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser
des monceaux d’or ? Ils étaient pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon et serait
puissamment riche ; aussi n’en prenait-il qu’à son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre
David, la Préfecture et l’évêché finirent par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet.
Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l’incurie de leur rival, créèrent un second journal d’annonces. La
vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille d’annonces diminua de
moitié. Riche de gains considérables réalisés sur les livres d’église et de piété, la maison Cointet proposa
bientôt aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d’avoir les annonces du département et les insertions
judiciaires sans partage. Aussitôt que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron,
épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avec la rapidité
du corbeau qui a flairé les cadavres d’un champ de bataille.
Laisse-moi manoeuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire, dit-il à son fils.
Le vieillard eut bientôt deviné l’intérêt des Cointet, il les effraya par la sagacité de ses aperçus. Son fils
commettait une sottise qu’il venait empêcher, disait-il. – Sur quoi reposera notre clientèle, s’il cède notre
journal ? Les avoués, les notaires, tous les négociants de l’Houmeau seront libéraux ; les Cointet ont voulu
nuire aux Séchard en les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche de salut, les annonces
des Libéraux resteront aux Séchard ! Vendre le journal ! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait
alors aux Cointet soixante mille francs de l’imprimerie pour ne pas ruiner son fils : il aimait son fils, il
défendait son fils. Le vigneron se servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes : son fils
voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu’il arrachait une à une aux Cointet, et il les amena, non sans
efforts, à donner une somme de vingt-deux mille francs pour le Journal de la Charente. Mais David dut
s’engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce fût, sous peine de trente mille francs de
dommages-intérêts. Cette vente était le suicide de l’imprimerie Séchard ; mais le vigneron ne s’en inquiétait
guère. Après le vol vient toujours l’assassinat. Le bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de
son fonds ; et, pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d’autant plus que ce gênant fils
avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. En dédommagement, le généreux père lui abandonna
l’imprimerie, mais en maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.
Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en ville, il allégua son grand âge ;
mais la raison véritable était le peu d’intérêt qu’il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus.
Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu’il portait à ses outils. Quand ses affaires
l’amenaient à Angoulême, il eût été très-difficile de décider qui l’attirait le plus dans sa maison, ou de ses
presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui
des Cointet, savait à quoi s’en tenir sur cette générosité paternelle ; il disait que ce fin renard se ménageait
ainsi le droit d’intervenir dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par l’accumulation des
loyers.
La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui peindront le caractère de ce jeune homme.
Quelques jours après son installation dans l’imprimerie paternelle, il avait rencontré l’un de ses amis de
collége, alors en proie à la plus profonde misère. L’ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé
d’environ vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d’un ancien chirurgien des armées républicaines mis
hors de service par une blessure. La nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le hasard
l’avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au milieu des préparatifs nécessités par une
lucrative découverte à la recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d’études scientifiques. Il
voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte est la maladie des riches ; et comme les riches payent cher la
santé quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi tous ceux qui s’étaient offerts à ses
méditations. Placé entre la science et l’empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait seule assurer
sa fortune : il avait donc étudié les causes de la maladie, et basé son remède sur un certain régime qui
l’appropriait à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à Paris, où il sollicitait l’approbation de
l’Académie des sciences, et perdit ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne
négligeait rien pour l’éducation de son fils et de sa fille, en sorte que l’entretien de sa famille avait
constamment dévoré les produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misère,
mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés dans l’espérance de destinées brillantes qui s’éteignirent
avec lui. L’illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette
ambition eut pour principe le violent amour que l’ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la
famille de Rubempré, miraculeusement sauvée [Sauvé : lapsus que Balzac corrigera.] par lui de l’échafaud en 1793. Sans
que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il avait gagné du temps en la disant enceinte. Après
s’être en quelque sorte créé le droit de l’épouser, il l’épousa malgré leur commune pauvreté. Ses enfants,
comme tous les enfants de l’amour, eurent pour tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si
souvent fatal quand la misère l’accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces désespoirs si vivement épousés
avaient profondément altéré la beauté de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de
l’indigence avaient changé ses moeurs ; mais son courage et celui de ses enfants égala leur infortune. La
pauvre veuve vendit la pharmacie, située dans la Grand’rue de l’Houmeau, le principal faubourg
d’Angoulême. Le prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs de rente, somme
insuffisante pour sa propre existence ; mais elle et sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se
vouèrent à des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche, et ses bonnes façons la faisaient
préférer à toute autre dans les maisons riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant
vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir sa mère dans un pareil abaissement de
condition, elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins s’adressaient à
monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon. La soeur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de
fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous par jour ; elle conduisait les ouvrières, et jouissait dans l’atelier
d’une espèce de suprématie qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits de leur travail,
joints aux trois cents livres de rente de madame Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par an, avec
lesquels ces trois personnes devaient vivre, s’habiller et se loger. La stricte économie de ce ménage rendait à
peine suffisante cette somme, presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille Eve
croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari ; leur dévouement à son avenir était sans
bornes. Cette pauvre famille demeurait à l’Houmeau dans un logement loué pour une très-modique somme
par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d’une cour intérieure, au-dessus du laboratoire.
Lucien y occupait une misérable chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les sciences
naturelles, l’avait d’abord poussé dans cette voie, Lucien fut un des plus brillants élèves du collége
d’Angoulême, où il se trouvait en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.
Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collége, Lucien, fatigué de boire à la grossière
coupe de la misère, était sur le point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans.
Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien en s’offrant à lui apprendre le métier de
prote, quoiqu’un prote lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens de leur amitié de
collége ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de
leurs caractères. Tous deux, l’esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient cette haute intelligence qui met
l’homme de plain-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. Cette injustice du
sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné
aux spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se portait avec ardeur vers la gloire
littéraire ; tandis que David, que son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers les
sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une fraternité spirituelle. Lucien communiqua
bientôt à David les hautes vues qu’il tenait de son père sur les applications de la Science à l’Industrie, et David
fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles où il devait s’engager dans la littérature pour s’y faire un nom et
une fortune. L’amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours une de ces passions qui ne naissent qu’au
sortir de l’adolescence. David entrevit bientôt la belle Eve, et s’en éprit, comme se prennent les esprits
mélancoliques et méditatifs. L’Et nunc et semper et in secula seculorum de la liturgie est la devise de ces
sublimes poètes inconnus dont les oeuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées et perdues entre
deux coeurs ! Quand l’amant eut pénétré le secret des espérances que la mère et la soeur de Lucien mettaient
en ce beau front de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva doux de se rapprocher de sa
maîtresse en partageant ses immolations et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi.
Comme les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra la foi que la mère et la soeur de
Lucien avaient en son génie, il le gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations où,
pressés par le défaut d’argent qui leur liait les mains, ils ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens
de réaliser une prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les premiers venus sans en
obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de
réduire de moitié le prix du sucre par l’emploi d’un nouvel agent chimique, et de diminuer d’autant le prix du
papier, en tirant de l’Amérique certaines matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois et
qui coûtaient peu. David s’empara de cette idée en y voyant une fortune, et considéra Lucien comme un
bienfaiteur envers lequel il ne pourrait jamais s’acquitter.
Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des deux amis les rendaient
impropres à gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères
Cointet, imprimeurs-libraires de l’Evêché, propriétaires du Courrier de la Charente, désormais le seul journal
du département, l’imprimerie de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois, sur lesquels il
fallait prélever le traitement du prote, les gages de Marion, les impositions, le loyer, ce qui réduisait David à
une centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les caractères, acheté
des presses en fer, se seraient procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu’ils eussent imprimés à bas
prix ; mais le maître et le prote, perdus dans les absorbants travaux de l’intelligence, se contentaient des
ouvrages que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient fini par connaître le caractère et
les moeurs de David, ils ne le calomniaient plus ; au contraire, une sage politique leur conseillait de laisser
vivoter cette imprimerie, et de l’entretenir dans une honnête médiocrité, pour qu’elle ne tombât point entre les
mains de quelque redoutable antagoniste ; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans
le savoir, David Séchard n’existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de ses concurrents.
Heureux de ce qu’ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés en apparence pleins de
droiture et de loyauté ; mais ils agissaient, en réalité, comme l’administration des Messageries, lorsqu’elle
simule une concurrence pour en éviter une véritable.
L’extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse avarice qui régnait à l’intérieur, où le
vieil Ours n’avait jamais rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison avaient donné
l’aspect d’un vieux tronc d’arbre à la porte de l’allée, tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal
bâtie en pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le poids d’un toit vermoulu surchargé
de ces tuiles creuses qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu était
garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses qu’exige la chaleur du climat. Il eût été
difficile de trouver dans tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait plus que par la
force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts
d’affiches, brunis en bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans, son attirail de cordes
au plancher, ses piles de papier, ses vieilles presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs
de casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient le maître et le prote ; vous
comprendrez alors l’existence des deux amis.
