(Rappel: la partie 1 des mémoires intégrales de Casanova est ici)
Tomes IV à VII
Tome quatrième [7r]
Le ministre des Affaires étrangères ;
M. de Boulogne contrôleur général ;
M. le duc de Choiseul ; l’abbé de Laville ;
M. Paris du Vernai. Mon frère arrive de Dresde,
et est reçu à l’académie.
Me voilà de nouveau dans le grand Paris, et ne pouvant plus compter sur ma patrie, en devoir d’y faire fortune. J’y avais passé deux ans ; mais n’ayant dans ce temps-là autre objet que celui de jouir de la vie, je ne l’avais pas étudié. Cette seconde fois j’avais besoin de faire ma cour à ceux chez lesquels l’aveugle déesse logeait. Je voyais que pour parvenir à quelque chose, j’avais besoin de mettre en jeu toutes mes facultés physiques, et morales, de faire connaissance avec des grands, et des puissants, d’être le maître de mon esprit, et de prendre la couleur de tous ceux auxquels je verrais que mon intérêt exigeait que je plusse. Pour suivre ces maximes, j’ai vu que je devais me garder de tout ce qu’on appelle à Paris mauvaise compagnie, et renoncer à toutes mes anciennes habitudes, et à toute sorte de prétentions qui auraient pu me faire des ennemis qui m’auraient facilement donné une réputation d’homme peu propre à des emplois solides. En conséquence de ces méditations je me suis proposé un système de réserve tant dans ma conduite que dans mes discours qui pût me faire croire propre à des affaires de conséquence plus même de1 ce que j’aurais pu m’imaginer d’être. Pour ce qui regardait le nécessaire à mon entretien, je pouvais compter sur cent écus2 par mois que M. de Bragadin n’aurait jamais manqué [7v] de me faire payer. C’était assez. Je n’avais besoin de penser qu’à me bien mettre, et à me loger honnêtement ; mais dans le commencement il me fallait une somme, car je n’avais ni habits, ni chemises.
aJe suis donc retourné le lendemain au palais de Bourbon3. Étant sûr que le Suisse4 me diraitb que le ministre était occupé, j’y suis allé avec une petite lettre que je lui ai laissée. Je m’annonçais, et je lui disais où je logeais. Il ne fallait pas lui dire davantage. En attendant je me voyais obligé à faire partout où j’allais la narration de ma fuite ; c’était une corvée, car elle durait deux heures5 ; mais j’étais en devoir d’être complaisant vis-à-vis de ceux qui s’en montraient curieux, car ils n’auraient pu l’être sans le vif intérêt qu’ils prenaient à ma personne.
Au souper de Silvia j’ai reconnu plus tranquillement que la veille toutes les marques d’amitié que je pouvais désirer ; et le mérite de sa fille m’a frappé. Elle possédait à son âge de quinze ans toutes les qualités qui enchantent. J’en ai fait compliment à sa mère qui l’avait élevée, et je n’ai pas alors pensé à me mettre en état de défense contre ses charmes : je n’étais pas encore assez à mon aise pour me figurer qu’ils pourraient me faire la guerre. Je me suis retiré de bonne heure impatient de voir ce que le ministre me dirait en répondant à mon billet.
Je l’ai reçu6 à huit heures. Il me disait qu’à deux heures de relevée7 je le trouverais seul. Il m’a reçu comme je m’y attendais. Il me fit connaître non seulement le plaisir qu’il avait de me voir victorieux, mais toute la joie quec [16r] son âme ressentait sachant de se trouver en état de pouvoir m’être utile. Il me dit que d’abord qu’il avait appris d’une lettre de M. M. que je m’étais sauvé, il se sentit sûr que je n’irais autre part qu’à Paris, et que ce serait à lui que je ferais ma première visite. Il me fit voir la lettre dans laquelled elle lui faisait part de ma détention, et la dernière dans laquelle elle lui contait l’histoire de ma fuite, comme on la lui avait rapportée. Elle lui disait que ne pouvant plus espérer de voir ni l’un ni l’autre des deux hommes, qui étaient les seuls sur lesquels elle pouvait compter, la vie lui était devenue à charge. Elle se plaignait de ne pas pouvoir avoir la ressource de la dévotion. Elle lui disait que C. C. allait la voir souvent, et qu’elle n’était pas heureuse avec l’homme qui l’avait épousée.
Ayant parcouru ce que M. M. lui disait de ma fuite, et trouvant toutes les circonstances fausses, je lui ai promis de lui envoyer toute la véritable histoire. Il me somma de ma parole, me promettant de l’envoyer à notre malheureuse amie, et me donnant de la meilleure grâce du monde un rouleau de cent louis8. Il me promit de penser à moi, et de me faire savoir quand il aurait besoin de me parler. Avec cet argent je me suis équipé ; et huit jours après, je lui ai envoyé l’histoire de ma fuite que je lui ai permis de faire copier, et d’en faire l’usage qu’il trouverait à propos pour intéresser tous ceux qui pourraient m’être utiles. Trois semaines après, ile me manda pour me dire qu’il avait parlé de moi à M. Erizzo9 ambassadeur de Venise, qui dans ce qu’il disait ne pouvait me faire aucun tort ; [16v] mais que10 ne voulant pas se compromettre avec les inquisiteurs d’état ne me recevrait pas. Je n’avais aucun besoin de lui. Il me dit qu’il avait donnéf mon histoire à madame la marquise11, qui me connaissait, et avec laquelle il tâcherait de me faire parler ; et il me dit à la fin que quand j’irai me présenter à M. de Choiseul12 je serais bien reçu, comme du contrôleur général M. de Boulogne13 avec lequel ayant un peu de tête je pourrais faire quelque chose de bon. Il vous donnera, me dit-il, lui-même des lumières, et vous verrez que l’homme écouté est celui qui obtient. Tâchez d’enfanter quelque chose d’utile à la recette royale, évitant le compliqué, et le chimérique, et si ce que vous écrirez ne sera pas long, je vous dirai mon avis.
Je l’ai quitté rempli de reconnaissance ; mais fort embarrassé à trouver des moyens pour augmenter les revenus du roi. N’ayant aucune idée des finances, j’avais beau mettre mon esprit à la torture : toutes les idées qui me venaient ne versaient que sur des nouveaux impôts : me paraissant toutes odieuses, ou absurdes, je les rejetais.
Ma première visite fut à M. de Choiseul d’abord que j’ai su qu’il était à Paris. Il me reçut à sa toilette, et écrivant pendant qu’on le peignait. La politesse qu’il me fit fut d’interrompre sa lettre par des petits intervalles, me faisant des interrogations, auxquelles je répondais ; mais inutilement, car au lieu de m’écouter il écrivait. Parfois il me regardait ; mais c’était égal, car les yeux regardent, n’entendent pas. Malgré cela ce duc était un homme qui avait beaucoup d’esprit.
Après avoir achevé sa lettre, il me dit en italien que M. l’abbé de Bernis lui avait conté une partie de l’histoire de ma fuite.
— Dites-moi donc comment vous avez fait pour y réussir.
— Cette histoire, monseigneur, dure deux heures ; [17r] et V. E.14 me semble pressée.
— Dites-la en bref.
— C’est dans sa plus grande abréviation qu’elle dure deux heures.
— Vous me direz une autre fois les détails.
— Sans les détails cette histoire n’est pas intéressante.
— Si fait. On peut raccourcir tout, et tant qu’on veut.
— Fort bien. Je dirai donc à V. E. que les inquisiteurs d’état me firent enfermer sous les plombs. Au bout de quinze mois, et cinq jours, j’ai percé le toit : je suis entré par une lucarne dans la chancellerie15 dont j’ai brisé la porte : je suis descendu à la place : j’ai pris une gondole qui m’a transporté en terre ferme, d’où je suis allé à Munickg. De là, je suis venu à Paris, où j’ai l’honneur de vous faire ma révérence.
— Mais…. qu’est-ce que les plombs ?
— Cela, monseigneur, dure un quart d’heure.
— Comment avez-vous fait pour percer le toit ?
— Cela dure une demi-heure.
— Pourquoi vous a-t-on mis là-haut ?
— Encore une demi-heure.
— Je crois que vous avez raison. Le beau de la chose dépend des détails. Je dois aller à Versailles. Vous me ferez plaisir vous laissant voir quelquefois. Pensez en attendant en quoi je peux vous être utile.
Sortant de chez lui je fus chez M. de Boulogne. J’ai vu un homme tout à fait différent du duc, dans l’air, dans l’habillement, dans le maintien. Il me fit d’abord compliment sur le cas que l’abbé de Bernis faisait de moi, et sur ma capacité en matière de finances. Peu s’en fallut que je ne pouffasse. Il était avec un octogénaire qui montrait le génie sur sa figure.
— Communiquez-moi, me dit-il, soit de bouche, soit par écrit vos vues : vous me trouverez docile, et prêt à saisir vos idées. Voici M. Paris du Vernai16 qui a besoin de vingt millions pour son école militaire17. Il s’agit de les trouver sans charger l’État, et sans incommoder le trésor royal.
— Il n’y a qu’un Dieu, monsieur, [17v] qui ait la vertu créatrice.
— Je ne suis pas Dieu, me dit M. du Vernai, et cependant, j’ai quelquefois créé, mais tout a changé de face.
— Tout, lui répondis-je, est devenu plus difficile : je le sais ; mais malgré ça j’ai en tête une opération qui produirait au roi l’intérêt de cent millions.
— Combien coûterait au roi ce produit ?
— Rien que les frais de perception.
— C’est donc la nation qui devrait fournir le revenu ?
— Oui ; mais volontairement.
— Je sais à quoi vous pensez.
— J’admirerais18 monsieur, car je n’ai communiqué mon idée à personne.
— Si vous n’êtes pas engagé ; venez demain dîner chez moi, et je vous montrerai votre projet, qui est beau, mais qui est sujet à des difficultés presqu’insurmontables. Malgré cela nous parlerons. Viendrez-vous ?
— J’aurai cet honneur.
— Je vous attends donc. Je suis à Plaisance19.
Après son départ, le contrôleur général me fit l’éloge de son talent, et de sa probité. C’était le frère de Paris de Monmartel qu’une chronique secrète faisait croire père de madame de Pompadour, car il aimait madame Poisson en même temps que M. Le Normand20.
Je suis allé me promener aux Tuileries réfléchissant au coup bizarre que la fortune me présentait. On me dit qu’on a besoin de vingt millions, je me vante de pouvoir en donner cent sansh savoir comment, et un homme célèbre, et rompu dans les affaires, m’invite à dîner pour me convaincre qu’il connaissait mon projet. S’il pense à me tirer les vers du nez, je l’en défie : quand il me communiquera le sien, ce sera à moi à dire qu’il a deviné, ou non : et si la matière sera à ma portée, je dirai peut-être quelque chose de nouveau : n’y entendant rien, je garderai un mystérieux silence.
[18r]iL’abbé de Bernis ne m’avait annoncé pour financier que pour me procurer le colloque21. Sans cela on ne m’aurait pas admis. J’étais fâché de ne pas posséder au moins le jargon du département22.
Le lendemain j’ai pris un carrosse de remise23, et triste, et sérieux j’ai dit au cocher de me mettre à Plaisance chez M. du Vernai. C’était un peu au-delà de Vincennes.
Me voilà à la porte de cet homme fameux qui avait sauvé la France après les précipices causés par le système de Law24 quarante ans auparavant. Je le trouve avec sept ou huitj personnages devant un grand feu. Il m’annonce par mon nom me donnant la qualité d’Amik du ministre des affaires étrangères, et du contrôleur général. Après cela il me présente ces messieurs donnant à trois ou quatre la qualité d’intendants de finances25. Je fais mes révérences, et dans l’instant je me dévoue à Harpocrate26.
Après avoir parlé de la Seine prise de glace de l’épaisseur d’un pied, de M. de Fontenelle quil venait de mourir27, de Damiensm qui ne voulait rien confesser, et de cinq millions que ce procès criminel coûterait au roi, on parla aussi de la guerre, et on fit l’éloge de M. de Soubise que le roi avait choisi pour commander28. Ce propos porta sur les dépenses, et sur les ressources pour fournir à tout. J’ai passé une heure et demie en m’ennuyant, car tous leurs raisonnements étaient si entrelardés de termes de leur métier que je n’y comprenais rien. Après une autre heure et demie passée à table où je n’ai ouvert la bouche que pour manger, nous passâmes dans une salle, où M. du Vernai laissa la compagnie pour me conduire dans un cabinet avec un homme de bonne mine âgé de cinquante ans à peu près qu’il m’avait annoncé sous le nom de Calsabigi29. Un moment après deux intendants de finance entrèrent aussi.
M. du Vernai d’un air riant et poli mit entre mes mains un cahier in folio me disant : voilà votre projet. Je vois sur le frontispice : Loterie de quatre-vingt-dix billets, dont les lots [18v] tirés au sort chaque mois ne pourront tomber que sur cinq numéros, etc., etc.30. Je lui rends le cahier, et je n’hésite pas un seul instant à lui dire que c’était mon projet.
— Monsieur, me dit-il, vous avez été prévenu31 : le projet est de M. de Calsabigi que voilà.
— Je suis charmé de voir que je pense comme monsieur ; mais si vous ne l’avez pas adopté, oserai-je vous en demander la raison ?
— On allègue contre le projet plusieurs raisons toutes plausibles, et auxquelles on ne répond que vaguement.
— Je n’en connais, lui répondis-je froidement, qu’une seule dans toute la nature qui pourrait me fermer la bouche. Ce serait si le Roin ne voulût pas permettre à ses sujets de jouer.
— Cette raison ne va pas en ligne de compte. Le roi permettra à ses sujets de jouer ; mais joueront-ils ?
— Je m’étonne qu’on en doute d’abord que la nation sera sûre d’être payée si elle gagne.
— Supposons donc qu’ils joueront, lorsqu’ils seront sûrs qu’il y a une caisse. Comment faire ce fondso ?
— Trésor royal. Décret du conseil. Il me suffit qu’on suppose le roi en état de payer cent millions.
— Cent millions ?
— Oui monsieur. On doit éblouir.
— Vous croyez donc que le roi pourra les perdre ?
— Je le suppose ; maisp après une recette de cent cinquante. Connaissant la force du calcul politique vous ne pouvez partir que de là.
— Monsieur je ne suis pas tout seul. Convenez-vous qu’au premier tirage même le roi peut perdre une somme exorbitante ?
— Entre la puissance, et l’acte il y a l’infini ; mais j’en conviens. Si le roi perd une grande somme au premier tirage la fortune de la loterie est faite. C’est un malheur à désirer. On calcule les puissances morales comme les probabilités32. Vous savez que toutes les chambres d’assurance33 sont riches. [19r]qJe vous démontrerai devant tous les mathématiciens de l’Europe, que Dieu étant neutre il est impossible que le roi ne gagne sur cette loterie un sur cinq. C’est le secret. Convenez-vous que la raison doit se rendre à une démonstration mathématique ?
— J’en conviens. Mais dites-moi pourquoi le Castelletto34 ne peut pas s’engager que le gain du roi sera sûr ?
— Il n’y a point de Castelletto au monde qui puisse vous donner uner certitude évidente et absolue que le roi gagnera toujours. Le castelletto ne sert qu’à tenir une balance provisoire sur un numéro, ou deux, ou trois, qui étant extraordinairement surchargés, pourraient en sortant causer au tenant une grande perte. Le Castelletto pour lors déclare le nombre clos. Le Castelletto ne pourrait vous donner une certitude du gain qu’en différant le tirage jusqu’à ce que toutes les chances fussent également pleines, et pour lors la loterie n’irait pas, car il faudrait peut-être attendre dix ans ce tirage, et outre cela je vous dirai que la loterie pour lors deviendrait une véritable friponnerie. Ce qui la garantit de ce nom déshonorant est le tirage fixé une fois chaque mois, car le public est pour lors sûr que le tenant peut perdre.
— Aurez-vous la complaisance de parler en plein conseil35 ?
— Avec plaisir.
— De répondre à toutes les objections ?
— À toutes.
— Voulez-vous me porter votre plan ?
— Je ne donnerai mon plan, Monsieur, que lorsque la maxime sera prise, et que je serai certain qu’on l’adoptera, et qu’on me fera les avantages que je demanderai.
— Mais votre plan ne peut être que le même que voici.
— J’en doute. Dans mon plan je décide en gros combien le roi gagnera par an [19v] et je le démontre.
— On pourrait donc la vendre à une compagnie, qui payerait au roi une somme déterminée.
— Je vous demande pardon. La loterie ne peut prospérer que dans un préjugé qui doit opérer immanquablement. Je ne voudrais pas me mêler36 pour servir un comité qui pour augmenter le gain penserait à multiplier les opérations, et diminuerait l’affluence. J’en suis sûr. Cette Loteries, si je dois m’en mêler doit être royale, ou rien.
— Mons. de Calsabigi pense comme vous.
— J’en suis vraiment comblé.
— Avez-vous des personnes prêtes pour le Castellet ?
— Il ne me faut que des machines intelligentes37, dont la Francet ne peut pas manquer.
— À combien fixez-vous le gain ?
— À vingt au-dessus de cent à chaqueu mise. Celui qui portera au roi un écu de six francs, en recevra cinq, et le concours sera tel, que caeteris paribus [toutes choses égales par ailleurs] toute la nation payera au monarque au moins cinq cent mille francs par mois. Je le démontrerai au conseil sous condition qu’il soit composé de membresv qui après avoir reconnu une vérité résultante d’un calcul soit physique, soit politique, ne biaiseront pas.
Enchanté de pouvoir tenir parole sur tout ce à quoi je m’étais engagé, je me suis levé pour aller quelque part. En rentrant je les ai trouvés debout parlant entr’eux de la chose. Calsabigi m’approchant avec amitié me demanda si dans mon plan je mettais la quaderne38. Je lui ai répondu que le public devait être le maître de jouer aussi à la quine ; mais que dans mon plan je rendais la mise plus forte, puisque le joueur ne pourrait mettre ni quaderne ni quine qu’en les jouant aussi par terne. Il me répondit que dans le sien il admettait la quaderne simple au gain de cinquante mille pour un. Je lui ai répondu avec douceur qu’il y avait en France des fort bons arithméticiens, qui lorsqu’ils ne trouveraient pas le gain égal dans toutes les chances, ils profiteraient de la collusion39w. Il me serra alors la main me disant qu’il désirerait que nous pussions parler ensemble.xAprès avoir [20r] laissé mon adresse à M. du Vernai je suis parti au commencement de la nuit content, et sûr d’avoir laissé une bonne impression dans l’esprit du vieillard.
Trois ou quatre jours après j’ai vu chez moi Calsabigi que j’ai reçu en l’assurant que je ne m’étais pas présenté à sa porte parce que je n’avais osé. Il me dit sans détour que la façon dont j’avais parlé à ces messieurs les avait frappés, et qu’il était certain que si je voulais solliciter le contrôleur général nous établirions la loterie, dont nous pourrions tirer grand parti.
— Je le crois, lui répondis-je, mais le parti qu’ils en tireraient eux-mêmes serait encore plus grand ; et malgré cela ils ne se pressent pas : ils n’ont pas envoyé me chercher ; et d’ailleurs je n’en fais pas ma plus grande affaire.
— Vous en aurez des nouvelles aujourd’hui. Je sais que M. de Boulogne a parlé de vous à M. de Courteil40.
— Je vous assure que je ne l’ai pas sollicité.
Il me pria de la meilleure grâce du monde d’aller dîner avec lui, et j’y ai consenti. Dans le moment que nous sortions j’ai reçu un billet dey l’abbé de Bernis qui me disait que si je pouvais être le lendemain à Versailles il me ferait parler à Madame la marquise, et qu’en même temps j’y trouverais M. de Boulogne.
Ce ne fut pas par vanité ; mais par politique que j’ai fait lire ce billet à Calsabigi. Il me dit que j’avais entre mes mains tout ce qu’il me fallait pour forcer même du Vernai à mettre la loterie :
— Et votre fortune, me dit-il, est faite si vous n’êtes pas assez riche pour la mépriser. Nous nous donnons depuis deux ans toutes les peines du monde pour venir à bout de cette affaire, et nous ne recevons jamais que des sottes objections que vous avez pulvérisées la semaine passée. Votre projet ne peut être à peu près que le mien. Soyons ensemble ; croyez-moi. Souvenez-vous que tout seul vous aurez des difficultés insurmontables, et que les machines intelligentes dont vous aurez besoin ne se trouveront pas à Paris. Mon frère prendra sur lui tout le poids de l’affaire ; persuadez ; et contentez-vous de jouir de la moitié des avantagesz de la direction en vous divertissant.
— C’est donc M. votre frère qui est l’auteur du projet.
— C’est mon frère41. Il est malade ; mais il se porte bien d’esprit. Nous allons le voir.
[20v] J’ai vu un homme au lit tout couvert de dartres ; mais cela ne l’empêchait pas de manger avec un excellent appétit, d’écrire, de converser, et de faire parfaitement toutes les fonctions d’un homme qui se porte bien. Il ne paraissait devant personne parce qu’outre que les dartres le défiguraient, il était obligé à tout moment de se gratter dans un endroit ou dans l’autre, ce qui à Paris est une chose abominable qu’on ne pardonne jamais soit qu’on se gratte à cause de maladie, ou par mauvaise habitude. Calsabigi me dit donc qu’il se tenait là sans voir personne parce que la peau lui démangeait, et qu’il n’avait autre soulagement que celui de seaa frotter.
— Dieu, me dit-il, ne peut m’avoir donné des ongles qu’à cette fin.
— Vous croyez donc aux causes finales42, et je vous fais mon compliment. Malgré cela je crois que vous vous gratteriez, quand même Dieu aurait oublié de vous donner des ongles.
Je l’ai alors vu sourire, et nous parlâmes de notre affaire. Dans moins d’une heure je lui ai trouvé beaucoup d’esprit. Il était l’aîné ; et il était garçon. Grand calculateur, très versé dans la finance théorique, et pratique, connaissant le commerce de toutes les nations, docte en histoire, bel esprit, adorateur du beau sexe, et poète. Il était natif de Livourne ; il avait travaillé à Naples dans le ministère, et il était venu à Paris avec M. de l’Hôpital43. Son frère était aussi fort habile ; mais il devait lui céder en tout.
Il me fit voir un grand tas d’écritures, où il avait tiré au clair tout ce qui regardait la loterie. Si vous croyez, me dit-il, de pouvoir faire tout sans avoir besoin de moi, je vous fais compliment ; mais vous vous flatterez en vain ; car si vous ne possédez pas la pratique, et si vous n’avez pas des hommes à vous qui soient rompus dans l’affaire, votre théorie ne vous servira de rien. Que ferez-vous quand vous aurez obtenu le décret ? Lorsque vous parlerez au conseil, vous ferez bien si vous leur fixerez un terme après lequel vous vous laveriez les mains44. Sans cela on vous mènera toujours aux calendes grecques. Je peux aussi vous assurer que M. du Vernai sera bien aise de nous voir unis. Pour ce qui regarde les rapports analytiques des gains égaux dans toutes les chances, je vous persuaderai qu’il ne faut pas les considérer dans la quaderne.
[21r] Très persuadé à me mettre avec eux45, sans cependant leur faire connaître que je croyais d’en avoir besoin, je suis descendu avec son frère, qui avant dîner devait me présenter à sa femme. J’ai vu une vieille très connue à Paris sous le nom de Générale la Mothe, célèbre à cause de son ancienne beauté, et de ses gouttes46 : une autre femme surannée qu’on appelait à Paris la baronne Blanche47,ab qui était encore maîtresse de M. de Vaux48 : une autre qu’on appelait la Présidente49, et une autre jolie comme un ange qu’on appelait Madame Razzetti piémontaise femme d’un violon de l’opéra50, qui était alors bonne amie de M. de Fondpertuis intendant des menus51, et de plusieurs autres. À ce dîner je n’ai pas brillé. C’était le premier que je faisais ayant dans la tête une affaire sérieuse. Je n’ai jamais parlé. Le soir chez Silvia, on m’a aussi trouvé distrait malgré l’amour que la jeune Balletti m’inspirait toujours avec plus de force.
Le lendemain, je suis parti deux heures avant jour pour Versailles, oùac le ministre de Bernis me reçut gaiement me disant qu’il gagerait que sans lui je ne me serais jamais aperçu de me connaître en finances. — M. de Boulogne m’a dit que vous avez étonné M. du Vernai, qui est un des plus grands hommes de la France. Allez d’abord chez lui, et faites-lui votre cour à Paris. La loterie sera établie, et c’est à vous à en tirer parti. D’abord que le roi sera allé à la chasse, soyez aux petits appartements52, et quand je verrai le moment je vous montrerai à Madame la marquise. Après vous irez au bureau des affaires étrangères vous présenter à l’abbé de Laville : c’est le premier commis53 : il vous recevra bien.
M. de Boulogne me promit que d’abord que M. du Vernai lui ferait savoir que le conseil de l’école militaire était d’accord, il ferait sortir le décret pour l’établissement de la loterie ; et il m’encouragea à lui communiquer d’autres vues si j’en avais.
À midi, madame de Pompadour se rendit aux petits appartements avec M. le prince de Soubise, etad mon protecteur, qui me montra d’abord à la grande dame.aeAprès m’avoir fait la révérence, comme d’usage,af elle me dit que la lecture de l’histoire de ma fuite l’avait beaucoup intéressée.
— Ces messieurs de là-haut54, me dit-elle en souriant, sont très à craindre. Allez-vous [21v] chez l’ambassadeur ?
— La plus grande marque de respect que je puisse lui donner, Madame, est de ne pas y aller.
— J’espère qu’actuellement vous penserez à vous établir chez nous.
— Cela ferait le bonheur de ma vie ; mais j’ai besoin de protection, et j’ai su que dans ce pays on ne l’accorde qu’au talent. Cela me décourage.
— Je crois que vous pouvez tout espérer, car vous avez des bons amis. Je m’emploierai avec plaisir à vous être utile dans l’occasion.
L’abbé de Laville me reçut très bien,ag et il ne me quitta qu’après m’avoir assuré que d’abord que l’occasion se présenterait il penserait à moiah. Je suis allé dîner à l’auberge, où un abbé de bonne mine m’approcha me demandant si je voulais que nous dînassions ensemble. La politesse ne me permettait pas de le refuser. En nous mettant à table il me fit compliment sur le bel accueil que l’abbé de Laville m’avait fait.
— J’étais là, me dit-il, occupé à écrire une lettre ; mais j’ai entendu presque tout ce qu’il vous a dit d’obligeant. Oserais-je vous demander qui vous a ouvert l’accès àai ce digne abbé ?
— Si vous en êtes bien curieux, Monsieur l’abbé, je n’hésiterai pas à vous le dire.
— Oh ! point du tout. Je vous prie d’excuser.
Après cette incartade il ne me parla que de choses indifférentes, et agréables.ajNous partîmes ensemble dans un pot de chambre55, et nous arrivâmes à Paris à huit heures, où après nous avoir promisak une visite, et nous avoir dit nos noms nous nous séparâmes. Il descendit dans la rue des Bons Enfants, et je suis allé souper chez Silvia dans la rue du petit Lion56. Cette femme essentielle57 me fit compliment sur mes nouvelles connaissances, et me conseilla de les cultiver.
Chez moi, j’ai trouvé un billet de M. du Vernai, qui me priait d’être le lendemain à onze heures à l’école militaire. À neuf heures j’ai vu chez moi Calsabigi, qui vint me remettre de la part de son frère une grande feuille qui contenait le tableau arithmétique de toute la loterie que je pouvais exposer au conseil. C’était un calcul des probabilités opposées à des certitudes qui démontrait ce que je n’avais fait que motiver58. La substance était que le jeu à la loterie aurait été parfaitement égal par [22r] rapport au payement des billets gagnants, si au lieu de cinq nombres on en tirait six. On n’en tirait que cinq, et cela donnait la certitude physique59 de gagner toujours un au-dessus de cinq, ce qui faisait le dix-huit au-dessus de nonante60, qui était tout le corps de la loterie. Cette démonstration amenait l’autre que la loterie n’aurait pas pu se soutenir tirant six numéros puisque les frais de régie montaient à cent mille écus61.
Avec ces instructions, et très persuadé que je devais suivre ce plan, je fus à l’école militaire, où nous entrâmes d’abord en conférence. M. d’Alembert avait été prié de s’y trouver en qualité de grand maître en fait d’Arithmétique universelle62. Il n’aurait pas été jugé nécessaire, si M. du Vernai avait été tout seul ; mais il y avait des têtes qui pour ne pas se rendre au résultat d’un calcul politique en niaient l’évidence. La conférence dura trois heures.
Après mon raisonnement, qui n’en occupa qu’une demie, M. de Courteil réassuma63 tout ce que j’ai dit, et on passa une heure en vaines objections que j’ai réfutées très facilement. Je leur ai dit que si l’art de calculer en général était proprement l’art de trouver l’expression d’un rapport unique résultant de la combinaison de plusieurs rapports64, cette même définition était celle du calcul moral aussi certain que le mathématique. Je les ai convaincus que sans cette certitude le monde n’aurait jamais eu des chambres d’assurance, qui toutes riches, et florissantes se moquent de la fortune, et des têtes faibles qui la craignent. J’ai fini par leur dire qu’il n’y avait pas d’homme savant, et d’honneur au monde qui fût en état de se proposer pour être à la tête de cette loterie s’engageant [22v] qu’elle gagnera dans chaque tirage, et que si un homme hardi se présentait pour leur donner cette assurance, ils devraient le chasser de leur présence, car, ou il ne leur tiendrait pas parole, ou s’il la leur tînt il serait fripon.
M. du Vernai se leva disant qu’en tout cas on sera le maître de la supprimer. Tous ces messieurs, après avoir signé un papier que M. du Vernai leur présenta, s’en allèrent. Calsabigi vint le lendemain me dire que l’affaire était faite, et qu’on n’attendait que l’expédition du décret. Je lui ai promis d’aller tous les jours chez M. de Boulogne, et de le faire nommer à la régie d’abord que j’aurais su de M. du Vernai même ce qu’on m’assignerait.
Ce qu’on me proposa, et que j’ai d’abord accepté, furent six bureaux de recette, et quatre mille francs de pension sur la loterie même. C’était le produit d’un capital de cent mille francs65, que j’aurais été maître de retirer renonçant aux bureaux, puisque ce capital me tenait lieu de caution.
Le décret du conseil sortit huit jours après. On donna la régie à Calsabigi avec les appointements de trois mille francs par tirage, et une pension de quatre mille francs par an comme à moi, et le grand bureau de l’entreprise à l’hôtel de la loterie dans la rue Montmartre66. De mes six bureaux j’en ai d’abord vendu cinq,al deux mille francs chacun67, et j’ai ouvert avec luxe le sixième dans la rue S. Denis68 y plaçant en qualité de commis mon valet de chambre.amC’était un jeune Italien fort intelligent qui avait servi en qualité de valet de chambre le prince de La Catolica ambassadeur de Naples. On fixa le jour du premier tirage, et on publia que tous les billets gagnants seraient payés huit jours après le tirage au bureau général de la loterie.an [23r] Je n’ai pas tardé vingt-quatre heures à faire afficher que tous les billets gagnants signés par moi seraient payés à mon bureau de la rue S. Denis vingt-quatre heures après le tirage. L’effet de cela fut que tout le mondeao venait jouer à mon bureau. Mon utilité69 consistait dans le six pour cent sur la recette. Cinquante ou soixante commis des autres bureaux furent assez sots d’aller se plaindre à Calsabigi de mon opération. Il ne put leur répondre autre chose sinon qu’ils étaient les maîtres de m’attraper en faisant la même chose ; mais il leur fallait avoir de l’argent.
Ma recette au premier tirage fut de 40 mille livres70. Une heure après le tirage mon commis me porta le registre, et me montra que nous devions payer dix-sept à dix-huit mille livres tout en ambes71, et je lui ai donné l’argent. Ce fut le bonheur de mon même commis, qui malgré qu’il ne demandât rien recevait toujours la gratification qu’on lui donnait, et dont je n’exigeaisap aucun compte. La loterie gagna 600 m. #72 dans la recette générale qui fut de deux millions. Le seul Paris donna 400 m. #. J’ai dîné le lendemain chez M. du Vernai avec Calsabigi. Nous eûmes le plaisir de l’entendre se plaindre d’avoir trop gagné. On n’avait gagné à Paris que dix-huit à vingt ternes, qui quoique petits firent gagner à la loterie une brillante réputation. Le fanatisme ayant déjà commencé, nous prévîmes dans le prochain tirage une double recette. La jolie guerre qu’on me fit à table sur mon opération me fit plaisir. Calsabigi démontra que par ce coup de tête je m’étais assuré une rente de 120 m. # par an73, qui ruinait tous les autres receveurs. M. du Vernai lui répondit qu’il avait fait souvent des coups [23v] pareils, et que d’ailleurs tous les receveursaq étant les maîtres de faire la même chose, cela ne pouvait qu’augmenter la réputation de la loterie. La seconde fois un terne de 40 m. # m’obligea à emprunter de l’argent. Ma recette avait été de 60 m., mais j’étais obligé de consigner ma caisse à l’agent de change la veille du tirage74. Dans toutes les grandes maisons où j’allais, et aux foyers des théâtres d’abord qu’on me voyait tout le monde me donnaitar de l’argent me priant de le jouer pour eux, comme je voulais, et de leur remettre les billets, puisqu’ils n’y comprenaient rien. Je portais dans ma poche des billets gros, et petits, que je leur laissais choisir, et je retournais à la maison avec mes poches pleines d’or. Les autres receveurs n’avaient pas ce privilège. Ce n’étaient pas des gens faits pour être faufilés75. J’étais le seul qui roulait en carrosse ; cela me donnait un nom, et un crédit ouvert. Paris était une ville, et l’est encore, où on juge tout par l’apparence : il n’y a point de pays au monde où il soit plus facile d’en imposer. Mais actuellement que le lecteur est informé de toute cette affaire, je ne parlerai plus de cette loterie qu’à propos.
Au commencement du mois de Mars j’ai vu paraître devant moi un beau jeune homme en redingote, l’air gai, honnête, et noble avec une lettre à la main. Il me la remet cependant d’une façon que je m’aperçois qu’il est vénitien. Je l’ouvre, et je me réjouis. Elle était de ma chère, et respectable madame Manzoni. Elle me recommandait le porteur comte de Tireta de Treviso1 qui me conterait lui-mêmec sa triste histoire. Elle m’envoyait une petite caisse, dans laquelle elle me disait que je trouverais tous mes manuscrits, étant sûre qu’elle ne me reverrait plus.
Je me suis d’abord levé pour lui dire que voulant quelque chose de moi il ne pouvait pas avoir une recommandation plus puissante.
— Dites-moi donc, monsieur le comte, en quoi je pourrais vous être utile.
— J’ai besoin de votre amitié. Le conseil de ma patrie m’a élu l’année passée à couvrir un poste2 dangereux. On m’a fait conservateur au Mont de piété3 en compagnie de deux autres nobles de mon âge. Les plaisirs du carnaval nous ayant mis en besoin d’argent nous nous servîmes d’une partie de celui que nous avions dans la caisse, espérant de le remettre avant le temps dans lequel nous devions en rendre compte. Nous l’espérâmes en vain. Les pères de mes deux collègues plus riches que le mien les sauvèrent payant d’abord, et moi, dans l’impossibilité de payer, je me suis déterminé à la fuite. Madame Manzoni m’a conseillé à venir me jeter entre vos bras, me chargeant de vous porter une petite caisse que vous aurez dans ce même jour. Je suis arrivé hier avec la Diligence de Lyon : il ne me reste que deux louis ; j’ai des chemises ; [25v] mais je n’ai d’autre habit que celui-ci. J’ai vingt-cinq ans, une santé de fer, et une volonté déterminée à faire tout pour vivre en honnête homme ; mais je ne sais rien faire, et je n’ai aucun talent : je ne joue que de la flûte traversière pour mon plaisir : je ne parle, et je n’écris que dans ma seule langue, et je ne suis pas homme de lettres. Que pensez-vous pouvoir faire de moi ? Je dois vous dire aussi que je ne peux me flatter de recevoir le moindre secours de personne, et encore moins de mon père, qui pour sauver l’honneur de la famille disposera de ma légitime4 à laquelle je dois renoncer pour toute ma vie.
Cette courte narration me surprit ; mais la sincérité me plut. Je lui ai dit de porter ses paquets d’abord dans une chambre près de la mienne qui était à louer, et de se faire porter à manger dans sa chambre.
— Tout cela, mon cher comte, ne vous coûtera rien, et en attendant je penserai à vous. Nous parlerons demain. Je ne mange jamais chez moi. Laissez-moi, car je dois travailler, et si vous allez vous promener, gardez-vous de mauvaises connaissances, et surtout ne dites vos affaires à personne. Vous aimez le jeu ? je pense.
— Je le déteste, car il est la cause de la moitié de ma ruine.
— Et de l’autre moitié ?
— Les femmes.
— Les femmes ? Elles sont faites pour vous payer.
— Dieu fasse que j’en trouve. Chez nous il n’y a que des gueuses.
— Si vous n’êtes pas délicat sur cet article, vous trouverez fortune à Paris.
— Qu’entendez-vous par délicat ? Je ne pourrai jamais être maq……5
— Vous avez raison. J’entends par délicat un homme qui ne saurait être tendre qu’étant amoureux ; qui ne saurait souffrir entre ses bras une vieille carcasse.
— Si ce n’est que cela, je ne suis pas délicat. Je sens qu’une femme riche me trouverait [26r] amoureux quand elle serait tout ce qu’il y a de plus abominable.
— Bravo. Vous ferez6. Irez-vous chez l’ambassadeur ?
— Dieu m’en préserve.
— Tout Paris est actuellement en deuil7. Montez au second : vous trouverez un tailleur. Faites-vous faire un habit noir, et dites-lui de ma part que vous le voulez pour demain matin. Adieu.
Rentrant à minuit, j’ai trouvé dans ma chambre la caisse où j’avais toutes mes correspondances, et les portraits en miniatures qui m’intéressaient. Je n’ai jamais de ma vie mis en gage une tabatière sans ôter le portrait qu’elle contenait. J’ai vu le lendemain Tireta tout vêtu de noir. — Voyez-vous, lui dis-je, comme on fait vite à Paris ?
Dans le même moment on m’annonce l’abbé de la Coste8. Je ne me souvenais pas de ce nom ; mais je le fais entrer. Je vois le même abbé qui m’avait vu chez l’abbé de Laville. Je lui demande excuse si faute de temps je ne lui ai pas fait une visite. Il me fait compliment sur ma loterie. Il me dit qu’il avait su que j’avais distribué pour plus de deux mille écus9 de billets à l’hôtel de Koelen.
— Oui : j’en ai toujours pour huit à dix mille francs10 dans ma poche.
— J’en prendrai aussi pour mille écus.
— Quand il vous plaira. À mon bureau vous pourrez choisir les nombres.
— Je ne m’en soucie pas. Donnez-les-moi vous-même tels qu’ils sont.
— Volontiers. En voici. Choisissez.
Après les avoir choisis, il me demande à écrire pour me faire quittance.
— Il n’y a pas question de quittance, lui dis-je en riant, et retirant mes billets ; je ne les livre qu’argent comptant.
— Je vous le porterai demain.
— Et vous aurez demain les billets : ils sont registrés11 au bureau, et je ne peux pas faire autrement.
— Donnez-m’en qui ne [26v] soient pas registrés.
— Je n’en fais pas, car s’ils gagnaient, je me verrais obligé à les payer de ma poche.
— Je crois que vous pourriez en courir les risques.
— Je ne crois pas cela.
Il parle alors à Tireta en italien, et il lui propose de le présenter à madame de Lambertini veuve d’un neveu du pape12. Je lui dis que j’irai aussi ; et nous y allons.
Nous descendons à sa porte dans la rue Christine. Je vois une femme à laquelle, malgré son air de jeunesse, je donne quarante ans : maigre, avec des yeux noirs, vive, étourdie, grande rieuse, telle enfin qu’elle pouvait faire naître un caprice. Je la fais jaser ; et je trouve qu’elle n’était ni veuve, ni nièce du pape : elle était modénaise, et franche aventurière. Je vois Tireta qui en devient curieux. Elle veut nous engager à dîner, mais nous nous excusons. Le seul Tireta reste. Je descends l’abbé sur le quai de la ferraille13 ; et je vais dîner chez Calsabigi.
Après dîner, il me prend tête-à-tête, et il me dit que M. du Vernai lui avait ordonné de m’avertir qu’il ne m’était pas permis de distribuer des billets pour mon compte.
— Il me prend donc pour sot, ou pour fripon. Je m’en plaindrai à M. de Boulogne.
— Vous ferez mal ; car avertir n’est pas une offense.
— Vous m’offensez vous-même me donnant cet avis. Mais on ne me donnera pas le second de cette espèce14.
Il me calme, et il me persuade d’aller avec lui parler à M. du Vernai. Le brave vieillard me voyant en colère, me demande excuse, et me dit qu’un soi-disant abbé de la Coste lui avait dit que je prenais cette liberté. Je n’ai plus vu nulle part cet abbé, qui était le même que trois ans après on a condamné aux galères, où il a fini ses jours pour avoir vendu à Paris des billets d’une loterie de Trévoux15 qui n’existait pas.
[27r] Le lendemain de la visite que me fit cet abbé j’ai vu Tireta dans ma chambre qui venait de rentrer. Il me dit qu’il avait passé la nuit avec la nièce du pape, et qu’il la croyait contente de sa personne, puisqu’elle voulait le loger, et l’entretenir, s’il voulait dire à M. le Noir16, qui était son amant, qu’il était son cousin.
— Elle prétend, me dit-il, que ce monsieur me donnera un emploi dans les fermes17. Je lui ai répondu qu’en qualité d’ami intime je ne pouvais me déterminer à rien sans vous consulter. Elle m’a conjuré de vous engager à aller dîner avec elle dimanche.
— J’y irai avec plaisir.
J’ai trouvé cette femme amoureuse folle de mon ami qu’elle appela comte de Six coups, nom qu’il n’a plus perdu à Paris tant qu’il y resta. Elle l’avait reconnu pour seigneur de ce fief qui en France passe pour fabuleux ; et elle voulait en devenir la dame. Après m’avoir conté ses prouesses nocturnes comme si j’avais été son plus ancien ami, elle me dit qu’elle voulait le loger, qu’elle avait déjà le consentement de M. le Noir, qui était même enchanté de voir logé chez elle son cousin. Elle l’attendait l’après dîner, et il lui tardait de le lui présenter.
Après table, me parlant de nouveau de la valeur de mon compatriote, elle l’agaça18, et lui ambitieux de me convaincre de sa bravoured lui fit raison à ma présence. Cette vision ne me fit la moindre sensation ;e mais voyant la conformation extraordinaire de mon ami, j’ai reconnu qu’il pouvait prétendre à faire fortune partout où il pourrait trouver des femmes à leur aise.f
[27v] À trois heures deux femmes surannées arrivèrent. C’étaient des joueuses. La Lambertini leur présenta M. de Six coups son cousin. À ce nom imposant il devint un objet fort intéressant à l’examen, et encore plus lorsqu’on trouva son baragouing inintelligible. L’héroïne ne manqua pas de confier aux oreilles de ses amies le commentaire de ce beau nom, et de leur vanter la richesse extraordinaire du feudataire19. C’est incroyable, disaient les matrones le lorgnant ; et Tireta paraissait leur dire : Mesdames n’en doutez pas.
Voilà un fiacre qui arrive. Je vois une grosse femme plus que sur son retour, une nièce jolie à croquer, et un homme pâle habillé de noir en perruque ronde. Après les embrassades, la Lambertini présente son cousin Six coups : on s’étonne du nom, mais on passe sous silence le commentaire : on ne s’arrête qu’à la rareté d’un homme qui osait être à Paris sans savoir un mot de français, et qui malgré cela baragouinait à toute la compagnie, qui n’y comprenant rien ne faisait que rire. La Lambertini prépara un brelan20, et elle n’insista pas pour me faire jouer ; mais elle voulut que son cher cousinh jouât près d’elle, et de moitié. Il ne connaît pas lesi cartes ; mais cela ne fait rien ; il apprendra : elle veut l’élever. La charmante demoiselle ne connaissant aucun jeu, je m’offre à lui tenir compagnie devant le feu. La tante me dit en riant que j’aurai de la peine à trouver des matières assez intéressantes pour la faire [28r] causer ; mais que je l’excuserais, car elle n’étaitj sortie du couvent que depuis un mois.
Je vais donc m’asseoir avec elle devant le feu d’abord que j’ai vu le jeu en train. Ce fut elle qui rompit le silence me demandant qui était ce beau monsieur qui ne savait pas parler.
— C’est un seigneur de mon pays, qui à cause d’une affaire d’honneur en est sorti. Il parlera français quand il l’aura appris, et pour lors on ne se moquera plus de lui. Je suis fâché de l’avoir conduit ici ; car en moins de vingt-quatre heures on me l’a gâté.
— De quelle façon ?
— Je n’ose pas vous le dire, car votre tante le trouverait peut-être mauvais.
— Je ne pense pas à faire des rapports ; mais il se peut que ma curiosité mérite une correction.
— Mademoiselle, je reconnais mon tort ; mais je vais faire amende honorable vous disant tout. Madame Lambertini l’a fait coucher avec elle ; et elle lui a donné le nom ridicule de Six coups. Voilà tout. J’en suis fâché parce qu’il n’était pas libertin avant ce fait.
Aurais-je pu croire de parler à une fille de condition, à une fille honnête, et toute neuve dans la maison de la Lambertini ? Je fus surpris de voir sa figure enflammée par la pudeur. Je n’ai pas voulu le croire. Deux minutes après elle m’étonne avec une question à laquelle je ne me serais jamais attendu.
— Qu’y a-t-il de commun, me dit-elle, entre Six coups, et avoir couché avec madame ?
— Il lui a fait six fois de suite ce qu’un honnête mari ne fait à sa femme qu’une fois par semaine.
— Et vous me croyez assez bête pour aller rapporter à ma tante ce que vous venez de me dire ?
— Mais je suis encore fâché d’une autre chose.
— Je m’en vais revenir dans l’instant.
Après être allée fairek le petit tour que la jolie histoire lui avait fait apparemment devenir nécessaire, elle rentra, et elle se mit derrière la chaise de sa tante examinant la figure [28v]l du héros : puis elle vint se remettre à sa place toute flamboyante.
— Quelle est donc l’autre chose dont vous me disiez d’être fâché ?
— Oserai-je vous dire tout ?
— Vous m’avez tant dit qu’il me semble que vous ne pouvez plus avoir des scrupules.
— Sachez donc qu’aujourd’hui, à la fin du dîner, elle l’a obligé à lui faire cela à ma présence.
— Et si cela vous a déplu, il est évident que vous en avez été jaloux.
— Ce n’est pas ça. Je me suis trouvé humilié à cause d’une circonstance dont je n’ose pas vous parler.
— Je crois que vous vous moquez de moi avec votre je n’ose.
— Dieu m’en garde, mademoiselle. Elle me fit voir que mon ami m’était supérieur de deux pouces21.
— Je crois au contraire que c’est vous qui avez une taille supérieure de deux pouces à la sienne.
— Il ne s’agit pas de la taille ; mais d’une autre grandeur, que vous pouvez vous figurer, dans laquelle mon ami est monstrueux.
— Monstrueux ! Et qu’est-ce que cela vous fait ? Ne vaut-il pas mieux de n’être pas monstrueux ?
— C’est vrai, et juste ; mais sur cet article certaines femmes, qui ne vous ressemblent pas, aiment la monstruosité.
—mJe n’ai pas une idée assez nette de la chose pour me figurer quelle est la grandeur qui peut être appelée monstrueuse. Je trouve aussi singulier que cela ait pu vous humilier.
— L’auriez-vous cru me voyant ?
— En vous voyant quand je suis entrée ici, je n’ai pas pensé à cela. Vous avez l’air d’un homme bien proportionné ; mais si vous savez de ne l’être pas, je vous plains.n
— Voyez, je vous prie.
—oJe crois que c’est vous le monstre ; car vous me faites peur.
Elle alla alors se mettre derrière la chaise de sa tante ; mais je ne doutais pas qu’elle ne revînt, car il s’en fallait bien que je la crusse bête, ou innocente. Je croyais qu’elle voulait en jouer le rôle, et ne voulant pas savoir si elle l’avait bien ou mal joué, j’étais enchanté d’en avoir profité. Je l’avais punie d’avoir voulu m’en imposer, et comme je la trouvais charmante, j’étais enchanté que ma punition n’avait certainement pas pu lui déplaire. Pouvais-je douter de son esprit ? Tout notre dialogue avait été soutenu par elle, et tout ce que j’avais dit, et fait n’avait été qu’en conséquence de ses spécieuses objections.
Quatre ou cinq minutes après, sa grosse tante ayant perdu un brelan, dit à sa nièce qu’elle lui portait malheur, et qu’elle manquait de savoir-vivre me laissant seul. Elle ne lui réponditp [29r] rien, et elle revint à moi en souriant.
— Si ma tante, me dit-elle, savait ce que vous avez fait, elle ne m’aurait pas accusée d’impolitesse.
— Si vous saviez comme j’en suis mortifié actuellement ! La marque que je peux vous donner de mon repentir est de m’en aller. Mais le prendrez-vous en bonne part ?
— Si vous partez, ma tante dira que je suis bête, que je vous ai ennuyé.
— Je resterai donc. Vous n’aviez donc pas d’idée avant ce moment de ce que j’ai cru pouvoir vous montrer ?
— Je n’en avais qu’une idée confuse. Il n’y a qu’un mois que ma tante me fit venir de Melun, où j’étais au couvent depuis l’âge de huit ans, en ayant actuellement dix-sept. On voulait me persuader à prendre le voile ; mais je ne me suis pas laisséq séduire22.
— Êtes-vous fâchée de ce que j’ai fait ? Si j’ai péché ce fut de bonne foi.
— Je ne dois pas vous en vouloir, carr ce fut ma faute. Je vous prie seulement d’être discrets.
— Ne doutez pas de ma discrétion, car j’en serais le premier puni.
— Vous m’avez donné une leçon qui me sera utile à l’avenir. Mais vous poursuivez. Cessez, ou je m’en vais tout de bon.
— Restez : c’est fini. Voyez sur ce mouchoir le sûr indice de mon plaisir.
— Qu’est-ce que cela ?t
— C’est la matière qui placée dans le fourneau qui lui est propre en sort après neuf mois mâleu ou femelle.
— J’entends. Vous êtes un excellent maître. Vous me contez cela d’un air d’instituteur. Dois-je vous remercier de votre zèle ?
— Non. Vous devez me pardonner, car je n’aurais jamais fait ce que j’ai fait, si je n’étais devenu amoureux de vous au premier moment que je vous ai vuev.
— Je dois donc prendre cela comme une déclaration d’amour ?
— Oui mon ange. Elle est audacieuse ; mais elle n’est pas douteuse. Si elle ne venait pas d’un amour très fort, je serais un scélérat qui mériterait la mort. Puis-je espérer que vous m’aimerez ?
— Je n’en sais rien. Tout ce que je sais actuellementw c’est que je dois vous détester. Vous m’avez fait faire en moins d’une heure un voyage que je ne croyais possible de finir qu’après le mariage. Vous m’avez rendue on ne peut pas plus savante dans une matière à laquelle je n’ai jamais osé arrêter ma pensée, et je me trouve coupable parce quex je me suis laisséy séduire. D’où vient qu’à présent vous êtes devenu tranquille, et honnête ?
— C’est que nous parlons raison. C’est qu’après l’excès du plaisir l’amour se repose. Voyez.
— Encore ! Est-ce le reste de la leçon ? [29v] Tel que je vous vois actuellement, vous ne me faites pas peur. Le feu va s’éteindre.
Elle met un fagot, et pour arranger le feu, elle se met à genoux. Dans cette posture, comme elle était courbée, j’allonge une main déterminée par-dessous sa robe, et je trouve dans l’instant une porte parfaitement fermée qui ne pouvait me conduire au bonheur qu’étant abattue. Mais dans le même instant elle se lève, elle s’assit, et elle me dit avec une douceur sentimentale23 qu’elle était fille de condition, et qu’elle croyait de pouvoir24 exiger du respect. Je lui demande alors un million d’excuses, et la conclusion de mon discours la calme. Je lui ai dit que ma main hardie m’avait mis dans la certitude qu’elle ne s’était pas encore rendue heureuse avec aucun homme. Elle me répondit quez l’homme qui la rendra heureuse ne pourra être que celui qui l’épousera, et la marque de pardon qu’elle me donna fut de laisser que j’inonde sa main de baisers. J’aurais poursuivi si quelqu’un n’était pas arrivé. Ce fut M. Le-noir, qui en conséquence du billet venait voir ce que Madame Lambertini avait à lui dire.
Je vois un homme d’un certain âge, simple, et modeste, qui très poliment prie tout le monde de ne pas bouger, et de ne pas interrompre le jeu. La Lambertini me présenta, et après avoir entendu mon nom il me demanda si j’étais l’artiste25. Quand il sut que j’étais l’aîné il me fit compliment sur la loterie, et sur le cas que M. du Vernai faisait de ma personne ; mais ce qui l’intéressa davantage fut le cousin que pour le coup elle lui présenta sous le nom du comte de Tiretaaa. Ce fut moi qui lui ai dit qu’il m’était recommandé, et qu’il avait dû s’éloigner de sa patrie à cause d’une affaire d’honneur. La Lambertini ajouta alors qu’elle désirait de le loger, et qu’elle n’avait voulu faire cela avant deab savoir s’il le trouverait bon. Il lui répondit qu’elle était souveraine maîtresse chez elle, et qu’il serait enchanté de le voir dans sa société. Comme il parlait très bien italien Tireta respira. Il quitta leac jeu, et nous nous mîmes tous les quatre devant [30r] le feu, où lorsque son tour vint la jolie demoiselle causa avec M. Le Noir avec beaucoup de bon sens. Il la fit parler de son couvent, et quand elle lui dit son nom, il lui parla de M. son père qu’il avait connu. C’était un conseiller au parlement de Rouen. Cette charmante fille était de la grande taille26, d’un blond non suspect, d’une physionomie très régulière qui caractérisait la candeur, et la modestie. Des grands yeux bleus à fleur de tête27 dont rien n’était plus tendre étaient les témoins des vifs désirs de son âme. Sa robe faite à sa taille, et boutonnée en faisait voir l’élégance,ad et faisait juger de la beauté de sa gorge. J’ai vu M. Le Noir, qui sans le lui dire lui rendait la même justice que je lui avais déjà rendue. Mais il n’était pas dans le cas de la lui témoigner comme moi. À huit heures il partit. Une demi-heure après Madame XXX partit aussi avec sa nièce qu’elle appelait de la M..re, et avec l’homme blême qui était venu avec elles28. Je suis aussi parti avec Tireta, qui lui promit d’aller loger chez elle le lendemain, et il lui tint parole.
Trois ou quatre jours après cet arrangement on m’envoya une lettre qu’on m’avait adressée au bureau. Cette lettre était de Mlle de la M…re. Voici la copie. « Madame XXX ma tante sœur de feu ma mère est dévote, joueuse, riche, avare, et injuste. Elle ne m’aime pas, et n’ayant pu réussir à me faire prendre le voile, elle veut me marier à un marchand de Dunkerke que je ne connais pas. Notez qu’elle ne le connaît pas non plus. Le courtier de ce mariage29 en fait l’éloge. Il est content qu’elle lui assure 1 200 # par an pour toute sa vie dans la certitude où il est qu’à sa mort je suis l’héritière de cinquante mille écus30. Mais notez qu’en force du testament31 de ma mère elle devrait m’en donner en me mariant 25 m. aeSi ce qui est arrivé entre vous et moi [ne]af m’a pas rendueag à votre esprit un objet méprisable, je vous offre ma main avec 25 m. écus, et autres 25 m.32 à la mort de ma tante. Ne me répondez pas, car je ne saurais ni comment, ni par qui, ni où recevoir votre lettre. Vous me répondrez de bouche Dimanche chez Mad. Lambertini. Vous avez ainsi quatre jours devant vous pour penser à la chose. Je ne sais pas, si je vous aime ; mais je sais que je dois vous préférer à tout autreah pour l’amour de moi-même. Je me trouve en devoir de gagner votre estime, etai de [30v] vous mettre à même de gagner la mienne. Je suis d’ailleurs sûre que vous me rendrez la vie douce. Si vous prévoyez que le bonheur auquel j’aspire puisse contribuer au vôtre je vous avertis que vous aurez besoin d’un avocat, car ma tante est avare, et chicanière. D’abord que vous vous serez déterminé, il faudra que vous me cherchiez un couvent, où j’irai me mettre avant de faire le moindre pas, car sans cela je me verrais maltraitée à outrance, et je ne peux pas en souffrir la pensée. Si la proposition que je vous fais ne vous convient pas, je vous demanderai une grâce, que vous m’accorderez j’espère, et dont je vous serai reconnaissante. Vous tâcherez de ne plus me voir évitant avec soin les endroits où vous penserez que je puisse être. Vous m’aiderez ainsi à vous oublier. Sentez-vous que je ne peux être heureuse qu’en vous épousant, ou en vous oubliant ? Adieu. Je suis sûre de vous voir Dimanche. »
Cette lettre m’attendrit. Je la voyais dictée par la vertu, par l’honneur, et par la sagesse. Je découvrais dans l’esprit de Mlle de la M. plus encore de mérite que dans sa personne. Je me trouvais honteux de l’avoir séduite, et digne de supplice, si je refusais sa main qu’elle m’offrait avec tant de noblesse ; et je voyais en même temps qu’elle m’offrait une fortune supérieure à toutes celles qu’étant raisonnable je pouvais prétendre33 ; mais l’idée du mariage me faisait frémir : je me connaissais trop pour ne pas prévoir que dans un ménage régulier je deviendrais malheureux, et que par conséquent ma moitié le deviendrait aussi. Mon ambiguïté à me décider dans les quatre jours qu’elle me donna pour y penser me convainquit que je n’étais pas amoureux d’elle ; mais malgré cela je n’ai jamais pu me disposer à rejeter sa proposition, et encore moins à le lui dire. J’ai passé ces quatre jours en pensant toujours à elle, en sentant que jeaj l’estimais, et en me repentant de l’avoir outragée ; mais n’ayant jamais la force de me déterminer à réparerak l’outrage. Quand je pensais que dans l’alternative elle me haïrait, je ne pouvais pas non plus en souffrir l’idée : et voilà l’état toujours malheureux d’un homme qui [31r] doit prendre un parti, et ne peut pas le prendre.
Craignant que quelque démon ne m’entraînât à manquer à Mademoiselle de la M — re me faisant aller par force à la comédie ou à l’opéra, je suis allé dîner chez la Lambertini sans m’être décidé à rien. Elle était à la messe. Tireta était dans sa chambre jouant de la flûte : d’abord qu’il me vit il la quitta pour me donner l’argent que son habit noir m’avait coûté.
— Te voilà en fonds, je te fais mon compliment.
— Compliment de condoléance, car c’est de l’argent volé, quoique je n’en sois que le complice. On triche ici, et on m’a appris à faire le service34 ; et je prends ma part pour n’être pas traité de sot. Mon hôtesse avec trois ou quatre autres femmes ruinent des dupes. Ce métier me révolte, et je ne peux pas y tenir. Une fois ou l’autre on me tuera, ou je tuerai, et il m’en coûtera toujours la vie : ainsi je pense de sortir35 le plus tôt possible de ce coupe-gorge.
— Je te le conseille, mon ami ; et je t’y excite. Il vaut mieux que tu en sortes aujourd’hui que demain.
— Je ne veux rien brusquer, car M. le Noir, qui est un galant homme, et mon ami, et qui me croit cousin de cette boug……36, dont il ignore les infamies, se douterait de quelque chose, et la quitterait peut-être après avoir entendu la raison qui m’aurait forcé à m’en aller. Dans cinq ou six jours je trouverai un prétexte, et je retournerai chez toi.
La Lambertini se montra enchantée de m’avoir au hasard du pot : elle me dit que j’aurais en compagnie Mlle de la M—re avec sa tante. Je lui ai demandé si elle était contente de Six coups, et elle me répondit qu’il ne logeait pas toujours dans son fief ; mais qu’elle ne l’aimait pas moins.
[31v] Madame XXX arriva avec sa nièce, qui dissimula le plaisir qu’elle eut me voyant. Elle était en demi-deuil37 belle au point que je me suis étonné de mon indécision. Tireta descendit, et comme nulle raison pouvait m’empêcher de montrer du penchant pour Mlle de la M—re, j’ai eu pour elle toutes les attentions. J’ai dit à sa tante que je renoncerais à mon célibat, si je pouvais trouver une moitié comme elle.
— Ma nièce, monsieur, est honnête, et douce ; mais elle n’a ni esprit, ni religion.
— Passe pour l’esprit, ma chère tante ; mais pour la religion, c’est un reproche qu’on ne m’a jamais fait au couvent.
— Je le crois. Ce sont des jésuitesses. Il s’agit de la grâce, ma chère nièce, de la grâce38 ; mais parlons d’autre chose. Je désire seulement que tu saches plaire à celui qui sera ton mari.
— Est-ce que mademoiselle est à la veille de se marier ?
— Son futur arrivera au commencement du mois prochain.
— Est-ce un homme de robe ?
— C’est un négociant fort à son aise.
— M. le Noir m’ayant dit que mademoiselle était fille d’un conseiller, je n’ai pas supposé une mésalliance39.
— Cela ne fait rien. Il est noble s’il est honnête, et il ne tiendra qu’à elle qu’il la rende heureuse.
Ce discours ne pouvant que faire de la peine à la charmante qui écoutait sans rien dire, j’ai détourné le propos sur la grande quantité de monde qu’il y aurait à la Grève40 pour voir exécuter Damiens, et les voyant toutes curieuses de l’horrible spectacle, je leur ai offert une ample fenêtre d’où nous pourrions le voir tous les cinq. Elles acceptèrent sonica41. Je leur ai donné parole d’aller les prendre ; mais comme je n’avais pas de fenêtre, j’ai fait semblant en nous levant de table d’avoir une affaire pressante, et j’ai couru dans un fiacre à la Grève, où dans un quart d’heure j’ai louéal pour trois louis une bonne fenêtre [32r] à l’entresol entre deux escaliers. J’ai payé, et tiréam quittance avec un dédit de six cents francs42. La fenêtre était vis-à-vis le devant de l’échafaud. Retournant chez la Lambertini, je l’ai trouvée engagée dans un piquet à écrire avec Tireta, madame XXX leur faisant la chouette43.
Mlle de la M….re ne connaissant que la Comète44, je me suis offert, et ayant à nous parler nous nous mîmes à l’autre bout de la salle. Je lui ai dit qu’à la réception de sa lettre je me suis reconnu pour le plus heureux des hommes, en même temps que j’ai reconnu dans elle un esprit, et un caractère faits pour la faire adorer de tout homme qui ne manquerait pas de bon sens.
— Vous serez ma femme, lui dis-je, et je bénirai jusqu’à mon dernier soupir l’heureuse audace avec laquelle j’ai surpris votre innocence, car sans cela vous ne vous seriez jamais déterminée à me choisir de préférence à cent autres d’une naissance égale à la vôtre, dont aucun ne vous aurait jamais refusée même sans l’appât de 50 m. écus qui ne sont rien en comparaison de vos qualités personnelles, et de votre sage façon de penser. Actuellement que vous savez mes sentiments, ne précipitons rien : fiez-vous à moi. Donnez-moi le temps de prendre une maison, de la meubler, et de me mettre en position d’être jugé digne d’épouser une fille de votre qualité. Songez que je vis encore en chambre garnie, que vous avez des parents, et que j’aurais honte d’avoir l’air d’un aventurier dans une démarche de cette importance.
— Vous avez entendu que mon prétendu futur va arriver ; et quand il sera arrivé on ira vite.
— Pas si vite que je ne puisse en vingt-quatre heures vous délivrer de toute tyrannie sans même que votre tante sache que le coup lui viendra de moi. Sachez mon ange [32v] que le ministre des affaires étrangères à la première de mes sollicitations, certain que vous ne voulez avoir autre mari que moi, vous procurera un sûr asile dans un des premiers couvents de Paris : que ce sera lui-même qui vous donnera un avocat, et que45 si le testament parle clair, forcera en peu de jours votre tante à vous donner votre dot, et à donner caution pour le reste de votre héritage. Tenez-vous tranquille, et attendez le marchand de Dunkerke. Soyez certaine que je ne vous laisserai pas dans l’embarras. Vous ne serez plus dans la maison de votre tante le jour qu’on prendra pour la signature du contrat.
— Je me rends, et je m’abandonne à vous ; mais je vous prie de ne pas mettre en ligne de compte une particularité qui blesse au suprême degré ma délicatesse. Vous avez dit que je ne vous aurais jamais faitan la proposition de m’épouser, ou de cesser de me voir, si vous ne vous étiez émancipé dimanche passé, comme vous avez fait. Cela est vrai d’un côté, car sans une puissante raison j’aurais faitao une démarche de folle vous offrant de but en blanc ma main ; mais notre mariage aurait pu arriver de même par une direction différente ; car je peux vous dire en vérité que je vous aurais donnéap en toute occasion la préférence sur tout le monde.
À cette noble explication je lui ai baisé la main à reprises, et avec une telle ivresse de sentiment que je n’aurais pas différé un seul quart d’heure à l’épouser, s’il y avait eu là un notaire, et un prêtre autorisé à nous donner la bénédiction nuptiale. Toutaq absorbés dans notre affaire, nous ne faisions pas attention à l’horrible tapage que faisait la compagnie à l’autre côté de la salle : j’ai cru de devoir m’en mêler au moins pour calmer Tireta.
[33r] J’ai vu une cassette ouverte remplie de bijoux de tousar prix, et deux hommes qui disputaient avec Tireta qui tenait un livre à la main. J’ai d’abord pensé que c’était une loterie ; mais pourquoi disputait-on ? Tireta me dit que c’étaient des fripons, qui leur avaient gagnéas trente ou quarante louis46 moyennant ce livre, et il me remit le livre. Un de ces hommes me dit que le livre contenait une loterie, dont rien n’était plus loyal. Ce livre, me dit-il, est composé de douze cents feuilles, dont deux cents sont des lots, les autres mille sont vides. Chaque feuille gagnante est donc suivie de cinq perdantes. La personne qui veut jouer doit donner un petit écu47, et mettre la pointe d’une épingle au hasard entre les feuilles du livre fermé. On ouvre le livre à l’endroit où l’épingle est entrée, et on regarde la feuille. Si elle est blanche, la personne qui a donné le petit écu l’a perdu ; et si elle porte un lot, on lui donne le lot qui est écrit sur la feuille, ou l’argent que le lot coûte comme il est marqué sur la même feuille. Remarquez que le moindre lot coûte douze francs, et qu’il y a des lots qui vont jusqu’à six cents, et un à douze cents48. Depuis une heure que ces dames, et ce monsieur jouent, ils ont déjà gagnéat plusieurs lots, et madame même que voilà a gagnéau une bague de six louis49 qu’elle aurait si elle n’eût mieux aimé avoir l’argent que voulant poursuivre à jouer, elle a perdu.
À la fin, dit madame XXX qui avait gagné la bague, nous sommes ici six, et ces messieurs avec leur maudit livre nous ont gagné notre argent. Vous voyez que nous fûmes surprises. Tireta les appela fripons, et un d’eux répondit que les receveurs de la loterie de l’école militaire l’étaient donc aussi. Tireta alors lui donna un bon soufflet, et pour lors, je me suis mis au milieu d’eux, et je leur ai imposé silence pour finir l’affaire. Toutes les loteries, leur dis-je, [33v] sont avantageuses aux tenants ; mais celle de l’école militaire a le roi pour chef, et j’en suis le principal receveur. En cette qualité je confisque cette caisse, et je vous laisse le choix. Ou rendez à toute la compagnie l’argent que vous avez gagné, et je vous laisse partir avec votre caisse, ou j’envoie chercher un exempt50 de police qui vous conduira en prison à ma réquisition jusqu’à demain que M. Berier lui-même51 jugera l’affaire. C’est à lui-même que je porterai ce livre demain matin. Nous verrons si vous étantav fripons, nous devions convenir de l’être aussi.
Se voyant à mauvais parti52, ils se déterminèrent à rendre l’argent. On leur fit rendre en tout quarante louis malgré qu’ils jurassent qu’ils n’en avaient gagnéaw que vingt53. J’en étais persuadé ; mais veh victis [malheur aux vaincus] ; je leur en voulais, et j’ai voulu qu’ils payent. Ils voulaient le livre, mais je n’ai pas voulu le leur rendre. Ils se crurent encore heureux de pouvoir partir avec leur caisse aux bijoux. Les dames attendries me dirent après leur départ que j’aurais pu rendre à ces pauvres malheureux leur grimoire.
Ils vinrent chez moi le lendemain à huit heures du matin, et ils me fléchirent me faisant présent d’un gros étui où il y avait vingt-quatre petites statues de huit pouces de porcelaine de Saxe54. Je leur ai pour lors rendu le livre, les menaçant de les faire arrêter s’ils osaient plus se promener dans Paris avec leur loterie. J’ai porté en personne le même jour les vingt-quatre jolies figures à Mlle de la M…re. C’était un présent fort riche, et sa tante me fit les plus grands remerciements.
Quelques jours après, c’était le 28 du mois de Mars55 je suis allé de très bonne heure prendre les dames qui déjeunaient chez la Lambertini avec Tireta, et je les ai menées à la Grève tenant Mlle de la M….re assise sur mes genoux. Elles se mirent toutes les trois étroitement surax [34r] le devant de la fenêtre se tenant inclinées sur leurs coudes à la hauteur d’appui pour ne pas nous empêcher de voir. Cette fenêtre avait deux marches : elles étaient montées sur la seconde, et étant derrière elles, nous devions y être aussi ; car nous tenant debout sur la première nous n’aurions pu rien voir. J’ai des raisons d’informer le lecteur de cette circonstance.
Nous eûmes la constance de rester quatre heures entières à cet horrible spectacle. Je n’en dirai rien, car je serais trop long, et d’ailleurs il est connu de tout le monde. Damiens était un fanatique qui avait tenté de tuer Louis XV croyant de faire un bon œuvre. Il ne lui avait que piqué légèrement la peau ; mais c’était égal. Le peuple présent à son supplice l’appelait monstre que l’enfer avait vomi pour faire assassiner le meilleur des rois qu’il croyait d’adorer, et qu’il avait appelé bien aimé. C’était pourtant le même peuple quiay a massacré toute la famille royale56, toute la noblesse de France, et tous ceux qui donnaient à la nation le beau caractère qui la faisait estimer, aimer, et prendre même pour modèle de toutes les autres57.azLe peuple de France, dit monsieur de Voltaire même, est le plus abominable de tous les peuples58. Caméléon qui prend toutes les couleurs, et susceptible de tout ce qu’un chef veut lui faire faire de bon, ou de mauvais.
Au supplice de Damiens, j’ai dû détourner mes yeux quand je l’ai entendu hurler n’ayant plus que la moitié de son corps ; mais la Lambertini, et madame XXX ne les détournèrent pas ; et ce n’était pas un effet de la cruauté de leur cœur59. [34v] Elles me dirent ; et j’ai dû faire semblant de leur croire60, qu’elles ne purent sentir la moindre pitié d’un pareil monstre : tant elles aimaient Louis XV. Il est cependant vrai que Tireta tint Madame XXX si singulièrement occupée pendant tout le temps de l’exécution qu’il se peut que ce ne soit qu’à cause de lui qu’elle n’a jamais osé ni bouger, ni tourner la tête.
Étant derrière elle, et fort près, il avait troussé sa robe pour ne pas yba mettre les pieds dessus ; et c’était fort bien. Mais après j’ai vu en lorgnant qu’il l’avait troussée un peu trop ; et pour lors déterminé à ne vouloir ni interrompre l’entreprise de mon ami, ni gêner madame XXX, je me suis mis de façon derrière mon adorée que sa tante devait être sûre que ce que Tireta lui faisait ne pouvait être vu ni de moi ni de sa nièce. J’ai entendu des remuements de robe pendant deux heures entières, et trouvant la chose fort plaisante, je ne me suis jamais écarté de la loi que je m’étais faite. J’admirais en moi-même plus encore le bon appétit que la hardiesse de Tireta, car dans celle-ci j’avais été souvent aussi brave que lui.
Quand j’ai vu, à la fin de la fonction61, madame XXX se lever, je me suis tourné aussi. J’ai vu mon ami gai, frais, et tranquille comme si de rien n’était ; mais la dame me parut pensive, et plus sérieuse que d’ordinaire. Elle s’était trouvée dans la fatale nécessité de devoir dissimuler, et souffrir en patience tout ce que le brutal lui avait fait pour ne pas faire rire la Lambertini, et pour ne pas découvrir à sa nièce des mystères qu’elle devait encore ignorer.
J’ai descendu la Lambertini à sa porte, la priant de me laisser Tireta ayant besoin de lui. Puis j’ai descendu à sa maison dans la rue S.t André des arts madame XXX, qui me pria d’aller chez elle le lendemain ayant quelque chose à me dire. J’ai remarqué qu’elle n’a pas salué mon ami. Je l’ai mené dîner avec moi chez Landel marchand de vin à l’hôtel de Bussi où l’on faisait excellente chère gras, et maigre pour six francs par tête62 [36r].
—bb Qu’as-tu fait, lui dis-je, derrière Mad. XXX ?
— Je suis sûr que tu n’as rien vu ni personne.
— Ça se peut ; maisbc ayant vu le commencement de ta manœuvre, et prévoyant ce que tu allais faire, je me suis mis de façon à empêcher que tu fusses vu de Mlle de la M…re, et de la Lambertini. J’imagine ce que tu as fait, et j’admire ton gros appétit ; mais Mad XXX est fâchée.
— Elle en fait donc semblant, car s’étant tenue tranquille deux heures de suite, je ne peux croire autre chose sinon que je lui ai fait plaisir.
— Je le crois aussi ; mais son amour-propre doit l’engager à prétendre que tu lui aies manqué de respectbd : et effectivement ! Tu vois qu’elle te boude, et qu’elle veut me parler demain.
— Mais elle ne te parlera pas de ce badinage je crois. Elle serait folle.
— Pourquoi non ? Tu ne connais pas les dévotes. Elles sont enchantées de saisir l’occasion de faire des confessions pareilles à un troisième versant des larmes, principalement quand elles sont laides. Il se peut que Madame XXX prétende une satisfaction ; et je m’en mêlerai avec plaisir.
— Je ne vois pas quelle satisfaction elle puisse prétendre. Si elle n’y avait pas consenti, elle aurait pu me donner un coup de pied qui m’aurait fait tomber de l’escalier à la renverse sur mon dos.
— La Lambertini aussi te boude : je l’ai remarqué. Elle a vu aussi la chose peut-être, et elle trouve que tu lui as manqué63.
— La Lambertini me boudebe par une autre raison. Hier la nuit j’ai cassé les vitres, et je délogerai avant le soir.
— Tout de bon ?
— Tout de bon. Voici l’histoire. Hier au soir un jeune homme employé aux fermes, qu’une vieille friponne génoise a conduit à souper chez nous, après avoir perdu quarante louis aux petits paquets64, jeta les cartes au nez de mon hôtesse l’appelant voleuse. J’ai pris le flambeau, et je lui ai éteint la [36v] bougiebf sur la figure, au risque, à la vérité, de lui crever l’œil ; mais elle n’est pas allée dans l’œil. Il courut à son épée en élevant la voix, et si la Génoise ne l’eût pas pris à travers65 un meurtre serait arrivé, car j’avais déjà dégainé la mienne. Ce malheureux voyant au miroir son balafre66 se mit tellement en fureur qu’on ne put l’apaiser qu’en lui rendant son argent. Elles le lui rendirent malgré mon insistance ; car on ne pouvait lui rendre l’argent qu’en convenant de le lui avoir triché67. Cela fut cause d’une dispute très aigre que j’ai euebg avec la Lambertini après le départ du jeune homme. Elle me dit qu’il ne serait rien arrivé, et que nous tiendrions les quarante louis, si je ne m’en étais pas mêlé : que c’était à elle, et non à moi qu’il avait insulté, et qu’ayant du sang-froid, ajouta la Génoise, nous l’aurions eu pour longtemps, tandis qu’actuellement, Dieu seul savait ce qu’il allait faire avec la tache que la bougie ardente lui avait laissée sur la figure. Ennuyé par l’infâme morale de ces coquines,bh et les ayant envoyées se faire ……,bi ma chère hôtesse me dit que je n’étais qu’un gueux. Sans l’arrivée de M. le Noir, je l’aurais rossée. Elles me dirent de me taire ; mais j’avais trop chaud. J’ai dit à l’honnête homme que sa maîtresse m’avait appelé gueux, qu’elle était p….., qu’elle n’était pas ma cousine, et que je délogerais aujourd’hui. En disant cela, j’ai monté dans ma chambre, et je m’y suis enfermé. Dans deux heures j’irai prendre mes hardes68, et je prendrai du café avecbj toi demain matin.
Tireta avait raison. En découvrant toujours plus son caractère je ne le voyais pas né pour faire le métier de J… F…..69.
Le lendemain vers midi je suis allé à pied chez Mad. XXX, que j’ai trouvée avec sa nièce. Un quart d’heure après, elle lui dit de nous laisser seuls, et ce fut ainsi qu’elle me parla :
— Vous allez être surpris, Monsieur, du discours que je vais vous faire. C’est une plainte d’une espèce inouïe, que je me suis [37r] déterminée à vous porter sans faire des longues réflexions, le cas étant mordant, et pressant. Pour me déterminer, je n’eus besoin que de me confirmer dans l’idée que j’ai conçue de vous la première fois que je vous ai vu. Je vous crois sage, discret, homme d’honneur, et de bonnes mœurs, et qui plus est rempli de la véritable religion : si je me trompe il arrivera des malheurs, car offensée, comme je me sens, et ne manquant pas de moyens, je saurai me venger ; et en qualité de son ami vous en serez fâché.
— Est-ce de Tireta que vous vous plaignez ?
— De lui-même. C’est un scélérat, qui m’a fait un affront, dont il n’y a pas d’exemple.
— Je ne l’aurais jamais cru capable70. De quelle espèce, madame, est cet affront ? Comptez sur moi.
— Monsieur je ne vous le dirai pas ; mais j’espère que vous le devinerez. Hier, au supplice de ce maudit Damiens, il a pour deux heures de suite, étrangement abusé de la position dans laquelle il se trouvait derrière moi.
— J’entends tout, et vous pouvez vous dispenser de m’en dire davantage. Vous avez raison ; et je le condamne, car c’est une supercherie ; mais permettez que je vous dise que le cas n’est pas sans exemple, ni rare : je crois même qu’on peut le pardonner soit à l’amour, soit à l’actualité de la situation71, au trop grand voisinage de l’ennemi tentateur, au trop de jeunesse du pécheur. C’est un crime auquel on peut réparer72 de plusieurs façons dans un plein accord des parties. Tireta est garçon, très bon gentilhomme, et un mariage est fort faisable, et si un mariage ne se conforme pas à votre façon de penser, il peut réparer sa faute par une amitié très constante, faite pour vous donner des marques évidentes de son repentir, et dignes de votre indulgence. Réfléchissez, madame, qu’il est homme, et par conséquent sujet à toutes les faiblesses de l’humanité. Songez aussi que [37v] vos charmes ne doivent pas avoir peu contribué à l’égarement de ses sens. Je crois enfin qu’il peut aspirer à obtenirbk pardon.
— Pardon ? Tout ce que vous venez de dire part de la sagesse d’une âme chrétienne ; mais tout votre raisonnement est fondé sur une fausse supposition. Vous ignorez le fait. Mais hélas ! Comment le devinerait-on ?
Madame XXX versant alors quelques larmes me mit aux champs. Je ne savais que me figurer. Lui aurait-il volé sa bourse ? me disais-je. Après avoir essuyé ses pleurs, elle poursuivit ainsi :
— Vous imaginez un crime que par un effort on pourrait encore combiner avec la raison, et y trouver, j’en conviens, une réparation convenable ; mais ce que le brutal m’a fait est une infamie à laquelle il faut que je m’abstienne de penser, car elle est faite pour me faire devenir folle.
— Grand Dieu ! Qu’entends-je ! Je frémis. Dites-moi de grâce si j’y suis.
— Je crois qu’oui, car je ne pense pas qu’on puisse imaginer pire. Je vous vois ému. La chose est pourtant ainsi. Pardonnez à mes larmes, et n’en cherchez la source, je vous prie, que dans le dépit, et dans la honte.
— Et dans la religion.
— Aussi. C’est même le principal. Je l’omettais, ne sachant pas si vous y êtes attaché autant que moi.
— Tant que je peux, Dieu soit loué.
— Disposez-vous donc à souffrir que je me damne, car je veux me venger.
— Renoncez à ce projet, madame ; je ne pourrai jamais en être le complice, et si vous n’y renoncez pas, souffrez du moins que je l’ignore. Je vous promets de ne lui rien dire, quoique logeant chez moi, les lois de l’hospitalité m’obligeraient à l’avertir.
— Je le croyais logé avec la Lambertini.
— Il en est sorti hier. Il y avait du crime. C’était un nœud scandaleux. Je l’ai tiré de là.
— Que me dites-vous ? Vous m’étonnez, et m’édifiez. Je ne veux pas sa mort, monsieur ; mais convenez qu’il me faut une satisfaction.
— J’en conviens ; mais je n’en trouve pas d’équivalente à l’insulte. Je n’en connais qu’une, et je me fais fort de vous la procurer.
— Dites-m’en l’espèce.
— Je le mettrai entre vos mains par surprise, et je vous le laisserai [38r] tête-à-tête exposé à toute votre juste colère ; mais avec une condition que je me trouverai sans qu’il le sache dans la chambre près de celle où vous le tiendrez, car je dois répondre à moi-même de sa vie.
— J’y consens. Ce sera dans cette chambre que vous vous tiendrez ; et vous me le laisserez dans l’autre où je vous recevrai ; mais il ne doit pas le savoir.
— Il ne saura pas même que je le conduis chez vous. Je ne veux pas qu’il sache que je suis informé de cette abomination. Je le laisserai avec vous sous un prétexte.
— Quand comptez-vous de le conduire ? Il me tarde de le confondre. Je le ferai trembler. Je ne peux deviner quelles raisons il me baragouinera pour justifier son excès.
Ellebl m’obligea à dîner avec elle, et l’abbé des Forges73, qui arriva à une heure. Cet abbé était un élève du fameux évêque d’Auxerre74, qui vivait encore. J’ai si bien parlé à table de la grâce, et tant cité S.t Augustin que l’abbé, et sa dévote me prirent pour très zélé janséniste, ce qui était bien contraire à toute l’apparence75. Mlle de la M…re ne m’a jamais regardé, et lui supposant des raisons je ne lui ai jamais adressé la parole.
Après le dîner, j’ai promis à Madame XXX de lui livrer le coupable dans le jour suivant en sortant avec lui de la comédie française76 à pied, étant certain que dans la nuit il ne reconnaîtrait pas sa maison.
Mais Tireta ne fit que rire lorsque je lui ai tout dit, lui reprochant d’un air sério-comique77 l’horrible action qu’il avait osé faire à une femme respectable par tous les côtés.
— Je n’aurais jamais cru, me répondit-il, qu’elle pût se déterminer à s’en plaindre à quelqu’un.
— Tu ne nies donc pas de lui avoir fait cette horreur ?
— Si elle le dit, je ne lui donnerai pas un démenti, mais que je meure, si je crois pouvoir en jurer. Dans la position où j’étais, je n’ai pu apparemment faire autrement. Mais je la calmerai ; et je tâcherai d’être court pour ne pas te faire attendre.
— Point du tout. Ton intérêt, [38v] et le mien veulent au contraire que tu sois long, car je suis sûr que je ne m’ennuierai pas. Tubm devras ignorer que je suis dans la maison ; et quand même tu ne resterais avec elle qu’une heure, prends un fiacre, et va-t’en. Leur place est dans la rue. Tu sens bien que la moindre politesse que Madame XXX me doive est de ne pas me laisser seul, et sans feu. Souviens-toi qu’elle est de bonne naissance, riche, et dévote. Tâche de te gagner son amitié non pas tête à nuque, mais de faciem ad faciem [face à face], comme disait le roi de Prusse78. Tu feras peut-être un bon coup. Si elle te demande pourquoi tu ne vis plus avec la Lambertini, tu ne lui en diras pas la raison. Ta discrétion lui plaira. Tâche enfin de bien expier ton exécrable crime.
— Je n’ai à lui dire que la vérité. Je n’ai pas su où j’entrais.
— La raison est unique, et une Française peut fort bien la croire bonne.
Sortant de la comédie, j’ai renvoyé ma voiture, et j’ai conduit le coupable devant la matrone qui nous reçut très noblement, nous disant qu’elle ne soupait79 jamais ; mais que si nous l’avions prévenue elle nous aurait fait trouver quelque chose. Après lui avoir dit toutes les nouveautés que j’avais apprises au foyer, je l’ai priée de me permettre de laisser avec elle mon ami devant aller voir un étrangerbn à l’hôtel d’Espagne80.
Si je tarde un seul quart d’heure, dis-je à Tireta, tu ne m’attendras plus. Tu trouveras des fiacres dans la rue. Nous nous verrons demain.
Au lieu de descendre l’escalier, je suis entré dans la chambre voisine par la porte qui était dans le corridor. Deux ou trois minutes après, j’ai vu Mlle de la M…re, qui tenant un flambeau à la main me dit d’un air riant qu’elle ne savait pas si elle rêvait.
— Ma tante, me dit-elle, m’a ordonné de ne pas vous laisser seul, et de dire à la femme de chambre de ne monter que lorsqu’elle sonnerait. Vous avez laissé Six coups seul avec elle, et elle m’a ordonné de parler bas, parce qu’il ne doit pas savoir que vous êtes ici. Puis-je savoir ce que c’est que [39r] cette singulière histoire ? Je vous avoue que j’en suis très curieuse.
— Vous saurez tout, mon ange ; mais j’ai froid.
— Elle m’a ordonné aussi de faire bon feu. Elle est devenue généreuse. Vous voyez des bougies.
D’abord que nous fûmes assis devant le feu, je lui ai conté toute l’aventure qu’elle écouta avec la plus grande attention ; mais qu’elle ne put pas bien comprendre là où il s’agissait de lui expliquer l’espèce du crime de Tireta. Je n’ai pas été fâché de devoir lui expliquer la chosebo en clairs termes les accompagnant aussi de la gesticulation, ce qui la fit rire, et rougir tout en même temps. Je lui ai dit que devant ménager à sa tante une satisfaction, je l’avais composée de façon que j’étais sûr de me trouver en liberté vis-à-vis d’elle tout le temps qu’il l’occuperait, et là-dessus j’ai inondé de baisers toute sa jolie figure pour la première fois, qui81 n’étant accompagnés d’aucune autre liberté elle reçut honnêtement comme témoignages irréfragables de ma tendresse.
— Deux choses, me dit-elle, je ne comprends pas82. La première comme83 Six coups ait pu faire pour commettre avec ma tante un crime, dont je conçois bien la possibilité lorsque la partie attaquée y consent ; mais qui doit être impossible si elle n’y consent pas, ce qui me fait juger que puisque le crime fut commis, ma bonne tante doit y avoir consenti84.
— Certainement car elle aurait pu changer de posture.
— Et même sans cela, car à ce qu’il me semble il ne tenait qu’à elle de lui rendre l’entrée impossible.
— En cela, mon ange, vous vous trompez. Un homme comme il faut ne demande que la constance de la position, et il force la barrière assez facilement. Outre cela, je ne crois pas que chez votre tante cette entrée soit comme par exemple elle serait chez vous.
— Pour cela je défierais cent Tireta. L’autre chose que je ne conçois [39v] pas c’est comment elle ait pu vous rendre compte de cet affront, qui, comme elle aurait dû le prévoir, si elle avait eu de l’esprit, ne pouvait que vous faire rire, car il me fait rire aussi. Je ne comprends pas non plus quelle espèce de satisfaction elle puisse prétendre d’un fou brutal qui peut-être n’attache à la chose la moindre importance. Je crois qu’il aurait tenté de faire le même tour à toute personne derrière laquelle il se serait trouvé dans ce moment de folie.
— Vous pensez juste ; car il m’a dit lui-même qu’il était entré ; mais qu’à la vérité il ne savait pas où.
— C’est un drôle d’animal que votre ami.
— Pour ce qui regarde l’espèce de satisfaction que votre tante peut prétendre, et que peut-être elle se flatte d’obtenir, elle ne m’a rien dit ; mais je crois qu’elle consistera dans une déclaration d’amour qu’il lui fera dans les formes, et qu’il expiera son crime commis par ignorance devenant son parfait amant, et passant cette même nuit avec elle comme s’il l’avait épousée ce matin.
— Oh pour le coup l’histoire deviendrait trop plaisante. Je n’en crois rien. Elle est trop amoureuse de sa belle âme ; et encore : comment voulez-vous que ce jeune homme puisse jouer le rôle d’amoureux ayant devant ses yeux sa figure ? Il ne la lui voyait pas quand il lui a fait cela à la Grève. Avez-vous jamais vu un visage aussi dégoûtant que celui de ma tante ? Elle a la peau couperosée, les yeux chassieuxbp, les dents pourries, l’haleine insoutenable. Elle est hideuse.
— Ce sont des bagatelles, mon cœur, pour un homme comme lui qui à l’âge de vingt-cinq ans est toujours prêt. C’est moi qui ne peux être homme qu’ému par des charmes comme les vôtres, et qu’il me tarde de posséder entièrement, et légitimement.
— Vous trouverez en moi la plus tendre des femmes, et je suis sûre de m’emparer tellement de votre cœur que rien ne pourra me l’arracher jusqu’à ma mort.
[40r] Une heure s’étant déjà écoulée, et la conversation de sa tante avec Tireta durant encore, j’ai vu que l’affaire était devenue sérieuse.
— Mangeons quelque chose, lui dis-je.
— Je ne peux vous donner que du pain, du fromage, et du jambon, et du vin que ma tante chérit.
— Apportez tout cela, car mon estomac va en défaillance.
À peine dit cela, elle met deux couverts sur une petite table, et elle porte tout ce qu’elle avait. Le fromage était de Roquefort, et le jambon exquis. Il y en avait pour dix personnes ; mais cela étant tout, nous avons tout mangé avec un appétit dévorant, et vidé les deux bouteilles. Le plaisir brillait dans les beaux yeux de la charmante fille ; et dans ce frugal repas nous n’avons pas moins passé une heure.
— Vous n’êtes pas curieuse, lui dis-je, de savoir ce que votre tante fait avec Six coups depuis deux heures et demie qu’ils sont ensemble ?
— Ils jouent peut-être ; mais il y a un trou. Je ne vois que les deux bougies, dont les mèches ont un pouce de longueur.
— Ne vous l’ai-je pas dit ? Donnez-moi une couverture, et je me coucherai sur ce canapé ; et vous, allez vous coucher. Allons voir votre lit.
Elle me fit entrer dans sa petite chambre, où j’ai vu un joli lit, un prie-Dieu, et un grand crucifix. Je lui dis que son lit était trop petit, elle me dit que non, et elle me fait voir qu’elle y était très bien de tout son long.
—bq La charmante femme que j’aurai ! Ah de grâce ne bougez pas, et laissez que je déboutonne cette robe, qui cache des inconnus que je meurs d’envie de dévorer.
— Mon cher ami, je ne peux pas me défendre ; mais après vous ne m’aimerez plus.
Sa robe déboutonnée ne m’en laissant voir que la moitié, elle n’a pas pu résister à mes instances. Elle dut permettre que j’étale à mes yeux toutes ses beautés, et que ma bouche les dévore, et brûlant enfin de désirs autant que moi, elle m’ouvrit ses bras me faisant promettre [40v] de l’épargner dans l’essentiel. Que ne promet-on dans des pareils moments ? Mais quelle est aussi la femme, si elle aime bien, qui pense à sommer l’amant de tenir sa promesse quand l’amour s’est emparé de la place qu’occupait sa raison ? Après avoir passé une heure dans des badinages amoureux qui l’enflammèrent, et dont avant ce moment-là elle n’avait jamais eu la moindre idée, je me suis montré mortifié de devoir la quitter sans avoir rendu à ses charmes le principal hommage qu’ils méritaient. Je l’ai vue soupirer.
Devant me disposer à aller dormir sur le canapé, et le feu s’étant éteint, je lui ai demandé une couverture car le froid était fort. Restant au lit avec elle, et dans l’abstinence que je lui avais promise, il était trop facile que je m’endormisse. Elle me dit de rester au lit tandis qu’elle irait allumer un fagot. Pour faire vite elle ne pensa pas à s’habiller, et dans une minute j’ai vu un beau feu ; mais moins fort que celui qu’allumèrent dans tout moi-même ses charmes, dont la force dans la position d’allumer le fagot devint trop prépondérante. J’ai couru rapidement à elle déterminé à lui manquer de parole, et sûr qu’elle n’aurait pas la force de me résister. Je lui ai dit la serrant entre mes bras que je deviendrais à plaindre si au moins par un sentiment de pitié, au défaut d’amour, elle ne se décidait à me rendre heureux. Rendons-nous donc heureux, me répondit-elle, et soyez sûr que de ma part la pitié ne s’en mêle pas.
Nous nous couchâmes alors sur le canapé, et nous ne nous séparâmes qu’à la pointe du jour. Après m’avoir de nouveau allumé du feu, elle est allée s’enfermer, et se coucher, et je me suis endormi.
Celle qui me réveilla vers midi fut madame XXX dans un [41r] galant déshabillé.
— Bonjour madame. Qu’est devenu mon ami ?
— Le mien. Je lui ai pardonné. Il m’a donné les preuves les plus évidentes qu’il s’est trompé. Il est allé chez lui. Vous ne lui direz pas que vous avez passébr la nuit ici, car il pourrait croire que vous l’avez passée avec ma nièce. Je vous suis obligée. J’ai besoin de votre indulgence, et surtout de votre discrétion.
— Soyez-en sûre, madame, il me suffit de savoir que vous lui avez pardonné.
— Comment non ? Ce garçon est quelque créature au-dessus des mortelles. Si vous saviez comme il m’aime ! Je lui suis reconnaissante. Je l’ai pris en pension chez moi pour un an, et il sera bien logé, et mieux nourri. Par cette raison nous partirons aujourd’hui pour la Villette85, où j’ai une jolie petite maison. Dans ce commencement je dois en agir ainsi pour tenir en frein les mauvaises langues. À la Villette il y aura une bonne chambre pour vous toutes les fois qu’il vous plaira d’y venir souper. Vous y trouverez un bon lit. Je suis seulement fâchée que vous vous y ennuierez car ma nièce est maussade.
— Votre nièce est fort aimable, elle m’a donné un ragoûtant souper, et elle m’a tenu bonne compagnie jusqu’à trois heures du matin.
— Je l’admire. Comment a-t-elle fait, puisqu’il n’y avait rien ?
— Nous avons mangé tout ce qu’il y avait, et après elle est allée se coucher, et j’ai très bien dormi ici.
— Je ne croyais pas que cette fille eût tant d’esprit. Allons la voir. Elle s’est enfermée. Ouvre donc, ouvre. Pourquoi t’es-tu enfermée bégueule. Monsieur est un très honnête homme.
Elle ouvrit sa porte demandant pardon de se montrer ainsi dans le plus grand négligé ; mais elle était éblouissante.
— Tenez ; me dit sa tante, la voyez-vous ? Elle n’est pas mal. Dommage qu’elle est si bête. Tu as bien fait de donner à souper à M. Casanova. J’ai joué toute la nuit ; et quand on joue on perd la tête. Je ne me suis point du tout [41v] souvenue que vous étiez ici, et ne sachant pas que le comte Tireta soupait je n’ai rien ordonné. Mais nous souperons à l’avenir. J’ai pris ce garçon en pension. Il a un excellent caractère, et de l’esprit. Vous verrez comme il apprendra vite à parler français. Habille-toi ma nièce car il faut faire nos paquets. Nous irons après dîner passer tout le printemps à la Villette. Écoute ma nièce. Il n’est pas nécessaire que tu contes cette aventure à ma sœur.
— N’en doutez pas ma chère tante. Est-ce que je lui ai dit quelque chose les autres fois ?
— Voyez-vous comme elle est bête ! En entendant ce les autres fois on pourrait croire que ce n’est pas la première fois que cela m’arrive.
— J’ai voulu dire que je ne lui rapporte jamais rien de la moindre chose.
— Nous dînerons à deux heures ; vous dînerez avec nous ; et nous partirons tout de suite. Tireta m’a promis qu’il sera ici avec sa petite malle. Nous mettrons tout dans un fiacre.
Je lui ai promis de ne pas manquer86. Je suis allé vite chez moi très curieux de savoir de Tireta même toute cette histoire. Il m’a conté à son réveil qu’il s’était vendu pour un an pour vingt-cinq louis87 par mois, logé, et nourri.
— Je te fais mon compliment. Elle m’a dit que tu es une créature au-dessus de l’espèce humaine.
— J’ai travaillé pour cela toute la nuit ; mais je suis sûr que tu n’as pas non plus perdu ton temps.
— Habille-toi, car je suis du dîner, et je veux te voir partir pour la Villette, où je viendrai aussi quelquefois, puisque ta pouponne88 m’a dit que j’y ai une chambre.
Nous y arrivâmes à deux heures. Madame XXX [42r] habillée en jeune fille était une figure fort comique ; et Mlle de la M.–re était belle comme un astre. À quatre heures elles partirent avec Tireta, et je suis allé à la comédie italienne.
J’étais amoureux de cette demoiselle ; mais la fille de Silvia, avec laquelle je n’avais autre plaisir que celui de souper en famille affaiblissait cet amour qui ne me laissait plus rien à désirer. Nous nous plaignons des femmes, quibs malgré qu’elles nous aiment, et qu’elles soient sûres d’être aimées, nous refusent leurs faveurs ; et nous avons tort. Si ces femmes-là nous aiment, elles doivent craindre de nous perdre, et par conséquent elles doivent faire tout ce qu’elles peuvent pour tenir toujours vivant le désir que nous avons de parvenir à les posséder. Si nous y parvenons, il est certain que nous ne les désirerons plus, car onbt ne désire pas ce qu’on possède : les femmes donc ont raison de se refuser à nos désirs. Mais si les désirs des deux sexes sont égaux pourquoi n’arrive-t-il jamais qu’un homme se refuse à une femme qu’il aime, et qui le sollicite ? La raison ne peut être que celle-ci. L’homme qui aime sachant d’être aimé fait plus de cas du plaisir qu’il est sûr de faire à l’objet aimé que de celui que le même objet pourra lui faire dans la jouissance. Par cette raison il lui tarde de le contenter. La femme préoccupée par son propre intérêt doit faire plus de cas du plaisir qu’elle aura elle-même que de celui qu’elle donnera : par cette raison elle diffère tant qu’elle peut, puisque se rendant, elle a peur de perdre ce qui l’intéresse le plus. Son propre plaisir. Ce sentiment est propre à la nature du sexe féminin, et il est uniquement [42v] la cause de la coquetterie que la raison pardonne aux femmes, et qu’elle ne saurait jamais pardonner à un homme. Aussi ne la voit-on dans l’homme que très rarement.
La fille de Silvia m’aimait, et elle savait que je l’aimais, malgré que je ne me fusse jamais expliqué ; mais elle se gardait bien de me le faire connaître. Elle craignait de m’encourager à exiger des faveurs, et n’étant pas sûre d’avoir la force de me le refuser, elle avait peur de me perdre après. Sa mère, et son père l’avaient destinée à Clément89, qui depuis trois ans lui enseignait à toucher le clavecin, elle le savait, et elle ne pouvait qu’y consentir, car malgré qu’elle n’en fût pas amoureuse, elle ne le haïssait pas. Sachant qu’il lui était destiné, elle ne pouvait que le voir avec plaisir. La plus grande partie des filles bien élevées se donnent à l’Hyménée sans que l’amour s’en soit mêlé, et elles n’en sont pas fâchées. Il semble qu’elles sachent que leurs maris ne sont pas faits pour être leurs amoureux. Le même esprit, à Paris principalement, règne dans les hommes aussi. Les Français sont jaloux de leurs maîtresses jamais de leurs femmes ; mais le maître de clavecin Clément était visiblement amoureux de son écolière, et elle était enchantée que je m’en aperçusse. Elle savait que cette certitude m’obligerait à la fin à m’expliquer, et elle ne se trompa pas. Je m’y suis déterminé après le départ de Mlle de la M…re, et je m’en suis repenti. Après ma déclaration Clément fut congédié ; mais je me suis trouvé à pire condition. L’homme qui se déclare amoureux [43r] d’une femme autrement qu’en pantomime a besoin d’aller à l’école.
Trois jours après le départ de Tireta je suis allé lui porter à la Villette tout son petit équipage, et Ma. XXX me vit avec plaisir. Au moment où nous allions nous mettre à table l’abbé Forges arriva. Ce rigoriste qui à Paris m’avait témoigné une grande amitié dîna sans jamais me regarder, et il en fit de même envers Tireta. Mais celui-ci perdit à la fin patience au dessert. Il se leva de table le premier, priant mad. XXX de le faire avertir quand elle aurait à sa table ce monsieur avec lequel elle se retira dans l’instant. Tireta me mena voir sa chambre qui, comme de raison, était attenante à celle de madame. Tandis qu’il plaçait ses hardes, Mlle me mena voir mon gîte. C’était une chambre fort jolie rez-de-chaussée : la sienne y était vis-à-vis. Je lui ai fait observer la facilité avec laquelle je pourrais y aller quand tout le monde serait couché ; mais elle me répondit que son lit étant trop petit ce serait elle qui viendrait chez moi.
Elle me conta alors toutes les folies que sa tante faisait pour Tireta.
— Elle croit, me dit-elle, que nous ignorons qu’il couche avec elle. Elle sonna ce matin à onze heures, et elle m’ordonna d’aller lui demander s’il avait bien passé la nuit. Voyant son lit qui n’avait rien de dérangé, je lui ai demandé s’il avait passé la nuit à écrire. Il me dit qu’oui ; me priant de n’en rien dire à madame.
— Te fait-il [43v] les yeux doux ?
— Non. Mais quand même. Pour peu d’esprit qu’il ait il doit savoir qu’il est méprisable.
— Pourquoi ?
— Parce que ma tante le paye.
— Tu me payes aussi.
— C’est vrai ; mais de la même monnaie que tu me donnes.
Sa tante disait qu’elle n’avait pas d’esprit ; et elle le croyait. Elle avait beaucoup d’esprit, et autant de vertu, et je ne l’aurais jamais séduite, si elle n’avait pas été élevée dans un couvent de béguines90.
Je suis retourné chez Tireta où j’ai passébu une grosse heure. Je lui ai demandé s’il était content de son emploi.
— Je le fais sans plaisir ; mais comme il ne me coûte rien, je ne me trouve pas malheureux. Je n’ai pas besoin de la regarder au visage, et d’ailleurs elle est très propre.
— Te ménage-t-elle ?
— Elle regorge de sentiment. Ce matin elle n’a pas voulu que je lui donne le bonjour. Elle me dit qu’elle était sûre que son refus devait me faire de la peine ; mais que je devais préférer au plaisir ma santé.
L’abbé Forges étant parti, et madame étant seule nous entrâmes dans sa chambre. Elle me traita en vrai compère91, faisant l’enfant avec Tireta d’une façon révoltante. Mais mon brave ami lui rendait ses caresses avec une telle loyauté que j’ai dû admirer. Elle l’assura qu’il ne verrait plus l’abbé Forges. Après lui avoir dit qu’elle était une femme perdue dans ce monde, et dans l’autre, il l’avait menacée de l’abandonner, et elle l’avait pris au mot.
Une comédienne qu’on appelait la Quinaut92 qui avait quitté le théâtre, et qui était voisine vint faire [44r] une visite à madame XXX, et un quart d’heure après j’ai vu madame Favard avec l’abbé de Voisenon93, et un autre quart d’heure après Mlle Amelin vint avec un joli garçon qu’elle appelait son neveu, et qui s’appelait Chalabre : il lui ressemblait ; mais elle ne trouvait pas que pour cette raison elle dût convenir d’être sa mère94. M. Paton piémontais, qui était avec elle, après s’être fait beaucoup prier, fit une banque de Pharaon, et en moins de deux heures il gagna l’argent à toute la compagnie, moi excepté, parce que je n’ai pas joué. Je ne me suis occupé que de Mlle de la M…re. Outre cela le banquier était capon95 visible ; mais Tireta ne l’a connu qu’après avoir perdu tout son argent, et cent louis sur la parole96. Le banquier pour lors mit bas les cartes, et Tireta lui dit en bon italien qu’il était fripon. Le Piémontais lui répondit de grand sang-froid qu’il en avait menti97. J’ai alors dit que Tireta avait badiné, et je l’ai forcé, quoiqu’en riant, d’en convenir. Il est allé se retirer dans sa chambre. L’affaire n’eut aucune suite ; et Tireta aurait eu tort. (Huit ans après, j’ai vu M. Paton à Pétersbourg, et l’année 1767 il fut assassiné en Polognebv.)
Je lui ai fait le même soir un sermon des plus forts. Je lui ai démontré que d’abord qu’il jouait, il devenait sujet à l’adresse du banquier, qui pouvait être fripon, mais en même temps brave, et que par conséquent, osant le lui dire, il risquait la vie98.
— Dois-je donc me laisser voler ?
— Oui ; car tu as le choix. Tu es le maître de ne pas jouer.
— Je ne payerai, par Dieu, pas les cent louis.
— Je te conseille à les payer, même avant qu’il te les demande.
Trois quarts d’heure après que je me suis couché, Mlle de la M….re vint entre mes bras ; et nous passâmes une nuit beaucoup plus douce que la première.
[44v] Le lendemain après avoir déjeuné avec madame de XXX, et son ami, je suis retourné à Paris. Trois ou quatre jours après, Tireta vint me dire que le marchand de Dunkerke était arrivé, qu’il devait dîner chez Madame XXX, et qu’elle désirait que je fusse du dîner. Je me suis habillé avec le cœur déchiré. Je ne pouvais ni consentir à ce mariage, ni faire ce que j’aurais pu faire pour l’empêcher.
J’ai trouvé Mlle de la M…re plus parée qu’à l’ordinaire.
— Votre prétendu, lui dis-je, n’aura pas besoin de tout cela pour vous trouver charmante.
— Ma tante ne le croit pas. Je suis curieuse de le voir, malgré que comptant sur vous je sois sûre qu’il ne sera jamais mon mari.
Un moment après il arriva avec le banquier Corneman99, qui avait traité ce mariage. Je vois un bel homme de quarante ans à peu près, à physionomie ouverte, très bien mis quoique tout uniment, qui s’annonce à Mad. XXX d’une manière simple, et polie, et qui ne jette les yeux sur sa future que lorsqu’elle la lui présente. Son air, la voyant, devient plus doux, et sans aller chercher des pointes100 il ne lui dit autre chose sinon qu’il désirait que l’impression qu’elle faisait sur lui pût ressembler un peu à celle qu’il pouvait faire sur elle. Elle ne lui répondit que lui faisant une belle révérence sans se départir de la sérieuse attention avec laquelle elle l’étudiait.
On sert, on dîne, et on parle de toutes choses ; mais jamais du mariage. Les futurs ne s’entreregardèrent que par surprise, et ne se parlèrent jamais. Après dîner, mademoiselle s’est retirée dans sa chambre, et madame est entrée dans son cabinet avec M. Corneman, et le prétendu, où elle passa deux heures. En sortant, ces messieurs devant retourner à Paris, elle la fit appeler, et à sa présence elle dit au futur, qu’elle [45r] l’attendait à dîner le lendemain, et qu’elle était sûre que sa nièce le reverrait avec plaisir.
— N’est-ce pas ma chère nièce ?
— Oui ma chère tante. Je reverrai demain monsieur avec plaisir.
Sans cette réponse il serait parti sans avoir entendu sa voix.
— Eh bien ! Que dis-tu de ton mari ?
— Permettez ma tante que je ne vous en parle que demain ; et à table ayez la bonté de me parler, car il se peut que ma figure ne l’ait point rebuté ; mais il ne peut pas encore savoir si je raisonne.
— J’ai peur que tu dises des bêtises, et que tu gâtes l’heureuse impression que tu as faite sur lui.
— Tant mieux pour lui, si la vérité le désabuse, et tant pis pour lui, et pour moibw si nous nous déterminons à nous épouser sans connaître auparavant un tant soit peu notre façon de penser.
— Comment le trouves-tu ?
— Il me semble aimable : mais attendons demain. Ce sera peut-être lui-même qui ne voudra plus de moi demain, car je suis si bête.
— Je sais bien que tu te crois de l’esprit ; et c’est précisément à cause de cela que tu es bête, malgré que M. Casanova t’appelle profonde. Il se moque de toi, ma chère nièce.
— Je suis bien sûre du contraire, ma chère tante.
— Tiens. Voilà une bêtise dans toutes les formes.
— Mais ; je vous demande pardon, lui dis-je alors. Mademoiselle a raison de croire que je suis bien loin de me moquer d’elle, et je suis aussi sûr que demain elle brillera dans tous les propos que nous lui ferons tenir.
— Vous restez donc ici, et j’en suis bien aise. Nous ferons une partie de piquet, et je vous ferai la chouette. Ma nièce jouera avec vous, car il faut qu’elle apprenne.
Tireta demanda permission à sa pouponne d’aller à la comédie. Nous ne reçûmes aucune visite : nous jouâmes [45v] jusqu’à l’heure de souper ; etbx après avoir écouté Tireta qui voulut nous rendre compte de la comédie nous allâmes nous coucher.
Je fus surpris de voir devant moi Mlle de la M…re toute habillée.
— J’irai me déshabiller, me dit-elle, après que nous aurons parlé. Dis-moi sans détour, si je dois consentir à ce mariage.
— Comment trouves-tu M. X ?
— Il ne me déplaît en rien.
— Consens-y donc.
— C’est assez. Adieu. Dans ce moment notre commerce amoureux est fini, et notre amitié commence. Je vais me coucher dans mon lit.
— Notre amitié commencera demain.
— Non : dussé-jeby mourir, et toi aussi. Il m’en coûte ; mais c’est décidé. Si je dois devenir la femme de cet homme, j’ai besoin de m’assurer d’abord que je serai digne de l’être. Il se peut aussi que je serai heureuse. Ne me retiens pas ; laisse-moi partir. Tu sais combien je t’aime.
— Embrassons-nous du moins.
— Hélas ! non.
— Tu pleures.
— Non. Au nom de Dieu laisse-moi partir.
— Mon cœur, tu vas pleurer dans ta chambre. Je suis au désespoir. Reste ici. Je serai ton mari.
— Non : je ne peux plus y consentir.
Prononçant ces dernières paroles, elle arracha ses mains des miennes, et elle s’en alla me laissant abîmé dans la honte. Je n’ai pas pu dormir. Je me faisais horreur. Je ne savais pas, si j’étais plus coupable pour l’avoir séduite, ou pour l’abandonner à un autre.
Au dîner du lendemain elle brilla. Elle dialogua avec son futur si sensament101 que je l’ai vu enchanté du trésor, dont il allait se mettre en possession. J’ai fait semblant, comme toujours, d’avoir mal aux dents pour ne jamais parler. Triste, rêveur, et malade aussi à cause de la douloureuse nuit que j’avais passée, je me suis surpris amoureux, jaloux, et au désespoir. Mlle de la M…re ne m’a jamais ni parlé, ni regardé : elle avait raison, et je ne la lui faisais pas102.
Après dîner, madame entra dans sa chambre avec sa nièce, et M. X, et elle en sortit une heure après nous disant de lui faire compliment que103 dans huit jours elle sera l’épouse de monsieur, et partira dans le même jour avec lui pour Dunkerke. Demain, nous ajouta-t-elle, nous sommes tous invités à dîner chez M. Corneman où on signera le contrat.
Je ne peux pas expliquer au lecteur le misérable état de mon âme.
[46r] On fit la partie d’aller à la comédie française, et comme ils étaient quatre, je me suis dispensé. Je suis allé à Paris, où pensant d’avoir la fièvre, je me suis d’abord couché ; mais au lieu de trouver le repos dont j’avais besoin, les tourments que le cruel repentir causait à mon âme me tinrent à l’enfer104. J’ai cru de devoir empêcher ce mariage, ou de devoir me disposer à mourir. Étant sûr que Mlle de la M…re m’aimait, je n’ai pas pu croire qu’elle me résisterait, lorsque je lui aurais fait savoir que son refus me coûterait la vie. Dans cette idée je suis sorti du lit, et je lui ai écrit une lettre dont une passion en tumulte ne pouvait pas dicter la plus forte105. Après avoir ainsi soulagébz ma douleur j’ai dormi, et de grand matin je l’ai envoyée à Tireta le chargeant de la remettre secrètement à la demoiselle ; et l’avertissant que je ne sortirais qu’après en avoir reçu la réponse. Je l’ai reçue quatre heures après. Voici ce que j’ai lu en tremblant :
« Mon cher ami, il n’est plus temps. Sortez. Venez dîner chez M. Corneman, et soyez sûr que dans quelques semaines, nous trouverons tous les deux d’avoir remportéca une grande victoire. Notre amour ne se trouvera plus que dans notre mémoire. Je vous prie de ne plus m’écrire. »
Me voilà aux abois. Ce refus joint à l’ordre plus que cruel de ne plus lui écrire me mit en fureur. Je fus sûr que son âme inconstante était devenue amoureuse du marchand. Cette imagination106 me détermina à aller le tuer. Cent noirs moyens d’exécuter mon infâme projet se présentèrent en foule à mon esprit amoureux, jaloux, altéré, égaré par la colère, et par le honteux dépit. Cet ange me semblait un monstre que je devais haïr, ou une inconstante que je devais punir. J’ai pensé à un moyen sûr, et malgré qu’il me parût lâche, je n’ai pas hésité à l’embrasser. Je me suis déterminé d’aller trouver l’époux qui logeait chez Corneman, de lui révéler tout ce qui s’était passé entre la demoiselle, et moi ; et si cela n’eût pas été suffisant à lui faire abandonner le projet de l’épouser, de lui annoncer la mort de l’un de nous deux ; et enfin de l’assassiner, s’il [46v] eût méprisé mon défi.
Bien décidé à suivre mon horrible projet, dont je ne peux me souvenir aujourd’hui qu’en me sentant comblé de honte, je mange avec une faim canine, je me couche, et je dors profondément toute la nuit. À mon réveil je ne me trouve pas changé. Je m’habille ; je mets des pistolets bien conditionnés dans mes poches, et je vais chez Corneman rue des Greniers S. Lazare. Mon rival dormait ; j’attends. Un quart d’heure après, je le vois devant moi à bras ouverts. Il m’embrasse ; il me dit qu’il s’attendait à cette visite, car en qualité d’ami de sa future, il devait deviner les sentiments qu’il pouvait m’avoir inspirés aussi ; et qu’il partagerait toujours ceux qu’elle pourrait avoir pour moi.
La physionomie de cet honnête homme, son air franc, la force de ses paroles me privent tout d’un coup de la faculté de lui parler comme j’avais décidé. Je reste court ; je ne sais que lui dire. Heureusement il me donne tout le temps qu’il me fallait pour retourner en moi-même. Il m’a parlé un bon quart d’heure jusqu’à ce que M. Corneman vînt ; et on porta du café. Quand j’ai dû lui parler, je ne lui ai rien dit que d’honnête.
Sortant de cette maison tout différent de ce que j’étais en y entrant, je me suis trouvé stupéfait : non seulement content de n’avoir pas suivi mon projet ; mais honteux, et humilié de ne [me]cb voir redevable qu’au hasard de n’avoir pas été un scélérat, un lâche. J’ai rencontré mon frère, et après avoir passécc la matinée avec lui je l’ai mené dîner chez Silvia, où je suis resté jusqu’à minuit. J’ai vu que sa fille devait être celle qui me ferait oublier Mlle de la M…re, que j’avais besoin de ne plus voir avant ses noces.
Le lendemain j’ai mis dans une capellière107 tout mon petit nécessaire, et je suis allé à Versailles faire ma cour aux ministres.
[47r] Le ministre des affaires étrangères me demanda, si j’inclinais, et si je me sentais du talent pour les commissions secrètes. Je lui ai répondu que j’inclinerais à tout ce, qui me paraissant honnête, me mettrait dans la certitude de gagner de l’argent ; et que pour ce qui regardait le talent, je m’en rapportais à lui. Il me dit d’aller parler à l’abbé de Laville.
Cet abbé, premier commis, était un homme froid, profond politique, l’âme de son département, dont on faisait grand cas. Il avait bien servi l’État, étant chargé d’affaires à La Haye ; le roi reconnaissant l’a récompensé lui donnant un évêché dans le jour même dans lequel il est mort. Ce fut un peu trop tard108. L’héritier de tout ce qu’il possédait fut Garnier109, homme de fortune, qui avait été cuisinier de M. d’Argenson, et qui était devenu riche tirant grand parti de l’amitié que l’abbé de Lavillecd eut toujours pour lui. Ces deux amis à peu près du même âge déposèrent leur testament entre les mains d’un notaire, dans lequel l’un était institué par l’autre héritier universel de tout ce qu’il possédait.ceCelui qui survécut fut Garnier.
Cet abbé donc, après m’avoir fait une courte dissertation sur la nature des commissions secrètes, et sur la prudence que devaient avoir ceux qui s’en chargeaient, me dit qu’il me ferait avertir d’abord que se présenterait quelqu’affaire qui pourrait me convenir ; et il me retint à dîner. J’ai connu à table l’abbé Galiani110 secrétaire d’ambassade de Naples. Il était frère du marquis, dont je parlerai lorsque nous serons à mon voyage dans ce pays-là111. Cet abbé était un homme de beaucoup d’esprit. Il avait supérieurement le talent de donner à tout ce qu’il débitait de plus sérieux une teinture [47v] comique, et toujours sans rire, parlant très bien français avec l’invincible accent napolitain, ce qui le faisait chérir dans toutes les compagnies. L’abbé de Laville lui dit que M. de Voltaire se plaignait qu’on avait traduit son Henriade en vers napolitains de façon qu’elle faisait rire les lecteurs. Il lui répondit que Voltaire avait tort, puisque telle était la nature de la langue napolitaine qu’il était impossible de la manier en vers sans exciter à rire.
— Imaginez-vous, lui dit-il, que nous avons une traduction de la bible, et une de l’Iliade, et qu’elles font rire.
— Passe pour la bible, mais pour l’Iliade, j’en suis surpris.
Étant retourné à Paris la veille du départ de Mlle de la M… re devenue madame P., je n’ai pu me dispenser d’aller chez Madame XXX pour la féliciter, et lui souhaiter un bon voyage. Son air aisé112, et satisfait au lieu de me piquer, me plut. Marque certaine de ma guérison. Nous nous parlâmes sans la moindre contrainte. Son mari me parut un très digne homme. Répondant à ses avances, je lui ai promis une visite à Dunkerke sans intention de lui tenir parole ; mais je la lui ai tenue. Ainsi Tireta resta seul avec sa pouponne que sa fidélité faisait devenir tous les jours plus folle.
Dans la tranquillité de mon âme, je me suis mis à filer le parfait amour avec Manon Balletti, qui me donnait tous les jours quelque nouvelle marque du progrès que je faisais dans son cœur. L’amitié, et l’estime qui m’attachaient à sa famille tenaient loin de moi toute idée de séduction ; mais devenant tous les jours plus amoureux, et ne pensant pas à la demander pour femme, je ne concevais pas quel pouvait être mon but.
[48r] Au commencement du mois de Mai, l’abbé de Bernis m’écrivit d’aller à Versailles parler à l’abbé de Laville. Cet abbé me demanda, si je pouvais me flatter d’aller faire une visite à huit à dix vaisseaux de guerre qui étaient en rade à Dunkerke, ayant l’adresse de faire connaissance avec les officiers qui les commandaient au point de me mettre en état de lui faire un rapport circonstanciécf de tout ce qui regardait les approvisionnements de tout en nombre de matelots, en munitions de toute espèce, en administration, et en police113. Je lui ai répondu que j’irais en faire l’essai, qu’à mon retour je lui donnerais par écrit mon rapport, et que ce serait à lui à me dire si j’avais bien fait.
— C’étant, me dit-il, une commission secrète, je ne peux vous donner aucune lettre. Je ne peux que vous souhaiter un heureux voyage, et vous donner de l’argent.
— Je ne veux point d’argent. Vous me donnerez à mon retour ce qu’il vous semblera que j’aie mérité : et pour le bon voyage il me faut au moins trois jours, car je dois me procurer quelque lettre.
— Tâchez donc d’être de retour avant la fin du mois. Voilà tout.
Dans le même jour j’ai eu au palais de Bourbon un entretien d’une demi-heure avec mon protecteur, qui ne pouvant s’empêcher de louer ma délicatesse de n’avoir pas voulu d’argent d’avance, me donna encore un rouleau de cent louis toujours très noblement. Depuis ce moment je n’ai plus eu besoin de puiser dans la bourse de cet homme généreux ; pas même à Rome quatorze ans après114. S’agissant, me dit-il, d’une commission secrète, je suis fâché de ne pas pouvoir vous donner un passeport ; mais vous pourrez en avoir un sous quelque prétexte du premier gentilhomme de la chambre d’année par le moyen de Silvia115. Vous avez besoin d’avoir une très prudente conduite, et surtout de ne pas vous faire des affaires in munere [en mission], car vous savez, je crois, que s’il vous arrive quelque malheur la [48v] réclamation à votre commettant116 ne vous servira de rien. On vous désavouera. Les seuls espions avoués sont les ambassadeurs : vous avez donc besoin d’une réserve, et d’une circonspection supérieure117 à la leur. Si à votre retour vous me ferez voir votre rapport avant de le porter à l’abbé de Laville, je vous dirai mon avis sur ce qui me semblera fait pour être supprimé.
Tout plein de cette affaire dans laquelle j’étais tout neuf, j’ai dit à Silvia, que voulant aller accompagner à Calais des Anglais, et retourner à Paris, elle me ferait un grand plaisir me procurant un passeport du duc de Gesvres118. Prête à m’obliger, elle écrivit au duc ; m’avertissant que je devaiscg remettre sa lettre ench mains propres, puisqu’on neci livrait des passeports de cette espèce que donnant les signalements des personnes qu’ils recommandaient. Ils n’étaient valables que dans l’appelée île de France119, mais ils faisaient respecter dans tout le Nord du royaume. J’y fus donc avec son mari. Le duc était à sa terre de S.t Toin120. À peine m’a-t-il vu, et lucj la lettre, il me fit livrer le passeport, et après avoir quitté Mario121, je suis allé à la Villette pour demander à Madame XXX, si elle voulait que je disse quelque chose de sa part à sa nièce. Elle me dit, que je pouvais lui porter la caisse des statues de porcelaine, si M. Corneman ne l’avait pas encore envoyée. Je fus donc chez le banquier qui me la remit, et auquel j’ai donné cent louis122 lui demandant la même somme dans une lettre de crédit sur une bonne maison de Dunkerke avec une recommandation toute particulière, car j’y allais pour me divertir. Corneman fit tout cela avec plaisir, et je suis parti le même jour vers le soir.ckTrois jours après, je me suis logé à Dunkerke à la conciergerie123.
Une heure après mon arrivée, j’ai causécl la plus agréable surprise à la charmante Madame P., lui présentant sa caisse, et lui portant les compliments de sa tante. Dans le moment qu’elle me faisait l’éloge de son mari qui la rendait heureuse, il arriva, et enchanté de me voir, il m’offrit d’abord une chambre [49r] sans me demander si mon séjour à Dunkerke sera long ou court. Après l’avoir remercié, comme de raison, et lui avoir promis d’aller quelquefois dîner chez lui à la fortune du pot, je l’ai prié de me conduire chez le banquier auquel M. Corneman me recommandait.
Ce banquier, à peine lue la lettre, me compta cent louis, et me pria de l’attendre à mon auberge vers le soir pour me présenter au commandant. C’était M. du Barail124. Celui-ci, fort poli, comme tous les Français en place, après m’avoir fait les interrogations d’usage, me pria à souper avec son épouse, qui était encore à la comédie. L’accueil qu’elle me fit fut égal à celui du mari, et m’étant dispensé de jouer, j’ai commencé à connaître tout le monde, et les officiers de terre, et de mer. Affectant de parler des marines de toute l’Europe, et me donnant pour connaisseur pour avoir servi dans l’armée navale de ma république, je n’eus besoin que de trois jours non seulement pour connaître personnellement tous les capitaines des vaisseaux ; mais pour me lier d’amitié avec eux. Je parlais à tort, et à travers de la construction des vaisseaux, de la façon vénitienne de manœuvrer, et je remarquais que les braves marins qui m’écoutaient s’intéressaient à moi plus encore quand je disais des bêtises que lorsque j’avançais des bonnes choses. Un de ces capitaines, qui me pria à dîner à son bord le quatrième jour, suffit pour me faire inviter par tous les autres ou à déjeuner, ou à goûter. Chacun qui me faisait cet honneur m’occupait toute la journée. Je me montrais curieux de tout, je descendais au fond de cale, je faisais cent questions, et je trouvais partout des jeunes officiers empressés de faire les importants, que je n’avais pas de peine à faire jaser. Je me faisais dire en confidence tout ce qui m’était nécessaire à l’exactitude de mon rapport. Avant de me mettre au lit j’écrivais tout ce que [49v] j’avais découvert de bon, et de mauvais dans la journée sur le vaisseau en question. Je ne dormais que quatre ou cinq heures. En quinze jours je me suis cru suffisamment instruit.
Dans ce voyage la bagatelle, la frivolité ne m’a arraché à rien : ma commission fut toujours le seul objet de mon esprit et de toutes mes démarches. J’ai dîné une fois chez le banquier de Corneman, et une fois chez M. P. en ville, et une autre fois à une petite maison de campagne qu’il avait à une lieue. Mme P. m’y conduisit, et m’étant trouvé tête-à-tête avec elle, je l’ai vue enchantée de mes procédés. Je ne lui ai donnécm autres marques que celles de la plus tendre amitié125. La voyant charmante, mon amoureux commerce avec elle n’ayant fini que depuis cinq à six semaines, je m’étonnais de ma froideur. Je me connaissais trop bien pour attribuer mon procédé à ma vertu. D’où venait donc cela. Un proverbe italien interprète de la nature en dit la véritable raison : C…. non vuol pensieri126.
Ma commission étant finie, j’ai pris congé de tout le monde, je me suis mis dans ma chaise de poste pour retourner à Paris prenant pour mon plaisir une route différente de celle que j’avais faite. Me trouvant vers minuit je ne me souviens pas à quelle poste, j’ordonne des chevaux pour aller à l’autre127. Le postillon me dit que la poste suivante était à Air ville de guerre128 où on ne pouvait pas entrer pendant la nuit. Je lui réponds que je me ferai ouvrir ; et je répète l’ordre de mettre deux chevaux à ma chaise. Me voilà à Air. Il claque, et il dit : courrier129. Après m’avoir fait attendre une heure, on vient ouvrir, et on me dit que je devais aller parler au commandant130. J’y vais en jurant, et on m’introduit jusqu’à l’alcôve d’un homme qui en élégant bonnet de nuit était couché avec une femme dont [50r] je voyais la jolie figure.
— De qui êtes-vous courrier ? me dit-il.
— De personne ; mais comme je suis pressé…..
— Je ne veux pas en savoir davantage. Nous parlerons demain. En attendant vous resterez au corps de garde. Laissez-moi dormir. Allez.
On me mena au corps de garde où j’ai passé le reste de la nuit assis par terre. Le jour vient, je crie, je jure, je dis que je veux partir. Personne ne me répond. Dix heures sonnent, je dis à l’officier de garde, élevant la voix, que le commandant était aussi le maître de me faire assassiner ; mais qu’on ne pouvait ni me refuser le nécessaire pour écrire, ni m’empêcher d’envoyer un courrier à Paris. Il me demande mon nom ; je le lui fais lire sur mon passeport, il me dit qu’il va le faire lire au commandant ; je le lui arrache des mains ; il me dit d’aller parler au commandant avec lui, et j’y consens.
Nous y allons. L’officier entre le premier, et il sort quatre minutes après pour me faire entrer aussi. Je présente au commandant mon passeport, il le lit me regardant pour voir si j’étais le même, puis il me le rend me disant que j’étais libre. Il ordonne à l’officier de me laisser prendre des chevaux de poste.
— À présent, lui dis-je, je ne suis plus pressé. Je dois envoyer à quelqu’un un courrier, et en attendre le retour. Retardant mon voyage, vous avez violé le droit des gens131.
— C’est vous qui l’avez violé vous disant courrier.
— Je vous ai dit au contraire que je ne l’étais pas.
— Vous l’avez dit au postillon, et cela suffit.
— Le postillon en a menti. Je ne lui ai dit autre chose sinon que je me ferai ouvrir.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas montré votre passeport ?
— Pourquoi ne m’en avez-vous pas donné le temps ? [50v] Dans trois ou quatre jours nous saurons qui de nous deux a tort.
— Faites tout ce qu’il vous plaira.
On m’a conduit à la poste qui en même temps était l’auberge, etcn un moment après j’ai vu à la porte ma chaise de poste. Je demande au maître de poste un exprès132 prêt à partir à mon ordre, une chambre avec un bon lit, le nécessaire pour écrire, un bouillon d’abord, et un bon dîner à deux heures. Je fais monter ma malle, et tout ce que j’avais dans ma chaise, je me déshabille, je me lave, et je me dispose à écrire ne sachant pas à qui, car dans le fond j’avais tort ; mais je m’étais engagé à faire l’important, et il me semblait de devoir me soutenir dans mon rôle133. J’étais cependant fâché de m’être engagé à rester à Air jusqu’au retour de l’exprès que j’avais demandé. J’avaisco décidé de passer la nuit là : je me serais toujours reposé. J’étais tout à fait en chemise, et je prenais le bouillon que j’avais ordonné quand j’ai vu devant moi le commandant tout seul.
— Je suis fâché, me dit-il d’un air fort poli, que vous vous imaginiez d’avoir raison de vous plaindre, tandis que je n’ai fait que mon devoir, car je devais croire à la parole134 que votre postillon n’aurait jamais prononcée sans votre ordre.
— Cela se peut ; mais votre devoir n’allait pas jusqu’à me chasser de votre chambre.
— J’avais besoin de dormir.
— J’ai actuellement le même besoin ; mais la politesse m’empêche de vous imiter.
— Oserai-je vous demander si vous avez jamais servi ?
— J’ai servi sur mer, et sur terre, et j’ai quitté à l’âgecp où plusieurs autres commencent.
— Si vous avez servi vous devez savoir qu’on n’ouvre jamais dans la nuit une [51r] porte d’une ville de guerre qu’aux courriers du roi, et au suprême commandement militaire.
— Mais d’abord qu’on l’a ouverte, on peut être poli.
— Êtes-vous homme à vous habiller, et à venir vous promener avec moi ?
Sa proposition me plaît, autant que sa morgue me pique. Un coup d’épée donné, ou reçu se présente dans un instant à mon esprit avec des charmes séduisants. Je lui réponds d’un air calme, et respectueux que l’honneur d’aller me promener avec lui avait la force de me faire différer toute autre affaire. Je l’ai prié de s’asseoir tandis que je m’habillerais à la hâte. Je mets mes culottes jetant sur le lit les pistolets qui étaient dans les poches, je fais monter un perruquier qui dans deux minutes m’arrangea les cheveux, et je tire d’un fourreau de toile cirée mon épée que je m’attache au côté. Après avoir fermé ma chambre je consigne la clef à l’hôte, et nous sortons.
Après avoir traversé deux ou trois rues, nous entrons par une porte cochère dans une cour que j’ai crue de passage ; mais il s’arrête au bout devant une porte ouverte, et je vois nombreuse compagnie de femmes, et d’hommes. Je n’ai pas seulement pensé à reculer.
— Voilà ma femme, me dit le commandant, et en même temps, sans s’interrompre, voilà, lui dit-il, monsieur de Casanova qui vient dîner avec nous.
— C’est fort bien fait, dit la belle dame, se levant, après avoir posécq ses cartes, sans cela, monsieur, je ne vous aurais jamais pardonnécr la peine que vous nous avez faite cette nuit nous faisant réveiller.
— C’est cependant une faute que je n’ai pas mal expiée madame. Après un pareil purgatoire, permettez-moi de [51v] vous dire que je mérite le paradis où je me vois.
Elle rit alors, et après m’avoir fait asseoir près d’elle, elle poursuivit sa partie. Je me suis dans l’instant reconnu pour attrapé dans toutes les formes ; mais je n’avais autre parti à prendre que celui de faire bonne contenance, d’autant plus que la jolie farce me tirait entièrement à mon honneur d’un très mauvais pas, et me fournissait un très plausible prétexte de partir sans envoyer, je ne savais pas à qui, le courrier que j’avais ordonné. Le commandant qui sentait le plaisir de sa victoire, devenu tout gai, parla de la guerre, de la cour, des affaires du jour m’adressant souvent la parole avec grande aisance, comme s’il n’y avait jamais eu entre lui et moi le moindre différend. Il jouissait se voyant devenu le héros de la pièce ; mais à mon tour le maintien que je gardais était celui d’un jeune homme qui avait su forcer un vieux officier à lui donner une satisfaction, car c’en était une qui me faisait tout l’honneur que je pouvais prétendre.
On servit, et la réussite de mon rôle ne dépendant que de la façon de le jouer, il m’est arrivé rarement d’être plus réveillé que je ne le fus à ce dînercs où on ne tint que des jolis propos pour faire briller madame. Elle avait au moins trente ans moins que son mari135, et on ne parla jamais du quiproquo qui m’avait fait passer six heures au corps de garde ; mais au dessert le commandant même manqua de casser les vitres par une goguenarderie136 qui ne valait pas la peine137.
— Vous avez été bien bon, me dit-il, de croire que j’irais me battre avec vous. Je vous ai attrapé138.
— Je nect sais pas si je l’ai cru, lui répondis-je, mais je sais que je suis dans l’instant devenu curieux de voir ce que cette promenade deviendrait, et j’admire votre esprit. Bien loin de me trouver attrapé, je me [52r] trouve satisfait, et je vous suis même reconnaissant.
cuIl ne me répliqua pas, et nous nous levâmes de table. Madame me mit de son tri139, puis nous allâmes nous promener, et vers le soir j’ai pris congé ; mais je ne suis parti que le lendemain après avoir mis en net140 mon rapport.
À cinq heures du matin, je dormais dans ma chaise de poste, lorsqu’on me réveilla. J’étais à la porte de la ville d’Amiens, et celui qui me réveilla fut un commis du bureau, où on paye les droits auxquels sont assujetties les marchandises qui passent. Ce commis me demande si je n’avais rien contre les ordres du roi. De mauvaise humeur comme tout homme qu’un animal prive de la douceur du sommeil pour lui faire une question ennuyeuse, je lui réponds avec un sacr….. que je n’avais rien ; et que f….. ilcv aurait pu me laisser dormir. Puisque vous faites le brutal, me réplique-t-il, nous verrons.
Il ordonne au postillon d’entrer avec ma chaise, il fait délier mes malles, il me dit de descendre, il me demande mes clefs, et il m’oblige à attendre jusqu’à ce qu’on ait visité tout.
J’ai d’abord connu la faute que j’avais commise, et je ne pouvais plus y remédier. N’ayant rien je ne pouvais rien craindre ; mais ma pétulance allait me coûter deux heures d’ennui, enrageant en silence, et laissant que ces marauds usassent du droit qu’ils avaient. Je voyais peint sur leur insolente figure le plaisir de la vengeance. Les commis en France, qui se tenaient dans ce temps-là aux portes des villes pour visiter les passagers, étaient l’écume de la plus infâme canaille ; mais lorsqu’ils se voyaient traités par des personnes de distinction avec politesse ils se piquaient de devenir traitables. Une pièce de vingt-quatre sous141 donnée de bonne [52v] grâce les rendait humains : ils tiraient la révérence au passager, ils lui souhaitaient un heureux voyage sans lui causer aucun désagrément. Je le savais ; mais il y a des moments dans lesquels l’homme s’abandonne à l’humeur, et oublie, ou néglige ce qu’il sait.
Les bourreaux vidèrent mes malles, et déployèrent jusqu’à mes chemises, entre lesquelles, disaient-ils, je pouvais avoir des dentelles d’Angleterre142. Après avoir visité tout, ils me rendirent mes clefs ; mais tout n’était pas fini. Il s’agissait de visiter ma chaise. Le coquin qui la visite crie victoire trouvant le reste d’une livre de tabac qu’allant à Dunkerke j’avais acheté à S.t Omere143. Le chef de la bande ordonne d’une voix triomphante qu’on séquestre ma chaise, et il me dit que je devais payer douze cents francs d’amende144.
Pour le coup j’ai perdu patience, et je laisse deviner au lecteur tout ce que j’ai dit à ces sbires. Je leur ai dit de me conduire chez l’intendant145 ; mais ils me répondirent que si je voulais je pouvais y aller. Entouré d’une nombreuse canaille, qui allait toujours s’augmentant, j’entre dans la ville marchant à grands pas comme un furieux. J’entre dans la première boutique que je vois ouverte, et je prie le maître de me faire conduire chez l’intendant : je conte mon fait, et un homme de bonne mine, qui se trouvait là, me dit qu’il m’y mènera lui-même ; mais que je ne le trouverais pas, car on devait l’avoir déjà informé. Il me dit qu’à moins que je ne paye ou donne caution je ne me tirerai pas facilement de cette affaire. Je le prie, de m’y conduire, et de me laisser faire. Il me dit [53r] que je devais auparavant me débarrasser de la canaille envoyant un louis à un cabaret éloigné et lui disant d’y aller déjeuner. Je lui donne le louis, et je le prie de me faire ce plaisir. Il s’acquitta de cela à merveille, et toute la canaille disparut faisant des cris de joie. Tel est le peuple qui aujourd’hui se croit roi de France. L’homme qui allait me conduire chez l’intendant me dit qu’il était procureur146 de son métier.
Nous arrivons chez l’intendant ; mais le portier nous dit qu’il était sorti tout seul, qu’il ne retournerait à la maison que la nuit, et qu’il ne savait pas où il dînait.
— Voilà, me dit le procureur, la journée perdue.
— Allons le chercher là où il peut être : il doit avoir des amis, des habitudes. Je vous donnerai un louis pour votre journée.
— Je suis à vos ordres.
Nous employâmes quatre heures allant le chercher en vain à dix ou douze maisons. J’avais parlé dans toutes ces maisons aux maîtres, ou aux maîtresses, exagérant partout l’affaire qu’on m’avait fait tomber sur le corps. On m’écoutait, on me plaignait, et tout ce qu’on me disait de plus consolant était que certainement il retournerait chez lui pour y coucher, et que pour lors il se verrait obligé àcw m’écouter.
À une heure et demie, le procureur me conduisit chez une vieille dame qui avait beaucoup de crédit en ville. Elle était à table toute seule. Après m’avoir écouté attentivement, elle me dit du plus grand sang-froid qu’elle ne croyait pas de commettre une indiscrétion disant à un étranger dans quel endroit se trouvait un homme qui par état ne devait jamais se rendre inaccessible. Ainsi, monsieur, je peux vous révéler ce qui [53v] n’est pas un secret. Ma fille me dit hier au soir qu’elle était invitée chez madame XX, et que l’intendant aussi était du dîner. Allez-y donc d’abord, et vous le trouverez à table en compagnie de tout ce qu’il y a de mieux dans Amiens. Je vous conseille, me dit-elle en souriant, d’entrer sans vous faire annoncer. Les domestiques qui servent, et qui vont de la cuisine à la salle où l’on mange, vous apprendront le chemin sans que vous le leur demandiez. Là vous lui parlerez malgré lui, et malgré que vous ne le connaissiez pas : il entendra tout ce que vous m’avez dit d’épouvantable dans votre juste colère. Je suis fâchée de ne pas pouvoir me trouver présente à ce beau coup de théâtre.
Je lui ai vite tirécx la révérence ; et je suis allé en courant à la maison indiquée avec le procureur rendu de fatigue. Je suis entré sans la moindre difficulté avec les domestiques, et mon guide dans une salle, où j’ai vu vingt personnes assises à table en grande gaieté.
Excusez, leur dis-je, mesdamescy, et messieurs, si dans l’état effrayant où vous me voyez je suis forcé à venir troubler la paix, et la gaieté de votre repas.
À ce compliment prononcé d’une voix de tonnerre tout le monde se met debout. J’étais échevelé, et tout en nage : ma figure était infernale : qu’on s’imagine la surprise d’une compagnie composée de femmes toutes élégantes, et d’hommes faits pour les courtiser.
Je cherche, poursuivis-je à dire, depuis sept heures dans toutes les maisons de cette ville monsieur l’intendant qu’enfin je trouve ici, car je sais qu’il y est, et que, s’il a des oreilles, il m’écoute dans ce moment. Je viens donc lui dire d’ordonner d’abord à ses satellites, qui ont mis en séquestre mon équipage, de me le laisser libre, pour que je puisse poursuivre mon voyage. Si des lois catalanes147 ordonnent que pour sept [54r] onces de tabac148, que j’ai pour mon usage, je doive payer douze cents francs, je les renie, et je lui déclare que je ne veux payer le sou. Je resterai ici, j’enverrai un courrier à mon ambassadeur, qui se plaindra au roi qu’on ait violé les droits des gens dans l’île de France sur ma personne, et j’en aurai satisfaction. Louis XV est assez grand pour ne pas vouloir se déclarer complice de cette étrange espèce d’assassinat. Cette affaire en tout cas, si on me refuse une réparation, deviendra une grande affaire d’État, car la représaille149 de ma république ne sera pas celle de faire assassiner les Français qui voyagent dans ses États ; mais celle de leur ordonner d’en sortir tous. Voilà qui je suis. Lisez.
Écumant de colère, je jette au milieu de la table mon passeport. Un homme le ramasse, le lit, je juge que c’était l’intendant. Tandis que la pancarte150 passait d’une main à l’autre des convives ébahis, il me dit, tenant bien sa morgue, qu’il n’était à Amiens que pour faire exécuter les ordonnances, et que par conséquent je ne partirais qu’en payant, ou donnant caution.
— Si telle est votre obligation, vous devez regarder mon passeport comme une ordonnance. Soyez vous-même ma caution, si vous êtes gentilhomme.
— Est-ce que la noblesse chez vous cautionne les infracteurs151 ?
— La noblesse chez moi ne descend pas jusqu’à exercer des emplois qui déshonorent.
— Au service du roi il n’y a pas d’emploi qui déshonore.
— Le bourreau tient ce même langage.
— Mesurez vos termes.
— Mesurez-vous vos actions ? Sachez monsieur que je suis homme libre, sensible, et outragé, et que je ne crains rien. Je vous défie à me faire jeter par la fenêtre.
— Monsieur, me dit alors une dame en ton de maîtresse, chez moi on ne jette personne par la fenêtre.
— La colère, madame, fait souvent perdre la tête. Me voilà à vos pieds pour obtenir mon pardon. Daignez réfléchir que c’est pour la première fois de ma vie que je me vois opprimé par une supercherie dans un royaume, où je croyais ne devoir me tenir sur mes gardes que [54v] contre la violence des voleurs de grand chemin : pour eux j’ai des pistolets ; pour ces messieurs j’ai un passeport ; mais je trouve qu’il ne vaut rien. Pour sept onces de tabac, que j’ai acheté à S.t Omere il y a trois semaines, ce monsieur me dépouille, et il interrompt mon voyage, tandis que le roi est mon garant que personne n’osera l’interrompre : on veut que je paye cinquante louis, on me livre à la fureur d’une populace effrénée, dont l’honnête homme que vous voyez là m’a délivré moyennant de l’argent : je me vois traité comme un scélérat, et l’homme qui doit me défendre se dérobe, se cache. Ses sbires, qui sont à la porte de cette ville, ont bouleversé mes habits, et mes chemises pour se venger, et me punir de ce que je ne leur ai pas donnécz une pièce de vingt-quatre sous. Ce qui m’est arrivé sera demain la nouvelle du corps diplomatique à Versailles, et à Paris, et en peu de jours on la lira sur plusieurs gazettes. Je ne veux payer le sou. Parlez M. l’intendant. Dois-je envoyer un courrier au duc de Gesvres ?
— Payez. Et si vous ne voulez pas payer, faites tout ce que vous voulez.
— Adieu donc Mesdames, et Messieurs.
Dans le moment que je sortais de la salle comme un furieux j’entends une voix qui me dit en italien d’attendre un moment. Je vois un homme âgé qui dit à l’intendant ces paroles :
— Ordonnez d’abord qu’on laisse partir monsieur. Je me rends sa caution. M’entendez-vous l’intendant ? Vous ne connaissez pas le feu italien. J’ai fait en Italie toute la guerre passée152, et je me suis trouvé plusieurs fois à portée de le connaître. Je trouve que monsieur a raison.
— Fort bien ! Me dit alors l’intendant. Payez seulement trente ou quarante francs au bureau, car on a déjà écrit.
— Je ne veux rien payer je vous le répète. Mais qui êtes-vous honnête homme, qui me cautionnez ne sachant pas qui je suis ?
— Je suis commissaire de guerre153, je m’appelle la Bretonnière, et [55r] je demeure à Paris à l’hôtel de Saxe154 rue du Colombier : j’y serai après-demain. Faites-moi l’honneur de passer chez moi, et nous irons ensemble chez M. Britard155, qui sur l’exposé156 me déchargera de la caution que je vous fais avec un véritable plaisir.
Après lui avoir témoigné toute ma reconnaissance, et l’avoir bien assuré qu’il me verrait tout au plus tôt chez lui, j’ai demandé pardon à toute la compagnie, et je suis allé dîner à l’auberge gardant avec moi mon bon procureur qui était hors de lui-même. Nous levant de table je lui ai donné deux louis157. Sans cet homme, et le brave commissaire de guerre, j’aurais été fort embarrassé, car quoique je ne manquasse pas d’argent je n’aurais jamais pu me déterminer à laisser là cinquante louis.
Ma chaise étant toute prête à la porte de l’auberge, dans le moment que j’y montais, voilà un des commis qui m’avaient visité, qui me dit que j’y trouverais tout ce que j’y avais laissé.
— Cela me surprendra, lui répondis-je : y trouverai-je aussi mon tabac ?
— Le tabac, mon prince, est confisqué.
— J’en suis fâché. Je vous aurais fait présent d’un louis.
— Je vais vous le prendre dans un moment.
— Je n’ai pas le temps d’attendre. Touche postillon158.
Je suis arrivé à Paris le lendemain. Quatre jours après, je suis allé chez la Bretonnière, qui me mena chez le fermier général Britard, qui le déchargea de sa caution. C’était un jeune, et très aimable homme qui rougit de tout ce qu’on m’avait fait souffrir.
J’ai d’abord portéda ma relation au ministre à l’hôtel de Bourbon, qui passa deux heures avec moi pour me faire ôter tout ce qu’il crut être de trop. J’ai passé la nuit à la mettre en net, et le lendemain je l’ai portée à Versailles à l’abbé de Laville, qui après l’avoir lue froidement me dit qu’il me ferait savoir le résultat à son temps. Un mois après j’ai reçu cinq cents louis159, et j’ai eu le plaisir [55v] de savoir que M. de Crémille ministre de la marine160 avait non seulement trouvé tout mon rapport exact ; mais aussi instructif. Plusieurs craintes raisonnées m’empêchèrent de recevoir l’honneur dedb me faire connaître, que mon protecteur voulait me procurer.
Quand je lui ai conté les deux aventures que j’ai euesdc une à Air, l’autre à Amiens, il en a ri ; mais il m’a dit que la grande bravoure d’un homme chargé d’une commission secrète devait consister à ne jamais se faire des affaires, car quand même il aurait le talent de s’en tirer avec son seul esprit, elles ne pouvaient que faire parler de lui ; et c’était ce qu’il devait éviter.
Cette commission coûta au département de la marine 12 000 #161. Le ministre aurait pu savoir facilement tout ce que je lui ai dit dans ma relation sans dépenser un sou. Tout jeune officier aurait pu le servir, et avec un peu d’esprit l’aurait bien servi pour se faire du mérite. Mais tels étaient sous le gouvernement monarchique tous les départements du ministère français162. Ils prodiguaient l’argent qui ne leur coûtait rien à leurs créatures, à ceux qu’ils aimaient, ils étaient despotes, le peuple était foulé163, l’État endetté, et les finances en si mauvais état que la banqueroute immanquable l’aurait précipité : une révolution était nécessaire. C’est le langage desdd représentants qui règnent aujourd’hui en France faisant semblant d’être les ministres fidèles du peuple maître de la république. Pauvre peuple ! Sot peuple qui meurt de faim, et de misère, ou qui va se faire massacrer par toute l’Europe pour enrichir ceux qui l’ont trompé.
[56r] Silvia trouva fort amusantes les aventures d’Air, et d’Amiens164 ; et sa fille se montra fort sensible à la mauvaise nuit que je devais avoir passée dans le corps de garde à Air. Je lui ai répondu que j’en aurais été au désespoir si j’avais eu avec moi une femme ; et elle repartit que cette femme étant bonne aurait dû aller au corps de garde avec son mari. Point du tout, ma chère fille, lui dit la sage Silvia ; dans des cas pareils une femme essentielle, après avoir mis en sûreté l’équipage va solliciter lade personne en place pour faire remettre en liberté le mari.
Chapitre III
Le comte de La Tour d’Auvergne, eta madame d’Urfé
Malgré cet amour naissant je ne laissais pas d’avoir du goût pour les beautés mercenaires qui brillaient sur le grand trottoir1 et faisaient parler d’elles ; mais celles qui m’occupaient le plus étaient les entretenues, et les autres qui ne prétendaient appartenir au public que parce qu’elles chantaient, dansaient, ou jouaient la comédieb. Se reconnaissant pour tout le reste très libres, elles jouissaient de leur droit se donnant tour à tour ou à l’amour, ou à l’argent, et quelquefois à l’un et à l’autre en même temps. Je m’étais faufilé avec toutes très facilement. Les foyers des théâtres sont le noble marché où les amateurs vont exercer leur talent pour nouer des intrigues. J’avais su assez bien profiter de cette agréable école : je commençais par devenir l’ami de leurs amants en titre, et je réussissais par l’art de ne jamais montrer la moindre prétention, et surtout de paraître non pas inconséquent ; mais sans conséquence. Il fallait avoir toujours à l’occasion la bourse à la main, mais s’agissant de peu de chose, la peine n’était pas si grande que le plaisir. J’étais sûr que d’une façon ou de l’autre on m’en tiendrait compte.
Camille actrice, et danseuse de la comédie italienne2, que j’avais commencé à aimer à Fontainebleau il y avait déjà sept ans fut la fille à laquelle je me suis beaucoup attaché à cause des agréments que je trouvais chez elle dans une petite maison à la barrière blanche3 où elle vivait avec son amant comte d’Esgreville4 qui me chérissait beaucoup [59v] dans sa société. Il était frère du marquis de Gamache5, et de la comtesse du Rumain6, beau garçon, fort doux, et assez riche. Il n’était jamais si content comme7 lorsqu’il voyait beaucoup de monde chez sa maîtresse. Elle n’aimait que lui ; mais remplie d’esprit, et de savoir-faire elle ne désespérait personne qui avait du goût pour elle : ni avare, ni prodigue dans les faveurs qu’elle accordait elle se faisait adorer de tout son monde sans craindre ni indiscrétion, ni un abandon toujours mortifiantc.
Celui qu’après son amant elle distinguait au-dessus de tous les autres était le comte de La Tour d’Auvergne8. C’était un seigneur de grande naissance, qui l’idolâtrait ;d et qui n’étant pas assez riche pour l’avoir toute à lui, devait être assez content de la partie qu’elle lui accordait. On disait qu’elle l’aimait en second. Elle lui entretenait à peu de frais une petite fille, dont elle lui avait, pour ainsi dire, fait présent, aprèse l’en avoir vu amoureux quand elle était à son service. La Tour d’Auvergne la tenait à Paris avec lui en chambre garnie dans la rue Taranne9 : il disait qu’il l’aimait parce que c’était un présent que sa chère Camille lui avait fait ; et il la conduisait très souvent souper avec elle à la barrière blanche. Elle avait quinze ans, simple, naïve, sans nulle ambition : ellef disait à son amant qu’elle ne lui pardonnerait jamais une infidélité, excepté qu’il ne la lui fît avec Camille à laquelle elle croyait de devoir céder parce qu’elle lui devait son bonheur. Je suis devenug si amoureux de cette fille que souvent je n’allais souper chez Camilleh que dans l’espoir de l’y trouveri [60r] et de jouir des naïvetés avec lesquelles elle enchantait toute la coterie. Je me cachais de tout mon pouvoir, mais j’en étais si épris que très souvent, je me trouvais fort triste sortant du souper, parce que je voyais l’impossibilité de guérir ma passion par les voies ordinaires. Je me serais même rendu ridicule, si je m’étais laissé deviner, et Camille se serait moquée de moi sans pitié. Mais voici ce qu’il m’est arrivé pour me guérir de cette passionj.
La petite maison de Camillek étant à la barrière blanche, j’envoyais chercher un fiacre pour retourner chez moi, lorsque tout le monde après souper allait se retirer. Nous étant tenus à table jusqu’à une heure après minuit mon laquais me dit qu’on ne trouvait pas des fiacres. La Tour d’Auvergne me dit qu’il me ramènerait chez moi sans nullement s’incommoder, malgré que sa voiturel ne fût que pour deux personnes. Ma petite, dit-il, s’assoira sur nous. J’accepte, comme de raison, et me voilà dans la voiture avec le comte à ma gauche, et Babet assise sur les cuisses de tous les deux. Rempli de désir, jem pense à saisir l’occasion ; et sans perdre mon temps, car le cocher allait vite, je lui prends la mainn, je la serre, elle serre la mienne, je la porte par reconnaissance à ma boucheo la couvrant de baisers muets, et impatient de la convaincre de mon ardeur [60v] je pousse la chose, comme je le devais dans la plus grande douceur de mon âme ; mais précisément dans le moment de la crise j’entends la Tour d’Auvergne qui me dit : Je vous sais gré, mon cher ami, d’une politesse de votre pays, dont je ne me croyais plus digne : j’espère quep ce ne soit pas une méprise. À ces terribles mots, j’étends ma main, et je sens la manche de son habit : il n’y a point de présence d’esprit dans ce moment-là, d’autant plus que ces paroles furent suivies d’un rire qui aurait démonté l’homme le plus aguerri. Jeq lâche prise ne pouvant ni en rire ni convenir, ni disconvenir de la chose. Babet demandait à son ami de quoi il riait tant, et lorsqu’il voulaitr lui en dire la raison le rire lui revenait, je ne disais rien, et je me trouvais bête au possible. Heureusement la voiture s’est arrêtée, et mon laquaiss ayant ouvert la portière pour que je descende, je suis entré chez moi leur souhaitant une bonne nuit, que la Tour d’Auvergne me rendit en poursuivant à rire de tout son cœur. Pour moi je n’ai commencé à rire de l’aventure qu’une demi-heure après, car enfin elle était bouffonne ; mais malgré cela je la trouvais triste, et ennuyeuse à cause des plaisanteries auxquelles je devais me disposer à résister.
Trois ou quatre jours après, je me suis déterminé à aller demander à déjeuner àt l’aimable seigneur à neuf heures du matin, car Camille avait envoyé chez moi pour [61r] savoir comment je me portais. Cette affaire ne devait pas m’empêcher de poursuivre à la voir ; mais j’ai voulu savoir auparavant sur quel pied on avait pris la chose.
uD’abord que le charmant La Tour me vit, il donna dans un éclat de rire ; et après avoir bien ri il vint m’embrasser en jouant la demoiselle. Je l’ai prié moitié en riant, moitié sérieusement d’oublier cette bêtise, puisque je ne savais pas comment me défendre.
— Pourquoi, me répondit-il, penser à vous défendre ? Nous vous aimons tous, c’est une aventure très comique qui a fait, et fait nos délices tous les soirs.
— Tout le monde la sait donc ?
— En doutez-vous ? Camille étouffe, et vous devez venir ce soir, j’y conduirai Babet ; et elle vous fera rire, car elle soutient que vous ne vous êtes pas trompé.
— Elle a raison.
— Comment ? elle a raison. À d’autres. Vous me faites trop d’honneur, et je n’en crois rien ; mais vous prenez le bon parti.
Effectivement ce fut le parti que j’ai pris à table en faisant l’étonné de l’indiscrétion de La Tour, et en me disant guéri de la passion que j’avais conçuev pour lui. Babet m’appelait vilain cochon,w et ne me croyait pas guéri. Cette aventure, par des raisons inconcevables, me dégoûtax d’elle, me prenant d’amitié pour la Tour d’Auvergne, qui avait toutes les qualités pour être aimé de tout le monde. Mais cette amitié manqua d’avoir une suite funeste.
yCe fut un jour de lundi au foyer de la comédie italienne quez cet homme charmant me pria de lui prêter cent louis promettant de me les rendre le Samedi.
— Je ne les [61v] ai pas. Voici ma bourse toute à votre service, lui dis-je, où il y en a dix à douze.
— Il m’en faut cent, et d’abord, puisque je les ai perdus hier au soir sur ma parole chez la princesse d’Anhalt10.
— Je ne les ai pas.
— Un receveur de la loterie doit en avoir plus de mille.
— D’accord ; mais ma caisse est sacrée : je dois la consigner à l’agent de change aujourd’hui en huit.
— Cela ne vous empêchera pas de la consigner, puisque Samedi je vous les rendrai. Ôtez de votre caisse cent louis, et mettez-y à la place ma parole d’honneur. Croyez-vous qu’elle vaille cent louis ?
À ces paroles je lui tourne le dos en lui disant de m’attendre, je vais à mon bureauaa dans la rue saint Denis, je prends cent louis, et je les lui porte. Le samedi vient, je ne le vois pas, et le dimanche matin je mets en gage ma bague, et je remets dans ma caisse la même somme, que j’ai consignéeab le lendemain à l’agent de change. Trois ou quatre jours après voilà la Tour d’Auvergne sur l’amphithéâtre11 de la comédie française qui m’approche, et me fait des excuses. Je lui réponds en lui montrant ma main sans bague,ac et lui disant que je l’ai engagée pour sauver mon honneur. Il me répond d’un air triste qu’on lui avait manqué, mais qu’il était sûr de me rendre la somme le Samedi ensuite12 ; et je vous en donne, me dit-il, ma parole d’honneur. — Votre parole d’honneurad est dans ma caisse ; ainsi permettez que je n’y compte plus dessus : vous me rendrez les cent louis quand vous voudrez.
À ces paroles j’ai vu ce brave seigneur devenir pâle comme [62r] un mort.
— Ma parole d’honneur, me dit-il, mon cher Casanova, m’est plus chère que la vie, et je vous donnerai les cent louis demain à neuf heures du matin à cent pas du café qui est au bout des Champs Élysées. Je vous les donnerai tête-à-tête, personne ne nous verra, j’espère que vous n’y manquerez pas, et que vous aurez votre épée, comme j’aurai la mienne.
— C’est bien désagréable, Monsieur le comte, que vous veuillez me faire payer si cher un bon mot. Vous me faites infiniment de l’honneur13 ; mais j’aime mieux vous en demander pardon, si cela peut empêcher cette fâcheuse affaire.
— Non, j’ai tort, beaucoup plus que vous, et ce tort ne peut être effacé que par le sang d’un de nous deux. Viendrez-vous ?
— Oui.
J’ai soupé très tristement chezae Silvia, car j’aimais ce brave homme, et je ne m’aimais pas moins. Il me paraissait d’avoir tort ; car mon mot avait effectivement été trop tranchant ; mais je ne pensais pas à manqueraf au rendez-vous.
Je suis arrivé au café un moment après lui ; nous déjeunâmes ; il paya, etag ensuite nous sortîmes nous acheminant à l’Étoile14. Lorsque nous fûmes sûrsah de n’être pas vus, il me donna un rouleau de cent louis d’un air très noble ; etai me disant qu’un coup d’épée devait suffire à l’un ou à l’autre, il dégaina après avoir reculé de quatre pas. Pour toute réponse, j’ai dégainé aussi, et d’abord que je me suis vuaj en mesure15, je lui ai lancé ma botte droite, et certain de l’avoir blessé à la poitrine, j’ai sauté en arrièreak le sommant de sa parole. Doux comme un mouton, il baissa son épée, il mit sa main dans son sein, et en me la montrant teinte de sang, il me dit qu’il était content. Je lui ai dit tout ce que je pouvais, et devais lui dire de plus honnête tandis [62v] qu’il s’appliquait un mouchoir. Je me suis réjouial regardant la pointe de mon épée qui n’était ensanglantée que l’espace d’une ligne16. Je lui ai offert de l’accompagner, et il n’a pas voulu. Il me pria d’être discret, et d’être son ami à l’avenir. Aprèsam l’avoir embrassé versant des larmes, je suis retourné chez moi très affligé, et beaucoup endoctriné17 dans l’école du monde. Cette affaire demeura toujours inconnue à tout le monde. Huit jours après nous soupâmes ensemble chez Camille.
Dans ces jours j’ai reçu douze mille francs des mains de l’abbé de Laville comme une gratification de la commission, dont je m’étais acquitté à Dunkerque18. Camille me dit que la Tour d’Auvergne était au lit à cause de sa sciatique, et que si je voulais nous irions le lendemain lui faire une visite. J’ai accepté, nous y fûmes, et après avoir déjeuné, je lui ai dit d’un air sérieux que s’il voulait me laisser faire sur sa cuisse ce que je voulais je le guériraisan, car son mal n’était pas ce qu’on appelle sciatique, mais un vent humide, que je feraisao partir moyennant leap talisman de Salomon19, et cinq paroles. Il se mit à rire ; mais il me dit de faire tout ce que je voulais.
— Je m’en vais donc, lui dis-je, acheter un pinceau.
— J’enverrai un domestique.
— Non parce que je doisaqêtre sûr qu’on n’aura pas marchandé, et je dois aussi acheterar quelques drogues.
Je suis allé chercher du nitre, de la fleur de soufre, du mercure et un petit pinceau, et je lui ai dit qu’il me fallait un peu de son urine faite dans l’instant. Son éclat de rire, et celui de Camille ne me fit pas quitter mon air sérieux ;as [63r] je lui ai donné un gobelet, j’ai baissé ses rideaux, et il m’obéit.at Après en avoir fait un petit amalgame20, j’ai dit à Camille qu’elle devait lui frotter la cuisse de ses mains pendant que je murmurerais une conjuration,au mais que tout serait perdu si elle riait.av Après avoir passé un bon quart d’heure à rire, ils se mirent à la fin en devoir d’avoir un maintien égal au mien. La Touraw présenta sa cuisseax à Camille qui s’imaginant de jouer un rôle dans une comédie, commença à frotter le malade tandis que je disais à voix demi basse ce qu’il était impossible qu’ils comprissent puisque je ne savais pas moi-même ce que je disais. J’ai manqué de gâter l’opération moi-même en voyant les grimaces que faisait Camille pour ne pas rire. Rien n’était plus comique.ayAprès enfin leur avoir dit que c’était assez frotté, j’ai trempé dans l’amalgamation le pinceau, puis d’un seul coup je lui ai fait le signe Salomon ; l’étoile à cinq pointes formée ainsi de cinq lignes. Après cela, j’ai enveloppé sa cuisse dans trois serviettes, et je lui ai dit que s’il pouvait se tenir dans son lit vingt-quatre heures sans jamais la développer je le garantissais guéri. Ce qui m’a plu fut que je ne les ai vusaz plus rire. Ils étaient étonnés.
[63v] Après cette farce que j’ai composée, et jouée sans aucun dessein,ba et point du tout préméditée, nous partîmes, et dans le fiacre chemin faisant j’ai fait à Camille cent contes qu’elle écouta si attentivement que lorsque je l’ai quittée je l’ai vue ébahie.
Quatre ou cinq jours après lorsque je ne me souvenais presque plus de ce que j’avais fait à M. de la Tour d’Auvergne j’entends à huit heures du matin des chevaux qui s’arrêtent à ma porte. Je regarde de ma fenêtre ;bb je le vois descendre de cheval et entrer chez moi.
— Vous étiez sûr de votre fait, me dit-il en m’embrassant, puisque vous n’êtes pas venu voir comment je me portais le lendemain de votre opération étonnante.
— Certainement j’en étais sûr, mais si j’avais eu le tempsbc vous m’auriez vu tout de même.
— Dites-moi s’il m’est permis de me mettre dans un bain.
— Point de bainbd que lorsque vous vous croirez rétabli.
— Je vous obéirai. Tout le monde est étonné, car je n’ai pu m’empêcher debe conter ce miracle à toutes mes connaissances. Je trouve des esprits forts qui se moquent de moi, mais je les laisse dire.bf
— Vous auriez dû,bg ce me semble, être discret, car vous connaissez Paris. On m’appellera charlatan.
— Tout le monde ne pense pas comme cela, et je suis venu vous demander un plaisir.
— Que voulez-vous ?
— J’ai une tante connue, et reconnue pour savante dans toutes les sciences abstraites21, grande chimiste, femme d’esprit, fort riche, seule [64r] maîtressebh de sa fortune, et dont la connaissance ne peut que vous être utile. Elle meurt d’envie de vous voir, car elle prétend de vous connaître, et que vous n’êtes pas celui que Paris vous croit. Elle m’a conjuré de vous conduire à dîner chez elle avec moi, et j’espère que vous n’y aurez aucune difficulté. Cette tante s’appelle la Marquise d’Urfé22.
Je ne la connaissais pas ; mais le nom d’Urfé m’en imposa dans l’instant, car je savais l’histoire du fameux Annebi d’Urfé23, qui avait bj fleuri à la fin du seizième siècle. Cette dame était veuvebk de son arrière-petit-fils ; et je voyais qu’elle pouvait fort bien étant entrée dans la famille s’être imbibée de toutes les sublimes doctrines qui regardaient une science qui m’intéressait beaucoup, malgré que jebl la crusse chimérique. J’ai donc répondubm à M. de La Tour que j’irais avec lui chez Madame sa tante quand il voudra ; mais pas à dînerbn, à moins que nous ne fussions que nous trois.
— Ellebo fait, me dit-il, tous les jours une table de douze couverts, vous mangerez chez elle avec tout ce qu’il y a de mieux à Paris.
— C’est précisément ce que je ne veux pas, car j’abhorre la réputation de magicien que par bonté d’âme vous devez m’avoir faitebp.
— Point du tout vous êtes connu, et on vous estime. La duchesse de l’Oraguais24 m’a dit que vous alliez il y a quatre ou cinq ans au palais royal, et que vous passiez les journées entières avec la duchesse d’Orléans, et Madame de Boufflersbq, Madame du Blot, et Melfort même m’a parlé de vous25. Vous avez tort [64v] de ne pas reprendre vos anciennes habitudes. Ce que vous avez fait de moi me rend convaincu que vous pouvez faire une fortune très brillante. Je connais à Paris cent personnes de la première volée hommes, et femmes, qui ont ma même maladie, et qui vous donneraient la moitié de leur bien, si vous les guérissiez.
La Tour raisonnait juste ; mais comme je savais que ce que je lui avais fait n’était qu’une folie réussie par hasard je ne me souciais pas de me rendre public. Je lui ai dit qu’absolument je ne voulais pas m’exposer, et qu’il n’avait qu’à dire à madame sa tante que j’irais chez elle avec réserve, et pas autrement,br la laissant maîtresse de me marquer le jour, et l’heure. Le même jour entrant chez moi vers minuit j’ai trouvé un billetbs du comte, dans lequel il me disait d’être le lendemain à midi aux Tuileries sur la terrasse des capucins26, où il viendrait me prendre pourbt me conduire à dîner chez elle m’assurant que nous serions les seuls qui trouveraient la porte ouverte.
Exact27 au rendez-vous nous allons le lendemain chez cette dame. Elle demeurait sur le quai des théatins28 à côté de l’hôtel de Bouillon. Madame d’Urfé, belle quoique vieille, me reçut très noblement avec toute l’aisance de l’ancienne cour du temps de la régence.bu Nous passâmes une heure, et demie à parler de choses indifférentes ;bv mais d’accord, sans nous le dire, dans la maxime de nous étudier. Nous voulions tous les deux tirer les vers du [65r] nez à l’autre. Je n’avais pas de peine à jouer l’ignorant, car je l’étaisbw. Madame d’Urfé ne se montrait que curieuse ; mais je voyais avec évidence qu’il lui tardait d’étaler ses connaissances. On servit à deux heures pour nous trois le même dîner qu’on servait tous les jours pour douze. Après dîner la Tour d’Auvergne nous quitta pour aller voir le prince Turenne29 qu’il avait laissé le matin avec une forte fièvre, et pour lors Madame commença à me parler chimie, alchimie, magie, et tout ce qui faisait la matière de sa folie. Lorsque nous vînmes sur le propos du grand œuvre30, et que j’eus la bonhomie de lui demander si elle connaissait la matière première, elle ne donna pas dans un éclat de rire, parce qu’elle aurait manqué de politesse, mais avec un gracieux sourire elle me dit qu’elle possédait déjà ce qu’on appelle la pierre philosophale, et qu’elle était rompue dans toutes les grandes opérations. Elle me fit voir sa bibliothèque, qui avait appartenu au grand d’Urfé31, et à Renée de Savoye32 sa femme, qu’elle avait augmentée de manuscrits qui lui coûtaient plus de cent mille francs33. Son auteur favori était Paracelse34, qui selon ellebx n’avait été, ni homme ni femme, et qui avait eu le malheur de s’empoisonner avec une trop forte dose de médecine universelle35. Elle me montra un petit manuscrit, où il y avait le grand procédé expliqué en français en termes très clairs. Elle me dit qu’elle ne l’enfermait pas sous cent clefs, parce qu’il était écrit en chiffreby, dont elle avait uniquement la clef.
— Vous ne croyez donc pas, Madame, à la Stéganographie36 ?
— Non Monsieur, et si [65v] vous voulez l’accepter en voici la copie, dont je vous fais présent.
Je l’ai acceptée, et mise dans ma poche.
De la bibliothèque nous passâmes dans son laboratoire, qui m’a positivement étonné ; elle me montra une matière qu’elle tenait au feu depuis quinze ans, et qui avait besoin d’y être encore pour quatre ou cinq. C’était une poudre de projection37, qui devait dans une minute opérer la transmutation en or de tous les métaux. Elle me montra un tuyau par où le charbon descendait, et allait entretenir le feu de son fourneau toujours dans le même degré, porté là par son poids naturel de façon qu’elle restait souvent trois mois sans entrer dans le laboratoire sans risquer de trouver son feu éteint. Un petit conduit dessous en faisait tomber les cendres. La calcination du Mercure était pour elle un jeu d’enfants, elle m’en montra de calciné, et elle me dit que quand je voudrai elle me fera voir le procédé. Elle me montra l’arbre de Diane38 du fameux Talliamed39, dont elle était écolière. Ce Talliamed, comme tout le monde sait, était le savant Maillet, qui selon madame d’Urfé n’était pas mort à Marseille comme l’abbé Le Mascrier40 l’avait fait croire, mais il était vivant, et elle me dit avec un petit sourire qu’elle recevait souvent de ses lettres. Si le Régent de France l’avait écouté il vivrait encore. Elle me dit que le Régent avait été son premier amibz, que c’était lui qui lui avait donné le sobriquet d’Égérie41, et que c’était lui-même qui l’avait fait marier à Monsieur d’Urfé. Elle avait un commentaire de Raimond Lulle42 qui rendait clair tout ce qu’Arnauld de Villeneuve43 avait écrit après Roger Bacon44, et Geber45, qui selon elle n’étaient pas morts. Ce précieux manuscrit était dans une cassette d’ivoire, dont elle tenait la clef et son laboratoire d’ailleurs était fermé à tout le monde. Elle me montra un baril rempli de Platine del Pinto46 [66r] qu’elle était maîtresse de convertir en or pur quand bon lui semblerait. C’était M. Vood47 en personne qui lui en avait fait présent l’année 1743. Elle me fit voir la même Platine48 dans quatre différents vases, dont trois la contenaient intacte dans les acides vitrioliques, nitreux, et marins49, mais dans le quatrième, où elle avait employé l’eau régale50 la Platine n’avait pas pu résister. Elle la fondait au miroir ardent51, et elle me dit que seule on ne pouvait pas la fondre autrement, ce qui selon elle le démontrait supérieure à l’or. Elle me la fit voir précipitée par le sel ammoniac, qui n’a jamais pu précipiter l’or.
Elle avait un athanor52 vivant depuis quinze ans. J’ai vu sa tour remplie de charbons noirs, ce qui me fit juger qu’elle y était allée un ou deux jours auparavantca.
En retournant à son arbre de Diane je lui ai respectueusement demandé si elle convenait que ce n’était qu’un jeu pour amuser les enfants. Elle me répondit avec dignité qu’aussi elle ne l’avait composé que pour s’amuser en employant l’argent, le mercure, et l’esprit de nitre, et les cristallisant ensemble, et qu’elle ne regardait son arbre que comme une végétation métallique qui montrait en petit ce que la nature pouvait faire en grand ; mais elle me dit qu’elle pouvait faire un arbre de Diane, qui serait un véritable arbre du Soleil53, qui produirait des fruits d’or qu’on ramasserait, et qui en reproduirait jusqu’à l’extinction d’un ingrédient qu’elle mêlerait aux six lépreux54 en proportion de leur quantité. Je lui ai modestement répondu que je ne croyais pas cela possible sans la poudre de [66v] projection. Madame d’Urfé ne me répondit qu’avec un gracieux sourire.
