De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.
LETTRE C
Rica à Rhédi
Je te parlai l’autre jour de l’inconstance prodigieuse des Français sur leurs
modes. Cependant il est inconcevable à quel point ils en sont entêtés ; ils y
rappellent tout : c’est la règle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se fait
chez les autres nations ; ce qui est étranger leur paraît toujours ridicule. Je
t’avoue que je ne saurais guère ajuster cette fureur pour leurs coutumes avec
l’inconstance avec laquelle ils en changent tous les jours.
Quand je te dis qu’ils méprisent tout ce qui est étranger, je ne parle que
des bagatelles ; car sur les choses importantes, ils semblent s’être méfiés
d’eux-mêmes jusqu’à se dégrader. Ils avouent de bon cœur que les autres
peuples sont plus sages, pourvu qu’on convienne qu’ils sont mieux vêtus :
ils veulent bien s’assujettir aux lois d’une nation rivale, pourvu que les
perruquiers français décident en législateurs sur la forme des perruques
étrangères. Rien ne leur paraît si beau que de voir le goût de leurs cuisiniers
régner du septentrion au midi, et les ordonnances de leurs coiffeuses portées
dans toutes les toilettes de l’Europe.
Avec ces nobles avantages, que leur importe que le bon sens leur vienne
d’ailleurs, et qu’ils aient pris de leurs voisins tout ce qui concerne le
gouvernement politique et civil ?
Qui peut penser qu’un royaume, le plus ancien et le plus puissant de
l’Europe, soit gouverné, depuis plus de dix siècles, par des lois qui ne sont
point faites pour lui ? Si les Français avaient été conquis, ceci ne serait pas
difficile à comprendre ; mais ils sont les conquérants.
Ils ont abandonné les lois anciennes, faites par leurs premiers rois dans
les assemblées générales de la nation ; et, ce qu’il y a de singulier, c’est que
les lois romaines, qu’ils ont prises à la place, étaient en partie faites et en
partie rédigées par des empereurs contemporains de leurs législateurs.
Et, afin que l’acquisition fût entière et que tout le bon sens leur vînt
d’ailleurs, ils ont adopté toutes les constitutions des papes, et en ont fait une
nouvelle partie de leur droit : nouveau genre de servitude.
Il est vrai que, dans les derniers temps, on a rédigé par écrit quelques
statuts des villes et des provinces ; mais ils sont presque tous pris du droit
romain.
Cette abondance de lois adoptées, et pour ainsi dire naturalisées, est si
grande qu’elle accable également la justice et les juges. Mais ces volumes
de lois ne sont rien en comparaison de cette armée effroyable de glossateurs,
de commentateurs, de compilateurs, gens aussi faibles par le peu de justesse
de leur esprit, qu’ils sont forts par leur nombre prodigieux.
Ce n’est pas tout : ces lois étrangères ont introduit des formalités dont
l’excès est la honte de la raison humaine. Il serait assez difficile de décider
si la forme s’est rendue plus pernicieuse lorsqu’elle est entrée dans la
jurisprudence, ou lorsqu’elle s’est logée dans la médecine ; si elle a fait plus
de ravages sous la robe d’un jurisconsulte que sous le large chapeau d’un
médecin ; et si dans l’une elle a plus ruiné de gens qu’elle n’en a tué dans
l’autre.
De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1717.