En 1821, dans les premiers jours du mois de mai, David et Lucien étaient près du vitrage de la cour au
moment où, vers deux heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quittèrent l’atelier pour aller dîner. Quand le
maître vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour,
comme si la senteur des papiers, des encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable Tous
deux s’assirent sous un berceau d’où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l’atelier. Les rayons
du soleil qui se jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes en les enveloppant de sa
lumière comme d’une auréole. Le contraste produit par l’opposition de ces deux caractères et de ces deux
figures fut alors si rigoureusement accusé, qu’il aurait séduit la brosse d’un grand peintre. David avait les
formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste était
flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton,
coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d’une abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au
premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau ; niais un second examen vous révélait dans les
sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d’un nez carré, fendu par un méplat
tourmenté, dans les yeux surtout ! le feu continu d’un unique amour, la sagacité du penseur, l’ardente
mélancolie d’un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l’horizon, en en pénétrant toutes les
sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l’analyse. Si
l’on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s’élance, on voyait aussi les cendres auprès du volcan ;
l’espérance s’y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de
fortune maintiennent tant d’esprits supérieurs. Auprès du pauvre imprimeur, à qui son état, quoique si voisin
de l’intelligence, donnait des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui buvait à
longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en s’enivrant afin d’oublier les malheurs de la vie de
province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son
visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c’était un front et un nez grecs, la blancheur
veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d’amour, et dont le blanc le
disputait en fraîcheur à celui d’un enfant. Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un
pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur
s’harmoniait à celle d’une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses
tempes d’un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans
brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait
les mains de l’homme bien né, des mains élégantes, à un signe desquelles les hommes devaient obéir et que
les femmes aiment à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds, un homme aurait été
d’autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins,
pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d’une femme. Cet indice, rarement
trompeur, était vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l’état
actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la
justification de tous les moyens, quelque honteux qu’ils soient. L’un des malheurs auxquels sont
soumises [Lapsus : soumis.] les grandes intelligences, c’est de comprendre forcément toutes choses, les vices aussi
bien que les vertus.
Ces deux jeunes gens jugeaient la société d’autant plus souverainement qu’ils s’y trouvaient placés plus
bas, car les hommes méconnus se vengent de l’humilité de leur position par la hauteur de leur coup d’oeil.
Mais aussi leur désespoir était d’autant plus amer qu’ils allaient ainsi plus rapidement où les portait leur
véritable destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé ; David avait beaucoup pensé, beaucoup
médité. Malgré les apparences d’une santé vigoureuse et rustique, l’imprimeur était un génie mélancolique et
maladif, il doutait de lui-même ; tandis que Lucien, doué d’un esprit entreprenant, mais mobile, avait une
audace en désaccord avec sa tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien avait au
plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux, qui s’exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne
recule point devant une faute s’il y a profit, et qui se moque du vice s’il s’en fait un marchepied. Ces
dispositions d’ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l’ardeur qui le
portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il n’était
encore aux prises qu’avec ses désirs et non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non avec
la lâcheté des hommes, qui est d’un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement séduit par le brillant de
l’esprit de Lucien, David l’admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cet
homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la
persistance des hommes du Nord. S’il entrevoyait toutes les difficultés, il se promettait de les vaincre sans se
rebuter ; et, s’il avait la fermeté d’une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d’une
inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l’un des deux aimait avec idolâtrie, et c’était David.
Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de
son ami comportait une supériorité qu’il acceptait en se trouvant lourd et commun.
David lut, comme savent lire les poètes, l’idylle d’André de Chénier intitulée Néère, puis celle du Jeune
Malade, puis l’élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.
aujourd’hui : en l’empêchant de s’étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher l’ont
condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s’y passa, le Gouvernement essayait
de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de
marine, des établissements militaires, en préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants
ailleurs. Depuis long-temps le bourg de l’Houmeau s’était agrandi comme une couche de champignons au
pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux.
Personne n’ignore la célébrité des papeteries d’Angoulême, qui, depuis trois siècles, s’étaient forcément
établies sur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d’eau. L’Etat avait fondé à Ruelle sa
plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les
entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route et par la rivière, se groupèrent
au bas d’Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les
blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente ; puis les magasins
d’eaux-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda
la Charente de ses établissements. Le faubourg de l’Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une
seconde Angoulême que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l’Evêché, la Justice,
l’aristocratie. Ainsi, l’Houmeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu’une annexe d’Angoulême.
En haut la Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l’Argent ; deux zones sociales constamment
ennemies en tous lieux ; aussi est-il difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La
Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l’Empire. La plupart des
maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d’antiques familles bourgeoises
qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle les étrangers ne sont
jamais reçus. A peine si, après deux cents ans d’habitation, si après une alliance avec l’une des familles
primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée ; aux yeux des indigènes elle
semble être arrivée d’hier dans le pays. Les Préfets, les Receveurs-Généraux, les Administrations qui se sont
succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des
corbeaux défiants : les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners ; mais quant à les admettre chez elles,
elles s’y sont refusées constamment. Moqueuses, dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se
forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les
ignorent. Pour elles, envoyer un enfant à Paris, c’est vouloir le perdre. Cette prudence peint les moeurs et les
coutumes arriérées de ces maisons atteintes d’un royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que
religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cependant d’une
grande réputation dans les provinces adjacentes pour l’éducation qu’on y reçoit. Les villes voisines y envoient
leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile de concevoir combien l’esprit de caste influe
sur les sentiments qui divisent Angoulême et l’Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse est
généralement pauvre ; l’une se venge de l’autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie
d’Angoulême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d’un négociant du faubourg, avec un
accent indéfinissable : – C’est un homme de l’Houmeau ! En dessinant la position de la noblesse en France
et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration
étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulême de
l’Houmeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu’en tout autre endroit de
la France. L’habitant de l’Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et
profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l’insurrection de 1830, et détruisirent les éléments d’un
durable Etat Social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de
province, autant que celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie en en froissant toutes les vanités. Un homme de
l’Houmeau, fils d’un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels
en étaient les auteurs ? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Béranger et Chateaubriand,
Villemain et M. Aignan, Soumet et Tissot, Etienne et d’Avrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin
et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les Libéraux comme les
Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée
dans Angoulême, mais qu’il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être
célèbre, maintenue dans l’obscurité par de fatales circonstances, et dont l’influence détermina la destinée de
Lucien.
Monsieur de Bargeton était l’arrière-petit-fils d’un Jurat de Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous
Louis XIII par suite d’un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton,
fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand mariage d’argent, que, sous Louis XV, son fils fut
appelé purement ct simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils de monsieur
Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme, qu’il mangea tous les biens de la famille,
et en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel, redevinrent négociants, en sorte
qu’il se trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois
dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi qu’une maison d’Angoulême, appelée
l’hôtel de Bargeton, le petit-fils de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il
perdit ses droits utiles, et n’eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ six mille livres de rente. Si
son grand-père eût suivi les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton V, qui peut se
surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton ; il se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé
duc et pair comme tant d’autres ; tandis qu’en 1805, il fut très-flatté d’épouser mademoiselle
Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d’un gentilhomme oublié depuis long-temps dans sa
gentilhommière, quoiqu’il appartînt à la branche cadette d’une des plus antiques familles du Midi de la
France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de Saint Louis ; mais le chef de la branche aînée porte
l’illustre nom d’Espard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l’héritière de cette famille. Ce
gentilhomme, cadet d’un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite terre située près de Barbezieux, qu’il
exploitait à merveille en allant vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des
railleries pourvu qu’il entassât des écus, et que de temps en temps il pût amplifier son domaine.
Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la
musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l’abbé Roze, se
cacha dans le petit castel d’Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé
l’hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l’éducation de sa fille, Anaïs, nommée Naïs par abréviation, et
qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise
femme de chambre.
Non-seulement l’abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en
littérature, il savait l’italien et l’allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle
de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes oeuvres littéraires de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, en
déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désoeuvrement de la profonde
solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna
quelque teinture des sciences naturelles. La présence d’une mère ne modifia point cette mâle éducation chez
une jeune personne déjà trop portée à l’indépendance par la vie champêtre. L’abbé Niollant, âme enthousiaste
et poétique, était surtout remarquable par l’esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables
qualités, mais qui s’élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par l’étendue des
aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut
sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu’il inspire. L’abbé ne manquait point de coeur, ses idées
furent donc contagieuses pour une jeune fille chez qui l’exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait
corroborée par la solitude de la campagne. L’abbé Niollant communiqua sa hardiesse d’examen et sa facilité
de jugement à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez
une femme destinée aux humbles occupations d’une mère de famille. Quoique l’abbé recommandât
continuellement à son élève d’être d’autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu,
mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d’elle-même, et conçut un robuste mépris pour
l’humanité. Ne voyant autour d’elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur
des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un
pauvre abbé qui s’admirait en elle comme un auteur dans son oeuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer
aucun point de comparaison qui l’aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands
inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien
et la toilette, on perd l’habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l’esprit.
N’étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse
passa dans ses manières, dans son regard ; elle eut cet air cavalier qui paraît au premier abord original, mais
qui ne sied qu’aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans
les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de
diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à monsieur de Nègrepelisse, il aurait
donné tous les livres de sa fille pour sauver un boeuf malade ; car il était si avare qu’il ne lui aurait pas
accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la
bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L’abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant,
mariage qu’il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand
l’abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l’esprit
indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent
cheminer les femmes, Naïs avait jugé le mariage et s’en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son
intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu’elle avait pu rencontrer.
