Lettres Persanes de Montesquieu

J’ai vu le jeune monarque. Sa vie est bien précieuse à ses sujets ; elle ne

l’est pas moins à toute l’Europe par les grands troubles que sa mort pourrait
produire. Mais les rois sont comme les dieux ; et pendant qu’ils vivent on
doit les croire immortels. Sa physionomie est majestueuse, mais charmante :
une belle éducation semble concourir avec un heureux naturel, et promet
déjà un grand prince.
On dit que l’on ne peut jamais connaître le caractère des rois d’Occident
jusqu’à ce qu’ils aient passé par les deux grandes épreuves de leur maîtresse
et de leur confesseur. On verra bientôt l’un et l’autre travailler à se saisir de
l’esprit de celui-ci ; et il se livrera pour cela de grands combats. Car sous
un jeune prince ces deux puissances sont toujours rivales ; mais elles se
concilient et se réunissent sous un vieux. Sous un jeune prince le dervis a un
rôle bien difficile à soutenir ; la force du roi fait sa faiblesse : mais l’autre
triomphe également de sa faiblesse et de sa force.
Lorsque j’arrivai en France je trouvai le feu roi absolument gouverné
par les femmes ; et cependant, dans l’âge où il était, je crois que c’était le
monarque de la terre qui en avait le moins besoin. J’entendis un jour une
femme qui disait : Il faut que l’on fasse quelque chose pour ce jeune colonel ;
sa valeur m’est connue ; j’en parlerai au ministre. Une autre disait : Il est
surprenant que ce jeune abbé ait été oublié ; il faut qu’il soit évêque ; il est
homme de naissance, et je pourrais répondre de ses mœurs. Il ne faut pas
pourtant que tu t’imagines que celles qui tenaient ces discours fussent des
favorites du prince : elles ne lui avaient peut-être pas parlé deux fois en leur
vie ; chose pourtant très facile à faire chez les princes européens : mais c’est
qu’il n’y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou dans les
provinces, qui n’ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les
grâces et quelquefois les injustices qu’il peut faire. Ces femmes ont toutes
des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de république
dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement ;
c’est comme un nouvel état dans l’état : et celui qui est à la cour, à Paris, et
dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats,

s’il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit
une machine qui joue, mais qui n’en connaît point les ressorts.
Crois-tu, Ibben, qu’une femme s’avise d’être la maîtresse d’un ministre
pour coucher avec lui ? Quelle idée ! c’est pour lui présenter cinq ou
six placets tous les matins : et la bonté de leur naturel paraît dans
l’empressement qu’elles ont de faire du bien à une infinité de gens
malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.
On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois
femmes : c’est bien pis en France, où les femmes en général gouvernent,
et non seulement prennent en gros, mais même se partagent en détail toute
l’autorité.
De Paris, le dernier de la lune de Chalval, 1717.

LETTRE CVIII
Usbek à ***

Il y a une espèce de livres que nous ne connaissons point en Perse, et qui

me paraissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent
flattée en les lisant ; on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un
quart d’heure.
Dans la plupart des livres, l’auteur n’a pas fait les compliments ordinaires
que les lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demi morts dans une
matière noyée au milieu d’une mer de paroles. Celui-ci veut s’immortaliser
par un in-douze, celui-là par un in-quarto ; un autre, qui a de plus belles
inclinations, vise à l’in-folio : il faut donc qu’il étende son sujet à proportion ;
ce qu’il fait sans pitié, comptant pour rien la peine du pauvre lecteur, qui se
tue à réduire ce que l’auteur a pris tant de peine à amplifier.
Je ne sais,***, quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages : j’en ferais
bien autant si je voulais ruiner ma santé et un libraire.
Le grand tort qu’ont les journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des livres
nouveaux ; comme si la vérité était jamais nouvelle ! Il me semble que,
jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison
de leur préférer les nouveaux.
Mais, lorsqu’ils s’imposent la loi de ne parler que des ouvrages encore
tout chauds de la forge, ils s’en imposent une autre, qui est d’être très
ennuyeux. Ils n’ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits,
quelque raison qu’ils en aient : et en effet quel est l’homme assez hardi pour
vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois ?
La plupart des auteurs ressemblent aux poètes qui souffriront une volée de
coups de bâton sans se plaindre ; mais qui, peu jaloux de leurs épaules, le sont
si fort de leurs ouvrages qu’ils ne sauraient soutenir la moindre critique. Il
faut donc bien se donner de garde de les attaquer par un endroit si sensible ; et
les journalistes le savent bien. Ils font donc tout le contraire : ils commencent
par louer la matière qui est traitée ; première fadeur : de là ils passent aux
louanges de l’auteur ; louanges forcées, car ils ont affaire à des gens qui sont
encore en haleine, tout prêts à se faire faire raison, et à foudroyer à coups
de plume un téméraire journaliste.
De Paris, le 5 de la lune de Zilcadé, 1718.