LETTRE CI
Usbek à ***
On parle toujours ici de la constitution. J’entrai l’autre jour dans une
maison où je vis d’abord un gros homme avec un teint vermeil, qui disait
d’une voix forte : J’ai donné mon mandement ; je n’irai point répondre à
tout ce que vous dites ; mais lisez-le, ce mandement, et vous verrez que
j’y ai résolu tous vos doutes. J’ai bien sué pour le faire, dit-il en portant
la main sur le front : j’ai eu besoin de toute ma doctrine ; et il m’a fallu
lire bien des auteurs latins. Je le crois, dit un homme qui se trouva là ; car
c’est un bel ouvrage ; et je défierais bien ce jésuite qui vient si souvent
vous voir d’en faire un meilleur. Lisez-le donc, reprit-il ; et vous serez
plus instruit sur ces matières dans un quart d’heure que si je vous en avais
parlé toute la journée. Voilà comme il évitait d’entrer en conversation et de
commettre sa suffisance. Mais, comme il se vit pressé, il fut obligé de sortir
de ses retranchements, et il commença à dire théologiquement force sottises,
soutenu d’un dervis qui les lui rendait très respectueusement. Quand deux
hommes qui étaient là lui niaient quelque principe, il disait d’abord : Cela
est certain, nous l’avons jugé ainsi, et nous sommes des juges infaillibles. Et
comment, lui dis-je alors, êtes-vous des juges infaillibles ? Ne voyez-vous
pas, reprit-il, que le saint Esprit nous éclaire ? Cela est heureux, lui répondis-
je ; car, de la manière dont vous avez parlé tout aujourd’hui, je reconnais
que vous avez grand besoin d’être éclairé.
De Paris, le 18 de la lune de Rebiab, 1,1717.
LETTRE CII
Usbek à Ibben
À Smyrne
Les plus puissants états de l’Europe sont ceux de l’Empereur, des rois
de France, d’Espagne et d’Angleterre. L’Italie et une grande partie de
l’Allemagne sont partagées en un nombre infini de petits états dont les
princes sont, à proprement parler, les martyrs de la souveraineté. Nos
glorieux sultans ont plus de femmes que quelques-uns de ces princes n’ont
de sujets. Ceux d’Italie, qui ne sont pas si unis, sont plus à plaindre ; leurs
états sont ouverts comme des caravansérails, où ils sont obligés de loger les
premiers qui viennent : il faut donc qu’ils s’attachent aux grands princes, et
leur fassent part de leur frayeur plutôt que de leur amitié.
La plupart des gouvernements d’Europe sont monarchiques, ou plutôt
sont ainsi appelés ; car je ne sais pas s’il y en a jamais eu véritablement de
tels ; au moins est-il difficile qu’ils aient subsisté longtemps dans leur pureté.
C’est un état violent qui dégénère toujours en despotisme ou en république.
La puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et
le prince ; l’équilibre est trop difficile à garder : il faut que le pouvoir
diminue d’un côté pendant qu’il augmente de l’autre ; mais l’avantage est
ordinairement du côté du prince qui est à la tête des armées.
Aussi le pouvoir des rois d’Europe est-il bien grand, et on peut dire qu’ils
l’ont tel qu’ils le veulent ; mais ils ne l’exercent point avec tant d’étendue
que nos sultans : premièrement, parce qu’ils ne veulent point choquer les
mœurs et la religion des peuples ; secondement, parce qu’il n’est pas de leur
intérêt de le porter si loin.
Rien ne rapproche plus nos princes de la condition de leurs sujets que cet
immense pouvoir qu’ils exercent sur eux ; rien ne les soumet plus aux revers
et aux caprices de la fortune.
L’usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent, au
moindre signe qu’ils font, renverse la proportion qui doit être entre les
fautes et les peines, qui est comme l’état et l’harmonie des empires ; et cette
proportion, scrupuleusement gardée par les princes chrétiens, leur donne un
avantage infini sur nos sultans.
Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s’est attiré la disgrâce
du prince, est sûr de mourir ; la moindre faute ou le moindre caprice le met
dans cette nécessité ; mais s’il avait attenté à la vie de son souverain, s’il
avait voulu livrer ses places aux ennemis, il en serait quitte aussi pour perdre
la vie : il ne court donc pas plus de risque dans ce dernier cas que dans le
premier.