Elle voulait commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence
pour ses goûts, et s’enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n’aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse
était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères, il se résolut à
marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu
spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle qu’il voulait rendre à sa fille, assez nul d’esprit et de
volonté pour que Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l’épouser sans dot. Mais
comment trouver un gendre qui convînt également au père et à la fille ? Un pareil homme était le phénix des
gendres. Dans ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la province, et monsieur de
Bargeton lui parut être le seul qui répondît à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort
endommagé par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d’une remarquable impuissance d’esprit ; mais il
lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le
monde d’Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de Nègrepelisse expliqua tout
crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qu’il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu’elle en
pouvait tirer pour son propre bonheur : elle épousait un nom. Elle achetait un chaperon, elle conduirait à son
gré sa fortune à l’abri d’une raison sociale, et à l’aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient
à Paris. Naïs fut séduite par la perspective d’une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant
mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser la terre qu’il arrondissait avec amour ;
mais en ce moment Monsieur de Nègrepelisse paraissait devoir écrire l’épitaphe de son gendre.
Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans et son mari en avait cinquante-huit. Cette
disparité choquait d’autant plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que sa
femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coiffer à l’enfant. Quoique leur
fortune n’excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus
considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur
père, dont madame de Bargeton attendait l’héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son
gendre mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d’habiter Angoulême, où les brillantes
qualités d’esprit et les richesses brutes cachées dans le coeur de Naïs devaient se perdre sans fruit, et se
changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment,
par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde
devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments
élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et
les éclatantes poésies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où
brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se
dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses
minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation
des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des
hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits
supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d’une bagatelle, sans
distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu’il faut
garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n’est-elle pas
ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s’y rencontre de ces voluptés qui ne
peuvent se savourer qu’à deux, poète à poète, coeur à coeur. Elle avait le défaut d’employer de ces immenses
phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme
qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait
démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des
proportions gigantesques. Dès cette époque elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser,
dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ; car il
faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes.
Son esprit s’enflammait d’ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son coeur et sur ses lèvres.
Elle palpitait, elle se pâmait, elle s’enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d’une soeur
grise et l’exécution des frères Faucher, pour l’Ipsiboé de monsieur d’Arlincourt comme pour l’Anaconda de
Lewis, pour l’évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant
la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s’animait, se
courrouçait, s’abattait sur elle-même, s’élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se
remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d’étranges
dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque
chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l’eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du
désert. Il lui prenait envie de se faire soeur de Sainte-Camille et d’aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone
en soignant les malades : c’était là une grande, une noble destinée ! Enfin, elle avait soif de tout ce qui
n’était pas l’eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau,
toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares
pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali
massacrant les tyrans de l’Egypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d’une auréole, et croyait qu’ils vivaient
de parfums et de lumière. A beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était sans danger ;
mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d’un magnifique amour
écroulé aussitôt que bâti, les restes d’une Jérusalem céleste, enfin l’amour sans l’amant. Et c’était vrai.
L’histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargeton peut s’écrire en peu de mots.
Elle vécut pendant quelque temps de sa propre substance et d’espérances lointaines. Puis, après avoir reconnu
que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à
examiner les personnes qui l’entouraient, et frémit de sa solitude. Il ne se trouvait autour d’elle aucun homme
qui pût lui inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir que leur
cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle ne pouvait compter sur rien, pas même sur le
hasard, car il y a des vies sans hasard. Au temps où l’Empire brillait de toute sa gloire, lors du passage de
Napoléon en Espagne, où il envoyait la fleur de ses troupes, les espérances de cette femme, trompées
jusqu’alors, se réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient
l’Europe sur un mot mis à l’Ordre du Jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les
villes les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de fêter la Garde Impériale, au-devant de
laquelle allaient les Maires et les Préfets, une harangue en bouche, comme pour la Royauté. Madame de
Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à la ville, s’éprit d’un gentilhomme, simple
sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue,
noble, grande, et qui contrastait avec les passions alors si facilement nouées et dénouées, fut chastement
consacrée par la main de la mort. A Wagram, un boulet de canon écrasa sur le coeur du marquis de
Cante-Croix le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle pleura long-temps ce beau
jeune homme, qui en deux campagnes était devenu colonel, échauffé par la gloire, par l’amour, et qui mettait
une lettre de Naïs au-dessus des distinctions impériales. La douleur jeta sur la figure de cette femme un voile
de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu’à l’âge terrible où la femme commence à regretter ses belles années
passées sans qu’elle en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs d’amour renaissent avec l’envie de
prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie dans son âme au moment où
le froid de la province la saisit. Comme l’hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se fût
souillée au contact d’hommes qui ne pensaient qu’à jouer quelques sous le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté
la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l’entouraient et le néant, une
femme si supérieure dut préférer le néant. Le mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle
vécut par la poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu’alors
inconnus qui se publièrent de 1815 à 1821, les grands traités de monsieur de Bonald et ceux de monsieur de
Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les oeuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si
vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n’assouplirent ni son esprit ni sa
personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa
dignité se guinda, sa royauté la rendit précieuse et quintessenciée. Comme tous ceux qui se laissent adorer par
des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts. Tel était le passé de madame de Bargeton, froide
histoire, nécessaire à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez singulièrement introduit
chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone
que menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions indirectes étant venue à vaquer,
monsieur de Barante envoya pour l’occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa
faveur pour que la curiosité féminine lui servît de passe-port chez la reine du pays.
Monsieur du Châtelet, venu au monde Sixte Châtelet tout court, mais qui dès 1804 avait eu le bon esprit
de se qualifier, était un de ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes les
conscriptions en demeurant auprès du soleil impérial. Il avait commencé sa carrière par la place de secrétaire
des commandements d’une princesse impériale. Monsieur du Châtelet possédait toutes les incapacités exigées
par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur, savant joueur de billard, adroit à tous les exercices,
médiocre acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots, prêt à tout, souple, envieux, il
savait et ignorait tout. Ignorant en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme qui
voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir
la poésie, il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire un impromptu,
quelque quatrain plat comme un soufflet, et où la rime remplaçait l’idée. Monsieur du Châtelet était encore
doué du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse ; il tenait avec
une grâce infinie les écheveaux de soie qu’elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait sous
une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un profil, croquer
un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si grands véhicules de fortune
dans un temps où les femmes ont eu plus d’influence qu’on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort en
diplomatie, la science de ceux qui n’en ont aucune et qui sont profonds par leur vide ; science d’ailleurs fort
commode, en ce sens qu’elle se démontre par l’exercice même de ses hauts emplois ; que voulant des
hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans des hochements de tête
mystérieux ; et qu’enfin l’homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus
du fleuve des événements qu’il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là,
comme dans les arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré son service ordinaire
et extraordinaire auprès de l’Altesse Impériale, le crédit de sa protectrice n’avait pu le placer au Conseil
d’Etat : non qu’il n’eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d’autres, mais la princesse le
trouvait mieux placé près d’elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme
Envoyé Extraordinaire, et y parut en effet très extraordinaire. En d’autres termes, Napoléon s’en servit au
milieu d’une crise comme d’un courrier diplomatique. Au moment où l’Empire tomba, le baron du Châtelet
avait la promesse d’être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après avoir manqué ce qu’il
nommait une ambassade de famille, le désespoir le prit ; il fit un voyage en l’Egypte avec le général Armand
de Montriveau. Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré pendant deux ans de
désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer
le moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de l’imam [Coquille du Furne : imaum.] de Mascate,
pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger ; mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment
anglais qui mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses malheurs
récents, quelques liaisons d’ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur, le
recommandèrent au Président du Conseil, qui le plaça près de monsieur de Barante, en attendant la première
Direction libre.
Le rôle rempli par monsieur du Châtelet auprès de l’Altesse Impériale, sa réputation d’homme
à bonnes fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances, tout excita la curiosité des
femmes d’Angoulême. Ayant appris les moeurs de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se
conduisit en conséquence. Il fit le malade, joua l’homme dégoûté, blasé.
A tout propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient pas un moment de relâche,
petite manoeuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant. Il alla chez les autorités supérieures, le
Général, le Préfet, le Receveur-Général et l’Evêque ; mais il se montra partout poli, froid, légèrement
dédaigneux comme les hommes qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa
deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus ; puis, après s’être fait désirer, sans avoir
lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes pendant
plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame de Bargeton la personne dont l’intimité lui
convenait. Il compta sur la musique pour s’ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux étrangers. Il se
procura secrètement une messe de Miroir, l’étudia au piano ; puis, un beau dimanche où toute la société
d’Angoulême était à la messe, il extasia les ignorants en touchant l’orgue, et réveilla l’intérêt qui s’était attaché
à sa personne en faisant indiscrètement circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l’église,
madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l’occasion de faire de la musique avec lui ;
pendant cette rencontre cherchée, il se fit naturellement offrir le passe-port qu’il n’eût pas obtenu s’il l’eût
demandé. L’adroit baron vint chez la reine d’Angoulême, à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce
vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une jeunesse à ranimer, des
trésors à faire valoir, peut-être une veuve riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille
des Nègrepelisse, qui lui permettrait d’aborder à Paris la marquise d’Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir
la carrière politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut de s’y attacher, de
l’émonder, de le cultiver, d’en obtenir de beaux fruits. L’Angoulême noble cria contre l’introduction d’un
giaour dans la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d’une société pure de tout alliage.