Elle me fit voir alors une écuelle de porcelaine, où j’ai vu du nitre, du mercure, et du soufre, et sur une assiette un sel fixe55.
— J’imagine, me dit la marquise, que vous connaissez ces ingrédients.
— Je les connais, lui répondis-je, si ce sel fixe est d’urine.
— Vous y êtes.
— J’admire, Madame, votre pénétration. Vous avez analysé l’amalgamation avec laquelle j’ai peint le pentacle sur la cuisse du comte votre neveu ; mais il n’y a point de tartre qui puisse vous faire voir les paroles qui donnent la force au pentacle.
— Il ne faut pas du tartre pour cela, mais un manuscrit d’un adepte56 que j’ai dans ma chambre, et que je vous montrerai, où les paroles sont exprimées.
Je n’ai rien répondu, et nous sortîmes du laboratoire.
À peine entrée dans sa chambre, elle tira d’une cassette un livre noir qu’elle posa sur sa table, et elle se mit à chercher un phosphore57 : tandis qu’elle cherchait j’ai ouvert le livre qui était derrière elle, et je l’ai vu rempli de pentacles, et par bonheur j’ai vu lecb même talisman que j’avais peint sur la cuisse de son neveu entouré des noms des Génies des planètes58, deux exceptés, qui étaient ceux de Saturne, et de Mars, et j’ai vite refermé le livre. Ces Génies étaient les mêmes d’Agrippa59 que je connaissais,cc mais ne faisant aucun semblant60 je me suis rapproché d’elle, qui un moment après trouva le phosphore, qui m’a véritablement surpris ; mais j’en parlerai ailleurs.
Madame se mit surcd son canapé, me fit asseoir près d’elle, et me demanda si je connaissais les Talismans du [67r] comte de Trêves61.
— Je n’en ai jamais ouï parler, mais je connais ceux de Poliphile62.
— On prétend que ce sont les mêmes.
— Je ne le crois pas.
— Nous le saurons, si vous voulez écrire les paroles que vous avez prononcées en peignant le pentacle sur la cuisse de mon neveu. Le livre sera le même, si sur celui-ci je vous trouve les paroles qui entourent le même Talisman.
— Ce serait une preuve j’en conviens. Je m’en vais les écrire.
J’ai écrit les noms des Génies : madame trouva le pentaclece, me récita les noms, et contrefaisant l’étonné je lui ai donné mon papier, où elle lut avec la plus grande satisfaction les mêmes noms.
— Vous voyez, me dit-elle, que Poliphile, et le comte de Trêves possédaient la même science.
— J’en conviendrai, Madame, si dans votre livre on trouve la méthode de prononcer les noms ineffables63. Connaissez-vous la théorie des heures planétaires64 ?
— Je crois qu’oui ; mais elle n’est pas nécessaire dans cette opération.
— Je vous demande pardon. J’ai peint sur la cuisse de M. de la Tour d’Auvergne le pentacle de Salomon à l’heure de Vénus, et si je n’avais pas commencé par Anael qui est le Génie de la planète mon opération eût été vaine.
— C’est ce que j’ignorais. Et après Anael ?
— Il faut aller à Mercure, du Mercure à la Lune, de la Lune à Jupiter, de Jupiter au Soleil. Vous voyez que c’est le cycle magique dans le système de Zoroastre65, où je saute Saturne, et Mars que la science exclutcf dans cette opération.
— Et si vous aviez opéré dans l’heure de la Lune par exemple ?
— Je serais alors allé à Jupiter, puis au Soleil, puis à Anael, c’est-à-dire à Vénus, et j’aurais fini par Mercure.
— Je vois, [67v] Monsieur, que vous possédez la pratique des heures avec une facilité surprenante.
— Sans cela, Madame, on ne peut rien faire en magie, car on n’a pas le temps de calculer ; mais cela n’est pas difficile. Une étude d’un mois en donne l’habitude à tout candidat. Ce qui est plus difficile est le culte, car il est compliqué ; mais on y parvient. Je ne sors jamais le matin de chez moi sans savoir de combien de minutes est composée l’heure dans le jour courant, et j’ai soin que ma montre soit réglée à la perfection, car une minute décide.
— Auriez-vous la complaisance de me communiquer cette théorie ?
— Vous l’avez dans Artefius66, et plus claire dans Sandivoye67.
— Je les ai, mais ils sont en latin.
— Je vous en ferai la traduction.
— Vous aurez cette complaisance ?
— Vous m’avez fait voir des choses, Madame, qui me forcent à l’avoir par des raisons que je pourrais, peut-être, vous dire demain.
— Pourquoi pas aujourd’hui ?
— Parce que je dois auparavant savoir le nom de votre Génie.
— Vous savez que j’ai un Génie.
— Vous devezcg l’avoir s’il est vrai que vous ayez la poudre de projection.
— Je l’ai.
— Donnez-moi le serment de l’ordre.
— Je n’ose, et vous savez pourquoi.
— Demain peut-être je vous mettrai en état de ne plus douter.
Ce serment était celui des frères de la Rose-croix68 qu’on ne s’entredonne jamais sans se connaître auparavant ; ainsi Madame d’Urfé avait, et devait avoir peur de devenir indiscrète, et de mon côté je devais faire semblant d’avoir la même crainte. J’ai cru de devoir gagner du temps ; mais je savais ce que c’était que ce serment. On peut se le donner entre hommes sans indécence ; mais une femme comme [68r] Madame d’Urfé devait avoir quelque répugnance à le donner à un homme qu’elle voyait ce jour-là pour la première fois. Lorsque nous trouvons ce serment, me dit-elle69, annoncé dans notre écriture sainte il est masqué. Il jura, dit le saint-livre, en lui mettant la main sur la cuisse. Mais ce n’est pas la cuisse. Aussi ne trouve-t-on jamais qu’un homme prête serment à une femme de cette façon-là, car la femme n’a point de verbe.
À neuf heures du soir le comte de la Tour d’Auvergne vint chez sa tante, et fut surpris de me trouver encore avec elle. Il lui dit que la fièvrech de son cousin prince Turenneci avait redoublé, et que la petite vérole était déclarée. Il lui dit qu’il était venu prendre congé d’elle au moins pour un mois, puisqu’il allait s’enfermer avec le malade. Madame d’Urfé loua son zèle, et elle lui donna un sachet en lui faisant promettre qu’il le lui rendrait après la guérison du prince. Elle lui dit de le lui mettre au cou en sautoir, et d’être sûr d’une heureuse éruption70, et d’une guérison très certaine. Il le lui promit, il prit le sachet, et il s’en alla.
J’ai dit alors à la Marquise que je ne savais pas ce que son sachet contenait ; mais que si c’était de la Magie je n’y avais point de foi, car elle ne lui avait donné aucune prescription sur l’heure. Elle me répondit que c’était un electrum71, et dans ce cas-là je lui ai demandé excuse.
Elle me ditcj qu’elle louait ma réserve, mais qu’elle pensait que je ne me trouverais pas mécontent de sa coterie, si je voulais me prêter à en faire connaissance. Elle me [68v] dit qu’elle me ferait connaître tous ses amis en me faisant manger avec eux un à la fois, et que après je pourrais me trouver agréablement avec tous. En conséquence de cet arrangement j’ai dîné le lendemain avec un M. Gerinck et sa nièce, qui ne me plurent pas. Un autre jour avec un Macartnei72 irlandais, physicien dans l’ancien goût73, qui m’ennuya beaucoup. Un autre jour elle ordonna à son suisse de laisser entrer un moine, qui parlant littérature dit mille impertinences contre Voltaire que dans ce temps-là j’aimais, et contre l’esprit des lois que malgré cela il refusait à son célèbre auteur Montesquieu74cl. Il attribuait cet ouvrage au mauvais esprit d’un moine. Un autre jour elle me fit dîner avec le chevalier d’Arzigni, homme de quatre-vingt-dix ans qu’on appelait le doyen des petits maîtres75, et qui ayant été de la cour de Louis XIV en avait toute la politesse, et en savait les petites histoires. Cet homme m’amusa infiniment, il mettait du rouge, sur ses habits on voyait les pompons76 de son siècle, il se donna pour tendrement attaché à sa maîtresse qui lui tenait une petite maison, où il soupait tous les jours en compagnie de ses amies toutes jeunes, et charmantes qui quittaient toutes les sociétés pour la sienne ; mais malgré cela ilcm n’était pas tenté de lui faire des infidélités, car il couchait avec elle toutes les nuits. Cet homme aimable malgré que décrépit, et tremblotant avait une douceur de caractère, et des manières si singulières que j’ai cru vrai tout ce qu’il disait. Sa propreté77 était extrême. Un grand bouquet à la première boutonnière de son habit composé de Tubéreuses, et des jonquilles, avec une forte odeur d’ambre qui sortait de sa pommade qui tenait attachés à sa tête des cheveux postiches comme sescn sourcils, et ses dents exhalaient une odeur extrêmement forte, qui ne déplaisait pas à Madame d’Urfé, mais qui m’était insoutenable. Sans cela je me serais procuré [69r] sa société le plus souvent que j’aurais pu. M. d’Arzigni était épicurien78 par système avec une tranquillité étonnante ; il dit qu’ilco aurait signé à recevoir vingt-quatre coups de bâton tous les matinscp si cela pouvait le rendre sûr de ne pas mourir dans les vingt-quatre heures, et que plus ilcq vieillirait plus il accorderait la bastonnade plus ample.
Un autre jour j’ai dîné avec M. Charon79 conseiller de grand Chambre80 qui était son rapporteur dans un procès qu’elle avait contre Madame du Châtelet sa fille qu’elle haïssait81. Ce vieux conseiller avait été son amant heureux il y avait quarante ans, et par cette raison il se croyait obligé de lui faire raison82. Les magistrats françaiscrfaisaient raison, et ils se croient maîtres de la faire à ceux qu’ils aimaient parce que le droit qu’ils avaient de juger leur appartenait en force de l’argent avec lequel ils l’avaient acheté. Ce magistrat m’a ennuyé.
Mais je me suis plu un autre jour aveccs M. de Viarme83, neveu de madame, jeune conseiller, qui vint dîner chez elle avec son épouse. Ce couple était aimable, et ce neveu était rempli d’esprit que tout Paris connaissait à la lecture des remontrances au Roi84, dont il étaitct auteur. Il me dit que le métier d’un conseiller était celui de s’opposer à tout ce que le Roi pouvait faire même de bon. Les raisons qu’il m’allégua de la bonté de cette maxime furent celles que toutes les minorités des corps collectifs disent. Je n’ennuierai pas le lecteur à les lui répéter.
Le dîner quicu m’amusa le plus fut celui qu’elle donna à Madame de Gergi85 quicv vint accompagnée du fameux aventurier comte de S.t Germain86. Cet homme au lieu de manger parla du commencement jusqu’à la fin du dîner ;cw et je l’ai écouté avec la plus grande attention, car personne ne parlait mieux que lui.
Il se donnait pour prodigieux en tout, il voulait étonner, et [69v] positivement il étonnait. Il avait un ton décisif, qui cependant ne déplaisait pas, car il était savant,cx parlant bien toutes les langues, grand musicien, grand chimiste, d’une figure agréable, et maître de se rendre amies toutes les femmes, car en même temps qu’il leur donnait des fards qui leur embellissaient la peau, il les flattait non pas de les faire devenir plus jeunes, car cela, disait-il, était impossible ; mais de les garder, et conserver dans l’état où il les trouvait moyennant une eau, qui lui coûtait beaucoup, mais dont il leur faisait présent.cy Cet homme très singulier, et né pour être le plus effronté de tous les imposteurs, impunément disait, comme par manière d’acquit87 qu’il avait trois cents ans, qu’il possédait la médecine universelle, qu’il faisait tout ce qu’il voulait de la nature, qu’il fondait les diamants, etcz qu’il en faisait un grand de dix à douze petits sans que le poids diminuât, et avec la plus belle eau. C’étaient pour lui des bagatelles.da Malgré ses rodomontades, ses disparates88, et ses mensonges évidents, je n’ai pas eu la force de le trouver insolentdb ; mais je ne l’ai pas non plus trouvé respectable : je l’ai trouvé étonnant malgré moi, car il m’a étonné. Je retournerai à parler de lui à sa place.
Après que Madame d’Urfé me fit connaître tous ces personnages je lui ai dit que je dînerai avec elle quand elle en aurait [70r] envie, mais toujours tête-à-tête à l’exception de ses parents, et de S.t Germain, dont l’éloquence, et les fanfaronnades m’amusaient. Cet homme qui allait souvent dîner dans les meilleures maisons de Paris, n’y mangeait pas. Il disait que sa vie dépendait de sa nourriture, et on s’en accommodait avec plaisir, car ses contes faisaient l’âme du dîner.
J’étais parvenu à connaître parfaitement madame d’Urfé, qui me croyait un vrai adepte sous le masque d’un homme sans conséquence ; mais elle se fortifia dans cette idée chimérique cinq ou six semaines après, lorsqu’elle me demanda si j’avais déchiffré le manuscrit où il y avait le procédé du grand œuvre. Je lui ai dit que je l’avais déchiffré, et par conséquent lu, et que je le lui rendrais, lui donnant parole d’honneur que je ne l’avais pas copié.
— Je n’y ai trouvé, lui dis-je, rien de nouveau.
— Sans la clef, monsieur, excusez si je crois la chose impossible.
— Voulez-vous, madame, que je vous nomme votre clef ?
— Je vous en prie.
Je lui donne alors la parole, qui n’était d’aucune langue, et je la vois surprise. Elle me dit que c’était trop, car elle se croyait seule maîtresse de ce mot-là qu’elle conservait dans sa mémoire, et qu’elle n’avait jamais écrit.
Je pouvais lui dire la vérité, que le calcul même qui m’avait servi à déchiffrer le manuscrit m’avait fait apprendre le mot ; mais il me vint le caprice de lui dire qu’un Génie me l’avait révélé. Cette fausse confidence fut celle qui mit madame d’Urfé dans mes fers. Je me suis rendu ce jour-là l’arbitre de son âme ; et j’ai abusé de mon pouvoir. Toutes les fois que je m’en souviens, je m’en sens affligé, et honteux, et j’en fais la pénitence actuellement dans l’obligation où je me suis mis de dire la vérité écrivant mes mémoires.
[70v] La grande chimère de madame d’Urfé était celle de croire à la possibilité de parvenir au colloque avec les esprits qu’on appelle élémentaires89. Elle aurait donné tout ce qu’elle possédait pour y parvenir ; et elle avait connu des imposteurs qui l’avaient trompée la flattant de lui apprendre le chemin. Se voyant alors vis-à-vis de moi qui lui avais donnédc une si évidente preuve de ma science, elle se croyait parvenue à son but.
— Je ne savais pas, me dit-elle, que votre Génie eût le pouvoir de forcer le mien à lui révéler ses secrets.
— Il n’a pas eu besoin de le forcer, car il sait tout par sa propre nature.
— Sait-il aussi ce que j’enferme de secret dans mon âme ?
— Certainement, et il doit me le dire si je l’interroge.
— Pouvez-vous l’interroger quand vous voulez ?
— Dans tous les moments quand j’ai du papier, et de l’encre ; et je peux même le faire interroger par vous, vous disant son nom. Mon Génie s’appelle Paralis90. Faites-lui une question par écrit, comme si vous la faisiez à un mortel : demandez-lui comment j’ai pu déchiffrer votre manuscrit, et vous verrez comme je l’obligerai à vous répondre.
Madame d’Urfé, tremblante de joie, fait sa question, je la mets en nombres, puis en pyramide comme je faisais toujours, et je lui fais tirer la réponse qu’elle met elle-même en lettres. Elle ne trouve que des consonnes ; mais moyennant une seconde opération je lui fais trouver les voyelles qu’elle combine, et voilà une réponse fort claire, et qui la surprend91. Elle voit sous ses yeux la parole qui était nécessaire à déchiffrer son manuscrit. Je l’ai quittée portant avec moi son âme, son cœur, son esprit, et tout ce qui lui restait de bon sens.
Chapitre IV
Le prince Turenne s’étant rétabli de la petite vérole, le comte de la Tour d’Auvergne l’avait quitté, et connaissant le goût de sa tante pour les sciences abstraites, il ne s’étonna pas de me trouver devenu son seul ami. Je le voyais à nos dîners avec plaisir, comme tous ses parents, dont les nobles procédés vis-à-vis de moi m’enchantaient. C’étaient ses frères messieurs de Pontcarré1, et de Viarme2 qu’on avait élu dans ces mêmes jours prévôt des marchands, et son fils dont je crois avoir parlé. Madame du Châtelet était sa fille ; mais un procès les rendant ennemies irréconciliables, il n’y avait jamais question d’elle.
La Tour d’Auvergne dans ces mêmes jours ayant dû aller rejoindre son régiment Boulonnais3 en Bretagne nous dînions tête-à-tête presque tous les jours. Les gens de service de madame me regardaient comme son mari : ils disaient que je devais l’être, croyant de justifier ainsi les longues heures que nous passions ensemble.
Madame d’Urfé me croyant riche avait imaginé que je ne m’étais placé dans la loterie de l’École militaire que pour me masquer.
Je possédais, selon elle, non seulement la pierre, mais le colloque avec tous les esprits élémentaires. Elle me croyait par conséquent maître de bouleverser toute la terre, de faire le bonheur, ou le malheur de la [74v] France, et elle n’attribuait la nécessité où j’étais de me tenir caché qu’à la juste crainte que je devais avoir d’être arrêté, et enfermé, car cela, selon elle, devait être immanquable d’abord que le ministère eût pu parvenir à me connaître. Ces extravagances venaient des révélations que son Génie lui faisait pendant la nuit, et que sa fantaisie exaltée lui faisait croire réelles. M’en rendant compte de la meilleure bonne foi du monde, elle me dit un jour, que son Génie l’avait convaincue qu’étant femme je ne pouvais pas lui faire obtenir le colloque avec les Génies ; mais que je pouvais, moyennant une opération qui devait m’être connue, la faire passer en âme dans le corps d’un enfant mâle né d’un accouplement philosophique4 d’un immortel avec une mortelle, ou d’un mortel avec un être femelle de nature divine.
Secondant ces folles idées de cette dame, il ne me semblait pas de la tromper, car c’était fait, et il était impossible que jea parvinsseb à la désabuser. Si en vrai honnête homme je lui avais dit que toutes ses idées étaient absurdes, elle ne m’aurait pas cru, ainsi j’ai pris le parti de me laisser aller. Je ne pouvais que me plaire poursuivant à me laisser croire le plus grand de tous les Rose-croix, et le plus puissant de tous les hommes d’une dame [75r]c alliée à ce qu’il y avait de plus grand en France, et qui d’ailleurs était riche plus encore par son portefeuille que par 80 mille livres de rente5 que lui donnait une terre, et des maisons qu’elle avait à Paris. Je voyais clairement qu’au besoin elle n’aurait pu me rien refuser, et malgré que je n’eusse formé aucun projet pour m’emparer de ses richesses ni en tout ni en partie, je ne me suis cependant pas senti la force de renoncer à ce pouvoir.
Madame d’Urfé était avare. Elle ne dépensait qu’à peine trente mille livres par an6, et elled négociait à la bourse ses épargnes qui allaient à deux fois plus. Un agent de change lui portait des effets royaux7 lorsqu’ils étaient au prix le plus bas, et les lui faisait vendre lorsqu’ils haussaient. C’était ainsi qu’elle avaite considérablement augmenté son portefeuille. Elle me dit plusieurs fois qu’elle était prête à donner tout ce qu’elle avait pour devenir homme, et qu’elle savait que cela dépendait de moi.
Je lui ai dit un jour qu’il était vrai que j’étais maître de cette opération, mais que je ne pourrais jamais m’y déterminer, parce que j’aurais besoin de la faire mourir.
— Je le sais, me répondit-elle, et je connais même le genre de mort auquel je devrais m’assujettir, et je suis prête.
— Et quel est, s’il vous plaît madame, ce genre de mort que vous croyez de savoir ?
— C’est, me répondit-elle vivement, le même poison qui fit mourir Paracelse8.
— Et croyez-vous que Paracelse ait obtenu l’hypostase9.
— Non. Mais j’en sais la raison. Il n’était ni homme, ni femme, et il faut être parfaitement ou l’un ou l’autre.
— C’est vrai ; mais savez-vous comment l’on fait ce poison ? Et savez-vous que sans l’intervention d’un Salamandre10 il n’est pas possible de le faire ?
— [75v] Cela peut être ; mais je ne le savais pas. Je vous prie de demander à la cabale s’il y a à Paris une personne qui possède ce poison.
J’ai d’abord cru que c’était elle-même qui croyait de l’avoir, etf n’ayant pas hésité à le dire dans ma réponse, j’ai contrefait l’homme étonné. Ce fut elle qui ne s’étonna pas, et je l’ai vue glorieuse. Vous voyez, me dit-elle, qu’il ne me manque que l’enfant qui contienne le verbe masculin11 tiré d’une créature immortelle. Je suis instruite que cela dépend de vous, et je ne crois pas que vous puissiez manquer du courage nécessaire à cause d’une pitié mal entendue que vous pouvez avoir de ma vieille carcasse.
À ces mots je me suis levé, et je suis allé à la fenêtre de sa chambre qui donnait sur le quai, où je suis resté un demi quart d’heure à réfléchir à ses folies. À mon retour à la table où elle était assise, elle me regarda attentivement, et toute émue, elle me dit : Est-il possible, mon cher ami ? je vois que vous avez pleuré. J’ai laissé qu’elle le croie, j’ai soupiré, j’ai pris mon épée, et je l’ai quittée. Son équipageg que j’avais tous les jours à ma disposition était à sa porte prêt à mes ordres.
Mon frère avait été reçu à l’académie par acclamation après l’exposition d’un tableau qu’il avait fait où il représentait une bataille qui eut l’approbation de tous les connaisseurs12. L’académie mêmeh voulut l’avoir, et lui en donna les cinq cents louis13 qu’il en demanda. Il était devenu amoureux de Coraline, et il l’aurait épousée si elle ne lui eût pas fait une infidélité qui le choqua au point que pour lui ôter tout espoir de raccommodement, il épousa en moins de huit jours une figurante dans les ballets de la comédie italienne14. Celui qui voulut faire la noce fut M. de Sanci trésorier des économats15 du clergé, qui aimait beaucoup [76r] cette fille, et qui par reconnaissance à la belle action que mon frère avait faitei en l’épousant lui fit ordonner des tableaux par tous ses amis qui l’acheminèrent à la fortune qu’il fit, et à la grande renommée qu’il gagna.
Ce fut à cette noce que M. Corneman16 me parlant beaucoup de la grande disette d’argent m’excita à parler au contrôleur général pour y trouver remède. Il me dit qu’en donnant des effets royaux à un marché honnête à une compagnie de négociants à Amsterdam on pourrait en échange prendre des papiers de quelqu’autre puissance que n’étant pas décriés comme ceux de France on pourrait facilement réaliser17. Je l’ai prié de n’en parler à personne, lui promettant d’agir.
Pas plus tard que le lendemain, j’en ai parlé àj l’abbé mon protecteur qui trouvant la spéculation excellente, me conseilla de faire le voyage de la Hollande en personne avec une lettre de recommandation du duc de Choiseul à M. d’Affri18k, auquel on pourrait faire passer quelques millions en papiers royaux pour les escompter19 en conséquence de mes lumières. Il me dit d’aller d’abord consulter l’affaire20 avec M. de Boulogne, et surtout de n’avoir pas l’air d’un homme qui irait à tâtons. Il m’assura que d’abord que je ne demanderais pas d’argent d’avance, on me donnerait toutes les lettres de recommandation que je demanderais.
Je devins dans un moment enthousiaste. J’ai vu dans le même jour le contrôleur général, qui trouvant mon idée très bonne, me dit que M. le duc de Choiseul devait être le [76v] lendemain aux Invalidesl, et que je devais aller sans perdre le moindre temps lui parler, et lui remettre le billet qu’il allait lui écrire. Il me promit de faire passer entre les mains de l’ambassadeur pour vingt millions d’effets qu’en tout cas21 retourneraient en France. Je lui ai dit d’un air sombre que j’espérais que non, si on se contentait de l’honnête22. Il me répondit qu’on allait faire la paix23, et qu’ainsi je ne devais les donner qu’à très peu de perte, et que sur cela je dépendrais de l’ambassadeur qui aurait toutes les instructions nécessaires.
Je me trouvai si flatté de cette espèce de commission que j’ai passé la nuit sans dormir. Le duc de Choiseul, fameux pour aller vite, à peine lu le billet de M. de Boulogne, et m’avoir écouté cinq minutes, me fit faire une lettre adressée à M. d’Affri qu’il lut, et signa sans me la lire,m après me l’avoir fait remettre cachetée24 ;n il me souhaita un bon voyage. J’ai pris le même jour un passeport de M. de Berkenroode25, j’ai pris congé de Manon Balletti, et de tous mes amis, exceptée Madame d’Urfé, chez laquelle je devais passer tout le lendemain, et j’ai autorisé à signer les billets de mon bureau mon fidèle commis.
Il y avait un mois qu’une très jolie, et très honnête fille native de Bruxelles s’était mariée sous mes auspices à un Italien nommé Gaétan qui faisait le métier de brocanteur26. J’avais été compère27. Le brutal la maltraitait dans les fureurs de sa jalousie, et en conséquence des plaintes que la charmante malheureuse venait toujours me porter je les avais plusieurs fois raccommodés. Ils vinrent me demander à dîner précisément le jour que je pliais bagage pour partir [77r] pour la Hollande. Mon frère, et Tireta étaient avec moi, et vivant encore en chambre garnie, je les ai tous menés à dîner avec moi chez Landel28 où l’on faisait excellente chère. Tireta était dans son équipage : il ruinait l’ex-janséniste toujours amoureuse de lui.
À ce dîner Tireta beau garçon, et bouffon dans l’âme, qui n’avait jamais vu la belle Flamande se mit à la cajoler d’importance. Elle en était enchantée, nous eno aurions ri, et tout serait allé à merveille, si son mari avait été raisonnable, et poli ; mais le malheureux jaloux comme un tigre suait le sang29. Il ne mangeait pas, il pâlissait à tout moment, il lançait à sa femme des œillades foudroyantes, et il n’entendait raillerie en rien. Tireta le goguenardait30. Prévoyant des scènes désagréables, je tâchais de mettre des bornes à son excessive gaieté ; mais en vain. Une huître tomba sur la belle gorge de madame Gaétan, et Tireta qui était auprès d’elle y appliqua vite ses lèvres, et la huma. Gaétan furieux se leva, et donna à sa femme un soufflet d’une espèce si cruelle que sa main tomba du visage de sa femme sur celui de son voisin. Tireta alors en fureur le prit à travers, le coucha par terre, et comme n’ayant point d’armes il ne se vengeait qu’à coups de poing nousp les laissions faire ; mais le garçon monta, et pour lors le jaloux s’en alla. Sa femme en pleurs, et en sang, car elle saignait du nez comme Tireta me pria de la conduire quelque part, car elle ne croyait pas sa vie sûre retournant à sa maison. Je me suis hâté de la mettre avec moi dans un fiacre, laissant là Tireta avec mon frère. Elle me dit de la conduire chez un vieux procureur son parent, qui demeurait sur le quai de Gêvres dans un quatrième étage d’une maison qui en avait six.
[77v] Cet homme après avoir entendu toute la triste histoire, me ditq qu’étant dans la misère, il ne pouvait donc rien faire pour la pauvre malheureuse ; mais qu’il ferait tout s’il avait seulement cent écus. Je les lui ai donnés, et il m’assura qu’il allait ruiner son mari, qui ne parviendrait jamais à savoir où elle était. Elle me dit qu’elle était sûre qu’il ferait tout ce qu’il promettait, et après m’avoir assuré de toute sa reconnaissance elle me laissa aller. À mon retour de la Hollande le lecteur saura ce qu’elle est devenue.
Après avoir assuré madame d’Urfé que j’allais en Hollande pour le bien de la France, et que je serais de retour au commencement de Février, elle me pria de lui vendre des actions de la compagnie des Indes de Gotembourg31. Elle en avait pour 60 000 #32, et elle ne pouvait pas les vendre à la bourse de Paris parce qu’il n’y avait pas d’argent ;r outre cela on ne voulait pas lui donner l’intérêt qu’elles portaient, et qui était considérable, attendu qu’il y avait trois ans qu’on n’avait pas fait des dividendes. Ayant consenti à lui rendre ce service, elle dut me rendre propriétaire des actions moyennant un contrat de vente, qu’elle me fit dans les formes le même jour sous le certificat desTourton et Baur à la place des Victoires33. De retour chez elle, je voulais lui faire un écrit par lequel je me serais engagé à lui remettre la valeur de ses effets à mon retour mais elle n’a pas voulu. Je l’ai laissée ayant le plaisir de ne remarquer sur sa figure la moindre marque de doute.
Après avoir pris de M. Corneman une lettre de change de trois mille florins sur le juif Boaz34 banquier de la cour à La Haye, je suis parti ; je suis arrivé en deux jours à Anverse, où j’ai pris un Jact35, qui m’a débarqué le lendemain à Roterdam où j’ai dormi. Dans le jour suivant je suis allé à La Haye où je me suis logé chez Jaquet au parlement d’Angleterre36. Dans le même jour veille de Noël je me suis présenté à M. d’Affri [78r] dans le moment qu’il lisait la lettre du Duc de Choiseul qui l’informait de moi, et de l’affaire. Il me retint à dîner avec M. de Kouderbac résident du roi de Pologne électeur de Saxe37, et il m’encouragea à bien faire me disant cependant qu’il doutait de la réussite parce que les Hollandais avaient des bonnes raisons pour croire que la paix ne se ferait pas de sitôt.
En sortant de l’hôtel de l’ambassadeur je me suis fait conduire chez le banquier Boaz que j’ai trouvé à table avec toute sa laide, et nombreuse famille. Après avoir vut la lettre de change, il me dit que dans le jour même il avait reçu une lettre de Corneman qui lui faisait mon éloge. Il me demanda pourquoi étant la veille de Noël je n’allais pas bercer l’enfant Jésus : je lui ai répondu que j’étais allé célébrer la fête des Macabées38 avec lui. Il applaudit avec toute sa famille à ma réponse, et il me pria d’accepter une chambre chez lui. Agréant son offre, j’ai d’abord fait dire à mon laquais de venir chez Boaz avec mon équipage, et après souper,u au moment de le quitter, je l’ai prié de me faire gagner dans le peu de jours que je me proposais de passer en Hollande dix-huit à vingt mille florins39 dans quelque bonne affaire. Il me répondit sérieusement qu’il y penserait.
Le lendemain matin après avoir déjeuné avec lui en famille, il me dit qu’il avait fait mon affaire, et il me conduisit dans son cabinet, où après m’avoir compté 3 m. florins en or, et billets de change, il me dit qu’il ne tenait qu’à moi de gagner en huit jours 20 m. florins comme je lui avais dit le soir. Très surpris, car j’avais cru de badiner,v de la facilité avec laquelle on gagne l’argent dans ce pays-là, je le remercie de cette marque d’amitié, et je l’écoute.
— Voilà, me dit-il, une note que j’ai reçue avant-hier de l’hôtel de la monnaie. On m’annonce 400 m. ducats40 qu’on vient de frapper, et qu’on est prêt à vendre au prix courant [78v] de l’or, qui heureusement n’est pas bien cher dans ce moment. Chaque ducat vaut cinq florins deux stübers, et trois cinquièmes41. Voici le cours du change avec Francfort sur le Main. Achetez les 400 m. ducats ; portez, ou envoyez-les à Francfort prenant des lettres de change sur la banque d’Amsterdam, et voici votre compte clair et net. Vous gagnez un stüber, et un neuvième par ducat ; ce qui vous fait 22 222 de nos florins42. Emparez-vous de cet or aujourd’hui, et en huit jours votre gain est liquide. Vous voilà servi.
— Mais, lui répondis-je, Messieurs de la monnaie n’auront-ils pas de la difficulté à me confier cette somme qui monte à plus de quatre millions tournois43 ?
— Sûrement ils auront des difficultés, si vous ne les achetez pas argent comptant, ou donnant une somme égale en bon papier.
— Je n’ai, mon cher monsieur Boaz, ni cette somme, ni ce crédit.
— Dans ce cas-là vous ne gagnerez jamais en huit jours 20 m. fl. À la proposition que vous m’avez faite hier au soir je vous ai cru millionnaire. Je ferai faire cette affaire aujourd’hui ou demain à quelqu’un de mes enfants.
Après m’avoir donné cette belle leçon, Boaz est allé à son comptoir, et je suis allé m’habiller. Monsieur d’Affri est allé pour me rendre la visite au parlement d’Angleterre, où ne m’ayant point trouvé, il m’écrivit un billet dans lequel il me dit d’aller chez lui pour entendre ce qu’il avait à me dire. J’y fus, j’y ai dîné, et j’ai su de la lettre même qu’il venait de recevoir de M. de Boulogne qu’il ne devait me laisser disposer des vingt millions qu’il allait recevoir qu’à l’huit pour cent de perte, car on était dans le moment de faire la paix. Il en rit, et j’en ai fait de même. Il me conseilla à ne pas m’ouvrir à des juifs, dont le plus honnête était le moins fripon, et il m’offrit une recommandation de sa propre main à Pels44 d’Amsterdam, que j’ai acceptéew avec reconnaissance ; et pour m’être utile dans l’affaire de mes actions de Gottenbourg il me présenta au ministre de Suède45. [79r] Celui-ci m’adressa à M.r D. O.46. Je suis parti le lendemain de la fête de S-Jean47 à cause de la convocation des plus zélés francs-maçons de la Hollande. Celui qui m’engagea à y être fut le comte de Tôt, frère du baron qui manqua sa fortune à Constantinople48. M. d’Affri me présenta à madame la gouvernante mère49 du Stathouder50x qui me parut trop sérieux à l’âge de douze ans qu’il avait alors. Elle s’endormait à chaque moment. Elle mourut peu de temps après, et on lui a trouvé le cerveau noyé dans l’eau. J’y ai vu le comte Philippe de Sinzendorf51, qui cherchait douze millions pour l’impératrice, et qui les trouva facilementyà l’intérêt du cinq pour cent. J’ai connu à la comédie un ministre de la Porte52 qui avait été ami de M. de Bonneval, et j’ai cru de le voir mourir de rire à ma présence53. Voici le fait assez comique.
On donnait la tragédie d’Iphigénie54. La statue de Diane était au milieu du théâtre. À la fin d’un acte Iphigénie entrait suivie de toutes ses prêtresses, qui passant devant la statue firent toutes une profonde inclination de tête à la déesse. Le moucheur des chandelles bon chrétien hollandais sort, et fait à la statue la même révérence. Le parterre, et les loges éclatent de rire, et moi aussi ; mais non pas à mourir. En devoir d’expliquer la chose au Turc, le rire lui prit avec une telle force qu’on a dû le porter à son auberge au prince d’Orange. N’en rire point du tout aurait indiqué bêtise j’en conviens ; mais il fallait avoir un esprit turc pour en rire à ce point-là. Ce fut cependant un grand philosophe grec qui mourut de rire voyant une vieille femme édentée manger des figues55. Ceux qui rient beaucoup sont plus heureux que ceux qui rient peu, car la gaieté épanche la rate, et fait faire du bon sang.
[79v] Deux heures avant d’arriver à Amsterdam, moi étant dans ma chaise de poste à deux roues avec mon domestique assis derrière, je rencontre une calèche à quatre roues à deux chevaux commez la mienne, un maître, et un domestique. Le cocher de la voiture à quatre roues voulait que le mien lui fît place, le mien lui remontrait que lui faisant place il allait me verser dans le fossé, mais l’autre insistait. Je m’adresse au maître beau jeune homme, et je le prie d’ordonner de me faire place.
— Je suis en poste, monsieur, lui dis-je, et outre cela je suis étranger.
— Monsieur, en Hollande, nous ne connaissons pas des droits de poste56, et si vous êtes étranger, avouez que vous ne pouvez avoir aucune prétention plus forte que moi, qui suis chez moi.
En entendant cela, je descends dans la neige jusqu’à la moitié de mes bottes, et tenant mon épée nue je dis à l’Hollandais de descendre, ou de me faire place. Il me répondit en souriant, qu’il n’avait pas d’épée, et que d’ailleurs il ne se battrait pas pour une raison si ridicule. Il me dit de remonter, et il me fit place. Je suis arrivé vers la nuit à Amsterdam où je me suis logé à l’étoile d’Orient57.
Le lendemain j’ai trouvé à la bourse M. Pels qui me dit qu’il penserait à ma grande affaire ; et un quart d’heure après j’y ai trouvé M.r D. O., qui me fit d’abord parler à un négociant de Gottenbourg, qui voulait m’escompter dans l’instant mes seize actions, me donnant douze pour cent d’intérêt. M. Pels me dit d’attendre, et m’assura qu’il m’en ferait avoir le quinze. Il me donna à dîner, et me voyant enchanté de la bonté de son vin du Cap58 rouge, il me dit en riant qu’il le faisait lui-même mêlant du vin de Bordeaux59 à du vin de Malaga. Le lendemain j’ai dîné chez M.r D. O. qui était veuf à l’âge de quarante ans, et dont Esther sa fille unique en avait quatorze. C’était une beauté, à cela près que ses dents n’étaient pas belles. Elle était héritière de toutes les richesses de son aimable père qui l’adorait. Blanche de teint, noire de cheveux, et coiffée sans poudre avec des yeux parlants très noirs, et très fendus, elle me frappa. Elleaa [80r] parlait très bien français, elle touchait le clavecinab d’une main très légère, et elle aimait passionnément la lecture. Après dîner M. D. O. me fit voir sa maison là où elle n’était pas habitée, car après la mort de sa femme il avait choisi un appartement rez-de-chaussée où il se trouvait très bien. Celui qu’il me fit voir était un appartement de six à sept pièces où il avait un trésor en ancienne porcelaine : les murs, et les croisées étaient toutes couvertes de plaques de marbre, chaque chambre de couleur différente, et pavée de même sous des superbes tapis de Turquie faits exprès pour les mêmes chambres. La grande salle à manger était toute couverte d’albâtre, et la table, et les buffets étaient de bois de cèdre. Cette maison était toute couverte de plaques de marbre sur l’extérieur aussiac. J’ai vu un samedi quatre à cinq servantes sur des échelles employées à laver ces murs magnifiques : ce qui m’excita à rire fut que toutes ces servantes avaient des paniers60 fort amples,ad qui les obligeaient à porter des culottes, car sans cela elles auraient trop intéressé la vue des passants. Après avoir vu la maison, nous descendîmes, et M. D. O. me laissa seul avec sa fille dans l’avant-chambre où il travaillait avec ses commis ; mais dans ce jour-là il n’y avait personne. C’était le premier de l’an.
Après avoir exécuté une sonate de clavecin, Mademoiselle O. me demanda si j’allais au concert. Je lui ai répondu que rien ne saurait m’intéresser à y aller me trouvant avec elle.
— Pensez-vous d’y aller Mademoiselle ?
— J’irais au concert avec le plus grand plaisir du monde ; mais je ne saurais y aller toute seule.
— Je me croirais heureux de vous y servir ; mais je n’ose pas m’en flatter.
— Vous me feriezae un [80v] plaisir très sensible, et je suis sûre que si vous vous offrez à mon père il ne vous refusera pas.
— Vous en êtes sûre ?
— Très sûre : il commettrait une impolitesse d’abord qu’il vous connaît : je m’étonne que vous ayez cette crainte : mon père est un homme poli :af je vois que vous ne connaissez pas les mœurs de la Hollande. Les filles chez nous jouissent d’une honnête liberté : elles ne la perdent que lorsqu’elles se marient : allez : allez.
J’entre chez M. D. O. qui écrivait, et je lui demande s’il veut bien m’accorder l’honneur de servir sa fille au concert.
— Avez-vous une voiture ?
— Oui Monsieur.
— Je n’ai donc pas besoin de faire atteler. Estherag.
— Mon père.
— Tu peux t’habiller. M. Casanova veut avoir la complaisance de te conduire au concert.
— Je vous remercie mon bon papa.
Après l’avoir embrassé, elle va s’habiller, et la voilà une heure après avec la joie sur sa figure. Je ne lui aurais désiré qu’un peu de poudre ; mais Esther était jalouse de la couleur de ses cheveux qui faisait paraître sa peau encore plus blanche. Un fichu noir transparent couvrait son sein qu’on voyait naissant, et trop ferme.
Nous descendons, je lui donne la main pour l’aider à monter dans la voiture, et je m’arrête en supposant qu’une femme de chambre, ou une complaisante61 la suivrait, et ne voyant personne je monte tout étonnéah. Son domestique après avoir fermé la portière monte derrière. La chose me paraissait impossible. Une pareille fille seule avec moi ! Je me trouvais muet. Je me demandais, si je devais me souvenir que j’étais un grand libertin, ou si je devais l’oublier. Esther toute gaie me dit que nous allions entendre une Italienne qui avait une voix de Rossignol, et me voyant interdit elle m’en demanda la raison. J’ai battu la campagne62 dans ma réponse ; [81r] mais j’ai fini par lui dire qu’elle me paraissait un trésor, dont je ne me croyais pasai digne d’être le gardien.
— Je sais, me dit-elle, que dans le reste de l’Europe on ne laisse pas sortir les filles seules avec des hommes ; mais ici on nous apprend à être sages, et nous sommes sûres que ne l’étant pas nous nous rendrions malheureuses.
— Heureux celui qui sera votre mari, et plus heureux encore si vous l’avez déjà choisi.
— Oh ! ce n’est pas à moi à le choisir ; mais à mon père.
— Et si celui qu’il choisit n’est pas celui que vous aimez ?
— Il n’est pas permis d’aimer quelqu’un avant de savoir s’il sera mari.
— Vous n’aimez donc personne.
— Personne : et je ne m’en suis pas sentie encore tentée, qui plus est.
— Je peux donc vous baiser la main.
— Pourquoi la main ?
Elle la retira, et elle me donna sa bouche, et rendu63 très modestement un baiser, qui m’est allé au cœur, mais je me suis arrêté là, lorsqu’elle m’a dit qu’elle en ferait autant à la présence de son père lorsqu’il me plairait.
Nous arrivâmes au concert, où Esther trouva une quantité de demoiselles ses amies toutes filles de riches négociants, jolies, et laides toutes empressées à lui demander qui j’étais. Elle ne savait leur dire que mon nomaj ; mais elle se montra animée lorsqu’elle vit à peu de distance une belle blonde : elle me demanda si je la trouvais aimable : je lui ai ditak, comme de raison, que je n’aimais pas les blondes.
—alJe veux cependant vous la présenter, car elle est peut-être votre parente ; elle s’appelle comme vous ; et voici son père. M. Casanova64, lui dit-elle : je vous présente M. Casanova ami de mon père.
— Est-il possible ? Je voudrais bien, me dit-il, être le vôtre ; mais nous sommes peut-être parents. Je suis de la famille de Naples.
— [81v] Nous sommes donc parents, quoique de fort loin, car mon père était parmesan. Avez-vous votre généalogie.
— Je dois l’avoir ; mais à vous dire vrai, je n’en fais pas cas, car dans ce pays on ne fait aucun compte de ces vanités-là.
— N’importe : nous pouvons nous en amuser un quart d’heure pour en rire après sans en faire parade. J’aurai demain l’honneur de vous faire une visite, et je vous porterai une série de mes ancêtres. Serez-vous fâché d’y trouver votre auteur65.
— J’en serai enchanté Monsieur, et j’aurai l’honneur moi-même d’aller vous voir chez vous demain. Oserais-je vous demander si vous avez chez vous une maison de commerce66 ?
— Aucune. Je suis dans les affaires de finances, et je sers le ministère de France. Je suis adressé à M. Pels.
M. Casanova fit alors un signe à sa fille, qui vint d’abord, et qu’il me présenta. Elle était amie intime d’Estheram ; je me suis assis entre les deux ; et le concert commença. Après une belle symphonie, un concert de violon, un autre de hautbois, l’Italienne qu’on vantait tant, et qu’on appelait Trenti parut,an se mettant derrière celui qui était au clavecin. Ma surprise fut grande lorsque j’ai vu dans cette prétendue Madame Trenti Thérésa Imer, femme du danseur Pompeati, dont le lecteur peut se souvenir67. Je l’avais connueao dix-huit ans avant cette époque, lorsque le vieux sénateur Malipiero m’avait donné des coups de canne pour m’avoir surpris en délit d’enfants avec elle, et je l’avais revue l’année 1753 à Venise, oùap nous nous étions aimés une fois ou deux non pas en enfants, mais en vrais amoureux. Elle était partie pour Bayreuth68, où elle était maîtresse duaqMargrave69, je lui avais promis d’aller la voir ; mais C. C, et la religieusearM. M. ne [82r] m’en avaient pas laissé le loisir. On me mit après sous les Plombs, et je n’avais plus rien su d’elle. Ma surprise fut extrême de la voir alors au concert d’Amsterdam. Je n’ai rien dit,as écoutant un airat qu’elle a chanté avec une voix d’ange, précédé d’un récitatif qui commençait par :
Eccoti giunta al fin donna infelice
[Te voilà enfin arrivée femme infortunée]70.
Les applaudissements ne finissaient jamais. Esther me dit qu’on ne savait pas qui était cette femme, qu’elle était fameuse à cause de cent histoires, qu’elle était fort mal dans ses affaires, et qu’elle vivait en parcourant toutes les villes de la Hollande chantant partout dans les concerts publicsau, où elle ne recevait en paiement que ce que les assistants lui donnaient sur une assiette d’argent qu’elle tenait à la main en parcourant à la fin du concert toutes les files.
— Et trouve-t-elle son assiette bien remplie ?
— Fort peu, car tout le monde qui est ici a déjà payé son billet. Ainsi c’est beaucoup, si elle ramasse trente ou quarante florins71. Elle sera après-demain au concert de Leyde, et le lendemain à La Haye, et le surlendemain à Roterdam, puis elle retourne ici ;av il y a plus de six mois qu’elle mène cette vie, et on est toujours enchanté de l’entendre.
— Elle n’a pas un amant ?
— On dit qu’elle a des jeunes gens par toutesaw ces villes ; mais qui au lieu de lui donner de l’argent lui coûtent, puisqu’ils n’ont pas le sou. Elle ne va jamais habillée que de noir, non seulement parce qu’elle est veuve72, mais à cause d’un grand chagrin qu’elle dit avoir eu. Vous la verrez parcourir notre file dans une demi-heure.
J’ai alors compté tenant mes mains dans mon manchon douze ducats73 que j’ai enveloppésax dans du papier en l’attendant avec un battement de cœur qui me faisait rire, car je n’en voyais pas bien [la]ay raison.
[82v] Lorsqu’elle parcourut le rang qui était avant le mien, je l’ai observée très surprise en me regardant ; mais j’ai d’abord détourné mes yeux de dessus elle,az me mettant à parler à Esther. Lorsqu’elle fut devant moi j’ai mis sur son assiette leba petit rouleau sans la regarder ; et elle passabb outre. Mais j’ai bien regardé une petite fille de quatrebcà cinq ansbd qui la suivait, et qui retourna sur ses pas quand elle fut au bout de la file pour venir me baiser la main. Je fus extrêmement surpris lorsque j’ai vu la tête de cette enfant avec ma même physionomie. J’ai pu dissimuler ; mais la petite attentive à me regarder se tenait là immobile. Voulez-vous, lui dis-je, des bonbons, ma belle enfant ? Tenez aussi la boîte. Et en disant cela je lui ai donné la boîte pleine qui n’était que d’écaille ; mais je la lui aurais donnéebe de même, quand elle aurait été d’or. Elle partit alors, et Estherbf me dit en riant que cet enfant était mon portrait.
— Frappant même, ajouta Mademoiselle Casanova.
— Le hasard, leur dis-je, produit souvent des ressemblances sans aucune raison.
Après le concert j’ai laissé MademoisellebgEsther O. entre les mains de son père que nous y avons trouvébh, et je suis allé à l’étoile d’Orient où je logeais. J’avais ordonné un plat d’huîtres, et je me disposais à les mangerbi avant d’aller me coucher lorsque j’ai vu paraître dans ma chambre Thérèse avec l’enfant. Je me suis levé, comme de raison, pour l’embrasser avec transport, lorsqu’elle s’est avisée, soit vérité, soit fiction, debj tomber évanouie dans un fauteuil. Comme cela pouvait être naturel j’ai bien voulu me prêter aux convenances de la scène, et je l’ai faite revenir avec de l’eau fraîche,bk en lui faisant renifler de l’eau de Luz74. Retournée en possession de tous ses sens, elle se mit [83r] à me regarder sans me parler. Je lui ai demandé si elle voulait souper, et elle me répondit qu’oui. J’ai vite ordonné qu’on mette trois couverts, et on nous servit un souper comme à l’ordinaire ; mais qui nous tint à table jusqu’à sept heures du matin non occupés à autre chose qu’à nous narrer nos fortunes, et nos malheurs. Elle connaissait la plus grande partie de mes dernières vicissitudes, et je ne savais rien des siennes. Ce fut donc elle qui parla cinq ou six heures de suite. Sophie, c’était le nom de sa fille, dormit profondément dans mon litbl jusqu’au jour. Thérèse réserva à la fin de toutes ses narrations ce qui était le plus important, et qui devait m’intéresser le plus. Elle me dit que Sophie était ma fille, et elle tira de sa poche son extrait baptistaire où était registré le jour de sa naissance.bmNous nous étions vus amoureux à Venisebn au commencement de la foire de l’ascension 1753, et Sophie75 était née à Bayreuth le dernier de l’année : elle entrait précisément alors dans sabo sixième année. Je lui ai dit que j’en étais convaincu,bp et que me trouvant en état de lui donner une éducation parfaite, j’étais prêt à en avoir soin ; mais elle me répondit que c’était son bijou, et que je lui arracherais l’âme si je la lui ôtais ;bq elle m’offrit à sa place son fils qui avait douze ans, et qu’elle n’avait pas le moyen de bien élever.
— Où est-il ?
— Il est, je ne dirai pas en pension ; mais en gage à Roterdam, puisqu’on ne me le donnera jamais à moins que je ne paye à celui, chez qui il est tout ce que je lui dois.
— Combien devez-vous.
— Quatre-vingts florins76. Soixante-deux vousbr me les avez donnés, donnez-moi encore quatre ducats, et mon fils est à vous, et je deviens la plus heureuse de toutes les mères. Je le remettrai entre vos mains77 à La Haye la semaine prochaine puisque vous dites que vous devez y retourner.
— Oui, ma chère Thérèse. Au lieu de quatre ducats en voilà vingt. Nous nous reverrons à La Haye.
[83v] Les transports que lui causèrent alors les sentiments de reconnaissance, et la joie qui inondait son âme furent excessifs ; mais ils n’eurent pas la force de réveiller mon ancienne tendresse, ou plutôt l’ancien goût que j’avais eu pour elle, car je ne l’avais jamais aimée passionnément. Elle me tint serré entre ses bras plus d’un quart d’heure redoublant les démonstrations des désirs les plus vifs ; mais en vain : je luibs rendis ses caresses sans jamais lui donner la conviction qu’elle voulait pour s’assurer qu’elles venaient de la même source à laquelle Sophie devait sa naissance. Thérèse fondit en pleurs, puis elle soupira, prit sa fille, et me laissa après m’avoir répété que nous nous reverrions à La Haye, et qu’elle allait partir à midi.
Thérèse avait deux ans plus que moi, elle était jolie, blonde, remplie d’esprit, et de talent ; mais ses charmes n’étaient plus les mêmes, car ils m’auraient fait ressentir leur force.btL’histoire de tout ce qu’il lui était arrivébu dans les six ans depuis son départ de Venise pour Bayreuth serait digne d’occuper mon lecteur, et je l’écrirais volontiers si je me souvenais de toutes les circonstances. Convaincue d’infidélité par le Margrave amoureux à cause d’un M. de Montpernis78 elle avait été chassée ; elle s’était séparée de son mari Pompeati, etbv elle était allée à Bruxelles avec un amant, où elle avait plu pour quelques jours au prince Charles de Lorraine79, qui lui accorda par un privilège particulier la direction de tous les spectacles dans tous les Pays-Bas autrichiens. Avec ce privilège elle avait embrassé les plus vastes entreprises, qui lui avaient fait faire des dépenses énormes, de sorte qu’en moins de trois ans après avoir vendu tous ses diamants, ses dentelles, ses garde-robes, et tout ce qu’ellebw possédait, elle avait été obligée de passer en Hollande pour ne pas aller en prison. Son mari s’était tué à Vienne dans la fureur que lui causèrent des douleursbx dans les intestins : il s’était ouvert le ventre avec un rasoir, et il était mort en se les arrachant.by
[88r] Les affaires que j’avais ne me permettaient pas d’aller me coucher. M. Casanova vint prendre du café avec moi, et me pria à dîner en me donnant rendez-vous à la bourse d’Amsterdam80, qui est quelque chose d’étonnant pour tout étranger qui pense. Les millionnaires qui ont l’air de manants sont très nombreux. Un homme qui n’a que cent mille florins81 est pauvre au point qu’il n’ose pas négocier sous son propre nom. M.r D. O m’invita à dîner pour le lendemain à une petite maison qu’il avait sur l’Amstel ; et M. Casanova me traita fort bien.bzAprès avoir lu ma généalogie qui me fit tant de bien à Naples, il alla chercher la sienne qu’il trouva précisément la même, mais fort indifférent à ce fait, il ne fit qu’en rire, tout au contraire du82 D. Antonio de Naples, qui en fit le cas le plus grave, et qui m’en donna de si bonnes marques. Il m’offrit cependant ses services, et ses lumières dans tout ce qui regardait le commerce, si je pouvais en avoir besoin. Sa fille me parut jolie ; mais je ne me suis trouvéca frappé ni de ses charmes, ni de son esprit : je ne m’occupais que d’Esthercb, dont j’ai parlé à table plusieurs fois, tant enfin que j’ai forcé Mademoiselle Casanova à me dire qu’elle n’était pas jolie. Une fille qui sait d’être jolie triomphe lorsqu’elle peut fermer la bouche d’un homme qui parle en faveur d’une de ses égales, dont les défauts sont incontestablescc. Malgré cela, la jeune Casanova était amie intime d’Esther.
L’après dîner, Monsieur D. O. me dit que si je voulais donner mes actions à un quinze au-dessus de cent, il les prendrait pour lui-même, et que je n’aurais pas des dépensescd en courtier, ni en notaire. J’ai conclu, et après les lui avoir passées, je lui ai demandé le paiementce dans une lettre de change sur Tourton et Baur en livres tournois, et à mon ordre. Après avoir calculé le thaler de banque suédois à huit livres, et dix sous #83 il me donna une lettre de change à vue en se réglant sur le [88v] cours du change de Hambourg, de soixante et douze mille francs, tandis qu’au cinq pour cent je ne m’attendais à en recevoir que 69 mille. C’était le six pour cent, ce qui m’a fait le plus grand honneur avec Madame d’Urfé, qui ne s’attendait peut-être pas à tant de loyauté de ma part84. Vers le soir je suis allé avec M. Pels à Serdam85 sur une barque posée sur un traîneau à voile. J’ai trouvé ce trajet fort extraordinaire, et très amusant. Nous y allâmes par un vent fait pour courir quinze milles anglais par heure86 avec une vitesse surprenante. On ne peut pas imaginer de voiture ni plus commode, ni plus ferme, ni plus exempte de danger. Il n’y a personne qui ne voulût aller faire le tour du monde dans une voiture pareille sur une mer prise de glace avec cependant le vent en poupe, car on ne peut pas aller autrement, le gouvernail ne pouvant servir de rien. Ce qui me plut beaucoup fut l’exactitude avec laquelle deux matelots baissèrent deux voiles lorsque étant arrivés vers l’île ils eurent besoin d’arrêter la barque. C’est le seul moment dans lequel il est permis d’avoir peur, car la barque poursuivit à aller plus de cent pas même après que les voiles furent baissées, et si on avait tardé seulement une seconde, la violence de son choccf contre le rivage l’aurait mise en pièces. Nous mangeâmes des perches, et ne pûmes pas nous promener à cause du grand vent ; mais j’y fus une seconde foiscg, et je n’en dis rien, parce que tout le monde sait ce que c’est que le merveilleux Serdam, véritable pépinière de tous les riches marchands qui deviennentch avec le temps millionnaires à Amsterdam. Nous retournâmes chez M.r Pels dans un traîneau à deux chevaux qui lui appartenait. Il me retint à souper, et je ne l’ai quitté qu’à minuitci. Il me dit avec la loyauté peinte sur son front, que puisque j’étais devenucj son ami, et de M. D. O., je n’avais pas [89r] besoin d’aller par les mains des juifs pour ma grande affaire ; mais que je devais m’adresser à eux sans détour.
Le lendemain la neige tombant à gros flocons, je suis allé de bonne heure chez M. D. O., où j’ai trouvé sa fille en très bonne humeur. En présence de son père elle commença par se moquer de moi de ce que j’avais passé la nuit à l’auberge avec madame Trenti.
M. D. O. après m’avoir dit que je n’avais pas besoin de me défendre, puisqu’il était permis d’aimer le talent, me pria de lui dire qu’était cette femme. Je lui ai dit que c’était une Vénitienne dont le mari s’était tué depuis peu, et qu’il y avait presque six ans que nous nous étions vus la dernière fois. La vue de votre fille, me dit Esther, doit vous avoir surpris. Je lui dis que cette fille ne pouvait pas m’appartenir puisque la mère avait alors son mari ; mais elle poursuivit à raisonner sur la ressemblance, et à badiner sur ce que je m’étais endormi la veille soupant chez M. Pels.
— Je suis jalouse, me dit-elle avec esprit, de quelqu’un qui a le secret de se procurer un doux sommeil, moi qui depuis quelque temps je ne m’endors qu’après l’avoir longtemps désiré en vain, et avec répugnance puisque quand je me réveille au lieu de me trouver l’esprit plus libre, je le trouve engourdi, et accablé par l’insouciance qui dérive de la fatigue.
— Essayez, mademoiselle, à87 passer la nuit en écoutant la longue histoire de quelqu’un qui vous intéresserait, mais de sa propre bouche. Vous vous endormirez avec plaisir dans la nuit suivante.
— Ce quelqu’un n’existe pas. Je crois qu’il me faut des livres, et le secours de quelqu’un qui s’y connaisse pour m’en trouver d’intéressants. J’aime l’histoire, les voyages ; mais je dois me trouver sûre que ce que je lis n’est fabuleux en rien. Si je peux en douter, je quitte d’abord la lecture.
[89v] Je lui ai promis des livres pour le lendemain avant de partir pour La Haye : elle me somma de ma parole, me faisant compliment sur ce que je verrais de nouveau à La Haye la Trenti.
La franchise d’Esther m’enflammait, et M. D. O. riait de tout son cœur du procès que sa fille me faisait. À onze heures nous nous mîmes dans un traîneau, et nous allâmes à la petite maison, où elle m’avait prévenu que mademoiselle Casanova s’y rendrait aussi avec son prétendu. Jeck lui ai vu un air de satisfaction quand je l’ai assurée que rien ne pouvait m’intéresser plus qu’elle-même.
Nous les vîmes tous les deux couverts de neige venir nous rencontrer. Nous descendons : nous entrons dans un salon pour mettre bas nos fourrures ; et j’observe le prétendu, qui après s’être arrêté un moment à me regarder, parle tout bas à sa future. Elle rit ; elle va dire quelque chose à Esther, qui va informer son père, qui rit encore plus. On me regardait ; j’étais sûr qu’il y avait question de moi ; je faisais semblant d’être indifférent, mais cela ne devait pas m’empêcher de les approcher. La politesse même l’exigeait. On peut se tromper, dit M. D. O., il est même nécessaire de tirer la chose au clair.
Vous est-il arrivé, me dit-il, rien de curieux en voyage de La Haye à Amsterdam ?
À cette question j’ai jeté les yeux sur le prétendu, et j’ai d’abord tout deviné. Rien de curieux, lui répondis-je, que la rencontre d’un joli personnage qui avait envie de voir ma voiture versée ; et je crois de le voir ici.
Les risées redoublèrent alors, et nous nous embrassâmes ; mais après la narration faite par lui-même du fait avec toutes les circonstances, la jeune Casanova lui dit avec aigreur qu’il aurait dû se battre. Esther s’opposa lui disant, qu’il avait été plus brave entendant raison, et M. D. O. se déclara de cet avis en forts termes ; mais la mutine, après avoir fait parade d’idées romanesques se mit à bouder son amant. Je lui ai fait sur cela une guerre, qui plut beaucoup à Esther.
[90r] Allons, allons, dit la charmante Esthercl d’un air enjoué, mettons des patins, et allons vite nous amuser sur l’Amstel, car j’ai peur que la glace fonde. Je n’ai pas voulu la prier de me dispenser. M. D. O. nous quitte. Le prétendu de Mademoiselle Casanova m’adapte des patins, et voilà les demoiselles en train88, en courte jupe, armées de culottes de velours noir pour se garantir d’accidents. Nous descendons sur l’Amstel, et me trouvant tout à fait nouveau dans ce manège, le lecteur peut se figurer qu’étant tombé violemment sur la dure glace au moins vingt fois j’ai cru que je finirais par me casser les reins ; mais point du tout, j’ai eu honte à quitter la partie, et je n’ai fini que lorsqu’on nous appela à dîner. En nous levant de table je me suis trouvé comme perclus de tous mes membres. Esther me donna un pot de pommade, et m’assura que me faisant frotter allant au lit, je me porterais très bien le lendemain. Elle me dit vrai. On rit beaucoup ; j’ai laissé rire ; j’ai vu que cette partie n’avait été faite que pour rire à mes dépens, et je n’ai pas trouvé cela mauvais. Je voulais me faire aimer d’Esther, et j’étais sûr que tant de soumission, et de complaisance de ma part devait m’y acheminer. J’ai passé l’après dîner avec M.r D. O. laissant aller les jeunes gens sur l’Amstel de nouveau où ils s’en donnèrent jusqu’à la brune89.
Nous parlâmes de mes vingt millions, et j’ai su de lui-même que je ne réussirais jamais à les escompter que vis-à-vis d’une compagnie de négociants qui me donnerait en échange d’autres papiers, et que dans cette opération même je devais me disposer à perdre beaucoup. Quand je lui ai dit que je ferais volontiers l’affaire avec la compagnie des Indes de Gotenbourg il me dit qu’il parlerait à un courtier, et que M. Pels pourrait m’être très utile.
Le lendemain en me réveillant je me suis cru perdu. Il me semblait d’avoir la dernière des vertèbres qu’on appelle l’os [90v] sacrum en mille morceaux. J’avais cependant fait employer à me frotter presque toute la pommade qu’Esther m’avait donnéecm. Je n’ai pas oublié ses désirs. Je me suis fait porter chez un libraire, où j’ai pris tous les livres que j’ai cru pouvoir l’amuser. Je les lui ai envoyés, la priant de me renvoyer tous ceux qu’elle avait lus. Elle fut exacte ; et en me remerciant beaucoup elle me pria d’allercn l’embrasser avant de partir d’Amsterdam, si je voulais avoir un joli présent.
J’y fus de très bonne heure laissant ma chaise de poste à sa porte. Sa gouvernante me conduisit à son lit, où je l’ai trouvée riante avec un teint de lis, et de roses. Je suis sûre, me dit-elle, que vous ne seriez pas venu si je ne m’étais pas servie du mot embrasser. En disant cela elle livra à la cupidité de mes lèvres tous les charmes de sa physionomie. Entrevoyant les boutons de rose de ses jeunes seins, d’abord qu’elle s’aperçut que j’allais m’en emparer, elle cessa de rire, et se mit en défense. Elle me dit que je faisais très bien allant me divertir à La Haye avec madame Trenti, entre les mains de laquelle j’avais un très précieux gage de ma tendresse. Je l’ai assurée que je n’allais à La Haye que pour parler d’affaires avec l’ambassadeur, et qu’elle me reverrait dans cinq ou six jours uniquement amoureux d’elle. Elle me répondit qu’elle comptait sur ma parole, et elle m’accorda lorsque je l’ai quittée un si doux baiser, que je me suis senti sûr qu’elle m’accorderait tout à mon retour. Je suis parti très amoureux, et je suis arrivé à l’heure de souper chez Boaz.
Chapitre cinquième
Mes bonheurs en Hollande ; mon retour à Paris avec le jeune Pompeati
Entre mes lettres que j’ai reçues à la poste, j’en ai trouvé une du contrôleur général qui me disait que vingt millions d’effets royaux étaient entre les mains de M. d’Affri qui ne les donnerait qu’à l’huit pour cent de perte ; et une autre de mon protecteura abbé de Bernis qui me disait d’en tirer parti avec le plus grand avantage possible, et d’être sûr que lorsque l’ambassadeur en ferait part au ministre il recevrait ordre de consentir à la conclusion à moins qu’on ne voulût en donner moins de1 ce qu’on pourrait en tirer à la bourse de Paris.
Boaz étonné de la vente avantageuse que j’avais faite de mes seize actions de Gotenbourg, me dit qu’il se faisait fort de me faire escompter les vingt millions en actions de la compagnie des Indes suédoise, si je voulais faire signer à l’ambassadeur un écrit dans lequel je m’engagerais de donner les effets royaux de France au dix pour cent de perte prenant les actions suédoises au quinze au-dessus de cent comme j’avais vendub mes seize2. J’y aurais consenti, s’il n’avait pas exigé que je lui donnasse trois mois de temps, et que mon contrat ne fût sujet à changement dans le cas que la paix se fît. J’ai d’abord vu que je ferais bien à retourner à Amsterdam, et j’y serais allé si je n’avais donné ma parole à la Trenti de l’attendre à La Haye. Elle arriva de Rotterdam le lendemain, et elle m’écrivit qu’elle m’attendait à souper. J’ai reçu son billet à la comédie. Le domestique qui me le remit me dit qu’à la fin de la pièce il me conduirait chez elle. Après avoir envoyé mon laquais chez Boaz, j’y suis allé.
[93v] J’ai trouvé cette femme singulière au quatrième étage d’une pauvre maison avec sa fille, et son fils. Au milieu de la chambre il y avait une table couverte d’un tapis noir avec deux bougies. La Haye étant un pays de cour j’étais richement vêtu. Cette femme habillée de noir avec ses deux enfants me parut Médée3. On ne pouvait rien voir de plus joli que ces deux créatures. J’ai tendrement serré contre mon sein le garçon l’appelant mon fils. Sa mère lui dit que depuis ce moment-là il devait me regarder comme son père. Il me reconnut pour le même qu’il avait vuc dans le mois de Mai 1753 à Venise chez madame Manzoni, et j’en fus enchanté. Sa taille était fort petite, il avait l’air d’avoir une excellente complexion4, il était bien fait, et dans sa fine physionomie on voyait l’esprit. Il avait treize ans5.
Sa sœur se tenait là immobile ayant l’air d’attendre que son tour arrive. L’ayant prise sur mes genoux je ne pouvais me rassasier de la couvrir de baisers. Dans son silence elle jouissait de voir qu’elle m’intéressait plus que son frère. Elle n’avait qu’un jupon très léger. J’ai baisé chaque partie de son joli corps charmé d’être celui auquel cette petite créature devait son existence.
— N’est-ce pas, ma chère maman, le même monsieur que nous avons vu à Amsterdam, et qu’on a pris pour mon papa parce que je lui ressemble ? Mais cela n’est pas possible parce que mon papa est mort.
— C’est vrai, lui dis-je, mais je peux être ton ami intime. Me veux-tu ?
— Ah ! mon cher ami ! Embrassons-nous bien.
Après les risées de saison nous nous mîmes à table. L’héroïne me donna un souper fin, et du vin excellent. Elle n’avait pas, me dit-elle, traité mieux le margrave dans les petits soupers qu’elle lui donnait tête-à-tête. En voulant connaître à fond le caractère de son fils que j’avais décidé de conduire avec moi je lui ai toujours parlé. Je l’ai découvert faux, dissimulé, toujours sur ses gardes, composant toujours ses réponses, et par conséquent [94r] ne les donnant jamais telles qu’elles devaient sortir de son cœur s’il s’y fût abandonné. Cela cependant était accompagné d’un dehors de politesse, et de réserve qu’il croyait me devoir plaire. Je lui ai dit avec douceur que son système pouvait être excellent à temps, et lieu6 ; mais qu’il y avait des moments dans lesquels l’homme ne pouvait être heureux que délivré de contrainte, et que ce n’était que dans ces moments-là qu’on pouvait le trouver aimable, si effectivement il l’était par caractère. Sa mère alors croyant faire son éloge, me dit que sa principale qualité était celle d’être secret : qu’elle l’avait accoutumé à l’être en tout, et toujours ; et que par cette raison elle souffrait sans peine l’habitude qu’il avait prised d’être aussi réservé avec elle qu’il l’était avec tout le monde. Je lui ai dit net que cela était abominable ; et que je ne pouvais concevoir comment un père pourrait avoir non seulement de la prédilection, mais quelqu’amitié pour un fils toujours boutonné7.
— Dites-moi, dis-je à ce garçon, si vous vous sentez en état de me promettre d’avoir en moi toute la confiance, et de n’avoir vis-à-vis de moi dans aucun cas ni secret, ni réserve ?
— Je vous promets, me répondit-il, que je mourrai plutôt que de me déterminer à vous dire un mensonge.
— C’est son caractère, interrompit sa mère, telle est l’horreur que je lui ai inspiréee pour le mensonge.
— C’est très bon, lui répondis-je ; mais vous pouviez acheminer votre fils au bonheur par une route différente. Au lieu de lui représenter la laideur du mensonge, vous pouviez lui représenter la beauté de la vérité. C’est le seul moyen de se rendre aimable ; et dans ce monde pour être heureux il faut se faire aimer8.
— Mais, me répondit-il avec un petit air riant qui ne me plut pas, et qui enchanta sa mère, ne pas mentir, et dire la vérité n’est-ce pas la même chose ?
— Point du tout, car vous n’auriez qu’à ne me rien dire. Il s’agit de déployer votre âme, de me dire tout ce qui se passe dans vous, et à l’entour de vous, et de me révéler même ce qui pourrait vous faire rougir. Je vous aiderai à rougir, mon cher fils9, et en peu de temps vous ne vous trouverez plus dans le risque ; mais [94v] quand nous nous connaîtrons mieux nous verrons bien vite si nous nous convenons, car je ne pourrai jamais vous regarder comme mon fils que vous aimant tendrement, et je ne consentirai jamais à me voir traité par vous de père à moins que je ne me voie aimé comme votre plus intime ami pourrait l’être ; et connaître cela sera mon affaire, car vous ne réussirez jamais à me cacher la moindre de vos pensées ; mais quand je l’aurai découverte malgré vous, je ne vous aimerai plus, et vous y perdrez. Vous viendrez avec moi à Paris d’abord que j’aurai terminé les affaires que j’ai à Amsterdam où j’irai demain. À mon retour j’espère de vous trouver initié par votre mère même dans un nouveau système.
Je fus étonné de voir ma fille qui ayant écouté sans battre paupière tout ce que j’avais dit à son frère faisait des vains efforts pour retenir ses larmes. Pourquoi pleures-tu, lui dit sa mère ; c’est bêtise. L’enfant alors donna dans un éclat de rire lui sautant au cou pour la baiser. J’ai vu avec la plus grande évidence que son rire avait été aussi faux que ses larmes de sentiment avaient été naturelles.
— Veux-tu venir toi aussi à Paris avec moi ? lui dis-je.
— Oui, mon cher ami, mais avec maman, car sans moi elle mourrait.
— Et si je t’ordonnais d’y aller ? lui dit sa mère.
— J’obéirais, mais loin de vous comment pourrais-je vivre ?
Pour lors, ma chère fille fit semblant de pleurer. Elle fit semblant ; ce fut évident : Thérèse même dut le connaître, et je l’ai prise à part pour lui dire que si elle avait élevé ses enfants pour faire des comédiens, elle avait réussi ; mais que pour la société civile10 c’étaient des petits monstres en herbe. J’ai cessé de lui faire des reproches lorsque je l’ai vue pleurer ; mais tout de bon. Elle me pria de rester à La Haye un jour de plus : je lui ai dit que je ne le pouvais pas, et je suis sorti pour aller quelque part ; mais je fus bien surpris en rentrant d’entendre Sophie me dire que pour croire que j’étais son ami il lui fallait une épreuve.
— Quelle épreuve ? mon petit cœur.
— Celle de venir souper avec moi demain.
— Je ne peux pas, carf venant de refuser à ta maman ce même plaisir, elle s’offenserait, si je te l’accordais.
— Oh non non ; carg c’est elle-même, qui vient de m’instruire de vous le demander.
[95r] Nous rîmes ; mais sa mère l’ayant appelée petite bête ; et son frère ayant ajouté qu’il n’aurait pas commis une pareille indiscrétion, j’ai vu clairement sur la figure de la petite les marques de la détresse de son âme. Je me suis hâté de la rassurer ne me souciant pas de déplaire à sa mère luih insinuant des nouveaux principes de morale qu’elle écouta toute hors d’elle-même. J’ai fini par lui promettre d’aller souper avec elle le lendemain ; mais sous condition qu’elle ne me donnerait qu’une seule bouteille de vin de Bourgogne, et trois mets, car tu n’es pas riche, lui dis-je. — Je le sais bien, mon cher ami ; mais maman a dit que c’est vous qui payerez tout.
À cette réponse j’ai dû mettre mes mains sur mes côtes, et malgré son dépit sa mère dut en faire de même. La pauvre femme, quoique rouée, prenait pour bêtise la naïveté de Sophie. C’était de l’esprit : c’était un diamant de première eau auquel il ne manquait que le débrutisseur11. Elle me dit que le vin ne lui coûtait rien : qu’un V. D. R.12 jeune homme fils d’un bourgmestrei de Roterdam le lui fournissait, et qu’il souperait avec nous le lendemain si je le permettais. Je lui ai répondu en riant que je le verrais même avec plaisir. Je suis parti après avoir mangé de baisers ma fille. J’aurais bien voulu que sa mère me la donnât ; mais mes prières auraient été inutiles, car je voyais qu’elle la regardait comme une ressource dans sa future vieillesse. C’est la façon de penser de toute femme aventurière ; et Thérèse n’était qu’aventurière13. J’ai donné à cette mère vingt ducats pour qu’elle les emploie à habiller mon fils adoptif, et Sophie qui poussée par la reconnaissance me sauta au cou. Joseph voulait me baiser la main ; mais je l’ai averti qu’à l’avenir il ne mej marquerait sa reconnaissance que par des baisers. Quand je fus pour descendre l’escalier, elle me fit voir un cabinet où ses enfants couchaient. J’ai vu son intention ; mais j’étais bien loin d’avoir encore du goût pour elle. Esther m’occupait tout entier.
Le lendemain j’ai trouvé chez Thérèse le jeune V. D. R.. Joli garçon, âgé de vingt-deux ans, vêtu simplement, ni doux ni aigre, ni poli, ni impoli sans aucun usage du monde. Il lui était permis d’être l’amant de Thérèse ; mais vis-à-vis de moi il ne devait pas être sans façon. Quand elle s’aperçut qu’il voulait jouer le tenant14, et qu’il me choquait, elle le traita en subalterne. Après avoir condamné la parsimoine15 dans les mets, et loué l’excellence des vins qu’il lui envoyait, il partit nous laissant au dessert. Je l’ai laissée aussi à onze heures l’assurant que je la verrais [95v] une autre fois avant mon départ. Une princesse de Galitzin16 née Cantimir m’avait invité à dîner.
Le lendemain j’ai reçu une lettre de Madame d’Urfé qui par une lettre de change sur Boaz m’envoyait 12 m. #17, me disant très noblement que ses actions ne lui coûtant que 60 000 #, elle ne voulait pas y gagner. Ce présent de cinq cents louis me fit plaisir. Tout le reste de sa lettre était rempli de chimères : elle me disait que son Génie lui avait dit que j’allais retourner à Paris avec un jeune garçon né de l’accouplement philosophique18, et qu’elle espérait que j’aurais pitié d’elle. Singulier hasard ! Je riais d’avance de l’effet quek ferait dans son âme l’apparition du fils de Thérèse. Boaz me remercia de ce que je me suis contenté qu’il me paye ma lettre de change en ducats. L’or en Hollande est un article de marchandise. Les payements se font, ou en papier, ou en argent blanc. Dans ce moment-là personne ne voulait des ducats parce que l’agio était monté à cinq stûbers19.
Après avoir dîné avec la princesse Galitzinl, je suis allé me mettre en redingote, et je suis allé au café pour lire des gazettes. J’ai vu V. D. R. qui allant commencer une partie de billard me dit à l’oreille que je pouvais parier pour lui. Cette marque d’amitié me fit plaisir. Je l’ai cru sûr de son fait, et j’ai commencé à parier ; mais à la troisième partie perdue, j’ai parié contre sans qu’il s’en aperçût. Trois heures après, il quitta perdant trente ou quarante parties, et croyant que j’eusse toujours parié pour lui il me fit compliment de condoléance. Je l’ai vu surpris quand lui montrant trente ou quarante ducats je lui ai dit me moquant un peu de la confiance qu’il avait dans son propre jeu, que je les avais gagnésm pariant contre lui. Tout le billard se moqua de lui ; il n’entendait pas raillerie ; il fut fort ennuyé de mes plaisanteries ; il partit en colère, et un moment après je suis allé chez Thérèse parce que je le lui avais promis. Je devais partir le lendemain pour Amsterdam.
Elle attendait V. D. R., mais elle ne l’attendit plus quand je lui ai dit comme, et pourquoi il était parti du billard en colère. Après avoir passé une heure avec Sophie entre mes brasn, je l’ai laissée l’assurant que nous nous reverrions dans trois ou quatre semaines. Retournant tout seul chez Boaz, et ayant mon épée sous le bras je me vois attaqué au plus [96r] beau clair de lune par V. D. R.. Il se dit curieux de voir si mon épée piquait comme ma langue. Je tâche en vain de le calmer lui parlant raison, je diffère à dégainer, malgré qu’il eût l’épée nue à la main, je lui dis qu’il avait tort de prendre en si mauvaise part des badinages, je lui demande pardon, je lui offre de suspendre mon départ pour lui demander pardon au café. Point du tout, il veut me tuer, et pour me persuader à tirer mon épée il me donne un coup de plat. C’est le seul que j’ai reçu dans toute ma vie. Je tire enfin mon épée, et espérant encore de lui faire entendre raison je ferraille en reculant. Il prend cela pour de la peur, et il m’allonge un coup qui me fit dresser les cheveux. Il me perça la cravate à ma gauche, son épée passant outre ; quatre lignes20 plus en dedans il m’aurait égorgé. J’ai fait avec effroi un saut de côté, et déterminé à le tuer, je l’ai blessé à la poitrine ; et m’en sentant sûr je l’ai invité à finir. Me disant qu’il n’était pas encore mort,o et poursuivant comme un furieux, je l’ai touché quatre fois de suite. À mon dernier coup il sauta en arrière me disant qu’il en avait assez, me priant seulement de m’en aller.
Je me suis réjoui lorsque en voulant essuyer mon épée, j’ai vu la pointe très peu teinte. Boaz n’était pas encore couché. Lorsqu’il eut entendu tout le fait, il me conseilla de partir d’abord pour Amsterdam malgré que je l’assurasse que les blessures n’étaient pas mortelles. Ma chaise étant chez le sellier, je suis parti dans une voiture de Boaz laissant l’ordre à mon domestique de partir le lendemain pour me porter mon équipage à Amsterdam à la seconde Bible21 où je me suis logé. J’y suis arrivé à midi, et mon domestique arriva au commencement de la nuit. Il ne sut me dire rien de nouveau ; mais ce qui me plut fut qu’on n’en sut rien à Amsterdam que huit jours après. Cette affaire quoique simple aurait pu me faire du tort, car une réputation de bretteur ne vaut rien pour plaire aux négociants avec lesquels on est dans le moment de conclure des bonnes affaires.
Ma première visite fut à M. D. O. en apparence ; mais en substance ce fut Esther qui en reçut l’hommage. La façon dont je m’étais séparé d’elle m’avait rendu ardent. Son père n’y était pas ; je l’ai trouvée à une table où elle écrivait : elle s’amusait à un problème d’Arithmétique ; je lui ai fait pour rire deux carrés magiques22 ; ils lui plurent ; elle me fit voir en revanche des bagatelles que je connaissais, et dont j’ai fait semblant de faire cas. Mon bon Génie me [96v] fit venir dans l’esprit de lui faire la cabale23. Je lui dis de demander par écrit quelque chose qu’elle ne savait pas, et dont elle serait curieuse, l’assurant qu’en force d’un calcul elle recevrait une réponse satisfaisante. Elle rit, et elle demanda pourquoi j’étais retourné à Amsterdam si tôt. Je lui apprends à arranger en pyramide des nombres tirés des paroles, et toutes les autres cérémonies ; puis je fais tirer à elle-même une réponse numérique que je lui fais traduire par l’alphabet français, et elle est étonnée de lire que ce qui m’a fait retourner si vite à Amsterdam est l’amour. Toute hors d’elle-même elle me dit que c’était étonnant quand même la réponse serait un mensonge, et elle veut savoir quels sont les maîtres qui peuvent apprendre à quelqu’un un si merveilleux calcul. Je lui dis que ceux qui le savent ne peuvent l’apprendre à personne.
— Comment le savez-vous donc ?
— Je l’ai appris tout seul d’un manuscrit que mon père m’a laissé.
— Vendez-moi le manuscrit.
— Je l’ai brûlé. Je ne suis le maître de l’apprendre qu’à une seule personne ; mais lorsque je serai parvenu à l’âge de cinquante ans. Si je l’apprends avant cet âge, je suis menacé de le perdre. Un esprit élémentaire qui est attaché à l’oracle s’en séparerait. J’ai appris tout cela dans le même livre manuscrit.
— Vous pouvez donc savoir tout ce qu’il y a au monde de plus secret ?
— J’aurais ce privilège si les réponses ne se trouvaient le plus souvent très obscures.
— Comme ce n’est pas long, auriez-vous la complaisance de me faire tirer la réponse à une autre question ?
Elle demanda alors quelle était sa destinée ; et l’oracle répondit qu’elle n’avait pas encore fait le premier pas pour s’y acheminer. Esther hors d’elle-même appelle sa gouvernante, et croit de l’étonner en lui faisant voir les deux oracles ; mais la bonne Suissesse n’y trouve rien de merveilleux. Dans son impatience elle l’appelle bête. Elle me conjure de lui laisser faire encore une question, et je l’encourage. Elle demande quelle est la personne à Amsterdam qui l’aime le plus, et avec la même méthode elle trouve en réponse que personne ne l’aime plus que celui auquel elle doit son existence. La pauvre fille alors remplie d’esprit me dit sérieusement que je l’ai rendue malheureuse, car elle mourra de chagrin, si elle ne parvient pas à apprendre ce calcul. [97r] Je ne lui réponds rien, et elle me voit triste. Elle fait une question mettant sa belle main devant le papier. Je me lève pour ne pas la gêner ; mais tandis qu’elle fait la pyramide je jette l’œil en me promenant sur le papier, et je lis sa demande. Après avoir fait tout ce que je lui avais appris à faire, elle me dit que je pouvais tirer la réponse sans avoir besoin de lire sa demande. J’en conviens, et elle me prie en rougissant d’avoir cette complaisance. J’y consens ; mais sous condition qu’elle ne me demandera pas une autre fois de lui faire le même plaisir. Elle me le promet. Comme ayant lu sa demande je savais qu’elle demandait à l’oracle la permission de montrer à son père toutes les questions qu’elle avait faites, je lui fais avoir en réponse qu’elle sera heureuse si elle n’aura jamais rien d’important dont elle se croie en devoir de faire un secret à son père. Elle fit alors les hauts cris, ne trouvant pas des mots assez forts pour me marquer sa reconnaissance. Je l’ai quittée pour aller à la bourse où j’ai beaucoup parlé de ma grande affaire à M. Pels.
Le lendemain matin un bel homme, et très poli vint me porter une lettre de Thérèse qui me l’annonçait en m’assurant que si j’avais des affaires de commerce il pourrait m’être utile. Il s’appelait Rigerboos24. Elle me disait que les cinq blessures de V. D. R. étaient toutes légères, que je n’avais rien à craindre, que personne n’en savait rien, et que rien ne pourrait m’empêcher si j’avais besoin de retourner à La Haye. Elle me disait que Sophie parlait de moi du matin au soir, et qu’à mon retour je me trouverais beaucoup plus content de son fils. J’ai demandé à M. Rigerboos son adresse, en l’assurant qu’à l’occasion j’auraip toute la confiance en sa probité. Un moment après son départ j’ai reçu une petite lettre d’Esther dans laquelle elle me pria au nom de son père d’aller passer avec elle toute la journée à moins que quelqu’affaire de conséquence ne m’en empêchât. Je lui ai répondu que, sans une affaire que son père connaissait, la seule importante que j’aurais au monde serait l’entreprise qui pourrait me conduire à faire la conquête de son cœur. Je lui ai promis d’y aller.
Je suis allé chez elle à l’heure de dîner. Elle était occupée avec son père à examiner le calcul qui faisait sortir de la pyramide des réponses raisonnées. Son père m’embrassa ayant la joie peinte sur sa noble figure,q s’appelant heureux d’avoir une fille qui avait [97v] su mériter mon attention. Quand je lui ai répondu que je l’adorais, il m’encouragea à l’embrasser, et Esther faisant un cri sauta positivement entre mes bras.
— J’ai tout expédié, me dit M. D. O. et j’ai toute la journée à moi. Je sais depuis mon enfance, mon cher ami, qu’il y a au monde la science que vous possédez, et j’ai connu un juif, qui moyennant elle fit la plus grande fortune. Il disait, comme vous, qu’il ne pouvait la communiquerr qu’à une seule personne sous peine de la perdre lui-même. Mais il a tant différé qu’il est mort dans l’impuissance de la communiquer. Ce fut une fièvre chaude qui le priva de ce pouvoir. Permettez que je vous dise que si vous ne savez pas tirer parti de votre talent vous ne savez pas ce que vous possédez. C’est un trésor.
— Mon oracle, Monsieur, répond très obscurément.
— Les réponses que ma fille m’a montrées sont très claires.
— Elle est apparemment heureuse dans la demande, car la réponse en dépend.
— Nous verrons après dîner si j’ai le même bonheur, si vous voulez avoir la complaisance de travailler avec moi.
À table nous parlâmes de toute autre chose parce qu’il y avait des commis, et entr’autres son premier ministre25 laid, et grossier qui me paraissait avoir des idées sur Esther. Après dîner nous nous retirâmes, et la seule Esther étant présente, M. D. O. tira de sa poche deux questions très longues. Dans une il voulait savoir comment il devait s’y prendre pour avoir une sentence favorable des États Généraux26 dans une affaire qui l’intéressait beaucoup, et dont il exposait des détails. J’ai répondu à cette question très obscurément, et très rapidement laissant le soin à Esther de la traduire en paroles, et à la seconde il m’est venus l’envie de répondre clairement. Il demandait quel avait été le sort d’un vaisseau qu’il nommait, et dont on savait le départ des Indes orientales ; et même le jour ; mais on ne savait pas ce qu’il était devenu. Il y avait deux mois qu’il aurait dû arriver ; il voulait savoir s’il existait encore, ou s’il était péri27, et où, et comment. Personne n’en avait jamais eu aucune nouvelle. La compagnie propriétaire se contenterait d’un assureur qui lui donnerait le dix pour [98r] cent ; mais elle ne trouvait personne. Ce qui finissait de faire croire le vaisseau perdu était une lettre d’un capitaine anglais qui témoignait de l’avoir vu se couler à fond28.
La substance de ma réponse que j’ai donnéet par étourderie, et sans craindre aucune mauvaise conséquence, fut que le vaisseau existait sans aucun dommage et qu’on en aurait des nouvelles certaines dans huit jours. Ce fut ainsi que dans le désir de faire monter aux nues la réputation de mon oracle, je l’ai mis dans le risque de la perdre entièrement. Mais je n’aurais fait rien de cela si j’avais deviné ce que M. D. O. allait faire en conséquence de mon oracle. La joie l’a fait pâlir. Il nous dit qu’il était de la plus grande importance de ne parler de ce fait à personne ; car il pensait d’aller assurer le vaisseau au meilleur marché possible. Je lui ai alors dit tout effrayé que je ne répondais pas de la vérité de l’oracle ; et que je mourrais de chagrin si je me trouvais la cause qu’il perdrait une grosse somme. Il me demanda si l’oracle me trompait quelquefois, et je lui ai répondu que souvent il induisait en erreur par des équivoques. Esther voyant mon inquiétude pria son père de s’abstenir de toute démarche à ce sujet.
Monsieur D. O. resta pensif, puis parla beaucoup, raisonna mal sur la prétendue force du nombre, et dit à sa fille de lui lire toutes les demandes qu’elle avait faites. Elles étaient six à sept toutes courtes, et toutes susceptibles de réponses ou certaines, ou équivoques, ou plaisantes. Esther qui avait faitu toutes les pyramides brilla à tirer avec mon tout-puissant secours les réponses. Son père hors de lui-même la voyant si habile crut qu’elle parviendrait à s’en mettre en possession, et Esther même s’en flattait. Après avoir passé sept heures à raisonner sur toutes ces réponses qu’on trouvait divines nous soupâmes. Le lendemain étant un Dimanche, M. D. O. me pria d’aller dîner à sa maison sur l’Amstel que je connaissais. Je m’y suis engagé avec plaisir.
Retournant chez moi, je suis passé devant une maison où on dansait, et voyant du monde entrer, et sortir j’ai voulu voir ce que c’était. C’était un Musicau29. Une orgie ténébreuse dans un lieu vrai cloaque du vice, honte de la débauche la plus dégoûtante. Le son même de deux ou trois instruments qui formaient l’orchestre plongeait l’âme dans la tristesse. Une salle puante du mauvais tabac qu’on y fumait, d’une puanteur [98v] d’ail qui venait des rots de ceux qui dansaient, et qui se tenaient assis ayant à leur côté droitv une bouteille, ou un pot de bière, et à leur gauche une hideuse garce, offraient à mes yeux, et à mes réflexions une image désolante qui me faisait voir les misères de la vie, et le degré d’avilissement où la brutalité pouvait faire descendre les plaisirs. L’assemblée qui animait ce lieu était toute composée de matelots, et d’autres gens du peuple auxquels il semblait un paradis qui les dédommageait de tout ce qu’ils avaient souffert dans des longues, et pénibles navigations. Entre les femmes publiques que je voyais là je n’en trouvais pas une seule avec laquelle il m’aurait été possible de m’amuser un seul moment. Un homme de mauvaise mine ayant l’air d’un chaudronnier, et le ton d’un manant, vint me demander en mauvais italien si je voulais danser pour un sou. Je l’ai remercié. Il me montra une Vénitienne qui était là assise me disant que je pouvais la faire monter à une chambre, et boire avec elle.
Je m’approche, il me semble de la connaître, mais la sombre lumière de quatre chandelles non mouchées30 ne me laisse pas distinguer ses traits. Forcé par la curiosité, je m’assis près d’elle lui demandant s’il était vrai qu’elle était vénitienne, et s’il y avait longtemps qu’elle avait quitté la patrie. Elle me répond qu’il y avait à peu près dix-huit ans. On me présente une bouteille ; je lui demande si elle veut boire, et elle me dit qu’oui, me disant que je pouvais monter avec elle. Je lui réponds que je n’en avais pas le temps, je donne un ducat31 pour payer, on me donne le reste que je mets dans la main de la pauvre diablesse, qui m’offre un baiser que je refuse.
— Aimez-vous mieux, lui dis-je, Amsterdam que Venise ?
— Dans mon pays je ne faisais pas ce maudit métier. Je n’avais que quatorze ans, et je vivais avec mon père, et ma mère.
— Qui vous a débauchéew ?
— Un coureur.
— Dans quelle contrée32 de Venise demeuriez-vous ?
— Je ne demeurais pas dans Venise ; mais dans une terre du Frioul peu éloignée.
Terre du Frioul, dix-huit ans, un coureur, je me sens ému, je la regarde attentivement, et je reconnais Lucie de Pasean33 ; mais je me garde bien de sortir de mon ton d’indifférence. La débauche beaucoup plus que l’âge avait flétri sa figure, et toutes ses adjacences34. Lucie, la tendre, la jolie, la naïve Lucie, que j’avais tant aimée, et que j’avais épargnée par sentiment dans cet état, devenue laide, et dégoûtante dans un bordel d’Amsterdam ! Elle buvait sans m’examiner, et sans se soucier de me demander qui j’étais. Je ne me suis pas senti curieux de savoir son histoire : il me semblait de la savoir. Elle me dit qu’elle demeurait dans le musicau, et qu’elle me donnerait des jolies filles si j’allais la voir. Je lui ai donné deux ducats, et je suis vite parti.
[99r] Je suis allé me coucher accablé de tristesse. Il me semblait d’avoir passé une journée funeste, réfléchissant aussi à M. D. O., qui à cause de ma folle cabale allait peut-être perdre 300 m. florins35. Cette pensée me rendant ennemi de moi-même décourageait la tendresse qu’Esther m’inspirait. Je la prévoyais devenue mon implacable ennemie autant que son père. L’homme ne peut aimer que dans l’espoir d’être aimé. Le spectacle de Lucie au musicau me laissa une impression qui me causa les plus funestes rêves. Je me regardais comme la cause de son malheur. Elle n’avait que trente-deux ans, et je prévoyais affreux son état futur.
Après m’être ennuyé sans dormir, je me lève, j’ordonne un carrosse, et je mets un bel habit pour aller faire ma révérence à la princesse de Galitzin qui était logée à l’étoile d’Orient. Elle était allée à l’amirauté. J’y vais, et je la trouve accompagnée de M. de Reissak36, et du comte de Tot qui venait de recevoir des nouvelles de mon ami Pesselier, où je l’avais connu37. Je l’avais laissé fort malade à mon départ de Paris.
Sortant de l’amirauté je renvoie mon carrosse, et mon laquais, lui ordonnant d’être à onze heures chez M. D. O. sur l’Amstel. J’y vais à pied, et habillé ainsi je trouve de la canaille hollandaise qui me bafoue, et me siffle. Esther me voit de la fenêtre, on tire du premier étage un cordon, la porte s’ouvre, j’entre, je la referme, et montant un escalier de bois, sur le quatrième, ou cinquième degré, je donne du pied contre quelque chose qui cède. Je regarde, et voyant un portefeuille vert, je m’incline pour le ramasser ; mais maladroitement je le heurte, et il tombe sous l’escalier par une ouverture qu’on avait pratiquéex dans le devant du degré suivant apparemment pour donner de la lumière au lieu qui était sous l’escalier. Je ne m’arrête pas, et je monte. On me reçoit comme à l’ordinaire, et je leur dis la raison de ma parure. Esther rit de ce que je lui paraissais un autre ; mais il me semble de les voir tristes. La gouvernante d’Esther arrive, et leur parle hollandais. Je vois Esther affligée qui va faire cent caresses à son père. Je vois, lui dis-je, qu’il vous est arrivé quelque malheur : si ma présence vous gêne, permettez sans façon que je me retire. Il me répond que le malheur n’est pas grand, et qu’il a pris son parti, ayant une fortune suffisante pour le lui faire souffrir en patience38. J’ai perdu, me dit-il, un portefeuille assez riche, qu’étant sage j’aurais dû laisser à la maison, car je n’avais besoin de m’en servir que demain. Je ne peux l’avoir perdu que dans la rue, je ne sais pas comment. Il y a des grosses lettres de change dont je peux empêcher l’escompte ; mais il y a aussi des billets de banque anglais, dont les porteurs sont les maîtres39. Remercions Dieu de tout, ma chère Esther, et [99v] prions-le de nous conserver la santé, et de nous préserver des malheurs encore plus grands. J’ai reçu dans ma vie des coups beaucoup plus forts, ety j’ai résisté. Ne parlons donc plus de cet accident que je veux prendre comme une petite banqueroute.
Je me tenais dans le silence avec la joie dans l’âme. J’étais sûr que le portefeuille était le même que j’avais poussé dans l’ouverture, il n’était donc pas perdu ; mais j’ai d’abord pensé à ne le leur faire recouvrer qu’avec l’appareil40 cabalistique. L’occasion était trop belle pour négliger de m’en servir et donner à mes hôtes un grand essai de l’infaillibilité de l’oracle. Cette idée m’ayant mis en bonne humeur, j’ai tenu à Esther cent propos qui la firent rire, et je lui ai fait des contes qui ridiculisaient les Français qu’elle détestait.
Nous dînâmes très délicatement, et bûmes en gourmets. Après le café, je leur ai dit que si ils aimaient le jeu je jouerais ; mais Esther dit que ce serait un dommage41 de perdre ainsi le temps.
— Je suis insatiable de pyramides, me dit-elle ; puis-je demander qui a trouvé le portefeuille de mon père.
— Pourquoi non, lui dis-je. La demande est bien simple.
Elle la fit très courte, et la réponse qui sortit, très courte aussi, lui dit que le portefeuille n’avait été trouvé de personne. Elle courut embrasser son père, qui par cette réponse se trouva sûr que son portefeuille retournerait entre ses mains ; mais elle fut étonnée, puis elle rit beaucoup quand je lui ai dit, qu’elle espérait en vain que je voulusse travailler davantage, si elle ne me faisait au moins autant de caresses qu’elle avait fait à son cher père. Elle me donna alors des baisers à foison, et elle tira la pyramide de la question qui demandait où le portefeuille était. Je lui ai fait sortir les mots le portefeuille est tombé dans l’ouverture du cinquième degré de l’escalier.
D. O. et sa fille se lèvent très contents, ils descendent, et je les suis. Il nous montre lui-même le trou par où le portefeuille devait être entré. Il allume une bougie, puis il entre dans un magasin, il descend un escalier souterrain, et il ramasse de ses propres mains le portefeuille qui était dans l’eau précisément sous l’ouverture qui était au degré. Nous remontons, et nous passons une heure dans les discours les plus sérieux sur la divinité de l’oracle fait pour rendre le plus heureux des hommes celui qui le possède. À l’ouverture du portefeuille, il nous montra quarante billets d’échiquier de 1 000 livres sterling42 chacun, dont il fit [100r] présent de deux à sa fille, et d’autres deux43 à moi, qui les prenant d’une main je les ai remis de l’autre à la belle Esther, lui disant de me les garder. Elle n’y consentit que lorsque je l’ai menacée de ne plus travailler pour elle à la cabale. J’ai dit à M. D. O. que je n’en voulais qu’à son amitié. Il m’embrassa, et il me l’assura jusqu’au dernier moment de sa vie.
Rendant Esther dépositaire de 22 m. florins j’étais sûr de me l’attacher. Cette fille avait dans ses yeux un charme qui m’enivrait. J’ai dit à son père que l’affaire qui me tenait au cœur44 était l’escompte des vingt millions avec peu de perte. Il me répondit qu’il espérait de me rendre content ; mais qu’ayant besoin que je fusse souvent avec lui, je devais me loger dans sa propre maison. Esther joignit aux siennes ses propres instances, et j’ai accepté ayant grand soin de leur cacher tout le contentement de mon âme ; mais leur témoignant cependant toute la reconnaissance que je leur devais.
Il alla alors dans son cabinet à écrire, et étant resté seul avec Esther, je lui ai dit que je me sentais disposé à faire pour elle tout ce qui pouvait dépendre de moi ; mais qu’avant tout elle devait me donner son cœur. Elle me dit que le moment dans lequel je pourrais la demander à son père viendrait lorsque je me trouverais logé dans la maison. Je l’ai assuréz qu’elle m’aurait le lendemain.
Monsieur D. O. nous dit en retournant que nous entendrions le lendemain une grande nouvelle à la bourse. Il nous dit qu’il prendrait tout seul pour son compte le vaisseau qu’on croyait perdu moyennant 300 m. florins, et qu’il laissera qu’on dise qu’il est fou. Je serais fou, nous ajouta-t-il, si après avoir vu de la divinité de l’oracle tout ce que j’ai vu, je craignais. Je gagnerai trois millions ; et si je perds, une telle perte ne me ruinera pas. Esther éblouie45 par le portefeuille retrouvé dit à son père qu’il devait se hâter, et de mon côté je ne pouvais plus reculer. Me voyant l’air triste M. D. O. m’assura qu’il ne serait pas moins mon ami quand on trouverait l’oracle trompeur. Je l’ai prié de permettre que j’interrogeasse l’oracle une autre fois avant de s’exposer à faire une aussi grosse perte, et je les ai vus tous les deux enchantés du zèle qui m’animait à l’avantage de leur maison.
[100v] Mais voici encore un fait qui trouvera des lecteurs incrédules, ou portés à me condamner comme homme d’un caractère imprudent, et dangereux. J’ai fait moi-même la question, la pyramide, et tout le reste sans vouloir qu’Esther s’en mêlât. J’étais enchanté d’être à temps d’empêcher ce meurtre, et déterminé à l’empêcher. Un double sens que j’étais le maître de faire sortir de ma plume aurait ôté le courage à tous les deux, etaa l’ayant déjà dans ma tête j’ai cru de l’avoir parfaitement couché en nombres sur le papier que j’avais devant moi. Esther qui était en possession de l’alphabet le traduisit vite en paroles, et m’étonna quand elle lut ma réponse. Elle lut ces paroles : En s’agissant d’un fait comme celui-ci il faut ne rien CRAINDRE. Votre repentir serait trop douloureux. Il ne fallut pas davantage. Le père et la fille coururent m’embrasser, et M. D. O. me dit qu’à l’apparition du vaisseau il me devait la dixième partie de son gain. La surprise m’empêchait de lui répondre, et de lui témoigner ma reconnaissance, car il me semblait d’être sûr d’avoir écrit croire, et non pas craindre. Je ne pouvais plus reculer. Le lendemain je suis allé demeurer avec eux dans un charmant appartement, et le surlendemain j’ai mené Esther au concert, qui me fit la guerre sur ce que la Trenti n’y venait plus. Cette fille me possédait entièrement ; mais se refusant constamment à l’essentiel de mes caresses, elle me faisait languir.
Quatre ou cinq jours après, M. D. O. me donna le résultat d’une conférence qu’il avait tenueab avec Pels, et les chefs de six autres comptoirs sur mes vingt millions. Ils offraientac dix millions en argent comptant, et sept en papiers qui produisaient le cinq, et le six pour cent avec un rabais d’un pour cent de droit de courtage46. Outre cela ils renonçaient aux douze cent mille florins47 que la compagnie des Indes française devait à la hollandaise48. J’ai envoyé la copie de ce résultat à M. de Boulogne, et à M. d’Affri, exigeant prompte réponse. La réponse que j’ai reçuead au bout de huit jours de la main de M. de Courteil49 par ordre de M. de Boulogne fut qu’on ne voulait pas d’un pareil escompte, et que je n’avais qu’à retourner à Paris si je ne pouvais pas faire mieux ; et on me disait toujours que la paix était imminente. Mais le courage de [101r] M. D. O. s’était extraordinairement accru quelques jours avant l’arrivée de cette réponse. On avait reçu à la bourse même la nouvelle sûre que le vaisseau en question était à Madère50. Il y avait déjà quatre jours que M. D. O. l’avait acheté avec toute la cargaison pour 300 m. florins. Quel plaisir quand nous le vîmes entrer dans notre chambre avec l’air victorieux nous confirmant cette nouvelle ! Il nous dit qu’il l’avait déjà assuré de Madère jusqu’au Texel51 pour une bagatelle, et que je pouvais disposer de la dixième partie du gain. Mais ce qui m’étonna furent ces précises paroles par lesquelles il termina son discours : Vous êtes assez riche actuellement pour vous établir chez nous étant sûr de le devenir immensément en peu d’années sans faire autre chose que votre cabale. Je serai votre agent. Faisons maison ensemble52, et si vous aimez ma fille, je vous la donne, si elle vous veut.
La joie brillait dans les yeux d’Esther ; mais elle ne pouvait voir dans les miens que la surprise qui m’excédant m’avait rendu muet, et comme stupide. Après un long silence je me suis évertué dans l’analyse du sentiment concluant que malgré que j’adorasse Esther j’avais besoin avant de me fixer de retourner à Paris : je me suis dit sûrae de me trouver en état de décider de mon sort à mon retour à Amsterdam. Cette réponse leur plut, et nous passâmes la journée très gaiement. M. D. O. donna le lendemain un beau dîner à ses amis, qui ne disaient autre chose, en riant de bon cœur, sinon qu’il avait su avant tout le monde que le vaisseau était à Madère quoique personne ne pût concevoir comment il avait pu le savoir.
Huit jours après cette heureuse aventure il me donna un ultimatum sur l’affaire des vingt millions dont le résultat était tel que la France ne perdait que le neuf pour cent dans la vente des vingt millions sous condition que je ne pourrais prétendre des acheteurs le moindre droit de courtage53. J’ai envoyé par exprès les copies authentiques de ce marché à M. d’Affri, le suppliant de les envoyer à mes frais au contrôleur général avec ma lettre dans laquelle je lui menaçais l’affaire manquée s’il différait d’un seul jour à donner à M. d’Affri le plein pouvoir qui lui était nécessaire pour me donner celui de stipuler54. J’ai sollicitéaf avec la même force mr. de Courteil, et [101v]agM. le duc les avertissant tous qu’on ne me donnait rien ; mais que je conclurai tout de même sûr qu’on me rembourserait de mes frais, et qu’on ne me refuserait pas à Versailles ce qui m’était dû en qualité de courtier.
Comme nous étions en carnaval55 M. D. O. trouva à propos de donner un bal. Il invita tout ce qu’il y avait de plus distingué en femmes, et en hommes dans la ville. Je ne dirai au lecteur autre chose sinon que ce bal fut magnifique, comme le souper. Esther dansa avec moi toutes les contredanses avec toutes les grâces possibles, et brilla couverte de tous les diamants de feue sa mère.
Nous passions toute la journée ensemble amoureux, et malheureux, parce que l’abstinence nous irritait. Esther n’était bonne que pour me permettre quelque larcin,ah quand j’allais déjeuner avec elle. Elle n’était généreuse que de ses baisers, qui au lieu de me calmer me rendaient furieux. Elle me disait, comme toutes les prétendues honnêtes filles de l’univers qu’elle était sûre que je ne l’épouserais plus si elle me laissait faire d’elle tout ce que je voulais. Elle ne croyait pas que je fusse marié, car je l’avais trop assurée que j’étais garçon, mais elle ne doutait pas que je n’eusse quelque fort attachement à Paris. J’en convenais, et je l’assurais que j’allais me dégager entièrement pour être à elle lié par le nœud le plus solennel jusqu’à ma mort. Hélas ! Je mentais, car elle était inséparable de son père qui n’avait que quarante ans, et je ne pouvais me figurer la possibilité de mon état permanent dans un pays comme celui-là.
aiDix à douze jours après avoir envoyé l’ultimatum j’ai reçu une lettre de M. de Boulogne, qui me disait que l’ambassadeur avait reçuaj toutes les instructions que je pouvais désirer pour conclure l’affaire, et l’ambassadeur m’en dit autant. Il m’avertissait de prendre bien mes mesures, car il ne livrerait les effets royaux qu’en recevant en espèces courantes 18 100 000 #56.
Le douloureux moment de prendre congé étant donc arrivé, nous ne nous gênâmes pas pour retenir nos larmes. Esther me remit la valeur de 2 m. livres sterling que je lui avais laissées le jour qu’on trouva le portefeuille, et son père suivant ma disposition me donna 100 m. florins en lettres de change sur Tourtone et Baur, et sur Paris de Monmartel57, et une quittanceak de 200 m. florins qui m’autorisait à tirer sur lui [102r] jusqu’à l’extinction de toute la somme58. Au moment de mon départ Esther me fit présent de cinquante chemises de la plus fine toile, et de cinquante mouchoirs de Mazulipatan59.
Ce ne fut pas l’amour de Manon Balletti ; mais une sotte vanité, un désir d’aller figurer60 dans Paris qui me fit quitter la Hollande. Quinze mois que j’ai passés sous les plombs ne furent pas suffisants à guérir les maladies de mon esprit. Destin est une parole vide de sens : c’est nous qui nous le faisons malgré61 l’axiome des stoïciens volentem ducit, nolentem trahit [le destin conduit celui qui le veut, et entraîne celui qui résiste]62. J’ai trop d’indulgence pour moi quand je me l’adapte.
Après avoir juré à Esther que je la reverrais avant la fin de l’an, je suis parti avec un commissionnaire de la compagnie qui avait acheté lesal papiers de France, et je suis arrivé à La Haye chez Boaz, qui me reçut avec un air mêlé d’étonnement, et d’admiration. Il me dit que j’avais fait un miracle, et que je devais me hâter d’aller à Paris quand ce ne serait que pour jouir de l’encens des compliments. Il me dit cependant qu’il était sûr que je ne pouvais avoir fait ce que j’avais faitam sans avoir convaincu palmairement63 la compagnie qu’on était dans le moment de faire la paix. Je lui ai répondu que je ne les avais pas convaincus, mais que certainement la paix allait se faire. Il me dit que si je pouvais lui faire donner une assurance positive, et par écrit par l’ambassadeur que la paix allait se faire il me ferait présent de cinquante mille florins64 en diamants. Je lui aian répondu que la certitude qu’en avait l’ambassadeur ne pouvait pas être majeure de la mienne65 ; mais que malgré cela je ne la croyais que morale.
Le lendemain j’ai tout fini avec l’ambassadeur ; et le commissionnaire retourna à Amsterdam.
Je suis allé souper chez Thérèse qui me fit trouver ses enfants très proprement vêtus. Je lui ai dit d’aller le lendemain m’attendre à Rotterdam pour me consigner son fils que pour éviter les propos je n’ai pas voulu prendre avec moi à La Haye.
J’ai acheté d’un fils de Boaz des boucles de diamants, et plusieurs bijoux de prix pour 40 m. florins. J’ai dû lui promettre de descendre chez lui lorsque je retournerais à La Haye ; mais je ne lui ai pas tenu parole.
[102v] Thérèse à Rotterdam me dit clairement qu’elle savait avec certitude que j’avais gagné à Amsterdam un demi-million, et qu’elle ferait sa fortune, si elle pouvait quitter la Hollande, et aller s’établir à Londres. Elle instruisit Sophie à me dire que ma fortune avait été une conséquence des prières qu’elle avait adressées à Dieu. Tous ces propos me firent rire. Je lui ai donné cent ducats66, et je lui ai dit que je lui en ferais payer encore cent lorsqu’elle m’écrirait de Londres. J’ai vu que cette somme lui parut modique, mais je ne lui ai pas pour cela donné davantage. Elle a attendu le moment dans lequel j’entrais dans ma chaise pour me demander encore cent ducats, et je lui ai répondu à l’oreille que je lui en ferais payer mille sur-le-champ si elle voulait me céder Sophie. Après y avoir un peu pensé, elle me dit que non. Je suis parti après avoir donné à ma fille une montre. Je suis arrivé à Paris le 10 du mois de Février67, et j’ai pris un beau logement dans la rue comtesse d’Artois du côté de la rue Montorgueil.
Chapitre VI
Pendant ce court voyage, je me suis convaincu que mon nouveau fils adoptif n’avait pas l’âme aussi jolie que son individu. Ce que sa mère lui avait principalement insinué dans l’éducation qu’elle lui avait donnéea était la discrétion. Cette qualité dans son fils était celle que son propre intérêt voulait qu’il eût de préférence à toutes les autres ; mais l’enfant non instruit la poussa trop loin : il l’allia à la simulation, à la méfiance, et à la fausse confidenceb. Non seulement il ne disait pas ce qu’il savait ; mais il faisait semblant de savoir ce qu’il ne savait pas : pour bien réussir il sentait qu’il devait se rendre impénétrable, et pour l’être il s’était habitué à imposer silence à son cœur, et à ne jamais rien dire qu’il n’eût composé d’avance dans son esprit. Il croyait d’être prudent quand il induisait en erreur. Insusceptible1 d’amitié, il devenait indigne de se faire des amis.
Prévoyant que madame d’Urfé compterait sur ce garçon pour l’accomplissement de sa chimérique hypostase, et que plus je lui ferais un mystère de sa naissance plus son Génie lui ferait forger des extravagances, je lui ai ordonné de nec rien cacher de tout ce qui le regarderait, si une dame à laquelle je le présenterais s’en montrerait curieuse se trouvant tête-à-tête avec lui. Il me promit obéissance. Il ne s’attendait pas à l’ordre que je lui ai donné d’être sincère.
Ma première visite fut à mon protecteur2, que j’ai trouvé en grande compagnie : j’ai vu là l’ambassadeur de Venise3 qui fit semblant de ne pas me connaître.
— Depuis quand à Paris ? me dit le ministre me prenant la main.
— Depuis ce moment. Je sors de ma chaise de poste.
— Allez donc à Versailles ; [106v] vous y trouverez le duc de Choiseul, et le contrôleur général. Vous avez fait des miracles ; allez vous faire adorer. Venez me voir après. Dites à M. le duc que j’ai expédié à Voltaire un passeport du roi qui le nomme son gentilhomme ordinaire4.
On ne va pas à Versailles à midi ; mais c’était le langage des ministres quand ils étaient à Paris. Versailles était comme au bout de la rue. Je suis allé chez madame d’Urfé.
La première chose qu’elle me dit fut que son Génie lui avait dit qu’elle me verrait le même jour. Corneman, me dit-elle, m’a dit hier que ce que vous avez fait est incroyable. Je suis sûre que c’est vous qui avez escompté les vingt millions. Les fonds ont haussé, et on verra dans la semaine une circulation de cent millions pour le moins5. Excusez, si j’ai osé vous faire présent de 12 m. #. C’est une misère6.
Je n’avais pas besoin de lui dire qu’elle se trompait. Elle fit dire au suisse de renvoyer tout le monde, et nous commençâmes à parler. Je l’ai vue trembler de joie quand je lui ai dit froidement que j’avais conduit avec moi un garçon de douze ans que je voulais faire élever dans la meilleure pension de Paris.
— Je le mettrai, me dit-elle, chez Viar7 où sont mes neveux. Quel nom a-t-il ? Où est-il ? Je sais ce que c’est que ce garçon. Il me tarde de le voir. Pourquoi n’êtes-vous pas descendu chez moi ?
— Je vous le présenterai après-demain, car demain je suis à Versailles.
— Parle-t-il français ? En attendant que j’arrange tout pour sa pension, il faut absolument que vous le laissiez chez moi.
— Nous parlerons de cela après-demain.
Après avoir visité mon bureau où j’ai trouvé tout en règle, je suis allé à la comédie italienne, où Silvia jouait8. Je l’ai trouvée dans sa loge avec sa fille. Elle me dit qu’elle savait qu’en Hollande j’avais fait de très bonnes affaires, et je l’ai vue surprise quand elle m’entendit lui répondre que j’avais travaillé pour sa fille. [107r] Celle-ci rougit. Après leur avoir dit que j’iraisd souper avec elles, je suis allé me placer sur l’amphithéâtre. Quelle surprise ! Je vois dans une des premières loges Mad. XCV e avec toute sa famille. Voici l’histoire.
Madame XCV Grecque9 d’origine était veuve d’un Anglais qui l’avait rendue mère de six enfants quatre filles10, et deuxf garçons. Au lit de la mort11, n’ayant pas la force de résister aux larmes de sa femme, il se déclara catholique romain ; mais ses enfants ne pouvant pas hériter un capital qu’il avait en Angleterre de 40 m. l. st.12 sans se déclarer anglicans, elle venait de Londres, où elle avait fait tout cela. C’était dans le commencement de l’année 1758.
Dans l’année 1753, je suis devenu amoureux de sa fille aînée à Padoue13 jouant la comédie avec elle, et six mois après, à Venise, madame XCV trouva bon de m’exclure de sa société. Sa fille me fit souffrir en paix l’affront par une charmante lettre, qui m’est encore chère ; et d’ailleurs étant alors amoureux de M. M., et de C. C., je l’ai oubliée facilement. Cette fille, malgré qu’elle n’eût que quinze ans14, était une beauté, et elle joignait aux charmes de la figure ceux de l’esprit cultivé, dont les prestiges sont souvent encore plus forts. Le chambellan du roi de Prusse comte Algaroti lui donnait des leçons, et plusieurs jeunes patriciens aspiraient à la conquête de son cœur : celui qui paraissait avoir la préférence était l’aîné de la famille Memmo de S. Marcuola15. Il mourut il y a quatre ans procurateur de S. Marc16.
Cinq ans après ce fait, le lecteur peut se figurer quelle fut ma surprise voyant là toute cette famille. Miss XCV me connaît dans l’instant17, elle me montre à sa mère, et celle-ci m’appelle d’abord de l’éventail.g Je suis d’abord allé à sa loge.
Elle me reçoit me disant que nous n’étions plus à Venise, qu’elle me revoyait dans la joie de son cœur, et qu’elle espérait que j’irais la voir souvent à l’hôtel de Bretagne18 rue S.t André des Arts où elle demeurait. Sa fille me fait avec beaucoup plus de force le même compliment : elle meh paraît une divinité ; et il me semble que mon [107v] amour après un sommeil de cinq ans se réveille avec une augmentation de force égale à celle que l’objet que j’avais devant mes yeux avait gagné dans le même espace de temps.
Elles me disent qu’elles passeraient six mois à Paris avant de retourner à Venise ; je leur dis que je comptais dei m’y établir, que j’arrivais le même jour de la Hollande, que je devais passer le lendemain à Versailles, et qu’elles me verraient le surlendemain chez elles empressé de leur offrir tous les services qui pourraient dépendre de moi. J’ai su, me dit Miss XCV, que ce que vous avez fait en Hollande doit vous rendre cher à la France, et j’ai toujours espéré de vous voir ; et votre prodigieuse fuite nous a fait le plus grand plaisir, car nous vous avons toujours aimé. Nous en avons appris les circonstances dans une lettre de seize pages que vous avez écritej à M. Memmo, qui nous a fait frissonner, et rire. Pour ce qui regarde ce que vous avez fait en Hollande nous l’avons su hier de M. de la Popelinière19.
Ce fermier général, que j’avais connu à sa maison de Passi20 sept ans avant ce temps-là, entra dans la loge. Après m’avoir fait un court compliment, il me dit que si je pouvais procurer de la même façon vingt millions à la compagnie des Indes il me ferait faire fermier général. Il me conseilla de me faire naturaliser français avantk qu’on sût que je devais être riche au moins d’un demi-million.
—lVous ne pouvez pas avoir gagné moins.
— Cette affaire, monsieur, me ruine, si on me frustre de mon droit de courtage.
— Vous faites bien à parler ainsi. Tout le monde est curieux de vous connaître, et la France vous a des obligations, car vous avez fait hausser les actions.
Ce fut au souper chez Silvia que mon âme nagea dans la volupté. On me fêta comme si j’avais été l’enfant de la maison ;m et à mon tour j’ai convaincu toute la famille que je voulais être considéré comme tel. Il me semblait de devoir à son influence, et à sa constante amitié toute ma fortune. J’ai su engager la mère, le père, la fille, et les deux fils21 à recevoir les présents que je leur avais destinés. Ayant le plus riche dans ma poche, je l’ai présenté à la mère, [108r] qui le remit d’abord à sa fille. C’était des boucles d’oreille qui me coûtaient six mille florins22. Trois jours après je lui ai donné une petite caisse, où elle trouva deux pièces de superbe calencar23, deux de toile très fine, et des garnitures de dentelles de Flandre de point à l’aiguille qu’on appelait d’Angleterre24. J’ai donné à Mario qui aimait à fumer une pipe d’or, et une belle tabatière à mon ami. J’ai donné une montre au cadet que j’aimais à la folie. Il m’arrivera de devoir parler de ce garçon dont lesn qualités le rendaient en tout supérieur à son état25. Mais étais-je assez riche pour faire de si gros présents ? Non : et je le savais. Je ne les faisais que parce que j’avais peur de ne pas le devenir. Si j’en avais été sûr, j’aurais différé.
Je suis parti avant jour pour Versailles. M. le duc de Choiseul me reçut en écrivant comme la première fois : on le coiffait. Pour cette fois-ci il posa sa plume. Après un court compliment il me dit que si je me sentais la force de négocier un emprunt de cent millions de florins au quatre pour cent il me donnerait un caractère honorable26. Je lui ai répondu que je pourraiso penser à cela après avoir vu par quelle récompense pour ce que j’avais fait on m’encouragerait.
— Tout le monde dit que vous avez gagné 200 m. fl27.
— Ce qu’on dit n’est rien, à moins qu’on ne le prouve. Je peux prétendre le courtage.
— C’est vrai. Allez vous expliquer au contrôleur général.
M. de Boulogne28 suspendit son travail pour me faire un gracieux accueil ; mais quand je lui ai dit qu’il me devait 100 m. fl. il a souri.
— Je sais, me dit-il, que vous êtes porteur de 100 m. écus29 en lettres de change à votre ordre.
— C’est vrai ; mais ce que je possède n’a rien de commun avec ce que j’ai fait.pC’est prouvé. Je m’en rapporte à M. d’Affri. J’ai un projet immanquable pour augmenter les revenus du roi de 20 millions sans que ceux qui les payeront puissent se plaindre.
— Mettez-le en exécution, et je vous ferai faire par le roi même une pension de 100 m. #30, et expédier des lettres de noblesse, si vous voulez devenir français.
Je suis allé aux petits appartements, où madame la marquise faisait [108v] répéter un ballet. Elle me salua quand elle me vit, et elle me dit que j’étais un habile négociateur, que ces messieurs de là-bas n’avaient pas bien connu. Elle se rappelait toujours de ce que je lui avais dit à Fontainebleau il y avait alors huit ans31. Je lui ai répondu que tous les biens venaient de là-haut, et que j’espérais d’y parvenir moyennant son suffrage.
De retour à Paris je suis allé à l’hôtel de Bourbon pour rendre compte à mon protecteur de tout le résultat de mon voyage. Il me conseilla d’avoir patience, et poursuivre à faire des bonnes choses, et à propos de Mad. XCV que je lui ai dit d’avoir vueq à la comédie il me dit que la Popelinière allait épouser sa fille aînée.
Ce que j’ai trouvé de nouveau chez moi fut le départ de monr fils. Une grande dame, me dit l’hôtesse, est venue faire une visite à M. le comte (on l’avait d’abord fait comte) et l’avait conduit avec elle. J’ai fait semblant de trouver cela bon, et je suis allé me coucher. Le lendemain de grand matin mon commis me porta une lettre. Elle était du vieux procureur oncle de ma commère femme de Gaétan que j’avais aidée à sortir de ses mains. Il me priait d’aller lui parler au palais32, ou de lui dire où je voulais être dans la journée. Je fus au palais.
Il me dits que sa nièce avait été obligée d’aller se mettre dans un couvent, où elle plaidait contre son mari avec l’assistance d’un conseiller au parlement qui en faisait tous les frais ; mais qu’on avait besoin absolument de moi, du comte Tireta, et des domestiques qui s’étaient trouvés présents à l’affaire pour en constater la vérité. Je me suis acquitté de tout cela très facilement, et trois ou quatre mois après, tout fut fini par une banqueroute frauduleuse que fit Gaétan, et qui l’obligea à quitter la France. Je dirai en temps, et lieu où j’ai trouvé ce malheureux trois ans après33. Pour sa femme elle resta à Paris heureuse avec le conseiller son bon ami, où elle vit peut-être encore. Je l’ai entièrement perdue de vue.
Sortant du palais, je suis allé faire une visite à Madame XXX pour voir Tireta. Il n’y était pas. Elle en était toujours [109r] amoureuse. Je lui ai laissé mon adresse, et je suis allé à l’hôtel de Bretagne dans la même rue pour faire ma première visite à Mad. XCV. Cette femme qui ne m’aimait pas me reçut cependant très bien. À Paris, et en fortune je lui paraissais un autre. Elle avait avec elle un vieux Grec nommé Zandiri34 frère du maître d’hôtel de M. de Bragadin, qui venait de mourir : je lui en ai fait mon compliment de condoléances ; et il ne m’a pas répondu. Mais toute la famille me vengea de la sotte froideur de cet homme. Miss35, ses sœurs, et ses deux frères36, dont l’aîné avait quatorze ans me firent à l’envi cent caresses. Mais l’étourderie de l’aîné des garçons me surprit. Il était impatient de se voir maître absolu de son bien pour s’adonner au libertinage le plus effréné.
Miss XCV, telle que je l’ai présentée au lecteur, joignait à l’air d’aisance la culture de l’esprit qu’elle ne faisait jamais valoir qu’à propos, et sans ombre de prétention. Il était difficile de l’approcher sans en devenir amoureux ; mais, comme je m’en suis convaincu quelques semaines après, éloignée de toute coquetterie, elle ne laissait concevoir la moindre espérance à ceux qui n’avaient pas eu le bonheur de lui plaire. Sans être impolie elle savait être froide, et tant pis pour ceux que sa froideur ne désabusait pas. Dans une heure que j’ai passée seul avec elle, elle me mit dans ses fers, je le lui ai dit, et elle s’en montra bien aise. Elle prit dans mon cœur la place qu’Esther occupait il n’y avait que huit jours ; mais elle ne s’en serait pas emparée, si Esther avait été à Paris. L’attachement que j’avais à la fille de Silvia était d’une espèce qui ne m’empêchait pas de devenir amoureux d’une autre. L’amour d’un libertin sans une certaine nourriture devient en fort peu de temps froid ; et les femmes savent cela quand elles ont un peu d’expérience.tLa jeune Balletti était toute neuve.
M. Farsetti37 noble vénitien, commandeur de Malte, homme de lettres qui donnait dans les sciences abstraites, et qui faisait assez [109v] bien des vers latins arriva à une heure. On allait servir. Mad. XCV lui fit d’abord mettre un couvert ; et devant aller dîner avec Mad. d’Urfé j’ai refusé cet honneur. M. Farsetti, qui m’avait beaucoup connu à Venise, ne me regarda que de passage38. Il fit un sourire à l’éloge que Miss lui fit de mon courage. Elle lui dit que j’avais forcé tous les Vénitiens à m’estimer, et que les Français désiraient de me voir leur concitoyen. Il me demanda si la place de receveur de la loterie me produisait beaucoup. Assez, lui répondis-je, pour rendre heureux mon commis.
Chez Mad. d’Urfé, j’ai trouvé mon prétendu fils entre ses bras. Elle s’évertua à me faire des excuses sur cet enlèvement que j’ai tournées en plaisanterie. J’ai dit au petit bonhommeu qu’il devait regarder madame comme sa reine, et lui ouvrir toujours son cœur. Elle me dit qu’elle l’avait fait coucher avec elle ; mais qu’elle se verrait obligée à se priver de ce plaisir à moins qu’il ne lui promît d’être plus sage à l’avenir. J’ai trouvé cela sublime, et j’ai vu le jeune homme rougir. Il la pria de lui dire en quoi il lui avait manqué.
Elle me dit que nous aurions à dîner avec nous S. Germain : elle savait que cet adepte m’amusait. Il vint, il s’assit à table, et non pas pour manger ; mais pour parler comme il faisait toujours. Il contait effrontément des choses incroyables qu’il fallait faire semblant de croire, puisqu’il se disait ou témoin oculaire, ou le principal personnage de la pièce ; mais je n’ai pu m’empêcher de pouffer quand il conta un fait qui lui était arrivé dînant avec les pères du concile de Trente39.
Madame avait au cou un gros aimant armé40. Elle prétendait qu’une fois ou l’autre il lui attirerait la foudre, et que par ce moyen-là elle irait au Soleil. Ce serait immanquable, repartit l’imposteur ; mais il n’y a que moi au monde de capable de donner à l’aimant une force mille fois plus grande que celle que lui donnent les physiciens ordinaires. Je lui ai dit froidement que [110r] je gagerais 20 m. écus qu’il n’augmenterait pas seulement du double celle de celui que madame avait à son cou. Madame l’a empêchév d’accepter la gageure et elle me dit après tête-à-tête que j’aurais perdu car S. Germain était magicien. Je lui ai dit qu’elle avait raison.
Quelques jours après ce prétendu magicien partit pour Chambord château royal où le roi lui avait donné un appartement et 100 m. # pour qu’il pût travailler en pleine liberté aux teintures qui devaient faire prospérer toutes les fabriques des draps de la France. Il avait séduit le monarque, lui montant à Trianon41 un laboratoire qui souvent l’amusaitw, ayant le malheur de s’ennuyer partout excepté à la chasse ;x ce fut la marquise qui lui fit connaître l’adepte pour le faire devenir chimiste ; car après qu’il lui avait fait présent de l’eau de jeunesse, elle lui croyait tout. Cette eau merveilleuse, prise dans la dose qu’il lui avait ordonnéey, n’avait pas la vertu de rajeunir, car l’homme adorateur de la vérité convenait que c’était impossible ; mais d’empêcher de vieillir conservant la personne in statu quo plusieurs siècles. Elle avait dit au monarque que réellement elle sentait qu’elle ne vieillissait pasz.
aaCe monarque montra au duc de Deux-Ponts42 un diamant de première eau du poids de douze carats qu’il portait à son doigt, et qu’il croyait avoir fait lui-même endoctriné au magistère43 par l’imposteur. Il lui dit qu’il avait fondu vingt-quatre carats de petits diamants qui étaient devenus un seul, et qu’il était après devenu de douze à la roue où on l’avait brillanté. Convaincu alors de la science de l’adepte il lui avait donné à Chambord le même logement qu’il avait donné pour toute sa vie à l’illustre maréchal de Saxe. J’ai entendu cette histoire de la bouche même du duc ayant l’honneur de souper avec lui, et le Suédois comte de Levenhoop44 à Metz à l’auberge du roi Dagobert.
Avant de quitter madame d’Urfé je l’ai avertie que le jeune garçon pourrait être celui qui la ferait renaître, mais qu’elle gâterait tout si elle n’attendait pas sa puberté.
[110v] Elle le mit en pension chez Viar, lui donnant toutes sortes de maîtres, et le nom de comte d’Aranda, malgré qu’il fût né à Bareith45, et que sa mère n’ait jamais eu le moindre commerce avec aucun Espagnol de ce nom. Je ne suis allé le voir que trois ou quatre mois après qu’il y fut établi. Je craignais toujours quelqu’avanie à cause du nom que la visionnaire46 lui avait donné à mon insu.
Tireta vint me voir dans un joli équipage. Il me dit que la dame voulait devenir sa femme ; mais qu’il n’y consentirait jamais malgré qu’elle luiab offrît tout son bien. Il aurait pu aller avec elle à Treviso, payer ses dettes, et y vivre très bien. Sa destinée l’empêcha de suivre mon bon conseil.
Déterminé à prendre une maison de campagne, je me suis décidé pour la Petite Pologne47 après en avoir vu plusieurs. Elle était bien meublée cent pas au-delà de la barrière de la Magdelaine48. La maison était sur une petite éminence près de la chasse royale49 derrière le jardin du duc de Gramont50. Le nom que le propriétaire avait donné à cette maison était Varsovie en bel air51. Elle avait deux jardins, dont un était à niveau du premier étage, trois appartements de maître, écurie pour vingt chevaux, bains, bonne cave, et une grande cuisine avec toute la batterie nécessaire. Le maître de cette maison portait le nom de Roi de beurre52, et il ne se signait pas autrement. Louis XV même le lui avait donné un jour qu’il s’était arrêté chez lui, et qu’il avait trouvé son beurre excellent. Il me loua sa maison pour cent louis par an53, et il me donna une excellente cuisinière qui s’appelait la Perle54, à laquelle il consigna tous ses meubles, et la vaisselle qui pouvait m’être nécessaire pour six personnes s’engageant de m’en fournir tant que je voudrais à un sou par once. Il me promit aussi de me fournir tous les vins que je lui aurais demandésac à un marché meilleur qu’à Paris, pouvant me les faire venir par dehors. Tout était à meilleur marché en deçà des barrières. [111r] Il me promit aussi à meilleur marché du fourrage pour mes chevaux, et tout enfin, puisque tout ce qui entrait à Paris devait payer, et étant là j’étais à la campagne.
En moins de huit jours je me suis pourvu d’un bon cocher, de deux voitures, de cinq chevaux, d’un palefrenier, et de deux bons laquais à petite livrée. Madame d’Urfé à laquelle j’ai donné mon premier dîner fut enchantée de ma maison. Elle prit tout cela comme fait pour elle, et j’ai laissé qu’elle le croie. Je lui ai laissé croire aussi que le petit d’Aranda appartenait au grand ordre, qu’il était né par une opération que le monde ne connaissait pas, que je n’en étais que le dépositaire, et qu’il devait mourir sans cependant cesser de vivre. Tout cela sortait de sa cervelle, et tout ce que je pouvais faire de mieux c’était d’en convenir ; mais elle soutenait qu’elle ne savait rien que par les révélations de son Génie qui ne lui parlait que la nuit. Je l’ai reconduite chez elle, et je l’ai laissée au comble du contentement.
Dans ces mêmes jours Camille m’a envoyé le billet d’un petit terne qu’elle avait gagné à mon bureau, me priant d’aller souper chez elle, et de lui porter son argent. C’était mille écus. À ce souper où j’ai trouvé toutes ses jolies camarades et leurs amants on m’a engagé à aller au bal de l’opéra55, où à peine arrivé, j’ai perdu dans la foule tout mon monde. N’étant pas masqué, je me suis vu attaqué par un domino56 noir femelle, qui dans son fausset me disant cent vérités, me mit en curiosité de savoir qui c’était. J’ai tant fait que je l’ai persuadé à venir avec moi dans une loge. Au lever du masque je fus surpris de voir Miss XCV. Elle me dit qu’elle était venue au bal avec une de ses sœurs, son frère aîné, et M. Farsetti, et qu’elle s’était échappéead pour aller changer de domino dans une loge. Elle riait se figurant leur inquiétude. Elle ne pensait à les en tirer qu’à la fin du bal. Me voyant seul avec elle, et dans le cas de pouvoir la posséder pendant tout le bal, j’ai commencé [111v] à lui parler de mon ancienne flamme, et de la force avec laquelle elle s’était renouvelée. Elle reçut mes expressions avec la plus grande douceur ; elle ne se refusa pas à mes embrassements, et le peu d’obstacles qu’elle mit à tout ce que je voulais entreprendre m’assura que mon bonheur n’était que différé. Le sentiment m’obligea à ne pas insister, et elle montra de m’en savoir gré.
Je lui ai dit que j’avais su à Versailles qu’elle allait devenir femme de M. de la Popelinière. Elle me répondit qu’on le croyait, que sa mère le désirait, et que le vieux fermier général s’en flattait ; mais qu’elle n’y consentirait jamais.
— Il m’assure un million, me dit-elle, de douaire57 en cas de veuvage sans enfants, et tout son bien si je lui en donne un ; mais je ne veux pas me rendre malheureuse avec un homme qui me déplaît tandis que je ne suis plus maîtresse de mon cœur. J’aime à Venise, et ma mère le sait ; mais elle prétend que celui que j’aime ne puisse pas me convenir comme époux. Elle voudrait plutôt me voir femme de M. Farsetti qui serait prêt à quitter sa croix58 ; mais il m’est odieux.
— S’est-il déjà expliqué ?
— En clairs termes, et les marques de mépris que je ne cesse jamais de lui donner ne le démontent pas. C’est un vilain visionnaire, méchant, jaloux, qui m’entendant à table parler de vous comme vous méritez qu’on parle, n’eut pas honte de dire à ma mère qu’elle ne devrait pas vous recevoir.
Je me suis offert à la servir sans nulle réserve en tout où elle pourrait me croire capable. Elle me répondit en soupirant qu’elle serait trop heureuse si elleae pût compter sur toute l’étendue de mon amitié, et pour lors prenant feu je lui ai dit que j’avais 50 m. écus à son service, [112r] et que j’étais prêt à exposer ma vie au risque le plus évident pour gagner des droits sur son cœur. À cette explication elle me marqua des sentiments de la plus tendre reconnaissance me serrant entre ses bras, et unissant sa bouche à la mienne. Il y aurait eu de la lâcheté de ma part à prétendre dans ce moment-là davantage. Elle me pria de l’aller voir souvent m’assurant que nous passerions des heures tête-à-tête : c’était tout ce que je pouvais désirer. Je lui ai promis d’aller dîner le lendemain avec elle. Ainsi nous nous séparâmes.
Après avoir passé une heure dans la salle la suivant de loin partout, et me félicitant d’être devenu son ami dans le plus haut degré, je suis allé à la petite Pologne. Je n’y employais qu’un quart d’heure. Je demeurais à la campagne, et dans un quart d’heure j’étais partout où je voulais dans la ville. Mon cocher allait comme le vent, mes chevaux étant de ceux qu’on appelle enragés faits exprès pour ne pas être épargnés59. Des chevaux pareils rebuts de l’écurie du roi étaient un luxe. Quand il m’en crevait un je le remplaçais moyennant deux cents francs60. Un des plus grands plaisirs de Paris est celui d’aller vite.
M’étant engagé à dîner avec Miss, je n’ai dormi que peu d’heures. Je suis sorti en chenille61, j’ai traversé [les]af Tuileries, j’ai passé le pont royal, et j’ai paru devant M. XCV tout couvert de neige qui tombait ce jour-là à flocons. Elle me reçut en riant me disant que sa fille lui avait dit qu’au bal elle m’avait fait enrager, et que je dînerais avec elle. C’est vendredi, me dit-elle, et vous ferez maigre ; mais nous avons des poissons excellents. En attendant allez voir ma fille qui est encore au lit.
[112v] Elle écrivait sur son séant, et elle mit bas sa plume quand elle me vit. Elle me dit qu’elle ne se tenait au lit que par paresse et pour être plus libre. Elle allait prendre un bouillon parce que n’aimant pas le maigre elle ne voulait se lever pas même pour aller se mettre à table. La présence de sa sœur ne la gênant pas, elle tira de son portefeuille une lettre en vers que je lui avais écrite quand sa mère m’avait consigné à la porte de sa maison. Elle me la récita par cœur, puis elle s’attendrit, et versa quelques larmes. Cette fatale lettre, me dit-elle, que vous avez nommée le Phœnix62, a fait mon destin, et elle sera peut-être la cause de ma mort.
Je lui avais donné le titre de Phœnix, parce qu’après m’être plaint de mon triste sort, je lui prédisais en ton de poète qu’elle donnerait son cœur à un homme qui aurait tant de qualités qu’à juste titre on pourrait appeler Phœnix63. J’employais cent vers à faire la description de ces qualités, tant physiques que morales qui réellement représentaient un être parfait digne d’être adoré. C’était le portrait d’un dieu.
Eh bien ! Poursuivit à me dire la tendre Miss, je suis devenue amoureuse de cet être imaginaire, et étant sûre qu’il devait exister, j’ai passé six mois le cherchant partout, et m’arrêtant quand enfin j’ai cru de l’avoir trouvé. Nous nous aimâmes ; je lui ai donné mon cœur, et nous ne nous sommes séparés qu’à mon départ de Venise, il y a quatre mois. Nous restâmes à Londres64 jusqu’à la fin de l’an, et il y a déjà six semaines que nous sommes ici. Je n’ai reçu de ses lettres qu’une seule fois ; mais ce n’est pas sa faute. Je suis gênée, et je ne peux ni en recevoir, ni lui écrire.
Ce récit me confirma dans mon système. Nos actions les plus décisives de notre vie dépendent de causes très légères. Mon épître en vers n’était qu’un luxe de poésie ; et l’être que je [113r] peignais était au-dessus de l’homme ; mais elle le crut possible, et elle en devint amoureuse d’avance65. Quand elle crut de l’avoir trouvé, il ne lui fut pas difficile de lui trouver toutes les qualités qu’elle lui désirait, puisque ce fut elle qui les lui donna ; et c’en fut fait d’elle. Sans ma lettre rien de tout cela ne serait arrivé. Tout est combinaison, et nous sommes auteurs de faits dont nous ne sommes pas complices. Tout ce qui nous arrive donc de plus important dans le monde n’est que ce qui doit nous arriver. Nous ne sommes que des atomes pensants, qui vont où le vent les pousse.
On nous appela à dîner, et nous fîmes chère exquise avec les poissons de l’Océan que la Popelinière avait envoyés. Madame XCV grecque, et avec un esprit très superstitieux ne pouvait qu’être que dévote. L’alliance de Dieu avec le diable est immanquable dans la tête d’une femelle vaine, faible, voluptueuse, et craintive. Un prêtre lui avait dit que convertissant son mari elle s’assurait le salut éternel, car Dieu dans l’écriture promettait en clairs termes animam pro anima [âme pour âme]66 à tout convertisseur d’un hérétique. Ayant converti son mari, elle se reconnut en état de sûreté : il ne lui restait plus rien à faire. Elle mangeait cependant maigre le vendredi ; mais elle y trouvait son compte. Elle l’aimait mieux que le gras.
Après dîner, je suis retourné au lit de Miss, qui me tint tête jusqu’à neuf heures, et toujours maître de subjuguer mes désirs. Ayant la fatuité de croire que les siens ne cédaient pas aux miens, je ne voulais pas être le moins fort.
N’ayant pas vu Farsetti, j’ai soupçonné une rupture ; mais point du tout. Elle me dit que rien ne pouvait engager le visionnaire à sortir de chez lui le vendredi.
Il avait vu dans son horoscope qu’en pareil jour il devait être assassiné, et étant sage il devait se tenir inaccessible. On se moqua toujours de lui ; mais il n’eut pas moins raison. Il y a quatre [113v] ans67 qu’il est mort sur son lit à l’âge toujours mûr de 70 ans. Il crut prouver par là que la destinée de l’homme dépend d’une bonne conduite, de sa prudence, et des précautions faites pour éviter des maux qu’il a prévus. Excellent raisonnement dans tous les cas excepté lorsqu’il s’agit de maux annoncés dans un horoscope le supposant tel que les astrologues veulent qu’on le suppose ; car ou les maux annoncés sont évitables, et pour lors l’horoscope devient une puérilité, ou il est l’interprète du destin, et ils sont inévitables. Le chevalier Farsetti fut donc un sot s’il crut d’avoir prouvé quelque chose. Il aurait prouvé un peu vis-à-vis de quelques esprits bornés, si sortant tous les jours il eût été tué par quelqu’un. Pic de la Mirandole68, qui croyait à l’astrologie, disait : Astra influunt non cogunt [Les astres influent, ils ne forcent pas]69. Je n’en doute pas. Mais aurait-on dû croire à l’astrologie, si M. Farsetti eût été assassiné dans un jour de Vendredi ? Point du tout ; tout de même.
Le comte d’Égreville m’avait présenté à la comtesse du Rumain70 sa sœur, qui ayant entendu parler de mon oracle avait longtemps désiré de me connaître. En peu de jours je me suis gagné l’amitié du mari aussi71, et de ses jeunes filles72 dont l’aînée qu’on appelait Cotenfau devint après l’épouse de M. de Polignac73. Madame du Rumain était plus belle que jolie. Elle se faisait aimer par la douceur de son caractère, par sa franchise, et par l’empressement avec lequel elle s’intéressait pour ses amis74. Riche d’une taille de cinq pieds et demi75, c’était une solliciteuse qui en imposait à tous les magistrats de Paris. J’ai connu chez elle madame de Valbelle,ag celle de Roncerolles, la princesse de Chimai et plusieurs autres qui faisaient les délices de ce qu’on appelait à Paris la bonne compagnie76. Malgré que madame du Rumain ne donnât pas dans les sciences abstraites, elle avait cependant besoin de mon oracle plus encore que madame d’Urfé. Elle me fut utile dans un fatal événement, dont voici l’histoire [114r].
Le surlendemain de mon long entretien avec miss XCV mon valet de chambre me dit qu’un jeune homme demandait à me remettre une lettre en mains propres. Je le fais entrer, et je lui demande qui l’avait chargé de la lettre : il me répond que je saurai tout après l’avoir lue. Il me dit qu’il avait ordre d’attendre la réponse. Je l’ouvre, et je trouve ceci : « À deux heures après minuit j’ai besoin de m’endormir. Ce qui empêche la nature de m’accorder ce triste secours est un fardeau qui m’accable l’âme : c’est un secret dont je me sentirai soulagée quand il n’en sera plus un pour vous, dans ce moment mon unique ami. Je suis grosse, et mes circonstances77 me mettent au désespoir. Je me détermine à vous l’écrire, parce que je sens que je ne pourrai jamais me déterminer à vous le dire. Un mot de réponse. »
La surprise ne me permit que de lui écrire ces deux mots : J’irai chez vous à onze heures.
On ne peut appeler un malheur très grand que quand il fait perdre la tête au malheureux. Cette confidence faite par écrit me fit voir que la raison vacillante de la pauvre XCV avait besoin de secours ; et je me suis trouvé bien content qu’elle ait pensé à moi plus qu’à tout autre, eussé-jeah dû périr avec elle. Peut-on penser autrement quand on aime ? Mais quelle imprudence dans cette démarche ! Il s’agit de parler, ou de se taire. Le sentiment qui fait préférer au malheureux l’écriture à la parole ne peut dériver que d’une mauvaise honte (malus pudor78) qui dans le fond n’est que pusillanimité. N’étant pas amoureux de Miss il m’aurait été plus facile de lui refuser mon secours par écrit que de bouche. Mais j’en étais amoureux. Elle doit y compter dessus, me disais-je, et cette certitude tentait de me rendre cher son malheur. Si je pouvais parvenir à le réparer, je me voyais sûr de la récompense, de cette récompense hélas ! qui est le but unique de tout homme qui aime.
[114v] Je l’ai rencontrée sur la porte de l’hôtel.
— Vous sortez ? Où allez-vous ?
— À la messe aux Augustins79.
— Est-ce qu’il est fête ?
— Non ; mais ma mère veut que j’y aille tous les jours. Donnez-moi le bras. Nous nous parlerons dans le cloître.
Sa fille de chambre reste dans l’église, et nous y entrons.
— Avez-vous lu ma lettre ?
— Oui. La voici. Je vous la rends. Vous la brûlerez.
— Je ne la veux pas. Vous la brûlerez vous-même. Je suis grosse en quatre mois80, et j’en suis sûre. J’en suis au désespoir. Je m’abandonne à vous. Il s’agit de me faire avorter81.
— C’est une scélératesse.
— Je le sais ; mais elle n’est pas plus grande que celle de se tuer. Il faut opter. Ou avorter, ou m’empoisonner. J’ai le poison tout prêt. Vous voilà devenu, mon unique ami, l’arbitre de ma destinée. Êtes-vous fâché que je ne vous aie pas préféré le chevalier Farsetti ?
Me voyant ébahi, elle s’arrête, elle tire en avant son capuchon, et elle ramasse des petites larmes. Mon cœur saigne.
— Scélératesse à part, ma chère Miss, l’avortement n’est pas en notre pouvoir. Si les moyens qu’on emploie pour se le procurer sont doux, leur effet est douteux. S’ils sont violents ils mettent en danger de mort la femme enceinte. Je ne m’exposerai jamais au risque de devenir votre bourreau ; mais je ne vous abandonnerai pas. Votre honneur m’est aussi cher que votre vie. Calmez-vous, et depuis ce moment imaginez-vous que c’est moi qui me trouve dans votre situation. Soyez sûre que je vous tirerai d’affaires, et que vous ne vous empoisonnerez pas. Sachez en attendant qu’à peine lu votre billet ma première sensation très involontaire fut celle de me réjouir que dans un cas de cette importance vous m’ayez préféré à tout le monde. Vous ne vous êtes pas trompée. Il n’y a point de physicien qui connaisse cette matière mieux que moi, et il n’y a point d’homme à Paris qui vous aime plus que moi, et qui me surpasse dans l’empressement que j’ai de vous être utile. Vous commencerez demain pas plus tard à prendre les drogues que [115r] je vous porterai, et je vous avertis que vous ne sauriez trop vous tenir sur vos gardes par rapport au secret, car il s’agit de braver les plus sévères lois. C’est un attentat qu’on punit de mort. Vous vous êtes confiée peut-être à votre fille de chambre, à quelqu’une de vos sœurs ?
— À personne, mon cher ami, pas même à l’auteur de mon malheur82. Je frissonne quand je pense à ce que dirait, à ce que ferait ma mère, si elle parvenait à savoir dans quel état je me trouve, si elle pouvait se le figurer observant ma taille.
— Votre taille estai exempte de soupçon, car elle est fine.
— Elle le sera toujours moins, et par cette raison nous devons faire vite. Vous me trouverez un chirurgien qui ne me connaîtra pas, et vous me conduirez chez lui quand on croira que je suis à la messe. Je me laisserai saigner tant de fois que vous voudrez.
— Je n’en courraiaj pas le risque. Le chirurgien pourrait nous trahir. Je vous saignerai moi-même. Cela est fort facile.
— Je vous suis reconnaissante. Il me semble déjà que vous m’ayez donné la vie. Le plaisir que je vous prie de me faire c’est de me conduire chez une sage-femme que je veux consulter. Nous pourrons facilement y aller la première nuit qu’on donnera bal à l’opéra sans que personne nous observe quand nous sortirons de la salle.
— Cela n’est pas nécessaire, mon ange. Cette démarche est imprudente.
— Point du tout, car dans cette ville immense il y a des sages-femmes partout, et il est impossible que nous soyons connus étant même les maîtres de nous tenir masqués. Faites-moi ce plaisir. Les paroles d’une sage-femme ne peuvent que m’être utiles.
Je n’ai pas eu la force de lui refuser ce plaisir ; mais je l’ai fait consentir que nous attendrons au dernier bal83 où la foule nous facilitera l’évasion. Je lui ai promis d’y être en domino noir ayant un masque à la vénitienne blanc avec une rose peinte sous l’œil à ma gauche. Me voyant sortir, elle devait me suivre, et monter dans le même fiacreak, où elle m’aurait vu entrer. Tout cela fut fait ; mais nous y reviendrons.
[115v] J’ai dîné avec elle en famille sans me soucier de Farsetti qui y dîna aussi, et qui m’avait vu retourner de la messe avec elle. Nous ne nous dîmes jamais le mot ; mais je le méprisais.
Mais voici une faute madornale84 que j’ai commise, que je dois confesser, et que je ne me suis pas encore pardonnée.
M’étant engagéal avec Miss de lui donner la satisfaction de la conduire chez une sage-femme, il est certain qu’étant sage moi-même j’aurais dû la conduire chez une honnête femme, car il ne s’agissait que de la consulter sur le régime qu’une femme grosse doit observer, et d’avoir des informations innocentes. Mais point du tout. Je passe par la petite rue S. Louis pour aller aux Tuileries, je vois entrer chez elle la Montigni avec une jolie personne que je ne connaissais pas, la curiosité me prend, j’arrête, je descends, et je monte chez elle. Après m’être un peu amusé, comme je pensais toujours à Miss XCV, je prie la maq…… de m’apprendre la demeure d’une sage-femme que j’avais besoin de consulter sur quelque chose. Elle m’indique la maison au Marais85 où logeait selon elle la plus habile de toutes les sages-femmes. Elle me conte un bon nombre de ses exploits, qui me font voir que c’était une scélérate ; mais n’importe : il me suffisait de savoir que je n’allais pas chez elle pour l’employer à des opérations illicites. J’ai donc pris son adresse, et comme je devais y aller de nuit, je suis allé le lendemain reconnaître la porte de sa maison.
Miss commença d’abord à prendre les drogues que je n’ai pas manqué de lui porter, toutes faites pour l’affaiblir, et détruire ce que l’amour maître de la nature avait fait ; mais n’en voyant pas l’effet. Il lui tardait de parler à la sage-femme ; la nuit du dernier bal vint, et comme nous l’avions concerté, elle me reconnut, elle me suivit, elle vint se [116r] mettre dans le même fiacre, et en moins d’un quart d’heure nous descendîmes à cent pas de la maison où demeurait laam scélérate.
Nous voyons une femme de cinquante ans qui se montrant enchantée de notre visite s’offre d’abord à notre service.
Miss lui dit qu’elle croyait d’être grosse, et qu’elle était là pour la consulter sur les moyens de cacher tant qu’il était possible sa grossesse jusqu’au terme. La coquine lui répond en riant qu’elle pouvait lui dire sans détour qu’elle serait bien aise d’avorter, et qu’elle la servirait moyennant cinquante louis la moitié d’abord pour acheter les drogues nécessaires, et l’autre moitié après avoir fait très heureusement la fausse couche86. Comme je me fie à votre probité, vous vous fierez à la mienne. Donnez-moi d’abord les 25 louis, et venez, ou envoyez demain prendre les drogues, et l’instruction pour en faire usage.
Elle troussa alors sans façon la cliente, qui me pria avec douceur de ne pas la regarder, et après l’avoir tâtonnée87, elle baissa la toile lui disant qu’elle ne pouvait être que tout au plus en quatre mois. Elle nous dit que si ses drogues étaient inefficaces, elle nous indiquerait d’autres moyens, et qu’en tout cas elle nous rendrait notre argent.
— Je n’en doute pas, lui répondis-je ; mais quels sont, s’il vous plaît, ces autres moyens ?
— Je vous apprendrai le moyen de faire mourir le fœtus qui pour lors doit d’abord déguerpir.
J’aurais pu lui répondre qu’il était impossible de tuer l’enfant sans blesser mortellement la mère ; mais je n’ai pas voulu dialoguer avec l’infâme. Je lui ai dit que si madame se décidera à prendre ses remèdes, j’irais le lendemain lui porter l’argent nécessairean pour les acheter. Je lui ai donné deux louis, et nous partîmes.
Miss XCV me dit qu’elle était sûre que cette femme était une coquine, et qu’elle croyait fermement qu’on ne pouvait tuer la créature sans risquer la mère, et que partant elle n’avait [116v] confiance qu’en moi. Me disant qu’elle avait froid, elle me demanda si nous avions le temps d’aller brûler un fagot à la petite Pologne qu’elle avait envie de voir. Cette fantaisie me surprit, et me plut. Dans une nuit très obscure elle ne pouvait rien voir à une maison de campagne que l’intérieur ; mais j’étais bien loin de lui faire cette remontrance. Je me suis cru au moment de mon bonheurao.
Je change de fiacre à la rue de la Ferronnerie, et un quart d’heure après je suis à ma porte. Je sonne en maître, et la Perle vient m’ouvrir, me disant, comme je le savais qu’il n’y avait personne. Je lui dis de m’allumer du feu, et de nous donner à manger quelque chose pour vider une bouteille de Champagne. Une omelette. Fort bien une omelette, dit Miss toute riante. Nous voilà devant le feu : voilà mon amour entre mes bras, qui semble jouir de mes transports, et qui ne me dit de me modérer que quand elle me voit dans le moment où je semble prêt à toucher au faîte du triomphe. Je me modère sans peine sûr qu’après le rafraîchissement elle n’opposerait aucun obstacle à ma victoire. Tout me le promettait, son air, sa douceur, sa figure sur laquelle la reconnaissance brillait, et ses yeux tendres, et languissants. J’étais fâché qu’elle pût croire que je pusse exiger des complaisances à titre de récompenses. J’étais assez généreux pour ne vouloir que de l’amour.
Nous voilà à la fin de la bouteille, nous nous levons, et moitié pathétiquement88, et moitié usant d’une douce force je tombe sur le lit la tenant entre mes bras ; mais elle s’oppose à mon dessein premièrement par des paroles sucrées, puis par des remontrances trop sérieuses, et enfin se défendant. Voilà qui est fini. La [117r] seule idée de violence me révolte. Je commence à plaider ma cause passant par tous les degrés. Je parle en amant flatté, puis trompé, puis méprisé. Je m’appelle désabusé, et je la vois mortifiée. Je me mets alors à genoux devant elle, je lui demande pardon, et je l’entends me dire du ton le plus triste que n’étant pas maîtresse de son cœur, elle était plus à plaindre que moi, et fondant en larmes, elle laisse tomber sa tête sur la mienne, et nos bouches se joignent. La pièce est finie. L’idée de renouveler l’assaut ne se présente à ma pensée que pour être rejetée avec dédain. Après un long silence, dont nous avions tous les deux le plus grand besoin, elle pour étouffer des sentiments de honte qui l’accablaient ; moi pour donner le temps à ma raison de calmer des sentiments de colère qui me paraissaient très justes, nous reprîmes nos masques, et nous retournâmes à l’opéra. Ce fut elle qui chemin faisant osa me dire qu’elle se verrait obligée à renoncer à mon amitié, si je la mettais à ce prix-là. Je lui ai répondu que les sentiments d’amour devaient céder le pas à ceux de l’honneur, et que le sien également que le mien m’obligeaient à être constamment son ami quand ce ne serait que pour la convaincre qu’elle fut injuste me refusant des faveurs dont je n’étais pas indigne, et que je mourrai plutôt que de tenter de m’en rendre possesseur à l’avenir.
Nous nous sommes séparés à l’opéra, où l’énorme foule me la fit perdre de vue dans une minute. Elle me dit le lendemain que malgré cela elle a passé toute la nuit à danser de toute sa force. Elle se flattait que la violence du mouvement pourrait être la médecine [117v] dont elle avait besoin.
Je suis allé chez moi de fort mauvaise humeur cherchant en vain de trouver des raisons faites pour justifier un refus auquel je ne pouvais jamais m’attendre. Je ne pouvais trouver juste, et raisonnable le procédé de Miss qu’en entassant sophismes sur sophismes. Le seul bon sens suffisait à me démontrer que j’étais outragé en dépit de toutes les convenances imaginables, et de tous les préjugés que les mœurs, ou l’éducation pouvaient tenir en force89 dans la société civile. Je réfléchissais au bon mot de Populia90 qui ne se permettait de faire des infidélités à son mari que quand elle était grosse. Non tollo vectorem, disait-elle, nisi navi plena [Je ne prends de passager que lorsque le navire est plein]91. J’étais fâché de me voir convaincu que je n’étais pas aimé, et je me trouvais méprisable si je poursuivais à aimer un objet dont je ne pouvais plus espérer de me rendre possesseur. Je me suis endormi déterminé à me venger, et à l’abandonner à son sort me moquant de tout l’héroïsmeap qu’elle trouverait dans mon procédé si j’en agissais autrement. Mon vrai honneur m’ordonnait de n’être la dupe de rien.
Le matin à mon réveil je me suis trouvé calme, et par conséquent amoureux. Ma dernière résolution fut de poursuivre à l’assister de toutes mes forces me montrant indifférent à ce qu’elle ne se croyait pas maîtresse de m’accorder. Je connaissais la difficulté de bien jouer ce rôle ; mais j’eus le courage de le jouer.
Chapitre VII
J’allais la voir tous les matins, et m’intéressant réellement à son état, elle ne pouvait prendre l’empressement que j’avais à la tirer d’embarras que pour ce qu’il était. Ne me voyant plus amoureux, elle ne pouvait l’attribuer qu’au sentiment. Je la voyais contente de mon changement ; mais son contentement pouvait n’être qu’apparent. Je savais que, même ne m’aimant pas, elle devait être piquée de m’avoir vu prendre si facilement mon parti. Un matin, me faisant compliment sur le dessus que j’avais su prendre sur ma passion, elle ajouta en riant que ma passion, et mes désirs ne devaient pas être bien forts, si j’avais pu parvenir en moins de huit jours à les dompter. Je lui ai répondu d’un ton très pacifique quea je devais ma guérison à mon amour-propre.
— Je me connais, lui dis-je, pour digne d’être aimé, et ayant vu que vous ne m’avez pas reconnu pour tel je me suis indigné. Connaissez-vous l’effet de l’indignation ?
— Très bien. Elle est suivie du mépris de l’objet qui l’a fait naître.
— C’est trop fort. La mienne fut suivieb d’un retour sur moi-même ; et d’un projet de vengeance.
— De quelle espèce ?
— De vous obliger à m’estimer, vous convainquant en même temps que je peux me passer de vos trésors. Je me suis déjà habitué à les voir sans désirer de m’en emparer.
— Et j’imagine que vous trouvez la vengeance dans mon estime ;c mais vous vous trompez, car il y a huit jours que je ne vous estimais pas moins qu’aujourd’hui. Je ne vous ai pas un seul instant cru capable de m’abandonner pour me punir de m’être refuséed à vos transports, et je m’applaudis de vous avoir deviné.
Elle me parla alors de l’opiat1 que je lui faisais prendre, et dont elle voulait que j’augmentasse la dose, puisqu’elle n’en [120v] voyait pas l’effet ; mais je la laissais dire : je savais qu’au-dessus du demi-gros2 le remède aurait pu la tuer ; et je n’ai pas non plus consenti à la troisième saignée. Sa fille de chambre,e qu’elle venait de mettre dans le secret, l’avait fait saigner par un chirurgien, qui était son amoureux. Ayant alors dit à Miss qu’elle devait être généreuse avec ces gens-là, et m’ayant répondu qu’elle n’avait pas d’argent je lui en ai offert. Elle me dit qu’elle acceptait cinquante louis, dont elle me tiendrait compte, et qu’elle avait besoin de cette somme pour son frère Richard. Ne les ayant pas sur moi, je les lui ai envoyés le même jour avec un billet dans lequel je la priais de ne recourir qu’à moi dans ses besoins. Mais son frère me crut fait pour lui rendre un service beaucoup plus important.
Il vint chez moi le lendemain pour me remercier, et pour implorer mon secours dans une affaire de conséquence. Il me fit voir une Ch………3 d’une très mauvaise espèce qu’il avait gagnée allant tout seul dans un mauvais lieu. Il me pria de parler à sa mère pour qu’elle le fît guérir, se plaignant de M. Farsetti qui après lui avoir refusé quatre louis n’avait pas voulu s’en mêler. J’ai fait ce qu’il a voulu, mais quand sa mère sut de quoi il s’agissait, elle me dit qu’il valait mieux lui laisser celle qu’il avait, qui était sa troisième, car elle était sûre qu’après en être guéri, il irait en attraper une autre. Je l’ai fait guérir à mes dépens ; mais sa mère avait raison. À l’âge de quatorze ans son libertinage était effréné.
Miss XCV étant entrée dans son sixième mois était au désespoir : elle ne voulait plus sortir de son lit, et elle me désolait. Ne me croyant plus amoureux d’elle, elle me faisait voir, et toucher ses hanches, et son ventre pour me convaincre qu’elle ne pouvait plus s’exposer à la vue de personne. Je jouais avec elle le rôle de sage-femme me montrant très indifférent à ses [121r] charmes, et ne lui donnant la moindre marque d’émotion ; mais je n’en pouvais plus. Elle parlait de s’empoisonner d’un ton qui me faisait trembler. Je me voyais dans le plus cruel de tous les embarras, quand la fortune me mit à mon aise par un fait très comique.
Dînant tête-à-tête avec madame d’Urfé, je lui ai demandé si elle connaissait un moyen sûr d’avorter. Elle me répondit que l’Aroph de Paracelse4 était immanquable, et point du tout difficile, et me voyant curieux, elle alla chercher un manuscrit qu’elle mit entre mes mains. Il s’agissait de faire un onguent dont les ingrédients étaient du safran en poudre, de la Myrrhe, et plusieurs autres, et le véhicule5 du miel. La femme, qui aspirait à vider sa matrice, devait mettre une portion de cet opiat au bout d’un suffisant cylindre, l’introduire dans le vagin agitant cette partie de chair ronde qui est dans l’endroit le plus élevé de son cela. Le cylindre devait en même temps agiter le canal touchant la porte fermée de la petite maison où se trouvait le petit ennemi qu’on voulait faire sortir. Ce manège répliqué6 trois ou quatre fois par jour six à sept jours de suite affaiblissait tellement la petite porte, qu’à la fin elle s’ouvrait, et le fœtus tombait dehors.
Riant beaucoup de cette recette, dont l’absurdité sautait aux yeux du bon sens, j’ai rendu à Madame son précieux manuscrit, et j’ai passé deux heures à lire Paracelse toujours étonnant, puis Boherave qui parle de cet Aroph en homme sage.
Seul le lendemain chez moi, pensant à Miss XCV, je me suis déterminé à lui communiquer ce moyen d’avorter espérant qu’elle pourrait peut-être avoir besoin de moi dans l’introduction du cylindre.
Sur les dix heures la trouvant au lit comme toujours, et triste de ce que l’opiat que je lui faisais prendre ne faisait aucun effet, je lui ai parlé de l’Aroph de Paracelse, comme d’un [121v] topique7 immanquable fait pour affaiblir l’anneau de la matrice. Ce fut dans le moment que l’idée me vint de lui dire que l’Aroph devait être amalgamé avec du sperme, qui n’aurait perdu, pas un seul instant, sa chaleur naturelle. Il faut, lui dis-je, qu’à peine sorti il touche à l’anneau. Répliquant l’opération trois ou quatre fois par jour cinq à six jours de suite la petite porte doit s’ouvrir, et le fœtus doit en sortir poussé par sa propre pesanteur.
Après lui avoir fait bien comprendre la chose, et lui avoir fait concevoir l’apparence de vérité que l’emploi de ce remède avait, le considérant physiquement, je lui ai dit que son amant étant absent, elle aurait besoin d’avoir un ami qui demeurerait avec elle, et que personne ne pourrait soupçonner, qui lui administrerait trois ou quatre fois par jour le galant remède. Elle ne put s’empêcher de rire en y pensant. Elle me demanda sérieusement si c’était une plaisanterie, et enfin je ne l’ai plus vue douter quand je lui ai offert de lui porter le manuscrit, où toute la théorie de ce que je venais de lui dire se trouvait.
Elle ne me pressa pas de le lui porter quand je lui ai dit que le manuscrit était latin ; mais je l’ai vuef persuadée quand je lui ai parlé des prodiges de l’Aroph, et de ce qu’en disait Boherave.
— L’Aroph, lui dis-je, est un grand spécifique8 pour provoquer les règles mensuelles.
—gEt les règles mensuelles, me répondit-elle, ne peuvent paraître tant qu’une femme est grosse, l’Aroph donc est un remède infaillible pour faire avorter. Sauriez-vous le faire ?
— C’est fort facile. Ce sont cinq ingrédients qu’on met en poudre, et qu’on empâte dans du miel, ouh dans du beurre. C’est un onguent qui quand il touche à l’anneau doit le trouver dans la fureur amoureuse.
— Il faut aussi, ce me semble, que celui qui l’administre aime.
— Sûrement ; à moins que ce ne soit un être qui pour [122r] ressembler à un âne n’a pas besoin d’aimer.
Elle resta pensive un bon quart d’heure. Ayant beaucoup d’esprit, la candeur de son âme lui empêchait de supposer la fraude. Étonné à mon tour de lui avoir débité cette fable avec tous les caractères de la vérité sans l’avoir préméditée, je me taisais.
Rompant enfin le silence, elle me dit d’un air triste qu’elle ne pouvait pas penser à employer ce moyen, qui d’ailleurs lui semblait admirable, et naturel. Elle me demanda si la composition de l’Aroph demandait beaucoup de temps, et je lui ai répondu qu’on n’avait besoin que de deux heures si on pouvait avoir du safran d’Angleterre9 que Paracelse préférait à l’oriental.
Sa mère accompagnée du ch.r Farsetti vint interrompre notre entretien. Elle me pria de rester à dîner, et j’y ai consenti quand Miss me dit qu’elle viendrait dîner à table aussi. Elle y vint avec une taille de nymphe. Je ne pouvais pas croire qu’elle fût grosse, malgré qu’elle eût voulu m’en convaincre. M. Farsetti prit place près d’elle, et sa mère se mit près de moi. Miss qui pensait à l’Aroph s’avisa au dessert de demander à son voisin, qui se donnait pour grand chimiste, s’il le connaissait.
— Je crois même, lui répondit-il, de le connaître mieux que personne.
— À quoi est-il bon ?
— Vous me faites une question trop ample.
— Que veut dire ce mot Aroph ?
— C’est un mot arabe. Il faudrait demander cela à Paracelse.
— Il n’est ni arabe, lui dis-je, ni d’aucune langue. C’est un mot qui en masque deux. Aro aroma ; ph philosophorum.
— Est-ce Paracelse, repartit Farsetti d’un ton aigre, qui vous a donné cette érudition10 ?
— Non monsieur ; mais Boherave.
— Permettez-moi de rire, car Boherave ne dit cela nulle part ; mais j’aime les esprits courageux qui citent.
— Riez tant qu’il vous plaira ; mais voilà la pierre de touche11. Je ne cite jamais à faux.
Disant cela, je jette sur la table ma bourse remplie de louis. Farsetti dit d’un ton méprisant qu’il ne pariait jamais. Miss rit, et lui dit que c’était le vrai moyen de ne jamais perdre. Je remets ma bourse dans ma poche, et feignant un besoin je sors, et j’envoie mon laquais chez madame d’Urfé prendre le tome de Boherave, où j’avais lu [122v] cela la veille. Je retourne à table, et je l’égaye par des propos jusqu’au retour de mon laquais qui me porte le livre. Je trouve dans l’instant l’endroit, et j’invite M. Farsetti à voir que je n’avais pas cité à faux. Au lieu de voir, il se lève, et il s’en va. Madame dit qu’il était parti fâché, et qu’il ne reviendrait plus : miss veut parier qu’il reviendrait le lendemain, et elle aurait gagné. Cet homme après ce fait est devenu mon ennemi déclaré, et il m’en a toujours convaincu à l’occasion.
Nous allâmes tous à Passi à un concert que donnait la Popelinière12, et nous restâmes à souper. J’y ai trouvé Silvia13, et sa fille qui me bouda : elle avait raison, je ne pouvais pas la voir tous les jours, mais je ne savais qu’y faire. L’homme qui égaya la table, et qui ne mangea rien fut l’adepte S.t Germain. Tout ce qu’il disait était fanfaronnade ; mais tout était noble, et rempli d’esprit. Je n’ai jamais de ma vie connu un plus habile, et plus séduisant imposteur.
J’ai passé chez moi tout le lendemain pour répondre à une grande quantité de questions qu’Esther m’envoyait, mais très obscurément à toutes celles qui regardaient le commerce. Outre la peur que j’avais de compromettre mon oracle, je frissonnais songeant qu’induisant son père en erreur, je pouvais nuire à ses intérêts. C’était le plus honnête de tous les millionnaires de la Hollande. Pour Esther elle n’était plus dans mon esprit que l’objet d’un tendre souvenir.
Miss XCV m’occupait entièrement, et malgré mon apparente indifférence j’étais trop convaincu que je l’aimais, et que je ne pouvais me trouver heureux que devenant son amant sans nulle réserve. Mais je m’affligeais songeant à l’embarras dans lequel je me trouverais quand elle serait parvenue à ne pouvoir plus cacher son embonpoint à sa famille. Je me repentais de lui avoir parlé de l’Aroph : voyant qu’elle avait laissé passer trois jours sans m’en parler, je croyais de m’être rendu suspect, et que l’estime qu’elle avait eue pour moi s’était changée en mépris. Cette supposition m’avait humilié : je n’avais plus le courage d’aller la voir, et je ne sais pas si je m’y serais déterminé, si elle ne m’eût écrit un billet dans lequel elle me disait qu’elle n’avait autre ami que moi, [123r] et qu’elle ne me demandait autre marque d’amitié que celle d’aller la voir tous les jours quand ce ne serait que pour un moment. Je lui ai porté la réponse en personne l’assurant que mon amitié était constante, et que je ne l’abandonnerais jamais. Je m’étais flatté qu’elle me parlerait de l’Aroph ; mais en vain. J’ai pour lorsi jugé qu’elle n’avait rien cru, et que je ne pouvais plus y compter dessus. Je lui ai demandé si elle voulait que j’invitasse à dîner chez moi sa mère avec toute la famille, et elle m’a répondu que cette partie lui ferait plaisir.
Ce dîner fut fort gai. J’ai invité Silvia, et sa fille, un musicien italien nommé Magali, qu’une sœur de Miss aimait, et la Garde basse-taille14 qu’on trouvait dans toutes les bonnes compagnies. Jamais je n’avais trouvé Miss XCV plus gaie que dans ce jour-là. En me quittant vers minuit elle me dit d’aller chez elle le lendemain de bonne heure parce qu’elle avait à me parler de chose fort importante.
N’ayant garde d’y manquer, j’y suis allé à huit heures. Elle me dit qu’elle était au désespoir parce que la Popelinière voulait conclure, et sa mère la pressait. Elle devait signer le contrat de noces, et un tailleur devait aller lui prendre la mesure pour lui faire des corps15, et toutes sortes d’habits. Elle disait, et elle avait raison, qu’il était impossible que le tailleur ne s’aperçût qu’elle était grosse. Elle voulait se tuer plutôt que se marier étant grosse, ou se découvrir à sa mère. Je lui ai remontré16 que tous les partis étaient préférables à l’affreux de se tuer, et qu’en tout cas il ne tenait qu’à elle de se débarrasser de la Popelinière, lui confiant son état. Il prendrait son parti en riant, il serait discret, et il ne parlerait plus de l’épouser.
— Et après, me trouverais-je bien avancée ?
— Je me charge de réduire17 votre mère.
— ….Vous ne la connaissez pas. L’honneur l’obligerait à me faire disparaître ; mais elle me ferait souffrir des chagrins auxquels la plus cruelle mort est préférable. Mais d’où vient que vous ne me parlez plus de l’Aroph ? Est-ce une plaisanterie ?
— Je crois que c’est un moyen sûr ; mais à quoi bon vous en parler ? Songez à la délicatesse qui me l’empêche. Confiez votre état à l’amant que vous avez à Venise, et je m’engage de lui faire consigner la lettre par un homme sûr dans cinq ou six jours. S’il n’est pas riche, je vous donnerai une bourse pleine d’or pour qu’il puisse [123v] venir d’abord ici pour vous rendre l’honneur et la vie, vous administrant lui-même l’Aroph.
— Le projet est beau, et généreux de votre part, mais il n’est pas dans le nombre des possibles, et vous en conviendriez si vous saviez tout. Mais supposons que je pusse me déterminer à recevoir l’Aroph d’un autre qui ne serait pas mon amant, dites-moi comment je le pourrais. Mon amant même étant caché à Paris ne pourrait pas passer sept ou huit jours avec moi en pleine liberté comme il me semble qu’il faudrait être pour suivre exactement la méthode prescrite. Or vous voyez qu’on ne peut plus penser à ce remède.