Aussi, dans la moindre disgrâce, voyant la mort certaine, et ne voyant
rien de pis, il se porte naturellement à troubler l’état et à conspirer contre le
souverain, seule ressource qui lui reste.
Il n’en est pas de même des grands d’Europe à qui la disgrâce n’ôte rien
que la bienveillance et la faveur. Ils se retirent de la cour, et ne songent qu’à
jouir d’une vie tranquille et des avantages de leur naissance. Comme on
ne les fait guère périr que pour le crime de lèse-majesté, ils craignent d’y
tomber, par la considération de ce qu’ils ont à perdre et du peu qu’ils ont à
gagner ; ce qui fait qu’on voit peu de révoltes, et peu de princes qui périssent
d’une mort violente.
Si, dans cette autorité illimitée qu’ont nos princes, ils n’apportaient pas
tant de précautions pour mettre leur vie en sûreté, ils ne vivraient pas un
jour ; et s’ils n’avaient à leur solde un nombre innombrable de troupes pour
tyranniser le reste de leurs sujets, leur empire ne subsisterait pas un mois.
Il n’y a que quatre ou cinq siècles qu’un roi de France prit des gardes
contre l’usage de ces temps-là, pour se garantir des assassins qu’un petit
prince d’Asie avait envoyés pour le faire périr ; jusque là les rois avaient
vécu tranquilles au milieu de leurs sujets, comme des pères au milieu de
leurs enfants.
Bien loin que les rois de France puissent de leur propre mouvement ôter la
vie à un de leurs sujets, comme nos sultans, ils portent au contraire toujours
avec eux la grâce de tous les criminels : il suffit qu’un homme ait été assez
heureux pour voir l’auguste visage de son prince, pour qu’il cesse d’être
indigne de vivre. Ces monarques sont comme le soleil, qui porte partout la
chaleur et la vie.
Paris, le 8 de la lune de Rebiab, 2,1717.
LETTRE CIII
Usbek à Ibben
Pour suivre l’idée de ma dernière lettre, voici à peu près ce que me disait
l’autre jour un Européen assez sensé :
Le plus mauvais parti que les princes d’Asie aient pu prendre, c’est de
se cacher comme ils font. Ils veulent se rendre plus respectables ; mais ils
font respecter la royauté, et non pas le roi, et attachent l’esprit des sujets à
un certain trône, et non pas à une certaine personne.
Cette puissance invisible qui gouverne est toujours la même pour le
peuple. Quoique dix rois, qu’il ne connaît que de nom, se soient égorgés
l’un après l’autre, il ne sent aucune différence : c’est comme s’il avait été
gouverné successivement par des esprits.
Si le détestable parricide de notre grand roi Henri IV avait porté ce coup
sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d’un trésor immense qui aurait
semblé amassé pour lui, il aurait pris tranquillement les rênes de l’empire
sans qu’un seul homme eût pensé à réclamer son roi, sa famille et ses enfants.
On s’étonne de ce qu’il n’y a presque jamais de changement dans le
gouvernement des princes d’Orient : d’où vient cela, si ce n’est de ce qu’il
est tyrannique et affreux ?
Les changements ne peuvent être faits que par le prince ou par le peuple :
mais là les princes n’ont garde d’en faire ; parce que, dans un si haut degré
de puissance, ils ont tout ce qu’ils peuvent avoir : s’ils changeaient quelque
chose, ce ne pourrait être qu’à leur préjudice.
Quant aux sujets, si quelqu’un d’eux forme quelque résolution, il ne
saurait l’exécuter sur l’état ; il faudrait qu’il contrebalançât tout à coup une
puissance redoutable et toujours unique ; le temps lui manque comme les
moyens : mais il n’a qu’à aller à la source de ce pouvoir ; et il ne lui faut
qu’un bras et qu’un instant.
Le meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend,
tombe, et va expirer à ses pieds.