L’Evêque seul y venait habituellement, le Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l’an ; le
Receveur-Général n’y pénétrait point ; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dînait
jamais chez lui. Ne pas voir le Receveur-Général et agréer un simple Directeur des Contributions, ce
renversement de la hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.
Ceux qui peuvent s’initier par la pensée à des petitesses qui se retrouvent d’ailleurs dans chaque sphère
sociale, doivent comprendre combien l’hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie d’Angoulême.
Quant à l’Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet
angoumoisin brillait à une distance solaire. Tous ceux qui s’y rassemblaient étaient les plus pitoyables esprits,
les plus mesquines intelligences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait en
banalités verbeuses et passionnées : la Quotidienne y paraissait tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin.
Quant aux femmes, la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient quelque imperfection qui
les faussait, rien n’y était complet, ni la conversation ni la toilette, ni l’esprit ni la chair. Sans ses projets sur
madame de Bargeton, Châtelet n’y eût pas tenu. Néanmoins, les manières et l’esprit de caste, l’air
gentilhomme, la fierté du noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y couvraient tout ce
vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes ;
il y éclatait un respectable attachement quand même aux Bourbons. Cette société pouvait se comparer, si cette
image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante. L’immobilité de ses opinions
politiques ressemblait à de la fidélité. L’espace mis entre elle et la bourgeoisie, la difficulté d’y parvenir
simulaient une sorte d’élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces nobles avait son
prix pour les habitants, comme le cauris représente l’argent chez les nègres du Bambarra. Plusieurs femmes,
flattées par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités qui manquaient aux hommes de leur
société, calmèrent l’insurrection des amours-propres : toutes espéraient s’approprier la succession de
l’Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu’on verrait l’intrus chez madame de Bargeton, mais qu’il ne serait
reçu dans aucune autre maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint dans sa
position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts que le terroir avait donnés à la reine d’Angoulême, il
lui apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. Ils s’extasiaient ensemble sur les
oeuvres des jeunes poètes, elle de bonne foi, lui s’ennuyant, mais prenant en patience les poètes romantiques,
qu’en homme de l’école impériale il comprenait peu. Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance
due à l’influence des lys [Coquille du Furne : lis.] , aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu’il avait nommé Victor
Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les
grands hommes. Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu’il existait à Angoulême
un autre enfant sublime, un jeune poète qui, sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des
constellations parisiennes. Un grand homme futur était né dans l’Houmeau ! Le Proviseur du collège avait
montré d’admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l’enfant était un Chatterton sans lâcheté
politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais à écrire des pamphlets
contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les
lettres, celui-ci parce qu’il raclait un violon, celui-là parce qu’il tachait plus ou moins le papier blanc de
quelque sépia, l’un en sa qualité de président de la Société d’agriculture, l’autre en vertu d’une voix de basse
qui lui permettait de chanter en manière d’hallali le Se fiato in corpo avete ; parmi ces figures fantasques,
madame de Bargeton se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont en carton.
Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet
ange ! elle en raffola, elle s’enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surlendemain l’ancien
courrier diplomatique avait négocié par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.
Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales sont plus longues à parcourir que
pour les Parisiens aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement
les grilles entre lesquelles chaque monde s’anathématise et se dit Raca, vous seuls comprendrez le
bouleversement qui laboura la cervelle et le coeur de Lucien Chardon quand son imposant Proviseur lui dit
que les portes de l’hôtel de Bargeton allaient s’ouvrir devant lui ! la gloire les avait fait tourner sur leurs
gonds ! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se
promenait le soir à Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces
oreilles dures à la science lorsqu’elle partait de trop bas. Sa soeur fut seule initiée à ce secret. En bonne
ménagère, en divine devineresse, Eve sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers
fins chez le meilleur bottier d’Angoulême, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa
meilleure chemise d’un jabot qu’elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vêtu !
combien elle fut fière de son frère ! combien de recommandations ! Elle devina mille petites niaiseries.
L’entraînement de la méditation avait donné à Lucien l’habitude de s’accouder aussitôt qu’il était assis, il allait
jusqu’à attirer une table pour s’y appuyer ; Eve lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique
à des mouvements sans gêne. Elle l’accompagna jusqu’à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la
cathédrale, le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade où l’attendait monsieur du
Châtelet. Puis la pauvre fille demeura tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien
chez madame de Bargeton, c’était pour Eve l’aurore de la fortune. La sainte créature, elle ignorait que là où
l’ambition commence, les naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les choses extérieures
n’étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre
particulière au pays, et dorée par le temps. L’aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple :
c’était la cour de province, froide et proprette ; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée.
Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les marches cessaient d’être en pierre à
partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé, il trouva
la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en
gris. Le dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagné, décorait les
panneaux. Les meubles de vieille forme se cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et
blancs. Le poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table
ronde couverte d’un tapis vert, éclairée par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La
reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en souriant au poète, que ce
trémoussement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué.
L’excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de
Bargeton. Le poète était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes oeillades, cette femme qui
lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune de ses idées sur la grande dame. Madame de
Bargeton portait, suivant une mode nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un
souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme ; il s’en
échappait une folle chevelure d’un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble
dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur.
Ses yeux gris étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée ; ils
étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la
blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au feu d’un
visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les
cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment croisée, laissait voir une poitrine de
neige, où l’oeil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs,
madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour lui indiquer la chaise qui était près d’elle.
Monsieur du Châtelet prit un fauteuil. Lucien s’aperçut alors qu’ils étaient seuls.
La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l’Houmeau. Les trois heures passées près
d’elle furent pour Lucien un de ces rêves que l’on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt
maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts, que ses manières
exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l’exagération, ce mensonge des belles
âmes. Il ne remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes, et auxquelles les ennuis et
quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son imagination s’empara d’abord de ces yeux de feu,
de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se
prit comme un papillon aux bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu’il pût juger la femme.
L’entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases un peu vieilles que répétait depuis long-temps
madame de Bargeton, mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d’autant mieux qu’il voulait trouver tout
bien. Il n’avait point apporté de poésie à lire ; mais il n’en fut pas question : il avait oublié ses vers pour
avoir le droit de revenir ; madame de Bargeton n’en avait point parlé pour l’engager à lui faire quelque
lecture un autre jour. N’était-ce pas une première entente ? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de
cette réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme, qu’il reconduisit jusqu’au détour de
la première rampe au-dessous de Beaulieu dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne fut pas
médiocrement étonné d’entendre le Directeur des Contributions indirectes se vantant de l’avoir introduit et lui
donnant à ce titre des conseils.
» Plût à Dieu qu’il fût mieux traité que lui, disait monsieur du Châtelet. La cour était moins impertinente
que cette société de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d’affreux dédains. La
révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là ne se réformaient pas. Quant à lui, s’il continuait d’aller
dans cette maison, c’était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu propre qu’il y eût à
Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par désoeuvrement et de laquelle il était devenu follement
amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette reine
orgueilleuse serait la seule vengeance qu’il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. «
Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s’il en rencontrait un. Le vieux papillon
impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poète, en essayant de l’écraser sous son importance et de lui
faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage grossis ; mais s’il imposa à l’imagination du
poète, il n’effraya point l’amant.
Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et sa contenance de spadassin
bourgeois, Lucien était revenu chez madame de Bargeton, d’abord avec la discrétion d’un homme de
l’Houmeau ; puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d’abord une énorme faveur, et vint la voir
de plus en plus souvent. Le fils d’un pharmacien fut pris par les gens de cette société pour un être sans
conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes venus en visite chez
Naïs rencontraient Lucien, tous avaient pour lui l’accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec
leurs inférieurs. Lucien trouva d’abord ce monde fort gracieux ; mais, plus tard, il reconnut le sentiment d’où
procédaient ces fallacieux égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son fiel et le
confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent
avec la haute société. Mais combien de souffrances n’aurait-il pas endurées pour Naïs qu’il entendait nommer
ainsi, car entre eux les intimes de ce clan, de même que les Grands d’Espagne et les personnages de la
crème à Vienne, s’appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre
une distinction au coeur de l’aristocratie angoumoisine.
Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un
grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez
elle son poète : non-seulement elle l’exaltait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans
fortune qu’elle voulait placer ; elle le rapetissait pour le garder ; elle en faisait son lecteur, son secrétaire ;
mais elle l’aimait plus qu’elle ne croyait pouvoir aimer après l’affreux malheur qui lui était advenu. Elle se
traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie d’aimer un jeune homme de vingt ans, qui
par sa position était déjà si loin d’elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par les fiertés que
lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D’abord
intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et les désespérances
qui martellent le premier amour et le mettent si avant dans le coeur par les coups que frappent alternativement
la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en elle une bienfaitrice qui allait s’occuper de lui
maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher Lucien ;
puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame Naïs. En l’entendant lui donner ce nom, elle
eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant ; elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le
monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui.
Lucien atteignit au troisième ciel de l’amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que Louise contemplait un
portrait qu’elle serra promptement, il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d’un premier accès de jalousie,
Louise montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la douloureuse histoire de ses
amours, si purs et si cruellement étouffés.. S’essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle
inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait ? Lucien était trop jeune pour analyser sa maîtresse, il se
désespéra naïvement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche les
scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur
la religion, sont comme des places fortes qu’elles aiment à voir prendre d’assaut. L’innocent Lucien n’avait pas
besoin de ces coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement.