LETTRE CIX
Rica à ***

L’Université de Paris est la fille aînée des rois de France ; et très aînée,
car elle a plus de neuf cents ans : aussi rêve-t-elle quelquefois.
On m’a conté qu’elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec
quelques docteurs à l’occasion de la lettre Q, qu’elle voulait que l’on
prononçât comme un K. La dispute s’échauffa si fort, que quelques-uns
furent dépouillés de leurs biens : il fallut que le parlement terminât le
différent ; et il accorda permission, par un arrêt solennel, à tous les sujets
du roi de France de prononcer cette lettre à leur fantaisie. Il faisait beau voir
les deux corps de l’Europe les plus respectables occupés à décider du sort
d’une lettre de l’alphabet !
Il semble, mon cher ***, que les têtes des plus grands hommes
s’étrécissent lorsqu’elles sont assemblées, et que là où il y a plus de sages,
il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps s’attachent toujours si
fort aux minuties, aux vains usages, que l’essentiel ne va jamais qu’après.
J’ai ouï dire qu’un roi d’Aragon ayant assemblé les états d’Aragon et de
Catalogne, les premières séances s’employèrent à décider en quelle langue
les délibérations seraient conçues : la dispute était vive ; et les états se
seraient rompus mille fois si l’on n’avait imaginé un expédient qui était que
la demande serait faite en langage catalan et la réponse en aragonais.
De Paris, le 25 de la lune de Zilhagé, 1718.

LETTRE CX
Rica à ***

Le rôle d’une jolie femme est beaucoup plus grave que l’on ne pense. Il

n’y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin à sa toilette au milieu
de ses domestiques : un général d’armée n’emploie pas plus d’attention à
placer sa droite ou son corps de réserve qu’elle en met à poster une mouche,
qui peut manquer, mais dont elle espère ou prévoit le succès.
Quelle gêne d’esprit, quelle attention pour concilier sans cesse les intérêts
de deux rivaux ; pour paraître neutre à tous les deux, pendant qu’elle est
livrée à l’un et à l’autre ; et se rendre médiatrice sur tous les sujets de plainte
qu’elle leur donne !
Quelle occupation pour faire succéder et renaître les parties de plaisir, et
prévenir tous les accidents qui pourraient les rompre !
Avec tout cela, la plus grande peine n’est pas de se divertir, c’est de le
paraître. Ennuyez-les tant que vous voudrez, elles vous le pardonneront,
pourvu que l’on puisse croire qu’elles se sont réjouies.
Je fus il y a quelques jours d’un souper que des femmes firent à la
campagne. Dans le chemin elles disaient sans cesse : Au moins il faudra
bien nous divertir.
Nous nous trouvâmes assez mal assortis, et par conséquent assez sérieux.
Il faut avouer, dit une de ces femmes, que nous nous divertissons bien : il n’y
a pas aujourd’hui dans Paris une partie si gaie que la nôtre. Comme l’ennui
me gagnait, une femme me secoua, et me dit : Eh bien ! ne sommes-nous pas
de bonne humeur ? Oui, lui répondis-je en bâillant : je crois que je crèverai
à force de rire. Cependant la tristesse triomphait toujours des réflexions ;
et, quant à moi, je me sentis conduit de bâillement en bâillement dans un
sommeil léthargique qui finit tous mes plaisirs.
De Paris, le 11 de la lune Maharram, 1718.

LETTRE CXI
Usbek à ***

Le règne du feu roi a été si long que la fin en avait fait oublier
le commencement. C’est aujourd’hui la mode de ne s’occuper que des
événements arrivés dans sa minorité ; et on ne lit plus que les mémoires de
ces temps-là.
Voici le discours qu’un des généraux de la ville de Paris prononça dans
un conseil de guerre ; et j’avoue que je n’y comprends pas grand-chose.