Un mécontent en Europe songe à entretenir quelque intelligence secrète,
à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques
vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en Asie va droit au prince,
étonne, frappe, renverse : il en efface jusqu’à l’idée ; dans un instant, esclave
et maître ; dans un instant, usurpateur et légitime.
Malheureux le roi qui n’a qu’une tête ! Il semble ne réunir sur elle toute sa
puissance que pour indiquer au premier ambitieux l’endroit où il la trouvera
tout entière.
De Paris, le 17 de la lune de Rebiab, 2,1717.
LETTRE CIV
Usbek à Ibben
Tous les peuples d’Europe ne sont pas également soumis à leurs princes ;
par exemple, l’humeur impatiente des Anglais ne laisse guère à leur roi
le temps d’appesantir son autorité. La soumission et l’obéissance sont
les vertus dont ils se piquent le moins : ils disent là-dessus des choses
bien extraordinaires. Selon eux, il n’y a qu’un lien qui puisse attacher les
hommes, qui est celui de la gratitude : un mari, une femme, un père et un fils,
ne sont liés entre eux que par l’amour qu’ils se portent ou par les bienfaits
qu’ils se procurent : et ces motifs divers de reconnaissance sont l’origine de
tous les royaumes et de toutes les sociétés.
Mais si un prince, bien loin de faire vivre ses sujets heureux, veut les
accabler et les détruire, le fondement de l’obéissance cesse ; rien ne les
lie, rien ne les attache à lui ; et ils rentrent dans leur liberté naturelle. Ils
soutiennent que tout pouvoir sans bornes ne saurait être légitime, parce qu’il
n’a jamais pu avoir d’origine légitime. Car nous ne pouvons pas, disent-
ils, donner à un autre plus de pouvoir sur nous que nous n’en avons nous-
mêmes : or nous n’avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes ;
par exemple, nous ne pouvons pas nous ôter la vie : personne n’a donc,
concluent-ils, sur la terre un tel pouvoir.
Le crime de lèse-majesté n’est autre chose, selon eux, que le crime que
le plus faible commet contre le plus fort en lui désobéissant, de quelque
manière qu’il lui désobéisse. Aussi le peuple d’Angleterre, qui se trouva le
plus fort contre un de leurs rois, déclara-t-il que c’était un crime de lèse-
majesté à un prince de faire la guerre à ses sujets. Ils ont donc grande raison
quand ils disent que le précepte de leur Alcoran qui ordonne de se soumettre
aux puissances n’est pas bien difficile à suivre, puisqu’il leur est impossible
de ne le pas observer ; d’autant que ce n’est pas au plus vertueux qu’on les
oblige de se soumettre, mais à celui qui est le plus fort.
Les Anglais disent qu’un de leurs rois, ayant vaincu et fait prisonnier un
prince qui lui disputait la couronne, voulut lui reprocher son infidélité et sa
perfidie. Il n’y a qu’un moment, dit le prince infortuné, qu’il vient d’être
décidé lequel de nous deux est le traître.
Un usurpateur déclare rebelles tous ceux qui n’ont point opprimé la patrie
comme lui ; et, croyant qu’il n’y a pas de lois là où il ne voit point de juges, il
fait révérer comme des arrêts du ciel les caprices du hasard et de la fortune.
De Paris, le 20 de la lune de Rebiab, 2,1717.
LETTRE CV
Rhédi à Usbek
À Paris
Tu m’as beaucoup parlé dans une de tes lettres des sciences et des arts
cultivés en Occident. Tu me vas regarder comme un barbare ; mais je ne sais
si l’utilité que l’on en retire dédommage les hommes du mauvais usage que
l’on en fait tous les jours.
J’ai ouï dire que la seule invention des bombes avait ôté la liberté à tous
les peuples de l’Europe. Les princes ne pouvant plus confier la garde des
places aux bourgeois, qui, à la première bombe, se seraient rendus, ont eu
un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglées avec lesquelles
ils ont dans la suite opprimé leurs sujets.