— Vous vous détermineriez donc pour sauver votre honneur à vous donner à un autre ?
— Certainement : étant sûre que personne n’en saurait rien. Mais où est cet homme ? Vous semble-t-il encore que je puisse aller le chercher, et que même il soit facile de le trouver ?
Ces dernières paroles me pétrifièrent, car elle savait que je l’aimais. J’ai clairement vu qu’elle voulait quej je la priasse de se servir de ma personne. Malgré mon amour, je ne pouvais pas me résoudre à m’exposer à un humiliant refus qui serait devenu injure atrocek ; et d’ailleurs je ne pouvais pas la croire capable de m’insulter ainsil. Pour l’obliger à s’expliquer je me suis levé pour m’en aller lui disant d’un ton triste, et sentimental que j’étais plus malheureux qu’elle.
Elle m’arrêta me demandant comment je pouvais m’appeler plus malheureux qu’elle, et pour lors j’ai dû lui dire d’un air un peu piqué qu’elle m’avait fait assez connaître qu’elle me méprisait au point que dans la nécessité où elle était elle aurait préféré au mien le service d’un inconnu que cependant je ne lui chercherais pas. Elle [124r] me répondit que j’étais un homme cruel, et injuste, et que je ne l’aimais pas d’abord que je voulais que sa cruelle situation servît à mon triomphe qu’elle ne pouvait regarder que comme une vengeance.
Disant ces mots elle se tourna pour verser des larmes qui m’attendrirent ; mais je n’ai pas tardé à me jeter à ses genoux.
— Sachant que je vous adore, lui dis-je, comment pouvez-vous me supposer des projets de vengeance, et comment pouvez-vous me croire insensible quand vous me dites clairement qu’en absence de18 votre amant vous ne sauriez jeter les yeux sur aucun homme fait pour vous tirer d’affaire ?
— Pouvais-je compter sur vous après mes refus ?
— Vous croyez donc qu’un vrai amant puisse cesser d’aimer à cause d’un refus qui même peut naître de vertu ? Permettez que je vous dise que dans cet heureux moment je me trouve certain que vous m’aimez, et que vous êtes fâchéem que je puisse me figurer que vous ne m’auriez jamais rendu heureux sans la nécessité dans laquelle vous vous trouvez.
— Vous êtes mon cher ami le fidèle interprète de mes sentiments ; mais il reste à savoir comment nous pourrons nous trouver ensemble avec toute la liberté qui nous est nécessaire.
— Je mettrai pour cela ma tête à l’alambic19, et en attendant, je vais composer l’Aroph.
Cette composition ne m’embarrassait pas, car j’avais déjà décidé que ce ne serait que du miel ; mais je devais passer avec elle sans interruption plusieurs nuits, et c’était difficile. J’étais fâché d’avoir fait cette loi, et je ne pouvais pas penser à la rétracter. Une de ses sœurs couchait dans sa même chambre, et je ne pouvais pas penser à lui faire passer des nuits hors de l’hôtel. Le hasard, comme presque toujours vint à mon secours.
[124v] Un besoin naturel m’ayant fait monter au quatrième étage, je rencontre le marmiton qui me dit de ne pas aller au cabinet parce qu’il y avait du monde.
— Mais tu viens d’en sortir.
— C’est vrai ; mais je ne faisais qu’entrer.
— Eh bien ; j’attendrai.
— De grâce, n’attendez pas.
— Tu t’es amusé avec une fille, je veux la voir.
— Elle ne sortira pas, car vous la connaissez. Elle s’est enfermée.
Je vais à la porte, et par une fente je vois Magdelaine, fille de chambre de Miss. Je la rassure : je lui promets d’être discret, et je la prie d’ouvrir mon besoin étant pressant. Elle ouvre, je lui donne un louis, et elle se sauve. Après avoir fait mon affaire je descends, et je trouve à la moitié de l’escalier le marmiton qui me dit en riant que je devais obliger Magdelaine à lui donner douze francs. Je lui promets un louis s’il voulait bien me dire tout, et il m’avoue qu’il la voyait dans le galetas, où il passait des nuits avec elle ; mais que depuis trois jours la maîtresse yn ayant mis du gibier, l’avait fermé à la clef. Je m’y fais conduire, je vois par le trou de la serrure que le gibier n’empêchait pas qu’on ne pût y mettre un matelas, je donne au marmiton le louis, et je pars pour mûrir mon projet. J’ai pensé que Miss pourrait facilement étant d’accord avec Magdelaine venir passer la nuit avec moi dans le galetas. Je me suis pourvu dans le même jour d’un Rossignol20, et de plusieurs fausses clefs, et j’ai arrangé dans une boîte de fer-blanc plusieurs portionso du prétendu Aroph. J’ai amalgamé du miel avec la poudre de corne de cerf.
Le lendemain matin je suis allé à l’hôtel de Bretagne, où j’ai d’abord eu le plaisir d’ouvrir, et de fermer le galetas sans avoir eu besoin du Rossignol. Je suis entré dans la chambre de Miss tenant la clef à la main, et en peu de mots je lui ai communiqué tout mon projet, lui faisant voir l’Aroph tout prêt. Elle me dit que ne pouvant sortir de sa chambre que passant par le cabinet où couchaitp [125r] Magdelaine, nous devions la mettre à part de notre secret21, et qu’elle me laissait le soin de la persuader par les voies ordinaires dont on se sert avec tous les domestiques. Ce qui nous embarrassait étaitq le marmiton, qui parvenant à savoir tout par des voies indirectes pouvait se déterminer à nous nuire. J’avais besoin sur cela de consulter Magdelaine. Je l’ai quittée lui promettant d’agir, et de la faire informer de tout par la servante même.
Je lui ai dit en sortant que j’allais l’attendre dans le cloître des Augustins ayant à lui parler d’importance, et elle y vint. Après avoir parfaitement compris toute l’affaire, et m’avoir assuré que son propre lit se trouverait à l’heure fixée dans le galetas, elle me démontra que nous ne pouvions pas nous passer du marmiton, et que la politique même nous forçait à le mettre dans le secret. Elle se fit garante de sa fidélité, et elle me dit que je devais lui en laisser toute la pensée. Je lui ai donc donné la clef, et six louis, lui disant que le tout devait être prêt pour le lendemain, et qu’elle devait se concerter avecrMiss. Une fille de chambre qui a un amoureux n’est jamais si contentes comme22 lorsqu’elle exécute quelque chose qui met dans sa dépendance sa propre maîtresse.
Le lendemain j’ai vu devant moi à la petite Pologne le marmiton : je m’y attendais. Je lui ai dit avant qu’il me parle qu’il devait se garder de la curiosité de mes domestiques, et s’abstenir de venir chez moi sans nécessité. Il me promit d’être prudent, et il ne me dit rien de nouveau ; tout serait à l’ordre23 dans le galetas, comme Magdelaine me l’avait assuré, pour le lendemain d’abord que toute la famille serait allée au lit. Il me donna la clef du galetas me disant qu’il s’en était procuré [125v] une autre, et ayant admiré en cela sa prévoyance je lui ai donné six louis qui eurent plus de force que toutes mes paroles.
Le lendemain matin je n’ai vu qu’un instant Miss pour l’avertir qu’elle me trouverait dans le galetas à dix heures, et j’y fus exactement sûr que personne ne m’avait observé ni entrer dans l’hôtel, ni monter au grenier. J’étais en redingote24. J’avais dans ma poche ma boîte d’Aroph, un briquet immanquable, et une bougie. Outre le matelas, j’ai trouvé des coussins, et une bonne couverture nécessaire car il faisait froid, et il s’agissait de passer là des heures.
À onze heures un petit bruit me cause une palpitation qui paraît toujours de bon augure. Je sors, et à tâtons je vais au-devant de Miss, et je lui dis quelques mots tous bas faits pour nous rassurer l’un et l’autre. Puis, je l’introduis dans le gîte, et je le ferme le barricadant. J’allume vite ma bougie, et elle se montre inquiète ; elle me dit que la clarté pourrait nous découvrir à quelqu’un qui irait aux lieux. Je lui réponds que nous devions en courir le risque puisqu’à l’obscur25 il était impossible qu’elle me coiffât comme il fallait avec l’Aroph. Elle en convient me disant que nous soufflerions la bougie d’abord après26. Nous nous déshabillons vite vite sans le moindre de ces avant-coureurs qui précèdent toujours cet exploit quand il est amené par l’amour. Tous les deux à notre rôle nous le jouions à la perfection. Dans une contenance très sérieuse nous avions l’air qu’ont le chirurgien qui s’apprête à une opération, et le client qui s’y soumet. Miss était l’opérateur27. Elle met la boîte ouverte à sa droite, puis elle se couche sur le dos, et écartant ses cuisses, et élevant ses genoux, elle s’arque, et en même temps à la clarté de la bougie que je tenais dans ma main gauche, elle place un petit bonnet d’Aroph sur la tête de l’être qui devait la porter à l’orifice où l’amalgamation devait se faire. L’étonnant est que nous ni ne riionst, ni n’avions envie de rire, tant nous étions à notre rôle. Après l’introduction complète, la timide Miss éteignit la bougie ; mais deux minutes après elle dut se contenter que je la rallume. L’affaire avait été faite à la perfection pour ce qui me regardait ; mais elle doutait d’elle. Je lui ai dit obligeamment que je n’étais pas fâché de [126r] répéter la besogne. Le ton de compliment nous excita à rire tous les deux, et elle n’eut pas de peine à me recoiffer après avoir vu une partie de l’Aroph que l’amalgamation avait fait un tant soit peu changer de couleur.
Pour cette seconde fois l’application du remède dura un quart d’heure, et elle m’assura qu’elle avait été parfaite. J’en étais sûr. Elle me fit voir d’un air qui expliquait amour, et reconnaissance, que l’amalgamation avait été double, car ce qu’il y avait du sien était très visible. Elle me dit que la besogne n’étant pas finie nous ferions bien à nous abandonner au sommeil. Vous voyez, lui dis-je, que je n’en ai pas besoin, et elle se rendit. Nouvel appareil, nouveau combat jusqu’à la plus heureuse fin qui fut suivie d’un assez long sommeil.
Une réflexion économique qui me plut la détermina à me ménager. Nous devions nous conserver pour les nuits suivantes. Elle descendit dans sa chambre, et au point du jour je suis sorti de l’hôtel assisté par le marmiton, qui me fit évader par une porte que je ne connaissais pas.
Vers midi je suis allé faire une visite à Miss. Elle me parla raison, et elle s’évertua en remerciements qui m’impatientèrent tout de bon. Je m’étonne, lui dis-je, que vous ne conceviez pas que vos remerciements m’avilissent, et me démontrent que vous ne m’aimez pas, ou que si vous m’aimez vous ne supposez pas dans moi un amour égal au vôtre. Elle me fit raison, et nous nous attendrîmes ; mais nous avions besoin de nous garder pour la nuit. Ma situation était singulière. Malgré que je l’aimasse je ne pouvais pas être fâché de l’avoir trompée. C’était une petite vengeance que je devais à mon amour-propre. Elle s’appelait à son tour punie de l’outrage qu’elle m’avait fait quand elle s’était refusée à ma tendresse, puisque un motif de douter de son amour était en ma puissance. Ce que j’ai réellement gagné sur elle dans les nuits vainement employées pour parvenir à l’avortement fut qu’elle me promit de ne plus penser à se tuer, et quoi qu’il en arrive de s’abandonner à moi, et dépendre entièrement de mes conseils. Elle me dit plusieurs fois dans nos colloques nocturnes qu’elle se trouvaitu heureuse, et qu’elle ne cesserait de l’être quand même l’Aroph ne ferait aucun effet ; mais malgré cette [126v] belle idée elle l’espéra toujours, et elle ne cessa jamais de l’appliquer aux parties jusqu’à la dernière nuit de nos combats. Elle me dit à la dernière séparation que tout ce que nous avions fait devait nous paraître plus propre à engendrer dans son organe une superfétation28 qu’à lui causer un dégoût dont la conséquence serait de lui faire rejeter le fruit dont il était dépositaire. On ne pouvait pas mieux raisonner.
Réduite à ne pouvoir plus compter sur l’avortement, et ne pouvant plus différer à signer le contrat de noces avec la Popelinière, et à recevoir les tailleurs elle me dit qu’elle était décidée à s’évader, et elle me chargea de penser au moyen. Cela devint mon unique affaire. La maxime était prise ; mais je ne voulais ni pouvoir être convaincu de l’avoir enlevée, ni la faire sortir du royaume. Nous n’avions jamais pensé ni l’un ni l’autre à unir nos destinées par un mariage.
Avec cette puce à l’oreille29 je suis allé au concert spirituel30 aux Tuileries. On donnait un motet mis en musique par Mondonville31 écrit par l’abbé de Voisenon, dont le titre était Les Israélites sur la montagne d’Oreb32. C’était une nouveauté. C’était moi qui en avais donné l’idée à l’aimable abbé, qui l’avait écrit en vers libres charmants. Descendant de ma voiture dans le cul-de-sac Dauphin, je vois Mad. du Rumain descendre toute seule de la sienne. Elle se félicite de m’avoir rencontré ; elle me dit qu’elle allait aussi à la nouveauté, qu’elle avait deux places retenues, et que je lui ferais plaisir si je voulais en occuper une. Sentant tout le prix de l’offre j’accepte. On ne jase pas à Paris quand on va à un théâtre pour entendre de la musique, aussi madame n’aurait pas deviné ma tristesse à cause de mon silence ; mais elle la devina après le concert à ma physionomie sur laquelle elle vit l’abattement, et la douleur qui me perçait l’âme. Elle m’engagea à aller passer une heure chez elle pour lui tirer des réponses à trois ou quatre questions qui lui tenaient à cœur, et de faire vite parce qu’elle était engagée à souper en ville [127r].
Tout fut fait dans une demi-heure ; mais la charmante femme ne put pas s’empêcher de me demander ce que j’avais. Je vous trouve, me dit-elle, tout extraordinaire : vous êtes certainement dans la crainte de quelque grand malheur : vous êtes dans la dure nécessité de devoir prendre un parti. Je ne suis pas curieuse de vos affaires ; mais si je peux vous être utile à la cour, parlez, disposez de tout mon crédit ; vous me trouverez prête à mettre tout en quatre33, même à aller à Versailles demain matin si l’affaire est pressante : je suis écoutée de tous les ministres. Mettez-moi à part de vos peines, mon cher ami, et si je ne peux pas vous en soulager faites au moins que je les partage : vous pouvez compter sur ma discrétion.
Ce petit sermon me parut une véritable voix du ciel ; une excitation de mon bon Génie à m’ouvrir entièrement à une femme essentielle, qui m’avait vu l’âme, et qui m’expliquait en termes non équivoques tout l’intérêt qu’elle prenait à moi. Après l’avoir regardée sans lui répondre ; mais avec des yeux où elle ne pouvait voir que des sentiments de reconnaissance, oui, madame, lui dis-je, je suis dans la plus violente des crises, et dans le moment, peut-être, de me perdre ; mais l’explication que vous venez de me faire me fait espérer. Je m’en vais vous communiquer ma cruelle situation vous rendant dépositaire d’un secret que l’honneur rend inviolable ; mais certain de votre discrétion, je n’hésite pas à vous le révéler. Si vous m’honorerez d’un conseil, je vous promets de le suivre, et je vous jure que personne ne saura jamais qu’il m’est venu de vous.
Après ce petit exorde qui servit à m’attirer toute son attention, je lui ai conté en détail toute l’affaire sans lui cacher ni le nom de la demoiselle, ni la moindre des circonstances qui me mettaient dans l’obligation de penser à elle pour la sauver. Je ne lui ai cependant pas dit l’histoire trop comique de l’Aroph, mais je lui aiv avoué que je lui avais donné des drogues pour la faire avorter.
Après avoir passé un quart d’heure dans le silence, elle se leva [127v] me disant qu’elle devait absolument aller chez madame de la Marq34 pour parler aussi avec l’évêque de Mont Rouge ; mais qu’elle espérait de m’être utile. En attendant, me dit-elle, je vous prie de venir me voir après-demain à huit heures, et de ne faire aucun pas avant notre entrevue. Adieu.
Elle m’a laissé la consolation dans l’âme, et je me suis senti déterminé à faire tout ce qu’elle me dirait.
L’évêque de Mont Rouge, auquel elle devait parler pour une affaire qui m’était bien connue était l’abbé de Voisenon qu’on appelait ainsi parce qu’il y allait très souvent. C’était une terre aux environs de Paris qui appartenait à M. le duc de la Valière35.
Le lendemain je n’ai dit à Miss XCV autre chose sinon que j’espérais de lui donner des bonnes nouvelles dans deux ou trois jours. Je n’ai pas manqué d’aller chez Mad. du Rumain dans le jour suivant à l’heure fixée. Le suisse me dit en souriant que j’y trouverais le médecin ; mais à mon apparition il partit. C’était Herrenschouand36 que toutes les jolies femmes de Paris voulaient : le même que le malheureux poète Poinsinet joua dans le Cercle37, petite pièce en un acte qui eut à Paris un grand succès.
Madame du Rumain débuta par me dire qu’elle avait fait mon affaire, et que c’était à moi à lui garder inviolablement le secret. Je suis allée hier, me dit-elle, à C…38, et j’ai communiqué à l’abbesse, qui est mon intime amie, toute l’histoire. Elle recevra la demoiselle dans son couvent, et elle lui donnera une converse39 qui la servira en tout, même dans ses couches. La demoiselle ira toute seule avec une lettre que je vous donnerai, et qu’elle lui fera passer. Elle sera d’abord reçue, et logée, elle ne recevra jamais ni visites, ni lettres que celles qui passeront par ses mains, et elle se chargera d’envoyer ses réponses toujours à moi, car vous sentez qu’elle ne doit garder autre correspondance que la vôtre. Aussi ne vous écrira-t-elle jamais que par mon canal. Vous en ferez de même ; et toutes les adresses seront en blanc. J’ai [128r] cependant dû dire à l’abbesse le nom de la demoiselle, mais je ne lui ai pas dit le vôtre, et elle n’en fut pas curieuse. Informez-la de tout ceci, et lorsqu’elle sera prête venez me le dire, et je vous donnerai la lettre. Elle ne portera avec elle que son pur nécessaire ; point de diamants, ni de bijoux d’un certain prix. Je peux encore vous assurer que l’abbesse la verra de temps en temps, qu’elle lui donnera des marques d’amitié, et toute sorte de livres décents. Pour ce qui regarde la converse qui la servira elle ne lui fera la moindre confidence. Avertissez-la de tout ceci. La demoiselle après ses couches ira à confessew pour faire ses Pâques40, et l’abbesse lui donnera en très bonne forme un certificat avec lequel elle n’aura aucune difficulté à se présenter à sa mère, qui se croira trop heureuse de la revoir ; et il n’y aura plus question du mariage qu’elle doit alléguer comme cause unique de son évasion volontaire.
Après m’être évertué en remerciements, et avoir fait l’éloge de sa prudence, je l’ai priée de me donner la lettre sur-le-champ, puisqu’il n’y avait pas de temps à perdre. Voici la petite lettre qu’elle me fit : « La demoiselle qui vous présente cette lettre, ma chère abbesse, est la même dont je vous ai parlé. Elle désire de passer41 trois ou quatre mois sous votre protection dans votre couvent pour se remettre en état de tranquillité, faire ses dévotions, et être sûre que quand elle retournera chez elle il n’y aura plus question d’un mariage qu’elle abhorre, et qui est la cause du parti qu’elle prend de s’éloigner pour quelque temps de sa famille. »
Elle me la donna décachetée pour que mademoiselle pût la lire. Cette abbesse était une princesse. Dans l’excès de ma reconnaissance je me suis mis à genoux devant cette dame, qui me fut encore utile dans la suite comme je le dirai à sa place.
[128v] Sortant de l’hôtel du Rumain, je suis allé à celui de Bretagne, où Miss n’eut autre temps que celui de me dire qu’elle était occupée pour toute la journée, et qu’elle se rendrait au galetas à onze heures où nous aurions tout le temps de nous parler. C’était charmant, car je prévoyais qu’après ce jour-là je n’aurais plus l’occasion de l’avoir entre mes bras. J’ai parlé à Magdelaine qui se chargea d’avertir le marmiton, et tout fut fait au mieux.
Je suis allé me mettre dans le galetas à dix heures, et à onze j’ai vu Miss, et après lui avoir fait lire la lettre j’ai éteint la bougie, et nous passâmes la nuit en vrais amoureux sans qu’il y ait plus question de l’Aroph.
Je lui ai donné exactement toutes les instructions que j’avais reçuesx de la dame, dont elle ne trouva pas mauvais que je lui tusse le nom. Je lui ai appris qu’elle devrait sortir de l’hôtel à huit heures avec son paquet, prendre un fiacre, et aller à la place Maubert, où elle le renverrait. Là elle devait en prendre un autre jusqu’à la porte S. Antoine42, et de là elle devait aller dans un troisième au couvent que je lui ai indiqué. Je l’ai priée de ne pas oublier de brûler toutes les lettres qu’elle avait reçues de moi, et de m’écrire le plus souvent qu’il lui serait possible cachetant la lettre ; mais toujours laissant le dessus blanc. J’ai fini par la forcer à recevoir deux cents louis lui représentant qu’ils pouvaient lui être nécessaires malgré que nous ne puissions pasy deviner comment. Elle pleura pensant au cruel embarras dans lequel elle me laissait ; mais je l’ai rassurée lui disant que j’avais beaucoup d’argent, et de très puissantes protections. Après tout ce concert43 nous nous quittâmes. Elle me promit de partir le surlendemain, et je lui ai promis d’aller à l’hôtel un jour après son évasion faisant semblant de l’ignorer, et de lui écrire tout ce qu’on dirait [129r].
Son sort m’inquiétait. Elle avait de l’esprit ; mais quand l’expérience manque souvent l’esprit fait plus de mal que de bien. Je suis allé me mettre dans un fiacre au coin d’une rue, où je l’ai vue arriver, descendre à une allée, payer, et renvoyer la voiture. Une minute après je l’ai vue sortir la tête enveloppée dans son capuchon, aller monter dans un autre fiacre qui partit d’abord. Sûr pour lors qu’elle exécuterait exactement tout le reste de ma leçon, je suis allé à mes affaires.
Le lendemain, c’était le dimanche quasimodo44, je me suis reconnu indispensablement obligé d’aller à l’hôtel de Bretagne. Y allant tous les jours, je ne pouvais cesser d’y aller que fortifiant le soupçon qu’on devait avoir porté sur moi. Mais quelle pénible démarche ! Devoir me montrer gai, et tranquille au milieu d’une famille où j’étais sûr de trouver la confusion, et la tristesse !
J’y suis allé à l’heure que toute la famille devait être à table, et par conséquent je suis allé tout droit à la salle. J’entre à mon ordinaire gai, et riant, et je vais m’asseoir moitié derrière madame. Je fais semblant de ne m’être aperçu ni de sa surprise, ni de sa figure enflammée. Une minute après je lui demande où était Miss : elle me regarde, et elle ne me répond pas.
— Serait-elle malade ?
— Je n’en sais rien.
À son ton sec, je crois devoir devenir sérieux, je me montre pensif, et je reste là un bon quart d’heure sans parler. Je romps enfin le silence me levant, et lui demandant si je pouvais la servir en quelque chose. Elle me remercie très froidement. Je sors de la salle, et je vais à la chambre de Miss, où je trouve Magdelaine toute seule. Je lui demande, lui clignant l’œil45, où était sa maîtresse, et elle me prie instamment de le lui dire moi-même si je le savais.
— Est-elle sortiez seule ?
— Je n’en sais rien ; mais on croit que vous savez tout. Je vous prie de me laisser.
Contrefaisant pour lors l’étonné, je sors à pas lents, et je vais monter dans ma voiture bien aise de m’être acquitté de cette corvée. Je trouve qu’agissant naturellement je ne devais plus me [129v] montrer à cette dame qui devait savoir de m’avoir très mal reçu, et que coupable, ou innocent je devais m’en être aperçu.
Le mardi de très bonne heure j’ai vu un fiacre s’arrêter à ma porte, et Mad. XCV avec M. Farsetti en sortir. Je leur vais au-devant, je les remercie d’être venus déjeuner chez moi, et je les prie de s’asseoir devant un bon feu. Madame me répond qu’elle n’était pas venue pour déjeuner, mais pour me parler d’importance. Elle prend place, et M. Farsetti se tient debout. Je lui réponds que j’étais tout à elle.
— Je viens vous prier de me rendre ma fille si elle est en votre pouvoir, ou de me dire où elle est, et pour lors j’en ferai mon affaire.
— Madame je n’en sais rien, et je m’étonne que vous me soupçonniez d’un crime.
— Je ne vous accuse pas de rapt, je ne viens pas ici vous reprocher des crimes, ni vous faire des menaces : je viens vous demander une marque d’amitié. Aidez-moi à la recouvrer aujourd’hui même : je suis sûre que vous savez tout : vous étiez son seul ami : elle passait tous les jours avec vous deux et trois heures : il est impossible qu’elle ne vous ait tout confié. Ayez pitié d’une mère désolée. Tout sera sauvé, car personne n’en sait encore rien. Son honneur n’en souffrira pas.
— Je vois tout cela, madame, mais je vous répète que je n’en sais rien.
Elle se mit alors à genoux devant moi fondant en larmes,aaFarsetti lui disant qu’elle devrait avoir honte de s’humilier ainsi devant un homme de mon espèce.
— Expliquez-vous, lui dis-je me levant, sur mon espèce.
— On est sûr que vous savez tout.
— Les sûrs sont des sots. Sortez, et attendez-moi à mon passage. Vous me verrez dans un quart d’heure.
Je l’ai poussé aux épaules, et il sortit disant à Madame de le suivre ; mais elle resta pour me calmer, me disant que je devais pardonner à un homme amoureux jusqu’à vouloir l’épouser.
— Je le sais ; mais votre fille le déteste plus encore que le fermier général.
— Elle a tort ; mais on ne parlera plus de ce mariage. Vous savez tout, car vous lui avez donné cinquante louis [130r] sans lesquels elle n’aurait pu aller nulle part.
— Cela n’est pas vrai.
— C’est vrai. Voilà un morceau de votre lettre.
Elle me donna alors un fragment de la lettre que j’avais écriteab à Miss lorsque je lui avais envoyé les cinquante louis pour subvenir aux besoins de son frère aîné. Voici les paroles qu’on pouvait lire : « Je souhaite que ces misérables cinquante louis puissent vous convaincre que je n’épargnerai jamais rien, et ma vie même pour parvenir à vous rendre sûre de ma tendresse. »
— Puisque je dois convenir, lui dis-je, que je lui ai envoyé cette somme, je vous dirai aussi que je ne la lui ai fournie que pour qu’elle paye les dettes de votre fils aîné. Il l’a reçue, et il m’en a remercié.
— Mon fils !
— Oui madame.
— Je m’en vais vous faire faire une ample réparation.
Elle descend alors dans la cour où Farsetti l’attendait, et elle le force à monter pour qu’il apprenne de moi-même que les cinquante louis que j’avais donnés avaient été pour son fils ; mais l’impudent me dit que ce n’était pas vraisemblable. Je lui ris au nez, et je prie madame de vérifier ce fait l’assurant que j’avais toujours tâché de persuader sa fille à épouser la Popelinière.
— Comment osez-vous dire cela, m’interrompt Farsetti, tandis que dans votre lettre vous lui parlez de votre tendresse ?
— Je confesse, lui répondis-je, que je l’aimais, et qu’aspirant à l’honneur de faire son mari cocu j’en jetais les fondements. Mon amour, criminel ou non, était le sujet des propos que je lui tenais dans toutes les heures que je passais avec elle. Si elle m’avait confié qu’elle voulait s’enfuir, ou je l’aurais dissuadée, ou je serais allé avec elle, car j’en étais, comme j’en suis encore, amoureux. Jamais je ne lui aurais donné de l’argent pour qu’elle s’en allât sans moi.
— Mon cher Casanova, me dit alors Madame, je veux vous croire innocent, si vous voulez vous unir à moi pour la dénicher.
— Je suis tout prêt madame, et je vous promets de commencer aujourd’hui à faire des recherches.
— Quand vous saurez quelque chose, venez m’en faire part.
[130v] En conséquence de cette promesse, je n’ai pas eu de difficulté d’aller le lendemain parler à M. Chaban premier commis de la police46 pour l’exciter à faire des perquisitions47 sur l’évasion de cette fille. Je croyais bonnement que cette démarche de ma part ne servirait qu’à me mieux couvrir. Cet homme qui avait tout l’esprit de son métier, et qui m’aimait depuis que Silvia m’avait fait faire sa connaissance chez elle il y avait déjà cinq à six ans, se mit à rire quand il apprit de quel fait je le sollicitais à prendre connaissance. Il me demanda si je souhaitais tout de bon qu’on parvînt à découvrir l’endroit où l’Anglaise se trouvait. À mon tour je n’ai pas eu de difficulté à connaître qu’il ne visait qu’à me tirer les versac du nez. J’ai fini d’en douter quand en sortant j’ai rencontré M. Farsetti.
Je suis allé le lendemain rendre compte de ma démarche inutile jusqu’alors à Madame XCV. Elle me répondit qu’elle avait été plus heureuse que moi dans ses recherches, et que si je voulais aller avec elle dans la maison même où était sa fille, elle était sûre que je la persuaderais à retourner chez elle. Je lui ai répondu d’un air fort serein que j’étais prêt à l’accompagner partout. Me prenant au mot, elle se leva, prit son mantelet, et me donna le bras. Elle entra avec moi dans ma voiture, et me donnant une carte, elle me dit d’ordonner à mon cocher d’aller où disait l’adresse.
Cruel moment pour moi ! Mon cœur palpitant me paraissait sortir de ma poitrine. Je m’attendais à voir l’adresse du couvent où était Miss. Je ne sais pas comment je m’y serais pris, mais certainement je n’y serais pas allé.
Mon âme retourna à sa place quand j’ai lu à la telle allée dans la place Maubert.
Je donne l’ordre au cocher : nous descendons à l’allée ; et je donne la satisfaction à cette pauvre mère de la conduire moyennant une grande politesse à visiter tous les appartements [131r] sur le devant, et sur le derrière dans tous les étages. À la fin de cette singulière vaine perquisition je l’ai vue affligée mais satisfaite, et en air de me demander excuse. Elle avait su du fiacre même qui avait servi sa fille qu’il l’avait descendue à cette allée. Elle me dit que le marmiton de l’hôtel disait qu’il avait été deux fois chez moi pour me porter des lettres ; et que Magdelaine ne disait autre chose sinon qu’elle était certaine que Miss était amoureuse de moi comme moi d’elle.
Après avoir remis chez elle madame XCV, je suis allé chez la comtesse du Rumain pour lui rendre compte de tout, et pour écrire au long à la jeune recluse.
Trois ou quatre jours après madame du Rumain me remit la première de ses lettres dans laquelle elle me parlait de la tranquillité dont son âme jouissait, et de la reconnaissance dont elle se sentait pénétrée pour tout ce que j’avais fait pour elle. Elle me faisait l’éloge de l’abbesse, et de la converse, et elle me nommait les livres qu’on lui avait donnés tous conformes à son goût. Elle payait six francs par jour, et elle avait donné quatre louis à la converse, lui en promettant autant à chaque mois. Ce qui la gênait était que l’abbesse l’avait priée de ne jamais sortir de sa chambre.
Mais ce qui me fit un plaisir encore plus grand fut la lettre que l’abbesse écrivait à la comtesse. Elle lui faisait les plus grands éloges de la belle malheureuse, de sa douceur, de son esprit, de la noblesse de ses procédés. Elle l’assurait qu’elle irait la voir tous les jours. Le contentement de madame du Rumain m’enchantait. Je lui ai donné à lire la lettre qu’elle m’écrivait, et je l’ai vue encore plus contente.
Les seuls mécontents étaient Mad. XCV, Farsetti, et le vieux fermier général, dont on contait déjà l’aventure aux cercles, [131v] au palais royal, et dans tous les cafés. On m’y plaçait aussi ; mais je m’en moquais.
Pour la Popelinière il prit si bien son parti qu’il en fit le sujet d’une pièce en un acte qu’il écrivit lui-même, et qu’il fit représenter sur son petit théâtre à Passi. Tel était le caractère de cet homme. Sa devise était un coq avec les paroles Fovet et Favet [Il soutient et favorise]. Emblème de la tolérance que cependant il prouva mal dans la célèbre aventure de la cheminée48. Trois mois après la disparition de l’Anglaise, c’était ainsi qu’on la nommait, il envoya un de ses fidèles à Bordeaux, où il conclut par procuration un mariage avec une demoiselle fort jolie fille d’un capitoul49. Elle lui donna au bout de deux ans un garçon qui naquit six mois après sa mort50. L’avare canaille héritière de ce richard accusa la veuve d’adultère, et fit déclarer bâtard le nouveau-né à la honte du parlement qui l’a jugé tel, et en dépit des lois divines, et humaines, de toute la noblesse, et de tous les gens sensés de la France qui durent souffrir l’iniquité de cet infâme jugement. Le scandale fut général, et l’innocente veuve la Popelinière n’osa plus se montrer nulle part après l’incroyable perte d’un procès, qui ajoutait un nouvel opprobre à ce même parlement qui autrefois avait déclaré légitime un enfant né onze mois après la mort de son père ; c’est-à-dire du défunt mari de la veuve.
Huit à dix jours après l’évasion de Miss j’ai tout à fait suspendu les visites que je faisais à sa mère : la mauvaise réception qu’on me faisait me détermina à ce parti.
Chapitre VIII
Personne au bout d’un mois ne parlant plus de cette affaire, je la croyais finie ; mais je me trompais. En attendant je me divertissais, et le plaisir que me faisait la grande dépense ne me permettait pas de penser à l’avenir.
L’abbé de Bernis1, auquel je faisais ma cour une fois par semaine, me dit un jour que le contrôleur général2 lui demandait toujours de mes nouvelles, et que j’avais tort de le négliger. Il me conseilla d’oublier mes prétentions, et de lui communiquer le moyen d’augmenter les revenus de l’État dont je lui avais parlé. Faisant grand cas des conseils de cet homme, auquel je devais ma fortune, j’y fus, et plein de confiance dans sa bonne foi, je lui ai donné mon projet. Il s’agissait d’une nouvelle loi, que le parlement devait enregistrer, en force de laquelle tous les héritiers appelés à une succession qui ne serait pas de père en fils devaienta céder au roi le revenu de la première année. Toutes les donations aussi qui se faisaient par-devant notaire inter vivos [entre vivants]3 devaient être sujettes à la même loi, qui ne pouvait pas déplaire aux acquéreurs, puisqu’ils pouvaient se figurer que le testateurb était mort une année plus tard. Le ministre me dit que mon projet n’était sujet à aucune difficulté ; il le mit dans son portefeuille secret, et il m’assura que ma fortune était faite. Huit jours après il fut remercié, et quand je me suis présenté à son successeur Silhouette4, il me dit froidement qu’il me ferait avertir quand il y aurait question de faire émaner5 cette loi. Cette loi naquit en France deux ans après, et on se moqua de moi quand m’en disant auteur j’ai demandé ce que je pouvais prétendre de droit.
Peu de temps après, le pape6 étant mort on lui donna pour successeur le Vénitien Rezzonico qui créa d’abord cardinal mon protecteur de Bernis,c que le roi envoya en exil à Soissons deux jours après qu’il lui en donna le bonnet : ainsi me voilà [134v] sans protecteur ; mais assez riche pour ne pas sentir ce malheur.
Cet illustre abbé au faîte de la gloire pour avoir détruit tout ce que le cardinal de Richelieu avait fait7, pour avoir su de concert avec le prince Kaunitz métamorphoser l’ancienne haine des maisons de Bourbon, et d’Autriche en une heureuse alliance délivrant par là l’Italie des misères de la guerre, dont elle devenait le théâtre à toutes les ruptures qui arrivaient entre les deux maisons, ce qui lui mérita la première nomination au cardinalat d’un pape qui étant évêque de Padoue8 avait connu tout son mérite, ce noble abbé enfin qui mourut l’année passée9 à Rome particulièrement estimé de Pie VI fut renvoyé de la cour pour avoir dit au roi, qui lui avait demandé là-dessus son avis, qu’il ne croyait pas que le prince de Soubise fût l’homme le plus propre à commander ses armées10. D’abord que la Pompadour le sut du roi même, elle eut le pouvoir de le précipiter11. Sa disgrâce déplut à tout le monde ; mais on s’en consola par des couplets. Nation singulière qui devient insensible à tous les malheurs d’abord que des vers qu’on dit ou qu’on chante la font rire. On mettait dans mon temps à la Bastille les auteurs d’épigrammes, et de couplets qui frondaient le gouvernement et les ministres ; mais cela n’empêchait pas les beaux esprits de poursuivre à égayer les sociétés, car alors le terme club n’était pas connu12, avec leurs satiriques plaisanteries. Un homme, dont j’ai oublié le nom, s’appropria dans ce temps-là les vers suivants, qui étaient de Crébillon le fils, et se laissa mettre à la Bastille plutôt que les désavouer. Ce même Crébillon dit à M. le duc de Choiseul qu’il avait fait ces mêmes vers ; mais qu’il se pouvait que le détenu les eût faits aussi. Ce bon mot de l’auteur du sopha13 fit rire, et on ne lui fit rien.
Grand Dieu ! Tout a changé de face.
Jupin14 opine du bonnet,_ le roi
Vénus au conseil a pris place,__ la Pompadour
Plutus est devenu coquet,__ M. de Boulogne
Mercure endosse la cuirasse,_ Le Mar. De Richelieu
Et Mars a le petit collet15._ Le duc de Clermont16 abbé de S. Germain des prés17.
[135r] L’illustre cardinal de Bernis passa dix ans dans son exil procul negotiis [loin des affaires]18, mais pas heureux, comme je l’ai su de lui-même quinze ans après à Rome. On prétend qu’on a plus de plaisir à être ministre qu’à être roi ; mais, caeteris paribus [toutes choses égales par ailleurs], je trouve que rien n’est plus foud que cette sentence, si j’en fais, comme je dois, l’examen en moi-même. C’est mettre en question si l’indépendance soit, ou non, préférable à la dépendance. Le cardinal ne fut pas rappelé à la cour, car il n’y a pas d’exemple que Louis XV ait jamais rappelé un ministre remercié ; mais à la mort de Rezzonico il dut aller au conclave, et il resta tout le reste de sa vie à Rome en qualité de ministre de France19.
Dans ces jours-là, madame d’Urfé ayant envie de connaître J.-J. Rousseau, nous sommes allése à Montmorency20 lui faire une visite, lui portant de la musique qu’il copiait merveilleusement bien. On lui payait le double de l’argent qu’on aurait payé à un autre ; mais il se rendait garant qu’on n’y trouverait pas des fautes. Il vivait de cela.
Nous trouvâmes l’homme qui raisonnait juste, qui avait un maintien simple, et modeste ; mais qui ne se distinguait en rien ni par sa personne, ni par son esprit. Nous ne trouvâmes pas ce qu’on appelle un aimable homme. Il nous parut un peu impoli, et il n’a pas fallu davantage pour qu’il paraisse à madame d’Urfé malhonnête. Nous vîmes une femme, dont nous avions déjà entendu parler. Elle ne nous a qu’à peine regardés. Nous retournâmes à Paris riant de la singularité de ce philosophe. Mais voici l’exacte description de la visite que lui fit le prince de Conti père du prince qu’on appelait alors comte de la Marche.
Cet aimable prince va à Montmorency tout seul exprès pour passer une agréable journée causant avec le philosophe qui était déjà célèbre. Il le trouve dans le parc, il l’aborde, et lui dit qu’il était allé dîner avec lui, et passer la journée causant en pleine liberté. — Votre Altesse fera mauvaise [135v] chère : je vais dire qu’on mette encore un couvert.
Il va ; il retourne, et après avoir passé deux ou trois heures se promenant avec le prince, il le mène au salon où ils devaient dîner. Le prince, voyant sur la table trois couvertsf :
— Qui est donc, lui dit-il, le troisième avec lequel vous voulez me faire dîner ? J’ai cru que nous dînerions tête-à-tête.
— Ce troisième, monseigneur, est un autre moi-même. C’est un être qui n’est ni ma femme, ni ma maîtresse, ni ma servante, ni ma mère, ni ma fille ; et elle est tout cela.
— Je le crois, mon cher ami, mais n’étant venu ici que pour dîner avec vous, je compte de vous laisser dîner avec votre tout. Adieu21.
Voilà les bêtises des philosophes quand voulant se distinguer, ils se singularisent22. Cette femme était mademoiselle Le-Vasseur, qu’il avait honorée de son nom masqué en anagramme à une lettre près23.
Dans ces jours-là je fus présent à la chute d’une comédie française, dont le titre était la fille d’Aristide24. Madame de Graffigni en était l’auteur. Cette digne femme mourut de douleur cinq jours après sa pièce tombée. J’ai vu l’abbé de Voisenon désolé : c’était lui qui l’avait encouragée à donner sa pièce au public, et qui y avait peut-être travaillé, comme il avait fait dans les lettres péruviennes, et dans Cenie25. La mère du pape Rezzonico, dans ce même temps mourut de joie voyant son fils devenu pape26. La douleur, et la joie tuent plus de femmes que d’hommes. Cela démontre que les femmes sont plus sensibles que nous mais aussi plus faibles.
D’abord que mon prétendu fils fut, au jugement de Madame d’Urfé, parfaitement bien installé dans la pension de Viar, elle exigea que j’allasse lui faire une visite avec elle. Effectivement j’en fus surpris.
[136r] Un prince ne pouvait pas être mieux logé, mieux traité, mieux mis, ni plus respecté dans toute la maison. Elle lui avait donné toutes sortes de maîtres, et un petit cheval dressé pour lui faire apprendre le manège. On l’appelait comte d’Aranda. Une demoiselle de seize à dix-huit ans, et fort jolie, propre fille de Viar maître de la pension ne le quittait pas, et d’un air très content elle se disait gouvernante de M. le comte. Elle assura madame d’Urfé qu’elle en avait un soin tout particulier, qu’à son réveil elle allait lui porter son déjeuner à son lit, puis elle l’habillait, et ne le quittait que lorsqu’elle l’avait mis au lit. Madame d’Urfé applaudissait à toutes ses attentions, et l’assurait de sa reconnaissance. Le jeune petit bonhomme ne sut me dire autre chose sinon que j’avais fait son bonheur. Je me suis proposé d’y retourner tout seul pour le sonder, et savoir comment il était avec la jolie fille.
Retournant à la maison j’ai dit à madame que tout me plaisait excepté le nom d’Aranda qui pouvait causer des histoires fâcheuses. Elle me répondit que le petit avait assez dit pour qu’on pût être sûr que réellement il avait droit de porter ce nom. J’avais, me dit-elle, dans mon secrétaire un cachet aux armoiries de cette maison, le petit d’abord qu’il les vit, s’empara du cachet me demandant par quelle aventure j’avais ses armes. Je lui ai répondu que je les avais eues du comte d’Aranda même le pressant de me dire comment il pouvait prouver qu’il était de cette famille ; mais il me fit taire me disant que sa naissance était un secret qu’il avait juré de ne révéler à personne.
Curieux de connaître la source d’une imposture, dont je n’aurais jamais cru le jeune fripon capable, je fus le voir huit jours après tout seul. Je l’ai trouvé avec Viar qui voyant l’espèce de soumission avec laquelle il me parlait dut croire qu’il m’appartenait. Me faisant les plus grands éloges des talents du jeune comte, il me dit qu’il jouait supérieurement de [136v] la flûte traversière, qu’il dansait, et faisait d’armes27 très lestement, qu’il montait très bien à cheval, et que personne ne dessinait mieux que lui toutes les lettres de l’alphabet. Il me montra alors des plumes taillées par lui à une, à trois, à cinq, et jusqu’à onze pointes, et il m’a excité à l’examiner dans la science héraldique : science si nécessaire à un seigneur, et que personne ne savait mieux que lui28.
Le petit alors me jargonna la description de ses armes en termes de blason, qui me fit presque rire, car je n’en connaissais presqu’aucun ; mais il me fit plaisir me montrant son adresse à écrire à main en l’air29 avec ses différentes plumes, qui d’un seul coup traçaient autant de lignes droites, et courbes qu’elles avaient de pointes. J’ai dit à Viar que tout cela était fort joli ; et fort content il me laissa seul avec lui. Nous allâmes au jardin.
— Pourrais-je savoir, lui dis-je, ce que c’est que cette folie de vous donner le nom d’Aranda.
— C’est une folie ; mais, de grâce, laissez-la courir, car j’en ai besoin ici pour me faire respecter.
— C’est un mensonge que je ne peuxg pas vous passer, car il peut avoir des conséquences désagréables faites pour nous compromettre tous. C’est une fourberie, mon cher ami, dont je ne vous croyais pas capable ; un caprice d’étourdi qui peut devenir criminel, et auquel je ne sais comment je puisse remédier sauvant votre honneur après tout ce que vous avez dit à madame d’Urfé.
Je n’ai fini ma remontrance que lorsque j’ai vu ses larmes, et entendu sa prière. Il me dit qu’il préférerait la mortification d’être renvoyé à sa mère à la honte de devoir avouer à madame d’Urfé qu’il avait menti, et de devoir quitter dans la pension le nom qu’il s’était donné. Il me fit pitié. Je ne pouvais y remédier réellement que l’envoyant vivre à cinquante lieues de Paris sous un nom inconnu.
— Dites-moi, lui dis-je, mais avec la plus exacte vérité, de quelle espèce est la tendresse de la jolie demoiselle qui a tant d’attentions pour vous.
— Je crois, mon cher papa, que c’est le cas de la discrétion que vous m’avez tant recommandéeh comme maman.
— Bon ! Par cette remontrance vous m’avez déjà tout dit ; mais il n’y a pas question de discrétion quand il s’agit de confesser.
— Eh bien ! La petite Viar m’aime, et m’en donne des marques qui ne me permettent pas d’en douter.
— Et vous ?
— Et moi, je l’aime aussi ; et certainement je ne [137r] peux pas être coupable partageant sa tendresse : elle est si jolie ! et sa douceur, et ses caresses sont telles que je ne pourrais y être insensible qu’étant de marbre, ou ingrat au suprême degré. Je vous ai dit la vérité.
À cette déclaration, qui m’avait déjà corrompu, le jeune homme était devenu tout en flamme. La chose m’intéressait trop pour que je pusse changer de propos. La charmante jeune Viar caressante, amoureuse, serrant entre ses bras le petit bonhomme, ardent aussi, se présenta à mon esprit pour implorer mon indulgence, et elle n’eut pas de peine à l’obtenir. J’avais besoin de le faire poursuivre sa narration pour savoir s’il n’avait pas des reproches à se faire sur les complaisances qu’il me semblait qu’il devait avoir pour une si jolie fille.
Prenant donc cet air de bonté où on ne trouve pas même l’ombre de l’improbation30i :
— Vous êtes donc, lui dis-je, devenu le petit mari de la charmante fille ?
— Elle me le dit tous les matins, et tous les soirs, et pour lors je jouis du plaisir que je lui fais l’appelant ma petite femme.
— Et vous ne craignez pas d’être surpris ?
— Cela est son affaire.
— Vous êtes l’un entre les bras de l’autre tels que Dieu vous a faits.
— Oui, quand elle vient me mettre au lit ; mais elle n’y reste que tout au plus une heure.
— Voudriez-vous qu’elle y restât davantage ?
— Non en vérité, car après avoir fait l’amour, je ne puis pas me défendre du sommeil.
— Je crois que la Viar est votre première maîtresse dans le beau manège de la tendresse amoureuse.
— Oh pour cela soyez-en sûr.
— Et si elle devenait grosse ?
— Elle m’a assuré que cela n’est pas possible, et quand elle m’en a dit la raison elle m’a convaincu ; mais dans un an ou deux, je crois aussi bien qu’elle que ce malheur pourrait arriver.
— Croyez-vous qu’avant vous elle ait eu un autre amoureux ?
— Oh pour cela, je suis bien sûr que non.
Tout ce dialogue n’a servi qu’à me rendre invinciblement amoureux de sa jeune maîtresse. Je l’ai laissé après lui avoir demandé à quelle heure elle lui portait à déjeuner. Je ne pouvais ni haïr, ni mettre des obstacles à la tendresse réciproque de ces deux jeunes cœurs ; mais il me semblait que la moindre récompense qu’ils devaient à ma tolérance était celle de me permettre d’être au moins une fois [137v] témoin de leurs transports amoureux.
Un comte bohème de la famille Clari31 qui m’avait été recommandé par le baron de Bavois32, et avec lequel je me trouvais presque tous les jours se trouva dans ces jours-là si rempli du suc venimeux que nous appelons en Italie mal français qu’il eut besoin d’une retraite de six semaines. Je l’ai mis chez le chirurgien Fayet33 moyennant cinquante louis que je lui ai prêtésj, manquant alors d’argent à cause, disait-il, de la négligence de son caissier qui demeurait à Toëplitz, dont il était prince héritier. C’était faux34. Ce Clari était un bel homme qui mentait du soir au matin ; mais l’amitié que j’avais pour lui ne me permettait que de le plaindre. Il mentait toutes les fois qu’il parlait, et non pas par artifice ; mais par un penchant invincible de sa nature. Il n’y a pas d’homme plus malheureux qu’un menteur principalement s’il est né gentilhomme ; et il ne peut l’être que manquant d’esprit puisqu’il sait qu’étant connu comme tel il ne peut qu’être méprisé. Son manque d’esprit consiste en ce qu’il croit de n’être pas connu, et en ce qu’il s’imagine que pour que les choses qu’il débite soient crues vraies il suffit qu’elles ne manquent pas de vraisemblance. Il ne sait pas que malgré qu’elles soient vraisemblables elles n’ont pas le caractère de la vérité qui frappe, et saute aux yeux de tous ceux qui ont de l’esprit. Le menteur cependant croit d’en avoir beaucoup plus que ceux qui ne savent que dire la vérité que selon lui ils ne diraient pas s’ils fussent en possession de la divine faculté d’inventer. Tel était ce malheureux comte Clari, dont je parlerai encore35, et qui finit mal. Il était fort boiteux ; mais cela venant de la hanche, il se soutenait si bien quand il marchait que je ne me suis aperçu de ce défaut très pardonnable que trois mois après l’avoir connu. Je l’ai vu boiter marchant dans sa chambre dans un moment où il se croyait seul, je lui ai demandé quand il se tourna s’il s’était blessé la veille, et il me répondit qu’oui rougissant jusqu’aux oreilles. Pour le coup, je n’ai pas pu le condamner d’avoir menti. Celui de marcher droit était le mensonge qui lui coûtait le plus de peine, puisqu’aux promenades, et quand il dansait il fondait en sueur. Étant jeune, et beau, il ne voulait pas qu’on pût dire qu’il avait ce défaut. Il aimait le jeu de hasard quand il [138r] pouvait corriger la fortune ; mais en mauvaise compagnie, car en bonne il n’aurait pas eu le courage de se battre en cas de dispute ; et encore il ne possédait pas assez le bon ton pour y figurer.
Le train de vie que j’y menais rendait célèbre la petite Pologne. On parlait de la bonne chère qu’on y faisait. Je faisais nourrir des poulets avec du riz dans une chambre obscure : ils étaient blancs comme la neige, et d’un goût exquis. J’ajoutais à l’excellence de la cuisine française tout ce que le reste des cuisines de l’Europe avait de plus séduisant pour les friands. Les macaroni au suguillo36, du riz tantôt en pilao37, tantôt en cagnon38, et les oilla putrida39 faisaient parler. J’assortissais des compagnies choisies à des soupers fins, où mes convives voyaient que mon plaisir dépendait de celui que je leur procurais. Des dames de distinction, et toutes galantes venaient le matin se promener dans mes jardins en compagnie de jeunes inexperts qui n’osaient pas parler, et que je faisais semblant de ne pas voir ; je leur donnais des œufs frais, et du beurre qui surpassait le célèbre de Vambre40. Après cela à foison du marasquin de Zara41, dont on ne trouvait le meilleur nulle part42. Je prêtais souvent la partie libre de ma maison à un matador43 qui venait y souper avec une femme au-dessus du soupçon. Ma maison alors devenait un sanctuaire impénétrable à moi-même. On savait cependant que je n’ignorais rien ; mais la dame me savait gré de ce que partout où je la voyais je faisais semblant de ne la pas connaître.
Enchanté de cette vie, et dans la nécessité de 100 m. # de rente44 pour la soutenir, je pensais souvent aux moyens de la rendre durable. Un homme à projets que j’ai connu chez Calsabigi, me parut envoyé du ciel pour me faire un revenu même au-dessus de mes désirs. Il me parla des gains exorbitants des manufactures en étoffes de soie, et de celui que pourrait faire un homme qui possédant des fonds aurait le courage d’entreprendre une fabrique d’étoffes de soie peintes comme celles de Pékink. Il me fit voir que les soies étant parfaites, les couleurs fines, et nos dessinateurs supérieurs à ceux de toute l’Asie, on pourrait gagner un trésor. Il m’a convaincu que faisant payerl [138v] les étoffes un tiers moins que celles qu’on faisait venir de la Chine, et étant même plus belles toute l’Europe les préférerait, et que tout de même malgré le bon marché l’entrepreneur gagnerait le cent pour cent. Il finit de me mettre en curiosité quand il me dit qu’il était lui-même dessinateur, et peintre, et qu’il était prêt à me faire voir quelques échantillons fruits de son talent. Je lui ai dit de venir dîner chez moi avec ses échantillons le jour suivant, et que nous parlerions de cette affaire quand je les aurais vus. Il vint, j’ai tout vu, et j’en fus étonné. Ce qui me séduisit fut le dessinm, et la beauté des couleurs, dont il avait le secret, et qui résistaient à la pluie. La beauté des feuillages d’argent, et d’or surpassait celle qu’on admirait sur les étoffes de la Chine qu’on vendait à très cher prix à Paris, et partout. J’ai conçu la chose très facile d’abord que le dessin étant couché sur les étoffes, les ouvrières que je prendrais, et payerais à journée n’auraient autre chose à faire qu’à le colorer comme on les instruirait, et qu’elles donneraient autant de pièces que je voudrais en proportion de leur nombre.
L’idée de devenir chef d’une manufacture me plut45. Je me félicitais de devenir riche par un moyen qui me rendait recommandable à l’État. J’ai cependant décidé de ne rien faire sans avoir auparavant vu bien clair, bien examiné recette et dépense, et avoir pris à mes gages ou m’avoir associén des personnes sûres sur lesquelles j’aurais pu compter, mon emploi ne devant consister qu’à me faire rendre compte, et à observer si chacun faisait son devoir.
J’ai engagé mon homme à venir demeurer chez moi sept à huit jours. J’ai voulu qu’il dessine, et qu’il peigne sous mes yeux sur des étoffes de toutes les couleurs. Il s’en acquitta avec célérité, et il me laissa tout ce qu’il avait fait, me disant que pour ce qui regardait la consistance des couleurs je pouvais mettre les pièces qu’il avait peintes à toutes les épreuves. J’ai porté ces échantillons dans mes poches cinq à six jours, et j’ai vuo enchantées de leurs beautés, et de mon projet toutes mes bonnes connaissances. J’ai décidé d’établir la manufacture ; et à cette fin j’ai [139r] consulté mon homme qui devait en être le directeur.
Déterminé à louer une maison dans l’enceinte du Temple46, je me suis présenté à M. le prince de Conti, qui, après avoir beaucoup applaudi à mon entreprise, me promit sa protection, et toutes les franchises que je pouvais désirer. Dans la maison que j’ai choisie, et dont le loyer ne me coûtait que mille écus par an47, j’avais une grande salle dans laquelle devaient travailler toutes mes ouvrières chacune à son métier particulier. J’ai destiné une autre grande chambre à me servir de magasin, et plusieurs autres appartements à tous les étages pour y loger les principaux employés et moi-même aussi quand l’envie de demeurer là me prendrait.
J’ai divisé mon entreprise en trente sous48, dont j’en ai accordé cinq à mon peintre, et dessinateur qui devait en être directeur, gardant pour moi les autres vingt-cinq pour en céder à des associés qui débourseraient les fonds proportionnellement. J’ai donné un sou à un médecin qui me donna caution pour l’emploi de garde magasin, qui vint loger dans l’hôtel avec toute sa famille, et j’ai pris à mes gages quatre laquaisp, deux servantes, et un portier. J’ai aussi dû accorder un autre sou à un teneur de livres qui me pourvut de deux scribes, et qui vint aussi se loger dans l’hôtel. J’ai fait tout cela en moins de trois semaines faisant travailler plusieurs menuisiers pour les armoires dans le magasin, et pour vingt métiers dans la grande salle. J’ai laissé le soin au directeur de trouver vingt filles destinées à peindre que je devais payer tous les samedis, et j’ai mis au magasin deux à trois cents pièces de fort taffetas, de gros de tour49, et de camelot50 blanc, jaune, vert pour y peindre dessus les dessins, dont je me suis réservé le choix. Je payais tout argent comptant.
Par un calcul en gros fait avec mon directeur, ne comptant le commencement du débit qu’au bout d’un an, j’avais besoin de 100 m. écus qui ne me manquaient pas. En tout cas j’aurais pu vendre des sous à 20 m. #, mais j’espérais de ne jamais me trouver dans la nécessité d’en vendre, car je visais à 200 m. # de rente.
Je voyais bien que cette entreprise allait me ruiner, si le débit me manquait ; mais comment pouvais-je avoir cette crainte voyant la beauté de mes étoffes, et entendant tout le monde me dire que je ne devais pas les donner à si bon marché ? J’ai déboursé en moins d’un mois pour monter [139v] cette maison environ 60 m. #, et je m’étais obligé à une dépense de 1 200 par semaine92. Madame d’Urfé riait parce qu’elle croyait que je ne faisais cela que pour jeter la poudre aux yeux des curieux, et pour m’assurer l’incognito.
Ce qui me plut beaucoup, et qui devait plutôt me faire trembler fut le spectacle de vingt filles toutes âgées de dix-huit à vingt-cinq ans, toutes à l’air modeste, et plus que la moitié passablement jolies attentives aux instructions du peintre dans leur nouveau travail. Les plus chères ne me coûtaient que vingt-quatre sous par jour93, et elles étaient toutes en réputation de sages choisies par la femme du directeur qui était dévote, et à laquelle j’ai accordé cette satisfaction avec un très grand plaisir, sûr de la faire devenir ma complaisante dans le cas que l’envie me vînt de m’emparer de quelqu’une. Mais Manon Balletti frémit quand elle me vit possesseur de ce sérail. Elle me bouda d’importance malgré qu’elle sût que le soir elles allaient toutes souper, et coucher à leurs maisons. Mais voici l’affaire qui me tombant sur le corps vint troubler ma paix.
Il y avait déjà trois mois que Miss XCV était au couvent, et elle s’approchait à son terme94 : nous nous écrivions deux fois par semaine, et sur cet article je vivais fort tranquille. M. de la Popelinière s’étant déjà marié95, Miss sortant du couvent retournerait chez elle ; et on ne parlerait plus de rien.
Un jour après avoir dîné chez madame d’Urfé je fus me promener aux Tuileries. Je vois sur la grande allée une femme âgéeq accompagnée d’un homme en épée habillé de noir qui s’arrête à me regarder, et puis lui parle. C’est tout simple : je poursuis ma promenade ; mais au tour suivant je la vois de nouveau, et plus près de moi arrêtée à me considérer, et je me souviens d’avoir vur l’homme qui se promenait avec elle dans une maison de jeu portant le nom gascon de Castel-Bajac96. À mon troisième tour je reconnais la femme pour la même chez laquelle j’avais été avec Miss pour la consulter sur sa grossesse. Je me trouve alors convaincu qu’elle m’avait reconnu, et ne m’en souciant pas je sors du jardin pour m’en aller ailleurs.
Le surlendemain à onze heures, dans le moment que j’allais monter dans ma voiture, je vois un homme de mauvaise mine qui me remet un papier me disant de le lire. Voyant le griffonnage, je le prie de le lire lui-même, et j’entends que dans l’après-dîner du même jour on m’ordonne de comparaître [140r] devant le commissaire97 pour répondre à une plainte que portait contre moi la sage-femme une telle. Après cela, il part.
Ne pouvant pas deviner de quoi pouvait se plaindre cette coquine, et sûr qu’elle ne pouvait pas me convaincre de la connaître, je vais chez un procureur98 que je connaissais, et je le charge dans les formes de me représenter. Je l’avertis que je ne connaissais, et que je n’avais jamais connu à Paris aucune sage-femme. Ce procureur alla chez le commissaire, et me porta le lendemain la copie de la plainte.
Elle se plaignait que j’avais été chez elle la telle nuit99 avec une dame grosse en cinq mois tous les deux en domino ce qui indiquait que nous étions sortis du bal de l’opéra, et que je lui avais demandé des remèdes pour la faire avorter tenant un pistolet à la main droite, et un rouleau de cinquante louis dans la gauche lui ordonnant de choisir. La peur lui avait fait répondre qu’elle n’avait pas prêtes les drogues nécessaires ; mais qu’elle les aurait dans la nuit suivante, et que pour lors j’étais parti, lui promettant de retourner. Croyant que je n’y manquerais pas, elle avait prié le lendemain matin M. de Castel-Bajac de se tenir caché dans la chambre voisine à celle où elle m’aurait reçu pour la garantir de violence ; mais elle ne m’avait plus revu. Elle n’aurait pas différé à porter plainte, si elle m’avait connu. Dans la journée précédente elle m’avait reconnu aux Tuileries, et M. de Castel-Bajac qui me connaissait lui ayant dit mon nom et ma demeure, elle n’avait pas tardé à me dénoncer, et elle demandait que je fusse livré à la rigueur des lois100. C’était la satisfaction que son honneur outragé lui faisait désirer. Castel-Bajac était signé101 comme témoin.
Mon procureur me dit que c’était une calomnie qui n’avait aucun caractère de vraisemblance, et que partant c’était à moi à faire punir, selon les lois, la sage-femme impudente qui me l’intentait. Il me dit que je devais porter l’affaire au lieutenant criminel102, et je l’ai autorisé à faire tout ce qu’il trouverait à propos. Quatre jours après il vint me dire que ce magistrat voulait me parler en particulier chez lui-même à trois heures de l’après dîner.
J’ai trouvé un homme très aimable. C’était M. de Sartine que deux ans après le roi gratifia le nommant lieutenant de police103. La première était une charge qu’il a vendues : la seconde une commission qu’on n’achetait pas. Il me fit d’abord asseoir près de lui.
[140v] Monsieur, me dit-il, je vous ai fait prier de passer chez moi pour notre avantage réciproque, car nos intérêts sont inséparables. Dans le procès criminel qu’on vous intente vous avez raison de récriminer devant moi si vous êtes innocent ; mais auparavant vous devez mettre votre innocence dans le plus grand jour. Je suis prêt à vous aidert faisant abstraction de la qualité de votre juge ; mais vous sentez que votre partie adversaire ne peut devenir coupable de calomnie qu’après se voir convaincue. Je désire de vous une information extrajudiciaire104. Votre affaire est déjà devenue grave en premier chef. Elle est d’une nature que malgré votre innocence, vous pouvez vous croire obligé à des réserves à cause d’honneur. Vos adversaires ne respecteront pas votre délicatesse, et ils vous serreront tellement que vous vous verrez forcé ou à subir une condamnation si vous ne dites pas tout ou à manquer à ce que vous pouvez croire de devoir à l’honneur pour rendre évidente votre innocence. Je vous fais ici une confidence tête-à-tête. Sachez que dans certaines limites j’aime tant l’honneur que je le défends souvent aux dépens des strictes, et rigoureuses règles de la justice criminelle. Payez-moi de la même monnaie : ayez confiance en moi : dites-moi tout ; donnez-moi toutes les lumières possibles, et captivez-vous par là mon amitié. Je ne risque rien, si vous êtes innocent, car la qualité de votre ami ne pourra jamais m’empêcher d’être juge intègre ; mais si vous êtes coupable je vous plains. Je vous avertis que je serai juste.
Après lui avoir dit tout ce que le sentiment me suggérait à l’égard de sa noble démarche, je l’ai assuré que n’étant pas dans le cas que l’honneur pût m’engager à des réserves, je n’avais rien à lui dire extrajudiciairement. La sage-femme qui m’accusait, et m’était inconnue ne pouvait être qu’une scélérate, qui de moitié avec un coquin visait à m’escroquer de l’argent.
— Je veux le croire, me dit-il, mais si c’est une coquine, écoutez comme le hasard la favorise pour vous [141r] rendre très difficile, et longue la preuve de votre innocence. Il y a trois mois que Mlle XCV s’est évadée. Vous étiez son ami intime. On ne sait pas où elle est. On vous soupçonne, et on paye depuis sa disparition des espions qui suivent tous vos pas. La sage-femme m’a fait présenter hier un réquisitoire par l’avocat Vauversin105, dans lequel on prétend que la demoiselle grosse que vous lui avez présentée est la même demoiselle qui disparut. La sage-femme dit que vous étiez tous les deux en domino noir, et on a déjà vérifié que vous êtes allés tous les deux au bal en domino noir la même nuit que la sage-femme dit que vous allâtes chez elle. Ce ne sont que des demi-preuves ; mais elles font trembler.
— Pourquoi tremblerais-je ?
— Parce qu’un faux témoin payé peutu jurer qu’il vous a vusv tous les deux sortir du bal, et monter dans un fiacre, et un fiacre même corrompu par l’argent peut jurer qu’il vous a conduitsw chez la sage-femme. Je devrais alors commencer par vous décréter de prise de corps pour vous obliger à nommer la personne que vous avez conduite chez la sage-femme. On vous accuse de l’avoir fait avorter, et trois mois s’étant écoulés on la dit morte.
— Je deviendrais coupable de mort, tout innocent que je suis, et ce serait vous qui m’y condamneriez. Je vous plains.
— Vous avez raison, plaignez-moi ; mais ne vous imaginez pas que je vous condamnerais légèrement. Je suis même sûr que je ne vous condamnerais jamais innocent ; mais vous pourriez longtemps languir en prison tout innocent que vous seriez. Or vous voyez que cette affaire est devenue en vingt-quatre heures très mauvaise, et qu’elle peut devenir horrible en huit jours. Ce qui m’a intéressé pour vous est l’absurdité de l’accusation de la sage-femme qui m’a fait rire ; mais le surplus qui complique l’affaire est sérieux. Je vois la vraisemblance de l’enlèvement : je vois l’amour, et l’honneur qui impérieusement vous ordonnent la réserve. J’ai décidé de vous parler. Dites-moi tout ; et je vous épargnerai tous les désagréments auxquels vous devez vous attendre quoiqu’innocent. Dites-moi tout, et soyez sûr que l’honneur de la demoiselle n’en souffrira pas. [141v] Mais si malheureusement vous êtes coupable des crimes dont on vous charge, je vous conseille à prendre des mesures que ce n’est pas à moi à vous suggérer. Je vous avertis que dans trois ou quatre jours je vous ferai citer au greffe106 où vous ne me verrez qu’en qualité de juge.
Pétrifié par ce discours qui me démontrait tout le danger où j’étais, et qui me faisait voir avec la plus grande évidence que je devais faire le plus grand cas de l’offre de ce digne homme, je lui ai dit tristement que tout innocent que j’étais, je me trouvais dans le cas de me prévaloir de sa bonté relativement à l’honneur de Miss XCV, qui, exempte de crime, se trouvait à cause de cette vilaine accusation dans le cas de voir sa réputation ternie.
— Je sais lui dis-je où elle est, et je peux vous assurer qu’elle n’aurait jamais quitté sa mère, si elle n’avait pas voulu la forcer à épouser le fermier général.
— Mais il est marié ; qu’elle retourne chez elle ; et vous voilà sauvé à moins que la sage-femme n’insiste, et ne prouve que vous l’avez faitx avorter.
— Hélas Monsieur ! Il n’y a pas question d’avortement ; mais d’autres raisons l’empêchent de retourner dans le sein de sa famille. Je ne peux vous dire davantage sans un consentement que je tâcherai d’obtenir. Je pourrai pour lors vous donner toutes les lumières que votre belle âme mérite. Accordez-moi l’honneur de m’écouter ici une seconde fois après-demain.
— J’entends cela : je vous écouterai avec plaisir, et je vous remercie autant que je vous félicite. Adieu.
Me voyant sur les bords du précipice, je me sentais décidé à sortir du royaume plutôt qu’à trahir le secret de ma chère malheureuse. J’aurais très volontiers étouffé l’affaire à force d’argent, si j’avais été à temps. C’était évident que Farsetti était devenu le principal agent, et qu’il n’avait jamais cessé de me poursuivre, et de payer les espions qui me suivaient partout. C’était même lui qui m’avait lâché contre l’avocat107 Vauversin. J’ai vu que je devais informer de tout M. de Sartine ; mais je ne le pouvais sans avoir obtenu d’avance le consentement de madame du Rumain.
Chapitre IX
Je suis allé chez elle le lendemain de grand matin. Le cas étant pressant je l’ai fait réveiller, et je l’ai informée exactement de tout. Elle me dit qu’il n’y avait pas à balancer, qu’il fallait mettre au fait de tout le lieutenant criminel, et qu’elle-même irait lui parler. Elle lui écrivit d’abord qu’elle irait lui parler d’affaire de conséquence à trois heures de l’après dîner, et il lui répondit qu’il l’attendrait.
Elle y fut : l’informa de tout,a elle lui dit qu’elle était prête à accoucher, et qu’après ses couches, elle retournerait chez sa mère sans cependant lui confesser qu’elle avait été grosse. Elle m’assura que je n’avais plus rien à craindre ; mais que le procès allant toujours, je serais cité au greffe le surlendemain. Elle me conseilla d’aller voir le greffier, et de trouver quelque prétexte de lui donner de l’argent.
Je fus cité, et j’ai comparu. J’ai vu M. de Sartine sedentem pro tribunali [en sa qualité de juge]1. À la fin de la séance il me dit qu’il était obligé de me décréter d’ajournement personnel2. Il m’avertit que je ne pouvais pas m’absenter de Paris, ni me marier pendant mon ajournement, car tout procès criminel portait interdiction de tout contrat civil. À mon interrogatoire j’ai convenu que je suis allé au bal en domino noir la nuit qu’on nommait en procès3 ; mais j’ai nié tout le reste. Par rapport à Miss XCV j’ai dit que ni moi, ni personne de sa famille l’ont crueb jamais grosse.
Devant craindre en qualité d’étranger que Vauversin ne me fît décréter de prise de corps, me dénonçant comme prêt à m’enfuir ; j’ai saisi ce prétexte pour aller faire une visite au greffier, et déposer entre ses mains sans exiger quittance trois cents louis4 comme caution des frais du procès, s’il arrivait que ce fût à moi à les payer. Il me conseilla de [144v] prétendre caution de la part de la sage-femme, et j’en ai chargé mon procureur ; mais voilà ce qui est arrivé quatre jours après.
Un savoyard5 m’approcha sur le boulevard vis-à-vis la rue du Temple pendant que je me promenais à pied, et mit entre mes mains un billet. Je lis, et je trouve qu’une personne, qui se tenait dans une allée à cinquante pas de là, désirait me parler. Je fais arrêter ma voiture qui me suivait, et je vais à l’allée.
Ma surprise fut forte quand j’ai vu Castel-Bajac. Il me dit d’abord qu’il n’avait que peu de mots à me dire, et que nous étions sûr de n’être vus de personne. Je viens vous proposer, me dit-il, le moyen sûr de finirc un procès qui doit vous inquiéter, et vous coûter beaucoup d’argent. La sage-femme est sûre que c’est vous qui êtes allé chez elle avec une femme grosse, et elle est fâchée actuellement d’être la cause qu’on vous accuse de l’avoir enlevée. Donnez-lui cent louis, et elle dira au greffe qu’elle s’est trompée. Vous ne payerez cette somme qu’après. Venez avec moi parler à l’avocat Vauversin, et il vous persuadera. Je sais où il est. Allons. Suivez-moi de loin.
Enchanté de la facilité avec laquelle les coquins allaient se découvrir, et curieux de leurs moyens, j’ai suivi cet homme jusqu’au troisième étage d’une maison dans la rue aux ours6, où j’ai trouvé l’avocat Vauversin. D’abord qu’il me vit il vint au fait. Il me dit que la sage-femme passerait chez moi avec un témoin pour me soutenir en face que j’avais été chez elle avec une femme grosse, et qu’elle ne me reconnaîtrait pas. Cette démarche suffisait, à son avis, pour que le lieutenant criminel suspendît toutes les poursuites, et pour me mettre en état de gagner le procès contre la mère de la demoiselle. Trouvant cela bien imaginé, je lui ai dit que je me laisserais trouver à ma maison au Temple tous les jours jusqu’à midi. Il me dit alors que la sage-femme avait besoin de cent louis, et je les lui ai promis après qu’elle aurait noté au greffe sa méprise, et il med répondit qu’elle se fierait à ma parole ; mais que je devais d’abord débourser un quart de la somme, qu’il devait recevoir lui-même pour frais, et honoraires. Je me suis déclaré prêt à la lui payer s’il voulait me livrer quittance, et sur cet article nous eûmes une longue discussion ; mais enfin il me la donna dans la plus grande simplicité ; et je lui ai compté vingt-cinq louis. Il me dit que très secrètement il me donnera des conseils faits pour déjouer toutes les procédures de la mère XCV, malgré qu’elle fût sa cliente, car il me croyait innocent. Je me suis recommandé à lui, et je suis allé chez moi écrire tout ce fait, que j’ai d’abord envoyé à M. de Sartine.
Trois jours après on m’annonça une femme accompagnée d’un homme : elle demandait à me parler. Je sors, je lui demande ce qu’elle voulait, et elle me répond qu’elle voulait parler à M. Casanova.
— C’est moi.
— Je me suis donc trompée.
L’homme qui était avec elle fit un sourire, et ils partirent. Dans le même jour madame du Rumain reçut une lettre de l’abbesse dans laquelle elle lui donnait la nouvelle que sa protégée s’était délivrée très heureusemente d’un beau poupon7 qu’elle avait déjà envoyé là où on en aurait suffisamment soin. Elle lui disait que l’accouchée ne quitterait le couvent qu’au bout de six semaines pour aller chez sa mère avec un certificat qui la garantirait de toutes sortes de désagréments.
Deux ou trois jours après la sage-femme fut mise au cachot, et au secret8 ; Castel-Bajac fut envoyé à Bicêtre9, et Vauversin fut rayé du tableau des avocats10. Les poursuites contre moi de madame XCV durèrent jusqu’à l’apparition de sa fille11 ; mais toujours sans force. Miss XCV retourna à l’hôtel de Bretagne vers la fin d’Août12 se présentant à sa mère avec le certificat de l’abbesse13 qui disait qu’elle l’avait gardée quatre mois dans lesquels elle n’était jamais sortie, et elle n’avait reçu aucune visite.
] Elle retournait chez elle actuellement qu’elle ne pouvait plus craindre qu’on la forçât à épouser la Popelinière. Elle obligea sa mère à aller en personne porter au lieutenant criminel le même certificat, se désistant par conséquent de toutes ses poursuites contre moi. Il la conseilla de garder sur cette affaire pour l’avenir un prudent silence, et de me donner quelque satisfaction, parce que j’aurais eu raison de réclamer, ce qui aurait préjudicié encoref plus à l’honneur de sa fille.
Sa fille, malgré qu’elle n’eût pas cette crainte, l’obligea à me faire ample réparation par écrit, que j’ai fait enregistrer au greffe, et qui me servit à finir le procès dans toutes les formes. Je ne suis plus allé chez elle pour ne pas me rencontrer avec Farsetti, qui se chargea de conduire Miss à Bruxelles, l’honneur ne lui permettant pas de se montrer à Paris, où son histoire n’était ignorée de personne. Elle resta à Bruxelles avec Farsetti et Magdelaine jusqu’au moment que sa mère alla avec toute la famille la rejoindre, et la reconduire à Venise, où trois ans après elle devint grande dame14. Je l’ai revue quinze ans après veuve, et assez heureuse par rapport à la considération dont elle jouissait par rapport à sa qualité, à son esprit, et à ses vertus sociales ; mais je n’ai plus eu avec elle la moindre liaison15. Dans quatre ans d’ici le lecteur saura où, et comment j’ai revu Castel-Bajac16.gVers la fin de cette même année 1759 avant mon départ pour la Hollande j’ai encore déboursé une somme pour faire sortir de prison la sage-femme.
La vie que je menais était celle d’un heureux ; mais je ne l’étais pas. La grande dépense que je faisais me faisait prévoir des désagréments. Ma manufacture m’aurait mis en état de la soutenir, si le débit ne m’eût manqué à cause de la guerre. J’avais dans mon magasin quatre cents pièces d’étoffes peintes, et il n’y avait pas apparence de les vendre avant la paix, et cette paix tant désirée ne se faisant pas je devais faire point17. J’ai écrit à Esther d’engager son père, et me fournir la moitié de mes fonds, m’envoyer un commis, et se mettre de moitié avec moi. M. D. O. me répondit que si je voulais transporter la manufacture en Hollande il se chargerait de tout, et me donnerait la moitié des profits. J’aimais Paris, et je n’y ai pas consenti.
[146r] Je dépensais beaucoup à ma maison de la petite Pologne, mais la dépense qui me minait, et que personne ne connaissait était beaucoup plus forte. Je devenais curieux de toutes mes ouvrières dans lesquelles je trouvais du mérite, et n’ayant pas la patience de me les procurer à bon marché, c’était à elles à me faire payer cher ma curiosité. L’exemple de la première suffit à toutes pour prétendre maison, et meubles d’abord qu’elles s’apercevaient de m’avoir inspiré des désirs. Mon caprice ne durait souvent que trois jours, et la nouvelle substituée me semblait toujours plus digne de moi que celle qui l’avait précédée. Je ne la voyais plus ; mais je poursuivais à l’entretenir. Madame d’Urfé, me croyant opulent, ne me gênait pas : je la rendais heureuse secondant avec mes oracles ses opérations magiques. Manon Balletti me désolait avec ses jalousies, et avec ses justes reproches. Elle ne concevait pas comment je pusse différer à l’épouser, s’il était vrai que je l’aimais : elle me disait que je la trompais. Sa mère mourut étique dans ce même temps entre ses bras et les miens18. Dix minutes avant d’expirer elle me recommanda sa fille. Je lui ai promis dans la vérité de mon âme que j’en ferais ma femme ; mais le destin, comme on dit toujours, s’y opposa. Je suis resté trois jours avec cette famille affligée partageant sa douleur.
Une forte maladie conduisit au tombeau dans ces mêmes jours la maîtresse de mon ami Tireta. Quatre jours avant sa mort elle le congédia pour penser uniquement à son âme, lui faisant présent d’une bague de prix, et de deux cents louis. Tireta après lui avoir demandé pardon plia bagage, et vint me porter à la petite Pologne la triste nouvelle. Je l’ai logé au Temple, et quatre semaines après, approuvant sa vocation d’aller chercher fortune aux Indes, je lui ai donné une lettre de recommandation pour M. D. O. à Amsterdam. Il le plaça en moins de quinze jours en qualité d’écrivain19 sur un vaisseau de la compagnie des Indes qui allait à Batavia20. Il serait devenu riche s’il eût eu une bonne conduite : il trempa dans une conspiration, il dut se sauver, et essuyer des grandes vicissitudes. J’ai su d’un de ses parents dans l’année 1788 qu’il était à Bengale, et qu’il était assez riche ; mais dans l’impuissance de se mettre en possession de ses capitaux pour retourner à sa patrie, [146v] et y vivre heureux. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
Au commencement du mois de Novembre21, un officier d’économie de la cour du duc d’Elbeuf22 vint à ma manufacture avec sa fille pour lui acheter un habit pour le jour de ses noces. La charmante figure de cette fille m’éblouit. Elle choisit une pièce de satin très brillante, et je voyais le contentement de son âme, et sa satisfaction quand elle vit son père content du prix ; mais je n’ai pas pu résister à la peine que me fit sa tristesse quand elle entendit le commis écrivain23 dire à son père qu’il devait acheter toute la pièce. C’était une loi dans mon magasin : on ne pouvait vendre que toute la pièce. Je suis allé dans mon cabinet pour ne pas me voir forcé à faire une exception à cette loi ; et rien ne serait arrivé si la fille n’eût prié le directeur de la conduire où j’étais. Elle entra avec les yeux gros de larmes me disant de but en blanc que j’étais riche, et que je pouvais acheter moi-même toute la pièce lui cédant les aunes qui lui étaient nécessaires pour sa robe. J’ai observé son père qui avait l’air de me prier de pardonner à la hardiesse de sa fille que cette démarche déclarait encore enfant. Je lui ai dit que j’aimais la franchise, et j’ai d’abord ordonné qu’on lui coupe ce qu’il lui fallait pour sa robe. Elle finit alors de m’ensorceler venant m’embrasser, tandis que son père trouvant cela fort plaisant se pâmait de rire. Après avoir payé ce que l’étoffe coûtait il m’invita à la noce. Je la marie, me dit-il, dimanche : on soupera, on dansera, et vous m’honorerez. Je m’appelle Gilbert ; je suis contrôleur chez M. le duc d’Elbeuf, rue S. Nicaise24. Je lui ai donné parole d’y aller.
J’y fus ; mais je n’ai pu ni manger, ni danser. La charmante Gilbert me tint comme en extase tout le temps que j’ai passé dans cette compagnie, où d’ailleurs je n’aurais jamais pu me faire au ton25. Ce n’était qu’une foule d’officiers de maisons avec leurs femmes, et leurs filles, je ne connaissais personne, personne ne me connaissait, j’étais bête. Dans des assemblées pareilles celui qui a le plus d’esprit est souvent celui qui devient le plus sot. Chacun disait son mot à la nouvelle mariée, elle répondait à tout le monde, et on riait beaucoup quand on ne s’entendait pas. L’époux maigre, et triste applaudissait l’épouse de ce qu’elle tenait toute la compagnie gaie. Cet homme bien loin de me rendre jaloux de son sort me faisait pitié : je trouvais évident qu’il se mariait pour améliorer son sort : il me vint envie d’interroger [147r] l’épouse, et elle m’en donna l’occasion venant s’asseoir près de moi après une contredanse. Elle me remercia de ce que j’avais fait pour elle, lui faisant avoir la belle robe qui lui attirait les compliments de tout le monde.
— Mais je suis sûr qu’il vous tarde de l’ôter, car je connais l’amour.
— C’est drôle que tout le monde s’obstine à me croire amoureuse, tandis qu’il n’y a que huit jours qu’on m’a présenté monsieur Baret que voilà, et dont j’ignorais l’existence.
— Et pourquoi vous marie-t-on si à la hâte ?
— Parce que mon père fait tout à la hâte.
— Votre mari est riche sans doute ?
— Non ; mais il pourra le devenir. Nous ouvrons après-demain une boutique de bas de soie au coin de la rue S.t Honoré, et des Prouvères26. J’espère que vous achèterezh vos bas chez nous.
— Soyez-en sûre, et je vous promets même de vous étrenner quand je devrais dormir sur la porte de votre boutique.
Elle fit une risée ; elle appela le mari, elle le lui dit, et il répondit, me remerciant, que cela lui porterait bonheur. Il m’assura que ses bas ne cotonnaient jamais.
Le mardi au point du jour j’ai attendu dans la rue des Prouvères que la boutique s’ouvre, et j’y suis entré. La servante me demande ce que je voulais me disant de retourner plus tard parce que ses bourgeois dormaient.
— J’attendrai ici. Allez me chercher du café.
— Je ne suis pasi assez bête pour vous laisser seul dans ma boutique.
Elle avait raison.
Baret enfin descend, la gronde de ne l’avoir pas appelé, lui dit d’aller dire à sa femme que j’étais là, et me déploie des paquets, me fait voir des gilets, des gants, des pantalons jusqu’à ce que sa femme descend fraîche comme une rose, blanche d’une blancheur qu’il n’était pas possible de voir la plus éblouissante, me priant d’excuser son grand négligé, et me remerciant de lui avoir tenu parole.
La Baret était de moyenne taille, avait l’âge de dix-sept ans, et sans être une beauté parfaite, elle était tout ce qu’un Raffael27 aurait pu imaginer, et produire de plus joli, ce qui est beaucoup plus puissant que le beau pour enflammer un cœur, dont l’amour est la passion dominante. Ses yeux, son rire, sa bouche toujours entrouverte, l’attention avec laquelle elle écoutait, sa douceur pétillante, sa vivacité douteuse28, le peu de prétention qu’elle montrait par rapport à ses charmes, [147v] dont elle paraissait ne connaître point du tout la force, me tenaient extasié dans l’admiration de ce petit chef-d’œuvre de la nature, dont le hasard, ou des vils intérêts avaient rendu possesseur le pauvre homme que je voyais là frêle, fluet, et tout attentif à ses bas dont il faisait beaucoup plus de cas que du joyau que l’Hymen lui avait donné.
Après avoir choisi des bas, et des gilets jusqu’au montant de la somme de 25 louis29, et avoir joui du plaisir que je voyais peint sur la figure de la jolie marchande j’ai dit à la servante que je lui donnerais six francs30 quand elle me porterait le paquet à la petite Pologne. Je suis parti plein d’amour ; mais sans projet, puisque dans un commencement de mariage il me semblait de voir trop d’embarras.
Ce fut le dimanche suivant que Baret vint en personne me porter mon paquet. Je lui ai donné six francs le priant de lesj remettre à sa servante : il me répondit qu’il ne serait pas honteux de les garder pour lui. Je l’ai fait déjeuner avec des œufs frais, et du beurre lui demandant pourquoi il n’était pas venu avec sa femme ; il me répondit qu’elle l’en avait prié ; mais qu’il n’avait pas osé de crainte que cela pût me faire de la peine. Je l’ai assuré qu’elle m’aurait fait plaisir car je la trouvais charmante. — Vous avez bien de la bonté.
Quand je passais devant sa boutique dans ma voiture qui allait comme le vent je lui faisais des baisemains31 ne pensant pas à m’arrêter, car je n’avais pas besoin de bas, et je me serais ennuyé me mêlant aux freluquets32 que je voyais toujours à son comptoir. On parlait au palais royal, et aux Tuileries de cette nouvelle jolie marchande, et j’étais bien aise d’entendre dire qu’elle ne se tenait en réserve qu’en attendant une bonne dupe.
Huit à dix jours après me voyant venir du côté du pont-neuf, elle me fit signe de la main. Je tire le cordon33, et elle me prie de descendre. Son mari me dit, après m’avoir demandé beaucoup de pardons qu’il désirait que je fusse le premier à voir des pantalons de plusieurs couleurs qu’il venait de recevoir. C’était alors à Paris la grande mode. [148r] Aucun homme du bel air n’osait sortir habillé de matin qu’en pantalon34. C’était fort joli quand le jeune homme était bien fait ; mais le pantalon devait n’être ni trop long ni trop court ; ni trop large ni trop étroit. Je lui dis qu’il devait m’en faire faire exprès trois ou quatre, et que j’étais prêt à lui en donner l’argent d’avance. Il m’assure que j’en voyais là de toutes les mesures, et il m’excite à monter pour aller en essayer priant sa femme d’aller m’aider.
Le moment était de conséquence. Je monte, elle me suit, je la prie de me pardonner si je devais me déchausser tout à fait, et elle me répond qu’elle s’imaginerait d’être mon valet de chambre, et qu’elle en ferait volontiers les fonctions. J’ai acquiescé sans façon débouclant vite mes souliers, et cédant à son empressement lorsqu’elle voulut accompagner par le bas mes culottes : j’ai eu soin de m’en défaire avec décence, et de rester en caleçons. Ce fut elle alors qui fit toute la besogne pour me passer des pantalons, et pour m’en déchausser35 quand ils n’allaient pas bien toujours décente autant que moi qui m’étais faitk une loi de l’être du commencement jusqu’à la fin de l’agréable manège. Elle trouva que quatre m’allaient parfaitement bien, et je n’ai pas osé la contredire. Après lui avoir donné les seize louis qu’elle me demanda je lui ai dit que je me croirais heureux si elle se donnerait la peine de me lesl porter à sa commodité. Elle s’empressa de descendre pour consoler36 son mari, et pour le convaincre qu’elle savait vendre. Quandm il me vit paraître, il me dit qu’il irait me porter mes pantalons le dimanche suivant avec sa petite femme : je lui ai dit qu’il me fera plaisir, et plus encore s’il restera à dîner avec moi. Il me répondit qu’ayant une affaire pressante à deux heures il ne pouvait s’engager que sous condition que je lui permettrais d’aller s’en acquitter m’assurant qu’il retournerait sur les cinq heures pour prendre sa femme. Je lui ai dit qu’il en serait le maître n’étant moi-même obligé de sortir qu’à six. Cela fut donc fixé ainsi à ma grande satisfaction.
Le dimanche le couple ne me manqua pas de parole. J’ai [148v] d’abord fait fermer ma porte, et impatient de voir ce qui devait arriver après le dîner, j’ai fait servir à midi. La chère exquise, et les bons vins ayant égayé les époux, ce fut le mari qui proposa à sa femme de retourner à la maison toute seule si par hasard il tardait à retourner. Dans ce cas, lui dis-je, je la reconduirai chez vous moi-même à six heures après avoir fait un tour sur les boulevards. Ce fut donc décidé qu’il la trouverait à la maison sur la brune, et il partit très content quand il trouva à ma porte un fiacre, et que je lui ai dit qu’il était payé pour toute la journée. Me voilà donc resté tout seul avec ce bijou, et sûr de le posséder jusqu’au soir.
À peine fut-il parti que j’ai fait compliment à la femme sur la bonté du mari que le sort lui avait fait tomber en partage.
— Avec un homme de ce caractère vous devez être heureuse.
— Heureuse est bientôt dit ; mais pour l’être il faut le sentir, et jouir de la tranquillité de l’esprit. Mon mari a une santé si délicate que je dois le regarder comme malade, et des dettes qui nous forcent à observer une économie très sévère. Nous sommes venus ici à pied pour épargner vingt-quatre sous. Le produit de notre métier, qui nous suffirait si nous n’avions pas des dettes, ne nous suffit pas. Nous ne vendons pas assez.
— Vous avez cependant beaucoup de chalands : toutes les fois que je passe devant vous je vois votre boutique pleine.
— Ce ne sont pas des chalands ; mais des fainéants, des mauvais plaisants, des libertins qui m’ennuient avec des platitudes. Ils n’ont pas le sou, et nous tenons les yeux sur eux craignant toujours qu’ils nous volent. Si nous avions voulu leur vendre à crédit nous n’aurions plus rien dans notre boutique. Tout ce qui dépend de moi pour me défaire d’eux est d’être maussade ; mais je le suis en vain. Ils sont intrépides. Quand mon mari est dans la boutique je me retire ; mais le plus souvent il n’y est pas. Outre cela la disette d’argent fait que nous ne vendons pas, et nous devons payer tous les samedis nos ouvriers. Nous serons obligés à les congédier, car nous avons des billets à l’ordre dont l’échéance est imminente37. Nous devons payer samedi 600 #, et nous n’en avons que 200.
— Je m’étonne de votre détresse dans les [149r] premiers jours de votre mariage. Votre père devait savoir tout ; et vous lui avez certainement porté une dot.
— Ma dot est de 6 000 #38, et 4 000 il les reçut comptant. Il les a employés à ouvrir la boutique, et à payer des dettes. Nous avons en marchandises trois fois plus que nous ne devons ; mais quand on ne vend pas le capital est mort.
— Tout ce que vous me dites m’afflige, et si la paix ne se fait pas, je prévois votre détresse s’augmenter tous les jours, et vos besoins devenir peut-être plus grands.
— Oui : car quand mon mari se portera bien il est facile que nous ayons des enfants.
— Quoi ! Sa santé lui empêche39 de vous rendre les devoirs de mari ?
— Certainement, mais je ne m’en soucie pas.
— Cela me surprend. Il me semble qu’un homme près de vous nen puisse pas se trouver malade, à moins qu’il ne le soit à la mort.
— Il n’est pas à la mort ; mais il ne donne pas des signes de vie.
Cette saillie m’autorisa à rire, et à l’applaudir par des embrassements qui devinrent tendres d’abord que douce comme un mouton elle ne leur mit aucune opposition. Je l’ai encouragéeo lui disant que je pourrai l’aider pour le billet à l’ordre qu’elle devait escompter samedi ; et je l’ai introduite dans un boudoir où rien ne manquait pour venir à une conclusion amoureuse.
Elle m’enchanta d’abord par la complaisance avec laquelle elle ne mit aucun obstacle ni à mes caresses, ni à ma curiosité ; mais elle me surprit quand elle prit un air différent de celui qui devait être l’avant-coureur de la grande jouissance.
— Quoi ! lui dis-je, pouvais-je m’attendre à ce refus dans ce moment, où je croyais voir dans vos yeux que vous partagiez mes désirs ?
— Mes yeux ne vous ont pas trompé ; mais que dirait mon mari s’il me trouvait différente de ce que j’étais hier ?
Elle me voit étonné, et elle m’excite à m’en convaincre.
— Suis-je la maîtresse, me dit-elle, de disposer d’un fruit qui appartient à l’Hymen avant que l’Hymen ne l’ait au moins une fois savouré ?
— Non, mon ange, non, je te plains, et je t’adore, viens entre mes bras, et ne crains rien. Le fruit sera respecté ; mais c’est incroyable.
[149v] Nous avons passé trois heures à faire cent folies délicieuses faites pour rendre notre flamme plus ardente quoi qu’on en dise. Une promesse solennelle d’être toute à moi d’abord qu’elle se serait trouvée en état de faire croire à Baret qu’il avait retrouvé sa santé me tint lieu de tout ce que je pouvais désirer. Après l’avoir promenée sur les boulevards je l’ai conduite à sa porte mettant entre ses mains un rouleau de vingt-cinq louis.
Amoureux d’elle comme il me semblait de ne l’avoir jamais été d’aucune femme je passais trois ou quatre fois par jour devant sa boutique laissant dire mon cocher qui me répétait que les longs détours crevaient mes chevaux. J’aimais ses baisemains, et l’attention avec laquelle elle guettait de loin mon passage. Nous étions convenus qu’elle ne me ferait signe de descendre que quand son mari l’aurait mise en état de pouvoir nous rendre heureux sans rien craindre. Ce fatal jour n’a pas tardé. À un signe qu’elle me fit je me suis arrêté. Elle me dit, étant montée sur le marchepied, d’aller l’attendre à la porte de l’église de S. Germain Lauxerois40. Curieux de ce qu’elle avait à me dire, j’y vais, et un quart d’heure après je la vois couverte de son capuchon ; elle monte dans ma voiture, et me disant qu’elle avait quelques emplettes à faire, elle me prie de la conduire au palais marchand41. J’avais des affaires ; mais amare et sapere vix deo conceditur [aimer et garder raison en même temps, un dieu le peut à peine]42. J’ordonne au cocher de me conduire à la place dauphine. C’en était fait de ma bourse ; mais l’amour voulait que je la contentasse.
Au palais marchand elle entra dans toutes les boutiques, où la jolie maîtresse l’invitait l’appelant princesse. Pouvais-je m’opposer ? Il ne s’agissait que de voir tous les bijoux, les colifichets, les ajustements43 qu’on nous étalait avec rapidité, et avec des paroles de sucre : Voyez ceci, ma belle princesse, voyez cela. Ah ! Que cela vous siérait bien ! C’est pour le demi-deuil, et on l’éclairera après-demain44. La Baret me [150r] regardait alors me disant qu’il fallait en convenir que c’était fort joli, si ce ne fût pas trop cher : et dupe volontaire je devais la convaincre que quand quelque chose lui plaisait, elle ne pouvait jamais être trop chère. Mais tandis qu’elle choisissait des gants et des mitaines, voici ce que la fatale destinée amena pour que je dusse me trouver fort à plaindre quatre ans après. La chaîne des combinaisons ne se brise jamais.
J’observe à ma gauche une fille de douze à treize ans d’une figure très intéressante avec une vieille femme laide qui méprisait une paire de boucles de Strass45 que la fille tenait entre ses mains admirant leur beauté : elle paraissait triste de ce qu’elle ne pouvait pas les acheter. Je l’entends dire à la vieille que ces boucles feraient son bonheur. La vieille les lui arrache des mains, et veut s’en aller. La marchande dit à la petite qu’elle lui en donnerait à meilleur marché, et celle-ci lui répond qu’elle ne s’en souciait pas. En sortant de la boutique elle fait une profonde révérence à ma princesse Baret, qui appelant la petite jeune reine lui dit qu’elle était jolie comme un ange, et l’embrasse. Elle demande à la vieille qui elle était, et elle lui répond que c’était mademoiselle de Boulainvilier sa nièce46. Et vous avez la cruauté, dis-je à cette vieille tante, de refuser à une si jolie nièce ces boucles qui feraient son bonheur ? Me permettez-vous de lui en faire présent ?
Disant cela je mets les boucles entre les mains de la demoiselle, qui devenue rouge comme du feu regarde sa tante. Celle-ci lui dit d’un ton doux de les accepter, et de m’embrasser. La marchande me dit que les boucles ne coûtaient que trois louis, et voilà l’affaire qui devient comique, car la tante en colère lui dit qu’elle voulait les lui donner pour deux. La marchande lui soutient qu’elle lui avait dit trois. La vieille alors qui avait raison, et qui ne pouvait pas souffrir que la marchande friponne profitât si ouvertement de ma politesse, dit à la petite de laisser là les boucles, et cela était bien ; mais elle gâta tout me disant que si je voulais [150v] donner les trois louis à sa nièce, elle irait acheter des boucles deux fois plus jolies dans une autre boutique. Cela m’étant égal, je mets, non sans sourire, les trois louis devant la demoiselle, qui tenait encore les boucles dans sa main ; mais la marchande les prend disant que le marché était fait et fini, que les boucles appartenaient à la demoiselle, et l’argent à elle. La tante alors l’appela friponne, la marchande la nomma maq….…, les passants s’arrêtèrent, et prévoyant des désagréments, j’ai conduit dehors avec douceur la tante, et la nièce qui contente d’avoir les belles boucles ne se souciait pas qu’on me les eût fait payer un louis de plus. Nous retournerons à cette fille à temps, et lieu.
J’ai reconduit à la porte de l’église la Baret, qui m’avait fait jeter ainsi vingt louis, que son pauvre mari aurait regrettésp plus que moi. Elle me dit chemin faisant qu’elle se trouvait en état de venir passer à la petite Pologne cinq à six jours, et que ce serait son mari même qui me demanderait cette grâce.
— Quand ?
— Pas plus tard que demain. Venez acheter quelque paire de bas, j’aurai la migraine, et mon mari vous parlera.
J’y fus, et ne la voyant pas, je lui ai demandé où elle était. Il me dit qu’elle était au lit malade, et qu’elle avait besoin d’aller prendre le bon air à la campagne pour quelques jours. Je lui ai offert un appartement à la petite Pologne, et il fit la bouche riante. Je vais la prier de l’accepter, lui dis-je ; en attendant empaquetez-moi une douzaine de paires de bas.
Je monte ; je la trouve au lit riante, malgré sa migraine de commande. Je lui dis que c’était fait ; et qu’elle allait le savoir dans la minute. Le mari monte avec mes bas, et lui dit que j’aurais la bonté de la garder quelques jours chez moi ; elle se montre reconnaissante, elle est sûre de regagner sa santé respirant le bon air, et je lui demande excuse d’avance si mes affaires m’empêcheront de lui tenir exactement compagnie ; mais que rien ne lui manquerait, et que son mari pourrait venir tous les jours souper avec nous, et partir le matin tant de bonne heure qu’il lui plairait47. Après bien des compliments Baret conclut qu’il ferait venir sa [151r] sœur pendant tout le temps qu’elle resterait chez moi. Je suis parti leur disant que je donnerais mes ordres dans le même jour, et qu’on les servirait quand on les verrait paraître, que je fusse à la maison ou non. Le surlendemain entrant chez moi vers minuit j’ai su de ma cuisinière que les époux après avoir bien soupé étaient allés se coucher. Je l’ai avertie que je dînerais, et souperais tous les jours, et que je ne serais à la maison pour personne.
Le lendemain à mon réveil j’ai su que Baret était parti au point du jour, qu’il avait dit qu’il ne reviendrait qu’à l’heure de souper, et que sa femme dormait encore. Je suis d’abord allé lui faire ma première visite ; et après nous être cent fois félicités de nous voir en pleine liberté l’un en possession de l’autre nous déjeunâmes, puis j’ai fermé ma porte, et nous nous livrâmes à l’Amour.
Surpris de la trouver comme je l’avais laissée la dernière fois que je l’avais eue entre mes bras, je lui ai dit que j’espérais….. mais elle ne me laissa pas finir ma remontrance. Elle me dit que son mari croyait d’avoir fait ce qu’il n’avait pas fait, et que nous devions le mettre en état de ne pas en douter à l’avenir. C’était effectivement lui rendre un service essentiel. L’amour ainsi fut le ministre de ce premier sacrifice que la Baret fit à l’Hymen, et je n’ai jamais vu l’autel tant ensanglanté.qJ’ai remarqué dans la jeune personne le plus grand contentement dépendant de l’essai qu’elle me donnait de son courage, et de la conviction qu’elle introduisait dans mon âme de sa véritable passion. Je lui ai cent fois juré une constance éternelle ; et elle me combla de joie m’assurant qu’elle y comptait dessus. Nous ne sortîmes du lit que pour aller faire nos toilettes, et nous dînâmes heureux l’un vis-à-vis de l’autre sûrs de renouveler des désirs pour avoir le plaisir de les éteindre par des nouvelles jouissances.
— Comment as-tu fait, lui dis-je au dessert, remplie de feu de Vénus, comme je viens de te connaître, à te garder pour l’Hymen jusqu’à l’âge de dix-sept ans ?
— Je n’ai jamais aimé : voilà tout. On m’a aimée ; mais on m’a sollicitéer en vain. Mon père a peut-être cru le contraire quand je l’ai prié, il y a un mois, de me marier bien vite.
— [151v] Pourquoi l’as-tu donc tant pressé ?
— Parce que je savais que le duc d’Elbeuf à son retour de la campagne m’aurait obligée à devenir la femme d’un homme que j’abhorrais, et qui me voulait à toute force.
— Qui est donc cet homme qui te faisait horreur ?
— C’est un de ses mignons48. Un lâche infâme cochon. Monstre ! Il couche avec son maître qui à l’âge de quatre-vingt-quatre ans prétend d’être devenu femme, et de ne pouvoir vivre qu’avec un pareil époux.
— Est-il bel homme ?
— Tout le monde le dit ; mais je le trouve horrible.
La charmante Baret passa chez moi huit jours tous aussi heureux que le premier. J’ai peu de fois vu des femmes aussi jolies qu’elle, et jamais d’aussi blanches. Ses seins mignons, son ventre égal, ses hanches arrondies qui s’élevaient sur les flancs pour achever une courbe qui allait finir à l’extrémité des cuisses qu’aucun géomètre n’aurait jamais pu démontrer offraient à mes yeux avides la beauté qu’aucun philosophe n’a jamais su définir. Je ne cessais de la contempler que lorsque l’impuissance de satisfaire aux désirs qu’elle m’inspirait me rendait malheureux. La frise de l’autel, où ma flamme s’était élevée au ciel, n’était composée que de petites boucles du plus fin or49, dont on ne saurait imaginer le plus pâle. En vain mes doigts les maniaient pour les défaire : les boucles me démontraient prenant une forme différente l’impossibilité de les défriser. La Baret partageait mon ivresse, et mes transports dans le plus grand calme, ne se livrants à l’empire de Vénus que lorsqu’elle sentait tout ce qui composait son charmant individu en tumulte. Elle devenait alors comme morte ; et elle paraissait ne reprendre ses sens que pour me rassurer qu’elle ne l’était pas50. Deux ou trois jours après son retour chez elle, je lui ai donné deux billets de Mézières de 5 m. # chacun51. Son mari resta franc de dettes, et se vit en état de poursuivre sa fabrique conservant ses ouvriers, et d’attendre la fin de la guerre52.
Au commencement de novembre j’ai vendu dix sous de ma fabrique au sieur Garnier de la rue du Mail53 pour 50 m. #, lui cédant le tiers des étoffes peintes qui se trouvaient dans mon magasin, et acceptant un contrôleur mis par lui, et payé par la société. Trois jours après avoir signé à ce contrat54 j’ai reçu l’argent ; mais le médecin garde magasin [152r] le vida, et partit : vol inconcevable à moins qu’il ne fût d’intelligence avec le peintre. Pour me rendre ce coup plus sensible Garnier me somma par un acte de justice de lui rendre les 50 m. #. Je lui ai répondu que je ne lui devais rien puisque son contrôleur était déjà installé : le malheur donc devait tomber en proportion sur tous les associés. On me conseilla de plaider. Garnier commença par déclarer nul le contrat me faisant même soupçonner de fraude. La caution du médecin ne se trouva plus. Elle était d’un marchand qui venait de faire banqueroute. Garnier fit séquestrer tout ce qu’il y avait dans l’hôtel de la manufacture, et dans les mains du roi de beurre mes chevaux, et mes voitures que j’avais à la petite Pologne. Au milieu de tant de désagréments j’ai congédié les ouvrières, et tous les employés, et domestiques que j’avais à ma manufacture. Le seul peintre resta dans la maison ne pouvant se plaindre de rien, puisqu’il avait eu toujours soin de se payer de sa portion dans les ventes des étoffes. Mon procureur était honnête homme ; mais mon avocat qui m’assurait tous les jours que mon procès était imperdable était un fourbe. Dans le cours de la procédure Garnier m’envoya un maudit exploit55 qui me condamnait à payer, et que j’ai d’abord porté à l’avocat, qui m’assura de noter appellation56 dans le même jour, et qui n’en fit rien s’appropriant ainsi tous les frais que j’ai payés pour me réaldir57. On m’a soufflé58 les deux autres assignations d’ordre59, et sans que je le sache on m’a décrété de prise de corps par défaut de comparaître60. On m’a arrêté à huit heures du matin dans la rue S. Denis dans mon propre équipage, le chef de sbires s’étant assis à mon côté, tandis qu’un autre sbire s’étant assis près du cocher l’obligea à me conduire à Fort-l’Évêque61.
D’abord que j’y fus, le greffier me dit que payant 50 m. #, ou étant cautionné je pourrais d’abord retourner chez moi ; mais n’ayant ni la somme ni la caution prête, je suis resté en prison. Quand j’ai dit au greffier que je n’avais reçu qu’une seule [152v] assignation, il me dit que cela n’arrivait que trop souvent ; mais que c’était difficile à prouver. J’ai demandé dans la chambre où on me mit tout le nécessaire pour écrire, et j’ai averti mon avocat, et mon procureur, et ensuite tous mes amis commençant par madame d’Urfé, et finissant par mon frère qui venait de se marier62. Le procureur vint d’abord ; mais l’avocat ne fit que m’écrire m’assurant qu’il avait fait noter l’appellation, et que mon arrestation étant par conséquent illégale, je pourrais la faire coûter cher à ma partie adverse, ayant cependant patience quelques jours, et le laissant agir. Manon Balletti m’envoya par son frère ses boucles d’oreillest, madame du Rumain m’envoya son avocat d’une probité reconnue, m’écrivant que si j’avais besoin de 500 louis elle pourrait me les envoyer le lendemain ; mon frère ne me répondit pas. Madame d’Urfé me répondit qu’elle m’attendrait à dîner. Je l’ai crue devenueu folle. À onze heures j’avais ma chambre remplie de monde. Baret qui avait su ma détention était venu en pleurant m’offrir toute sa boutique. On m’annonça une dame arrivée dans un fiacre, et ne la voyant pas paraître j’ai demandé pourquoi on ne la laissait pas monter. On me répondit qu’elle était partie après s’être abouchée avec le greffier. À la description qu’on m’en fit j’ai deviné que c’était madame d’Urfé.
J’étais fort fâché de me voir là-dedans, car cela devait me décréditer63 dans tout Paris, outre que l’incommodité de la prison me désolait. Ayant 30 m. # tout prêts, et des bijoux pour 60 m., j’aurais pu déposer le payement, et sortir d’abord ; mais je ne pouvais pas m’y résoudre, malgré l’avocat de madame du Rumain qui voulait me persuader à sortir de quelque façon que ce fût. Je n’avais besoin selon lui que de déposer la moitié de la somme qu’il clouerait64 au greffe, jusqu’à une sentence d’appellation qu’il me garantissait favorable.
Dans le moment que nous discutions la matière, le concierge de la prison vint me dire que j’étais libre, et qu’une dame m’attendait à la porte dans son équipage. J’ai envoyé Leduc, [153r] c’était le nom de mon valet de chambre, pour savoir qui était cette dame, et quand j’ai su que c’était madame d’Urfé j’ai tiré ma révérence à tout le monde. C’était midi. J’ai passé là-dedans quatre heures fort désagréables65.
Madame d’Urfé me reçut dans sa berline avec beaucoup de dignité. Un président à mortier66 qui était avec elle me demanda excuse pour sa nation67, et pour son pays où souvent des étrangers se voyaient exposés à des pareils désagréments. J’ai remercié madame en peu de paroles lui disant que je me voyais avec plaisir devenu son débiteur, mais que c’était Garnier qui profitait de sa noble générosité. Elle me répondit souriant qu’il n’en profiterait pas si facilement, et que nous parlerions de cela à dîner. Elle me conseilla d’aller d’abord me promener aux Tuileries, et au palais royal pour convaincre le public que le bruit de ma détention était faux. J’ai suivi son conseil lui disant qu’elle me reverrait à deux heures.
Après m’être bien montré aux deux grandes promenades, où j’ai vu, faisant semblant de ne pas y faire attention, tous ceux qui me connaissaient étonnés de me voir, je suis allé rendre ses boucles à ma chère Manon, qui à mon apparition fit un cri. Après l’avoir remerciée, et assuré toute la famille que j’avais été arrêté par une trahison que je ferais coûter cher à ceux qui l’avaient ourdie, je l’ai laissée lui promettant d’aller souper avec elle, et je suis allé dîner avec madame d’Urfé, qui me fit d’abord rire me jurant que son Génie l’avait informée que je m’étais fait arrêter exprès pour faire parler de moi par des raisons qui n’étaient connues que de moi. Elle me dit qu’après avoir su du greffier de Fort-l’Évêque de quoi il s’agissait, elle était retournée chez elle pour prendre des octrois qu’elle avait sur l’hôtel de ville68 qui auraient suffi pour 100 m. #, et qu’elle les avait déposés ; mais que Garnier aurait affairev à elle avant de se payer dans le cas que je ne fusse pas en état de me faire faire raison.
[153v] Elle me dit que je devais commencer par attaquer l’avocat au criminel69, car c’était évident qu’il n’avait pas noté mon appellation. Je l’ai quittée l’assurant qu’elle retirerait dans peu de jours sa caution.
Après m’être montré aux foyers des deux théâtres70, je suis allé souper avec Manon Balletti qui était enchantée d’avoir saisi l’occasion de me donner une preuve de sa tendresse. Je l’ai comblée de joie quand je lui ai dit que j’allais quitter ma manufacture, car elle pensait que mes ouvrières étaient la cause que je ne pouvais pas me déterminer à l’épouser.
J’ai passéw toute la journée suivante chez madame du Rumain. Je sentais tout ce que je lui devais ; mais elle ne sentait pas cela : il lui semblait au contraire de ne pouvoir jamais me donner assez des marques de sa reconnaissance pour les oraclesx qui la rendaient sûre de ne s’exposer jamais à faire des faux pas. Malgré tout l’esprit que cette dame avait, elle donnait cependant là-dedans. J’étais fâché de ne pas pouvoir la désabuser, et mortifié quand je pensais que je la trompais, et que sans cette tromperie elle n’aurait pas pour moi les égards qu’elle avait.
Mon emprisonnement quoique de peu d’heures me dégoûta de Paris, et me fit concevoir une haine invincible contre tous les procès que je conserve encore. Je me voyais engagé dans deux, un contre Garnier, l’autre au criminel contre l’avocat. Le chagrin me rongeait l’âme toutes les fois que je devais aller solliciter, dépenser mon argent chez des avocats, et perdre mon temps qui ne me semblait bien employé qu’à me procurer des plaisirs. Dans cet état violent je me suis déterminé à me faire un état solide propre à me faire jouir d’une paix parfaite. J’ai décidé de quitter tout : d’aller faire un second voyage en Hollande pour me remettre en fonds, [154r] et de retourner à Paris placer en rente viagère sur deux têtes tout le capital que j’aurais pu amasser. Les deux têtes devaient être la mienne, et celle de ma femme ; et cette femme devait être Manon Balletti. Je lui ai communiqué mon projet, et il lui tardait de me voir le mettre en exécution.
J’ai commencé par renoncer à ma maison de la petite Pologne qui ne devait me rester que jusqu’à la fin de l’année71 ; et j’ai retiré 80 m. # de l’École militaire qui me servaient de caution pour le bureau que j’avais dans la rue S. Denis. Ainsi j’ai résigné mon ridicule emploi de receveur de la loterie. J’ai fait présent de mon bureau à mon commis qui s’était marié, et moyennant cela j’ai fait sa petite fortune. Celui qui lui fit caution, fut, comme toujours, un ami de sa femme ; mais le pauvre homme mourut deux ans après.
Ne voulant pas laisser madame d’Urfé dans l’embarras d’un procès contre Garnier, je suis allé à Versailles pour engager l’abbé de Laville son grand ami à devenir le médiateur d’un accommodement. Cet abbé qui reconnut son tort, s’en chargea, et m’écrivit quelques jours après d’aller parler à Garnier en personne m’assurant que je le trouverais disposé à entendre raison. Il était à Ruelle72, et j’y fus. C’était une maison de plaisance à quatre lieues de Paris qui lui avait coûté 400 m. #. Cet homme, qui avait été cuisinier de M. d’Argenson, avait fait fortune dans les vivres à l’avant-dernière guerre73. Il vivait dans l’opulence ; mais ayant le malheur d’avoir soixante et dix ans, et d’aimer encore les femmes, il ne pouvait pas se reconnaître pour heureux. Je l’ai trouvé avec trois jeunes filles [154v] sœurs, jolies, et de bonne famille comme je l’ai su après. Elles étaient pauvres, et il les soutenait. À table, je leur ai trouvé un ton noble, et modeste à travers d’un air d’humiliation que cause l’indigence dans tous les cœurs sensibles. Le besoin les forçait à faire leur cour à ce vieux garçon libertin avec lequel elles devaient peut-être souffrir des désagréables tête-à-tête.
Après dîner il s’endormit me laissant le soin d’entretenir les demoiselles, et à son réveil nous nous retirâmes pour conférer sur notre affaire.
Quand il apprit que j’allais partir pour, peut-être, ne plus retourner à Paris, et qu’il ne pouvait pas me l’empêcher74, il prévit que la marquise d’Urfé le chicanerait au point qu’elle traînerait l’affaire en longueur tant qu’elle voudrait, et gagner75 peut-être le procès. J’ai dû passer la nuit chez lui. Il me répondit le matin pour son dernier mot qu’il voulait 25 m. #, ou qu’il plaiderait jusqu’à la mort. Je lui ai répondu qu’il trouverait la somme chez le notaire de madame d’Urfé après qu’il aurait délivré la caution au greffe de Fort-l’Évêque.
Madame d’Urfé ne fut persuadée que j’eusse bien fait à finir avec Garnier que quand je lui ai dit que l’ordre exigeait que je ne partisse de Paris sans avoir auparavant arrangé toutes les affaires qui pouvaient faire juger que j’étais parti pour ne pas pouvoir payer mes dettes.
Je suis allé prendre congé de M. le duc de Choiseul, qui me dit qu’ily écrirait à M. d’Affri de me seconder dans toutes mes négociations76, si je pouvais arranger un emprunt au 5-p-100 fût-ce des états généraux, ou d’une compagnie de particuliers77. Il me dit que je pouvaisz assurer tout le monde que dans l’hiver on concluraitaa la paix, et que je devais être aussi sûr qu’il ne permettrait pas qu’on me frustrât de mes droits à mon retour en France. Il me parlait ainsi ; et il savait queab la paix ne se ferait pas ; mais je n’avais [155r] aucun projet, et j’étais fâché d’avoir livré à M. de Boulogne mon projet sur les testaments, dont le nouveau contrôleur Silhouette montrait de ne faire aucun cas.
J’ai vendu mes chevaux, mes voitures, et tous mes meubles, et je me suis rendu caution pour mon frère qui s’était endetté avec un tailleur78, mais il était sûr de se trouver en peu de temps en état de payer ses dettes ayant plusieurs tableaux à finir que ceux qui les lui avaient ordonnés attendaient avec impatience.
J’ai laissé Manon toute en larmes ; mais j’étais sûr de la rendre heureuse à mon retour à Paris.
Je suis parti avec 100 m. # en lettres de change, et autant en bijoux tout seul dans ma chaise de poste précédé par Leduc qui aimait aller à franc étrier. C’était un Espagnolac qui avait dix-huit ans, et que j’aimais parce que personne ne coiffait mieux que lui. Un laquais suisse était aussi à cheval me servant de courrier. C’était le premier de décembre de l’an 175979. J’ai mis dans ma voiture l’Esprit d’Helvétius80 que je n’avais pas encore eu le temps de lire. Après l’avoir lu je fus plus encore surpris du bruit qu’il avait fait que du parlement qui l’avait condamné, et fait tout ce qu’il fallait pour ruiner l’auteur qui était un très aimable homme, et qui avait beaucoup plus d’esprit que son livre. Je n’y ai rien trouvé de nouveau ni dans la partie historique à l’égard des mœurs des nations où j’ai trouvé des contes, ni dans la morale dépendante du raisonnement. C’étaient des choses dites et redites, et Blaise Pascal avait dit beaucoup plus quoiqu’avec plus de ménagement. Si Helvétius voulut poursuivre à demeurer en France, il dut se rétracter. Il préféra la douce vie qu’il y menait à l’honneur, et à son propre système : c’est-à-dire à son propre esprit. Sa femme avec une âme plus grande81 que celle du mari inclinait à vendre tous les biens qu’ils y avaient, et aller demeurer en Hollande plutôt que se soumettre à la flétrissante palinodie ; mais [155v] l’homme crut de devoir tout préférer à l’exil. Il aurait peut-être suivi le conseil de sa femme s’il eût pu deviner que sa rétractation allait faire devenir son livre une bouffonnerie. Il parut dire se rétractant qu’il n’avait pas su ce qu’il avait écrit, qu’il avait badiné, et que tous ses raisonnements n’étaient que des paralogismes82. Mais plusieurs bons esprits n’ont pas attendu qu’il se démentît pour mépriser son système. Quoi ! parce que l’homme dans tout ce qu’il faitad est toujours l’esclave de son propre intérêt il s’en suivra que tout sentiment de reconnaissance devient ridicule, et qu’aucune action ne peut ni nous faire mériter ni démériter ? Les scélérats neae seront pas faits pour être détestés, et les honnêtes gens pour être chéris ? Pitoyable système !
Onaf aurait pu démontrer à Helvétius que c’est faux que dans tout ce que nous faisons notre propre intérêt soit notre premier mobile, et le premier à être consulté. Helvétius n’admettait donc pas la vertu. C’est singulier. Il était lui-même très vertueux. C’est-il possible qu’il ne se soit jamais reconnu pour honnête homme ? Ce serait plaisant si ce qui lui a fait publier son livre eût été un sentiment de modestie. A-t-il eu raison de se rendre méprisable pour éviter la tache d’orgueilleux ? La modestie n’est une vertu que quand elle est naturelle ; si elle est jouée, ou mise en exercice par précepte d’éducation elle n’est qu’hypocrisie. Je n’ai connu un homme plus naturellement modeste que le célèbre d’Alembert83.
Je me suis arrêté deux jours à Bruxelles logé par hasard à l’impératrice84 où se trouvait Miss XCV avec Farsetti. J’ai fait semblant de l’ignorer. Je suis allé au Mordick85, et je l’ai passé laissant en deçà ma chaise de poste. À La Haye je suis allé me loger au prince d’Orange. L’hôte me persuada à manger à la grande table quand il me dit quelles étaient les personnes qui la composaient. [156r] Il me dit que c’étaient des officiers généraux de l’armée hanoverienne86, des dames anglaises, et un prince Piccolomini87 avec son épouse. J’ai d’abord décidé de descendre à souper.
Inconnu de tous, et gardant le silence, j’ai examiné avec la plus grande attention la figure, les manières, et le maintien de la prétendue princesse italienne assez jolie, et plus particulièrement son mari qu’il me semblait de connaître. J’ai su à table que le fameux S. Germain était logé à la même auberge.
Dans le moment que j’allais me coucher, voilà le prince Piccolomini qui entre dans ma chambre, et qui m’embrasse comme vieille connaissance. Un seul coup d’œil, me dit-il, que vous m’avez donné me fit voir que vous m’avez d’abord reconnu. Je vous ai aussi reconnu dans l’instant malgré les seize ans qui se sont écoulés après88 notre dernière entrevue à Vicence89. Demainag vous pourrez dire à tout le monde que nous nous sommes reconnus ;ah que je ne suis pas prince, mais comte Piccolomini, et voilà mon passeport du roi de Naples que je vous prie de lire.
Il ne m’avait pas laissé dire un seul mot, et je ne pouvais pas me le remettre. Je lis le passeport, et je trouve Ruggero di Rocco comte Piccolomini. Je me souviens alors d’un Rocco Ruggeri qui faisait le métier de maître en fait d’armes dans la ville de Vicence, je le regarde, et je me le rappelle. Je lui fais compliment de ce qu’il ne faisait plus ce métier-là. Il me répond que son père vivant encore dans ce temps-là, et ne lui donnant pas de quoi vivre, il faisait ceai métier pour ne pas mourir de faim déguisant son nom, et sa qualité. Après sa mort, il était allé se mettre en possession de ses biens, et il avait épouséaj à Rome la belle [156v] dame que j’avais vue. Il finit par me prier d’aller dans sa chambre après le dîner, où je trouverais belle compagnie, et une banque de Pharaon qu’il tenait lui-même. Il me dit sans façon que si je voulais il me prendrait de moitié, et que j’y trouverais mon compte. Je lui ai promis d’aller lui faire une visite.
Après avoir fait une visite au juif Boaz, et avoir poliment refusé le logement qu’il m’offrit je suis allé faire ma révérence au comte d’Affri, qui après la mort de madame la princesse d’Orange gouvernante des Pays-Bas avait déployé le caractère d’ambassadeur90. Il me reçut très bien me disant que si j’étais retourné là espérant de faire quelque bonne affaire à l’avantage de la France je perdais mon temps. Il me dit que l’opération du contrôleur général Silhouetteak avait décrédité la nation au point qu’on s’attendait à une banqueroute91. Cela le désolait. Il avait beau dire que les payements n’étaient suspendus que pour une année, que c’était égal. On faisait les hauts cris.
Après s’être plaint ainsi, il me demanda si je connaissais un certain comte de S. Germain arrivéal à La Haye depuis peu qu’il n’avait jamais vu, et qui se disait chargé par le roi d’un emprunt de cent millions92. Quand on vient chez moi, me dit-il, pour prendre information de cet homme, je suis obligé de répondre que je ne le connais pas, car j’ai peur de me compromettre. Vous sentez que ma réponse ne peut que diminuer de vigueur sa négociation ; mais c’est sa faute. Pourquoi ne m’a-t-il pas porté une lettre du duc de Choiseul, ou de madame la marquise ? Je crois cet homme imposteur ; mais dans huit à dix jours j’en aurai des nouvelles.
[157r] Je lui ai alors dit tout ce qu’on savait de cet homme singulier, et extraordinaire, et il fut surpris d’apprendre que le roi lui eut donné un appartement à Chambord ; mais quand je lui ai appris qu’il avait le secret de faire des diamants, il rit, et il me dit qu’il ne doutait plus qu’il pût trouver les cent millions. Il me pria à dîner pour le lendemain.
À peine retourné à l’auberge je me suis fait annoncer au comte de S. Germain, qui avait dans son antichambre deux Aiducs93. Il me reçut me disant que je l’avais prévenu94.
— J’imagine, me dit-il, que vous êtes venu ici pour faire quelque chose pour notre cour ; mais cela vous sera difficile ; car la Bourse est scandalisée de l’opération que ce fou de Silhouette vient de faire. Cela cependant ne m’empêchera pas de trouver cent millions : j’en ai donné ma parole à Louis XV que je peux appeler mon ami, et dans trois ou quatre semaines mon affaire sera faite.
— M. d’Affri vous aidera à réussir.
— Je n’ai pas besoin de lui. Je ne le verrai pas même, car il pourrait se vanter de m’avoir aidé.
— Vous allez à la cour, je pense, et le duc de Brunswick95 pourra vous être utile.
— Je n’ai que faire de lui. Je ne me soucie pas de faire sa connaissance. Je n’ai besoin que d’aller à Amsterdam. Mon crédit me suffit. J’aime le roi de France, car il n’y a pas dans tout le royaume un plus honnête homme que lui.
— Venez donc dîner à la table là-bas, vous y trouverez des gens comme il faut.
— Vous savez que je ne mange pas ; et d’ailleurs je ne m’assiedsam jamais à une table où je peux trouver des inconnus.
— Adieu donc, monsieur le comte, nous nous verrons aussi à Amsterdam.
[157v] Je suis descendu à la salle, où en attendant qu’on servît, j’ai fait connaissance en paroles avec les officiers qui étaient là. Quand on me demanda, si je connaissais le prince Piccolomini, j’ai répondu que je l’avais reconnu après souperan ; et qu’il était comte, et non pas prince.
Il descendit avec sa femme qui ne parlait qu’italien. Je lui ai fait compliment, et nous nous mîmes à table [162r].
Chapitre X
Cette aventurière était Romaine assez jeune, grande, bien faite, aux yeux noirs, et blanche à éblouir ; mais de cette blancheur artificielle qu’on voit à Rome sur la peau de presque toutes les femmes galantes, et qui déplaît tant aux friands qui aiment la belle nature. Elle avait des manières attrayantes, et un air d’esprit ; mais elle n’en avait que l’air. Ne parlant qu’italien, un seul officier anglais nommé Walpole1 fut celui qui lui tint des propos. Malgré qu’il ne m’eût jamais adressé la parole il m’inspira des sentiments d’amitié ; et ce ne fut pas une force de sympathie, car si j’avais été aveuglea ou sourd, sir Walpole ne m’aurait fait ni chaud ni froid2.
Madame Piccolomini me déplut ; mais après dîner je montai tout de même à sa chambre avec toute la compagnie. Le comte se mit à une partie de Wisck3, et Walpole fit une partie de Premiera4 avec la comtesse, qui le trichait5. Il riait, la laissant faire, et il payait. Il quitta après avoir perdu une cinquantaine de ducats6, et la dame le pria de la conduire à la comédie. Elle laissa son mari engagé dans la partie de Wisck. J’y suis allé aussi.
J’ai trouvé au parterre le comte Tot frère de celui que le séjour de Constantinople rendit fameux7. Il me dit qu’il était sorti de France pour s’être battu avec quelqu’un qui l’avait plaisanté sur ce qu’il ne s’était pas trouvé à la bataille de Minden8 ayant exprès tardé à rejoindre son corps. Il lui prouva sa bravoure lui donnant un coup d’épée. Il me dit qu’il n’avait pas d’argent, et je lui ai ouvert ma bourse : il m’ouvrit la sienne cinq ans après à Petersbourg9. M’ayant vu parler à la comtesse italienne, il me dit que son mari était capon10 ; et je ne lui ai pas répondu.
Après la comédie je retourne à l’auberge. Le sommelier me dit que le prince Piccolomini était parti à la hâte avec son valet de [162v] chambre, et une petite malle. Un moment après, sa femme arrive, sa servante lui parle à l’oreille, et elle dit que son mari était parti pour s’être battu, et que cela lui arrivait souvent. Elle me retint à souper avec Walpole, et elle mangea avec un très bon appétit.
Au dessert, un Anglais qui avait été de la partie de Wisck avec Piccolomini monta, et conta à Walpole que le comte italien surpris en crime de tricherie donna un démenti à l’Anglais son camarade qui le lui reprocha, et qu’ils sortirent ensemble. Une heure après, l’Anglais était retourné au parlement d’Angleterre, où il logeait, blessé à l’avant-bras, et à l’épaule. C’était une affaire de rien. Je suis allé me coucher.
Le lendemain après avoir dîné chez le comte d’Affri, je retourne à l’auberge, et je reçois une lettre du comte Piccolomini envoyée par exprès11 avec une incluse adressée à sa femme. Il me priait de la lui conduire à Amsterdam, à la ville de Lyon12, où il logeait, après lui avoir remis sa lettre. Il était curieux de savoir comment se portait l’Anglais qu’il avait blessé.
La commission qu’il me donnait me fit presque rire, car je ne me sentais nullement tenté de l’exécuter. Je suis allé remettre la lettre à madame qui était au lit sur son séant jouant avec Walpole. À peine lue, elle me dit qu’elle ne pourrait partir que le lendemain, et elle me dit son heure. Je lui réponds que mes affaires m’empêchaient d’avoir l’honneur de la servir, et M. Walpole informé de quoi il s’agissait, s’offre à profiter de mon refus. Elle accepte, et ils fixent leur départ au lendemain dans l’après-dîner pour aller se coucher à Leydeb. La chose fut exécutée à la lettre ; mais voilà mon tour.
Le lendemain de ce départ, je me mets à table avec tous les autres, et deux Français qui venaientc d’arriver. Après avoir mangé la soupe, un des deux Français dit que le fameux Casanova devait être en Hollande. L’autre répond qu’il serait bien aise de le trouver pour l’obliger à une explication d’importance.
[163r] Sûr de n’avoir jamais eu affaire à cet homme, le sang me monte d’abord à la tête ; mais je me domine. Je lui demande avec douceur s’il connaissait Casanova.
— Il faut bien que je le connaisse, me répondit-il d’un ton de suffisance qui déplaît toujours.
— Vous ne le connaissez pas, lui dis-je d’un ton sec, car c’est moi.
Sans se déconcerter, et même d’un ton insolent, il me dit que je me trompais si je croyais d’être le seul homme au monde qui s’appelait Casanova.
Cette réponse me mit dans mon tort, et j’ai dû me taire ; mais déterminé à le forcer à temps et lieu le prenant au collet de me trouver en Hollande l’autre Casanova possibled qu’il voulait obliger à une explication. J’endurais en attendant, me mordant les lèvres, la sotte figure qu’il me semblait de faire à table vis-à-vis des officiers qui ayant entendu toute la force due court dialogue pouvaient me soupçonner de poltronnerie. L’impudent, en attendant, abusant de ma situation, et usant de sa victoire qui lui donnait le dessus au moins du côté de l’esprit, parlait de tout à tort, et à travers. Il s’émancipa13 à me demander de quel pays j’étais, et j’aif cru de devoir lui répondre que j’étais Vénitien.
— Bon ami donc des Français, votre république étant sous la protection de la France.
Pour lors ma mauvaise humeur ne m’a pas permis de rire. Je lui ai dit du ton, dont on se sert quand on veut faire sentir à quelqu’un qu’il fait pitié, que ma république n’avait, et n’avait jamais eu besoin de la protection de la France, ni de celle d’aucun autre État souverain depuis son existence de treize siècles. Me répondrez-vous actuellement, lui dis-je, pour excuser votre ignorance, qu’il y a au monde deux républiques de Venise ?
Pour lors un éclat de rire général me rendit la vie, et parut imposer silence à l’insolent étourdi ; mais son mauvais démon le fit parler de nouveau au dessert. Le discours tomba sur le comte d’Albemarle14. Les Anglais faisant son éloge dirent que s’il avait vécu la France, et l’Angleterre ne seraient pas alors en guerre. Un autre fit l’éloge de Lolotte sa maîtresse15. J’ai dit que je l’avais connue chez la duchesse de Fulvi16, et [163v] que personne n’avait jamais mérité plus qu’elle de devenir comtesse d’Érouville. Le comte d’Érouville lieutenant général, et homme de lettres venait de l’épouser17. Mais à peine prononcé cet éloge, le Français me regarde en riant, et me dit qu’il avait passé une nuit avec elle chez la Paris18.
Ce fut dans ce moment-là que je n’ai pu me tenir d’élever de mes quatre doigts mon assiette, et de lui en montrer le dessous19. Il se leva, et se mit devant la cheminée lui tournant le dos. Il avait son épée, et le porte-épée qui indiquait son état de militaire. On parla d’autres choses. Deux minutes après on se leva de table. Tout le monde partit, excepté mon homme qui avait dit à son camarade qu’ils se verraient à la comédie. Me voyant alors certain que l’étourdi me suivrait, je suis sorti de l’auberge, et je me suis acheminé vers Chevelin20. Je l’ai vu me suivre à la distance de quarante pas, et me rejoindre quand il me vit ferme dans le bois en posture de l’attendre.
À dix pas de moi il dégaina, et je n’ai pas eu besoin de reculer pour gagner le temps d’en faire de même. Ce fut lui qui recula quand il sentit la pointe de mon épée dans sa poitrine par ma botte droite qui ne m’a jamais manqué sans avoir besoin du moindre ferraillement. Il me dit quand je l’ai rejoint, baissant l’épée, que nous nous reverrions à Amsterdam si j’y allais. Je ne l’ai revu qu’à Varsovie six ans après, où je lui ai fait une quête21. Il s’appelait Varnier. Jeg ne sais pas si c’est le même qui fut président de la convention nationale sous le régime de Robespierre22.
Quand je suis retourné à l’auberge après la comédie, on me dit qu’il était parti pour Rotterdam avec son camarade après avoir passé une heure dans sa chambre avec un chirurgien. À souper, personne ne me parla de ce fait, et je n’en ai pas parlé non plus. Une dame anglaise fut la seule qui dit qu’un homme d’honneur ne pouvait aller s’asseoir à une table d’hôte sans se sentir disposé à se battre malgré toute la prudence qu’il pourrait avoir.
N’ayant rien à faire à La Haye, je suis parti le lendemain une heure avant jour pour arriver le soir à Amsterdam. J’ai rencontré à midi sir James Walpole à une auberge où il me dit qu’il était parti d’Amsterdam [164r] la veille, une heure après avoir remis entre les mains du mari fripon la chaste épouse. Il avait satisfait à son caprice, et il n’en voulait plus.
Je suis arrivé à Amsterdam vers minuit, et je me suis très bien logé à la seconde Bible. L’impatience de voir Esther m’a empêché de bien dormir. Sa proximité mit en force toute mon ancienne flamme.
À dix heures je suis allé chez M. D. O. qui me reçut avec les démonstrations de la plus grande amitié se plaignant que je n’étais pas descendu chez lui. Quand il sut que j’avais quitté ma manufacture, il me dit que d’abord que je n’avais pas pu me résoudre à la transporter en Hollande j’avais bien fait, puisqu’elle m’aurait ruiné. Après s’être plaint de la mauvaise foi de la France23 cause de quelques banqueroutes qu’il avait dû essuyer, il me dit d’aller voir Esther.
Elle me reçut faisant un cri, et courant entre mes bras. Je l’ai trouvée grandie de deux pouces24, et toute en proportion. À peine assis, elle n’eut rien de plus pressé que de me convaincre qu’elle était devenue aussi savante que moi dans la cabale. Elle me dit qu’elle faisait le bonheur de sa vie, qu’elle la rendait maîtresse de la volonté de son père, et que moyennant cela elle était sûre qu’il ne la marierait jamais qu’à un homme de son goût.
— Votre père, lui dis-je, doit croire que je vous l’ai apprise.
— Il le croit, et il me dit un jour qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu vous sacrifier pour vous arracher ce grand secret. Mais je lui ai dit la vérité : je vous l’ai volée, et je suis devenue comme vous la surprenante divinité qui répond ; car je suis sûre que ce n’est que de votre esprit que vos réponses partent.
— Comment aurais-je pu dire où le portefeuille était, et que le vaisseau n’était pas perdu ?
— C’est vous-même qui avez jeté le portefeuille là, après l’avoir trouvé, et pour ce qui regarde le vaisseau, vous avez risqué. Avouez qu’ayant une âme honnête, vous dûtes avoir grande peur. Mais je ne serai jamais hardie à ce point-là. Quand mon père me donne des questions dans ce goût, je réponds très obscurément. Je ne veux ni qu’il perde la confiance qu’il a en mon oracle, ni devenir la cause de quelque malheur qui me toucherait de trop près.
— Si cet abus fait votre bonheur je dois vous y laisser. Mais permettez que j’admire au suprême degré votre talent. Vous êtes unique.
— Je ne [164v] me soucie pas de votre admiration : je veux un aveu sincère.
— Je ne peux pas l’être davantage.
La charmante fille devint alors sérieuse. Déterminé à ne pas perdre la supériorité que j’avais sur elle, je pensais à lui prédire quelque chose qui ne pourrait être connue que de DIEU, ou deviner sa pensée. Je voulais absolument avoir une prépondérance25 sur elle. Nous descendîmes à dîner ; mais Esther triste, et taciturne me faisait beaucoup de peine.
J’ai vu à table un quatrième que j’ai jugé amoureuxh. Il avait les yeux toujours sur elle. Nous ne parlâmes de la cabale que quand il nous quitta. C’était le secrétaire favori de son père, dont il désirait de la voir devenir amoureuse ; mais il n’était pas fait pour cela.
— Est-il possible, me dit M. D. O., que ma fille ait appris à tirer votre oracle sans que vous l’ayez instruite ?
— Je n’ai pas cru cela possible jusqu’à ce jour ; mais elle vient de me convaincre du contraire. Je ne peux plus actuellement l’apprendre à personne sous peinei d’en perdre moi-même la possession. Tel fut le serment que j’ai fait au savant qui m’apprit ce calcul. Votre fille, n’ayant pas fait ce serment peut en toute liberté communiquer sa science à qui bon lui semble.
Elle me répondit avec esprit que l’oracle même, interrogé par elle si elle pouvait communiquer à un autre la marche de son calcul, lui avait répondu que si elle commettait cette indiscrétion sans son consentement elle ne trouverait plus dans ses réponses la vérité.
Je lui voyais l’âme, et je jouissais de la voir devenue calme. Que j’eusse menti ou non, elle me devait de la reconnaissance. Je l’avais accréditée26 vis-à-vis de son père ; mais elle voyait que je ne l’avais fait que par esprit de politesse, et elle voulait que j’en convinsse seul avec elle.
Ce brave homme eut la curiosité de nous faire à tous les deux la même question pour voir si l’un ne répondait noir, et l’autre blanc. Estherj [165r] s’en montrant curieuse aussi, il écrivit la même demande sur deux feuilles de papier. Elle alla tirer sa réponse dans sa chambre, et j’ai tiré la miennek là où j’étais. Elle vint porter la sienne que la mienne n’était pas encore achevée. M.lD. O. demandait s’ilm ferait bien à se défaire de tout le papier français qu’il avait à toute perte27. L’oracle d’Esther répondit qu’au contraire il devait tâcher d’en acquérir à bon marché, car la France ne ferait jamais banqueroute. Le mien répondait que s’il le vendait il se repentirait, car un nouveau contrôleur général payerait tout le monde l’année prochaine28.nCe brave homme après nous avoir embrassés tous les deux, s’en alla nous disant que la conformité de nos réponses allait lui faire gagner dans le courant de l’année au moins un demi-million risquant cependant d’en perdre trois. Sa fille se montra alarmée ; mais il l’embrassa de nouveau lui disant que ce ne serait que le quart de son bien.
Esther restée seule avec moi se montra très sensible aux compliments que je lui ai faitso sur sa belle réponse, et en même temps hardie, car elle ne pouvait pas être au fait comme moi des affaires de la France.
— Je vous remercie, me dit-elle, de m’avoir accréditée.pMais avouez que pour me faire plaisir vous avez bien menti.
— Certainement, car je vous vois heureuse, et je vous dirai même que vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage.
— Dites que je ne peux pas en savoir davantage. Convenez de cette vérité.
— J’en conviendrai à la fin pour vous rendre tranquille.
— Vous êtes un cruel homme. Vous avez répondu qu’on aura en France un nouveau contrôleur général. Vous risquez ainsi de compromettre l’oracle : je ne l’oserai jamais. Mon cher oracle ! Je l’aime trop pour l’exposer à cette honte.
— Cela démontre que je n’en suis pas l’auteur ; mais je gagerais que Silhouette sera renvoyé, actuellement que l’oracle me l’a dit.
— Mon cher ami, avec votre opiniâtreté, vous me rendez malheureuse. Je ne [165v] peux être contente qu’étant sûre de posséder la cabale comme vous, ni plus ni moins, et actuellement vous ne pouvez plus me dire que vous la faites de votre tête. Vous devez me convaincre du contraire.
— J’y penserai pour vous faire plaisir.
J’ai ainsi passé toute la journée avec cette fille qui avait tout ce qu’il fallait pour être la plus heureuse des mortelles, et qui aurait fait mon bonheur, si n’aimant pasq ma liberté au-dessus de tout, j’eusse pu penser à m’établir en Hollande.
Le lendemain mon mauvais génie me fit aller à la ville de Lyon : c’était l’auberge où logeait Piccolomini. Je l’ai trouvé avec sa femme dans une compagnie de fripons qui d’abord qu’ils entendirent mon nom me coururent tous au-devant. C’était un chevalier Sabi29 qui avait l’uniforme de major au service du roi de Pologne, et qui m’avait connu à Dresde. Un baron de Viedau30 Bohême, qui me dit d’abord que le comte de S. Germain son ami était arrivé à l’étoile d’Orient, et qu’il avait d’abord demandé où j’étais logé. Un spadassin grêlé qu’on me présenta sous le nom de chevalier de la Perine, et que j’ai d’abord reconnu pour ce Talvis qui avait enlevé la banque au prince évêque à Presbourg, et qui m’avait prêté cent louis31. Un autre Italien qui avait l’air d’un chaudronnier, qui s’appelait Néri, et qui me dit de m’avoir vu à un musicau, il y avait alorsr un an. Je me souvenais d’y avoir vu la malheureuse Lucie. Avec tous ces escrocs il y avait la prétendue femme du chevalier Sabi : c’était une Saxonne assez jolie, qui faisait sa cour à la comtesse Piccolomini parlant très mal l’italien. La première chose que j’ai faites fut de remettre fort poliment, et en le remerciant cent louis effectifs32 à ce la Perine, qui me dit avec un air insolent qu’il se souvenait alors qu’il m’avait prêté cent louis à Presbourg ; mais qu’il n’avait pas pour cela oublié ce qui était plus important. Vous me devez une revanche, me dit-il, l’épée à la main. Voici la marque de la petite boutonnière que vous m’avez faitet il y au sept ans.
[166r] En disant cela il ouvre son jabot, et il montre à la compagnie une petite cicatrice. Cette scène avait séquestré la parole à toute la chambrée ; les cent louis, la cicatrice, la demande de revanche tout fut trouvé extraordinaire. J’ai dit au Gascon qu’en Hollande je ne donnais pas des revanches, car j’avais des affaires ; mais que je me défendrais partout où je pourrais me voir attaqué, et qu’en attendant je l’avertissais que je marchais armé de pistolets. Il me répondit qu’il voulait sa revanche l’épée à la main,v mais qu’il me laisserait le temps de finir mes affaires.
Piccolomini qui avait déjà jeté un dévolu sur les cent louis fit d’abord une banque de Pharaon. Étant sage je n’aurais pas joué ; mais l’envie de regagner les cent louis que je venais de débourser me fit prendre un livret33. J’ai perdu avant souper cent ducats34, et après souper je les ai regagnésw en marques35. Voulant être payé pour aller me coucher Piccolomini me donna une lettre de change sur la banque d’Amsterdam tirée d’une maison de Middelbourg. Je ne la voulais pas ; mais j’ai cru de devoir céder lorsqu’il me dit qu’il me l’escompterait le lendemain matin. J’ai quitté cette compagnie de voleurs refusant à la Perine qui avait perdu les cent louis de lui en prêter cent qu’il prétendait à titre de revanche. Dans sa mauvaise humeur il m’insulta par des paroles ; maisx souffrant tout, je suis allé me coucher bien déterminé à ne plus retourner dans ce coupe-gorge.
Je sors cependant le lendemain avec intention d’aller prendre l’escompte de la lettre de change chez Piccolomini. J’entre auparavant dans un café pour déjeuner, et j’y trouve Rigerbos, l’ami de Thérèse, dont le lecteur peut se souvenir36. Après nous être embrassés, et avoir parlé de notre dame (il l’appelait toujours ainsi) qui était à Londres, et qui y faisait fortune, je lui montre ma lettre de change, lui disant comme je l’avais eue. Il la regarde, et il me dit qu’elle était fausse, qu’elle était la copie de la bonne qui avait été payée la veille. Voyant que j’avais de la peine [166v] à le croire, il me mène avec lui chez le marchand qui me montre l’original qu’il avait payé à un inconnu. Je prie Rigerbos de venir avec moi chez Piccolomini qui peut-être me l’escompterait tout de même, et en cas contraire il serait témoin de tout ce qui arriverait.
Nous y allons. Piccolominiy après nous avoir fait politesses, me dit de lui remettre la lettre de change, et qu’il l’enverrait d’abord chez le marchand pour la faire escompter. Rigerbos prend la parole pour lui dire que le marchand sur lequel elle était tirée ne la payerait pas, car il l’avait déjà payée, et que la lettre qu’il m’avait donnée n’en était que la copie. Il fait semblant d’être étonné, il dit que cela n’était pas croyable, mais qu’il approfondirait la chose. Vous l’approfondirez, lui dis-je, à votre commodité ; mais en attendantz donnez-moi 500 florins37. Il dit que je le connais, que je peux attendre, qu’il se rend garant de la lettre, il élève la voix, sa femme vient s’en mêler, et son domestique qui était un coupe-jarretsaa. Rigerbos me prend par le bras, me tire dehors, et me conduit chez un homme d’une figure très noble qui était comme le lieutenant de police.abAprès avoir entendu toute l’affaire il me dit de lui laisser la lettre, et de lui dire où je dînais. Je lui nomme M.acD. O., et en voilà assez. Nous partons, je remercie M. Rigerbos, et je vais chez Esther.
Elle me reçoit avec intérêtad, me faisant des reproches de ne m’être pas laissé voir la veille. Cela me flatte. Elle était charmante. Je lui dis que je devais avoir grand soin de ne pas la voir tous les jours, car ses yeux me [167r] brûlaient l’âme. Après m’avoir dit qu’elle n’en croyait rien, elle me demande si j’avais pensé au moyen de la convaincre. Elle me dit que s’il était vrai que ma cabale fût une intelligence qui n’avait rien de commun avec la mienne, je pouvais me faire dire par la cabale même quel moyen je pouvais employer pour la désabuser. Je fais semblant de trouver son expédient excellent, et je lui promets de lui en faire la question.aeSon père arriva de la bourse, et nous nous mîmes à table. Nous étions au dessert lorsqu’un commis de la police vintaf me porter de la part du magistrat 500 fl. dont je lui ai donné quittance. Après son départ j’ai conté à M. D. O. toute cette histoire, et la belle Esther me reprocha de lui avoir préféré mauvaise compagnie. Elle voulut que j’aille avec elle à une comédie hollandaise, où je me suis ennuyé, car elle s’y tint avec la plus grande attention. De retour chez elle, elle me fit la narration de toute la pièce, puis nous soupâmes, et il n’y a pas eu question de cabale. Je me suis engagé avec elle ; et avec M.agD. O. d’aller dîner tous les jours chez eux, ou de leur faire dire quand je ne pouvais pas y aller.
Le lendemain à huit heures j’ai vu devant moi dans ma chambre le comte Piccolomini qui ne s’étant pas fait annoncer me donna des soupçons. J’ai vite sonné, et mon Espagnol monta. Il me pria de le renvoyer parce que nous devions parler en secret. Je lui ai dit qu’il ne comprenait pas l’italien, et que j’avais des grandes raisons pour le faire rester ; mais mon valet comprenait tout.
[167v] Hier vers midi, me dit-il, deux hommes sont entrés chez moi accompagnés par l’aubergiste, car ne sachant pas parler français ils avaient besoin d’interprète. L’un d’eux me demanda si je voulais débourser ou non dans l’instant 500 florins que je vous devais en force38 d’une fausse lettre de change que je vous avais donnée, et qu’il tenait entre ses mainsah. Il me dit que je devais répondre dans l’instant oui ou non sans raisonner,ai puisque tel était l’ordre que leur avait donné le président à la police. Serré de cette façon j’ai pris le parti de payer ; mais je fus très surpris lorsque ce même homme me fit dire qu’il ne me rendra la lettre que lorsque j’aurais déclaré de qui je l’avais reçue, puisqu’elle était fausse, et que le régime du commerce exigeait qu’on découvrît le faussaire. J’ai répondu que je ne connaissais pas la personne qui me l’avait donnée. J’ai dit que m’amusant dans ma chambre à faire une petite banque de Pharaon un homme s’était introduit, s’était mis à jouer sur cette lettre, et qu’il était parti après l’avoir perdue. J’ai su après son départ qu’il était venu tout seul, et que personne de la société ne le connaissait. L’autre homme me fit dire que je devais faire des perquisitions39 pour découvrir cet homme, car sans cela la justice m’attribuerait la falsification, et procéderait contre moi. Après m’avoir fait savoir cela ils partirent avec la lettre. Ma femme est allée l’après-dîner chez le président de la police pour lui faire des remontrances, et il l’écouta après avoir fait venir un interprète. La réponse qu’il lui donna fut que son devoir était de découvrir le criminel de faux, que la police l’exigeait, et outre cela l’honneur de M. Casanova qui pouvait être soupçonné pour auteur de la [168r] fausse lettre, et que le marchand même pourrait procéder contre moi pour tâcher de découvrir qui avait contrefait sa signature. Vous voyez le cas dans lequel je suis. Tout dépend de vous : vous avez reçu votre argent, tirez-moi d’embarras. Vous avez des amis : sollicitez, et on ne parlera plus de cette affaire. Je lui ai répondu que je ne savais pas comment m’y prendre, et j’ai fini par le conseiller de sacrifier le coquin qui lui avait donné la fausse lettre, ou de disparaître. Il partit me disant que je me repentirai.
Mon Espagnol me dit qu’il avait entendu des menaces, et que je devais me tenir sur mes gardes ; mais je lui ai ordonné de se taire, je me suis habillé, et je suis alléaj chez Esther où je devais travailler à la convaincre de la divinité de mon oracle.
Elle me présenta une question où elle défiait l’oracle à révéler une chose qui ne pourrait être connue que d’elle seule.
Ce n’était pas le cas de hasarder40. Me trouvant dans un véritable embarras, je lui disais que l’oracle pourraitak révéler quelque secret qu’après elle pourrait trouver désagréable que je l’eusse appris. Elle me répondait qu’elle n’avait rien à craindre, et que je cherchais en vain des excuses. Voilà enfin l’idée heureuse qui me vint dans l’esprit.
Esther avait au milieu de la fossette qu’elle avait au bas du menton un joli signe noir fort petit, mais un [168v] tant soit peu relevé, qui était garni de quatre ou cinq fins poils noirs fort courts. Ce petit signe, que nous autres Italiens appelons neo41, ajoutait un charme à sa jolie figure. Sachant que tous les signes de cette espèce qu’on voit sur le visage de quelqu’un, ou sur le cou, ou sur les mains, ou sur les bras se répètent sur la partie du corps qui correspond à la visible j’étais certain qu’Esther devait avoir un signe parfaitement égal à celui qu’elle avait sur le menton dans un endroit qu’honnête comme elle était elle n’avait pu laisser voir à personne, et qu’il se pouvait même qu’elle ignorât elle-même qu’elle l’avait. Dans cette certitude je me détermine à l’étonner répondant à une question analogue ces paroles précises : Belle, et sage Esther, personne ne sait que tu as un signe parfaitement égal à celui que tu as au bas du menton sur l’endroit le plus secret de ton corps uniquement réservé à l’amour.
Esther n’avait pas besoin de la traduction, car elle lisait les nombres à mesure qu’ils sortaient de ma plume comme s’ils avaient étéal des lettres. Elle me dit d’un air calme, et serein queam n’ayant pas besoin de savoir ce que cette réponse disait, je lui ferais plaisir la lui laissant.
— Volontiers. Je vous promets même de n’en être jamais curieux. Il me suffit que vous soyez convaincue.
— J’en serai convaincue quand je trouverai que ce qu’elle dit est vrai.
— Croyez-vous que j’ignore ce que cette réponse dit ?
— Je serai sûre que vous l’ignorez quand je trouverai que ce qu’elle dit est vrai ; mais si c’est vrai, l’oracle aura raison. La chose est si réservée qu’elle est ignorée de moi-même. Il ne vous importera pas de la savoir. C’est une bagatelle qui ne peut pas vous intéresser, mais suffisante à me convaincre que l’oracle est animé par une intelligence qui n’a rien de commun avec celle de votre esprit.
Le sentiment s’emparant de la place de la friponnerie m’attendrit, [169r] et m’arracha des larmes qu’Esther ne put interpréter qu’à ma faveur42. Elles venaient de mes remords. Je l’aimais, et malgré cela je la trompais ; mais me reconnaissant coupable je ne pouvais que m’aimer moins, et c’est ce qui la vengeait.
Je n’étais cependant pas bien sûr que ce que mon oracle avait dit à Esther la rendrait certaine dean sa divinité. Elle devait l’être dans le moment ; mais elle pouvait cesser de l’être parvenant à savoir que la correspondance des signes sur le corps humain était naturelle et nécessaire, et pour lors non seulement sa certitude devait disparaître, mais être remplacée par le mépris. Cette crainte me déchirait, car l’amour devient lâche43 d’abord qu’il reconnaît l’objet qu’il aime indigne de son estime. Je ne pouvais qu’espérer, et poursuivre. Il n’était plus temps de reculer.
Après dîner je l’ai quittée pour aller faire une visite à Rigerbos, et le remercier de ce qu’il avait fait pour moi avec le président de la police. Pour ce qui regardait la menace de Piccolomini, il me conseilla de marcher avec des pistolets pour tout ce qui pouvait m’arriver, et de ne rien craindre en Hollandeao.
[170r] Il me dit qu’il allait partir pour Batavia sur un vaisseau entièrement chargé pour son compte44, où il allait mettre toute sa fortune, que dans le délabrement où ses affaires étaient il ne lui restait que cette seule ressource. Il entreprenait ce voyage sans assurer pour gagner le double. S’il était pris45, ou s’il faisait naufrage, il périrait aussi, ainsi il ne pouvait rien perdre. Il me disait cela en riant ; mais il ne pouvait raisonner ainsi que dans un état de désespoir. Ma chère ancienne amie Thérèse Tranti n’avait pas mal contribué à sa ruine. Elle était à Londres, où elle faisait, à ce qu’elle nous écrivait, des bonnes affaires : elle ne s’appelait plus Tranti, mais Cornelys. C’était le nom de Rigerbos, ce que j’ignorais auparavant. Nous passâmes une heure à écrire à cette femme singulièreap par l’occasion d’un homme qui allait partir pour Londres que Rigerbos lui recommandait. Après cela nous allâmes courir en traîneaux sur l’Amstel gelé avec la plus grande rapidité. Ce divertissement si chéri des Hollandais, et fort ennuyeux à mon goût coûtait un ducat par heure46. Après cela nous allâmes manger des huîtres, etaq ensuite nous fûmes courir les musicaux sans aucune idée de débauche ; mais voici ce qui est arrivé. Il était décidé que toutes les fois que j’aurais préféré quelques diversions à la société dearEsther O. il m’arriveraitas quelque malheur.
En entrant dans un musicau Rigerbos par mégarde m’appela par mon nom : j’ai vu dans le moment une des drôlesses qui se trouvent toujours dans ces sales bordels se mettre devant moi me regardant attentivement, et malgré la sombre lumière qui éclairait la puante chambre j’ai d’abord reconnu Lucie, que j’avais vueat aussi dans un autre endroit pareilau une année auparavant, et qui ne m’avait pas reconnu. Je me suis en vain tourné d’un autre côté ; elle [170v] m’approcha, me parla tristement, se rappela à ma mémoire, me disant qu’elle se réjouissait de me revoir dans un état si florissant autant que je devais m’attrister de la voir telle que je la voyais. Je l’ai plainte, et j’ai appelé mon ami pour l’inviter à monter avec moi dans une chambre où cette fille nous amuserait en nous contant son histoire. Lucie n’était pas devenue positivement laide ; mais quelque chose de pire. Dégoûtante. En dix-neuf ansav qui s’étaient écoulés après que je l’avais vueaw à Pasean toutes sortes de débauches devaient l’avoir rendue telle. Elle nous conta en long une histoire fort courte. Le coureur l’Aigle l’avait conduite faire ses couches à Trieste, où il était resté cinq ou six mois après vivant d’elle. Un capitaine de vaisseau étant devenu amoureux d’elle, il engagea le coureur qui passait pour son mari à aller avec elle au Xante47 où il allait prendre des marchandises. Le coureur au Xante s’était fait soldat, et au bout de quatre ans il avait déserté en la plantant là, où elle avait vécu cinq à six ans encore tirant parti de ses charmes. Elle avait quitté Xante avec une fille fort jolie, dont un officier de marine anglais était devenu amoureux, et elle était allée en Angleterre qu’elle avait quittée deux ou trois ans après pour venir en Hollande où je la voyais. Elle parlait tant bien que mal outre sa langue maternelle grec, anglais, français, et hollandais. Elle vida deux bouteilles dans l’heure qu’elle passa à nous conter sa triste histoire, elle nous dit qu’elle vivait de ce que des jolies filles qu’elle tenait chez elle gagnaient étant obligées de lui donner la moitié. Sa beauté étant disparue, sa seule ressource avait été celle de devenir maq…… ; rien n’était plus dans l’ordre ; mais la pauvre Lucie n’était âgée que de trente-trois ans ; n’importe : elle en montrait cinquante, et les femmes n’ont autre âge que celui qu’elles montrent.
Rigerbos lui demanda si les filles qui demeuraient chez elle [171r] étaient à la salle du musicau, et elle lui répondit qu’elles n’y étaient pas, et qu’elles n’y viendraient jamais, car c’étaient des filles de condition qui vivaient avec leur oncle, qui était gentilhomme vénitien. À ce mot j’ai donné dans un grand éclat de rire. Lucie me dit qu’elle ne me disait que ce qu’elles lui avaient dit, et que si nous voulions aller les voir elles n’étaient qu’à cinquante pas de là dans une maison qu’elle louait ; nous pouvions y aller en toute sûreté, puisque l’oncle couchait dans un autre quartier de la ville. Il ne venait qu’à dîner pour savoir quelles connaissances elles avaient faites, et pour se faire donner l’argent qu’elles avaient gagné. Rigerbos décida qu’il fallait aller les voir, et ayant grande curiosité de parler à des nobles vénitiennes j’ai dit à Lucie de nous y conduire. Je savais fort bien que ce ne pouvait être que des p…..s, queax leur oncle ne pouvait être qu’un grand coquin ; mais il fallait y aller.
Je vois deux assez jolies filles. Lucie m’annonce pour Vénitien, les voilà hors d’elles-mêmes d’étonnement, et enchantées de voir quelqu’un avec lequel elles pourraient parler. Je m’aperçois dans l’instant à leur jargon qu’elles étaient de Padoue, je le leur dis, elles en conviennent, je leur demande le nom de leur oncle, et elles me disent que par des bonnes raisons elles ne pouvaient pas me le dire. Rigerbos dit que nous pouvions nous passer de cette science, et s’empare de celle qu’il trouve plus de son goût. Lucie fait venir des huîtres, du jambon, des bouteilles à foison, et se retire dans sa chambre. Je n’avais pas envie de faire le fou ; mais Rigerbos veut rire, il veut boucaner48, elles veulent faire les réservées,ay il les met en ridicule, je suis son ton, elles prennent le parti de se conformer, et après les avoir mises en état de nature nous faisons d’elles en troquant souvent tout ce que la brutalité suggère à ceux qui ne vont dans ces endroits-là que pour rire. Au bout de trois ou quatre heures, nous payons, et nous partons. Je donne à l’écart six ducats à la [171v] pauvre Lucie. Les filles eurent quatre ducats chacune qui en Hollande est une paye fort honnête49. Nous partons, et nous allons nous coucher chez nous.
Le lendemain je me réveille fort tard, et de mauvaise humeur tant à cause de la débauche de la nuit, qui laisse toujours l’âme triste affigit humo [la rive au sol]50, comme51 à cause d’Esther qui devait m’avoir attendu. Je devais y aller dîner, c’était un pacte, les excuses ne me manqueront pas, j’appelle pour m’habiller. Leduc descend pour aller prendre mon café. Je vois entrer la Perine, et ce nommé Wiedau que j’avais vu chez Piccolomini,az qui se disait ami du comte de S. Germain l’adepte. J’étais assis sur le lit mettant mes bas. J’avais trois chambres belles, et bonnes mais sur le derrière de la maison, où si j’avais fait du bruit, onba ne m’aurait pas entendu : j’avais une sonnette près de la cheminée qui était à l’autre bout de la chambre ; Leduc devait rester au moins un quart d’heure avant de remonter avec mon café, je me suis vu en danger de devoir me laisser assassiner. Ce fut Wiedau qui débutabb par me dire que le comte Piccolomini pour se mettre hors d’embarras les avait accusés de lui avoir donné la lettre de change en question, et qu’il les avait avertis. —bc La prudence veut que nous partions sur-le-champ, et nous n’avons pas d’argent : nous sommes désespérés. Donnez-nous d’abord pas davantage que quatre cents florins, cela nous suffit, mais d’abord, et sans réplique. Autrement nousbd prendrons la fuite à pied ; mais après avoir pris ce que nous voyons là, et voici le moyen de vous persuader.
En disant cela les deux voleurs tirent de leur poche deux pistolets chacun. La violence, leur dis-je, n’est pas nécessaire. Tenez, et je vous souhaite bon voyage. Je tire de la poche de mes culottes un rouleau de cent ducats, je leur dis que je ne me souciais pas s’il y avait 120 florins de plus52, et je les conseille de s’en aller avant que mon valet de chambre monte. [172r] Wiedau le prend, et le met dans sa poche avec une main tremblante sans même l’ouvrir, et la Perine, toujours gascon53, s’approche de moi, et louant la noblesse de mon procédé m’embrasse. Les coquins après cela prennent la porte et s’en vont. Je me trouve fort heureux de m’être tiré de ce mauvais pas à si bon marché. Je sonne à reprise non pas pour les faire suivre ; mais pour m’habiller à la hâte sans me soucier de faire ma toilette, et sans informer de la chose Leduc, ni me plaindre à l’hôte de ce qui venait de m’arriver dans son auberge. Après avoir ordonné à Leduc d’aller chez M. D. O. pour faire mes excuses si je ne pouvais pas aller dîner avec lui, je vais chez le président de la police que j’ai dû attendre jusqu’à deux heures. Cet honnête homme, après avoir entendu tout le fait, me dit qu’il allait faire tout ce qu’il était possible pour faire arrêter les voleurs ; mais qu’il craignait que ce fût trop tard. Je lui dis que Piccolomini avait été chez moi, et après lui avoir rendu compte de tout ce qu’il prétendait que je fisse,be je lui ai dit qu’il m’avait menacé un repentir de ma part. Il m’assura qu’il y mettrait remède. Après cela je suis retourné chez moi avec la salive fort amère pour faire ma toilette, et pour me remettre en haleine. Une limonade sans sucre me fit vomir beaucoup de biles. Je me suis rendu chez M. D. O. sur la brune, et j’ai trouvébf Esther sérieuse, et ayant l’air piqué ; mais elle changea de maintien me voyant l’air défait.
— Dites-moi vite vite, me dit-elle, si vous avez été malade, et vous me mettrez à mon aise.
— Oui, ma chère amie, et plus que malade ; mais je me porte très bien actuellement ; vous le verrez à souper, car je suis à jeun depuis hier à dîner.
C’était vrai : je n’avais mangé que des huîtres chez les catins de Padoue. Esther charmante m’invita à l’embrasser, et tout indigne que j’en étais, je l’ai assurée de ma tendresse.
La nouvelle que je peux vous donner, me dit-elle, est que je suis sûre [172v] que vous n’êtes pas l’auteur de votre oracle, ou que du moins vous ne l’êtes comme moi que lorsque vous voulez l’être. La réponse qu’il m’a donnée est exacte, et exacte à un point qu’elle est divine. Elle m’a dit une chose que personne ne pouvait savoir, puisque je l’ignorais moi-même. Vous ne sauriez croire quelle ait été ma surprise lorsque j’ai trouvé cette vérité. Vous possédez un trésor : votre oracle est infaillible : mais s’il est infaillible, il ne doit jamais mentir en rien : il me dit que vous m’aimez, et j’en suis joyeuse, car vous êtes l’homme de mon cœur ; mais j’ai besoin que vous me donniez une marque de votre amour que s’il est vrai que vous m’aimiez vous ne pouvez pas me refuser. Tenez, lisez votre réponse ; je suis sûre que vous l’ignorez. Après je vous dirai ce que vous devez faire pour rendre parfaitement heureuse Esther.
Je lis, faisant semblant de lire du nouveau. Je baise les mots de l’oracle qui disaient que je l’aimais, je me montre charmé que la réponse l’ait convaincue avec tant de simplicité, puis je lui demande pardon si je trouvais incroyable qu’une telle chose pût être ignorée d’elle-même. Elle me répond rougissant un peu que cela ne me paraîtrait pas impossible s’il lui était permis de me convaincre. Puis venant à l’épreuve qu’elle exigeait pour s’assurer de mon amour, elle me dit que je devais lui communiquer mon secret. Vous m’aimez, me dit-elle, et vous ne pouvez avoir aucune difficulté à rendre heureuse une fille, qui deviendra d’abord votre femme, dont vous deviendrez le maître. Mon père y consentira. Quand je serai votre femme, je ferai tout ce que vous voudrez : nous irons même vivre ailleurs si cela vous fera plaisir ; mais cela n’arrivera jamais que lorsque vous m’aurez appris à tirer la réponse sans que je me donne la peine de la composer au préalable dans ma cervelle.
J’ai pris ses belles mains, et les lui baisant, je lui ai dit qu’elle savait que j’étais engagé à tenir ma parole à une fille à Paris, qui certainement [173r] ne la valait pas, mais que malgré cela je ne me trouvais pas moins obligé à la lui tenir. Hélas ! Pouvais-je lui alléguer une meilleure excuse étant dans l’impossibilité de lui enseigner à consulter l’oracle d’une façon différente de celle qu’elle employait ?
Ce fut un ou deux jours après qu’on m’annonça un officier par un nom que je ne connaissais pas : je lui ai fait dire que j’étais occupé, et mon valet n’y étant pas je me suis enfermé. Après tout ce qui m’était arrivé, j’avais pris le parti de ne recevoir plus personne. On n’avait pas pu rattraper les deux voleurs qui avaient voulu m’assassiner, et Piccolomini était disparu54 ; mais il y avait encore à Amsterdam des gens de leur clique.
Une heure après Leduc revint, et me remit une lettre écrite en mauvais italien qu’un officier qui attendait la réponse lui avait donnée. Je la vois signée par le même nom que je ne connaissais pas. Il m’écrivait que nous nous connaissions ; mais qu’il ne pouvait me dire son nom que tête-à-tête, et qu’il ne venait me faire une visite que pour mon bien.
Je dis à Leduc de le faire entrer, et de rester dans ma chambre. Je vois un homme de ma taille de l’âge de quarante ans, en uniforme militaire portant une physionomie patibulaire.
Il commence par me dire que nous nous étions connus à Cerigo, il y avait alors seize à dix-sept ans55. Je me souviens alors que je n’y étais descendu qu’un moment quand j’accompagnais le baile56 à Constantinople, et que ce devait être un des deux malheureux auxquels j’avais fait l’aumône. Je lui demande si c’était lui qui m’avait dit d’être le fils d’un comte Pocchini de Padoue, qui n’était pas comte, et il me fait compliment sur ma bonne mémoire. Je lui demande ce qu’il avait à me dire, et il me répond qu’il ne pouvait pas me parler à la présence de mon domestique. Je lui dis de me parler italien, et je dis à Leduc de se tenir dans l’antichambre.
Il me dit alors qu’il avait su que j’avais été chez ses nièces, que je les avais traitées comme des p……, et que partant [173v] il prétendait que je lui donnasse satisfaction.
Las des tracasseries, je cours à mes pistolets, et lui en présentant un je lui ordonne de s’en aller. Leduc accourt, et le coquin s’en va disant qu’il me trouvera quelque part.
Ayant honte d’aller me plaindre au président de la police auquel j’aurais dû conter toute l’histoire scandaleuse, je n’ai fait autre chose qu’informer de l’affaire mon ami Rigerbos me rapportant à lui. L’effet de ses démarches fut, que la même police envoya ordre à Lucie de renvoyer les deux comtesses. Lucie même vint le lendemain me conter les larmes aux yeux ce fait qui la replongeait dans la misère. Je lui ai donné six sequins, et elle partit consolée. Je l’ai priée de ne plus revenir chez moi. Tout ce que je faisais loin d’Esther me devenait funeste.
Ce fut le perfide major Sabi que57 trois jours après vint me voir pour m’avertir de me tenir sur mes gardes, car un officier vénitien, qui prétendait que je l’eusse déshonoré, disait partout que m’ayant demandé en vain satisfaction, il avait le droit de m’assassiner. Il m’a dit qu’il était désespéré, qu’il voulait partir, et qu’il n’avait pas d’argent.
Quand je pense aujourd’hui à tous les désagréments que j’ai souffertsbg à Amsterdam dans le court séjour que j’y ai fait la seconde fois,bh tandis que j’aurais pu y vivre très heureux, je décide que nous sommes toujours la première cause de nos malheurs. Je vous conseille, poursuivit à me dire Sabi, de donner à ce malheureux une cinquantaine de florins58, et de vous délivrer ainsi d’un ennemi. J’y ai consenti, et je les lui ai donnés à midi dans un café que le major me nomma. Le lecteur verra où je l’ai rencontré quatre mois après.
M. D. O. m’invita à souper avec lui à la loge des bourgmestres59. [174r] C’était une faveur distinguée, car, contre toutes les règles ordinaires de la maçonnerie on n’y admettait que les vingt-quatre membres qui la composaient. C’étaient les plus riches millionnaires de la bourse. Il me dit qu’il m’avait annoncé, et qu’en grâce de moi la loge serait ouverte en français60. On fut si content de ma personne qu’on me déclara surnuméraire pour tout le temps que je resterais à Amsterdam. M. D. O. me dit le lendemain que j’avais soupé avec une compagnie qui aurait pu disposer de trois cents millions.
Le lendemain M. D. O. me demanda le plaisir de tirer la réponse à une question à laquelle l’oracle de sa fille, qui était là présente avait répondu trop obscurément. Esther m’y excita. Il demandait à l’oracle Si l’homme qui voulait le persuader avec toute sa société à embrasser une affaire de grande conséquence était vraiment l’ami du roi de France.
Je vois dans l’instant que cet homme ne pouvait être que le comte de S. Germain. M. D. O. ne savait pas que je le connaissais. Je devais me souvenir de ce que le comte d’Affri m’avait dit. Voilà le cas de faire briller mon oracle, et de donner de quoi penser à ma charmante Esther.
Après avoir mis la question en pyramide, et avoir marqué au-dessus des quatre clefs61 les lettres O. S. A. D., tout pour lui en imposer davantage, je tire la réponse commençant par la quatrième clef D. La voici :
L’ami désavoue. L’ordre est signé. On accorde. On REFUSE. Tout disparaît. Diffère.
Je fais d’abord semblant de trouver ma réponse très obscure : Esther surprise trouve qu’elle dit beaucoup dans un style extraordinaire : M. D. O. dit qu’elle était claire pour lui, et il appelle l’oracle divin. Le mot diffère, dit-il, me regarde. Vous êtes habiles vous, et ma fille à tirer des oracles, mais pour [174v] l’interprétation mon habileté surpasse la vôtre. Je vais mettre obstacle à tout. Il s’agit de débourser cent millions sur le gage des diamants de la couronne de France. C’est une affaire que le roi veut finir sans que ses ministres s’en mêlent, et même sans qu’ils la pénètrent. Je vous prie donc de n’en parler à personne.
D’abord qu’Esther se vit seule avec moi, elle me dit qu’elle était pour le coup sûre que cette dernière réponse n’était pas de ma tête, et elle me conjura de lui dire ce que les quatre lettres signifiaient, et pourquoi je les négligeais ordinairement. Je lui ai répondu que je les négligeais parce que l’expérience m’avait appris qu’elles n’étaient pas nécessaires ; mais que cette inscription étant commandée dans la construction de la pyramide, je les mettais quand il me semblait qu’il y eût urgence.
— Qu’indiquent ces quatre lettres ?
— Elles sont les initiales des noms ineffables des quatre intelligences cardinales de la terre. Il n’est pas permis de les prononcer ; mais celui qui veut recevoir l’oracle doit les savoir.
— Ah ! Mon cher ami ; ne me trompez pas ; car je crois tout ; et ma bonne foi étant divine, c’est un meurtre d’en abuser. Tu devrais donc m’apprendre ces noms ineffables, si tu voulais m’enseigner la cabale ?
— Certainement. Et je ne peux les révéler qu’à celui que j’instituerai mon héritier. À la violation de ce précepte on a attaché la menace de l’oubli. Convenez belle Esther que cette menace doit me faire peur.
— J’en conviens. Malheureuse ! Votre héritière sera votre Manon.
— Non. Elle n’a pas un esprit susceptible de ce talent.