Ah ! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées
Demanderont raison des riches destinées
Que lui tient l’avenir ;
Alors veuille l’Amour que de ce beau voyage
Le fécond souvenir
Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage !
ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle étaient si routiniers, si bien habités à se
retrouver devant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à mettre leurs
manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le même couloir, qu’ils aimaient les marches de
l’escalier autant que la maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret du sacré bocage,
dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le président de la Société d’agriculture apaisa la sédition par
une observation magistrale.
idées populacières sur la chimérique égalité de 1793, elle réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide
raison de David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul théâtre sur lequel il devait se
tenir. Le haineux libéral devint monarchique in petto. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique et de
la gloire. Il jura d’apporter aux pieds de sa dame une couronne, fût-elle ensanglantée ; il la conquerrait à tout
prix, quibuscumque viis. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles qu’il avait cachées à
Louise, conseillé par cette indéfinissable pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune
homme d’étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans son incognito. Il peignit les étreintes
d’une misère supportée avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l’étude. Cette jeune ardeur
rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton, dont le regard s’amollit. En voyant la faiblesse
gagner son imposante maîtresse, Lucien prit une main qu’on lui laissa prendre, et la baisa avec la furie du
poète, du jeune homme, de l’amant. Louise alla jusqu’à permettre au fils de l’apothicaire d’atteindre à son front
et d’y imprimer ses lèvres palpitantes.
aimé de Louise, sa première gloire, s’il ne lui demandait pas de faire pour David ce qu’elle faisait pour
lui-même. Il renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que David assistât à son succès.
Il écrivit une de ces lettres folles où les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme de
l’enfance, où parle la logique insensée des belles âmes ; délicieux verbiage brodé de ces déclarations naïves
échappées du coeur à l’insu de l’écrivain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette lettre à la
femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à
mettre en ordre les petites affaires de l’imprimerie, sans rien dire à David. Dans les jours où le coeur est
encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes discrétions. D’ailleurs peut-être Lucien commençait-il à
redouter la hache de Phocion, que savait manier David ; peut-être craignait-il la clarté d’un regard qui allait
au fond de l’âme. Après la lecture de Chénier, son secret avait passé de son coeur sur ses lèvres, atteint par un
reproche qu’il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une plaie.
Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien pendant qu’il descendait d’Angoulême à
l’Houmeau. Cette grande dame s’était-elle fâchée ? allait-elle recevoir David chez elle ? l’ambitieux ne
serait-il pas précipité dans son trou à l’Houmeau ? Quoique avant de baiser Louise au front, Lucien eût pu
mesurer la distance qui sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne pouvait franchir en un
clin d’oeil l’espace qu’il avait mis cinq mois à parcourir. Ignorant combien était absolu l’ostracisme prononcé
sur les petites gens, il ne savait pas qu’une seconde tentative de ce genre serait la perte de madame de
Bargeton. Atteinte et convaincue de s’être encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste la
fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lépreux. Le clan de fine aristocratie et le clergé lui-même
défendraient Naïs envers et contre tous, au cas où elle se permettrait une faute ; mais le crime de voir
mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis ; car si l’on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne
après son abdication. Or, recevoir David, n’était-ce pas abdiquer ? Si Lucien n’embrassait pas ce côté de la
question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien d’autres difficultés qui l’épouvantaient. La
noblesse des sentiments ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l’air du plus
noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand de boeufs. Descartes avait la tournure d’un bon
négociant hollandais. Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l’épaule, son bonnet de nuit sur la
tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour un vulgaire jardinier. L’usage du monde, quand il n’est pas un
don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par le sang, constitue une éducation que le
hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre de
voix.
Toutes ces grandes petites choses manquaient à David, tandis que la nature en avait doué son ami.
Gentilhomme par sa mère, Lucien avait jusqu’au pied haut courbé du Franc ; tandis que David Séchard avait
les pieds plats du Welche et l’encolure de son père le pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient
sur David, il lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin, sans avoir précisément
honte de son frère, il se promettait de ne plus écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter à l’avenir.
Donc, après l’heure de la poésie et du dévouement, après une lecture qui venait de montrer aux deux
amis les campagnes littéraires éclairées par un nouveau soleil, l’heure de la politique et des calculs sonnait
pour Lucien. En rentrant dans l’Houmeau, il se repentait de sa lettre, il aurait voulu la reprendre ; car il
apercevait par une échappée les impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise
favorisait l’ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier bâton de l’échelle par laquelle il devait
monter à l’assaut des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des plus vives fleurs du
sentiment ; ce David plein de génie qui l’avait si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie ; sa
mère, si grande dame dans son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu’il était spirituel ; sa soeur, cette
fille si gracieuse dans sa résignation, son enfance si pure et sa conscience encore blanche ; ses espérances,
qu’aucune bise n’avait effeuillées, tout refleurissait dans son souvenir. Il se disait alors qu’il était plus beau de
percer les épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de succès que de parvenir par les
faveurs d’une femme. Son génie luirait tôt ou tard comme celui de tant d’hommes, ses prédécesseurs, qui
avaient dompté la société ; les femmes l’aimeraient alors ! L’exemple de Napoléon, si fatal au
Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu’il inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien qui jeta ses
calculs au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal au bien, du bien au mal avec une
égale facilité. Au lieu de l’amour que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une sorte
de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :
Pharmacie de POSTEL, successeur de CHARDON.
Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue. Le
soir où il franchit sa porte ornée d’une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire à Beaulieu
parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait
étrangement déploré le désaccord qu’il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.
Eve était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu’elle offrit les symptômes d’un
caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie
laborieuse, sa sagesse que nulle médisance n’attaquait avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur
première entrevue, une sourde et simple passion s’était-elle émue entre eux, à l’allemande, sans
manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d’eux avait pensé secrètement à l’autre, comme
s’ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux se cachaient de
Lucien, à qui peut-être ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à Eve, qui,
de son côté, se laissait aller aux timidités de l’indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais
une enfant bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en apparence, fière en réalité, Eve
ne voulait pas courir sus au fils d’un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de la
valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans
compter les terres que le vieux Séchard, riche d’économies, heureux à la récolte, habile à la vente, devait y
joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son
père. Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize mille francs, où il allait une fois par
an au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que
l’imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. L’amour d’un savant habitué à la solitude et qui
agrandit encore les sentiments en s’en exagérant les difficultés, voulait être encouragé ; car, pour David, Eve
était une femme plus imposante que ne l’est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de
son idole, aussi pressé de partir que d’arriver, l’imprimeur contenait sa passion au lieu de l’exprimer. Souvent
le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Mûrier jusqu’à
l’Houmeau, par la porte Palet ; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s’enfuyait, craignant de
venir trop tard ou de paraître importun à Eve qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour ne se
révélât que par de petites choses, Eve l’avait bien compris ; elle était flattée sans orgueil de se voir l’objet du
profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans les manières de David ; mais la plus grande
séduction de l’imprimeur était son fanatisme pour Lucien : il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Eve.
Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le
comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des parterres. C’était des regards doux et
délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles parfums
de l’églantine, des mélancolies tendres comme le velours des mousses ; fleurs de deux belles âmes qui
naissaient d’une terre riche, féconde, immuable. Eve avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée sous cette
faiblesse ; elle tenait si bien compte à David de tout ce qu’il n’osait pas, que le plus léger incident pouvait
amener une plus intime union de leurs âmes.
Lucien trouva la porte ouverte par Eve, et s’assit, sans lui rien dire, à une petite table posée sur un X,
sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d’argent, Eve les
employait tous pour le frère chéri.
couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de
la fenêtre. L’exiguïté de cette cabine de marin, exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d’y
donner de l’air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la modestie d’une vie studieuse respirait là.
Pour ceux qui connaissaient la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d’attendrissantes harmonies.
Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans la petite cour, et l’imprimeur parut
aussitôt avec la démarche et les façons d’un homme pressé d’arriver.
de Bargeton caressait en l’incitant à oublier ses obligations envers sa soeur, sa mère et David. Il n’en était rien
encore ; mais n’y avait-il pas à craindre, qu’en étendant autour de lui le cercle de son ambition, il fût
contraint de ne penser qu’à lui pour s’y maintenir ?
Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de Saint Jean dans Pathmos était
peut-être trop biblique pour être lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu familière.
Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla
d’emporter André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux par un plaisir certain. Lucien lisait en
perfection, il plairait nécessairement et montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart
des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n’a pas
encore failli, est sans indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses magnifiques croyances. Il
faut en effet avoir bien expérimenté la vie avant de reconnaître que, suivant un beau mot de Raphaël,
comprendre c’est égaler. En général, le sens nécessaire à l’intelligence de la poésie est rare en France, où
l’esprit dessèche promptement la source des saintes larmes de l’extase, où personne ne veut prendre la peine
de défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l’infini. Lucien allait faire sa première expérience des
ignorances et des froideurs mondaines ! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie.
Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu’en aucun moment de sa vie. En
proie à mille terreurs, il voulait et redoutait un éloge, il désirait s’enfuir, car la pudeur a sa coquetterie aussi !
