Les illusions perdues, Honoré de Balzac

  • Vous m’aimez donc ? Ah ! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de
    mon amour. Eve était la seule femme qu’il y eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam
    l’est moralement pour moi. Mon Dieu ! m’aimez-vous ?
  • Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont elle la prononça comme pour
    peindre l’étendue de ses sentiments.
  • Hé ! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Eve par la main vers une longue poutre qui se
    trouvait au bas des roues d’une papeterie. Laissez-moi respirer l’air du soir, entendre les cris des
    rainettes [Coquille du Furne : ranettes.] , admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux ; laissez-moi
    m’emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m’apparaît pour la
    première fois dans sa splendeur, éclairée par l’amour, embellie par vous. Eve, chère aimée ! voici le premier
    moment de joie sans mélange que le sort m’ait donné ! Je doute que Lucien soit aussi heureux que moi !
    En sentant la main d’Eve humide et tremblante dans la sienne, David y laissa tomber une larme. Ce fut
    en ce moment que Lucien aborda sa soeur.
  • Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais elle a été cruelle pour moi.
  • Mon pauvre Lucien, que t’est-il donc arrivé ? dit Eve en remarquant l’animation du visage de son
    frère. Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans ces coeurs amis les flots de pensées qui
    l’assaillaient. Eve et David écoutèrent Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui
    révélait autant de grandeur que de petitesse.
  • Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bientôt emporté
    par quelque indigestion ; eh ! bien, je dominerai ce monde orgueilleux, j’épouserai madame de Bargeton !
    J’ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle les a ressenties ; mes
    souffrances, elle les a calmées ; elle est aussi grande et noble qu’elle est belle et [Coquille du Furne :
    est.] gracieuse ! Non, elle ne me trahira jamais !
  • N’est-il pas temps de lui faire une existence tranquille ? dit à voix basse David à Eve.
    Eve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s’empressa de raconter à
    Lucien les projets qu’il avait médités. Les deux amants étaient aussi pleins d’eux-mêmes que Lucien était
    plein de lui ; en sorte qu’Eve et David, empressés de faire approuver leur bonheur, n’aperçurent point le
    mouvement de surprise que laissa échapper l’amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa
    soeur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa soeur une belle alliance quand il aurait saisi quelque
    haute position, afin d’étayer son ambition de l’intérêt que lui porterait une puissante famille, fut désolé de voir
    dans cette union un obstacle de plus à ses succès dans le monde.
  • Si madame de Bargeton consent à devenir madame de Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver être
    la belle-soeur de David Séchard ! Cette phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le
    coeur de Lucien. – Louise a raison ! les gens d’avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-il
    avec amertume.
    Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n’eût pas fantastiquement tué monsieur de
    Bargeton, il aurait sans doute fait éclater la joie la plus vive. En réfléchissant à sa situation actuelle, en
    interrogeant la destinée d’une fille belle et sans fortune, d’Eve Chardon, il eût regardé ce mariage comme un
    bonheur inespéré. Mais il habitait un de ces rêves d’or où les jeunes gens, montés sur des si, franchissent
    toutes les barrières. Il venait de se voir dominant la Société, le poète souffrait de tomber si vite dans la réalité.
    Eve et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité se taisait. Pour ces deux belles âmes, une


acceptation silencieuse prouvait une amitié vraie. L’imprimeur se mit à peindre avec une éloquence douce et
cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. Malgré les interjections d’Eve, il meubla son premier étage
avec le luxe d’un amoureux ; il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus de
l’appentis pour madame Chardon, envers laquelle il voulait déployer tous les soins d’une filiale sollicitude.
Enfin il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant que Lucien, charmé par la voix de David et par
les caresses d’Eve, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous la
voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blessante couronne d’épines que la Société lui avait
enfoncée sur la tête. Monsieur de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère le rejeta
bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu’il avait menée ; il la vit embellie et sans soucis. Le
bruit du monde aristocratique s’éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le pavé de l’Houmeau,
l’ambitieux serra la main de son frère et se mit à l’unisson des heureux amants.

  • Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage ? dit-il à David.
  • Tu sais s’il s’inquiète de moi ? le bonhomme vit pour lui ; mais j’irai demain le voir à Marsac, quand
    ce ne serait que pour obtenir de lui qu’il fasse les constructions dont nous avons besoin.
    David accompagna le frère et la soeur jusque chez madame Chardon à laquelle il demanda la main
    d’Eve, avec l’empressement d’un homme qui ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit
    dans celle de David avec joie, et l’amant enhardi baisa au front sa belle promise, qui lui sourit en rougissant.
  • Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère en levant les yeux comme pour implorer la
    bénédiction de Dieu. Vous avez du courage, mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur,
    et je tremble qu’il ne soit contagieux.
  • Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer, vous ne ferez plus votre métier
    de garde-malade, et vous viendrez demeurer avec votre fille et Lucien à Angoulême.
    Les trois enfants s’empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée leur charmant projet, en se livrant
    à l’une de ces folles causeries de famille où l’on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir par avance de
    toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte ; il aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du
    matin sonna quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu’à la Porte-Palet. L’honnête Postel, inquiet
    de ces mouvements extraordinaires, était debout derrière sa persienne ; il avait ouvert la croisée et se disait,
    en voyant de la lumière à cette heure chez Eve : – Que se passe-t-il donc chez les Chardon ?
  • Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il donc ? Auriez-vous besoin de
    moi ?
  • Non, monsieur, répondit le poète ; mais comme vous êtes notre ami, je puis vous dire l’affaire : ma
    mère vient d’accorder la main de ma soeur à David Séchard.
    Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir de n’avoir pas demandé
    mademoiselle Chardon.
    Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac. Il alla tout en se promenant chez son
    père, et arriva le long du clos attenant à la maison, au moment où le soleil se levait. L’amoureux aperçut sous
    un amandier la tête du vieil Ours qui s’élevait au-dessus d’une haie.
  • Bonjour, mon père, lui dit David.

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