— Vous devez cependant vous déterminer à quelqu’un, car vous êtes mortel. Mon père partagera avec vous sa fortune sans vous obliger à m’épouser.
— Hélas ! Qu’avez-vous dit ? Comme si la condition de vous épouser dût me déplaire !
Trois ou quatre jours après, M. D. O., à dix heures du matin, entre à grands pas dans le cabinet d’Esther, qui travaillait avec [175r] moi pour apprendre à tirer l’oracle par toutes les quatre clefs, et à le doubler, tripler, et quadrupler tant qu’on voudrait. Surpris de son transport62, nous nous levons, il nous embrasse à reprises, il veut que nous nous embrassions. Qu’est-ce que tout cela ? Mon adorable papa.
Il nous fait asseoir à ses côtés, et il nous lit une lettre qu’il venait de recevoir de M. Calcoin un des secrétaires de L. H. P.63. La lettre disait en substance que l’ambassadeur de France avait demandé au nom du roi son maître aux états généraux le soi-disant comte de S.t Germain, et qu’on lui avait répondu qu’on rendrait à S. M. très chr.64 la personne ainsi nommée d’abord qu’on l’aurait trouvée. En conséquence de cette promesse, poursuivait à dire la lettre, ayant su que l’inquis65 logeait à l’étoile d’Orient, on avait envoyé à minuit à cette auberge main-forte pour s’emparer de sa personne ; mais on ne l’a pas trouvée. L’hôte dit que le même comte était parti au commencement de la nuit prenant la route de Nimègue. On a envoyé après lui ; mais on n’espère pas de le rejoindre. On ne sait pas comment il ait pu pénétrer qu’on avait donné cet ordre, et qu’il ait pu ainsi se soustraire à ce malheur.
— On ne le sait pas ; dit M. D. O. en riant, mais tout le monde le sait. M. Calcoin même dut faire savoir à cet ami du roi de France qu’on irait le chercher à minuit, et qu’on s’emparerait de lui s’il se laissait trouver. Il n’a pas été si bête. Le gouvernement répondra à l’ambassadeur qu’il est bien fâché que Son Excellence ait trop tardé à demander cette personne, et il ne sera pas surpris de cette réponse ; car c’est l’ordinaire qu’on donne toujours en cas pareil. Toutes les paroles de l’oracle se sont vérifiées. Nous étions dans le moment de lui compter 100 m. fl.66 qui lui étaient nécessaires d’abord. Le gage était le plus beau diamant de la couronne qui nous est resté ; mais que nous lui rendrons d’abord qu’il se présentera pour l’avoir, à moins que l’ambassadeur ne le réclame. Je n’ai jamais vu une plus belle pierre. Vous voyez à présent de quelle [175v] espèce est la grande obligation que j’ai à votre oracle. Je vais d’abord à la bourse, où toute la compagnie m’expliquera sa reconnaissance67. Je vous prierai après dîner de demander, si nous devons déclarer que nous tenons le beau diamant, ou si nous ferons mieux à garder le silence.
Après ce beau discours il nous embrassa de nouveau, et il nous quitta.
— Voilà le moment, me dit Esther, que tu peux me donner la plus grande marque d’amitié que tu puisses me donner, qui ne te coûtera rien, et qui me comblera d’honneur, et de joie.
— Ordonne, mon ange, comment pourrai-je te refuser quelque chose qui ne me coûtera rien ?
— Mon père après dîner veut savoir, si on réclamera le diamant, ou si la société fera mieux à s’en déclarer dépositaire avant qu’on la somme. Dis-lui qu’il s’adresse à moi pour savoir cela, et offre-toi à demander aussi en cas que ma réponse soit obscure. Fais la demande dans ce moment, et je répondrai avec tes mêmes paroles. Mon père m’aimera toujours plus.
— Ah ! ma chère Esther ! Que ne puis-je faire bien davantage pour te rendre sûre de mon amitié ! Allons : faisons cela d’abord.
Je veux qu’elle fasse la question elle-même, je veux qu’elle place de sa propre main les quatre puissantes lettres, et je lui fais commencer la réponse par la clef divine. Puis lui suggérant les additions, et les soustractions que je voulais, elle trouve tout étonnée cette réponse : La société fera mieux à se taire, puisque toute l’Europe se moquerait d’elle. Le prétendu diamant n’est qu’une composition68.
J’ai cru que la charmante fille allait devenir folle de plaisir. Les éclats de rire l’étouffaient.
— Quelle réponse ! me dit-elle. Le diamant est faux. Quelle bêtise de s’en laisser imposer ainsi ! Et c’est de mon oracle que mon cher père va apprendre cela ! Et c’est toi qui me fais ce présent ! On va d’abord vérifier le fait, et trouvant que la pierre est fausse, la grave société va avoir à mon père la plus grande obligation, car effectivement elle se déshonorerait. Peux-tu me laisser [176r] cette pyramide ?
— Je te la laisse très volontiers ; mais elle ne te servira pas pour te faire devenir plus savante.
La scène devint comique l’après-dîner quand l’honnête M. D. O. apprit de l’oracle de sa fille que la pierre était fausse. Il fit les hauts cris. La chose lui semblant incroyable, il me pria de faire la même question, et quand il vit sortir la même réponse quoiqu’avec des paroles différentes, il partit pour aller faire mettre le diamant à toutes les épreuves, et pour recommander le silence après la découverte de la vérité. Mais cette recommandation du silence fut inutile. Tout le monde sut la chose, et on a dit, comme on devait le dire quoique cela ne fût pas vrai, que la compagnie s’était laissée attraper ayant donné à l’imposteur les 100 m. fl. qu’il avait demandés.
Esther en fut glorieuse ; mais l’envie de posséder la science de l’oracle, comme elle se trouvait convaincue que je la possédais, devint excessive. On sut que S. Germain passa à Embdem69, puis en Angleterre. Je reviendrai à lui à sa place. Mais voici le coup décisif qui me tomba sur le corps le jour de Noël, et qui me fit quasi mourir.
J’ai reçu un gros paquet de Paris avec une lettre de Manon70 dont voici le contenu : « Soyez sage, et recevez de sang-froid la nouvelle que je vous donne. Ce paquet contient toutes vos lettres, et votre portrait. Renvoyez-moi le mien, et si vous conservez mes lettres brûlez-les. Je compte sur votre honnêteté. Ne pensez plus à moi. De mon côté je ferai tout ce qu’il me sera possible de faire pour vous oublier. Demain à cette même heure je serai la femme de M. Blondel architecte du roi, et membre de son académie71. Vous m’obligerez beaucoup si à votre retour à Paris vous ferez semblant de ne pas me connaître partout où vous me rencontrerez. »
Cette lettre me laissa dans la consternation après m’avoir rendu stupide pendant deux bonnes heures. J’ai envoyé dire à M. D. O. que ne me portant pas bien je garderais ma chambre toute la journée. J’ouvre le paquet, et regardant mon portrait, je crois de voir un prodige. Ma figure qui était riante auparavant me semble dans ce moment-là menaçante, et furieuse. Je me suis mis à écrire à l’infidèle déchirant toujours ma lettre après l’avoir [176v] écrite. À dix heures j’ai mangé une soupe, puis je me suis mis au lit ; mais je n’ai jamais pu dormir. Cent projets formés, et rejetés. J’ai décidé d’aller à Paris pour tuer ce Blondel que je ne connaissais pas, et qui avait osé épouser une fille qui m’appartenait, et qu’on croyait ma femme. J’en voulais à son père, et à son frère qui ne m’écrivait pas ce fait. Le lendemain j’ai envoyé dire à M. D. O. que j’étais encore malade. J’ai passé toute la journée à écrire, et à relire les lettres de la perfide. L’estomac vide m’envoyait à la tête des vapeurs qui m’assoupissaient : quand j’en revenais je déraisonnais parlant tout seul dans des accès de colère qui me déchiraient l’âme.
À trois heures M. D. O. vint me voir pour m’exciter à partir avec lui pour La Haye, où dans le jour suivant dédié à St Jean72 s’assemblaient tous les francs-maçons notables de la Hollande, mais il n’insista pas quand il vit l’état dans lequel j’étais.
— Qu’est-ce donc que cette maladie ?
— Un grand chagrin : je vous prie de ne pas m’en parler.
Il partit fort affligé me priant d’aller voir sa fille. Je l’ai vue paraître devant moi le lendemain matin avec sa gouvernante. Étonnée de me voir défait, elle me demanda quel était ce chagrin que mon esprit ne pouvait pas vaincre. Je l’ai priée de s’asseoir, et de ne pas vouloir que je lui en parle, l’assurant que sa seule présence suffisait pour empêcher l’augmentation de ma peine.
— Tant que nous parlerons d’autres choses, ma chère amie, je ne penserai pas au malheur qui accable mon âme.
— Habillez-vous, et venez passer la journée avec moi.
— Depuis la veille de Noël je n’ai vécu que de chocolat, et de quelques bouillons. Je suis très faible.
J’ai alors vu l’alarme sur sa charmante figure.
Un moment après, elle écrivit quelques lignes qu’elle me donna à lire. Elle me disait que si une grosse somme d’argent, outre celle que son père me devait pouvait dissiper mon chagrin, elle pouvait être mon médecin. Je lui ai répondu, après lui avoir baisé la main, que je ne manquais pas d’argent ; mais d’un esprit assez fort pour prendre un parti. Elle me dit alors que je devais avoir recours à mon oracle, et je n’ai pu m’empêcher de rire.
— Comment pouvez-vous en rire ? me dit-elle raisonnant très juste. Il me semble que le remède à votre malheur doit lui être parfaitement connu.
— J’ai ribi, mon ange, à cause [177r] de l’idée comique qui m’était venue de vous dire que c’était vous qui deviez consulter votre oracle. Je vous dirai que je ne le consulte pas parce que j’ai peur qu’il me suggère un remède qui me déplairait plus encore que le mal qui m’afflige.
— Vous seriez toujours le maître de ne pas l’employer.
— Je manquerais pour lors au respect que je dois à l’intelligence.
À cette réponse je l’ai vue pénétrée. Elle me demanda un moment après si elle me ferait plaisir restant avec moi toute la journée. Je lui ai répondu que si elle restait à dîner, je me lèverais, je ferais mettre trois couverts sur une petite table, et je mangerais certainement. Je l’ai vue contente, et riante ; elle me dit qu’elle ferait le cabillao73 sur la table comme je l’aimais, les côtelettes, et les huîtres.bjAprès avoir dit à la gouvernante de renvoyer à la maison leur chaise à porteurs, elle alla à la chambre de l’hôtesse pour ordonner un dîner friand, le réchaud, et l’esprit de vin74 qui lui était nécessaire pour faire ses petits ragoûts sur la table.
Telle était Esther. C’était un trésor qui consentait à m’appartenir ; mais sous la condition que je lui donnerais le mien, que je ne pouvais pas lui donner. Me sentant réjoui par l’idée que je passerais toute la journée avec elle je me suis trouvé sûr que je pourrais commencer à oublier Manon. J’ai saisi ce temps pour sortir du lit. Elle fut enchantée en rentrant de me voir debout. Elle me pria avec des grâces enchanteresses de me faire peigner, et habiller comme si je devais aller au bal. Ce caprice m’a fait rire. Elle me dit que cela nous amusera. J’ai appelé Leduc, etbk lui disant que je voulais aller au bal, je lui ai dit de tirer hors de la malle un habit convenable, et lorsqu’il me demanda lequel Esther ditbl qu’elle allait le choisir. Leduc lui ouvrit la malle, et la laissant faire il vint me raser, et me coiffer. Esther toute joyeuse de ce manège se fit aider par sa gouvernante à me préparer sur le lit une chemise à dentelles, et celui d’entre mes habits [177v] qu’elle trouva le plus de son goût. J’ai pris un second bouillon dont je me suis senti besoin, et j’ai prévu que j’allais passer une agréable journée. Il me paraissait non pas de haïr, mais de mépriser Manon : l’analyse de ce nouveau sentiment anima mon espérance, et releva mon ancien courage.
J’étais devant le feu sous le peigne de Leduc, jouissant du plaisir qu’Esther, que je ne pouvais pas voir, trouvait à s’occuper ; lorsque je la vois devant moi triste, et douteuse tenant dans sa main la lettre de Manon dans laquelle elle me baillait75 mon congé.
— Suis-je coupable, me dit-elle timidement, d’avoirbm découvert la cause de votre douleur ?
— Non mabn chère. Plaignez-moi, et n’en parlons pas.
— Je peux donc lire tout.
— Tout, si cela vous amuse. Vous me plaindrez toujours davantage.
Toutes les lettres de l’infidèle, et toutes les miennes étaient en ordre de dates sur la même table de nuit. Esther se mit à lire. D’abord que je fus tout habillé, et que nous restâmes seuls, car la gouvernante travaillait à une dentelle, et ne se mêlait jamais de nos propos, Esther me dit qu’aucune lecture ne l’avait jamais tant intéresséebo que celle de ces lettres.
— Ces maudites lettres, lui répondis-je, me feront mourir. Vous m’aiderez après dîner à les brûler toutes, même celle qui m’ordonne de les brûler.
— Faites-m’en plutôt un présent : elles ne sortiront jamais de mes mains.
— Je vous les porterai demain.
Elles passaient le nombre de deux cents76, et les plus courtes étaient de quatre pages. Toute enchantée de s’en voir maîtresse, elle me dit qu’elle allait les mettre ensemble d’abord pour les porter avec elle le soir. Elle me demanda si je lui renverrai son portrait, et je lui ai répondu que je ne savais pas ce que je devais faire.
—bpRenvoyez-le-lui, me dit Esther avec un air d’indignation, je suis sûre que votre oracle vous donnera ce même conseil. Où est-il ? Puis-je le voir ?
J’avais son portrait dans l’intérieur d’une tabatière d’or que je ne lui avais jamais montré de craintebq que trouvant Manon peut-être plus jolie qu’elle, elle ne pût s’imaginer que je ne le lui faisais voir que [178r] par un sentiment de vanité qui ne pouvait que me faire du tort. J’ai vite ouvert ma cassette, et j’ai mis entre ses mains la tabatière. Une autre qu’Esther aurait trouvé Manon laide, ou du moins aurait cru de devoir faire semblant de la trouver telle ; mais Esther m’en fit l’éloge, disant seulement que la vilaine âme de cette fille ne méritait pas d’avoir unebr si jolie figure.
Elle voulut pour lors voir tous les portraits que j’avais, que madame Manzoni m’avait envoyésbs de Venise, comme le lecteur peut s’en souvenir. Il y avait des nudités77 ; mais Esther ne fit pas la bégueule. O. Morphi lui plut beaucoup, et elle trouva son histoire que je lui ai contée avec toutes ses circonstances, très curieuse. Le portrait de M. M. en religieuse, et puis tout nu la fit beaucoup rire : elle voulait en savoir l’histoire ; mais je m’en suis dispensé. Nous nous mîmes à table, et nous y passâmes deux heures. En passant très vite de la mort à la vie, j’ai dîné avec tout l’appétit possible ; Esther se félicitait à tout moment de ce qu’elle avait su devenir mon médecin. Je lui ai promis avant de nous lever de table d’envoyer le portrait de Manon à son mari même le lendemain, et Esther applaudit sur-le-champ à ma pensée ; mais une heure après elle fit une question à l’oracle écrivant OSAD au-dessus des clefs, dans laquelle elle lui demandait si je ferais bien à renvoyer à mon infidèle son portrait. Elle calcula, elle supputa, elle additionna, me disant toujours, quoiqu’en riant qu’elle ne composait certainement pas la réponse, et elle fit sortir la sentence que je devais renvoyer le portrait ; mais à elle-même, et non pasbt commettre la noirceur de l’envoyer à son mari.
Je l’ai applaudie, je l’ai embrassée à reprises, je lui ai dit que je suivrai la loi de l’oracle, et j’ai fini par lui faire compliment qu’elle n’avait plus besoin que je lui apprisse la science puisqu’elle en était déjà en possession. Esther pour lors riait, etbu ayant peur que je ne le crusse tout de bon se voyait engagée à m’assurer du contraire. C’est avec ces badinagesbv que l’amour se plaît, et devient géant en très peu de temps.
— [178v] Serais-je trop curieuse, me dit-elle, si je vous demandais où est votre portrait ? Elle dit dans sa lettre qu’elle vous le renvoie.
— Dans mon dépit je l’ai jeté je ne sais pas où. Vous sentez qu’un pareil meuble méprisé ainsi ne peut pas me faire plaisir.
— Cherchons-le, mon cher ami, je voudrais le voir.
Nous le trouvons d’abord près des livres que j’avais sur la commode. Estherbw étonnée dit que j’étais vivant ; je crois pouvoir oser le lui offrir, le lui annonçant cependant comme indigne d’un si bel honneur ; et elle le reçoit avec des démonstrations d’une reconnaissance extraordinaire. J’ai passé avec elle une de ces journées qu’on peut appeler heureuses d’abord qu’on fait consister le bonheur dans une satisfaction réciproque et tranquille sans aucune violence de passion en tumulte. Elle partit à dix heures après avoir reçu ma parole que j’irais passer toute la journée suivantebx avec elle.
Après avoir dormi neuf heures d’un sommeil qui au réveil étonne l’homme parce qu’il lui semble de n’avoir point du tout dormi je suis allé chez Esther qui dormait encore ; mais que la gouvernante voulut à toute force réveiller. Elle me reçut toute riante se tenant sur son séant, et me montrant sur sa table de nuit toute ma correspondance qui lui avait fait passer la plus grande partie de la nuit. Elle me laissa baiser son teint de lis, et de roses défendant à mes mains de toucher son sein d’albâtre dont un tiers m’éblouissait ; mais n’empêchant cependant pas mes yeux d’en admirer la beauté. Je me suis assis à côté de ses genoux louant ses charmes, et son esprit faits l’un et l’autre pour faire oublier mille Manon. Elle me demanda si elle était belle dans toute sa personne, et je lui ai répondu que n’étant pas encore devenu son mari je n’en savais rien, et elle sourit louant maby discrétion.
— Mais malgré cela, lui dis-je, j’ai su de sa nourrice, qu’elle était parfaitement bien faite, et que nulle tache interrompait ni la blancheur, ni le poli de toutes ses parties secrètesbz.
— Vous devez avoir de moi, me dit Esther, une idée différente.
— Oui, mon ange, car l’oracle m’a mis à part d’un grand secret ; mais cela n’empêche pas que je ne vous croie parfaitement belle partout. Il me serait facile devenant votre mari de m’abstenir de vous toucher là.
— Vous croyez donc, me dit-elle en rougissant, et d’un ton vif, qu’en y touchant vous vous apercevriez de quelque chose qui pourrait diminuer vos désirs ?ca
[181r] À cette incartade qui me démasquait entièrement je me suis senti saisi d’une honte de la plus cruelle espèce. Je lui ai demandé pardon, et par la force du sentiment j’ai versé des larmes sur ses belles mains qui excitèrent les siennes. Brûlant tous les deux du même feu le moment de nous livrer à nos désirs aurait été saisi, si la prudence nous l’eût permis. Nous n’eûmes qu’une douce extase suivie d’une tranquillité qui nous faisait réfléchir aux douces jouissances que nous étions les maîtres de nous procurer. Trois heures s’écoulèrent bien vite. Elle me dit d’aller dans son cabinet pour la laisser habiller. Nous dînâmes avec ce secrétaire qu’elle n’aimait pas, et qui ne pouvait être que fort jaloux de mon bonheur.
Nous passâmes ensemble tout le reste de la journée dans ces propos de confiance qu’on se tient quand les premiers fondements de l’amitié la plus intime sont jetés entre deux personnes de différent sexe qui se croient nées l’une pour l’autre. Nous brûlions encore, mais dans le cabinet Esther n’était pas si libre comme78 dans sa chambre à coucher. Je suis retourné chez moi très content de mon sort. J’ai cru voir qu’elle pourrait se déterminer à devenir ma femme sans exiger que je lui apprisse ce que je ne pouvais pas lui apprendre. Je me repentais de n’avoir pas voulu lui laisser croire que sa science était égale à la mienne, et il me semblait qu’il ne me serait plus possible de lui démontrer que je l’avais trompée, et d’obtenir mon pardon. La seule Esther cependant était celle qui pouvait me faire oublier Manon, qui commençait déjà à me paraître indigne de tout ce quecb j’avais voulu faire pour elle.
M. D. O. étant déjà de retour je suis allé dîner avec lui. Il avait appris avec plaisir que sa fille m’avait guéri passant toute une journée avec moi. Il nous dit quand nous fûmes seuls qu’il avait su à La Haye que le comte [181v] de S. Germain avait le secret de faire des diamants qui ne différaient des vrais que dans le poids, ce qui n’empêchait pas qu’il ne pût être fort riche moyennant ce seul talent. Je l’aurais bien fait rire si j’avais pu lui conter tout ce que je savais de cet homme.
Le lendemain, j’ai conduit Esther au concert. Elle me dit que dans le jour suivant elle ne sortirait pas de sa chambre, et que nous pourrions parler de notre mariage. C’était le dernier jour de l’an 1759.
Chapitre XI
Mon arrivée à Stutgard
a. 1760a
1er Janv.
Ce rendez-vous devait être de conséquence. Je l’avais reçu de l’amour, et l’honneur devait être de la partie. J’y suis allé, déterminé à ne pas tromper cet ange, et sûr de ne pas manquer à ma proposition. Je l’ai trouvée au lit. Elle me dit qu’elle y passerait toute la journée, et que nous travaillerions. Sa gouvernante nous approcha une petite table, et elle mit devant moi plusieurs questions toutes tendantesb à me convaincre qu’avant de devenir son mari je devais lui communiquer ma science. Elles étaient toutes faites pour forcer l’intelligence à m’ordonner de la contenter, ou à me le défendre. Je ne pouvais faire ni l’un ni l’autre car une prohibition aurait pu lui déplaire au point de lui faire perdre toute l’inclination qu’elle avait à m’accorder ses faveurs. Je me suis tiré d’affaire par des réponses équivoques jusqu’à ce que M. D. O. vînt m’appeler à dîner. Il permit à sa fille de rester dans son lit, mais sous condition qu’elle passerait le reste de la journée sans travailler, car l’application ne pouvait qu’augmenter sa migraine. Elle le lui promit, et j’en fus bien aise.
Sortant de table je suis rentré chez elle, et je l’ai trouvée endormie. J’ai cru de devoir respecter son sommeil, mais à son réveil la lecture de l’héroïde d’Héloïse, et Abélardc nous mit en feu1.dLe propos étant tombé sur le secret que l’oracle lui avait révélé, et qui ne pouvait être connu que d’elle, elle permit à ma main de le chercher, et quand elle me vit en douter parce qu’il n’était pas palpable, ellee se détermina à me le rendre visible. Il n’était pas plus grand qu’un grain de millet.fElle me permit de le lui baiser à perte d’haleine.
[184v] Après avoir passé deux heures dans des folies amoureuses sans jamais venir au grand fait qu’elle avait raison de me défendre, je me suis déterminé à lui dire la vérité malgré que je visse qu’après deux fausses confidences avouées la troisième aurait pu la révolter.
Esther qui avait infiniment d’esprit, et que je n’aurais jamais pu tromper si elle en avait eu moins, m’écouta sans s’étonner, sans m’interrompre, et sans la moindre ombre de colère. Elle me répondit à la fin de ma confession qu’étant sûre que je l’aimais, et trouvant évidemment fausse cette dernière confidence, elle était convaincue que si je ne lui enseignais pas à faire la cabale la raison en était que la chose n’était pas en mon pouvoir, et que partant elle ne me presserait plus de faire ce que je ne voulais ou je ne pouvais pas faire.
— Soyons donc, me dit-elle, bons amis jusqu’à la mort, et ne parlons plus de cela. Je vous pardonne, et je vous plains si l’amour vous a ôté le courage d’être sincère. Vous m’avez trop convaincueg de votre science. Actuellement c’est fait. Vous ne pouviez jamais savoir une chose qui n’appartenait qu’à moi, et qui était ignorée de moi-même.
— Eh bien ! Ma chère amie, tenez en frein votre raisonnement. Vous ne saviez pas d’avoir ce signe, et je savais que vous l’aviez.
— Vous le saviez ? Comment l’avez-vous su ? C’est incroyable.
— Je vais vous dire tout.
Je lui ai alors communiqué toute la théorie de la correspondance des signes qui se trouvent sur le corps humain, finissant par l’étonner, et la convaincre quand je lui ai dit que j’étais certain que sa gouvernante qui avait une grosse mouche sur la joue droite devait en avoir une pareille sur la fesse gauche.
— Je saurai cela, me dit-elle, mais je suis surprise que tu sois le seul au monde quih ait cette science.
— Cela est connu, ma charmante [185r] amie par tous ceux qui savent d’anatomie2, de physiologie, et même d’astrologie science chimérique quand on la pousse jusqu’à trouver dans les astres tous les principes de nos actions.
— Portez-moi demain, demain, et pas plus tard, des livres, où je puisse apprendre beaucoup de choses dans ce goût. Il me tarde de devenir savante, et maîtresse d’étonner tous les ignorants moyennant ma cabale numérique, car toute science sans charlatanerie n’arrive jamais à en imposer. Je veux me consacrer à l’étude. Aimons-nous mon cher ami jusqu’à la mort. Nous n’avons pas besoin pour cela de nous marier.
Je suis retourné à mon auberge très content, et me sentant comme soulagé d’un grand fardeau. Je lui ai porté le lendemain tous les livres que j’ai pu trouver, et qui ne pouvaient que l’amuser. Il y en avait de bons, et de mauvais, mais je l’en ai avertie. Mon conis3 lui plut parce qu’elle y trouvait le caractère de la vérité. Voulant briller par l’oracle elle avait besoin de devenir bonne physicienne, et je l’ai mise sur le bon chemin. Je me suis alors déterminé d’aller faire un petit voyage en Allemagne avant de retourner à Paris ; et elle approuva mon idée, fort contente quand je l’ai assurée de la revoir avant la fin de la même année. Mais quoique je ne l’aie plus revue, je ne peux pas me reprocher de l’avoir trompée, car tout ce qui m’est arrivé m’a empêché de lui tenir parole.
J’ai écrit à M. d’Affri le priant de m’envoyer un passeport dont j’avais besoin voulant aller faire un tour dans l’empire4, où les Français, et toutes les puissances alors belligérantes étaient en campagne. Il me répondit fort poliment que je n’en avais pas besoin, mais que si je le voulais absolument il me l’enverrait. Sa lettre me suffit. [185v] Je l’ai mise dans mon portefeuille, et à Cologne elle me fit plus d’honneur qu’un passeport5.
J’ai fait passer entre les mains de M. D. O. tout l’argent que j’avais entre celles de plusieurs banquiers. Il me donna une lettre de crédit circulaire tirée sur dix à douze des premières maisons de l’Allemagne. Je suis donc parti dans ma chaise de poste, que j’avais fait venir du Mordick6, maître de disposer de presque cent mille florins de Hollande7, ayant beaucoup de bijoux de prix, des bagues, et un très riche équipage. J’ai renvoyé à Paris un laquais suisse avec lequeli j’étais parti, ne conduisant avec moi que Leduc monté derrière.
C’est toute l’histoire du court séjour que j’ai fait en Hollande cette seconde fois, où je n’ai rien fait d’important pour ma fortune. J’y ai eu des chagrins ; mais quand je m’en souviens je trouve que l’amour m’a dédommagé de tout.
Je ne me suis arrêté à Utrecht qu’un jour pour aller voir la terre appartenant aux hernoutres8, et le surlendemain je suis arrivé à Cologne à midi ; mais une demi-heure avant que j’y arrive cinq soldats déserteurs trois à droite, et deux à gauche me couchèrent en joue me demandant la bourse. Mon postillon menacé de mort par un pistolet que je tenais à la main piqua des deux9, et les assassins déchargèrent leurs fusils contre moi ; mais ils ne blessèrent que ma voiture. Ils n’eurent pas l’esprit de tirer sur le postillon. Si j’avais eu deux bourses comme les ont les Anglais, dont la légère est destinée aux voleurs hardis je l’aurais jetée à ces malheureux10 ; mais n’en ayant qu’une, et très bien garnie, j’ai risqué la vie pour la sauver. Mon Espagnol était étonné que les balles, dont il avait entendu le sifflement à leur passage devant sa tête ne l’eussent pas touché.
[186r] À Cologne les Français étaient en quartiers d’hiver. On m’a logé à l’enseigne du soleil11. En entrant dans la salle j’ai vu le comte de Lastic12 neveu de madame d’Urfé, qui après m’avoir fait tous les offres13 d’usage me conduisit chez M. de Torci qui était commandant14. Je lui ai montré au lieu du passeport la lettre de M. d’Affri, et tout fut dit. Quand je lui ai conté ce qui venait de m’arriver, il me fit compliment sur le bonheur que j’avais eu ; mais il condamna en clairs termes l’usage que j’avais fait de ma bravoure. Il me dit que si je n’étais pas pressé de partir je les verrais peut-être pendus ; mais je voulais partir le lendemain.
J’ai dû dîner avec M. de Lastic, et M. de Flavacour15 qui me persuadèrent à aller à la comédie. Par cette raison j’ai dû faire une toilette ; car c’était tout simple qu’on m’aurait présenté à des dames, et je voulais briller.
Étant allé me mettre sur le théâtre16, et ayant vu une jolie femme m’adresser sa lorgnette, j’ai prié M. de Lastic de me présenter ; et au premier entracte il me conduisit à sa loge, où il commença par dire qui j’étais à M. le comte de Kettler lieutenant général au service autrichien17 qui se tenait à l’armée française, comme M. de Montaset18 Français se tenait à l’autrichienne. D’abord après il me présenta à la dame qui m’a d’abord frappé. Elle me fit d’abord des questions sur Paris, puis sur Bruxelles, où elle avait été élevée, sans avoir l’air d’écouter mes réponses. Mes dentelles, mes breloques, mes bagues la tenaient distraite.
Quittant rapidement un propos, elle me demanda, comme si elle s’était souvenue qu’elle devait s’en montrer curieuse, si je m’arrêterais quelques jours à Cologne, et elle joua la mortifiée quand je lui ai répondu que je comptais d’aller dîner le lendemain à Bonnj. Le général Kettler alors se leva me disant qu’il était sûr que cette belle dame saurait m’engager à différer mon départ ; et il s’en alla avec Lastic me laissant seul avec l’intéressantek beauté. C’était la femme du bourgmestre X19, que le comte Kettler ne quittait jamais.
—lSe [186v] trompe-t-il, me dit-elle d’un air engageant, étant sûr que j’ai ce pouvoir ?
— Je ne le crois pas ; mais il pourrait se tromper s’il croyait que vous voulussiez en faire usage.
— Fort bien. Il faut donc l’attraper quand ce ne serait que pour punir son indiscrétion. Restez.
La nouveauté de ce langage me donna un air bête. J’eus besoin de me recueillir. Pouvais-je m’attendre à Cologne à un jargon de ce calibre ? Indiscrétion me parut sublime, punition très juste, attraper délicieux ; et l’idée de me faire servir à l’attrape me parutm divine. Il y aurait eu de la bêtise à approfondir. Prenant un air soumis, et reconnaissant, je lui ai donné l’indice de ma résignation m’inclinant jusqu’à sa main, et la lui baisant.
— Vous resterez donc, et ce sera honnête de votre part, car partant demain il semblerait que vous n’êtes venu ici que pour nous insulter. Le général donne demain un bal, et vous danserez avec nous.
— Oserais-je me flatter, madame, que je ne partagerai avec personne l’honneur de vous servir dans les contredanses ?
— Je ne danserai avec un autre que quand vous serez las.
— C’est-à-diren quand je tomberai mort.
— Mais d’où avez-vous cette pommade qui embaume l’air ? Vous étiez sur le théâtre, et je l’ai sentie.
— Elle est de Florence, et si elle vous entête je vais d’abord me faire repeigner.
— Ah ! Dieu ! ce serait un meurtre ! Une telle pommade ferait le bonheur de ma vie.
— Et vous feriez le bonheur de la mienne me permettant de vous en envoyer demain douze pots.
Le retour du Général l’empêcha de me répondre. Je me suis levé pour partir.
— Je suis sûr, me dit-il, que votre départ est suspendu. Madame vous a engagé à venir demain souper, et danser chez moi. N’est-ce pas ?
— Elle m’a flatté mon Général que vous m’accorderiez cet honneur, et que j’aurais celui de danser les contredanses avec elle. Comment partir après cela ?
— Vous avez raison. Je vous attendrai.
Je suis sorti de cette loge amoureux, et déjà heureux en imagination, et je suis retourné sur le théâtre, où les exhalaisons de ma pommade m’attiraient des compliments de tous les jeunes officiers. C’était [187r] un présent d’Esther, et c’était le premier jour que je m’en servais. La boîte était de vingt-quatre pots ; j’en ai ôté douze, et je la lui ai envoyée le lendemain à neuf heures couverte de toile cirée, et cachetée, et adressée à son nom comme si elle lui était expédiée de quelque commissionnaire20.
J’ai passé la matinée allant voir avec un domestique de louage les merveilles de Cologne toutes héroïcomiques21. J’ai ri voyant la figure du cheval Bayard22, que l’Arioste a tant célébré, monté par les quatre fils Aimon23. C’était le duc Amone père de l’invincible Bradamante, et de l’heureux Ricciardetto24.
Tous les convives chez M. de Castries25, où j’ai dîné, furent surpris que le général Kettlero m’eût lui-même invité à son bal étant extrêmement jaloux de sa dame, qui ne le souffrait que par vanité. Il était avancé en âge, d’une figure désagréable, et sans nulle qualité du côté de l’esprit pour prétendre d’être aimé. Il dut cependant trouver bon que je fusse assis près d’elle à son souper, et que je passasse toute la nuit causant, ou dansant avec elle. Je suis retourné chez moi si amoureux, que je n’ai plus pensé à partir. Dans un moment de chaleur j’ai osé lui dire que si elle me promettait un tête-à-tête je m’engageais à passer à Cologne tout le carnaval.
— Et si après vous l’avoir promis, me répondit-elle, je vous manquais, que diriez-vous ?
— Je me plaindrais tout seul de mon sort, et je dirais que vous n’avez pu me tenir parole.
— Vous êtes bon. Restez donc avec nous.
Le surlendemain du bal je lui ai fait la première visite, et elle me présenta son mari brave homme qui n’était ni jeune, ni beau, mais très obligeant. Une heure après ayant entendu la voiture du Général s’arrêter à sa porte, elle me dit que s’il me demandait, si je pensais d’aller à Bonn au bal de l’Électeur26, je devais lui répondre que je n’y manquerais pas. Quatre ou cinq minutes après je me suis évadé.
Je ne savais rien de ce bal ; mais je m’en suis d’abord informé. Toute la noblesse de Cologne y était invitée, et [187v]p le bal étant masqué tout le monde pouvait y aller. J’ai décidé d’y aller,q mais inconnu tant que je pouvais quand même le Général ne me ferait pas cette question. Il me semblait que Madame X, me donnant cet avis,r m’avait donné l’ordre d’y aller. Je ne pouvais pas interpréter cette commission autrement. J’étais certain qu’elle s’y trouverait, et j’espérais. L’esprit de cette femme était des plus rares. J’ai cependant répondu à tous ceux qui me demandèrent si j’irai à ce bal, que j’avais des raisons pour ne pas y aller ; et au Général même j’ai dit que je n’irais pas, quands Madame étant présente il me demanda si je m’y trouverais. Je lui ai dit que ma santé ne me permettait pas de me procurer ce plaisir. Il me répondit qu’on devait quitter tous les plaisirs quand ils pouvaient préjudicier à la santé.
Le jour même qu’on donnait le bal, je suis parti au commencement de la nuit tout seul dans un chariot de poste avec ma cassette, et deux domino vêtu d’un habit que personne ne m’avait vu. À Bonn j’ai loué une chambre, où je me suis masqué, et où j’ai laissé l’autre domino, et ma cassette. Je l’ai fermée à clef, et je suis allé à la cour dans une chaise à porteurs. Inconnu de tout le monde, j’ai vu toutes les dames de Cologne, et la belle X à visage découvert assise à une banque de Pharaont pontant au ducat. Je vois avec plaisir que le banquier était le comte Verità27 Véronais quiu m’avait connu en Bavière. Il était au service de l’électeur. Sa petite banque ne consistait qu’en cinq ou six cents ducats28, et les pontes entr’hommes, et femmes étaient dix à douze. Je me mets debout à côté de madame, et le banquier me donne un livret, et me présente les cartes pour que je coupe. Je m’en dispense, et Madame X coupe elle-même.
[188r] Je commence à ponter à dix ducats sur une seule carte,v elle perd quatre fois de suite, et il m’arrive la même chose dans la taille suivante. À la troisième taille personne ne veut couper. Le banquier prie le Général qui ne jouait pas, et il coupe. L’augure me semble bon je mets cinquante ducats, et je trouve la paroli29. À la taille suivante j’ai enlevé la banque. Tout le monde était curieux, je me suis vu suivi ; mais malgré cela j’ai eu l’adresse de m’évader. Je me suis fait porter à ma chambre où j’ai changé de domino, et laissé mon argent ; je suis retourné au bal, où j’ai vu un nouveau banquier, et beaucoup d’or ; mais, ayant décidé de ne plus jouer, je n’avais pas d’argent. La curiosité de savoir qui était le masque qui avait débanqué était générale. Je rôde partout ; je vois madame X qui parle au comte Verità assis près d’elle, je m’approche, et j’entends qu’ils parlent de moi : il lui disait que l’électeur voulait savoir qui était le masque qui l’avait débanqué, et que le Général Kettler lui avait dit que ce pouvait être un Vénitien qui était arrivé depuis huit à dix jours à Cologne. Elle lui disait que je lui avais dit que je ne me portais pas assez bien pour aller à ce bal. Le comte lui dit qu’il me connaissait,w que si j’étais à Bonn l’électeur le saurait, et que je ne partirais pas avant qu’il me parle. Entendant tout cela j’ai prévu qu’on pourrait facilement me découvrir après le bal ; mais je le défiais à y parvenir tant que j’y resterais. Mais je me suis mal conduit. On rangeait une contredanse30, il me vint envie de danser sans prévoir qu’on m’obligerait à ôter mon masque. Cela m’est arrivé quand je ne pouvais plus me retirer. Quand Madame X me vit, elle me dit qu’elle s’était trompée ; et [188v] qu’elle aurait parié que j’étais un masque qui avait débanqué le comte Verità. Je lui ai répondu que je ne faisais que d’arriver.
Mais à la fin de la contredanse quand le comte Verità me vit, il me dit que puisque j’étais au bal il était sûr que j’étais le même qui l’avait débanqué : je l’ai laissé dire toujours niant, et après avoir mangé quelque chose au buffet je poursuivis à danser. Deux heures après le comte Verità me dit en riant que j’étais allé changer de domino, et où était ma chambre.
— L’électeur, me dit-il, a tout su, et pour vous punir de cette friponnerie, il m’ordonnex de vous dire que vous ne partirez pas demain.
— Me fera-t-il arrêter ?
— Pourquoi pas, si vous refusez de dîner demain avec lui ?
— J’obéirai. Où est-il ? Présentez-moi d’abord.
— Il s’est retiré ; mais demain venez chez moi à midi.
Quand il me présenta, ce prince était debout entre cinq ou six courtisans, et j’eus l’air bête, car ne l’ayant jamais vu je cherchais des yeux un personnage habillé en ecclésiastique, et je ne le trouvais pas. Ce fut lui-même qui me tira d’embarras me disant en jargon vénitien qu’il était vêtu en grand maître de l’ordre teutonique31. Je lui ai fait alors tout de même la petite génuflexion, et quand j’ai voulu lui baiser la main il me la serra la retirant. Il me dit que quand il était à Venise j’étais sous les plombs, que son neveu électeur de Bavière32 lui avait dit que me sauvant je m’étais arrêté à Munick, et qu’il ne m’aurait pas laissé partir si au lieu de Munick je fusse allé à Cologne. Il me dit qu’il espérait qu’après dîner je lui ferais la narration de ma fuite, et que je resterais à souper, et à une petite mascarade où nous ririons. Je me suis engagé de lui conter toute l’histoire de ma fuite pourvu qu’il eût la patience de l’écouter, car la narration durait deux heures ; et je l’ai alors fait rire lui rendant le court dialogue que j’avais eu à ce sujet avec Monsieur le duc de Choiseul33.
[189r] Pendant le dîner ce prince me parla toujours vénitien : il me dit les choses les plus gracieuses. Il était gai, et avec l’air de santé qu’on lui voyait personne n’aurait pu prévoir que sa vie serait courte. Il mourut un an après.
D’abord qu’il se leva de table il me pria de narrer toute l’histoire de ma fuite, qui intéressa pendant deux heures toute la belle compagnie. Mon lecteur connaît cette histoire ; mais écrite elle n’est pas à beaucoup près si intéressante comme lorsque je la conte34.
Le petit bal de l’électeur fut très agréable. Ce fut une mascarade. Nous nous étions tous habillés en paysans dans une garde-robe particulière de ce prince, où les dames allèrent s’habiller dans une salle, tandis que les hommes s’habillaient dans une autre. L’Électeur même habillé en paysan aurait rendu ridicule celui qui n’aurait pas voulu se déguiser de la même façon. Le général Kettler paraissait un vrai paysan ; madame X était à croquer. On ne dansa que des contredanses, et des ballets dans le goût de plusieurs provinces de l’Allemagne très curieux. Il n’y avait que trois ou quatre femmes de la noblesse connue, les autres plus ou moins jolies étaient des connaissances particulières de l’Électeur qui fut toute sa vie grand ami du beau sexe. Deux de ces femmes dansaient la Furlane35, et l’électeur eut un plaisir infini à me la faire danser. C’est une danse vénitienne, dont il n’y a pas en Europe la plus violente36 : on la danse tête-à-tête, et ces femmes étant deux elles me firent presque mourir. Au bout de douze à treize, tout à fait hors d’haleine j’ai demandé pitié. Dans je ne sais quelle danse ony donnait des baisers à la paysanne qu’on attrapait : je n’ai pas eu de politique : j’attrapais toujours Madame X, et le paysan électeur disait bravo bravo. Le pauvre Kettler enrageait.
Elle trouva le moment pour me dire que toutes les dames de [189v] Cologne partaient le lendemain à midi, et que je pouvais me faire honneur les invitant toutes à déjeuner à Bryl37 leur envoyantz deux billets ou trois écrivant sur les billets les noms des hommes avec lesquels elles étaient. Confiez-vous, me dit-elle, au comte Verità, et il fera tout : dites-lui seulement que vous voulez faire la même chose que le prince de Deux Ponts38 fit il y a deux ans ; mais ne perdez pas de temps. Comptez sur vingt personnes, et marquez l’heure. Faites surtout que les billets soient distribués à neuf heures du matin.
Enchanté de l’empire que cette femme charmanteaa croyait pouvoir exercer sur moi je me décide dans l’instant à l’obéir39. Bryl, déjeuner, vingt personnes, comme le duc des deux Ponts, billets, à une heure, le comte Verità, je me trouvais informé comme si elle avait employé une heure à me concerter40.
Je sors d’abord habillé en paysan, je prie un page de me conduire aux chambres du comte Verità. Il rit me voyant habillé ainsi, je lui dis en peu de mots mon affaire, je me recommande à lui comme si c’était une affaire d’État de la plus grande conséquence.
— Votre affaire, me dit-il, est très facile. Elle ne me coûte autre peine que celle d’écrire un billet à l’officier chef d’office41, et de le lui envoyer sur-le-champ. Dites-moi seulement ce que vous voulez dépenser.
— Plus qu’on peut, lui dis-je.
— C’est-à-dire moins.
— Non. Plus, car je veux être magnifique42.
— Il faut pourtant dire, car je connais l’homme.
— Dites deux cents ducats43.
— C’est assez. Le duc de Deux ponts n’a pas donné davantage.
Il écrit le billet, il l’envoie, m’assurant que tout serait fait. Je le laisse, pensant aux billets. Je parle à un page italien fort alerte. Je lui dis que je payerai un ducat à un valet de chambre qui me donnerait les noms des dames de Cologne qui étaient venues à Bonn, et des cavaliers qui les avaient accompagnées. Une demi-heure après j’ai eu [190r] la note exacte, et avant de quitter le bal j’ai dit à Madame X que tout était fait. J’ai écrit moi-même avant de me coucher dix-huit billets, et le lendemain matin je les ai tous envoyés cachetés à leurs adresses par un domestique de louage dont l’hôte m’a répondu.
À neuf heures je suis allé prendre congé du comte Verità, qui me remit une boîte d’or de la part de l’Électeur qui avait par-dessus son portrait en médaillon habillé en grand maître de l’ordre Teutonique. Je fus très sensible à cette grâce ; je voulais aller remercier S. A., mais le comte me dit que je pouvais différer jusqu’à mon passage par Bonn lorsque j’irais à Francfort.
L’heure du déjeuner était marquée à une heure, mais à midi j’étais déjà à Bryl. C’est une maison de plaisance de l’Électeur, dont la beauté consiste dans le goût de l’ameublement. C’était une copie de Trianon. J’ai vu dans une grande salle une table couverte pour vingt-quatre personnes ; les couverts de vermeil, les assiettes de porcelaine, et sur le buffet une grande quantité de vaisselle d’argent, et des grands plats de vermeil. Sur deux autres tables à l’autre bout de la salle j’ai vu des bouteilles remplies des vins les plus renommés de toute l’Europe, et des sucreries de toutes les espèces. Lorsque j’ai dit à l’officier que j’étais celui qui faisait les honneurs du déjeuner, il me dit que je me trouverais content, et qu’il était là depuis six heures du matin. Il me dit que l’ambigu en mangeaille44 ne serait que de vingt-quatre plats ; mais que j’aurais vingt-quatre plats d’huîtres d’Angleterre, et un dessert qui couvrirait toute la table. Voyant une grande quantité de domestiques, je lui ai dit qu’ils n’étaient pas nécessaires ; mais il me dit qu’ils l’étaient parce que les domestiques des convives n’entraient pas. Il me dit [190v] de ne pas m’en mettre en peine car ils le savaient.
J’ai reçu tout mon monde à la portière des voitures n’ayant autre compliment à faire que celui de demander pardon de l’effronterie avec laquelle je m’étais procuré cet honneur. À une heure on servit, et j’ai vu la joie briller dans les beaux yeux de Mad. X lorsqu’elle vit la même magnificence qu’aurait étaléeab l’Électeur. Elle n’ignorait pas qu’on savait que tout cela était fait pour elle ; mais elle était charmée de voir que je ne la distinguais pas des autres. Il y avait vingt-quatre couverts, et malgré que je n’eusse distribué que dix-huit billets les places étaient toutes occupées. Il y avait donc six personnes venues non invitées. Cela me fit plaisir. Je n’ai pas voulu m’asseoir : j’ai servi les dames sautant d’une à l’autre mangeant debout ce qu’elles me donnaient.
Les huîtres d’Angleterre ne finirent qu’à la vingtième bouteille de vins de Champagne. Le déjeuner commença que la compagnie était déjà grise. Ce déjeuner qui comme de raison n’était composé que d’entrées fut un dîner des plus fins. On ne but pas une seule goutte d’eau, car le Rhin, et le Tokai n’en souffrent point45. Avant de servir le dessert on mit sur la table un énorme plat de truffes en ragoût. On le vida suivant mon conseil d’y boire par-dessus du marasquin. C’est comme de l’eau, dirent les dames, et elles en burent comme si ç’avait été de l’eau. Le dessert fut magnifique. Tous les portraits des souverains de l’Europe y étaient, on fit des compliments à l’officier qui était là,ac qui touché de vanité dit que tout cela résistait aux poches, et pour lors on empocha46. Le général alors dit une grande bêtise qu’on siffla par une risée générale. Je suis sûr,ad dit-il, que c’est un tour que l’Électeur nous a joué : S. A. a voulu garder l’incognito, et M. Casanova a très bien servi le prince. Après la grande risée, qui m’a donné le temps de penser : Si l’Électeur, mon Général, lui dis-je d’un air modeste, m’avait donné un pareil ordre, je l’aurais obéi ; mais il m’aurait humilié. S. A. voulut me faire une grâce beaucoup plus grande : et la voilà.
[191r] En disant cela j’ai mis entre ses mains la tabatière, qui fit deux, ou trois fois le tour de la table.
On se leva, et on fut étonné d’avoir passé à table trois heures. Après tous les compliments de saison la belle compagnie partit pour Cologne pour y arriver encore à temps d’aller à la comédie. Très content de cette belle fête, j’ai laissé au brave traiteur vingt ducats pour les domestiques. Il me pria de marquer par lettre ma satisfaction au comte Verità.
Je suisae arrivé à Cologne à temps d’aller à la petite pièce47. N’ayant point de voiture je suis allé à la salle en chaise à porteurs.afVoyant Mad. X avec M. de Lastic, je suis allé dans sa loge. Elle me dit d’abord d’un air triste que le Général s’était trouvé si malade qu’il avait dû aller se coucher. Un moment après M. de Lastic nous laissa seuls, et pour lors la charmante femme me fit des compliments qui valaient cent de mes déjeuners. Elle me dit que le général avait trop bu du Tokai, et que c’était un vilain cochon qui avait dit qu’on savait qui j’étais, et qu’il ne me convenait pas de me traiter en prince48. Elle lui avait répondu qu’au contraire je les avais traités comme des princes en très humble serviteur. Là-dessus il l’avait insultée.
— Envoyez-le à tous les diables, lui dis-je.
— C’est trop tard. Une femme que vous ne connaissez pas s’en emparerait : je dissimulerais ; mais cela ne me ferait pas plaisir.
— J’entends cela très bien. Que ne suis-je un grand prince ! En attendant je dois vous dire que je suis beaucoup plus malade que Kettler. Je suis à l’extrémité.
— Vous badinez je crois.
— Je vous parle sérieusement. Les baisers au bal de l’Électeur me firent goûter un nectar d’une étrange espèce. Si vous n’avezag pitié de moi je partirai d’ici malheureux pour tout le reste de mes jours.
— Différez votre départ. Laissez Stutgard.ahJe pense à vous ; et ce n’est pas ma faute. Croyez que je ne pense pas à vous tromper.
—aiCe soir même, par exemple, si vous n’aviez pas la voiture du général, et si j’avais la mienne, je pourrais [191v] vous conduire chez vous en tout honneur.
— Taisez-vous. Vous n’avez pas la vôtre ?
— Non.
— Dans ce cas-là, c’est moi qui dois vous reconduire ; mais, mon cher ami, cela doit venir très naturellement. Vous me donnerez le bras jusqu’à ma voiture, je vous demanderai où est la vôtre, et vous entendant dire que vous n’avez pas de voiture, je vous dirai de monter, et je vous descendrai à votre auberge. Ce ne sera que deux minutes ; mais en attendant mieux c’est quelque chose.
Je ne lui ai répondu que des yeux, car la joie m’étouffait l’âme. Après la comédie, voilà le laquais qui vient dire que la voiture est à la porte. Nous descendons, elle me fait la question concertée, et quand elle apprend que je n’ai pas de voiture elle fait mieux. Elle me dit qu’elle va à l’hôtel du général pour voir comme il se porte, et que si je voulais y aller, elle pourrait après me conduire à mon auberge.
C’était un esprit divin. Il fallait traverser deux fois la villace49 mal pavée. C’était un carrosse coupé50. Nous fîmes ce que nous pûmes ; mais presque rien. La lune était vis-à-vis de nous, et l’infâme cocher tournait de temps en temps la tête. J’ai trouvé cela horrible. Le sentinelle51 dit au cocher que S. E. était invisible à tout le monde. Elle lui ordonne d’aller à mon auberge, et pour lors nous eûmes la Lune derrière. Nous avons fait un peu mieux, mais mal, tout mal. Le coquin n’était jamais de sa vie allé si vite. En descendant cependant je lui ai donné un ducat. Je suis allé me coucher amoureux à mourir, et d’une certaine façon plus à plaindre qu’auparavant. Madame X m’avait convaincu qu’en me rendant heureux elle se rendrait heureuse. J’ai décidé de rester à Cologne jusqu’à ce que le général en fût parti.
Le lendemain à midi je suis allé à l’hôtel du Général pour me faire écrire52 ; mais il recevait. On me fit entrer. Madame X [192r] y était. J’adresse au Général le compliment qui était dans l’ordre, et il ne me répond qu’avec une froide inclination de tête. Il y avait beaucoup d’officiers debout, ainsi quatre minutes après j’ai gagné la porte. Il garda la maison trois jours, et Madame X ne fut jamais au théâtre.
Le dernier jour de Carnaval le Général invita beaucoup de monde à souper chez lui, et après le souper on devait danser. Je vais comme de coutume faire la révérence à Mad. X dans sa loge, je reste seul elle me demande si le général m’avait invité à souper, je lui dis que non, et elle répond d’un ton absolu, et indigné que je devais y aller tout de même.
— Vous n’y pensez pas, lui dis-je avec douceur, je vous obéirai en tout excepté en ceci.
— Je sais tout ce que vous pouvez me dire. Il faut y aller. Je meaj croirai déshonorée, si vous n’êtes pas de ce souper. Vous ne pourrez jamais me donner une plus grande marque de votre tendresse, et de votre estime.
— Arrêtez-vous. J’irai. Mais dites-moi si vous sentez que par ce fatal ordre vous exposez ma vie, car je ne suis pas hommeak capable de dissimuler si ce brutalal m’offense.
— Je sens tout cela : j’aime votre honneur pour le moins tant que votre vie53. Il ne vous arrivera rien, je vous en réponds, je prends tout sur moi. Vous devez y aller. Promettez-le-moi actuellement, car mon parti est pris. Si vous ne voulez pas y aller, je n’irai pas non plus ; mais après cette aventure nous ne nous verrons plus.
— J’irai. En voilà assez.
M. de Castries entra dans ce moment, et je suis allé sur le théâtre. Prévoyant le plus grand de tous les affronts, qui devait avoir une conséquence fatale, j’ai passé deux heures infernales. Je me suis cependant disposé à une bonne conduite. Je vais chez le Général d’abord après la comédie : il n’y avait que cinq ou six personnes. J’approcheam une chanoinesse54, qui aimait la poésie italienne, et notre entretien devient intéressant : dans une demi-heure la salle était pleine : la dernière arrivée fut Madame X avec le général. Occupé avec la dame [192v] je ne bouge pas, et par conséquent il ne me voit pas. Madame X très enjouée ne lui laissait pas le temps d’examiner l’assemblée. Il vaan ailleurs. Un quart d’heure après on annonce à la chanoinesse qu’on avait servi, elle se prend à mon bras, et me voilà à table assis près d’elle, et un moment après voilà toutes les places occupées. Mais un étranger qui devait être invité reste debout. Le Général dit en criant que cela ne pouvait pas être, et en attendant qu’onao s’arrangeait pour faire mettre un couvert, le général passe en revue son monde, et comme je ne le regardais pas il me nomme, et il me dit : Monsieur je ne vous ai pas invité. Je lui réponds d’un ton très respectueux, mais ferme : C’est vrai, mon général, mais étant sûr que ce ne pouvait être que par oubli, je suis venu tout de même faire ma cour à Votre Excellence. Après cette réponse j’ai suivi mon propos avec la chanoinesse sans regarder personne. On ne parla qu’après trois ou quatre minutes du plus morne silence. La chanoinesse entama des propos agréables, que je relevais en les envoyant de bricole55 aux autres convives, et la table tout d’un coup se monta en gaieté.
Le général boudait, et cela ne m’était pas égal. Je voulais absolument le dérider, et j’en guettais le moment. Ce moment arriva au second service. M. de Castries fit l’éloge de la Dauphine56, on parla de son frère comte de Lusace57, on parla de l’autre duc de Courlande58, on vint à Biron ci-devant duc59 qui était en Sibérie, etap à ses qualités personnelles. Un des convives dit que tout son mérite consistait à avoir plu à l’impératrice Anne ; j’ai demandé pardon.
— Son grand mérite est celui d’avoir fidèlement servi le dernier duc Kettler, qui sans le courage de cet homme aujourd’hui malheureux aurait perdu tous ses équipages60 à la guerre qui finissait alors. Ce fut le duc Kettler même qui par un trait héroïque, et digne de l’histoire l’envoya à la cour de Petersbourg, et Biron ne sollicita jamais le duché. Il ne voulait s’assurer que de la comtée61 de Wartemberg,aq reconnaissant les droits de la branche cadette de la maison Kettler, qui régnerait aujourd’hui sans le caprice de la Czarine62, qui voulut absolument faire son favori duc63.
—ar[195r] Je n’ai jamais trouvé personne mieux instruite, dit le Général, me regardant, et sans ce caprice-là je régnerais aujourd’hui.
Après cette modeste explication il fit un éclat de rire, et il m’envoya une bouteille de vin du Rhin qui avait un écriteau sur lequel on lisait 1748. Depuis ce moment il ne parla plus qu’avec moi, et nous nous levâmes de table bons amis. On dansa toute la nuit ; la chanoinesse fut ma dame. Je n’ai dansé avec madame X qu’un seul menuet. Vers la fin du bal il me demanda si j’étais sur mon départ, demande qu’on ne fait pas quand on a un peu d’esprit. Je lui ai répondu que je ne partirais qu’après la revue.
Je suis allé me coucher très content d’avoir donné à Mad. X une marque d’amour, dont il était difficile d’en imaginer une plus forte ; mais remerciant la fortune que la repartie que mon bon Génie me suggéra eût mis à la raison le brutal ; car Dieu sait ce que j’aurais fait s’il avait osé me dire de sortir de table. La première fois que nous nous sommes revus, elle me dit qu’il lui prit un frisson quand elle l’entendit me dire qu’il ne m’avait pas invité.
— Il est certain, me dit-elle, qu’il vous aurait dit davantage, si votre fière excuse ne l’eût pétrifié, et pour lors mon parti était déjà pris.
— Quel parti.
— Je me serais levée, et nous serions sortis ensemble : M. de Castries m’a dit qu’il en aurait fait de même, et je crois que toutes les dames que vous avez invitées à Brühlas auraient suivi notre exemple.
— Mais encore l’affaire ne serait pas restée là, car j’aurais voulu une satisfaction.
— Je vois cela, et je vous prie d’oublier que je vous ai exposé à ce risque ; mais de mon côté je ne l’oublierai jamais que quand je vous aurai entièrement convaincu de ma reconnaissance.
[195v] Trois ou quatre jours après, ayant su qu’elle était malade, je suis allé la voir à onze heures du matin pour ne pas y trouver le Général. Elle me reçut dans la chambre de son mari, qui me demanda d’abord si j’étais allé dîner avec eux en famille, et je lui ai dit qu’oui. J’ai eu plus de plaisir à ce dîner qu’au souper du Général deux jours après mon arrivée à Cologne. Ce bourgmestre était un de ces hommes qui préférait à tout la paix de la maison, et que sa femme devait aimer, car il n’était pas du nombre de ceux qui disent Displiceas aliis, sic ego tutus ero [Si tu déplaisais aux autres ! alors, moi, je serai tranquille]64.
Avant dîner elle me fit voir toute sa maison.atVoici notre chambre à coucher, et voici un cabinet, où quelquefois je couche toute seule quand la bienséance l’exige ; et voici une église publique, que nous pouvons regarder comme notre chapelle, car de ces deux fenêtres grillées nous voyons la messe. Nous n’y allons que les jours de fête, descendant par ce petit escalier, au bas duquel il y a une porte, dont voici la clef.
C’était le second samedi de carême : nous mangeâmes très bien en maigre ; mais le manger fut ce qui m’intéressa le moins. Ce qui comblait de contentement mon âme amoureuse était cette charmante femme qui à l’âge65 de vingt-cinq ans je voyais adorée de toute la famille. Elle avait une belle-sœur, et des enfants fils d’un frère de son mari, dont il était tuteur. Je me suis retiré de bonne heure pour aller écrire à Esther, que cette nouvelle passion me faisait négliger.
Le lendemain je suis allé en chenille entendre la messe à la petite église de madame X. C’était un dimanche. Je l’ai vue sortir de la petite porte située sous ses fenêtres grillées. Elle était suivie de ses nièces ayant sa belle tête enfermée dans le capuchon de son mantelet. Cette porte était si bien enclavée dans lesau parois qu’elle n’était pas visible. Le diable, qui, comme l’on sait, tente à l’église [196r] beaucoup plus qu’ailleurs me fit enfanter dans ce moment-là le beau projet d’aller passer des nuits entières entre ses bras montant chez elle par cet heureux escalier.
Je lui communique mon projet le lendemain à la comédie. Elle rit. Elle me dit qu’elle y avait pensé aussi, et qu’elle me donnerait un billet instructif enfermé dans la gazette tout au plus tôt. Nous ne pouvions pas parler. Une dame d’Aix-la-Chapelle qui était venue passer quelques jours à Cologne l’occupait entièrement, et les visites remplissaient la loge.
Elle me donna publiquement cette gazette le lendemain me disant qu’elle n’y avait trouvé rien d’intéressant. Voici la copie de la lettre que j’ai trouvée incluse :
« Le beau projet conçu par l’amour n’est pas sujet à des difficultés ; mais bien à des incertitudes. La femme ne couche dans le cabinet que quand le mari la prie de consentir à cette séparation ; et pour lors elle peut durer quatre ou cinq jours. Elle croit que la raison de cette prière ne tardera pas à arriver ; et une longue habitude fait qu’elle ne peut pas lui en imposer. Il faut donc attendre. La femme amoureuse aura soin d’avertir l’amant. Il s’agit de se cacher dans l’église, et il ne faut pas penser un seul moment à corrompre l’hommeav qui l’ouvre, et la ferme. Quoique pauvre il est incorruptible par esprit de bêtise. Il trahirait le secret. Le seul moyen est de se cacher dans l’église, etaw de se faire enfermer. Il la ferme à midi dans les jours ouvriers, et le soir dans ceux de fête, et il ouvre son église à l’aube tous les jours. Quand le cas arrivera la porte sera fermée de façon que l’amant n’aura besoin pour l’ouvrir que de la pousser très légèrement. Le cabinet n’étant séparé de la chambre que par une cloison très mince, il est averti qu’il n’osera jamais se moucher, et qu’il ne lui est pas [196v] permis d’être enrhumé, car le malheur serait très grand s’il lui arrivait de tousser. L’évasion de l’amant ne souffrira aucune difficulté. Il descendra dans l’église, et il en sortira d’abord qu’il la verra ouverte. Le bedeau ne l’ayant pas vu quand il l’a fermée, ce n’est pas vraisemblable qu’il le voie quand il l’ouvrira. »
Cette lettre m’a élevé l’âme. Je l’ai baisée cent fois. Je suis allé le lendemain examiner tout l’intérieur de cette église ; c’était le principal. Il y avait une chaire où l’homme ne m’aurait pas vu ; mais l’escalier était dans la sacristie toujours fermée. Je me suis décidé pour un des deux confessionnaux qui avaient par-devant une demi-porte. Me couchant là où le confesseur tenait les pieds, je pouvais n’être pas vu ; mais l’espace était si étroit qu’il me semblait impossible qu’il pût me contenir la demi-porte étant fermée. J’ai attendu jusque vers midi, et je m’y suis placé quand je n’ai plus vu personne dans l’église. J’y tenais ; mais si malax qu’on m’aurait vu pour peu qu’on se fût approché. Dans tous les manèges de cette espèce on ne fait jamais rien, si on ne compte pas sur la fortune. Déterminé de m’abandonner à son empire, je suis retourné chez moi assez content. J’ai rendu compte de tout cela à mon adorée, mettant ma narration dans la même gazette, et la lui remettant à la comédie, où je la voyais tous les jours.
Huit ou dix jours après elle demanda au Général à ma présence s’il avait quelque commission à donner à son mari, qui le lendemain à midi allait partir pour Aix-la-Chapelle, et qui serait de retour dans trois jours.
Je n’avais pas besoin d’en savoir davantage. Un coup d’œil qu’elle me donna me fit connaître que je devais profiter de cetteay annonce. Quelle joie ! Plus grande encore parce que j’étais un peu enrhumé. Le lendemain était un jour de fête ; et encore tant mieux : je ne me serais caché dans le confessionnal que vers [197r] le soir, et par là j’aurais évité la corvée de passer dans cette église toute la journée.
J’y suis allé à quatre heures, et je me suis accroupi dans le confessionnal plus obscur me recommandant à Dieu. À cinq heures, l’homme aux clefs, après avoir fait un tour par l’église qui n’était que d’habitude, sortit, et ferma la porte. Je suis alors sorti de là, et me suis-je assis sur un banc, où voyant son ombre à travers la grille je fus sûr qu’elleaz m’avait vu. Elle ferma le volet.
Un quart d’heure après, je suis allé à la porte, je l’ai poussée, et elle s’ouvrit. Je l’ai fermée, et à tâtons je me suis assis sur les derniers degrés de l’escalier. J’ai passé là cinq heures, qui dans l’attente de mon bonheur ne m’auraient pas été pénibles, si les rats qui allaient, et venaient près de moi ne m’eussent continuellement tourmenté l’esprit. Maudit animal que je n’ai jamais pu mépriser, ni vaincre l’insoutenable nausée qu’il me cause. Il n’est cependant qu’hideux, et puant.
À dix heures elle vint, une bougie à la main, me tirer de la détresse où je ne vivais que pour elle. On peut se figurer en gros les délices réciproques de cette heureuse nuit ; mais non pas en deviner le détail. Elle me dit qu’elle m’avait ménagé un petit souper ; mais je ne sentais autre appétit que celui que m’excitaient ses charmes, et d’ailleurs j’avais dîné à quatre heures. Nous passâmes sept heures dans l’ivresse ne les interrompant souvent par des propos amoureux que pour nous renouveler des délices.
Le bellezze d’Olimpia eran di quelle
Che son più rare ; e non la fronte sola
Gli occhi, le guanciè, e le chiome avea belle,
La bocca, il naso, gli omeri, e la gola ;
Ma discendendo giù da le mammelle,
Le parti che solea coprir la stola
Fur di tanta eccellenza, che ante porse
A quante ne avea il mondo potean forse [197v].
[197v] Vinceano di candor le nevi intatte,
Et eran più che avorio a toccar molli :
Le poppe ritondette parean latte
Che fuor dé giunchi allora allora tolli :
Spazio fra lor tal discendea qual fatte
Esser veggiam fra piccolini colli
L’ombrose valli in sua stagion amene
Che ’l verno abbia di neve allora piene.
I rilevati fianchi, e le bell’anche,
E netto più che specchio il ventre piano
Pareano fatte, e quelle cosce bianche
Da Fidia a torno, o da più dotta mano.
Di quelle parti debbovi dir anche etc. etc.
[C’est qu’Olympe, en effet, avait de ces beautés
que l’on voir rarement, car son front était beau,
mais encore ses yeux, ses joues et ses cheveux,
sa bouche et puis son nez, sa gorge et ses épaules ;
et, si l’on descendait plus bas que les tétins,
les parties que souvent une robe couvre
furent d’une excellence assez grande peut-être
pour qu’on les mît avant toutes celles du monde.
L’emportant en blancheur sur les neiges intactes,
elles sont au toucher plus lisses que l’ivoire ;
et ses petits seins ronds ressemblent à du lait
que l’on vient d’enlever des joncs où il était.
et il descend entre eux un espace pareil
à l’ombreuse vallée que l’on voit s’ouvrir entre
deux tout petits coteaux, amène en son printemps
et que l’hiver viendrait de remplir de sa neige.
Ses flancs épanouis et ses hanches superbes,
avec son ventre plat plus poli qu’un miroir,
paraissaient faits au tour, comme ses cuisses blanches,
par Phidias ou quelque autre main bien plus experte.
De ces parties du corps dois-je aussi vous parler etc., etc.]66
Madame X avait un mari qui n’avait besoin que de son propre tempérament, et de l’amitié qu’il avait pour elle pour lui rendre ses devoirs immanquablement toutes les nuits. Soit régime, soit scrupule, il suspendait son droit dans les jours critiques de chaque lunaison, et pour se garantir de la tentation il tenait loin de lui sa chère moitié ; mais dans l’heureuse nuit, que nous passâmes, elle n’était pas dans le cas du divorce67. Nous dûmes tous les deux notre bonheur imprévu à l’heureux voyage de ce brave homme. Je l’ai quittée épuisé, mais non pas rassasié. Je l’ai assurée, la serrant entre mes bras, qu’elle me trouverait le même empressement la première fois que nous nous reverrions. Je suis allé me remettre dans le confessionnal, où la lumière du jour naissant devait moins difficilement me dérober aux yeux de l’homme aux clefs. D’abord que j’ai vu la porte ouverte, je suis allé me coucher. Je ne suis sorti qu’à l’heure du théâtre pour revoir l’objet charmant, dont l’amour m’avait rendu possesseur.
Ce ne fut que quinze jours après que montant dans sa voiture elle me dit qu’elle coucherait dans le cabinet dans la [198r] nuit suivante. C’était un jour ouvrier. L’église n’étant ouverte que le matin, j’y suis allé à onze heures après avoir bien déjeuné. Je me suis placé dans le confessionnal aussi facilement que la première fois, et le bedeau vers midi ferma son église.
La réflexion que je devais rester dix heures soit dans l’église, soit à l’obscur au pied de l’escalier en compagnie des rats n’était pas amusante, car je ne pouvais pas seulement prendre du tabac68 qui m’aurait mis dans la nécessité de me moucher ; mais l’amour rend chère l’attente à l’amant quand il est sûr qu’il ne manquera pas à sa parole.
À une heure j’ai vu un papier tomber sur le pavé sous la fenêtre grillée. Je vais le ramasser avec un grand battement de cœur, et je trouve ces paroles : « La porte est ouverte. Je crois que vous serez mieux là que dans l’église. Vous trouverez un petit dîner, une lampe de nuit, et des livres. Vous serez mal assis ; mais je n’y ai pas trouvé de remède. Ces dix heures vous dureront moins que à moi ; soyez-en sûr. J’ai dit au Général que je suis malade. Imaginez-vous s’il est possible que je sorte aujourd’hui. Dieu veuille vous préserver de la toux ; surtout dans la nuit prochaine, car la masculine est tout à fait différente de la féminine. »
Amour ! Charmant dieu qui pense à tout ! Je n’hésite pas un seul moment. J’entre, et je vois sur la moitié de trois degrés serviettes, couverts, petits plats ragoûtants, bouteilles, verres, un réchaud, et une bouteille d’esprit de vin. Je vois du café en poudre, et des citrons, du sucre, et du rhum, s’il me venait envie de faire du punch. Avec ça des livres [198v] amusants. Ce qui me surprend est que madame X ait pu faire tout cela sans qu’aucun de la famille s’en aperçoive.
Le mérite de cet appareil consistait en ce qu’il paraissait fait plus pour amuser que pour nourrir quelqu’un. J’ai passé trois heures à lire, puis trois autres à manger, me faire du café, puis du punch. Après cela je me suis endormi, et l’ange est venu me réveiller à dix heures. Cette seconde nuit fut cependant moins vive que la première : moins de ressources à cause de l’obscurité, et plus de gêne à cause du mari voisin que le moindre bruit aurait réveillé. Nous passâmes trois ou quatre heures entre les bras du sommeil.
Ce fut la dernière nuit que nous passâmes ensemble. Le Général alla en Westphalie69, et elle devait aller à la campagne. Je lui ai promis de retourner à Cologne l’année suivante ; mais plusieurs malheurs me l’ont empêché70. J’ai pris congé de tout le monde, et je suis parti regretté.
Le séjour de deux mois et demi71 que j’ai fait dans cette ville n’a pas diminué mon argent malgré que toutes les fois qu’on m’a fait jouer à un jeu de commerce j’aie perdu. La partie de Bonn m’a défrayé avec surabondance. Le banquier Franck72 se plaignit que je n’avais pas pris de lui la moindre somme. Je n’aurais pas été si sage si je n’eusse eu un tendre attachement, qui me mettait dans l’obligation de convaincre tous ceux qui tenaient les yeux sur moi que je méritais d’être bien traité.
Je suis parti à la moitié du mois de Mars, et me suis arrêté à Bonn pour faire ma révérence à l’Électeur. Ce prince n’y était pas. J’ai dîné avec le comte Verità, et [199r] l’abbé Scampar qui était le favori du prince73. Une lettre officieuse que le comte me donna pour une chanoinesse, dont il me fit l’éloge, qui devait être à Coblence, fut la cause que je m’y suis arrêté ; mais au lieu de la chanoinesse, qui était alléeba à Mannheimbb, j’ai trouvé logée dans ma même auberge une femme de Théâtre nommée Toscani, qui retournait à Stutgard avec sa fille très jeune, et charmante74. Elle venait de Paris, où elle avait passé un an pour lui faire apprendre la danse sérieuse du célèbre Vestris75. Cette fille enchantée de me revoir, me présenta d’abord un épagneul que je lui avais donné, il y avait alors un an76. Cette petite bête faisait ses délices. Cette fille, qui était un vrai bijou, m’engagea facilement à aller faire un tour à Stutgard, où d’ailleurs je ne pouvais qu’avoir tous les plaisirs imaginables. Sa mère était impatiente de voir comment le duc77 trouverait sa fille qu’elle avait déjà dès son enfance destinée à la paillardise de ce prince, qui malgré qu’il eût alors une maîtresse en titre, voulait avoir toutes les figurantes dans ses ballets dans lesquelles il trouvait quelque mérite. La Toscani m’assura en soupant que sa petite était toute neuve, et elle me jura que le duc ne l’aurait qu’après avoir chassé la régnante, et lui avoir donné sa place. Cette maîtresse régnante était la danseuse Gardella, la même, fille du barcarol vénitien, dont j’ai parlé dans mon premier tome, la même, femme de Michel Agata, que j’avais trouvée à Munick fuyant de la prison des plombs78.
La jeune Toscani, également que la mère ne furent pas fâchées de me voir curieux de la pureté du bijou réservé au duc de Wurtembergbc, et leur vanité s’en mêla pour me voir convaincu qu’elles ne mentaient pas. Ce fut un passe-temps qui m’occupa deux bonnes heures le lendemain matin avec [199v] les deux adorables créatures, car la mère n’aurait pas voulu pour tout au monde me laisser seul avec son trésor que par surprise j’aurais pu lui croquer. Mais bien loin de me plaindre de sa présence je lui ai fait voir qu’elle m’était chère. Elle rit, et admira ma loyauté en ce que j’ai éteint dans elle tout le feu que sa fille allumait dans mon âme avec ses charmes objets continuels de mes yeux. Cette mère, quoiqu’encore jeune, ne paraissait pas fâchéebd que je parusse avoir besoin de ce tableau pour bien jouer avec elle le rôle d’amoureux. Il lui semblait que sa fille qu’elle adorait était une partie d’elle-même ; mais elle était sûre de jouer le rôle principal. Elle se trompait, et je ne demandais pas mieux. Sa fille n’aurait pas eu besoin de sa mère pour me brûler ; mais celle-ci sans la présence de l’autre m’aurait trouvé de glace.
Je me suis donc déterminé d’aller à Stutgard voir la Binetti qui parlait toujours de moi contant des merveilles. Cette Binetti était la fille du barcarol vénitien Ramon que j’avais aussi aidée à se mettre sur le grand trottoir79 l’année même dans laquelle madame de Valmarana l’avait mariée au danseur français Binet qui avait italianisé son nom. Je devais revoir à Stutgard la Gardela, Balletti le cadet80 que j’aimais beaucoup, la jeune Vulcani qu’il avait épousée81, et plusieurs autres anciennes connaissances qui devaient me rendre un vrai paradis le court séjour que je me sentais disposé à faire dans cette ville. À la dernière poste je me suis séparé de la chère société de la Toscani. Je suis allé me loger à l’Ours où le postillon m’a conduit. Dans le tome suivant le lecteur verra de quelle espèce furent les malheurs qui me sont arrivés dans cette ville.
Chapitre premiera
Ma mauvaise conduite à Stutgard. Zurick.
a. 1760b
À cette époque la plus brillante cour de toute l’Europe était celle du duc de Wurtembergc. Il la tenait moyennant les gros subsides que la France lui payait pour disposer de dix mille hommes. C’était un beau corps qui dans toute la guerre ne s’était distingué que par des fautes1.
Les grandes dépenses que le duc faisait consistaient en traitements magnifiques, en bâtiments superbes, en équipages de chasse, et en caprices de toutes les espèces ; mais ce qui lui coûtait des trésors était le spectacle. Il avait comédie française, et opéra comique, opéra italien sérieux, et bouffon, et dix couples de danseurs italiens, dont chacun avait eu le rang de premier dans quelque fameux théâtre d’Italie2. Le compositeur de ses ballets était Novers3, qui employait souvent cent figurants ; et un machiniste lui faisait des décorations qui tentaient les spectateurs de croire à la magie. Toutes ses danseuses étaient jolies, et elles se vantaient toutes d’avoir fait au moins une fois les délices de monseigneur amoureux. La principale était une Vénitienne, fille du gondolier Gardello ; la même que le sénateur vénitien Malipiero,d qui m’a donnée le premier une bonne éducation, a élevée pour le théâtre lui payant un maître de danse. Le lecteur peut se souvenir que je l’ai trouvée à Munick en fuyant des plombs mariée au danseur Michel da l’Agata4. Le duc de Wurtemberg, devenu amoureux d’elle, la demanda à son mari, qui se crut heureux de pouvoir la lui céder ; mais un an aprèsf ne l’aimant plus, il lui donna le titre de madame, et elle fut jubilée5. Par cette exaltation6 il avait rendu jalouses toutes les autres, qui croyant de mériter de devenir ses maîtressesg plus [4v] que la régnante qui enfin n’en avait que le titre, et les honneurs, faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour la culbuter7. Mais la Gardella avait l’art de se soutenir. Bien loin d’ennuyer le duc lui reprochant ses infidélités, elle lui en faisait compliment. Ne l’aimant pas, elle se trouvait beaucoup plus heureuse se voyant négligée que si elle eût dû le souffrir amoureux. Remplie d’ambition, les honneurs qu’il lui faisait lui suffisaient. Elle voyait avec plaisir toutes les danseuses qui aspiraient à plaire au duc se recommander à elle : elle leur faisait bon accueil, et elle les encourageait à rendre amoureux d’elles le souverain, qui à son tour trouvant cette tolérance de la favorite admirable, et héroïque, croyait de devoir par tous les moyens la convaincre de sa parfaite estime. Il lui faisait en public tous les honneurs que selon l’usage il ne pouvait faire qu’aux princesses.
Ce que j’ai clairement connu en peu de jours fut que tout ce que ce prince faisait n’était que pour faire parler de lui. Il voulait qu’on dît qu’aucun prince son contemporain n’avait ni plus d’esprit, ni plus de talent que lui, ni plus l’art d’inventer des plaisirs, et d’en jouir, ni plus de capacité pour régner, ni un plus fort tempérament pour suffire à tous les plaisirs de la table, de Baccus, et de Vénus sans jamais empiéter sur le temps qui lui était nécessaire à gouverner son État, et à en régir tous les départements dont il voulait être à la tête. Pour en avoir le temps il s’était déterminé à frustrer la nature de celui qui lui était nécessaire pour dormir. Il croyait d’en être le maître, et il disgraciait le valet qui ne pouvait pas venir à bout de le faire sortir du lit après trois ou quatre heures de sommeil, [5r] auquel il avait dû s’abandonner. Ce valet chargé de le réveiller avait l’autorité de faire tout ce qu’il voulait de sa souveraine personne pour la délivrer des pavots de Morphée. Il le secouait, il lui faisait avaler force café, il parvenait à le mettre dans un bain froid. Lorsqu’enfin S. A. Sérénissime ne dormait plus, elle assemblait ses ministres pour dépêcher les affaires courantes ; puis elle donnait audience à tous ceux qui se présentaient, dont la plus grande partie était des paysans durs, sots, obstinés, qui, ayant des griefs, croyaient de n’avoir besoin que de parler au souverain pour qu’on leur fît raison dans la minute. Mais il n’y avait rien de plus comique que cette audience que le duc donnait à ses pauvres sujets. Il enrageait pour leur faire entendre raison, et ils sortaient de sa présence épouvantés, et désespérés. Il en agissait différemment avec les jolies paysannes. Il examinait leurs griefs tête-à-tête, et malgré qu’il ne leur accordât rien elles sortaient cependant consolées.
Les subsides de la France ne suffisant pas aux grandes dépenses qu’il faisait, il accablait ses sujets par des corvées auxquelles à la fin ne pouvant plus résister ils recoururent quelques années après à la chambre de Wesslar8 qui le força à changer de système. Sa marotte était de gouverner marchant sur les brisées du roi de Prusse qui s’est toujours moqué de lui. Ce prince avait épouséh la fille du Margrave de Bayreuth9, qui était la plus belle, et la plus accomplie princesse de toute l’Allemagne. Elle s’était sauvée dans ce temps-là chez son père n’ayant pas pu souffrir un sanglant affront, que son mari, qui ne la méritait pas, lui fit10. Ceux qui dirent qu’elle l’a quitté ne pouvant plus souffrir ses infidélités, furent mal informés.
[5v] M’étant logé à l’Ours ; après avoir dîné tout seul, je m’habille, et je vais à l’opéra sérieux italien que le duc faisait donner gratis au public dans le beau théâtre qu’il avait fait bâtir. Il était au cercle devant l’orchestre entouré de sa cour. Je suis allé me placer tout seul dans une loge au premier rang enchanté de pouvoir entendre sans la moindre distraction la musique du fameux Jumella11 que le duc avait à son service. Un air chanté par un célèbre castrato12 m’ayant fait beaucoup de plaisir, je claque des mains. Une minute après un homme vient me parler allemand d’un ton impoli. Je lui réponds les quatre mots qui signifient : je n’entends pas l’allemand. Il s’en va ; et un autre vient me dire en français que le souverain se trouvant à l’opéra, il n’était pas permis de claquer. — Fort bien. Je viendrai donc quand le souverain n’y sera pas, car quand un air me fait plaisir, je ne peux m’empêcher de claquer.
Après avoir répondu ainsi, je vais faire appeler ma voiture ; mais voilà le même officier qui me dit que le duc voulait me parler. Je vais avec lui au cercle.
— Vous êtes donc M. Casanova.
— Oui Monseigneur.
— D’où venez-vous ?
— De Cologne.
— Est-ce la première fois que vous venez à Stutgard ?
— Oui monseigneur.
— Comptez-vous d’y faire un long séjour ?
— Cinq à six jours, si V. A. me le permet.
— Tant qu’il vous plaira, et il vous sera aussi permis de claquer.
À l’air suivant le duc claqua, et tout le monde en fit de même ; mais l’air ne m’ayant pas fait plaisir je me suis tenu tranquille. Après le ballet, le duc est allé faire une visite à sa favorite jubilée,i où je l’ai vu lui baiser la main ; puis partir.
Un officier, qui ne savait pas que je la connaissais, me dit [6r] que c’était Madame, et qu’ayant eu l’honneur de parler au prince, je pouvais aussi avoir celui d’aller lui baiser la main dans sa loge. Le caprice me vient de lui répondre, que je croyais pouvoir me dispenser, parce qu’elle était ma parente. Mensonge inconcevable qui ne pouvait que me faire du tort. Je le vois surpris : il me laisse, et il va dans la loge de ma parente qu’il informe de mon apparition. Elle tourne la tête vers moi, et elle m’appelle de l’éventail. J’y vais, riant en moi-même du sot rôle que j’allais jouer. À peine entré, elle me donne la main que je lui baisej l’appelant ma cousine. Elle me demande, si je m’étais annoncé pourk son cousin au duc, je lui dis que non ; mais elle s’en charge, et m’invite à dîner le lendemain avec elle.
À la fin de l’opéra elle part, et je vais faire des visites aux danseuses qui se déshabillaient. La Binetti, qui était ma plus ancienne connaissance, se montre, me voyant, transportée de joie, et me prie à manger chez elle tous les jours. Le joueur de violon Curtz, qui avait été mon camarade dans l’orchestre de S. Samuel13, me présente sa fille prodigieusement jolie14, me disant d’un ton de maître que le duc ne l’aura pas ; mais peu de temps après il l’eut, et il en fut aimé : elle lui donna deux poupons ; elle était faite pour le rendre constant, car elle joignait à la beauté l’esprit ; mais le duc avait alors besoin d’être inconstant. Après la Curtz j’ai vu la petite Vulcani que j’avais connuel à Dresde qui me surprit me présentant son mari qui me sauta au cou. C’était Balletti le cadet, frère de mon infidèle, garçon rempli de talent, et d’esprit que j’aimais à la folie15. Toutes ces connaissances me firent cercle, et l’officier auquel je m’étais annoncé comme [6v] parent de la Gardella étant arrivé dans ce moment-là conta à la compagnie toute l’histoire ; mais la Binetti dit net, et clair que ce n’était pas vrai ; et elle me rit au nez quand je lui ai dit qu’elle ne pouvait pas en savoir assez pour me donner un démenti. La Binetti, en qualité de fille de gondolier comme l’autre, trouvait que j’aurais dû lui donner la préférence, et elle avait peut-être raison.
Le lendemain j’ai dîné fort gaiement avec la favorite, malgré qu’elle m’ait dit que n’ayant pas vu le duc elle ne savait pas comment il prendrait la chose. Sa mère trouvait cette plaisanterie de cousin, et cousine indigne de son approbation. Elle me dit que ses parents n’avaient jamais joué la comédie : je lui ai demandé si sa sœur vivait encore, et cette question lui a fort déplu. Cette sœur était une grosse gueuse aveugle, qui demandait l’aumône sur un pont de Venise.
Après avoir passé toute la journée avec plaisir en compagnie de cette favorite qui était la plus ancienne de toutes mes connaissances de cette espèce je l’ai laissée l’assurant que j’irais le lendemain déjeuner avec elle ; mais en sortant de la maison son portier à moustaches me fit de la plus mauvaise grâce un fort grossier compliment. Il m’ordonna, sans me dire de la part de qui, de ne plus remettre les pieds dans cette maison-là. Reconnaissant alors la grosse bêtise que j’avais faite, je suis retourné de mauvaise humeur à mon auberge. Si je n’avais pas promis à la Binetti de dîner avec elle le lendemain, j’aurais pris la porte sur-le-champ, et j’aurais ainsi évité tous les désagréments que j’ai eus par ma faute dans cette ville.
La Binetti demeurait dans la maison de son amant qui était l’envoyé de Vienne16. Cette maison faisait partie du rempart [7r] de sorte qu’en escaladant ses fenêtres on était hors de la ville. Si dans ce moment-là j’avais été capable de devenir amoureux, toute mon ancienne tendresse se serait réveillée, car elle possédait des appas enchanteurs. L’envoyé de Vienne était tolérant ; et son mari était un vrai animal qui courait les mauvais lieux. Nous dînâmes dans la plus grande gaieté, et n’ayant plus rien à faire dans le Wirtemberg je me suis déterminé à partir le surlendemain, car dans le jour suivant je devais aller voir Louisbourg17 avec la Toscani, et sa fille. Cette partie était déjàm fixée ; et le lendemain nous devions être ensemble à cinq heures du matin ; mais voilà ce qui m’est arrivé sortant vers le soir de la maison de la Binetti.
Trois officiers très prévenants avec lesquels j’avais fait connaissance au café m’approchent, et je fais avec eux deux ou trois tours de promenade. Ils me disent qu’ils avaient une partie faite avec des filles, et ils m’assurent que si je voulais y être je leur ferais plaisir. Je leur dis que ne parlant pas allemand, je m’ennuierais ; et ils me répondent que les filles avec lesquelles ils s’étaient engagés étaient italiennes ; et ils me persuadent.
Sur la brune nous rentrons en ville, et nous allons au troisième étage d’une maison de mauvaise mine, où je trouve dans une vilaine chambre les deux prétendues nièces de Pocchini18, et un moment après je vois Pocchini lui-même, qui vient avec beaucoup d’effronterie m’embrasser m’appelant [7v] son meilleur ami. Les caresses que les filles me font confirment l’ancienne connaissance ; et tout cela me fait prendre le parti de dissimuler.
Les officiers commencent à boucaner, je ne les imite pas ; mais cela ne les gêne pas. Je me repens trop tard de la complaisance que j’avaisn eue d’aller là avec des inconnus ; mais c’était fait. Tout ce qui m’est arrivé de malheureux à Stutgard n’est dérivé que de ma mauvaise conduite.
On sert un souper de gargote, je ne mange pas, mais pour ne pas passer pour malhonnête, je bois deux ou trois verres de vin de Hongrie. On porte des cartes, un officier fait une banque, je ponte, la tête me tournait ; je perds cinquante ou soixante louis que j’avais. Je ne veux plus jouer ; mais les nobles officiers ne veulent pas souffrir que je parteo fâché d’avoir soupé avec eux. Ils me persuadent à faire une banque de cent louis, et ils me les donnent en marques. Je les perds ; je renouvelle la banque, et je la perds, puis je la fais plus forte, et toujours plus forte perdant toujours, et à minuit on me dit en voilà assez. On compte toutes les marques, et on me trouve débiteur de quatre mille louis à peu près19. La tête me tournait si fort, qu’on dut envoyer chercher une chaise à porteurs pour me faire reconduire à mon auberge. Mon valet me dit, me déshabillant que je n’avais ni mes montres, ni une tabatière d’or. Je n’oublie pas de lui dire de me réveiller à quatre heures, et je m’endors.
Il n’y manque pas. Je reste étonné de trouver dans ma poche [8r] une centaine de louis ; me souvenant cependant très bien de la grosse perte que j’avais faite sur ma parole ; mais je diffère à y penser dans un autre moment, comme à mes montres, et à ma tabatière. J’en prends une autre, je vais chez la Toscani, nous allons à Louisbourg, on me fait voir tout, nous dînons très bien, et nous retournons à Stutgard. Je fus de si bonne humeur que personne de la compagnie n’aurait jamais pu se figurer le malheur considérable qui m’était arrivé la veille.
La première chose que mon Espagnol me dit fut que dans la maison où j’avais soupé personne ne savait rien ni de mes montres, ni de ma tabatière ; et la seconde, que trois officiers étaient venus à neuf heures du matin pour me faire une visite, et qu’ils lui dirent qu’ils viendraient déjeuner avec moi le lendemain. Ils n’y manquèrent pas.
Messieurs, leur dis-je, j’ai perdu une somme que je ne peux pas payer, et que certainement je n’aurais pas perdue sans le poison que vous m’avez fait avaler dans le vin de Hongrie. Dans le bordel où vous m’avez conduit on m’a volé pour la valeur de trois cents louis ; mais je ne m’en plaindrai à personne. Si j’avais été sage, il ne me serait rien arrivé.
Ils commencèrent à faire les hauts cris. Ils me parlèrent en conséquence du rôle que l’apparence de l’honneur les obligeaitp à jouer ; mais tous leurs discours furent vains, car je m’étais déjà déterminé à ne rien payer. Dans la chaleur de notre dispute arrivèrent Balletti, la Toscani mère, et le danseur Binetti qui entendirent tout ce dont il y avait question. Ils partirent après avoir déjeuné ; et un des trois officiers [8v] me fit alors ce projet d’accommodement.
Ils recevraient à leur juste valeur tous les effets que j’avais en bijoux d’or, et en diamants, et si les effets ne suffisaient pas à faire la somme dont j’étais débiteur, ils prendraient une obligation écrite par laquelle je m’engagerais à les payer dans un temps déterminé.
Je leur ai répondu que je ne pouvais les payer d’aucune façon ; et pour lors les menaces de leur part commencèrent. Je leur ai dit du plus grand sang-froid que pour me faire payer ils n’avaient que deux moyens. Le premier pouvait être celui de me faire des actes en justice ; et que dans ce cas je trouverais un avocat qui me défendrait. L’autre que je leur ai offert de l’air le plus modeste fut de les payer de ma personne en tout honneur, et très secrètement un à la fois l’épée à la main. Ils me répondirent, comme toujours, et comme de raison, qu’ils me feraient l’honneur de me tuer après que je les aurais payés. Ils s’en allèrent en jurant, et m’assurant que je me repentirais.
Je suis sorti pour aller chez la Toscani, où j’ai passéq toute la journée dans une gaieté qui dans le cas où j’étais paraissait folie ; mais tel était le pouvoir des charmes de sa fille : et mon âme d’ailleurs avait besoin de s’égayer.
La Toscani cependant, qui avait été témoin de la fureur des trois intrépides joueurs, me démontra que je devais être le premier à les attaquer en justice, car si je les laissais prendre le devant ils pourraient gagner sur moi un grand avantage : elle envoya donc chercher un avocat, qui après l’information me dit que [9r] je devais aller tout droit au souverain. Ils m’avaient conduit au tripot, ils m’avaient fait boire unr vin frelaté qui m’avait fait perdre l’usage de la raison, ils avaient joué, et le jeu était défendu20, ils m’avaient gagné une somme exorbitante, et dans le mauvais lieu on m’avait volé mes effets, ce dont étant ivre je ne me suis aperçu que de retour à l’auberge. Le fait était criant. Au souverain, au souverain, au souverain.
Je m’y détermine le lendemain, et puisqu’il écoute tout le monde je ne crois pas avoir besoin d’écrire : je vais à la cour pour lui parler. À vingt pas de la porte du château je rencontre deux de ces messieurs, qui m’affrontent21, et me disent que je dois penser à les payer, je veux aller mon chemin sans leur répondre ;s je me sens saisi par le bras gauche ;t par un mouvement naturel je tire furieusement mon épée, l’officier de garde accourt,u je crie qu’on veut m’empêcher d’aller porter devant le souverain une juste plainte. L’officier entendv de la sentinelle, et de tout le monde qui m’entourait, que je n’avais tiré l’épée que pour me défendre,w il décide que personne ne pouvait m’empêcher de monter.
Je monte ; on me laisse pénétrer jusqu’à la dernière antichambre, je demande audience, on m’assure que je l’aurais ;x l’officier qui m’avait saisi par le bras vient aussi, il narre en allemand un fait, comme il veut à l’officier qui faisait la fonction de chambellan, et qui apparemment était de la clique ; et une heure s’écoule sans que je puisse avoir audience. Le même officier enfin qui m’avait assuré que le souverain m’écouterait, vient me dire que le souverain savait déjà tout, que je pouvais retourner chez moi, me tenir tranquille, et être sûr qu’on me rendrait justice.
[9v] Je sors donc du château pour retourner à l’auberge ; mais je rencontre le danseur Binetti qui informé de tout me persuade à aller dîner chez lui, où l’envoyé de Vienne me prendrait sous sa protection pour me garantir des violences que les fripons pouvaient me faire, malgré ce que l’autre dans l’antichambre du duc m’avait dit. J’y vais ;y la Binetti prenant mon affaire avec feu,z va en informer l’envoyé quiaa après avoir tout su de moi-même me dit que le duc n’en savait, peut-être, rien ;ab et queac je devais donc écrire en bref mon fait, et le lui faire parvenir.adJe devenais sûr par là, selon l’idée de l’envoyé, qu’on me ferait raison.
J’écris vite la vilaine histoire, et l’envoyé m’assure qu’elle ira en moins d’une heure entre les mains du prince. La Binetti à dîner me donne les assurances les plus positives que l’envoyé de Vienne sera mon protecteur, et nous passons la journée assez gaiement ; mais vers le soir mon Espagnol vient m’assurer que si j’allais àae l’auberge je me verrais arrêté, car un officier était allé à ma chambre où ne m’ayant point trouvé, il s’était mis à la porte de la rue :af il s’y tenait depuis deux heures, et il avait au bas de l’escalier deux soldats à ses ordres. La Binetti ne veut pas que je retourne à l’auberge : elle me force à rester chez elle, et mon valet de chambreag s’en va retournant avec tout mon nécessaire pour me déshabiller, et me loger chez ma bonne amie, où je n’avais rien à craindre de la violence. L’envoyé entre à minuit, il n’est pas fâché que la Binetti m’ait donné asile, et il nous dit que mon placet22 a été sans nul doute lu du souverain. Je vais donc me coucher assez tranquille, et trois jours s’écoulent sans que je voie aucun résultat du placet, et sans que j’entende personne parler de mon affaire. La Binetti n’a jamais voulu me permettre de sortir.
[10r] Le quatrième jour, lorsque je consultais toute la maison sur le parti que je devais prendre, M. l’envoyé reçut une lettre du ministre d’État23 dans laquelle il le priait de la part du Souverain de me congédier de sa maison, car j’avais un procès à démêler avec des officiers de S. A., et étant dans sa maison le cours ne restait pas libre à la justice pour procéder ni en faveur de l’une, ni en faveur de l’autre parties dont elle devait examiner la question. Dans cette lettre que j’ai lue le ministre assurait l’Envoyé qu’on me rendrait exacte justice. Il a fallu donc que je me détermine à retourner dans mon auberge. La Binetti en était furieuse au point qu’elle dit des injures à l’Envoyé qui en rit,ah lui disant qu’il ne pouvait pas me garder malgré le Duc.
Après dîner, lorsque je pensaisai d’aller chez mon avocat un huissier me porte une assignationaj que mon hôte m’interpréta24. Je devais aller sur l’heure chez je ne sais quel notaire qui devait recevoir, et écrire ma déposition. J’y fus avec le porteur de l’assignation, et j’ai passé deux heures avecak cet homme qui écrivit en allemand tout ce que je lui ai dit en latin. Il me dit de signer,al mais je lui ai représenté que je ne pouvais pas signer un écrit dont je ne savais pas le contenu, et nous eûmes ici une longue dispute à laquelle je fus inébranlable. Ilam se mit en colère me disant que je ne pouvais pas révoquer en doute la foi d’un notaire : je lui ai répondu qu’il pouvait donc se passer de ma signature, et en partant de chez lui, je me suis fait conduire chez mon avocat qui me dit que j’ai eu raison de ne pas signer,an qu’il passerait chez moi le lendemain pour recevoir ma procuration, et que pour lors mon affaire deviendrait la sienne.
Consolé par cet homme qui me paraissait honnête je suis allé souper, et dormir chez moi avec la plus grande tranquillité ; mais le lendemainao mon valet entra avec unap officier qui assez poliment me dit en bon français que je ne devais pas m’étonner si je me trouvais arrêté dans ma chambre avec une sentinelle à ma porte,aq car étant étranger c’était dans l’ordrear que ma partie adverse s’assurât que je ne m’évaderais pas dans le temps de l’information25 du procès. Il me demanda mon épée, que j’ai dû lui remettre à mon grand regret. Elle était d’acier, et elleas [10v] valait cinquante louis : c’était un présent que m’avait fait Madame d’Urfé. J’ai d’abord fait savoir mon arrêt à mon avocat, qui m’assura qu’il ne durerait que très peu de jours.atDevant rester chez moi j’ai commencé à recevoir les visites des danseurs, et des danseuses, qui étaient les seules honnêtes gens que je connaissais. Empoisonné par un verre de vin, triché, volé je me trouvais privé de ma liberté, et dans la crainte d’être condamné à payer cent mille francs pour lesquels j’aurais dû me laisser mettre en chemise, puisque personne ne savait ce que j’avais dans mon portefeuille. J’étais comme étourdi par cette oppression ; j’avais écrit à Madame la Gardella, et je n’avais pas eu de réponse. La Binetti, la Toscani, et Balletti qui dînaient, ou soupaient chez moi,au faisaient ma seule consolation. Les officiersav capons étaient venus tous un à la fois me parler pour m’engager à leur donner de l’argent à l’insu des deux autres,aw me promettant chacun en particulier de me faire sortir d’embarras. On était content de trois ou quatre cents louis26 ; mais quand même je les aurais donnésax à un, je n’étais pas sûr que les autres deux ne reviendraient à la charge. Je leur ai dit un à un qu’ils m’ennuyaient, et qu’ils me feraient plaisir à ne pas s’incommoder venant me voir.
Le cinquième jour de mon arrêt le Duc de Wurtemberg partit de Stutgard pour allerayà Francfort27, et dans le même jour la Binetti vint me dire que l’Envoyé de Vienne lui avait dit deaz m’avertir que le Souverain avait promis aux officiersba de ne pas se mêler de cette affaire, et que par là il me voyait en danger de devenir la victime d’une sentence inique. Il mebb conseillait donc de tâcher de me tirer d’embarrasbc sacrifiant tout ce que j’avais en or, et en diamants en recevant le désistement de mes prétendus créanciers en bonne forme. La Binetti n’était pas de cet avis ; mais elle se crut obligée de me dire ce que l’Envoyé lui avait donné ordre de me faire savoir.
Je ne pouvais pas me résoudre à me priver de mes bagues, et à vider ma cassette, où j’avais montres, tabatières, autres boîtes, étuis, et portraits qui valaient plus que quarante mille francs ; mais celui qui me força à prendre une résolution vigoureuse fut mon avocat, qui tête-à-tête me dit net et clair que si je ne pouvais pas réussir à m’accommoder en payant je devais penser à me sauver, car sans cela j’étais perdu. La sentence du juge de police, me dit-il, sera sommaire, car vous, étant étranger, vous ne pouvez pas prétendre de mettre votre affaire dans l’ordre ordinaire de la chicane. Vous devriez commencer par donner caution. On a fait conster28 par des témoins qui sont ici que vous êtes joueur de profession, que c’est vous qui avez attirébd les officiers chez votre compatriote Pocchini, qu’il n’est pas vrai qu’on vous ait soûlé, et qu’il n’est pas vrai qu’on vous ait volé montres, et tabatière. On soutient qu’on trouvera tout cela dans vos coffres, lorsque la justice ordonnera qu’on inventorie tous vos effets. Attendez-vous à cela demain ou après-demain, et gardez-vous de douter de tout ce que je vous dis. On viendra ici vider vos deux malles, votre cassette, et vos poches, on écrira tout, et tout sera mis à l’encan29 dans le même jour ; et si l’argent qu’on retirera ne suffira pas à payer votre dette, et tous les frais de justice, et de votre arrêt,be on vous enrôlera monsieur soldat dans les troupes de S. A. Sérénissime. J’ai entendu moi-même l’officier votre plus gros créancier dire en riant qu’on mettra en ligne de compte quatre louis qu’on vous donnera pour votre engagement, et que le duc sera enchanté d’avoir fait l’acquisition d’un très bel homme.
L’avocat partit, et me laissa pétrifié. Sa narration me mit dans un si fort orgasme30 qu’en moins d’une heure il me parut que tous les fluides de mon individu cherchaient une issue pour évacuer la place qu’ils occupaient. Moi, réduit en chemise, et fait soldat ! Moi ! Cela ne sera pas. Cherchons quelque moyen de gagner du temps.
J’ai d’abord écrit à l’officier mon principal créancier que je m’accommoderais31 ; mais tous les trois se trouvant ensemble en présence d’un notaire, et de témoins pour légaliser leur désistement, et me mettre en état de pouvoir partir d’abord.
[11v] Il était difficile qu’un des trois ne fût de garde le lendemain, ainsi je me flattais de gagner au moins un jour ; en attendant je confiais que mon bon Dieu m’enverrait quelques lumières.
J’ai écrit une lettre au président à la police32, l’appelant monseigneur, et réclamant sa puissante protection. Je lui disais que m’étant déterminé à vendre mes effets pour faire finir les actes de justice avec lesquels on voulait m’accabler, je le priais de faire suspendre les procédures, dont les dépens tombaient à ma charge. Outre cela je le priais de m’envoyer un homme loyal qui estimerait mes effets à leur juste valeur d’abord que je l’avertirais de m’être accordé avec les officiers mes créanciers avec lesquels je le suppliais d’interposer ses bons offices. Ce fut mon valet de chambre qui remit mes lettres à l’un et à l’autre.
Après dîner l’officier qui avait reçu ma lettre, et qui prétendait deux mille louis vint dans ma chambre. Il me trouva au lit, je lui dis que je croyais avoir la fièvre, et je l’ai entendu avec plaisir me parler sentiments. Il me dit qu’il venait de parler au président de la police, qui lui avait fait lire ma lettre.
— Venant, me dit-il, à un accommodement, vous prenez le bon parti ; mais vous n’avez pas besoin que nous soyons tous les trois ensemble. J’aurai un plein pouvoir de mes deux camarades que le notaire reconnaîtra.
— Monsieur, je ne demande que la satisfaction de vous voir ensemble, et je crois que vous ne pouvez pas me la refuser.
— Vous l’aurez ; mais si vous êtes pressé, je vous avertis que vous ne pourrez nous avoir que lundi, car un de nous est de garde dans les quatre jours suivants.
— J’attendraibf jusqu’à Lundi ; mais donnez-moi votre parole d’honneur que tout acte de justice sera suspendu jusqu’à ce terme.
— Je vous la donne, et voilà ma main. Je [12r] vous demande à mon tour un petit plaisir. J’aime votre chaise de poste. Je vous la demande pour le prix qu’elle vous coûte.
— Volontiers.
— Appelez l’hôte, et dites-lui qu’elle m’appartient.
— Bien volontiers.
Il fait monter l’hôte : je lui dis que ma chaise appartenait à monsieur, et il me répond que je serai le maître d’en disposer quand je l’aurai payé, et après avoir dit cela il s’en va. L’officier rit, il me dit qu’il était sûr d’avoir la chaise, il me remercie, il m’embrasse, et il part.
Deux heures après, un homme de bonne mine, qui parlait bien italien, vient me dire de la part dubg chef de la police que mes créanciers se trouveraient ensemble lundi prochain ; et qu’il était le même qui estimerait mes effets. Il me conseille de mettre dans mon accommodement la condition que mes effets n’iraient pas à l’enchère, et que mes créanciers se tiendraientbh au prix auquel il les mettrait. Il me promet que je me trouverais content. Après lui avoir dit que je lui ferais présent de cent louis, je me lève, et je veux qu’il donne un coup d’œil à tout ce que j’avais dans mes deux malles, et à mes bijoux.
Après avoir tout vu, et avoir dit que mes seules dentelles valaient vingt mille francs, il m’assure que j’avais pour au-delà de cent mille francs33 ; et qu’il dirait tout le contraire dans le plus grand secret aux officiers.
— Moyennant cela, me dit-il, tâchez de les réduire à se contenter de la moitié de ce que vous leur devez, et vous partirez avec la moitié de vos effets.
— Dans ce cas vous aurez cinquante louis, et en voilà six en attendant.
— Je les accepte. Comptez sur mon amitié. Tout Stutgard sait que vos créanciers sont fripons ; et le duc les connaît ; mais il se croit obligé à faire semblant d’ignorer leur brigandage.
[12v] Après ces deux exploits j’ai respiré. Ayant devant moi cinq jours, je devais les employer à m’assurer la fuite avec tout mon petit équipage, ma voiture exceptée. Elle était difficile ; mais moins que celle des plombs. Je ne devais doncbi manquer ni de courage, ni de moyens. J’ai envoyé prier à souper avec moi la Toscani, Balletti, et le danseur Binetti. J’avais besoin de consulter la matière avec des gens qui n’avaient rien à craindre de la colère de mes trois persécuteurs.
Après avoir donc bien soupé, j’informe ces trois amis de toutes les circonstances de ma situation, et de ma délibération à me sauver sans rien perdre de mes effets.
Binetti parle le premier. Il me dit que si je peux sortir de l’auberge, et aller chez lui, je pourrais sortir par une des fenêtres de sa maison, que je me trouverais en pleine campagne, et à cent pas du grand chemin d’où je pourrais aller en poste hors de l’État du Duc. Balletti regarde de la fenêtre de ma chambre qui donnait sur la rue, et décide que je ne pourrais pas en sortir à cause d’un toit de planches qui était au-dessus d’une boutique. Je trouve sa raison bonne, et je dis que je trouverais un autre moyen pour sortir de l’auberge ; et que ce qui m’embarrassait était mon bagage. La Toscani me dit que je devais abandonner mes malles, et envoyer tout ce que j’avais chez elle : qu’elle s’engageait à m’envoyer tout là où je m’arrêterais. J’emporterai tout, me dit-elle, un peu à la fois sous mes jupes. Balletti lui dit que sa femme l’aidera, et nous concluons. Je promets à Binetti d’être chez lui le dimanche à minuit quand je devrais [13r] tuer la sentinelle que j’avais toujours à la porte de ma chambre, mais non pas dans la nuit.bjLa sentinelle m’enfermait, allait se coucher, et revenait le matin. Balletti répond d’un fidèle domestique qu’il avait, et s’engage qu’il me le fera trouver sur le grand chemin dans un chariot de poste qui m’attendra. La Toscani ajoute qu’on pourra charger sur le même chariot tout mon équipage dans d’autres malles. Elle commença d’abord à emporter deux habits les arrangeant sous ses jupes. Trois femmes me servirent si bien dans les jours suivants, que le Samedi à minuit mes malles se trouvèrent vides, comme ma chatouille34, dont j’ai mis dans mes poches tout ce que j’avais de précieux.
Dans le jour de Dimanche la Toscani me porta les clefs de deux malles, où elle avait mis toutes mes hardes, et Balletti vint pour la dernière fois m’assurer qu’un chariot de poste serait sur le grand chemin à mes ordres gardé par son domestique. Sûr, et certain de tout cela, voilà comment je m’y suis pris pour sortir de mon auberge.
bkLe soldat, qui se promenaitblà la porte de ma chambre, était accoutumé à s’en aller d’abord qu’il me voyait au lit. Il me souhaitait une bonne nuit, il m’enfermait, et après avoir mis la clef dans sa poche, il s’en allait. Il revenait le matin ; mais il n’ouvrait ma porte que lorsque j’appelais. Alors mon valet de chambre entrait.
Le soldat de sentinelle était aussi accoutumé à souper sur une petite table qui était dehors de ce que je lui envoyais de ma propre table. Or voilàbm l’instruction que j’ai donnée à mon Espagnol.
[13v] Après avoir soupé, lui dis-je, au lieu d’aller me coucher, je me tiendrai prêt à sortir de ma chambre, et j’en sortirai d’abord que je ne verrai plus de lumière dehors. Étant sorti, je descendrai l’escalier, et je sortirai de l’auberge sans la moindre difficulté. J’irai tout droit chez Binetti, et de chez lui je sortirai de la ville, et j’irai t’attendre à Furstemberg35. Personne ne pourra t’empêcher de partir le lendemain ou le surlendemain. Tu dois donc, d’abord que tu me verras prêt dans ma chambre, éteindre la chandelle qui sera sur la table où la sentinelle soupera : tu l’éteindras facilement la mouchant. Tu la prendras pour aller l’allumer de nouveau dans ma chambre ; et je saisirai ce moment d’obscurité pour m’en aller. Quand tu aurasbn rallumé la chandelle, tu retourneras près du soldat pour finir de vider la bouteille. Quand tu lui diras que je suis couché, il viendra me souhaiter la bonne nuit comme il fait toujours puis il m’enfermera, et il s’en ira avec toi. Il n’est pas vraisemblable qu’il vienne me parler quand il me verra couché.
Pour tromper le soldat, j’ai placé sur le chevet une tête à perruque couverte d’un bonnet de nuit, et ramassé la couverture de façon que quiconque devait s’y méprendre ; et tout cela alla très heureusement, comme je l’ai su de Leduc lui-même trois jours après avec toutes les circonstances.
Tandis que Leduc buvait avec la sentinelle, j’étais avec ma pelisse sur le corps, un couteau de chasse en ceinture parce que je n’avais plus d’épée, et deux pistolets [14r] dans mes poches.
D’abord que l’obscurité dehors me rendit sûr que la chandelle était éteinte, je suis sorti de la chambre, j’ai descendu l’escalier, et je suis sorti de la porte de l’auberge sans rencontrer personne. C’était un quart d’heure avant minuit.
Je vais à longs pas à la maison de Binetti ; je vois au clair de Lune sa femme qui m’attendait à la fenêtre. Elle vient m’ouvrir la porte, je monte avec elle, et sans perdre le moindre temps, elle me mène à la fenêtre où je devais sortir ;bo la femme de Balletti était là pour l’aider à me couler bas, et son mari était dans la boue jusqu’à mi-jambe pour me recevoir entre ses bras. J’ai commencé par lui jeter ma pelisse.
Les deux charmantes femmes me passèrent une corde par-dessous les bras à travers la poitrine, et en tenant les deux bouts, elles accompagnèrent les lâchant peu à peu, ma très douce, et très commode descente exempte de tout danger. Jamais homme qui fuit ne fut mieux servi. Balletti qui me reçut entre ses bras, me donna ma pelisse, puis me dit de le suivre.
Bravant des bourbes36, où nous entrions jusqu’aux genoux, et passant par des trous de chiens là où nous trouvions l’obstacle des haies, et des échaliers37 faits pour empêcher l’entrée aux bestiaux, nous arrivâmes au grand chemin fort fatigués malgré qu’il n’était distant du rempart que de trois ou quatre cents pas. Nous en fîmes autant pour joindre la voiture qui était ferme38 à m’attendre à un cabaret isolé. Le laquais de Balletti y était assis. Il descendit d’abord nous disant que le postillon venait d’entrer dans le cabaret, et qu’il sortirait après avoir bu un pot de bière. Je me suis d’abord mis à sa place, et après l’avoir bien récompensé j’ai dit à son maître de partir avec lui, et de me laisser l’embarras de tout le reste.
C’était le deux du mois d’Avril de l’année 1760, jour de ma naissance remarquable dans toute ma vie à cause de quelqu’incident39.
Le postillon deux minutes après sort du cabaret, et me demande si nous attendrons longtemps croyant de parler à la même personne avec laquelle il était parti de Canstat. Je le laisse dans l’erreur, et je lui dis d’aller à Tubingen sans s’arrêter pour changer de chevaux à Valdembuk40, et il m’obéit ; mais j’ai ri voyant la mine qu’il fit à Tubingen quand il me vit. Le valet de Balletti était très jeune, et fort petit : quand il me dit que ce n’était pas moibp avec lequel il était parti je lui ai répondu qu’apparemment il était soûl, et content des deux florins pour boire que je lui ai donnésbq, il ne répliqua pas. Je suis d’abord parti, et je ne me suis arrêté qu’à Furstemberg, où j’étais sûr41.
Après avoir bien soupé, et mieux dormi, j’ai écrit aux trois officiers la même lettre à chacun. Je les ai appelés en duel tous les trois, leur disant clair et net que s’ils ne venaient pas, je ne les nommerais à l’avenir que les caractérisant de J… F….. Je leur promettais de les attendre trois jours datant du moment dans lequel je leur écrivais ;br espérant de les tuer tous les trois, et de me rendre par là célèbre dans toute l’Europe. J’ai aussi écrit à la Toscani, à Balletti, [15r] et à la Binetti leur recommandant mon domestique.
Les officiers ne vinrent pas ; mais dans ces trois jours les filles de l’hôte me firent passer mon temps avec tout le plaisir que je pouvais désirer.
Le quatrième jour à midi j’ai vu arriver Leduc à franc étrier avec sa malle liée à la selle. La première chose qu’il me dit fut que je devais aller en Suisse, car toute la ville de Stutgard savait que j’étais là, et que je devais craindre, car les trois officiers pouvaient fort bien par esprit de vengeance me faire assassiner. Après lui avoir dit que je ne voulais pas de ses conseils, voici l’exacte narration qu’il me fit de tout ce qui est arrivé après ma fuite.
Après votre départ, me dit-il, je suis allé me coucher. Le lendemain à neuf heures la sentinelle vint se promener devant votre porte, et à dix les trois officiers vinrent.
Quand je leur ai dit que vous dormiez encore, ils s’en allèrent me disant d’aller les appeler au café d’abord que votre chambre serait ouverte ; mais ne me voyant pas ils revinrent vers midi, et ils ordonnèrent au soldat de sentinelle d’ouvrir votre porte. J’ai joui de la belle scène.
On croit de vous voir dormant, on vous donne le bon jour, on s’approche de votre lit, on vous secoue, la paille cède, la tête à perruque tombe, et les voyant consternés je ne peux m’empêcher de pouffer. — Tu ris, maraud ? Tu nous diras où ton maître est allé.
Ces paroles étant accompagnées d’un coup de canne, je lui réponds avec un Sacr….. qu’ils n’avaient qu’à interroger la sentinelle. La sentinelle dit que vous ne pouviez être sorti que par la fenêtre ; mais on appelle le caporal, [15v] et on fait mettre tout de même l’innocent soldat aux arrêts. À ce bruit l’hôte monte, il ouvre les malles, et les voyant vides, il dit que votre chaise de poste le payera ; et il laisse que l’officier dise que vous la lui aviez cédée.
Un autre officier arrive, et ayant entendu le fait, il décide que vous ne pouviez être sorti que par la fenêtre, et partant il ordonne que le soldat soit relâché ; mais on se permet à mon égard la plus noire de toutes les injustices. Comme je poursuivais à dire que je ne savais pas où vous étiez allé, et que je ne pouvais pas m’empêcher de rire on trouva bon de me faire mettre en prison. On me dit qu’on m’y retiendra jusqu’à ce que je dise où vous étiez, et sinon vous, au moins vos effets.
Le lendemain un de ces officiers est venu me dire qu’on me condamnerait aux galères, si je m’obstinais à me taire. Je lui ai répondu que foi d’Espagnol je n’en savais rien ; mais que quand même je le saurais, je ne le dirais jamais, car en honneur je ne pouvais pas devenir espion contre mon maître. Un bourreau alors me donna par ordre de ce monsieur les étrivières42, et après cette cérémonie on me laissa libre. Je suis allé me coucher à l’auberge, et le lendemain tout Stutgard sut que vous étiez ici, d’où vous aviez défiébs les officiers de venir se battre. C’est une sottise, dit-on, qu’ils ne feront pas ; mais madame Binetti m’a dit de vous dire de vous en aller d’ici, car ils pourraient vous faire assassiner. L’hôte a vendu votre chaise de poste, et vos malles à l’envoyé de Vienne, qui vous a fait, dit-on, sortir des fenêtres de l’appartement qu’il loue à la Binetti. J’ai pris la poste sans que personne s’avise de s’y opposer, et me voilà.
Trois heures après son arrivée j’ai pris la poste jusqu’à [16r] Schaffausen, et de là je suis allé à Zuric en prenant des chevaux de louage parce qu’en Suisse il n’y a pas de poste43. Je me suis très bien logé à l’Épée44.
Seul après souper dans la plus riche ville de la Suisse, où je me voyais, comme tombé des nues, car j’y étais sans le moindre dessein prémédité, je m’abandonne à des réflexions sur ma situation actuelle, et sur ma vie passée. Je rappelle à ma mémoire mes malheurs, et mes bonheurs, et j’examine ma conduite. Je trouve de m’être attirébt tous les maux qui m’ont accablé, et d’avoir abusé de toutes les grâces que la Fortune m’a faites. Frappé par le malheur, que je venais de sauter à pieds joints, je frissonne ; etbu je décide de finir d’être le jouet de la Fortune sortant entièrement de ses mains. Étant possesseur debv cent mille écus je me détermine à me faire un état permanent exempt de toute vicissitude.bwUne paix parfaite est le plus grand de tous les biens45.
Occupé par cette pensée, je me couche, et des rêves fort agréables me rendent heureux dans des paisibles solitudes, dans l’abondance, et dans la tranquillité.bxIl me paraissait de jouir dans une belle campagne, dont j’étais le maître, d’une liberté,by qu’on cherche en vain dans la société. Je rêvais ; mais en rêvant même je me disais que je ne rêvais pas. Un réveil soudain à la pointe du jourbz vient me donner un démenti : je me fâche ; et déterminé à réaliser mon rêve, je me lève, je m’habille, et je sors sans me soucier de savoir où j’allais.
[16v] Une heure après être sorti de la ville, je me trouve entre plusieurs montagnes : je me serais cru égaré, si je n’avais pas vu toujours des ornières, qui m’assuraient que ce chemin-là devait me conduire dans quelqu’endroit hospitalier. Je rencontrais à chaque quart d’heure des paysans ; mais je me faisais un plaisir de ne prendre d’eux aucune information. Après avoir marché six heures à pas lents, je me suis vu tout d’un coup dans une grande plaine entre quatre montagnes. J’aperçois à ma gauche en belle perspective une grande église attenante à un grand bâtiment d’architecture régulière, qui invite les passants à y adresser leurs pas. Je vois m’y approchant que ce ne pouvait être qu’un couvent, et je me réjouis d’être dans un canton catholique.
J’entre dans l’église ; je la vois superbe par les marbres, et par les ornements des autels, et après avoir entendu la dernière messe, je vais dans la sacristie où je vois des moines bénédictins. Un d’entre eux qu’à la croix qu’il portait sur la poitrine je prends pour l’abbé, me demande si je désire voir tout ce qu’il y avait de digne d’être vu dans le sanctuaire sans sortir de la balustrade : je lui réponds qu’il me fera honneur et plaisir, et il vient lui-même accompagné de deux autres me faire voir des parements fort riches, des chasubles couvertesca de grosses perles, et des vases sacrés couverts de diamants et d’autres pierreries.
Comprenant fort peu l’allemand, et point du tout le patois suisse qui est à l’allemand comme le génois à l’italien, je demande en latin à l’abbé si l’église était bâtie depuis longtemps, et il me narre en détail l’histoire, finissant par me dire que c’était la seule église46 qui avait été sacrée par J. C. même en personne. [21r]cbIl observe mon étonnement, et pour me convaincre qu’il ne me disait que la pure, et simple vérité, il me conduit dans l’église, et il me montre sur la surface du marbre cinq marques concaves quecc les cinq doigts de J. C. y avaient laissées, lorsqu’il avait sacrécd l’église en personne. Il avait laissé ces marques pour que les mécréants ne pussent pas douter du miracle, et pour débarrasser le supérieur du soin qu’il devait avoir de faire venir l’évêque diocésain pour la sacrer. Le même supérieurce avait appris cette vérité par une divine révélation en songe qui lui disait en termes clairs de n’y plus penser, car l’église était divinitus consecrata [consacrée par Dieu] : et que c’était si vrai qu’il verrait dans le tel endroit de l’église les cinqcf concavités. Le supérieur y alla, les vit, et remercia le Seigneur.
Cet abbé, enchanté de la docile attention avec laquelle j’avais écouté son fagot47, me demanda où j’étais logé, et je lui ai répondu nulle part, car en arrivantcg de Zurick à pied j’étais entré dans l’église. Il joint alors sesch mains, et les élève en gardant en haut, comme pour remercier Dieu de m’avoir touché le cœur pour aller en pèlerinage porter là mes scélératesses, car à dire vrai j’ai toujours eu l’air d’un grand pécheur. Il me ditci qu’étant midi, je lui ferais honneur en allant manger la soupe avec lui, et j’ai accepté. Je ne savais pas encore où j’étais, et je ne voulais pas le demander,cj bien aise de laisser croire que j’étais allé là en pèlerinage exprès pour expier mes crimes. Il me dit chemin faisant que ses religieux faisaient maigre, mais que je pourrais manger gras avec lui, puisqu’il avait obtenu un bref48 de Benoît XIV qui lui permettait de manger gras tous les jours avec trois convives. Je lui ai répondu que je participerai volontiers de son privilège. D’abord entré dans son appartement il me montra le bref en cadre couvert d’une glace, qui était au-dessus de la tapisserie vis-à-vis de la table exposé à la lecture des curieux, et des scrupuleux.ckN’y ayant que deux couverts, un domestique à livrée en mit vite un autre. Il me présenta d’abord ce troisièmecl me disant qu’il était son chancelier49.cmJe dois avoir, me dit-il d’un air très modeste, une chancellerie, parce que en qualité d’Abbé de Notre Dame d’Einsiedel50, je suis aussi prince du [21v] saint Empire Romain51.
J’ai respiré. Je savais à la fin oùcn je me trouvais, et j’en étais enchanté car j’avais lu, et entendu parler de Notre Dame des Ermites. C’était le Loretto d’en deçà des monts52. À table l’Abbé prince crut de pouvoir me demander de quel pays j’étais,co si j’étais marié, et si je comptais de faire le tour de la Suisse en m’offrant des lettres partout où je voudrais aller. Je lui ai répondu que j’étais Vénitien, et garçon, et que j’accepterais les lettres dont il voulait m’honorer après que je lui aurais dit qui j’étais dans une conférence que j’espérais d’avoir avec lui, où je lui communiquerais toutes les affaires qui regardaient ma conscience.
Voilà comme je me suis engagé à me confesser à lui sans en avoir eu la pensée avant l’instant. C’était ma marotte53. Il me paraissait de ne faire que ce que Dieu voulait, lorsque j’exécutais une idée non préméditée tombée des nues. Après lui avoir ainsi dit assez clairement qu’il allait être mon confesseur, il me fit des discours pleins d’onction, qui ne m’ennuyaient pas pendant un dîner très délicat où entr’autres il y avait des bécasses, et des bécassines.
— Comment, mon très révérend père, de ce gibier dans cette saison ?
— C’est un secret, Monsieur, que je vous donnerai avec plaisir. Je conserve ce gibier six mois sans que l’air ait la force de le corrompre.
Ce prince abbé était un friand du premier ordre, et également gourmet affectant malgré cela l’air sobre. Son vin du Rhin était exquis. On servit une truite saumonée, il fit un sourire, il me dit en latin cicéronien qu’il y aurait de l’orgueil à ne pas vouloir en manger parce qu’elle était poisson, et il colora très bien son sophisme54.
Il m’observait attentivement, et en examinant mes atours il ne pouvait pas craindre que je lui demandasse de l’argent :cp je voyais que cela lui donnait un air d’assurance. Après dîner il congédia le chancelier, et il me conduisit par tout le monastère, et enfin dans la bibliothèque, où j’ai vu le portrait de l’Électeur de Cologne en évêque Électeur55. Je lui ai dit qu’il ressemblait, mais qu’on l’avait enlaidi dans la physionomie, et je lui ai dans le moment montré son portrait dans la belle tabatière, que pendant le dîner je n’avais jamais tiréecq de ma poche. Il loua gaiement le [22r]cr caprice de S. A. El.56 de se faire peindre en grand-maître, et il admira la beautécs de la tabatière augmentant toujours de plus en plus l’idée qu’il avait conçuect de mon personnage. Mais la bibliothèque m’aurait fait faire les hauts cris, si j’avais été seul. Il n’y avait que des in folio : les plus modernes étaient vieux d’un siècle, et tous ces gros livres ne traitaient d’autre chose que de religion : bibles, commentateurs, saints pères, plusieurs légistes en allemand, des annales, et le grand dictionnaire d’Offman57.
— Mais vos religieux, lui dis-je, auront dans leurs chambres des livres de physique, d’histoire, de voyages.
— Non, me dit-il, ce sont des bonnes gens qui ne se soucient de rien autre que de faire leur devoir, et de vivre en paix.
Ce fut dans ce moment-là qu’il me vint envie de me faire moine ; mais je ne lui ai rien dit. Je l’ai seulement prié de me conduire dans son cabinet, où je lui ferai une confession générale de mes égarements pour pouvoir le lendemain, absous de tous mes crimes prendre sa sainte Eucharistie, et il me mena d’abord dans un petit pavillon, où il ne voulut pas que je mecu misse à genoux. Il me fit asseoir vis-à-vis de lui, et en moins de trois heures, je lui ai conté une quantité d’histoires scandaleuses, mais sans grâce, puisque j’avais besoin d’employer le style d’un repenti,cv quoique lorsque je récapitulais mes espiègleries je ne mecw trouvasse pas en état de les réprouver. Malgré cela il ne douta pas au moins de mon attrition58 : il me dit que la contrition viendra quand par une conduite régulière j’aurais regagné la grâce ; car selon lui et plus encore selon moi sans la grâce il était impossible de sentir la contrition. Après avoir donc prononcé les paroles qui ont la force d’innocenter tout le genre humain il me conseilla de me retirer dans une chambre qu’il me fit donner,cx de passer le reste de la journée en prières, et de me coucher de bonne heure après avoir soupé, si j’étais accoutumé à soupercy. Il me dit que le lendemain à la première messe je communierais, et nous nous séparâmes.
[22v] Seul dans ma chambre j’ai suivi l’idée qui m’était venue avant de me confesser. J’ai cru de voir que j’étais dans le véritable endroit où je pourrais vivre heureux jusqu’à ma dernière heure ne donnant plus aucune prise à la Fortune. Il me parut que cela ne dépendait que de moi, car je me sentais sûr que l’Abbé ne me refuserait pas l’habit de son ordre une fois que je lui donnerais par exemple dix mille écus pour me faire une rente qui après ma mort resterait au monastère. Pour être heureux il me paraissait qu’il ne me fallait qu’une bibliothèque, et j’étais sûr qu’on me la laisserait faire à mon choix, une fois que j’en ferais un don au monastère ne m’en réservant que le très libre usage pendant toute ma vie. Pour ce qui regardait la société des moines, la discorde, les tracasseries inséparables de leur nature que je connaissais, j’étais sûr de n’en être pas incommodé, puisque ne voulant rien, et n’ayant aucune ambition qui pût exciter leur jalousie, je ne pouvais rien craindre. Je prévoyais la possibilité d’un repentir, et l’horreur me faisait trembler ; mais je me flattais encore d’y trouver un remède. En demandant l’habit de S. Benoît je demanderais dix années de temps avant que de me déterminer à devenir profès59. Si le repentir ne me venait pas en dix ans, je trouvais invraisemblable qu’il pût se déclarer après. C’était d’ailleurs décidé que je ne voulais aspirer à aucune charge, à aucune dignité dans la religion, je ne voulais que ma paix, et toute l’honnête liberté que je pouvais désirer sans susciter le moindre scandale. Pour que l’abbé m’accordât les dix années de noviciat que je lui demanderais, je luicz aurais fait une condition de perdre les dix mille écus que je luida aurais payés d’avance, si jedb vinsse à prendre la résolution de quitter l’habit. J’ai mis [23r] tout ce projet par écrit, j’y ai dormi dessus, et le lendemain après avoir pris le saint sacrement je l’ai présenté à l’abbé qui m’attendait à prendre une tasse de chocolat60.
Il le lut avant que nous déjeunassions,dc il ne me dit rien, etdd l’ayant relu après en se promenant,de il me dit qu’il me répondrait après dîner.
Après le dîner ce brave abbé me dit que sa voiture était prête pour me conduire à Zurick, où il me priait d’attendre quinze jours sa réponse. Il me promit de venir me la porterdf lui-même, et il me donna deux lettres cachetées en me priant de ne pas manquer de les porter en personne. Mon très révérend,dg j’ai une obligation infinie à Votre Altesse ; je porterai vos lettres, je vous attendrai à l’Épée, et j’espère que vous exaucerez mes vœux. Je lui ai pris la main que très modestement il se laissa baiser.
Quand mon Espagnol me vit de retour il fit un rire qui me découvrit sa pensée.
— De quoi ris-tu ?
— Je ris qu’à peine arrivé vous trouvâtes de quoi vous amuser deux jours.
— Dis à l’hôte que je veux une voiture à mes ordres tous les jours pour quinze jours de suite, et un bon domestique de louage.
L’hôte qui s’appelait Ote61, et qui avait titre de Capitaine, vint en personne me dire qu’il n’y avait à Zurick que des voitures ouvertes : je m’y suis accommodé, et il me fit caution de la fidélité du valet de louage. Le lendemain j’ai porté mes lettres à leurs adresses : c’était à M. Ô-reilli, et à M. Pestaluci62, qui n’étaient pas à leurs maisons. Je les ai eusdh tous les deux l’après-dîner chez moi ; ils m’invitèrent à dîner prenant leur jour, et ils me prièrent d’abord d’aller avec eux au concert de la ville, puisqu’il n’y avait autre spectacledi que celui-là, particulier cependant aux citoyens [23v] abonnés, et aux étrangers auxquels on faisait payer un écu ; mais ils me dirent que je devais y aller comme citoyen, et ils me firent à l’envi l’éloge de l’Abbé d’Einsidl.
À ce concert, qui n’était qu’instrumental, je me suis ennuyé. Les hommes étaient tous d’un côté où j’étais aussi entre mes deuxdj prôneurs63 ; les femmes étaient toutes de l’autre, et cela m’impatientait, car malgré ma récente conversion j’en voyais trois ou quatre qui medk revenaient, et qui avaient les yeux sur moi auxquelles j’aurais volontiers conté fleurette. À la fin du concert, la sortie du monde fit naître le pêle-mêle, et les deux citoyens me présentèrent leurs femmes, et leurs filles : ces filles étaient positivement les deux qui étaient les plus aimables de Zurick. Les cérémonies dans la rue sont fort courtes, ainsi après avoir remercié ces messieurs je suis rentré chez moi. Le lendemain j’ai dîné en famille chez M. Ô-reilli, où j’ai rendu justice au mérite de sa fille ; mais sans lui indiquer par la moindre agacerie d’usage que je pouvais avoir un goût pour elle. Le lendemain chez M. Pestaluci j’ai joué précisément le même rôle, malgré que Mademoiselle m’aurait très facilement monté l’esprit en galanterie. Je fus à mon grand étonnement fort sage, et en quatre jours tout Zurick savait que je l’étais. J’observais aux promenades qu’on me regardait avec une mine respectueuse, ce que je trouvais fort nouveau. Je me persuadais toujours plus que mon idée de me faire moine était une véritable vocation. Je m’ennuyais ; mais je voyais que dans un changement de mœurs si soudain cela devait être. Cet ennui disparaîtrait lorsque je me serais habitué à la sagesse. Je passais tous les matins trois heures avec un maître de langue qui m’enseignait l’allemand, il était Italien natif de Gênes, il s’appelait Giustiniani, il avait été Capucin, et le désespoir l’avait fait apostasier. Ce pauvre [24r] homme, auquel je donnais un écu de six francs tous les joursdl me regardait comme un ange ministre de la Providence, et dans ma folle prétendue vocation je le prenais pour un diable sorti de l’enfer, car il saisissait tous les moments où j’interrompais sa longue leçon pour me dire du mal de toutes les communautés religieuses, et celles qui avaient la meilleure apparence étaient selon lui les plus perverses, puisqu’elles étaient plus séduisantes. Il baptisait tous les moines pour la plus vile canaille de tout le genre humain.
— Mais, lui dis-je un jour, Notre Dame d’Einsidel par exemple ? Vous conviendrez…..
— Quoi ? C’est une union de quatre-vingts fainéants, ignorants, vicieux, hypocrites, vrais cochons qui…..
— Mais S. A. Révérendissime l’Abbé ?
— Paysan parvenu, qui joue le rôle de prince, et qui a la fatuité de se croire prince.
— Mais il l’est effectivement.
— Point du tout ; c’est un masque ; je ne le regarde que comme un bouffon.
— Que vous a-t-il fait ?
— Rien. Il est moine.
— Il est mon ami.
— Si cela est, pardonnez tout ce que j’ai dit.
Ce Giustiniani cependant me minait. Le quatorzième jour de ma prétendue conversion, veille du jour dans lequel l’abbé m’avait promis de me faire une visite,dm j’étais à six heures après midi à ma fenêtre sur le pont où je voyais les passants, et où je voyais aussi tous ceux qui arrivaient en voiture à mon auberge. Je vois une voiture à quatre chevaux qui arrive à grand trot, elle s’arrête à la portedn, le sommelier va ouvrir la portière, car derrière la voituredo il n’y avait aucun domestique ; et je vois quatre femmes bien mises qui en sortent. Je ne trouve rien de rare dans les trois premières, mais la quatrième, vêtue en ce qu’on appelait amazone, me frappe.dpCette jeune brune avec des yeux noirs très fendus à fleur de tête64 sous deux sourcils intrépides à teint de lis, et joues de rose coiffée par un bonnet de satin bleu d’où pendait une houppe d’argent qui lui tombait [24v] sur l’oreille est un talisman65 qui me rend stupide. Je mets ma poitrine sur la hauteur d’appui de la fenêtre pour gagner dix pouces66, et elle élève sa charmante tête, comme si je l’avais appelée. Ma position extraordinaire la force à me regarder avec attention une demi-minute : c’est trop pour une femme modeste. Elle entre,dq je cours à la fenêtre de mon antichambre qui donnait sur le corridor, et je la vois monter rapidement pour rejoindre ses trois compagnes qui étaient déjà passées. Quand elle est devant ma fenêtre elle tourne sa tête par hasard,dr et me voyant debout, elle recule d’un demi-pas,ds faisant un cri comme si elle avait vu un spectre ; mais elle se remet dans l’instant en pouffant de rire, et elle vole dans la chambre où étaient ses trois amies.
Défendez-vous mortels d’une pareille rencontre si vous en avez la force. Persistez fanatiques, si vous le pouvez, dans la folle idée d’aller vous ensevelir dans un cloître après avoir vu ce que j’ai vu dans ce moment-là à Zurick le 23 du mois d’Avril. Je suis allé me jeter sur le lit pour me calmer. Je retourne à la fenêtre du corridor cinq ou six minutes après,dt et voyant le sommelier qui sortait de la chambre de ces nouvelles arrivées,du je lui dis que je souperai à la table d’en bas avec tout le monde.
— Si vous voulez y souper pour être avec ces dames, c’est inutile. Elles souperont dans leur chambre à huit heures pour partir demain à la pointe du jour.
— Où vont-elles ?
— Elles vont à Einsidel faire leurs dévotions. Elles sont toutes les quatre catholiques.
— D’où sont-elles ?
— De Soleure.
— Comment s’appellent-elles ?
— Je n’en sais rien.
Je me remets sur le lit, je pense d’aller à Einsidel. Mais que ferai-je là ? Elles vont se confesser, communier, converser avec Dieu, avec les saints, avec les moines, quelle figure ferai-je là ? Il se peut encore que je rencontre l’abbé en chemin, et pour lors je dois malgré le ciel, et l’enfer retourner sur mes pas. Je rejette cette idée ; mais je vois [25r] que si j’avais eu un ami comme je l’aurais voulu je serais allé me mettre en embuscade pour enlever l’amazone, dont rien n’aurait été plus facile, car ellesdv n’avaient personne. Je pense d’aller hardiment leur demander à souper,dw mais j’ai peur que les trois autres dévotes me rejettent ;dx il me semblait que l’amazone ne pouvait être dévote que pardy manière d’acquit67, car sa physionomie était parlante ; etdz depuis longtemps il n’y avait plus pour moi au monde des physionomies trompeuses dans les femmes.
Mais tout d’un coup la plus heureuse de toutes les idées se présente à mon âme agitée. Je vais à ma fenêtre du corridor, et j’y reste jusqu’à ce que le sommelier passe ; je l’appelle dans ma chambre, je lui donne un louis, et je lui dis qu’il doit me prêter d’abord un tablier vert, comme le sien, car je voulais aller servir à table ces dames.
— Tu ris ?
— Je ris de votre caprice. Je vais vous prendre le tablier. La plus jolie m’a demandé qui vous êtes.
— Cela se peut ;ea car elle m’a vu en passant, mais elle ne me reconnaîtra pas. Que lui as-tu dit ?
— Que vous êtes un Italien, et voilà tout.
— Souviens-toi d’être discret.
— J’ai prié votre Espagnol de venir servir au souper, car je suis seul, et j’ai la table là-bas.
— Il ne doit pas venir dans la chambre tandis que je jouerai mon personnage, car ce fou ne pourrait se tenir de rire, et tout irait au diable. Appelle-le. Il aura soin d’aller dans la cuisine, et me porter les plats dehorseb.
Le sommelier remonte avec le tablier, et Leduc aussi. Je lui dis dans le plus grand sérieux ce que je veux qu’il fasse ; il rit comme un fou ;ec mais il m’assure qu’il m’obéira. Je me fais donner le couteau tranchant :ed je mets mes cheveux en catogan68, je me décollette, je mets le tablier par-dessus une veste d’écarlateee galonnée d’or à système69, je me regarde au miroir, et je me trouve l’airef ignoble et faux modeste du personnage que je devais représenter. Je nage dans la joie. Elles sont de Soleure. Elles parlent français70.
[25v] Leduc vient me dire que le sommelier va monter le souper. J’entre dans leur chambre, et je leur dis en regardant la table :
— On va vous servir d’abord Mesdames.
— Dépêchez-vous donc, dit la plus laide, car nous devons nous lever avant jour.
J’arrange des sièges, et je vois du coin de l’œil la belle immobile, je la lorgne comme un éclair, et je la vois ébahie. Je vais au-devant du sommelier, je l’aide à mettre les plats sur la table, et le sommelier s’en va en me disant : Reste ici toi, car je dois aller servir là-bas. Je prends une assiette, et je me mets devant celle qui m’a blessé sans la regarder, mais je la voyais parfaitement, je ne voyais même qu’elle seule. Elle était étonnée : les autres ne m’ont pas seulement observé. Je cours lui changer d’assiette, puis j’en change rapidement les autres, elles se servent le bouilli elles-mêmes, et en attendant je leur tranche en présence un chapon au gros sel avec une adresse merveilleuse.
— Voilà, dit la charmante, un sommelier qui sert bien. Est-il longtemps, mon cher, que vous servez dans cetteeg auberge ?
— Il n’y a que quelques semaines Madame. Vous avez bien de la bonté.
J’avais caché sous les manches de ma veste mes manchettes qui étaient de point à l’aiguille, et je l’avais boutonnée au poignet, mais le jabot71 sortant un peu de l’ouverture, elle l’aperçoit, et me dit :
— Attendez attendez.
— Que souhaitez-vous madame ?
— Laissez-moi voir donc. Voilà des dentelles superbes.
— Oui Madame, on me l’a dit ; mais elles sont vieilles. C’est un seigneur italien qui a logé ici qui m’en a fait présent.
En lui disant celaeh je laissai qu’elle tirât dehors toute la manchette ; ce qu’elle faisait lentement sans me regarder, en me mettant en même temps très à mon aise pour que je pusse me rassasier de sa charmante figure. Quel délicieux moment ! Je savais qu’elle m’avait reconnu, et en voyant qu’elle me gardait le secret, quelle peine [26r] je ressentaisei songeant que je ne pouvais pousser que jusqu’à un certain bout la mascarade. Une de ses amies à la fin lui fit terminer l’examen de ma manchetteej lui disant : Quelle curiosité ! il semble que tu n’aies jamais vu des dentelles. Mon héroïne rougit.ekLe souper fini, elles se mirent toutes dans leur coin pour se déshabiller, tandis que je débarrassais la table ; mais la belle se mit à écrire. J’ai manqué d’être assez fat pour me flatter que c’était à moi qu’elle écrivait. Après avoir emporté tout, je reste sur la porte.
— Qu’attendez-vous ? me dit-elle.
— Vous avez des bottes Madame. À moins que vous ne veuillez vous coucher toute bottée.
— Ma foi, vous avez raison. Je suis bien fâchée de devoirel laisser que vous vous donniez cette peine.
— Ne suis-je pas fait pour cela Madame ?
emM’étant alors mis à genoux devant elle, elle me livra ses jambesen poursuivant à écrire ;eo j’ai délacé ses bottes, je les lui ai ôtées,ep puis j’ai débouclé la jarretière de ses culottes pour les déchaussereq et me procurer le plaisir de voir, et encore plus de toucherer ses mollets ; mais elle me dit en interrompant son écriture :
— En voilà assez en voilà assez, je ne m’apercevais pas que vous vous donniezes tant de peine. Nous nous verrons demain au soir.
— Vous souperez donc ici Mesdames ?
— Certainement.
Je suis sortiet portant avec moi les bottes, et lui demandant, si elle voulait que je fermasseeu la chambre, ou si elle voulait que je misse la clef en dedans. — Mettez la clef dedans, mon cher, et je fermerai moi-même. Je suis sorti, et elle s’enferma d’abord. Mon Espagnol me prend les bottes d’abord, et me ditev riant comme un fou, qu’elle m’avait attrapé.
— Quoi ?
— J’ai tout vu. Vous avez joué votre rôle comme un ange, et je suis sûr que demain matin elle vous donne un louis pour boire, maisew si vous ne me le [26v] donnez pas je découvre tout.
— Tiens coquin, le voilà d’avance, porte-moi à souper.
Voilà les plaisirs de ma vie que je ne peux plus me procurer ; mais j’ai le plaisir d’en jouir encoreex me les rappelant. Et malgré cela il y a des monstres qui prêchent le repentir, et des sots philosophes, qui disent que ce ne sont que des vanités.
J’ai couché avec l’amazone en imagination : jouissance factice mais pure, et je me suis trouvé à sa porte, ses bottes nettoyées à la main précisément lorsque le cocher venait leur dire de se lever. Je leur ai demandé pour la forme si elles voulaient déjeuner, et elles me répondirent en riant qu’elles n’avaient pas d’appétit. Je suis sorti pour les laisserey habiller, mais la porte étant ouverte,ez mes yeux déjeunèrent sur un sein d’albâtre. Elle appela en demandant où étaient ses bottes, et je l’ai priée de permettre que je les lui lace. Comme elle était déjà chaussée, et qu’elle avait des culottes de velours, elle se donna des airs d’homme, et d’ailleurs qu’est-ce qu’un sommelier ? Tant pis pour lui s’il ose espérer quelque chose de solide en conséquence de quelque rien qu’on lui accorde. Il sera puni, car il ne sera jamais assez hardi pour aller en avant. Aujourd’hui devenu vieux j’ai quelques privilèges dans ce goût-là, et j’en jouisfa me méprisant, maisfb méprisant aussi celles qui me les accordent.
Après son départ,fc je me suis recouché, et à mon réveil j’ai appris que l’Abbé était à Zurick ;fdMonsieur Ote m’a dit une heure après qu’il dînerait avec moi tête-à-tête dans ma chambre. Je lui ai dit que c’était à moi à payer, et qu’il devait nous traiter comme des princesfe.
Ce brave prélat entra chez moi à midi, et me fit compliment sur la belle réputation que je m’étais faite à Zurick, ce qui le faisait juger que ma vocation durait encore.
— Voilà, me dit-il, un distique que vous ferez mettre au-dessus de la porte de votre appartement :
Inveni portum. Spes et fortuna valete ;
Nil mihi vobiscum est : ludite nunc alios.
[J’ai trouvé le port. Espérance et hasard, adieu,
Je n’ai plus rien à faire avec vous : jouez-vous des autres]72
— C’est la traduction, lui dis-je, de deux vers grecs d’Euripide ; mais ils seront bons dans un autre temps, Monseigneur, car j’ai changé d’avis depuis hier.
Il me félicita, et il me souhaita l’accomplissement de tous mes désirsff m’assurant en secret qu’il était plus facile de faire son salutfg restant dans le monde qu’en se confinant dans un cloître. Ce langage ne me parut pas celui d’un hypocrite, mais d’un honnête homme rempli de bon sens. Après dîner je lui ai fait tous les remerciements possibles, je l’ai accompagné jusqu’à la portière de sa voiture, et je l’ai vu partir très content. Je me suis d’abord mis à la fenêtre de ma chambre sur le pont attendant l’Ange qui était venu exprès de Soleure pour me délivrer de la tentation de me faire moine. Un château en Espagne des plus beaux fit mes délices jusqu’à l’arrivée de la voiture. Elle arrive à six heures, je me cache, mais en position de voir descendre les dames. Je les vois, et je me fâche de ce qu’elles regardent toutes les quatre la fenêtre où la belle m’avait vu la journée précédente. Cette curiosité qui ne pouvait exister à moins que la belle n’eût découvert tout le secret, me démontra qu’elle avait tout dit, et les bras me tombèrent. Je me voyais déçu non seulement de l’espoir de pousser plus loin la charmante aventure, mais de la confiance de bien jouer mon rôle ; je me prévoyais dans la possibilité de me décontenancer, de m’ennuyer, d’être bafoué, et sifflé : ces idées gâtèrent tout : je me suis déjà vu dans l’instant déterminé à ne pas leur donner une farce, dans laquelle je n’aurais pu rire que de mauvaise grâce. Sifh j’eusse intéressé l’amazone, comme elle m’avait intéressé, elle n’aurait pas révélé le jeu : [27v] elle avait tout dit ; elle ne se souciait donc pas de pousser la chose plus loin, ou manquant d’esprit elle n’a pas prévu que son indiscrétion me coupait bras, et jambes, car deux des trois autres me déplaisaient positivement, et si une femme qui me plaît me monte, une qui me déplaît me démonte.fiPrévoyant tout ce qui pouvait m’arriver d’ennuyeux, si je ne paraissais pas à table,fj je suis sorti. J’ai rencontré Giustiniani,fk et lui ayant confié l’envie que j’avais de passerfl[un] couple d’heures avec quelque beauté enfantine, et mercenaire,fm il me conduisit à une porte, où il me dit qu’au second étage je trouverais ce que je cherchais,fn disant son nom à l’oreille de la vieille femme que je verrais. Il n’osait pas venir avec moi, parce qu’on le pourrait savoir, et lui faire de la peine dans cette ville, où la police sur cet article-là était fort sévère. Il m’a même dit que je ne devais entrer dans la maison que sûr de n’être pas vu, et j’ai attendu la brune. J’y fus ; j’ai mal mangé ; mais je me suis assez bien amusé avec deux jeunes ouvrières jusqu’à minuit. Ma générosité inconnue dans ce pays-là me gagna l’amitié de cette femme qui me promit des trésors dans ce genre, si je poursuivais à aller chez elle avec toutes les précautions pour n’être pas vu.
De retour chez moi, Leduc me dit que j’avais bien fait de m’évader, car toute l’aubergefo avait su ma mascarade, et tout le monde jusqu’à Monsieur Ote se serait divertifp se tenant hors de la chambre à me voir jouer le rôle de sommelier, ce dont je me serais aperçu, et qui m’aurait fort déplu.
— C’est moi, me dit-il, qui ai occupé votre place. Cette dame s’appelle=73. Je n’ai jamais rien vu de si piquant.
— A-t-elle demandé où était l’autre sommelier ?
— Non. Ce sont les autres qui me firent cette question plusieurs fois.
— Et Madame de=a jamais rien dit ?
— Jamais ; elle fut triste, jusqu’à faire semblant de ne pas s’intéresser à vous, lorsque je lui ai dit que le sommelier de hier ne paraissait pas, parce qu’il était malade.
— Pourquoi lui as-tu dit que j’étais malade ?
— Il fallait bien lui dire quelque chose.
— Lui as-tu délacé ses bottes ?
— Elle n’a pas voulufq.
— Qui t’a dit son nom ?
— Le cocher. C’est une nouvelle mariée avec un homme avancé en âge.
Je me suis couché, et le lendemain de bonne heure, je me suis mis à la fenêtre pour les voir monter dans leur voiture ; mais je me suis tenu derrière le rideau. Madame=resta la dernière, et pour regarder en haut, elle demanda s’il pleuvait, et elle ôta son bonnet de satin. J’ai vite ôté le mien ; et elle me salua par un très gracieux sourire.
Mon départ de Zurick. Soleure.
Monsieur Ote vint dans ma chambre me présenter deux jeunes garçons qui étaient ses fils74 : ils étaient avec leur gouverneur qui les élevait comme des princes. En Suisse un aubergiste est souvent un homme qui tient noblement sa maison, et qui préside à une table à laquelle il ne croit pas s’avilir faisant payer ceux qui vont dîner. Il a raison. Il n’y occupe la première place que pour veiller à faire que chacun des convives soit bien servi. S’il a un fils, il ne permet pas qu’il se mette à table, mais il veut qu’il y serve. Le fils de l’hôte de Schaffausen capitaine au service de l’Empire se tint derrière ma chaise pour me changer d’assiette tandis que son père dînait avec tous les convives. Il n’aurait pas fait cela dans une autre maison ; mais chez lui il croyait de s’honorer ; et il avait raison. C’est ainsi que pensent les Suisses, dont plusieurs têtes superficielles se moquent. Il est cependant vrai qu’en Suisse, tout comme en Hollande on écorche1 l’étranger quand on le peut ; mais les étourdis qui se laissent écorcher le méritent : il faut s’accorder d’avance. Ce fut ainsi que je me suis garanti à Bâle du fameux écorcheur Imoff hôte des trois rois2.
Mon hôte me fit compliment sur mon déguisement en sommelier, il me dit qu’il était fâché de ne m’avoir pas vu, et il me loua de ne pas avoir répété la mascarade au second souper. Après m’avoir remercié de l’honneur que j’avais fait à sa maison, il me pria de lui faire aussi celui de dîner à sa table au moins une fois avant mon départ. Je lui ai promis d’y dîner le même jour.
Déterminé d’aller à Soleure pour faire ma cour à la belle amazone, j’ai pris une lettre de crédit sur Genèvea. J’ai écrit à Madame d’Urfé de m’envoyer une lettre vigoureuse pour M. de Chavigni ambassadeur de France3, dont je lui disais que j’avais grand besoin pour les intérêts de notre ordre4, et de me l’envoyer tout au plus tôt à Soleure en poste restante. J’ai écrit plusieurs autres lettres entre lesquelles une au duc de Wirtemberg, qu’il dut avoir trouvée amère.b
À la table de mon auberge j’ai trouvé des officiers généraux. Bonne chère,c et un dessert magnifique en sucreriesd. Après dîner j’ai perdu cent louis au passe-dix5, et le lendemain autant chez un jeune homme assez riche qui m’invita à dîner chez lui. Il s’appelait Escher6.
Je me suis diverti quatre jours chez la femme que Giustiniani me fit connaître ; mais fort mal, car les jeunes filles qu’elle me procura ne parlaient que le gros suisse. Sans la parole le plaisir de l’amour diminue au moins de deux tiers. J’ai trouvé en Suisse la même singularité que j’ai trouvée à Gênes. Les Suisses, et les Génois qui parlent très mal écrivent fort bien.
[31r] À peine parti de Zurick, j’ai dû m’arrêter à Baden pour faire accommodere une voiture que j’avais achetéef. C’est l’endroit où les députés des cantons tiennent leur assemblée générale. J’ai différé mon départ pour dîner avec une dame polonaise qui allait à Einsidel ; mais après dîner il m’est arrivé une plaisante aventure. J’ai dansé avec la fille de l’hôte excité par elle-même : c’était un jour de dimanche. L’hôte sort, sa fille se sauve, et je me vois condamné par le fripon à payer l’amende d’un louis ; et il me montre une pancarte que je ne savais pas lire. Je ne veux pas le payer ; j’appelle au juge de l’endroit, et il s’en va en y acquiesçant. Un quart d’heure après il me fait appeler dans une chambre de son auberge, où je le vois avec une perruque et un manteau : il me dit qu’il était le juge. Il écrit, et il me confirme la sentence, et je dois lui donner encore un écu parce qu’il avait écrit. Je lui dis que si sa fille ne m’avait séduit je n’aurais point dansé, et pour lors il paye un louis pour sa fille. J’ai dû en rire. Je suis parti le lendemain de grand matin.
J’ai vu à Lucerne le nonce apostolique7 qui m’invita à dîner ; et à Fribourg la femme du comte d’Affri qui était jeune, et galante ; mais voici ce que j’ai vu huit à dix lieues avant d’arriver à Soleure.
À l’entrée de la nuit je me promenais avec le chirurgien du village. Je vois à cent pas de moi une figure d’homme qui se grimpe sur le dehors d’une maison, et qui étant parvenu à une fenêtre y entre8. Je le montre au chirurgien, il rit, et il me dit que c’était un jeune [31v] paysan amoureux qui allait passer la nuit tête-à-tête avec sa prétendue. Il passe, me dit-il, avec elle toute la nuit, et il la quitte le matin plus amoureux que jamais, parce qu’elle ne lui a pas accordé les dernières faveurs. Si elle les luig accordait, il ne l’épouserait peut-être plus, et difficilement elle trouverait un nouvel amoureux.
J’ai trouvéh à la poste de Soleure9 une lettre de madame d’Urfé qui en contenait une de M. le duc de Choiseul adressée à M. de Chavigni ambassadeur. Elle était cachetée, mais le nom du ministre10 qui l’écrivait était sur l’adresse. Je loue à journée une voiture, je m’habille comme j’aurais fait à Versailles, je vais à la porte de l’hôtel de l’ambassadeur, qui n’est pas visible, et je lui laisse la lettre. C’était un jour de fête, je vais à la dernière messe, où je ne vois pas la belle dame, et après un petit tour de promenade je retourne à mon auberge. Un officier qui m’attendait, m’invite à dîner à la cour11 de la part de l’ambassadeur.
Madame d’Urfé me disait dans sa lettre qu’elle avait été à Versailles exprès, et qu’elle était sûre que la duchesse de Gramont12 m’avait obtenu du ministre une lettre des plus efficaces. J’en étais bien aise, car je me proposais de jouer un personnage fait pour en imposer. J’avais beaucoup d’argent. Le marquis de Chavigni avait été ambassadeur à Venise trente ans avant ce temps-là13 : je savais beaucoup de choses qui le regardaient, il me tardait de le connaître.
J’y vais à l’heure indiquée, on ne m’annonce pas, [32r] je vois, d’abord qu’on m’eut ouvert les deux battants, le beau vieillard me venir au-devant, et je l’entends me dire les plus obligeantes paroles de cour. Il me présente tous ceux qui l’entouraient, puis faisant semblant de n’avoir pas bien lu mon nom il tire de sa poche la lettre du duc de Choiseul, dont il lit tout haut l’endroit où il le priait de m’user toutes les distinctions14. Il me fait asseoir sur un sopha à sa droite ; et il ne me demande que ce qui était nécessaire à me faire répondre que je ne voyageais que pour mon plaisir, que la nation suisse à plusieurs égards était préférable à toutes les nations, et que le plus heureux moment de ma vie était celui-là, car il me procurait l’honneur de lai connaître.
On sert ; et Son Excellence me place de pair15 à sa droite. La table était de quinze à seize couverts, et chaque convive était servi par un laquais à livrée de l’ambassadeur. Amené par le propos, je lui dis qu’on parlait encore de lui à Venise avec la plus tendre admiration. — Je me souviendrai toujours, me dit-il, des bontés qu’on eut pour moi pendant tout le temps de mon ambassade ; mais je vous prie de me nommer ceux qui parlent encore de moi. Ils doivent être bien vieux.
C’était là que je le voulais. J’avais su de M. de Malipiero des affaires arrivées pendant la régence qui lui avaient fait beaucoup d’honneur ; et M. de Bragadin m’avait instruit de ses amours avec la célèbre Stringhetta. [32v] Son cuisinier était excellent ; mais le plaisir de lui parler me fit négliger celui de manger. Je l’ai vu rubicond de joie : il me dit, nous levant de table, qu’il n’avait jamais dîné à Soleure avec un plus grand plaisir ; et que ses galanteries de Venise que je lui avais rappelées l’avaient fait devenir jeune. Il m’embrassa, et il me pria de passer ma vie chez lui matin, et soir tout le temps que je séjournerais à Soleure. À son tour il parla beaucoup de Venise : après avoir fait l’éloge du gouvernement, il dit qu’il n’y avait point de ville au monde, où l’on pût faire meilleure chère en gras, et en maigre n’ayant autre attention que celle de se procurer de la bonne huile, et du vin étranger. Sur les cinq heures il m’invita à aller faire avec lui un tour de promenade dans un vis-à-vis, où il monta le premier pour m’obliger à m’asseoir à la place du fond16.
Nous descendîmes à une jolie maison de campagne, où on nous servit des glaces. Retournant à la ville, il me dit qu’il avait chez lui tous les soirs nombreuse compagnie en femmes, et en hommes, et qu’autant qu’il dépendrait de lui il espérait que je ne m’ennuierais pasj. Il me tardait de voir cette assemblée : il me paraissait impossible de ne pas y voir madame=.
Le monde commença à venir. Plusieurs femmes laides ; quelques-unes passables ; aucune jolie. Dans les parties qu’on fit, on me mit à un tri17 avec une jeune blonde, et une surannée qui montrait de l’esprit. J’ai perdu, m’ennuyant, cinq ou six cents fiches sans jamais parler. Au moment de payer, la dame experte me dit que c’était trois louis.
— Trois louis ? lui dis-je.
— Oui monsieur. Deux sous la fiche. Vous [33r] avez cru peut-être qu’on jouait au liard.
— Au contraire, madame. J’ai cru à vingt sous, car je ne joue jamais à moins18.
Elle laissa ma gasconnade sans réplique ; mais elle rougit.
Après avoir fait un tour dans la salle, et n’avoir pas vu la beauté que je cherchais, j’allais partir. L’ambassadeur s’était retiré. Je vois deux dames qui se parlent me regardant : je les reconnais pour les mêmes que j’avais vues à Zurick avec madame=, je les esquive, et je pars.
Le lendemain, un officier de l’ambassadeur vient me dire que S. E. allait venir, et qu’il me le faisait dire pour s’assurer qu’il me trouverait. Je lui ai dit que je l’attendrais. Je pensais au moyen de m’informer de lui-même de madame= ; mais il m’en épargna la peine.
Je reçois un quart d’heure après ce respectable seigneur comme je devais. Après m’avoir parlé de la pluie, et du beau temps, il sourit, et me dit qu’il allait me tenir le plus sot de tous les propos ; mais qu’il m’avertissait d’avance qu’il n’en croyait rien. Après ce préambule, il me dit que deux dames qui m’avaient vu à l’assemblée, et qu’il me nomma, étaient allées après mon départ dans sa chambre pour lui dire de prendre garde à lui, car j’étais le sommelier de l’auberge de Zurick. Vous les avez servies à table il y ak dix jours lorsqu’elles allèrent faire leurs dévotions à notre dame des ermites, elles en sont sûres ; et elles disent qu’elles rencontrèrent hier au-delà de l’Aar l’autre sommelier votre camarade qui apparemment doit s’être sauvé avec vous, Dieu sait par quelle raison. Elles me dirent que d’abord que vous vous aperçûtes hier au soir qu’elles vous avaient reconnu vous vous sauvâtes. Je [33v] leur ai répondu en riant que je serais sûr qu’elles se trompent quand même vous ne m’auriez donnél une lettre du duc de Choiseul, et qu’elles dîneraient chez moi avec vous aujourd’hui. Je leur ai dit qu’il se peut que vous vous soyez déguisé en sommelier pour vous procurer une bonne fortune avec quelqu’une d’entr’elles : elles m’ont dit que c’était supposer une absurdité, que vous n’étiez qu’un valet d’auberge très habile à couper un chapon, et très leste à changer d’assiette à toute la table ; et qu’elles sont prêtes à vous en faire compliment, si je le leur permets. Je leur ai répondu qu’elles vous feront rire, et moi aussi. S’il y a quelque chose de vrai dans ce conte, je vous prie de me dire tout.
— Tout ; et avec plaisir. Mais nous avons besoin de quelque réserve, car cette farce pourrait faire du tort à quelqu’un à qui je voudrais plutôt mourir qu’en faire.
— La chose est donc vraie ? Cela m’intéresse bien.
— Doucement vraie. J’espère que V. E. ne me croira pas le sommelier de l’Épée.
— Non. Jamais. Vous en avez joué le rôle.
— Précisément. Vous ont-elles dit qu’elles étaient quatre ?
— Je le sais. Il y avait la belle ; et actuellement je vois tout. Vous avez raison ; la discrétion est nécessaire, car elle jouit d’une réputation sans tache.
— Voilà ce que j’ignorais. La chose est innocente ; et on pourrait y faire des broderies préjudiciables à l’honneur de cette charmante femme dont le mérite m’a frappé.
Je lui ai alors contém toute l’histoire la finissant par lui dire que je n’étais allé à Soleure que pour parvenir à la connaître, et s’il était possible, à lui faire ma cour.
— Si cela n’est pas possible, lui dis-je, je partirai dans trois ou quatre jours après cependant avoir mis en ridicule les deux indiscrètes, [34r] qui doivent très bien savoir que le sommelier en question n’était qu’un masque. Elles ne peuvent faire semblant de l’ignorer que pour me faire une avanie, et pour faire du tort à madame=qui fit fort mal de les mettre à part du secret19.
— Doucement, doucement. Combien de choses ! Laissez que je vous embrasse. Cette histoire me plaît beaucoup. Laissez-moi faire. Vous ne partirez pas, mon cher ami ; vous ferez votre cour à madame=. Laissez-moi rire. J’ai été jeune ; et des beaux yeux m’ont souvent fait faire aussi des mascarades. Aujourd’hui à table vous persiflerez les deux méchantes ; mais plaisantant. La chose est si simple que M. de=même en rira. Sa femme ne peut pas ignorer que vous l’aimez ?
— Elle doit m’avoir vu l’âme quoique je ne l’aie que débottée.
— C’est comique.
Il est parti en riant, et à la portière de sa voiture il m’embrassa pour la troisième fois. Sûr, comme j’étais, que la=avait dit tout ce qu’elle savait à ses trois camarades avant de retourner à Zurick, je trouvais mordante, et perfide la plaisanterie des deux carognes20 vis-à-vis de l’ambassadeur ; mais l’intérêt de mon cœur m’obligeait à faire passer leur calomnie pour finesse d’esprit.
J’entre à une heure, et demie chez l’ambassadeur, et après lui avoir faitn ma très humble révérence, je vois les deux dames. Je demande à celle qui avait l’air d’être la plus méchante, qui boitait, et qui s’appelait F., si elle me reconnaissait.
— Vous convenez donc d’être le sommelier de l’auberge de Zurick ?
— Oui madame. Je l’ai été pour une heure pour avoir l’honneur de vous voir de près ; et vous m’avez puni ne m’adressant jamais la parole : j’espère de ne pas me trouver si malheureux ici, et que [34v] vous me permettrez de vous faire ma cour.
— C’est étonnant. Vous avez si bien joué votre rôle que personne n’aurait pu deviner que vous jouiez un faux personnage. Nous verrons à présent si vous jouerez avec autant d’habileté celui que vous représentez, et si vous viendrez chez moi vous me ferez honneur.
Après ce compliment l’histoire devint publique ; et voilà madame=qui arrive avec son mari. Elle me voit, et elle lui dit d’abordo : Voilà le sommelier de Zurick. Le brave homme me remercie fort honnêtement d’avoir fait à sa femme l’honneur de la débotter. Je vois qu’elle lui avait dit tout ; et cela me fait plaisir. M. de Chavigni la prit à sa droite, et je me suis trouvé assis à table entre les deux qui m’avaient calomnié. Malgré qu’elles me déplussent, je leur ai cependant conté fleurette, ayant la force de ne regarder presque jamais madame=, qui était encore plus belle qu’habillée en amazone. Son mari ne me parut pas jaloux, ni si vieux comme je me le figurais. L’ambassadeur l’invita au bal avec elle, et il la pria de jouer une autre fois l’Écossaise21 pour que je pusse dire au duc de Choiseul qu’à Soleure je m’étais bien diverti22. Elle lui répondit que deux acteurs manquaient ; il s’offrit alors à jouer le lord Monrose, et j’ai dans l’instant dit que je jouerais Murrai. Ma voisine F.. fâchée de cet arrangement parce qu’elle devait jouer l’odieux rôle de Miladi Alton me lâcha un lardon23.
— Pourquoi, me dit-elle, n’y a-t-il pas dans la pièce un rôle de sommelier ! Vous le joueriez à merveille.
— Mais vous m’instruirez, lui répondis-je, à jouer encore mieux celui de Murrai.
L’ambassadeur fixa le jour cinq à six jours après, et le lendemain j’ai reçu mon petit rôle. Le bal étant déclaré à mon honneur, je suis retourné chez moi pour prendre un autre habit, et j’ai reparu à la salle habillé avec la plus grande élégance.
J’ai ouvert le bal dansant le menuet avec une femme qui devait avoir la préférence sur toutes les autres, puis j’ai dansé avec toutes ; mais l’habile ambassadeur m’engagea à madame=pour les contredanses, et personne ne put y trouver à redire. Il dit que le lord Murrai ne devait danser qu’avec Lindane.
Au premier repos de la contredanse je lui ai dit que je n’étais allé à Soleure que pour elle, et que sans elle on ne m’aurait jamais vu sommelier ; et que j’espérais donc qu’elle me permettrait de lui faire ma cour. Elle me répondit qu’elle avait des raisons qui l’empêchaient de recevoir mes visites ; mais que l’occasion de nous voir ne pourrait pas nous manquer, si je ne partais pas d’abord, et n’ayant pas pour elle certaines attentions, qui feraient parler. L’amour, la complaisance, et la sagesse alliées n’auraient pas pu me faire une réponse plus satisfaisante. Je lui ai promis toute la prudence qu’elle pouvait désirer. Mon amour devint dans l’instant héroïque, et parfaitement dans la maxime de se tenir sous le voile du mystère.
M’étant avoué novice dans l’art du théâtre, j’ai priép Mad. F.. de m’instruire. J’y allais le matin ; mais elle ne le croyait qu’un prétexte. En y allant, je faisais ma cour à Mad.=, qui savait bien le motif qui me faisait agir ainsi. C’était une veuve de trente à quarante ans, qui avait l’esprit [35v] méchant, le teint jaunâtre, et la démarche gênée, puisqu’elle ne voulait pas qu’on s’aperçût qu’elle boitait. Elle parlait toujours, et voulant montrer l’esprit qu’elle n’avait pas elle ennuyait. Je devais, malgré cela faire semblant d’en être amoureux. Elle me fit rire un jour qu’elle me dit qu’elle ne m’aurait jamais cru d’un caractère timide après m’avoir vu jouer si bien le rôle de sommelier à Zurick. Je lui ai demandé à quoi elle me jugeait timide, et elle ne me répondit pas. J’étais décidé à rompre après que nous aurions joué l’Écossaise.
Notre première représentation eut pour spectateurs tous les gens comme il faut de la ville. Mad. F.. fut enchantée de faire horreur dans son rôle, étant sûre que sa personne n’y avait pas contribué. M. de Chavigni fit pleurer. On a dit qu’il avait joué son rôle mieux que Voltaire24. Mais mon sang se glaça lorsqu’à la troisième scène du cinquième acte Lindane me dit : Quoi ? Vous ! Vous osez m’aimer25 ? Elle prononça ces cinq mots si singulièrement, d’un ton de mépris si marqué, sortant même de l’esprit de son rôle, que tous les spectateurs applaudirent à outrance. Cet applaudissement me piqua, et me mit hors de contenance, car il me parut que le jeu avait empiété sur mon honneur. Lorsqu’on se tut, et que, comme mon rôle le voulait, j’ai dû lui répondre : Oui, je vous adore, et je le dois26, j’ai prononcé ces mots d’un ton si touchant que les applaudissements furent doubles : le bis de quatre cents voix me forcèrent à les répliquer27.
Mais malgré les applaudissements nous trouvâmes en soupant que nous ne savions pas bien notre rôle. M. de Chavigni dit que l’on différerait la seconde représentation au surlendemain, et que nous ferions le lendemain une répétition [36r] entre nous à sa maison de campagne où nous dînerions. Nous nous fîmes des éloges entr’acteurs. Mad. F.. me dit que j’avais bien joué ; mais que j’avais joué encore mieux le rôle de sommelier, et les rieurs furent pour elle ; mais ils devinrent pour moi quand je lui ai répondu qu’elle joua très bien miladi Alton ; mais que cela ne pouvait pas être autrement, car elle n’eut besoin de se donner aucune peine.
M. de Chavigni dit à Madame=que les spectateurs qui l’avaient applaudie à l’endroit où elle s’étonnait que je l’aimasse, avaient eu tort, puisque prononçant ces paroles avec un ton de mépris elle était sortie de son rôle ;q car Lindane ne pouvait qu’estimer Murrai.
L’ambassadeur vint le lendemain me prendre dans sa voiture me disant que je n’avais pas besoin de la mienne. Tous les acteurs se trouvèrent à sa maison de campagne. Il dit d’abord à Monsieur=qu’il croyait d’avoir fait son affaire, et qu’ils en parleraient après qu’ils auraient dîné, et répété la pièce. Nous nous mîmes à table ; et après nous fîmes la répétition de la pièce sans avoir jamais besoin de souffleur. Vers le soir il dit à toute la compagnie qu’il les attendait à souper à Soleure, et tout le monde partit, excepté Monsieur=auquel il devait parler d’une affaire. Je n’avais pas de voiture. Au moment de partir j’ai joui d’une très agréable surprise : Montez avec moi dans ma voiture, dit l’ambassadeur à Mons.=, et nous parlerons de notre affaire. M. de Seingalt28 aura l’honneur de servir dansr la vôtre madame votre épouse.
Je donne d’abord ma main à ce miracle de la nature, qui monte avec l’air de la plus grande indifférence me la serrant avec force. Nous voilà assis l’un près de l’autre.
[36v] Une demi-heure passa comme une minute ; mais nous ne la perdîmes pas à parler. Nos bouches s’unirent, et ne se séparèrent qu’à dix pas de la porte de l’hôtel. Elle descendit la première. Son visage enflammé m’épouvante. Cette couleur n’étant pas sa naturelle, nous allions révéler notre crime à tous les yeux de la salle. Son honneur ne me permettait pas de l’exposer ainsi altérée à l’examen de la F…, qui se serait trouvée plus encore triomphante qu’humiliée par une si importante découverte.
Ce fut l’amour qui me fit penser à un expédient unique ; et la Fortune souvent mon amie, qui fit que j’eusse dans ma poche une petite boîte qui contenait un sternutatoire29. Je lui dis vivement d’en prendre vite une prise, et j’en fais autant. La dose trop forte commença à faire l’effet à la moitié de l’escalier, et nous poursuivîmes à éternuer un bon quart d’heure : on dut attribuer aux éternuements toute son indiscrète inflammation. Lorsqu’ils cessèrent elle dit qu’elle n’avait plus mal à la tête ; mais qu’elle se garderait à l’avenir d’un si violent remède. Je voyais madame F… dans la plus profonde méditation ; mais elle n’osait rien dire.
Cet échantillon de ma bonne fortune me détermina à passer à Soleure tout le temps quis pourrait m’être nécessaire à me rendre parfaitement heureux. Je me suis sur-le-champ décidé à louer une maison de campagne. Tout homme dans ma situation, né avec du cœur, aurait pris la même résolution. Je voyais devant moi une beauté achevée que j’adorais, dont j’étais sûr de posséder le cœur, et que je n’avais qu’effleurée, j’avais de l’argent, et j’étais mon maître. Je trouvais cela beaucoup mieux raisonné que le projet de me faire moine à Einsidel. J’étais si plein de mon bonheur présent, et futur, que j’ai méprisé le qu’en dira-t-on. J’ai laissé tout le monde [37r] à table, et j’ai rejoint l’ambassadeur une minute après qu’il s’est retiré. Je ne pouvais en conscience de galant homme frustrer cet aimable vieillard d’une confidence qu’il avait si bien méritée.