Le pauvre amant n’osait dire un mot qui aurait eu l’air de quêter un remercîment ; il trouvait toutes les
paroles compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel. Eve, qui devinait les tortures de
cette modestie, se plut à jouir de ce silence ; mais quand David tortilla son chapeau pour s’en aller, elle
sourit.
végétative, il était alors obligé de chercher quelque chose dans l’immensité de son vide intérieur. La plupart
du temps il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous
initiait aux moindres détails de sa vie ; il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui,
ressemblaient à des idées. Il ne parlait ni de la pluie ni du beau temps ; il ne donnait pas dans les lieux
communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, il s’adressait aux plus intimes intérêts de la vie.
éprouva pas moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la prétendue hostilité de
monsieur de Bargeton lui avait donné. Le baron semblait faire peser sur Lucien tout le poids de sa fortune
pour mieux humilier cette misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n’avoir plus rien à dire, fut consterné
du silence que gardèrent les deux rivaux en s’examinant ; mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il
avait une question qu’il se réservait comme une poire pour la soif, et il jugea nécessaire de la lâcher en
prenant un air affairé.
détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur
du Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées par le dédain du fat des
contributions indirectes, stimulées par son affectation à prétendre qu’il était impossible de le faire sortir de
son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le recherchaient encore plus vivement qu’à
son arrivée depuis que madame de Bargeton s’était éprise du Byron d’Angoulême. Amélie était une petite
femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la
roue avec sa tête chargée de plumes en été, de fleurs en hiver ; belle parleuse, mais ne pouvant achever sa
période sans lui donner pour accompagnement les sifflements d’un asthme inavoué.
Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le Président de la Société d’Agriculture, homme haut en couleur,
grand et gros, apparut remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée,
qu’on appelait Lili, abréviation d’Elisa. Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d’enfantin,
jurait avec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse
difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il
n’en avait pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-vie dans un Dictionnaire d’agriculture, deux oeuvres
pillées en détail dans tous les articles des journaux et dans tous les anciens ouvrages où il était question de ces
deux produits. Tout le Département le croyait occupé d’un Traité sur la culture moderne. Quoiqu’il restât
enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n’avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si
quelqu’un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée ou taillant
sa plume ; mais il employait en niaiseries tout le temps qu’il demeurait dans son cabinet : il y lisait
longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son
garde-main, il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des passages dont le sens pouvait
s’appliquer aux événements du jour ; puis le soir il s’efforçait d’amener la conversation sur un sujet qui lui
permît de dire : – Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir été écrite pour ce qui se passe de nos
jours. Il récitait alors son passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre eux : –
Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se contait par toute la ville, et l’entretenait dans ses
flatteuses croyances sur monsieur de Saintot.
Après ce couple, vint monsieur de Bartas, nommé Adrien, l’homme qui chantait les airs de basse-taille
et qui avait d’énormes prétentions en musique. L’amour-propre l’avait assis sur le solfége : il avait
commencé par s’admirer lui-même en chantant, puis il s’était mis à parler musique, et avait fini par s’en
occuper exclusivement. L’art musical était devenu chez lui comme une monomanie ; il ne s’animait qu’en
parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu’à ce qu’on le priât de chanter. Une fois qu’il avait
beuglé un de ses airs, sa vie commençait : il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des
compliments, il faisait le modeste : mais il allait néanmoins de groupe en groupe pour y recueillir des
éloges ; puis, quand tout était dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des difficultés
de son air ou en vantant le compositeur.
Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur qui infestait les chambres de ses
amis par des productions saugrenues et gâtait tous les albums du Département, accompagnait monsieur de
Bartas. Chacun d’eux donnait le bras à la femme de l’autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette
transposition était complète. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame
Joséphine de Bartas), également préoccupées d’un fichu, d’une garniture, de l’assortiment de quelques
couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison où tout
allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies,
offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur
qualité d’artistes, un laissez-aller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient
l’air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée aux noces.
Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l’une des plus originales fut celle de monsieur le comte
de Sénonches, aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à figure hâlée, aimable
comme un sanglier, défiant comme un Vénitien, jaloux comme un More, et vivant en très-bonne intelligence
avec monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l’ami de la maison.
Madame de Sénonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée déjà par une certaine ardeur de
foie qui la faisait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions lui permettaient
d’avoir des manières langoureuses qui sentaient l’affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices
toujours satisfaits d’une personne aimée.
Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la
diplomatie, pour venir vivre à Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L’ancien consul prenait soin
du ménage, faisait l’éducation des enfants, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de
monsieur et de madame de Sénonches avec un entier dévouement. L’Angoulême noble, l’Angoulême
administratif, l’Angoulême bourgeois avaient long-temps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois
personnes ; mais, à la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, que monsieur du Hautoy
eût semblé prodigieusement immoral s’il avait fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs,
chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites indispositions de son intendant
volontaire en lui donnant le pas sur sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux,
que ses meilleurs amis s’amusaient à le faire poser, et l’annonçaient à ceux qui ne connaissaient pas le mystère
afin de les amuser. Monsieur du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient
tourné à la mignardise et à l’enfantillage. Il s’occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son
manger. Zéphirine avait amené son factotum à faire l’homme de petite santé : elle le ouatait, l’embéguinait, le
médicinait ; elle l’empâtait de mets choisis comme un bichon de marquise ; elle lui ordonnait ou lui
défendait tel ou tel aliment ; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates, et des mouchoirs ; elle avait
fini par l’habituer à porter de si jolies choses qu’elle le métamorphosait en une sorte d’idole japonaise. Leur
entente était d’ailleurs sans mécompte : Zizine regardait à tout propos Francis, et Francis semblait prendre
ses idées dans les yeux de Zizine. Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour dire
le plus simple bonjour.
Le plus riche propriétaire des environs, l’homme envié de tous, monsieur le marquis de Pimentel et sa
femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l’hiver à Paris, vinrent de la
campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés
de la tante de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien élevées, pauvres, mais
mises avec cette simplicité qui fait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l’élite
de la compagnie furent reçues par un froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit
la distinction de l’accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce petit nombre
de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent
dans une retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de Pimentel et monsieur de
Rastignac étaient appelés par leurs titres ; aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute
coterie d’Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries de la
province.
Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin,
avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C’était sans doute quelque maire de canton
recommandable par de belles propriétés ; mais sa tournure et sa mise trahissaient une désuétude complète de
la société : il était gêné dans ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son
interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre
un service domestique ; il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s’empressait de rire d’une
plaisanterie, il écoutait d’une façon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu’on se moquait de
lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie ; mais l’infortuné
monsieur de Séverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot qui
lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s’entendre avec une veuve et sa fille,
madame et mademoiselle du Brossard qui n’étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette
société. Un seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette
prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à
tout propos sa grande et grosse fille, âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui
faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d’établir sa chère Camille,
elle avait dans une même soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et la vie tranquille
des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des
personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s’intéresse par égoïsme, et qui ont sondé le vide
des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d’accueillir les malheureux. Monsieur de
Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants ; la mère et la fille écoutèrent donc avec une
dévotieuse admiration les détails qu’il leur donna sur ses magnaneries.
l’amour-propre du poète et mettre les auditeurs à l’aise. Lucien lut d’abord le Jeune Malade, qui fut accueilli
par des murmures flatteurs ; puis l’Aveugle, poème que ces esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa
lecture, Lucien fut en proie à l’une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises
que par d’éminents artistes, ou par ceux que l’enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau.
Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre
le lecteur et l’auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n’ont
plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de
chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l’enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs
facultés, les hommes d’intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l’oreille
de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d’eux. Le musicien et le poète se savent aussi
promptement admirés ou incompris, qu’une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou
ennemie. Les murmures des hommes qui n’étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs
affaires, retentissaient à l’oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu’il voyait
les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient.
Lorsque, semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où son regard pût s’arrêter, il
rencontrait les yeux impatientés de gens qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour
s’interroger sur quelques intérêts positifs. A l’exception de Laure de Rastignac, de deux ou trois jeunes gens et
de l’Evêque, tous les assistants s’ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à développer
dans leur âme ce que l’auteur a mis en germe dans ses vers ; mais ces auditeurs glacés, loin d’aspirer l’âme du
poète, n’écoutaient même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement, qu’une sueur
froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage
d’achever ; mais son coeur de poète saignait de mille blessures.
Mais par tant de lueur mon amour ébloui
A tenté de s’unir à sa sainte nature,
Et du terrible archange il a heurté sur lui
L’impénétrable armure.
Ah ! gardez, gardez bien de lui laisser revoir
Le brillant séraphin qui vers les cieux revole ;
Trop tôt il en saurait la magique parole
Qui se chante le soir !
Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles,
Comme un point de l’aurore, atteindre les étoiles
Par un vol fraternel ;
Et le marin qui veille, attendant un présage,
De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
Comme un phare éternel.
Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d’assommoir ; mais il releva la tête en entendant madame de
Bargeton répondre en souriant : – Ma chère, la poésie ne pousse pas dans la tête de monsieur de Rubempré
comme l’herbe dans nos cours.
Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs disant les deux mots latins.
Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts d’abattement. Ce coup avait envoyé tout
d’abord Lucien au fond de l’eau ; mais il frappa du pied, et revint à la surface, en se jurant de dominer ce
monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva furieux, et allait obéir à la voix de Louise en
déclamant Saint Jean dans Pathmos ; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs joueurs qui
retombaient dans l’ornière de leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné.