« Messieurs,

Quoique nos troupes aient été repoussées avec perte, je crois qu’il nous

sera facile de réparer cet échec. J’ai six couplets de chanson tout prêts à
mettre au jour, qui, je m’assure, remettront toutes choses dans l’équilibre.
J’ai fait choix de quelques voix très nettes, qui, sortant de la cavité de
certaines poitrines très fortes, émouvront merveilleusement le peuple. Ils
sont sur un air qui a fait jusqu’à présent un effet tout particulier.
Si cela ne suffit pas, nous ferons paraître une estampe qui fera voir
Mazarin pendu.
Par bonheur pour nous, il ne parle pas bien français ; et il l’écorche
tellement qu’il n’est pas possible que ses affaires ne déclinent. Nous ne
manquons pas de faire bien remarquer au peuple le ton ridicule dont il
prononce. Nous relevâmes il y a quelques jours une faute de grammaire si
grossière qu’on en fit des farces par tous les carrefours.
J’espère qu’avant qu’il soit huit jours le peuple fera du nom de Mazarin
un mot générique pour exprimer toutes les bêtes de somme, et celles qui
servent à tirer.
Depuis notre défaite notre musique l’a si furieusement vexé sur le péché
originel que, pour ne pas voir ses partisans réduits à la moitié, il a été obligé
de renvoyer tous ses pages.
Ranimez-vous donc, reprenez courage ; et soyez sûrs que nous lui ferons
repasser les monts à coups de sifflets. »
De Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXII
Rhédi à Usbek

À Paris

Pendant le séjour que je fais en Europe, je lis les historiens anciens et

modernes ; je compare tous les temps ; j’ai du plaisir à les voir passer,
pour ainsi dire, devant moi ; et j’arrête surtout mon esprit à ces grands
changements qui ont rendu les âges si différents des âges, et la terre si peu
semblable à elle-même.
Tu n’as peut-être pas fait attention à une chose qui cause tous les jours
ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé en comparaison de ce
qu’il était autrefois ? Comment la nature a-t-elle pu perdre cette prodigieuse
fécondité des premiers temps ? Serait-elle déjà dans sa vieillesse ? et
tomberait-elle de langueur ?
J’ai resté plus d’un an en Italie, où je n’ai vu que les débris de cette
ancienne Italie si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les
villes, elles sont entièrement désertes et dépeuplées ; il semble qu’elles ne
subsistent encore que pour marquer le lieu où étaient ces cités puissantes
dont l’histoire a tant parlé.
Il y a des gens qui prétendent que la seule ville de Rome contenait
autrefois plus de peuple qu’un grand royaume de l’Europe n’en a
aujourd’hui. Il y a eu tel citoyen romain qui avait dix et même vingt mille
esclaves, sans compter ceux qui travaillaient dans les maisons de campagne ;
et, comme on y comptait quatre ou cinq cent mille citoyens, on ne peut fixer
le nombre de ses habitants sans que l’imagination ne se révolte.
Il y avait autrefois dans la Sicile de puissants royaumes et des peuples
nombreux qui en ont disparu depuis : cette île n’a plus rien de considérable
que ses volcans.
La Grèce est si déserte qu’elle ne contient pas la centième partie de ses
anciens habitants.
L’Espagne, autrefois si remplie, ne fait voir aujourd’hui que des
campagnes inhabitées ; et la France n’est rien en comparaison de cette
ancienne Gaule dont parle César.
Les pays du nord sont fort dégarnis ; et il s’en faut bien que les peuples y
soient, comme autrefois, obligés de se partager, et d’envoyer dehors, comme