D’abord que nous fûmes seuls, il me demanda si j’avais bien profité du service qu’il m’avait rendu. Après avoir baisét à reprises sa noble figure, je lui ai tout dit avec ces trois mots :uJe peux tout espérer. Mais quand il a entendu l’histoire du sternutatoire, les compliments qu’il me fit furent sans fin, car la physionomie si fort altérée de la dame aurait pu fairev conjecturer un combat. Après cette narration qui lui fit faire du bon sang, je lui ai dit qu’ayant besoin de rendre mon bonheur complet, et de ménager l’honneur de la dame, n’ayant d’ailleurs rien de mieux à faire, je voulais louer une maison de campagne pour attendre là tranquillement les faveurs de la fortune. Je me suis recommandé à lui pour avoir une maison meublée, une voiture à mes ordres, deux laquais, un bon cuisinier, et une gouvernante femme de chambre, qui eût soin de mon linge. Il me dit qu’il y penserait. Le lendemain notre comédie alla très bien, et le jour suivant ce fut ainsi qu’il me communiqua son projet.
Je vois, mon cher ami, que dans cette intrigue votre bonheur dépend de satisfaire votre passion sans préjudicier en rien à la bonne réputation de madame=. Je suis même certain que vous partiriez d’abord sans avoir rien obtenu, si elle vous faisait savoir que votre départ est nécessaire à sa paix. Vous voyez par là que je suis l’homme fait pour être votre conseil. Il faut, si vous voulez être vraiment impénétrable, que vous vous gardiez de la moindre démarche de votre part, qui puisse faire soupçonner la vérité à quelqu’un qui ne croit pas aux actions indifférentes. Le court tête-à-tête que je vous ai ménagé avant-hier, ne peut paraître à l’esprit le plus spéculatif30 que le fruit du plus pur hasard, et l’incident du sternutatoire met en défaut les déductions de la malice la plus perçante, car un galant, qui veut prendre par les cheveux une occasion favorable à son amour, ne commence pas par donner des convulsions à la tête de sa belle qu’une heureuse rencontre a misew entre ses mains ; et on ne peut pas deviner qu’on ait employé un sternutatoire en qualité d’expédient pour masquer une inflammation de visage, puisqu’il n’arrive pas souvent qu’une jouissance amoureuse fasse cet effet, et qu’un amant la prévoie immanquable au point de porter dans sa poche cet excitatif31. Ce qui est donc arrivé ne suffit pas à dévoiler votre secret. Monsieur=même, qui, malgré qu’il ne veuille pas paraître jaloux de sa femme, l’est cependant, ne peut avoir trouvé rien que de très naturel dans ma démarche de le faire retourner à Soleure avec moi, car il n’est pas vraisemblable que je veuille être votre Mercure, tandis que naturellement, et conformément aux lois de la politesse la plus triviale, auxquelles il ne s’est jamais refusé, sa chère épouse était celle qui retournant ici devait occuper dans mon vis-à-vis la place que j’ai bien voulu qu’il occupe lui-même en grâce de l’intérêt que j’ai pris à son importante affaire.
Après ce long exorde que je vous ai fait en style de secrétaire d’État au Conseil, venons à la conclusion. Deux choses vous sont nécessaires pour vous acheminer à votre bonheur. La première [38r] qui vous regarde est celle de forcer M.=à devenir votre ami, sans lui donner jamais motif de deviner que vous ayez jeté un dévolu sur sa femme : et en cela je pourrai vous aider. La seconde, qui regarde la dame, est celle de ne rien faire de sujet àx observation sans que la raison n’en soit connue de tout le monde. Je vous dirai donc que vous ne prendrez cette maison de campagne que lorsque nous aurons trouvé entre vous et moi une raison très plausible, et faite pour jeter la poudre aux yeux de tous les spéculateurs. J’ai trouvé cette raison hier au soir pensant à vous.
Il faut vous feindre malade, et chercher une maladie dont sur votre parole le médecin ne puisse pas douter. Heureusement j’en connais un, dont la fureur est d’ordonner l’air de la campagne, et les bains composés par lui-même presque pour toutes les maladies. Ce médecin doit venir chez moi un de ces jours pour me tâter le pouls. Vous l’appellerez à une consultation à votre auberge lui donnant deux louis : je suis sûr qu’il vous ordonnera tout au moins la campagne, et qu’il dira à toute la ville qu’il est sûr de vous guérir. C’est le caractère d’Herenschouandt qui est cependant savant.
— Comment est-il ici ? Il est mon ami. Je l’ai connu à Paris chez madame du Rumain.
— C’est son frère32. Cherchez une maladie du bon ton, et qui ne vous dégrade pas. Nous trouverons la maison après ; et je vous donnerai un jeune homme qui vous fera des ragoûts excellents.
Le choix de cette maladie me mit en devoir de penser. J’ai communiqué l’esquisse de mon projet à madame=dans la coulisse, et elle l’approuva. Je l’ai priée de trouver le moyen que nous puissions nous écrire ; et elle me promit d’y penser. [38v] Elle me dit que son mari avait de moi la meilleure opinion, et qu’il n’avait trouvé point du tout mauvais que je me fusse trouvé avec elle dans son coupé. Elle me demanda si M. de Chavigni avait retenu son mari naturellement ou à dessein ; et je lui ai répondu : à dessein. Elle éleva ses beaux yeux au ciel se mordant la lèvre.
— Cela vous déplaît-il, ma charmante amie ?
— Hélas !…. Non.
Trois ou quatre jours après, le médecin vint pour voir la dernière représentation de l’Écossaise, et dîner chez l’ambassadeur. M’ayant fait compliment au dessert sur l’apparence de ma bonne santé, je lui ai dit que l’apparence était trompeuse, et je lui ai demandé une de ses heures33. Charmé de s’être trompé, il me la promit pour le lendemain à mon auberge. Il vint ; et je lui ai dit ce que Dieu a voulu.
— Je suis sujet, lui dis-je, chaque nuit à des rêves amoureux, qui me cassent les reins.
— Je connais, monsieur, cette maladie, et je vous en guérirai par deux moyens. Le premier, qui peut-être ne vous plaira pas, est d’aller passer six semaines à la campagne, où vous ne verrez pas des objets qui font dans votre cerveau l’impression qui agitant la septième paire des nerfs vous causent l’éruption lombale34 qui doit aussi vous causer à votre réveil une grande tristesse.
— C’est vrai.
— Oh ! Je le sais. Le second remède consiste en des bains froids qui vous amuseront.
— Sont-ils bien loin d’ici ?
— Où vous les ordonnerez, car je vais vous en écrire la composition sur-le-champ. L’apothicaire vous les fera.
Après en avoir écrit la recette, et avoir reçuy les deux louis, il partit, et avant midi toute la ville fut informée de ma maladie, et de ma résolution d’aller me loger à la campagne. M. de Chavigni en badina à table, disant à Herenschouandt [39r] qu’il fallait me défendre de recevoir des visites féminines. M. F…35 dit qu’il fallait me défendre certains portraits en miniature dont ma cassette était pleine. M.=qui était anatomiste trouva le raisonnement du docteur sublime. Je me suis publiquement recommandé à l’ambassadeur pour me trouver une maison de campagne, et un cuisinier, parce que je n’aimais pas à manger seul.
Las de jouer un faux rôle que je ne trouvais plus nécessaire je n’allais plus chez madame F… Elle osa me reprocher mon inconstance en forts termes me disant que je l’avais jouée. Elle me dit qu’elle savait tout, et elle me menaça de se venger. Je lui ai répondu qu’elle ne pouvait se venger de rien, car je ne l’avais jamais offensée, mais que si elle pensait à me faire assassiner je demanderais des gardes. Elle me répondit qu’elle n’était pas italienne.
Charmé de m’être débarrassé de cette vipère, madame=devint le seul objet de mes pensées. M. de Chavigni, tout dans mes intérêts, fit croire à M.=que j’étais celui qui pouvait réduire le duc de Choiseul colonel général des Suisses36 à faire accorder sa grâce à un cousin qu’il avait, et qui avait tué son homme en duel à la Muette37. Il lui avait dit que je pouvais tout par le moyen de la duchesse de Gramont, et me rendant compte de tout ceci il me demanda si je voulais me charger de solliciter cette grâce, et si je pouvais espérer de réussir. C’était le moyen de me gagner toute l’amitié de M.=. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas être sûr de réussir ; mais que je m’en chargeais volontiers.
Il me fit donc informer de tout le fait par M.=même en sa présence, qui porta chez moi tous les papiers qui déclaraient les circonstances du factum d’ailleurs fort simple38.
[39v] J’ai passéz une grande partie de la nuit à écrire une lettre, qui devait premièrement persuader la duchesse de Gramont, puis le duc son père39 ; et j’ai écrit à madame d’Urfé que le bonheur de l’ordre des Rose-Croix dépendait de la grâce que le roi accorderait à l’officier qui à cause de ce duel avait dû sortir du royaume.
J’ai porté le lendemain matin à l’ambassadeur la lettre qui devait aller sous les yeux du duc. Il la trouva excellente, et il me dit d’aller la faire voir à M.=que j’ai trouvé en bonnet de nuit. Plein de reconnaissance à l’intérêt que j’avais pris pour son affaire, il me fit les plus grands remerciements. Il me dit que sa femme était encore au lit, et il me pria d’attendre pour déjeuner avec elle ; mais je l’ai prié de lui faire mes excuses parce que la poste partant à midi, le temps me pressait.
Je suis donc retourné à mon auberge où j’ai cacheté, et envoyéaa à la poste mes lettres : puis je suis allé dîner tête-à-tête avec l’ambassadeur qui m’attendait.
Après avoir louéab ma politique de n’avoir pas voulu attendre que madame=sorte de son lit, et m’avoir assuré que son mari devait être devenu mon ami dans l’âme, il me fit voir une lettre de Voltaire40 qui lui témoignait sa reconnaissance sur le rôle de Monrose qu’il avait joué dans l’Écossaise, et une autre du marquis de Chauvelin41 qui était alors aux Délices42 chezac le même Voltaire. Il lui promettait une visite avant de se rendre à Turin où il allait comme ambassadeur.
Après dîner, je suis retourné chez moi pour m’habiller, car il y avait le même jour assemblée, et souper à la cour. C’est ainsi qu’on appelait l’hôtel de l’ambassadeur de France en Suisse.
Chapitre III
Entrant dans la salle je vois madame=dans un coin attentive à lire à une lettre. Je l’approche pour lui demander excuse de ne l’avoir pas attendue pour déjeuner avec elle : elle me répond que j’ai bien fait ; et elle me dit que si je n’avais pas encore prisa la maison de campagne qui m’était nécessaire, je lui ferais plaisir à me déterminer pour celle que me proposera son mari vraisemblablement le même [soir]b pendant le souper.
Elle ne put pas me dire davantage, car on l’appela à un quadrille1. Je me suis dispensé de jouer. À table tout le monde me parla de ma santé, et des bains que je voulais faire dans une maison de campagne que je voulais louer. M.=, comme son épouse m’avait prévenu me parla d’une près de l’Aar, qui était charmante ; mais on veut, me dit-il, la louer au moins pour six mois. Je lui ai répondu que pourvu qu’elle me plaise, et que je sois le maître de partir quand je veux je payerai les six mois d’avance.
— Il y a une salle, dont on ne connaît pas la plus belle dans tout le canton.
— Tant mieux : j’y donnerai un bal. Allons la voir demain matin pas plus tard. J’irai vous prendre chez vous à huit heures.
— Je vous attendrai avec plaisir.
J’ai ordonné avant de me coucher une berline à quatre chevaux, et à huit heures j’ai trouvé Monsieur=tout prêt. Il me dit qu’il avait voulu engager sa femme à venir avec nous ; mais que c’était une paresseuse qui aimait le lit. Nous arrivâmes à la belle maison en moins d’une heure ; et je l’ai trouvée merveilleuse. On aurait pu y loger vingt maîtres. Outre la salle que j’ai admirée, il y avait un cabinet tapissé d’estampes choisies. Grand jardin, beau potager, jeux d’eaux, et un corps de logis très commode pour faire des bains. Après avoir trouvé tout beau, nous retournâmes à Soleure. J’ai prié M.=de se charger de tout pour que je pusse y aller le surlendemain.cJ’ai trouvé madame son épouse, qui se montra enchantée quand son mari lui dit que la maison m’avait plu. Je leur ai dit que j’espérais qu’ils viendraient souvent me faire l’honneur d’y dîner, et M.=m’en donna parole. Après lui avoir payé les cent louis qu’on voulait pour le loyer de six mois, je l’ai embrassé, et je suis allé dîner, comme toujours, avec l’ambassadeur.
D’abord que je lui ai dit que j’avais louéd la maison que M.=m’avait proposée pour complaire à sa femme qui m’avait prévenu, il n’y trouva rien à redire.
— Mais est-ce tout de bon, me dit-il, que vous pensez d’y donner un bal ?
— Tout de bon, si je peux avoir pour mon argent tout ce qu’il me faut.
— Vous ne serez pas embarrassé pour cela, car vous trouverez chez moi tout ce que vous ne pourriez pas trouver pour votre argent. Je vois que vous avez envie de dépenser. En attendant vous aurez deux laquais, la gouvernante, et le cuisinier, mon maître d’hôtel les payera, et vous le rembourserez ; il est honnête homme. J’irai manger quelquefois votre soupe2, et j’écouterai avec plaisir la jolie histoire de l’intrigue courante. J’estime beaucoup cette jeune femme ; sa conduite est au-dessus de son âge, et les marques d’amour qu’elle vous donne doivent vous la faire respecter. Sait-elle que je sais tout ?
— Elle ne sait autre chose sinon que V. E. sait que nous nous aimons, et elle [43r] n’en est pas fâchée, car elle est sûre de votre discrétion.
— C’est une femme charmante.
Un apothicaire, auquel le médecin m’avait recommandé, est parti le même jour pour aller me composer les bains, qui devaient me guérir d’une maladie que je n’avais pas ; et le surlendemain j’y suis allé aussi après avoir ordonné à Leduc de me suivre avec tout mon bagage.
Mais ma surprise ne fut pas petite, lorsqu’entrant dans l’appartement que je devais occuper j’ai vu une jeune femme ou fille d’une très jolie figure qui étant venue à moi voulait me baiser la main. Je la retire, et mon air d’étonnement la fait rougir.
— Êtes-vous de la maison ? Mademoiselle.
— Le maître d’hôtel de monseigneur l’ambassadeur m’a engagée à votre service en qualité de gouvernante.
— Pardonnez à ma surprise. Allons dans ma chambre.
D’abord que je fus seul, je lui dis de s’asseoir près de moi sur le canapé. Elle me répond avec douceur, et de l’air le plus modeste qu’elle ne pouvait pas recevoir cet honneur.
— Comme il vous plaira ; mais vous n’aurez pas de difficulté, j’espère, à manger avec moi quand je vous prierai, car quand je mange seul je m’ennuie.
— Je vous obéirai.
— Où est votre chambre ?
— La voilà. C’est le maître d’hôtel qui me l’a montrée ; mais c’est à vous à commander.
Elle était derrière l’alcôve où il y avait mon lit. J’y entre avec elle ; et je vois des robes sur un sopha : un cabinet de toilette attenant avec tout l’attirail d’usage, jupes, bonnets, souliers, pantoufles, et une belle malle ouverte où je vois du linge en abondance. Je la regarde, je la considère dans son maintien sérieux, et j’approuve sa morgue ; [43v] mais il me semble de devoir lui faire un rigoureux examen, car elle était trop intéressante, et trop bien nippée pour n’être qu’une femme de chambre. J’imagine que c’est un tour que M. de Chavigni m’a joué, car une pareille fille qui ne pouvait avoir que vingt-quatre à vingt-six ans, et qui avait la garde-robe que je voyais, me paraissait plus faite pour être la maîtresse d’un homme comme moi que la gouvernante. Je lui demande si elle connaît l’ambassadeur, et quels gages on lui avait accordés ; et elle me répond qu’elle ne connaissait l’ambassadeur que de vue, et que le maître d’hôtel lui avait dit qu’elle aurait deux louis par mois outre la table dans sa chambre. Elle me dit qu’elle était lyonnaise, qu’elle était veuve, et qu’elle s’appelait Dubois.
Je la laisse sans pouvoir décider ce qui arrivera, car plus je la regardais, et lui parlais plus je la trouvais intéressante. Je vais dans la cuisine, et je vois un jeune homme qui travaillait à de la pâte. Il s’appelait du Rosier. J’avais connu son frère au service de l’ambassadeur de France à Venise3. Il me dit qu’à neuf heures mon souper serait prêt.
— Je ne mange jamais seul.
— Je le sais.
— Combien avez-vous par mois ?
— Quatre louis4.
Je vois deux domestiques de bonne mine, bien vêtus. Un d’eux me dit qu’il me donnerait le vin que je lui demanderais. Je vais à la petite maison des bains, où je trouve le garçon apothicaire qui travaillait à composer le bain que je devaise prendre le lendemain, et tous les jours.
Après avoir passéf une heure au jardin, je vais chez le concierge, où je vois une nombreuse famille, et des filles qui n’étaient pas méprisables. Je passe deux heures à causer avec elles, enchanté que tout le monde parlât français. Ayant envie de voir toute ma maison, la femme du concierge me conduisit partout. Je suis retourné à mon appartement où [44r] j’ai trouvé Leduc qui vidait mes malles. Après lui avoir dit de donner mon linge à Madame Dubois je suis allé écrire. C’était un joli cabinet au Nord à une seule fenêtre. Une perspective enchanteresse paraissait faite pour faire naître dans l’âme d’un poète les idées plus heureuses engendrées par la fraîcheur de l’air, et par le silence sensible qui flatte l’ouïe dans une riante campagne. Je sentais que pour jouir de la simplicité de certains plaisirs l’homme a besoin d’être amoureux, et heureux. Je me félicitais.
J’entends frapper. Je vois ma belle gouvernante qui d’un air riant, qui ne ressemblait en rien à celui qu’on a quand on va se plaindre, me prie de dire à mon valet de chambre d’être poli avec elle.
— En quoi vous a-t-il manqué ?
— Peut-être en rien, selon lui. Il voulait m’embrasser, je m’y suis refusée, et lui croyant d’en avoir le droit devint un peu insolent.
— De quelle façon ?
— Se moquant de moi. Excusez monsieur, si j’y fus sensible. Le ricanement me déplaît.
— Vous avez raison ma bonne5. Il ne sort que de la sottise, ou de la malice. Leduc saura d’abord qu’il doit vous respecter. Vous souperez avec moi.
Une demi-heure après, étant venu me demander quelque chose, je lui ai dit qu’il devait respecter la Dubois.
— C’est une bégueule, qui n’a pas voulu que je l’embrasse.
— Tu n’es qu’un faquin.
— Est-ce votre femme de chambre, ou votre maîtresse ?
— C’est peut-être ma femme.
— Ça suffit. J’irai m’amuser chez le concierge.
Je me suis trouvé très satisfait de mon petit souper, et d’un excellent vin de Neufchâtel. Ma gouvernante était habituée au vin de la côte6, qui était aussi exquis. Je fus à la fin très content et du cuisinier, et de la modestie de ma bonne, et de mon Espagnol qui la changea d’assiette sans nulle affectation. J’ai dit à mes gens de s’en aller après avoir ordonné mon bain pour six heures du matin. Étant resté seul à table avec cette trop belle personne, je l’ai priée de me conter son histoire.
[44v] Mon histoire est fort courte. Je suis née à Lyon. Mon père, et ma mère me conduisirent avec eux à Lausanne, comme je l’ai su d’eux-mêmes, car je ne m’en souviens pas. Je sais que j’avais quatorze ans quand mon père qui était cocher chez madame d’Ermance mourut7. Cette dame me prit chez elle, et trois ou quatre ans après je suis entrée au service de Miladi Montaigu8 comme fille de chambre, et son vieux valet de chambre Dubois m’épousa. Trois ans après je suis restée veuve à Windsorg, où il est mort. L’air d’Angleterre me menaçant la consomption9 j’ai demandé mon congé à ma généreuse maîtresse qui me l’accorda me payant mon voyage, et me faisant des présents considérables. Je suis retournéeh à Lausanne chez ma mère, où je suis entrée au service d’une dame anglaise, qui m’aimait beaucoup, et qui m’aurait conduitei en Italie avec elle si elle n’avait conçu des soupçons par rapport au jeune duc de Rosburi quij paraissait amoureux de moi. Elle l’aimait, et elle me croyait secrètement sa rivale. Elle se trompait. Elle me combla de présents, et elle me renvoya à ma mère, où j’ai vécu deux ans du travail de mes mains. Monsieur Lebel maître d’hôtel de l’ambassadeur me demanda il y a quatre jours, si je voulais entrer au service d’un seigneur italien en qualité de gouvernante, et il me dit les conditions. J’y ai consenti, ayant toujours eu une grande envie de voir l’Italie ; cette envie fut la cause de mon étourderie : je suis partie d’abord ; et me voilà.
— De quelle étourderie parlez-vous ?
— D’être venue chez vous sans vous connaître auparavant.
— Vous ne seriez donc pas venue, si vous m’aviez connu auparavant ?
— Non certainement, car je ne trouverai plus de condition chez des femmes. [45r] Vous semble-t-il d’être fait pour avoir une gouvernante comme moi sans qu’on dise que vous me tenez pour autre chose ?
— Je m’y attends, car vous êtes fort jolie, et je n’ai pas l’air d’un polype10 ; mais je m’en moque.
— Je m’en moquerais aussi, si mon état me permettait de braver certains préjugés.
— C’est-à-dire, ma belle dame, que vous seriez bien aise de retourner à Lausanne.
— Pas actuellement, car cela vous ferait du tort. On pourrait croire que vous m’avez déplu par des procédés trop libres, et vous porteriez aussi sur moi peut-être un faux jugement.
— Que jugerais-je ? Je vous prie.
— Vous jugeriez que je veuxk vous en imposer.
— Cela pourrait être, car votre départ brusque, et déraisonnable me piquerait au vif. Mais tout de même je suis fâché pour vous. Telle étant votre façon de penser vous ne pouvez ni rester volontiers avec moi, ni vous en aller. Vous devez cependant prendre un parti.
— Je l’ai déjà pris. Je reste, et je suis presque sûre que je ne m’en repentirai pas.
— Votre espoir me plaît ; mais il y a une difficulté.
— Aurez-vous la bonté de me la déclarer ?
— Je le dois, ma chère Dubois. Point de tristesse, et point de certains scrupules.
— Vous ne me trouverez jamais triste ; mais expliquons-nous de grâce sur l’article des scrupules. Qu’entendez-vous par scrupules ?
— J’aime cela. Ce mot scrupule dans l’acception ordinaire signifie une malice superstitieuse qui croit vicieuse une action qui peut être innocente.
— Si l’action me laisse dans le doute, je ne me sens pas portée à en juger sinistrement11. Mon devoir ne m’ordonne que de veiller sur moi.
— Vous avez beaucoup lu je crois.
— Je ne fais que lire même, car sans cela je m’ennuierais.
— Vous avez donc des livres ?
— Beaucoup. Entendez-vous l’anglais ?
— Pas un mot.
— J’en suis fâchée, car ils vous amuseraient.
— Je n’aime pas les romans12.
— Ni moi non plus. J’aime bien cela. Par quoi, s’il vous plaît, m’avez-vous ainsi à la hâte jugée romanesque ?
— Voilà ce que j’aime aussi. Cette incartade me plaît ; et je suis charmé de commencer moi-même à vous faire rire.
— Excusez, si je ris, car…..
— Point de car. Riez à tort, et à travers, et vous ne trouverez jamais un meilleur moyen de me gouverner. Je trouve que vous vous êtes donnée à moi à trop bon marché.
— Je dois encore rire, car il ne tient qu’à vous d’augmenter mes appointements.
Je me suis levé de table fort surpris de cette jeune femme, qui avait tout l’air de parvenir à me prendre par mon faible. Elle raisonnait ; et dans ce premier dialogue elle m’avait déjà mis au sec13. Jeune, belle, mise avec élégance, et de l’esprit, je ne pouvais pas deviner où elle me mènerait. Il me tardait de parler à ce M. Lebel qui m’avait procuré un pareil meuble14.
Après avoir ôté le couvert, et avoir porté tout dans sa chambre, elle vint me demander si je mettais des papillotes sous mon bonnet de nuit. Cette affaire regardait Leduc ; mais je lui ai donné avec plaisir la préférence. Elle s’en acquitta très bien.
— Je prévois, lui dis-je, que vous me servirez comme miladi Montaigu.
— Pas tout à fait ; mais puisque vous n’aimez pas la tristesse, je dois vous demander une grâce.
— Demandez ma chère.
— Je ne voudrais pas vous servir au bain.
— [46r] Que je meure, si j’y ai seulement pensé. Ce serait scandaleux. Ce sera l’affaire de Leduc.
— Je vous prie donc de me pardonner, et j’ose vous demander une autre grâce.
— Dites-moi librement tout ce que vous désirez.
— Puis-je faire coucher avec moi une des filles du concierge ?
— Je vous jure en vérité que si j’y avais pensé un seul moment je vous en aurais priée. Est-elle dans votre chambre ?
— Non.
— Allez l’appeler.
— Je ferai cela demain, car si j’y allais à présent on pourrait inventer des raisons. Je vous remercie.
— Ma chère amie, vous êtes sage. Soyez sûre que je ne vous empêcherai jamais de l’être.
Elle m’aida à me déshabiller, et elle dut m’avoir trouvé très décent ; mais, pensant à mon procédé avant de m’endormir, j’ai vu qu’il ne dérivait pas de vertu. J’avais le cœur pris de madame=, et la Dubois même m’en avait imposé : j’en étais peut-être la dupe ; mais je nel m’arrêtais pas à cette pensée.
Le matin j’ai sonné Leduc, qui me dit qu’il n’espérait pas d’avoir cet honneur. Je l’ai appelé sot. Après avoir fait un bain froid, je me suis recouché, lui ordonnant deux tasses de chocolat. Ma bonne entra dans un déshabillé fort galant, et toute riante.
— Vous êtes gaie ma belle gouvernante.
— Gaie, parce que je suis très contente d’être avec vous, j’ai bien dormi, je me suis promenée, et j’ai dans ma chambre une fille qui est fort jolie, et qui couchera avec moi.
— Faites-la entrer.
J’ai ri voyant une laideron à l’air farouche. Je lui ai dit qu’elle prendra avec moi tous les matins du chocolat, et elle s’en montra bien aise me disant qu’elle l’aimait beaucoup. L’après-dîner M. de Chavigni vint passer avec moi [46v] trois heures, et il fut content de toute la maison ; mais très surpris de la gouvernante, dont Lebel m’avait pourvu. Il ne lui en avait rien dit. Il trouva que c’était le vrai remède pour me guérir aussi de l’amour que mad.=m’avait inspiré. Je l’ai assuré qu’il se trompait. Il lui dit tout ce qu’il pouvait lui dire de plus honnête.
Pas plus tard que le lendemain, précisément dans le moment que j’allais me mettre à table avec ma bonne, une voiture entre dans ma cour, et je vois Madame F.. qui en sort. J’en fus surpris, et fâché ; mais je ne pouvais pas me dispenser de lui aller au-devant.
— Je ne m’attendais pas, madame, à l’honneur que vous me faites.
— Je suis venue vous demander un plaisir après que nous aurons dîné.
— Venez donc d’abord, car la soupe est sur la table. Je vous présente madame Dubois. Madame de F…, dis-je à celle-ci, dînera avec nous.
Ma bonne fit les honneurs de la table jouant le rôle de maîtresse comme un ange, et la F…, malgré sa morgue, ne s’est donné le moindre air. Je n’ai pas dit vingt paroles pendant tout le dîner, ni eu pour cette folle aucune attention, étant impatient de savoir de quelle espèce était le plaisir qu’elle voulait me demander.
D’abord que la Dubois nous quitta, elle me dit sans détour qu’elle était venue me prier de lui donner deux chambres pour trois ou quatre semaines. Très surpris de son effronterie, je lui réponds que je ne pouvais pas lui faire ce plaisir.
— Vous me le ferez, car toute la ville sait que je suis venue vous le demander.
— Et toute la ville saura que je vous l’ai refusé. Je veux être seul, et [47r] en pleine liberté : la moindre compagnie me gênerait.
— Je ne vous gênerai pas ; et il ne tiendra qu’à vous de ne pas savoir que je suis chez vous. Je ne trouverai pas mauvais que vous ne vous informiez pas même de ma santé, et je ne m’informerai pas de la vôtre quand même vous tomberiez malade. Je me ferai faire à manger par ma servante dans la petite cuisine, et je n’irai pas me promener au jardin quand je saurai que vous y êtes. L’appartement que je vous demande sont les deux dernières chambres au premier, où je peux entrer, et sortir par le petit escalier sans être vue, et sans voir personne. Dites-moi actuellement si en stricte politesse vous pouvez me refuser ce plaisir.
— Si vous connaissiez les seuls principes de la politesse vous ne l’exigeriez pas, et vous n’insisteriez pas après m’avoir entendu vous le refuser.
Elle ne me répond pas, et je me promène par la chambre en long, et en large comme un forcené. Je pense à la faire mettre à la porte. Il me semble d’avoir droit de la traiter comme une folle, puis je réfléchis qu’elle avait des parents, et qu’elle-même traitée sans aucun ménagement deviendrait mon ennemie, et exécuterait peut-être quelqu’horrible vengeance. Je pense à la fin que madame=condamnerait toute résolution violente que je pourrais prendre pour me délivrer de cette vipère.
— Eh bien madame, lui dis-je, vous aurez l’appartement, et une heure après que vous y serez entrée je retournerai à Soleure.
— J’accepte donc l’appartement, et j’y [47v] entrerai après-demain, et je ne crois pas que vous ferez la folie de retourner pour cela à Soleure. Vous feriez rire toute la ville.
Disant cela, elle se leva, et elle partit. Je l’ai laissée aller sans bouger ; mais un moment après je me suis repenti d’avoir cédé, car sa démarche, et son effronterie étaient inouïesm, et sans exemple. Je me trouvais fou, lâche, et bête. Je ne devais pas prendre la chose au sérieux, mais en rire, la bafouer, lui dire clairement qu’elle était folle, et l’obliger à partir appelant en qualité de témoins toute la famille du concierge, et mes domestiques. Quand j’ai conté ce fait à la Dubois je l’ai vue étonnée. Elle me dit qu’une démarche de cette espèce n’était pas vraisemblable, et que mon consentement à une pareille violence ne l’était pas non plus à moins que je n’eusse des forts motifs capables de me justifier.
Voyant qu’elle raisonnait juste, et ne voulant l’informer de rien, j’ai pris le parti de ne plus lui en parler. Je suis allé me promener jusqu’à l’heure du souper, et je suis resté à table avec elle jusqu’à minuit la trouvant toujours plus aimable, remplie d’esprit, et très plaisante dans toutes les petites histoires qu’elle me conta, et qui la regardaient. Elle avait l’esprit très dégagé, mais elle trouvait que n’adoptant pas les maximes qu’on appelle de la sagesse, et de l’honneur elle deviendrait malheureuse. Elle était donc sage plus en force de son système que de sa vertu ; mais si elle n’avait pas eu de la vertu, elle n’aurait pas eu la force de soutenir son système.
[48r] J’ai trouvé mon aventure avec la F… si extraordinaire que je n’ai pu m’empêcher d’aller le lendemain de bonne heure en régaler M. de Chavigni. J’ai dit à ma bonne, qu’elle pouvait dîner sans m’attendre, si elle ne me voyait pas de retour à l’heure ordinaire.
L’ambassadeur avait su que la F… allait venir chez moi ; mais il éclata de rire quand je lui ai dit de quelle façon elle était réussie.
— V. E. trouve cela comique, et moi pas.
— Je le vois ; mais croyez-moi, que vous devez faire semblant d’en rire aussi. Faites en toute occasion comme si vous ne saviez pas qu’ellen est chez vous, et elle se trouvera punie. On dira qu’elle est amoureuse de vous, et que vous la méprisez. Je vous conseille d’aller conter toute cette histoire à M.=, et rester à dîner avec lui sans façono. J’ai parlé de votre belle gouvernante à Lebel. Il n’y a pas entendu malice. Étant parti pour Lausanne une heure après que je lui ai donné la commission de vous trouver une honnête femme de chambre, il s’en souvint, il vous proposa à la Dubois, et tout fut fait. C’est une trouvaille pour vous, car quand vous deviendrez amoureux elle ne vous fera pas languir.
— Je ne sais pas, car elle a des maximes.
— Je suis sûr que vous n’en serez pas la dupe. Je viendrai demain dîner chez vous, et je l’entendrai jaser avec plaisir.
— Votre E. me fera un très sensible plaisir.
M.=me fit l’accueil de l’amitié ; et me félicita d’abord sur la belle conquête qui devait rendre heureux mon séjour à la campagne. Son épouse, malgré qu’elle s’imaginât la vérité m’en faisait aussi compliment ; mais je les ai vus tous les deux ébahis quand je leur ai conté en détail toute l’histoire. M.=me dit que si cette femme me devenait véritablement à charge il ne tenait qu’à moi de lui faire d’abord parvenir un ordre du gouvernement de ne jamais mettre les pieds chez moi. Je lui [48v] ai dit que je ne voulais pas me servir de ce moyen, car outre qu’il la déshonorerait, il me déclarerait faible, car tout le monde devait savoir que j’étais le maître chez moi, et qu’elle ne pourrait jamais entrer chez moi pour y loger sans mon consentement. Son épouse me dit sérieusement que j’avais bien fait à lui accorder l’appartement, et qu’elle irait lui faire une visite, car elle-même lui avait dit qu’elle aurait un appartement chez moi le lendemain. Je n’en ai plus parlé ; et invité à manger leur soupe à la fortune du pot, j’y suis resté. Mes procédés avec madame n’ayant été que ceux de la politesse ordinaire son mari ne put concevoir le moindre soupçon de notre intelligence. Elle saisit un moment pour me dire que j’avais bien fait à accorder l’appartement à cette méchante femme, et que je pourrais inviter son mari à venir passer deux ou trois jours chez moi après que M. de Chauvelin qu’on attendait serait parti. Elle me dit aussi que la concierge de ma maison était sa nourrice, et qu’elle m’écrirait par son moyen quand elle en aurait besoin.
Après avoir été faire une visite à deux jésuites italiens qui étaient alors de passage à Soleure, et les avoir priés à dînerp pour le lendemain je suis retourné chez moi. Ma bonne m’amusa jusqu’à minuit par des questions philosophiques. Elle aimait Loke. Elle disait que la faculté de penser n’était pas une preuve de la spiritualité de notre âme, puisque Dieu pouvait avoir donnéq la propriété de penser à la matière15. J’ai beaucoup ri quand elle m’a dit qu’il y avait une différence entre penser et raisonner.
— Je pense, lui dis-je, que vous raisonneriez bien vous laissant persuader à coucher avec moi, et vous croyez de raisonner très bien n’y consentant pas.
— Croyez-moi, me répondit-elle, qu’entre la raison d’un homme, et celle d’une femme il y a la même différence qui passe entre les deux sexes.
[49r] Nous prenions notre chocolat le lendemain à neuf heures, quand madame F… arriva. Je ne me suis pas seulement mis à la fenêtre. Elle renvoya sa voiture, et elle alla à son appartement avec sa femme de chambre.
Ayant envoyé Leduc à Soleure pour attendre mes lettres, j’ai prié la bonne de me coiffer, lui disant que nous aurions à dîner l’ambassadeur, et deux jésuites italiens. J’avais déjà dit à mon cuisinier de nous faire faire bonne chère gras, et maigre, c’étant un vendredi. Je l’ai vue ravie d’aise, et elle me peigna à la perfection. Après m’être rasé, je lui ai offert mes étrennes16, et elle les accepta de très bonne grâce me dérobant cependant sa belle bouche. Ce fut la première fois que j’ai baisér ses joues. C’est sur ce ton que nous vivions ensemble. Nous nous aimions, et nous étions vertueux ; mais elle devait souffrir moins que moi à cause de la coquetterie trop naturelle au sexe, et souvent plus puissante que l’amour.
M. de Chavigni arriva à onze heures. Je n’avais prié à dîner les jésuites qu’après l’avoir prévenu et je leur avais envoyés ma voiture ;t en attendant nous allâmes nous promener. Il pria ma bonne de venir nous rejoindre d’abord qu’elle aurait mis ordre à tout ce qui regardait le ménage. Cet homme était un de ceux que la France, lorsqu’elle était monarchie, gardait, pour les envoyer à propos, et selon les circonstances là où elle avait besoin qu’ils séduisissent les puissances qu’elle voulait mettre dans ses intérêts. Tel fut M. de l’Hôpital qui sut se gagner le cœur d’Elisabeth Petrowna, du duc de Nivernois17 qui fit ce qu’il voulut du cabinet de S. James18 l’année 1762, et de plusieurs autres que j’ai connus. Le marquis de Chavigni se promenant dans mon jardin trouva dans le caractère de ma bonne tout ce qu’il fallait pour rendre un garçon heureux ; et elle finit de l’enchanter à table, où elle mit aux abois les deux jésuites par des propos, dont la seule bonne plaisanterie était l’âme. Après avoir passéu toute la journée avec le plus grand plaisir il retourna à Soleure me priant d’aller dîner chez lui d’abord qu’il m’enverrait dire que M. de Chauvelin était arrivé.
Cet aimable homme que j’avais connu chez le duc de Choiseul à Versailles19 arriva deux jours après. Il me reconnut d’abord, et il me présenta à sa charmante femme, qui ne me connaissait pas. Comme le hasard fit que je me trouvasse assis à table à côté de madame=la gaieté m’a pris de façon que j’ai conté des choses fort plaisantes. M. de Chauvelin dit qu’il savait des fort jolies histoires qui me regardaient. Mais vous ne savez pas, lui dit M. de Chavigni, celle de Zurick, et il la lui conta. M. de Chauvelin dit à Madame=que pour avoir l’honneur de la servir il se serait fait cocher, mais M.=lui répond que mon goût était beaucoup plus délicat, car celle qui m’avait frappé était logée chez moi à une maison que j’avais à la campagne.
— Nous irons vous faire une visite, me dit M. de Chauvelin.
— Oui, lui répond M. de Chavigni, nous irons tous ensemble.
Et dans l’instant il me prie de lui prêter ma belle salle pour donner un bal pas plus tard que le dimanche suivant.
C’est ainsi que ce vieux courtisan m’a empêché de m’engager à donner le bal moi-même. C’était une fanfaronnade qui m’aurait fait du tort. J’aurais empiété sur le droit que le seul ambassadeur avait de traiter ces illustres étrangers dans les cinq à six jours qu’ils voulaient passer à Soleure ; et outre cela je me serais embarqué dans une sottise très dispendieuse.
À propos des comédies qu’on jouait chez M. de Voltaire on parla de l’Écossaise, et on fit l’éloge de ma voisine qui rougit, et devint belle comme un astre. L’ambassadeur nous invita tous au bal pour le lendemain. Je suis retourné chez moi éperdument [50r] amoureux de cette charmante femme que le ciel avait fait naître pour me causer le plus grand chagrin que j’ai eu dans toute ma vie. Le lecteur en jugera.
Ma bonne à mon retour était couchée, et j’en fus bien aise, car les yeux de madame=ne m’avaient pas laissé l’ombre de la raison. Elle me trouva triste le lendemain, et elle m’en fit avec esprit une douce guerre. Dans le moment que nous déjeunions, voilà la femme de chambre de madame F…, qui me remet un billet. Je lui ai dit que je lui enverrai la réponse. Je le décachette, et je trouve :
« L’ambassadeur a envoyé m’inviter au bal. J’ai répondu que je ne me portais pas bien ; mais que si vers le soir je me porterai mieux, j’irai. Il me semble qu’étant chez vous, je dois y aller avec vous, ou ne point y aller. Si vous n’avez donc pas envie de me faire le plaisir de m’y mener, je vous prie de me faire celui de dire que je suis malade. Excusez si j’ai cru de pouvoir contrevenir à nos conditions dans ce cas unique, car il s’agit d’exposer au public au moins l’apparence des bons procédés. »
Outré de colère, je prends la plume, et je lui réponds : « Vous avez pris, madame, un bon expédient. On dira que vous êtes malade, car je me dispense d’avoir l’honneur de vous servir dans la maxime de jouir de toute ma liberté. »
Ma bonne rit du billet que la dame m’écrivit, et trouva qu’elle avait méritév ma réponse. Je l’ai cachetée, et je la lui ai envoyée. J’ai passéw à ce bal une nuit très agréable, car j’ai beaucoup causé avec l’objet de ma flamme. Elle a ri de ma réponse au billet de la F…, mais elle l’a désapprouvée, car, me dit-elle, le poison de la colère circulera dans ses veines, et Dieu sait quel ravage il fera à l’explosion.
[50v] J’ai passéx chez moi les deux journées suivantes, et le dimanche de grand matin les gens de l’ambassadeur vinrent porter tout ce qui était nécessaire pour le bal, et pour le souper, et mettre tout en ordre pour l’orchestre, et pour éclairer toute la maison. Le maître d’hôtel vint me faire sa révérence dans le temps que j’étais à table. Je l’ai fait asseoir, et je l’ai remercié du beau présent qu’il m’avait fait me donnant une si aimable gouvernante. C’était un bel homme qui n’était plus jeune, qui était honnête, plaisant, et avait tout l’esprit de son métier.
— Quel est de vous deux, nous dit-il, le plus attrapé ?
— Aucun, dit la Dubois, car nous sommes également contents l’un de l’autre.
La première arrivée vers le soir fut madame=avec son mari. Elle parla très honnêtement à ma bonne sans marquer la moindre surprise quand je lui ai dit que c’était ma gouvernante. Elle me dit que c’était absolument à moi à la conduire chez la F…, et j’ai dû l’obéir20. Elle nous reçut avec l’apparence de la plus grande amitié, et elle sortit avec nous pour se promener étant servie par M.=. Après avoir fait un tour du jardin, madame=me dit de l’accompagner chez sa nourrice.
— Qui est donc votre nourrice ?
— C’est la concierge, me dit M.=, nous vous attendrons chez madame.
—yDites-moi ; me dit-elle chemin faisant ; votre gouvernante couche certainement avec vous.
— Non je vous jure. Je ne peux aimer que vous.
— Si la chose est ainsi vous avez tort de la garder, car personne ne peut croire cela.
— Il me suffit que ce ne soit pas vous, qui puisse m’en croire amoureux.
— Je ne veux [51r] croire que ce que vous me dites. Elle est très jolie.
Nous entrons chez la concierge qui l’appelant sa fille lui fait cent caresses ; puis elle nous laisse pour aller nous faire de la limonade. Étant restés seuls, je n’ai pu lui donner que des baisers de feu qui faisaient la guerre aux siens. Elle n’avait qu’un léger jupon sous une robe de taffetas. Dieu ! Que des charmes ! Je suis sûr que l’excellente nourrice ne serait pas revenue si tôt, si elle avait pu deviner combien nous avions besoin qu’elle tardât. Mais point du tout. On n’a jamais rempli si vite deux verres de limonade.
— Elle était donc faite ? dis-je à la nourrice.
— Point du tout monseigneur ; mais je fais vite.
La simplicité de la demande, et de la réponse fit éclater de rire mon bel ange. Retournant chez madame F…, elle me dit que le temps nous faisant toujours la guerre, nous devions attendre à nous en emparer quand son mari se déterminerait à venir passer chez moi trois ou quatre jours. Je l’avais déjà prié, et il me l’avait promis.
Madame F… mit devant nous des confitures, dont elle nous fit l’éloge, et principalement d’une marmelade de coings qu’elle nous priait de goûter. Nous nous dispensâmes, et madame=me marcha sur le pied. Elle me dit après qu’on la soupçonnait d’avoir empoisonné son mari.
Le bal fut magnifique, comme le souper sur deux tables de trente couverts chacune, outre le buffet où mangèrent cent et plus personnes. Je n’ai dansé qu’un seul menuet avec madame de Chauvelin ayant passéz presque toute la nuit à parler à son époux rempli d’esprit. Je lui ai fait présent de ma traduction de son petit poème des sept péchés capitaux qu’il a beaucoup agréée21. Quand je lui ai promis d’aller lui faire [51v] une visite à Turin il me demanda si j’y conduirais ma gouvernante, et lui ayant répondu que non, il me dit que j’avais tort. Tout le monde la trouvait charmante. On la sollicita en vain à danser ; elle me dit après que si elle s’était rendue elle se serait fait haïr de toutes les dames. Elle dansait d’ailleurs très bien.
M. de Chauvelin est parti le mardi, et à la fin de la semaine j’ai reçu une lettre de madame d’Urfé, qui me disait d’avoir passéaa deux jours à Versailles pour mon affaire. Elle m’envoyait la copie de la lettre de grâce signée par le roi en faveur du cousin de monsieur=. Elle me disait que le ministre l’avait déjà expédiée au régiment pour remettre le coupable à la même place qu’il occupait avant le duel.
Cette lettre à peine reçue je fais atteler pour aller en porter la nouvelle à M. de Chavigni. La joie inondait mon âme, et je ne l’ai pas dissimulée avec le ministre qui me fit les plus grands compliments, parce que M.=avait obtenu par mon moyen, et sans qu’il lui en coûtât une oboleab ce qu’il aurait payé fort cher s’il s’eût agi de l’obtenir pour de l’argent. Pour donner à la chose un plus grand air d’importance, j’ai prié l’ambassadeur d’en donner lui-même la nouvelle à M.=. Il le pria dans l’instant par billet de venir d’abord chez lui.
L’ambassadeur le reçut lui remettant la copie de la lettre de grâce, lui disant en même temps que c’était à moi qu’il en avait l’obligation. Ce brave homme égaré par le contentement me demanda combien il me devait.
— Rien que votre amitié ; mais si vous voulez m’en donner une marque, faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours [52r] chez moi, car je morfonds d’ennui. L’affaire dont vous m’avez chargé doit être peu de chose, car vous voyez avec quelle vitesse on vous a servi.
— Peu de chose ? J’y travaille depuis un an mettant sens dessus dessous ciel et terre sans pouvoir y réussir ; et en quinze jours vous avez tout fait. Disposez de ma vie.
— Embrassez-moi, et venez me voir. Je me trouve le plus heureux des hommes quand je peux obliger des personnes comme vous.
— Je vais donner cette nouvelle à ma femme qui sautera de joie.
— Oui, allez ; lui dit l’ambassadeur, et venez demain dîner avec nous en partie carrée22.
Le marquis de Chavigni vieux courtisan, et homme d’esprit fit des réflexions sur la cour d’un monarque, où en soi il n’y avait rien de facile ni de difficile, car à tout moment l’un devenait l’autre. Il connaissait madame d’Urfé pour lui avoir fait sa cour lorsque le régent l’aimait en cachette. C’était lui qui lui avait donné le sobriquet d’Égérie23 parce qu’elle disait qu’elle savait tout d’un Génie qui passait avec elle toutes les nuits quand elle couchait seule. Il me parla après de M.=qui devait avoir conçu pour moi la plus grande amitié. Il était convaincu que le vrai moyen de parvenir à une femme qui avait un mari jaloux était celui de conquérir le mari, puisque l’amitié par sa propre nature excluait la jalousie. Le lendemain en partie carrée madame=me donna en présence de son mari les témoignages d’une amitié égale à la sienne, et ils me promirent de venir passer trois jours chez moi dans la semaine suivante.
[52v] Je les ai vus arriver un après-dîner sans qu’ils m’en eussent fait avertir. Quand j’ai vu descendre de voiture la femme de chambre aussi mon cœur tressaillit de joie : elle fut cependant modérée par deux annonces désagréables : le premier24 que me donna M=qu’il devait retourner à Soleure le quatrième jour ; l’autre donné par madame qu’il fallait absolument mettre toujours dans notre société madame F…. Je les ai d’abord conduits à l’appartement que je leur avais destiné, et qui était le plus propre à mes desseins. Il était rez-de-chaussée du côté opposé au mien. La chambre à coucher avait une alcôve à deux lits séparés par une cloison qui avait une porte de communication. On y entrait par deux antichambres dont la première avait la porte sur le jardin. J’avais la clef de toutes ces portes. C’était au-delà de la chambre à coucher que la femme de chambre devait loger.
En conséquence de la volonté de ma déesse nous allâmes chez la F… qui nous reçut très bien ; mais qui sous prétexte de nous laisser en liberté ne voulait pas consentir à être tous ces trois jours de notre société. Elle crut cependant de devoir se rendre à mes remontrances quand je lui ai dit que nos conditions ne devaient tenir que lorsque j’étais seul. Ma gouvernante soupa dans sa chambre sans avoir eu besoin que je le lui disse, et les dames ne demandèrent pas d’elle25. Après souper j’ai conduit madame, et M.=dans leur appartement, et après je n’ai pu me dispenser de conduire la F… dans le sien ; mais je me suis dispensé d’assister à sa toilette de nuit malgré ses instances. Elle me dit d’un air malin, quand je lui ai souhaité une heureuse nuit, [53r] qu’après m’être très bien conduit je méritais d’être parvenu à ce que je désirais. Je ne lui ai rien répondu.
Le lendemain vers le soir j’ai dit à madame=qu’ayant toutes les clefs je pouvais entrer chez elle, et dans son lit à toute heure. Elle me répondit qu’elle s’attendait à avoir près d’elle son mari, car il lui avait dit les douceurs qu’il était accoutumé à lui dire lorsqu’il en avait fait le projet ; mais que cela pourrait se faire dans la nuit suivante, car il ne lui était jamais arrivé d’avoir envie de rire deux jours de suite.
Vers midi nous vîmes arriver M. de Chavigni. On mit vite un cinquième couvert ; mais il fit tapage quand il sut que ma bonne allait dîner seule dans sa chambre. Les dames dirent qu’il avait raison, et nous allâmes tous la forcer à quitter son ouvrage. Elle fut l’âme de notre dîner : elle nous amusa merveilleusement par des jolies histoires qui regardaient miladi Montaigu. Madame=quand personne ne fut à portée de nous entendre me dit qu’il était impossible que je ne l’aimasse. Après lui avoir dit, que je la désabuserais, je lui ai demandé la confirmation de la permission d’aller passer deux heures entre ses bras.
— Non, mon cher ami, car il me dit ce matin que la Lune se faisait aujourd’hui à midi26.
— Il a donc besoin d’une permission de la Lune pour vous rendre ses devoirs ?
— Précisément. C’est, selon son astrologie, le moyen de se conserver la santé, et d’avoir un garçon que le ciel veuille bien lui accorder, car à moins que le ciel s’en mêle, je n’y vois pas d’apparence.
J’ai dû en rire, et me disposer à attendre le lendemain. Elle me dit à la promenade, que le sacrifice à la Lune avait été fait, et que pour se rendre sûre, et libre de toute crainte, elle lui en ferait faire un extraordinaire après lequel il s’endormirait. En conséquence elle me dit que je pouvais y aller une heure après minuit.
[53v] Sûr de mon bonheur imminent, je me livre à la joie qu’une pareille certitude inspire à un amant qui a longtemps désiré. C’était l’unique nuit dans laquelle je pouvais espérer, car le lendemain M. avait décidé d’aller dormir à Soleure : je ne pouvais pas me flatter d’une seconde qui aurait été plus vive que la première.
Après souper, je conduis les dames à leur appartement, puis je me retire dans ma chambre, et je dis à ma bonne qu’elle aille se coucher ayant beaucoup à écrire.
Cinq minutes avant une heure je sors, et la nuit étant obscure, je fais à tâtons le tour de la moitié de la maison. Je veux ouvrir la porte de l’appartement où était mon ange ; mais je la trouve ouverte, et je ne me soucie pas d’en deviner la raison. J’ouvre la porte de la seconde antichambre, et je me sens saisi. La main qu’elle met sur ma bouche m’instruit que je dois m’abstenir de parler. Nous nous laissons tomber sur un grand canapé, et dans le moment je me trouve au comble de mes vœux. Nous étions au solstice. N’ayant devant moi que deux heures je n’en ai pas perdu une seule minute : je les ai employées àac réitérer les témoignages du feu qui me dévorait à la femme divine que j’étais sûr de serrer entre mes bras. Je trouvais que le parti qu’elle avait pris de ne pas m’attendre dans son lit avait été unique, puisque le bruit des baisers aurait pu réveiller le mari. Ses fureurs qui paraissaient surpasser les miennes élevaient mon âme au ciel, et je me tenais pour convaincu qu’entre toutes les conquêtes que j’avais faites celle-là était la première dont à juste titre je pouvais me glorifier.
[54r] La pendule m’indique que je dois partir ; je me lève après lui avoir donné le plus doux des baisers, et je retourne dans ma chambre, où dans le plus grand contentement de mon cœur je me livre au sommeil. Je me réveille à neuf heures, et je vois M.=qui avec l’air de la plus grande satisfaction me montre une lettre qu’il venait de recevoir de son cousin qui lui annonçait son bonheur. Il me prie d’aller prendre du chocolat dans sa chambre, sa femme étant encore à sa toilette. Je me mets à la hâte en robe de chambre, et dans le moment que j’allais sortir avec M.=, je vois entrer la F…, qui d’un air enjoué me dit qu’elle me remerciait, et qu’elle allait chez elle à Soleure.
— Attendez un quart d’heure : nous allons déjeunerad avec madame=.
—aeNon ; je viens de lui souhaiter le bonjour ; et je pars. Adieu.
— Adieu madame.
À peine partie, M.=me demande si elle était devenue folle. On pouvait le croire, car n’ayant reçu que des politesses, elle devait attendre au moins jusqu’au soir pour partir avec M. et madame=.
Nous allâmes déjeuner, et faire des commentaires à ce brusque départ. Puis nous sortîmes pour nous promener au jardin où nous trouvâmes ma bonne que M=approcha. Madame=me paraissant un peu abattue, je lui demande si elle avait bien dormi. — Je ne me suis endormie qu’à quatre heures après vous avoir attendu en vain sur mon séant. Quel contretemps a donc pu vous empêcher de venir ?
Cette question à laquelle je ne pouvais jamais m’attendre me glace le sang. Je la regarde ; je ne lui réponds pas, et je ne peux revenir de ma surprise. Je n’en reviens que me sentant saisi d’horreur, et devinant que celle que j’avais [54v] eue entre mes bras avait été la F…. Je me retire dans l’instant derrière la charmille pour me remettre d’un trouble, dont personne ne peut avoir une idée juste. Je me sentais mourir. Pour me soutenir debout j’ai appuyéaf ma tête à un arbre. La première idée qui se présenta à mon esprit ; mais que j’ai d’abord rejetée, fut que madame=voulût se désavouer : toute femme qui s’abandonne à quelqu’un dans un endroit obscur a le droit de se renier, et l’impossibilité de la convaincre de mensonge peut exister ; mais je connaissais trop bien madame=pour la supposer capable d’une si basse perfidie inconnue à toutes les femmes de la terre, excepté aux véritables monstres horreur, et opprobre du genre humain. J’ai dans le même instant vu queag si elle m’avait dit qu’elle m’avait attendu en vain pour se divertir de ma surprise, elle aurait manqué de délicatesse, car dans une matière de cette espèce le moindre doute suffit à dégrader le sentiment. J’ai donc vu la vérité. La F…. l’avait supplantée. Comment avait-elle fait ? Comment l’avait-elle su ? C’est ce qui dépend du raisonnement, et le raisonnement ne vient à la suite d’une idée qui opprime l’esprit que lorsque l’oppression a perdu la plus grande partie de sa force. Je me trouve donc dans l’affreuse certitude d’avoir passéah deux heures avec un monstre sorti de l’enfer, et la pensée qui me tue c’est que je ne peux pas nier de m’être trouvé heureux. C’est ce que je ne peux pas me pardonner, car la différence d’une à l’autre était immense, et sujette au jugement infaillible de tous mes sens, dont cependant la vue, et l’ouïe ne pouvaient pas être de la partie. Mais cela ne suffit pas pour que je puisse me pardonner. Le [55r] seul tact devait me suffire. J’ai maudit l’amour, la nature, et ma lâche faiblesse quand j’ai consenti à recevoir chez moi le monstre qui avait déshonoré mon ange, et qui m’avait rendu méprisable à moi-même. Je me suis dans ce moment-là condamné à mort ; mais bien déterminé à mettre en morceaux avec mes propres mains, avant de cesser de vivre, la Mégère27 qui m’avait rendu le plus malheureux des hommes.
Pendant que je flottais dans ce Styx28, voilà M.=qui vient me demander si je me trouvais mal, et qui s’épouvante me voyant pâle : il me dit que sa femme en était inquiète : je lui réponds que je l’avais quittée à cause d’un petit étourdissement qui m’avait pris, et que je me portais déjà bien. Nous allons les rejoindre. Ma bonne me donne de l’eau des carmes29, et dit en badinant que ce qui m’avait touché si fort était le départ de la F….
Me trouvant de nouveau avec madameai éloigné de son mari qui causait avec la Dubois, je lui dis que ce qui m’avait troublé était ce qu’elle avait dit certainement pour badiner. — Je n’ai pas badiné, mon cher ami, dites-moi donc pourquoi vous n’êtes pas venu cette nuit.
À cette réplique, j’ai cru de tomber mort. Je ne pouvais pas me déterminer à lui conter le fait, et je ne savais ce que je devais inventer pour me justifier de n’être pas allé à son lit, comme nous étions convenusaj. J’étais ainsi sombre, irrésolu, et muet, lorsque la petite servante de la Dubois vint lui remettre une lettre que Madame F… lui envoyait par un exprès. Elle l’ouvre, et elle me donne l’incluse qui m’était adressée. Je la mets dans ma poche disant que je la lirais à ma commodité, on ne me presse pas, on rit. M.=dit que c’était de l’amour ; je laisse dire, je prends sur moi, on a servi, nous allons dîner ; je [55v] ne peux pas manger ; mais on l’attribue à mon indisposition. Il me tardait de lire cette lettre, et il fallait trouver le temps. Après nous être levés de table, je dis que je me porte mieux, et je prends du café.
Au lieu de faire un piquet comme toujours, madame=dit que sous l’allée couverte il faisait frais, et que nous devrions aller le prendre. Je lui donne le bras, son mari le donne à la Dubois, et nous y allons.
D’abord qu’elle fut sûre qu’on ne pouvait pas entendre ce qu’elle allait me dire, elle débuta ainsi :
— Je suis sûre que vous avez passéak la nuit avec cette mauvaise femme ; et je suis peut-être, je ne sais pas comment, compromise. Dites-moi tout, mon cher ami, c’est ma première intrigue ; mais si elle doit me servir d’école, je ne dois rien ignorer. Je suis sûre que vous m’avez aimée : faites hélas ! que je ne vous croie à présent devenu mon ennemi.
— Juste ciel ! Moi votre ennemi !
— Dites-moi donc la vérité de tout, et surtoutal avant que vous lisiez la lettre que vous avez reçue. Je vous conjure au nom de l’amour de ne me rien déguiser.
— Voilà tout en peu de mots. J’entre chez vous à une heure ; et dans la seconde antichambre, je me sens pris, une main qui me couvre la bouche m’indique de ne pas parler, je vous serre entre mes bras, et nous nous laissons tomber sur le canapé. Sentez-vous que je dois être sûr que c’est vous, et qu’il est impossible que j’en doute ? J’ai donc passéam avec vous, sans jamais vous dire un seul mot, et sans en avoir jamais entendu un seul de vous-même les plus délicieuses deux heures que j’aie passées dans toute ma vie ; maudites deux heures, dont l’affreux souvenir me fera trouver l’enfer dans ce monde jusqu’à mon dernier soupir. À trois heures et un quart je vous ai quittée. Vous savez tout le reste.
— Qui peut avoir dit à ce monstre que vous deviez venir dans ma chambre à une heure ?
— Je n’en sais rien.
— Convenez que de nous trois je suis la plus, et peut-être la seule malheureuse.
— Au nom de Dieu ne croyez pas cela, car je pense d’aller la poignarder, [56r] et de me tuer après.
— Et dans la publicité de ce fait de me laisser la plus malheureuse de toutes les femmes. Modérons-nous. Donnez-moi la lettre qu’elle vous a écrite. Je vais la lire entre les arbres ; vous la lirez après. Si on nous voyait la lire, il faudrait la leur laisser lire aussi.
Je la lui donne, et je rejoins M.=, que ma bonne faisait pâmer de rire. Après ce dialogue je me trouvais un peu plus en état de raison. La confiance avec laquelle elle exigea que je lui donnasse la lettre du monstre m’avait plu. J’en étais curieux, et j’avais cependant de la répugnance à la lire. Elle ne pouvait que m’irriter, et je craignais les effets d’une juste colère.
Madame=vint nous rejoindre, et après nous être écartés de nouveau, elle me rendit la lettre, me disant de la lire seul, et à tête reposée. Elle me demanda ma parole d’honneur que dans cette affaire, je ne ferais rien sans l’avoir auparavant consultée lui communiquant toutes mes idées par le moyen de la concierge. Elle me dit que nous ne pouvions pas craindre que la F…. publierait ce fait, puisqu’elle se prostituerait30 la première ; et que le meilleur parti que nous pouvions prendre était celui de dissimuler. Elle augmenta ma curiosité de lire la lettre me disant que la méchante femme me donnait un avertissement que je ne devais pas mépriser.
Ce qui me perçait l’âme dans ce raisonnement très sage de mon ange étaient ses larmes, qui sans nulle grimace sortaient copieusement de ses beaux yeux. Elle tâchait de tempérer ma douleur trop visible mêlant les ris à ses pleurs ; mais je voyais trop ce qui se passait dans son âme noble, et généreuse pour ne pas connaître l’état déplorable de son cœur dépendant de la certitude où elle était que l’indigne F…. savait à ne pas pouvoir l’en faire douter qu’il y avait entre elle et moi une intelligence criminelle. C’était ce qui faisait que mon désespoir était extrême.
Elle partit à sept heures avec son mari que j’ai remercié avec des paroles si vraies qu’il ne put pas douter qu’elles n’eussent leur source dans l’amitié la plus pure ; et réellement je ne le trompais pas. Quel est le sentiment de nature qui puisse faire qu’un homme qui aime une femme ne puisse nourrir la plus sincère, et la plus tendre amitié pour son mari, si elle en a un ? Plusieurs lois ne servent qu’à augmenter les préjugés. Je l’ai embrassé, et lorsque j’ai voulu baiser la main à madame il me pria noblement de lui faire le même honneur. Je suis allé dans ma chambre impatient de lire la lettre de la harpie qui m’avait fait devenir le plus malheureux des hommes. La voici fidèlement copiée à quelques phrases près que j’ai corrigées.
« Je suis sortie, monsieur, de votre maison assez satisfaite, non pas d’avoir passéan deux heures avec vous, car vous n’êtes pas différent des autres hommes, et mon caprice d’ailleurs ne m’a servi qu’à me faire rire ; mais de m’être vengée des marques publiques de mépris que vous m’avez données, car je vous ai pardonnéao les particulières. Je me suis vengée de votre politique en démasquant vos desseins, et de l’hypocrisie de la=, qui ne pourra plus me regarder à l’avenir de l’air de supériorité qu’elle empruntait de sa fausse vertu. Je me suis vengée en ce qu’elle doit vous avoir attendu toute la nuit, et en ce que ce matin unap dialogue comique entre vous deux doit lui avoir fait connaître que je me suis appropriée ce qui était destiné pour elle, et en ce que vous ne pourrez plus la croire un miracle de la nature, puisque si vous m’avez priseaq pour elle, je ne peux donc être en rien différente d’elle, et vous devrez par conséquent guérir de la folle passion qui vous possédait, et vous forçait à l’adorer de préférence à toutes les [57r] autres femmes. Si je vous ai désabusé, vous m’êtes redevable d’un bienfait ; mais je vous dispense de la reconnaissance, et je vous permets même de me haïr pourvu que votre haine me laisse en paix, car si à l’avenir vos procédés me paraîtront insultants je suis capable de publier le fait n’ayant pour moi rien à craindre, car je suis veuve, ma maîtresse, et en état de me moquer de tout ce qu’on dira de moi. Je n’ai besoin de personne. La=au contraire a grande nécessité d’en imposer. Mais voici un avertissement que je vous donne fait pour vous convaincre que je suis bonne.
« Sachez monsieur, que depuis dix ans j’ai une petite indisposition, dont je n’ai jamais pu guérir. Vous avez assez fait cette nuit pour l’avoir contractée : je vous conseille à prendre d’abord des remèdes. Je vous en avertis pour que vous vous gardiez de la communiquer à votre belle, qui dans l’ignorance pourrait la donner à son mari, et à d’autres, ce qui la rendrait malheureuse, et j’en serais fâchée, car elle ne m’a jamais fait aucun mal ni aucun tort. Me paraissant impossible que vous ne trompassiez tous les deux le bonhomme=, je ne suis venue demeurer chez vous que pour me convaincre par l’évidence que mon jugement n’était pas mal fondé. J’ai exécuté mon projet sans avoir eu besoin d’être aidée par personne. Après avoir passéar deux nuits en pure perte sur le canapé que vous connaissez,as je me suis déterminée à y passer la troisième aussi qui couronna mon entreprise. Personne de la maison ne m’a jamais vue, et ma femme de chambre même ignore le but de mes voyages nocturnes. Vous êtes donc le maître d’ensevelir cette histoire dans le silence ; et je vous le conseille.
« P.S. Si vous avez besoin d’un médecin recommandez-lui la discrétion, [57v] car on sait à Soleure que j’ai cette petite maladie, et on pourrait dire que vous l’avez reçue de moi. Cela me ferait du tort. »
J’ai trouvé l’effronterie de cette lettre si monstrueuse qu’elle m’a presque donné envie de rire. Je savais bien que la F…. ne pouvait que me haïr après les procédés que j’avais eus vis-à-vis d’elle ; mais je n’aurais jamais cru qu’elle pût pousser si loin la vengeance. Elle m’avait donnéat sa maladie, je ne pouvais pas encore en voir les symptômes ; mais je n’en doutais pas : la tristesse de devoir en guérir me possédait déjà. Je devais abandonner mon amour et même aller en guérir ailleurs pour éviter le babil des mauvais plaisants. Le parti que j’ai pris dans une sombre méditation de deux heures fut le prudent de me taire ; mais déterminé fermement à me venger d’abord que l’opportunité se présenterait.
N’ayant rien mangé à dîner, j’avais un véritable besoin de bien souper, et de me procurer un bon sommeil. Je me suis mis à table avec ma bonne que dans le triste état de mon âme je n’ai jamais regardéeau au visage pendant tout le souper.
Chapitre quatrième
Je deviens amoureux de la Dubois.
Mon départ de Soleure.
Mais d’abord que les domestiques s’en allèrent, et que nous restâmes seuls assis l’un vis-à-vis de l’autre, cette jeune veuve, qui commençait à m’aimer parce que je la rendais heureuse,a se mit en devoir de me faire parler.
— Votre tristesse, me dit-elle, ne vous est pas caractéristique ; et elle me fait peur. Vous pourriez vous soulager me confiant vos affaires. Je n’en suis curieuse que parce que vous m’intéressez : je pourrais peut-être vous être utile. Soyez sûr de ma discrétion. Pour vous encourager à me parler librement, et à avoir en moi quelque confiance, je peux vous dire tout ce que je sais de vous sans m’en être informée, et sans que j’aie faitb la moindre démarche pour apprendre par une curiosité indiscrète ce qu’il ne m’appartient pas de savoir.
— Fort bien ma bonne : votre explication me plaît : je vois que vous avez de l’amitié pour moi ; et je vous en sais gré. Commencez donc par me dire sans me rien cacher tout ce que vous savez des affaires qui m’affectent dans ce moment.
— Bien volontiers. Vous êtes amant aimé de madame=. Madame F…. qui était ici, et que vous traitiez fort mal, vous a fait une tracasserie, qui manqua, à ce qu’il me semble, de vous brouiller avec madame=, et après elle est partie comme il n’est pas permis de partir d’une maison honnête. Cela met votre esprit en désarroi. Vous craignez des suites ; vous êtes dans la malheureuse nécessité de devoir prendre un parti ; votre cœur combat avec votre esprit, la passion est aux prises avec le sentiment. Que [60v] sais-je ? Je conjecture. Ce que je sais est que hier vous aviez l’air d’un heureux, et qu’aujourd’hui vous me paraissez à plaindre ; et j’y suis sensible parce que vous m’avez inspiré la plus grande amitié. Je me suis surpassée aujourd’hui pour amuser M.=, je me suis évertuée pour le faire rire, et pour qu’il vous laisse en liberté dec parler avec sa femme, qui me semble bien digne de posséder votre cœur.
— Tout ce que vous venez de me dire est vrai ; votre amitié m’est chère, et je fais grand cas de votre esprit. Madame F…. est un monstre qui m’a rendu malheureux pour se venger ded mon mépris ; et je ne peux pas me venger. L’honneur me défend de vous en dire davantage ; et d’ailleurs il est impossible que ni vous, ni personne puisse me donner un avis capable de me délivrer de la douleur qui m’accable. J’en mourrai peut-être, ma bonne amie ; mais en attendant je vous prie de me conserver votre amitié, et de me parler toujours avec la même sincérité. Je vous écouterai toujours avec toute l’attention. C’est en ceci que vous me serez utile ; et je vous en tiendrai compte.
J’ai passée une cruelle nuit, ce qui fut toujours très extraordinaire dans mon tempérament. La seule juste colère mère du désir de la vengeance, eut toujours la force de m’empêcher de dormir, et souvent aussi la nouvelle d’un grand bonheur que je n’espérais pas. La grande satisfaction me prive de la douceur du sommeil, et de l’appétit aussi. Pour le reste, dans les plus grandes détresses de l’esprit j’ai toujours bien mangé, et mieux dormi, et moyennant cela je me suis toujours tiré des mauvais pas auxquels sans cela j’aurais succombé. J’ai sonné Leduc de très bonne heure : la petite fille vint me dire que Leduc était malade, et que la Dubois allait me porter mon chocolat.
Elle vint, et elle me dit que j’avais l’air cadavéreux, et que j’avais bien fait à suspendre mes bains. À peine pris mon chocolat, je le vomis pour la première fois de ma vie. C’était ma bonne qui l’avait fait ; sans cela j’aurais cru que la F…. m’aurait fait empoisonner. Une minute après j’ai vomi tout ce que j’avais mangé à souper, et avec de grands efforts des glaires amères, vertes, et visqueuses qui me convainquirent que le poison que j’avais vomi m’avait été administré par la noire colère, qui, quand elle est forte, tue l’homme qui lui nie la vengeance qu’elle lui demande. Elle me demandait la vie de la F…. ; et sans le chocolat qui la força à décamper, elle m’aurait tué. Abattu par les efforts, j’ai vu ma bonne pleurer.
— Pourquoi pleurez-vous ?
— Je ne sais pas ce que vous pouvez penser.
— Soyez tranquille ma chère. Je pense que mon état vous intéresse à me continuer votre amitié. Laissez-moi ; car actuellement j’espère de dormir.
Effectivement je me suis réveillé rendu à la vie. Je me réjouis voyant que j’avais passéf sept heures dans un seul sommeg. Je sonne ; ma bonne entre, et me dit que le chirurgien du village voisin voulait me parler. Elle était entrée fort triste ; je la vois tout d’un coup devenue gaie, je lui en demande la raison, et elle me dit qu’elle me voyait ressuscité. Je lui dis que nous dînerions après que j’aurais entendu ce que le chirurgien avait à me dire. Il entre ; et après avoir regardé partout, il me dit à l’oreille que mon valet de chambre avait la vérole. J’ai fait un grand éclat de rire, car je m’attendais à quelqu’horreur.
— Mon cher ami, ayez soin de lui sans nulle épargne ; et je vous [61v] récompenserai largement ; mais une autre fois donnez à vos confidences un air moins lugubre. Quel âge avez-vous ?
— Quatre-vingts ans tout à l’heure.
— Dieu vous conserve.
Comme je craignais d’être dans le même état, je plaignais mon pauvre Espagnol,, qui à la fin avait la maudite peste pour la première fois tandis que j’étais peut-être à ma vingtième1. Ilh est vrai que j’avais quatorze ans plus que lui.
Ma bonne rentrant pour m’habiller me demanda ce que le vieux bonhomme m’avait dit pour m’avoir fait tant rire.
— Je le veux bien ; mais dites-moi auparavant si vous savez ce que signifie le mot vérole.
— Je le sais. Un coureur de miladi en est mort.
— Fort bien ; mais faites semblant de l’ignorer. Leduc l’a.
— Pauvre garçon ! Et cela vous a fait rire ?
— Ce fut le grand mystère que le chirurgien m’en a fait.
Après m’avoir donné un coup de peigne, elle me dit qu’elle avait aussi une grande confidence à me faire, dont à la suite je devais lui pardonner, ou la renvoyer sur l’heure.
— Voilà encore de l’alarme ! Que diable avez-vous fait ? Parlez vite.
— Je vous ai volé.
— Quoi ? Quand ? Comment ? Pouvez-vous me rendre le vol ? Je ne vous croyais pas voleuse. Je ne pardonne jamais aux voleurs, ni aux menteurs.
— Comme vous allez vite ! Je suis pourtant sûre que vous me pardonnerez, car il n’y a qu’une demi-heure que je vous ai volé, et je vais vous rendre le larcin sur-le-champ.
— S’il n’y a qu’une demi-heure, vous méritez, ma chère une indulgence plénière2 : restituez-moi donc ce que vous possédez indûment.
— Voilà ce que c’est.
— La lettre de la F…. ? L’avez-vous lue ?
— Sûrement. C’est le vol.
— Vous m’avez donc volé mon secret : et le vol est grave, car vous ne pouvez pas me le rendre. [62r] Ah ! Ma chère Dubois ! Vous avez commis un grand crime.
— Je le sens. C’est un vol qu’on ne peut pas rendre ; mais je suis en état de vous assurer qu’il restera dans moi comme parfaitement oublié. Il faut vite vite me pardonner.
— Vite vite ! Vous êtes une singulière créature. Vite vite, je vous pardonne, et je vous embrasse ; mais gardez-vous à l’avenir non seulement de lire ; mais de toucher mes papiers. J’ai des secrets dont je ne suis pas le maître3. Oubliez donc les horreurs que vous avez lues.
— Écoutez-moi bien. Permettez que je ne les oublie pas ; et vous y gagnerez peut-être. Parlons de cette affreuse affaire. Elle m’a fait dresser les cheveux. Ce monstre vous a porté un coup mortel à l’âme, et un autre à votre individu : et l’infâme s’est rendue maîtresse de déshonorer madame=. Je trouve, mon cher maître, que ce dernier est son plus grand crime ; car malgré l’affront votre amour doit se conserver, et la maladie que la carogne vous a donnée s’en ira ; mais l’honneur de madame=, si l’infâme fait ce qu’elle menace, est perdu pour toujours. Ne m’ordonnez donc pas d’oublier l’affaire,i mais parlons-en au contraire pour chercher un remède. Je suis digne, croyez-le, de votre confiance, et je suis sûre de me gagner en peu de temps votre estime.
Il me semblait de rêver entendant une jeune femme de cet état me parler plus sensément que Minerve à Télémaque4. Il ne lui fallait pas davantage que ce discours pour gagner non seulement l’estime à laquelle elle aspirait ; mais mon respect aussi.
— Oui, lui dis-je, ma chère amie, pensons à tirer madame=du danger où elle est, et je vous remercie de trouver que cela n’est pas impossible. Pensons-y, et parlons-en soir et matin. Poursuivez à l’aimer, et pardonnez-lui son premier égarement, ayez soin de son honneur, et ayez pitié de mon état ; soyez ma véritable amie, et quittez l’odieux titre de maître pour le remplacer par celui d’ami ; je le serai jusqu’à la mort, je vous en fais le serment. Vos paroles [62v] judicieuses vous ont gagné mon cœur ; venez entre mes bras.
— Non non : cela n’est pas nécessaire ; nous sommes jeunes, et nous pourrions trop facilement égarer le sentiment. Je ne veux pour être heureuse que votre amitié ; mais je ne la veux pas gratis : je veux la mériter par desj preuves convaincantes que je vous donnerai de la mienne. Je vais faire servir, et j’espère que vous vous porterez très bien après dîner.
Tant de sagesse m’étonna. Elle pouvait être artificieuse, car enfin pour la jouer la Dubois n’avait besoin que d’en connaître les lois ; mais ce n’était pas ce qui me mettait en peine. Je me prévoyais amoureux d’elle, et en danger de devenir la dupe de sa morale que son amour-propre ne lui permettrait jamais de quitter quand même elle deviendrait amoureuse de moi dans toute la force du terme. J’ai donc décidé de laisser mon amour naissant sans nourriture. Le laissant toujours dans l’enfance il devait mourir d’ennui. L’ennui tue les enfants. C’est ainsi que je me flattais5. J’oubliais qu’il est impossible de n’avoir qu’une simple amitié pour une femme qu’on trouve jolie, avec laquelle on converse, et qu’on peut soupçonner amoureuse. L’amitié dans son apogée devient amour, et se soulageant par le même doux mécanisme dont l’amour a besoin pour se rendre heureux, elle jouit de se trouver devenue plus forte après la tendre action. C’est ce qui arrivait au tendre Anacréon avec Smerdias, Cléobule et Batylle6k. Un platonicien qui prétend qu’on puisse n’être que simple ami d’une jeune femme qui plaît, et avec laquelle on vit, est visionnaire. Ma gouvernante était trop aimable, et trop sage : il était impossible que je n’en devinsse amoureux.
Nous ne commençâmes à causer qu’après avoir bien dîné, car il n’y a rien de plus imprudent, et de plus dangereux que de parler en présence des domestiques toujours malins, ou ignorants, qui entendent mal, qui ajoutent ou diminuent, et qui croient d’avoir le privilège de pouvoir impunément révéler les secrets de leurs maîtres, car ils les savent sans qu’on les en ait faits dépositaires.
[63r] Ma bonne débuta par me demander si j’avais des preuves suffisantes de la fidélité de Leduc.
— Il est, ma chère amie, quelquefois fripon, grand libertin, hardi, même audacieux, plein d’esprit, et ignorant, menteur effronté, que personne, excepté moi, n’a le pouvoir de faire démordre. Ce mauvais sujet cependant a la grande qualité d’exécuter aveuglément tout ce que je lui ordonne bravant tout risque auquel il peut s’exposer m’obéissant : il défie non seulement les coups de bâton ; mais la potence aussi, s’il ne la voit que de loin. Quand je voyage, et qu’il s’agit de savoir si je risque passant au gué une rivière restant dans ma voiture, il se déshabille sans que je le lui dise, et il va en sonder le fond à la nage.
— En voilà assez. Vous n’avez besoin que de ce garçon. Je vous annonce, mon cher ami, puisque je dois vous nommer ainsi, que madame=n’a plus rien à craindre. Faites ce que je vous dirai, et si madame F… ne sera pas sage elle sera la seule prostituée. Mais sans Leduc nous ne pouvons rien faire. Il est cependant nécessaire avant tout que nous sachions toute l’histoire de sa vérole, puisque plusieurs circonstances pourraient porter obstacle à mon projet. Allez donc d’abord vous informer de lui-même, et sachez surtout s’il a conté son malheur aux domestiques. Après avoir tout su, imposez-lui le plus rigoureux silence sur l’intérêt que vous prenez à sa maladie.
Sans mettre mon esprit à l’alambic pour deviner son plan, je monte dans l’instant chez Leduc. Je le trouve seul, et au lit, je m’assieds près de lui d’un air serein, et je lui promets de le faire guérir pourvu que sans altérer en rien la vérité il me dise tout jusqu’aux plus petites circonstances de tout ce qui regardait la maladie qu’il avait attrapée. Il me dit que le jour qu’il était allé à Soleure pour prendre mes lettres, il était descendu de cheval à moitié chemin pour aller boire du lait dans une laiterie où il avait trouvél une paysanne complaisante qui dans un seul quart d’heure [63v] l’avait accommodé comme il me fit d’abord voir. Ce qui le tenait au lit était une grande enflure dans un testicule.
— As-tu avoué cela à quelqu’un ?
— À personne ; car on se moquerait de moi. Le chirurgien seul est informé de ma maladie ; mais il ne sait pas de qui je l’ai attrapée. Il m’a dit qu’il fera d’abord évanouir l’enflure, et que je pourrai demain vous servir à table.
— C’est bon. Poursuis à être discret.
D’abord que j’ai référé tout ceci à ma Minerve, voici les questions qu’elle me fit.
— Dites-moi si en toute rigueur la F…. pourrait jurer qu’elle a passém avec vous les deux heures sur le canapé.
— Non, car elle ne m’a ni vu, ni parlé.
— Fort bien. Répondez donc d’abord à son infâme lettre qu’elle en a menti, puisque vous n’êtes jamais sorti de votre chambre, et que vous allez faire dans votre maison toutes les perquisitions pour découvrir qui est le malheureux qu’elle a empesté7 sans le connaître. Écrivez, et envoyez-lui la lettre, dans ce même instant, et dans une heure et demie vous lui enverrez la seconde telle que je vais d’abord l’écrire, et que vous copierez.
— Ma charmante amie, je pénètre votre ingénieux projet ; mais j’ai donnén ma parole d’honneur à madame=de ne faire aucune démarche dans cette affaire sans la lui avoir communiquée d’avance.
— C’est le cas de violer la parole d’honneur. C’est l’amour qui vous empêche d’aller si loin que moi ; mais tout dépend de la vitesse, et de l’intervalle entre la première, et la seconde. Faites cela, mon cher ami, et vous saurez le reste à la lecture de la lettre que je vais écrire. Écrivez la première d’abord.
Ce qui me faisait agir était un vrai prestige8 que je chérissais. Voici la copie de ma lettre9 étant parfaitement persuadé que le projet de ma bonne était unique : « L’impudence de votre lettre est aussi surprenante que les trois nuits que vous avez passées pour vous convaincre que votre noir soupçon était fondé. Sachez, monstre sorti de l’enfer, que je ne suis pas sorti de ma chambre, et que vous avez donc passéo les deux heures, Dieu sait avec qui ; [64r] mais je le saurai peut-être, et je vous en rendrai compte.
« Remerciez le ciel, que je n’ai décachetép votre infâme lettre qu’après le départ de M., et Madame=. Je l’ai reçue en leur présence, mais méprisant la main qui l’avait écrite, je l’ai mise dans ma poche, et on n’en a pas été curieux. Si on l’avait lue il est certain que je vous aurais couru après pour vous faire expirer sous mes coups femme indigne du jour. Je me porte bien, mais je ne me soucie pas de vous en convaincre pour vous démontrer que ce n’est pas moi qui ai joui de votre carcasse. »
Après l’avoir montrée à la Dubois qui l’approuva je l’ai envoyée à la malheureuse qui m’avait rendu malheureux. Une heure et demie après je lui envoyai celle-ciq que je n’ai fait que copier sans y ajouter un seul mot. « Un quart d’heure après que je vous ai écrit, le chirurgien vint me dire que mon valet de chambre avait besoin de son ministère à cause d’une extravasation10 qu’il avait contractée récemment, et des symptômes qui indiquaient qu’il avait absorbé le grand venin vérolique. Je lui ai ordonné d’avoir soin de lui, et après je suis allé tout seul voir le malade, qui non sans quelque difficulté me confessa que c’était de vous qu’il avait reçu ce beau présent. Il m’a dit que vous ayant vue entrer toute seule, et à l’obscur dans l’appartement de madame=après m’avoir mis au lit, il lui vint curiosité de voir ce que vous alliez y faire, car si vous aviez voulu aller chez la même dame, qui à l’heure qu’il était devait être déjà couchée, vous n’y seriez pas allée par la porte qui donnait sur le jardin. Après avoir attendu une heure pour voir si vous sortiez, il lui vint envie d’entrer aussi quand il s’aperçut [64v] que vous aviez laissé la porte ouverte. Il me jura qu’il n’y était pas entré avec intention de se procurer la jouissance de vos charmes, ce que j’ai cru sans difficulté ; mais pour voir si ce n’était pas quelqu’un autre11 qui avait cette bonne fortune. Il m’a assuré qu’il a manqué de crier au secours, quand vous vous êtes emparée de lui lui mettant une main sur la bouche, mais qu’il changea de dessein se sentant entraîné sur le canapé, et inondé de baisers. Il me dit que se trouvant certain que vous le preniez pour un autre, il vous avait servier d’une façon12 deux heures de suite qu’il aurait mérités une récompense bien différente de celle que vous lui avez donnée, et dont il vit le lendemain les tristes indices. Il vous quitta, toujours sans parler, à la première lueur du jour, craignant d’être reconnu. Il est d’ailleurs facile que vous l’ayez pris pour moi, et je vous fais compliment de ce que vous eûtes en imagination un plaisir que certainement, telle que vous êtes, vous n’auriez jamais obtenu en réalité. Je vous avertis que ce pauvre garçon est déterminé à vous faire une visite ; et que je ne peux pas l’en empêcher : soyez donc douce avec lui, car il pourrait publier l’affaire, et vous en sentez les conséquences. Vous saurez de lui-même ses prétentions, et je vous conseille de les lui accorder. »
Je la lui ai envoyée, et une heure après j’ai reçu la réponse à la première, qui n’ayant été que de dix à douze lignes, n’était pas longue. Elle me disait que mon invention était ingénieuse, mais qu’elle ne me servait à rien, puisqu’elle était sûre de son fait. Elle me défiait à aller chez elle dans quelques jours pour la convaincre que je possédais une santé différente de celle dont elle jouissait.
[65r] Ma bonne à notre souper me fit des contes faits pour m’égayer, mais j’étais trop triste pour m’y prêter. Il s’agissait de la troisième démarche qui devait couronner l’ouvrage, et mettre l’effrontée F…. aux abois ; et puisque j’avais écritt les deux lettres comme elle avait voulu, j’ai vu que je devais faire ce qu’elle voulait jusqu’à la fin. Ce fut elle qui me concerta sur l’instruction que je devais donner à Leduc le lendemain l’appelant dans ma chambre. Elleu voulut avoir la satisfaction de se tenir derrière les rideaux de l’alcôve pour entendre elle-même ce que je lui ordonnerais de faire.
L’ayant donc fait venir je lui ai demandé s’il était en état de monter à cheval pour faire une commission à Soleure qui m’intéressait au suprême degré.
— Oui monsieur ; mais le chirurgien veut absolument que je commence demain àv prendre des bains.
— Soit. Tu partiras d’abord pour aller à Soleure chez madame F…., et tu ne te feras pas annoncer de ma part, car elle ne doit pas savoir que c’est moi qui t’envoie chez elle. Tu lui feras dire que tu as besoin de lui parler. Si elle ne te reçoit pas attends-la dans la rue ; mais je crois qu’elle te recevra, et même sans témoins. Tu lui diras qu’elle t’a donné la vérole sans que tu la lui demandes, et que tu prétends qu’elle te donne l’argent dont tu as besoin pour regagner ta santé. Tu lui diras qu’elle t’a fait travailler deux heures à l’obscur sans te connaître, et que sans le mauvais présent qu’elle t’a fait tu ne te serais jamais découvert ; mais que te trouvant dans l’état que tu lui feras voir, elle ne devait [65v] pas condamner ta démarche. Si elle résiste, menace-la de la faire appeler en justice. Voilà tout. Tu reviendras sans perdre le moindre temps me dire ce qu’elle t’aura répondu.
— Mais si elle me fait jeter par la fenêtre, je ne pourrai pas revenir si vite.
— N’aie pas cette crainte ; je t’en réponds.
— Voilà une commission singulière.
— Tu es le seul au monde capable de t’en acquitter.
— Jew suis tout prêt ; mais j’ai quelques questions essentielles à vous faire. Cette dame a-t-elle vraiment la vérole ?
— Oui.
— Je la plains. Mais comment lui soutiendrai-je qu’elle me l’a donnée, tandis que je ne lui ai jamais parlé ?
— Ce n’est pas en parlant, nigaud, qu’on la donne. Tu as passé deux heures avec elle à l’obscur, et sans parler ; elle apprendra que ce fut à toi qu’elle l’a donnée, croyant de la donner à un autre.
— À présent je commence à voir clair. Mais si nous étions à l’obscur, comment puis-je savoir que j’ai eu affaire à elle ?
— Tu l’as vue entrer ; mais sois certain qu’elle ne te fera aucune question.
— J’y vais d’abord. Je suis plus curieux que vous de ce qu’elle me répondra. Mais voilà aussi qui est essentiel. Il se peut qu’elle marchande dans l’argent qu’elle doit me donner pour guérir : et dans ce cas je vous prie de me dire si je peux me contenter de cent écus.
— C’est trop en Suisse ; cinquante suffisent.
— C’est bien peu ayant travaillé deux heures.
— Je t’en donnerai encore cinquante.
— À la bonne heure ; je pars, et je crois de savoir tout. Je n’en dirai rien ; mais je gagerais que c’est à vous qu’elle a fait ce présent, que vous en êtes honteux, et que vous voulez vous désavouer.
— Cela peut être. Sois discret, et va-t-en.
[66r] — Savez-vous, mon ami, que ce drôle est unique ?, me dit la bonne sortant de l’alcôve. J’ai manqué d’éclater quand il vous a dit qu’il ne pourra pas revenir si vite si elle le fait jeter par la fenêtre. Je suis sûre qu’il va s’acquitter de la commission merveilleusement bien, et que quand il arrivera à Soleure, elle aura déjà envoyéx ici la réponse à la seconde lettre. J’en suis très curieuse.
— C’est vous qui êtes l’auteur de cette farce, ma chère amie : elle est sublime, filée en maîtresse13. On ne croirait pas qu’elle est d’une jeune femme novice en intrigues.
— C’est pourtant ma première, et j’espère qu’elle réussira.
— Pourvu qu’elle ne me défie à lui faire voir que je me porte bien.
— Mais jusqu’à présent vous vous portez bien je crois.
— Très bien.
— Il serait plaisant, si ce n’était pas vrai qu’elle eût actuellement au moins les fleurs blanches14.
— Je ne douterais pas alors de ma santé ; mais qu’arriverait-il à Leduc ? Il me tarde de voir le dénouement de la pièce pour la paix de mon âme.
— Vous l’écrirez, et vous l’enverrez à madame=.
— Ce n’est pas douteux. Vous sentez que je dois m’en dire auteur ; mais je ne vous frustrerai pas de la récompense que votre ouvrage mérite.
— La récompense que je désire est que vous n’ayez plus pour moi aucune réserve.
— C’est singulier. Comment peuvent mes affaires vous intéresser si fort ? Je ne peux pas vous croire curieuse par caractère.
— Ce serait un vilain défaut. Vous ne me rendrez curieuse que quand je vous verrai triste. Vos procédés honnêtes vis-à-vis de moi sont la cause de mon attachement.
— J’en suis pénétré ma chère. Je vous promets de vous confier à l’avenir tout ce qui en toute occasion pourra vous tirer d’inquiétude.
— Ah ! Que je serai contente !
[66v] Une heure après le départ de Leduc un homme à pied arriva, et me donna une lettre de la F…., et un paquet me disant qu’il avait ordre d’attendre la réponse. Je lui ai dit d’attendre dehors. Ma bonne étant là, je l’ai priée de lire la lettre allant me mettre à la fenêtre. Mon cœur palpitait. Elle m’appela après l’avoir lue, et elle me dit que tout allait bien. Voici la lettre.
« Soit que tout ce que vous me dites soit vrai, soit que ce soit une fable tissue par votre tête profonde, malheureusement pour vous, trop connue de toute l’Europe, j’adopte pour vrai ce dont je ne peux pas nier la vraisemblance. Je suis au désespoir d’avoir fait du mal à un innocent, et j’en paye volontiers la peine. Je vous prie de lui remettre les vingt-cinq louis que je vous envoie ; mais serez-vous assez généreux pour employer toute l’autorité de maître pour lui imposer le plus rigoureux silence ? Je l’espère, car telle que vous me connaissez, vous devez craindre ma vengeance. Songez que si l’histoire de cette bouffonnerie deviendra publique, il me sera facile de la mettre sous un point de vue qui vous fera de la peine, et qui fera ouvrir les yeux à l’honnête homme que vous trompez ; car je n’en démordrai jamais. Comme je désire que nous ne nous trouvions plus l’un vis-à-vis de l’autre, je prends un prétexte pour m’en aller demain à Lucerne chez mes parents. Écrivez-moi si vous avez reçu cette lettre. »
— Je suis fâché, dis-je à ma bonne, d’avoir fait partir Leduc, car elle est violente, et quelque malheur peut arriver.
— Il n’arrivera rien. Renvoyez-lui d’abord son argent. Elle le lui donnera en personne, et votre vengeance sera complète. Elle ne pourra plus douter du fait. Vous saurez tout à son retour dans deux ou trois heures. Tout est allé à merveille, et [67r] l’honneur de la charmante, et digne femme que vous aimez est en pleine sûreté. Il ne vous reste que le déplaisir d’être actuellement très sûr que vous avez dans le sang la maladie de cette malheureuse ; mais je la crois peu de chose, et facile à guérir ; car des fleurs blanches invétérées ne peuvent pas s’appeler vérole, et il est même rare, à ce que j’ai entendu dire à Londres, qu’on les communique. Nous devons aussi être bien aises qu’elle parte demain pour Lucerne. Riez, mon cher ami, je vous en prie, car notre pièce ne laisse pas d’être comique.
— Ah ! Elle est tragique. Je connais le cœur humain ; madame ne peut plus m’aimer.
— Il est vrai que quelque changement….., mais ce n’est pas le temps d’y penser. Vite vite répondez-lui en peu de mots, et renvoyez-lui les vingt-cinq louis.
Voici ma petite réponse. « Votre indigne soupçon, votre affreux projet de vengeance, et l’impudente lettre que vous m’avez écrite sont les causes de votre présent repentir. Les messagers se sont croisés, et ce n’est pas ma faute. Je vous renvoie les vingt-cinq louis.yJe n’ai pas pu empêcher Leduc d’aller vous faire une visite ; mais vous l’apaiserez facilement. Je vous souhaite un bon voyage, et je vous promets d’éviter toutes les occasions de vous voir. Apprenez, femme méchante, que le monde n’est pas tout peuplé par des monstres qui tendent des filets à l’honneur de ceux qui le chérissent. Si à Lucerne vous voyez le nonce apostolique, parlez-lui de moi, et vous apprendrez quelle réputation a ma tête en Europe. Je peux vous assurer que mon valet de chambre n’a dit à personne l’histoire de sa présente maladie, et qu’il ne la dira pas, si vous l’aurez bien reçu. Adieu madame. »
[67v] Après avoir fait lire ma lettre à la Dubois qui la trouva à son gré, je l’ai envoyée avec le même argent. La pièce n’est pas encore finie, me dit-elle ; nous avons encore trois scènes : le retour de l’Espagnol, l’apparition de votre supplice, et l’étonnement de madame=lorsqu’elle saura toute cette histoire.
Mais voilà deux, trois, et quatre heures, et enfin toute la journée passée sans que Leduc ait paru, et me voilà dans des véritables alarmes, malgré que la Dubois toujours ferme persistât à dire qu’il ne pouvait tant tarder que pour n’avoir pas trouvéz la F…. chez elle. Il y a des caractères au monde qui ne peuvent pas prévoir le malheur. Tel j’étais moi aussi jusqu’à l’âge de trente ans qu’on m’a mis sous les plombs. Actuellement que je commence à radoter tout ce que je prévois est noir. Je le vois aux noces où l’on m’invite ; et à Prague au couronnement de Léopold II j’ai dit nolo coronari [Je ne veux pas être couronné]15. Maudite vieillesse digne d’habiter l’enfer, où d’autres l’ont déjà placée : tristisque senectus [et la triste vieillesse]16.
À neuf heures et demie ma bonne vit au clair de la lune Leduc qui venait au pas. Je n’avais pas de lumière, elle se plaça dans l’alcôve. Il entra me disant qu’il mourait de faim.
— Je l’ai attendue, me dit-il, jusqu’à six heures et demie, et elle me dit, me voyant au pied de l’escalier qu’elle n’avait rien à me dire. Je lui ai répondu que c’était moi qui devais lui dire quelque chose, et elle s’arrêta pour lire une lettre que j’ai reconnue de votre écriture, et elle mit dans sa poche un paquet. Je l’ai suivie dans sa chambre, où ne se trouvant personne, je lui ai dit qu’elle m’avait donnéaa la vérole, et que je la priais de me payer le médecin. J’étais prêt à la convaincre, [68r] mais détournant la tête elle me demanda s’il y avait longtemps que je l’attendais ; et quand je lui ai répondu que j’étais dans sa cour depuis onze heures, elle sortit, et après avoir su du domestique qu’elle avait apparemment envoyé ici, l’heure à laquelle il était retourné, elle rentra, et à porte fermée, elle me donna ce paquet me disant que j’y trouverais vingt-cinq louis bons pour me faire guérir si j’étais malade, et ajoutant que si ma vie m’était chère je devais m’abstenir de parler à qui que ce soit de cette affaire. Je suis parti, et me voilà. Le paquet m’appartient-il ?
— Oui. Va te coucher.
La bonne sortit alors triomphante, et nous nous embrassâmes. J’ai vu le lendemain le premier symptôme de ma triste maladie ; mais trois ou quatre jours après j’ai vu que c’était très peu de chose. Huit jours après, n’ayant pris que l’eau de nitre17, je m’en suis trouvé libre à différence de Leduc quiab était dans un très mauvais état.
J’ai passéac toute la matinée du lendemain à écrire à madame=en grand détail tout ce que j’avais fait, malgré la parole que je lui avais donnée. Je lui ai envoyéad la copie de toutes les lettres, et tout ce qui devait lui démontrer que la F…. était partie pour Lucerne convaincue qu’elle ne s’était vengée qu’en imagination. J’ai finiae ma lettre de douze pages lui avouant que je venais de me trouver malade ; mais l’assurant qu’en deux ou trois semaines je me trouverais parfaitement guéri. J’ai donnéaf très secrètement ma lettre à la concierge, et le surlendemain j’ai reçuag huit ou dix lignes de sa main où elle me disait que je la verrais dans la semaine avec son mari, et M. de Chavigni.
[68v] Malheureux ! Je devais renoncer à toute idée d’amour ; mais la Dubois mon unique compagnie, qui, Leduc étant malade, passait avec moi toutes les heures du jour, commençait à me devenir quelque chose de trop sérieux. Plus je m’abstenais d’entreprendre plus j’en devenais amoureux, et je me flattais en vain qu’à force de la voir sans aucune conséquence elle me deviendrait à la fin indifférente. Je lui avais fait présent d’une bague lui disant que je lui en donnerais cent louis quand il lui viendrait envie de la vendre, et elle m’assura qu’elle ne penserait à la vendre que lorsqu’elle se trouverait dans le besoin après que je l’aurais renvoyée. L’idée de la renvoyer me paraissait vide18. Elle était naïve, sincère, plaisante, douée d’un esprit naturel qui la faisait raisonner avec la plus grande justesse. Elle n’avait jamais aimé, et elle n’avait épousé un homme âgé que pour faire plaisir à miladi Montaigu.
Elle n’écrivait qu’à sa mère, et je lisais ses lettres pour lui faire plaisir. L’ayant priée un jour de me faire voir les réponses, j’ai dû rire quand elle m’a dit qu’elle ne lui répondait pas parce qu’elle ne savait pas écrire.
— Je la croyais morte, me dit-elle, quand je suis arrivée d’Angleterre, et je me suis réjouie quand arrivant à Lausanne je l’ai trouvée en parfaite santé.
— Qui vous a accompagnée ?
— Personne.
— C’est inconcevable. Toute jeune, faite comme vous êtes, bien nippée, en compagnie casuelle19 de tant de personnes de différent caractère, des jeunes gens, des libertins, car il y en a partout, comment avez-vous pu vous défendre ? — Me défendre ? Je n’en ai jamais eu besoin. Le grand secret [69r] est de ne regarder jamais personne, de faire semblant de ne pas entendre, de ne pas répondre, et de loger seule dans une chambre, ou avec l’hôtesse dans les auberges honnêtes où on se trouve.
Elle n’avait eu aucune aventure dans toute sa vie, elle ne s’était jamais écartée de son devoir. Elle n’avait jamais eu le malheur, disait-elle, de devenir amoureuse. Elle m’amusait du matin au soir sans bégueulerie, et souvent nous nous tutoyions. Elle me parlait avec passion des charmes de madame=, et elle m’écoutait avec le plus grand intérêt quand je lui contais mes différentes fortunes que j’avais euesah en amour ; et quand je venais à des certaines descriptions, et qu’elle voyait que je lui dérobais des circonstances trop touchantes, elle m’encourageait à lui dire tout sans ménagement avec des grâces si puissantes que je me voyais obligé à la contenter. Lorsqu’enfin la trop fidèle peinture l’excédait elle donnait dans des éclats de rire, elle se levait, et après m’avoir mis sa main sur la bouche pour m’empêcher d’aller en avant, elle se sauvait dans sa chambre, où elle s’enfermait pour m’empêcher, me disait-elle, d’aller lui demander ce que dans ces moments-là elle ne désirait que trop de m’accorder ; mais elle ne me fit ces explications qu’à Berne. Cette grande amitié était arrivée à la période plus dangereuse précisément quand la F…. me gâta.
La veille du jour que M. de Chavigni inattendu est venu dîner chez moi [avec]20 la=et son mari, la bonne me demanda après souper si en Hollande j’avais été amoureux. Je lui ai alors conté ce qui m’était arrivé avec Esther ; mais lorsque [69v] je suis arrivé à l’endroit de l’examen des nymphes pour trouver le petit signe qui n’était connu que d’elle, ma charmante bonne courut à moi pour me fermer la bouche se pâmant de rire, et tombant entre mes bras. Pour lors je n’ai pu me tenir de chercher sur son cela quelque signe aussi, et dans la fougue de son rire elle ne put me faire qu’une très petite résistance. Ne pouvant pas aller à la grande conclusion à cause de mon état j’ai imploré sa complaisance pour m’aider à une crise qui m’était devenue nécessaire, lui rendant en même temps le même doux service. Cela ne dura qu’à peine une minute, et nos yeux curieux, amoureux, et paisibles furent de la partie. Après le fait elle me dit en riant ; mais de l’air le plus sage : mon cher ami, nous nous aimons, et si nous n’y prenons pas garde nous ne nous bornerons pas longtemps à des simples badinages.
Disant cela, elle se leva, elle soupira, et après m’avoir souhaitéai une bonne nuit elle est allée se coucher avec la petite fille. Ce fut la première fois que nous nous laissâmes emporter par la force de nos sens. Je suis allé me coucher me reconnaissant amoureux et prévoyant tout ce qui devait m’arriver avec cette jeune femme, qui avait déjà pris sur mon âme un très fort empire.
Nous fûmes agréablement surpris le lendemain matin voyant M. de Chavigni avec M., et Mad.=. Nous nous promenâmes jusqu’à l’heure de dîner, nous mettant ensuite à table avec ma chère Dubois, dont mes deux convives me paraissaient épris. À la promenade de l’après-dîner ils ne la [70r] quittèrent jamais ; et à mon tour j’ai eu tout le temps qu’il me fallait pour répéter de bouche à madame=toute l’histoire que je lui avais écrite, ne lui disant pas cependant que c’était la Dubois qui en avait le mérite, car elle aurait été mortifiéeaj de savoir que sa faiblesse lui était connue.
Madame=me dit que son plaisir avait été extrême à la lecture de tout le fait par la seule raison que la F…. ne pouvait plus croire d’avoir passéak les deux heures avec moi.
— Mais comment, me dit-elle, avez-vous pu passer deux heures avec cette femme-là sans vous apercevoir, malgré qu’à l’obscur, que ce n’était pas moi ? Je suis humiliée de ce que la différence qui passe entre elle et moi n’a fait aucun effet sur vous. Elle est plus petite que moi : beaucoup plus maigre, elle a dix ans plus que moi, et ce qui m’étonne c’est qu’elle a l’haleine forte. Vous n’étiez pourtant privé que de la vue, et tout vous a échappé. C’est incroyable.
— J’étais ivre d’amour, ma chère amie, et après ce n’était que vous que j’avais devant les yeux de mon âme.
— Je comprends la force de l’imagination, mais l’imagination devait perdre toute sa force au défaut d’une chose que vous étiez sûr d’avance que vous auriez trouvée en moi.
— Vous avez raison ; c’est votre beau sein, et quand je pense aujourd’hui que je n’ai eu entre mes mains que deux flasques vessies, il me vient envie de me tuer.
— Vous vous en êtes aperçu, et cela ne vous a pas dégoûté ?
— Sûr d’être entre vos bras, comment pouvais-je trouver en vous quelque chose de dégoûtant ? La rudesse même de la peau, ni le cabinet trop commode n’eurent la force de me faire douter, ni de diminuer mon ardeur.
[70v] — Qu’entends-je ! Femme exécrable ! Vilain, et puant cloaque ! Je ne peux en revenir. Et vous avez pu me pardonner tout cela ?
— Croyant d’être avec vous, tout devait me paraître divin.
— Point du tout. Me trouvant ainsi, vous deviez me jeter sur le parquet, même me battre.
— Ah ! Mon cœur ! Que vous êtes injuste actuellement !
— Cela peut être, mon cher ami : je suis si irritée contre ce monstre que je ne sais pas ce que je dis. Mais actuellement qu’elle sait qu’elle s’est donnée à un domestique ; et après la cruelle visite qu’elle a dû souffrir, elle doit mourir de honte, et de rage. Ce qui m’étonne est qu’elle l’ait cru, car il a quatre pouces moins que vous : et encore peut-elle croire qu’un valet fasse cela comme vous devez l’avoir fait ? Je suis sûre que dans ce moment elle en est amoureuse. Vingt-cinq louis ! C’est clair. Il se serait contenté de dix. Quel bonheur que ce garçon se soit trouvé malade si à propos ! Mais vous avez dû lui dire tout ?
— Comment tout ? J’ai laissé qu’il s’imagine qu’elle m’avait donné rendez-vous dans cette antichambre, et que j’avais réellement passéal deux heures avec elle. Raisonnant sur ce que je lui ai ordonné de faire, il a vu que m’étant trouvé d’abord malade, dégoûté, et en état de me désavouer, j’avais pris un parti fait pour la punir, pouram me venger, et pour faire qu’elle ne puisse jamais se vanter dean m’avoir eu.
— C’est une charmante comédie. L’effronterie de ce garçon est quelque chose de surprenant, et plus encore la hardiesse, car la F…. pouvait avoir menti sur sa maladie, et pour lors vous sentez à quel risque il s’est exposé.
— J’y ai pensé, et j’eus peur, car je me portais bien.
— Mais actuellement vous êtes dans les remèdes, et j’en suis la cause. J’en suis au désespoir.
— Ma maladie, mon ange, est très peu de chose. C’est un flux égal à l’écoulement qu’on appelle fleurs blanches. Je ne [71r] bois que de l’eau de nitre ; je me porterai bien en huit ou dix jours, et j’espère….
— Ah ! mon cher ami !
— Quoi !
— N’y pensons plus, je vous en conjure.
— C’est un dégoût qui peut être fort naturel quand l’amour n’est pas fort. Je suis malheureux.
— Non, je vous aime, et vous seriez injuste si vous cessiez de m’aimer. Soyons tendres amis, et ne pensons plus à nous en donner des marques qui pourraient nous devenir fatales.
— Maudite et infâme F….
— Elle est partie, et dans quinze jours nous partirons aussi pour Bâle, où nous resterons jusqu’à la fin de Novembre.
— Le coup est lancé21 ; et je vois que je dois me soumettre à vos lois, ou pour mieux dire à ma destinée, car tout ce qui m’est arrivé depuis que je suis en Suisse est fatal. Ce qui me console est que je suis réussi22 à sauver votre honneur.
— Vous avez gagné l’estime de mon mari, nous serons toujours vrais amis.
— Si vous devez partir, je vois que je ferai bien de partir avant vous. Cela convaincra toujours plus l’affreuse F…., que notre amitié n’était pas criminelle.
— Vous pensez comme un ange, et me rendez toujours plus convaincue de votre tendresse. Où irez-vous ?
— En Italie ; mais avant d’y aller je m’arrêterai à Berne, puis à Genève.
— Vous ne viendrez donc pas à Bâle, et cela me fait plaisir, car on parlerait. Mais, s’il est possible, dans le peu de jours que vous passerez ici prenez un air gai, car la tristesse ne vous sied pas.
Nous rejoignîmes l’ambassadeur, et M.=qui n’avaient pas le loisir de penser à nous dans les propos que la Dubois leur tenait. Je lui ai reproché l’avarice de son esprit vis-à-vis de moi, et M. de Chavigni nous dit qu’il nous croyait amoureux, et pour lors elle l’entreprit, et j’ai poursuivi à me promener avec madame=.
— Cette femme, me dit-elle, est un chef-d’œuvre. Dites-moi une vérité, et je vous donnerai avant votre départ une marque de reconnaissance qui vous plaira.
— Que voulez-vous savoir ?
— Vous l’aimez, et elle vous aime.
— Je le crois ; mais jusqu’à présent….
— Je ne veux pas en savoir davantage, car si cela n’est pas encore fait, cela se fera, et c’est égal. Si vous m’aviez dit que vous ne vous aimez pas, je ne l’aurais pas cru, car il n’est pas possible qu’un homme de votre âge convive23 avec une telle femme sans l’aimer. Fort jolie, beaucoup d’esprit, gaieté, talent de bien parler, elle a tout pour enchanter, et je suis sûre que difficilement vous vous séparerez d’elle. Lebel lui a rendu un mauvais service, car elle jouissait d’une très bonne réputation ; mais actuellement elle ne trouvera plus condition chez des femmes comme il faut.
— Je la conduirai avec moi à Berne.
— Vous ferez bien.
Je leur ai dit dans le moment qu’ils partaient que j’irai prendre congé d’eux à Soleure m’étant déterminé à partir pour Berne en peu de jours. Réduit à ne devoir plus penser à madame=, je me suis mis au lit sans souper, et ma bonne crut de devoir respecter ma tristesse.
Deux ou trois jours après, j’ai reçu un billet de madame=, dans lequel elle me disait d’aller le lendemain chez elle à dix heures lui demander à dîner. J’ai exécuté son ordre à la lettre. M.=me dit que je lui ferais un véritable plaisir, mais qu’il devait aller à la campagne d’où il n’était sûr de revenir qu’à une heure. Il ajouta que j’étais le maître de rester en compagnie de sa femme jusqu’à son retour, et comme elle brodait au tambour avec une fille, j’ai accepté sous condition qu’elle ne quitterait pas à cause de moi son travail.
Mais vers midi la fille s’en alla ; et étant restés seuls, nous allâmes jouir de la fraîcheur sur une plate-forme attenante à la maison, où il y avait un cabinet, d’où, nous tenant assis au fond, nous distinguions toutes les voitures qui entraient dans la rue.
— [72r] Pourquoi, lui dis-je d’abord, ne m’avez-vous pas procuré ce bonheur lorsque ma santé était parfaite ?
— Parce qu’alors mon mari croyait que vous ne vous étiez fait sommelier qu’à cause de moi, et que vous ne pouviez pas me déplaire ; mais votre conduite l’a mis dans la plus parfaite sécurité, et plus que cela votre gouvernante, dont il vous croit amoureux, et qu’il aime aussi au point que je pense qu’au moins pour quelques jours il troquerait volontiers. Vous prêteriez-vous à ce troc ?
N’ayant devant moi qu’une heure, qui devait être la dernière, dans laquelle je pourrais lui témoigner ma constante tendresse, je me suis jeté à ses pieds, et elle ne mit aucun obstacle à mes désirs, qui à mon grand regret durent se borner, n’allant jamais au-delà des confins prescrits aux égards que je devais avoir à sa belle santé. Dans ce qu’elle me laissa faire le plus grand plaisir qu’elle dut avoir fut certainement celui de me convaincre du tort que j’avais eu de me trouver heureux avec la F….
Nous courûmes à l’autre bout de la loge au plein air, quand nous vîmes entrer dans la rue la voiture de M.=. Ce fut là que ce brave homme nous surprit me demandant excuse s’il avait tant tardé.
À table il me parla de la Dubois presque toujours, et il ne me parut pas content quand je lui ai dit que je comptais de la conduire entre les bras de sa mère à Lausanne. J’ai pris congé d’eux à cinq heures pour aller chez M. de Chavigni, auquel j’ai conté toute la cruelle histoire qui m’était arrivée. J’aurais cru de commettre un crime ne communiquant pas à l’aimable vieillard toute entière cette charmante comédie dont il avait tant contribué à la naissance.
[72v] Admirateur de l’esprit de la Dubois, car je ne lui ai rien caché, il m’assura que vieux comme il était il se croirait heureux s’il pouvait avoir une telle femme avec lui. Il fut très content de ma confidence quand je lui ai avoué que j’étais amoureux d’elle. Il me dit que sans aller aux portes des maisons je pouvais prendre congé de tout ce qu’il y avait de bon à Soleure à l’assemblée sans même rester à souper, si je ne voulais pas rentrer chez moi trop tard ; et c’est ce que j’ai fait. J’ai vu la belle=prévoyant que vraisemblablement ce serait pour la dernière fois, mais je me suis trompé. Je l’ai vue dix ans après ; et à sa place le lecteur saura où, comment, et à quelle situation24. J’ai accompagné l’ambassadeur dans sa chambre, lui rendant les grâces qu’il méritait, et lui demandant une lettre pour Berne, où je comptais passer une quinzaine de jours ; et en même temps je l’ai prié de m’envoyer son maître d’hôtel pour solder nos comptes. Il me promit de m’envoyer par lui une lettre pour M. de Muralt avoyé de Thune25.
De retour chez moi, triste de me voir à la veille de mon départ d’une ville où je n’avais eu que des faibles victoires en comparaison des pertes réelles que j’y avais faites, j’ai remercié avec douceur ma bonne de la complaisance qu’elle avait eue de m’attendre, et je lui ai souhaitéao une bonne nuit l’avertissant que dans trois jours nous partirions pour Berne, et la priant de faire mes malles.
Le lendemain matin, après avoir déjeuné avec moi :
— Vous me conduisez donc avec vous ? me dit-elle.
— Oui, si cependant vous vous intéressez à moi assez pour y venir volontiers.
— Très volontiers ; d’autant plus que je vous vois [73r] triste, et d’une certaine façon malade tandis que vous étiez sain, et fort gai quand je suis entrée à votre service. Dans le devoir de vous quitter il me semble que je ne pourrais m’en consoler que vous voyant heureux.
Dans ce moment le vieux chirurgien vint me dire que le pauvre Leduc était si mal qu’il ne pouvait pas sortir de son lit.
— Je le ferai guérir à Berne. Dites-lui que nous partirons après-demain pour y dîner.
— Malgré que le voyage ne soit que de sept lieues, il n’est pas en état de le faire car il est perclus de tous ses membres.
Je vais le voir, et je le trouve, comme le chirurgien me l’avait dit, incapable de se mouvoir. Il n’avait de libres que la bouche pour parler, et les yeux pour voir.
— Je me porte d’ailleurs très bien, me dit-il.
— Je le crois ; mais après-demain je veux dîner à Berne, et tu ne peux pas bouger.
— Faites-moi porter, et vous me ferez guérir là.
— Tu as raison. Je te ferai porter dans une litière sur deux brancards.
J’ai chargé un domestique d’avoir soin de lui, et d’arranger tout pour le conduire lui-même à Berne à l’auberge du Faucon louant les deux chevaux qui devaient porter la litière.
À midi j’ai vu Lebel qui me remit la lettre que l’ambassadeur m’envoyait pour M. de Muralt. Il me présenta ses comptes déjà quittancés, et je l’ai remboursé avec le plus grand plaisir l’ayant trouvé très honnête en tout. Je l’ai fait dîner avec moi, et La Dubois, et j’en fus bien aise, car il nous a beaucoup divertisap. Elle l’occupa toute seule depuis le commencement du dîner jusqu’à la fin ; il me dit que ce n’était que dans ce jour-là qu’il pouvait dire d’avoir fait connaissance avec elle, car à Lausanne il ne lui avait parlé que trois ou quatre fois, et par manière d’acquit. Se levant de table il me pria de lui permettre de lui écrire, et ce fut elle qui le prit au mot, et le somma de lui tenir parole.
Lebel était un homme aimable, qui n’avait pas encore cinquante ans, et qui avait une physionomie fort honnête. Au moment de partir, il l’embrassa à la française26 sans m’en demander la permission, et elle s’y prêta de très bonne grâce.
Elle me dit après son départ que la connaissance de cet homme ne pouvant que lui être utile, elle était enchantée d’avoir avec lui un commerce épistolaire.
Nous passâmes le lendemain à mettre tout en ordre pour notre petit voyage. J’ai vu Leduc partir en litière pour aller passer la nuit à quatre lieues de Soleure. Le jour suivant à quatre heures du matin après avoir bien traité la famille du concierge, le cuisinier, et le laquais qui est resté, je suis parti dans ma voiture avec ma toute Bonne, et à onze heures je suis arrivé à Berne, allant me loger au Faucon où Leduc était arrivé deux heures avant moi. Après avoir fait mon accord avec l’hôte car je connaissais très bien le génie des aubergistes de la Suisse, j’ai chargé le domestique que j’avais gardé, et qui était de Berne, d’avoir grand soin de Leduc, et de le mettre entre les mains duaq plus renommé médecin du pays en fait de vérole. Après avoir dîné avec ma bonne dans sa chambre, car j’avais la mienne à part, je suis allé remettre ma lettre au portier de M. de Muralt, puis je suis allé me promener au hasard.
Chapitre cinquième
Berne. La Mata. Madame de la Saône.
Sara. Mon départ. Mon arrivée à Roche.
Arrivé dans un endroit de l’éminence de la ville, où je voyais la vaste campagne, et une petite rivière, je suis descendu cent degrés au moins, et je me suis arrêté voyant trente ou quarante cabinets qui ne pouvaient être que des loges pour des gens qui voudraient prendre des bains. Un homme à mine honnête me demanda si je voulais me baigner, et lui ayant répondu qu’oui, il m’ouvrit une loge, et voilà une quantité de servantes qui courent à moi. L’homme me dit que chacune aspire à l’honneur de me servir dans le bain, et que c’était à moi à choisir celle que je voulais. Il me dit que moyennant un petit écu je payerais le bain, la fille, et mon déjeuner aussi. Je jette le mouchoir comme le grand Turc à celle qui me revenait le mieux1, et j’entre.
Elle ferme la porte en dedans, elle me met en pantoufles, et boudant, ne me regardant jamais au visage ; elle met mes cheveux, et mon catogan sous un bonnet de coton, elle me déshabille, et quand elle me voit dans le bain, elle se déshabille aussi, et elle y entre sans m’en demander la permission ; et elle commence à me frotter partout excepté dans l’endroit que voyant couvert de ma main, elle devina que je ne voulais point qu’elle y touchât. Lorsque je me trouve assez frotté, je lui demande du café. Elle sort du bain, elle sonne, et elle ouvre. Puis elle rentre dans [76v] le bain sans se gêner dans ses mouvements tout comme si elle avait été vêtue.
Une minute après une vieille femme nous porte du café, puis elle s’en va, et ma baigneuse sort de nouveau pour refermer la porte puis se remet à la même place.
J’avais déjà vu, quoique sans m’y arrêter, que cette servante avait tout ce qu’un amant passionné se figure de plus beau dans un objet dont il est épris. Il est vrai que je sentais que ses mains n’étaient pas douces, et qu’il se pouvait que sa peau au tact ne le fût pas non plus, et je ne voyais pas sur son visage l’air distingué que nous appelons de noblesse, et le riant que l’éducation donne pour annoncer la douceur, ni le fin regard qui indique des sous-entendus, ni les grimaces agréables de la réserve, du respect, de la timidité, et de la pudeur. À cela près ma Suissesse à l’âge de dix-huit ans avait tout pour plaire à un homme qui se portait bien, et qui n’était pas ennemi de la nature ; mais malgré cela elle ne me tentait pas.
Eh quoi ! me disais-je ; cette servante est belle, ses yeux sont bien fendus, ses dents sonta blanches, l’incarnat2 de son teint est le garant de sa santé, et elle ne me fait aucune sensation ? Je la vois toute nue, et elle ne me cause la moindre émotion ? Pourquoi ? Ce ne peut être que parce qu’elle n’a rien de ce que la coquetterie emprunte pour faire naître l’amour. Nous n’aimons donc que l’artifice, et le faux, et le vrai ne nous séduit plus lorsqu’un vain appareil n’en est pas l’avant-coureur. Si dans l’habitude que nous nous sommes faits d’aller vêtus, et non pas tout nus, le visage qu’on laisse voir à tout le monde est ce qui importe le moins, pourquoi faut-il qu’on fasse devenir ce visage le principal ? Pourquoi est-ce lui qui nous fait [77r] devenir amoureux ? Pourquoi est-ce sur son témoignage unique que nous décidons de la beauté d’une femme, et pourquoi parvenons-nous jusqu’à lui pardonner, si les parties qu’elle ne nous montre pas sont tout le contraire de ce que la jolie figure3 nous les a fait juger ? Ne serait-il pas plus naturel, et plus conforme à la raison, et ne vaudrait-il pas mieux aller toujours avec le visage couvert, et le reste tout nu, et devenir amoureux ainsi d’un objet, ne désirant autre chose pour couronner notre flamme qu’une physionomie qui répondrait aux charmes qui nous auraient déjà fait devenir amoureux ? Sans doute cela vaudrait mieux, car on ne deviendrait alors amoureux que de la beauté parfaite, et on pardonnerait facilement quand à la levée du masque on trouverait laid le visage que nous nous serions figuré beau. Il arriverait de là que les seules femmes qui auraient une figure laide seraient celles qui ne pourraient jamais se résoudre à la découvrir, et que les seules faciles seraient les belles ; mais les laides ne nous feraient pas au moins soupirer pour la jouissance : elles nous accorderaient tout pour n’être pas forcées à se découvrir, et elles n’y parviendraient à la fin que lorsque par la jouissance de leurs véritables charmes elles nous auraient convaincus que nous pouvons facilement nous passer de la beauté d’une figure. Il est d’ailleurs évident, et incontestable que l’inconstance en amour n’existe qu’à cause de la diversité des figures. Si on ne les voyait pas l’homme se conserverait toujours amoureux constant de la première qui lui aurait plu4.
[77v] Sortant du bain, je lui ai donnéb les serviettes, et lorsque je me suis vu bien essuyé, je me suis assis, et elle m’a passéc ma chemise, puis telle qu’elle était elle m’a coiffé. Dans ce même temps je me suis chaussé, et après m’avoir boucléd les souliers, elle s’habilla dans une minute, l’air l’ayant déjà séchée. Dans le moment de m’en aller je lui ai donné un petit écu, puis six francs5 pour elle-même ; mais elle me les rend avec un air de mépris, et elle s’en va. Ce trait me fit retourner à mon auberge mortifié, car cette fille s’était cruee méprisée, et elle n’était pas faite pour l’être.
Après souper je n’ai pu m’empêcher de conter à ma bonne toute cette histoire en détail qu’elle écouta avec la plus grande attention, et y faisant des commentaires. Elle me dit qu’elle n’était certainement pas jolie, car je n’aurais pu résister aux désirs qu’elle m’aurait inspirés, et qu’elle serait bien aise de la voir. Je lui ai offert de la conduire là-bas, et elle me dit que je lui ferais plaisir ; mais qu’elle devait s’habiller en homme. Après m’avoir dit cela elle se lève, et un quart d’heure après je la vois devant moi bien vêtue avec un habit de Leduc ; mais sans culottes, car elle ne put pas les mettre. Je lui ai dit de se servir des miennes ; et nous mîmes la partie au lendemain matin.
Je l’ai vue devant moi à six heures tout habillée, et avec une redingote bleue qui la déguisait à merveille. Je me suis vite habillé, et ne nous souciant pas de déjeuner nous allâmes à la Mata. C’est le nom de l’endroit6. Ma bonne, animée par le plaisir que cette partie lui faisait, [78r] était radieuse. Il était impossible que ceux qui la voyaient ne s’aperçussent que son habit n’était pas celui de son sexe, aussi se tint-elle tant qu’elle put enveloppée dans la redingote.
À peine descendus, voilà le même homme qui nous demande si nous voulions un bain pour quatre, et nous entrons dans la loge. Les servantes paraissent, je montre à ma bonne la jolie qui ne m’avait pas séduit, et elle la prend : j’en prends une autre grande et bien faite à l’air fier, et nous nous enfermons. Je me laisse vite coiffer par la mienne, je me déshabille, et j’entre dans le bain, et ma nouvelle servante fait la même chose. Ma bonne allait lentement ; la nouveauté de la chose l’étonnait, elle me paraissait repentie de s’être engagée, elle riait me voyant là entre les mains de la grande Suissesse, qui me frottait partout, et elle ne pouvait pas se déterminer à ôter sa chemise ; mais enfin une honte a vaincu l’autre, et elle entra dans le bain m’étalant presque par force toutes ses beautés ; mais elle dut sef laisser servir par moi sans cependant dispenser l’autre d’entrer, et de faire son devoir.
Les deux servantes, qui s’étaient déjà trouvées plusieurs fois dans des parties pareilles, se mirent en position de nous divertir avec un spectacle qui m’était très bien connu ; mais que ma bonne trouva tout à fait nouveau. Elles commencèrent à faire ensemble la même chose qu’elles me voyaient faire avec la Dubois. Elle les regardait très surprise de la fureur avec laquelle la servante que j’avais priseg jouait vis-à-vis de l’autre le rôle d’homme. J’en étais aussi un peu étonné, malgré les fureurs que M M., et C. C. avaient offertes à mes yeux six ans avant ce temps-là, et dont il était impossible de s’imaginer quelque chose de plus beau7. Je n’aurais jamais cru que quelque chose pût me distraire ayant entre mes bras pour la première fois une femme que j’aimais, et qui possédait parfaitement tout ce qui pouvait intéresser mes sens ; mais l’étrange lutte dans laquelle les deux jeunes ménades8 se débattaient l’occupait aussi. Elle me dit que la prétendue fille que j’avais priseh était un garçon malgré sa gorge, et qu’elle venait de le voir. Je me tourne, et la fille même, me voyant curieux, met devant mes yeux un clitoris ; mais monstrueux, et roide. Je dis ce que c’était à ma bonne toute ébahie, elle me répond que ce ne pouvait pas être cela, je le lui fais toucher, et examiner, et elle doit en convenir. Cela avait l’air d’un gros doigt sans ongle,i mais il était pliant : la garce qui convoitait ma belle gouvernante lui dit qu’il était assez tendu pour le lui introduire, si elle voulait bien le lui permettre, mais elle n’a pas voulu, et cela ne m’aurait pas amusé. Nous lui avons dit de poursuivre ses exploits avec sa camarade, et nous rîmes beaucoup, car l’accouplement de ces deux jeunes filles, quoique comique, ne laissait pas d’exciter en nous la plus grande volupté. Ma bonne excédée s’abandonna entièrement à la nature allant au-devant de tout ce que je pouvais désirer. Ce fut une fête qui dura deux heures, et qui nous fit retourner à notre auberge très contents. J’ai donné aux filles qui nous avaient si bien amusés deux louis9 ; mais non pas avec l’intention d’y retourner. Nous n’en avions pas besoin pour poursuivre à nous [79r] entredonner des marques de notre tendresse. Ma bonne devint ma maîtresse, et véritable maîtresse faisant mon bonheur parfait, comme je faisais le sienj pendant tout le temps que j’ai passé à Berne. Étant déjà parfaitement guéri nulle triste suite troubla notre contentement réciproque. Si les plaisirs sont passagers, les peines le sont aussi, et lorsqu’en jouissant nous nous rappelons celles qui précédèrent la jouissance, nous les aimons, et haec aliquando meminisse juvabit [et de cela même il nous sera doux quelque jour de nous souvenir]10.
À dix heures on m’annonça l’Avoyé de Thune. Cetk homme habillé à la française en habit noir, grave, doux, poli, et d’un certain âge me plut. C’était un des sages du gouvernement. Il voulut par force me lire la lettre que M. de Chavigni lui avait écritel ; je lui ai dit que si elle avait été décachetée je ne la lui aurais pas portée. Il me pria à dîner pour le lendemain chez lui en hommes, et en femmes11, et pour le surlendemain à souper en hommes. Je suis sorti avec lui, et nous allâmes à la bibliothèque, où j’ai connu M. Félix12 moine défroqué plus littérateur que lettré13, et un jeune homme nommé Schmith lettré, qui promettait, et qui était déjà bien connu dans la république littéraire14. Un docte en histoire naturelle, qui savait par cœur dix mille noms des différentes coquilles15 m’ennuya parce que sa science m’était tout à fait étrangère16. Entre autres choses, il me dit que l’Aar rivière renommée du canton avait de l’or dans ses sables, je lui ai dit que toutes les grandes rivières en avaient, et il me parut ne pas en convenir.
J’ai dîné chez M. de Muralt avec les quatre ou cinq femmes de Berne qui avaient la plus grande réputation, et elles m’en semblèrent dignes, principalement une dame de Saconai fort aimable, et instruite17. Je lui aurais fait ma cour si j’avais fait un plus long séjour dans cette capitale de la Suisse, si la Suisse pouvait avoir une capitale.
Les dames de Berne se mettent bien, quoique sans luxe, puisque les lois le défendent18 : elles ont l’air aisé, et elles parlent très bien français. Elles jouissent de la plus grande liberté, et elles n’en abusent pas, malgré la galanterie qui anime les coteries, car la décence y est observée. J’ai remarqué que les maris n’y sont pas jaloux ; mais ils exigent qu’à neuf heures elles soient toujours à la maison pour souper en famille. Dans trois semaines19 que j’ai passées dans cette ville une femme de quatre-vingt-cinq ans m’intéressa à cause de ses connaissances en chimie. Elle avait été bonne amie du fameux Boherave20. Elle m’a montré une lame d’or qu’il avait faitem à sa présence, et qui avant la transmutation était de cuivre. Elle m’assura qu’il possédait la pierre ; mais elle me dit qu’elle n’avait la qualité de prolonger la vie que quelques années au-delà du siècle. Boherave selon elle n’avait pas su s’en servir. Il était mort d’un polype entre le cœur, et le poumon avant d’être parvenu à la parfaite maturité,n qu’Hippocrate fixe à l’âge de soixante, et dix ans. Les quatre millions qu’il laissa à sa fille démontraient qu’il possédait l’art de faire l’or. Elle me dit qu’il lui avait fait présent d’un manuscrit dans lequel tout le procédé se trouvait ; mais qu’elle le trouvait obscur.
— Publiez-le.
— Dieu m’en préserve.
— Brûlez-le donc.
— Je n’en ai pas le courage.
Vers les six heures M. de Muralt est venu me prendre pour me mener voir des évolutions militaires que les citoyens [80r] bernois tous soldats faisaient hors de la ville. Je lui ai demandé ce que c’était qu’un ours qui était à la porte, et il me dit que Bern en allemand voulait dire ours, qui était par cette raison l’enseigne du canton21 qui à l’égard du rang était le second ; mais le plus vaste sinon le plus riche22. C’était une péninsule formée par l’Aar qui avait sa source près de celle du Rhin. Il me parla de la puissance de son canton, des seigneuries, des bailliageso, et il m’expliqua ce que c’était un advoyé : puis il me parla politique me faisant la description des différents systèmes des gouvernements qui composaient tout le corps helvétique. Je comprends très bien, lui dis-je, que les cantons étant treize, chacun peut avoir un gouvernement différent. Il y a tel canton, me dit[-il]p, qui en a quatre.
Mais mon grand plaisir fut à souper avec quatorze ou quinze hommes tous sénateurs. Point de gaieté, point de discours frivoles, point de littérature ; mais droit public, intérêt d’État, commerce, économie, spéculation, amour de patrie, et obligation de préférer la liberté à la vie. Mais vers la fin du souper tous ces rigides aristocrates commencèrent à se dilater sollicitam explicuere frontem [ils déridèrent leur front soucieux]23 effet immanquable de la boisson. Je leur faisais pitié. Ils firent l’éloge de la sobriété, mais ils trouvèrent la mienne excessive. Ils ne me forcèrent cependant pas à boire, comme font les Russes, les Suédois, et souvent les Polonais aussiq.
À minuit l’assemblée se sépara. En Suisse l’heure était indue. Ils me remercièrent, et ils me prièrent sans mentir de compter sur leur amitié. Un d’eux qui avant d’être gris avait condamnér la république de Venise d’avoir banni les Grisons24, éclairé par le vin me demanda excuse. Il me dit que chaque gouvernement devait entendre ses propres intérêts mieux que tous les étrangers qui critiquaient ses opérations.
Rentrant chez moi, j’ai trouvé ma bonne couchée dans mon lit : j’en fus enchanté. Je lui ai fait cent caresses qui durent la convaincre de ma tendresse, et de ma reconnaissance. À quoi bon nous gêner ? Nous devions nous regarder comme mari, et femme, et je ne pouvais pas prévoir que le jour viendrait dans lequel nous nous séparerions. Quand on s’aime bien on trouve cela invraisemblable.
J’ai reçu une lettre de madame d’Urfé, qui me priait d’avoir des attentions pour madame de la Saône femme d’un lieutenant général son ami, qui était partie pour Berne espérant de guérir d’une maladie de la peau qui la défigurait. Cette dame était déjà arrivée avec des fortes recommandations à toutes les principales maisons de la ville. Elle donnait à souper tous les jours ayant un excellent cuisinier, et elle n’invitait que des hommes. Elle s’était déclarée25 qu’elle ne rendrait les visites à qui que ce soit. Je suis d’abord allé lui faire ma révérence ; mais quel triste spectacle !
Je vois une femme habillée avec la plus grande élégance, qui à mon apparition se lève du sopha où elle était voluptueusement assise, et après m’avoir fait une jolie révérence se remet à sa place me priant de m’asseoir près d’elle. Elle voit ma surprise, et mon air interdit ; mais faisant semblant de ne pas s’en apercevoir elle me tient les propos d’usage. Voilà comme elle était faite.
[81r] Très bien mise, elle montrait ses mains, et ses bras, jusqu’au-dessus du coude qu’on ne pouvait pas désirer plus beaux. Au-dessous d’un fichu transparent on voyait une blanche petite gorge jusqu’aux boutons de rose inclusivement. Sa figure était épouvantable : elle n’excitait à pitié, qu’après avoir fait horreur. C’était une croûte noirâtre, affreuse, dégoûtante : un amas de cent mille bubes26 qui composaient un masque qui lui allait du haut du cou jusqu’à l’extrémité du front, d’une oreille à l’autre. Son nez n’était pas visible. On ne voyait enfin sur son visage que deux beaux yeux noirs, et une bouche sans lèvres qu’elle tenait toujours entrouverte pour montrer deux râteliers incomparables, et pour parler avec un style très agréable, assaisonné de pointes, et de plaisanteries du meilleur ton. Elle ne pouvait pas rire, car la douleur causée par la contraction des muscles l’aurait fait pleurer ; mais elle paraissait contente de voir rire ceux qui l’écoutaient. Malgré son pitoyable état elle avait l’esprit gai, et orné, le ton, et la politesse de la noblesse parisienne. Son âge était de trente ans, et elle avait laissés à Paris trois enfants en bas âge tout à fait jolis27. Son hôtel était dans la rue neuve des petits champs, et son mari était très bel homme : il l’aimait à l’adoration, et il ne s’était jamais séparé de lit. Tous les militaires n’auraient pas pu avoir son courage ; mais il devait certainement s’abstenir de lui donner des baisers, car la seule imagination faisait frissonner. Un lait répandu l’avait mise dans ce cruel état à ses premières couches il y avait déjà dix ans28. La faculté de Paris s’était évertuée en vain pour délivrer sa tête de cette peste [81v] infernale, et elle venait à Berne se mettre entre les mains d’un fameux docteur qui s’était engagé de la guérir, et qu’elle ne devait payer qu’après qu’il aurait tenu sa promesse. C’est le langage de tous les médecins empiriques29 qui n’a autre force que celle que la bonhomie du malade lui donne. Quelquefois ils le guérissent ; mais quand même ils ne le guérissent pas ils savent se faire payer démontrant facilement que s’il n’est pas guéri c’est par sa faute.
Mais dans le plus beau de la conversation que j’avais avec elle voilà le médecin. Elle avait commencé à prendre son remède. C’étaient des gouttes composées par lui moyennant une préparation de Mercure. Elle lui dit que la démangeaison qui la tourmentait, et qui la forçait à se gratter lui semblait devenue plus forte : il lui répondit qu’elle n’en serait libre qu’à la fin de la cure qui devait durer trois mois. Tant que je me gratterai, lui repartit-elle, je me trouverai dans le même état, et la cure ne finira jamais.
Il biaisa. Je suis parti, et elle me pria à son souper une fois pour tous les jours. J’y suis allé le même soir, et je l’ai vue manger de tout avec grand appétit, et boire du bon vin. Le médecin ne lui avait rien défendu. J’ai prévu, et deviné qu’elle ne guérirait pas. Elle était gaie, et ses propos amusèrent toute la compagnie. J’ai très bien conçu qu’on pouvait s’accoutumer à voir cette femme-là sans se sentir rebuté. Quand j’ai conté à ma bonne toute cette histoire, elle me dit que malgré sa laideur cette dame pouvait par son caractère rendre amoureux des hommes, et j’ai dû en convenir.
[82r] Trois ou quatre jours après ce souper, un joli garçon âgé de dix-neuf à vingt ans dans la boutique d’un libraire où j’allais lire la gazette, me dit poliment que madame de la Saône était fâchée de n’avoir plus eu le plaisir de me voir après que j’avais soupé avec elle.
— Vous connaissez donc cette dame ?
— Ne m’avez-vous pas vu souper avec elle.
— Oui je vous remets actuellement.
— Je la pourvois de livres, car je suis libraire, j’y soupe tous les soirs, et qui plus est, je déjeune tous les matins avec elle tête-à-tête avant qu’elle sorte de son lit.
— Je vous en fais compliment. Je gagerais que vous en êtes amoureux.
— Vous croyez badiner. Cette dame est plus aimable que vous ne pensez.
— Je ne badine pas. Je suis de votre avis ; mais je gagerais aussi que vous ne seriez pas assez hardi pour jouir de ses dernières faveurs si elle vous les offrait.
— Vous perdriez.
— Eh bien parions ; mais comment ferez-vous à m’en convaincre.
— Gageons un louis ; mais soyez discret. Venez y souper ce soir. Je vous dirai quelque chose.
— Vous m’y verrez, et va le louis.
Quand j’ai rendu compte à ma bonne de ma gageure, elle devint fort curieuse de la fin de cette affaire par rapport au moyen que le jeune homme trouverait de me convaincre, me priant de le lui faire connaître après qu’il m’aurait convaincu. Je le lui ai promis.
Le soir, madame de la Saône me fit très poliment des reproches, et son souper me parut aussi agréable que le précédent. Le jeune [82v] homme y était ; mais comme madame ne lui adressait jamais la parole personne ne prenait garde à lui.
Après souper, il m’accompagna au Faucon, et chemin faisant il me dit qu’il ne tenait qu’à moi de le voir dans la lutte amoureuse avec la dame, si je voulais y aller le matin à huit heures. La femme de chambre, me dit-il, vous dira qu’elle n’est pas visible ; mais elle ne vous empêchera pas d’entrer, et d’aller vous mettre dans l’avant-chambre quand vous lui direz que vous attendrez. Cette avant-chambre a une portière vitrée de la moitié jusqu’en haut par laquelle on verrait la dame dans son lit si un rideau en dedans tiré par-dessus les vitres ne l’empêchait. Je le retirerai de façon qu’un petit espace restera découvert de sorte que vous verrez tout. Quand j’aurai fini mon affaire, je m’en irai : elle appellera, et pour lors vous pourrez vous faire annoncer. À midi, je viendrai, si vous me le permettez, vous porter des livres au Faucon, et si en conscience vous saurez d’avoir perdu la gageure, vous me la payerez.
Je lui ai dit que je n’y manquerai pas, et je lui ai ordonné les livres qu’il devait me porter.
Curieux de cette merveille que je ne croyais pas cependant impossible, je vais à l’heure indiquée, la dame n’est pas visible, mais la femme de chambre ne trouve pas mauvais que j’attende qu’elle le soit. Je vais dans l’antichambre, je vois le petit endroit de la glace qui était découvert, j’y applique l’œil, et j’aperçois le jeune indiscret au chevet du lit tenant entre ses bras sa conquête. Un bonnet lui cachait la tête de façon qu’on ne voyait aucun endroit de sa pauvre figure.
[83r] D’abord que le héros s’aperçut que j’étais là où je pouvais le voir, il ne me fit pas attendre. Il se leva, et il étala à ma vue non seulement les richesses de sa belle ; mais les siennes propres. Petit de taille ; mais géant où la dame le voulait, il avait l’air d’en faire parade pour réveiller ma jalousie, et m’humilier, et peut-être pour faire ma conquête aussi. Pour ce qui regarde sa victime il me la fit voir dans les deux faces principales, et dans tous les profils en cinq ou six différentes postures, dont il se servit en Hercule dans l’acte amoureux, la malade s’y prêtant de toutes ses forces. J’ai vu un corps tel que Fidias n’aurait pas pu le sculpter plus beau, et une blancheur supérieure à celle du plus beau marbre de Paros30. J’en fus si ému, que je me suis sauvé.tJe suis allé au Faucon, où si ma bonne ne s’était pas empressée à me donner le lénitif dont j’avais besoin j’aurais dû aller dans l’instant le chercher à la Mata.
Après lui avoir conté toute l’histoire, elle devint plus encore curieuse de connaître le héros.
Il vint à midi ; portant les livres que je lui avais ordonnés, que je lui ai payés, lui donnant un louis de plus qu’il prit en riant, et d’un air qui me disait que je devais être fort content d’avoir payé la gageure. Il avait raison. Ma bonne, après l’avoir regardé avec une grande attention, lui demanda s’il la connaissait, et il lui dit que non.
— Je vous ai vu enfant, lui dit-elle, vous êtes fils de M. Mingard ministreu du saint évangile31. Vous pouviez avoir dix ans quand je vous ai vu à Lausanne.
— Cela peut être madame.
— Vous n’avez donc pas voulu être ministre.
— Non madame. Je me suis senti trop incliné à l’amour pour choisir ce métier-là.
— Vous avez eu raison, car les ministres doivent être discrets, et la discrétion gêne.
[83v] À ce lardon, que ma bonne lui a lancé de gaieté de cœur, le pauvre étourdi rougit ; mais nous ne lui laissâmes pas perdre courage. Je l’ai prié de dîner avec nous, et sans jamais parler de madame de la Saône, il nous conta pendant tout le dîner non seulement une grande quantité de ses bonnes fortunes, mais toutes les petites histoires galantes des plus jolies femmes de Berne, telles que la médisance les peignait, ou la calomnie les inventait.
Après son départ, ma bonne, pensant comme moi, me dit qu’un jeune homme de ce caractère n’était bon à voir qu’une fois. J’ai fait en sorte qu’il ne vînt plus chez nous. On m’a dit que madame de la Saône le fit aller à Paris, et qu’elle fit sa fortune. Je ne parlerai plus de lui, ni de cette dame chez laquelle je ne suis allé qu’encore une fois pour prendre congé à mon départ de Berne.
Je vivais heureux avec ma chère amie qui me disait toujours qu’elle se trouvait heureuse. Aucune crainte, aucun doute sur l’avenir ne troublait sa belle âme : elle était sûre, comme moi, que nous ne nous quitterions plus, et elle me disait toujours qu’elle me pardonnerait toutes mes infidélités pourvu que je ne manquasse jamais de lui en faire la sincère confidence.vC’était le caractère de femme qu’il me fallait pour vivre en paix, et content ; mais je n’étais pas né pour jouir d’un si grand bonheur.
Au bout de quinze à vingt jours de notre séjour à Berne, ma bonne reçut une lettre de Soleure. Elle était de Le-bel. L’ayant vue la lire avec attention, je lui ai demandé ce qu’elle contenait de nouveau. Elle me dit alors de la lire ; et elle s’assied devant moi pour voir les mouvements de mon âme.
[84r] Ce maître d’hôtel, en style très concis, lui demandait si elle voulait devenir sa femme. Il lui disait qu’il avait différé à lui faire cette proposition pour mettre auparavant ordre à ses affaires, et s’assurer qu’il pourrait l’épouser quand même l’ambassadeur n’yw consentirait pas. Il lui disait qu’il avait de quoi bien vivre à B. sans avoir besoin de plus servir ; mais qu’il n’aurait pas eu besoin de prendre ces mesures-là, puisqu’il venait d’en parler à l’ambassadeur, et il avait reçu son plein consentement. Ilx la priait donc de lui répondre d’abord ; et de lui dire en premier chef, si elle l’agréait, et en second si elle aimait aller demeurer avec lui à B., où elle serait maîtresse en tout point dans sa propre maison, ou rester à Soleure avec lui étant sa femme chez l’ambassadeur, ce qui ne pouvait qu’augmenter leur fortune. Il finissait par lui dire que ce qu’elle lui porterait serait à elle, et qu’il lui assurerait tout jusqu’à la somme de cent mille francs. Telle serait sa dot. Il ne disait pas le moindre mot de ma personne.
— Tu es la maîtresse, ma chère amie, de faire tout ce que tu veux ; mais je ne peux me figurer ton abandon sans me reconnaître pour le plus malheureux des hommes.
— Et moi la plus malheureuse des femmes d’abord que je ne serai plus avec toi, car pourvu que tu m’aimes, je ne me soucie point du tout de devenir ta femme.
— Très bien. Que vas-tu donc lui répondre ?
— Tu verras demain ma lettre. Je lui dirai poliment ; mais sans aucun détour que je suis amoureuse de toi, et heureuse, et que dans une pareille situation il m’est impossible de reconnaître le bon parti que la fortune me présente dans sa personne. Je lui dirai même que je vois [84v] qu’étant sage je ne pourrais pas refuser sa main ; mais qu’étant folle d’amour je ne peux qu’obéir à cey dieu.
— Je trouve la tournure de ta lettre excellente, car pour refuser un tel offre32 tu ne peux avoir autre bonne raison que celle que tu lui allègues : outre cela il serait ridicule de vouloir faire croire que nous ne sommes pas amoureux l’un de l’autre, car cette vérité est trop claire. Malgré cela, mon ange, cette lettre m’attriste.
— Pourquoi donc, mon cher ami ?
— Parce que je n’ai pas là tout prêts cent mille francs à te donner dans la minute.
— Ah mon ami ! Je les méprise. Tu n’es certainement pas homme fait pour devenir misérable ; mais quand même ; je sens que tu me rendrais heureuse partageant avec moi ta même misère.
Nous nous donnâmes ici les marques ordinaires de tendresse que les amants heureux se donnent en pareille situation ; mais dans le pathétique du sentiment une ombre de tristesse s’empara de nos âmes. L’amour langoureux semble redoubler de force ; mais ce n’est pas vrai. L’amour est un petit fou qui veut être nourri de ris, et de jeux : une nourriture différente lui cause une consomption.
Le lendemain elle écrivit à Le-bel comme elle l’avait décidé dans le premier moment de la trop sérieuse nouvelle ; et en même temps je me suis cru en devoir d’écrire à M. de Chavigni une lettre ourdie par l’amour, le sentiment, et la philosophie. Je lui demandais un éclaircissement sur cette affaire sans lui cacher que j’étais amoureux ; mais qu’étant en même temps honnête homme, je me sentais autant de peine à me résoudre à m’arracher le cœur, qu’à porter un obstacle au bonheur permanent de la Du-bois.
Ma lettre lui fit un grand plaisir, car elle était bien aise de savoir comment l’ambassadeur pensait sur cette affaire.
Ayant reçu de madame d’Urfé des lettres de recommandation pour Losane33 pour le marquis de Geantil l’Angalerie, et du baron de Bavois alors colonel propriétaire du régiment Bala à son oncle, et à sa tante, je me suis déterminé d’aller y passer quinze jours. Ma bonne en était enchantée. Quand on aime bien, on croit que l’objet en est digne, et que tout le monde doit être jaloux du bonheur qu’il voit dans un autre.
Un M. de M. F membre du conseil des deux cent34, que j’avais connu au souper de madame de la Saône était devenu mon ami. Étant venu me voir, je lui avais présentéz ma bonne, il la traitait comme si elle avait été ma femme, il lui avait présenté la sienne à la promenade, et il était venu souper chez nous avec elle, et avec sa fille aînée qui s’appelait Sara, qui avait treize ans, qui était brune, et fort jolie, et qui ayant l’esprit très fin nous faisait rire par des naïvetés, dont elle connaissait parfaitement bien la force35. Son grand art à la fin ne consistait qu’à se faire croire innocente, et sa mère, et son père de bonne foi la croyaient telle.
Cette fille s’était déclarée amoureuse de ma bonne : elle lui faisait toutes sortes de caresses ; elle venait souvent chez nous le matin nous demander à déjeuner, et quand elle nous trouvait au lit elle appelait ma bonne sa femme, et elle la faisait rire lorsque mettant sa main sous la couverture, elle la chatouillait, et lui disait, lui donnant des baisers, qu’elle était son petit mari, et qu’elle voulait lui faire un enfant. Ma bonne riait.
Un matin riant aussi, je lui ai dit qu’elle me rendait jaloux, [85v] que réellement je la croyais un petit homme, et que je voulais voir si je me trompais. Disant cela, je m’empare d’elle, et la fine matoise disant toujours que je me trompais ; mais ne me faisant qu’une très petite résistance, laissa à ma main toute la liberté de me convaincre qu’elle était fille. Je l’ai alors quittée m’apercevant qu’elle m’avait attrapé, puisque cet éclaircissement de ma part était précisément ce qu’elle voulait ; et ma bonne me l’a dit ; mais comme je ne m’en souciais pas, je ne lui ai pas cru.
La fois suivante étant entrée dans le moment que je me levais, et faisant toujours semblant d’être amoureuse de ma bonne, elle me dit que m’étant rendu certain qu’elle n’était pas un homme, je ne pouvais pas trouver mauvais qu’elle allât se coucher à ma place. Ma bonne qui avait envie de rire lui dit qu’elle ferait bien, et la petite Sara sautant de joie ôte sa robe, délace sa jupe, et lui tombe sur le corps. Le spectacle alors m’intéressa. Je suis allé fermer la porte. Ma bonne la laissant faire, la friponne, qui était toute nue, et qui avait découvert tout ce que l’autre avait de beau, se mit pour venir à bout de son dessein en tant de différentes postures que l’envie me vint de lui faire voir la chose. Elle se tint là très attentive jusqu’à la fin se montrant très étonnée.
— Faites-lui cela une autre fois, me dit-elle.
— Je ne peux pas, lui répondis-je, car, comme tu vois, je suis mort.
Contrefaisant l’innocente, elle entreprend ma résurrection, et elle réussit, et pour lors ma bonne lui dit que puisqu’elle avait le mérite de m’avoir ressuscité c’était aussi à elle qu’appartenait l’ouvrage qui m’aurait fait mourir de [86r] nouveau. Elle dit qu’elle le voudrait bien ; mais qu’elle n’avait pas assez de place pour me loger, et disant cela elle se met en posture de me faire voir que c’était vrai, et que ce ne serait pas sa faute, si je ne pourrais pasaa la lui faire.
Faisant alors à mon tour l’innocente, et sérieuse mine d’un homme qui veut bien avoir une complaisance j’ai contentéab la rusée, qui ne nous donna aucune marque qui pût nous faire jurer qu’elle n’avait pas fait cela quelqu’autre fois. Point de démonstration de douleur, point d’effusion qui pût indiquer une fraction ; mais j’eus assez de raison pour assurer ma bonne que Sara n’avait jamais connu un autre homme.
Ses remerciements nous firent rire joints à ses instances de n’en rien dire ni à maman, ni à papa, car ils la gronderaient tout comme ils l’avaient grondée l’année passée parce qu’elle s’était faitac percer les oreilles sans leur permission.
Sara savait que nous n’étions pas les dupes de sa feinte simplicité ; mais elle faisait semblant de ne pas le savoir pour en tirer parti. Qui donc l’avait instruite dans cet art ? Personne. Esprit naturel, moins rare dans l’enfance que dans la jeunesse, mais toujours rare. Sa mère appelait ses naïvetés les avant-coureurs de l’esprit, mais son père les prenait pour des bêtises. Si elle avait été sotte nos risées l’auraient démontée, et elle ne serait pas allée en avant. Je ne la voyais jamais si contente comme lorsque son père déplorait sa bêtise ; elle contrefaisait l’étonnée, et pour remédier à la première, elle en disait une seconde encore plus forte. Elle nous faisait tour à tour des interrogations, auxquelles ne sachant que répondre, celui de rire devenait le meilleur parti que nous puissions prendre car leur source se trouvait dans le raisonnement le plus juste. Sara alors aurait pu renforcer l’argument, et nous démontrer que la bêtise était de notre part, mais elle aurait trahi son rôle.
Le-bel ne répondit pas à la Du-bois, mais l’ambassadeur m’écrivit une lettre de quatre pages, dans laquelle il me démontrait en sage que si j’étais vieux comme lui, et en état de rendre heureuse ma gouvernante après ma mort aussi, je n’aurais jamais dû la céder, principalement elle se trouvant d’accord avec moi, mais qu’étant jeune, et ne voulant pas l’épouser, je devais non seulement consentir à un mariage qui sans aucun doute allait la rendre heureuse, mais travailler à la persuader à s’y prêter, et cela par la raison qu’avec l’expérience que j’avais, je devais prévoir que je me repentirais un jour d’avoir laissé échapper cette occasion, car il était impossible selon lui que mon amour ne devînt dans quelque temps pure amitié, et pour lors il me laissait juger à moi-même que des nouvelles amours me devenant nécessaires, la Du-bois en qualité de simple amie ne pouvait que rendre ma liberté moins grande, et par conséquent me réduire au repentir qui rend l’homme toujours malheureux. Il me disait par manière d’acquit que quand Le-bel lui a communiqué son projet, bien loin de lui dire qu’il n’y consentait pas, il l’avait encouragé, car ma gouvernante, dans les quatre ou cinq fois qu’il l’avait vue chez moi, avait entièrement gagnéad son amitié, et partant il serait très aise de la voir si bien placée dans sa maison, où sans [87r] préjudicier en rien à la bienséance il pourrait jouir des charmes de son esprit, sans certainement avoir jeté aucun dévolu sur les autres auxquels à son âge il ne pouvait pas penser. Il finissait son éloquente lettre par me dire que Le-bel n’était pas devenu amoureux de la Du-bois en jeune homme ; mais après réflexion, et que par conséquent il ne la presserait pas. Elle le saurait dans la réponse qu’il était occupé à lui faire. Un mariage ne devait jamais se faire que de sang-froid.
Ma bonne, après avoir luae cette lettre avec toute l’attention, me la rendit avec un air d’indifférence.
— Qu’est-ce que tu en penses ? ma chère amie.
— À faire ce que l’ambassadeur te dit. S’il trouve que nous n’avons pas besoin de nous presser, c’est tout ce que nous voulons. N’y pensons donc pas, et aimons-nous. Cette lettre d’ailleurs sort de la sagesse même ; mais je te dirai que je ne peux pas me figurer que nous puissions nous devenir indifférents, quoique je sache que cela peut arriver.
— Indifférents pas : tu te trompes.
— C’est-à-dire bons amis.
— Mais l’amitié, ma chère bonne, n’est jamais indifférente. Il est seulement vrai que l’amour peut cesser d’être de la partie. Nous le savons parce que cela fut toujours ainsi depuis que le genre humain existe. Ainsi l’ambassadeur a raison. Le repentir peut arriver à tourmenter nos âmes quand nous ne nous aimerons plus. Épousons-nous donc demain, et punissons ainsi les vices de la nature humaine.
— Nous nous épouserons aussi ; mais par la même raison ne nous pressons pas.
[87v] Ma bonne reçut la lettre de Le-bel le surlendemain. Elle la trouva aussi raisonnable que celle de l’ambassadeur ; mais nous avions déjà décidé de ne plus nous occuper de cette affaire. Nous nous déterminâmes à quitter Berne pour aller à Losane, où ceux à qui j’étais recommandé m’attendaient, et où on se divertissait beaucoup plus qu’à Berne.
Ma bonne, et moi au lit, l’un entre les bras de l’autre, fîmes un arrangement que d’accord nous trouvâmes très beau, et très sage. Lausane était une petite ville, où à son avis je devais être beaucoup fêté, et où pour quinze jours au moins je n’aurais que le temps nécessaire à faire des visites, et à courir aux dîners, et aux soupers qu’on me donnerait tous les jours. Toute la noblesse la connaissait, et le duc de Rosburi36 qui avait soupiré pour elle y était encore. Son apparition avec moi allait être l’histoire de tous les jours dans toutes les assemblées, ce qui à la fin nous aurait fort ennuyés tous les deux. Outre cela elle avait sa mère qui n’aurait trouvé à redire à rien ; mais qui dans le fond ne se trouverait pas bien satisfaite de la voir en qualité de gouvernante avec un homme, dont le sens commun démontrait à tout le monde qu’elle ne pouvait être que la maîtresse.
Après toutes ces réflexions nous décidâmes qu’elle irait toute seule à Losane chez sa mère, et que deux ou trois jours après j’irais y séjourner tout seul tant que je voudraisaf, pouvant d’ailleurs aller la voir tous les jours chez sa même mère. D’abord que de Losane je me serais rendu à Genève elle viendrait me rejoindre, et de là nous irions voyager [88r] ensemble partout où je voudrais tant que nous nous aimerions.
Ce fut le surlendemain de cet arrangement qu’elle partit d’assez bonne humeur, car, étant sûre de ma constance, elle se félicitait d’exécuter un projet très sage ; mais elle me laissa triste. Les visites de congé m’occupèrent deux jours ; et désirant de connaître le célèbre Haller avant de sortir de la Suisse, l’Avoyé de Muralt me donna une lettre pour lui, qui me fit grand plaisir37. Il était bailli à Roche38.
Lorsque je suis allé prendre congé de madame de la Saône, je l’ai trouvée au lit, et j’ai dû passer un quart d’heure avec elle tête-à-tête. Ne parlant, comme de raison, que de sa maladie, elle amena le dialogue de façon qu’il lui devint permis en bonne morale de me faire voir que le feu sacré39 qui la défigurait avait respecté tout son corps. Je n’ai plus tant admiréag la bravoure de Mingard, car elle m’aurait trouvé prêt à lui en faire autant. On ne pouvait rien voir de plus joli, et il était très facile de ne regarder que là. Cette pauvre femme, se montrant avec tant de facilité, se vengeait du tort que la nature lui faisait la rendant affreuse dans la figure, et en même temps par esprit de politesse elle se croyait peut-être en devoir de dédommager par là l’honnête homme qui avait la force de converser avec elle. Je suis sûr qu’ayant une jolie figure, elle aurait été avare de tout le reste.
Le dernier jour j’ai dîné chez M. F., où la gentille Sara me fit des reproches d’avoir fait partir ma femme avant moi. Nous verrons comment je l’ai trouvée à Londres trois ans après40.
Leduc était encore dans les remèdes, et fort faible ; mais j’ai tout de même voulu qu’il parte avec moi, car j’avais beaucoup de bagage, et je ne pouvais me fier qu’à lui.
[88v] C’est ainsi que j’ai quittéah Berne, qui laissa dans ma mémoire une impression si heureuse que je m’égaie toutes les fois que je me la rappelle.
Devant parler au médecin Herrenschouandt pour une consultation qui intéressait madame d’Urfé, je me suis arrêté à Morat où il était domicilié41. Ce n’est qu’à quatre lieues de Berne. Il m’engagea à dîner pour me convaincre de l’excellence des poissons de ce lac-là ; mais à mon retour à l’auberge je me suis décidé à y passer la nuit en conséquence d’une curiosité que mon lecteur aura l’indulgence de me pardonner.
Le docteur Herrenschouand après avoir reçu deux beaux louis pour la consultation sur le ver solitaire qu’il me donna par écrit m’invita à aller me promener avec lui sur le grand chemin d’Avanche jusqu’à une chapelle remplie d’ossements de morts. Ces os, me dit-il, sont d’une partie des Bourguignons que les Suisses tuèrent à la fameuse bataille42. Je lis l’inscription latine : je ris ; et après je lui dis sérieusement que contenant une plaisanterie insultante elle devenait bouffonne, et que la gravité d’une inscription ne permettait pas à une nation sage de faire rire ceux qui la lisaient. Ce docteur suisse n’en convint pas. Voici l’inscription : Deo. Opt. Max. Caroli inclyti, et fortissimi Burgundiae ducis exercitus Muratum obsidens, ab Helvetiis caesus, hoc sui monumentum reliquit anno 1476 [À Dieu Très Bon et Très Grand, l’armée du célèbre et très puissant Charles duc de Bourgogne, assiégeant Morat et massacrée par les Helvètes, laissa d’elle ce monument en l’an 1476]43.
L’idée que j’avais de Morat jusqu’à ce moment-là était magnifique. Sa réputation de sept siècles, trois grands sièges soutenus, et repoussés : je m’attendais à voir quelque chose, et je ne voyais rien44.
— Morat, dis-je au médecin, a donc été rasé, détruit, car….
— Point du tout : il est ce qu’il a toujours été.
L’homme sage qui veut s’instruire doit lire, et voyager après pour rectifier sa science. Savoir mal est pire qu’ignorer. Montagne [89r] dit qu’il faut savoir bien45. Mais voici mon aventure à l’auberge.
Une fille de la maison qui parlait roman me parut quelque chose de fort rare, elle ressemblait à la marchande de bas que j’avais eueai à la petite Pologne46 ; elle me frappa. Elle s’appelait Raton. Je lui offre six francs pour prix de sa complaisance ; mais elle les refuse me disant qu’elle était honnête. J’ordonne qu’on mette les chevaux à ma voiture. Quand elle me voit prêt à partir, elle me dit d’un air riant, et en même temps timide qu’elle avait besoin de deux louis, et que si je voulais les lui donner, et ne partir que le lendemain, elle viendrait passer la nuit dans mon lit.
— Je reste ; mais souvenez-vous d’être douce.
— Vous serez content.
Quand tout le monde fut couché elle vint avec un petit air effaré fait pour augmenter mon ardeur. Ayant un besoin de nature, je lui demande où était le lieu, et elle me le montre sur le lac même. Je prends la chandelle, j’y vais, et faisant mon affaire, je lis les bêtises qu’on voit toujours dans ces endroits-là à droite, et à gauche. Voici ce que je lis à ma droite : Ce 10 Août 176047. Raton m’a donné il y a huit jours une Ch…. p…. cordée48 qui m’assomme.
Je n’imagine pas qu’il y ait deux Raton : je remercie Dieu : je suis tenté de croire aux miracles. Je retourne dans ma chambre d’un air fort gai, et je trouve Raton déjà couchée : tant mieux. La remerciant d’avoir ôtéaj sa chemise qu’elle avait jetée dans la ruelle, je vais la prendre, et elle s’alarme. Elle me dit qu’elle était sale de quelque chose de fort naturel ; mais je vois de quoi il s’agissait. Je lui fais des reproches, elle ne me répond rien, elle s’habille en pleurant ; et elle s’en va.
C’est ainsi que je l’ai échappée49. Sans le besoin que j’ai eu, et l’avis au lecteur, j’étais perdu, car je ne me serais jamais avisé de faire une perquisition à cette fille au teint de lis, et de roses.
[89v] Le lendemain je suis allé à Roche pour connaître le célèbre Haller.
Chapitre VI
M. Haller. Losane. Ma bonne me quitte. Genève.
La nièce du pasteur.
J’ai vu un gros homme de six pieds1, doué d’une belle physionomie, qui après avoir lua la lettre de M. de Muralt, me fit tous les honneurs de l’hospitalité, et m’ouvrit les trésors de ses sciences répondant à mes questions avec précision, et surtout avec une modestie qui devait me paraître outrée, car dans le même temps qu’il m’instruisait il voulait bien avoir l’air d’un écolier : par la même raison, quand il me faisait des interrogations scientifiques, j’y trouvais l’instruction qui m’était nécessaire pour ne pas me tromper dans la réponse. Cet homme était grand physiologiste, médecin, anatomiste qui comme Morgagni, qu’il appelait son maître, avait fait des nouvelles découvertes dans le microcosme2. Il me montra, pendant mon séjour chez lui, une grande quantité de ses lettres, et de Pontedera aussi professeur en Botanique dans la même université, car Haller fut aussi botaniste très savant. M’entendant parler de ces grands hommes, dont j’avais sucé le lait3, il se plaignit avec douceur de Pontedera, dont les lettres étaient presqu’indéchiffrables, et outre cela la latinité4 très obscure. Un académicien de Berlin lui écrivait que le roi de Prusse, après avoir lu sa lettre, ne pensait plus à la suppression générale de la langue latine. Un souverain, lui disait Haller dans sa lettre, qui réussirait à proscrire de la république littéraire la langue de Cicéron, et d’Horace élèverait un monument immortel à sa propre ignorance. Si les gens de lettres doivent avoir une langue commune pour s’entre-communiquer leurs lumières, la plus propre, entre les mortes, est certainement la latine, car les règnes de la grecque, et de l’arabe parvinrent à leur fin.
Haller était grand poète pindarique5, et bon politique, qui mérita beaucoup de sa patrie. Ses mœurs furent toujours très pures ; il me dit que le seul moyen de donner des préceptes était celui de [92v] prouver leur bonne valeur par l’exemple. Étant bon citoyen, il devait par conséquent être excellent père de famille ; et je l’ai reconnu pour tel. Il avait une femme, qu’il avait épousée quelque temps après avoir perdu sa première, qui portait sur sa belle physionomie la sagesse6 ; et une jolie fille âgée de dix-huit ans, qui ne parla à table que quelquefois à voix basse à un jeune homme qui était assis à son côté. Après dîner, j’ai demandé à mon hôte, me trouvant tête-à-tête avec lui qui était le jeune homme que j’ai vu assis près de sa fille.
— C’est son précepteur7.
— Un tel précepteur, et une telle écolière pourraient facilement devenir amoureux l’un de l’autre8.
— Plût à Dieu.
Cette réponse socratique me fit connaître la sotte impertinence de ma réflexion. J’ouvre un tome in octavo de ses ouvrages, et je lis : Utrum memoria post mortem dubito [Je doute que la mémoire subsiste après la mort]9. Vous ne croyez donc pas, lui dis-je, que la mémoire soit une partie essentielle de l’âme ? Le sage dut alors biaiser ; car il avait des raisons pour ne pas rendre douteuse son orthodoxie. Je lui ai demandé à table, si M. de Voltaire venait souvent lui faire des visites. Il me dit en souriant ces vers du grand poète de la raison : Vetabo qui Cereris sacrum vulgarit arcanae sub iisdem sit trabibus [Je défendrai que l’homme qui aura divulgué les rites de la mystérieuse Cérès habite sous les mêmes poutres que moi]10. Après cette réponse, je ne lui ai jamais parlé religion dans tous les trois jours que j’ai passés avec lui. Quand je lui ai dit que je me faisais une fête d’aller connaître le célèbre Voltaire, il me répondit sans la moindre aigreur que c’était un homme que j’avais raison de vouloir connaître ; mais que plusieurs ont trouvé, malgré la loi de physique, plus grand de loin que de près11.
J’ai trouvé la table de M. Haller très abondante, mais lui très sobre. Il ne but que de l’eau, et un petit verre de liqueur au dessert noyé dans un grand verre d’eau. Il me parla beaucoup de Boherawe, dont il avait été l’écolier favori12. Il me dit qu’après Hippocrate, Boherawe avait été le plus grand de tous les médecins ; et plus grand chimiste du premier13, et de tous ceux qui avaient existéb après lui.
— Comment n’a-t-il donc pu parvenir à la maturité ?
[93r] —cParce que contra vim mortis nullum est medicamen in hortis [Contre la virulence de la mort, point d’antidote dans le jardin]14 ; mais si Boherawe n’était pas né médecin il serait mort avant l’âge de quatorze ans d’un ulcère venimeux qu’aucun médecin ne put guérir. Il s’est guéri se frottant avec sa propre urine dans laquelle il détrempait du sel commun.
— Madame III m’a dit qu’il avait la pierre philosophorum.
— On le dit ; mais je ne le crois pas.
— Croyez-vous qu’elle soit faisable ?
— Je travaille depuis trente ans pour la trouver impossible, et je ne peux pas parvenir à cette certitude. On ne peut pas être bon chimiste sans reconnaître pour physique la possibilité du grand œuvre.
Quand j’ai pris congé il m’a prié de lui écrire mon jugement sur le grand Voltaire, et ce fut le commencement de notre correspondance épistolaire en français. J’ai vingt-deux lettres de cet homme15, dont la dernière est datée six mois avant sa mort prématurée aussi16. Plus je vieillis plus je regrette mes papiers17. C’est le vrai trésor qui m’attache à la vie, et qui me fait haïr la mort.
Je venais de lire à Berne l’Héloyse de J.-J. Rousseau, et j’ai voulu entendre ce que M. Haller m’en dirait18. Il me dit que le peu qu’il avait lu de ce roman pour contenter un ami lui avait suffi pour juger de tout l’ouvrage. C’est, me dit-il, le plus mauvais de tous les romans, parce que c’est le plus éloquent. Vous verrez le pays de Vaux. C’est un beau pays, mais ne vous attendez pas à voir les originaux des brillants portraits que Rousseau vous représente19. Rousseau a cru que dans un roman il est permis de mentir. Votre Pétrarque n’a pas menti. J’ai ses ouvrages écrits en latin, que personne ne lit plus à cause que sa latinité n’est pas belle, et on a tort. Pétrarque fut un savant, et point du tout imposteur dans son amour de l’honnête Laure qu’il aimait tout comme un autre homme aime une femme dont il devient amoureux. Si Laure n’avait rendu Pétrarque heureux, il ne l’aurait pas célébrée20.
C’est ainsi que M. Haller me parla de Pétrarque sautant le propos de Rousseau, dont il n’aimait pas même l’éloquence à cause qu’il ne la rendait brillante que moyennant l’antithèse, et le paradoxe. Ce gros Suisse était un savant du premier ordre, mais il ne l’était ni par ostentation, ni lorsqu’il était en famille, ni quand il se trouvait en société des personnes qui pour s’amuser n’ont pas besoin de discours scientifiques. Il se mettait à portée de tout son monde, il était aimable, et il ne déplaisait à personne. Mais qu’avait-il pour plaire ainsi à tout le monde ? Je n’en sais rien. Il est plus aisé de dire ce qu’il n’avait pas que ce qu’il avait. Il n’avait aucun des défauts des gens qu’on appelle d’esprit, et des doctes.
Ses vertus étaient austères ; mais il se gardait bien d’en faire connaître l’austérité. Il méprisait certainement les ignorants qui au lieu de se tenir dans les bornes que leur misère leur prescrit veulent parler de tout à tort et à travers, et tâchent même de mettre en dérision ceux qui savent quelque chose ; mais son mépris ne paraissait pas. Il savait trop bien que l’ignorant méprisé hait, et il ne voulait pas être haï. M. Haller était un savant qui ne voulait pas qu’on devinât son esprit, car il le laissait voir, et qui ne voulait pas tirer parti de la réputation qu’il avait : il parlait biend ; et il disait des bonnes choses sans empêcher personne de la compagnie d’en dire. Il ne parlait jamais de ses ouvrages, et quand on lui en parlait, il détournait le propos ; et quand il était d’une opinion différente il ne contredisait qu’à regret.
À peine arrivé à Losane21, me croyant maître de garder l’incognito au moins pour un jour, j’ai, comme de raison, donné la préférence à mon cœur. Je suis allé voir la Dubois, sans avoir eu besoin d’aller demander à personne où elle demeurait, tant elle m’avait bien dessinée les rues par lesquelles je devais passer pour arriver chez elle. Je l’ai trouvée avec sa [94r] mère ; mais ma surprise fut extrême quand j’ai vu Lebel. Elle ne me donna pas le temps de la laisser paraître. Après avoir fait un cri, elle me sauta au cou ; et sa mère me fit les compliments de saison. J’ai demandé à Le-bel comment se portait l’ambassadeur, et depuis quand il était à Lausane.
Ce brave homme, prenant un ton d’amitié, me dit que l’ambassadeur se portait très bien, qu’il était arrivé à Losanna le matin pour affaires, et qu’il était allé voir la mère de la Dubois après avoir dîné, où il avait été fort surpris de trouver sa fille. Vous savez, me dit-il, quelles sont mes intentions ; je dois partir demain ; et quand vous vous serez déterminé, si vous me l’écrirez, je viendrai la prendre, et je la conduirai à Soleure, où je l’épouserai.
À cette explication, qui ne pouvait être ni plus claire, ni plus honnête, j’ai répondu que je ne m’opposerai jamais aux volontés de ma toute bonne ; et elle dit à son tour qu’elle ne se déterminerait jamais à me quitter que lorsque je lui donnerais son congé. Trouvant nos réponses trop vagues, il me dit avec franchise qu’une réponse définitive lui était nécessaire, et pour lors je lui ai dit avec intention de rejeter tout à fait son projet que dans dix à douze jours je lui écrirai tout. Il partit pour Soleure le lendemain matin.
Après son départ, la mère de ma chère amie, à qui le bon sens tenait lieu d’esprit, nous parla raison du style, dont elle avait besoin de se servir avec nos deux têtes, car amoureux, comme nous étions, nous ne pouvions pas nous déterminer à nous séparer.