Puis la vengeance de tant d’amours-propres irrités n’eût pas été complète sans le dédain négatif que l’on
témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé :
celui-ci alla causer d’un chemin cantonal [Coquille du Furne : cantonnal.] avec le Préfet, celle-là parla de varier les
plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société d’Angoulême, se sentant mauvais juge en
fait de poésie, était surtout curieuse de connaître l’opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien, et
plusieurs personnes allèrent autour d’eux. La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le
Département était toujours reconnue dans les grandes circonstances ; chacun les jalousait et les courtisait, car
tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.
meurt sans avoir fleuri ! Ne serait-ce pas un poème d’horrible mélancolie, un sujet tout fantastique ? Quelle
composition sublime que la peinture d’une jeune fille née sous les cieux de l’Asie, ou de quelque fille du
désert transportée dans quelque froid pays d’Occident, appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs
incomprises, également accablée de froid et d’amour ! Ce serait le type de beaucoup d’existences.
Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa soeur avait pris une robe de
percaline rose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie ; mise simple qui faisait
croire qu’elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez lesquelles une grandeur naturelle
rehausse les moindres accessoires. Aussi, quand elle quittait son costume d’ouvrière, intimidait-elle
prodigieusement David. Quoique l’imprimeur se fût résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à dire
quant il donna le bras à la belle Eve pour traverser l’Houmeau. L’amour se plaît dans ces respectueuses
terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent
silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Eve, qui trouva ce
silence gênant, s’arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui de là jusqu’à l’endroit où se
construisait la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse traînée de
lumière.
sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l’aime pas et le rendra malheureux, car il en est fou.
acceptation silencieuse prouvait une amitié vraie. L’imprimeur se mit à peindre avec une éloquence douce et
cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. Malgré les interjections d’Eve, il meubla son premier étage
avec le luxe d’un amoureux ; il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus de
l’appentis pour madame Chardon, envers laquelle il voulait déployer tous les soins d’une filiale sollicitude.
Enfin il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant que Lucien, charmé par la voix de David et par
les caresses d’Eve, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous la
voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blessante couronne d’épines que la Société lui avait
enfoncée sur la tête. Monsieur de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère le rejeta
bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu’il avait menée ; il la vit embellie et sans soucis. Le
bruit du monde aristocratique s’éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le pavé de l’Houmeau,
l’ambitieux serra la main de son frère et se mit à l’unisson des heureux amants.
Il ne fut question dans tout Angoulême que du mot de l’Evêque et de la réponse de madame de Bargeton.
Les moindres événements furent si bien dénaturés, augmentés, embellis, que le poète devint le héros du
moment. De la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il en tomba quelques gouttes dans la
bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Bargeton, il s’aperçut de l’attention
envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et saisit quelques phrases qui l’enorgueillirent.
Lucien confia timidement à sa bien-aimée l’amour de David pour sa soeur, celui de sa soeur pour David,
et le mariage projeté.
équivalait aux douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main entre les deux amants
allait attirer sur eux toutes les foudres de la Charente.
David avait rapporté de Paris un pécule secret qu’il destinait aux frais nécessités par son mariage et par
la construction du second étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n’était-ce pas travailler pour
lui ? tôt ou tard elle lui reviendrait, son père avait soixante-dix-huit ans. L’imprimeur fit donc construire en
colombage l’appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs de cette maison lézardée. Il se
plut à décorer, à meubler galamment l’appartement du premier, où la belle Eve devait passer sa vie. Ce fut un
temps d’allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux amis. Quoique las des chétives proportions de
l’existence en province, et fatigué de cette sordide économie qui faisait d’une pièce de cent sous une somme
énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie
avait fait place à la radieuse expression de l’espérance. Il voyait briller une étoile au-dessus de sa tête ; il
rêvait une belle existence en asseyant son bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel avait de
temps en temps des digestions difficiles, et l’heureuse manie de regarder l’indigestion de son dîner comme
une maladie qui devait se guérir par celle du souper.
Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n’était plus prote, il était monsieur de Rubempré,
logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à
l’Houmeau ; il n’était plus un homme de l’Houmeau, il habitait le haut Angoulême, et dînait près de quatre
fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris en amitié par monseigneur, il était admis à l’Evêché. Ses
occupations le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait prendre place un jour parmi les
illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un cabinet
plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs par mois sur les salaires si péniblement gagnés
par sa soeur et par sa mère ; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il travaillait depuis deux
ans, L’Archer de Charles IX, et un volume de poésies intitulées Les Marguerites, répandraient son nom dans
le monde littéraire, en lui donnant assez d’argent pour s’acquitter envers sa mère, sa soeur et David. Aussi, se
trouvant grandi, prêtant l’oreille au retentissement de son nom dans l’avenir, acceptait-il maintenant ces
sacrifices avec une noble assurance : il souriait de sa détresse, il jouissait de ses dernières misères. Eve et
David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par le temps que
demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles, les peintures, les papiers destinés au premier
étage : car les affaires de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se serait pas
étonné de ce dévouement : il était si séduisant ! ses manières étaient si câlines ! son impatience et ses
désirs, il les exprimait si gracieusement ! il avait toujours gagné sa cause avant d’avoir parlé. Ce fatal
privilége perd plus de jeunes gens qu’il n’en sauve. Habitués aux prévenances qu’inspire une jolie jeunesse,
heureux de cette égoïste protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il fait l’aumône au
mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de
cette faveur au lieu de l’exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations sociales, ils croient toujours
rencontrer de décevants sourires ; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au
moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde les laisse à la porte d’un salon et au
coin d’une borne. Eve avait d’ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les choses
nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants à un frère qui, voyant travailler sa soeur,
disait avec un accent parti du coeur : – Je voudrais savoir coudre ! Puis le grave et observateur David avait
été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Bargeton, il eut
peur de la transformation qui s’opérait chez Lucien ; il craignit de lui voir mépriser les moeurs bourgeoises.
Dans le désir d’éprouver son frère, David le mit quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les
plaisirs du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses jouissances, il s’était écrié : – On ne
nous le corrompra point ! Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir,
comme elles se font en province : ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent Angoulême et longent
la Charente ; ils dînaient sur l’herbe avec des provisions que l’apprenti de David apportait à un certain endroit
et à une heure convenue ; puis ils revenaient le soir, un peu fatigués, n’ayant pas dépensé trois francs. Dans
les grandes circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un restaurât, espèce de restaurant champêtre.
qui tient le milieu entre le bouchon des provinces et la guinguette de Paris, ils allaient jusqu’à cent sous
partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à Lucien d’oublier, dans ces champêtres
journées, les satisfactions qu’il trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde. Chacun
voulait alors fêter le grand homme d’Angoulême.
Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus rien au futur ménage, pendant un
voyage que David fit à Marsac pour obtenir de son père qu’il vînt assister à son mariage, en espérant que le
bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes dépenses nécessitées par l’arrangement de la
maison, il arriva l’un de ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face des choses.
Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui guettait avec la persistance d’une haine
mêlée de passion et d’avarice l’occasion d’amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à si bien
se prononcer pour Lucien, qu’elle fût ce qu’on nomme perdue. Il s’était posé comme un humble confident de
madame de Bargeton ; mais s’il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs. Il avait
insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne se défiait plus de son vieil adorateur ; mais il
avait trop présumé des deux amants dont l’amour restait platonique, au grand désespoir de Louise et de
Lucien. Il y a en effet des passions qui s’embarquent mal ou bien, comme on voudra. Deux personnes se
jettent dans la tactique du sentiment, parlent au lieu d’agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un
siége. Elles se blasent ainsi souvent d’elles-mêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se
donnent alors le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient entrées en campagne,
enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans
victoire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités
de la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces sortes de
tromperies mutuelles n’arrivent ni aux fats qui connaissent la pratique, ni aux coquettes habituées aux
manéges de la passion.
La vie de province est d’ailleurs singulièrement contraire aux contentements de l’amour, et favorise les
débats intellectuels de la passion ; comme aussi les obstacles qu’elle oppose au doux commerce qui lie tant
les amants, précipitent [Coquille du Furne : précipite.] les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur
un espionnage si méticuleux, sur une si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l’intimité qui
console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que
beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. Certaines d’entre elles s’en veulent alors de ne pas
goûter toutes les félicités d’une faute dont tous les malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique
sans aucun examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues luttes secrètes, est ainsi
primitivement complice de ces éclats ; mais la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus
scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n’ont jamais pensé aux causes qui déterminent
chez elles une résolution publique. Madame de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se
sont trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu’après avoir été injustement accusées.