des essaims, des colonies et des nations entières chercher de nouvelles
demeures.
La Pologne et la Turquie en Europe n’ont presque plus de peuples.
On ne saurait trouver dans l’Amérique la cinquantième partie des
hommes qui y formaient de si grands empires.
L’Asie n’est guère en meilleur état. Cette Asie mineure, qui contenait
tant de puissantes monarchies, et un nombre si prodigieux de grandes villes,
n’en a plus que deux ou trois. Quant à la grande Asie, celle qui est soumise
au Turc n’est pas plus peuplée : pour celle qui est sous la domination de
nos rois, si on la compare à l’état florissant où elle était autrefois, on verra
qu’elle n’a qu’une très petite partie des habitants qui y étaient sans nombre
du temps des Xerxès et des Darius.
Quant aux petits états qui sont autour de ces grands empires, ils sont
réellement déserts : tels sont les royaumes d’Imirette, de Circassie, et de
Guriel. Ces princes, avec de vastes états, comptent à peine cinquante mille
sujets.
L’Égypte n’a pas moins manqué que les autres pays.
Enfin je parcours la terre, et je n’y trouve que des délabrements : je crois
la voir sortir des ravages de la peste et de la famine.
L’Afrique a toujours été si inconnue qu’on ne peut en parler si
précisément que des autres parties du monde : mais, à ne faire attention
qu’aux côtes de la Méditerranée connues de tout temps, on voit qu’elle a
extrêmement déchu de ce qu’elle était sous les Carthaginois et les Romains.
Aujourd’hui ses princes sont si faibles que ce sont les plus petites puissances
du monde.
Après un calcul aussi exact qu’il peut l’être dans ces sortes de choses, j’ai
trouvé qu’il y a à peine sur la terre la dixième partie des hommes qui y étaient
dans les anciens temps. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’elle se dépeuple
tous les jours ; et si cela continue, dans dix siècles elle ne sera qu’un désert.
Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible catastrophe qui soit jamais arrivée
dans le monde. Mais à peine s’en est-on aperçu, parce qu’elle est arrivée
insensiblement et dans le cours d’un grand nombre de siècles ; ce qui marque
un vice intérieur, un venin secret et caché, une maladie de langueur qui
afflige la nature humaine.
De Venise, le 10 de la lune de Rhégeb, 1718.

LETTRE CXIII
Usbek à Rhédi

À Venise

Le monde, mon cher Rhédi, n’est point incorruptible ; les cieux même ne

le sont pas : les astronomes sont des témoins oculaires de leurs changements,
qui sont des effets bien naturels du mouvement universel de la matière.
La terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois des
mouvements ; elle souffre au-dedans d’elle un combat perpétuel de ses
principes : la mer et le continent semblent être dans une guerre éternelle ;
chaque instant produit de nouvelles combinaisons.
Les hommes, dans une demeure si sujette aux changements, sont dans un
état aussi incertain : cent mille causes peuvent agir, capables de les détruire,
et à plus forte raison d’augmenter ou de diminuer leur nombre.
Je ne te parlerai pas de ces catastrophes particulières si communes chez
les historiens, qui ont détruit des villes et des royaumes entiers : il y en a de
générales, qui ont mis bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte.
Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour
désolé l’univers. Elles parlent d’une, entre autres, qui fut si violente qu’elle
brûla jusqu’à la racine des plantes, et se fit sentir dans tout le monde connu,
jusqu’à l’empire du Catay : un degré de plus de corruption aurait, peut-être
dans un seul jour, détruit toute la nature humaine.
Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se
fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des
effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès
avec la même furie. Accablés de maux dès leur naissance, incapables de
soutenir le poids des charges de la société, ils auraient péri misérablement.
Qu’aurait-ce été si le venin eût été un peu plus exalté ? et il le serait
devenu sans doute si l’on n’avait été assez heureux pour trouver un remède
aussi puissant que celui qu’on a découvert. Peut-être que cette maladie
attaquant les parties de la génération aurait attaqué la génération même.
Mais pourquoi parler de la destruction qui aurait pu arriver au genre
humain ? N’est-elle pas arrivée en effet ? et le déluge ne le réduisit-il pas
à une seule famille ?
Il y a des philosophes qui distinguent deux créations : celle des choses
et celle de l’homme. Ils ne peuvent comprendre que la matière et les choses

créées n’aient que six mille ans ; que Dieu ait différé pendant toute l’éternité
ses ouvrages, et n’ait usé que d’hier de sa puissance créatrice. Serait-ce parce
qu’il ne l’aurait pas pu, ou parce qu’il ne l’aurait pas voulu ? Mais, s’il ne
l’a pas pu dans un temps, il ne l’a pas pu dans l’autre. C’est donc parce qu’il
ne l’a pas voulu. Mais, comme il n’y a point de succession dans Dieu, si
l’on admet qu’il ait voulu quelque chose une fois, il l’a voulu toujours, et
dès le commencement.
Cependant tous les historiens nous parlent d’un premier père : ils
nous font voir la nature humaine naissante. N’est-il pas naturel de penser
qu’Adam fut sauvé d’un malheur commun comme Noé le fut du déluge, et
que ces grands événements ont été fréquents sur la terre depuis la création
du monde ?
Mais toutes les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs
parties de la terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes :
que savons-nous si la terre entière n’a pas des causes générales, lentes et
imperceptibles, de lassitude ?
J’ai été bien aise de te donner ces idées générales avant de répondre
plus particulièrement à ta lettre sur la diminution des peuples arrivée
depuis dix-sept à dix-huit siècles. Je te ferai voir dans une lettre suivante
qu’indépendamment des causes physiques il y en a de morales qui ont
produit cet effet.
De Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXIV
Usbek à Rhédi

Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu’elle ne l’était

autrefois ; et, si tu y fais bien attention, tu verras que la grande différence
vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.
Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le monde
romain, les choses sont bien changées : il s’en faut de beaucoup que ces deux
religions soient aussi favorables à la propagation de l’espèce que celle de
ces maîtres de l’univers.
Dans cette dernière la polygamie était défendue. et en cela elle avait un
très grand avantage sur la religion mahométane : le divorce y était permis ;
ce qui lui en donnait un autre non moins considérable sur la chrétienne.
Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes
permise par le saint Alcoran, et l’ordre de les satisfaire donné dans le même
livre. Voyez vos femmes, dit le prophète, parce que vous leur êtes nécessaire
comme leurs vêtements, et qu’elles vous sont nécessaires comme vos
vêtements. Voilà un précepte qui rend la vie d’un véritable musulman bien
laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la loi, et seulement
autant de concubines ou d’esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de
vêtements ?
Vos femmes sont vos labourages, dit encore le prophète ; approchez-vous
donc de vos labourages : faites du bien pour vos âmes, et vous le trouverez
un jour.
Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans
relâche, mais qui, bientôt faible et accablé de ses premières fatigues, languit
dans le champ même de la victoire, et se trouve pour ainsi dire enseveli sous
ses propres triomphes.
La nature agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire avec épargne :
ses opérations ne sont jamais violentes. Jusque dans ses productions elle
veut de la tempérance : elle ne va jamais qu’avec règle et mesure : si on la
précipite, elle tombe bientôt dans la langueur ; elle emploie toute la force
qui lui reste à se conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa
puissance générative.
C’est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre
de femmes, plus propre à nous épuiser qu’à nous satisfaire. Il est très
ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail prodigieux avec un

très petit nombre d’enfants ; ces enfants même sont la plupart du temps
faibles et malsains, et se sentent de la langueur de leur père.
Ce n’est pas tout : ces femmes, obligées à une continence forcée, ont
besoin d’avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des
eunuques ; la religion, la jalousie et la raison même ne permettent pas d’en
laisser approcher d’autres : ces gardiens doivent être en grand nombre, soit
afin de maintenir la tranquillité au-dedans parmi les guerres que ces femmes
se font sans cesse, soit pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un
homme qui a dix femmes ou concubines n’a pas trop d’autant d’eunuques
pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre
d’hommes morts dès leur naissance ! quelle dépopulation ne doit-il pas
s’ensuivre !
Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce
grand nombre de femmes y vieillissent presque toujours dans une affligeante
virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu’elles y restent ; et leurs
maîtresses une fois accoutumées à elles ne s’en défont presque jamais.
Voilà comme un seul homme occupe à ses plaisirs tant de sujets de l’un et
de l’autre sexe, les fait mourir pour l’état, et les rend inutiles à la propagation
de l’espèce.
Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands empires
du monde ; c’est là que tout doit aboutir, et que les peuples, attirés de
mille manières, se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d’elles-
mêmes et elles seraient bientôt détruites, si les souverains n’y faisaient venir
presque à chaque siècle des nations entières pour les repeupler. J’épuiserai
ce sujet dans une autre lettre.
De Paris, le 13 de lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXV
Usbek à Rhédi