En attendant j’ai établi avec ma bonne qu’elle m’attendrait tous les jours jusqu’à minuit, et que nous nous déciderions comme je [94v] l’avais promis à Le-bel. Elle avait sa chambre, et un très bon lit, et elle me donna à souper assez bien. Le matin nous nous trouvâmes très amoureux, et point du tout disposés à penser au projet de Le-bel. Nous eûmes cependant une petite question22.
Le lecteur peut se souvenir que ma bonne m’avait promis de me pardonner toutes mes infidélités sous condition que je lui en ferais exactement la confidence. Je ne pouvais me confesser d’aucune ; mais en soupant je lui ai conté la petite histoire de Raton.
— Nous devons nous trouver fort heureux tous les deux, me dit-elle, car sans le hasard qui te fit avoir besoin d’aller dans ce lieu où tu as trouvé l’avis salutaire, tu aurais perdu ta santé, et la maladie ne s’étant pas d’abord déclarée, tu me l’aurais communiquée.
— Cela se peut, et j’en serais au désespoir.
— Je le sais : et plus encore fâché de ce que je ne m’en plaindrais pas.
— Je ne vois qu’un seul remède pour éviter ce malheur. Quand je t’aurai faitf une infidélité, je me punirai m’abstenant de te donner des marques de ma tendresse.
— C’est donc moi que tu voudrais punir. Si tu m’aimais bien, tu connaîtrais un meilleur remède ce me semble.
— Quel serait-il ?
— Celui de ne pas me faire des infidélités.
— Tu as raison. Je te demande pardon ; et je l’emploierai à l’avenir.
— Je crois que cela te sera difficile.
L’auteur des dialogues de cette espèce est l’amour ; mais l’amour n’y gagne rien à les composer.
Le lendemain à mon auberge, lorsque tout habillé je me disposais à aller porter mes lettres à ceux auxquels elles étaient adressées, j’ai vu le baron de Bercei oncle de mon ami Bavois23. — Je sais, me dit-il, que mon neveu vous doit sa [95r] fortune, qu’il est estimé, qu’il sera général à la première promotion, et toute ma famille sera enchantée, comme moi, de vous connaître. Je viens vous offrir mes services, et je vous prie de venir dîner chez moi aujourd’hui, et d’y venir après quand vous n’aurez rien de mieux à faire ; mais en même temps je vous prie de ne rien dire à personne de la faute qu’il a faite se faisant catholique, car c’est une faute que24 selon la façon de penser de ce pays le déshonore, et c’est une espèce de déshonneur qui de bricole25 tombe sur tous ses parents.
Je lui ai promis de ne jamais toucher à cette circonstance de sa vie parlant de lui ; et d’aller d’abord manger sa soupe en famille. J’ai trouvég honnêtes, nobles, fort polies, et remplies de talent toutes les personnes auxquelles on m’a adressé. Madame de Geantil Langalerie me parut la plus aimable de toutes les dames26 ; mais je n’ai pas eu le temps de faire une cour particulière plus à une qu’à une autre. Des dîners, des soupers, et des bals tous les jours, où la politesse voulait que je n’y manquasse jamais, me gênaient à outrance. J’ai passéh quinze jours dans cette petite ville, où je ne me suis jamais trouvé libre précisément parce qu’on avait la rage de vouloir jouir de la liberté. Je n’ai pu aller passer la nuit avec ma bonne qu’une seule fois : il me tardait de partir avec elle pour Genève, où tout le monde voulut me donner des lettres pour M. de Voltaire ; qui cependant y était détesté à cause, m’a-t-on dit, de son humeur caustique.
— Comment ? mesdames ; M. de Voltaire n’est pas doux, aimable, gai, et affable avec vous, qui eûtes la complaisance de jouer dans ses pièces de théâtre avec lui ?
— Non monsieur. [95v] Quand il nous faisait répéter nos rôles il nous grondait : nous ne disions jamais une chose comme il voulait, nous ne prononcions pas bien un mot ; il trouvait mauvaise notre voix, notre ton, et c’était encore pire quand nous jouions la pièce. Quel vacarme pour une syllabe oubliée, ou ajoutée qui avait gâté un de ses vers ! Il nous faisait peur. Une avait mal ri, l’autre dans l’Alzire n’avait fait que semblant de pleurer27.
— Voulait-il que vous pleurassiez tout de bon ?
— Tout de bon : il voulait qu’on versât des larmes véritables : il soutenait que l’acteur ne pouvait faire pleurer le spectateur que pleurant réellement.
— En ceci je crois qu’il avait raison ; mais un auteur sage, et modéré n’use pas de tant de rigueur vis-à-vis des amateurs. On ne peut exiger des choses pareilles que des véritables comédiens ; mais tel est le défaut de tout auteur. Il ne trouve jamais que l’acteur ait donné à ses paroles la force nécessaire à expliquer leur propre sens.
— Je lui ai dit un jour, très ennuyée de ses incartades, que ce n’était pas ma faute si ses paroles n’avaient pas la force qu’elles devaient avoir.
— Je suis sûr qu’il n’a fait qu’en rire.
— Rire ? Dites ricaner. Il est insolent, brutal, insupportable à la fin.
— Mais vous lui avez passéi tous ses défauts ; j’en suis sûr.
— N’en soyez pas sûr ; car nous l’avons chassé.
— Chassé ?
— Oui chassé : il a quitté brusquement les maisons qu’il avait louées, il est allé demeurer où vous le trouverez, et il ne vient plus chez nous, pas même étant invité, car enfin nous estimons son grand talent, et nous ne l’avons fait enrager que pour nous venger, et pour lui apprendre à vivre28. Faites-le parler de Losane, et vous entendrez ce qu’il dira de nous, quoiqu’en riant, car c’est sa façon.
[96r] Je me suis plusieurs fois trouvé avec le lord duc de Rosburi, qui avait en vain aimé ma bonne. C’était un beau jeune homme, dont je n’ai jamais connu le plus taciturne. On m’a d’abord dit qu’il avait de l’esprit, qu’il était instruit, et qu’il n’était pas triste : dans la société, aux assemblées, aux bals, aux dîners sa politesse ne consistait qu’en révérences : quand on lui parlait il répondait très laconiquement, et en bon français, mais avec une contenance timide, qui démontrait que toute interrogation le gênait. Dînant chez lui, je lui ai demandé quelque chose qui regardait sa patrie, et qui demandait cinq à six phrases, et il me répondit très bien, mais rougissant. Le fameux Fox, qui était aussi du dîner, et qui alors avait l’âge de vingt ans29, le fit rire ; mais lui parlant anglais. J’ai vu ce même duc à Turin huit mois après amoureux de madame Martin femme d’un banquier, qui eut le talent de lui délier la langue.
J’ai vu dans ce pays-là une fille de onze à douze ans, dont la beauté m’a frappé. Elle était fille de madame de Saconai que j’avais connue à Berne. Je ne sais pas quelle fut la destinée de cette fille, qui m’a laissé en vain la plus forte impression30.
Rien de tout ce qui existe n’a jamais exercé sur moi un si fort pouvoir qu’une belle figure de femme, même enfant. Le beau, m’a-t-on dit, a cette force. D’accord ; car ce qui m’attire me semble certainement beau ; mais est-il réellement beau ? Je dois en douter, puisque ce qui me semble beau n’a pas toujours en sa faveur le consentement universel. La beauté parfaite n’existe donc pas, ou elle n’a pas en elle-même cette force. Tous ceux qui ont parlé de la beauté ont biaisé : ils devaient se tenir au nom que les Grecs, et les Latins lui ont donnéj. Forme. La beauté n’est donc autre chose que [96v] la forme par excellence. Ce qui n’est pas beau n’a pas une forme ; et ce deforme était le contraire de pulcrum, ou formosum31. Nous avons raison de chercher la définition des choses, mais quand nous l’avons dans leur nom quel besoin avons-nous d’aller la chercher ailleurs ? Si le mot forme forma est latin, allons voir l’acception latine, et non pas la française, qui cependant dit souvent deforme au lieu de laid sans s’apercevoir que son contraire doit être un mot qui indique l’existence de la forme, qui ne peut être autre chose que la beauté. Observons qu’informe en français aussi bien qu’en latin signifie sans figure. C’est un corps qui n’a l’apparence de rien.
Ce qui a donc exercé sur moi constamment un empire absolu est la beauté animée d’une femme : mais cette beauté qui existe sur sa figure. C’est où le prestige tient son siège, et c’est aussi vrai que les Sphinges32 que nous voyons à Rome, et à Versailles nous rendent presqu’amoureux de leur corps, quoique deforme dans toute la force de ce mot. Contemplant leur visage nous parvenons à trouver belle leur deformité. Mais qu’est-ce que cette beauté ? Nous n’en savons rien, et quand nous voulons la soumettre à des lois, ou déterminer ces mêmes lois nous biaisons comme Socrate33. Tout ce que je sais est que cette superficie34 qui m’enchante, qui me transporte, qui me rend amoureux est ce qu’on appelle beauté. C’est un objet de la vue, je parle pour elle. Si ma vue pouvait parler, elle en parlerait plus savamment que moi.
Aucun peintre ne surpassa Raphaël dans la beauté des figures produites par son pinceau ; mais si on avait demandé à Raphaël ce que c’était que cette beauté, dont il savait si bien les lois, il aurait répondu qu’il n’en savait rien, qu’il la savait par cœur, et qu’il croyait de l’avoir produite, quand il la voyait devant ses yeux. Cette figure me plaît, devait-il dire, elle est donc belle. Il devait remercier Dieu d’être né avec un excellent goût pour la beauté. Mais omne pulcrum difficile [Tout ce qui est beau est difficile]. Les seuls peintres estimés furent ceux qui excellèrent dans le beau : leur nombre est petit. Si nous voulonsk dispenser un peintre de l’obligation de donner à ses ouvrages le caractère de la beauté, chaqu’homme pourra alors devenir peintre, car rien n’est plus facile que faire du laid. Le peintre, qui n’est pas institué tel par Dieu même, le fait par force. Observons combien un bon peintre est rare dans la classe de ceux qui se sont adonnés au talent de faire des portraits. C’est le genre le plus matériel de leur art. Il y en a de trois espèces. Ceux qui ressemblent, et enlaidissent : ils méritent selon moi d’être payés par des coups de bâton, car ils sont impertinents, et ils ne conviennent jamais d’avoir fait la personne plus laide, ou moins belle. Lesl seconds, auxquels on ne peut pas refuser du mérite, sont ceux qui ressemblent parfaitement, et même à un point qui étonne, car la figure paraît parlante.
Mais les rares, et très rares sont ceux qui ressemblent parfaitement, et en même temps ajoutent un caractère imperceptible de beauté à la figure qu’ils ont tracée sur le tableau. Ces peintres sont dignes dem la fortune qu’ils font. Tel fut Natier Parisien, que j’ai connu âgé de quatre-vingts ans l’année cinquantième de ce siècle35. Il faisait le portrait d’une femme laide : elle ressemblait à la perfection à la figure que Natier lui avait donnée sur la toile, et malgré cela dans le portrait tout le monde la trouvait belle. On examinait le portrait, et on ne pouvait remarquer rien de changé. Tout ce qui était ajouté, ou diminué était imperceptible.
[97v] — D’où vient donc cette magie ? dis-je un jour à Natier, qui venait de peindre les laides mesdames de France belles comme des astres36.
— Cela démontre la divinité de la beauté que tout le monde adore, et que personne ne sait en quoi elle consiste ; et cela fait connaître aussi combien est imperceptible la différence qui passe entre la beauté, et la laideur d’une physionomie qui semble cependant si grande à ceux qui n’ont aucune connaissance de notre art.
Les peintres grecs se plurent à faire Vénus, déesse de la beauté, louche. Les commentateurs ont beau dire. Ils eurent tort. Deux yeux loucheux peuvent être beaux ; mais s’ils louchent j’en suis fâché, et je les trouve moins beaux.
Le neuvième jour de mon séjour à Lausane j’ai soupé, et passén la nuit avec ma bonne, et le matin prenant du café avec elle, et sa mère, je lui ai dit que le moment de prendre congé s’approchait. La mère me dit que par sentiment d’honnêteté, je devais désabuser Le-bel avant mon départ, et elle me montra une lettre de cet honnête homme qu’elle avait reçueo la veille. Il la priait de me remontrer que si je ne pouvais pas me résoudre à lui céder sa fille avant de quitter Losane, j’aurai encore plus de peine à m’y déterminer quand je m’en trouverais éloigné, et qu’elle m’aurait peut-être donné un gage vivant de sa tendresse qui augmenterait mon attachement à la mère. Il lui disait qu’il ne pensait certainement pas à retirer sa parole ; mais qu’il se croirait plus encore heureux pouvant dire d’avoir reçup des mains de la mère même la femme qu’il avait épousée.
Cette bonne mère nous laissa en pleurant, et je suis resté avec ma bonne amie raisonnant sur cette grande affaire. Ce fut elle qui eut le courage de me dire qu’il fallait dans l’instant écrire à Lebel de ne plus penser à elle, ou de venir d’abord la prendre.
— Si je lui écris de ne plus penser à toi, je dois t’épouser.
— Non.
Après avoir prononcé ce non, elle me laissa seul. Je n’ai eu besoin que d’y penser un quart d’heure pour écrire à Lebel une courte lettre dans laquelle je lui disais que la veuve Dubois maîtresse d’elle-même s’était décidée à lui donner sa main, et que je ne pouvais qu’y consentir, et la féliciter sur son bonheur. Je le priais par conséquent de partir d’abord de Soleure pour la recevoir des mains de sa mère à ma présence.
Je suis alors entré dans la chambre de sa mère donnant la lettre à sa fille, et lui disant que si elle l’approuvait elle n’avait qu’à ajouter sa signature à la mienne. Après l’avoir lue, et relue, sa mère ne faisant que pleurer, elle fixa pour une minute ses beaux yeux sur ma figure, puis elle signa. J’ai dit alors à la mère de trouver un homme sûr pour l’expédier d’abord à Soleureq. L’homme vint ; et il partit d’abord avec ma lettre. Nous nous verrons, dis-je à ma bonne l’embrassant, d’abord que Le-bel sera arrivé. Je suis retourné à mon auberge, et pour dévorer ma tristesse je me suis enfermé, ordonnant qu’on dise que j’étais indisposé.
rQuatre jours après vers le soir j’ai vu devant moi Lebel, qui après m’avoir embrassé me quitta me disant qu’il allait m’attendre chez sa future. Je l’ai prié de me dispenser l’assurant que je dînerais chez elle avec lui le lendemain. J’ai faits toutes mes dispositions pour partir après avoir dîné, et le lendemain matin j’ai pris congé de tout le monde. Vers midi Lebel est venu me prendre.
Notre dîner ne fut pas triste ; mais il ne fut pas non plus animé par la joie. Au moment de les quitter, j’ai priét ma ci-devant bonne de me rendre la bague que je lui avais donnée pour cent louis, comme nous étions restés d’accord ; elle les reçut d’un air fort triste.
— Je ne l’aurais pas vendue, me dit-elle, car je n’ai pas besoin d’argent.
— Dans ce cas, lui dis-je, je vous la rends, mais promettez-moi de ne jamais la vendre, et gardez les cent louis aussi faible récompense des services que vous m’avez rendus.
Elle me donna son anneau d’or de son premier mariage, et elle me quitta ne pouvant pas retenir ses larmes. Après avoir essuyéu les miennes : Vous allez, dis-je à Lebel, vous mettre en possession d’un trésor que je ne peux vous assez recommander. Vous ne resterez pas longtemps à en connaître tout le prix. Elle vous aimera uniquement : elle veillera à votre économie : elle n’aura jamais pour vous aucun secret ; et par son esprit elle vous amusera, et elle dissipera facilement la moindre ombre de mauvaise humeur qui pourra par hasard vous surprendre.
Étant entré avec lui dans la chambre de la mère pour prendre le dernier congé, elle me pria de différer mon départ après avoir encore une fois soupé avec elle, et je lui ai répondu que les chevaux attelés étant à ma porte, ce délai ferait tenir des propos ; mais je lui ai promis de l’attendre avec son époux, et sa mère à une auberge qui était à deux lieues37 de là sur la route de Genève, où nous pourrions rester tant que nous voudrions, et Lebel trouva cette partie de plaisir tout à fait de son goût.
À mon retour à l’auberge, tout étant prêt, je suis d’abord parti, et je me suis arrêté à l’endroit convenu ; où j’ai d’abord ordonné à souper pour quatre. Je les ai vus arriver une heure après. L’air libre, et gai de la nouvelle épouse me surprit, et surtout l’aisance avec laquelle ouvrant ses bras elle vint entre les miens. Elle me décontenança : elle avait plus d’esprit que moi. J’ai eu cependant la force de me conformer à son humeur : il ne me semblait pas possible qu’elle m’eût aimé, et qu’elle eût pu sauter ainsi tout d’un coup de l’amour à la simple amitié ; malgré cela je me détermine à l’imiter, et je ne me refuse pas aux démonstrations qu’on permet à l’amitié, et qu’on prétend exemptes des [99r] sensations qui outrepassent ses confins.
Dans le courant du souper j’ai cru de voir Le-bel plus transporté du bonheur qu’il avait eu de se mettre en possession de cette femme que du droit qu’il acquérait d’en jouir pour satisfaire à une passion forte qu’il aurait pu concevoir d’avance pour elle. Je ne pouvais pas être jaloux d’un homme qui pensait ainsi. J’ai aussi vu que l’enjouement de ma bonne ne venait que du désir qu’elle avait de me le communiquer pour rendre son futur certain qu’elle ne lui laisserait rien à désirer. Elle devait être aussi très satisfaite de se voir parvenue à un état constant, et solide à l’abri des caprices de la fortune.
Ces réflexions à la fin du souper qui dura deux heures rendirent mon humeur égale à celle de ma feue bonne. Je la regardais avec complaisance comme un trésor qui m’avait appartenu, et qui après avoir fait mon bonheur allait faire celui d’un autre de mon plein consentement. Il me semblait de donner à ma bonne la récompense qu’elle méritait, comme un généreux musulman donne la liberté à un esclave chéri en récompense de sa fidélité. Je la contemplais, je riais de ses saillies, et le souvenir alors des plaisirs que j’avais eusv avec elle me tenait lieu de la réalité sans nulle aigreur, et sans aucun regret de m’être privé du droit de les renouveler38. Il me semblait même d’être fâché quand, jetant les yeux sur Le-bel, il ne mew paraissait pas fait pour me remplacer. Elle qui devinait ma pensée me disait des yeux qu’elle ne s’en souciait pas.
Après souper, Le-bel ayant dit qu’il devait absolument retourner à Losane pour être le surlendemain à Soleure, je l’ai embrassé lui demandant la continuation de son amitié jusqu’à la mort. Tandis qu’il allait monter dans la voiture avec la mère, ma bonne, descendant l’escalier avec moi, me [99v] dit avec sa candeur ordinaire qu’elle ne serait heureuse que lorsque la plaie se serait entièrement cicatrisée. Le-Bel, me dit-elle, n’est fait que pour gagner mon estime, et mon amitié ; mais cela n’empêchera pas que je ne sois toute à lui. Sois sûr que je n’ai aimé que toi, et que tu es le seul qui m’a fait connaître la force des sens, et l’impossibilité d’y résister quand rien ne l’empêche d’agir. Quand nous nous reverrons, comme tu me le fais espérer, nous nous trouverons en état d’être parfaits amis, et bien aises d’avoir pris le parti que nous venons de prendre ; et pour ce qui te regarde, je suis sûre qu’en peu de temps un nouvel objet plus ou moins digne d’occuper ma place dissipera ton ennui. Je ne sais pas si je suis grosse, mais si je le suis, tu seras content du soin que j’aurai de ton enfant, que tu retireras de mes mains quand tu voudras. Hier nous prîmes un arrangement sur cet article qui ne nous laissera pas douter lorsque j’accoucherai. Nous sommes convenus que nous nous épouserons d’abord que nous serons à Soleure ; mais nous ne consommeronsx le mariage que dans deux mois, nous serons ainsi sûrs que mon enfant t’appartiendra si j’accouche avant le mois d’Avril ; et nous laisserons volontiers que le monde croie l’enfant fruit légitime de notre mariage. C’est lui qui est l’auteur de ce sage projet, source de paix dans la maison, et fait pour ôter de l’esprit de mon mari toute ombre de doute dans l’affaire trop incertaine de la force du sang, à laquelle il ne croit pas plus que moi ; mais mon mari aimera notre enfant comme s’il en était le père, et si tu m’écriras, je te donnerai dans ma réponse des nouvelles de ma grossesse, et de notre ménage. Si j’ai le bonheur de te donner un enfant, soit fils, soit fille, ce sera un souvenir qui me sera bien plus cher que ta bague. Mais nous pleurons, et Le-bel nous regarde et rit.
Je n’ai pu lui répondre que la serrant entre mes bras, et je l’ai ainsi remise entre ceux de son mari dans la voiture, qui me dit que notre long colloque lui avait fait le plus grand plaisir. Ils partirent : et les servantes, qui étaient lasses de se tenir là, les chandeliers à la main, en furent bien aises. Je suis allé me coucher.
Le lendemain à mon réveil, un pasteur de l’église de Genève m’ayant demandé si je voulais bien lui accorder une place dans ma voiture, j’y ai consenti. Nous n’avions que dix lieues à faire39 ; mais voulant manger quelque chose à midi, je lui ai laissé faire la disposition40.
Cet homme éloquent, et théologien de métier m’amusa beaucoup jusqu’à Genève par la facilité avec laquelle il répondit à toutes les questions, et les plus épineuses que j’ai pu lui faire en matière de religion. Il n’y avait pas de mystères pour lui, tout était raison : je n’ai jamais trouvé un prêtre plus commodément chrétien que ce brave homme, dont les mœurs, comme je l’ai su à Genève, étaient très pures ; mais je fus convaincu aussi que sa façon d’être chrétien ne lui était pas particulière, sa doctrine étant celle de toute son église. Voulant le convaincre qu’il n’était calviniste que de nom, puisqu’il ne croyait pas J. C. consubstantiel à Dieu le père, il me répondit que Calvin ne s’était jamais donné pour infaillible comme notre pape : je lui ai dit que nous ne croyons non plus le pape infaillible que lorsqu’il décidait ex cathedra, et lui citant l’évangile je lui ai fait perdre la parole. Je l’ai fait rougir quand je lui ai reproché que Calvin croyait que le pape était l’antéchrist de l’apocalypse. Il me répondit qu’il était impossible de détruire cette erreur à Genève, à moins que le gouvernement n’ordonnât de biffer une inscription sur l’église que tout le monde lisait, [100v] où le chef de l’église romaine était caractérisé ainsi41. Il me dit que le peuple était ignorant, et sot partout ; mais qu’il avait une nièce qui à l’âge de vingt ans ne pensait pas comme le peuple.
— Je veux, me dit-il, vous la faire connaître. Elle est théologienne, et jolie.
— Je la verrai, monsieur, avec plaisir ; mais Dieu me préserve de raisonner avec elle.
— Elle vous fera raisonner par force, et vous en serez bien aise, je vous en réponds.
Je lui ai demandé son adresse ; mais au lieu de me la donner, il me dit qu’il viendrait lui-même me prendre à mon auberge pour me conduire chez lui. Je suis descendu aux balances42, et je me suis trouvé très bien logé. C’était le 20 d’Août 176043.
M’approchant de la fenêtre, je regarde par hasard les vitres, et je vois écrit avec la pointe d’un diamant Tu oublieras aussi Henriette. Me rappelant dans l’instant le moment dans lequel elle m’avait écrity ces paroles, il y avait déjà treize ans44, mes cheveux se dressèrent. Nous avions logé dans cette même chambre quand elle se sépara de moi pour retourner en France. Je me suis jeté sur un fauteuil pour me laisser aller à toutes mes réflexions. Ah ! Ma chère Henriette ! Noble, et tendre Henriette que j’ai tant aimée où es-tu ? Je n’avais jamais su ni demandé de ses nouvelles à personne. Me comparant avec moi-même, je me trouvais moins digne de la posséder que dans ce temps-là. Je savais encore aimer ; mais je ne trouvais plus dans moi la délicatesse d’alors, ni les sentiments qui justifient l’égarement des sens, ni la douceur des mœurs, ni une certaine probité : et, ce qui m’épouvantait, je ne me trouvais pas la même vigueur. Il me semblait cependant que le seul souvenir d’Henriette me [101r] la rendait toute. Abandonné de ma bonne, comme je venais d’être, je me suis senti envahi d’un si fort enthousiasme, que je serais allé la voir dans l’instant, si j’avais su où aller la chercher ; malgré que ses prohibitions ne fussent pas sorties de ma mémoire.
Le lendemain je suis allé de bonne heure chez le banquier Tronchin45, qui avait tout mon argent. Après m’avoir fait voir mon compte, il me donna, comme je le désirais, une lettre de crédit sur Marseille, Gênes, Florence, et Rome. Je n’ai pris en argent comptant que douze mille francs. J’étais maître de cinquante mille écus de France46. Après avoir portéz mes lettres à leurs adresses, je suis retourné aux balances impatient de voir M. de Voltaire.
J’ai trouvé le pasteur dans ma chambre. Il me pria à dîner, me disant que j’y trouverais M. Vilars Chandieu, qui après dîner me conduirait chez M. de Voltaire où on m’attendait depuis plusieurs jours47. Après avoir donc fait une courte toilette, je me suis rendu chez le pasteur, où j’ai trouvéaa toute la compagnie intéressante ; mais principalement sa jeune nièce théologienne48, que l’oncle ne fit parler ainsi qu’au dessert.
— À quoi vous êtes-vous amusée ce matin ? ma chère nièce.
— J’ai lu S.t Augustin ; mais ne m’étant pas trouvée de son avis à la seizième leçon, je l’ai laissé ; et je crois l’avoir réfuté en peu de mots.
— De quoi s’agit-il ?
— Il dit que la vierge Marie conçut Jésus par les oreilles49. C’est absurde par trois raisons. La première parce que Dieu n’étant pas matière n’avait pas besoin d’un trou pour entrer dans le corps de la vierge. La seconde parce que les trompes de l’ouïe n’ont aucune communication avec la matrice. La troisième parce qu’elle ayant conçu par les oreilles aurait dû aussi accoucher par le même endroit ; et dans ce cas-là, dit-elle me regardant, vous auriez raison de la croire vierge dans et après ses couches aussi.
] La surprise de tous les convives fut égale à la mienne ; mais il fallait faire bonne contenance. Le divin esprit de la théologie sait se rendre supérieur à toute sensation charnelle, et tout au moins on doit lui supposer ce grand privilège. La savante nièce ne craignait pas d’en abuser, et en tout cas elle était sûre de sa grâce. C’était à moi qu’elle demandait une réponse.
Je serais de votre avis, mademoiselle, si étant théologien, je me permisse un examen raisonné des miracles ; mais ne l’étant pas permettez que je me borne, en vous admirant, à condamner S.t Augustin d’avoir voulu analyser la force de l’annonciation50. Ce que je trouve de certain est que si la vierge avait été sourde l’incarnation n’aurait pas pu avoir lieu. C’est aussi vrai en anatomie que les trois paires de nerfs qui animent l’ouïe n’envoyant aucune ramification à la matrice, on ne peut pas concevoir comment cela ait pu se faire ; mais c’est un miracle.
Elle me répondit avec beaucoup de gentillesse que c’était moi qui lui avais parlé en grand théologien, et son oncle me remercia d’avoir donnéab une bonne leçon à sa nièce. La compagnie la fit jaser sur des propos très différents ; mais elle ne brilla pas. Son fort était le nouveau testament. Il m’arrivera de devoir parler d’elle quand je serai de retour à Genève51.
Nous allâmes chez M. de Voltaire, qui sortait précisément dans ce moment-là de table. Il était environné de seigneurs, et de dames ; ainsi ma présentation devint solennelle. Il s’en fallait bien que chez Voltaire cette solennité pût m’être favorable.
Chapitre VII
bM. de Voltaire. Mon arrivée à Aix en Savoye
— Voilà, lui dis-je, le plus heureux moment de ma vie. Je vois à la fin mon maître : il y a vingt ans, monsieur, que je suis votre écolier.
— Honorez-moi encore d’autres vingt, et après promettez-moi de venir me porter mes gages.
— Je vous le promets ; mais promettez-moi aussi de m’attendre.
— Je vous en donne ma parole, et je manquerai de vie plutôt que d’y manquer.
Une risée générale applaudit cette première pointe Voltairienne. C’était dans l’ordre. Les rieurs sont faits pour tenir en haleine l’un des deux, toujours aux dépens de l’autre ; et celui pour lequel ils se déclarent est toujours sûr de gagner : c’est une cabale qui a lieu en bonne compagnie aussi. Je m’y attendais, mais j’espérais à mon tour de lui livrer chance1. On lui présente deux Anglais nouvellement arrivés. Il se lève leur disant : Ces Messieurs sont anglais ; je voudrais bien l’être : mauvais compliment, car il les obligeait à lui répondre qu’ils voudraient être français, et ils n’avaient peut-être pas envie de mentir, ou ils devaient être honteux de dire la vérité. Il est permis à l’homme d’honneur, ce me semble, de mettre sa propre nation au-dessus des autres.
À peine rassis, il me rattrape, me disant d’un ton très poli, mais toujours riant, qu’en qualité de Vénitien je devais certainement connaître le comte Algarotti.
— Je le connais, mais pas en qualité de Vénitien car sept huitièmes de mes chers compatriotes ignorent qu’il existe.
— Je devais dire en qualité d’homme de lettres.
— Je le connais pour avoir passéc avec lui deux mois à Padoue il y a sept ans2, et je l’ai admiré principalement pour l’avoir trouvé [104v] votre admirateur.
— Nous sommes bons amis ; mais pour mériter l’estime de tous ceux qui le connaissent il n’a besoin d’admirer personne.
— S’il n’avait commencé par admirer, il ne se serait pas fait un nom. Admirateur de Newton, il a réussi à mettre les dames en état de pouvoir parler de la lumière3.
— A-t-il vraiment réussi ?
— Pas tant que M. de Fontenelle dans sa pluralité des mondes4 ; mais on peut cependant dire qu’il a réussi.
— C’est vrai. Si vous le voyez à Bologne, je vous prie de lui dire que j’attends ses lettres sur la Russie5. Il peut me les envoyer les faisant parvenir à Milan au banquier Bianchi. On m’a dit que les Italiens ne sont pas contents de sa langue.
— Je le crois. Sa langue, dans tout ce qu’il a écrit en italien, n’est que de lui : elle est infectée de gallicismes : il nous fait pitié6.
— Mais est-ce que les tournures françaises ne rendent pas votre langue plus belle ?
— Elles la rendent insoutenable, comme le serait la française farcie de phrases italiennes quand même vous seriez l’écrivain.
— Vous avez raison il faut écrire purement. On a critiqué Tite-Live. On a dit que son latin sentait la patavinité7.
— L’abbé Lazzarini m’a dit quand je commençais à apprendre à écrire qu’il préférait Tite-Live à Saluste8.
— L’abbé Lazzarini auteur de la tragédie Ulisse il giovine9. Vousd deviez être bien enfant, et je voudrais bien l’avoir connu ; mais j’ai bien connu l’abbé Conti qui avait été ami de Newton, et dont les quatre tragédies embrassent toute l’histoire romaine10.
— Je l’ai aussi connu, et admiré. Me trouvant en compagnie de ces grands hommes je me félicitais d’être jeune : actuellement que je me trouve vis-à-vis de vous il me paraît d’être d’avant-hier, mais cela ne m’humilie pas. Je voudrais être le cadet de tout le genre humain.
— Vous seriez plus heureux qu’en étant le doyen [105r]. Oserais-je vous demander à quelle espèce de littérature vous vous êtes adonné ?
— À aucune ; mais cela viendra peut-être. En attendant je lis tant que je peux, et je me plais à étudier l’homme en voyageant.
— C’est le moyen de le connaître ; mais le livre est trop grand. On y parvient plus facilement lisant l’histoire.
— Elle ment : on n’est pas sûr des faits ; elle ennuie ; et l’étude du monde en courant m’amuse. Horace, que je sais par cœur, est mon itinéraire11, et je le trouve partout.
— Algarotti aussi l’a tout dans sa tête. Vous aimez certainement la poésie ?
— C’est ma passion.
— Avez-vous fait beaucoup de sonnets ?
— Dix à douze que j’aime, et deux ou trois mille que peut-être je n’ai pas relus.
— On a en Italie la fureur des sonnets12.
— Oui, si cependant on peut appeler fureur l’inclination à donner à une pensée quelconque une mesure harmonieuse faite pour la mettre dans le plus beau jour. Le sonnet est difficile, Monsieur de Voltaire, car il n’est permis ni d’allonger la pensée en grâce des quatorze vers, ni de la raccourcir.
— C’est le lit du tyran Procuste13. C’est par cette raison que vous en avez si peu de bons. Nous n’en avons pas un seul ; mais la faute est de notre langue.
— Et du génie français aussi, je crois ; qui s’imagine qu’une pensée dilatée doit perdre tout le brillant de sa force.
— Et vous n’êtes pas de cet avis ?
— Pardonnez-moi. Il s’agit seulement d’examiner la pensée. Un bon mot, par exemple, ne suffit pas à un sonnet.
— Quel est le poète italien que vous aimez le plus ?
— L’Arioste : et je ne peux pas dire que je l’aime plus que les autres ; car je n’aime que lui. Je les ai cependant lus, tous. Quand j’ai lu, il y a quinze ans, le mal que vous en dites, j’ai d’abord dit que vous vous rétracteriez quand vous l’auriez lu14.
— Je vous remercie [105v] d’avoir cru que je ne l’avais pas lu. Je l’avais lu, mais étant jeune, ne sachant qu’imparfaitement votre langue, et étant prévenu par des lettrés italiens adorateurs du Tasse15, j’eus le malheur de publier un jugement que de bonne foi j’ai cru de moi. Il ne l’était pas. J’adore votre Arioste16.
— Je respire. Faites donc excommunier le livre où vous l’avez mis en ridicule.
— Mes livres sont déjà tous excommuniés17 ; mais je vais actuellement vous donner un bon essai de rétractation.
Ce fut dans ce moment-là que Voltaire m’étonna. Il me récita par cœur les deux grands morceaux du trente-quatrième, et du trente-cinquième chant de ce divin poète, où il parle de la conversation qu’Astolphe eut avec l’apôtre S. Jean sans jamais manquer un vers, sans prononcer un seul mot qui ne fût très exact en prosodie18 : il m’en releva les beautés avec des réflexions de véritable grand homme. On n’aurait pu s’attendre à quelque chose davantage du plus sublime de tous les glossateurs italiens. Je l’ai écouté sans respirer, sans clignoter une seule fois désirant en vain de le trouver en faute : j’ai dit me tournant à la compagnie que j’étais excédé de surprise, et que j’informerai toute l’Italie de ma juste merveille. Toute l’Europe, me dit-il, sera informée de moi-même19 de la très humble réparation que je dois au plus grand génie qu’elle ait produit.
Insatiable d’éloge, il me donna le lendemain sa traduction de la stance de l’Arioste Quindi avvien che tra principi, e signori [C’est pourquoi il advient qu’entre seigneurs et princes]20. La voici :
Les papes, les césars apaisant leur querelle
Jurent sur l’évangile une paix éternelle ;
Vous les voyez demain l’un de l’autre ennemis ;
C’était pour se tromper qu’ils s’étaient réunis :
Nul serment n’est gardé, nul accord n’est sincère ;
Quand la bouche a parlé, le cœur dit le contraire.
Du ciel qu’ils attestaient ils bravaient le courroux,
L’intérêt est le dieu qui les gouverne tous 21 .
À la fin du récit22 qui attira à M. de Voltaire les applaudissements de tous les assistants, malgré qu’aucun d’eux n’entendît l’italien, madame Denis sa nièce23 me demanda si je croyais que le grand morceau que son oncle avait déclamé fût un des plus beaux du grand poète.
— Oui madame ; mais non pas le plus beau.
— On a donc prononcé sur le plus beau ?
— Il fallait bien : sans cela on n’aurait pas fait l’apothéose di seigneur Lodovico.
— On l’a donc sanctifié : je ne le savais pas24.
Tous les rieurs alors, Voltaire le premier, furent pour madame Denis, moi excepté, qui gardais le plus grand sérieux. Voltaire, piqué de mon sérieux :
— Je sais, me dit-il, pourquoi vous ne riez pas. Vous prétendez que ce soit en force d’un morceau plus qu’humain qu’on l’a appelé divin.
— Précisément.
— Quel est-il donc ?
— Les trente-six stances dernières du vingt-troisième chant, qui font la description mécanique de la façon dont Roland devint fou. Depuis que le monde existe, personne n’a su comment on devient fou, l’Arioste excepté, qui a pu l’écrire, et qui vers la fin de sa vie devint fou aussi. Ces stances, je suis sûr, vous ont fait trembler : elles font horreur.
— Je m’en souviens : elles font devenir l’amour épouvantable. Il me tarde de les relire.
— Monsieur aura peut-être la complaisance de nous les réciter, dit madame Denis donnant un fin coup d’œil à son oncle.
— Pourquoi non ?, madame, si vous avez la bonté de m’écouter.
— Vous vous êtes donc donnée la peine de les apprendre par cœur ?
— Ayant lu l’Arioste deux ou trois fois par an depuis l’âge de quinze ans, il s’est placé tout dans ma mémoire sans que je me donne la moindre peine, et pour ainsi dire malgré moi, ses [106v] généalogies exceptées, et ses tirades historiques, qui fatiguent l’esprit sans intéresser le cœur. Le seul Horace m’est resté tout dans l’âme sans rien excepter, malgré les vers souvent trop prosaïques de ses épîtres.
— Passe pour Horace, ajouta Voltaire ; mais pour l’Arioste c’est beaucoup, car il s’agit de quarante-six grands chants.
— Dites cinquante un25.
Voltaire devint muet. Voyons, voyons, reprit madame Denis, les trente-six stances qui font frémir, et qui ont mérité à l’auteur le titre de divin.
Je les ai alors récitées ; mais non pas les déclamant, comme nous faisons en Italie26. L’Arioste pour plaire n’a pas besoin que le chant toujours monotone de celui qui le débite lui donne du relief. Les Français ont raison def trouver ce chant insoutenable. Je les ai récitées comme si ç’avait été de la prose, les animant du ton, des yeux, et d’une variation de voix nécessaire à l’expression du sentiment. On voyait, et on sentait la force que je me faisais pour retenir mes pleurs, et on pleurait ; mais lorsque je suis parvenu à la stance
Poichè allargare il freno al dolor puote,
Che resta solo senza altrui rispetto 27
Giù dagli occhi rigando per le gote
Sparge un fiume di lacrime sul petto.
[Mais quand il peut lâcher la bride à sa souffrance
(car il est resté seul, sans nul souci des autres),
il jaillit de ses yeux tout un torrent de pleurs
qui coule sous ses joues et baigne sa poitrine.]28
mes larmes sortirent de mes yeux si impétueusement, et si abondantes que chacun de la compagnie en versa, madame Denis frissonna, et Voltaire courut pour m’embrasser ; mais il ne put pas m’interrompre, car Roland pour devenir tout à fait fou avait besoin de remarquer qu’il était dans le même lit où Angélique naguère s’était trouvée toute nue entre les bras du trop heureux Médor, ce qui était dans la stance suivante29. À ma voix plaintive, et lugubre succéda celle de la terreur dépendante de la fureur [107r] qui lui fit faire avec sa prodigieuse force des ravages qu’un tremblement de terre ou la foudre seulement auraient pu faire. À la fin de mon récit, j’ai reçu tristement les compliments de toute la compagnie. Voltaire s’écria : Je l’ai toujours dit : si vous voulez qu’on pleure, pleurez ; mais pour pleurer il faut sentir, et pour lors les pleurs viennent de l’âme. Il m’embrassa, il me remercia, il me promit de me réciter le lendemain les mêmes stances, et de pleurer aussi. Il m’a tenu parole.
Poursuivant à parler de l’Arioste, madame Denis dit qu’il était étonnant que Rome ne l’eût pas mis à l’index. Voltaire lui dit qu’au contraire Léon X avait excommuniég dans une bulle ceux qui oseraient le condamner30. Les deux grandes familles d’Este, et de Médicis étaient intéressées à le soutenir : sans cela, ajouta-t-il, le seul vers sur la donation de Rome que Constantin fit à Sylvestre où il est dit qu’elle puzza forte [empeste fort], aurait suffi à faire défendre le poème31. Je lui ai dit, lui demandant pardon, que le vers qui avait fait crier encore plus fort était celui où l’Arioste met en doute la résurrection de tout le genre humain à la fin du monde. L’Arioste, lui dis-je, parlant de l’ermite qui voulait empêcher Rodomont de s’emparer d’Isabelle veuve de Zerbin, peint l’Africain qui ennuyé de ses sermons se saisit de lui, et le lance si loin qu’il va s’écraser contre un rocher32 où il reste mort sur-le-champ endormi de façon
Che al novissimo di forse fia desto
[Qui se réveillera le dernier jour peut-être]33
Ce forse-là, que le poète ne plaça que comme une fleur de rhétorique fit crier : ce qui aurait fait beaucoup rire le poète.
— C’est un dommage, dit madame Denis, que l’Arioste ne se soit pas passé de ses hyperboles.
— Taisez-vous ma nièce ; elles sont toutes savantes ; et toutes de la plus grande beauté.
Nous parlâmes d’autres matières toutes littéraires, et enfin [107v] on mit sur le tapis l’Écossaise jouée à Soleure. On savait tout. Voltaire me dit que si je voulais jouer chez lui il écrirait à M. de Chavigni d’engager madame=à venir jouer Lindane, et qu’il prendrait le rôle de Monrose34. Je l’ai remercié lui disant que madame=était à Bâle, et que d’ailleurs je devais partir le lendemain. Il fit alors les hauts cris, il souleva la compagnie, et il soutint que ma visite devenait insultante, si je ne restais au moins huit jours. Je lui ai répondu que n’étant allé à Genève que pour lui, je n’y avais plus rien à faire.
— Êtes-vous venu ici pour me parler, ou pour que je vous parle ?
— Principalement pour que vous me parliez.
— Restez donc ici au moins trois jours, et venez toujours dîner chez moi, et nous nous parlerons.
Je m’y suis engagé, et j’ai pris congé pour aller à mon auberge ayant beaucoup à écrire.
Un syndic de la ville, que je ne nommerai pas35, et qui avait passéh la journée chez Voltaire vint un quart d’heure après me prier de le laisser souper avec moi. J’ai été présent, me dit-il, au conflit que vous eûtes avec ce grand homme sans jamais parler. Je souhaite de vous avoir une heure tête-à-tête. Je l’ai embrassé, et lui demandant pardon s’il me trouvait en bonnet de nuit, je lui ai dit qu’il était le maître de passer avec moi toute la nuit.
Cet aimable homme passa deux heures avec moi sans jamais parler littérature ; mais il n’avait pas besoin de cela pour me plaire. C’était un grand écolier d’Épicure, et de Socrate, histoire pour histoire, rire à l’envi, parler de tout ce qui regardait les plaisirs qu’on pouvait se procurer vivant à Genève fut ce qui nous occupa jusqu’à minuit. Au moment de me quitter, il me pria à souper pour le lendemain, m’assurant que notre souper serait gai. Je lui ai promis de l’attendre à mon auberge. Il me pria de ne parler à personne de notre partie.
Le lendemain matin le jeune Fox est venu dans ma chambre avec les deux Anglais que j’avais vus chez M. de Voltaire. Ils me proposèrent une partie au Quinze à deux louis de cave36, et ayant perdu en moins d’une heure cinquante louis, j’ai quitté. Nous allâmes voir Genève, et à l’heure de dîner nous nous rendîmes aux Délices. Le duc de Vilars venait d’y arriver pour consulter Tronchin, qui depuis dix ans le faisait vivre par artifice37.
Pendant le dîner je n’ai pas parlé ; mais après, Voltaire m’engagea à raisonner sur le gouvernement de Venise, sachant déjà que je devais en être mécontent ; j’ai trompé son attente. J’ai tâché de démontrer qu’il n’y a pas de pays au monde où l’on puisse jouir d’une plus grande liberté. S’apercevant que la matière ne me plaisait pas, il me prit avec lui, et il me mena dans son jardin dont il me dit d’avoir été le créateur. La grande allée aboutissant à une eau courante, il me dit que c’était le Rhône qu’il envoyait en France. Il me fit admirer la belle vue de Genève, et la dent blanche, qui est la plus éminente de toutes les alpes38.
Faisant lui-même tomber le propos sur la littérature italienne, il commença à déraisonner avec esprit, et grande érudition, mais finissant toujours par un faux jugement. Je l’ai laissé dire. Il m’a parlé d’Homère, de Dante, et de Pétrarque, et tout le monde sait ce qu’il pensait de ces grands génies39. Ne pouvant s’abstenir d’écrire ce qu’il pensait, il s’est fait du tort. Je ne lui ai dit autre chose sinon que si ces auteurs n’eussent pas méritéi l’estime de tous ceux qui les étudièrent, ils ne les auraient pas placés dans le haut rang qu’ils occupaient.
] Le duc de Vilars, et le fameux médecin Tronchin vinrent nous rejoindre. Tronchin, grand, bien fait, beau de figure, poli, éloquent sans être parleur, savant physicien, homme d’esprit, médecin écolier chéri de Boherave, et n’ayant ni le jargon, ni le charlatanisme des suppôts de la faculté m’enchanta40. Sa médecine ne consistait principalement que dans le régime ; mais pour l’ordonner il avait besoin d’être grand philosophe. Ce fut lui qui guérit du mal vénérien un poumonique41 moyennant le mercure qu’il lui donna dans le lait d’une ânesse qu’il avait soumise à trente frictions sous le bras vigoureux de trois ou quatre crocheteurs42. J’écris ceci parce qu’on me l’a dit ; mais j’ai de la peine à le croire43.
La personne du duc de Vilars s’attira toute mon attention. Examinant son maintien, et sa figure, j’ai cru de voir une femme de soixante et dix ans44 habillée en homme maigre, décharnée, et rendue, qui dans sa jeunesse pouvait avoir été belle. Il avait les joues couperosées couvertes de rouge, les lèvres de carmin, les sourcils de noir, les dents postiches comme les cheveux collés à sa tête avec force pommade à l’ambre, et un grand bouquet à sa plus haute boutonnière qui lui arrivait au menton. Il affectait le gracieux dans ses gestes, et il parlait avec une voix douce qui ne laissait pas bien comprendre ce qu’il disait. D’ailleurs très poli, affable, et maniéré tout dans le goût du temps de la régence. On m’a dit qu’étant jeune il avait aimé les femmes, mais que devenu vieux il avait pris le modeste parti de devenir la femme de trois ou quatre beaux mignons qu’il tenait à son service, dont chacun jouissait à son tour de l’honneur de coucher avec lui. Ce duc était gouverneur de la Provence. Il avait tout le dos en gangrènesj ; et selon les lois de la nature il y avait dix ans qu’il aurait dû mourir ; mais Tronchin à force de régime le faisait vivre nourrissant les plaies qui non nourries seraient mortes45, et auraient entraîné le duc avec elles. Cela s’appelle vivre par artifice.
J’ai accompagné Voltaire dans sa chambre à coucher, où il changea de perruque, et du bonnet qu’il portait au-dessus pour se garantir du rhume. J’ai vu sur une grande table la Summa de S.t Thomas46, et des poètes italiens, entr’autres la Secchia rapita de Tassoni47.
— C’est, me dit-il, le seul poème tragicomique que l’Italie possède. Tassoni fut moine bel esprit, et savant : génie en qualité de poète.
— Passe ; mais non pas savant, car se moquant du système de Copernic il dit qu’on ne pourrait pas le suivant donner la théorie des lunaisons, ni des éclipser48.
— Où a-t-il dit cette bêtise ?
— Dans ses discorsi academici49.
— Je ne les ai pas ; mais je les aurai.
Il écrivit alors ce titre.
— Mais Tassoni, reprit-il, critiqua fort bien votre Pétrarque50.
— Il déshonora par là son goût, et sa littérature comme Muratori51.
— Le voici. Convenez que son érudition est immense.
— Est ubi peccat [C’est là qu’il pèche]52.
Il ouvrit une porte, et j’ai vu une archive de presque cent gros paquets.
— C’est, me dit-il, ma correspondance. Vous voyez à peu près cinquante mille lettres auxquelles j’ai répondu.
— Avez-vous la copie de vos réponses ?
— D’une bonne partie. C’est l’affaire d’un valet que je ne paye que pour ça.
— Je connais des imprimeurs qui donneraient bien de l’argent pour devenir maîtres de ce trésor.
— Gardez-vous des imprimeurs quand vous donnerez au public quelque chose, si vous n’avez pas déjà commencé.
— Je commencerai quand je serai vieux.
Et à ce propos je lui ai cité un vers macaronique de Merlin Cocai53.
— Qu’est-ce que cela ?
— C’est un vers d’un poème célèbre en vingt-quatre chants.
— Célèbre ?
— Digne de l’être qui [109v] plus est ; mais pour le goûter il faut savoir le dialecte de Mantoue.
— Je le comprendrai. Faites que je l’aie.
— Je vous en ferai présent demain.
— Je vous serai obligé.
On vint nous tirer hors de là, et nous passâmes deux heures en discours de société, où le grand poète brillant amusa tout son monde, toujours applaudi quoique satirique, et souvent caustique, mais toujours riant, et les rieurs ne lui manquant jamais. Il tenait sa maison on ne pouvait pas plus noblement, et on ne faisait bonne chère que chez lui. Il avait alors soixante et six ans, et cent vingt mille livres de rente54. Ceux qui dirent, et qui disent qu’il devint riche à force de tromper des libraires sont dans l’abus. Les libraires au contraire l’ont beaucoup trompé, excepté les Cramer, dont il fit la fortune55. Il leur faisait présent de ses ouvrages, et par ce moyen ils furent tant répandus56. Dans le temps que j’étais là, il leur fit présent de la princesse de Babylone, conte charmant qu’il écrivit en trois jours57.
Mon syndic épicurien vint me prendre aux balances, comme il me l’avait promis. Il me conduisit dans une maison à main droite dans la rue voisine qui va en montant. Il me présenta à trois demoiselles58 dont deux étaient sœurs faites pour l’amour, malgré qu’on ne pouvait pas les appeler des beautés. Accueil aisé, et gracieux, physionomie spirituelle, et apparence de gaieté qui n’était pas trompeuse. La demi-heure avant souper se passa en discours décents malgré que libres ; mais pendant le souper, le syndic m’ayant donné le ton, j’ai prévu ce qui devait arriver après souper. La chaleur étant forte, sous le prétexte de jouir de la fraîcheur, et étant sûrs que personne ne viendrait nous gêner nous nous mîmes presqu’en état de nature. J’aurais eu tort, si je n’avais pas suivi l’exemple de tous les quatre. Quelle Orgie ! Nous nous montâmes en gaieté d’une telle force qu’ayant récité l’y grec de Grecour je me suis mis en devoir de démontrer aux trois filles chacune à son tour par quelle raison la sentence Gaudeant bene nati [Qu’ils se réjouissent ceux qui naissent bien pourvus] avait été prononcée59.kJ’ai vu le syndic glorieux du présent qu’il avait fait de ma personne à ces trois filles qui à ce que j’ai vu devaient faire très maigre chère avecl lui dont la concupiscence n’animait que la tête. Ce fut le sentiment qui les força une heure après minuit à me procurer une éjaculation, dont j’avais un vrai besoin. J’ai baisém à reprise les six belles mains qui s’abaissèrent à cette besogne toujours humiliante pour toute femme faite pour l’amour ; mais qui ne pouvait pas l’être dans la farce que nous avions jouée, puisque ayant eu la complaisance de les épargner, je leur avais rendu, aidé par le voluptueux syndic, le même service. Elles me firent des remerciements sans fin, et je les ai vues enchantées quand le syndic m’invita pour le lendemain.
Mais c’est moi qui lui rendis un million de grâces quand il me reconduisit chez moi. Il me dit qu’il avait le mérite tout seul d’avoir élevén ces trois filles, et que j’étais le premier homme qu’il leur avait fait connaître. Il me pria de poursuivre à me tenir sur mes gardes sur l’article de les engrosser, car ce malheur leur serait fatal dans une ville aussi difficile, et minutieuse sur cet article comme Genève.
Le lendemain j’ai écrit à M. de Voltaire une lettre en vers blancs, qui me coûta plus que si je les avais rimés. Je lui ai envoyé avec le poème deoThéophile Folengue60 ; et j’ai fait une grosse faute le lui envoyant, car je devais deviner qu’il ne le goûterait pas. Je suis descendu ensuite chez M. Fox, où les deux Anglais vinrent, et m’offrirent ma revanche. J’ai perdu cent louis. Ils partirent l’après-dîner pour Losane.
] Ayant su du syndic même que ses trois filles n’étaient pas riches, je suis allé chez un orfèvre me faire fondre six doblons da ocho61, lui ordonnant de me faire d’abordp trois balles de deux onces chacune. Je savais de quel moyen je me servirais pour leur en faire présent sans les humilier.
Je suis allé à midi chez M. de Voltaire qui n’était pas visible ; mais madame Denis me dédommagea. Elle avait l’esprit sage, beaucoup de goût, et de lecture sans prétention, et elle était grande ennemie du roi de Prusse. Elleq me demanda des nouvelles de ma belle gouvernante, et elle fut bien aise d’apprendre que le maître d’hôtel de l’ambassadeur l’avait épousée. Elle me pria de lui conter comment je m’étais sauvé des plombs, et je lui ai promis de la satisfaire un autre jour.
M. de Voltaire ne vint pas à table. Il ne parut que vers les cinq heures tenant une lettre à la main.
— Connaissez-vous, me dit-il, le marquis Albergati Capacelli sénateur de Bologne, et le comte Paradisi62 ?
— Je ne connais pas Paradisi, mais de vue, et de réputation M. Albergati qui n’est pas sénateur, mais quarante né de Bologne, où les quarante sont cinquante63.
— Miséricorde ! C’est un énigme64.
— Le connaissez-vous ?
— Non ; mais il m’envoie le théâtre de Goldoni65, des saucissons de Bologne66, la traduction de mon Tancrède67 ; et il viendra me voir.
— Il ne viendra pas : il n’est pas si bête.
— Comment bête ? Il est vrai qu’il y a de la bêtise à me venir voir.
— Je parle d’Albergati. Il sait qu’il y perdrait, car il jouit de l’idée que peut-être vous avez de lui. Il est sûr que s’il vient vous voir vous verrez son rien,r ou son tout, et adieu illusion. C’est d’ailleurs un bon gentilhomme qui a six mille sequins de rente, et la théâtromanie68. Il est bon acteur, et auteur de comédies en prose, qui ne font pas rire69. [111r]
— C’est un joli habit. Mais comment est-il quarante, et cinquante ?
— Comme midi à Bâle est à onze heures70.
— J’entends. Comme votre conseil de dix est de dix-sept71.
— Précisément. Mais les maudits quarante de Bologne sont autre chose.
— Pourquoi maudits ?
— Parce qu’ils ne sont pas sujets au fisc, et par là ils commettent tous les crimes qu’ils veulent, et ils vont demeurer hors de l’État, où ils vivent tout de même de leur revenu.
— C’est une bénédiction, et non pas une malédiction ; mais poursuivons. Le marquis Albergati est sans doute homme de lettres.
— Il écrit bien dans sa langue qu’il sait ; mais il ennuie le lecteur, parce qu’il s’écoute, et il n’est pas concis. Sa tête d’ailleurs est démeublée72.
— Il est acteur vous m’avez dit.
— Excellent quand il donne du sien, principalement dans les rôles d’amoureux.
— Est-il beau ?
— Sur le théâtre ; mais pas en ville. Sa figure ne dit rien.
— Mais ses pièces plaisent.
— Point du tout. On les sifflerait, si on les comprenait.
— Et de Goldoni que dites-vous73 ?
— C’est notre Molière.
— Pourquoi s’appelle-t-il poète du duc de Parme74 ?
— Pour se donner un titre, car le duc n’en sait rien. Il s’appelle aussi avocat, et il ne l’est qu’en puissance75. Il est bon auteur de comédies, et voilà tout. Je suis son ami, et toute Venise le sait. En société il ne brille pas, il est insipide, et doux comme de la guimauve.
— On me l’a écrit. Il est pauvre, et il veut quitter Venise. Cela doit déplaire aux maîtres des théâtres où on joue ses pièces.
— On a parlé de lui faire une pension ; mais on a décidé pour la négative. On a cru qu’ayant une pension il ne travaillerait plus.
— Cume a refusés une pension à Homère76, parce qu’on eut peur que tous les aveugles en demanderaient une.
Nous passâmes la journée très gaiement. Il me remercia du macaronicon, et il me promit de le lire. Il me présenta un jésuite qu’il tenait à son service ; me disant qu’il s’appelait Adam, [111v] mais qu’il n’était pas le premier des hommes77, et on me dit que se divertissant à jouer avec lui à triquetrac78, il lui jetait souvent au nez quand il perdait les dés, et le cornet.
Le soir à peine retourné à l’auberge j’ai reçut mes trois balles d’or, et un moment après j’ai vu mon cher syndic, qui me conduisit à son Orgie.
Chemin faisant, il raisonna sur le sentiment de la pudeur qui empêche de laisser voir les parties que dès l’enfance on nous a appris à tenir couvertes. Il dit que souvent cette pudeur pouvait dériver d’une vertu ; mais que cette vertu était encore plus faible que la force de l’éducation, puisqu’elle ne pouvait pas résister à l’attaque quand l’agresseur savait s’y prendre. Le plus facile de tous les moyens selon lui était celui de ne pas la supposer, de montrer de n’en faire aucun cas, et de la mettre en ridicule, il fallait la brusquer par l’exemple sautant les barrières de la honte, et la victoire était sûre : l’effronterie de l’attaquant faisait disparaître dans un instant la pudeur de l’attaqué. Clément d’Alexandrie, me dit-il, savant, et philosophe dit que la pudeur qui paraît avoir une si forte racine dans l’esprit des femmes, ne se trouvait cependant que dans leur chemise, car d’abord qu’on parvenait à la leur faire ôter on n’en voyait plus pas même l’ombre79.
Nous trouvâmes les trois demoiselles légèrement vêtues d’une robe de fine toile assises sur un grand sopha, et nous nous mîmes devant elles sur des sièges sans bras. La demi-heure avant le souper ne fut occupée que par des jolis propos dans le goût de ceux de la veille, et par des baisers à foison. Ce fut après souper que le conflit commença80.
D’abord que nous fûmes sûrs que la servante ne viendrait plus nous interrompre, nous nous mîmes à notre aise. Le syndic commença par tirer de sa poche un paquet de fines redingotes d’Angleterre faisant l’éloge de cet admirable préservatif contre un malheur qui pouvait faire naître l’affreux repentir. Elles le connaissaient, et elles semblaient contentes riant de la forme que la machine enflée offrait aux yeux, lorsque j’ai dit que certainement j’aimais leur honneur plus encore que leur beauté ; mais que je ne pourrais jamais me résoudre à me rendre heureux avec elles m’enveloppant dans une peau morte.
— Voici, leur dis-je, tirant de ma poche les trois balles d’or, ce qui vous garantira de toute conséquence désagréable. Après une expérience de quinze ans je suis en état de vous assurer que moyennant ces balles vous n’avez rien à craindre, et que pour l’avenir vous n’aurez plus besoin de ces tristes fourreaux. Honorez-moi en ceci d’une pleine confiance, et acceptez d’un Vénitien qui vous adore ce petit présent.
— Nous vous sommes reconnaissantes, dit l’aînée des sœurs ; mais comment fait-on usage de cette jolie balle pour se garantir du funeste embonpoint ?
— Il suffit que la balle soit dans le fond du cabinet de l’amour pendant le combat. C’est une force antipathique de ce métal qui empêche la fécondité.
— Mais, observe lau cousine, il peut facilement arriver que la petite balle se glisse hors de l’endroit avant la fin de l’action.
— Point du tout,v quand on sait se tenir. Il y a une posture, qui doit empêcher que la balle forcée par son propre poids ne sorte.
— Faites-nous donc voir cela, dit le syndic prenant une bougie pour m’éclairer quand je placerais la balle.
] La charmante cousine avait trop dit pour oser reculer, et se refuser à la conviction que ses cousines désiraient. Je l’ai placée sur le pied du lit de façon qu’il était impossible que la balle, quew j’y ai introduitex, tombât dehors ; maisy elle tomba après le fait, et elle s’aperçut que je l’avais frustrée ; mais elle n’en fit pas semblant81. Elle recueillit la balle dans sa main, et elle défia les deux sœurs à en faire autant.zElles s’y prêtèrent avec un air d’intérêt.
Le syndic n’ayant aucune foi à la vertu de la balle ne voulut pas s’y fier. Il borna tout son plaisir à être spectateur, et il n’eut pas lieu de se plaindre. Après une demi-heure de relâche, j’ai recommencé la fête sans balles les assurant qu’elles ne risquaient rien, et je leur ai tenu paroleaa.
Au moment de les quitter j’ai vu ces trois filles pénétrées par le sentiment : il leur semblait d’avoir contractéab avec moi des obligations, et de ne m’avoir rien donné. Elles demandaient au syndic, lui faisant cent caresses, comment il avait pu deviner que j’étais celui qui méritait d’être mis à part de leur grand secret.
Le syndic au moment de nous en aller excita les trois filles à me demander de rester à Genève un jour de plus pour elles, et j’y ai consenti. Il était engagé pour le lendemain. J’avais d’ailleurs un vrai besoin d’un jour de repos. Il me conduisit à mon auberge me faisant des expressions les plus obligeantes.
Après un profond sommeil de dix heures je me suis trouvé en état d’aller jouir de la charmante société de M. de Voltaire ; mais il plut à ce grand homme de se faire trouver dans ce jour-là railleur, goguenard, et caustique. Il savait que je devais partir le lendemain.
Il commença à table par me dire qu’il me remerciait du présent que je lui avais fait de Merlin Cocai, certainement avec bonne intention ; mais qu’il ne me remerciait pas de l’éloge que j’avais fait du poème, car j’avais été la cause qu’il avait perdu quatre heures à lire des bêtises. Mes cheveux se dressèrent ; mais je me suis dominé. Je lui ai répondu assez tranquillement qu’une autre fois il le trouverait peut-être digne d’en faire lui-même un éloge plus beau que le mien. Je lui ai alléguéac plusieurs exemples de l’insuffisance d’une première lecture82.
— C’est vrai ; mais pour votre Merlin je vous l’abandonne. Je l’ai mis à côté de la pucelle de Chapelain83.
— Qui plaît à tous les connaisseurs, malgré la versification. C’est un bon poème, et Chapelain était poète : son génie ne m’a pas échappé.
Ma déclaration dut le choquer, et je devais le savoir après qu’il m’avait dit qu’il mettrait à côté de la Pucelle le macaronicon que je lui avais donné. Je savais aussi qu’un sale poème de ce nom qui courait le monde passait pour être de lui84 ; mais comme il le désavouait, je croyais qu’il dissimulerait la peine que mon explication devait lui avoir faite ; mais point du tout : il me réfuta avec âcreté ; et je devins âcre. Je lui ai dit que Chapelain avait eu le mérite de rendre son sujet agréable sans briguer le suffrage des lecteurs avec des saletés, et des impiétés. C’est ainsi, lui dis-je, que pense mon maître M. de Crébillon.
— Vous me citez là un grand [113v] juge. Mais en quoi, s’il vous plaît, mon confrère Crébillon est-il votre maître ?
— Il m’a appris en moins de deux ansad à parler français. Pour lui donner une marque de ma reconnaissance, j’ai traduit son Radamiste en vers alexandrins italiens85. Je suis le premier Italien qui osa adapter ce mètre à notre langue.
— Le premier, je vous demande pardon, fut mon ami Pier Jacques Martelli.
— Pardonnez-moi vous-même.
— Pardieu ! J’ai ses œuvres impriméesae à Bologne dans ma chambre86.
— Vous ne pouvez avoir lu que des vers de quatorze syllabes sans alternative de rime masculine, et féminine. Il a cru cependant d’avoir imité les vers alexandrins, et sa préface m’a fait rire. Vous ne l’avez pas lue peut-être.
— Monsieur, j’ai la rage de lire les préfaces. Martelli prouve que ses versaf rendent aux oreilles italiennes le même son que les alexandrins aux françaises87.
— Il s’est grossièrement trompé, et c’est vous-même que je veux pour juge. Votre vers masculin n’a que douze syllabes, et le féminin en a treize88 : tous les vers de Martelli en ont quatorze, excepté ceux qui finissent par une syllabe longue, qui à la fin du vers en vaut toujours deux. Observez que le premier hémistiche de Martelli est éternellement de sept, tandis que dans l’alexandrin français il est toujours toujours de six. Ou votre ami Pier Jacques était sourd, ou il avait l’ouïe louche.
— Vous suivez donc dans la théorie de votre vers toutes nos règles ?
— Toutes, malgré la difficulté ; car presque toutes nos paroles finissent par une syllabe brève.
— Et quel effet votre nouveau mètre a-t-il fait ?
— Il n’a pas plu, parce que personne n’a su réciter mes vers ; mais quand je les débitais moi-même dans nos coteries je triomphais.
— Vous souvenez-vous de quelque morceau de votre Radamiste ?
— Tant qu’il vous plaira.
Je lui ai alors récitéag la même scène que j’avais récitée à Crébillon en vers blancs dix ans avant ce temps-là et il me parut frappé. Il me dit qu’on n’apercevait pas la difficulté, et c’était le plus grand compliment qu’il pouvait me faire. Il me récita à son tour un morceau de son Tancrède, qu’il n’avait pas encore publié, je crois, et que dans la suite on trouva à juste titre un chef-d’œuvre89.
Nous aurions bien fini ; mais un vers d’Horace que j’ai cité pour louer une de ses pensées lui fit dire qu’Horace avait été grand maître en fait de théâtre à l’égard des préceptes, qui ne vieilliraient jamais.
— Vous n’en violez qu’un seul, lui dis-je ; mais en grand homme.
— Quel est-il ?
— Vous n’écrivez pas contentus paucis lectoribus [satisfait d’un petit nombre de lecteurs]90.
— Si Horace avait eu à combattre la superstition, il aurait écrit pour tout le monde comme moi.
— Vous pourriez, ce me semble, vous épargner la peine de la combattre, car vous ne parviendrez jamais à la détruire : et quand même vous y parviendriez, dites-moi de grâce avec quoi vous la remplaceriez.
— J’aime bien cela. Quand je délivre le genre humain d’une bête féroce qui le dévore, peut-on me demander ce que je mettrai à la place91 ?
— Elle ne le dévore pas ; elle est au contraire nécessaire à son existence.
— Aimant le genre humain je voudrais le voir heureux comme moi, libre, et la superstition ne peut pas se combiner avec la liberté. Où trouvez-vous que la servitude puisse faire le bonheur d’un peuple.
— Vous voudriez donc voir la souveraineté dans le peuple ?
— Dieu m’en préserve92. Il faut qu’un seul gouverne.
— La superstition est donc nécessaire, puisque sans elle le peuple n’obéira jamais au monarque.
— Point de monarque, car ce nom me fait [114v] voir le despotisme que je dois haïr comme la servitude.
— Que voulez-vous donc ? Si vous voulez que celui qui gouverne soit seul, je ne peux le considérer que monarque.
— Je veux qu’il commande à un peuple libre, et pour lors il sera son chef, et on pourra ne pas l’appeler monarque, car il ne pourra jamais arbitrer.
— Adisson vous dit que ce monarque, ce chef, n’est pas dans les existences possibles93. Je suis pour Hobbes. Entre deux maux, il faut choisir le moindre94. Un peuple sans superstition serait philosophe, et les philosophes ne veulent jamais obéir. Le peuple ne peut être heureux qu’écrasé, foulé, et tenu à la chaîne95.
— Si vous m’avez lu, vous aurez trouvéah les preuves par lesquelles je démontre que la superstition est l’ennemie des rois.
— Si je vous ai lu ? Lu, et relu : et principalement quand je ne suis pas de votre avis. Votre première passion est l’amour de l’humanité. Est ubi peccas [C’est là où vous péchez]96. Cet amour vous aveugle. Aimez l’humanité ; mais vous ne sauriez l’aimer que telle qu’elle est. Elle n’est pas susceptible des bienfaits que vous voulez lui prodiguer, et lui en faisant part vous la rendriez plus malheureuse, et plus méchante. Laissez-lui la bête qui la dévore : cette bête lui est chère. Je n’ai jamais tant ri comme lorsque j’ai vu D. Quichotte très embarrassé à se défendre des galériens auxquels par grandeur d’âme il venait de donner la liberté97.
— Vous trouvez-vous libres à Venise98 ?
— Autant qu’on peut l’être sous un gouvernement aristocratique. La liberté dont nous jouissons n’est pas si grande que celle dont on jouit en Angleterre ; mais nous sommes contents. Ma détention par exemple fut un fier acte de despotisme ; mais sachant d’avoir abusé moi-même de la liberté, je trouvais dans certains moments qu’ils avaient eu raison de me faire enfermer sans les formalités ordinaires.
— Moyennant cela, personne n’est libre à Venise.
— Cela se peut ; mais convenez que pour être libre, il suffit de croire de l’être.
— Je n’en conviendrai pas si facilement. Les aristocrates même membres du gouvernement ne le sont pas, puisqu’ils ne peuvent pas par exemple voyager sans permission.
— C’est une loi qu’ils se sont faite eux-mêmes pour conserver leur souveraineté. Direz-vous qu’un Bernois n’est pas libre parce qu’il est sujet aux lois somptuaires ? C’est lui-même qui est le législateur.
Ce fut pour changer de propos qu’il me demanda d’où je venais.
— Je viens de Roches. J’aurais été bien fâché d’être sorti de la Suisse sans voir le célèbre Haller. Je rends hommage aux savants mes contemporains : vous me laisserez la bonne bouche99.
— M. Haller doit vous avoir plu.
— J’ai passéai chez lui trois beaux jours.
— Je vous fais compliment. Il faut se mettre à genoux devant ce grand homme.
— Je pense de même : vous lui rendez justice ; et je le plains de ce qu’il n’est pas aussi équitable envers vous.
— Ah ah ! Il est très possible que nous nous trompions tous les deux.
À cette réponse, dont la promptitude fait tout le mérite, tous les assistants applaudirent100.
On ne parla plus littérature, et je suis devenu un personnage muet, jusqu’au moment que M. de Voltaire s’étant retiré, j’ai approché madame Denis pour lui demander si elle n’avait rien à m’ordonner à Rome.
Je suis parti assez content d’avoir dans ce dernier jour [115v] mis cet athlète à la raison ; mais ilaj me resta contre lui une mauvaise humeur qui me força dix années de suite à critiquer tout ce que je lisais de vieux, et de nouveau que ce grand homme avait donné, et donnait au public. Je m’en repens aujourd’hui, malgré que quand je lis ce que j’ai publié contre lui je trouve que je raisonnais juste dans mes censures101. Je devais me taire, le respecter, et douter de mes jugements. Je devais réfléchir que sans les railleries avec lesquelles il me déplut le troisième jour, je l’aurais trouvé sublime en tout. Cette réflexion seule aurait dû m’imposer silence ; mais un homme en colère croit toujours d’avoir raison. La postérité me lisant me mettra dans le nombre des Zoyles102, et la très humble réparation que je lui fais aujourd’hui ne sera peut-être pas lue.
J’ai passéak une partie de la nuit, et du lendemain à écrire les trois conversations que j’eus avec lui, et qu’actuellement j’ai copiées en abrégé. Vers le soir le syndic vint me prendre, et nous allâmes souper avec ses trois demoiselles.
En cinq heures que nous y passâmes nous fîmes toutes les folies que mon esprit put inventer. Je leur ai promis, les quittant, de les revoir à mon retour de Rome, et je leur ai tenu parole.alJe suis parti de Genève le lendemain après avoir dîné avec mon cher Syndic qui m’a accompagné à Anneci, où j’ai passéam la nuit103. Le lendemain j’ai dîné à Aix en Savoye avec intention d’aller me coucher à Chambéri ; mais la fortune s’y est opposée.
Aix en Savoye est un vilain endroit, où il y a des eaux minérales, et où à la fin de l’été il y a du beau monde. Je n’en savais rien. Je dînais fort tranquillement, et à la hâte, ayant intention de partir d’abord pour Chambéri, lorsque je vois entrer une bande de gens fort gais, et de bon air hommes, et femmes qui se disposaient à aller se mettre à table. Je regarde sans bouger, rendant avec une inclination de tête la révérence à ceux qui me la font. Aux propos que l’on tient, j’apprends que tout ce monde était là pour prendre les eaux. Un homme à présence imposante m’approche noblement, et me demande si j’allais à Turin : je lui réponds que j’allais à Marseille.
On a servi ; et ils se mettent tous à table. Je vois des femmes aimables, et des hommes tous faits pour être leurs maris, ou leurs amants. Je décide qu’il y avait dans cet endroit de quoi se divertir. Toutes ces personnes se parlaient français ou piémontais, et chacun avait l’air aisé : je devine que si l’on me prie, je me laisserais facilement persuader à passer là la nuit.
Ayant fini de dîner qu’ils n’étaient pas encore au rôti, et mon voiturier ne pouvant partir qu’une heure après, je m’approche d’une jolie femme, et je lui fais compliment sur le bien que les eaux d’Aix devaient lui faire, puisque l’appétit avec lequel elle mangeait réveillait celui de ceux qui la regardaient. Elle me défie d’un ton vif à lui prouver que je disais vrai, m’asseyant près d’elle ; et en même temps elle me donne le morceau de rôti qu’on lui avait servi. La place étant vide, j’accepte le défi, et je mange comme si je n’avais pas dîné.
J’entends alors une voix qui dit : C’est la place de l’abbé, et une autre voix qui répond : Il y a une demi-heure qu’il [119v] est parti. Pourquoi parti ? dit un troisième : il devait rester ici encore huit jours. On parle bas alors ; on chuchote ; mais le départ d’un abbé ne m’intéressant pas, je poursuis à manger ne m’occupant que de la dame qui me servait les meilleurs morceaux. Je dis à Le-duc qui était derrière ma chaise de me faire donner du Champagne ; la dame l’aime, et me fait raison104 ; et toute la table demande du Champagne. Je la vois gaie, je lui conte fleurette, et je lui demande, si elle était toujours ainsi exacte à sommer de leur parole tous ceux qui lui faisaient leur cour. Elle me répond qu’entre tous plusieurs n’en valaient pas la peine. Jolie, et de l’esprit, je pense à un prétexte bon pour différer mon départ, et le hasard me le présente.
— Voilà, dit une dame à la belle qui buvait avec moi, une place libre bien à propos.
— Très à propos, car mon voisin m’ennuyait.
— Manquait-il d’appétit ?, lui dis-je.
— Bas ! Les joueurs n’en ont que pour l’argent.
— Ordinairement ; mais vous avez des pouvoirs extraordinaires, car je n’ai jamais de ma vie dîné deux fois.
— C’est par pique. Je suis sûre que vous ne souperez pas.
— Gageons que je soupe.
— Gageons le souper ; mais je veux voir.
— Va.
Toute la table applaudit : la dame rougit de plaisir, et j’ordonne à Le-duc d’aller dire au voiturier que je ne partirai que le lendemain.
— C’est à moi, me dit la dame, d’ordonner le souper.
— Oui, car c’est vous qui le payerez. Mon devoir, dans une gageure de cette espèce, est de vous tenir tête. Si je mange autant que vous, j’ai gagné.
À la fin du dîner, l’homme à figure imposante demanda des cartes, et fit une petite banque de Pharaon. Je m’y attendais. Il mit devant soi vingt-cinq pistoles de Piémont, et de l’argent blanc pour amuser les dames. C’était une banque de quarante louis à peu près105. À la première taille ne me tenant que spectateur, j’ai vu que le banquier jouait très noblement.
Tandis qu’il mêlait pour la seconde taille, la belle dame me demanda pourquoi je ne jouais pas. Je lui ai répondu à l’oreille qu’elle m’avait fait perdre l’appétit de l’argent : elle fit un sourire. Après cette déclaration, me croyant en devoir de jouer, j’ai tiré de ma bourse quarante louis, et je les ai perdus en deux tailles. Je me suis levé, répondant au compliment de condoléance du banquier que je ne risquais jamais une somme majeure de106 celle qui composait la banque. Quelqu’un de la compagnie me demanda alors si je connaissais un abbé Gilbert : j’ai répondu que j’en avais connu un à Paris qui était de Lyon, et qui me devait ses oreilles, que par conséquent je lui couperais partout où je le trouverais. L’interrogateur ne me répondit pas, et la compagnie garda le silence ne faisant semblant de rien. J’ai vu que cet abbé Gilbert devait être le même dont j’avais occupé la place. M’ayant vu arriver, il avait pris l’essor. Je lui avais confiéan, à ma maison de la petite Pologne, une bague qui m’avait coûté cinq mille florins en Hollande, et il était parti le lendemain.
Tout le monde étant sorti de la salle, je demande à Le-duc si j’étais bien logé. Il me mène voir une grande chambre démeublée dans une vieille maison à cent pas de l’auberge, dont toutes les autres chambres étaient occupées. L’aubergiste me dit qu’il n’avait autre chambre que celle-là, et qu’il me ferait porter d’abord lit, sièges, et tables. J’ai dû m’en accommoder. J’ai dit à Le-duc qu’il coucherait [117v] dans ma même chambre, et d’y faire d’abord porter tout mon bagage.
— Que dites-vous de l’abbé Gilbert ? me dit-il. Je ne l’ai reconnu que dans le moment qu’il partait ; et j’ai pensé un moment à le prendre au collet.
— C’était une pensée qu’il fallait suivre.
— Une autre fois.
Sortant de cette chambre, je me vois approché par un homme qui se fait compliment d’être mon voisin, et qui s’offre à m’accompagner si j’allais voir la fontaine107. Je l’en prie. C’était un homme de la grande taille, maigre, blond, qui à cinquante ans conservait encore ses cheveux, qui devait avoir été beau, et dont la politesse trop aisée aurait dû m’être suspecte ; mais j’avais besoin de quelqu’un pour causer un peu. Allant donc avec lui vers la fontaine, il m’informa chemin faisant des qualités des personnes avec lesquelles j’avais dîné. Il commença par me dire que les eaux d’Aix étaient bonnes ; mais que personne de la compagnie que j’avais vueao n’était là pour les prendre.
— Je suis le seul, me dit-il, qui les prends par besoin, car je suis poitrinaire : je maigris tous les jours, et si je ne trouve pas un bon remède, je ne peux pas vivre longtemps.
— Tous ces messieurs donc ne sont venus ici que pour rire ?
— Pour jouer. Ils sont tous piémontais, ou savoyards. Je suis le seul Français en qualité de Lorrain. Mon père qui a quatre-vingts ans, est le marquis Desarmoises108. Il vit pour me faire enrager, car à cause d’un mariage que j’ai fait sans son consentement, il m’a déshérité ; mais étant fils unique, j’aurai tout à sa mort, si je lui survis. J’ai ma maison à Lyon ; mais je n’y vais jamais à cause de ma fille aînée, dont j’ai le malheur d’être amoureux. Ma femme est la cause que je ne peux pas parvenir à lui faire entendre raison.
— C’est plaisant. Sans cela vous croyez qu’elle aurait pitié de son amoureux père ?
— Cela pourrait être, car elle a un très bon caractère.
Chapitre VIII
Mes aventures à Aix en Savoye
Allant à la fontaine en compagnie de cet homme, qui ne me connaissant pas me parlait ainsi de la meilleure foi du monde sans la moindre crainte de me faire horreur, et de me paraître un scélérat du premier ordre, je réfléchissais que me supposant un esprit égal au sien, il ne pouvait s’imaginer que de me faire beaucoup d’honneur. Mais désirant de le connaître encore mieux :
—aMalgré la rigueur, lui dis-je, du marquis votre père, vous vivez cependant assez à votre aise.
— Très mal. J’ai une pension du département des affaires étrangères en qualité de courrier retiré du service1. Je la laisse à ma femme pour qu’elle vive, et pour moi je me tire d’affaire voyageant. Je joue parfaitement bien au tric-trac, et à tous les jeux de commerce2 : gagnant plus souvent que je ne perds, je vis.
— Ce que vous venez de me dire est-il notoire à toute la compagnie qui est ici ?
— À tout le monde. Pourquoi me cacherai-je ? Je suis homme d’honneur, et j’ai une épée dangereuse.
— Je n’en doute pas. Permettez-vous que mademoiselle Desarmoises ait un amant ? Si elle est jolie…..
— Fort jolie ; je ne m’y opposerais pas ; mais ma femme est dévote. Si vous allez à Lyon, je vous donnerai une lettre pour elle.
— Je vous remercie. Je vais en Italie. Oserais-je vous demander qui est ce monsieur qui a fait la banque ?
— C’est le fameux Pancalier, marquis de Prié depuis la mort de son père, qu’étant vénitien vous aurez connu ambassadeur3. Celui qui vous a demandé si vous connaissez l’abbé Gilbert est le Chevalier Z mari de la dame qui vous a engagé à souper avec elle. Les autres sont tous qui comtes qui [120v] marquis piémontais, ou savoyards ; deux ou trois sont fils de négociants, et les femmes sont toutes parentes, ou amies de quelqu’un de la compagnie. Ils sont tous joueurs de profession, et très fins : quand un étranger passe par ici, s’il joue, il est difficile qu’il leur échappe, car ils sont tous d’accord. Ils croient déjà de vous tenir : prenez garde à vous.
Vers le soir nous retournâmes à l’auberge, où nous trouvâmes tous les joueurs occupés à des jeux de commerce. Mon nouvel ami fit une partie de toutes tables avec un comte de Scarnafisch4. N’ayant accepté aucune partie,b le mari de ma belle m’offrit une partie de Pharaon tête-à-tête à une taille chacun à la mort de quarante sequins. J’ai fini de perdre cette somme précisément quand on allait servir. La dame ne m’a pas pour cela trouvé moins gai, et elle paya très noblement la gageure5. Pendant le souper, elle me laissa trop clairement connaître par des œillades, dont je connaissais la source, qu’elle voulait me duper, ainsi je me suis cru hors de danger du côté de l’amour ; mais je devais craindre la fortune toujours amie des banquiers de Pharaon, et qui m’avait déjà piquéc la peau. J’aurais dû partir ; mais je n’en ai pas eu la force. Tout ce que j’ai pu faire fut de me promettre beaucoup de conduite, et étant maître de beaucoup d’or en bon papier, et d’assez en comptant un système de prudence ne pouvait pas m’être difficile.
Le marquis de Prié, d’abord après souper, fit une banque qui entre or, et argent pouvait valoir trois cents sequins. Cette mesquinerie me fit voir que je pouvais perdre beaucoup, et gagner peu, car c’était évident qu’il m’aurait faitd une banque de mille sequins s’il les avait eus6. J’ai donc mis devant moi cinquante Lisbonines7, disant modestement que quand je les aurais perdues j’irais me coucher. À la moitié de la troisième taille j’ai enlevée la banque. Le marquis me dit qu’il ferait bons encore deux cents louis8 : je lui ai répondu que je voulais partir à la pointe du jour, et je me suis retiré.
Dans le moment que j’allais me coucher, Desarmoises vint me prier de lui compter douze louis m’assurant qu’il m’en tiendrait compte. Je les lui ai donnés dans l’instant, et, après m’avoir embrassé cordialement, il me dit que madame Z s’était engagée à me faire rester à Aix encore un jour pour le moins. J’en ai ri. Je demande à Le-duc, si le voiturier était averti, et il me répond qu’à cinq heures du matin il serait à ma porte. Desarmoises s’en va me disant qu’il gagerait que je ne partirais pas. Je me couche me moquant de son idée, et je m’endors.
Le lendemain à la pointe du jour, le voiturier vient me dire qu’un de ses chevaux étant malade il ne pouvait pas partir. Je vois alors que Desarmoises m’avait dit vrai ; mais j’en ris. Je chasse de ma chambre le voiturier, et j’envoie Le-duc demander des chevaux de poste à l’aubergiste. L’aubergiste vient me dire qu’il n’avait pas des chevaux, et que pour en trouver il avait besoin de toute la matinée. Le marquis de Prié, ayant voulu partir une heure après minuit lui avait vidéf l’écurie. Je lui dis que je dînerais donc à Aix ; mais que je comptais sur sa parole pour pouvoir partir à deux heures.
Je sors pour aller à la fontaine, et entrant dans l’écurie, je vois un cheval de mon voiturier couché, et lui qui pleurait. Je crois la chose innocente, et je le console le payant, et lui disant que je n’avais plus besoin de lui. Je vais à la fontaine. Voici, mon cher lecteur, un événement tout à fait romanesque ; mais qui pour cela n’est pas moins vrai. Si vous le croirez fabuleux, vous vous tromperez.
Vingt pas avant d’arriverg aux eaux, je vois deux religieuses qui en venaient, toutes les deux voilées, une qu’à sa taille je ne pouvais juger que jeune, l’autre évidemment vieille. Ce qui me frappe est leur [121v] habit, car c’était le même de ma chère M. M. que j’avais vue pour la dernière fois le 24 de Juillet 17559. Il y avait alors cinq ans. Cette apparence suffit non pas à me faire croire que la religieuse que je voyais était M. M., mais à me rendre curieux. Elles allaient vers les champs, je rebrousse mon chemin pour les couper, les voir en face, et me faire voir. Mais je frissonne, quand je vois la jeune qui marchait précédant la vieille, lever son voile ; je vois M. M.. Il était impossible que j’en doutasse : j’étais trop obligé de la connaître. Je m’achemine vers elle ; elle rebaisse vite le voile, et elle prend un autre chemin visiblement pour m’éviter. J’adopte dans l’instant les raisons qu’elle peut avoir, et je retourne sur mes pas ; maish sans la perdre de vue ; je la suis de loin pour voir où elle allait s’arrêter. Au bout de cinq cents pas, je la vois entrer dans une maison de paysan isolée. Cela me suffit. Je retourne à la fontaine pour m’informer.
La charmante, et malheureuse M. M., me disais-je chemin faisant, s’est échappée de son couvent, désespérée, peut-être folle, car pourquoi n’a-t-elle pas quitté l’habit de son ordre10 ? Elle est peut-être venue prendre ces eaux avec une permission obtenue de Rome, et voilà pourquoi elle a une religieuse avec elle, et elle ne peuti quitter son habit. Mais ce long voyage ne peut certainementj s’être fait que sous quelque faux prétexte. Se serait-elle laissée aller à quelqu’inclination, dont une fatale grossesse aurait été la conséquence ? Elle est peut-être dans l’embarras ; et actuellement elle se croit heureuse de m’avoir trouvé. Elle m’aura trouvé prêt à faire pour elle tout ce qu’elle pourra désirer, et ma constante amitié la convaincra que je n’étais pas indigne de posséder son cœur.
Rêvant ainsi j’arrive aux eaux, où je vois toute la compagnie de l’auberge. Ils se disent tous charmés que je ne sois pas parti. Je demande au chevalier Z des nouvelles de son épouse ; il me répond qu’elle aimait le lit, et que je ferais bien d’aller la faire lever. Je me détache d’eux pour y aller, et le médecin du lieu m’approche, et me dit que les eaux d’Aix redoubleraient ma santé. Je lui demande sans détour s’il était le médecin d’une jolie religieuse que j’avais vue. Il me répond qu’elle prenait les eaux ; mais qu’elle ne parlait à personne.
— D’où vient-elle ?
— Personne n’en sait rien : elle loge chez un paysan.
Je quitte le médecin, et rien ne peut m’empêcher d’aller parler au paysan qui la logeait ; mais quand je suis à cent pas de la maison, je vois une paysanne qui me vient au-devant. Elle me dit que madame la religieuse me priait de revenir la nuit à neuf heures, que la converse dormirait alors, et qu’elle pourrait me parler. Je l’assure que je n’y manquerais pas, et je lui donne un louis.
Je retourne à l’auberge sûr que je parlerais à l’adorable M. M. à neuf heures. Je demande où était la chambre de madame Z ;k et entrant sans façon je lui dis que son mari m’avait envoyé pour l’obliger à se lever.
— Je vous croyais parti.
— Je partirai à deux heures.
Je trouve cette jeune femme encore plus ragoûtante au lit qu’à table. Je l’aide à se mettre un corset, et je deviens ardent ; mais elle m’en impose. Je m’assieds à ses pieds, je lui parle du coup soudain que sa beauté avait porté à mon âme, et du malheur que j’avais de devoir partir sans lui donner des véritables marques de mon ardeur ; elle me répond en riant qu’il ne tenait qu’à moi de rester.
— Encouragez-moi à espérer vos faveurs, et je diffère mon départ à demain.
— Vous êtes trop pressé, et je vous prie de vous tenir tranquille.
Assez content du peu qu’elle me laissa faire, faisant toujours semblant, comme de raison, de céder à la violence, j’ai dû me remettre en contenance11 à l’apparition de son mari, qui cependant avant d’entrer avait fait quelque bruit. Ce fut elle qui lui dit qu’elle m’avait persuadé à différer mon départ au lendemain. Il l’applaudit, et disant qu’il me devait une [122v] revanche, il prend des cartes, il s’assied de l’autre côté de sa femme, la faisant servir de table. Toujours distrait, je ne pouvais que perdre. Je m’arrête quand on vient dire qu’on avait servi. Madame dit que n’ayant point le temps de se lever, elle dînerait dans son lit ;l son mari dit que nous dînerions avec elle, et j’approuve. Il va ordonner le dîner, et pour lors, autorisé par la nouvelle perte de dix-huit à vingt louis, je lui dis clairement que je partirais après dîner si elle ne me promettait pas d’être bonne dans le courant de la journée. Elle me répond qu’elle m’attendrait à déjeuner avec elle le lendemain à neuf heures, et que nous serions seuls. Elle me donne d’assez bons gages ; et je lui promets de rester.
Nous dînons avec elle assis près de son lit ; je fais dire à l’hôte par Le-duc que je ne partirais que le lendemain après avoir dîné, et je vois la femme, et le mari très contents. Madame veut se lever, je la laisse, lui promettant de retourner dans une heure jouer au piquet au cent avec elle12. Je vais chez moi pour me pourvoir d’argent, et je trouve Desarmoises qui m’assure qu’on avait donné deux louis au voiturier pour qu’il mît à la place du sien un cheval malade. Je lui dis en riant que je ne pouvais gagner d’un côté sans perdre de l’autre, que j’étais amoureux de madame Z, et que je différerais mon départ jusqu’à ce que je me trouverais content.
Je suis retourné chez elle, et j’ai fait sa partie de piquet d’un louis au cent jusqu’àm huit heures. Je l’ai quittée sous le prétexte d’avoir grand mal à la tête lui payant dix à douze louis, et lui faisant souvenir qu’elle devait m’attendre dans son lit pour me donner à déjeuner à neuf heures. Je l’ai laissée en grande compagnie.
Je me suis acheminé tout seul à la maison où je devais parler à M. M., éclairé par la Lune, impatient du résultat de cette visite, dont ma destinée pouvait dépendre. N’étant pas sans soupçon de quelqu’attrape j’avais dans la poche des pistolets immanquables, et mon épée sous le bras. À vingt pas de la maison, je vois la paysanne, qui me dit que la religieuse ne pouvant pas descendre, je devais me contenter de monter à sa chambre entrant par la fenêtre. Elle me conduit derrière la maison me montrant une échelle appuyée à la fenêtre par où je devais entrer. Ne voyant pas de lumière je ne m’y serais pas déterminé ; mais m’entendant dire : Venez, et ne craignez rien par M. M. même de la fenêtre qui d’ailleurs n’était pas haute, je ne doute plus de rien, je monte, et j’entre, et je la serre entre mes brasn inondant de baisers sa figure. Je lui demande en langue vénitienne pourquoi elle n’avait pas une chandelle, et je la prie de satisfaire d’abord à mon impatience m’informant de toute l’histoire de cet événement qui me semblait prodigieux.
Mais je ne me suis jamais dans toute ma vie retrouvé si surpris comme lorsque j’ai entendu une voix, qui n’était pas celle de M. M., me répondre non pas en vénitien ; mais en français que je n’avais pas besoin de chandelle pour lui dire ce que M. de Cou…. avait décidé de faire pour la tirero de la fatale situation dans laquelle elle se trouvait.
— Je ne connais pas M. de Cou…. ; vous n’êtes pas la religieuse que j’ai vuep ce matin. Vous n’êtes pas vénitienne.
— Malheureuse ! Je me suis trompée ; mais je suis la même que vous avez vue ce matin. Je suis française : je vous conjure au nom de Dieu d’être discret, et de vous en aller, car je n’ai rien à vous dire. Parlez bas, car si ma converse qui dort se réveille, je suis perdue.
— Ne doutez pas de ma discrétion. Ce qui m’a trompé est une ressemblance frappante. Si vous ne m’aviez fait voir votre figure, je ne serais pas venu ici : pardonnez aux audacieuses marques de tendresse que je vous ai données [123v] vous croyant une autre.
— Vous m’avez étonnée. Que ne suis-je la religieuse à laquelle vous vous intéressez ! Je me trouve dans le plus affreux de tous les labyrinthes.
— Si dix louis, madame, peuvent vous servir, je vous prie de les accepter.
— Je vous remercie : je n’ai pas besoin d’argent. Permettez même que je vous rende le louis que vous m’avez envoyé.
— J’en ai fait présent à la paysanne, et vous me surprenez toujours davantage. Quel est donc votre malheur que l’argent ne peut pas faire disparaître ?
— C’est peut-être Dieu qui vous envoie à mon secours. Vous me donnerez peut-être un bon conseil. Écoutez donc moi pour un seul quart d’heure.
— Oui ; et avec le plus grand intérêt. Asseyons-nous.
— Hélas ! Il n’y a ici ni siège, ni lit.
— Parlez donc.
— Je suis de Grenoble. On m’a forcéeq à prendre le voile à Chambéri13. Deux ans après M. de Cou…. m’a séduite de façon que je l’ai reçu entre mes bras dans le jardin du couvent, où il vint escaladant le mur. M’étant trouvée enceinte, je le lui ai dit. L’idée d’accoucher au couvent étant horrible, car on m’aurait fait mourir dans une prison, il pensa à me faire sortir moyennant une ordonnance d’un médecin, qui m’annoncerait la mort si je n’allais pas prendre sur le lieu ces eaux uniques pour me guérir de la maladie que le même médecin dirait que j’ai. Le médecin fut trouvé, et la princesse XXX qui est toujours à Chambéri mise à part du secret engagea l’évêque à me donner une permission de trois mois, et à faire que l’abbesse y consente. Ayant pris mes mesures, j’ai cru de sortir à la fin de mon septième mois : mais je me suis apparemment trompée, car les trois mois vont expirer, et je suis encore grosse. Je dois absolument retourner au couvent, et vous sentez que je ne peux pas m’y résoudre. La converse que l’abbesse m’a donnée pour garde est la plus cruelle de toutes les femmes. Elle a ordre de ne me laisser parler à personne, et d’empêcher que je me laisse voir. Ce fut elle qui m’ordonna de rebrousser quand elle a vu que vous retourniez sur vos pas pour me rencontrer. J’ai levé mon voile pour que vous vissiez que j’étais celle que je croyais que vous cherchiez : heureusement elle ne s’en est pas aperçue. La vipère veut que je retourne au couvent dans trois jours ma maladie, qu’elle croit hydropisie14, étant incurable. Elle n’a pas voulu consentir que je parle au médecin que j’aurais peut-être mis dans mes intérêts lui confiant la vérité. Je désire la mort. J’ai vingt un ans.
— Modérez vos pleurs. Mais comment auriez-vous pu accoucher ici sans que la converse s’en aperçûtr ?
— La paysanne qui me loge, et à laquelle je me suis confiée, m’a assurés que d’abord que j’aurais les premières douleurs, un soporifique qu’elle avait acheté à Anneci l’endormirait. C’est en force de cette drogue qu’elle dort actuellement dans la chambre qui est sous ce grenier.
— Pourquoi ne m’a-t-on pas fait entrer par la porte ?
— Pourt vous dérober au paysan son frère : c’est aussi un méchant homme.
— Mais quel fondement eûtes-vous pour me croire envoyé de M. de Cou…. ?
— C’est qu’il y a dix à douze jours que je lui ai écrit mon état de détresse avec des couleurs si frappantes qu’il me paraît impossible qu’il ne trouve le moyen de m’en délivrer. Je vous ai cru envoyé par lui.
— Êtes-vous sûre que votre lettre lui soit parvenue ?
— C’est la paysanne qui l’a mise à la poste à Anneci.
— Il fallait écrire à la princesse.
— Je n’ai pas osé.
— J’irai moi-même chez cette princesse, ou chez M. de Cou…., ou partout, même chez l’évêque pour vous obtenir un délai, car vous ne pouvez pas retourner au couvent dans l’état où vous êtes. Décidez car je ne peux rien faire sans votre consentement. Voulez-vous venir avec moi ? Je vous porterai demain des habits, et je vous conduirai en Italie, et tant que je vivrai j’aurai soin de vous.
Au lieu de réponse, je n’ai entendu que le triste son des sanglots. [124v] Ne sachant plus que lui dire, je lui ai promis de retourner le lendemain pour savoir quel parti elle aurait pris, car elle avait absolument besoin d’en prendre un. Je suis descendu par la même échelle, et donnant encore un louis à la paysanne je lui ai dit que je retournerais le lendemain, mais qu’elle devait trouver le moyen de me faire entrer par la porte, et qu’elle devait doubler la dose d’opium qu’elle avait donnéeu à la converse.
Je suis allé me coucher, bien content dans le fond de m’être trompé dans l’idée que j’avais euev que cette religieuse pût être ma chère M. M. ; mais l’ayant vue si ressemblante, il me restait une grande curiosité de la voir mieux de près. J’étais sûr qu’elle me ferait ce plaisir le lendemain. Je riais des baisers que je lui avais donnés. Un secret pressentiment me disait que je lui serais utile. Je sentais qu’à l’extrémité je ne pourrais pas l’abandonner ; et je me félicitais voyant que je n’avais pas besoin, pour faire une belle action, de m’y trouver engagé par les sens, car d’abord que j’ai su que ce n’était pas à M. M. que j’avais prodigué mes baisers, ils me parurent jetés15. Je n’avais pasw même pensé à l’embrasser la quittant.
Desarmoises me dit, le matin, que toute la compagnie, ne m’ayant pas vu à souper, s’était donnée au diable pour deviner où je pouvais être. Madame Z avait fait le plus grand éloge de ma personne se soutenant en héroïne contre les railleries des deux autres dames, se vantant d’être maîtresse de me faire rester à Aix aussi longtemps qu’elle y resterait.
J’en étais réellement devenu curieux, et j’aurais été fâché de partir de cet endroit sans l’avoir eue comme il fallait au moins une fois.
J’entre dans sa chambre à neuf heures, et je la trouve habillée. Je me plains, elle me dit que cela doit m’être égal, je boude, et je prends du chocolat avec elle sans parler. Elle m’offre ma revanche à piquet au cent, mais je la remercie, et je me lève pour m’en aller. Elle me prie de la conduire à la fontaine, et je lui réponds que si elle me prenait pour un enfant elle se trompait, que je ne me souciais pas de faire croire que j’étais content d’elle quand je ne l’étais pas, et qu’elle pouvait se faire conduire à la fontaine par qui elle voulait16. Adieu madame.
Disant cela j’ai pris l’escalier sans écouter ce qu’elle me disait pour me retenir. À la porte de l’auberge j’ai dit à l’hôte que je partirais à trois heures sans faute, et étant à sa fenêtre elle m’a entendu. Je suis allé tout droit à la fontaine où le chevalier Z me demanda des nouvelles de sa femme : je lui ai dit que je l’avais laissée dans sa chambre en bonne santé. Nous la vîmes arriver une demi-heure après avec un étranger qui venait d’arriver, auquel un M. de S.t Maurice fit bon accueil. Madame Z, comme si de rien n’était, le quitta, et vint prendre mon bras. Après s’être plainte de mon procédé, elle me dit qu’elle avait voulu me mettre à une épreuve, et que si je l’aimais, je devais différer encore mon départ, et aller déjeuner le lendemain aussi avec elle à huit heures. Je lui ai répondu que j’y penserais, me montrant calme ; mais sérieux. J’en ai fait de même pendant tout le dîner, ayant dit deux ou trois fois que je partais sûrement à trois heures ; mais en devoir d’adopter un prétexte pour ne pas partir, m’étant engagé d’aller voir la religieuse, je me suis laissé persuader à faire une banque de Pharaon.
Je suis donc allé prendre tout l’or que j’avais, et j’ai vu toute la compagnie aussi étonnée que contente quand j’ai mis devant moi en monnaies espagnoles et françaises quatre cents louis environ, et quinze à vingt en argent blanc17. Je me suis expliqué qu’à huit heures je quitterais. Le nouvel arrivé dit en riant qu’il se pouvait que la banque [125v] n’eût pas une si longue vie. Il était trois heures. J’ai prié Desarmoises de me servir de groupier18, et j’ai commencé à tailler avec toute la lenteur nécessaire ayant dix-huit à vingt pontes, et sachant qu’ils étaient tous joueurs de profession. À chaque taille je dépaquetais un nouveau jeu.
Vers les cinq heures, ma banque étant en perte, une voiture arrive. On dit que ce sont trois Anglais qui venaient de Genève, et qui changeaient de chevaux pour aller à Chambéri. Je les vois entrer un moment après, et je leur fais compliment. C’était M. Fox avec les deux amis, qui avaient fait avec moi la partie de quinze. Mon groupier leur donne un livret à chacun, ils le reçoivent avec plaisir, et on leur fait place. Chacun ponte à dix louis, joue sur deux, et trois cartes, fait paroli, sept et le va, et le quinze aussi19, je voyais ma banque en danger de sauter, et faisant bonne contenance je les encourageais. Dieu étant neutre ils ne pouvaient que perdre ; et il fut neutre. À la troisième taille chacun d’eux avait vidé sa bourse. Leurs chevaux étaient attelés.
Tandis que je mêlais, le plus jeune d’eux tire de son portefeuille une lettre de change, et après l’avoir montrée à ses deux amis, il me demande si je voulais la tenir sur une carte sans savoir de combien elle était. Oui, lui répondis-je, pourvu que vous me dites sur qui elle est tirée, et sous condition que sa valeur n’excède pas ma banque. Après avoir un peu pensé regardant la banque, il me dit que la lettre de change n’était pas si forte que ma banque, et qu’elle était à vue sur Zappata à Turin20. J’acquiesce. Il coupe lui-même, et il la met sur l’as. Les deux autres se disent de moitié. L’as ne paraissant jamais, je reste en douze cartes, et je dis à l’Anglais, de l’air le plus serein, qu’il était le maître de se retirer. Il ne veut pas. Je tire deux mains ; l’as ne paraît pas : j’étais en huit cartes : il y avait quatre as, et ma dernière n’était pas un as.
— Milord, lui dis-je, il y a à parier deux contre un que l’as est ici ; je vous fais grâce : retirez-vous.
— Vous êtes, me répondit-il, trop généreux ; tirez.
L’as parut, et pas en doublet ; j’ai d’abord mis la lettre de change dans ma poche sans la déplier ; et les Anglais partirent riant, et me remerciant. Une minute après Fox rentra, et me pria, éclatant de rire, de lui prêter cinquante louis. Je les lui ai donnés dans l’instant avec le plus grand plaisir. Il me les a rendus à Londres trois ans après21.
Toute la compagnie était curieuse de la valeur de la lettre de change ; mais j’ai voulu avoir le plaisir de ne satisfaire à la curiosité d’aucun. En étant curieux aussi je l’ai trouvée quand je fus seul de huit mille livres de Piémont22.
Après le départ des Anglais la fortune se déclara pour ma banque. J’ai quitté vers les huit heures ; mais n’ayant plus personne, les dames exceptées qui avaient gagné. Tous les hommes avaient perdu. J’ai gagné au-delà de mille louis, et Desarmoises en reçut vingt-cinq se montrant reconnaissant. Après avoir été chez moi pour enfermer mon argent, je suis allé chez la religieuse.
La bonne paysanne me fit entrer par la porte me disant que tout le monde dormait, et qu’elle n’avait pas eu besoin de doubler la dose pour faire dormir la converse, car elle ne s’était jamais réveillée. Qu’entends-je ! Je monte au grenier, et à la lumière d’une chandelle je vois ma religieuse dont un voile couvrait la figure. La paysanne avait placé près du mur un long sac rempli de paille, qui nous servit de canapé, une bouteille par terre servait de chandelier à la chandelle qui nous éclairait.
— Qu’avez-vous décidé ? madame.
— Rien, car il nous arrive un accident qui nous désole. Ma converse dort depuis vingt-huit heures.
— Elle mourra convulse, ou apopletique cette nuit23, si vous n’appelez pas un médecin, qui avec le Castoreum la rappellera peut-être à la vie24.
— Nous avons pensé à cela ; mais [126v] nous n’osons pas. Vous voyez les conséquences. Qu’il la guérisse ou non, il dira que nous lui avons donné le poison.
— Juste ciel ! Je vous plains. Quand même vous appelleriez le médecin dans ce moment, je crois qu’il est trop tard, et vous ne l’appelleriez qu’en pure perte. Le tout bien réfléchi, il faut se remettre aux lois de la providence, et la laisser mourir. Le mal est fait, et je ne sais aucun remède.
— Il faut au moins penser à son salut, et appeler un prêtre.
— Un prêtre ne peut pas lui être utile, puisqu’elle est en léthargie ; et le prêtre ignorant, voulant faire le savant, dira tout. Point de prêtre, madame ; vous le ferez appeler quand elle sera morte : vous lui direz qu’elle est morte subitement, vous pleurerez beaucoup, vous lui donnerez à boire, et il ne pensera qu’à calmer vos pleurs très éloigné de la pensée que vous ayez pu l’empoisonner.
— Il faut donc la laisser mourir.
— Non. Il faut l’abandonner à la nature.
— Si elle meurt, j’enverrai un exprès à l’abbesse, qui m’enverra une autre converse.
— Et vous gagnerez au moins huit jours : et vous accoucherez peut-être en attendant : vous voyez donc que votre bonheur peut dépendre de ce malheur. Ne pleurez pas, madame, soumettons-nous à la volonté de Dieu : permettez que la paysanne vienne ici ; car il est nécessaire que je lui insinue l’importance du silence, et la sévérité d’une conduite très prudente dans cette affaire, qui peut nous devenir fatale à tous, car si on découvrait que je suis venu ici on me prendrait pour l’empoisonneur.
La paysanne appelée monte, et elle comprend tout. Elle reconnaît son propre risque, et elle me promet qu’elle n’ira chercher le prêtre que lorsqu’elle verra la converse morte. Je l’oblige à accepter dix louis pour s’en servir en tout ce qui pourrait lui convenir dans l’atrocité du cas dans lequel nous nous trouvions tous. Se voyant devenue riche, elle me baise les mains, elle pleure, elle se met à genoux, et elle me promet de suivre en toutx mes conseils. Elle redescend.
La religieusey entrant dans des réflexions funestes redouble ses pleurs ; et se reconnaissant pour coupable de ce meurtre, elle croit voir l’enfer ouvert, l’angoisse l’étouffe, et elle tombe évanouie au bas du sac. Ne sachant que lui faire, je vais à l’escalier rappeler la paysanne, qui monte, et redescend pour aller chercher du vinaigre. N’ayant point d’essence spiritueuse, je lève son voile, et je lui mets dans le nez une prise d’Errhins25, et je ris me souvenant combien à propos j’en avais donné une prise à madame à Soleure. La paysanne remonte avec du vinaigre, et l’Errhins commençant à faire son effet, la religieuse éternue ; mais je reste comme pétrifié, lorsque se tournant elle me laisse voir sa figure. Je vois celle de M. M., et si ressemblante que je ne peux pas m’imaginer que je me trompe. Je reste immobile, laissant que la paysanne la décoiffe pour lui frotter les tempes avec son vinaigre. Ce qui me rappelle de mon étonnement26 sont ses cheveux noirs, et une minute après ses yeux de la même couleur que le fort sternutatoire lui avait fait ouvrir. Je suis alors convaincu que ce n’était pas M. M., dont les yeux étaient bleus, mais je deviens éperdument amoureux d’elle. Je la prends entre mes bras, et la paysanne qui la voit ressuscitée s’en va. Je l’inonde de baisers, et elle ne peut pas se défendre à cause des éternuements. Elle me prie au nom de Jésus de la respecter, et de laisser qu’elle se voile de nouveauz, me disant que sans cela elle encourrait dans l’excommunication27 ; mais cette crainte d’une excommunication dans ce moment-là me fait rire. Elle me jure que l’abbesse la lui avait fulminée28, si elle se laissait voir d’un homme.
] Je l’ai alors abandonnée aux soins de la paysanne craignant que les efforts d’éternuer ne la fissent accoucher. Je lui ai promis de la revoir le lendemain à la même heure, et elle me pria de ne pas l’abandonner.
Tel que je suis fait, il était impossible que je l’abandonnasse ; mais je n’avais plus aucun mérite : j’étais devenu amoureux de cette nouvelle M. M.aa aux yeux noirs. J’étais déterminé à faire tout pour elle ; et certainement à ne pas la laisser retourner au couvent dans l’état où elle était. Il me semblait en la sauvant d’exécuter un ordre de Dieu. Dieu avait voulu qu’elle me parût M. M. Dieu m’avait fait gagner beaucoup d’argent. Dieu m’avait fourni madame Z pour que les curieux ne pussent pas deviner la vraie cause de mon départ différé. Que n’ai-je attribué à Dieu dans toute ma vie ! Malgré cela la canaille des penseurs m’a toujours accusé d’athéisme.
Le lendemain vers les huit heures j’ai trouvéab madame Z au lit, et encore endormie. Sa femme de chambre me pria d’entrer en pointe de pieds, et ferma sa porte. Il y avait vingt ans qu’une Vénitienne, dont j’avais respecté le sommeil s’était moquée de moi à son réveil, et elle n’avait plus voulu de moi. Madame Z voulut faire semblant d’avoir le sommeil très fort ; mais elle dut me donner des marques évidentes de vie quand elle s’en sentit trop pleine, et les ris succédèrent au fait. Elle me dit que son mari était allé à Genève pour lui acheter une répétition29, et qu’il ne reviendrait que le lendemain.
— Vous pourrez, me dit-elle, passer la nuit avec moi.
— La nuit, madame, est faite pour dormir. Si vous n’attendez personne, je passerai avec vous toute la matinée.
— Soit. Personne ne viendra ici.
Elle mit alors mes cheveux sous un bonnet de son mari, et vite vite nous nous trouvâmes l’un entre les bras de l’autre. Je l’ai trouvée amoureuse tant que je pouvais la désirer, et elle fut convaincue que je ne lui cédais en rien. Nous passâmes quatre belles heures nous trichant très souvent ; mais pour nous procurer des sujets de rire. Après le dernier combat elle me demanda pour prix de sa tendresse de passer à Aix encore trois jours.
— Je vous promets belle Z de rester ici aussi longtemps que vous me donnerez des marques d’amitié égales à celles que vous m’avez données ce matin.
— Levons-nous donc, et allons dîner là-bas.
— Là-bas ? Si tu voyais tes yeux !
— Laisse qu’on devine. Les deux comtesses mourront de rage. Je veux que tout le monde soit sûr que tu ne restes que pour moi.
— Je n’en vaux pas la peine, mon ange ; mais je te contente avec plaisir, quand même il m’arriverait de perdre dans ces trois jours tout mon argent.
— J’en serais au désespoir ; mais si tu t’abstiens de ponter, tu ne perdras pas ; malgré que tu te laisses voler.
— Crois-moi que je ne me laisse voler que par les dames. Tu m’as fait aussi des parolis de campagne30.
— C’est vrai ; mais pas tant que les comtesses ; et j’en suis fâchée, car elles peuvent croire que tu les aimes. Après ton départ le marquis de S.t Maurice a dit que tu n’aurais jamais dû offrir à l’Anglais de se retirer en huit cartes, car s’il avait gagné il aurait pu croire que tu le savais.
— Dis à M. de S. Maurice qu’un homme d’honneur est incapableac d’avoir un tel soupçon ; et qu’au surplus, le caractère du jeune lord m’étant connu, j’étais moralement sûr qu’il n’aurait pas accepté mon offre.
Quand nous descendîmes à table on nous claqua des mains. [128v] La belle Z avait l’air de me tenir par la bride, et ma contenance était des plus modestes. Personne après dîner n’osa m’inviter à faire une banque : on était à sec d’argent. On fit un trente quarante qui dura toute la journée31. Je n’ai perdu qu’une vingtaine de louis. Sur la brune je me suis évadé, et après avoir été chez moi pour avertir Le-duc que pendant mon séjour à Aix il ne devait jamais quitter ma chambre, je me suis acheminé à la maison où l’infortunée devait être impatiente de me voir paraître ; mais malgré l’obscurité, je crois de voir qu’on me suivait. Je m’arrête ; on me dépasse. Deux minutes après je vais mon chemin, et je vois les mêmes deux personnes que je n’aurais jamais pu rejoindre, si elles n’avaient abrégéad leurs pas. Cela pouvant cependant être naturel, je sors de mon chemin sans me désorienter sûr de m’y remettre quand je n’aurais pu plus me croire suivi. Mais mon soupçon devient certitude quand je vois à quelque distance les deux fantômes : je m’arrête derrière un arbre, et je décharge à l’air un de mes pistolets. Une minute après ne voyant plus personne je vais à la maison de la paysanne, après m’être rendu à la fontaine pour m’assurer que je ne manquerais pas le chemin.
Je monte à l’endroit ordinaire, et je vois la religieuse au lit à la clarté de deux bougies qui étaient sur une petite table.
— Êtes-vous malade ? madame.
— Je me porte bien, Dieu merci, après avoir accouché d’un garçon à deux heures du matin, que ma bonne hôtesse a porté Dieu sait où. La sainte vierge a exaucéae mes prières. Je n’ai eu qu’une seule douleur forte, et un quart d’heure après j’éternuais encore. Dites-moi si vous êtes un ange ou un homme, car j’ai peur de pécher vous adorant.
— Vous me donnez une nouvelle qui me comble de contentement. Et votre converse ?
— Elle respire encore ; mais nous n’espérons pas qu’elle puisse échapper à la mort. Elle est défigurée. Nous avons commis un grand crime.
— Dieu vous le pardonnera. Adorez la providence éternelle.
— Cette paysanne est sûre que vous êtes un ange. C’est votre poudre qui m’a fait accoucher. Je ne vous oublierai jamais, sans cependant savoir qui vous êtes.
La paysanne monte, et après lui avoir fait compliment sur les soins qu’elle avait eus accouchant la bonne religieuse, je lui recommande de nouveau de caresser le prêtre32 qu’elle choisira quandaf la converse ne respirera plus pour l’empêcher d’imaginer le genre de sa mort. Elle m’assure que tout ira bien, que personne ne savait ni que la converse était malade, ni par quelle raison madame n’était pas sortie du lit. Elle me dit qu’elle avait porté en personne le nouveau-né à Anneci, et qu’elle avait acheté tout ce qui pouvait être nécessaire chez elle dans l’état présent de choses. Elle me dit que son frère était parti la veille, et qu’il ne retournerait que dans huit jours, et qu’ainsi nous n’avions plus rien à craindre. Je lui ai donnéag encore dix louis, la priant d’acheter quelques meubles, et de me faire trouver quelque chose à manger le lendemain : elle me dit qu’il lui restait encore beaucoup d’argent ; mais quand elle m’a entendu lui répondre que tout l’argent qui lui restait était pour elle, j’ai cru que la reconnaissance allait la faire devenir folle. Voyant que ma présence incommodait l’accouchée, je l’ai laissée lui promettant d’aller la voir le lendemain.
Il me tardait de me voir sorti de cette épineuse affaire ;ah mais je ne pouvais chanter victoire que quand la converse serait enterrée. Je tremblais, car le prêtre, à moins de n’être imbécile, devait trouver évident que la défunte était morte de poison.
J’ai trouvé le lendemain le Ch. Z dans sa chambre examinant avec sa femme la belle montre qu’il lui avait achetée. Il l’applaudit à ma présence d’avoir eu le talent de me retenir à Aix. C’était un de ces hommes qui aimaient mieux passer pour coc[us]ai que pour sots. Je l’ai laissé pour aller aux eaux avec sa femme, qui me [129v] dit chemin faisant qu’elle serait seule le lendemain, et qu’elle ne serait plus curieuse de ma promenade de huit heures.
— C’est donc vous qui m’avez fait suivre ?
— Oui, moi, pour rire, car il n’y a là que des montagnes ; mais je ne te croyais pas si méchant. Heureusement ton coup a manqué.
— Ma chère amie, j’ai tiré en l’air, car la peur suffit à corriger les curieux.
— Aussi ne te suivront-ils plus.
— Et s’ils me suivront, je me laisserai suivre peut-être, car ma promenade est innocente. Je suis toujours chez moi à dix heures.
Nous étions encore à table lorsque nous vîmes arriver une berline à six chevaux, et en descendre le marquis de Prié, un chevalier de S.t Louis33, et deux charmantes dames, dont une, me dit d’abord madame Z était maîtresse du marquis. On met d’abord quatre couverts, tout le monde seaj rassied, et en attendant qu’on serve on conte aux nouveaux arrivés toute l’histoire de la banque que j’avais faiteak, et de l’apparition des Anglais. Le marquis me fait compliment, me disant qu’il n’aurait jamais cru de me trouver encore à Aix, et madame Z dit que je serais parti, si elle ne me l’avait empêché. Accoutumé à son étourderie j’en conviens. Il dit que ce serait lui qui me ferait une petite banque après dîner, et je lui réponds que j’y ferais raison34. Il la fit de cent louis, et j’ai joué perdant une somme égale en deux tailles, et après je me suis levé, et je suis allé chez moi poural répondre à plusieurs lettres. Au commencement de la nuit je suis allé chez la religieuse.
— La converse est morte, monsieur ; on l’enterrera demain : demain que nous devions retourner à notre couvent. Voilà la lettre que j’écris à l’abbesse. Elle m’enverra une autre converse à moins qu’elle ne m’ordonne de retourner au couvent avec cette paysanne.
— Qu’a dit le prêtre ?
— Il a dit qu’elle est morte en conséquence d’une léthargie sortie de son cerveau tombé en liqueur, qui doit lui avoir causé le coup de la grande apoplexie. Je voudrais lui faire dire quinze messes : me le permettez-vous ?
— Vous en êtes la maîtresse.
J’ai d’abord averti la paysanne de les faire dire à Anneci, et de ne dire au prêtre autre chose sinon qu’il devait les appliquer conformément à l’intention de la personne qui lui envoyait les quinze aumônes. Elle me le promit. Elle me dit que la morte était affreuse, et qu’elle lui tenait deux gardes pour que les sorcières ne vinssent sous la forme de chats lui enlever quelque membre.
— Dites-moi chez qui vous avez acheté le laudanum.
— Celle qui me l’a vendu est une très honnête sage-femme. Nous en avions besoin pour faire dormir la malheureuse quand les douleurs d’accouchement auraient pris à madame.
— Quand vous avez donné l’enfant à l’hôpital vous a-t-on connueam ?
— Ne craignez rien. Je l’ai mis dans la roue sans que personne me voie avec un billet qui avertissait qu’il n’est pas baptisé35. L’enterrement coûte six francs, que le curé payera volontiers, car, Dieu lui pardonne, nous lui avons trouvéan deux louis. Madame a dit de laisser le reste au curé pour lui célébrer des messes.
— Est-ce qu’elle ne pouvait pas avoir deux louis en bonne conscience ?
— Madame dit que non.
Elle me dit alors qu’elles n’avaient que dix sous de Savoye par jour chacune36, et qu’elles ne pouvaient avoir pas le sou à l’insu de l’abbesse sous peine d’excommunication. Actuellement, me dit-elle, je suis entretenue comme une princesse, et vous le verrez à souper. Malgré que cette bonne femme sache que l’argent que vous lui avez donné est à elle, elle veut le prodiguer pour moi. Je dois laisser qu’elle fasse.
Je l’ai alors encouragée à dépenser, lui donnant encore dix louis. Elle me dit qu’elle achèterait des vaches, et que j’avais fait la fortune de sa maison.
Étant resté seul avec elle, et sa charmante figure, qui me [130v] rappelait trop celle de M. M. me rendant ardent, je lui ai parlé de son séducteur, lui disant que j’étais étonné qu’il ne lui eût pas prêté l’assistance qui lui était nécessaire dans le cruel cas où il l’avait mise. Elle me répondit qu’elle n’aurait pu accepter le moindre argent à cause de son vœu de pauvreté, et d’obéissance, et qu’elle rendrait à l’abbesse un louis qui lui était resté des aumônes que lui avait procurées monseigneur l’évêque, et que pour ce qui regardait l’abandon dans lequel elle s’était trouvée dans le moment fatal où elle m’avait connu, elle ne pouvait juger autre chose sinon qu’il n’avait certainement pas reçuao sa lettre.
— Est-il riche, et bel homme ?
— Riche oui ; mais il est fort laid, bossu, et âgé de cinquante ans.
— Comment avez-vous donc pu en devenir amoureuse ?
— Jamais amoureuse. Il m’a excitéeap à pitié. Il voulait se tuer. J’eus peur. Je suis allée au jardin la nuit, dans laquelle il m’a juré qu’il y serait, pour le prier d’en sortir ; et il en sortit ; mais après avoir satisfait à son mauvais caprice.
— Il vous donc fait violence ?
— Point du tout, car il ne serait pas réussi37. Il a pleuré, il m’a tant priéeaq que je l’ai laissé faire sous condition qu’il ne reviendrait plus au jardin.
— Et vous n’avez pas craint de rester grosse.
— Je n’y comprends rien, car j’ai toujours cru que pour rester grosse une fille avait besoin de faire cela avec un homme au moins trois fois.
— Malheureuse ignorance ! Il n’est donc pas revenu à la charge pour des nouveaux rendez-vous au jardin.
— Je n’ai plus voulu, parce que notre confesseur m’a obligée à lui promettre, si j’ai voulu l’absolution, de ne plus le recevoir.
— Avez-vous dit au confesseur qui était le séducteur ?
— Pour cela non. J’aurais commis un autre péché.
— Avez-vous dit au confesseur que vous étiez grosse ?
— Non plus ; mais il se le sera imaginé. C’est un saint homme qui aura peut-être prié Dieu pour moi : et votre connaissance est peut-être le fruit de ses prières.
J’ai gardé un quart d’heure de silence absorbé dans la profonde réflexion. Tout le malheur de cette fille était venu de sa candeur, de son innocence, et d’un sentiment de pitié mal entendu, qui la conduisit à accorder à un monstre amoureux d’elle ce dont elle ne faisait que très peu de cas parce qu’elle n’avait jamais été amoureuse. Elle avait de la religion ; mais étant une religion d’habitude, elle était très faible. C’était chez elle une affaire de calcul. Elle abhorrait le péché parce qu’elle devait s’en purger par la confession sous peine de sa damnation éternelle ; et elle ne voulait pas se damner. Elle avait beaucoup de bon sens, et très peu d’esprit parce qu’elle n’avait jamais été endoctrinée par l’expérience. Examinant tout cela je prévoyais que je la trouverais très difficile à m’accorder ce qu’elle avait abandonné à M. de Cou…. ; elle s’en était trop repentie pour s’exposer de nouveau avec un autre au même risque.
La paysanne monta, mit sur une petite table deux couverts, et nous porta à souper. Tout était neuf : serviettes, assiettes, glaces38, couteaux, cuillers, et tout très propre. Les vins étaient très bons, et les mets exquis parce que rien n’était travaillé. Gibier, rôti,ar poissons délicieux, et fromages excellents. J’ai passé une heure et demie mangeant, buvant, et causant. La religieuse ne mangea presque rien ; mais cela ne m’a pas empêché de vider deux bouteilles. J’étais en feu. La paysanne, enchantée des éloges que je lui faisais, m’en promet autant toutes les nuits, elle emporte tout, et elle descend. Me trouvant de nouveau seul avec cette femme, dont la figure était un vrai prestige, et qui m’inspirait des désirs qu’après le ragoûtant souper je ne pouvais pas tenir en frein, je lui parle [131v] de sa santé, et des incommodités dépendantes de ses couches. Elle me dit qu’elle se portait très bien, et qu’elle pourrait aller à Chambéry à pied.
— La seule chose, me dit-elle, qui m’incommode un peu sont mes seins ; mais la paysanne m’assure qu’après-demain mon lait se détournera, et qu’ils retourneront dans leur état naturel.
— Permettez-vous que je les examine ?
— Voyez.
Toute nue dans le lit, elle baisse sa chemise, et croyant de n’être qu’humble, et polie, craignant même de pécher d’orgueil, ou de m’offenser me supposant une pensée moins qu’honnête, elle me laisse examiner toute sa charmante poitrine, et la toucher dans toute son étendue, et sa circonférence. Ménageant sa bonne foi je me domine, je lui demande sans le moindre transport comment elle se portait un peu plus bas, et lui faisant cette question j’allonge une main, mais avec douceur elle me défend d’y aller me disant qu’elle était encore un peu incommodée. Je lui demande pardon ; je lui dis que j’espérais de la trouver très bien le lendemain : je lui dis que la beauté de son sein augmentait encore plus l’intérêt qu’elle m’avait inspiré, et je lui donne un tendre baiser, qu’elle se croit obligée de rencontrer avec un des siens. Je me sens égaré, et convaincu que je devais ou risquer de perdre toute sa confiance, ou m’en aller dans l’instant ;as je la quitte lui donnant le doux nom de ma chère fille.
Je suis arrivé à mon logis tout mouillé, parce qu’il pleuvait. Le lendemain je me suis levé tard. J’ai mis dans ma poche les deux portraits que j’avais de M. M. habillée en religieuse, et toute nue pour étonner la religieuse. Je suis allé chez la Z, et ne l’ayant pas trouvée je suis allé à la fontaine, où elle me fit des reproches. L’après-dîner le marquis de Prié fit la banque ; mais ne la voyant que de cent louis, j’ai compris qu’il aspirait à gagner beaucoup ne voulant risquer que peu. J’ai malgré cela tiré de ma bourse cent louis. Il me dit que voulant me divertir je ne devais pas jouer une seule carte. Je lui ai répondu que je mettrais un louis sur toutes les treize39. Il me dit en riant que je perdrais.
Mais par l’événement j’ai gagné en moins de trois heures quatre-vingts louis. J’ai gagné à chaque taille un quinze et le va, et quelquefois deux. Je suis parti, comme je faisais tous les jours à l’entrée de la nuit, et j’ai trouvéat l’accouchée charmante. Elle me dit qu’elle avait eu une petite fièvre que selon la paysanne elle devait avoir, et qu’elle se porterait bien le lendemain, et elle se lèverait. Ayant allongé ma main pour relever sa couverture elle me la baisa me disant qu’elle était bien aise de me donner cette marque de sa tendresse filiale. Elle avait vingt un ans, et moi trente-cinq. J’avais pour elle des entrailles beaucoup plus fortes que celles d’un père. Je lui ai dit que la confiance qu’elle avait en moi me recevant se trouvant déshabillée dans son lit augmentait la tendresse paternelle que je me sentais pour elle, et qu’elle me verrait devenir triste, si je la trouvais le lendemain habillée en religieuse. Vous me trouverez donc au lit, me répondit-elle, et bien volontiers, car dans la chaleur qu’il fait mon habit de laine m’étouffe. Je croyais qu’étant plus décemment toute vêtue, je pourrais vous plaire davantage ; mais il me suffit que cela vous soit égal.
La paysanne monta, et lui donna la lettre de l’abbesse que son neveu lui avait portée de Chambéri dans le moment. Après l’avoir lue, elle me la donna. Elle lui disait qu’elle lui enverrait deux converses qui la reconduiraient au couvent, [132v] et qu’ayant regagnéau sa santé, elle pouvait faire le petit voyage à pied, et épargner ainsi l’argent pour l’employeravà un meilleur usage ; mais elle lui ajoutait que l’évêque étant à la campagne, et ayant besoin de sa permission, les converses ne pourraient partir que dans huit ou dix jours. Elle lui ordonnait sous peine d’excommunication majeure40 de ne sortir, en attendant, jamais de sa chambre, et de ne parler à aucun homme, pas même au maître de la maison où elle était qui devait avoir une femme. Elle finissait par lui dire qu’elle allait faire chanter une messe pour le repos de l’âme de la défunte.
La paysanne me pria de me tourner vers la fenêtre, madame ayant besoin de faire quelque chose. Après cela, je me suis assis de nouveau près d’elle sur son lit.
— Dites-moi, madame, lui dis-je, si je peux venir vous rendre mes devoirs dans ces huit ou dix jours sans préjudicier à votre conscience, car je suis homme. Je ne me suis arrêté ici que pour vous qui m’avez inspiré le plus grand intérêt ; mais si vous avez de la répugnance à me recevoir à cause de cette singulière excommunication, parlez, et je pars demain.
— Monsieur,aw c’est une excommunication que j’ai déjà encourue ; mais j’espère que Dieu ne la confirmera pas, puisque au lieu de me rendre misérable, elle m’a rendue heureuse. Je vous dis donc sincèrement que vos visites font actuellement le bonheur de ma vie, et je m’appelle doublement heureuse si vous me les faites avec plaisir. Mais je désire savoir de vous, si vous pouvez me le dire sans indiscrétion, pour qui vous m’avez priseax la première fois que vous m’avez approchée à l’obscur, car vous ne sauriez vous figurer ni ma surprise, ni la peur que j’ai eue. Je n’avais pas d’idée de baisers pareils à ceux dont vous avez inondéay ma figure ; mais qui n’ont pas pu aggraver mon excommunication, car je n’y consentais pas ; et vous m’avez dit vous-même, que vous pensiez de les donner à une autre.
— Madame je vais vous satisfaire. Je le peux actuellement que je sais que vous savez que nous sommes humains, que la chair est faible, et qu’elle réduit les âmes les plus fortes à commettre des fautes malgré la raison. Vous allez entendre toutes les vicissitudes d’un amour de deux ans avec la plus belle, et la plus sage, par rapport à son esprit, de toutes les religieuses de ma patrie.
— Monsieur, dites-moi tout : étant tombée dans la même faute, je serais injuste, et inhumaine, si je me scandalisais de quelque circonstance, car avec cette religieuse vous n’avez certainement pas pu faire plus que Cou…. ne fit avec moi.
— Non madame. Je fus heureux. Je ne lui ai pas fait un enfant ; mais si je le lui avais fait, je l’aurais enlevée, et conduite à Rome, où le saint père, nous voyant à ses pieds, l’aurait dispensée de ses vœux ; et ma chère M. M. serait actuellement ma femme.
— Dieu ! M. M. est mon nom.
Cette circonstance, qui dans le fond n’était rien, nous étonna tous les deux. Hasard singulier, et frivole ; mais qui cependant opère avec grande force dans des esprits prévenus, et tire à des conséquences importantes. Après avoir gardé le silence quelques minutes, je lui ai conté tout ce qui m’était arrivé avec M. M. ne lui cachant rien. À la vive peinture de nos conflits amoureux, je l’ai vue souvent émue, et quand à la fin de l’histoire je l’ai entendue me demander si vraiment elle lui ressemblait au point de pouvoir me méprendre, j’ai tiré de mon portefeuille son portrait en religieuse, et je l’ai mis entre ses mains.
C’est mon portrait, me dit-elle, aux yeux près, et aux sourcils. C’est mon habit ! C’est un prodige. Quelle combinaison41 ! Je dois à cette ressemblance tout mon bonheur. Dieu soit loué que vous [133v] ne m’aimez pas comme vous avez aiméaz cette chère sœur qui a ma même physionomie, et jusqu’à mon nom. Voici les deux M. M. Imperscrutable42 providence divine ! Toutes tes voies sont adorables. Nous ne sommes que des faibles mortels ignorants, et orgueilleux.
La paysanne vint nous servir un souper encore plus ragoûtant que celui de la veille ; mais l’accouchée ne mangea qu’une soupe. Elle me promit de bien souper la nuit suivante.
Une heure que j’ai passée avec elle, après que la paysanne nous eut desservis, la rendit sûre que je n’avais pour elle que l’amitié d’un père. Elle me fit voir de son propre mouvement sa gorge qui n’était pas encore retournée dans son état naturel, et elle me la laissa toucher partout ne trouvant pas possible qu’elle pût me causer la moindre émotion ; et elle prit pour démonstrations de l’amitié la plus innocente tous les baisers que j’ai appliqués sur ses belles lèvres, et sur ses beaux yeux. Elle me dit en riant qu’elle remerciait Dieu qu’ils ne fussent pas bleus. Quand je me suis vu au moment dans lequel il ne m’était plus possible de me vaincre, je l’ai quittée, et je suis allé me coucher. Le-duc me donna un billet de la Z, dans lequel elle me disait que nous nous verrions à la fontaine parce qu’elle était invitée à aller déjeuner avec la maîtresse du marquis.
À la fontaine, elle me dit que toute la compagnie soutenait que jouant sur treize cartes je devais perdre, car c’était faux qu’il y eûtba dans chaque taille une carte qui gagnait quatre fois ; mais que le marquis avait dit que malgré cela il ne me permettrait plus cette méthode de jouer ; et que sa maîtresse s’était engagée de me faire jouer comme à l’ordinaire. Je l’ai remerciée.
De retour à l’auberge, j’ai perdu au quinze avec le marquis cinquante louis avant dîner, et après je me suis laissé engager à faire une banque. Je suis allé donc chez moi pour prendre cinq cents louis, et me voilà assis à la grande table pour défier la fortune. J’ai pris pour groupier Desarmoises,bb avertissant que je ne tiendrais que les cartes couvertes par l’argent, et que je quitterais à sept heures et demie. Je me trouve assis entre les deux plus belles, et outre les cinq cents louis que je fais sortir de ma bourse, je demande cent écus de six francs pour amuser les dames. Mais voilà un contretemps.
Ne voyant devant moi que des cartes dépaquetées, j’en demande des neuves. Le maître de la salle me dit qu’il avait envoyé un homme à Chambéri pour en acheter cent jeux, et qu’il ne pouvait pas tarder à venir.
— En attendant, me dit-il, vous pouvez tailler avecbc ces jeux-là. Ils sont comme neufs.
— Je ne les veux pas comme neufs ; mais neufs. J’ai des maximes, mon ami, que tout l’enfer ne saurait me faire abandonner. En attendant votre homme, je me tiendrai spectateur. Je suis fâché de devoir différer à servir ces belles dames.
Personne n’osa me répéter43 le moindre mot. J’ai quitté la place, et j’ai repris mon argent. Le marquis de Prié fit la banque, et joua très noblement. Je me suis toujours tenubdà côté de madame Z, qui me prit de moitié, et que44 le lendemain me donna cinq à six louis. L’homme qui devait revenir de Chambéri n’arriva qu’à minuit. J’ai cru de l’avoir échappébe belle, car dans ce pays-là il y a des gens qui ont des yeux prodigieux. Je suis allé remettre mon argent dans ma cassette, et je suis allé voir la religieuse, qui était au lit.
[134v] — Comment vous portez-vous ? madame.
— Dites donc ma fille ; car je voudrais que vous fussiez mon père pour pouvoir vous serrer entre mes bras sans la moindre crainte.
— Eh bien, ma chère fille, ne crains rien, et ouvre-moi tes bras.
— Oui embrassons-nous.
— Mes enfants sont plus jolis que hier. Laisse qu’ils me nourrissent.
— Quelle folie ! Cher papa, tu avales je crois le lait de ta pauvre fille.
— Il est doux, ma chère amie, et le peu que j’en ai avalé m’a embaumé l’âme. Tu ne peux pas être fâchée de m’avoir accordé ce plaisir, car rien n’est plus innocent.
— Non sûrement, je n’en suis pas fâchée, car tu m’as fait plaisir aussi. Au lieu de t’appeler papa, je t’appellerai mon poupon.
— Que j’aime la belle humeur dans laquelle je te trouve ce soir.
— C’est que tu m’as renduebf heureuse. Je ne crains plus rien. La paix est revenue dans mon âme. La paysanne m’a dit que dans peu de jours je me trouverai la même que j’étais avant d’avoir connu Cou….
— Pas tout à fait, mon ange, car par exemple le ventre.
— Tais-toi. On n’y connaît rien ; je suis étonnée moi-même.
— Laisse que je voie.
— Oh non. Je t’en prie. Mais tu peux y toucher. C’est-il vrai ?
— C’est vrai.
— Oh ! Mon ami ! Ne touche pas là.
— Pourquoi non ? Tu ne peux pas être différente de mon ancienne M. M. qui actuellement ne peut avoir que trente ans. Je veux te faire voir son portrait en entier : elle est toute nue.
— Tu l’as ici ? Je le verrai bien avec plaisir.
Je le tire alors de mon portefeuille, et je la vois ravie d’aise. Elle la baise. Elle me demande si tout était d’après nature, [135r] et elle trouve sa propre physionomie encore plus frappante dans le portrait de ma M. M. toute nue, que dans celui où elle était vêtue en religieuse.
— Mais, me dit-elle, c’est toi qui as ordonné au peintre de lui donner des si longs cheveux.
— Point du tout. Les religieuses chez nous n’ont autre devoir que de ne pas les laisser voir aux hommes.
— Chez nous aussi. On nous les coupe ; et après nous les laissons revenir.
— Tu as donc tes cheveux longs ?
— Comme ceux-ci ; mais ils ne te plairont pas car ils sont noirs.
— Que dis-tu donc ? Je les préfère aux blonds. Au nom de Dieu, laisse que je les voie.
— Tu me demandes un crime au nom de Dieu, car j’encours une autre excommunication ; mais je ne te peux refuser rien. Je te les ferai voir après souper, car je ne veux pas que la paysanne se scandalise.
— Tu as raison. Je te trouve la plus aimable de toutes les créatures, et je mourrai de douleur quand tu quitteras cette heureuse chaumière pour retourner à ta prison.
— Je dois y aller pour faire la pénitence de tous mes péchés.
Que j’étais content ! Je me sentais sûr d’obtenir tout après souper. À l’apparition de la paysanne, je lui ai encore donnébg dix louis. À l’étonnement de cette femme, je me suis aperçu qu’elle pouvait me croire dépourvu de bon sens. Je lui ai dit que j’étais fort riche, et que je désirais qu’elle fût convaincue que je ne croyais pas de l’être assez pour pouvoir récompenser les soins maternels qu’elle avait de cette religieuse. Elle pleura de reconnaissance. Elle nous donna un souper exquis où l’accouchée crut de pouvoir se laisser aller à l’appétit ; mais la satisfaction de mon âme m’empêcha de l’imiter : il me tardait de voir les beaux [135v] cheveux noirs de cette victime de la bonté de son âme. C’était dans ce moment-là l’appétit qui me dominait, et qui ne pouvait pas en admettre un autre.
D’abord que la paysanne nous laissa tête-à-tête, elle ôta son bonnet de religieuse, et pour lors j’ai positivement cru de voir M. M. en cheveux noirs. Elle se plut à les laisser tomber sur ses épaules comme je lui faisais voir ceux du portrait, et elle jouissait m’entendant dire ce qui était une vérité incontestable : ses cheveux, et ses yeux noirs en force du contraste la faisaient paraître plus blanche que M. M.. Ce n’était pas vrai. C’étaient deux blancheurs également éblouissantes ; mais dont l’incarnat différait,bh c’était une dissemblance qui ne pouvait être aperçue que par des yeux amoureux. L’objet animé cependant l’emporta sur le peint.
— Tu es plus blanche, lui dis-je, plus belle, et plus brillante à cause de la force de l’opposition du noir au blanc ; mais je crois ma première M. M. plus tendre.
— Cela se peut ; mais non pas plus bonne.
— Ses désirs amoureux durent être plus vifs que les tiens.
— Je le crois, car je n’ai jamais aimé.
— C’est surprenant. Mais la nature ; et l’impulsion des sens.
— C’est un penchant, mon cher ami, que nous apaisons très facilement au couvent : nous nous accusons au confesseur, car nous savons que c’est un péché, mais il le traite d’enfantillage, car il nous absout sans nous faire la moindre correction : c’est un vieux prêtre savant, sage, et austère dans ses mœurs : quand il mourra nous serons bien fâchées.
— Mais dans tes tendres ébats avec une autre religieuse ton égale, ne sens-tu pas que tu l’aimerais mieux si elle pouvait dans ce moment-là devenir un homme ?
— Tu me fais rire. Il est vrai que si mon amie devînt un homme cela ne me déplairait pas ; mais en vérité,bi sois sûr, que nous ne nous amusons pas à désirer ce miracle.
— Ce ne peut être qu’un défaut de tempérament. M. M. en cela te surpassait : elle me préférait à C. C. ; mais tu ne me préférerais pas à l’amie que tu as au couvent.
— Non certainement, car avec toi je violerais mon vœu, et je m’exposerais aux conséquences qui me font trembler actuellement toutes les fois que j’y pense.
— Tu ne m’aimes donc pas ?
— Qu’oses-tu dire ? Je t’aime tant que je suis fâchée que tu ne sois pas une femme.
— Je t’aime aussi ; mais ton désir me fait rire. Je ne voudrais pas devenir femme pour te plaire, d’autant plus qu’étant femme, je suis sûr que je ne te trouverais pas si belle. Mets-toi mieux sur ton séant, ma complaisante amie, et laisse-moi voir comme tes beaux cheveux couvrent la moitié de ton beau corps.
— Volontiers. Il faut donc que je laisse tomber ma chemise ?
— Certainement. Que tu es belle ! Laisse quebj je suce les douces reliques de ton lait.
Après m’avoir permis cette jouissance, me regardant avec l’air de la plus grande complaisance, et se laissant serrer entre mes bras, ignorant, ou faisant semblant d’ignorer la grandeur du plaisir que je devais ressentir, elle me dit que si on pouvait accorder à l’amitié des pareilles satisfactions elle était préférable à l’amour, car elle n’avait jamais de sa viebk ressenti dans son âme une joie plus pure que celle que je lui avais causée me tenant ainsi attaché à ses seins.
— Laisse, me dit-elle, que je t’en fasse autant.
— Me voilà, mon ange, mais je n’ai rien.
— N’importe. Nous rirons.
Après s’être satisfaite, nous passâmes un quart d’heure à nous entredonner des baisers. Je n’en pouvais plus.
— Dis-moi la vérité, lui dis-je ; Dans la fureur de ces baisers, dans ces transports que nous voulons bien appeler enfantins ne sens-tu pas un désir beaucoup plus grand.
— Je t’avouerai que je le sens, mais il est criminel ; et sûre comme je suis que tu le sens aussi, nous devons finir ces dangereux badinages. Notre amitié, mon cher poupon, est devenue amour. N’est-ce pas ?
— Oui : amour ; et amour invincible. Faisons-lui raison45.
— Au contraire, mon cher ami, finissons. [136v] Soyons prudents à l’avenir, et ne nous exposons plus à devenir ses victimes. Si tu m’aimes, tu dois être de mon même avis.
Me disant cela, elle ramassa ses cheveux, et après les avoir mis sous son bonnet, je l’ai aidée à relever sa chemise, dont la grosse toile me parut indigne de la douceur de sa peau : je le lui dis, et elle me répondit qu’y étant habituée, elle ne lui faisait aucune peine. Mon âme se trouvait dans la plus grande consternation, car la peine que ma contrainte me faisait me semblait infiniment plus grande que le plaisir que je me serais procuré dans la parfaite jouissance ; mais j’avais besoin d’être sûr que je ne trouverais la moindre résistance, et je n’en étais pas sûr. Une feuille de rose pliée gâtait le plaisir du fameux Smindyride qui aimait la douceur de son lit. J’ai donc aimé mieux souffrir la peine, et partir que de risquer de trouver la feuille de rose qui incommodait le voluptueux Sybarite46. Je suis parti amoureux à la perdition. À deux heures du matin, je suis rentré chez moi, et j’ai dormi jusqu’à midi.
Le-duc me donna un billet qu’il devait me donner avant que j’allasse me coucher. Il l’avait oublié. Madame Z. me disait qu’elle m’attendait à neuf heures, et qu’elle serait seule. Qu’elle donnait un souper, et qu’elle était sûre que je m’y trouverais ; et qu’elle partirait après. Elle espérait que je partirais aussi, ou que pour le moins je l’accompagnerais jusqu’à Chambéri.
Malgré que je l’aimasse encore, tous les trois articles de ce billet me firent rire. Il n’était plus temps d’aller déjeuner avec elle. Je ne pouvais pas m’engager à souper à cause de ma religieuse que dans ce moment-là je n’aurais pas quittée pour la plus grande fortune, et je ne pouvais pas non plus m’engager à l’accompagner jusqu’à Chambéri, car il pouvait m’arriver de ne pas pouvoir me détacher de M. M.
Je l’ai trouvée dans sa chambre une minute avant d’aller dîner. Elle était furieuse. Elle m’avait attendu à déjeuner. Je lui ai dit qu’il n’y avait qu’une heure que j’avais reçu son billet ; et elle descendit sans me donner le temps de [lui]bl dire que je ne pouvais lui promettre ni de souper avec elle, ni de lui faire ma cour jusqu’à Chambéri. À table elle me bouda, et après table, le marquis de Prié me dit qu’il y avait des cartes neuves, et que toute la compagnie désirait de me voir tailler. Il y avait des dames, et des hommes arrivés de Genève le matin : je suis allé prendre de l’argent, et je leur ai fait cinq cents louis de banque. À sept heures j’en avais perdu plus que la moitié ; mais tout de même j’ai quitté mettant le reste dans ma poche. Après avoir donné un triste coup d’œil à M. Z, je suis allé mettre mon or chez moi, puis je suis allé à la chaumière, où j’ai vu mon ange dans un grand lit tout neuf, et un autre joli lit à la romaine47 pour moi près du grand. J’ai ri du désaccord de ces meubles avec le taudis où nous étions. Pour tout compliment, j’ai donné à la paysanne cinquante louis lui disant que c’était pour tout le reste du temps que M. M. demeurerait en pension chez elle ; mais qu’elle ne devait plus faire la moindre dépense en meuble.
Tel je crois en général le caractère de la plupart des joueurs. Je ne lui auraisbm peut-être pas donné une telle somme si j’avais gagné mille louis. J’en avais perdu trois cents, et il me semblait d’avoir gagné les deux cents qui m’étaient restés. Je lui ai donné les cinquante m’imaginant de les payer sur une carte gagnante. J’ai toujours aimé la dépense ; mais je ne me suis reconnu prodigue que lorsque je me suis trouvé dans le courant du jeu. Je ressentais le plus grand plaisir donnant un argent qui ne me coûtait rien à quelqu’un qui en ferait le plus grand cas.
] Je nageais dans la joie voyant la reconnaissance, et l’admiration sur la noble figure de ma nouvelle M. M..
— Vous devez être, me dit-elle, prodigieusement riche.
— Désabusez-vous. Je vous aime très passionnément, et voilà tout. Ne pouvant rien donner à vous-même à cause de votre vœu, je prodigue ce que je possède à cette bonne femme pour l’engager toujours plus à vous rendre heureuse dans ce peu de jours que vous devez demeurer chez elle. Vous devez, si je ne me trompe, m’aimer par contrecoup toujours davantage.
— Je ne peux pas vous aimer davantage. Je ne suis actuellement malheureuse que quand je pense que je dois retourner au couvent.
— Vous m’avez dit hier que cette pensée vous rendait heureuse.
— Et c’est précisément depuis hier que je suis devenue une autre. J’ai passébn une très cruelle nuit. Je n’ai jamais pu dormir sans me trouver entre vos bras, me réveillant toujours en sursaut dans le moment que j’allais commettre le plus grand de tous les crimes.
— Vous n’avez pas tant combattu avant de le commettre avec un homme que vous n’aimiez pas.
— C’est vrai ; mais c’est positivement parce que je ne l’aimais pas que je n’ai pas cru de commettre un crime. Concevez-vous cela ? mon cher ami.
— C’est une métaphysique de votre âme pure, divine, et innocente que je conçois à merveille.
— Je vous remercie. Vous me comblez d’aise, et de reconnaissance. Je me réjouis quand je pense que vous n’êtes pas dans une situation d’esprit pareille à la mienne. Je suis sûre actuellement d’obtenir la victoire.
— Je ne vous la disputerai pas quoique cela m’afflige.
— Pourquoi ?
— Parce que vous vous croirez obligée à me refuser des caresses sans conséquence ; mais qui faisaient le bonheur de ma vie.
— J’y ai pensé.
— Vous pleurez ?
— Oui ; et j’aime ces larmes, qui plus est. Il faut que je vous demande deux grâces.
— Demandez, et soyez sûre de les obtenir.
Chapitre IX
Ma fuite d’Aix
— Hier, me dit-elle, vous avez laisséa entre mes mains les deux portraits de ma sœur M. M. vénitienne. Je vous prie de m’en faire présent.
— Ils sont à vous.
— Je vous en suis reconnaissante. En voilà une. L’autre grâce que je vous demande est de recevoir mon portrait, tel que je vous le remettrai demain.
— Ce sera, ma chère amie, le plus chéri de tous mes joyaux ; mais je suis surpris que vous me demandiez cela comme une grâce, tandis que c’est vous qui m’en faites une que je n’aurais jamais osé vous demander. Comment pourrais-je me rendre digne de vous faire désirer le mien ?
— Ah ! Mon cher ami ! Il me serait bien cher ; mais Dieu me préserve de l’avoir au couvent.
— Je me ferais faire dans le costume de S.t Louis Gonzaga, ou de S.t Antoine de Padoue1.
— Je me damnerais.
Elle avait un corset de basin à rubans couleur de Rose, et une chemise de batiste, qui m’avait surpris2, et la politesse ne me permettait pas de lui demander d’où cela venait ;b j’y tenais cependant mes yeux dessus ; mais devinant facilement ma pensée, elle me dit en riant que c’était un présent que la paysanne lui avait fait voyant qu’elle aimait le lit.
— Se voyant riche, me dit-elle, elle pense à tous les moyens de convaincre son bienfaiteur qu’elle lui est reconnaissante. Voyez ce grand lit : elle a certainement pensé à vous : voyez les fins draps. Mais cette chemise si fine, je vous avoue qu’elle me fait plaisir. Je dormirai mieux cette nuit, si je peux cependant me défendre des rêves séducteurs qui m’ont enflamméc l’âme la nuit passée.
] — Croyez-vous que ce lit, ces draps, et cette chemise puissentd éloigner de votre âme les rêves que vous redoutez ?
— Au contraire. La mollesse excite la volupté des sens. Tout ceci lui restera, car que dirait-on au couvent si on me voyait couchée ainsi. Mais vous paraissez triste. Vous étiez si gai la nuit passée.
— Comment pourrais-je être gai me voyant réduit à ne pouvoir plus badiner avec vous que sûr de vous faire de la peine ?
— Dites plutôt sûr de me faire trop de plaisir.
— Consentez donc à avoir du plaisir en grâce de celui que vous êtes la maîtresse de me faire.
— Mais le vôtre est innocent, et le mien est criminel.
— Que feriez-vous donc si le mien était aussi criminel que le vôtre ?
— Vous m’auriez hier au soir rendue malheureuse, car je n’aurais pu vous refuser la moindre chose.
— Comment malheureuse ! Songez que vous n’auriez pas combattu contre des rêves, et que vous auriez parfaitement bien dormi. La paysanne enfin, vous donnant ce corset, vous a fait un présent qui me rendra triste pour toute ma vie ; car j’aurais du moins vu mes enfants sans craindre des mauvais rêves.
— Mais vous ne pouvez pas pour cela en vouloir à la paysanne, car si elle croit que nous nous aimons, elle doit aussi savoir que rien n’est plus facile que délacer un corset. Mon cher ami, je ne veux pas vous voir triste. C’est le principal.
Sa belle figure, me disant ces paroles, devint toute en feu, et elle laissa que je l’inonde de baisers. La paysanne monta pour mettre le couvert sur une jolie table toute neuve précisément quand j’allais la délacer sans voir sur sa figure pas même l’ombre de la moindre résistance.
Cet excellent augure me mit en bonne humeur ; mais j’ai vu M. M. à son tour devenir pensive. Je me suis bien gardé de lui en demander la raison, car je la savais, et je ne voulais pas venir à des conditions que la religion, et l’honneur auraient rendues inviolables. J’ai excité son appétit lui donnant pour exemple le mien, et elle but du vin clairet3 avec autant de plaisir que moi,e sans craindre que n’y étant pas accoutumée il pût réveiller en elle une gaieté ennemie déclarée de la vertu de la continence, quoiqu’amie des autres. Elle ne put pas s’en apercevoir, carf cette même gaieté rendant sa raison plus brillante, la lui faisait paraître plus belle, etg attachée au sentiment beaucoup plus qu’avant souper.
D’abord que nous restâmes seuls, je lui ai fait compliment surh son enjouement, l’assurant que c’était tout ce qu’il me fallait pour éloigner de moi toute tristesse, et pour me faire passer avec elle des heures entières comme des minutes.
— Sois seulement généreuse avec moi, ma chère amie, des mêmes dons que tu m’as faitsi hier au soir.
— Je veux plutôt me damner, mon cher ami, et mourir cent fois que risquer de pouvoir te paraître ingrate. Tiens.
Elle ôta alors son bonnet, elle laissa tomber sa chevelure, elle se défit du corset, et ôtant ses bras de la chemise, elle se montra à mes yeux amoureux comme nous voyons les sirènes sur le plus beau tableau du Corrège4. Mais quand je l’ai vue reculer pour me faire place, j’ai compris qu’il ne s’agissait plus de raisonner, et que l’amour exigeait que je saisisse le moment.
Je me suis précipité plus près d’elle que sur elle, et la serrant entre mes bras j’ai colléj mes lèvres sur les siennes. Une minute [141v] après, elle détourna sa tête, et ayant baissék ses paupières, j’ai cru qu’elle allait s’endormir, je me suis alors éloigné un tant soit peu d’elle pour mieux contempler les inappréciables richessesl que la fortune, et l’amour m’offraientm, et dont je devais me rendre possesseur. M. M. dormait : elle ne pouvait pas en faire semblant : elle dormait. Mais quand même elle en aurait fait semblant pouvais-je lui savoir mauvais gré de cette ruse ? Ou vrai, ou feint, le sommeil d’un objetn adoré dit à un amant qui raisonne qu’il devient indigne d’en jouir d’abord qu’il doute s’il luio soit permis ou non d’en profiter. S’il est vrai il ne risque rien ; s’il est feint peut-il lui accorder une satisfactionp moins juste, et moins honnête que celle de désavouer son propre consentement ? Mais M. M. n’était pas capable de feindre. Les pavots de Morphée rendaient sa figure radieuse. Elle articulait mal des mots que je ne pouvais pas comprendre : elle rêvait.
Je me détermine à me déshabiller, sans savoir si c’était pour me procurer un sommeil égal au sien, ou pour calmer mon ardeur m’emparant d’elle. Mais je n’ai pas tardé à savoir ce que je devais faire.
M’étant couché près d’elle, je ne crains pas de la réveiller la serrant entre mes bras : le mouvement qu’elle fit alors pour me venir au-devant m’a convaincu qu’elle suivait son rêve, et que tout ce que j’aurais pu faire n’aurait pu contribuer qu’à le rendre réel. J’achève d’abattre sa fine chemise, et pour lors elle remue comme un enfant qui se sentant démailloter respire. J’ai consumé5 le doux crime dans elle, et avec elle ; mais avant l’extrémité elle ouvrit ses beaux yeux. Ah ! Dieu ! s’écria-t-elle d’une voix mourante, c’est donc vrai.
Après avoir prononcé ces mots, elle approcha sa bouche [142r] de la mienne pour recevoir mon âme, me donnant la sienne. Sans cet heureux échange nous serions restés morts tous les deux. Quatre ou cinq heures après, nous réveillant dans la même posture, et voyant la faible lumière du jour naissant mêlée à la pâle qui sortait des mèches charbonnées des bougies, nous apprîmes l’un de l’autre tranquilles, et contents toute la série6 de notre douce histoire.
— Mais nous en parlerons plus au long ce soir, me dit-elle, habillons-nous bien vite. Nous nous aimions, et nous avons couronné notre amour. Je me trouve à la fin délivrée de toutes mes inquiétudes. Nous avons suivi notre destinée, obéissant aux préceptes de l’impérieuse nature. M’aimes-tu encore ?
— Peux-tu en douter ? Je te répondrai ce soir.
Je me suis rhabillé avec la plus grande vitesse ; et je l’ai laissée au lit. Je l’ai vue rire lorsqu’elle alla ramasser sa chemise qu’elle ne se souvenait pas de s’être ôtée.
Je suis arrivé chez moi à grand jour. Le-duc qui ne s’était pas couché me donna une lettre de la Z qu’il avait reçue à onze heures. J’avais manqué à son souper, et à l’honneur de l’accompagner jusqu’à Chamberi ; mais je ne m’en étais pas seulement souvenu. J’en étais fâché ; mais je ne savais qu’y faire. J’ouvre sa lettre, et je ne vois que six lignes ; mais elles disaient beaucoup. Elle me conseillait de n’aller jamais à Turin, car elle trouverait là le moyen de se venger du sanglant affront que je lui avais fait. Elle me reprochait la marque publique de mépris que je lui avais donnée n’allant pas à son souper, dont elle s’appelait déshonorée7.
Il était impossible que j’y allasse. J’ai déchiré son billet, je me suis fait coiffer ; et je suis allé à la fontaine.
] Tout le monde commence par me faire la guerre sur ce que l’on ne m’avait pas vu au souper de Madame Z, je me défends alléguant pour excuse mon système de santé qui ne me permettait pas de souper ; mais on s’en moque, on me dit qu’on savait tout, et la maîtresse du marquis s’attachant à mon bras me dit sans façon que j’avais la réputation d’un inconstant : la politesse veut que je lui réponde que je n’avais pas ce vilain défaut ; mais qu’en tout cas personne ne pourrait me le reprocher si j’avais l’honneur de servir une dame comme elle : mon compliment la flatte ; et je me trouve repenti de le lui avoir fait d’abord que de l’air le plus gracieux elle me demande pourquoi je n’allais pas déjeuner quelquefois chez le marquis. Je lui réponds que je lui supposais des occupations ; elle me dit qu’il n’en avait pas ; que je lui ferais plaisir, et elle finit par m’engager à y aller le lendemain, me disant par manière d’acquit qu’il déjeunait toujours dans la chambre à elle.
Cette femme était veuve d’un homme de condition, assez jeune, jolie sans contredit, et possédant parfaitement le jargon de l’esprit ; mais elle ne me revenait pas. Venant d’avoir madame Z, et étant parvenu au comble de mes désirs avec la nonne, je n’avais dans ce moment-là la faculté de penser un seul instant à un nouvel objet. Je devais cependant faire semblant deq me croire fort heureux que cette dame me donnât la préférence sur tout autre. Elle demanda au marquis, si elle pouvait retourner à l’auberge, et il lui dit qu’il devait finir une affaire avec la personne qui lui parlait, et que je pouvais l’accompagner. Elle me dit chemin faisant que [143r] si madame Z n’était pas partie, elle n’aurait pas osé prendre mon bras. Je ne pouvais lui répondrer qu’en biaisant, car je ne voulais m’engager avec elle d’aucune façon. J’ai dû malgré cela monter avec elle dans sa chambre, où j’ai dû m’asseoir, et où, n’ayants dormi que très peu dans la nuit précédente, il m’est arrivé de bâiller. Je lui en ai demandét mille pardons lui jurant que j’étais malade ; et elle l’a cru. Je me serais qui plus est endormi, si je n’avais mis dans mon nez un peu d’errhins, qui me faisant éternuer me tint réveillé par force.
Le marquis arriva, et se montrant bien aise deu me trouver avec elle, il me proposa une partie de quinze. Je l’ai prié de me dispenser ; et madame dit en riant que poursuivant à éternuer ainsi il m’était réellement impossible de jouer. Nous descendîmes à dîner, et je me suis facilement laissé engager à leur faire la banque, étant aussi piqué de la perte de la veille.
Je la leur ai faite, comme toujours, de cinq cents louis, et vers les sept heures j’ai annoncév à toute la compagnie la dernière taille malgré que ma banque s’était diminuée de deux tiers. Mais le marquis, et deux autres fort joueurs s’étant mis à l’entreprise de me faire sauter, la fortune me favorisa si fort qu’à la fin je me suis trouvé refait, et vainqueur de deux ou trois cents louis. Je suis parti promettant à la compagnie de faire la même banque le lendemain. Toutes les dames avaient gagné parce que Desarmoises avait ordre de ne jamais corriger leur jeu tant qu’il ne le verrait pas gros8. Après avoir été déposer ma somme dans ma chambre, et avoir dit à Le-duc que je passerais la nuit dehors, je suis allé chez mon nouvel idole tout mouillé d’une pluie forte qui [143v] m’a surpris à moitié chemin.
J’ai trouvé mon amour habillé en religieuse, étendue sur le lit à la Romaine. La paysanne, après m’avoir essuyé tant qu’elle put, s’en étant allée, j’ai demandé à M. M. pourquoi elle ne m’avait pas attendu au lit.
— Je ne me suis jamais portée si bien, mon cher ami, à une petite incommodité près, qui me durera encore, à ce que ma sage-femme m’a dit, cinqw semaines. Ainsi je me suis levée pour souper assise à table. Si cela te fera plaisir nous irons nous coucher après.
— Mais cela te fera plaisir aussi, j’espère.
— Hélas ! Je suis perdue. Je mourrai je crois, quand je me verrai au moment de devoir te quitter.
— Viens avec moi à Rome, et laisse-moi faire. Tu deviendras ma femme. Nous nous rendrons heureux jusqu’à la mort.
— Je ne pourrai jamais m’y déterminer, et je te prie de ne plus m’en parler.
Dans la certitude où j’étais de passer la nuit avec elle nous passâmes une heure dans des propos agréables. À la fin de notre souper la paysanne lui remit un paquet, et nous souhaita la bonne nuit. Je lui ai demandé ce que le paquet contenait, et elle me dit que c’était le présent qu’elle m’avait promis, son vrai portrait ; mais que je ne devais le voir que lorsqu’elle serait allée se coucher. Étant curieux, et impatient de le voir je lui ai dit que c’était un caprice ; et elle répondit que je l’approuverais.
J’ai voulu la déshabiller moi-même, et lui ôter son bonnet, et quand elle fut couchée, elle ouvrit le paquet, et elle me donna un vélin9, où je l’ai vue très ressemblante, toute nue, et dans la même posture où était M. M. dans le portrait [144r] que je lui avais déjà donné. J’ai applaudi l’habile peintre qui l’avait si bien copiée n’ayant changéx que la couleur des yeux, et des cheveux.
— Il n’a rien copié, me répondit-elle, car il n’en aurait pas eu le temps. Il lui a seulement fait des yeux noirs,y des cheveux comme les miens, et la toison plus touffue. Ainsi tu peux actuellement dire d’avoir dans un seul portrait l’image de la première, et de la seconde M. M. qui à juste titre doit te faire oublier la première, qui est aussi disparue dans le portrait décent, car me voilà habillée en religieuse avec des yeux noirs. Représentée ainsi je peux me laisser voir de tout le monde.
— Tu ne saurais croire combien ce cadeau m’est cher. Conte-moi mon ange comment tu as pu faire exécuter si bien ton projet.
— Je l’ai communiqué hier au matin à la paysanne, qui me dit qu’elle avait un fils de lait à Anneci qui apprenait à peindre en miniature ; mais qu’elle ne s’en servirait que pour lui donner la commission de porter les deux miniatures à Genève au plus habile de tous les peintres en ce genre, qui pour quatre ou six louis ferait la métamorphose sans perdre le moindre temps dans l’espace de deux ou trois heures. Je lui ai confiéz les deux portraits, et les voilà faits à la perfection. Apparemment elle ne les a reçusaa que lorsque tu as vu qu’elle me les a remis. Demain matin tu pourras savoir d’elle-même encore plus en détail la jolie histoire.
— Ta paysanne est une femme essentielle ; et je dois la rembourser. Mais dis-moi pourquoi tu n’as pas voulu me donner ton portrait avant de te déshabiller. Puis-je en deviner la raison ?
— Devine-la.
— Pour que je puisse sans différer te mettre dans la même posture où tu [144v] es peinte.
— Précisément.
— La belle idée est de l’amour ; mais à ton tour tu dois attendre que je me déshabille aussi.
Nous trouvant ainsi tous les deux dans le divin costume de l’innocence, j’ai placéab M. M. comme on la voyait sur le vélin, et elle s’en complut. Devinant ce que j’allais faire, elle ouvrit ses bras, quand je lui ai dit d’attendre un moment, car j’avais aussi dans un paquet quelque chose qui devait lui être cher.
Je tire alors hors de mon portefeuille un petit habit d’une peau très fine, et transparente de la longueur de huit pouces10, et sans issue, qui avait à guise de bourse à son entrée un étroit ruban couleur de rose. Je le lui présente, elle le contemple, elle rit, et elle me dit que je m’étais servi d’habits égaux à celui-là avec sa sœur vénitienne, et qu’elle en était curieuse.
— Je vais te chausser moi-même, me dit-elle, et tu ne saurais croire combien la satisfaction que je ressens est grande. Dis-moi pourquoi tu ne t’en es pas servi la nuit passée ? Il me semble impossible de n’avoir pas conçu. Malheureuse ! Que ferai-je dans quatre ou cinq mois d’ici quand je ne pourrais pas douter de ma seconde grossesse ?
— Ma chère amie, le parti que nous devons prendre est de ne pas y penser, car, si le mal est fait, il n’y a plus de remède. Ce que je peux cependant te dire c’est que l’expérience, et un raisonnement conforme aux lois connues de la nature peuvent nous faire espérer que ce que nous fîmes hier dans l’ivresse de nos sens n’aura pas la conséquence que nous craignons. On dit, et on l’a écrit qu’on ne peut pas la craindre avant une certaine apparition que tu n’as pas encore vue, je crois.
— Tu crois juste.
— Ainsi éloignons de nous cette terreur panique qui dans le moment ne peut que nous être funeste.
— Tu me consoles entièrement. Mais en conséquence de ce que tu viens de me dire, je ne comprends pas pourquoi tu crains aujourd’hui ce qu’on pouvait ne pas craindre hier. Je suis dans le même cas.
— L’événement, mon ange, a souvent donné des démentisac aux plus savants physiciens en dépit de leurs prétendues expériences. La nature est plus savante qu’eux ; gardons-nous de la défier, et pardonnons-nous si nous l’avons défiée hier.
— J’aime à t’entendre parler en sage. Soit. Soyons prudents. Te voilà caparaçonné par mes mains11. C’est à peu près la même chose ; mais malgré la finesse de cette peau, et sa transparence ce petit personnage en masque me plaît moins. Il me semble que cette enveloppe le dégrade, ou me dégrade : l’un, ou l’autre.
— L’un, et l’autre, mon ange : mais dissimulons-nous dans ce moment certaines idées spéculatives qui ne peuvent que nous faire perdre du côté du plaisir.
— Nous le rattraperons bien vite tout pur : laisse-moi jouir à présent de ma raison, à laquelle je n’ai jamais osé de toute ma vie lâcher la bride sur cette matière : c’est l’amour qui a inventéad ces petits habits ; mais il a eu besoin de s’allier avec la précaution ; et il me semble que cette alliance a dû l’ennuyer, car elle n’appartient qu’à la sombre politique.
— Hélas ! C’est vrai. Tu m’étonnes. Mais, ma chère amie, nous philosopherons après.
— Attends encore un moment ; car je n’ai jamais vu un homme, et je ne m’en suis jamais trouvée tant curieuse qu’à présent. J’aurais dit, il y a dix mois, que c’est le diable qui a inventéae ces bourses, et aujourd’hui je trouve que l’inventeur n’a pas été si diable, car si le bossu Cou…. s’en fût servi il ne m’aurait pas exposée à perdre l’honneur, et la vie. Mais dis-moi, je t’en prie, comment on laisse exister en paix les impudents tailleurs qui font ces bourses, car enfin ils doivent être connus, et cent fois excommuniés ;af ou soumis à de grosses amendes, et à des peines corporelles s’ils sont juifs, comme je le crois. Tiens. Celui qui t’a fait celui-ci t’a mal pris la mesure. Ici il est trop étroit ; ici trop large ; c’est presqu’un cintre ; il est fait pour un corps arqué. Quel [146r] sot, ignorant dans son métier ! Mais qu’est-ce que je vois !
— Tu me fais rire. C’est ta faute. Palper, palper. Voilà ce qui devait arriver. Je l’ai prévu.
— Tu n’as pas pu attendre encore un moment. Et tu poursuis toujours : j’en suis fâchée, mon cher ami ; mais tu as raison. Oh mon Dieu ! quel dommage !
— Oh ! Il n’y a pas grand mal.
— Comment il n’y a pas grand mal ? Malheureuse ! Il est mort. Tu ris ?
— Laisse-moi rire ; car ton alarme m’enchante. Tu verras dans un moment le petit bonhomme ressuscité, et si plein de vie qu’il ne mourra plus si facilement.
— C’est incroyable.
Je l’ôte, je le mets à part, et je lui en présente un autre qui lui plaît davantage, parce qu’elle le trouve plus fait à ma taille, et elle éclate de rire quand elle voit qu’elleag peut me l’adapter. M. M. ne connaissait pas ces miracles de la nature. Son esprit, étroitement serré, était avant de m’avoir connu dans l’impossibilité de pénétrer au vrai : à peine élargi, l’élasticité du ressort qu’il avait en lui-même avaitah franchi ses bornes avec toute la rapidité de sa nature pour aller ensuite plus doucement. Elle me dit que si l’habit venait à se percer au bout pendant l’action il rendrait la précaution inutile. Je l’ai convaincue de la difficulté de cet accident ; je l’ai informée qu’on faisait ces petites bourses en Angleterre, qu’on les achetait au hasard à l’égard de la grandeur, et je lui ai dit où l’on trouvait cette peau12. Après tous ces discours, nous nous livrâmes à l’amour, puis au sommeil, puis encore à l’amour jusqu’au moment de retourner à mon logis. La paysanne me dit que son fils de lait n’avait dépensé que quatre louis, et qu’elle lui avait fait présent de deux. Je lui en ai donné douze13.
J’ai dormi jusqu’à midi, me dispensant d’aller déjeuner chez le marquis de Prié ; mais je le lui ai fait dire. Sa maîtresse me bouda pendant tout le dîner ; mais elle s’adoucit, quand je me suis laissé engager par elle à faire la banque ; mais voyant qu’elle jouait gros jeu, je ne l’ai pas laissée faire : après s’être vue corrigée deux ou trois fois, elle alla se retirer dans sa chambre ; mais son ami gagnait, et je perdais lorsque le silencieux duc de Rosburi arriva de Genève avec Schmitai son gouverneur, et deux autres Anglais. Il vint à la banque me disant pas autre chose qu’oudioudou ser 14, et il joua, excitant ses deux amis à faire la même chose. Après la taille, voyant ma banque à l’agonie, j’ai envoyé Le-duc à ma chambre pour qu’il m’apporte ma cassette, d’où j’ai tiré cinq rouleaux de cent louis. Le marquis de Prié me dit froidement qu’il était de moitié avec moi, et je l’ai avec la même froideur prié de me dispenser d’accepter son offre. Il poursuivit à ponter sans s’être offensé de mon refus, et quand j’ai mis bas les cartes pour finir il se trouva en gain de presque deux cents louis ; mais la plupart des autres ayant perdu, et principalement un des deux Anglais, je me suis trouvé avec plus de mille louis. Le marquis m’ayant demandé du chocolat dans ma chambre pour le lendemain, je lui ai répondu qu’il me fera honneur. Après avoir reconduit Le-duc chez moi avec ma cassette, je suis allé à ma chaumière assez content de ma journée.
J’ai trouvé mon nouvel ange avec un caractère de tristesse sur sa jolie figure.
— Un jeune paysan, me dit-elle, neveu de mon hôtesse, et très discret, à ce qu’elle m’assure, et qui connaît une converse de mon couvent, est arrivé de Chambéri, il y a une heure, et lui a dit qu’il avait su de la même converseaj qu’après-demain deux converses partiraient à la pointe du jour pour venir ici me prendre, et me reconduire au couvent. Voilà toute la raison de ma tristesse, et de mes pleurs.
] — Elle ne devait les envoyer qu’en huit ou dix jours.
— Elle s’est hâtée.
— Nous sommes malheureux même dans les bonheurs. Détermine-toi. Allons à Rome.
— Non. J’ai assez vécu. Laisse-moi retourner à mon tombeau.
Après notre souper j’ai dit à la paysanne qu’elle devait envoyer son neveu à Chambéri, et lui donner ordre de partir, et retourner chez elle dans le même moment que les converses partiraient : il serait ainsi arrivé chez nous allant vite deux heures au moins avant elles : j’ai promis à mon ange de rester avec elle jusqu’à leur arrivée. J’ai ainsi dissipéak sa tristesse ; mais je l’ai quittée à minuit pour être chez moi le matin, m’étant engagé de donner à déjeuner au marquis, qui vint avec sa maîtresse, et deux autres dames accompagnées de leurs amis.
Outre le chocolat, je leur ai donné tout ce que j’ai pu inventer, et qui peut appartenir à un soi-disant déjeuner, et après cela j’ai ordonné à Le-duc de fermer ma chambre, et de dire à tout le monde que j’étais indisposé, et occupé à écrire dans mon lit forcé à ne recevoir personne. Je lui ai dit que je resterais dehors toute la journée, la nuit, et tout le lendemain. Je lui ai enfin ordonné de m’attendre jusqu’à mon retour, ne quittant ma chambre que lorsqu’il ne pourrait pas s’en dispenser. Je suis allé dîner avec ma passion déterminé à ne la quitter qu’une demi-heure avant l’arrivée des converses.