Tu sais que depuis l’invention de la poudre il n’y a plus de places
imprenables, c’est-à-dire, Usbek, qu’il n’y a plus d’asile sur la terre contre
l’injustice et la violence.
Je tremble toujours qu’on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret
qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les
peuples et les nations entières.
Tu as lu les historiens : fais-y bien attention ; presque toutes les
monarchies n’ont été fondées que sur l’ignorance des arts, et n’ont été
détruites que parce qu’on les a trop cultivés. L’ancien empire de Perse peut
nous en fournir un exemple domestique.
Il n’y a pas longtemps que je suis en Europe ; mais j’ai ouï parler à des
gens sensés des ravages de la chimie. Il semble que ce soit un quatrième fléau
qui ruine les hommes et les détruit en détail, mais continuellement ; tandis
que la guerre, la peste, la famine, les détruisent en gros, mais par intervalles.
Que nous a servi l’invention de la boussole et la découverte de tant de
peuples, qu’à nous communiquer leurs maladies plutôt que leurs richesses ?
L’or et l’argent avaient été établis, par une convention générale, pour être le
prix de toutes les marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que
ces métaux étaient rares et inutiles à tout autre usage. Que nous importait-il
donc qu’ils devinssent plus communs, et que, pour marquer la valeur d’une
denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d’un ? cela n’en était que
plus incommode.
Mais, d’un autre côté, cette invention a été bien pernicieuse aux pays qui
ont été découverts. Les nations entières ont été détruites ; et les hommes qui
ont échappé à la mort ont été réduits à une servitude si rude que le récit en
fait frémir les musulmans.
Heureuse l’ignorance des enfants de Mahomet ! Aimable simplicité si
chérie de notre saint prophète, vous me rappelez toujours la naïveté des
anciens temps et la tranquillité qui régnait dans le cœur de nos premiers
pères !
De Venise, le 5 de la lune de Rahmazan, 1717.
LETTRE CVI
Usbek à Rhédi
À Venise
Ou tu ne penses pas à ce que tu dis, ou bien tu fais mieux que tu ne penses.
Tu as quitté ta patrie pour t’instruire, et tu méprises toute instruction : tu
viens pour te former dans un pays où l’on cultive les beaux arts, et tu les
regardes comme pernicieux. Te le dirai-je, Rhédi ? Je suis plus d’accord avec
toi que tu ne l’es avec toi-même.
As-tu bien réfléchi à l’état barbare et malheureux où nous entraînerait la
perte des arts ? Il n’est pas nécessaire de se l’imaginer, on peut le voir. Il y a
encore des peuples sur la terre chez lesquels un singe passablement instruit
pourrait vivre avec honneur ; il s’y trouverait à peu près à la portée des autres
habitants ; on ne lui trouverait point l’esprit singulier ni le caractère bizarre ;
il passerait tout comme un autre, et serait même distingué par sa gentillesse.
Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts.
Je ne te nie pas que des peuples barbares n’aient pu, comme des torrents
impétueux, se répandre sur la terre, et couvrir de leurs armées féroces les
royaumes les plus policés : mais, prends-y garde, ils ont appris les arts, ou les
ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans cela leur puissance aurait passé
comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
Tu crains, dis-tu, que l’on n’invente quelque manière de destruction plus
cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale invention venait
à se découvrir, elle serait bientôt prohibée par le droit des gens ; et le
consentement unanime des nations ensevelirait cette découverte. Il n’est
point de l’intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies ;
ils doivent chercher des sujets et non pas des terres.
Tu te plains de l’invention de la poudre et des bombes ; tu trouves étrange
qu’il n’y ait plus de place imprenable ; c’est-à-dire que tu trouves étrange
que les guerres soient aujourd’hui terminées plus tôt qu’elles ne l’étaient
autrefois.
Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires, que, depuis l’invention de
la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu’elles ne l’étaient
parce qu’il n’y a presque plus de mêlée.