Les Romains n’avaient pas moins d’esclaves que nous ; ils en avaient

même plus : mais ils en faisaient un meilleur usage.
Bien loin d’empêcher par des voies forcées la multiplication de ces
esclaves, ils la favorisaient au contraire de tout leur pouvoir ; ils les
associaient le plus qu’ils pouvaient par des espèces de mariages : par ce
moyen ils remplissaient leurs maisons de domestiques de tous les sexes, de
tous les âges ; et l’état, d’un peuple innombrable.
Ces enfants, qui faisaient à la longue la richesse d’un maître, naissaient
sans nombre autour de lui : il était seul chargé de leur nourriture et de leur
éducation : les pères, libres de ce fardeau suivaient uniquement le penchant
de la nature, et multipliaient sans craindre une trop nombreuse famille.
Je t’ai dit que parmi nous tous les esclaves sont occupés à garder nos
femmes, et à rien de plus ; qu’ils sont, à l’égard de l’état, dans une perpétuelle
léthargie : de manière qu’il faut restreindre à quelques hommes libres, à
quelques chefs de famille, la culture des arts et des terres, lesquels même
s’y donnent le moins qu’ils peuvent.
Il n’en était pas de même chez les Romains. La république se servait avec
un avantage infini de ce peuple d’esclaves. Chacun d’eux avait son pécule,
qu’il possédait aux conditions que son maître lui imposait : avec ce pécule
il travaillait, et se tournait du côté où le portait son industrie. Celui-ci faisait
la banque : celui-là se donnait au commerce de la mer ; l’un vendait des
marchandises en détail ; l’autre s’appliquait à quelque art mécanique, ou
bien affermait et faisait valoir des terres : mais il n’y en avait aucun qui
ne s’attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pécule qui lui procurait
en même temps l’aisance dans la servitude présente, et l’espérance d’une
liberté future : cela faisait un peuple laborieux, animait les arts et l’industrie.
Ces esclaves, devenus riches par leurs soins et leur travail, se faisaient
affranchir et devenaient citoyens. La république se réparaît sans cesse, et
recevait dans son sein de nouvelles familles, à mesure que les anciennes se
détruisaient.
J’aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te prouver que
plus il y a d’hommes dans un état, plus le commerce y fleurit : je prouverai
aussi facilement que plus le commerce y fleurit, plus le nombre des hommes
y augmente : ces deux choses s’entraident et se favorisent nécessairement.

Si cela est, combien ce nombre prodigieux d’esclaves toujours laborieux

devait-il s’accroître et s’augmenter ! L’industrie et l’abondance les faisaient
naître ; et eux de leur côté faisaient naître l’abondance et l’industrie.
De Paris, le 16 la de Chahban, 1718.

LETTRE CXVI
Usbek à Rhédi

Nous avons jusqu’ici parlé des pays mahométans, et cherché la raison
pourquoi ils sont moins peuplés que ceux qui étaient soumis à la domination
des Romains : examinons à présent ce qui a produit cet effet chez les
chrétiens.
Le divorce était permis dans la religion païenne, et il fut défendu aux
chrétiens.
Ce changement, qui parut d’abord de si petite conséquence, eut
insensiblement des suites terribles, et telles qu’on peut à peine les croire.
On ôta non seulement toute la douceur du mariage, mais aussi l’on donna
atteinte à sa fin : en voulant resserrer ses nœuds on les relâcha ; et au lieu
d’unir les cœurs, comme on le prétendait, on les sépara pour jamais.
Dans une action si libre et où le cœur doit avoir tant de part on mit la gêne,
la nécessité, et la fatalité du destin même. On compta pour rien les dégoûts,
les caprices, et l’insociabilité des humeurs : on voulut fixer le cœur, c’est-
à-dire ce qu’il y a de plus variable et de plus inconstant dans la nature : on
attacha, sans retour et sans espérance, des gens accablés l’un de l’autre, et
presque toujours mal assortis : et l’on fit comme ces tyrans qui faisaient lier
des hommes vivants à des corps morts.
Rien ne contribuait plus à l’attachement mutuel que la faculté du divorce :
un mari et une femme étaient portés à soutenir patiemment les peines
domestiques, sachant qu’ils étaient maîtres de les faire finir ; et ils gardaient
souvent ce pouvoir en main toute leur vie sans en user, par cette seule
considération qu’ils étaient libres de le faire.
Il n’en est pas de même des chrétiens, que leurs peines présentes
désespèrent pour l’avenir. Ils ne voient dans les désagréments du mariage
que leur durée, et pour ainsi dire leur éternité : de là viennent les dégoûts,
les discordes, les mépris ; et c’est autant de perdu pour la postérité. À peine
a-t-on trois ans de mariage qu’on en néglige l’essentiel ; on passe ensemble
trente ans de froideur : il se forme des séparations intestines aussi fortes, et
peut-être plus pernicieuses que si elles étaient publiques : chacun vit et reste
de son côté, et tout cela au préjudice des races futures. Bientôt un homme,
dégoûté d’une femme éternelle, se livrera aux filles de joie : commerce
honteux et si contraire à la société, lequel, sans remplir l’objet du mariage,
n’en représente tout au plus que les plaisirs.