Quand elle me vit, et qu’elle sut que je ne la quitterais plus qu’une demi-heure avant l’arrivée des deux femmes que l’abbesse lui enverraital, elle tressaillit de joie. Nous enfantâmes le projet de nous passer du dîner ; mais de souper délicatement, et d’aller nous coucher après pour ne nous lever que lorsque le [147r] jeune homme viendrait nous annoncer l’arrivée des deux nonnes. Nous en avertîmes dans l’instant la paysanne qui trouva notre pensée sublime.
Nous ne trouvâmes pas les heures longues. La matière de parler ne manque jamais à deux amants puisqu’ilsam sont eux-mêmes les sujets de leurs discours. Après un souper très délicat, nous passâmes douze heures au lit faisant l’amour, et tour à tour dormant. Le lendemain après avoir dîné nous nous recouchâmes, et à quatre heures la paysanne monta pour nous dire qu’à six les converses arriveraient. Nous prîmes alors l’un de l’autre tous les congés que nous pûmes, et j’ai cacheté le dernier de mon sang. Si la première M. M. l’avait vu, la seconde devait le voir aussi ; et elle en fut effrayée ; mais je l’ai facilement calmée15. Je l’ai priée de me garder cinquante louis, l’assurant que j’irais les reprendre à sa grille avant que deux ans s’écoulent, et elle connut la raison qui l’empêchait de me refuser ce plaisir16. Elle employa le dernier quart d’heure à verser des larmes, et je n’ai retenu les miennes que pour ne pas augmenter sa douleur. Après avoir promis à la paysanne que je la reverrais le soir du lendemain, je suis retourné chez moi, où je me suis couché pour me lever à la pointe du jour, et aller sur le chemin de Chambéri. À un quart de lieue d’Aix, j’ai vu mon ange qui allait à pas lents, et les deux béguines17 qui au nom de Dieu me demandèrent l’aumône. Je leur ai donné un louis, et le bon voyage. M. M. ne me regarda pas.
Retournant sur mes pas, je suis allé chez la paysanne, qui me dit que M. M. était partie à la pointe du jour ne lui recommandant autre chose que de me dire qu’elle m’attendait à la grille. Après avoir donné à son neveu tout l’argent blanc que j’avais, je suis allé faire lier sur ma voiture tout mon bagage, et je serais parti d’abord, si j’avais eu des chevaux. Je fus sûr d’en avoir à deux heures. Je vais à l’auberge, et je monte chez le marquis pour prendre [147v] congé. Je trouve sa maîtresse toute seule. Je lui dis que je devais partir à deux heures, elle me répond que je ne partirais pas ; que je lui ferais le plaisir de rester là encore deux jours. Je lui dis que j’étais très sensible à son empressement ; mais qu’une affaire de la plus grande importance m’obligeait à partir. Me disant toujours que je devais rester, elle se met debout devant un grand miroir, et elle délace son corset pour le lacer mieux après avoir arrangé sa chemise. Faisant ce manège, elle me laisse voir des globes faits pour rendre vaine toute résistance ; mais je fais semblant de ne pas les voir. Je voyais un projet fait ; mais j’étais décidé à l’éventer. Elle met un pied sur le bord du canapé où j’étais assis, et sous prétexte de se mettre une jarretière au-dessus du genou elle me laisse voir une jambe faite au tour18, et sautant à l’autre elle me laisse entrevoir des beautés qui m’auraient dompté si le marquis ne fût pas survenu. Il me propose un quinze à petit jeu, la dame veut être de moitié avec moi, j’ai honte à le refuser : elle s’assied près de moi : elle lui faisait le service. Quand on vint dire qu’on avait servi, j’ai quitté perdant quarante louis. Madame me dit qu’elle m’en devait vingt. Au dessert Le-duc m’annonce ma voiture à la porte. Je me lève : madame me dit qu’elle me devait vingt louis, elle veut me les payer, et elle m’oblige de l’accompagner à sa chambre.
D’abord que nous y sommes, elle me dit sérieusement que si je pars, je la déshonore, puisque toute la compagnie savait qu’elle s’était engagée à me faire rester. Elle me dit qu’elle ne se croyait pas faite pour être méprisée, elle me jette sur le canapé, et elle retourne à la charge liant de nouveau devant moi ses maudites jarretières. Ne pouvant pas nier de voir ce qu’elle savait que je voyais, je loue tout, je touche, je baise, elle se laisse tomber sur moi, et elle devient fière quand elle trouve la marque infaillible de ma sensibilité ; elle me promet, collant sa bouche sur la mienne, d’être toute à moi le lendemain. Ne sachant plus comment faire pour me délivrer, je la somme de sa parole, et je lui dis que j’allais faire dételer précisément dans le moment que le marquis entrait. Je descends comme si c’était pour revenir, l’entendant me dire qu’il allait me donner ma revanche. Je ne lui réponds pas. Je sors de l’auberge ; je monte dans ma voiture ; et je pars.
Chapitre X
Les filles du concierge. Les horoscopes
Mademoiselle Roman.
Je ne me suis arrêté à Chambéri que pour changer de chevaux, et suis arrivé à Grenoble où ayant intention de m’arrêter huit jours, et me voyant mal logé je n’ai pas fait délier mes malles. J’ai trouvéa à la poste toutes les lettres que j’attendais entre lesquelles une de madame d’Urfé, qui en contenait une autre adressée à un officier Lorrain nommé baron de Valenglar1. Elle me disait qu’il était savant, et qu’il me présenterait à toutes les bonnes maisons de la ville.
Je vais d’abord trouver cet officier,b qui après la lecture de la lettrec s’offre à mon service en tout ce qui dépendait de lui. C’était un aimable homme d’un certain âge, qui quinze ans avant ce temps-là avait été ami de madame d’Urfé, et beaucoup plus de la princesse de Toudeville sa fille2. Je l’ai prié de me trouver un bon gîte, car à l’auberge j’étais fort mal. Après y avoir un peu pensé, il me dit qu’il pouvait me faire loger dans une maison magnifique hors de la ville3, où je verrais l’Isère.d Le concierge était cuisinier, et pour avoir l’avantage de me faire la cuisine, il me logerait pour rien, car la maison étant à vendre il espérait de trouver celui qui en deviendrait amoureux, et l’achèterait. Elle appartenait à la veuve de je ne me souviens pas quel président. Nous allons la voir ; je prends un appartement de trois pièces, je lui ordonne à souper pour deux l’avertissant que [150v] j’étais friand, gourmet, et point du tout avare. Je prie en même temps M. de Valenglar de vouloir bien souper avec moi. Le concierge me dit que si je ne me trouverais pas content je le lui dirais : il a d’abord envoyé à l’auberge un homme avec mon billet, où j’ordonnais à Le-duc de passer à mon nouveau logement avec tout mon bagage : ainsi me voilà bien logé. Je vois rez-de-chaussée trois charmantes filles, et la femme du concierge qui me font la révérence. M. de Valenglard me mène au concert me disant qu’il me présenterait à tout le monde. Je l’ai prié de ne me présenter à personne me réservant à lui dire, quand j’aurais vue les dames, quelles seraient celles qui m’inspireraient le désir de les connaître.
La seule qui me frappa dans toute la grande compagnie fut une jeune, et grande demoiselle à l’air modeste, brune, très bien faite, et mise très simplement. Cette fille très intéressante, après avoir glisséf ses beaux yeux sur moi une seule fois, s’obstina à ne plus me regarder. Ma vanité me fit d’abord penser que ce n’était que pour me laisser en pleine liberté d’examiner la régularité de sa beauté. Ce fut sur cette fille que j’ai jeté dans l’instant un dévolu, comme si toute l’Europe ne fût que le sérail destiné à mes plaisirs. J’ai dit à Valenglar que je voudrais faire connaissance avec elle : il me répondit qu’elle était sage, qu’elle ne recevait personne, et qu’elle était fort pauvre.
— Ces trois qualités augmentent mon envie.
— Je vous assure qu’il n’y a rien à faire.
— C’est ce que je désire.
— Sortant du concert je vous présenterai à sa tante que voilà.
Après m’avoir fait cet honneur il vint souper avec moi. Ce concierge cuisinier me parut le pendant de Le-bel. Il me fit [151r] servir à table par ses deux filles qui étaient jolies comme des cœurs, et j’ai vu Valenglard enchanté de me voir content ; mais je l’ai vu fâché quand il vit en cinq fois quinze entrées.
— Cet homme, me dit-il, se moque de vous, et de moi.
— Cet homme, lui répondis-je, a deviné mon goût. N’avez-vous pas trouvé tout excellent ?
— C’est vrai. Mais….
— Ne craignez rien. J’aime la dépense.
— Excusez donc. Je désire que vous soyez content.
Il nous donna des vins exquis, et au dessert du ratafiat4 supérieur au visnat des Turcs que j’avais bu chez Josouf Ali dix-sept ans avant ce temps-là5. Quand il monta à la fin du souper, je lui ai dit en présence de ses filles qu’il méritait d’être le premier cuisinier de Louis XV.
— Faites toujours comme cela, et même mieux si vous le pouvez ; mais faites que j’aie la carte6 toujours le lendemain matin.
— C’est juste.
— Je vous prie aussi de me donner toujours des glaces, et de mettre sur ma table deux flambeaux de plus. Je vois là des chandelles7, si je ne me trompe, et je ne veux pas en voir. Je suis vénitien.
— C’est la faute, monsieur, de votre valet de chambre, qui se disant malade, s’est mis au lit ; maisg après avoir bien soupé.
— Il est malade imaginaire.
— Il a prié ma femme de vous faire demain matin du chocolat qu’il lui a donné ; mais je le battrai moi-même8.
Valenglard étonné, et tout content me dit qu’apparemment Madame d’Urfé s’était moquéeh de lui lui recommandant mon économie. Nous restâmes à table jusqu’à onze heures causant, et vidant une bouteille de la divine liqueur de Grenoble. Elle est composée d’eau-de-vie, de sucre, de cerises et de cannelle. Je l’ai remercié le conduisant jusqu’à ma voiture qui le ramena chez lui ; je l’ai prié d’être soir, et matin mon commensal, et il me le promit excepté les jours qu’il serait de garde. Je lui ai [151v] donné en soupant ma lettre de change sur Zappata9 que j’ai endosséei à sa présence avec le nom de Seingalt sous lequel madame d’Urfé m’annonçait. Il m’assura qu’il me la ferait escompter le lendemain ; et il m’a tenu parole. Un banquier me porta à neuf heures quatre cents louis. J’en avais treize cents dans ma cassette10. J’avais toujours peur d’épargner. Je ressentais le plus grand plaisir songeant que Valenglard écrirait tout ce qu’il avait vu et entendu à l’avare madame d’Urfé qui avait la rage de me prêcher toujours l’économie. J’ai ri rentrant dans mon appartement quand j’ai vu les deux filles du concierge.
Le-duc n’a pas attendu que je lui dise qu’il devait trouver un prétextej pour se dispenser de me servir. Il savait que quand dans les maisons où je logeais il y avait des jolies filles, je ne le voyais pas avec plaisir à ma présence.
Voyant ces deux filles, qui avaient l’apparence d’être très honnêtes, empressées à me servir avec l’air de la plus grande confiance,k le caprice me vint de les convaincre que je la méritais. Elles me déchaussèrent, elles me coiffèrent de nuit, et elles me passèrent en tout honneur la chemise. Quand je fus couché, je leur ai dit de m’enfermer, et de me porter mon chocolat à huit heures.
Je ne pouvais pas m’empêcher de descendre en moi-même pour me trouver heureux. Parfaite santé à la fleur de mon âge, sans nul devoir, sans avoir besoin de prévoir, pourvu de beaucoup d’or, ne dépendant de personne, heureux au jeu, et favorablement accueilli des femmes qui m’intéressaient, je n’avais pas tort de me dire saute marquis11.
Je me suis endormi pensant à la demoiselle qui m’avait frappé si fort au concert. Certain de faire connaissance avec elle j’étais curieux de voir ce qui en arriverait. Elle était sage, et pauvre, et moi sage, et riche : elle ne devait donc pas mépriser mon amitié.
Le lendemain à huit heures, je vois ma porte s’ouvrir, et une des deux filles du concierge qui me porte mon chocolat me disant que Le-duc avait eu la fièvre, et que sa cousine allait lui porter un bouillon à son lit. Je trouve mon chocolat très bien fait, je lui demande son nom, elle me répond qu’elle s’appelait Rose, et sa sœur Manon, et la voilà avec ma chemise qu’elle avait repassée. Je la remercie, et lui dis qu’elle ne devaitl s’incommoder que pour me repasser les chemises à dentelle. La gentille Manon me dit en rougissant qu’elle coiffait son père, et Rose me dit en riant qu’elle le rasait : ainsi, leur répondis-je, vous aurez toutes les deux la même bonté pour moi jusqu’à la guérison de Le-duc.
Curieux de me voir rasé par cette fille, je me lève à la hâte, tandis qu’elle va chercher de l’eau chaude. Manon arrange sur ma toilette poudre, pommade, et tout ce qu’il lui fallait. Rose revient, et après s’être acquittée à merveille, je lui offre mes étrennes lui présentant ma figure rasée, et lavée dans le moment ; elle ne pouvait pas être plus propre. Elle ne me comprend pas : je lui dis d’un ton sérieux quoique doux qu’elle me mortifierait, si elle refusait de m’embrasser. Elle s’excuse avec un fin sourire,m me disant que ce n’était pas la mode à Grenoble : j’insiste : je lui dis qu’elle ne me rasera plus ; son père entre avec la carte, il entend la question, il dit que c’était la mode à Paris, qu’elle l’embrassait aussi après l’avoir rasé, et qu’elle devait être avec moi aussi polie qu’elle l’était avec lui. Elle m’embrassa alors avec un air de soumission qui fit rire Manon. Ton tour viendra, lui dit-il, après que tu auras accommodén ses cheveux.
C’était le vrai moyen de neo me faire rien rabattre de son compte ; mais cela ne lui aurait pas été nécessaire, car je l’ai trouvé honnête, et ne lui ayant rien rabattu je l’ai vu partir très content. Je lui ai assigné un prix fixe pour l’avenir ne voulant pas avoir l’embarras d’examiner un compte tous les jours.
Manon me coiffa aussi bien que map feue gouvernante, dont [152v] je me souvenais toujours avec plaisir, et m’embrassa après se montrant moins gênéeq que sa sœur. J’ai très bien auguré de toutes les deux. Elles descendirent quand elles virent le banquier qui s’annonça me disant qu’il me portait quatre cents louis.
Ce banquier qui était un jeune homme, me dit, après m’avoir comptér la somme, que m’étant logé dans cette maison, je devais me trouver heureux.
— Certainement, lui répondis-je, car ces deux sœurs sont charmantes.
— Et leur cousine est encore plus jolie. Elles sont sages.
— Et je les crois aussi à leur aise.
— Leur père a deux mille livres de rente12 : elles deviendront femmes de marchands ; et elles seront maîtresses de choisir.
Après son départ, je descends curieux de voir la cousine. Je vois le concierge : je lui demande où était la chambre de Le-duc, et il me montre la porte. J’entre ; et je le vois au lit en robe de chambre, un livre à la main, et avec une face qui ne ressemblait pas à celle d’un malade.
— Qu’as-tu donc ?
— Je m’en donne13. Je suis devenu malade hier d’abord que j’ai vu ces trois princesses qui valent bien la gouvernante de Soleure, qui n’a pas voulu que je l’embrasse. On me fait cependant un peu trop attendre un bouillon.
— Monsieur Le-duc, tu es un faquin.
— Voulez-vous que je guérisse ?
— Je veux voir cette comédie finie, car elle m’ennuie.
Je vois arriver le bouillon porté par la cousine. Je trouve que le banquier avait raison. Je remarque que servant Le-duc elle avait un air de maîtresse, tandis que mon Espagnol n’avait l’air que de ce qu’il était.
— Je dînerai dans mon lit, lui dit-il.
— Vous serez servi.
Elle s’en va.
— Elle fait la princesse, me dit-il ; mais elle ne m’en impose pas. Vous la trouvez jolie, n’est-ce pas ?
— Je te trouve insolent. Tu fais le singe ; et tu me déplais. Lève-toi, et viens me servir à table. Après tu mangeras seul, et on te respectera ; mais tu ne logeras plus dans cette chambre. Le concierge te dira où tu trouveras ton lit.
Rencontrant cette cousine en sortant, je lui dis que j’étais jaloux de l’honneur qu’elle faisait à mon valet, et qu’ainsi je la priais de ne plus s’en donner la peine. Après cela j’ai dit au concierge de le faire coucher dans un cabinet où je pusse le sonner la nuit si j’avais besoin de lui. Je suis allé écrire jusqu’à l’arrivée de Valenglar.
Je l’ai reçu l’embrassant, et le remerciant de m’avoir logé comme je le désirais. Il me dit qu’il venait de faire une visite à la dame à laquelle il m’avait présenté. Elle était femme d’un avocat qui s’appelait Morin14, et tante de la demoiselle qui m’avait intéressé ; qu’il le lui avait dit, et qu’elle lui avait promiss de l’envoyer chercher, et de la faire rester avec elle toute la journée.
Après avoir fait excellente chère, nous allâmes chez madame Morin qui me reçut avec l’aisance parisienne. Elle était mère de sept enfants qu’elle me présenta. Sa fille aînée qui avait douze ans, et qui n’était ni jolie, ni laide, me parut en avoir quatorze, et je le lui ai dit. Elle alla alors chercher un petit livre dans lequel elle me fit lire l’année, le jour, l’heure, et la minute de sa naissance. Voyant cette exactitude, je lui demande, si on en avait tiré l’horoscope : elle me répond qu’elle n’avait trouvé personne capable de lui faire ce plaisir. Je lui réplique qu’il était toujours temps ; et Dieu a voulu que je lui ajoute que ce serait moi qui le lui feraist.
Dans cet instant, M. Morin entre, elle me le présente, et après les politesses d’usage, elle retourne sur le propos de l’Horoscope. Cet homme me dit sensément que l’astrologie judiciaire15 est une science sinon fausse, du moins très suspecte, qu’il y avait donné dedans quelque temps ; mais qu’à la fin il l’avait quittée se contentant des vérités non douteuses que lui apprenait l’astronomieu. Valenglar qui croyait à l’astrologie lui livre combat ; et en attendant je copie le moment de la naissance de mademoiselle Morin. Son père sourit baissant la tête, et je vois sa pensée ; mais je suis bien loin de me dédire. Je m’étais déterminé ce jour-là à devenir astrologue.
Mais voilà la belle demoiselle qui entre, et sa tante qui me la présente par le nom de Roman-Coupier fille de sa sœur16. Elle [153v] l’informe tout de suite de l’ardent désir de la connaître qu’elle m’avait inspiré au concert. Elle ne répond qu’en rougissant, me faisant une belle révérence, et baissant des yeux noirs dont je ne me souvenais pas d’avoir vu les plus beaux. Elle avait l’âge de dix-sept ans17, la peau très blanche, lesv cheveux noirs avec très peu de poudre, la taille avantageuse, les dents superbes, et sur sa bouche le gracieux rire de la modestie alliée à la complaisance.
Après plusieurs propos de société M. Morin étant allé à ses affaires on me proposa un quadrille où on trouva mon malheur incroyable ayant perdu un louis18. J’ai trouvé dans mademoiselle Roman un esprit sage, sans fard, sans brillant, et sans aucune prétention ; une gaieté toujours égale, et une adresse admirable à faire semblant de ne pas entendre dans la repartie un compliment trop flatteur ou un bon mot qu’elle n’aurait pu relever que se montrant instruite de cew qu’elle devait faire semblant d’ignorer. Habillée très proprement, elle n’avait sur elle rien de ce superflu qui indique une certaine aisance, point de boucles d’oreilles, point de bague, point de montre : elle n’avait au cou qu’un ruban noir d’où pendait une petite croix d’or. Sans cela je ne me serais pas permis de regarder sa belle gorge qui n’excédait en rien, et que la mode, et l’éducation l’avaient habituée à en laisser voir un tiers avec la même innocence qu’elle laissait voir à tout le monde ses joues où les roses se mêlaient aux lis. Examinant son maintien pour deviner si je pouvais espérer je n’y ai pu rien comprendre : elle ne fit aucun mouvement, elle ne me donna aucune réponse faite pour me donner la moindre espérance ; mais elle ne me donna non plus jamais le moindre motif de désespérer.xUne petite démarche m’a cependant fait un peu espérer. Pendant le souper sous le prétexte d’accommoder sa serviette, je lui ai serréy la cuisse sans avoir trouvé sur sa figure rien qui pût indiquer qu’elle désapprouvait la liberté que j’avais prisez. J’ai prié toute la compagnie à venir le lendemain dîner et souper chez moi, avertissant madame Morin que je ne sortirais pas, et qu’ainsi elle pourrait se servir de ma voiture qui serait à sa porte pour attendre sa commodité. Après avoir mis Valenglar chez lui, je suis allé à mon logis faisant des châteaux en Espagne sur la conquête de mademoiselle Roman.
J’ai d’abord averti le concierge que le lendemain nous serions six à dîner, et à souper. Le-duc me mit au lit me disant que pour le punir je m’étais puni, et me demandant s’il me coifferait. Je lui ai dit qu’il pouvait aller se promener par Grenoble ne se rendant à la maison qu’à l’heure de servir à table.
— J’irai prendre la v…..
— Je te ferai guérir à l’hôpital.
Hardi, insolent, malin, libertin ; mais obéissant, secret, et fidèle, je devais le souffrir. Le lendemain, Rose, venant me porter mon chocolat, me dit en riant que mon valet de chambre avait envoyé chercher une voiture, et un valet de louage, et qu’après s’être habillé en seigneur, l’épée à côté, il était allé, comme il l’avait dit lui-même, faire des visites. Nous avons ri. Une minute après entra Manon. J’ai d’abord vu que ces filles s’étaient donné le mot pour ne jamais se trouver tête-à-tête avec moi l’une sans l’autre. Je n’aimais pas cela. Deux ou trois minutes aprèsaa m’être levé, je vois entrer la cousine avec un paquet sous le bras.
— Je suis bien charmé de vous voir, ma belle demoiselle, et de vous voir riante, car hier vous me parûtes trop sérieuse.
— C’est que mons19 Le-duc est apparemment plus grand seigneur que vous, et vous sentez que je ne devais pas oser rire ; mais vous m’auriez vu rire il y a une demi-heure quand je l’ai vu tout doré monter en voiture.
— Vous a-t-il vue rire ?
— S’il n’a pas été aveugle.
— Il sera piqué.
— J’en suis bien aise. [154v]
— Vous êtes charmante. Qu’avez-vous dans ce paquet ?
— Des plats de notre métier20. Voyez. Ce sont des gants faits, et brodés par nous pour hommes, et pour femmes.
— Je les trouve beaux. Combien coûte donc toute cette marchandise ?
— Marchandez-vous ?
— Toujours.
— C’est bon à savoir.
Après avoir un peu parlé entr’elles, la cousine prend la plume, compte les douzaines, marque les différents prix, puis elle additionne, et elle me dit que tout cela coûtait deux cent dix livres. Je lui donne neuf louis, et je lui dis de me rendre quatre livres21.
— Vous m’avez dit que vous marchandez.
— Vous avez eu tort de le croire.
Elle rougit, et elle me donna les quatre livres. Après m’être fait raser par Rose, elles reçurent sans façon mes étrennes, et la cousine qui fut la dernière me fit sentir sa langue humectée de nectar. J’ai vu qu’elle serait bonne à la première occasion. Rose me demanda si elles oseraient venir servir à table.
— Je vous en prie.
— Mais nous voudrions savoir à qui vous donnez à dîner, car si c’est à des officiers de la garnison, ils sont presque tous si libertins que nous n’oserions.
Je leur ai alors dit que c’était à madame Morin, et à mademoiselle Roman, et elles en furent enchantées. La cousine me dit qu’il n’y avait pas à Grenoble une fille ni plus jolie ni plus sage de22 mademoiselle Roman, mais qu’elle trouverait difficilement un mari parce qu’elle n’avait rien : je lui ai répondu qu’elle trouverait un homme riche qui évaluerait à un million sa beauté, et sa sagesse. Après m’avoir coiffé Manon partit avec sa cousine, et Rose étant restée pour m’habiller je l’ai un tant soit peu attaquée ; mais s’étant trop bien défendue je lui ai demandé excuse l’assurant que cela n’arriverait plus. Quand je fus habillé, je me suis enfermé pour tirer l’horoscope que j’avais promis à madame Morin. J’ai rempli facilement huit pages de la savante charlatanerie. M’étant particulièrement appliqué à dire ce qui devait être arrivé à sa fille jusqu’à l’âge qu’elle avait alors, et ayant dit vrai, on n’a pas douté de mes prédictions. Je ne risquais rien, car elles étaient toutes étayées par des si. Les si firent toujours toute la science des astrologues tous fous, ou fripons. Relisant cet horoscope, et le trouvant éblouissant je ne m’en suis pas étonné. Étant savant dans la cabale, je devais l’être aussi dans l’astrologie.
À midi, et demi toute la compagnie arriva, et à une heure nous nous mîmes à table. J’ai connu que le concierge était un homme, dont il fallait plutôt diminuer le courage que tâcher de le lui augmenter. Madame Morin fut très gracieuse avec les trois filles qu’elle connaissait très bien, et Le-duc se tint toujours derrière sa chaise très attentif à la servir, vêtu avec un habit qui était plus beau que le mien. À la fin du dîner, mademoiselle Roman m’ayant fait compliment sur les trois beautés que j’avais à mon service dans cette jolie maison, j’ai parlé de leur talent, et étant allé prendre les gants que j’avais achetésab, quand je les ai vu loués, je me suis si bien pris qu’elle en a acceptéac une douzaine, encouragée par sa tante, et sa cousine qui me firent le même honneur. Après cela j’ai donné à Madame Morin l’horoscope de sa fille que son mari lut. Malgré qu’il n’y crût pas, il dut l’admirer, car tout était analogue à l’influence des planètes qui faisaient l’état du ciel dans la minute de la naissance de la fille. Après avoir passéad deux heures parlant d’astrologie, et deux autres à jouer au quadrille, nous allâmes nous promener au jardin où on eut la politesse de me laisser causer en toute liberté avec la belle Roman. Tous les propos que je lui ai tenus ne roulèrent que sur la passion qu’elle m’avait inspirée, sur sa beauté, sur sa sagesse, sur la pureté de mes intentions, et sur la nécessité [155v] que j’avais d’être aimé pour ne pas rester malheureux tout le reste de mes jours. Elle me répondit que si Dieu lui avait destiné un mari, elle se croirait heureuse s’il me ressemblait : j’ai collé mes lèvres sur sa main, et tout en flamme je lui ai dit que j’espérais qu’elle ne me ferait pas languir. Elle se tourna alors cherchant des yeux sa tante. L’air devenant obscur, elle craignait ce qui pouvait fort bien lui arriver.
Nous remontâmes dans l’appartement, où pour les amuser je leur ai fait une petite banque de Pharaon. Madame Morin donna de l’argent aux deux demoiselles qui n’avaient pas le sou, et Valenglard fit si bien leur jeu que quand j’ai fini de tailler pour aller souper j’ai eu le plaisir de voir que chacun avait gagné.
Nous restâmes à table jusqu’à minuit. Le vent qui venait des alpes étant trop fort, je n’ai pas osé insister sur une promenade au jardin. Madame Morin partit m’accablant de remerciements, et j’ai embrassé ; mais avec toute la décence.
Entendant chanter dans la cuisine, j’entre, et je vois que c’était Le-ducae ivre à ne pas pouvoir se tenir debout. Quand il me voit il s’avance pour me demander pardon, et il tombe, puis il vomit. On le porta au lit. J’ai cru cet accident favorable à l’envie que j’avais de rire ; et cela aurait pu être si les filles ne fussent venues toutes ensemble. Ce qui est bon une fois ne vaut rien une autre. Le caractère de ces filles était tel que je n’aurais jamais pu les avoir qu’une à la fois toujours à l’insu des deux autres. Je ne devais pas m’exposer à manquer une attaque qui ensuite m’aurait fait perdre l’espoir de les avoir une à une. Je voyais Rose qui ouvertement jalouse de la cousine espionnait mes regards. Quand je fus au lit je les ai remerciées, et elles s’en allèrent.
Le lendemain Rose entra seule, me demandant un bâton de chocolat, et me disant que Le-duc était malade tout de bon. Elle me porte ma cassette, et lui donnant le bâton de chocolat je lui prends la main, et je lui fais sentir que je l’aimais ; elle joue l’insultée, et elle s’en va. Manon vient à mon lit me montrant une manchette que j’avais déchirée, et me demandant si je voulais qu’elle l’accommodât. Je lui prends la main en biaisant, et quand elle voit que je veux la lui baiser elle la retire, elle se baisse, et elle me laisse prendre le baiser que je voyais sur ses lèvres entrouvertes : je reprends vite sa main, et la chose était déjà entamée lorsque la cousine entre. Manon retire sa main, et tenant la manchette a l’air d’attendre ma réponse. Je lui dis d’un air distrait, et faisant semblant de ne pas voir la cousine qu’elle me ferait plaisir à l’accommoder quand elle en aurait le temps, et elle s’en va.
Poussé à bout par ces deux contretemps, je pense que la cousine ne me fera pas faux bond, car j’en avais reçu des arrhes la veille. Je lui demande un mouchoir, elle me le donne, elle ne me dispute pas le baiser, et elle m’abandonne sa main, et cela allait être fait, si Rose n’était pas arrivée avec mon chocolat. Rien ne fut plus facile à la cousine, et à moi que reprendre bonne contenance dans l’instant ; mais ce troisième contretemps me mit en fureur. J’aurais volontiers tué Rose ; mais j’ai dû dissimuler : je boudai, mais j’en avais le droit en conséquence de la façon dont elle m’avait rebuté un quart d’heure auparavant. Le chocolat me parut mal fait : ce n’était pas vrai ; mais je le lui ai dit. Je me suis levé, je n’ai pas voulu qu’elle me rase ; mais j’ai laissé que Manon me coiffe : les deux autres descendirent faisant semblant de faire cause commune ; mais Rose en voulait à la cousine plus encore qu’à Manon. Dans ce moment voilà Valenglard.
Cet homme qui avait beaucoup d’honneur, et de bon sens, malgré qu’il donnât dans les sciences abstraites, me dit en dînant qu’il me trouvait un peu triste, et que si cela dérivait de quelqu’idée que je pusse avoir conçue sur la jeune Roman, il me conseillait à ne pas y penser, à moins que je ne me déterminasse à la demander pour ma femme. Je lui ai répondu que je partirai dans peu de jours. Nous la trouvâmes chez sa tante.
] Elle me reçoit avec l’air d’une amitié23 qui me flatte, et m’encourage à l’embrasser la faisant asseoir sur mon genou. Sa tante rit, elle rougit un peu, et elle me donne un petit papier, puis elle se sauve. J’y lis l’an, le jour, l’heure, et la minute de sa naissance ; j’entends tout. Sa fuite de mes bras voulait dire que je ne pouvais espérer quelques faveurs qu’en lui tirant l’horoscope. Pensant à en tirer parti, je lui dis que je lui dirais, si je pouvais lui faire ce plaisir ou non, le jour suivant chez moi, et la nuit pour y danser. Elle regarde sa tante, et ma proposition est acceptée.
On annonce le Russe. Je vois un homme de mon âge, très bien fait, vêtu de voyage, et un peu grêle24. Il se présente bien, madame Morin lui fait gracieux accueil, il parle bien,af il est tristement riant, il me regarde à peine, et il ne dit jamais le mot à mademoiselle Roman. Vers le soir, M. Morin arrive, et le Russe lui donne une fiole remplie d’une eau blanche ; puis il veut partir ; mais on le retient à souper.
On parle à table de son eau prodigieuse. M. Morin me dit qu’en trois minutes il avait fait disparaître une contusion au front à un jeune homme frappé par une bille sautée25 qu’on croyait lui avoir cassé l’os. M. le Russe n’avait fait que le frotter avec son eau. Il dit modestement que c’était une bagatelle de sa composition, et il parla beaucoup chimie avec Valenglar. Je ne me suis occupé que de ma belle, l’espoir de l’avoir le lendemain m’ayant ôté l’appétit. Reconduisant Valenglar à son quartier, il me dit que personne ne connaissait ce Russe, et que malgré cela on le recevait dans toutes les maisons.
— A-t-il un équipage ?
— Rien : ni domestique, ni argent, il est ici depuis quinze jours ; mais il ne demande rien à personne. À l’auberge on lui fait crédit : on suppose qu’il attend de quelque part ses domestiques, et son équipage.
— Il serait plus facile de le supposer vagabond.
— Il n’en a pas l’air comme vous avez vu, [157r] et encore, il a des boucles de pierres fines26. On les voit.
— On peut se tromper. Il les vendrait.
De retour chez moi, ce fut Rose toute seule qui vint me coiffer de nuit, mais poursuivant à bouder. Je l’ai excitée à devenir gaie, mais la trouvant résistante je lui ai dit de me laisser dormir, et de dire à son père que je voulais donner un bal dans la nuit suivante dans la salle rez-de-chaussée attenante au jardin, et un souper pour dix-huit à vingt personnes. Le lendemain matin, je lui ai confirmé l’ordre lui disant que je désirais que ses filles dansassent.
Dans le moment qu’il descendait avec Rose, Manon entra, et vint à mon lit pour savoir quelles dentelles je voulais ; mais ce ne fut qu’un prétexte : je l’ai trouvée douce comme un mouton, et amoureuse comme un pigeon, et nous finîmes ; mais un moment plus tard Rose nous aurait surpris. Elle entra avec Le-duc, qui vint me demander la permission de danser me promettant d’être sage, Rose faisant caution pour lui. J’y ai consenti, lui disant qu’il devait remercier mademoiselle Rose.
J’ai reçu un billet de madame Morin qui me demandait, si elle pouvaitag inviter à mon bal deux dames de sa connaissance avec leurs filles, et je lui ai répondu qu’elle me ferait plaisir engageant aussi des hommes ayant ordonné une table de vingt couverts.
Elle vint dîner avec sa nièce, et Valenglard, sa fille ayant à faire une longue toilette, et son mari ayant des affaires jusqu’à la nuit : ainsi nous ne fûmes que quatre à dîner ; mais elle m’assura que j’aurai nombreuse compagnie à souper.
La Roman avait la même robe, et était coiffée comme tous les jours ; mais elle n’aurait jamais pu me paraître plus belle. Debout, devant moi assis, appuyant ses genoux contre les miens, elle me demanda si j’avais pensé à son horoscope. Je lui ai [157v] répondu la prenant par une main, et la faisant tomber assise sur moi, qu’elle l’aurait le surlendemain. Dans cette position j’ai baisé dix fois la charmante bouche de cet être céleste dont j’étais né pour faire la destinée ; mais elle ne l’ouvrit que pour me prier de modérer mon feu. Elle était plus étonnée qu’effrayée de me voir tremblant ; mais se défendant de moi elle ne quitta jamais la sérénité de son front, elle ne détourna jamais son visage, elle ne détacha jamais ses yeux des miens. Me rendant à sa prière, je suis devenu calme, et elle ne bougea pas. J’ai vu sortir de ses yeux l’air de satisfaction que donne une victoire remportée par un ennemi généreux qui rend les armes au vaincu lui disant : Sers-t’en encore contre moi, si tu en as le courage. Mon silence applaudissait la vertu de la noble Roman.
Madame Morin vint s’asseoir sur mon autre genou pour me demander quelqu’explication sur l’horoscope de sa fille. Elle me dit que pour s’assurer que j’aurais à mon bal quatre beautés, elle n’avait eu besoin d’écrire que deux billets.
— Je n’en aurai qu’une, me suis-je écrié, regardant sa nièce.
— Dieu sait, dit Valenglar, ce que tout Grenoble spéculera demain sur ce bal.
— On dira, dit la Morin à sa nièce, qu’on a été à tes noces.
— Oui. On parlera de ma magnifique robe, de mes dentelles, et de mes diamants.
— De votre beauté, lui dis-je d’un air sérieux, de votre esprit, et de votre sagesse, qui feront le bonheur de l’homme qui vous possédera.
On se tut, parce qu’on crut que je parlais de moi. Si j’avais su comment m’y prendre, je lui aurais bien offert cinq cents louis ; mais la difficulté aurait consisté dans l’arrangement du contrat, car je n’aurais pas voulu les donner pour bagatelle.
Nous entrâmes dans ma chambre à coucher, et tandis que la Roman s’amusait à considérer les beaux bijoux que j’avais sur ma toilette, sa tante, et Valenglard examinaient les brochures que j’avais sur ma table de nuit. Je vois la dame qui s’approche [158r] de la fenêtre attentive à regarder quelque chose qu’elle tenait entre ses mains. Je me souviens d’avoir laissé là le portrait de M. M. Je cours vers elle, et je la supplie de me rendre ce portrait indécent. Elle me répond que l’indécence n’était rien ; mais que ce qui l’avait surprise était une ressemblance.
Je vois tout ; et je frémis de mon indiscrétion involontaire.
— Madame, lui dis-je, c’est le portrait d’une Vénitienne que j’ai aimée il y a sept ans.
— Je le crois ; mais c’est fort. Ces deux Me, ces dépouilles27 de la religion sacrifiées à l’amour tout concourt à augmenter ma surprise.
— Elle est religieuse, et elle s’appelle M. M.
— Et une nièce à la mode de Bretagne28 que j’ai à Chambéri s’appelle aussi M. M., et est religieuse du même ordre que la vôtre. Je vous dirai davantage. Elle a été à Aix, d’où vous venez, pour guérir d’une maladie.
— Je ne sais rien de tout cela.
— Si vous retournez à Chambéri, allez lui faire une visite de ma part, et votre surprise sera égale à la mienne.
— Madame, je vous promets d’y aller à mon retour d’Italie ; mais je ne lui ferai pas voir ce portrait que je vais d’abord enfermer.
— Ne le faites voir à personne, je vous prie.
À huit heures tous les invités arrivèrent, et j’ai vu chez moi tout ce qu’il y avait à Grenoble de plus joli en femmes, et de plus galant en hommes. La seule chose qui me gêna un peu furent les compliments dont on n’est pas chiche dans toutes les provinces de France.
J’ai ouvert le bal avec la dame que Valenglard m’a indiquée, et chacune à son tour j’ai dansé avec toutes ; mais avec la seule Roman les contredanses, qui précisément parce qu’elle était mise avec la plus grande simplicité brillait plus que toutes les autres.
Après une forte contredanse je monte à ma chambre pour me mettre un habit plus léger, et une minute après je vois la [158v] cousine qui me demande si j’avais besoin de quelque chose.
— Vous a-t-on vueah entrer ici ?
— Non, car je viens de là-haut. Mes cousines sont à la salle.
— Ma chère amie, vous êtes belle comme un astre, et voilà le moment où je dois vous prouver que je vous adore.
— Que faites-vous ? Non, non : quelqu’un peut venir. Éteignez la bougie.
Je l’éteins, et tout plein de la Roman, elle me trouve tel que je me serais trouvé avec elle ; mais je n’avais pas besoin d’illusion, car elle était charmante. Je n’aurais peut-être pas trouvéai la Roman si vive. Elle me pria de l’épargner, et ce fut dit dans le moment qu’il fallait le dire : je voulais recommencer ; mais elle eut peur, et elle s’en alla. J’ai rallumé ma bougie, et après m’être habillé je suis descendu.
Nous avons dansé jusqu’au moment que le roi des concierges vint me dire qu’on avait servi.
J’ai vu un ambigu composé de tout ce qu’il y avait de plus délicat, et qui couvrait toute la table ; mais ce qui plut à l’excès principalement aux dames fut la quantité de bougies. La compagnie étant de trente, je ne me suis pas mis à table, mais à une autre moins grande, où les vétérans s’assirent avec moi avec plaisir. Ils me firent tous les plus grandes instances de passer dans leur ville l’automne ; et je suis sûr qu’ils m’auraient fêté, car la noblesse de cette ville est accomplie. Je leur ai dit que si je pouvais m’arrêter je serais enchanté de connaître la famille d’un homme illustre qui avait été grand ami de mon père.
— Quelle est donc cette famille ? me demandèrent-ils tous à la fois.
— Bouchenu de Valbonnais29.
— C’était mon oncle. Hélas monsieur ! Venez chez nous. Vous avez dansé avec ma fille. Dites-moi de grâce, comment s’appelait monsieur votre père.
Cette fable que j’ai inventée sur-le-champ parut un coup de théâtre, et me fit devenir une merveille. Nous nous levâmes [159r] tous à la fois, et nous allâmes recommencer le bal.
Après une contredanse voyant madame Morin, sa nièce et Valenglard aller dehors pour prendre le frais, je suis sorti aussi, et nous promenant au clair de lune j’ai introduit la Roman sous une allée couverte ; mais les séduisants discours que je lui ai tenus furent tous vains. La tenant serrée entre mes bras transporté du plus ardent amour, elle ne put pas se dérober à la fougue de mes baisers, mais sa belle bouche ne m’en rendit pas un seul, et ses belles mains plus fortes que les miennes mirent toujours des obstacles à mes entreprises. Étant arrivé par un dernier effort, et par surprise à deux ou trois pouces de ce que je désirais, elle me pétrifia me disant avec un ton angélique : Ah ! Monsieur ! Soyez mon ami, et ne me perdez pas. Je lui ai demandé pardon à genoux,aj nous rejoignîmes sa tante ; et nous retournâmes à la salle ; mais j’étais en fureur.
Je vais m’asseoir dans un coin, je vois Rose, et je la prie de me porter une limonade. Elle me reproche, après me l’avoir portée, que je n’avais dansé ni avec elle, ni avec sa sœur, ni avec sa cousine. Je lui réponds que j’étais fatigué ; mais que si elle me promettait d’être bonne je danserais un menuet seulement avec elle.
— Que faut-il que je fasse ? me répondit-elle.
— Que vous alliez m’attendre sans lumière dans ma chambre à coucher, quand votre sœur, et votre cousine seront occupées à la contredanse.
— Et vous ne danserez après qu’avec moi.
— Je vous en donne ma parole.
— Je vous attendrai.
J’y fus : je l’ai trouvée amoureuse, etak je me suis senti satisfait. J’ai attendu à danser le menuet avec elle, lorsque je fus certain qu’on n’en danserait plus, car honnêtement je n’aurais jamais pu me dispenser de danser aussi avec les deux autres.
À la pointe du jour, les dames commencèrent à s’en aller sans [159v] façon. Mettant la Morin, et sa nièce dans la voiture, je leur ai dit que je ne les verrais pas dans la journée ; mais que si elles voulaient venir passer chez moi tout le lendemain, je leur donnerais l’horoscope qu’elles désiraient tant.
Je suis allé à l’office pour remercier le brave concierge de m’avoir fait briller, et j’ai vu là ses trois filles qui remplissaient leurs poches de sucreries : il leur dit plaisamment qu’en présence du maître elles pouvaient voler en bonne conscience. Je lui ai dit que je dînerais à six heures, et je suis allé me coucher.
Mais n’ayant dormi que jusqu’à midi, j’ai travaillé sans sortir de mon lit à l’horoscope. Je me suis déterminé à lui prédire que sa fortune l’attendait à Paris, où elle deviendrait maîtresse de son maître ; mais elle devait y aller sans perdre temps, puisque si elle laissait passer sa dix-huitième année sans aller où le monarque pourrait la voir, sa destinée prendrait une autre route. Pour donner à ma prédiction tout le crédit qui lui était nécessaire, jeal disais des choses étonnantes sur ce qui lui était arrivé jusqu’à l’âge de dix-sept ans qu’elle avait alors. Je les avais apprises à bâtons rompusam d’elle-même, ou de sa tante faisant semblant de ne pas y faire attention. Moyennant un livre d’éphémérides que j’avais30, et un autre qui ne traitait que d’astrologie, j’ai fait, et copié en net en moins de six heures l’horoscope de cette fille fait pour étonner Morin, et Valenglar, et pour rendre fanatiques les femmes. J’espérais de me voir prié de conduire moi-même à Paris le beau joyau, et je me sentais tout prêt à m’en charger : je me flattais qu’on me trouverait nécessaire au manège, et que, sinon l’amour, la reconnaissance au moins m’accorderait tout ce que je désirais : il me semblait même d’entrevoir ma grande fortune qui par contrecoup pouvait dépendre de mon entreprise. Le monarque devait en devenir amoureux à peine l’aurait-il vue ; je n’en doutais pas. Quel est d’ailleurs l’homme amoureux qui ne s’imagine que l’objet qu’il aime doit plaire à tout le monde ? Dans ce moment-là j’en étais jaloux ; mais me connaissant je savais que je cesserais de l’être peu de temps après que j’aurais joui de mon trésor. Je savais que Louis XV sur cet article ne pensait pas tout à fait comme un Turc. Ce qui donnait à ma diatribe prophétique une apparence divine était la prédiction d’un fils qui devait faire le bonheur de la France, et qui ne pouvait sortir que du sang royal, et d’un vase d’élection, qui cependant n’aurait rien produit si les combinaisons humaines ne le faisaient pas aller à la capitale31.
L’idée de devenir célèbre en astrologie dans mon siècle où la raison l’avait si bien décriée me comblait de joie. Je jouissais me prévoyant recherché par des monarques, et devenu inaccessible dans ma vieillesse. Si la Roman fût accouchée d’une fille, j’en aurais ri tout de même. Mon horoscope ne devait être connu que d’elle, et de sa famille, qui devait être très jalouse de ce secret. Après avoir achevé, lu, et relu mon petit chef-d’œuvre, j’ai très bien dîné avec mes trois demoiselles sans vouloir sortir de mon lit. Étant également gracieux avec chacune je n’ai pu que leur plaire, et d’ailleurs j’avais besoin de relâche. J’étais sûr qu’elles devaient être également contentes, et point jalouses, caran chacune devait se croire la favorite.
Le lendemain à neuf heures j’ai vu Valenglar, qui me dit que personne ne me croyait amoureux de la Roman ; mais bien des trois filles du concierge. Il me demanda s’il pouvait écrire tout à madame d’Urfé ; et je lui ai dit qu’il me ferait plaisir.
La tante, et la nièce vinrent avec M. Morin à midi, et nous passâmes l’heure avant dîner à lire l’horoscope. Il m’est difficile d’écrire l’espèce différente des quatre surprises. La Roman très sérieuse, qui écoutait, et qui ne sachant pas d’avoir une volonté ne savait que dire. M. Morin qui me regardant de temps en temps, et me [160v] trouvant sérieux n’osait pas rire. Valenglard qui laissait voir peint sur sa physionomie le fanatisme ; et la Morin qui à la fin de la lecture se mit à raisonner. Sans se laisser étonner par la prédiction, elle trouva que sa nièce avait plus de droit que la Maintenon à devenir femme, ou maîtresse du roi. Celle-ci, disait-elle, n’aurait jamais été rien, si elle n’était allée en France quittant l’Amérique32, et si ma nièce n’ira pas à Paris l’horoscope ne pourra pas être convaincu de mensonger. Il s’agit donc d’y aller ; mais comment faire ? Ce voyage confine avec l’impossible33. La prédiction de la naissance d’un garçon est toute divine, et je n’en sais rien ; mais elle a plus de titres pour devenir chère au roi que la Maintenon : ma nièce est jeune, et sage, l’autre était sur son retour, et elle avait été galante. Mais ce voyage ira en fumée. Valenglard dit d’un air grave que ce voyage se fera, car le destin devait s’accomplir, et M. Morin dit qu’Astra influunt non cogunt [Les astres influent, ils ne forcent pas]34. La demoiselle était ébahie ; et je les laissais parler. Nous nous mîmes à table.
Nous retombâmes sur le même propos au dessert :
— Selon l’horoscope, reprit madame Morin, le roi doit devenir amoureux de ma nièce dans sa dix-huitième année : elle y est actuellement35. Comment s’y prendre ? Où sont cent louis, dont il faut disposer pour le moins dans un tel voyage ? Et, arrivant à Paris, ira-t-elle dire au roi me voilà sire ? Et avec qui ira-t-elle ? Pas avec moi.
— Avec ma tante Roman, dit la demoiselle, rougissant jusqu’aux oreilles d’une risée indiscrète que personne ne put retenir.
— Cela cependant, reprit madame Morin, pourrait arriver très naturellement, car madame Varnier, qui demeure dans la rue de Richelieu au-dessus du café de Foi, est ta tante36. Elle tient une bonne maison, et elle connaît tout Paris.
— Voyez-vous, dit Valenglard, les chemins de la destinée ? Vous parlez de cent louis. Il ne vous en faut que douze pour aller faire une visite à madame Varnier, qui logera mademoiselle ; et quand elle sera là, laissez faire le reste aux combinaisons.
— Si vous allez à Paris, dis-je à la Roman, il ne faut parler de l’horoscope ni à votre tante d’ici ni à madame Varnier.
— Je n’en parlerai à personne ; mais croyez-moi que tout ceci n’est qu’un joli rêve. Je ne verrai jamais Paris, et encore moins Louis XV.
— Attendez un moment.
Je vais prendre un rouleau cacheté où j’avais cinquante doblones da ocho37, qui faisaient plus que cent cinquante louis, et je le porte à la Roman lui disant que c’étaient des bonbons. Elle trouve le rouleau trop pesant, elle le décachette, et elle voit les cinquante belles médailles qu’elle ne croyait pas monnaies. Valenglard lui dit qu’elles étaient d’or, et M. Morin ajoute que l’orfèvre lui en donnerait cent cinquante louis. Je la prie de les garder, et de me faire un billet de la même somme payable à Paris quand elle serait riche. Elle me rendit le rouleau me témoignant sa reconnaissance. J’étais sûr qu’elle le refuserait ; mais j’ai admiré la force avec laquelle elle retint ses larmes sans cependant déranger le riant de sa physionomie.
Nous allâmes au jardin, où le propos de l’horoscope se renouvelant entre madame Morin, et Valenglard, je me suis séparé d’eux tenant la demoiselle par la main.
— Dites-moi je vous prie, me dit-elle, si tout ceci n’est pas un badinage.
— C’est sérieux ; mais tout dépend d’un si : si vous n’allez pas à Paris tout ceci n’aboutit à rien.
— Vous devez le croire, car sans cela vous n’auriez pas voulu me donner les cinquante médailles.
— Ne croyez pas cela. Acceptez-les en secret dans l’instant.
— Je vous remercie ; mais pourquoi me donneriez-vous une si grosse somme ?
— Espérant que vous meao souffririez amoureux.
— Si vous m’aimez, pourquoi m’opposerai-je ? Vous n’avez pas besoin d’acheter mon consentement. Je vous suis même reconnaissante. Je réfléchis que pour faire mon bonheur il ne me faut pas un roi de France. Si vous saviez à quoi se bornent mes désirs.
— Dites. À quoi ?
— À avoir un mari doux, et assez riche pour qu’il ne me manque rien du nécessaire.
— Et si vous ne l’aimiez pas ?
— Honnête, et doux, comment pourrai-je [161v] ne pas l’aimer ?
— Je vois que vous ne connaissez pas l’amour.
— C’est vrai. Je ne connais pas cet amour qui fait tourner la tête, et j’en remercie Dieu.
— Vous avez raison. Dieu vous en préserve.
— Vous prétendez que, seulement à me voir, le roi perdra la tête : et c’est cela, à vous dire vrai, que je trouve chimérique, car il se peut bien qu’il ne me trouve pas laide, mais je ne crois pas à cet excès.
— Vous ne le croyez pas ? Asseyons-nous. Imaginez-vous que le roi vous rende la même justice que je vous rends. L’affaire serait faite.
— Que trouvez-vous dans moi que vous ne trouviez dans plusieurs filles de mon âge ? Il se peut cependant que je vous aie frappé ; mais cela prouve que j’étais née pour faire ce coup sur vous, et non pas sur le roi. Qu’allez-vous chercher le roi de France, si vous m’aimez vous-même ?
— Je ne peux pas vous rendre heureuse comme vous le méritez.
— Ce que vous dites est contre l’apparence.
— Vous ne m’aimez pas.
— Je serais sûre de vous aimer uniquement étant votre femme. Je vous rendrais alors ce baiser que vous venez de me donner, et que mon devoir m’empêche de vous rendre à présent.
— Que je vous sais gré de ce que vous n’êtes pas fâchée du plaisir que je ressens quand je me trouve près de vous !
— Au contraire : je suis bien aise de vous plaire.
— Permettez que j’aille vous voir chez vous demain de très bonne heure, et que je prenne du café avec vous assis près de vous sur votre lit.
— Ah ! Je vous prie de ne pas y penser. Je dors avec ma tante, et je me lève toujours avant elle. Ah ! Je vous en prie. Retirez cette main. Eh bien ! De grâce. Au nom de Dieu finissez.
Hélas ! Je n’ai fini qu’en obéissant. Mais ce qui me rendait heureux en imagination c’était qu’à mon écart elle avait conservé la même douceur, et le même air riant qui caractérisait toujours sa figure. L’air que j’avais était celui d’un homme qui demandait, et méritait pardon ; et elle avait celui qui me disait qu’elle était fâchée de ne pas pouvoir me permettre ce que je désirais. Je suis allé dans ma chambre, où j’ai trouvé Manon qui débâtissait des manchettes, et qui dans une minute me désaltéra, puis se sauva. Je réfléchissais que je n’obtiendrais jamais de la Roman plus de ce que j’avais obtenu, et qu’il était inutile de tenter d’avoir davantage à moins que je ne voulusse entamer des négociations auxquelles l’horoscope s’opposait.
Étant redescendu au jardin, j’ai prié madame Morin de se promener un peu avec moi. Ce que j’ai dit à cette honnête femme pour la persuader à recevoir de moi cent louis pour faire faire ce voyage à sa nièce, est incroyable. Je lui ai juré que personne n’en saurait jamais rien ; mais toute mon éloquence fut inutile. Elle me dit que s’il ne tenait qu’à ce voyage, la destinée de sa nièce pourrait s’accomplir, car elle avait déjà pensé au moyen de le lui faire faire, si son mari y consentait. Elle me rendit d’ailleurs les grâces les plus sincères, et elle appela sa nièce heureuse de m’avoir tant plu. Je lui ai répondu qu’elle me plaisait tant que je partais le lendemain, car la proposition que j’étais tenté de lui faire détruirait la grande fortune que le destin lui promettait.
— Je croirais de me rendre heureux vous la demandant en mariage.
— Son bonheur serait peut-être plus solide. Expliquez-vous.
— Je n’ose pas faire la guerre au destin.
— Mais vous ne partirez pas demain ?
— Oui38 madame. Je passerai chez vous à deux heures pour prendre congé.
L’annonce de mon départ rendit notre souper un peu triste. Madame Morin, qui vit peut-être encore, était une femme d’un excellent caractère. Elle décida à table que puisque mon départ était certain, et que je ne sortirais que pour aller chez elle, l’honneur que je voulais lui faire devenait une cérémonie qui m’incommoderait, et que le congé serait pris dans le moment. Je lui ai dit que j’aurais au moins [162v] l’honneur de la conduire après souper jusqu’à sa porte. Et cela fut ainsi. Valenglard alla à pied, et mademoiselle Roman s’assit sur mes genoux. Je fus téméraire ; et elle fut bonne au point que je me suis repenti d’avoir pris congé ; mais c’était fait. Une voiture renversée à la porte d’un auberge obligea mon cocher à s’arrêter un demi quart d’heure. J’étais bien loin de jurer comme lui à cause de cet accident. Désirant de voir sur la physionomie de l’ange si je pouvais distinguer quelqu’indice de mon bonheur, je les ai conduites jusqu’à leur appartement, et sans la moindre fatuité de ma part, j’ai vu la tristesse de l’amour. J’ai embrassé madame Morin en sœur Mops39, et elle eut la complaisance d’initier dans l’instant sa nièce, qui enfin me donna très voluptueusement le baiser qu’elle a toujours cru devoir me refuser. Je suis retourné chez moi plein d’amour ; mais désespéré, et fâché quand j’ai vu dans ma chambre les trois filles. Il ne m’en fallait qu’une.
Rose me coiffant de nuit entendit tout bas ma requête ; mais elle me dit que couchant toutes les trois dans la même chambre il lui était impossible de s’évader. Je prends alors le parti de leur dire que je partais le lendemain, et que je leur donnerais six louis d’étrennes à chacune, si elles voulaient dormir toutes les trois dans ma chambre. Après avoir beaucoup ri de cette proposition, elles me dirent très paisiblement que la chose était impossible. Cela m’a convaincu que l’une ne savait rien de l’autre ; mais qu’il y avait entr’elles une jalousie déclarée. J’ai passéap la nuit tout seulaq tenant entre les bras de mon âme l’adorable Roman jusqu’à mon réveil.
J’ai sonné un peu tard. Celle qui entra fut la cousine me disant que Rose la suivait avec mon chocolat, et m’annonçant en même temps M. Charles Ivanoff, qui désirait de me parler. J’ai d’abord deviné que c’était le Russe ; mais personne ne me l’ayantar présenté, j’ai vu que je pouvais me dispenser de le recevoir. — Dites à ce monsieur que je ne connais pas ce nom.
Elle va, et elle rentre un moment après pour me dire que je le connaissais pour avoir soupé avec lui chez Mad. Morin.asMe croyant alors obligé à le recevoir, je le fais entrer.
— Je voudrais avoir l’honneur, me dit-il, de vous dire un mot tête-à-tête.
— Je ne peux pas, monsieur,at ordonner à ces demoiselles de sortir de ma chambre. Ayez donc la bonté d’attendre là dehors que je sorte du lit, et je viendrai recevoir vos ordres.
— Si je vous incommode, je retournerai demain.
— Je pars ce soir.
— Dans ce cas je vais vous attendre.
Je me couvre à la hâte de ma robe de chambre, et je vais l’entendre. Il me dit qu’il devait partir, et que n’ayant pas d’argent pour payer l’hôte il venait implorer mon secours ; et qu’il n’osait recourir à personne de la ville parce que sa naissance ne lui permettait pas de s’exposer à l’affront d’un refus.
— Vous vous exposez cependant à un refus dans ce moment, et certainement je suis incapable de vous affronter40.
— Si vous saviez qui je suis, je suis sûr que vousau ne me refuseriez pas un petit secours.
— Si vous en êtes sûr, dites-le moi : ne doutez pas de ma discrétion.
— Je suis Charles second fils d’Ivan duc de Courlande qui vit dans l’exil en Sibérie41. Je me suis sauvé.
— À Gênes,av lui répondis-je vous ne vous trouverez plus dans le besoin ; car le frère de la duchesseaw votre mère ne peut pasax vous abandonner.
— Il est mort en Silésie.
— Depuis quand ?
— Il y a deux ans je crois.
— On vous a trompé. Je l’ai vu à Stutgard il y a six mois. C’est le baron Treiden.
Je vois clairement l’imposteur, et je me sens fâché qu’il ait jeté un dévolu sur moi : je me sens déterminé à ne pas vouloir être sa dupe : sans cela je lui aurais donné six louis, car j’aurais eu tort [163v] d’être l’ennemi déclaré des aventuriers, qui du plus au moins sont tous imposteurs.
Je donne un coup d’œil à ses boucles qu’on croyait fines, et je vois clairement qu’elles étaient de pierres étamées qu’on faisait à Venise, et qui contrefaisaient merveilleusement les diamants roses42.
— On m’a dit que vos boucles sont de diamants.
— C’est vrai.
— Pourquoi ne les vendez-vous pas ?
— J’ai promis à ma mère de ne jamais m’en priver.
— Ces boucles, monsieur, vous font du tort, car vous pourriez les porter dans votre poche. Je vous dirai que je ne les crois pas fines, et que le mensonge m’indispose.
— Monsieur je ne mens pas.
— À la bonne heure. Prouvez-moi qu’elles sont fines, et je vous fais présent de six louis. Vous aurez d’ailleurs le plaisir de me convaincre que je me trompe. Adieu monsieur.
Il vit Valenglard qui montait l’escalier, et il me pria de ne lui rien dire de notre conversation. Je lui ai promis de n’en parler à personne.
Valenglard venait me souhaiter un bon voyage avant d’aller à Roman43 avec M. de Monteinard. Il me fit les plus grandes instances d’entretenir avec lui un commerce épistolaire, et je le lui ai promis le remerciant même, car le sort de la Roman m’intéressait au suprême degré. Il m’embrassa versant des larmes.
Chapitre XI
Mon départ de Grenoble. Avignon
Mon arrivée à Marseille
Tandis que les trois filles aidaient Le-duc à faire mes malles, le concierge entre avec la carte. Je suis content, il l’est aussi, je lui ordonne à dîner pour quatre, voulant avoir le plaisir de dîner dans ce dernier jour avec ses filles, et des chevaux de poste à l’entrée de la nuit. Le-duc lui dit d’ordonner aussi un cheval de selle pour lui n’étant pas fait pour monter derrière la voiture. La cousine rit de sa fanfaronnade, et le drôle piqué lui dit qu’il valait mieux qu’elle. Mais tu la serviras à table, lui dis-je ; et il me répond : Comme aelle vous sert au lit. À cette repartie, je cours à ma canne ; mais leste il monte sur la fenêtre, et il saute en bas.
Les filles, et le père font un cri d’épouvante, je cours à la fenêtre, et nous le voyons dans la cour sautant comme un singe. Charmé qu’il ne se soit pas blessé, je lui dis que je lui pardonne, il remonte, et je lui donne une montre. Tel était cet Espagnol, que j’ai dû chasser deux ans après, et que j’ai souvent regretté.
Vis-à-vis de ces trois filles, que j’ai fait en vain tout mon possible pour les griser, les heures me passèrent si vite que j’ai décidé deb différer mon départ au lendemain. Las de mystère, je voulais les avoir toutes ensemble, et je voyais que dans le courant de la nuit cela pourrait me réussir. Je leur ai dit que si elles voulaient passer toute la nuit dans ma chambre je ne partirais que le matin. Tandis qu’elles me faisaient des difficultés, le concierge monta pour me dire que je ferais bien allant à Avignon par eau1 sur un bateau commode où je pourrais aussi placer ma voiture, et dépensant beaucoup moins. Je lui aic dit que j’étais content, si les demoiselles voulaient dormir toutes les trois dans ma chambre, et il me répondit en riant que c’était leur affaire. À cette sentence définitive, elles se déterminèrent, et le concierge envoya ordonner le bateau, et un souper délicat pour minuit.
Ce ne fut qu’après ce souper que dans la vérité de la bouteille je [166v] les ai obligées à convenir que leur réserve était ridicule après qu’elles m’avaient toutes les trois accordé leurs faveurs. À cette nouvelle elles s’entre-regardèrent d’un air d’indignation, et d’étonnement qui2 devait leur causer mon effronterie ; mais je ne leur ai pas laissé le temps de se procurer le courage nécessaire pour soutenir que ma déclaration était calomnieuse. Manon fut la première à en convenir, et à se livrer à mes transports, et les deux autres prirent à leur tour le même sage parti. Après avoir passé quatre ou cinq heures fort vives la nature dut se rendre au sommeil. Le matin j’ai voulu leur faire des présents en bijoux, mais elles me dirent qu’elles aimaient mieux que je leur ordonnasse des gants leur donnant l’argent d’avance. Je leur en ai ordonné pour trente louis que je ne suis jamais allé prendre3. Je suis parti à sept voyant toute la maison pleurer, et rire. Je me suis endormi dans le bateau, et on ne m’a réveillé qu’à Avignon où l’on m’a conduit à l’auberge de S.t Homère4 ; et où j’ai voulu souper dans ma chambre, malgré toutes les merveilles que Le-duc me conta d’une beauté qui mangeait à la table d’hôte.
Ce fut le lendemain que l’envie d’y aller me vint. Mon Espagnol me dit que la charmante beauté logeait avec son mari dans la chambre contiguë à la nôtre. Il me donne dans le même temps un affiche5 qui m’annonce une comédie italienne représentée par un détachement de la troupe de Paris, où mademoiselle Astrodi chanterait, et danserait ; je fais les hauts cris. Comment la charmante Astrodi, fameuse scélérate, peut-elle se trouver à Avignon ? Quand elle me verra elle sera bien étonnée6.
À la table d’hôte je trouve dix-huit à vingt personnes tous à l’air comme il faut, et une table si bien garnie qu’il me semble impossible qu’elle ne coûte que quarante sous par tête7. Mais la jolie étrangère, qui absorbait toute l’attention de la table, m’occupe aussi au suprême degré. Étrangère, très jeune, beauté achevée, ne parlant jamais, ne regardant que sur son assiette, comment pouvait-elle laisser quelqu’un des convives dans l’indifférence ? Quand on lui adressait la parole, elle ne répondaitd que par monosyllabe, ne faisant que glisser ses deux grands yeux bleus sur la figure de celui qui lui avait parlé. Elle avait un mari assis à l’autre bout de la table, qui parlait, et riait à tort, et à travers, assez jeune, à figure ignoble, gourmant, grêlé, et qui n’avait que la politesse des domestiques. Sûr qu’un pareil homme n’a pas appris à refuser, je lui envoie un verre de Champagne, et il lee vide à ma santé. Je lui demande si j’ose en offrir à madame, et éclatant de rire il me dit de m’adresser à elle. Elle me dit après une petite inclination de tête qu’elle n’en buvait jamais. Au dessert, elle retourna dans sa chambre, et son mari la suivit.
Un étranger, qui était là, comme moi, pour la première fois, demanda qui elle était : un habillé de noir lui dit que son mari se faisait appeler le chevalier Stuard, qu’il venait de Lyon, qu’il allait à Marseille, et qu’il était à Avignon depuis huit jours sans domestique, et avec un fort mince équipage8.
N’ayant eu l’intention de m’arrêter à Avignon que pour aller voir Vaucluse, et la fameuse fontaine qu’on appelle la cascade9, je n’avais pas pris des lettres10. Un Italien qui a lu, entendu, et goûté Pétrarque doit être curieux de voir l’endroit où ce grand homme est devenu amoureux de Laure de Saade11.
Je suis allé à la comédie, où j’ai vu le Vice-légat Salviati12, des femmes de condition ni belles, ni laides, et un méchant opéra-comique, où je n’ai vu ni l’Astrodi, ni aucun acteur de la comédie italienne de Paris.
— Où est donc l’Astrodi ?, dis-je à la fin du spectacle à un homme qui était là. Je ne l’ai pas vue.
— Pardonnerez. Elle a chanté, et dansé.
— Pardieu je la connais, et si elle est devenue méconnaissable, ce n’est plus elle.
Je pars, et deux minutes après je me vois rejoint par le même homme qui me prie de retourner sur mes pas pour aller dans la loge de mademoiselle Astrodi qui m’avait reconnu. J’y vais, et je vois une fille laide qui court m’embrasser, qui [171v] me nomme, et que je pouvais jurer de n’avoir jamais vue ; mais elle ne me laisse pas parler. Je reconnais un homme qui était là pour le père de la belle Astrodi, que tout Paris connaissait. Elle avait été la cause de la mort du comte d’Egmont, un des plus aimables seigneurs de la cour de Louis XV. J’imagine d’abord que la laideron pouvait être sa sœur, j’accepte un siège, et je lui fais compliment sur ses talents. Elle me demande la permission de se défaire de l’accoutrement du théâtre, et elle fait cela causant, riant, et se déchaussant avec une générosité qu’elle n’aurait peut-être pas eue, si ce qu’elle me montrait eût été digne d’être vu. J’étais si frais de Grenoble13 qu’elle aurait eu de la peine à me tenter, même étant jolie : elle était maigre, noire, et presque rebutante. Je riais de la confiance qu’elle avait en ses misères : elle devait me supposer un appétit diabolique ; mais fort souvent les filles de cette espèce trouvent dans la paillardise des ressources qu’elles ne peuvent pas espérer de la délicatesse. Elle m’a prié, elle m’a conjuré d’aller souper avec elle ; mais je m’en suis à la fin despotiquement dispensé. Elle me sollicite alors pour que je lui prenne quatre billets pour le spectacle du lendemain qui allait à son bénéfice ; et je respire. Il s’agissait de quatre petits écus. Je m’empresse à en prendre seize, et je crois la voir mourir de reconnaissance quand je lui donne les deux louis14. Je retourne à l’auberge, où je soupe très bien dans ma chambre.
Le-duc, me mettant au lit, me conte que l’hôte avant souper avait fait une visite à la belle étrangère, son mari étant présent ; et qu’il lui avait dit très clair qu’il voulait absolument son argent le lendemain matin, et qu’autrement ils ne trouveraient pas des couverts pour eux à sa table : il leur avait dit outre cela que leurs nippes ne sortiraient pas de son auberge.
— Qui t’a dit cela ?
— Je l’ai entendu moi-même me tenant ici. Ces deux chambres ne sont séparées que par la cloison d’une planche. Je suis sûr que s’ils y étaient dans ce moment ils entendraient tout ce que nous disons.
— Où sont-ils ?
— À table, où ils mangent pour demain ; mais la dame pleure. Vous êtes heureux.
— Tais-toi : je ne veux pas m’en mêler. C’est une attrape. Une femme comme il faut mourrait plutôt de faim que d’aller pleurer comme cela en public.
— Ah ! Si vous vissiez combien elle est plus jolie quand elle pleure ! Je suis un pauvre garçon ; mais le diable m’emporte, si je ne lui donnais deux louis, si elle voulait les gagner dûment15.
— Va les lui offrir.
Un moment après monsieur, et madame entrent, et s’enferment dans leur chambre, et je commence à entendre les pleurs de la dame, et la voix de l’homme qui d’un ton emporté lui parle un jargon que je ne connaissais pas. C’était le dialecte Walon qu’on parle dans le pays de Liège. J’ai envoyé Le-duc se coucher lui ordonnant de dire à l’hôte, que je voulais absolument le lendemain une autre chambre, car il était facile de forcer la cloison, et ce couple malheureux pouvait plus encore facilement devenir voleur. Les pleurs, et les harangues du mari finirent à minuit.
Le lendemain, je me rasais, lorsque Le-duc me dit que le chevalier Stuard voulait me parler. – Dis-lui que je ne connais aucun Stuard.
Un moment après, il rentre pour me dire que se voyant ainsi refusé, il avait regardéf les poutres, et frappé des pieds contre terre. Il était rentré dans sa chambre, d’où étant sorti un moment après avec l’épée à côté, il était descendu. Je m’en vais voir, m’ajouta-t-il, si le bassinet de vos pistolets est poudré.
Mon valet me faisait rire ; mais un désespéré fait bien souvent plus que cela. Je lui ordonne de nouveau de solliciter l’hôte pour une autre chambre ; et il vient me dire qu’il ne pouvait me la donner que le lendemain.
— Je sors donc dans l’instant [172v] de chez vous pour aller me loger ailleurs parce que je ne peux pas souffrir ces pleurs. Les entendez-vous ? Est-ce amusant ? Cette femme se tuera, et c’est vous qui en êtes la cause.
— Moi ! Je n’ai fait que demander mon argent à son mari.
— Tenez : écoutez-le : je suis sûr que dans son baragouin il dit que vous êtes un monstre.
— Qu’il dise ce qu’il veut pourvu qu’il me paye.
— Vous les avez condamnés à mourir de faim. Combien vous doit-on ?
— Cinquante francs ; car je lui en ai prêtég six.
— Et vous n’êtes pas honteux de faire tant de tapage pour cette misère ? Les voilà. Allez d’abord leur dire que vous êtes payé, et qu’ils mangeront là-bas ; mais ne leur dites pas que c’est moi qui vous ai payé.
Il sort vite avec l’argent, et je l’entends leur dire qu’il était payé, mais qu’ils ne sauront jamais de qui ; et qu’ils étaient les maîtres de descendre à dîner, et à souper ; bien entendu qu’à l’avenir ils le payeraient jour par jour. À peine dit cela, il revient de nouveau dans ma chambre ; mais je le mets dehors l’appelant f….. bête, car il leur avait fait deviner la vérité.
Le-duc se tenait là avec l’air stupide.
— Qu’as-tu imbécile ?
— Cela est beau. J’apprends. Je veux devenir auteur. Vous ne vous y prenez pas mal.
— Tu es un sot. Je vais me promener à pied ; mais prends bien garde à ne jamais sortir de cette chambre.
— C’est bon.
Mais à peine sorti, je me vois rejoint par le chevalier qui s’évertue en remerciements. Je lui réponds que je ne savais pas de quoi il me remerciait ; et il me laisse. Étant sur les bords du Rhône, je m’amuse à examiner l’ancien pont16, et la rivière que les géographes appellent la plus rapide de l’Europe ; et à l’heure de dîner je retourne à mon auberge, où l’hôte averti que je payais six francs sans le vin me fait faire chère exquise. Je n’ai bu que là du vin de l’hermitage17 blanc de la plus grande excellence. Je l’ai prié de me trouver un bon Cicéron18 pour le lendemain voulant aller voir Vaucluse, et la fontaine. Je m’habille pour aller au bénéfice de la petite Astrodi.
Je la trouve à la porte du théâtre : je lui donne les seize billets, et je vais me mettre à côté de la loge du vice-légat prince Salviati, qui arrive avec un nombreux cortège de dames, et d’hommes décorés. Le père de l’Astrodi vient derrière moi me dire à l’oreille que sa fille me priait de dire qu’elle était la même illustre que j’avais connue à Paris. Je lui réponds aussi à l’oreille que je ne m’exposerais pas à un démenti. La facilité avec laquelle un fripon invite un homme d’honneur à être de moitié d’une friponnerie est incroyable ; mais il croit lui faire honneur.
À la fin du premier acte, vingt domestiques à la livrée de monseigneur distribuèrent des glaces aux premières loges. J’ai cru de devoir refuser. Un jeune homme beau comme l’amour m’approche noblement, et me demande pourquoi je n’avais pas acceptéh une glace.
— Parce que n’ayant l’honneur d’être connu de personne, je ne veux que personne puisse dire d’avoir faiti une grâce à moi inconnu.
— Vous logez, monsieur, à S.t Homère.
— Oui monsieur. Je ne me suis arrêté ici que pour voir Vaucluse, et j’aurai ce plaisir demain, si je peux avoir un Cicéron.
— J’irai vous servir moi-même, si vous voulez bien m’accorder cet honneur. Je suis Dolci fils du capitaine de la garde du vice-légat19.
— Très sensible à l’honneur que vous voulez bien me faire, je différerai mon départ à votre arrivée.
— Vous me verrez à sept heures.
Je reste surpris de la noble aisance de cet Adonis qu’on pouvait soupçonner fille. Je riais de la prétendue Astrodi, qui était aussi méchante actrice que laide, et qui pendant toute la pièce ne détacha jamais ses yeux blancs de ma figure brune. Quand elle chantait, elle me regardait en riant, me faisant des petits gestes d’intelligence qui devaient m’avoir fait remarquer de toute la noblesse, qui à son tour devait déplorer mon mauvais goût. Une actrice qui ne me déplaisait pas à cause de sa voix, et de ses yeux était une grande, et jeune bossue, mais bossue comme je n’en avais jamais [173v] vu de pareille ; car malgré que ses bosses par-devant, et par-derrière fussent énormes, sa taille était fort grande, de sorte que sans la rachitis qui l’avait faitj devenir bossue, elle aurait certainement eu une taille de six pieds20. Outre cela j’imaginais qu’elle devait avoir de l’esprit comme tous les bossus.
Cette fille à la fin de la pièce se trouva à la porte du théâtre avec ma favorite Astrodi. Celle-ci était là pour remercier, et l’autre pour distribuer des billets pour son propre bénéfice qui devait se faire trois jours après.
Après avoir reçu le compliment de l’Astrodi, j’entends la bossue me dire avec une bouche riante qui lui allait d’une oreille à l’autre, et qui montrait au moins vingt-quatre dents fort belles, qu’elle espérait que j’honorerais aussi son bénéfice. Pourvu, lui répondis-je, que je ne parte après-demain. L’Astrodi se met à rire, et elle me dit à la présence des dames, qui étaient là pour attendre leurs voitures, que je resterais, qu’elle ne me laisserait pas partir. Donne-lui seize billets, lui dit-elle. Elle me les donne, et ayant honte à les refuser, je lui donne deux louis. Après-demain, me dit l’Astrodi, nous irons souper chez vous sous condition que vous serez seul, car nous voulons nous soûler.
Retournant chez moi, cette partie se présenta si comique à mon imagination que je me suis déterminé à rester.
J’étais à table tout seul dans ma chambre quand le chevalier, et sa femme entrèrent dans la leur, et je n’ai entendu ni pleurs, ni harangues ; mais je fus très surpris de voir devant moi à la première clarté du jour monsieur Stuard qui me dit qu’ayant su que j’allais voir Vaucluse tout seul dans une voiture à quatre, il venait me prier de lui permettre de me tenir compagnie avec sa femme, qui était très curieuse de voir la cascade. Je lui ai répondu qu’il me ferait honneur, et il courut d’abord se mettre en ordre21.
Le-duc, qui était après à me coiffer, me demanda la permission de venir à cheval, me disant qu’il avait été prophète. C’était évident que madame Stuard allait être à moi, et l’aventure ne me déplaisait pas, car elle était toute à mon avantage. L’hôte monte avec un Cicéron que je renvoie lui donnant six francs : Dolci arrive beau comme un ange : la dame est prête avec son monsieur ; la voiture est là chargée de tout ce qui nous était nécessaire pour bien manger, et mieux boire ; et nous partons. Madame, et Dolci sur le derrière, et Stuard et moi sur le devant.
Je me tenais pour sûr que dans ce voyage cette jeune femme se déploierait, et que sa tristesse disparaîtrait ; mais point du tout. Je n’ai reçu à tout ce que je lui ai dit que des réponses très courtes, que n’étant pas une paysanne elle ne pouvait se dispenser de me donner. Le pauvre Dolci qui avait de l’esprit était au désespoir. Raisonnant bien, il crut d’être la cause de toute la tristesse de cette partie ; mais je l’ai vite tiré d’embarras lui disant que quand il m’avait offert sa compagnie je ne savais pas que j’aurais l’honneur de servir cette belle dame, et que quand je l’avais su à six heures du matin je m’étais réjoui songeant que le hasard lui donnait à la place où il était une si charmante voisine. À cette narration la dame ne fit aucun mouvement. Toujours taciturne elle ne faisait que regarder l’air, et la terre à droite, et à gauche.
Dolci après mon explication se trouvant plus à son aise, commença à lui tenir des propos tendant à remuer dans elle les ressorts qui devaient la faire parler ; mais tout fut inutile. Il dialogua longtemps avec son mari sur cent matières allant toujours de bricole à la dame ; mais sa belle bouche ne bougea jamais.
] La beauté de sa figure était parfaite ; ses yeux bleus étaient merveilleusement bien fendus, sa blancheur était pure, son incarnat animé ; ses bras étaient fort beaux, ses mains potelées, et délicates, sa taille démontrait que sa gorge devait être superbe, et la couleur châtain clair de ses cheveux sans poudre me faisait porter le plus favorable jugement sur toutes les beautés qu’on ne voyait pas. Malgré tout cela je réfléchissais en gémissant qu’avec sa tristesse cette femme pouvait bien inspirer de l’amour ; mais qu’il ne pouvait pas être durable. Je suis arrivé à Lille22 déterminé à ne plus me trouver avec elle nulle part ; car il se pouvait aussi qu’elle fût folle, ou au désespoir se voyant forcée à vivre avec un homme qu’elle ne pouvait pas souffrir, et dans ce cas elle me faisait pitié ; mais je ne pouvais plus lui pardonner quand je songeais qu’étant honnête, et ayant eu quelqu’éducation, elle n’aurait jamais dû consentir ce jour-là à être de ma partie sachant qu’avec sa tristesse elle ne pouvait que déplaire.
Pour ce qui regardait le soi-disant Stuard qui était avec elle soit mari, soit amant, je n’avais pas besoin de beaucoup philosopher pour savoir qui c’était. Il était jeune, de figure ni bien ni mal, sa personne n’annonçait rien, et ses discours le déclaraient ignorant, et bête. Gueux, sans le sou, et sans talent qu’allait-il traîner par l’Europe cette beauté, qui n’étant pas complaisante ne pouvait trouver de quoi subsister que dans la bourse des sots ? Il savait peut-être que le monde en était plein ; mais l’expérience l’endoctrinait qu’il ne pouvait pas compter sur eux. Cet homme méprisable était encore plus méprisable s’il ne savait pas de l’être.
Arrivé à Vaucluse, je me suis tout donné à Dolci, qui avait été là cent fois, et qui aimait Pétrarque. Nous laissâmes notre [175r] voiture à Apt23, et nous allâmes à la célèbre fontaine qui était ce jour-là dans la plus grande affluence. La nature a été l’architecte de la caverne très vaste d’où elle sort. Elle est au pied d’un rocher droit comme un mur qui a plus de cent pieds de hauteur, et autant de largeur. La caverne d’ailleurs sous l’arc qui en forme l’entrée n’a que la moitié de cette hauteur, et c’est de là que la fontaine sort avec une telle abondance d’eau qu’en naissant même elle mérite le nom de rivière. C’est la Sorgue qui va se perdre dans le Rhône près d’Avignon. Il n’y a pas au monde d’eau plus pure que celle de cette fontaine, puisqu’en tant de siècles les rochers sur lesquels elle coule n’en ont reçu la moindre teinture. Ceux auxquels cette eau fait horreur parce qu’ellek paraît noire ne songent pas que l’antre même, où l’obscurité est très opaque, est celui qui doit la faire paraître telle.
Chiare, fresche, e dolci acque
Ove le belle membra
Pose colei che sola a me par donna
[Claires et fraîches, douces eaux
Près de qui ses beaux membres
Reposa celle qui à mes yeux seule est dame]24
J’ai voulu monter jusqu’à la pointe du rocher où Pétrarque avait sa maison, dont j’ai vu les vestiges versant des larmes, comme Léo Alatius en versa voyant le tombeau d’Homère25 ; et j’ai aussi pleuré seize ans après à Arqua, où Pétrarque est mort, et où la maison qu’il habitait existe encore26. La ressemblance d’un endroit à l’autre est frappante, car de la chambre où Pétrarque écrivait à Arqua on voit la pointe d’un rocher qui ressemble à celui que j’ai vu là, où Dolci me dit que Madonna Laura demeurait. Allons-y, lui dis-je, ce n’est pas loin.
Quel plaisir quand j’ai vu les traces encore existantes de la maison de cette femme que Pétrarque amoureux rendit immortelle avec ce seul vers fait pour attendrir des cœurs de marbre :
Morte bella parea nel suo bel viso.
[La mort devenait belle en un si beau visage]27
Je me suis jeté sur ces masures avec mes bras étendus, les baisant, et les arrosant de mes larmes, demandant pardon à madame Stuard si j’avais quitté son bras pour rendre [175v] hommage aux mânes d’une femme qui avait eu pour amant l’esprit le plus profond que la nature eût pu produire. J’ai dit l’esprit, car le corps, malgré qu’on en dise, ne s’en est pas mêlé28. « Il y a, madame, (dis-je à cette femme qui toute étonnée tenait ses yeux fixes sur moi) quatre cent cinquante ans que dans l’endroit où vous êtes actuellement se promenait Laure de Saade, qui peut-être n’était pas si belle que vous ; mais qui était gaie, polie, douce, riante, et sage. Puisse ce même air que vous respirez dans ce moment, et qu’elle a respiré vous rendre comme elle, et vous inspirerez la flamme d’amour à ceux qui vous approcheront : vous verrez l’univers à vos pieds, et il n’y aura point de mortel au monde qui ose vous causer le moindre chagrin. La gaieté, madame, est le partage des bienheureux, et la tristesse est l’image affreuse des esprits condamnés aux peines éternelles. Soyez donc gaie, et méritez ainsi d’être belle. »
Mon enthousiasme força Dolci à venir m’embrasser, Stuard rit, et madame, qui me prit peut-être pour fou, ne me donna pas le moindre signe de vie. Elle reprit mon bras, et nous retournâmes tout doucement à la maison de Messer Francesco d’Arezzo29, où j’ai employé un quart d’heure à sculpter mon nom. E sciolsi il voto [Et j’accomplis le vœu]. De là nous allâmes dîner.
Dolci eut plus encore que moi des attentions pour cette femme extraordinaire. Stuard ne fit que manger, et boire méprisant l’eau de la Sorga, qui selon lui ne pouvait que gâter le vin de l’hermitage ; et il se peut que Pétrarque même n’aurait pas pensé autrement : nous vidâmes huit bouteilles sans que notre raison en souffrît ; mais la dame fut sobre. De retour à Avignon, nous lui tirâmes la révérence à la porte de sa chambre, nous dispensant d’accepter l’offre du sot Stuard, qui voulait nous engager à nous asseoir.
Je suis allé passer la dernière heure du jour avec Dolci sur le bord du Rhône. Ce jeune homme parlant de cette femme singulière prononça sentence, et frappa au but30. C’est, me dit-il, une p….. très infatuée de son mérite, qui est sortie de son pays parce que s’étant prodiguée de trop bonne heure personne n’en faisait plus de cas. Sûre de faire fortune partout où on la trouverait neuve, elle partit avec cet escroc, gardant par maxime cet air triste, qu’elle croit uniquement propre à faire devenir amoureux fou d’elle quelqu’un qui s’obstinerait à vouloir la conquérir. Elle ne l’a pas encore trouvé. Ce serait un homme riche qu’elle voudrait ruiner. Elle a peut-être jeté un dévolu sur vous.
Les hommes qui à l’âge de Dolci raisonnent ainsi sont ceux qui parviennent à être grands maîtres. Je l’ai quitté le remerciant beaucoup, et très aise d’avoir fait sa connaissance.
M’acheminant à ma chambre, j’ai vu sur la porte de la sienne debout un homme de bonne mine, et en âge, qui me saluant par mon nom, me demanda noblement si j’avais trouvé Vaucluse digne de ma curiosité. Je reconnais avec grand plaisir le marquis Grimaldi Génois, homme d’esprit, aimable, et riche, qui vivait presque toujours à Venise parce qu’il y jouissait des plaisirs de la vie plus librement que dans sa patrie31. Ma réponse devant aller avec un raisonnement, j’entre le remerciant de m’avoir fait l’honneur de me remettre. À peine terminé le discours qui regardait la fontaine, il me demande, si j’avais été bien content de la belle compagnie que j’avais eue. Je lui réponds que je ne pouvais en être resté que très content. S’apercevant de ma réserve, il pense à la détruire me parlant ainsi.
Nous avons à Gênes des femmes très belles ; mais nous n’en avons pas une qui puisse faire le pendant de celle que vous avez conduite [176v] aujourd’hui à Lille. Hier au soir à table elle m’a frappé. Lui ayant donné le bras pour monter l’escalier, je lui ai dit, que si elle me croyait capable de dissiper sa tristesse, elle n’avait qu’à parler. Notez que je savais qu’elle n’avait pas d’argent. Ce fut son mari qui me remercia de mon offre, et je leur ai souhaité une heureuse nuit.
Il y a une heure que l’ayant reconduite à sa chambre vous l’y avez laissée, et j’ai pris alors la liberté de lui faire une visite. Elle me reçut me faisant une belle révérence ; et son mari m’ayant prié de lui tenir compagnie jusqu’à son retour elle n’hésita pas à s’asseoir avec moi sur un canapé.lJ’ai voulu prendre sa main ; mais elle la retira. Je lui ai alors dit en peu de mots, que sa beauté m’avait frappé, et que si elle avait besoin de cent louis je les avais à son service, si elle voulait cependant quitter vis-à-vis de moi son air sérieux, et prendre celui de la gaieté pour encourager les sentiments d’amitié qu’elle m’avait inspirés. Elle ne me répondit qu’avec un mouvement de tête qui indiquait reconnaissance ; mais en même temps un refus absolu de mon offre. Je lui dis que je pars demain, et elle ne me répond pas. Je lui prends pour la seconde fois la main, et elle la retire dédaigneusement. Pour lors je me lève, je lui demande excuse, et je la laisse là. C’est ce qui m’est arrivé il y a une demi-heure. Je n’en suis pas amoureux, car vous voyez que j’en ris ; mais dans le besoin où elle est son système m’étonne. Il se peut que vous l’ayez mise aujourd’hui en situation de pouvoir mépriser mon offre, et dans ce cas je comprends quelque chose ; sans cela c’est un phénomène que je ne sauraism expliquer. Oserai-je vous prier franchement de me dire si vous avez été plus heureux que moi ?
Enchanté de la noble franchise de ce respectable personnage, je l’ai payé de retour. Je lui ai tout dit ; tout ; et nous avons fini par en rire. Je lui ai promis d’aller lui rendre compte à Gênes de ce qui arriverait dans les deux jours que je me proposais de passer là après son départ. Il m’en pria. Il m’engagea à descendre à souper avec lui pour admirer la contenance de la boudeuse : je lui ai dit qu’ayant très bien dîné elle ne descendrait pas ; mais il rit, et il me dit qu’il gagerait qu’elle descendra ; et il eut raison. J’ai décidé, quand je l’ai vue à table, que le rôle qu’elle jouait était de commande. On avait placé près d’elle un comte de Bussi qui venait d’arriver, jeune, étourdi, joli, fat, dont l’air ne pouvait pas tromper. Voici la belle scène à laquelle nous avons été présents.
Ce comte, plaisant par caractère, bouffon aimable avec le sexe en même temps que hardi, et insolent, et qui voulait partir à minuit, se mit sans perdre un seul instant à cajoler, et agacer de cent différentes façons sa belle voisine. La trouvant ainsi silencieuse comme il n’en avait pas d’idée, il parlait tout seul, il riait, et croyant peut-être qu’elle se moquait de lui, il ne trouvait pas cela entre les choses possibles. Je regardais M. de Grimaldi, qui comme moi avait de la peine à se tenir de rire. Le jeune roué piqué poursuivait ; il lui donnait à manger d’un bon morceau qu’il goûtait lui-même le premier, il le lui mettait à la bouche ; toute enflammée de colèren elle n’en voulait pas, et il lui changeait d’assiette tempêtant de ce qu’elle neo le daignait pas d’un seul regard. Voyant que personne n’était là avec un air décidé de prendre la défense du Fort, il ne perd pas contenance : il rit, et il se détermine à l’attaque. Il lui prend de force une main, et il la baise : elle veut la retirer de force, et elle se lève, et pour lors toujours riant il la saisit à la ceinture. Mais dans ce moment-là le mari se lève, va la prendre par le bras, et sort avec elle de la salle. L’agresseur un peu démonté la suit des yeux, puis se remet à table riant tout seul, [177v] tandis que toute la compagnie se tenait dans le silence. Il se tourne pour demander à son coureur s’il avait là-haut son épée : il lui répond que non. Il demande à un abbé son voisin qui était cet homme qui était parti avec la dame, et il lui répond que c’était son mari : pour lors il rit, et il dit que les maris ne se battent jamais ; mais, ajouta-t-il, je vais lui faire des excuses.
Il se lève alors, il monte, et toute la table commence à faire des commentaires à la scène. Une minute après, il descend fâché contre le mari, qui lui fermant la porte au nez lui avait dit qu’il pouvait aller au bordel. Se disant fâché de ce qu’il devait partir sans finir cette affaire, il fait venir du champagne, il en offre à tout le monde, personne n’en veut, il boit, il donne le reste à son coureur, et il part.
M. Grimaldi, me conduisant à ma chambre me demande quelle sensation la scène m’avait faitep. Je lui réponds que je me serais tenu tranquille quand même il l’aurait troussée. Et moi aussi, me dit-il, mais non pas si elle avait acceptéq ma bourse : je suis curieux de savoir comment elle se tirera d’ici. Je lui ai de nouveau dit que je lui en donnerais des nouvelles à Gênes. Il n’a pas voulu que je le reconduise, et il partit à la pointe du jour.
Le lendemain matin, j’ai reçu un billet de l’Astrodi, qui me demandait si je l’attendais à souper avec sa camarade, et je lui ai répondu qu’oui. Un moment après, je vois devant moi le Russe duc de Courlande que j’avais laissé à Grenoble. J’étais seul. Il me dit d’un ton très soumis qu’il était fils d’un horloger de Narva, que ses boucles ne valaient rien, et qu’il venait me demander l’aumône. Je lui donne quatre louis.
— Oserai-je vous prier, me dit-il, de me garder le secret ?
— Je dirai que je ne sais pas qui vous êtes à tous ceux qui me demanderont information de vous.
— Dans ce cas-là, je pars d’abord pour Marseille.
Je dirai à sa place dans quel état je l’ai trouvé à Gênes32. J’ai fait monter l’hôte, et je lui ai dit tête-à-tête que je voulais un souper friand pour trois personnes, et des bons vins dans ma chambre. Après m’avoir répondu que je serai servi, il me dit qu’il venait de faire du tapage dans la chambre du chevalier Stuard, parce qu’il n’avait pas de quoi lui payer la journée comme ils étaient convenus, et que par conséquent il allait les mettre à la porte sur-le-champ, malgré que madame fût dans son lit avec des convulsions qui l’étranglaient.
— Mais cela, me dit-il, ne me paye pas : et la scène de hier au soir fait du tort à ma maison.
— Allez d’abord lui dire que pour l’avenir elle mangera dans sa chambre avec son mari matin, et soir, et que c’est moi qui payerai tant que je resterai ici.
— Vous savez que dans la chambre on paye double.
— Je le sais.
— À la bonne heure. Je m’en y vas.
L’idée de cette belle femme mise ainsi à la porte m’a fait horreur ; mais les aubergistes ne sont pas galants. Un moment après, Stuard est venu me remercier, et me prier de passer dans sa chambre pour persuader sa femme à avoir une autre conduite.
— Elle ne me répondra pas, et vous savez que cela est désagréable.
— Venez : elle sait ce que vous venez de faire, et elle parlera, car enfin le sentiment….
— Que me parlez-vous du sentiment après ce que j’ai vu hier au soir ?
— Ce monsieur est parti à minuit, et il a bien fait, car sans cela je l’aurais tué ce matin.
— Vous me faites rire. C’était hier au soir que vous deviez lui lancer au nez votre assiette.
Je vais avec lui. Je la vois dans son lit, le dos tourné, couverte jusqu’au cou, et j’entends ses sanglots. Je lui parle raison ; mais, comme toujours elle ne me répond pas. Son mari veut s’en aller ; mais je lui dis que je m’en allais aussi, car personne ne pouvait rien faire pour elle, et qu’il devait en être [178v] convaincu après les cent louis qu’elle avait refusés du marquis Grimaldi, qui ne voulait que lui baiser la main, et la voir riante. — Cent louis ! Sacr….. quelle conduite ! Nous serions d’abord partis pour Liège où nous avons notre maison. Une princesse se laisse baiser la main pour rien : une abbesse même : Cent louis ! Sacr….. quelle conduite !
Il me donnait envie de rire ; il jurait, il pestait, et je m’en allais, lorsque vraies, ou fausses voilà des convulsions qui surviennent à la malheureuse. Elles se déclarent par un bras qu’elle allonge et jette au milieu de la chambre une bouteille d’eau qui était sur la table de nuit. Stuard accourt, lui retient le bras, elle tremble, elle sort l’autre, elle fait des efforts, elle se tourne ayant les yeux fermés, elle se cambre par degré, et les convulsions prises aux cuisses, et aux jambes dérangent tellement la couverture que je vois des choses auxquelles dans toute ma vie je n’ai jamais su résister. Le lâche va chercher de l’eau, et me laisse là spectateur immobile de cette femme qui se tenait comme morte dans une posture, dont la volupté ne pouvait pas inventer la plus séduisante. Je me sens attrapé, et je ne veux point l’être. Je me sens sûr que ce n’est qu’un jeu employé par la sotte orgueilleuse pour me laisser faire tout ce que je voulais, et pour avoir le plaisir de désavouer tout après. Dussé-je crever, je me détermine à la déjouer. Je prends la couverture, et je la remets sur elle. Ce fut fort. J’ai condamné aux ténèbres des charmes éblouissantsr que le monstre ne voulait employer que pour m’avilir.
Stuard rentre tenant à la main une bouteille d’eau, il va lui baigner les tempes, il lui parle liégeois, et il met les mains sous la couverture pour défaire l’arc33 : elle fait semblant de ne rien sentir. Un quart d’heure après, je me secoue, l’équilibre se dissipe, je les laisse là, et je vais me promener près du Rhône.
Je me promenais à grands pas, fâché contre moi-même, car [179r] la coquine m’avait positivement ensorcelé. Je trouvais que la jouissance, brutale ou non, de tout ce que j’avais vu était nécessaire au recouvrement de ma raisons égarée. Je voyais que je devais l’acheter non pas par des soins, mais moyennant l’argent, et encore, me soumettant à tous ses artifices. J’étais fâché de m’être abstenu de la souiller, le mari eût-il dû me trouver sur le fait. Je me serais trouvé satisfait, et en plein droit de la mépriser après, et de le lui faire sentir. Dans ma perplexité je vois qu’il y a encore temps, et je me décide de dire au mari que je lui donnerais vingt-cinq louis après qu’il m’aurait ménagét une nouvelle entrevue faite pour finir l’affaire.
Je rentre chez moi avec cette idée, et sans aller voir comment elle se portait, je vais dîner tout seul. Le-duc me dit qu’elle dînait aussi dans sa chambre, et que l’hôte avait dit qu’elle ne descendrait plus à la table. Je le savais.
Après avoir dîné j’ai rendu la visite à M. Dolci, qui me présenta à son père fort aimable ; mais pas assez riche pour seconder l’envie que son fils avait de voyager. Ce garçon était adroit comme un singe : il me fit voir sa grande habileté dans des tours de passe-passe. Il était doux, et me voyant curieux de savoir s’il était heureux en amour il me dit des petites histoires qui me firent connaître qu’il était dans l’heureux âge que la seule inexpérience rend malheureux. Il ne voulait pas d’une femme riche parce qu’elle exigeait de lui ce qu’il lui paraissait vilain de donner n’aimant pas, et il soupirait en vain pour une jeune parce qu’elle exigeait du respect. Je lui ai dit qu’étant brave il devait servir de sa personne la riche généreuse, et avec beaucoup de politesse manquer de respect à la jeune, qui après l’avoir grondé serait toujours prête à lui pardonner. Il n’était pas libertin, et il pliait un peu au non-conformisme34 : il se divertissait innocemment avec des amis de son âge à un jardin près d’Avignon, où une sœur de la jardinière [179v] l’amusait quand ses amis n’y étaient pas.
Sur la brune, je me suis rendu chez moi, et l’Astrodi avec la Lepi, c’était le nom de la bossue, ne se firent pas attendre. Quand j’ai vu devant moi ces deux figures, je me suis senti saisi d’une espèce de consternation. Il me semblait impossible de voir arriver ce que cependant je savais que35 devait arriver. L’Astrodi laide, et sachant de l’être, était sûre de suppléer à tous ses défauts par un libertinage outré. La Lepi, bossue régulière, mais remplie de talent, et d’esprit de son métier, était sûre d’exciter des désirs avec ses beaux yeux, et ses dents qui paraissaient ne sortir de sa bouche que pour faire voir leur beauté. L’Astrodi vint d’abord me donner le baiser à la florentine que j’ai dû avaler de gré ou de force36 ; et la Lepi timide ne me donna que ses joues imaginaires que j’ai fait semblant de baiser. Quand j’ai vu l’Astrodi commencer à faire des folies, je l’ai priée d’aller doucement, car étant nouveau dans des parties de cette espèce j’avais besoin d’être amené. Elle me promit d’être sage.
Avant souper, ne sachant que dire, je lui ai demandé si elle avait fait un amoureux à Avignon, et elle me répondit qu’elle n’avait que l’auditeur du vice-légat, qui, quoiqu’antiphysique37, était aimable, et généreux.
— Je me suis accommodée à son goût, me dit-elle, très facilement, ce que l’année passée à Paris j’aurais cru impossible, car j’imaginais que cela devait faire mal ; mais je me trompais.
— Quoi ! L’auditeur te traite en garçon ?
— Oui. Ma sœur l’aurait adoré, car c’est sa passion.
— Mais ta sœur était riche en hanches.
— Et moi ? Tiens, regarde, touche.
— Tu es très bien : mais attends : il est trop de bonne heure. Nous ferons les fous après souper.
— Sais-tu, lui dit la Lepi, que tu es folle ?
— Pourquoi folle ?
— Fi donc ! Est-il permis de se trousser comme cela ?
— Ma chère amie, tu en feras autant. Quand on est en bonne compagnie on se trouve dans l’âge d’or.
— Je m’étonne, dis-je à l’Astrodi, que tu révèles ainsi à tout le monde l’espèce de commerce que tu as avec l’auditeur.
— Bon ! Ce n’est pas moi qui le révèle à tout le monde ; mais c’est tout le monde qui me le dit ; et on m’en fait compliment, car il n’a jamais aimé des filles. Je deviendrais ridicule à nier la chose. Je m’étonnais de ma sœur, mais dans ce monde il ne faut s’étonner de rien. Est-ce que tu n’aimes pas cela ? Toi.
— Non : j’aime mieux ceci.
Disant j’aime mieux ceci, j’ai allongé ma main vers la Lepi, qui était debout devant moi, sur l’endroit de sa robe qui devait correspondre à son ceci, et ma main n’ayant rien trouvé, l’Astrodi donna dans un grand éclat de rire. Elle se leva, elle prit ma main, etu pour me la mettre vis-à-vis du ceci de sa camarade, elle me la porta pas plus que six pouces au-dessous de sa bosse. Ce fut là qu’à mon grand étonnement mes doigts sentirent le sommet du chevalet38. La Lepi, qui eut honte de faire la bégueule se retirant, se mit à rire ; mais je suis resté un peu capot39, car au lieu d’avoir cela au centre de sa personne, elle l’avait à un quart : les autres trois quarts n’étaient que cuisses et jambes. Je me suis mis en gaieté songeant au plaisir que me ferait après souper cette vision pour moi toute neuve.
— Est-ce que vous n’avez pas un amant, ma chère Lepi.
— Non, dit l’Astrodi, elle est pucelle.
— Ce n’est pas vrai, dit l’autre, car j’ai eu un amant à Bordeau, et un autre à Monpellier.
— Malgré cela, repartit l’Astrodi, tu pourrais dire que tu es pucelle, car tu n’as jamais été différente de ce que tu es à présent.
— C’est encore vrai.
— Comment ?, lui dis-je ; Vous n’avez donc jamais été pucelle ? Contez-moi [180v] cela, je vous prie, car c’est unique.
— Jamais, car c’est un fait qu’avant que mon premier amant me touchât j’étais comme après qu’il m’a eue. J’avais douze ans.
— Qu’a-t-il dit, quand il ne vous a pas trouvée pucelle ?
— Quand je lui ai juré que je l’étais, il le crut, et il attribua la chose à la rachitis.
— Il ne vous a donc pas fait du mal ?
— Non, car je l’ai prié d’aller doucement.
— Il faut que tu essayes, me dit l’Astrodi, nous ferons cela après souper.
— Oh ! Pour ça non, répond la Lepi, car monsieur est si grand.
— Quelle raison ! As-tu peur qu’il entre tout entier ? Tiens. Je vais te le faire voir.
— Eh bien ! dit la Lepi, je l’ai imaginé. Jamais il n’entrera.
— Il est vrai, dit l’Astrodi, que c’est un peu déloyal : tu marchanderas : monsieur se contentera que tu en loges la moitié.
— Il ne s’agit pas de la longueur, ma chère. C’est la porte qui est trop étroite.
— Dans ce cas-là te voilà heureuse. Tu pourras vendre ton pucelage après avoir eu deux amants. Cela cependant ne serait pas nouveau.
Le dialogue de ces filles me faisait rire, et le discours naïf de la bossue, qui avait tout l’air de la vérité m’avait déjà fait décider de tâter d’elle après souper.
J’ai eu le plaisir à table de voir ces filles manger comme des affamées, et boire sans miséricorde. Le vin ayant fait son effet, ce fut l’Astrodi qui proposa de nous mettre en état de nature, et j’ai confirmé allant me coucher le premier, et leur tournant le dos. Je ne me suis retourné vers elles que lorsque l’Astrodi m’appela, et la Lepi attira toute mon attention. Elle était honteuse, mais à force de louer tout ce que je voyais en détail, je l’ai mise à son aise, et je l’ai persuadée à venir se coucher près de moi ; mais sans l’Astrodi elle n’aurait jamais pu se coucher sur le dos car elle n’en avait pasv : elle n’était que bosse. Mais l’Astrodi doubla un chevet40, et le lui adapta si bien qu’elle rendit toutes ses parties parallèles ; et la besogne parvint à sa fin le mieux du monde. Ce fut elle qui se chargea de l’introduction, et qui réussit si bien que la Lepi m’encourageant me dit que je n’avais plus rien à craindre. Ce fut ainsi que nous finîmes avec beaucoup de plaisir le premier acte.
Dans l’entracte elle vint me donner les baisers qu’elle n’avait pas pu me donner dans son extase, car elle avait sa tête positivement enfoncée dans sa poitrine.
— C’est actuellement à moi, me dit l’Astrodi, mais comme je n’ai pas envie de faire cocu mon auditeur, viens auparavant visiter le pays. Je le veux, car après tu voyageras avec plus de courage. Tiens.
— Que veux-tu que je fasse de ce demi-citron ?
— Exprimes-en le suc dans l’endroit. Je veux te voir sûr que tu ne risques rien. Est-ce que tu ne sais pas qu’étant malade je ne pourrais pas en souffrir la cuisson ?
— Voilà qui est fait. Es-tu contente ?
— Oui. Mais surtout ne me triche pas, car si je deviens grosse, ma réputation est faite. Et toi, Lepi, donne la diligence à notre ami.
— Qu’est-ce que la diligence ?
J’ai dû interrompre l’affaire, car je me mourais de rire. Elle voulut à toute force lui apprendre ce manège, et j’ai dû y consentir, si j’ai voulu qu’ellew laissât que je lui fisse la même chose. Dans l’obligation de ne pas la tricher, l’affaire fut longue ; mais c’était ce qu’elle voulait. Elle chanta pouilles à la Lepi, qui étant lasse de me diligencier, me disait de me dépêcher ; et elle lui fit si bien voir qu’elle n’avait pas besoin d’elle, que nous terminâmes ensemble.
Après avoir tant ri, et tant fait croyant de n’en pouvoir plus, je leur ai dit de s’en aller ; mais l’Astrodi s’opposa, et me demanda du punch. J’ai bien voulu leur en faire ; mais ne voulant plus [181v] d’elles, je me suis rhabillé.
Le punch que je leur ai fait au vin de Champagne les fit devenir si folles qu’elles me firent de nouveau devenir fou avec elles. L’Astrodi planta l’autre de façon que ne voyant plus ni l’une ni l’autre de ses bosses, l’envie me vint de m’imaginer que j’allais violer la grande fille de Jupiter41. La Lepi me jura après, qu’elle y avait gagné, et je n’en ai pas douté ; mais l’Astrodi me voyant mort, ne voulait pas entendre raison. Elle voulait faire un miracle ; mais je n’ai pas souffert qu’elle me tue pour me ressusciter. Je leur ai promis un autre souper dans le même goût avec intention de leur manquer de parole. Quand au moment de leur départ elles virent dix louis j’ai cru qu’elles allaient me manger. Elles montèrent dans ma voiture qui les attendait à la porte me donnant mille bénédictions. Après huit heures de sommeil, je ne me suis pas trouvé en état de pouvoir me plaindre de la trop forte partie : je me suis habillé à la hâte pour aller me promener.
Mais voilà Stuard qui se présente à moi, et qui me dit d’un air très affligé que si je ne le faisais pas partir avant moi il allait se jeter dans le Rhône.
— Je peux, monsieur, débourser vingt-cinq louis ; mais ce n’est qu’à madame douce comme un mouton que je veux les compter tête-à-tête.
— Monsieur ; c’est la somme, dont nous avons besoin, elle y est disposée, allez lui parler. Je ne reviendrai qu’à midi.
Je mets vingt-cinq louis dans une jolie petite bourse, et je cours à la victoire. J’entre dans sa chambre d’un air respectueux, et je la vois au lit. À mon approche, elle se met sur son séant sans se soucier de relever sa chemise qui laissait à découvert un de ses seins ; et avant que j’ouvre la bouche, voici les paroles qui sortent de la sienne. « Me voilà, monsieur, disposée à vous payer de ma personne les vingt-cinq misérables louis, dont mon mari a besoin. Faites de moi tout ce que vous voulez : vous ne trouverez aucune résistance ; mais souvenez-vous que profitant de mon besoin pour assouvir votre brutalité, vous devez vous sentir beaucoup plus humilié que moi, qui ne me vends pour un si vil prix que forcée par la nécessité. Votre bassesse est plus honteuse que la mienne. Venez. Servez-vous. »
À ce dernier mot elle pousse au bas du lit sa couverture m’étalant des beautés que je connaissais, et qu’une âme si féroce était indigne de posséder. Je ramasse la couverture, et je la jette sur elle dans la plus grande indignation. Non madame, lui répondis-je, il ne sera pas vrai que je sorte de cette chambre humilié par ce que vous venez de me dire ; mais c’est vous que je vais accabler vous disant des vérités qu’étant honnête vous ne pourriez pas ignorer. Je ne suis pas brutal, et pour vous en convaincre je pars sans avoir joui de vos charmes que je méprise, et que je ne prétendais pas de payer vous donnant vingt-cinq misérables louis. Les voilà ; mais apprenez que je ne vous les donne que par un sentiment de pitié que je suis fâché de ne pas pouvoir vaincre. Apprenez aussi que dès que vous vous donnez à un homme pour de l’argent, fût-ce pour cent millions, vous êtes une femme perdue, si vous ne faites au moins semblant de l’aimer ; car pour lors l’homme, ne pouvant pas deviner votre fiction42, vous croira toujours honnête. Adieu.
Après ce fait je suis retourné dans ma chambre ; et d’abord que son mari vint me voir pour me remercier, je l’ai prié de ne plus me parler de sa femme. Le lendemain, il partit pour Lyon avec elle. Le lecteur saura à sa place comment je les ai trouvés tous les deux à Liège43.
Dolci est venu me prendre l’après-dîner pour me mener voir à son jardin la sœur de la jardinière. Il était plus joli qu’elle. Mise en bonne humeur, elle ne résista qu’un moment à la prière qu’il lui fit d’être tendre avec lui à ma présence : ce fut à cette occasion que l’ayant vu merveilleusement bien partagé [182v] par la nature, je l’ai assuré que pour voyager il n’avait pas besoin de l’argent de son père, et il profita de mon avis. C’était un Ganymède, qui dans son débat avec la jardinière aurait pu facilement me faire devenir Jupiter44.
Retournant chez moi, j’ai vu sortir d’un bateau un jeune homme de vingt-quatre à vingt-six ans, qui avait la tristesse peinte sur une physionomie honnête. Il m’accoste, et il me demande l’aumône me présentant une pancarte45 qui l’autorisait à me la demander, et un passeport qui me fit voir qu’il y avait six semaines qu’il était sorti de Madrid. Il était de Parme, et il s’appelait Gaétan Costa46. Quand je vois Parme, le préjugé47 s’en mêle : il m’intéresse. Je lui demande quel malheur l’avait réduit à devoir mendier.
— Celui de n’avoir pas l’argent nécessaire pour retourner à ma patrie.
— Que faisiez-vous à Madrid, et pourquoi y êtes-vous allé ?
— J’y suis allé, il y a quatre ans en qualité de valet de chambre du docteur Pistorin médecin du roi d’Espagne ; mais non content48 de ma fortune je lui ai demandé mon congé. Ce certificat vous démontre qu’il ne m’a pas chassé.
— Que savez-vous faire ?
— J’ai une belle écriture, je peux servir de secrétaire, je peux faire le métier d’écrivain dans mon pays49. Voici des vers français que j’ai copiés hier, et en voici d’italiens.
— Votre écriture est belle ; mais êtes-vous en état d’écrire correctement par vous-même ?
— Sous la dictée, je peux écrire aussi le latin, et l’espagnol.
— Correctement ?
— Oui monsieur, quand on me dicte ; car c’est à celui qui dicte à prendre garde à la correction.
J’ai d’abord vu que ce jeune homme était un ignorant ; mais malgré cela, je le fais venir dans ma chambre, je dis à Le-duc de lui parler espagnol, et il lui répond assez bien ; mais quand je lui dicte en italien, et en français, je trouve qu’il ne savait pas les premières règles de l’orthographe. Je lui dis qu’il ne savait pas écrire, et le voyant mortifié, je le console lui disant que je le conduirais à mes frais jusqu’à Gênes. Il me baise la main, et il m’assure que je le trouverais fidèle domestique.
Il me plut parce qu’il avait une méthode de raisonner toute particulière à lui, et dont il se servait croyant de se distinguer : c’était par-là qu’il s’était apparemment attiréx la considération des sots avec lesquels il avait vécu jusqu’à ce jour-là, et il s’en servait de bonne foi avec tout le monde. Je lui ai ri au nez dans le premier moment, quand il m’a dit modestement que la science d’écrire consistait à avoir une écriture lisible, et que celui donc qui la possédait plus lisible qu’un autre en savait davantage. M’ayant dit cela, tenant devant ses yeux de mon écriture, il prétendit sans me le dire que je devais lui céder. Il crut qu’en grâce de cette supériorité je devais faire de lui un certain cas. J’ai ri, je l’ai cru corrigible, et je l’ai gardé. Sans cette extravagance, je lui aurais fait l’aumône, et le caprice de le prendre avec moi ne me serait pas venu. Il me faisait rire. Il me dit que l’orthographe n’était pas nécessaire, puisque ceux qui lisent, et qui savent la langue n’en ont pas besoin pour comprendre ce que l’écrit indique, et que ceux qui ne la savent pas ne peuvent pas en connaître les fautes. Voyant que je ne disputais pas, il croyait de m’avoir mis entre deux murs50, et il prenait mon rire pour un applaudissement. Lui ayant dicté quelque chose en français qui regardait le concile de Trente51, j’ai éclaté quand j’ai vu Trente écrit avec un trois, et un zéro : et quand je lui ai dit la raison de mon rire il me dit que cela revenait au même, puisque le lecteur ne pouvait lire que Trente, s’il savait un peu d’abaco52. Il avait enfin de l’esprit, et par cette raison il était bête : j’ai trouvé cela original, et [183v] je l’ai gardé. Je fus plus bête que lui. Il était d’ailleurs bon diable ; il n’avait aucun vice : il n’aimait ni les femmes, ni le vin, ni le jeu, ni la mauvaise compagnie, il ne sortait que rarement, et tout seul. Il déplut à Le-duc parce qu’il se donnait des airs de secrétaire, et parce qu’il lui dit un jour que tout Espagnol qui avait l’os de la jambe courbé descendait de quelqueyMore. Le-duc avait ce défaut, et se vantant de descendre de vieux chrétien53 il conçut contre Costa, qui dans le fond avait raison, une haine implacable. Ce fut à cause de cela que quinze jours après ils se battirent à coups de poing à Nice en Provence. Costa vint se plaindre à moi avec le nez enflé. J’en ai ri. Depuis ce jour-là il respecta Le-duc qui à cause de son ancienneté se croyait plus que lui. J’ai parlé de ce Costa pour que le lecteur puisse s’en former une idée juste, car je devrai malheureusement parler encore de lui dans ces mémoires.
Je suis parti le lendemain, et je suis allé à Marseille sans me soucier de m’arrêter à Aix, où réside le parlement54. Je me suis logé aux treize cantons55 déterminé à demeurer au moins huit jours dans cette ancienne ville que j’avais grande envie de connaître, et d’y jouir de toute ma liberté : c’était pourquoi je n’avais pris aucune lettre : bien pourvu d’argent comptant, je n’avais besoin d’être connu de personne. J’ai d’abord averti mon hôte, que je mangeais tout seul dans ma chambre, que je voulais faire bonne chère, et toujours en maigre : je savais que les poissons qu’on mangeait dans cette ville étaient plus délicats que ceux de l’Océan, et de la mer Adriatique.
Je suis sorti le lendemain, me faisant suivre par un valet de place56 pour me faire reconduire à mon auberge quand je serais las de me promener. Allant au hasard, je me suis trouvé sur un quai fort large, et très long, où j’ai cru d’être à Venise. Je vois des boutiques, où on vendait en détail des vins du Levant, et d’Espagne, et où plusieurs qui les préféraient au café, et au chocolat déjeunaient. Je vois l’empressement de ceux qui allaient, et venaient, qui se heurtaient, et qui ne perdaient pas leur temps à se demander pardon. Je vois des marchands fermes, et ambulants qui offraient au public toute sorte de marchandises, et des jolies filles bien, et mal vêtues à côté de femmes à mine effrontée, qui paraissaient dire à ceux qui les regardaient : Vous n’avez qu’à me suivre. J’en vois aussi de bien parées à l’air modeste, qui allaient leur chemin, et qui pour exciter une plus grande curiosité ne regardaient personne.
Il me semble de voir partout la liberté de mon pays natal dans le mélange que j’observe de toutes les nations, et dans la différence du costume. C’étaient pêle-mêle des Grecs, des Turcsz, des Africains, des corsaires qui au moins en avaient la mine, des juifs, des moines, et des charlatans, et de temps en temps je vois des Anglais, qui ne disaient rien, ou qui parlaient bas entr’eux sans trop regarder personne.
Je ne m’arrête qu’un moment au coin d’une rue pour lire l’affiche de la comédie57 qu’on donnait ce jour-là, puis je vais dîner fort content, et encore plus content après dîner en grâce du bon poisson qu’on m’avait servi. Les Rougets qu’on mange là, qu’à Venise nous appelons [184v] barboni, et triglie en Toscane sont uniques. Les Français les appellent Rougets apparemment parce qu’ils ont la tête, et les nageoires rouges.
Je me suis habillé pour aller à la comédie, et je me suis placé sur l’amphithéâtre.
Chapitre XII
Rosalie, Toulon. Nice. Mon arrivée à Gênes.
Monsieur Grimaldi. Véronique.
Je vois mes quatre loges à droite également qu’à gauche occupées par des jolies femmes toutes bien, et élégamment mises, et je n’y vois pas d’hommes. Au premier entracte j’observe des galants portant épée, et des autres qui n’en portaient pas s’approcher à ces loges, parler sans façon à ces femmes, ou filles, et j’entends un jeune chevalier de Malte1 dire à celle qui était toute seule dans la loge à mon côté : J’irai déjeuner avec toi demain. Il ne m’a pas fallu davantage. Je l’examine un peu mieux, et la trouvant ragoûtante, je n’hésite pas, d’abord que j’ai vu le chevalier s’en aller, à lui demander si elle voulait me donner à souper.
— Avec plaisir, mon bon ami, mais on m’a tant attrapée qu’à moins que tu ne m’arrhes, je ne t’attendrai pas.
— Comment dois-je faire à t’arrher, je ne te comprends pas.
— Tu es apparemment un nouveau débarqué.
Elle rit, et elle appelle de l’éventail le chevalier. — Explique, je t’en prie, à cet étranger, qui me demande à souper ce soir, ce que le mot arrher signifie.
Il me dit en souriant que mademoiselle pour s’assurer que je n’oublierai pas de lui faire cet honneur désirait que je lui payasse le souper d’avance. Je le remercie ; et je demande à la demoiselle, si un louis lui suffisait. Elle me répond que c’était assez, et le lui donnant je lui demande son adresse. Elle n’en avait pas dans la poche ; mais elle prie le chevalier de m’indiquer sa maison. Il me dit très poliment qu’en sortant de la comédie il m’y conduirait lui-même ; et il m’ajoute que c’était la fille la plus folle de Marseille. Il me demande si j’avais été autres fois à Marseille, je lui dis que non, et que je ne faisais que d’arriver ; et il se félicite d’avoir fait ma connaissance.
] Nous allons au milieu de l’amphithéâtre, et poursuivant à me parler il me nomme toutes les quatorze à seize filles que nous voyions là, toutes prêtes à donner à souper au premier venu. Il me dit qu’elles avaient toutes leur entrée franche à la comédiea, et que l’entrepreneur y trouvait son compte, car les honnêtes femmes ne voulant pas aller dans ces loges-là, elles resteraient vides, et la salle languirait. Je les examine, et j’en trouve cinq à six plus jolies que celle à laquelle j’avais jeté le mouchoir ; mais je compte sur les jours suivants. Je demande au chevalier, si entre ces belles il y avait sa favorite, et il me dit que non. Il me dit qu’il aimait une danseuse qu’il entretenait ; mais que n’en étant pas jaloux il me mènerait chez elle. Je l’assure qu’il me fera plaisir : le ballet sort ; il me la montre, et je lui fais compliment. À la fin de la pièce, il me mène à la porte de ma nouvelle conquête, et après m’avoir dit que nous nous reverrions il me laisse là. Je monte, je la trouve en déshabillé, et elle ne me plaît plus ; mais elle me dit des folies qui me font rire, et je soupe assez bien. Après souper, elle va se coucher, et elle m’invite à en faire autant, mais je m’excuse lui disant que je ne découchais jamais. Elle me présente alors la redingote qui met le cœur en paix, et la trouvant trop grosse, je la rejette. Elle me dit que les fines coûtaient trois livres, et que tout le monde les trouvaient trop chères.
— Donne-m’en une fine.
— J’en ai une douzaine ; mais la marchande ne veut pas les vendre en détail.
— J’achèterai la douzaine.
— À la bonne heure.
Elle sonne, et elle ordonne à la fille qui entre de lui porter le paquet qui était sur sa toilette. La figure, et l’air modeste de cette fille me frappent, et je le lui dis.
— Elle a quinze ans, me dit-elle ; mais c’est une bête qui ne veut rien faire parce qu’elle prétend d’être pucelle.
— Permets-tu que je la visite ?
— Elle ne veut pas. Propose-lui, et tu verras.
La fille rentre avec le paquet. Je me mets en posture de lui ordonner de m’en choisir un qui m’aille bien, et tout en boudant elle commence à examiner, à mesurer. — Celui-ci ne va pas bien, lui dis-je, prouve2 l’autre : un autre : un autre ; et tout d’un coup je l’éclabousse d’importance, sa maîtresse rit, et elle indignée de mon mauvais procédé me jette au nez tout le paquet, et s’en va en colère. N’ayant plus envie de rien faire, je lui paye les redingotes, et je pars. La fille, que j’avais ainsi maltraitée, vient cependant m’éclairer, et je lui fais bonne réparation lui donnant un louis. Toute étonnée elle me prie de n’en rien dire à madame.
— C’est-il bien vrai, ma chère, que vous avez encore votre pucelage ?
— Très vrai, monsieur.
— Et pourquoi ne voulez-vous pas qu’on vous visite ?
— Parce que cela me révolte.
— Il faudra bien que vous vous déterminiez, car sans cela, toute jolie que vous êtes, on ne saurait que faire de vous. Voulez-vous de moi ?
— Oui ; mais pas dans cette maison.
— Où donc ?
— Faites-vous conduire demain matin chez ma mère, et j’y serai. Votre valet de place sait où je demeure.
Retournant chez moi, je demande à ce valet s’il connaissait la fille qui m’avait éclairé, et il me répond qu’oui, et qu’il avait été étonné de la voir là parce qu’il la croyait honnête.
— Vous me conduirez demain matin chez sa mère.
— Avec plaisir.
Le lendemain à dix heures, il me mène au bout de la ville dans une pauvre maison rez-de-chaussée, où je vois une femme qui mettait en écheveau du fil, et des enfants qui mangeaient du pain. Elle me demande ce que je souhaitais.
— Votre fille n’est pas ici ?
— Non. Et quand elle y serait, me prendriez-vous pour sa maq…… ?
] La fille arrive dans le moment, et cette mère enragée lui lance à la tête une bouteille qui lui vient à la main, qui l’aurait assommée, si elle ne l’avait manquée. Je me mets au milieu levant ma canne, les enfants crient, mon valet entre ; et ferme la porte ; mais cette femme ne se calme pas, elle appelle à haute voix sa fille p….., elle lui ordonne de s’en aller, elle lui dit qu’elle n’est plus sa mère, et je me vois embarrassé à la tenir. Mon valet lui dit de ne pas crier si fort à cause des voisins, et elle lui répond : Tais-toi, macq……. Je lui donne un gros écu, elle me le jette au nez, et pour lors j’ouvre la porte, et je sors avec la pauvre fille que mon valet arrache des mains de la mère qui l’avait prise par les cheveux. Je me vois hué, et pressé par la canaille qui me suit, et qui m’aurait mis en morceaux, si je ne m’étais sauvé dans une église, d’où je suis sorti par une autre porte un quart d’heure après. Je n’ai jamais échappé dans toute ma vie à un plus grand danger. Ce qui me sauva fut la peur que j’ai eue d’irriter le peuple, dont je connaissais la férocité.
Deux cents pas avant que j’arrive à mon auberge je me vois rejoint par la fille attachée au bras du valet.
— Connaissant la brutalité de votre mère, lui dis-je, comment avez-vous pu me mettre dans un si grand risque ?
— Je croyais qu’elle vous respecterait.
— Calmez vos pleurs. Je ne saurais comment vous être utile.
— Je ne retournerai certainement pas où j’étais hier. Je suis sur la rue.
Je demande à mon valet s’il connaissait quelqu’honnête femme où la mettre m’offrant à l’entretenir ; il me répond qu’il savait où on louait des chambres garnies ; je lui dis de s’y acheminer, et que je le suivrais. Il entre dans une maison, où un vieillard me fait voir des chambres dans tous les étages. La fille dit qu’il ne lui fallait qu’un logement à six francs par mois3, et l’homme monte au grenier, ouvre avec sa clef un galetas, et dit : Voilà qui coûte six francs ; mais je veux le mois d’avance, et je vous avertis qu’à dix heures ma porte est fermée, et que personne ne doit jamais passer la nuit avec vous.
J’ai vu un lit avec des gros draps ; mais propres, deux sièges, une table, et une commode. La fenêtre était vitrée, et avait des volets. Je demande à l’homme combien par jour il voulait pour la nourrir, et il me demande vingt sous4, et deux sous pour la servante qui lui monterait son manger, et ferait sa chambre. La fille lui répond qu’elle était contente, et elle paye le mois, et vingt sous pour manger ce jour-là. Je la laisse là lui disant que je la reverrai.
Descendant avec ce vieux homme, je lui demande une chambre pour moi ; et il m’en donne une d’un louis que je lui paye d’abord. Il me donne un passe-partout bon pour la porte de la rue pour que je puisse entrer à l’heure que je voulais. Il me dit qu’il faisait la cuisine chez lui, et qu’il me donnerait à manger à tel prix que je lui dirais.
Après avoir fait ce bon’œuvre5, dont la source paraissait une vertu, je suis allé dîner tout seul, puis je suisb entré dans un grand café, où j’ai vu le gentil chevalier de Malte qui jouait à la Marseillaise6. Il quitta quand il me vit mettant dans sa bourse dix à douze louis qu’il avait gagnés. Après m’avoir demandé si j’avais été content de la fille avec laquelle j’avais soupé, et avoir appris que je n’avais rien fait il me demanda si je voulais qu’il me présentât à sa danseuse, et nous nous y acheminâmes. Nous la trouvâmes à la toilette sous le peigne d’un friseur. Elle me reçut en badinant comme on fait avec quelqu’un d’ancienne connaissance. Elle ne m’intéressa pas ; mais en grâce du chevalier je n’en ai pas fait semblant.
Après le départ du perruquier, devant s’habiller pour aller au théâtre, elle ne se gêna pas. Le chevalier l’aida à changer [190v] de chemise, ce qu’elle fit avec la plus grande liberté, me demandant cependant pardon. — Je lui ai dit en riant qu’effectivement elle m’avait incommodé ; elle ne le croit pas, elle vient à moi pour savoir la vérité, et trouvant que j’avais menti, elle me dit que j’étais un vaurien.
Il n’y a pas de ville en France où le libertinage des filles soit poussé plus loin qu’à Marseille. Non seulement elles se piquent de ne rien refuser ; mais elles sont les premières à offrir à l’homme ce que l’homme n’ose pas toujours demander. Elle me montra une répétition7, dont elle avait fait une loterie de douze francs le billet : et elle m’en offrit un me disant qu’elle en avait encore dix. Je les ai pris tous les dix, je lui ai donnéc cinq louis8, puis je lui ai fait présent des billets. Elle vint m’embrasser disant à son chevalier que je le ferais cocu quand je voudrais. Il lui répondit qu’il en était très content. Il me pria à souper avec elle, et j’ai accepté par politesse ; mais après souper le seul plaisir que je me suis procuré fut celui de voir le chevalier au lit avec elle lui rendre ses devoirs. Je l’ai trouvé très inférieur à Dolci.
Après leur avoir souhaité un bon sommeil, je les ai quittés sous le prétexte de mon peu de santé, et je suis allé à la chambre garnie où j’avais mis la pauvre fille. Ayant la clef, je suis entré ; la servante se leva pour me conduire à ma chambre. C’était minuit. Je lui ai demandé si je pouvais aller au galetas, et elle m’y mena d’abord. Elle frappa, et quand la fille entendit ma voix, elle vint ouvrir, et j’ai envoyéd la servante m’attendre dans ma chambre. Je m’assieds sur son lit : je lui demande si elle était contente, et elle me répond qu’elle se trouvait heureuse.
— J’espère donc de vous trouver complaisante, et je vais me coucher avec vous.
— Vous en êtes le maître ; mais je vous avertis que je me suis rendue à un amant : une seule fois il est vrai ; mais cela suffit pour que vous ne me trouviez pas tout à fait neuve. Excusez si je vous ai menti hier. Je ne pouvais pas deviner que vous m’aimeriez.
Douce comme un mouton, elle laisse que j’expose à mes yeux toutes ses beautés, que mes mains les parcourent, que ma bouche les dévore, et la seule pensée que j’allais me rendre possesseur de ce trésor met mon âme en feu ; mais son air d’obéissance m’afflige.
— Ma chère Rosalie, c’était son nom, ta soumission me prouve que tu ne m’aimes pas. Que ne viens-tu pas au-devant de mes désirs ?
— Je n’ose pas : j’ai peur que vous me soupçonniez fausse.
L’artifice, la feinte peuvent faire cette réponse ; mais dans ce moment-là elle ne pouvait être donnée que par la candeur. Impatient de la serrer entre mes bras, je me débarrasse de tout ce qui pouvait diminuer ma jouissance, et je me couche près d’elle, et un moment après je me trouve surpris qu’elle ait menti me disant qu’elle avait un amant. Je le lui dis.
— Jamais fille, lui dis-je, a dit un pareil mensonge.
— Je suis charmée que cela ne vous semble pas vrai ; mais ; mais il n’est que trop certain que je l’ai eu, et voici comment.
Il y a deux mois que ma mère, quoique brusque par caractère, m’aimait. Je travaillais en couturière, je gagnais vingt, et quelquefois trente sous par jour, et je lui donnais tout : je n’avais jamais eu un amoureux, et je ne m’en souciais pas : je riais de ce qu’on faisait l’éloge de ma sagesse, tandis que je ne savais pas d’être sage. On m’avait accoutumée dès l’enfance à ne regarder jamais au visage les jeunes gens que je rencontrais dans la rue, et à ne pas leur répondre quand ils me disaient des fadaises.
Il y a donc deux mois qu’un jeune homme assez bien fait, natif de Gênes, petit marchand fit connaissance avec ma mère, lui donnant à laver des fins bas de coton. Quand il me vit, il ne me loua pas beaucoup ; mais il me dit tout [191v] ce qu’il y a de plus honnête, il me plut, et il commença à venir chez nous tous les soirs ; ma mère toujours présente, assis près de moi ; mais ne me prenant pas seulement la main pour me la baiser. Ma mère, bien aise de voir que ce jeune homme m’aimait, me grondait souvent de ce que je ne lui faisais pas assez de politesses. Il devait partir pour Gênes sur un petit bâtiment qui lui appartenait chargé de marchandises, et il nous avait assurées qu’il retournerait au printemps de l’année prochaine, et que pour lors il nous déclarerait ses intentions, qui dépendaient de me trouver toujours sage, et surtout sans amant. C’était tout dire. Le regardant donc comme mon futur mari, ma mère me laissait parler avec lui sur la porte de la maison souvent jusqu’à minuit. Quand il s’en allait, je fermais ma porte, et j’allais me coucher près d’elle. Je la trouvais toujours endormie.
Quatre ou cinq jours avant qu’il parte, il m’engagea à m’éloigner avec lui cinquante pas de notre maison pour aller boire un verre de bon muscat chez un marchand grec qui tenait sa boutique ouverte toute la nuit. Nous ne passâmes là ensemble tête-à-tête qu’une demi-heure, et ce fut ce jour-là que j’ai laissé qu’il me donne quelques baisers. Si, retournant à la maison, j’avais trouvée ma mère réveillée, je lui aurais tout dit, tant le plaisir que j’avais eu me paraissait innocent.
Le surlendemain excitée à lui accorder le même plaisir, j’y ai consenti, et l’amour fit des progrès. Dans les caresses que nous nous fîmes nous ne nous trouvâmes pas innocents, parce que nous savions que nous étions allés au-delà des bornes prescrites à l’honnêteté : malgré cela nous nous pardonnâmes en grâce de l’abstinence du principal que nous sûmes nous imposer.
Le surlendemain enfin, mon amant devant serper9 la nuit même il prit congé de ma mère, et après qu’elle se fut couchée je n’ai pas hésité à lui accorder un plaisir que je désirais autant que lui. Nous fûmes à l’endroit ordinaire, nous mangeâmes pour exciter la soif, nous bûmes pour l’éteindre, et nos sens échauffés enhardirent tellement notre amour qu’oubliant nos devoirs, nous crûmes de triompher. Après notre défaite nous nous endormîmes, et en nous réveillant nous reconnûmes à la clarté du jour la faute que nous avions commise. Nous nous laissâmes plus tristes que contents, et je suis retournée chez moi, où ma mère debout me reçut à peu près comme vous l’avez vue ce matin. Je l’ai assurée que le mariage effacerait la honte de mon crime, et à cet aveu elle prit un bâton avec lequel elle m’aurait peut-être assommée, si je n’avais pris la fuite.
J’ai passéf toute la matinée dans une église, et à l’heure de dîner je me suis trouvée, ne sachant où aller, dans une rue, où j’ai rencontrég une femme que je connaissais, dont le métier était de placer dans des maisons des servantes. Je lui ai demandé si elle avait une occasion de me placer, et elle me répondit que le matin même on lui avait demandé une fille ; mais que la maîtresse était une courtisane, et que par conséquent j’allais être exposée au risque de devenir égale à elle. Je lui ai répondu que j’étais sûre de me défendre, et alors la bonne femme me plaça dans la mauvaise maison où vous m’avez trouvée. La demoiselle me reçut avec plaisir, et en ressentit davantage quand répondant à ses interrogations je lui ai dit que je n’avais jamais eu affaireh à un homme. Mais je me suis bien repentie de lui avoir dit ce mensonge.
En huit jours que j’ai passés chez cette libertine, j’ai essuyéi tous les jours les plus sanglants affronts, et les plus humiliants [192v] que fille ait jamais soufferts. Tous les hommes qui venaient là, à peine m’avaient-ils vue, et leur avait-on dit que j’étais neuve qu’on voulait m’user, et on m’offrait d’abord cinq à six louis ; mais je devais commencer par me laisser visiter. Je ne voulais pas et on me bafouait. Je me voyais cinq ou six fois par jour obligée à rester présente aux brutalités de tous ceux qui venaient se divertir avec ma maîtresse, et dans la nuit à leur départ, quand je les éclairais, ils me disaient les injures les plus grossières parce que je me refusais à ce qu’ils voulaient que je leur fisse pour une pièce de douze sous : ils me donnaient alors six blancs10 me disant que je devais être pourrie. Quand j’allais dans mon taudis pour me coucher, je me barricadais ; je pensais à la fin à me tuer lorsque vous vîntes hier au soir, et me traitâtes d’une façon que je ne crois pas qu’on puisse imaginer la plus indigne ; mais à votre départ je vous ai trouvé si raisonnable, et si généreux que non seulement je vous ai pardonné ; mais je vous ai aimé croyant que vous étiez l’homme que la Providence m’envoyait, et surtout, fait pour calmer ma mère, et la persuader à me reprendre chez elle, étant sûre que mon amant retournant au printemps, et me trouvant avec elle m’épouserait. Mais depuis ce matin, je suis désabusée de ma mère, qui me croit apparemment prostituée. Je suis actuellement à vous, si vous me voulez, et je renonce pour toujours à mon amant, dont je sais bien que je suis devenue indigne. Prenez-moi pour votre servante, et je vous aimerai constamment, et uniquement comme si j’étais votre femme, et vous ne me découvrirez jamais aucune ambition.
Soit vertu, soit faiblesse, je sais que Rosalie vit mes larmes avant que je visse les siennes. Mais elle en versa un torrent quand elle me vit ému.
— Je crois, lui dis-je, que tu n’as qu’une chemise.
— Et une autre, que par hasard j’avais dans ma poche. Tout ce que j’avais est resté chez ma mère.
— Mets-toi le cœur en paix, ma chère Rosalie, tu auras demain matin tout ce qui peut t’être nécessaire, et tu souperas demain au soir avec moi dans la chambre que j’ai louée au second. J’aurai soin de toi : dors tranquille.
— Vous avez donc pitié de moi ?
— Je crois, ma chère enfant que c’est de l’amour.
— Plût à Dieu.
Ce plût à Dieu de l’âme me fit partir en riant ; et la servante, qui m’attendait depuis deux heures, se défroigna11 lorsqu’elle vit un écu de six francs. Je lui ai ordonné de dire à son maître que je souperai en maigre dans ma chambre avec Rosalie, et que j’aimais la bonne chère.
Je suis allé aux treize cantons vraiment amoureux de cette pauvre fille, qui à la fin m’avait conté avec sa belle bouche une histoire véritable. Je la trouvais si sage qu’il me semblait qu’elle n’avait encore commis aucune faute. Je me sentais déterminé à ne jamais l’abandonner. On se décide toujours à cela quand on est amoureux.
Le lendemain, je suis sorti à pied avec le valet de place pour qu’il me conduise où j’aurais pu acheter tout fait tout ce qui pouvait être nécessaire à ma pauvre Rosalie, sans luxe, et sans apparence de misère. À l’âge de quinze ans, elle avait la taille d’une fille de vingt, gorge faite, et toute merveilleusement bien proportionnée. Je ne me suis trompé dans la mesure de rien. J’ai employéj à cela toute la matinée, et le valet lui porta dans une petite malle deux robes, chemises, jupes, bas, mouchoirs, bonnets, gants, pantoufles, éventail, sac à ouvrage, et mantelet. Charmé ainsi d’avoir préparé à mon âme un spectacle délicieux, il me tardait d’en jouir à souper.
Le chevalier de Malte vint sans façon me demander à [193v] dîner, et il me fit plaisir. Après il me persuada à aller à la comédie, car, me dit-il, c’étant un jour d’abonnement suspendu12, je verrais dans les loges tout ce qu’il y avait de mieux à Marseille, et point des filles sur l’amphithéâtre, car dans ces jours-là elles ne pouvaient y aller qu’en payant. Il me présenta à une femme, qui recevait bonne compagnie chez elle, et qui m’y a invité ; mais je me suis excusé lui disant que je devais partir. Ce fut cependant une bonne connaissance pour ce qui devait m’arriver quelque temps après à ma seconde arrivée à Marseille. Elle s’appelait Audibert13.
Je n’ai pas attendu que la comédie finisse pour aller chez Rosalie qu’en vérité j’ai cru de ne pas reconnaître, quand je l’ai vue comparaître devant moi. C’était une brune de la grande taille aux yeux noirs, aux fins sourcils, à physionomie délicate sans beaucoup de couleur, et blanche comme un lis. Ses joues avaient deux fossettes qu’on ne voyait que quand elle riait, et son menton à l’avenant avait la sienne. Sa lèvre de dessous du plus brillant carmin sortant un peu plus que celle de dessus paraissait faite pour cueillir le baiser, et empêcher qu’il ne tombe. Cette physionomie faisait une figure distinguée : de ces figures qui arrêtent parce qu’elles parlent, et elles donnent envie de savoir ce qu’elles disent. Pour bien voir la beauté de Rosalie il fallait la voir riante, et jusqu’à ce moment-là je ne l’avais vue que triste : la tristesse avait disparuk pour faire place aux doux traits de la reconnaissance, et de la satisfaction. Attentif à l’examiner, je me sentais glorieux de mon ouvrage ; mais je devais vite dissiper ma surprise, car je devais craindre qu’elle eût peur que je ne portasse sur elle un jugement désavantageux. Je me suis donc hâté de lui rendre compte de mes pensées finissant par l’assurer que telle que Dieu l’avait faite, je me donnerais un ridicule ineffaçable, si je la tenais avec moi à titre de servante. — Tu seras, ma chère Rosalie, ma véritable maîtresse, et mes domestiques auront pour toi le même respect qu’ils auraient pour ma femme.
Rosalie alors, comme passée de la mort à la vie, me dit ce qu’elle sentait en conséquence de mes bienfaits,l ses expressions confuses faisant nager mon âme dans la joie, car j’étais sûr de ne pas entendre les prestiges de l’art.
N’ayant pas eu de miroir dans son galetas, elle s’était habillée s’en passant. Je voyais qu’elle n’osait pas se mettre debout devant un grand qui était là : je l’ai encouragée à se regarder, et je l’ai vue rire : elle me dit qu’elle était tentée de se croire en masque. Elle loua le goût, et la simplicité de sa robe, et elle se fâcha songeant que sa mère trouverait tout cela mauvais.
— Tu dois oublier ta cruelle mère. Tu as l’air de condition, et je me sentirai flatté à Gênes quand on me demandera si tu es ma fille.
— À Gênes ?
— Oui à Gênes. Tu changes de couleur ?
— C’est la surprise, car j’y verrai peut-être un homme que je n’ai pas encore oublié.
— Veux-tu rester ici ?
— Ah ! Non. Aimez-moi. Soyez sûr que je vous préfère ; et pas par intérêt.
— Il te vient envie de pleurer. Embrassons-nous mon ange.
Elle vint alors entre mes bras, et elle me mouilla des douces larmes qu’elle ne put plus retenir. Dans cet état nous nous mîmes à table servis par la seule fille de la maison. Nous eûmes des plats plus ragoûtants encore que ceux dont je mangeais aux treize cantons. J’ai mangé des sepillons qu’on appelle sipions14 que j’ai trouvés exquis, des foies d’Anguille, un crabe plus délicat que ceux de l’Océan : j’ai mangé en Apicius15, et j’étais mortifié voyant Rosalie qui ne pouvait pas manger.
] — Aurais-tu le défaut, mon petit cœur, de ne pas être friande ?
— Personne n’a plus d’appétit que moi, et j’ai un estomac excellent ; vous le verrez quand mon cœur et mon âme se seront un peu faits à la joie qui m’excède.
— Mais tu ne bois pas non plus, et ce vin est excellent. Si tu aimes le muscat du Grec, je t’en enverrai chercher. Il te rappellera ton amant.
— Si vous voulez être avec moi entièrement gracieux, épargnez-moi à l’avenir la plus grande des mortifications que vous puissiez me donner.
— Pas une seule mortification, ma chère Rosalie ; je t’en demande pardon. Cela n’arrivera plus.
— Quand je vous vois, je me sens au désespoir de ne vous avoir pas connu avant lui.
— Ce sentiment me suffit, ma chère amie ; il n’est sublime que parce que tu ne l’as puisé que dans ta belle âme. Tu es belle, et sage, car tu n’as cédé qu’à l’amour, et quand je pense que tu es à moi, je suis au désespoir de n’être pas sûr que tu m’aimes, car mon Génie ennemi veut que je croie que si je ne t’avais pas secourue, je ne te verrais pas tendre.
— Mauvais Génie ! Il est certain que vous rencontrant dans la rue sans vous connaître, je ne serais pas devenue amoureuse de vous comme une folle ; mais je suis aussi certaine que vous m’auriez plu. Je sens que je vous aime, et que ce n’est pas en force de vos bienfaits, car je sens aussi que si j’étais riche et vous pauvre, je ferais tout pour vous ; mais je ne désire pas cela. J’aime mieux vous devoir, que vous voir mon débiteur. Voilà ce que je sais, et mon esprit ne va pas plus loin. Devinez vous-même le reste.
Il était minuit ; nous étions encore à table ; et je vois le vieux hôte qui me demande si j’étais content.
— Je vous dois des remerciements. Qui a fait ce souper ?
— Ma fille ; mais il est cher.
— Jamais cher, mon ami ; vous serez content de moi comme je le suis de vous, et demain au soir vous me traiterez de la même façon ; et la charmante personne que vous voyez là se portera mieux, et elle mangera.
— Elle aura bon appétit au lit. Il y a soixante ans qu’il m’est arrivé la même chose. Vous riez ? mademoiselle.
— Je ris du plaisir que vous devez avoir à vous en souvenir.
— Vous ne vous trompez pas. Et c’est pourquoi je pardonne aux jeunes gens toutes les fautes qu’ils commettent par amour.
— Vous êtes un sage, lui dis-je.
— Si cet homme est sage, me dit Rosalie quand elle le vit parti, ma mère est une grande folle.
— Veux-tu que je te mène demain à la comédie ?
— Oh ! non, je vous en prie. Je vous obéirais ; mais j’aurais du chagrin. Ni comédie, ni promenade. Quels discours on ferait ! Rien à Marseille ; mais ailleurs tout, et de bon cœur.
— Ce sera comme tu voudras ; mais tu occuperas cette chambre. Plus de galetas. Nous partirons dans trois jours.
— Si tôt ?
— Oui. Tu me diras demain matin tout ce dont tu peux avoir besoin en voyage, et que je pourrais oublier.
— Un autre mantelet doublé, des petites bottes à mi-jambe, une coiffe de nuit, des peignes, un sac à poudre, une houppe, un pot de pommade, et un livre de prières pour aller à la messe.
— Tu sais donc lire ?
— Lire, et écrire.
— M’ordonnant tout cela, tu m’as donném une vraie marque d’amour : on ne peut pas aimer sans confiance. Ne crains pas que je puisse oublier quelque chose ; mais tu penseras toi-même aux petites bottes : il y a un cordonnier à dix pas d’ici : tu te feras d’abord prendre la mesure.
Moyennant tous ces propos je me suis ménagén avec Rosalie [195v] la délicieuse nuit que nous avons passée ensemble. Nous dormîmes sept heures qui furent précédées, et suivies de deux de caresses. Nous nous levâmes à midi amis intimes. Rosalie me tutoyait, elle ne me parlait plus de reconnaissance, elle s’était accoutumée au bonheur, et elle riait avec dédain de ses misères passées. Elle courait à moi hors de propos, et dans l’enthousiasme elle m’appelait son enfant auteur de son bonheur, et elle me mangeait de baisers, elle faisait enfin mon bonheur ; et dans la vie rien n’étant réel que le présent, j’en jouissais, rejetant les images du passé, et abhorrant les ténèbres du toujours affreux avenir, car il ne présente rien de certain que la mort ultima linea rerum [le terme de toute chose]16.
Ma seconde nuit avec Rosalie eut plus de charme que la première, car ayant eu bon appétit, et bien bu quoique sobrement, elle se trouva au lit plus en état de raffiner sur les plaisirs de Vénus, et de se livrer avec moins de ménagement aux fureurs qu’elle inspire.
Je lui ai donné une navette d’or pour qu’elle s’amuse à faire des nœuds17, et une montre. Elle me dit qu’elle la désirait, et qu’elle n’aurait jamais osé me la demander ; mais voyant que cette crainte de me déplaire me demandant quelque chose qu’elle désirait m’indiquait peu de confiance de sa part, elle me promit m’embrassant cent fois qu’à l’avenir elle ne me cacherait jamais la moindre de ses envies. Je me plaisais ainsi à élever cette fille, et j’étais glorieux prévoyant qu’avec l’éducation que je lui donnerais elle deviendrait parfaite.
Le quatrième jour je l’ai avertie d’être prête à monter dans la voiture d’abord que j’irais la prendre dans sa chambre pour lui donner le bras à descendre. Je n’ai averti de rien ni Le-duc, ni Costa ; mais j’avais averti Rosalie que j’avais deux domestiques avec lesquels je parlais souvent beaucoup pour rire des bêtises qu’ils disaient ; mais qu’elle devait être vis-à-vis d’eux très soutenue, et se garder de leur passer la moindre familiarité : elle devait leur donner ses ordres absolus sans douter de la promptitude de l’exécution ; mais sans hauteur, et m’avertir sans miséricorde s’ils lui manquaient en quelque chose.
Je suis donc parti de l’auberge des treize cantons avec quatre chevaux de poste, ayant fait asseoir Le-duc, et Costa sur le siège du cocher. Le valet de place, que j’ai bien récompensé, avait eu soin de faire lier la malle de Rosalie derrière la voiture. J’ai fait arrêter à la porte de la maison où elle m’attendait : je suis allé la prendre dans sa chambre, et après avoir remercié le bon vieillard, qui était fâché de voir partir une si aimable fille je l’ai placée dans ma voiture ordonnant aux postillons de prendre la route de Toulon que j’avais envie de voir avant d’aller en Italie. Nous y arrivâmes en cinq heures.
Ma chère Rosalie soupa avec moi, gardant un air de dignité fait pour en imposer principalement à Le-duc qui prétendait que ce fût à Costa à se tenir derrière sa chaise. J’ai dit à Rosalie sans le regarder que ce serait lui qui aurait l’honneur de la servir, et de la peigner quand elle en aurait envie ; et pour lors il se soumit lui tirant une révérence.
Le lendemain nous allâmes voir le port18, et ce fut le commandant même qui se trouvant là par hasard nous fit l’honneur de nous montrer tout : je lui ai laissé généreusement celui de donner le bras à Rosalie ; et il ne se fit pas beaucoup prier pour rester à dîner avec nous.
Cette fille malgré qu’elle n’eût aucun usage du monde parla peu, mais toujours bien, et releva avec beaucoup de gentillesse toutes les attentions, et toutes les honnêtetés [196v] que l’aimable homme lui fit.
Dans l’après-dîner il nous mena voir l’arsenal ; et honnêtement je n’ai pu me dispenser d’accepter son souper. Il n’y a pas eu question de présenter Rosalie. Ce fut le commandant qui me présenta sa femme, sa fille, et son fils. J’ai vu avec plaisir ma jeune amie se soutenir avec des femmes comme il faut encore mieux qu’avec des hommes. Ces dames lui firent toutes les caresses qu’elle pouvait désirer, et qu’elle reçut très noblement avec modestie, soumission, et cet air de douceur qui engage, et est un sûr garant d’une belle éducation.
On voulut m’engager à dîner pour le lendemain ; mais j’ai pris congé. Elle me sauta au cou de joie, lorsque de retour à l’auberge je lui ai dit que j’avais été entièrement content d’elle.
— Mais, me dit-elle, j’avais toujours peur qu’on me demandât qui j’étais.
— Jamais, ma chère enfant on ne te fera en bonne compagnie en France cette sotte question.
— Mais si on me l’avait faite, qu’aurais-je dû répondre.
— Une défaite.
— Qu’est-ce que cela ?
— Je vous supplie, madame, ou monsieur, de demander cela à mon compagnon de voyage.
— J’entends. On l’appelle défaite, parce qu’en répondant ainsi on élude la question ; mais, répondant ainsi, ne suis-je pas impolie ?
— Oui ; mais moinso que la personne qui t’a fait la demande.
— Et que répondrais-tu, si on te faisait à toi-même cette question.
— C’est selon la personne qui me la ferait. Ne voulant pas dire la vérité, je sais que je ne resterais pas court. En attendant je te remercie de ce que tu es curieuse de mes leçons. Demande toujours. Tu es mon bijou, et c’est à moi à te monter19, et à te rendre brillante. Allons nous coucher, car nous devons demain partir de bonne heure pour être après-demain à Antibes.
Dans cette ville j’ai louép une felouque pour Gênes, et ayant intention de retourner en France par là j’ai fait mettre ma voiture dans une remise faisant accord par écrit de payer six francs par mois.
Nous partîmes d’Antibes de bonne heure ; mais deux heures après étant survenu un gros vent, et voyant mon ange qui mourait de peur, je n’ai pas voulu qu’on déploie la voile. J’ai fait entrer la felouque à force de rames dans le port de Villefranche, et pour avoir un bon gîte j’ai pris une voiture, et je suis allé à Nice, où le mauvais temps m’a obligé de rester trois jours20.
Je me suis cru en devoir d’aller faire ma révérence au commandant qui était un vieux militaire appelé Peterson21. La première chose qu’il me demanda fut si je connaissais un Russe qui se faisait appeler Charles Iwanoff. Je lui ai répondu que je l’avais vu dans une maison à Grenoble.
— On dit qu’il s’est sauvé de la Sibérie, et que c’est le fils cadet du duc Birhen de Courlande.
— On me l’a dit aussi ; mais je n’en sais rien.
— Il est allé à Gênes, où un banquier a ordre, à ce qu’on dit, de lui donner vingt mille écus22 ; mais malgré cela il n’a trouvé personne ici qui veuille lui donner le sou. Je l’ai envoyé à Gênes à mes frais pour débarrasser la ville.
Je fus bien aise qu’il fût parti avant mon arrivée. Un vieux officier qui s’appelait Ramini23, et qui demeurait dans ma même auberge, me demanda si je voulais me charger d’un paquet que M. de S.t Pierre consul d’Espagne devait envoyer à Gênes au marquis Grimaldiq. Je m’en suis chargé avec plaisir d’abord que j’ai su que c’était le même que je venais de voir à Avignon. Ce même Ramini me [197v] demanda si j’avais connu à Avignon une madame Stuard, qui avait passér quinze jours à Nice avec son soi-disant mari sans le sou, sans jamais parler, enchantant tout le monde par sa beauté, et n’étant généreuse d’un seul sourire avec personne. Je lui ai dit qu’elle n’était plus à Avignon, et que c’était moi qui lui avais donné de quoi pouvoir s’en aller.
— Mais, lui ajoutai-je, comment a-t-elle fait à sortir d’ici sans argent ?
— Personne n’en sait rien. Elle est partie en voiture, et l’hôte fut payé. Je suis très curieux de cette femme. M. de Grimaldi m’a dit qu’elle avait refusés de lui cent louis, et qu’elle avait traité de même un Vénitien. C’est peut-être vous.
— C’est moi ; mais je lui ai donné de l’argent tout de même.
Le commandant Peterson vint me voir vers le soir ; et je l’ai vu enchanté de ma belle Rosalie. Ce qui m’amusa dans cette ville, où on doit s’ennuyer, et où les cousins24 dévorent les étrangers de préférence aux habitants, fut une petite banque de Pharaon qu’on faisait au café, où j’ai voulu que Rosalie joue aussi. Heureuse tous les trois jours, elle a gagnét vingt pistoles de Piémont25. Elle les mit dans une petite bourse ; et elle me dit après qu’elle ne désirait que d’avoir une bourse avec de l’argent. Je l’ai boudée parce qu’elle m’avait manqué de parole ne m’ayant pas confié qu’elle avait cette envie ; mais nous fîmes facilement la paix.
C’est ainsi que je me l’attachais, espérant que je l’aurais pour tout le reste de mes jours, et que vivant content avec elle je n’aurais plus besoin de courir de belle en belle.
Le temps s’étant mis au beau, nous nous embarquâmes [198r] au commencement de la nuit, et le surlendemain de bonne heure nous nous débarquâmes à Gênes que je n’avais jamais vue. Je suis allé me loger à l’auberge de S.te Marte26, où en grâce de la décence j’ai pris deux chambres contiguës ; faisant coucher mes domestiques dans un cabinet attenant.
J’ai envoyé le lendemain le paquet à M. de Grimaldi par Costa, et après je suis allé laisser mon billet de visite à la porte de son palais.
Je me suis fait conduire par un valet de place que j’ai pris à mon service chez un marchand de toile où j’ai acheté de quoi occuper Rosalie qui avait besoin de se mettre bien en linge. Ce cadeau lui fit le plus grand plaisir.
Nous étions encore à table quand on m’annonça le marquis de Grimaldi qui m’embrassa me remerciant de m’être chargé de son paquet. La première chose qu’il me demanda fut des nouvelles de madame Stuard, et après en avoir entendu toute l’histoire, il rit, et il me dit qu’il ne savait pas ce qu’il aurait fait à ma place.
Comme il regardait avec grande attention Rosalie, je lui ai dit que c’était une demoiselle, dont la sagesse m’intéressait autant que la beauté. Je lui ai dit que je voudrais lui trouver une bonne fille, qui pût la servir dans sa chambre, travailler avec elle en linge27, sortir avec elle habillée à la mode du pays, et surtout lui parler bon italien pour qu’elle puisse l’apprendre, car je voulais pouvoir la présenter à Florence, à Rome, et à Naples.
— Pourquoi ne voulez-vous pas procurer ce vrai plaisir à la ville de Gênes ? Je m’offre sous les titres que vous me donnerez à présenter mademoiselle partout, commençant par chez moi.
— Elle a des raisons très plausibles de ne voir [198v] ici personne.
— Ça suffit. Comptez-vous de faire ici quelque séjour ?
— Un mois tout au plus. Nos plaisirs consisteront à voir la ville, et les environs, et à fréquenter le théâtre28. Nous passerons agréablement des heures à table, où nous mangerons tous les jours des champignons excellents comme nous en avons mangéu aujourd’hui.
— C’est charmant. Je ne saurais pas vous procurer une vie plus heureuse que celle que vous vous êtes proposév de faire ici. Je tâcherai de vous trouver, mademoiselle, une fille qui vous servira bien en tout.
— Vous ? monsieur. Vous êtes bien bon vous intéressant à moi.
— Infiniment, et encore plus actuellement qu’il me semble d’être à Marseille.
Rosalie rougit, car elle ne savait pas qu’elle grasseyait29, et que par là un homme qui avait voyagé pouvait d’abord connaître sa patrie ; mais je l’ai d’abord tirée d’embarras le lui disant, et elle devint tranquille.
Ayant demandé à M. Grimaldi comment je pouvais me procurer le journal des savants, le Mercure de France, et toutes les brochures dans ce goût-là30, il me promit de m’envoyer un colporteur qui se chargera de tout. Il me dit en partant qu’il viendrait à déjeuner avec moi le lendemain, si je voulais lui permettre de me faire présent de son chocolat, qu’il se flattait que je trouverais excellent. Je lui ai répondu qu’il ne pouvait pas me faire un présent plus agréable.
Après son départ elle m’a prié de la conduire chez une marchande de modes, où elle voulait acheter des rubans, et autres choses qui lui étaient nécessaires les payant de son argent, et marchandant sans que je m’en mêlasse. — De tout mon cœur. Et après nous irons à la comédie.
Chez la marchande de modes, qui était française, j’ai trouvéw ma petite maîtresse charmante : elle fit l’importante, la connaisseuse, elle ordonna des bonnets de plus fraîche mode, elle marchanda, et elle dépensa cinq à six louis très noblement. Je lui ai dit en sortant qu’on m’avait pris pour son laquais, et que je voulais me venger. Lui disant cela, je la fais entrer chez un bijoutier, etx j’achète des belles boucles de Strass, des pendants d’oreilles31, et un collier sans la laisser jamais parler, je paye ce qu’on me demande, et nous sortons. — Mon cher ami, ce que tu as acheté est charmant ; mais tu ne sais pas dépenser ton argent. Marchandant tu aurais épargné au moins quatre louis.
Nous allâmes à la comédie ; mais n’y comprenant rien elle s’ennuya si fort qu’à la fin du premier acte elle me pria de la reconduire à l’auberge. J’ai trouvéy une cassette que M. Grimaldi m’avait envoyée qui contenait vingt-quatre livres de chocolat. J’ai dit à Costa qui m’avait vanté son habileté à le faire que le lendemain à l’arrivée de M. Grimaldi il devait nous en servir trois tasses.
Il vint à neuf heures avec un marchand qui me vendit deux grands draps du plus fin coton fond blanc festonnés à fleurs de plusieurs couleurs faits à Péquin, dont Rosalie devait se faire deux mezzaro32 pour se promener par Gênes avec la tête couverte à la mode du pays, comme à Venise on se sert du cendal 33, et à Madrid de la mantilla34.
Je l’ai remercié beaucoup du généreux présent de chocolat qu’il m’avait envoyé,z et que nous trouvâmes exquis. Costa devint glorieux se voyant loué par M. Grimaldi sur la mousse qu’il lui avait fait faire ; et un moment après Le-duc m’annonça un [199v] nom de femme que je ne connaissais pas. M. Grimaldi me dit que c’était la mère de la fille de chambre que je lui avais dit de me procurer.
Je vois une femme très bien mise suivie d’une fille de vingt-trois à vingt-quatre ans que, ne faisant que glisser les yeux sur elle, je trouve très jolie, La mère, après avoir remercié le marquis Grimaldi, présente sa fille à Rosalie, lui rend compte de toutes ses habiletés, lui dit qu’elle est sage, l’assure qu’elle la servira fidèlement, et qu’elle pourra en tout honneur sortir avec elle. Elle savait parler français, elle la trouverait gaie, et complaisante en tout. Après cela elle lui dit combien une dame qu’elle avait servie lui donnait par mois outre la table, et elle conclut par la prier de ne pas la faire manger avec les domestiques, car la seule faiblesse de sa fille était de vouloir être respectée. Elle s’appelait Véronique35. Rosalie, après lui avoir accordé tout, lui dit que celle de vouloir être respectée n’était pas une faiblesse, car on ne peut exiger du respect que se rendant respectable. Je la garde donc ; et j’espère qu’elle m’aimera. Véronique lui prend la main, et Rosalie avec uneaa modeste, et affable dignité se la laisse baiser. La mère s’en va disant à sa fille qu’elle lui enverrait d’abord toutes ses hardes, et Rosalie la mène dans sa chambre pour commencer à lui donner tous ses ordres.
Je me suis cru en devoir de faire à ce seigneur desab remerciements particuliers, car il me semblait évident qu’une fille de chambre de cette espèce avait été choisie par lui plus pour moi que pour Rosalie. Je lui ai dit que je ne manquerais pas de lui rendre mes devoirs, et que je trouverais son heure36. Il me répondit que je le trouverais facilement à son casin à S.t Pierre d’Arena37, où très souvent il dormait aussi.
Tome sixième
Chapitre premier
La comédie. Le Russe. P–i. Rosalie au couvent
Je deviens amoureux de Véronique.
Après son départ, voyant Rosalie très occupée avec Véronique, je suis allé m’amuser à traduire l’Écossaise1 pour la faire jouer aux comédiens qui étaient à Gênes qui me parurent assez bons.
À dîner, trouvant Rosalie triste, je lui en ai demandé la raison.
— Cette Véronique, me dit-elle, est plus jolie que moi.
— Elle n’est rien en comparaison de toi ; et tu es ma seule beauté ; mais pour te rassurer jea prierai demain M. Grimaldi de dire à sa mère de venir la prendre, et de te trouver une autre fille de chambre bien laide.
— Non ; parce qu’il croirait que je suis jalouse ; et cela me désolerait.
— Reprends donc ta bonne humeur, car ainsi triste tu me peines.
— Eh bien ! Mon tendre ami ; tu me reverras gaie d’abord que je serai sûre que tu ne l’aimes pas.
— Je peux t’assurer que je n’ai pas vu ses yeux.
— Quelle idée de ce monsieur de me donner une si jolie fille ! M’a-t-il voulu jouer un tour ?
— Il a voulu, au contraire, te convaincre que tu ne peux craindre la comparaison de personne. D’ailleurs. Es-tu contente d’elle ?
— Elle travaille très bien, et elle est fort respectueuse. Elle ne me dit pas quatre mots sans m’appeler signora, et elle m’explique d’abord en français tout ce qu’elle me dit en italien. Dans un mois je le parlerai si bien que nous n’aurons pas besoin de la conduire avec nous à Florence. J’ai ordonné à Le-duc de vider le cabinet, et d’aller se coucher ailleurs ; et je lui enverrai à dîner de notre table. Je la traiterai bien ; mais souviens-toi de me rassurer.
— Cela me sera bien facile, car je [3v] ne prévois rien de commun entr’elle, et moi.
— Tu me pardonnes donc ce sentiment de crainte ?
— Tu ne l’aurais pas, si tu m’aimais moins.
— Je te remercie ; mais garde-moi le secret.
Je me suis proposé de ne jamaisb regarder cette Véronique ; car j’aimais trop ma Rosalie pour lui donner le moindre chagrin.
J’ai passéc la journée sans sortir traduisant l’Écossaise, et le lendemain je suis resté chez M. Grimaldi jusqu’à midi.
Je me suis fait conduire au comptoir de Belloni2, où j’ai changé en sequins gigliati3 toutes les monnaies d’or que j’avais ; et quand je me suis fait connaître, le chef du comptoir me fit tous les honneurs. J’avais sur Belloni douze à quatorze mille écus romains ; et vingt mille sur Lepri4.
J’ai acheté une pièce de Calencar5 pour occuper Rosalie, qui ne voulait plus aller à la comédie. J’y suis allé tout seul, et retournant à l’auberge j’ai trouvé M. Grimaldi avec elle, et avec Véronique qui leur donnait des conseils sur la robe après laquelle elles travaillaient. J’ai embrassé le sénateur6, puis j’ai remerciéd Rosalie de l’avoir reçu, lui disant avec douceur qu’elle aurait dû quitter son ouvrage.
— Demande-lui, mon cœur, s’il ne m’a pas forcéee à poursuivre. Il voulait s’en aller.
Elle se leva alors, et laissant travailler Véronique toute seule, jouant très bien le rôle de maîtresse, elle sut engager le marquis à souper avec nous, devinant ainsi mon intention. Il ne mangea presque rien, car ordinairement il ne soupait pas ; mais je l’ai vu avec plaisir enchanté de mon bijou.f Il me semblait de n’avoir rien à craindre d’un homme de soixante ans, et d’ailleurs j’étais bien aise de saisir l’occasion de donner à Rosalie l’éducation nécessaire à une femme comme il faut, qui ne peut aspirer à l’approbation, et au suffrage de la grande société qu’étant coquette.
[4r] Rosalie quoique novice, et même ignorante dans le manège me fit cependant admirer la nature : elle parlait à M. Grimaldi d’un style qui faisait distinguer au penseur qu’elle voulait nourrir son inclination par l’espérance. Elle lui dit à son départ qu’il lui ferait plaisir de moins dîner une autre fois, parce qu’elle était curieuse de le voir manger.
Je l’ai prise entre mes bras un moment après pour la manger de baisers, lui demandant où elle avait appris à converser avec les gens du grand monde.
— C’est toi, mon ami, qui parles à mon âme ; tu m’apprends avec tes yeux tout ce que je dois dire, et faire.
Après avoir fait copier par Costa ma traduction de l’Écossaise, je l’ai mise dans la poche, et je suis allé la porter à Rossi7 chef de la troupe des comédiens, qui d’abord qu’il apprit que je voulais lui en faire présent, il s’offrit à la faire représenter sans perte de temps. Je lui ai donné le nom des comédiens que j’avais choisis, et je l’ai invité à venir avec eux dîner chez moi à S.te Marte pour en ouïr la lecture, et pour recevoir les rôles que je voulais distribuer moi-même.
Rosalie fut enchantée de dîner avec les trois comédiennes, et les comédiens qui devaient être les acteurs dans la pièce, et de s’entendre à tout moment appeler madame Casanova, et encore plus de voir que cela me faisait plaisir : Véronique lui expliquait toutes les paroles qu’elle ne comprenait pas.
D’abord qu’ils furent assis en cercle,g ils me prièrent de leur dire le nom du personnage que je leur avais destiné, mais ils ne me trouvèrent pas complaisant : je leur ai dit que chacun d’eux devait écouter la pièce sansh savoir quel rôle je lui destinais ; mais qu’il le saurait d’abord après.
[4v] Ils se soumirent tous à ma loi, et dans le moment que j’allais commencer à lire le marquis Grimaldi arriva, et le banquier de Belloni qui venait me rendre la visite. Je fus bien aise qu’ils se trouvassent aussi à cette lecture qui ne dura que cinq quarts d’heure.
Après avoir reçu le suffrage des acteurs qui par leur éloge aux situations8 me convainquirent que chacun avait écouté la pièce toute entière, j’ai dit à Costa de distribuer chaque rôle au nom auquel je l’avais destiné. J’ai alors vu la première actrice mécontente comme le premier acteur, elle parce que je lui avais donné le rôle de Ladi Alton, et lui parce que je ne lui avais pas donné celui de Murrai9 ; mais ils durent avoir patience. Je les ai invités à dîner pour le surlendemain pour faire la répétition de la pièce le rôle à la main.
Le banquier de Belloni m’invita à dîner pour le jour suivant avec ma dame qui s’en dispensa très poliment : et M. de Grimaldi se laissa engager avec plaisir à lui tenir compagnie à ma place.
Au dîner de ce banquier je fus surpris de voir l’imposteur Charles Ivanoff, qui au lieu de faire semblant de ne pas me connaître, s’avança pour m’embrasser : je lui ai fait la révérence en reculant. Quelqu’un de la compagnie put attribuer cela à respect. Il était bien étoffé10 : il parla toujours affectant un air de tristesse ; mais en seigneur, et parlant politique il raisonna assez bien. Le propos étant tombé sur la cour de Russie, où régnait alors Élisabeth Petrowna11, il ne dit rien ; mais il soupira ; et se tourna faisant semblant d’essuyer ses larmes. Au dessert il me demanda, si j’avais des nouvelles de madame de Morin, me disant, comme pour me la rappeler, que c’était là que nous avions soupé ensemble. Je lui [5r] ai répondu que je savais qu’elle se portait bien. Son domestique qui le servait à table avait livrée jaune à galon rouge. Après dîner il trouva le moment de me dire qu’il avait un grand besoin de me parler.
— Et moi de ne me laisser jamais voir d’intelligence avec vous nulle part.
— Vous pouvez, ne disant qu’un seul mot, me faire avoir cent mille écus, et je vous en donnerai cinquante mille.
Je lui ai tourné le dos, et à Gênes je ne l’ai plus vu.
De retour à l’auberge, j’ai trouvé M. Grimaldi, qui donnait des leçons de langue italienne à Rosalie. Il me dit qu’elle lui avait fait faire un repas exquis, et qu’elle devait faire mon bonheur. M. Grimaldi dans sa contenance très honnête était amoureux d’elle ; mais jei poursuivais à ne rien craindre. À son départ, elle l’engagea à venir le lendemain à la répétition de l’Écossaise le rôle à la main.
Quand les comédiens arrivèrent, voyant avec eux un jeunej homme que je n’avais jamais vu, j’ai demandé à Rossi qui c’était.
— C’est le souffleur.
— Point de souffleur. Renvoyez-le.
— Nous ne pouvons pas nous passer de souffleur.
— C’est moi, qui en ferai l’office. Renvoyez-le.
Il le renvoya ; mais les femmes principalement ne voulaient pas entendre raison. Elles me dirent que quand même elles sauraient leur rôle comme leur pater, elles étaient sûres qu’elles l’oublieraient, si elles ne le voyaient pas dans le trou.
— Il n’aura pas besoin de nous souffler ; mais nous devons le voir.
— Fort bien, dis-je à celle qui jouait Lindane, j’irai dans le trou moi-même, et je verrai vos culottes.
— Elle n’en porte pas, dit le premier amoureux.
— Vous n’en savez rien, repartit-elle.
Ces propos nous tinrent fort gais, et les suppôts de Thalie12 me promirent qu’ils n’auraient pas besoin de souffleur. Je me suis trouvé très content d’eux à la lecture. Ils ne me demandèrent [5v] que trois jours de temps pour se trouver prêts à répéter par cœur, et j’en fus content.
Ils vinrent ; mais sans la comédienne qui jouait Lindane, et sans celui qui jouait Murrai. Ils étaient tous les deux malades ; mais Rossi me répondait d’eux. J’ai pris le rôle de Murrai, invitant Rosalie à lire celui de Lindane. Elle me dit à l’oreille qu’elle ne savait pas assez bien lire l’italien, et qu’elle ne voulait pas faire rire les comédiens. Elle me dit que Véronique pourrait le lire.
— À la bonne heure.
Elle demande à Véronique, si elle voulait le lire, et elle répond qu’elle n’avait pas besoin de le lire, puisqu’elle le savait par cœur.
— Tant mieux.
J’ai ri en moi-même me souvenant de Soleure. Je me voyais forcé par ce hasard de dire des douceurs à Véronique, à laquelle depuisk quinze jours qu’elle était chez nous je n’avais jamais dit un mot. Je n’avais pas encore même bien examinél sa figure : tant j’avais peur d’alarmer la tendresse de Rosalie.
Ce que je craignais est arrivé. À la scène où j’ai dû prendre la main de Véronique et lui dire Si bella Lindane debbo adorarvi [Oui belle Lindane, je dois vous adorer]13, toute la compagnie applaudit, parce que j’ai prononcém ces paroles comme on devait les prononcer. Je lorgne Rosalie, et je suis au désespoir de la voir inquiète, malgré qu’elle ne voulait pas le paraître. Mais le jeu de Véronique m’étonna : elle rougit à outrance, quand je lui ai dit, lui prenant, et serrant la main, que je l’adorais ; il n’était pas possible de mieux jouer l’amoureuse. Nous fixâmes le jour de la grande dernière répétition au théâtre, et les comédiens pour exciter la curiosité commencèrent à annoncer et afficher le jour de la première représentation huit jours auparavant dans ces termes : Nous donnerons l’Écossaise [6r] de M. de Voltaire traduite par une plume inconnue, et nous la réciterons sans souffleur.
Mais que j’ai eu de peine après cette répétition à tranquilliser Rosalie ! Elle était inconsolable, elle pleura, et croyant de me faire des reproches, elle me dit les choses les plus touchantes. Elle me dit que j’étais amoureux de Véronique, et que j’avais traduit cette pièce exprès pour lui en faire la déclaration.