Et quand il se serait trouvé quelque cas particulier où un art aurait été
préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter ? Penses-tu, Rhédi, que la religion
que notre saint prophète a apportée du ciel soit pernicieuse parce qu’elle
servira un jour à confondre les perfides chrétiens ?
Tu crois que les arts amollissent les peuples, et par là sont cause de
la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses,
qui fut l’effet de leur mollesse : mais il s’en faut bien que cet exemple
décide, puisque les Grecs qui les vainquirent tant de fois et les subjuguèrent,
cultivaient les arts avec infiniment plus de soin qu’eux.
Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés, on ne parle
pas du moins des gens qui s’y appliquent, puisqu’ils ne sont jamais dans
l’oisiveté, qui de tous les vices est celui qui amollit le plus le courage.
Il n’est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais comme dans
un pays policé ceux qui jouissent des commodités d’un art sont obligés d’en
cultiver un autre, à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse, il suit
que l’oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts.
Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle et où l’on raffine le
plus sur les plaisirs ; mais c’est peut-être celle où l’on mène une vie plus dure.
Pour qu’un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent
sans relâche. Une femme s’est mis dans la tête qu’elle devait paraître à une
assemblée avec une certaine parure ; il faut que dès ce moment cinquante
artisans ne dorment plus, et n’aient plus le loisir de boire et de manger : elle
commande, et elle est obéie plus promptement que ne serait notre monarque,
parce que l’intérêt est le plus grand monarque de la terre.
Cette ardeur pour le travail, cette passion de s’enrichir passe de condition
en condition, depuis les artisans jusqu’aux grands. Personne n’aime à être
plus pauvre que celui qu’il vient de voir immédiatement au-dessous de lui.
Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu’au jour du jugement,
qui travaille sans cesse et court risque d’accourcir ses jours pour amasser,
dit-il, de quoi vivre.
Le même esprit gagne la nation ; on n’y voit que travail et qu’industrie.
Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant ?
Je suppose, Rhédi, qu’on ne souffrît dans un royaume que les arts
absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en grand
nombre, et qu’on en bannît tous ceux qui ne servent qu’à la volupté ou à
la fantaisie ; je le soutiens, cet état serait un des plus misérables qu’il y eût
au monde.
Quand les habitants auraient assez de courage pour se passer de tant de
choses qu’ils doivent à leurs besoins, le peuple dépérirait tous les jours ; et
l’état deviendrait si faible qu’il n’y aurait si petite puissance qui ne pût le
conquérir.
Il serait aisé d’entrer dans un long détail, et de te faire voir que les revenus
des particuliers cesseraient presque absolument, et par conséquent ceux du
prince. Il n’y aurait presque plus de relation de facultés entre les citoyens ; on
verrait finir cette circulation de richesses et cette progression de revenus qui
vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres ; chaque particulier
vivrait de sa terre, et n’en retirerait que ce qu’il lui faut précisément pour
ne pas mourir de faim. Mais, comme ce n’est pas quelquefois la vingtième
partie des revenus d’un état, il faudrait que le nombre des habitants diminuât
à proportion, et qu’il n’en restât que la vingtième partie.
Fais bien attention jusqu’où vont les revenus de l’industrie. Un fonds ne
produit annuellement à son maître que la vingtième partie de sa valeur ;
mais avec une pistole de couleur un peintre fera un tableau qui lui en vaudra
cinquante. On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en laine, en
soie, et de toutes sortes d’artisans.
De tout ceci on doit conclure, Rhédi, que, pour qu’un prince soit puissant,
il faut que ses sujets vivent dans les délices : il faut qu’il travaille à
leur procurer toutes sortes de superfluités avec autant d’attention que les
nécessités de la vie.
De Paris, le 14 de la lune de Chalval, 1717.
LETTRE CVII
Rica à Ibben
À Smyrne