Si de deux personnes ainsi liées il y en a une qui n’est pas propre au

dessein de la nature et à la propagation de l’espèce, soit par son tempérament,
soit par son âge, elle ensevelit l’autre avec elle, et la rend aussi inutile qu’elle
l’est elle-même.
Il ne faut donc point s’étonner si l’on voit chez les chrétiens tant de
mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce est aboli ; les
mariages mal assortis ne se raccommodent plus : les femmes ne passent plus,
comme chez les Romains, successivement dans les mains de plusieurs maris,
qui en tiraient dans le chemin le meilleur parti qu’il était possible.
J’ose le dire ; si, dans une république comme Lacédémone, où les citoyens
étaient sans cesse gênés par des lois singulières et subtiles, et dans laquelle
il n’y avait qu’une famille, qui était la république, il avait été établi que
les maris changeassent de femmes tous les ans, il en serait né un peuple
innombrable.
Il est assez difficile de faire bien comprendre la raison qui a porté les
chrétiens à abolir le divorce. Le mariage, chez toutes les nations du monde,
est un contrat susceptible de toutes les conventions, et on n’en a dû bannir
que celles qui auraient pu en affaiblir l’objet ; mais les chrétiens ne le
regardent pas dans ce point de vue : aussi ont-ils bien de la peine à dire ce
que c’est. Ils ne le font pas consister dans le plaisir des sens ; au contraire,
comme je te l’ai déjà dit, il semble qu’ils veuillent l’en bannir autant qu’ils
peuvent : mais c’est une image, une figure, et quelque chose de mystérieux,
que je ne comprends point.
De Paris, le 19 de la lune de Chahban, 1718.

LETTRE CXVII
Usbek à Rhédi

La prohibition du divorce n’est pas la seule cause de la dépopulation des

pays chrétiens ; le grand nombre d’eunuques qu’ils ont parmi eux n’en est
pas une moins considérable.
Je parle des prêtres et des dervis de l’un et de l’autre sexe, qui se vouent
à une continence éternelle : c’est chez les chrétiens la vertu par excellence ;
en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce que c’est qu’une vertu dont
il ne résulte rien.
Je trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils
disent que le mariage est saint, et que le célibat, qui lui est opposé, l’est
encore davantage ; sans compter qu’en fait de préceptes et de dogmes
fondamentaux le bien est toujours le mieux.
Le nombre de ces gens faisant profession de célibat est prodigieux. Les
pères y condamnaient autrefois les enfants dès le berceau : aujourd’hui ils
s’y vouent eux-mêmes dès âge de quatorze ans ; ce qui revient à peu près
à la même chose.
Ce métier de continence a anéanti plus d’hommes que les pestes et les
guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait. On voit dans chaque maison
religieuse une famille éternelle où il ne naît personne, et qui s’entretient
aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours ouvertes comme
autant de gouffres où s’ensevelissent les races futures.
Cette politique est bien différente de celle des Romains, qui établissaient
des lois pénales contre ceux qui se refusaient aux lois du mariage, et
voulaient jouir d’une liberté si contraire à l’utilité publique.
Je ne te parle ici que des pays catholiques. Dans la religion protestante,
tout le monde est en droit de faire des enfants ; elle ne souffre ni
prêtres ni dervis ; et si, dans l’établissement de cette religion qui ramenait
tout aux premiers temps, ses fondateurs n’avaient été accusés sans cesse
d’intempérance, il ne faut pas douter qu’après avoir rendu la pratique du
mariage universelle, ils n’en eussent encore adouci le joug, et achevé d’ôter
toute la barrière qui sépare en ce point le Nazaréen et Mahomet.
Mais, quoi qu’il en soit, il est certain que la religion donne aux protestants
un avantage infini sur les catholiques.
J’ose le dire ; dans l’état présent où est l’Europe, il n’est pas possible que
la religion catholique y subsiste cinq cents ans.

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