Au début de la passion, les obstacles effraient les gens inexpérimentés ; et ceux que rencontraient les
deux amants, ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver. C’était des
riens multipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi,
madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa porte aux heures où venait
Lucien, tout eût été dit, autant aurait valu s’enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce boudoir auquel
il s’était si bien accoutumé, qu’il s’en croyait le maître ; mais les portes demeuraient consciencieusement
ouvertes. Tout se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se promenait chez lui
comme un hanneton sans croire que sa femme voulût être seule avec Lucien. S’il n’y avait eu d’autre obstacle
que lui, Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l’occuper ; mais elle était accablée de visites, et il y avait
d’autant plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement taquins,
ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les domestiques allaient et venaient dans la maison sans être
appelés ni sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, et qu’une femme qui n’avait rien
à cacher leur avait laissé prendre. Changer les moeurs intérieures de sa maison, n’était-ce pas avouer l’amour
dont doutait encore tout Angoulême ? Madame de Bargeton ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle
sans que la ville sût où elle allait. Se promener seule avec Lucien hors de la ville était une démarche
décisive : il aurait été moins dangereux de s’enfermer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit
chez madame de Bargeton, sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au dedans
comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la province : les
fautes y sont ou avouées ou impossibles.
Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l’expérience, reconnaissait
une à une les difficultés de sa position ; elle s’en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces amoureuses
discussions qui prennent les plus belles heures où deux amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n’avait
pas de terre où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte
habilement forgé, vont s’enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie
dont le joug était plus dur que ses plaisirs n’étaient doux, elle pensait à l’Escarbas, et méditait d’y aller voir
son vieux père, tant elle s’irritait de ces misérables obstacles.
Châtelet ne croyait pas à tant d’innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame
de Bargeton, et s’y rendait quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur de
Chandour, l’homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une
surprise en cherchant si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d’autant plus
difficiles, qu’il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteurs du drame qu’il voulait faire jouer. Aussi,
pour endormir Lucien qu’il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait pas de perspicacité, s’était-il
attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi
depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une controverse au sujet des deux
amoureux. Du Châtelet prétendait que madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu’elle était trop fière, trop
bien née pour descendre jusqu’au fils d’un pharmacien. Ce rôle d’incrédule allait au plan qu’il s’était tracé, car
il désirait passer pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n’était pas un
amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses
raisons. Comme il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arrivaient au
milieu d’une conversation où du Châtelet et Stanislas justifiaient à l’envi leur opinion par d’excellentes
observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât pas des partisans en demandant à son
voisin : – Et vous, quel est votre avis ? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien
constamment en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que monsieur de Chandour et
lui se présentaient chez madame de Bargeton et que Lucien s’y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations
suspectes : la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mystérieux n’annonçait les
jolis crimes de l’amour, etc. Stanislas, qui ne manquait pas d’une certaine dose de bêtise, se promit d’arriver le
lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la perfide Amélie l’engagea fort.
Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes gens s’arrachent quelques cheveux en se
jurant à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupirant. Il s’était accoutumé à sa position. Le poète
qui avait si timidement pris une chaise dans le boudoir sacré de la reine d’Angoulême, s’était métamorphosé
en amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu’il se crût l’égal de Louise, et il voulait alors en être le
maître. Il partit de chez lui se promettant d’être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu, d’employer toutes
les ressources d’une éloquence enflammée, de dire qu’il avait la tête perdue, qu’il était incapable d’avoir une
pensée ni d’écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des partis pris qui fait honneur à leur
délicatesse, elles aiment à céder à l’entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne veut
d’un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa
physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée : elle se proposa de la
déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble entente de l’amour. En femme exagérée,
elle s’exagérait la valeur de sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béatrix,
une Laure. Elle s’asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la
mériter après plusieurs victoires, il avait à effacer l’enfant sublime, Lamartine, Walter Scott, Byron. La noble
créature considérait son amour comme un principe généreux : les désirs qu’elle inspirait à Lucien devaient
être une cause de gloire pour lui. Ce donquichottisme féminin est un sentiment qui donne à l’amour une
consécration respectable, elle l’utilise, elle l’agrandit, elle l’honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans
la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de
province, faire acheter sa personne par une espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de
juger son ami.
Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont se rient les femmes encore libres
d’elles-mêmes, et qui n’attristent que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l’un de ses
longs discours bardés de mots pompeux. – Est-ce là ce que vous m’aviez promis, Lucien ? dit-elle en
finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gâtez
pas l’avenir ! Et je le dis avec orgueil, ne gâtez pas le présent ! N’avez-vous pas tout mon coeur ? Que vous
faut-il donc ? votre amour se laisserait-il influencer par les sens, tandis que le plus beau privilége d’une
femme aimée est de leur imposer silence ? Pour qui me prenez-vous donc ? ne suis-je donc plus votre
Béatrix ? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu’une femme, je suis moins qu’une femme.
Elle sourit à ce cri d’égoïsme plein d’amour. En province, une semblable aventure s’aggrave par la
manière dont elle se raconte.
En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de Naïs. Monsieur de Chandour,
heureux de l’importance que lui donnait cette affaire, alla d’abord raconter le grand événement au Cercle, puis
de maison en maison. Du Châtelet s’empressa de dire partout qu’il n’avait rien vu ; mais en se mettant ainsi
en dehors du fait, il excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails ; et Stanislas, se trouvant
spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque récit. Le soir, la société afflua chez Amélie ; car le soir les
versions les plus exagérées circulaient dans l’Angoulême noble, où chaque narrateur avait imité Stanislas.
Femmes et hommes étaient impatients de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant le
plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie, Zéphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus
ou moins grevées de bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.
le connais, il irait insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait comme un aveu public de son
amour. Je n’ai pas besoin de vous dire que votre femme est pure, mais vous penserez qu’il y a quelque chose
de déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit monsieur de Rubempré qui la défende. Allez à l’instant
chez Stanislas, et demandez-lui sérieusement raison des insultants propos qu’il a tenus sur moi ; songez que
vous ne devez pas souffrir que l’affaire s’arrange, à moins qu’il ne se rétracte en présence de témoins
nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l’estime de tous les honnêtes gens ; vous vous conduirez en
homme d’esprit, en galant homme, et vous aurez des droits à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval
pour l’Escarbas, mon père doit être votre témoin ; malgré son âge, je le sais homme à fouler aux pieds cette
poupée qui noircit la réputation d’une Nègrepelisse. Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet,
vous tirez à merveille.
Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était revenu de Marsac sans son
père, madame Chardon entra tout effarée.
l’exécution qu’il lui était impossible de bâtir au-dessus de l’appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de
long-temps l’appartement qu’il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs de
manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait
soigneusement sa gêne, afin de ménager le coeur de Lucien qui aurait pu se trouver accablé des sacrifices
faits pour lui.
d’être mis en lumière par la haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d’Espard ; personne n’a
facilement l’entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands personnages, les ministres, les
ambassadeurs, les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il faudrait
être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand on est beau, jeune et plein de génie. Les grands
talents n’ont pas de petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut placé, vos oeuvres
acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se
rencontrera donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la cassette. Les
Bourbons aiment tant à favoriser les lettres et les arts ! aussi soyez à la fois poète religieux et poète royaliste.
Non-seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. Est-ce l’Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les
places, les récompenses, et qui fait la fortune des écrivains ? Ainsi prenez la bonne route et venez là où vont
tous les hommes de génie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me
suivre. Ne le voulez-vous pas ? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude de son amant.
Lucien, hébété par le rapide coup d’oeil qu’il jeta sur Paris, en entendant ces séduisantes paroles, crut
n’avoir jusqu’alors joui que de la moitié de son cerveau ; il lui sembla que l’autre moitié se découvrait, tant
ses idées s’agrandirent : il se vit, dans Angoulême, comme une grenouille sous sa pierre au fond d’un
marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un
Eldorado, lui apparut avec sa robe d’or, la tête ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les
gens illustres allaient lui donner l’accolade fraternelle. Là tout souriait au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui
lançassent des mots piquants pour humilier l’écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De là jaillissaient
les oeuvres des poètes, là elles étaient payées et mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de
l’Archer de Charles IX, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient : Combien voulez-vous ? Il
comprenait d’ailleurs qu’après un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton
serait à lui tout entière, qu’ils vivraient ensemble.
A ces mots : – Ne le voulez-vous pas ? il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra sur
son coeur et lui marbra le cou par de violents baisers. Puis il s’arrêta tout à coup comme frappé par un
souvenir, et s’écria : – Mon Dieu, ma soeur se marie après-demain !
Ce cri fut le dernier soupir de l’enfant noble et pur. Les liens si puissants qui attachent les jeunes coeurs
à leur famille, à leur premier ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.
Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David suivi de ses espérances comme Oreste
l’était par ses furies, car il entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terrible : – Et
de l’argent ? La perspicacité de David l’épouvantait si fort, qu’il s’enferma dans son joli cabinet pour se
remettre de l’étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc quitter cet appartement si
chèrement établi, rendre inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David
économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu’il avait projeté de faire au fond de la cour. Ce départ devait
arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n’y a rien de jésuite comme un désir.
Aussitôt il courut à l’Houmeau chez sa soeur, pour lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec
elle. En arrivant devant la boutique de Postel, il pensa que, s’il n’y avait pas d’autre moyen, il emprunterait au
successeur de son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.
Il posa plusieurs boites couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.
que, pour le cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l’envoyer par la diligence à son
correspondant, un marchand de papier, auquel il écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.
Malgré les précautions prises par madame de Bargeton pour cacher son départ, monsieur du Châlelet
l’apprit et voulut savoir si elle ferait le voyage seule ou accompagnée de Lucien ; il envoya son valet de
chambre à Ruffec, avec la mission d’examiner toutes les voitures qui relaieraient à la poste.