Après l’avoir convaincue de son tort par des bonnes raisons, et par des témoignages de la plus constante tendresse, elle se calma à la fin, et le lendemain elle me demanda pardon, me disant qu’elle voulait que je la guérisse de sa jalousie parlant à Véronique à sa présence à toute occasion. Elle fit plus. S’étant levée la première, elle m’envoya une tasse de café par Véronique même, que j’ai vue aussi étonnée que moi.
Depuis ce jour, elle ne me donna plus aucune marque de jalousie, et elle redoubla ses politesses vis-à-vis de cette fille, qui avait foncièrement de l’esprit, et dont je voyais que j’aurais pu devenir amoureux, si j’avais eu le cœur libre.
Le jour de la première représentation elle l’accompagna dans une loge que j’avais prise, où M. Grimaldi ne l’a jamais quittée. La comédie est allée aux nues. Le théâtre de Gênes très grand était rempli, non pas de peuple ; mais de tout ce qu’il y avait de plus noble, et de plus riche dans la grande ville. Les comédiens jouant sans souffleur furent trouvés excellents, et ce qu’ils trouvèrent extraordinaire fut que le public en voulut la réplique cinq fois14. Rossi, espérant peut-être que je lui en donnerais une autre, me demanda la permission de faire présent à ma prétendue épouse d’une pelisse de loups-cerviers15 qui lui fut très chère.
[6v] Mais voici un mauvais propos qui par ma faute porta du trouble dans la belle âme de cet ange incarné, dont cependant Dieu a permis que je fisse le bonheur.
— J’ai quelque motif, me dit-elle un jour, de me soupçonner grosse. Quelle joie dans mon âme, si je parviens à te donner un joli poupon !
— S’il naît dans un tel temps il sera sûrement de moi, et il me sera cher.
— Et s’il naissait deux ou trois semaines auparavant tu n’en serais pas sûr ?
— Sûr non ; mais je l’aimerai : il sera de toi. J’en aurai soin tout de même.
— Il nen pourrait être que de toi ; et j’en suis sûre. Pour le coup, me voilà malheureuse. Ce n’est pas possible, mon cher ami,o que j’aie conçu depP–i, car il ne m’a connue qu’une seule fois, et mal, très mal, tandis que tu sais avec quelle tendresse nous avons vécu tant de fois ensemble.
— Ah ! Mon cœur ; calme tes pleurs, je t’en conjure. Tu as raison. Ce que je t’ai dit est possible ; mais ce n’est pas vraisemblable. Le fruit sera de moi : je n’en douterai jamais : tranquillise-toi.
— Comment me tranquilliser actuellement que je suis sûre que tu as cru pouvoir en douter ?
Nous n’en parlâmes plus ; mais je la voyais souvent triste, et pensive. Tendre et amoureux, je la tenais entre mes bras les heures entières, et elle se donnait à l’amour, mais ses plaisirs me semblaient souvent entremêlés de soupirs étrangers à la sécurité que doit avoir une âme amoureuse. Je me suis bien repenti de lui avoir communiqué ma sotte spéculation.
Huit à dix jours après, elle vint à moi ; et elle me remit une lettre cachetée me disant que le valet de louage la [7r] lui avait donnée cherchant le moment de n’être pas vu de moi. Elle me dit qu’elle se trouvait insultéeq. Je le fais appeler, et je lui demande de qui il avait reçu la lettre.
— Un jeune homme que je ne connais pas me donna un écu pour que je lui fasse le plaisirr de remettre la lettre à Madame sans être vu de vous, et m’en promit deux, si je lui portais la réponse demain aux banchi16. Je n’ai pas cru de commettre une faute, car madame était toujours maîtresse de vous le dire.
— C’est vrai ; mais je vous renvoie parce que madame que voilà, et qui, comme vous voyez, n’a pas décachetés la lettre, trouve que par cette action vous lui avez manqué de respect.
J’ai dit à Le-duc de le payer, et le voilà renvoyé. J’ouvre la lettre, et je vois signé P–i17. Rosalie me laisse, et va dans sa chambre travailler avec Véronique. Voici la lettre :
« Je vous ai vue, ma chère Rosalie, entrer dans une chaise à porteurs, sortant du théâtre, servie par S. E. M. le marquis Grimaldi mon parrain. Je ne vous ai pas trompée. Je pensais toujours à aller vous épouser à Marseille au printemps prochain, comme je vous l’ai promis. Je vous aime constamment, et si vous voulez devenir ma femme, je suis prêt à vous donner la main d’abord en présence de mes parents. Si vous avez commis des fautes, je ne vous les reprocherai jamais, car je me reconnais pour en être la cause. Dites-moi, si vous voulez que j’aille expliquer mes intentions à M. Grimaldi même, j’espère qu’il aura la bonté de vous répondre de ma personne. Je suis prêt aussi à vous recevoir, sans la moindre difficulté, des mains de ce monsieur avec lequel vous vivez, si vous n’êtes pas devenue sa femme. Songez, si vous êtes libre, que votre honneur devient pur d’abord que celui qui vous a séduitet vous épouse. P–i. »
[7v] Voilà, me suis-je dit, un honnête homme qui mérite Rosalie, et voilà en moi un très malhonnête homme, si je ne la lui cède, à moins que je ne l’épouse sur-le-champ. Rosalie doit décider. Je l’appelle, je lui donne à lire la lettre, elle me la rend, et elle me demande si je la conseille à accepter la proposition de P–i. Je lui réponds qu’en l’acceptant elle me ferait mourir de douleur ; mais que mon honneur exigeait que ne voulant pas la céder je l’épousasse, et que j’étais prêt. Elle vient se jeter à mon cou, elle me dit qu’elle n’aimait que moi, et que ce n’était pas vrai que mon honneur exigeât que je l’épousasse.
— Ma chère Rosalie, je t’adore ; mais je te prie de croire que tu ne peux pas savoir plus que moi ce que mon honneur exige. Si ce P–i est un homme à son aise fait pour te rendre heureuse, je dois, dussé-jeu en mourir, te conseiller à accepter sa main, ou t’offrir la mienne.
— Ni l’un, ni l’autre. Rien ne nous presse. Si tu m’aimes, je suis heureuse. Je n’aime que toi. Je ne répondrai pas à cette lettre. Enfin je ne veux plus entendre parler de P–i.
— Je ne t’en parlerai jamais, sois-en sûre ; mais tu verras le marquis Grimaldi s’en mêler.
— Il s’en mêlera ; mais sois aussi sûr qu’il ne m’en parlera qu’une seule fois.
— Et une seule à moi aussi.
Après ce concordat18 je me suis déterminé à partir après avoir reçuv des lettres pour Florence, et Rome que j’avais demandées à M. de Bragadin. Je vivais avec ma chère Rosalie dans la douce paix de l’amour ; elle n’était plus jalouse ; le seul marquis Grimaldi était le noble témoin de notre bonheur.
Ce fut cinq à six jours après la lettre que P–i lui avait écrite, que M. Grimaldi à son casin19 à S. Pierre d’Arena me dit qu’il était bien aise de me voir pour me parler d’une affaire qui devait m’intéresser. Devinant d’abord quelle affaire ce devait être, et sachant ce que je devais lui répondre, je l’ai prié de parler. Voici son discoursw :
[13r] — Un bon marchand de chez nous est venux il y a deux jours me présenter son neveu qui s’appelle P–i. Il me dit que c’était mon filleul, et j’en fus convaincu : il me demanda ma protection, et je lui ai répondu qu’en toute occasion je me ferais un devoir de lui être utile : je le devais en qualité de parrain.
Ce filleul donc, étant resté seul avec moi, me dit qu’il avait connu avant vous votre maîtresse à Marseille, qu’il lui avait promis d’aller l’épouser dans le printemps de l’année prochaine, qu’il l’avait vue ici sortir de la comédie avec moi, qu’il l’avait suivie, qu’il avait su qu’elle vivait avec vous, qu’on lui avait dit qu’elle était votre femme, qu’il ne l’avait pas cru, qu’il lui avait écrit une lettre qui était tombée entre vos mains, dans laquelle il lui disait qu’il était prêt à l’épouser, et qu’il n’avait pas reçu une réponse. Il s’était déterminé à recourir à moi pour savoir si Rosalie acceptait sa proposition, et dans ce cas il se flattait d’obtenir ma protection me faisant connaître toutes ses affaires pour que je pusse répondre de lui, et être convaincu qu’il était en état de la rendre heureuse. Je lui ai répondu que ce serait à vous-même que j’en parlerais, et que je lui ferais savoir le résultat.
Avant de vous en parler, je me suis informé des affaires de ce jeune homme, et j’ai su qu’il est déjà maître d’un capital considérable, qu’il a des mœurs, et une excellente réputation sur la place20. Outre cela, il est héritier de tout le bien de son oncle qui l’a conduit chez moi. Dites-moi quelle réponse je dois lui donner.
— Vous lui répondrez que Rosalie le remercie, et qu’elle prie de l’oublier. Vous savez que dans trois ou quatre jours nous partons. Rosalie m’aime autant que je l’aime, et elle me trouvera prêt à l’épouser quand elle voudra.
— C’est précis. Mais je crois qu’à un homme comme vous la liberté doit être beaucoup plus chère que le mariage. Me permettez-vous d’en parler moi-même à Rosalie ?
— Vous n’avez pas besoin de ma permission. Parlez-lui ; mais bien entendu, pas de ma part, car l’adorant, je ne peux pas lui [13v] donner motif d’imaginer que je puisse désirer qu’elle se sépare de moi.
— Si vous n’aimez pas que je me mêle de cette affaire, parlez clair.
— Au contraire. Je suis charmé que vous puissiez jurer que je ne suis pas le tyran de ma chère Rosalie.
— Je lui en parlerai ce soir.
Pour laisser le temps au marquis de lui en parler, je ne suis rentré qu’à l’heure de souper : il soupa avec nous, et après son départ elle me rendit compte de tout ce qu’il lui avait dit. Il lui avait parlé, comme il m’avait parlé : elle lui répondit comme je lui avais répondu avec cela de plus qu’elle l’avait prié de ne plus lui parler de P–i ; et il lui avait promis de ne plus lui en dire le mot.
Voilà qui est fini : nous nous disposions à quitter Gênes.
Trois ou quatre jours après le dernier discours que M. Grimaldi avait tenu à Rosalie sur l’affaire de P–i, lorsque nous croyions qu’il n’y pensait plus il me pria d’aller dîner avecy elle à S. Pierre d’Arena. Elle n’y avait jamais été, et il désirait qu’avant notre départ elle vît son jardin. Nous acceptâmes.
Nous voilà le lendemain à midi à son joli casin. Nous le trouvons avec deux personnes âgées homme, et femme qu’il nous présente, et il me présente aussi par mon nom annonçant la demoiselle comme une personne qui m’appartenait.
Nous allons tous nous promener au jardin, et les deux personnes prennent Rosalie au milieu, et lui disent cent choses honnêtes, lui faisant toutes sortes de caresses ; elle leur répond, elle est gaie, et elle leur parle italien : les compliments qu’on lui fait la flattentz : après une demi-heure de promenade on vient dire qu’on a servi, nous allons à la salle, je vois six couverts. J’ai alors deviné tout ; mais il n’y avait plus temps. Nous nous mettons à table, et dans le même instant voilà un jeune homme qui entre. Le marquis lui dit qu’il s’était fait attendre, et très rapidement me l’annonce pour M. P–i son filleul, et neveu de Monsieur, et de madame que je voyais là. Il le fait asseoir à sa gauche, il avait Rosalie à [14r] sa droite, et j’étais assis près d’elle. Je la vois devenue pâle comme une morte : je tremblais de colère de pied en cap. Je trouve la démarche de l’aristocrate génois âcre, c’était une surprise21, un sanglant affront fait à Rosalie, et à moi qui devais me venger au sang : et dans le tumulte qui agitait mon âme, je conçois cependant que je devais mordre le frein22. Que pouvais-je faire ? Prendre Rosalie par le bras, et m’en aller avec elle ? J’y ai pensé ; et prévoyant les suites, je n’ai pas eu le courage de m’y résoudre. Je n’ai jamais passéaa assis à une table une heure plus cruelle. Nous ne mangeâmes rien ni elle, ni moi, et le marquis qui servait tous les convives eut la prudence de faire semblant de ne pas voir que nous renvoyions l’assiette. Pendant tout le dîner il ne fit que parler à P–i, et à son oncle sur son commerce. À la fin du dîner, il lui dit qu’il pouvait aller à ses affaires, et après lui avoir baisé la main, il partit.
C’était un garçon de vingt-quatre ans à peu près, de moyenne taille, de figure ordinaire ; mais doux, et honnête, qui fort respectueux ne parlait pas avec esprit ; mais avec bon sens. Je ne le trouvais pas indigne de Rosalie, mais je frémissais pensant que je ne pouvais pas la voir devenir sa femme sans la perdre. Le marquis après son départ se plaignit à son oncle qu’il ne lui avaitab jamais présenté ce garçon auquel il aurait été très utile dans son commerce. Mais je suis sûr, lui ajouta-t-il, que je lui serai utile à l’avenir, et que je contribuerai à sa fortune. L’oncle alors, et la tante, qui devaient savoir tout, firent de cent façons son éloge, disant, par manière d’acquit, que n’ayant pas d’enfant, ils étaient enchantés de voir que celui qui devait hériter tout leur bien jouissait de la protection de S. Ex.. Il leur tardait de voir la demoiselle de Marseille qu’il allait épouser pour l’accueillir entre leurs bras comme ils feraient à leur propre fille.
[14v] Ce fut dans ce moment que Rosalie, ne pouvant plus résister, me dit qu’elle allait se trouver mal, si je ne la reconduisais d’abord à l’auberge, et j’ai pris congé du marquis prenant sur moi de toute ma force. Je l’ai vu décontenancé. Ne sachant que dire, il biaisa ; il lui dit qu’il espérait que ce ne serait rien, qu’il n’aurait pas l’honneur de la voir le soir ; mais qu’il n’y manquerait pas le jour suivant ; et il lui donna le bras jusqu’à la chaise à porteurs.
À peine arrivés à S.te Marte l’un vis-à-vis de l’autre nous commençâmes à respirer, et à parler pour dissiper le trouble de notre âme. Elle trouva avec raison que le marquisac nous avait joué un tour affreuxad : elle décida que je devais lui écrire un billet pour le prier de ne plus s’incommoder à venir chez nous. Je l’ai assurée que je trouverais le moyen de la venger ; je lui ai dit que je ne croyais pas que je ferais bien lui écrivant un billet ; mais que nous devions hâter notre départ, et le recevoir le lendemain d’une façon faite pour lui faire comprendre toute notre indignation. Air sérieux, révérences, politesse, dissimulation parfaite, et nulle réponse à tout ce qu’il pourrait dire à propos de ce qu’il avait fait. Parlant de P–i, elle me dit que s’il l’aimait il était à plaindre, qu’elle le croyait honnête homme, et qu’elle ne pouvait pas lui en vouloir pour s’être trouvé à ce dîner, car il n’avait peut-être pas su que s’y trouvant ilae lui manquait.
— J’ai cru de mourir, me dit-elle, quand nos yeux se rencontrèrent : après, il ne put plus me voir, et je ne sais pas s’il m’a regardéeaf en partant.
— Non : c’est moi qu’il a regardé, et je le plains aussi. C’est un honnête garçon.
— Le malheur est passé, et j’espère que j’aurai bon appétit à souper. As-tu entendu sa tante ? Elle était apparemment du complot : elle dit qu’elle veut me traiter comme sa propre fille. Je la crois très bonne femme.
Après avoir bien soupé, l’Amour, et Morphée nousag aidèrent à oublier l’affront que le marquis nous fit, si bien qu’à notre réveil nous nous trouvâmes en état d’en plaisanter. Il vint vers le soir, et m’abordant d’un air mortifié il me dit qu’il savait d’avoir commis, me surprenant ainsi, une faute impardonnable, et qu’il était prêt, s’il était possible de la réparer, à me donner telle satisfaction que je pourrais lui demander. Rosalie, ne me laissant pas le temps de lui répondre, lui dit que s’il sentait de nous avoir manqué, nous nous croyionsah suffisamment vengés, et par conséquent satisfaits, et en devoir de nous tenir sur nos gardes vis-à-vis de lui en toute occasion, malgré qu’il fût difficile d’en prévoir puisque nous étions sur notre départ.
Après cette fière réponse, elle lui fit la révérence, et elle entra dans sa chambre.
Se voyant seul avec moi, voici le discours qu’il me tint : M’intéressant infiniment au bonheur de votre maîtresse, et sachant par expérience qu’il est très difficile qu’elle soit longtemps heureuse dans un état différent de celui que peut procurer à une fille de son caractère un mariage avec un garçon du caractère de mon filleul P–i, je me suis déterminé à vous le faire connaître à tous les deux, car Rosalie même ne le connaissait que très légèrement. Pour parvenir à ce but je me suis servi d’un moyen déloyal, j’en conviens, mais j’espère que vous l’oublierez en grâce de ma bonne intention. Je vous souhaite un bon voyage, je désire que vous viviez longtemps heureux avec cette charmante fille, je vous prie de me donner de vos nouvelles, et de compter sur mon amitié, sur mon crédit, et sur tout ce qui peut dépendre de moi en toute occasion. Voilà qui est fini. Il ne me reste qu’une seule chose à vous confier pour que vous ayez une idée parfaite de l’excellent caractère du jeune homme, dont, à ce qu’il dit, Rosalie seule peut faire le bonheur. Il ne m’a fait la confidence que vous allez [15v] entendre, que quand il a vu que je n’ai pas voulu me charger d’une lettre qu’il avait écriteai à Rosalie, désespérant de trouver un autre moyen de la lui faire parvenir.
Après m’avoir assuré que Rosalie l’avait aimé, etaj que par conséquent elle ne pouvait avoir contre lui aucun sentiment d’aversion, il ajouta que si elle ne pouvait pas se déterminer à devenir sa femme se croyant peut-être grosse, il était content de différer à l’épouser jusqu’après ses couches pourvu qu’elle pût se déterminer à rester à Gênes dans quelqu’endroit où sa demeure serait ignorée de tout le monde, lui excepté. Il s’offre à fournir à toute la dépense pour son entretien accompagnant son projet d’une réflexion fort sage. Ses couches prématurées, me dit-il, après son mariage préjudicieraient à son honneur, et à l’attachement que ses parents devaient avoir pour ses enfants.
Cesak derniers mots à peine prononcés, Rosalie entre, et nous surprend avecal ces paroles : Si M. P–i ne vous a pas dit qu’il est possible que je sois grosse de lui c’est un très honnête garçon, mais c’est moi qui vous le dis. La chose me semble difficile ; mais elle est entre les possibles. Dites-lui que je resterai à Gênes jusqu’après mes couches si je suis grosse, ou jusqu’à ce que je sois sûre de ne pas l’être, et que pour lors je partirai pour aller rejoindre mon ami que voici là où il sera. Le temps dans lequel mes couches arriverontam me démontrera la vérité. Si je me trouve convaincue que mon enfant appartient à M. P–i, dites-lui qu’il me trouvera prête à devenir sa femme, et s’il sera convaincu lui-même qu’il ne peut pas lui appartenir, il se contentera de ne plus penser à moi. Pour ce qui regarde la dépense de mon entretien, et le lieu de ma demeure, dites-lui qu’il ne doit se donner le moindre mouvement, ni la moindre peine.
Mon étonnement me tenait comme stupide. Le marquis me demanda, si je l’autorisais à se charger de cette commission, et je lui ai répondu que je ne saurais avoir autre volonté que celle de Rosalie. [16r] Il partit fort content.
— Tu veux donc me quitter ? dis-je à Rosalie.
— Oui mon cher ami ; mais pas pour longtemps, si je peux compter sur ta constance. Mon cœur, ton honneur, et le mien m’ordonnent, si je suis grosse, de rendre sûr P–i que je ne le suis pas de lui, et toi en même temps que je ne peux l’être que de toi.
— Je n’en douterai pas, ma chère Rosalie.
— Tu en as déjà douté, et cela me suffit. Notre séparation me fera verser des larmes, mais elle est nécessaire à la paix de mon âme. J’espère que tu m’écriras, et après mes couches ce sera ton affaire de m’indiquer le moyen de te rejoindre ; et si je ne suis pas grosse notre réunion pourra se faire tout au plus tard vers la fin de cet hiver.
— Je dois consentir à tout ce qui te plaît. Je crois que ta retraite doit être un couvent, et je ne vois que le marquis qui puisse le trouver, et qui puisse avoir pour toi toutes les attentions d’un père. Faudra-t-il que je lui en parle ? Je te laisserai une somme d’argent suffisante pour tes besoins.
— La somme ne sera pas grande ; mais il est inutile que tu parles à M. Grimaldi, puisqu’il s’offrira lui-même. Son honneur l’exige.
Elle pensait juste, et j’ai admiré son esprit dans la connaissance du cœur humain,an des nobles procédés, et des lois de l’honneur.
J’ai su le lendemain que l’aventurier russe s’était évadé une heure avant l’arrivée des sbires qui l’auraientao conduit en prison à la réquisition du banquier qui avait découvert fausse une lettre de crédit qu’il lui avait présentéeap. Il s’était sauvé à pied, abandonnant tout ; ainsi le banquier a perdu fort peu.
Le lendemain le marquis vint rendre compte à Rosalie que P–i n’avait trouvé rien à redire à son projet, et qu’il espérait qu’elle se déterminerait à devenir sa femme après ses couches quand même ses calculs démontreraient que le fruit ne lui appartiendrait pas.
— Il est le maître de l’espérer, lui répondit-elle en souriant.
— Il espère aussi que vous lui permettrez quelquefois l’honneur d’aller vous voir. J’ai parlé à la supérieure du couvent XXX, qui est [16v] un peu ma parente : vous aurez deux chambres, et une femme fort honnête qui vous tiendra compagnie, vous servira, et même vous accouchera si vous en aurez besoin. J’ai fait le prix de votre pension par mois, et je vous enverrai tous les matins un homme à moi, qui s’abouchera avec votre gouvernante, et qui me portera tous vos ordres. J’irai aussi vous faire quelque visite à la grille quand vous me le permettrez.
Ce fut alors à moi à remercier le marquis. Je lui ai dit que c’était à lui que je consignais ma chère Rosalie, et que je comptais partir un jour après que Rosalie se serait rendue toute seule au couvent qu’il lui avait trouvé présentant à la supérieure une lettre qu’il aurait la complaisance de lui écrire. Il écrivit la lettre sur-le-champ, et Rosalie lui ayant déjà dit qu’elle voulait payer elle-même tout ce qui pouvait être nécessaire à son entretien, il lui donna par écrit tout l’accord qu’il avait fait. Quand il s’en alla elle lui dit qu’elle irait s’enfermer au couvent le lendemain, et qu’elle serait enchantée de le voir à la grille le surlendemain. Il le lui promit.
Nous passâmes la triste nuit que devaient passer deux âmes amoureuses qui par raison étaient à la veille de se séparer. Plaintes, consolations, alternatives qui ne finissaient jamais, et promesses que nous étions sûrs de tenir, mais qui devaient être confirmées par la Destinée qu’aucun mortel n’a jamais pu consulter.
Elle fut occupée tout le matin à faire ses paquets avec Véronique qui pleurait, et que je ne regardais pas parce que je me voulais du mal de ce qu’elle me plaisait. Rosalie ne voulut accepter de moi que deux cents sequins23, me disant que les moyens de lui envoyer de l’argent, si elle en eût besoin, ne pourraient pas me manquer. Après avoir prié Véronique d’avoir des attentions pour moi les deux ou trois jours que j’avais décidé de m’arrêter encore à Gênes, elle me fit une révérence muette, et elle partit servie par Costa jusqu’à la chaise à porteurs. Deux heures après un domestique de M. Grimaldi vint prendre toutes ses hardes, et je suis resté seul, et très triste jusqu’à l’arrivée de ce seigneur qui vint me demander à souper me conseillant de faire souper avec nous Véronique. C’est une fille de mérite, [17r] me dit-il, que vous ne connaissez pas bien, et que vous ne serez pas fâché de bien connaître. Quoiqu’un peu surpris, je suis d’abord allé la prier de me faire ce plaisir. Elle reçut l’invitation m’assurant qu’elle sentait tout l’honneur que je lui faisais.
J’aurais dû être le plus sot de tous les hommes pour ne pas voir avec évidence que le fin Génois était venu à bout de son projet me jouant comme un vrai apprenti24. Malgré que j’eusse des forts motifs pour espérer que Rosalie retournerait entre mes mains, je prévoyais cependant qu’il emploierait tant d’art pour la séduire qu’il réussirait. Je devais dissimuler, et laisser aller les choses comme elles allaient.
Ce seigneur était un homme qui avait presque soixante ans25, grand épicurien, fort joueur, riche, éloquent, grand politique, très estimé dans sa patrie, qui avait beaucoup vécu à Venise pour mieux jouir de sa liberté, et des plaisirs de la vie ; et qui trouva le secret d’y retourner après avoir été doge, malgré la loi qui condamne les patriciens qu’on a décorésaq de cette éminente dignité à ne plus sortir de leur patrie. Malgré les marques d’amitié qu’il m’a toujours donnéesar, il sut cependant soutenir sans cesse un ton de supériorité qui m’en imposa. S’il n’avait pas su qu’il l’avait il n’aurait pas osé me surprendre me faisant dîner avec P–i. Il m’a traité en dupe, et je me suis trouvé en devoir de gagner son estime prenant le parti que j’ai pris. Ce fut par sentiment de reconnaissance qu’il voulut m’aplanir le chemin à faire la conquête de Véronique après m’en avoir fait devenir amoureux.
À table, où je n’ai presque jamais parlé, il la mit en train deas raisonner, et elle brilla. J’ai clairement vu qu’elle était enchantée de me convaincre qu’elle avait plus d’esprit que Rosalie. C’était le vrai moyen de me déplaire. Grimaldi, qui était fâché de me voir triste me fit entrer par force dans un propos, qui fit dire à Véronique que j’avais raison de me taire après la déclaration d’amour que je lui avais faiteat, et qu’elle avait mal reçue. Fort étonné, je lui ai dit que je ne me souvenais pasau de l’avoir aimée, et encore moins de le lui avoir dit. Mais j’ai dû rire quand elle me dit qu’elle s’appelait ce [17v] jour-là Lindane.
— Cela, lui dis-je, ne peut m’arriver que jouant la comédie. L’homme qui se déclare amoureux par des paroles est un sot ; il ne doit se déclarer que par des attentions.
— Mais malgré cela madame en fut alarmée.
— Point du tout. Elle vous aimait.
— Je le sais ; mais malgré cela je l’ai vue jalouse.
— Si elle le fut, elle eut bien tort.
Notre dialogue divertit beaucoup le sénateur qui me dit s’en allant qu’il irait le lendemain faire sa première visite à Rosalie, et qu’il m’en donnerait des nouvelles à souper. Je lui ai dit que je l’attendrais.
Véronique, après m’avoir conduit dans ma chambre, me pria de me faire servir par mes domestiques, car, madame n’y étant plus on pourrait porter des jugements sinistres. Je lui ai dit qu’elle avait raison, et j’ai sonné Le-duc.
Le lendemain j’ai reçu une lettre de Genève. C’était le syndic mon ami qui me disait qu’il avait présenté de ma part à M. de Voltaire ma traduction de l’Écossaise, etav la lettre fort honnête dans laquelle je lui demandais excuse d’avoir osé faire devenir italienne sa belle prose française. Il me disait clair et net qu’il avait trouvé ma traduction mauvaise.
Cette nouvelle, et l’impolitesse qu’il m’usa26 ne répondant pas à ma lettre me piqua27, et me déplut tellement que je suis devenu ennemi de ce grand homme. Je l’ai critiqué dans la suite dans tous les ouvrages que j’ai donnésaw au public croyant de me venger lui faisant du tort28. C’est à moi que mes critiques feront du tort, si mes ouvragesax iront à la postérité. On me mettra dans le nombre des Zoïles29 qui osèrent attaquer le grand génie.
Les seuls torts qu’il eut furent reconnus dans ses invectives contre la religion. S’il eût été bon philosophe, il n’aurait jamais rien dit là-dessus, car supposant même que tout ce qu’il dit fût vrai, il devait savoir que le peuple avait besoin de vivre dans l’ignorance en grâce de la paix générale de la nation. Vetabo qui Cesaris sacrum vulgarit arcanœ sub iisdem sit trabibus [J’interdirai à qui aura dévoilé les mystères de César de vivre sous le même toit que moi] .
Chapitre II
Ruses contre ruses. Ma victoire.
N’aimant pas à manger seul, j’ai ordonné deux couverts. Véronique,a après avoir soupé avec nous, méritait cette distinction. Ne voyant que Costa derrière ma chaise, je lui ai demandé où était Le-duc : il me dit qu’il était malade : je lui ai dit de passer derrière la chaise de mademoiselle : il obéit en souriant. Que l’orgueil des valets est risible ! Véronique me sembla plus jolie que d’ordinaire. Son maintien libre, et réservé à propos me convainquit qu’elle aurait su facilement jouer le rôle de princesse dans une société choisie. Me sentant affligé de voir qu’elle me plaisait, je me consolais tristement sachant que sa mère devait venir la prendre dans la journée. Telle était la situation de mon âme.
Nous étions au dessert quand cette mère vint. Elle me fit d’abord un remerciement spécieux sur l’honneur que je faisais à sa fille. Je lui réponds que c’était elle qui m’honorait, car elle était belle, spirituelle, et sage.
— Remercie monsieur, lui dit-elle, de ces trois présents, puisque tu es laide, sotte, et folle. Oh ! la salope1 ! Tu dînes avec monsieur et je vois ta chemise sale.
— Pardonnerez ma mère : elle est blanche de ce matin.
— Je vous dirai, madame, dis-je alors à la mère, qu’il est difficile qu’une chemise paraisse blanche sur sa peau.
Ce complimentb fit rire cette mère, et flatta beaucoup la fille. Quand sa mère lui dit qu’elle était venue pour la reconduire chez elle, elle lui répondit qu’elle n’était pas sûre de me faire un plaisir me quittant vingt-quatre heures avant mon départ, et j’ai ajouté qu’au contraire elle me ferait de la peine. Dans ce cas-là, me dit la mère, la décence veut que je vous envoie sa sœur cadette qui couchera avec elle. Je lui ai dit qu’elle ferait très bien, et je les ai laissées seules.
[22v] Je me voyais embarrassé avec cette Véronique, car à table elle m’avait trop plu, et me connaissant je devais craindre plus que la mort un projet de résistance.
La mère entra pour me souhaiter un bon voyage, et sa fille se mit à travailler après mon linge2. Je me suis mis à écrire.
Vers le soir une servante entre avec sa sœur Annette, qui après avoir baissé son mezzaro3 vint pour me baiser la main, puis toute riante elle embrassa sa sœur. La servante, après avoir mis bas un paquet s’en alla. Très curieux de voir la figure d’Annette, j’ai d’abord demandéc des flambeaux. J’ai vu une fille toute jeune d’un blond auquel je n’avais jamais vu le pareil. Ses cheveux, ses sourcils étaient encore plus blancs que sa peau un peu hâlée à cause de la trop grande blancheur. Elle avait la vue si basse qu’elle était presqu’aveugle ; mais ses yeux bleus étaient beaux, et très bien fendus. Si l’émail de ses dents n’eût plié au jaune, cette fille aurait pu passer pour une rare beauté. La pauvre fille abhorrait la trop grande lumière. Elle se tenait debout ayant l’air d’être bien aise que je l’examinasse, montrant libéralement la moitié supérieure de deux petits seins qui paraissaient de marbre, et qui informaient mon curieux esprit que sur tout son corps il n’y avait point de hâle. Véronique de ce côté-là n’était pas généreuse : on voyait que son sein devait être fort beau ; mais un mouchoir le tenait toujours couvert, même quand elle était dans son plus grand négligé : elle fit asseoir sa sœur près d’elle, et elle lui donna d’abord de l’ouvrage. Comme elle me peinait, la voyant obligée, si elle voulait coudre, à tenir la toile à un pouce de ses yeux, je lui ai dit qu’au moins dans la nuit, elle pouvait se dispenser de travailler, et elle quitta comme par obéissance.
Le marquis Grimaldi arriva, et Annette qu’il n’avait jamais vue lui parut comme à moi étonnante. Il passa sa bienfaisante main sur sa jolie petite gorge sans que la très humble Annette osât y trouver à redire, et il lui en fit compliment.
[23r] Une fille qui par le peu qu’elle laisse voir à un homme le fait devenir curieux de voir le reste, a déjà fait trois quarts du chemin qu’il lui faut faire pour le rendre amoureux, car qu’est-ce que l’amour, si ce n’est pas une curiosité ? Je défie qu’en nature on puisse en trouver une plus forte. Annette m’avait déjà rendu curieux.
M. Grimaldi dit à Véronique que Rosalie la priait de rester avec moi jusqu’au moment de mon départ. J’ai vu Véronique aussi étonnée que moi de cette instance. J’ai alors dit au marquis de dire à Rosalie qu’elle avait prévenu son désir, et que par cette raison elle avait fait venir sa sœur Annette. Deux, me répondit-il, valent mieux qu’une.
Nous allâmes alors dans l’autre chambre où il me dit que Rosalie était contente, et que je devais me féliciter d’avoir fait une heureuse, qu’il était sûrd qu’elle le deviendrait, et qu’il était seulement fâché que toutes les raisons m’empêchassent d’aller la voir.
— Vous en êtes amoureux, lui dis-je.
— Certainement ; et je suis fâché d’être vieux.
— Cela ne fait rien. Elle vous aimera tendrement, et si P–i devient son mari, elle ne pourra jamais avoir pour lui qu’une froide amitié. Vous m’écrirez à Florence comment elle l’a reçu.
— Restez ici encore trois jours, et vous le saurez. Vous n’avez je crois aucune affaire pressante : restez ici : ces deux filles vous amuseront.
— C’est précisément parce que je prévois qu’elles pourraient m’amuser que je veux partir demain. Véronique m’épouvante.
— Je ne vous croyais pas homme à vous laisser épouvanter.
— J’ai peur qu’elle ait jeté sur moi un mauvais dévolu, care je la crois inclinée à faire parade de maximes.fJe ne peux aimer que Rosalie.
— À propos. Voici une lettre qu’elle vous écrit.
Je la décachette, et je vais la lire à côté d’une fenêtre. Voilà ce qu’elle contenait :
[23v] « Mon cher ami ;g Tu me laisses entre les mains d’un tendre père,h qui ne me laissera manquer de rien jusqu’au moment que je n’aurai plus aucun doute sur mon état. Je t’écrirai à l’adresse que tu m’indiqueras. Si Véronique te plaît j’aurais tort d’en être jalouse dans ce moment. Je pense qu’elle ne pourra pas te résister, et qu’elle dissipera ta tristesse, qui véritablement m’afflige. Écris-moi quelque chose avant ton départ. »
J’ai voulu que le marquis la lise, et je l’ai vu ému. Oui, me dit-il, elle me trouvera tendre père, et sii elle se trouvera dans le devoir d’épouser mon filleul, s’il ne la traitera pas bien il ne la possédera pas longtemps. Elle sera heureuse même après ma mort. Mais entendez-vous ce qu’elle vous dit au sujet de Véronique ? Je ne la crois pas une Vestale4, quoique je ne sache aucune histoire sur son compte.
J’avais ordonné quatre couverts ; ainsi Annette vint se mettre à table avec nous sans se faire prier. Voyant Le-duc je lui ai dit que s’il était malade, il pouvait aller se coucher.
— Je me porte bien.
— Tant mieux. Allez. Vous me servirez à table à Livourne.
J’ai vu Véronique satisfaite de cette exécution. Je me suis déterminé à lui faire l’amour à drapeau déployé lui tenant à table des propos significatifs tandis que le marquis en tenait des plaisants à Annette. Ayant tourné le propos sur mon voyage, je lui ai demandéj si je pouvais avoir le lendemain une felouque5 pour Lerici.
— À telle heure que vous voudrez, avec autant de rameurs qu’il vous plaira ; mais j’espère que vous différerez de trois à quatre jours.
— Non ; car ce délai pourrait me coûter cher.
Lorgnant Véronique, je l’ai vue sourire. Nous étant levés de [24r] table, et m’étant mis à catéchiser Annette, le marquis s’entretint un quart d’heure avec Véronique, puis m’approcha, et me dit qu’on l’avaitk excité à me demander de rester encore trois jours, ou au moins à souper le lendemain. — À la bonne heure. Nous parlerons donc des trois jours demain à souper.
Le marquis cria victoire, et Véronique se montra sensible à ma complaisance. Après son départ, je lui ai demandé, si je pouvais envoyer Costa se coucher : elle me répondit qu’ayant en sa compagnie sa sœur on ne pouvait soupçonner rien de mauvais. Elle se mit donc à me coiffer de nuit, tandis qu’Annette alla dans sa chambre pour mettre en ordre ses petites affaires. Elle ne me répondit jamais rien à tous les propos d’amour que je lui ai tenus. Lorsque je fus au point d’aller me coucher, elle me souhaite la bonne nuit ; je veux l’embrasser, et son refus me surprend. Je lui dis que j’avais besoin de lui parler, et d’entendre sa réponse, et je l’invite à s’asseoir près de moi.
— Pourquoi m’avez-vous refusé un plaisir qui enfin n’est qu’une simple marque d’amitié ?
— Parce qu’il est impossible que tels que nous sommes faits nous soyons simples amis ; et nous ne pouvons pas être amants.
— Pourquoi ne pouvons-nous pas être amants étant libres ?
— Je ne suis pas libre des préjugés, dont vous ne faites aucun cas.
— Je croyais votre esprit supérieur…..
— Quelle supériorité pitoyable qui est toujours la dupe d’elle-même ! Que deviendrais-je, si je me laissais aller aux sentiments que vous m’inspirez ?
— Je m’y attendais, ma chère Véronique. Non. Les sentiments que je vous inspire ne sont pas ceux de l’amour. Ils seraient égaux aux miens. L’amour foule aux pieds les préjugés qui l’entravent.
— J’avoue que vous ne m’avez pas encore fait devenir folle ; mais je sais que quand vous partirez, je resterai pour quelque temps malheureuse.
— Si c’est vrai, il n’y aura pas de ma faute ; mais dites-moi ce que je pourrais faire pour vous rendre heureuse pendant mon court séjour.
— Rien, parce que nous ne pouvons être sûrs de rien l’un vis-à-vis de l’autre.
— Et par cette raison je suis sûr de ne jamais me marier que lorsque je me verrai devenu l’ami de ma maîtresse.
— C’est-à-dire, lorsque vous aurez fini d’être son amant.
— Précisément.
— Vous voulez finir par où je veux commencer.
— Puissiez-vous être heureuse ; mais c’est jouer trop gros jeu. Il me semble, belle Véronique, que nous pourrions badiner avec l’amour sans conséquence passant ensemble des heures heureuses que les préjugés n’auraient pas le temps de venir troubler.
— Cela serait possible ; mais j’en crains jusqu’à la pensée, car elle pourrait me séduire. Oh ! Non. Laissez-moi. Tenez. Voilà ma sœur qui s’alarme, me voyant sur la défensive.
— Eh bien ! Je vois que j’ai tort. Rosalie s’est trompée.
— Quoi ! Qu’a-t-elle pu penser ?
— Elle m’écrit qu’elle vous croit bonne fille.
— Elle est bien heureuse, si elle n’a pas eu raison de se repentir d’avoir été trop bonne.
Elle est allée se coucher, et moi aussi, fâché de l’avoir entreprise. Je me suis promis de la laisser dans ses maximes vraies, ou feintes. Mais à mon réveil je l’ai vue venir à mon lit avec un air si doux que dans l’instant j’ai changé de dessein. Je l’ai crue repentie, et j’ai espéré de la trouver de meilleur aloi à la seconde attaque. J’ai pris un maintien à l’unisson, et j’ai déjeuné badinant avec elle également qu’avec sa sœur, et j’en ai fait de même à dîner jusqu’au soir que M. Grimaldi arrivant, et nous trouvant si gais crut de devoir nous faire ses compliments. Voyant que Véronique les recevait comme si elle les méritait, je me suis cru sûr de l’avoir après souper, et dans l’ivresse au lieu de trois jours je leur ai promis de rester quatre. Brava, brava Veronica, lui dit-il, faites ainsi toujours usage de vos droits. Vous êtes faite pour exercer un empire absolu sur ceux qui vous aiment.
Il me semblait qu’elle devait prononcer au moins une phrase faite pour diminuer un peu la certitude du marquis ; mais point du tout ; elle devenait plus belle, elle se pavanait : je la regardais [25r] avec l’air d’un modeste vaincu glorieux de ses chaînes. J’avais la bonté de prendre ce manège pour un sûr présage de ma victoire imminente. J’ai évité l’occasion de parler à part au marquis, pour ne pas me voir obligé à le désabuser, s’il m’eût fait des questions. Il nous dit en partant qu’il n’aurait le plaisir de souper avec nous que le surlendemain.
— Voyez-vous, me dit-elle d’abord que nous fûmes seuls, combien je suis facile à laisser penser ce qu’on veut ? J’aime mieux qu’on croie que je suis bonne, puisque bonne y a,l que me faire supposer ridicule, car c’est là la gracieuse épithète, dont on honore une fille qui a des principes. N’est-ce pas ?
— Non, ma belle Véronique, je ne vous appellerai jamais ridicule ; mais je dirai que vous me haïssez, si vous allez me faire passer une nuit infernale vous refusant comme hier à ma tendresse. Sachez qu’à table vous m’avez embrasé.
— Ah ! Modérez-vous, je vous le demande en grâce. Demain au soir je ne vous embraserai pas. De grâce laissez-moi. Oh ! pour le coup…
Sa colère est venue de ce que la traînant avec moi sur le sopha, j’ai poussém ma main avec trop de force jusqu’où il n’était pas possible d’aller plus loin. Elle s’est vite évadée, et trois ou quatre minutes après j’ai vu sa sœur venue pour me déshabiller. Je lui ai dit avec douceur d’aller se coucher aussi, devant passer quelques heures à écrire ; et pour ne pas voir cette innocente partir humiliée, j’ai ouvert ma cassette, et je lui ai fait présent d’une montre.
— C’est pour ma sœur ?
— Non : c’est pour vous.
J’ai laissé qu’elle me baise la main, et dans mon trouble j’ai écrit à Rosalie une lettre de quatre pages que j’ai brûlée après sans la relire. Je lui en ai écrit après une autre raisonnable, dans laquelle, sans point du tout lui parler de Véronique, je lui disais que je partais le lendemain.
[25v] Je me suis couché fort tard très fâché contre moi-même, me paraissant de lui avoir manqué ou qu’elle m’aimât, ou qu’elle ne m’aimât pas, et comme amoureux, et comme homme d’honneur. J’ai sonné à midi, et j’ai reconnu ma faute davantage quand je n’ai vu qu’Annette. D’abord que Costa s’est retiré, je lui ai demandé comment sa sœur se portait, et elle me dit qu’elle travaillait. Je lui ai écrit un billet dans lequel lui demandant pardon, je l’assurais que je ne lui déplairais plus. Je la priais de reparaître comme si de rien n’était. Je prenais mon café quand je l’ai vue entrer avec la mortification trop peinte sur sa figure pour que je ne dusse en ressentir tout le poids. Je lui ai dit qu’elle n’avait qu’à relever mes boucles, car je voulais aller me promener à pied hors de la ville pour ne retourner à l’auberge que le soir. J’aurai, lui dis-je, bon appétit à souper, et après vous n’aurez rien à craindre ni besoin de m’envoyer Annette.
Je suis allé hors de la ville, et au bout de deux heures de marche je me suis arrêté à un cabaret de village où je me suis fait faire une omelette. N’ayant pas la force de retourner à Gênes à pied j’ai demandé une voiture ; mais il n’y en avait pas. Le cabaretier me donna un cheval avec un homme à pied pour me servir de guide, et pour lui ramener le cheval. La nuit commençait, et nous avions six milles6 à faire. La pluie m’accompagna jusqu’à Gênes où je suis arrivé à huit heures tout mouillé, mort de froid, et de lassitude ; et tout écorché au haut de cuisses par la trop rude selle qui avait déchirén mes culottes de satin. Après m’avoir fait changer de tout par Costa, je lui dis d’aller faire servir. Je vois Annette, et je ne vois pas Véronique ; elle me dit qu’elle était au lit avec un fort mal à la tête, et elle me remet une lettre qu’elle m’avait écrite. La voici : « Je me suis mise au lit à trois heures avec un grand [26r] mal à la tête auquel je suis sujette. Je me porte déjà mieux, et je suis sûre de vous servir demain. Je vous rends compte de ceci parce que je ne voudrais pas que vous imaginassiez que ce fût mauvaise humeur ou fiction. Je vous crois vraiment repenti de m’avoir humiliée, et je vous prie moi-même de me pardonner, ou de me plaindre, si ma façon de penser ne peut pas se conformer à la vôtre. » — Allez lui demander, lui dis-je, si elle veut que nous allions souper près de son lit. Elle revint d’abord me dire que sa sœur me remerciait, et qu’elle me priait de la laisser dormir.
J’ai donc soupé avec Annette observant avec plaisir qu’elle ne buvait que de l’eau, mais qu’elle mangeait plus que moi. La passion que j’avais pour sa sœur m’empêchait de penser à elle ; mais je voyais qu’en état d’indifférence elle m’aurait plu. Au dessert, j’ai enfanté le projet de la griser pour la faire parler de sa sœur. Je lui ai donné un verre de muscat de Lunelle7.
— Je ne bois que de l’eau.
— Haïssez-vous le vin ?
— Non ; mais n’y étant pas accoutumée il me monterait à la tête.
— Vous irez vous coucher, et vous dormirez mieux.
Elle le trouva excellent, et elle rit quand je lui ai présenté le second, et après je lui ai entamé le discours sur sa sœur, dont elle me dit sincèrement tout le bien imaginable.
— Je l’aime, et elle ne peut me souffrir ; elle se refuse à mes moindres caresses.
— Elle ne peut résister à vos caresses que par crainte que vous cessiez de l’aimer.
— Vous semble-t-il qu’elle ait raison de me faire souffrir ?
— Non ; mais si vous l’aimez, vous devez lui pardonner.
Annette raisonnait trop bien ; mais au troisième verre elle me dit qu’elle ne voyait plus rien, et nous quittâmes la table. Cette filleo me plut déjà un peu trop ; mais je me suisp promis de ne rien entreprendre sur elle, parce que j’avais [26v] peur de la trouver trop facile. Nolo nimis facilem difficilemque nimis [Je ne le veux ni trop facile, ni trop difficile]8. C’était une bonne fille toute douce, qui à l’âge de quatorze ans, et sans expérience ne pouvait pas connaître ses propres droits. S’opposant à ce que j’aurais pu lui faire elle aurait cru manquer de politesse. Cela ne peut plaire qu’à un riche et voluptueux musulman.
Je la prie donc de mettre mes cheveux sous le bonnet avec intention de l’envoyer d’abord se coucher ; mais avant qu’elle parte, je lui demande un pot de pommade sans odeur.
— Que voulez-vous en faire ?
— L’appliquer sur les écorchures provenantes de la maudite selle sur laquelle j’ai fait six milles. Elle m’en diminuera la cuisson, et demain je me porterai bien. Il faut que je fasse venir Costa, car je n’ose pas vous demander ce petit service.
— Croyez-vous que je saurais ?
— C’est facile ; mais je crains d’abuser de votre complaisance.
— J’entends la raison. Mais ayant la vue si courte comment verrai-je les écorchures ?
— Sur le lit. Mettez les flambeaux sur la table de nuit.
— Les voilà ; mais demain matin ne faites pas faire cela à Costa, car il penserait que ce soir ce dût avoir été moi, ou ma sœur qui vous a soigné.
— Vous aurez donc demain aussi la même patience ?
— Moi, ou ma sœur, car elle se lèvera de très bonne heure.
— Votre sœur pas ; car elle aurait peur de me faire trop de plaisir me touchant là avec ses belles mains.
— Et moi j’ai peur de vous faire du mal. Fais-je bien comme cela ? Mon Dieu ! En quel état est votre pauvre peau !
— Ma chère Annette, ce n’est pas fini.
— J’ai la vue si basse. Tournez-vous.
— Me voilà.
Mais pour lors je la vois rire de ce que le hasard lui fait voir, et que le service qu’elle me rendait l’obligeait à toucher. Je pense qu’il y avait à parier qu’ayant la vue si basse, elle n’avait jamais vu cela si bien, et qu’elle devait s’y plaire : j’en deviens sûr lorsque je vois sa main égarée aller me frotter où il n’y avait pas d’écorchures. Pour lors, n’en pouvant plus, j’ai pris sa main pour l’obliger à suspendre son ouvrage.
[33r]qJ’ai dû rire la voyant immobile, et sérieuse, tenant encore le pot de pommade à la main, me demandant si elle avait su faire.
— Tu es, ma chère enfant, un ange incarné, et je suis sûr que tu sais de quelle espèce est le plaisir que tu m’as fait. Peux-tu venir passer une heure avec moi ?
— Attendez.
Elle s’en va, et elle ferme ma porte, mais sans tourner la clef ; je me tiens pour sûr qu’elle reviendra quand elle verra sa sœur endormie. Elle tarde ; je me lève, et je vais à la porte : je la vois se déshabiller, se mettre au lit, et éteindre la bougie. Je retourne dans mon lit ayant encore quelqu’espoir, et je ne me trompe pas. Cinq ou six minutes après je la vois s’approcher de mon lit en chemise.
— Viens vite entre mes bras, mon ange, car il fait grand froid.
— Avec plaisir : ma sœur dort, et je suis sûre qu’elle ne soupçonne rien. Quand même elle se réveillerait, le lit est large, et elle ne s’apercevra pas que j’en suis sortie. Je me donne à vous ; faites de moi tout ce que vous voulez ; mais sous condition que vous ne penserez plus à ma sœur.
— Je ne ressens aucune peine, mon cœur, à te le promettre, et à te le jurer.
J’ai trouvé Annette toute neuve, et je ne me suis pas avisé d’en douter le matin, quand j’ai vu que la victime n’avait pas ensanglanté l’autel. Cela m’est arrivé souvent. J’ai appris par expérience qu’il n’y a aucune conséquence légitime à tirer ni de l’effusion, ni de la sécheresse. On ne peut convaincre une fille d’avoir eu un amant que dans le cas qu’il l’ait rendue féconde9.
Annette me quitta après deux heures de débats, et à mon réveil je l’ai vue à mon lit avec Véronique bien aise de ne voir sur leur figure la moindre ombre de mésintelligence. Véronique me dit que la diète, et le sommeil l’avait10 comme toujours parfaitement guérie. J’étais dans le même cas. Sa sœur Annette m’avait aussi parfaitement guéri de la curiosité d’elle qu’elle avait fait naître dans mon âme. Je le sentais, et je m’en félicitais.
[33v] À souper, M. Grimaldi me voyant gai, et calme, crut que c’était en conséquence de l’affaire faite. Je lui ai promis d’aller dîner le lendemain avec lui à S. Pierre d’Arène. J’y fus, et je lui ai donné une longue lettre pour Rosalie que je n’espérais plus de revoir que femme de P–i. Mais je ne le lui disais pas dans ma lettre.
Le même jour soupant avec ces deux filles je me suis également partagé entre l’une, et l’autre, et Véronique mettant mes cheveux en papillotes me dit, quand elle se vit seule avec moi, qu’actuellement qu’elle me voyait devenu sage elle m’aimait beaucoup plus. Je lui ai répondu que ma prétendue sagesse venait de ce que j’avais abandonné l’espoir de faire sa conquête.
— Ma belle Véronique, j’ai pris mon parti.
— Votre amour était donc bien petit.
— C’était un enfant à peine né. Il ne tenait qu’à vous de le faire devenir adulte, et pour lors il aurait pu facilement se conserver en vie.
Ne sachant que me répondre, elle me souhaita un heureux sommeil, et elle est allée dans sa chambre. Annette n’est pas venue me faire la visite que j’espérais : je ne savais que juger.
Je l’ai vue le matin quand j’ai sonné. Elle me dit que sa sœur était au lit malade, qu’elle avait passé la nuit à écrire ; et elle me donna la lettre. J’ai alors vu la raison qu’Annette n’était pas venue.
Cette lettre qui était fort longue, et que je lui ai renduer, me fit presque rire. Après des détours frivoles, et ennuyeux, elle me disait qu’elle s’était refusée à mes désirs parce qu’elle m’aimait de tout son cœur, et qu’elle n’avait pas voulu risquer de me perdre d’abord qu’elle aurait satisfait à mon caprice. Elle s’offrait à mes désirs, si je voulais lui accorder près de moi la même place qu’occupait Rosalie. Je devais partir de Gênes avec elle lui faisant une écriture que M. Grimaldi signerait, dans laquelle je [34r] m’engagerais de l’épouser au bout d’un an, lui faisant une dot de 50 mille livres de Gênes11, ou que ne voulant pas l’épouser, je lui donnerais cette même somme la laissant en pleine liberté. Si elle venait à accoucher dans le temps qu’elle vivrait avec moi, je devais consentir à lui laisser à notre séparation l’enfant, fille ou garçon, qu’elle aurait mis au monde. À cette condition, elle consentait à devenir d’abord ma maîtresse, et avoir pour moi toutes les complaisances que je pourrais désirer.
Ce sot projet me fit clairement connaître que la pauvre Véronique manquait de l’esprit qu’elle devait avoir voulant me faire devenir sa dupe. J’étais sûr que M. Grimaldi n’en était pas l’auteur, et que quand je le lui communiquerais il en rirait.
Annette, me portant mon chocolat, me dit, que sa sœur se flattait de recevoir une réponse à sa lettre. Je lui ai dit qu’elle l’aurait. Je me suis levé, et je suis allé sur-le-champ la lui porter en personne tenant sa lettre à la main que je lui ai d’abord rendue. Je l’ai trouvée au lit sur son séant, où sa parure négligée aurait pu me séduire, si sa folle démarche n’eût pas fini de la perdre dans mon esprit.
Je me suis assis sur son lit, et Annette sortit de la chambre fermant même la porte ; mais elle me dit après qu’elle alla se mettre aux écoutes.
— Pourquoi nous écrire, lui dis-je, quand nous pouvons parler ?
— On est souvent plus à son aise, me répondit-elle, quand on écrit que quand on parle.
— C’est vrai en politique, et en affaires de commerce, où l’on tâche d’attraper ; mais en affaires de cœur je ne suis pas de votre avis. L’amour, ma chère, donne carte blanche : point d’écritures, point de garants : livrez-vous à moi, comme Rosalie a fait, et commencez par venir entre mes bras cette nuit sans que je vous fasse la moindre promesse. Confiez dans l’amour. Voilà un projet qui nous honore tous les deux, et que si cela peut vous faire plaisir, je mettrai sous l’approbation de M. Grimaldi. Votre projet, s’il ne vous [34v] déshonore pas, il fait du moins un grand tort à votre esprit, puisqu’il n’est fait que pour être accepté par un fou tout à fait dépourvu de bon sens. Il n’est pas possible que vous aimiez l’homme auquel vous faites une telle proposition, et je suis sûr que M. de Grimaldi en serait indigné, et ne voudrait jamais s’en mêler.
Ma fière réponse ne lui fit pas perdre contenance. Elle me dit qu’elle ne m’aimait pas assez pour se donner à moi sans savoir sous quelles conditions. Je lui ai répondu qu’à mon tour je ne l’aimais pas non plus assez pour faire sa conquête sous celles qu’elle m’avait prescrites. Après cela je l’ai quittée, et j’ai ordonné à Costa d’avertir le maître de la felouque que je voulais partir au point du jour le lendemain. Déterminé à cela je suis allé prendre congé du marquis, qui me dit que le même matin il avait présenté P–i à Rosalie, qui l’avait assez bien reçu. J’en fus enchanté. Je lui ai renouvelé mes raccomandations12 ; mais elles n’étaient pas nécessaires.
Dans la même année deux femmes que j’ai aiméess éperdument, toutes les deux remplies de mérite, et desquelles je ne me serais jamais séparé si cela eût pu dépendre de ma seule volonté, me furent toutes les deux enlevées par l’adresse de deux vieillards que j’ai aidés à en devenir amoureux sans le vouloir. Ils firent la fortune de l’une, et de l’autre ; mais de bricole13 ce fut à moi qu’ils firent le plus grand bien, car ils m’en débarrassèrent. Ils devaient savoir tous les deux que ma fortune, malgré toute sa grandeur apparente n’était pas solide. Dans le progrès de mon histoire le lecteur en sera convaincu.
J’ai passé la journée me tenant présent à la peine que Véronique, et Annette se donnèrent pour bien faire mes malles. Je n’ai pas voulu que Leduc, et Costa s’en mêlent. Véronique ni gaie, ni triste avait l’air d’avoir pris son parti, et me parlait comme s’il n’y eût eu jamais entre nous le moindre différend. [35r] J’en étais bien aise. Après souper, elles me mirent au lit, et par un serrement de main Annette m’avertit qu’elle viendrait me faire une visite. J’en fus bien aise : je me reconnaissais en devoir de lui faire présent de cinquante sequins14 sans que Véronique le sache, car je n’avais pas envie de la traiter de même. J’ai mis le rouleau sur ma table de nuit, et je le lui ai donné à son arrivée.
Après m’avoir dit que Véronique dormait, elle me demanda ce que j’aurais fait, si Véronique avait accepté l’offre que je lui ai faitet de la recevoir dans mon lit.
— J’ai tout entendu, me dit-elle, et j’ai connu que vous l’aimez.
— J’étais sûr, ma chère, qu’elle ne s’y déterminerait jamais. Je n’aime que toi.
Mais une demi-heure après, nous voilà surpris par la présence de Véronique qui tenant un flambeau à la main encourage sa bonne sœur par un grand éclat de rire. Je ris aussi ne la laissant pas sortir de mes bras. Véronique n’avait sur son corps que sa chemise, elle était belle, et je n’avais aucune raison de lui en vouloir.
— Vous êtes venue, lui dis-je, interrompre nos jouissances, et causer de la peine à une sœur que vous mépriserez à l’avenir.
— Je l’aimerai toujours.
— Esclave de l’amour, elle s’est donnée à moi sans capituler15.
— Elle eut plus d’esprit que moi.
— Tout de bon ?
— Tout de bon.
— Fort bien. Embrassez-la donc.
À cette invitation, elle pose sur la table de nuit le flambeau, et elle s’empare d’Annette qu’elle couvre de baisers. Cette scène me va à l’âme. Je l’invite à se coucher près d’elle lui faisant place, et elle se met entre les draps. Je la sens transie de froid ; et la beauté de ce tableau, auquel je n’aurais jamais pu m’attendre, me séduit, et me transporte. Je ne peux pas m’empêcher de faire halte. Un ample commentaire me devient nécessaire pour mettre au comble toute ma volupté. Parlons.
[35v] — Ce charmant tour que vous me jouez, dis-je aux deux sœurs, est-il prémédité ? Et vous, Véronique, étiez-vous fausse ce matin, ou l’êtes-vous dans ce moment ?
— Rien ne fut prémédité. J’étais vraie ce matin, et je suis vraie dans l’état où vous me voyez. J’ai enfanté un projet ridicule, que je vous prie d’oublier, et je me trouve justement punie ; mais vous êtes le maître de faire finir ma punition dans ce même instant.
— De quelle façon ?
— Me disant que vous me pardonnez, et me le prouvant.
— Je vous pardonne ; mais comment puis-je vous le prouver ?
— Poursuivant à faire l’amour avec ma chère sœur sans me trouver de trop.
C’était du plus haut comique, et l’enthousiasme me montait à la tête. Mon rôle ne devait pas tomber dans le passif.
— Que dis-tu, ma chère âme ? dis-je à ma blondine ; ta sœur héroïne supérieure à tout éloge ne veut être que spectatrice de nos exploits amoureux. Ne te sens-tu pas assez généreuse pour lui permettre de devenir actrice ?
— Non, mon cher ami ; mais c’est toi qui dois te montrer généreux dans la nuit de demain jouant la même pièce, avec la seule différence que ce sera Véronique qui jouera mon rôle, tandis que je serai, comme elle nous en donnera l’exemple cette nuit, avecu le plus grand plaisir, spectatrice.
— Ce serait à merveille, dit Véronique, d’un ton emprunté, si monsieur n’avait pas décidé de partir à l’aube.
—vJe resterai, charmante Véronique, quand ce ne serait que pour me rendre certain que vous êtes une fille adorable.
— Et que je vous aime.
Je ne pouvais pas exiger qu’elle s’expliquât davantage, et j’aurais bien voulu lui donner sur-le-champ la conviction de ma reconnaissance ; mais c’eût été aux dépens d’Annette, et j’aurais altéré la pureté de la jolie pièce très mal à propos. Annette en était l’auteur ; mais toutes les fois que je me rappelle cet agréable événement de ma vie, je vois qu’elle fut composée par la belle nature, et qu’Annette n’en fut que l’interprète. [36r] Véronique, déterminée en qualité de spectatrice à ne vouloir se mêler de rien, se plaça sur son côté élevant un oreiller pour y appuyer dessus son coude, tenant sa main sous sa tête. J’ai commencé la farce comme je devais, sûr de la jouer à la perfection tant que la spectatrice se tiendrait attentive à l’action. J’avais les yeux toujours sur elle : elle devait l’attribuer à ma politesse ; mais elle s’aperçut enfin que j’avais mis toute ma confiance dans l’intérêt qu’elle y prendrait. Annette ne voyait rien : sa vue basse ne pouvait pas discerner la direction de la mienne. Toutes les fois que la pantomime dérangeait la couverture, Véronique se donnant la peine de la remettre à sa place m’offrait comme par hasard un nouveau tableau, et jouissait du prompt effet qu’il faisait dans mon âme empressée à lui marquer l’impression active que faisaient sur elle ses charmes. Piquée de générosité elle parvint à m’étaler tous ses trésors me laissant deviner avec un sourire qu’elle était contente que je pénétrasse sa pensée. Elle devait croire que la pièce que je représentais n’était dans le fond que la répétition de celle que je devais jouer avec elle dans la nuit suivante, et son imagination ne pouvait qu’en augmenter les charmes. Je pensais comme elle.
Ce qui m’obligea à suspendre ce beau jeu fut Costa qui vint frapper à ma chambre pour me dire que la felouque était prête. Fâché de cette interruption, je suis allé à la porte lui dire de payer la journée au maître, et lui ordonner d’être prêt pour le lendemain. Retournant au lit j’ai vu mes camarades enchantées de ma probité.
Nous devions avoir besoin de dormir, mais la pièce ne devait pas finir par un contretemps toujours fâcheux, par une interruption : ce ne devait être qu’un entracte, et je devais tirer parti d’une relâche que la nature me rendait nécessaire. J’ai proposé une ablution qui fit rire Annette, et que Véronique trouva noble, digne, et juste. Ce rafraîchissement étant un hors-d’œuvre [36v] je l’ai facilement persuadée à nous imiter. Les deux sœurs se rendirent des services réciproques dans des différentes postures, toutes faites pour me faire trouver préférable à tous les autres le rôle de spectateur.
Après les abstersions16,w dont le gracieux rire doit accompagner le doux chatouillement, nous retournâmes sur la scène, où je devais représenter le dernier acte. Il me tardait de m’en acquitter ; et j’étais sûr de l’achever avec honneur, comptant cependant sur Annette. Sans elle le dialogue ne pouvait pas se soutenir. Mais la trop jeune fille, comme je l’avais déjà prévu, oublia son rôle. Le cruel dieu qui lui joua ce tour fut Morphée. Véronique rit quand elle la vit endormie, et j’ai dû rire aussi quand je me suis aperçu qu’elle était comme morte. Il s’agissait de la ressusciter, et l’Amour n’a que la faculté de réveiller. Ce dénouement eut l’air d’une catastrophe. Quel dommage ! me disaient les yeux de Véronique ; mais elle ne me le disait que des yeux. Elle eut tort comme moi : elle de ne pas prendre le rôle d’Annette sans m’en demander la permission ; moix d’attendre qu’elle m’invite. J’ai cru de devoir m’abstenir d’empiéter sur la pièce qui ne devait être représentée que dans la nuit suivante. Véronique alla se coucher dans son lit, et j’ai dormi avec Annette jusqu’à midi.
Nous passâmes la journée dans des discours fort intéressants sur notre propre histoire, et déterminés à ne faire qu’un seul repas nous nous mîmes à table à l’entrée de la nuit. Nous y passâmes deux heures rassasiant notre appétit par des mets exquis, et défiant Baccus à nous faire craindre sa puissance. Nous nous levâmes quand nous vîmes Annette en proie d’un sommeil invincible. Nous ne regardâmes cependant pas ce petit malheur comme capable de nuire à notre petite pièce. Annette en qualité de spectatrice était dans l’impossibilité de jouir, et les charmes éblouissants de Véronique allaient m’occuper de façon à n’avoir aucun besoin d’en contempler d’étrangers. Nous allâmes nous coucher, et elle entre mes bras, moi entre les siens nous passâmes au-delà d’une heure sans bouger ; mais sans rien faire. S’apercevant de la raison, la politesse empêchait Véronique de me la dire, et la modestie de s’en plaindre. Elle dissimulait sans discontinuer ses caresses ; mais j’enrageais. Je n’y comprenais rien. Un accident [37r] pareil ne m’était jamais arrivé qu’à la suite immédiate d’un long travail dont la fin avait été scellée par mon sang, ou par une forte surprise capable d’anéantir toutes mes facultés naturelles, comme j’en avais fait l’expérience vis-à-vis de Javotte sortant du cercle maxime17, où j’ai cru de me voir écrasé par les foudres. Mais dans le cas où j’étais, à la fleur de mon âge, vis-à-vis d’une fille qui possédait tout pour plaire, qui me charmait, que j’avais désirée complaisante, et tendre, et que je voyais disposée à ne me rien refuser de tout ce que j’aurais pu, ou su lui demander, c’était ce que je ne pouvais pas concevoir, et qui positivement me désespérait.
Réduits à la fin à devoir nous démasquer, et à parler raison, je fus le premier à me plaindre de mon malheur.
— Vous avez trop fait hier, me répondit-elle, vous avez trop bu des liqueurs à souper. Ne vous fâchez pas, mon cher ami, car je suis sûre que vous m’aimez. Cessez de vous donner des peines pour forcer la nature, car vos efforts ne pourront jamais réussir qu’à la rendre plus faible. Il me semble qu’un doux sommeil est le seul spécifique18 que vous devez employer pour redevenir homme. Je n’en ai pas besoin ; mais ne prenez pas garde à moi. Allons. Dormez. Nous ferons l’amour après.
Après ce court raisonnement, que j’ai trouvé aussi sage que discret, Véronique me tourna le dos, et j’en ai fait de même. J’ai vu que je pouvais tout espérer du sommeil, et je m’y suis déterminé ; mais en vain. La même nature qui me refusait le pouvoir de travailler, me niait la faculté de jouir du repos. Mes sens ardents ne voulurent pas s’assoupir : l’assoupissement que je désirais ne leur était pas nécessaire, et ils n’avaient point d’idée que leur suffrage pût avoir quelque chose de commun avec ce qui me manquait pour me mettre en état de satisfaire à mes désirs amoureux. Mes sens en feu désiraient, tout au contraire, de veiller pour être témoins de mes jouissances ; et bien loin d’être complaisants envers moi s’assoupissant, ils devaient m’en vouloir, et ils avaient bon droit de se plaindre que, manquant de jugement, j’eusse émoussé la vigueur qui m’était nécessaire pour satisfaire à l’Amour, dont l’activité, et la divine joie est ce qui les intéresse le plus, et dont ils participent les charmes ne manquant jamais de s’y tenir présents.
[37v] C’est ainsi que dans le délire, et dans l’impossibilité de m’endormir je tâchais de me consoler faisant des analyses physico-métaphysiques plaidant en faveur de mes sens pour avoir une raison complète de ne me plaindre que de moi-même. À la conclusion je me trouvais satisfait. Satisfait de me trouver coupable ! Étrange satisfaction ; mais la seule faite pour qu’un philosophey accablé par un malheur, se trouve heureux. L’homme qui a tort obtient une grande victoire, si après avoir plaidé sa cause avec lui-même, il parvient à s’en convaincre. C’est le seul bonheur dont je jouis aujourd’hui quand je converse avec moi-même. Il ne m’est rien arrivé de malheureux dans toute ma vie que par ma faute, et j’attribue aux combinaisons presque tous les bonheurs dont j’ai joui ; ce qui à la vérité est un peu injuste, et humiliant ; mais tel est l’homme19. Je deviendrais fou, je crois, si dans mes soliloques, je me trouvais malheureux sans qu’il y eût de ma faute, car je ne saurais où aller la chercher à moins que je ne dusse m’avouer bête. Je sais de n’être pas bête. Celui qui l’est c’est un sot voisin que j’ai, et qui se plaît à me soutenir que les brutes20 raisonnent mieux que nous. Je vous accorderai, lui dis-je, qu’ils raisonnent mieux que vous, mais pas mieux que moi. Cette réponse me l’a rendu ennemi, malgré qu’elle approuvât la moitié de sa thèse21.
Véronique passa trois heures entre les bras du sommeil, et fut surprise quand je lui ai dit que je n’avais pu jouir du moindre repos. Elle me trouva nul comme elle m’avait laissé, et je l’ai enfin impatientée quand j’ai voulu un peu trop la convaincre que ce malheur ne venait pas de ma mauvaise volonté. Tentée de l’attribuer à elle-même, et en même temps mortifiéez par l’idée que cela fût possible elle se mit à l’entreprise de détruire l’enchantement qui me rendait inepte. Pour parvenir à son but elle employa des spécifiques que je croyais immanquables ; et j’aurais eu tort de ne pas la laisser [38r] faire ; mais tout fut en pure perte. Mon désespoir devint égalaa au sien quand je l’ai vue quitter la partie découragée, avilie, et fâchée jusqu’à verser des larmes. Elle me quitta sans me rien dire, et elle me laissa dans la triste nécessité de passer tout seul les deux ou trois heures qui devaient s’écouler avant le retour de l’Aurore. Mon bagage était tout prêt. L’insomnie ne m’a pas quitté.
Au point du jour Costa vint me dire que le vent était fort, et contraire, et que la felouque ne pouvait pas l’affronter. Nous partirons, lui répondis-je, quand le temps le permettra ; et pour lors je me suis levé, j’ai allumé du feu, et je me suis mis à écrire. Deux ou trois heures après, me sentant envie de dormir, je me suis mis au lit, et j’ai joui d’un sommeil de huit heures. À mon réveil je me suis trouvé calme, mais n’ayant aucune envie de rire. Les deux sœurs s’en réjouirent, et j’ai cru d’apercevoir dans Véronique un air de mépris, mais elle pouvait avoir raison, et j’aurais eu tort de m’y arrêter. Avant que de nous mettre à table je lui ai fait présent de cent sequins22, et j’ai traité de même la bonne Annette qui ne s’y attendait pas, car elle croyait avoir déjà reçu assez.
Vers minuit le maître de la felouque vint me dire que le temps était beau, et j’ai pris congé d’elles. J’ai vu Véronique pleurer ; mais je savais pourquoi. Je me suis embarqué pour Lerici avec mes deux valets, et je m’y suis débarqué le lendemain prenant d’abord des chevaux de poste pour aller à Livourne. Mais voilà un petit événement instructif digne de la gravité de mon histoire, et non indigne d’être communiqué au lecteur qui la lit avec plaisir.
Chapitre III
Passano à Livourne, Corilla à Pise, Florence, Thérèse, mon fils, la Corticelli
Me tenant attentif à regarder les quatre chevaux qu’on m’attelait, un homme, dont je ne me soucie pas de parcourir la mine, s’approche de moi, et me demande, si je voulais payer la course avant, ou à la station.
— Je payerai actuellement. Voici une Portugaise1, portez-moi le reste.
— Dans l’instant.
Dix minutes après, précisément lorsque j’allais demander le reste de ma Portugaise, voilà le maître de poste qui me demande l’argent pour la course.
— J’ai déjà payé, et j’attends le reste d’une Portugaise. N’est-ce pas à vous que je l’ai donnée ?
— À moi ? Je vous demande pardon.
— À qui l’ai-je donc donnée ?
— C’est à vous à le savoir.
— Pardieu ! Ce ne peut être qu’à quelqu’un de vos gens.
Je parle haut. On me fait cercle : le maître de poste demande qui avait reçu de moi une portugaise ; personne n’en sait rien. Je jure, je donne au diable, puis je connais mon tort, je paye une seconde fois, et je ris de l’habile fripon qui m’avait si adroitement trompé. Et voilà comme on apprend à vivre. Depuis ce jour-là je n’ai plus payé la poste qu’à bonnes enseignes. Il n’y a point de pays où les fripons soient plus fins qu’en Italie, si nous exceptons la Grèce ancienne, et moderne.
À Livourne, à peine descendu à la meilleure auberge, on me dit qu’il y avait comédie. Il me prend malheureusement envie d’y aller : un comédien me reconnaît, il m’approche, il se réjouit de me voir, je l’invite à souper avec moi, il me présente un homme soi-disant excellent poète, et grand ennemi de l’abbé Chiari, que je n’aimais pas parce qu’il m’avait fait une satire sanglante2, et je ne m’étais pas vengé. Je lui dis de venir souper aussi. Ce prétendu poète était Génois, il s’appelait Giacomo [41v] Passano3, et il avait fait contre l’abbé Chiari trois cents sonnets. Il me dit que s’il pouvait les faire imprimer, ils feraient mourir de rage l’abbé. Cela me fait rire. Ayant son manuscrit dans la poche il m’en lit une douzaine : je les trouve médiocres. Quand un sonnet est médiocre, il est mauvais ; car il doit être sublime.
Si je m’étais donné le temps d’examiner la physionomie de cet homme qui pouvait avoir cinquante ans, je l’auraisa jugé coquin ; mais ses sonnets contre Chiari m’ont distrait. Je lis sur le frontispice de son manuscrit La Chiareide di Ascanio Pogomas4. C’est, me dit-il, l’anagramme purissimo de mon nom de baptême, et de famille ; admirez, je vous prie, la félicité5 de mon anagramme.
Cette bêtise me fait encore rire. Chacun de ses sonnets n’était qu’une plate filastroque6 qui finissait par dire que l’abbé Chiari était un coglione. Il ne le prouvait pas ; mais il disait qu’il l’était, et cela pouvait suffire pour faire de la peine à ce prêtre bressan qui d’ailleurs n’était pas coglione ; mais homme d’esprit, et poète, qui, s’il avait connu le théâtre, aurait surpassé Goldoni7, car il possédait mieux la langue. Ce mot coglione, qui proprement signifie testicule, se prend en Italie dans l’acception de sot, comme coïon en français veut dire viédase8, et enb allemand faquin. On ne peut pas dire à un Allemand un mot plus injurieux de coïon, comme faquin à un Français.
Je dis à ce Passano, par manière d’acquit, qu’il devrait faire imprimer sa Chiareide.
— Je voudrais la vendre à un imprimeur, car je ne suis pas assez riche pour la faire imprimer à mes frais, et les imprimeurs ici sont tous gueux, et ignorants ; et encore, la presse est gênée9 : on trouverait que le mot coglione est obscène. Si je pouvais aller en Suisse, je suis sûr que je ferais là mon affaire ; [42r] mais je n’ai pas six sequinsc. En vérité j’y irais à pied.
— Et en Suisse, lui dis-je, où il n’y a pas de comédiens, comment vivriez-vous ?
— Je sais peindre en miniature. Voyez.
Il met alors entre mes mains des petitsd ivoires en ovale de trois ou quatre pouces10 où je vois des nudités lubriques mal dessinées, et encore plus mal peintes. Je lui promets de le recommander à Berne, et après souper je lui fais la lettre, et je lui fais présent de six sequins pour qu’il y aille. Il voulait à toute force me donner six de ses productions pittoresques ; mais je n’en ai pas voulu. J’ai fait la sottise de le recommander à M. M. F. père de la gentille Sara11. Je lui ai dit de m’écrire à Rome sous l’enveloppee au banquier Belloni.
Le lendemain je suis allé dîner à Pise à l’auberge du huzard, où je suis resté deux jours. J’ai acheté d’un Anglais12 une fort jolie voiture à deux places, qui avait un estrapontin13 pour deux autres. Ce fut cet Anglais qui me conduisit chez la célèbre poetessa Corilla14 que j’avais envie de connaître. Elle me fit la grâce d’improviser15, et elle m’a enchanté, non pas par son chant, ni par sa beauté ; mais par les jolies choses qu’elle dit en bons vers, et en parfait italien. Cette femme était Straba16 comme les anciens peignirent Vénus, dont je n’ai jamais pu deviner la raison, car la déesse de la beauté qui louche me parut toujours une grande incongruité. Quand Corilla, dit-on, fixait en chantant ses yeux loucheux17 sur quelqu’un de la compagnie elle était sûre de le rendre amoureux. Dieu merci elle ne m’a pas beaucoup fixé : il y a apparence qu’elle n’a pas voulu de moi.
À Florence, je me suis logé au pont de la Carraja18 chez le docteur Vannini19, qui me dit d’abord qu’il était indignement académicien de la Crusca20. J’ai pris un appartement [42v] dont les fenêtres donnaient sur le quai de l’Arnof, contigu à une belle terrasse. J’ai pris aussi une voiture de ville, et un laquais de louage faisant d’abord habiller le cocher, et le laquais à la livrée bleue, et rouge de M. de Bragadin. Je ne voulais pas en imposer ; mais je voulais figurer21. Le lendemain, je suis sorti seul, et à pied en redingote pour voir Florence, et n’être observé de personne, et l’après-dîner je suis allé à la comédie pour entendreg l’Arlequin Roffi22, qui avait une réputation supérieure à son mérite, et pour juger de la façon de réciter23 des Florentins, dont on disait beaucoup de bien, et qui ne me plut pas. Le seul Pertici24 me fit plaisir. Ne pouvant plus chanter parce qu’il était devenu vieux, il s’était fait comédien.
Le lendemain je suis allé me faire connaître au banquier Sasso Sassi sur lequel j’avais une ample lettre de crédit, et après avoir dîné tout seul je me suis habillé comme il fallait, et je suis allé à l’opéra in via della Pergola25 prenant place dans une loge près de l’orchestre plus pour voir les actrices que pour mieux entendre la musique pour laquelle je n’ai jamaish été transporté.
Mais quelle surprise quand j’ai vu la première chanteuse ! J’ai d’abord reconnu Thérèse, qui26 après avoir quitté le masque de Bellino j’avais laissée à Rimini au commencement de l’an 174427. Cette Thérèse que j’aurais certainement épousée, si M. de Gages ne m’eût fait mettre aux arrêts. Depuis dix-sept ans28, je la vois sur la scène belle, fraîche, et elle me semble toute jeune comme je l’avais laissée. Je l’ai cruei un prestige29 ; je décidais que ce devait être une autre, lorsque chantant un air elle jette par hasard les yeux sur moi, et elle ne les détache plus de ma figure. Je fus alors convaincu que je ne me trompais pas. À la fin de son air elle rentre, et à peine est-elle dans la coulisse elle se tourne, et elle me dit de l’éventail d’aller lui parler.
[43r] Je sors de la loge avec une palpitation, dont je ne comprenais pas la raison, car conservant pour Thérèse le plus heureux souvenir, je ne me sentais coupable envers elle que de n’avoir pas répondu à sa dernière lettre qu’elle m’avait écrite de Naples il y avait déjà treize ans. Je m’acheminais au théâtre plus curieux de voir les suites que cette entrevue aurait que de savoir tout ce qui devait lui être arrivé dans l’espace de dix-sept ans qui dans ce temps-là me paraissait un siècle.
J’arrive à une porte par où on montait sur la scène, et je la vois au haut d’un petit escalier disant à l’homme qui était de garde de me laisser entrer. Je l’approche, et nous restons tous les deux muets. Je lui prends la main, et je la lui approche de ma poitrine pour lui faire sentir mon cœur, qui semblait vouloir en sortir.
— Je ne peux pas en faire autant ici, me dit-elle, mais j’ai cru que la surprise allait me faire tomber dans l’orchestre, et je ne sais pas, mon cher ami, comment j’ai pu finir mon air. Malheureuse ! Je dois souper en ville, je ne dormirai pas cette nuit : je t’attends demain matin à huit heures. Où loges-tu ?
— Chez Vannini.
— Quel nom portes-tu ?
— Le même30.
— Depuis quand es-tu ici ?
— Depuisj hier.
— Resteras-tu longtemps à Florence ?
— Tant que tu voudras.
— Es-tu marié ?
— Non.
— Maudit souper ! Quel jour ! Va-t’en, je dois sortir. Adieu jusqu’à demain à sept heures.
Un moment avant elle m’avait dit à huit. Je vais au parterre, et je me souviens de ne lui avoir demandé ni son nom, ni sa demeure ; mais il m’était facile de savoir tout cela. Elle jouait le rôle de Mandane31. Dans le lointain il me semble de la voir encore mieux, et dans l’action avec laquelle elle animait son récitatif je la trouve unique32. Je demande à un jeune homme très bien mis, qui était à mon côté, le nom d’une si grande actrice.
[43v] — Vous arrivez donc à Florence aujourd’hui ?
— Oui monsieur.
— Eh bien ! Elle s’appelle comme moi puisque c’est ma femme ; et mon nom est Cirillo Palesi33 à vous rendre mes devoirs34.
Je lui fais une révérence, et je reste muet, et comme tombé d’une grande hauteur. Il aurait peut-être trouvék impertinente ma question, si je lui avais demandé où il demeurait. Thérèse mariée à ce beau jeune homme ! Et c’est précisément dans son mari que je dois donner du nez dans le moment que je veux m’informer d’elle !
Je n’ai plus la force de rester à l’opéra. Il me tarde d’être seul pour réfléchir à cette bizarre aventure, à la visite que je devais faire à Thérèse mariée le lendemain à sept heures, car je devais me tenir à son dernier mot, et à ce que son mari dira quand il me verra. Je sens mon ancien feu qui se réveille, et il me semble de n’être pas fâché de l’avoir trouvée mariée.
Je sors, et je dis à mon laquais de faire avancer ma voiture : il me répond que je ne pourrais l’avoir qu’à neuf heures. Avec le froid qu’il faisait le cocher était allé à l’écurie.
— Allons donc à pied. Dites-moi, lui dis-je, comment s’appelle la première virtuosa.
— Elle s’appelait Lanti ; mais depuis deux mois elle s’appelle Palesi. Je peux vous dire qu’il n’y a rien à faire. Elle est riche, et elle a épousé un jeune homme qui n’a rien, et qui ne sait rien faire.
— Où demeure-t-elle ?
— Au bout de cette rue. Nous allons passer devant sa porte. La voilà. Elle demeure au premier.
Pour lors je ne lui ai plus parlé pour faire attention au chemin que je devais refaire tout seul le lendemain.
À peine mangé un morceau, je me mets au lit, ordonnant à Le-duc de m’appeler à six heures.
— Il ne fait jour qu’à sept.
— Je le sais.
— Ça suffit.
Me voilà donc à sept heures à la porte de ma première grande passion. Je vais au premier, je sonne, et une femme qui m’ouvre me [44r] demande si je m’appelle Casanova.
— Oui.
— Madame m’a dit que vous viendriez à huit heures ; mais n’importe : entrez dans cette chambre : je vais la réveiller.
Cinq ou six minutes après je vois le mari qui entre poliment en bonnet de nuit me disant que sa femme se levait, et allait venir ; mais j’ai manqué de rire quand, après m’avoir assez fixé, il me ditl :
— N’est-ce pas vous monsieur qui m’avez demandé hier au soir comment ma femme s’appelait ?
— Je suis le même. Il me semblait de la connaître ; et mon bonheur a voulu que je m’informe à son époux35. L’amitié, monsieur, que j’aurai pour vous sera égale à celle que j’ai toujours euem pour elle.
Mais la voilà belle comme un astre. Elle entre à bras ouverts, j’ouvre les miens, et nous nous accolons36 comme deux tendres amis, ou amants qui sentent le bonheur d’un moment qu’ils désiraient. Après une courte réflexion nous nous embrassons de nouveau, puis elle dit à son mari de s’asseoirn. Elle m’entraîne sur un canapé, laissant un libre cours à ses larmes, je ne peux pas retenir les miennes ; mais un moment après essuyant nos yeux, il nous arrive de les élever en même temps sur la figure de monsieur Palesi, et nous ne pouvons pas nous empêcher de pouffer. Son ébahissement était trop comique. Tu vois mon père, lui dit-elle, et plus que mon père, car je lui dois tout. Moment heureux que j’attends depuis dix ans.
Au nom de père ce mari me fixa de nouveau ; mais le pathétique de la situation37 ne me laissa pas rire. Je n’avaiso pas tout à fait deux ans plus que Thérèse ; mais l’amitié prend le nom de père dans l’acception qui lui convient. — Oui monsieur, lui dis-je, c’est ma fille, c’est ma sœur, c’est un ange qui n’a aucun sexe, c’est un trésor animé, et c’est votre femme.
— Je n’ai pas répondu, lui dis-je, à ta dernière lettre….
[44v] — Je sais tout. Tu étais amoureux d’une religieuse : on t’a enfermé sous les plombs, et j’ai su étant à Vienne ta prodigieuse fuite. Un faux pressentiment m’assurait que je t’y verrais. J’ai su après tes fortunes à Paris, et en Hollande ; mais après ton départ de Paris je n’ai pu savoir de tes nouvelles de personne. Mais nous voilà ; je mourrai contente. Quand je te conterai en détail tout ce qui m’est arrivé en ces dix ans, tu apprendras des jolies choses. Actuellement je suis heureuse. Voilà M. Palesi romain qui m’a épousée il y a deux mois : nous nous aimons, et j’espère que tu seras son ami, comme tu es le mien.
Je me suis alors levé pour aller l’embrasser, et il me vint au-devant malgré que fort embarrassé, car il ne concevait pas quelle espèce de figure il devait faire vis-à-vis de moi père, frère, ami tour à tour. Il ne savait pas s’il devait se disposer à me souffrir comme amant de sa chère moitié. Ce fut elle qui pour le rassurer alla l’embrasser très cordialement me rendant spectateur d’une seconde scène que j’ai fait semblant de trouver très agréable, mais qui m’ennuya, car dans cette demi-heure Thérèse avait rallumé dans moi tout le feu qui avait commencé à me brûler pour elle à Ancône quand D. Sancio Pico me la fit connaître.
M. Palesi me demanda si je déjeunerais volontiers prenant avec eux une tasse d’excellent chocolat battu par lui-même, et je lui ai répondu que j’aimais le chocolat passionnément. Il partit d’abord pour aller le faire.
Thérèse alors tomba entre mes bras me disant : Embrassons-nous cent fois ce premier jour, mon cher ami, et après restons-en là, puisque telle est la loi du destin. Demain nous ne nous verrons que comme deux tendres frères38 : nos transports sont trop justes dans cet heureux moment pour que nous osions y mettre obstacle.
[45r] Après avoir assouvi une partie de notre feu, nous trouvant tels que nous étions quand nous nous sommes séparés à Rimini, nous respirâmes, et nous nous remîmes à nos places.
Après s’être un peu recueillie :
— Tu dois savoir, me dit-elle, que je suis encore amoureuse de mon mari, et déterminée à ne jamais le tromper. Ce que j’ai fait à présent n’a pas dépendu de moi, et nous devons l’oublier tous les deux. Voilà qui est fini. Qu’il nous suffise de savoir que nous nous aimons encore, et de ne pas pouvoir en douter. Évitons à l’avenir, mon cher ami, toutes les occasions de nous trouver seuls tête-à-tête. Cela t’attriste ?
— Je te trouve liée, et je suis libre. Nous ne nous serions plus séparés : tu viens de rallumer tout l’ancien feu : je suis le même, et heureux d’avoir pu m’en convaincre, et malheureux de ne pouvoir plus espérer de te posséder : je te retrouve non seulement mariée, mais amoureuse. Hélas ! J’ai trop tardé ; mais si je ne m’étais pas arrêté à Gênes je serais également malheureux.pTu sauras tout à temps et lieu. En attendant je ne suivrai autres lois que celles que tu me dicteras. Ton mari, je crois, ne sait rien de notre histoire : ainsi je dois avoir des réserves sur tout, n’est-ce pas ?
— Sur tout ; car il ne sait rien de mes affaires, et je suis bien aise qu’il n’en soit pas curieux. Il sait comme tout le monde que j’ai fait ma fortune à Naples, où je dis que j’y suis allée à l’âge de dix ans. Ce sont des mensonges, qui ne font du mal à personne, et que dans le métier que je fais je dois préférer à plusieurs vérités qui me feraient du tort. Je me donne l’âge de vingt-quatre ans ; que te semble-t-il ?
— Il me semble que tu dis vrai, malgré que je sache que tu en as trente-deux.
— Trente et un, tu veux dire. Quand je t’ai connu je ne pouvais en avoir que quatorze.
— Je croyais quinze.
— Cela se peut ; mais dis-moi, je te prie, si je montre plus que vingt-quatre ans.
— Je te jure que même tu ne les montres pas. Mais à Naples…
— À Naples un chroniqueur pourrait savoir tout ; mais personne n’écoute ces gens-là. Mais je t’attends, mon cher ami, à un moment, qui sera un des plus intéressants39 de ta vie.
— Des plus [45v] intéressants de ma vie ? Quand ?
— Souffre que je ne te dise rien. Je veux jouir de ta surprise. Parlons d’une chose essentielle. Comment es-tu dans tes affaires ? Si tu as besoin d’argent, je suis en état de te rendre ton argent avec toute l’usure que tu peux exiger. Mon mari n’est maître de rien : tout ce que je possède est à moi. J’ai cinquante mille ducats de regno40 à Naples, et autant j’en possède en diamants. Dis-moi de quelle somme tu as besoin. Vite, car le chocolat va venir.
Telle était Thérèse. Tout attendri, j’allais me jeter à son cou avant de lui répondre quand le chocolat arriva. Son mari entra suivi d’une fille de chambre qui était une beauté, et qui portait sur une soucoupe de vermeil trois tasses de chocolat. Palesi nous amusa dans le temps que nous le prenions, nous contant avec esprit la qualité de sa surprise quand il vit, que celui qui l’obligeait à sortir de son lit à sept heures était le même qui le soir précédent lui avait demandé au théâtre comment s’appelait sa femme. Les risées de Thérèse accompagnées des miennes ne déplurent pas à ce Romain, qui ne me parut jaloux que pour la forme.
Thérèse me dit qu’à dix heures elle avait chez elle répétition de tous les airs du nouvel opéra, que j’étais le maître d’y rester, et de dîner après avec elle, et d’y passer toute la journée si je n’avais rien de mieux à faire. Je lui ai répondu que je ne la quitterais qu’après son souper pour la laisser aller se coucher avec son heureux mari. À ces mots, M. Palesi m’embrassa gentillement ayant l’air de me dire qu’il m’était reconnaissant de ce que je ne lui aurais pas élevéq des difficultés contre l’exercice de ses droits.
Il n’avait que vingt à vingt-deux ans, il était blond, et trop joli pour un homme, car, fait comme il était, toute l’humanité des deux sexes lui devait son suffrage. Je devais [46r] pardonner à Thérèse d’être devenue amoureuse de sa jolie figure, car je ne connaissais que trop la force des beaux visages ; mais je la condamnais de l’avoir fait son mari, car un mari acquiert des droits de maître.
La jeune chambrière de Thérèse entre, et me dit que ma voiture était à la porte. Permettez-vous, dis-je à Thérèse, que mon laquais de louage entre ? Qui vous a ordonné, dis-je à ce maraud, de venir ici avec ma voiture ?
— Personne ; mais je sais mon devoir.
— Qui vous a dit que j’étais ici ?
— Je l’ai deviné.
— Allez appeler Le-duc, et venez ici avec lui.
J’ai ordonné à Le-duc de lui payer trois journées, de lui ôter la livrée, et de demander au docteur Vannini un autre valet de la même taille qui ne devinât rien. Le drôle se recommanda à Thérèse qui me dit que j’avais bien fait.
J’ai vu arriver à dix heures tous les acteurs, et actrices, et une quantité d’amateurs qui venaient tous baiser la main à Thérèse, et qu’elle recevait très gracieusement. Cette répétition qui a duré trois heures m’a beaucoup ennuyé. J’ai passé mon temps à parler avec Palesi qui m’a plu parce qu’il ne m’a jamais demandé ni où, ni quand, ni comment j’avais connur sa femme.
À la fin de la répétition une jeune Parmesane qui s’appelait Redegonde, qui représentait en homme, et qui chantait bien resta à dîner avec Thérèse, et un moment après une jeune figurante bolonaise nommée Corticelli41 qu’elle avait invitée vint aussi, et alla d’abord lui baiser la main. Les charmes naissants de cette fille me frappèrents ; mais dans ce moment-là étant tout à Thérèse je n’y ai pas fait attention. Un autre moment après, je vois un vieux abbé très étoffé, qui entre à pas comptés avec l’air doux, et riant, et qui ne regardant que Thérèse s’y achemine, et lui baise [46v] la main mettant un genou à terre à la mode portugaise. Thérèse gracieuse, et riante le fait asseoir à sa droite ; j’étais à sa gauche. Je reconnais dans l’instant l’abbé Gama42 que j’avais laissé chez le cardinal Acquaviva à Rome il y avait alors dix-sept ans ; mais je n’en fais pas semblant. Il avait fort vieilli ; mais c’était lui. Le galant vieillard, n’ayant d’yeux que pour Thérèse, lui disait des fadeurs, et n’avait encore regardé personne. Espérant qu’il ne me reconnaîtrait pas, je ne le regarde pas, et je parle de bagatelles à la Corticelli. Thérèse me rappelle à l’ordre me disant que M. l’abbé désirait de savoir si je le reconnaissais. Je le fixe alors, je fais le surpris, je me lève, et je lui demande si j’avais le plaisir de voir M. l’Abbé Gama.
— Lui-même, me dit-il se levant, et me prenant par la tête pour me baiser à reprises comme il devait faire dans son caractère que je lui connaissais de fin politique, et très curieux, comme je l’ai peint au lecteur dans mon premier tome de ces mémoires.
Après ce début, on peut se figurer que nous entamâmes des propos sans fin. Il me parlat de Barbaruccia, de la marquise G., du cardinal S. C43, et il meu conta comment il était passé du service d’Espagne à celui de Portugal où il était encore ; mais voilà tout d’un coup une apparition qui absorbe, et éparpille toutes les facultés de mon âme. Un jeune homme qui montrait quinze à seize ans, aussi formé qu’un Italien pouvait l’être à cet âge, entre, et fait sa révérence à toute la compagnie. Étant le seul qui ne le connaissait pas, Thérèse intrépide me le présente, me disant : C’est mon frère. Je le reçois comme je devais, mais en déroute, n’ayant pas eu assez de temps pour me remettre. Ce prétendu frère de Thérèse était mon portrait, excepté qu’il était moins brun : je vois d’abord que c’était mon fils : la nature n’avait jamais été plus indiscrète : c’était la surprisev que [47r] Thérèse m’avait annoncée, et qu’elle s’était ménagée pour avoir le plaisir de la voir peinte sur ma figure. Dans ses premières lettres de Naples elle ne m’avait jamais écrit d’être grosse, et je n’avais jamais pensé qu’elle aurait pu l’être.
Il me semblait que Thérèse aurait dû éviter cette rencontre, car tout le monde avait des yeux, et il ne fallait avoir que des yeux pour connaître que ce garçon devait être ou mon fils, ou mon frère. Je glisse une œillade sur elle ; mais elle l’esquive : le jeune homme me regardait si distrait qu’il ne faisait aucune attention à ce que sa sœur lui disait. Les autres ne faisaient que passer leurs yeux de ma figure à la sienne, et le jugeant mon fils ils ne pouvaient croire autre chose sinon que je fusse été ami intime de la mère de Thérèse, s’il était vrai qu’elle fût sa sœur, car à l’âge qu’elle montrait il était impossible d’imaginer qu’elle pût être sa mère. On ne pouvait pas non plus juger que je pusse être le père de Thérèse, car j’avais l’air d’être presqu’aussi jeune qu’elle.
Ce dont j’ai commencé à me complaire beaucoup,w fut le beau maintien de ce garçon, et l’esprit qu’il montrait s’expliquant dans le dialecte napolitain qu’il parlait très serré44. Thérèse me fit dîner entr’elle, et lui. Je l’ai trouvé instruit, et élevé avec des manières qui dans l’éducation napolitaine n’étaient pas communes. Thérèse lui dit qu’il devait commencer à parler toscan. Il n’y a que six mois, me dit-elle, qu’il est sorti des mains de celui qui l’a élevé, et qui lui a appris tout ce qu’il sait, et particulièrement la musique qui est sa passion. Vous l’entendrez au clavecin. J’ai huit ans plus que lui.
Soit nature, soit prévention, amour-propre ou tout ce qu’on voudra, je me suis levé de table si enchanté de ce fils de Thérèse que je l’ai embrassé avec un tel transport que toute la compagnie applaudit. J’ai invité Thérèse à dîner chez moi le lendemain avec toute la compagnie.
— Moi aussi ? me dit la Corticelli.
— Vous aussi.
[47v] L’abbé Gama après dîner me dit de choisir de déjeuner le lendemain oux chez moi avec lui ou moi chez lui parce qu’il mourait d’envie de passer deux heures tête-à-tête avec moi. Je l’ai prié de venir chez moi.
D’abord que tout le monde fut parti, D. Cesarino, c’est ainsi qu’on appelait le joli garçon, me demanda si je voulais le conduire à la promenade avec moi. Je lui ai dit l’embrassant qu’il pouvait y aller dans ma voiture avec son beau-frère ; car je ne devais pas laisser sa sœur seule. Palesi en fut content.
D’abord que nous fûmes seuls, je lui ai fait compliment sur Cesarino. — C’est, me répondit-elle, l’heureux fruit de notre tendresse. Heureux, car il a tout pour l’être. Celui qui l’a fait élever est le même duc avec lequel je suis partie de Rimini ; que j’ai fait dépositaire de mon secret d’abord que je me suis reconnue grosse. J’ai accouché sans que personney l’ait su, et ce fut lui qui l’envoya en nourrice à Sorento, et qui le fit baptiser sous le nom de César Philippe Lanti. Il le laissa là jusqu’à l’âge de neuf ans, puis il le mit en pension chez un habile homme qui lui fit faire des belles, et bonnes études, et qui lui apprit la musique. Il m’a toujours connuez comme sa sœur jusque de sa plus tendre enfance, et tu ne saurais t’imaginer la joie de mon âme quand je voyais que plus il grandissait plus il te ressemblait. Je l’ai toujours regardé comme un sûr gage de notre union, certaine qu’elle arriverait à notre première entrevue, car toutes les fois que je le regardais il me semblait impossible qu’il ne fît sur ton âme le même effet qu’il faisait sur la mienne. J’étais sûre que tu ne pourrais refuser à cette charmante créature la qualité de ton fils légitime épousant sa tendre mère.
À la mort du duc45, je suis partie de Naples, le laissant [48r] dans la même pension encore quatre ans sous la protection du prince de la Riccia46, qui ne l’a jamais regardé que comme mon frère. Ton fils est le maître d’un capital de vingt mille ducats de Règne47, dont on me paye les intérêts, et dont il n’est pas informé ; mais je ne le laisse manquer de rien. Le cœur me saigne de ce que je ne peux pas lui dire que je suis sa mère ; car il me semble qu’il m’aimerait encore davantage. Tu ne saurais te figurer le plaisir que j’ai eu aujourd’hui voyant ta surprise, et observant après la rapidité avec laquelle tu en es devenu amoureux.
— Et cette ressemblance ?
— Elle me fait plaisir. Peut-elle faire croire autre chose, sinon que tu as été amoureux de ma mère ? Soit. Mon mari croit que c’est de là que procède l’amitié qui nous lie, et quiaa aurait pu lui donner de l’ombrage ce matin quand il a vuab nos transports. Il m’a dit hier au soir que Cesarino pouvait être mon frère de mère, mais pas de père, car il avait vu son père au parterre, qui certainement ne peut pas être le mien. Si j’aurai des enfants de Palesi, tout mon bien leur appartiendra après ma mort ; et si je n’en aurai pas, tout appartiendra à Cesarino. Mon bien est en des mains sûres quand même le prince de Riccia mourrait.
Elle me conduisit alors dans sa chambre à coucher, où elle ouvrit une cassette qui contenait toutes ses pierreries, et pour plus de cinquante mille ducats en bons contrats. Elle avait outre cela beaucoup de vaisselle, et son talent qui lui assurait les premières places dans tous les théâtres d’Italie.
Je lui ai demandé si notre fils avait encore aimé.
— Je ne le crois pas, me répondit-elle ; mais je crois que ma fille de chambre en est amoureuse. J’y prendrai garde.
— Donne-le moi. Je lui apprendrai à connaître le monde.
— Demande-moi tout ; mais laisse-moi ton fils. Sache que je ne [48v] l’embrasse jamais crainte de devenir folle. Si tu savais comme il est honnête, et comme il m’aime ; car je le contente en tout. Que dira-t-on à Venise, quand on verra dans quatre mois d’ici Casanova qui s’est enfui des plombs devenu de vingt ans plus jeune ?
— Tu vas donc à Venise pour l’ascensa48 ?
— Oui, et tu vas à Rome ?
— Et à Naples pour voir le duc de Matalone mon ami49.
— Je le connais. Il a déjà un fils de la fille du duc del Bovino qu’il a épouséeac, charmante femme qui eut le talent de le rendre homme50. Tout Naples sait qu’il était impotent.
Avec cent propos pareils nous passâmes la journée jusqu’à l’arrivée de Cesarino avec son beau-frère. À souper, il finit de gagner toute ma tendresse paternelle. Il était folâtre, et il avait toute la vivacité napolitaine. Il a voulu que je l’entende au Clavecin, où il s’est accompagné des chansons napolitaines, qui nous firent rire à gorge déployée. Thérèse ne faisait que promener ses yeux de lui à moi, et de moi à lui, puis elle embrassait son mari, et elle s’écriait qu’on n’est heureux au monde que quand on aime.
C’est ainsi que j’ai passéad cette journée, une des plus heureuses de toute ma vie.
Chapitre IV
La Corticelli, l’entrepreneur juif, le faux Charles Iwanoff, ordre de sortir de la Toscane. J’arrive à Rome. Mon frère Jean.
Le lendemain à neuf heures on m’annonça l’abbé Gama, qui commença par pleurer de contentement me voyant après tant d’années si bien portant, et à la fleur de mon âge. Le lecteur voit qu’ici il doit m’avoir fait mon éloge. On a bel avoir de l’esprit, on a beau les connaître ; les gratteurs d’oreilles1 plaisent. Cet abbé doux, fort aimable, très fin, et point du tout méchant, mais curieux par caractère, et par métier, tel enfin que je l’ai représenté dans mon premier tome, n’a pas attendu que je lui en fasse l’instance pour me conter toute son histoire de dix-sept ans, qu’il fit devenir longuea l’épisodiant2 tant qu’il put. Il était passé du service d’Espagne à celui de Portugal, et étant secrétaire d’ambassade du commandeur Almada3, il avait dû quitter Rome à cause que le pape Rezzonico ne voulait pas permettre à S. M. très fidèle de punir les jésuites qui malgré qu’ils ne lui eussent cassé qu’un bras avaient cependant eu intention de le tuer4. Gama errait par l’Italie correspondant avec Almada, et le fameux Carvahlo5 attendant la fin de la querelle pour retourner à Rome : c’était tout. Mais l’abbé éloquent fit durer tout cela une heure pour m’engager à lui donner sa revanche avec la narration de mes aventures. Nous exerçâmes tous les deux notre talent ; l’abbé allongeant son histoire, et moi abrégeant la mienne non sans le petit plaisir de punir sa curiosité. Il me demanda par manière d’acquit ce que j’allais faire à Rome, et je lui ai répondu que j’allais me présenter au pape pour l’engager à demander ma grâce aux inquisiteurs d’état6. Cela n’était pas vrai ; mais si je lui avais dit la vérité que je n’y allais que pour rire il ne l’aurait pas cru. Celui qui dit la vérité à un incrédule la prostitue : c’est un meurtre. L’abbé me demanda à titre de plaisir7 de nourrir avec lui un commerce épistolaire8, et je le lui ai promisb : puis il me dit qu’il était en état de me donner une marque de son amitié me présentant au marquis Bota Adorno gouverneur alors de la Toscane9, et qu’on appelait l’ami de l’empereur François premier alors régnant10 ; et je lui ai répondu qu’il me ferait vraiment un honneur. Il tomba sur le propos de Thérèse, et pour lors il me trouva constipé : je lui ai dit qu’elle était en bas âge quand j’ai connu sa famille à Bologne, et sur l’article de la ressemblance de son frère avec moi, ce ne pouvait être qu’un jeu du hasard. Il vit sur ma table quelque chose de très bien écrit, et il me demanda, si c’était mon secrétaire qui avait une si belle écriture : Costa qui était là lui répondit en espagnol que c’était lui. L’abbé alors s’évertua en compliments, finissant par me prier de le lui envoyer pour lui faire copier certaines lettres. Je n’ai pas hésité à lui répondre que j’avais un besoin indispensable de ce garçon dans tout le courant de la journée. Il ne le voulait chez lui que pour le faire parler. Tels sont les curieux.
La curiosité, que les moralistes ne veulent pas mettre dans la catégorie des passions, est une belle qualité dec l’esprit, dont l’objet louable est tout ce qui regarde la nature ; nihil dulcius quam omnia scire [rien n’est aussi doux que de tout savoir]11 : elle est cependant des sens, car elle ne peut dériver que des perceptions, et des sensations. Mais la curiosité est un vice quand elle ne tend qu’à pénétrer les affaires [d’]autruid soit que le curieux cherche à s’en procurer la connaissance directement, ou indirectement, soit qu’il aspire à les savoir pour être utile à la personne qu’il sonde, ou pour appliquer à son propre profit ce qu’il peut découvrir : elle est toujours vice, ou maladie, car l’esprit d’un curieux par caractère est toujours inquiet. Un secret qu’on surprend est un larcin qu’on fait. Je ne parlee pas de cette espèce de curiosité qui dépendant des sciences abstraites tend à connaître l’avenir, ou ce qui n’est pas en nature : elle est fille de l’ignorance, et de la superstition, et ceux qui s’y arrêtent sont des sots ; mais l’abbé Gama n’était pas sot : il était curieux par caractère, et il était payé pour l’être. [52r] Il me quitta pour aller faire des visites me promettant de revenir à l’heure du dîner.
Le docteur Vannini me présenta un nouveau valet de place me répondant de lui. Il était parmesan, et de la taille du premier ; j’ai dit à Le-duc de lui donner la livrée. J’ai averti cet aubergiste académicien que je voulais un grand dîner, et je fus bien servi.
La première arrivée fut la Corticelli avec sa mère qui s’appelait la signora Laura, et son frère joueur de violon qui avait l’air d’une fille. Cette mère me dit qu’elle ne laissait jamais aller dîner sa fille chez les étrangers toute seule. Je lui ai répondu qu’elle n’avait donc qu’à retourner chez elle, ou à la laisser acceptant deux écus pour dîner avec son fils où elle voudrait. Elle prit les deux écus, et elle s’en alla me disant qu’elle était sûre qu’elle la laissait entre bonnes mains.
Sa fille fit des commentaires si plaisants à ce petit dialogue entre sa mère et moi, riant de si bon cœur, que ce fut dans ce jour-là que j’ai commencé à l’aimer. Elle avait treize ans, et elle n’en montrait que dix : elle était bien faite, blanche, gaie, drôle, mais je ne sais pas ni comment ni de quoi j’aie pu en devenir amoureux. Elle me pria de la faire forte de ma protection contre l’entrepreneur de l’opéra juif. Il s’était engagé dans l’écriture qu’il lui avait faite de lui faire danser un pas de deux dans le second opéra, et il l’avait trompée. Elle me pria d’obliger le juif à lui tenir son engagement. Je lui ai promis d’envoyer dire au juif de venir me parler.
La seconde arrivée fut la Parmesane Redegonda belle, et de la grande taille. Costa parmesan me dit qu’elle était sœur de mon valet de louage. En deux ou trois minutes de catéchisme j’ai trouvéf cette Redegonda digne d’observation. L’abbé Gama arrive, et il me félicite me voyant entre les deux jolies filles. Je le force à prendre ma place, et il commence à leur en conter, elles se moquent de lui ; mais il va son train. Il croyait de leur plaire, je le voyais ; et je comprenais très bien que la vanité pouvait l’empêcher de connaître qu’il se rendait ridicule ; mais [52v] je ne prévoyais pas qu’arrivé à son âge je pourrais lui ressemblerg. En vérité je n’y pensais pas. Malheureux le vieillard qui ne sait pas se rendre justice, et qui ignore que ce même sexe qu’il a séduit étant jeune doit le mépriser d’abord qu’il lui fait connaître qu’il a encore des prétentions malgré que l’âge l’ait privé de tout ce qui lui était nécessaire pour plaire.
Ma belle Thérèse arriva la dernière avec son mari, et Cesarino, qui avait un très joli habit : je l’ai embrassé après m’être acquitté de ce devoir avec sa maman ; et je me suis assis à table au milieu d’eux. L’abbé Gama, qui se mit entre Redegonda, et la Corticelli, fut celui qui par des jolis propos fit toute la gaieté du repas. Je riais sous cape voyant la grande attention avec laquelle mon laquais de louage changeait d’assiette sa sœur Redegonde qui était vaine d’avoir droit à des honneurs auxquels son frère ne pouvait pas aspirer : elle saisit un moment pour me direh : C’est un bon garçon qui malheureusement n’a aucun talent.
J’avais mis dans ma poche à dessein une boîte d’or émaillée, qui au-dehors avait mon portrait en médaillon peint sur l’émail et très ressemblant. Je l’avais fait faire à Paris pour en faire présent à madame d’Urfé ; et je ne le lui avais pas donné parce que le peintre m’avait fait trop jeune. J’avais rempli cette boîte d’excellent tabac de La Havane, dont M. de Chavigni m’avait fait présent, et que Thérèse aimait beaucoup, et j’attendais à la tirer de ma poche lorsqu’elle en demanderait.
Ce fut l’abbé Gama, qui en avait de fort bon dans une tabatière d’Origouela12, qui en envoya à Thérèse, et elle y13 envoya du sien dans une tabatière d’écaille blonde toute incrustéei d’or en arabesque, dont on ne pouvait rien voir de plus beau. Gama critique le tabac de Thérèse, je le trouve bon ; mais j’ose dire que le mien était meilleur. Je tire alors ma tabatière, etj je lui en présente une prise la tenant ouverte. Elle n’avait pas pu voir le portrait. Elle convient qu’il était excellent.
— Eh bien ! madame. Voulez-vous que nous troquions ?
— Volontiers. Donnez-moi du papier.
— Ce n’est pas nécessaire. On troque le tabac dans les boîtes où il se trouve.
Disant ces paroles, je mets la tabatière de Thérèse dans ma poche, et [53r] je lui présente la mienne fermée. Quand elle voit le portrait, elle fait un cri, qui surprend la compagnie, et elle ne peut pas s’empêcher d’imprimer un baiser sur le médaillon. Tiens, dit-elle d’abord à Cesarino, c’est ton portrait.
Cesarino le regarde tout étonné, et la boîte fait le tour de la table. Tout le monde dit que c’était mon propre portrait fait il y avait dix ans, mais qui pouvait passer pour celui de Cesarino. Thérèse en est folle, et jure que cette boîte ne sortira plus de ses mains, se lève de table, et embrasse à reprises son cher frère. Je voyais l’abbé Gama qui dans sa tête politique faisait un grand commentaire à cette petite historiette. Il partit vers le soir me disant qu’il m’attendait à déjeuner le lendemain.
J’ai passék la journée contant fleurette à Redegonde, et à Thérèse qui voyant que cette fille me plaisait me conseilla de m’expliquer, et me promit de l’inviter à aller chez elle toutes les fois que je voudrais. Mais Thérèse ne la connaissait pas bien.
L’abbé Gama me donna le lendemain une tasse de chocolat exquis ; il me dit qu’il avait prévenu le maréchal Botta, et qu’il viendrait me prendre à quatre heures pour me présenter. Puis, toujours esclave de sa curiosité, il me reprocha noblement que dans la courte narration de mes aventures je ne lui avais rien dit à propos de ma grande fortune.
— Ma fortune, monsieur l’abbé, n’est pas grande ; mais j’ai des amis, dont les bourses me sont ouvertes.
— Si vous avez des vrais amis vous êtes riche. Mais ils sont bien rares.
Sortant de chez lui, je suis allé faire une visite à Redegonda, que j’aurais bien volontiers préférée à la Corticelli. Elle me reçut dans une chambre où j’ai vu sa mère, son oncle, et trois ou quatre enfants ses frèresl.
— N’avez-vous pas une autre chambre faite pour y recevoir vos amis ?
— Je n’ai pas besoin d’une autre chambre, car je n’ai pas d’amis à recevoir.
— Ayez la chambre, et vous aurez des amis. Celle-ci est excellente pour recevoir des parents, mais non pas ceux qui viennent comme moi pour rendre hommage à vos charmes, et à votre talent.
— Ma fille, monsieur, me dit la mère, n’a qu’un très petit talent, et elle n’a point de charmes.
— Elle me plaît cependant beaucoup.
— C’est un honneur pour elle, et elle vous recevra toutes les fois que vous viendrez la voir ; mais pas ailleurs qu’ici.
— Ici, je craindrais de vous incommoder. Adieu madame.
Je suis allé rendre compte à Thérèse de ma visite, et nous en avons ri. Elle me dit qu’elle me verrait volontiers à l’opéra dans son camerino14, où je pourrais monter donnant un testone15 à l’homme qui était au petit escalier de la scène.
L’abbé Gama vint me prendre pour me présenter au Maréchal Botta. J’ai vu un homme à tous égards plein de mérite. Il était fameux à cause de l’affaire de Gênes16. Il commandait l’armée autrichienne en personne, quand le peuple génois fâché de voir ces étrangers, qui n’étaient là que pour subjuguer la patrie, se mutina, et les força à sortir de la ville. Sans cela c’en était fait de l’ancienne république. Il était en compagnie de dames, et de seigneurs florentins qu’il quitta pour m’honorer. Il me parla de Venise en homme qui connaissait bien ma patrie, et m’ayant fait beaucoup parler de la France, il me parut satisfait. À son tour il me parla de la cour de Russie où il se trouvait lorsqu’Élisabeth Petrowna, qui régnait encore, monta avec tant de facilité sur le trône de son père Pierre le Grand17. Il me dit que ce n’est qu’en Russie que la politique sait faire usage des poisons.
À l’heure de l’opéra le maréchal se retira, et tout le monde décampa. Après avoir ramené l’abbé, qui comme de raison m’assura que j’avais beaucoup plu au maréchal, je suis allé à l’opéra aussi, où moyennant le testone je suis monté au camerino de Thérèse, que sa jolie fille de chambre habillait. Elle me conseilla d’aller dans le camerino de Redegonda, qui devant s’habiller en homme me laisserait voir peut-être des jolies choses.
Je m’y suis fait conduire, et la mère ne voulait pas me permettre de rester, car sa fille devait précisément dans ce moment-là s’habiller en homme ; mais quand je l’ai assurée que je lui tournerais le dos, elle me le permit, me disant de m’asseoir devant la toilette. Or sur la toilette il y avait un grand miroir, qui me servit merveilleusement bien à voir gratis tout ce que Redegonde avait de plus réservé principalement quand elle introduisit maladroitement ses pieds dans les culottes. Elle n’y perdit rien, car j’aurais signé pour obtenir ses faveurs à toutes les conditions. Il me semblait impossible qu’elle ne sût que dans l’endroit où j’étais je devais voir tout, et cette idée rendait mon feu encore plus grand. Je me suis tourné quand la mère m’en donna la permission, et j’ai admirém habillée en homme cette fille de vingt un ans, qui était faite au tour, et avait une taille de cinq pieds18.
D’abord que Redegonde fut vêtue elle sortit, et pour lors j’ai pu lui parler tête-à-tête dans la coulisse.
— Je brûle, lui dis-je, charmante Redegonde ; et je sens que je mourrai, si vous ne me rendez heureux. Point de feinte : vous savez que dans votre miroir je vous ai vuen toute entière, et je ne peux pas vous supposer capable de m’avoir enflammé pour me mettre au désespoir.
— Que pouvez-vous avoir vu ? Je n’en sais rien.
— Allons. Cela peut être ; mais répondez-moi. C’est l’essentiel. Comment dois-je m’y prendre pour vous avoir ?
— Pour m’avoir ? Je n’entends pas ce langage. Je suis honnête fille.
— Je le crois, et croyez aussi qu’après que vous m’aurez aimé vous ne serez pas malhonnête. Parlez-moi clair, car je dois savoir ma destinée dans l’instant.
— Je ne sais vous dire autre chose sinon que vous êtes le maître de venir me voir.
— À quelle heure serez-vous seule ?
— Seule jamais.
— Eh bien. Que votre mère soit présente ; ça m’est égal. Si elle est sage elle fera semblant de ne pas voir, et je vous donnerai cent ducats chaque fois.
— En vérité, ou vous êtes fou, ou vous ne nous connaissez pas.
Quand j’ai conté, un quart d’heure après, tout ce fait à Thérèse, elle me conseilla, après avoir bien ri, d’aller d’abord offrir les cent ducats à sa mère, et si elle les refuse, de m’en moquer, et d’aller chercher fortune ailleurs.
Je retourne au camerino où elle était seule.
— Madame, je suis étranger, et je pars en huit ou dix jours, je suis riche, et amoureux de votre fille. Voulez-vous venir ce soir souper chez moi avec elle, et être bonne ? Je vous donnerai cent sequins, et après vous me ruinerez.
— Avec qui croyez-vous de parler ? Votre effronterie me surprend. Informez-vous qui je suis, et informez-vous de la conduite de ma fille. Vous êtes le premier au monde qui a osé me tenir un propos de cette nature.
— Adieu donc madame.
— Adieu monsieur.
Je trouve Redegonda dans une coulisse, et je lui rends le dialogue mot pour mot. Elle pouffe de rire.
— Ai-je bien ou mal fait ?
— Plus bien que mal ; mais si vous m’aimez venez nous voir.
— Aller vous voir actuellement !
— Pourquoi pas ? Qui sait ?
— Qui sait ? Vous ne me connaissez pas. L’espérance m’empoisonne, ma belle Redegonde ; et c’est en conséquence que je vous ai parlé net.
Déterminé à ne plus penser à cette fille, je suis allé souper avec Thérèse, où j’ai passéo dans toute la joie de mon âme trois heures délicieuses. Le lendemain ayant beaucoup à écrire je ne suis pas sorti, et vers le soir j’ai vu devant moi la Corticelli avec sa mère, et avec son frèrep. Elle venait me sommer de ma parole au sujet de ma protection que je lui avais promise contre le Juif entrepreneur qui ne voulait pas lui faire danser le pas de deux comme il s’était engagé dans l’écriture. Je lui ai dit de venir le lendemain déjeuner avec moi, et que je parlerais au juif à sa présence, si cependant il viendra : je lui ai promis d’envoyer le chercher. Ayant besoin de finir mes lettres, et de ne pas manger, j’ai dit à Costa de leur faire servir à souper.
[55r] Après avoir terminéq ma poste19, ayant un peu envie de rire, je fais asseoir près de moi la petite folle pour badiner d’une façon que la signora Laura ner pût y trouver rien à redire ; mais je reste un peu surpris que le jeune homme vienne s’en mêler. Vous n’êtes pas une fille, lui dis-je. À cette apostrophe le petit scélérat me démontre qu’il était garçon ; mais d’une façon si scandaleuse que sa sœur qui était assise sur mes genoux donne dans un grand éclat de rire, et va se jeter entre les bras de sa mère qui par respect, après avoir bien soupé, se tenait à l’autre bout de la chambre. Le petit coquin quand il vit sa sœur partie me fait un lazzi20 qui m’impatiente, et je lui donne un léger soufflet. Je me lève, et je demande à la signora Laura avec quel dessein elle m’avait mené ce bardache21. Elle ne me donne autre réponse que celle-ci : N’est-il pas un très joli garçon ? Je lui ai dit de s’en aller, donnant un écu au giton pour le dédommager du soufflet. Il le prit me baisant la main.
Je me suis couché riant de cette aventure, car dans ma nature le manège de la manchette22 n’aurait jamais su être que la suite d’une ivresse excitée par une grande amitié.
Le lendemain j’ai envoyé Costa chez le juif pour qu’il le prie de ma part de venir entendre quelque chose que j’avais à lui dire. Un peu après la Corticelli arriva avec sa mère, et le juif vint au moment que nous déjeunions.
Après lui avoir exposé le grief de la Corticelli, je lui ai lu son écriture, et je lui ai dit avec douceur que je trouverais facilement le moyen de lui faire tenir son engagement. Après avoir allégué plusieurs excuses, dont la Corticelli même lui démontra l’incohérence, il finit par me promettre de parler dans le jour même au maître des ballets pour qu’il la fasse danser avec le danseur qu’il nomma, et qui, à ce qu’elle dit, était très content de lui composer le pas de deux. Après avoir ainsi fini cette affaire, je les ai laissés partir.
[55v] Je me suis rendu chez l’abbé Gama pour aller dîner chez le maréchal Botta qui nous avait fait inviter. Ce fut à ce dîner que j’ai fait connaissance avec le chevalier Mann23 résident d’Angleterre, qui était l’idole de Florence, homme riche, aimable, grand amateur des arts, et plein de goût. Je lui ai fait le lendemain une visite, et dans son petit jardin, dans les meubles de sa maison, dans ses tableaux, et dans ses livres choisis j’ai vu l’homme de génie. Après m’avoir rendu la visite, il me pria à dîner, et il eut l’attention de prier aussi madame Palesi, son frère, et son mari. Après dîner, Cesarino au clavecin fit les délices de la société. À propos des ressemblances, le chevalier Mann nous fit voir des portraits en miniature d’une beauté surprenante.
Un peu avant de s’en aller, Thérèse me dit sérieusement qu’elle avait pensé à moi.
— J’ai dit à Redegonde, me dit-elle, que j’irai la prendre, que je la garderai à souper avec moi, et que je l’enverrai chez elle après. Viens souper toi aussi, fais que ta voiture t’attende à ma porte, et ce sera toi qui la reconduiras chez elle. Tu ne l’auras seule avec toi que quelques minutes ; mais c’est toujours quelque chose. Je gagerais que tu la trouveras douce.
— Demain tu sauras tout. Je me trouverai à ton souper sans faute.
J’y vais à neuf heures. Thérèse me reçoit comme on reçoit un ami inattendu, je dis à Redegonde que je me félicitais de la voir là, et elle me répond fort gaiement qu’elle ne s’attendait pas à avoir ce plaisir. À souper personne n’eut appétit ; la seule Redegonde mangea très bien, et rit beaucoup de toutes les petites histoires que je lui ai contées. Après souper, Thérèse demande à Redegonde si elle voulait qu’on envoyât chercher une chaise à porteurs, ou si elle voulait se laisser reconduire par moi ; elle répond que si je voulais avoir cette complaisance la chaise à porteurs n’était pas nécessaire. Cette réponse me rend sûr de tout. On se souhaite la bonne nuit, on s’embrasse, je lui donne mon bras qu’elle serre de sa main, nous descendons, son frère ouvre la portière, Redegonde monte, je monte après elle, et quand [56r] je veux m’asseoir, je trouve la place occupée, et j’entends en même temps un grand éclat de rire, et Redegonde qui me dit : C’est maman. J’aurais dû plaisanter, mais je n’en ai pas eu la force. Redegonde s’assit sur sa mère. Je lui ai demandé froidement pourquoi elle n’était pas montées pour souper avec nous. Étant arrivés à sa porte, cette mère de la virtuosa me dit que je pouvais monter ; mais je m’en suis dispensé par raison. Pour peu que cette mère m’eût impatienté je lui aurais donnét des soufflets, et l’homme qu’elles avaient dans la maison avait trop l’air d’un assassin.
Dans cette fureur je pense à aller chez la Corticelli, l’heure était indue, et je n’avais jamais été chez elle ; mais n’importe. J’avais besoin de me calmer, et j’étais presque sûr de trouver la Bolonaise complaisante, et la signora Laura incapable de résisteru à l’argent.
Mon laquais me mène à sa chambre. C’est bon : allez m’attendre à la voiture. Je frappe, je refrappe, on se réveille : Qui est là ? Je me nomme, on vient ouvrir la porte, j’entre dans l’obscurité, et j’entends la signora Laura me dire qu’elle allait allumer une chandelle, et que si je l’avais avertie, elle m’aurait attendu malgré le grand froid qu’il faisait : effectivement il me semblait d’être dans une glacière. J’entends le rire de la Corticelli, je cherche son lit à tâtons, je le trouve, je fourre la main, et je touche les trop évidentes enseignes du sexe masculin. Je devine que c’était son frère, et je le vois à la lumière de la chandelle que sa mère avait allumée. Je vois sa sœur couchée dans le même lit qui riait couverte jusqu’au menton parce qu’elle était, comme son frère, toute nue. Malgré mon esprit très libre dans cette matière, cette infamie me révolte.
— Pourquoi, dis-je à madame Laure, ne tenez-vous pas votre fils couché avec vous ?
— Quel mal puis-je craindre ? Ils sont frère et sœur.
— Cela ne va pas bien.
Le bardache s’échappe, et entre dans le lit de sa mère ; et la Corticelli me dit dans son jargon bolonais qui me fit d’abord rire, que cela n’allait ni bien ni mal, puisqu’elle n’aimait son frère que comme frère, et qu’il ne l’aimait que comme sœur. Elle conclut par [56v] me dire que si je voulais qu’elle couchât seule je n’avais qu’à lui payer un lit, qu’elle porterait avec elle à son retour à Bologne.
Parlant, et gesticulant, elle me laissait voir, sans le savoir un tiers de sa nudité, et je ne voyais rien qui valût la peine d’être vu, malgré cela il était écrit que jev dusse devenir amoureux de sa peau, carw c’était tout ce qu’elle avait. Si elle avait été seule, je l’aurais aussi entreprise ; mais sa mère, et son frère étant là, j’ai craint des scènes capables de me faire faire du mauvais sang. Je lui ai donnéx dix sequins pour qu’elle s’achète un lit, et je l’ai laissée.
Je me suis retiré à mon auberge maudissant toutes les exécrables mères des virtueuses24.
J’ai passéy toute la matinée du lendemain à la galerie25 avec M. Mann, où en cinq ou six fois j’ai vu des merveilles en peintures, en sculpture, et en pierres gravées. Avant d’aller dîner avec l’abbé Gama que j’avais prié, je suis allé conter à Thérèse les deux aventures que j’avais eues dans la nuit, et nous en rîmes. Elle me dit qu’ayant absolument besoin d’une fille, je n’avais qu’à prendre la Corticelli, qui certainement ne me ferait pas soupirer.
L’abbé Gama à table, me parlant politique tout de bon, me demanda si je voulais me charger d’une commission de la cour de Portugal au congrès qu’on allait tenir, comme toute l’Europe le croyait, dans la ville d’Augsbourg26. Il m’assura que m’acquittant avec prudence de la commission qu’il voulait me procurer, j’étais certain qu’allant après à Lisbonne j’obtiendrais à la cour tout ce que je pourrais ambitionner. Je lui ai répondu qu’il me trouverait prêt à entreprendre tout ce dont il me jugerait capable : qu’il n’avait qu’à m’écrire, et que j’aurais soin qu’il eût toujours mon adresse. Ce fut dans ce moment-là qu’il me vint la plus forte envie de devenir ministre27.
Le soir à l’opéra, j’ai parlé au maître des ballets, au danseur qui devait être le compagnon de ma protégée, et au juif qui me confirma sa parole qu’elle danserait le pas de deux trois ou quatre jours après, et tous les jours dans le reste du carnaval. La Corticelli me dit qu’elle avait déjà un lit, et qu’elle m’invitait à souper avec elle. Je lui ai promis d’y aller.
[57r] Étant sûre que je payerais tout, sa mère avait fait venir du traiteur un souper pour quatre personnes assez bon, et des flacons du meilleur vin de Florence ; outre cela un vin forcé qu’on appelle ogliatico, ou aleatico28 que j’ai trouvé excellent, mais la mère, le fils et la fille, qui n’étaient pas accoutumés à si bien boire, se grisèrent. La mère, et le fils allèrent sans façon se coucher, et la petite folle en fit de même m’excitant à l’imiter. Je n’ai pas osé : le froid était fort, il n’y avait pas de feu dans la chambre, et son lit n’avait qu’une seule couverture : si je m’étais déshabillé j’aurais gagné un rhume. Elle se donna à moi, et elle voulut m’assurer que j’étais son premier amant, et j’ai fait semblant de le croire. Je suis parti après avoir passé avec elle deux heures, lui promettant de passer avec elle la nuit suivante sous condition qu’elle chaufferait la chambre moyennant un brasier, et qu’elle achèterait une couverture ; et je lui ai laisséz cinquante sequins29.
Le lendemain une lettre que j’ai reçueaa de Grenoble m’a bien intéressé. Valenglard m’écrivait que la Roman était partie pour Paris avec sa tante, après avoir été convaincues que si elles n’y allaient pas ce que l’horoscope disait n’aurait jamais pu se vérifier.
Elles n’y seraient donc jamais allées, si le caprice ne m’était venu de leur faire un horoscope extravagant, car quand même l’astrologie aurait été une science, je n’en savais rien. Mille événements nous trouvons dans la vraie histoire qui ne seraient jamais survenus, si on ne les avait pas prédits. C’est nous qui sommes les auteurs de notre soi-disant destin, et toutes les nécessités précédentes des Stoïciens30 sont chimériques : le raisonnement qui prouve la force du destin ne semble fort que parce qu’il est sophistique. Cicéron s’en moquait. Quelqu’un qu’il avait invité à dîner, qui lui avait promis de s’y trouver, et qui lui avait manqué, lui écrivitab que n’y étant pas allé, il était évident qu’il n’était pas iturus [destiné à y aller]31. Cicéron lui répond : Veni ergo cras, et veni etiamsi venturus non sis [Viens donc demain, et viens même si tu n’es pas destiné à venir]32. Je dois, actuellement que je me sens entièrement dépendant de mon bon sens, cette explication à mon lecteur, malgréac l’axiome Fata viam inveniunt [Les destins trouvent leur voie]33.
[57v] Si les fatalistes sont obligés par leur propre système à juger nécessaire a parte ante34 l’enchaînement de tous les événements, ce qui reste à la liberté morale de l’homme n’est rien ; et dans ce cas il ne peut plus ni mériter, ni démériter. Je ne peux pas en conscience me reconnaître pour machine.
Étant allé au théâtre pour voir la Corticelli répéter son pas de deux, je l’ai vue avec une belle pelisse. Quand les autres danseuses me virent elles me regardèrent avec un air de mépris ; mais ma favorite glorieuse de la préférence venait me parler, et me donner des ciguenaudes35.
La signora Laura à souper me fit trouver un grand brasier, et unead couverture de plus sur le lit. Elle me montra tout ce que sa fille s’était acheté, et elle se plaignit qu’elle n’avait pas habillé son frère. Je l’ai apaisée lui donnant six sequins36.
Au lit je n’ai trouvéae cette fille ni amoureuse, ni transportée ; mais drôle. Elle me fit rire, et je l’ai trouvée complaisante : cela lui suffit pour me conserver constant. Je lui ai donné une montre, et promis de souper avec elle le surlendemain. Elle devait avoir dansé son pas de deux.
Mais je fus surpris quand je ne l’ai vueaf que figurer.
Je vais souper avec elle comme je lui avais promis, et je la trouve désolée ;ag elle me dit en pleurant que je devais la venger de cette insulte, que le juif rejetait la faute sur le tailleur ; mais qu’il mentait. Je tâche de la calmer lui promettant tout, je passe avec elle quelques heures, et je retourne chez moi déterminé à la venger après m’être informé.
Le lendemain de bonne heure j’envoie Costa dire au juif de passer chez moi : il lui répond qu’il savait ce que je voulais, et que si la Corticelli ne dansait pas dans cet opéra, elle danserait dans l’autre.
J’ai vu alors ce qu’il fallait faire ; mais j’ai aussi vu que je devais faire semblant d’en rire. J’ai appelé Le-duc, je lui ai conté tout le fait, lui disant que je me voyais déshonoré si je ne me vengeais.
[58r] Je lui ai dit qu’il n’y avait que lui qui pût me procurer la satisfaction de faire bâtonner ce coquin qui me manquant de parole m’avait donné une marque si évidente de mépris. Je lui ai promis vingt sequins. Je lui ai fait sentir l’importance du secret. Il me demanda vingt-quatre heures pour me donner après une réponse positive.
Le lendemain il vint à mon lit pour me dire que dans la journée précédente il ne s’était occupé qu’à connaître la personne du juif, et la maison où il demeurait ne demandant information à qui que ce soit.
— Aujourd’hui, me dit-il, je ne le perdrai pas de vue ; je saurai à quelle heure il se retire, et demain vous saurez le reste.
—ahSois prudent, et avant de confier l’affaire à quelqu’un penses-y bien.
Le lendemain il me dit que s’il entre chez lui à la même heure, et s’il y va par le même chemin, il aura les coups de bâton avant d’aller se coucher.
— Quels gens as-tu choisisai ?
— Moi, tout seul, j’en suis sûr, et vous ne me donnerez les vingt sequins que lorsque la ville contera le fait. Après l’avoir bâtonné, j’irai reprendre ma redingote où je l’aurai laissée, et je rentrerai dans l’auberge par derrière,aj allant me remettre au lit sans que personne me voie. Costa même pourra jurer qu’il n’est pas possible que je sois le bâtonneur37 si par hasard on le disait. J’aurai cependant dans ma poche des pistolets pour me défendre si le cas arrivait.
Le lendemain, il vient me peigner, et je le vois tranquille. Mais d’abord qu’il me vit seul il me donna la nouvelle que l’affaire était faite.
— Le juif, me dit-il, au lieu de courir s’est jeté par terre, et aux cris qu’il fit quelques-uns accoururent, et je me suis sauvé. Je ne sais pas si je l’ai assommé, car deux coups lui tombèrent sur la tête.
— J’en serais fâché.
J’étais invité à dîner chez Thérèse, où il y avait M. Sassi,ak le premier castrato, et l’abbé Gama. J’entends conter la belle nouvelle. Je dis que j’en étais fâché malgré que ce fût un coquin. Le castrato dit qu’il n’en était pas fâché, et qu’il était sûr qu’on dirait que c’était lui qui lui a fait faire ce présent.
— On dit, me dit l’abbé, que c’est vous qui l’avez avec raison fait traiter ainsi.
— Il sera difficile qu’on devine, lui dis-je, car le fripon a poussé à bout beaucoup d’honnêtes gens.
On parla enfin d’autre chose, et nous dînâmes fort gaiement.
Le juif sortit du lit quelques jours après avec un emplâtre sur le nez, et généralement on m’a attribué le fait ; mais rien ne s’étant découvert, on dut à la fin oublier l’affaire. La seule Corticelli folle de joie et étourdie parlait comme si elle était sûre que c’était moi qui l’avais vengée, et elle enrageait de ce que je ne voulais pas en convenir.
Me divertissant ainsi je ne pensais pas à quitter Florence si tôt lorsque le docteur Vannini me remit une lettre que quelqu’un lui avait laissée. Je l’ouvre à sa présence, et j’y trouve une lettre de change de deux cents écus de Florence38 tirée sur Sasso Sassi que Vannini observe me disant que c’était bon. Je me retire dans ma chambre pour lire la lettre, et je vois signé Charles Iwanoff. Il m’écrivait de l’auberge de la poste à Pistoye qu’étant toujours malheureux, et sans argent, il s’était ouvert à un Anglais qui partait de Florence pour aller à Luques39, qui généreusement lui avait fait présent de deux cents écus lui donnant l’incluse lettre de change qu’il avait écrite en sa présence. Elle était payable au porteur. Je n’ose pas, me disait-il, venir à Florence moi-même parce que j’ai peur d’être connu, et arrêté à cause de ma malheureuse affaire de Gênes. Je vous prie donc d’avoir pitié de moi, d’envoyer quelqu’un prendre cette somme, et me la faire d’abord tenir ici pour que je puisse partir après [59r] avoir payé mon hôte.
Le service que ce malheureux me demandait était fort petit ; mais je pouvais me compromettre, car non seulement le billet pouvait être faux, mais même étant bon il m’aurait déclaré ami, et en correspondance avec lui, dont le nom, et les signalements avaient été mis sur les gazettes40. Je me détermine à lui rendre son billet en personne. Je vais à la poste tout seul, je fais atteler deux chevaux, et je vais à Pistoye à l’auberge de la poste ; l’hôte même me mène dans la chambre du fripon, et m’y laisse. Je n’y suis resté que trois ou quatre minutes pour lui dire, lui rendant son billet, que M. Sassi me connaissait, et que je ne voulais pas qu’on pût juger que j’étais en liaison avec lui. Je le conseille de donner la lettre de change à l’hôte, qui tout simplement ira la porter à M. Sassi, et lui remettra l’argent. Il me dit qu’il suivra mon conseil, je le laisse, et je retourne à Florence.
Pas plus tard que le surlendemain, je vois M. Sassi avec l’hôte de Pistoye dans ma chambre. M. Sassi me présente le billet de deux cents écus me disant que celui qui me l’avait donné m’avait trompé, puisque premièrement ce n’était pas de l’écriture du lord, et en second lieu le même lord n’ayant point d’argent dans sa caisse ne pourrait pas tirer sur luial.
— Cet homme, me dit-il, a escompté le billet, le Russe est parti, il vient chez moi pour recevoir son argent, je lui dis que ce billet est faux, et il me répond que c’est vous, qui l’avez porté en personne au Russe, et que vous connaissant il n’a pas hésité à l’escompter ; il prétend que vous devez le rembourser.
— Moi ? Il est fou.
Je conte alors toute l’affaire à M. Sassi, je lui montre la lettre dans laquelle le Russe m’avait envoyé le billet, et je fais monter Vannini qui me l’avait donnée, et qui était prêt à jurer qu’il avait vu le billet de change. M. Sassi dit à l’hôte de Pistoye qu’il avait tort de prétendre que ce fût à moi de le rembourser ; mais l’hôte n’en démord pas : il veut que je le rembourse osant me dire que je ne pouvais qu’être d’accord avec le Russe pour le tromper.
[59v] Je cours alors à ma canne, le banquier me tient, et l’hôte se sauveam. M. Sassi me dit que j’avais raison ; que je ne devais faire aucun cas de ce que dans sa passion l’hôte m’avait dit, et il s’en va.
J’ai reçu le lendemain un billet du chef de la police, qu’on appelle l’auditeur, dans lequel il me priait de passer chez lui. Je ne pouvais pas hésiter. En qualité d’étranger je devais aller voir ce qu’il avait à me dire. Après m’avoir reçu assez poliment, il me dit clairement que je devais rembourser l’hôte de Pistoye des deux cents écus qu’il avait donnés au Russe, puisqu’il ne les lui aurait jamais donnés s’il ne m’avait vu lui porter le billet : je lui réponds qu’en qualité de juge il ne pouvait me condamner à payer que me supposant complice de la friponnerie. Au lieu de me répondre ad unguem [précisément], il me répète que je dois payer. — Monsieur l’auditeur je ne payerai pas.
Il sonne alors me faisant la révérence, et je pars. Je vais chez le banquier Sassi, je lui rends compte du dialogue que je venais d’avoir avec l’auditeur, il en est étonné, je le prie d’aller lui faire entendre raison lui-même, il est prêt, et il y va. Je l’ai averti que j’allais dîner chez l’abbé Gama.
Quand j’ai conté à Gama toute cette affaire, il fit les hauts cris. Il me dit qu’il prévoyait que l’auditeur n’en démordrait pas, et que si M. Sassi ne réussissait pas, je devais informer de tout le maréchal Botta.
— Ce n’est pas nécessaire, puisqu’enfin l’auditeur ne peut pas me forcer à payer.
— Il peut faire pire.
— Quoi ?
— Vous envoyer ordre de partir.
— S’il a ce pouvoir, je m’étonnerai s’il osera en abuser ainsi ; mais plutôt que payer je partirai. Allons chez le maréchal.
Nous y allons à quatre heures, et nous trouvons avec lui le banquier Sassi qui l’avait déjà informé de tout. Sassi me dit d’un air mortifié que l’auditeur ne voulait pas entendre raison, et que si je voulais rester à Florence je devais payer : je lui réponds que je partirais quand j’en recevrais l’ordre, et que je ferais imprimer l’histoire de cette criante injustice. Le maréchal me dit que cette sentence de l’auditeur était incroyable, et qu’ilan était fâché de ne pas pouvoir s’en mêler ; mais que je ferais fort bien à partir plutôt que payer.
Le lendemain de bonne heure un homme me porta une lettre de l’auditeur, que je ne trouve plus, dans laquelle il me disait que mon affaire étant d’une nature qu’on ne pouvait pas me forcer à payer l’hôte par les voies ordinaires, il se voyait obligé à me donner ordre de partir en trois jours de Florence, et en cinq de la Toscane. C’était en force du devoir qu’il avait de surveiller à41 la bonne police de la ville qu’il me donnait cet ordre. Il me disait que je serais le maître de retourner d’abord que S. M. I.42 le grand-duc, auquel j’étais le maître d’appeler, aurait désapprouvéao sa sentence.
J’ai répondu à ce juge Cassien43 en deux seules lignes que son ordre serait exécuté à la lettre.
Après m’être ainsi soumis à ma condamnation j’ai mis tout en ordre pour mon départ, et j’ai passéap les trois jours, ayant toujours la lettre de l’auditeur dans ma poche à me divertir chez Thérèse, chez le chevalier Mann, et chez la Corticelli, à laquelle j’ai donnéaq parole d’aller la prendre en personne en carême, et de passer avec elle quelques jours à Bologne. L’abbé Gama dans ces trois jours ne m’a jamais quitté. Mon grand plaisir consistait dans l’affliction générale que je voyais dans mes amis, et dans l’exécration dont on honorait l’auditeur. La veille de mon départ, le marquis Botta m’invita à dîner à une table de trente couverts, et j’ai passé le dernier jour chez ma chère Thérèse nous engageant tous les deux à nourrir pour l’avenir un très exact commerce épistolaire. Je suis parti le lendemain, et je suis arrivé à Rome44 en trente-six heures.
C’était une heure après minuit. On peut entrer dans la grande ville à toute heure : on fait d’abord aller l’étranger à la douane, qui est toujours ouverte où on visite ses malles. On n’est rigoureux que sur l’article des livres. J’en avais une trentaine tous ennemis de la religion, ou desar vertus qu’elle ordonne. Je savais cela, et je m’étais déjà disposé à les abandonner sans dispute ayant besoin d’aller d’abord me coucher. Le commis qui visitait mon équipage voyant tous ces livres me dit d’un air honnête de les compter, et de les lui laisser m’assurant qu’il me les porterait tous le lendemain à l’auberge où j’allais. J’y ai consenti, et il me tint parole. Je lui ai donné deux sequins.
Après cette visite me voilà dans la place d’Espagne à la ville de Paris45 : c’était le nom de l’auberge qu’on m’avait recommandéeas. Tout le monde dormait, on se lève, et on me prie d’entrer dans une petite chambre rez-de-chaussée en attendant qu’on fît du feu dans l’appartement qu’on me destinait. Tous les sièges étant occupés par des robes, par des jupons, ou des chemises, j’entends une fille couchée, dont je ne voyais que la tête, qui me dit de m’asseoir sur son lit, où se trouvait une autre fille qui dormait. Je vois une bouche riante, et deux yeux qui me parurent deux escarboucles46. Je lui en fais l’éloge, et je la prie de me permettre de les baiser. Elle ne me répond que mettant la tête sous la couverture ; mais j’y glisse la main dessous à la moitié de sa taille, et la trouvant toute nue, je la retire lui demandant pardon si j’avais été trop curieux. Il me semble de la voir reconnaissante à la bonté que j’avais eue de modérer ma curiosité.
— Qui êtes-vous ? mon bel ange.
— Je suis Thérèse Roland47 fille du maître de l’hôtel, et celle-ci est ma sœur.
— Vous avez dix-sept ans ?
— Pas encore finis.
— Il me tarde de vous voir debout dans ma chambre demain.
— Avez-vous en votre compagnie des dames ?
— Non.
— Tant pis. Nous ne montons jamais chez les messieurs.
— Tenez donc un peu plus bas cette couverture, car elle vous empêche de parler.
— Il fait trop froid.
— Charmante Thérèse, vos yeux me brûlent l’âme.
Elle met encore sa tête sous la couverture, je profite du moment poussant de nouveau ma main, elle s’accroupit, je la saute, et je me trouve sûr que c’est un ange femelle.
En voilà assez. Je retire ma main, demandant toujours pardon, et je revois sa mine rassurée, riante, enflammée, et nuancée d’un petit air de colère ; mais en même temps de complaisance. J’allais lui faire un discours sentimental, amoureux, et passionné, lorsqu’une [61r] belle servante entra pour me dire de monter. Adieu jusqu’à demain, dis-je à la charmante Thérèse, qui ne me répondit qu’en se tournant pour reprendre son sommeil.
Après avoir ordonné à dîner à une heure, je me couche, et je dors jusqu’à midi rêvant toujours à cette nouvelle Thérèse. Costa me dit qu’il avait trouvéat la maison où demeurait mon frère48, et qu’il y avait laissé un billet. C’était mon frère Jean, qui devait alors avoir trente ans, et qui était à Rome à l’école du fameux Mengs49, alors sans pension à cause de la guerre qui obligeait le roi de Pologne à vivre à Varsovie50, les Prussiens ayant occupé son électorat de Saxe. Il y avaitau dix ans que je n’avais vu ce frère.
J’étais encore à table quand je l’ai vu paraître devant moi. Après nous être embrassés, et avoir employé une heure à nous conter en sommaire lui et ses petites, et moi mes grandes aventures, il conclut que je devais d’abord sortir de cet hôtel, où la vie était fort chère pour aller me loger où il ne m’en coûterait rien, chez le peintre Mengs qui avait un appartement vide. Pour ce qui regardait la table, il me dit qu’un traiteur demeurait dans la même rue. Je lui réponds que je n’avais pas la force d’aller me loger ailleurs parce que j’étais devenu amoureux d’une fille de l’hôte ; et je lui conte l’histoire de la nuit. Il rit, et il me répond que ce n’était pas un amour mais une amourette que je pourrais cultiver tout de même, et il me persuade. Je lui ai promis d’aller le lendemain me loger avec lui, et nous sortîmes ensemble pour aller un peu nous promener par Rome.
Je vais d’abord à la Minerve51 pour faire une visite à D. Cicilia52, et on me dit qu’il y avait deux ans qu’elle était morte. Je m’informe où demeurait sa fille D. Angelica, j’y vais, je la trouve, elle me reçoit mal, jusqu’à me dire qu’elle se souvenait à peine de m’avoir connu53. Je la laisse, et je ne m’en soucie pas : elle me sembla devenue laide. Je m’informe où demeurait le docteur fils de l’imprimeur qui devait avoir épousé Barbaruccia, et je me [61v] réserve à lui faire une visite dans un autre jour, comme aussi à mon bon révérend père Georgi54 qui avait à Rome la plus grande réputation. Je m’informe aussi de D. Gaspar Vivaldi, et on me dit qu’il vivait à la campagne55. Mon frère alors me conduisit chez madame Cherufini56, et pour le coup voilà une maison du grand ton. Il me présenteav, la dame me reçoit dans le goût romain, je la trouve engageante, et les filles57 encore plus ; mais je trouve les adorateurs de toutes les espèces trop nombreux, un clinquant qui m’impatiente, et les demoiselles, dont une était jolie comme un amour, me semblent trop polies avec tout le monde. On me fait une interrogation intéressante, je réponds de façon qu’on devait me faire la seconde, et on ne me la fait pas. Je m’en moque. Je m’aperçois que dans cette maison je perdrais de ma valeur intrinsèque, et que cela dérivait de la qualité de la personne qui m’avait présenté. J’entends un abbé qui dit à un autre qui me regardait : C’est le frère de Casanova. Je lui dis qu’il devait dire que c’était Casanova qui était mon frère, et il me répond que c’était égal. Un abbé dit que ce n’était pas égal, nous parlons, et nous devenons bons amis. C’était l’illustre abbé Vinkelmann58, qui douze ans après fut assassiné à Trieste.
Le cardinal Alexandre Albani arrive, Vinkelmann me présente, et cette Éminence qui était presqu’aveugle me dit beaucoup de choses, et rien qui vaille. D’abord qu’il sait que j’étais le même qui s’était sauvé des plombs, il me dit grossièrement qu’il s’étonnait que j’eusse la hardiesse d’aller à Rome, où à la moindre réquisition des inquisiteurs d’état vénitiens un ordine santissimo59 m’obligerait à partir. Aigri par cet avertissement je lui réponds que ce n’était pas de là qu’il devait juger de mon60 hardiesse puisqu’à Rome je ne risquais rien. Ce seraient, lui dis-je, les inquisiteurs d’état qu’on pourrait noter61 de hardiesse s’ils osaient me demander, puisqu’ils ne seraient pas en état de déclarer à cause de quel crime ils m’avaient privé de ma liberté.
[62r] Ma réponse courte, et verte fit taire le cardinal qui ayant honte de m’avoir pris pour sot ne me dit plus le mot. Je n’ai plus mis les pieds dans la maison Cheruffini. Nous retournâmes à la ville de Paris avec l’abbé Vinkelmann que mon frère engagea à rester souper avec nous. Cet abbé était une figure d’homme qui ressemblait à l’abbé de Voisenon62. Le lendemain nous allâmes tous les trois à Villa Albani63 pour voir le chevalier Mengs64 qui y demeurait étant après à peindre un plafond65.
Mon hôte Roland66 connaissant mon frère vint me faire une visite pendant que nous soupions. J’ai dit à cet homme qui était avignonnais, et bon vivant que j’étais fâché de quitter sa maison pour aller demeurer avec mon frère parce que j’étais devenu amoureux de sa fille Thérèse ne lui ayant cependant parlé qu’un seul quart d’heure, et n’ayant vu que sa seule tête.
— Vous l’avez vue au lit, je parie.
— Précisément. J’ai envie de la voir debout. Voudriez-vous la faire monter en tout honneur ?
— Avec plaisir.
Elle monta, enchantée d’être appelée par son père. Elle avait une taille élégante, un air gai, et de candeur, et elle pouvait passer pour jolie, malgré que sa figure n’avait de frappant que ses yeux. Mon enthousiasme diminua ; mais mon frère sans me rien dire jeta sur elle un si fort dévolu qu’une année après il se laissa attraper. La jeune Thérèse sut se faire épouser, et deux ans après il la conduisit avec lui à Dresde, où je l’ai vue cinq ans après avec un poupon67. Elle est morte étique dix ans après.
Le lendemain j’ai vu pour la première fois à Villa Albani l’infatigable peintre Mengs, et véritablement grand dans son métier ; mais un grand original en société. Je l’ai cependant trouvé honnête, et se félicitant de pouvoir me loger à Rome, où il pensait de rentrer dans quelques jours avec toute sa famille. Mais Villa Albani m’étonna. Le cardinal Alexandre avait fait bâtir cette maison, où pour satisfaire à son goût pour les antiquités, il n’avait voulu y employer que [62v] des pièces antiques. Non seulement les statues, et les vases, mais toutes les colonnes, et les piédestaux mêmes étaient grecs ; et étant lui-même grand connaisseur, et fin grec68, il avait fait tout cela dépensant très peu d’argent. Il achetait d’ailleurs très souvent à crédit comme Damasipe69, et ainsi on ne pouvait pas dire qu’il se ruinait. Si un souverain Attalicis conditionibus [avec tout l’or d’Attale]70aw eût voulu bâtir cette même maison, elle lui aurait peut-être coûté cinquante millions.
Ne pouvant avoir des plafonds antiques, il les fit peindre par Mengs qui fut sans contredit le plus grand, et le plus laborieux71 peintre de ce siècle, qui par grand dommage mourut à la moitié de sa carrière72 sans avoir fait un seul bon élève, car mon frère n’a jamais rien fait pour mériter le nom de son écolier.
1761 ax
Je parlerai beaucoup plus de Mengs quand je serai en Espagne : c’est-à-dire l’an 1767.
À peine logé avec mon frère ayant loué une belle voiture, et habillé mon cocher, et le valet de place je me suis présenté à monsignor Cornaro auditeur de rote73 avec dessein de me faufiler dans la grande compagnie après m’être fait présenter à Sa Sainteté ; mais monsignor Cornaro craignant en qualité de Vénitien de se compromettre me présenta au cardinal Passionei74, qui parla de moi au grand pontife ; mais avant d’avoir cet honneur voilà ce qui m’est arrivé à la seconde visite que j’ai faite à ce bizarre cardinal ennemi des jésuites homme d’esprit, et orné d’une rare littérature.
Chapitre V
Cardinal Passionei, pape, Mariuccia, mon arrivée à Naples
Il me reçut dans une grande chambre où il était occupé à écrire : une minute après il mit bas la plume. Il ne pouvait pas me permettre de m’asseoir, puisqu’il n’y avait pas de sièges. Après m’avoir dit qu’il préviendra le saint père, il ajouta que Mons. Cornaro aurait pu penser à quelqu’un autre1 de préférence à lui, car le pape ne l’aimait pas.
— Il a préféré l’estimé à l’aimé.
— Je ne sais pas s’il m’estime ; mais je sais qu’il sait que je ne l’estime pas. Je l’ai aimé, et estimé cardinal ; mais depuis qu’il est pape il s’est fait trop connaître pour coglione.
— Le sacré collège devait élire votre éminence.
— Point du tout, car intolérant comme je suis de tout ce qui me semble mal fait, j’aurais peut-être fait trop main basse2, et Dieu sait ce qui serait arrivé. Le seul dans le conclave qui était fait pour être élu pape c’était le cardinal Tamburini3. Mais venez demain, car j’entends venir du monde.
Quel plaisir pour mon âme d’avoir entendu de la bouche même de cette éminence le pape traité de coglione (sot) et la préconisation4 de Tamburini ! J’ai d’abord mis ceci dans mes capitulaires5. Mais qui est donc ce Tamburini ? Je fais cette question après dîner à Winkelmann, car quand on veut s’instruire il faut aller chercher le philosophe. Tamburini, me dit-il, est respectable par ses vertus, par son caractère, par son esprit clairvoyant, et par sa fermeté. Il n’a jamais déguisé ce qu’il pense des jésuites. Il les méprise, et partant Passionei le préconise. Je crois aussi qu’il serait grand pape.
Mais voilà ce que j’ai entendu dire à Rome neuf ans après chez le prince Santa Croce par une âme damnée des jésuites, qui alors étaient à l’agonie6 : Le cardinal Tamburini bénédictin était un impie : au lit de la mort il a demandé le viatique sans vouloir auparavant se confesser. J’entends cela, et je ne dis rien.
[65v] Je m’informe le lendemain de ce fait à quelqu’un qui devait savoir la vérité, et qui ne pouvait avoir aucune raison de la cacher. Il me dit que le même cardinal avait célébré la messe trois jours auparavant, et qu’ainsi il fallait juger que s’il n’avait demandé un confesseur c’était parce qu’il n’aurait su que lui dire.
Ainsi malheur à tous ceux qui aiment la vérité, et qui ne savent pas aller la puiser à sa source. J’espère, mon cher lecteur, que vous me pardonnerez facilement mes digressions.
Je vais donc le lendemain chez le cardinal, et il met d’abord bas sa plume, me disant que j’avais bien fait à venir de bonne heure pour lui conter l’histoire de ma fuite, dont il avait entendu parler avec admiration.
— Volontiers, éminentissime seigneur, mais elle est longue.
— Soit. On m’a dit que vous contez bien.
— M’assiérai-je sur le parquet ?
— Oh non : vous avez un trop joli habit.
Il sonne. Il dit au gentilhomme qui entre qu’il fasse porter un siège, et un laquais me porte un tabouret. Un siège sans bras, et sans dos me fait monter l’humeur à la tête, je conte mal, et dans un quart d’heure tout est fini.
— J’écris mieux, me dit-il, que vous ne parlez, et sia vous ne le croyez pas, tenez, et lisez à votre commodité : c’est l’éloge funèbre du prince Eugène7 : je vous en fais présent. J’espère que vous ne trouverez pas ma latinité mauvaise. Vous pourrez aller baiser le pied au saint père demain à dix heures.
De retour à la maison, pensant au singulier caractère de ce cardinal homme d’esprit, haut, vain, et bavard, je me détermine à lui faire un beau présent. C’était le pandectarum liber unicus8 que le Suisse M. F.9 m’avait donné à Berne, et dont je ne savais que faire : c’était un in folio bien relié et conservé. C’était un don, dont en qualité de grand bibliothécaire de la Vaticane il devait faire cas, ayant d’ailleurs une belle bibliothèque à lui sous l’inspection de mon ami Vinkelmann10. J’écris donc une courte [66r] lettre en latin à S. E., et une autre à Vinkelmann, qui devait lui présenter de ma part le code. Il me semblait que ce rare livre valait bien son oraison funèbre, et j’espérais qu’une autre fois il ne me ferait pas désirer un tabouret. Je l’ai d’abord envoyé à l’abbé par Costa.
Le lendemain à l’heure indiquée je vais à Monte Cavallo11. Je n’avais besoin ni de me faire présenter, ni de me faire annoncer au saint père, car tout chrétien est le maître de paraître devant lui d’abord qu’il voit la porte ouverte ; et d’ailleurs il m’avait connu à Padoue quand il en occupait le siège épiscopal12 ; mais malgré cela j’avais voulu le prévenir.
À peine entré, après lui avoir baisé la sainte croix peinte sur la sainte pantoufle, il me dit, me mettant une main sur l’épaule gauche qu’il se souvenait de lorsque je partais de son assemblée à Padoue d’abord qu’il entonnaitb le Rosaire. — J’ai, très béat père, des péchés beaucoup plus grands à me reprocher : aussi suis-je venu me prosterner à vos saints pieds pour en recevoir l’absolution.
Il me donna alors une généreuse bénédiction, et il me demanda quelle grâce je voulais lui demander.
— L’intercession de votre sainteté pour que je puisse retourner libre à Venise.
— Nous parlerons à l’ambassadeur, et après nous vous répondrons. Allez-vous souvent chez le cardinal Passionei ?
— J’y ai été trois fois ; il me fit présent de son oraison funèbre du prince Eugène, et pour lui donner une marque de ma reconnaissance je lui ai envoyé en présent le livre des pandectes.
— L’a-t-il reçu ?
— Je crois qu’oui.
— S’il l’a reçu, il vous enverra Vinkelmann pour vous le payer.
— Il me traiterait alors de marchand libraire. Je ne recevrai pas de payement.
— Dans ce cas, il vous renverra le code ; nous en sommes sûr. C’est sa coutume.
— Si son éminence me renvoie le code, je lui renverrai l’oraison funèbre.
Ce fut pour lors que le pape a tant ri que la toux lui a pris, et après avoir craché il retourna à rire. — Il nous sera agréable de savoir la fin de cette histoire sans que le monde soit informé de notre petite curiosité.
Après ces paroles, une bénédiction encore plus généreuse m’avertit que mon audience était finie.
En sortant, un abbé âgé m’approcha me demandant d’un air surpris, si j’étais le même Casanova qui s’était évadé des plombs.
— Je suis le même.
— Et vous ne me remettez pas ? Je suis Momolo13, barcarol en ce temps-là en Cà Rezzonico14.
— Vous vous êtes donc fait prêtre ?
— Point du tout ; mais ici nous sommes tous habillés en prêtres. Je suis premier scopatore (celui qui balaye) du béatissime père.
— Je vous fais bien mes compliments, et je vous prie d’excuser si cela me fait rire.
— Riez ; car ma femme, et mes filles rient aussi toutes les fois qu’elles me voient vêtu en prêtre. Venez nous voir.
— Où demeurez-vous ?
— Derrière la Trinité de monti15. Voici mon adresse.
— Vous me verrez ce soir.
Je suis retourné à la maison, me faisant une fête de ce que je passerais la soirée avec une famille de barcarol vénitien. Dînant avec mon frère, je ne lui ai rendu aucun compte de la conversation que j’avais eue avec le pape ; mais je l’ai invité à venir avec moi chez le barcarol devenu scopatore santissimo.
Mais voilà après dîner l’abbé Vinkelmann, qui vient me dire que je possédais entièrement la grâce de son cardinal, que le code que je lui avais envoyé était précieux, et rare, et en meilleur état que celui qui était dans la Vaticane16.
— Je suis venu, me dit-il, pour vous le payer.
— J’ai écrit à son éminence que je lui en fais présent.
— Il ne reçoit pas des livres en présent, car il le veut pour sa propre bibliothèque, et étant bibliothécaire de la Vaticane, il craint la calomnie.
— C’est bon ; mais ce code ne me coûte rien ; ainsi je ne veux pas le vendre. Dites au cardinal qu’il me fera honneur l’acceptant en présent.
— Il vous le renverra.
— Et moi je lui renverrai son oraison funèbre. Je ne veux pas des présents de quelqu’un qui n’en reçoit pas.
[67r] La chose fut ainsi : le lendemain le cardinal me renvoya mon livre, et dans la même heure je lui ai renvoyéc son oraison funèbre, lui écrivant que je l’avais trouvée un chef-d’œuvre. Mon frère me condamna hautement, mais je l’ai laissé dire. Sur la brune nous allâmes à la maison de l’abbé Momolo qui m’attendait, et qui m’avait annoncé à sa famille comme un homme merveilleux.
Après lui avoir présenté mon frère, j’en examine tous les individus17 : sa femme, quatre filles dont l’aînée avait vingt-quatre ans, et deux garçons en bas âge, tous laids. J’y étais, je devais y rester, et rire. Outre cela on voyait la pauvreté, car le scopatore devait vivre avec deux cents écus18 par an. Malgré cela le brave homme me dit, d’abord qu’il me vit assis, qu’il voulait me donner à souper ; mais pas davantage qu’une polenta et des côtelettes de cochon.
— Permettez-vous que j’envoie prendre chez moi six flacons de vin d’Orvietto ?
— Vous êtes le maître.
J’écris d’abord un billet à Costa où je lui ordonne de venir avec les six flacons, et un jambon. Une demi-heure après il arriva avec mon valet de louage qui portait le panier, et toutes les filles s’écrièrent : Voilà un joli garçon. Je vois Costa enchanté, je demande à l’abbé Momolo s’il le voulait à souper, toutes les filles le veulent, je lui dis de rester. Costa enchanté de l’honneur va d’abord dans la cuisine aider la femme de Momolo à faire la polenta.
On met une nappe sur une grande table, et une demi-heure après on vint y verser dessus une polenta énorme faite pour rassasier douze personnes, et on porta une grande casserole pleine de côtelettes de cochon.
On frappe à la porte de la rue : le garçon dit que c’était la signora Maria avec sa mère. Je vois toutes les filles qui à cette annonce font la mine.
— Qui les appelle ? dit l’une.
— Que viennent-elles faire ? dit l’autre.
— Elles ont faim, dit le père, elles mangeront avec nous ce que la Providence envoie.
Je vois entrer ces deux affamées : une très jolie fille19 à l’air modeste, et une mère à l’air mortifié qui paraissait honteuse de sa pauvreté. La fille demande d’abord excuse : elle dit qu’elle ne serait pas venue, si elle avait su qu’il y avait des étrangers. Le seul Momolo répond à son compliment, lui disant qu’elle avait bien fait à venir, et il lui place un siège entre mon frère, et moi. Je l’examine alors de près, et je trouve dans cette pauvre fille une beauté accomplie.
On commence à manger, on ne parle plus. La polenta excellente, le porc exquis, le jambon parfait : en moins d’une heure on ne voit plus la moindre marque qu’il y avait eu, sur la table, quelque chose à manger ; mais le vin d’Orvietto poursuit à tenir la compagnie gaie. On parle de la loterie qu’on devait tirer le surlendemain, et toutes les filles disent les numéros sur lesquels elles avaient risqué trois sous. Je leur dis que si je pouvais être sûr d’un seul nombre je serais content ; [la jeune]d Mariuccia, que j’avais à ma droite, me dit que si un numéro me suffisait, elle pouvait me le donner. Je ris de son offre ; mais elle ne rit pas : elle me dit d’un air sérieux qu’elle était sûre du vingt-sept. Je demande à l’abbé Momolo, si on pouvait encore jouer, et il me dit qu’on ne fermait qu’à minuit, et qu’il irait jouer lui-même : je lui donne alors quarante écus en cédules20, et je lui dis de mettre vingt écus sur le vingt-sept par extrait21, dont je faisais présent aux cinq filles qui étaient à table, et les autres vingt sur le même numéro cinquième extrait22 pour moi. Il y va, et il revient un quart d’heure après me porter les deux billets. Ma voisine me dit, me remerciant, qu’elle était sûre de gagner ; mais qu’elle doutait de mon billet, car ce n’était [68r] pas sûr que son numéro sortirait cinquième. — Mais moi j’en suis sûr, car vous êtes la cinquième fille que j’ai vue dans cette maison : cette raison fait rire toute la compagnie. La femme de Momolo dit que j’aurais mieux fait à donner les quarante écus aux pauvres, et son mari lui impose silence lui disant qu’elle ne connaissait pas ma tête. Mon frère rit ; mais il me dit aussi que j’avais faite une folie. Je lui réponds que j’avais joué. Je serre adroitement la main de la modeste Mariuccia, et elle serre la mienne de toute sa force : j’ai tout entendu. Je les ai laissés vers minuit priant Momolo de renouveler la partie le surlendemain pour nous réjouir du gain de la loterie.
Retournant à la maison, mon frère me dit que si je n’étais pas devenu riche comme un Crésus, je devais être fou ; mais il convint avec moi que Mariuccia était belle comme un ange.
Le lendemain, Mengs est venu à Rome, et j’ai soupé avec lui en famille. Il avait une sœur laide, mais bonne, et qui avait du talent : elle avait été amoureuse de mon frère, qui, quand elle lui parlait, ne la regardait pas au visage. Elle faisait des portraits en miniature très ressemblants, et je crois qu’elle vit encore à Rome avec son mari Maroni23. Elle me dit un jour que mon frère ne la mépriserait pas s’il n’était le plus ingrat de tous les hommes.
La femme de Mengs était jolie, honnête, et très exacte dans les devoirs de femme, et de mère, et très soumise à son mari qu’elle ne pouvait pas aimer parce qu’il n’était pas aimable. Il était entêté, et cruel, et toujours soûl quand il se levait de table ; mais quand il dînait en ville, il avait la prudence de ne boire que de l’eau. Sa femme avait la patience de lui servir de modèle dans toutes les nudités qu’il lui arrivait de devoir peindre. Elle me dit un jour que son confesseur l’avait obligée à obéir en cela à son mari sans lui faire la moindre remontrance, carf autrement il aurait pris un autre modèle, dont il aurait joui avant de le peindre ; et il aurait péché.
[68v] Après table tout le monde se trouva gris. Vinkelmann fit des culbutes sur le plancher avec les enfants mâles, et femelles de Mengs, qui l’adoraient. Ce savant aimait à folâtrer avec l’enfance dans le goût d’Anacréon24, et d’Horace : Mille puellarum, puerorum mille furores [De tes fureurs pour mille filles, mille garçons]25. Ce qui m’est arrivé un matin chez lui vaut la peine d’être écrit.
J’entre de bonne heure sans frapper dans un cabinet, où ordinairement il était toujours seul occupé à relever des caractères antiques, et je le vois se retirer vite d’un jeune garçon accommodant avec rapidité le désordre de ses culottes. Je fais semblant de ne pas avoir vu, me tenant ferme à admirer une idole égyptienne qui était derrière la porte du cabinet. Le Batyle26 qui était réellement fort joli part ; Vinkelmann m’approche en riant, et me dit qu’après le peu que j’avais vu, il ne croyait pas de pouvoir m’empêcher de juger le reste ; mais qu’il se devait à lui-même une espèce de justification qu’il me priait d’écouter. Sachez, me dit-il, que non seulement je ne suis pas pédéraste ; mais que dans toute ma vie j’ai dit qu’il était inconcevable que ce goût eût tant séduit le genre humain. Si je disais cela après ce que vous venez de voir, vous me jugeriez hypocrite. Mais voilà ce que c’est. Dans mes longues études, je suis devenu d’abord l’admirateur, puis l’adorateur des anciens, qui comme vous savez ont presque tous été b……27 sans s’en cacher, et plusieurs d’entr’eux immortalisant par leurs poèmes les gentils objets de leur tendresse, et même par des monuments superbes. Ils parvinrent jusqu’à alléguer leur goût en témoignage de la pureté de leurs mœurs, comme par exemple Horace qui pour prouver à Auguste, et à Mecenas28 que la médisance ne pouvait pas mordre sur lui il défie ses ennemis à lui prouver qu’il se fût jamais souillé par un adultère.
Dans la connaissance évidente de cette vérité, j’ai jeté un coup d’œil sur moi-même, et j’ai eu un dédain, une espèce de honte de ne ressembler en cela point du tout à mes héros. Je me suis trouvé aux dépens de mon amour-propre d’une certaine façon méprisable, et ne pouvant pas me convaincre de ma bêtise par la froide théorie, [69r] j’ai décidé deg m’éclairer par la pratique, espérant que par l’analyse de la matière mon esprit acquerrait les lumières qui lui étaient nécessaires à distinguer le vrai du faux. Déterminé à cela, il y a trois ou quatre ans que je travaille à la chose choisissant les plus jolis Smerdias29 de Rome ; mais c’est inutile : quand je me mets à l’entreprise non arrigo [je ne bande pas]. Je vois toujours à ma confusion qu’une femme est préférable en tout point, mais outre que je ne m’en soucie pas, je crains la mauvaise réputation, car que dirait-on à Rome, et partout où je suis connu, si on pouvait dire que j’ai une maîtresse ?
Le lendemain je suis allé faire ma révérence au pape.
Ayant vu dans la première antichambre l’abbé Momolo, je lui ai recommandéh la polenta pour le soir, puis je fus introduit chez le saint père qui me dit au premier abord :
— L’ambassadeur de Venise30 nous a dit qu’ayant envie de retourner à la patrie, vous devez aller vous présenter au secrétaire du tribunal.
— Je suis prêt si votre sainteté veut me donner une lettre de recommandation écrite de sa main. Sans cette lettre je n’irai jamais m’exposer à être renfermé dans un lieu d’où la main visible de Dieu m’a tiré par des prodiges.
— Vous avez un habit fort galant que certainement vous n’avez pas mis pour aller prier Dieu.
— C’est vrai, très saint père ; mais je ne l’ai pas non plus mis pour aller au bal.
— Nous savons toute l’histoire du renvoi des présents. Avouez que vous avez flatté votre orgueil.
— Mais abaissant un orgueil plus grand.
Voyant le pape rire j’ai mis un genou à terre pour le supplier de m’accorder la grâce de faire présent de mon code des pandectes à la bibliothèque du Vatican, et pour toute réponse j’ai reçu une bénédiction, qui en langage papal veut dire : Levez-vous la grâce est faite.
— Nous vous enverrons, me dit-il, les marques de notre affection singulière sans que vous soyez obligé de payer à la chambre les frais de l’enregistrement.
Une seconde bénédiction me dit de partir. J’étais curieux de voir les marques de l’affection singulière que le pape m’avait promises.
[69v] J’ai d’abord envoyé par Costa mon code à la bibliothèque, puis j’ai dîné avec Mengs. On porte les cinq numéros sortis à la loterie, et mon frère me regarde. Je ne me souvenais pas d’avoir joué.
— Le vingt-sept, me dit-il, est sorti cinquième.
— Tant mieux ; nous rirons.
Mon frère conte toute l’histoire à Mengs qui répond : — Ce sont des heureuses folies ; mais elles ne sont pas moins folies. Je lui ai dit que j’irais d’abord passer huit à dix jours à Naples pour jouir des quinze cents écus romains31 que la fortune m’avait envoyés, et l’abbé Alfani32 me dit qu’il viendra avec moi en figure de mon secrétaire. Je l’engage à me tenir sa parole.
J’ai invité Vinkelman à venir manger la polenta chez l’abbé Momolo, chargeant mon frère de l’y conduire, puis je suis allé faire une visite au banquier marquis Belloni pour régler mes comptes, et pour qu’il me donne une lettre de crédit sur un banquier de Naples. J’étais le maître à peu près de 200 m. #, j’avais au moins 10 m. écus en bijoux, et 30 m. florins à Amsterdam33.
Sur la brune je vais chez Momolo, où je trouve Vinkelmann, et mon frère ; mais au lieu de trouver la famille joyeuse, elle me semble triste. Momolo me dit que ses filles étaient fâchées que je n’eusse joué l’extrait pour elles comme je l’avais joué pour moi. Elles avaient vingt-sept écus chacune, et elles étaient tristes, tandis qu’il y avait deux jours qu’elles n’avaient pas le sou, et elles étaient gaies. Je connais toujours plus clairement que la vraie source de la gaieté se trouve dans l’esprit qui n’a point de souci.
Costa met sur la table une corbeille où il y avait dix cartouches de sucreries. Je dis que je les distribuerais quand toute la compagnie serait à table. La seconde fille de Momolo me dit que Mariuccia ne viendrait pas ; mais qu’on lui ferait avoir les deux cartouches.
— Pourquoi ne viendra-t-elle pas ?
— Elles ont eu hier une dispute, me dit Momolo, et Mariuccia qui dans le fond a raison, est partie disant qu’elle ne viendrait plus.
— [70r] Ingrates ! dis-je avec douceur à ces filles, réfléchissez qu’avant-hier elle vous a portéi la fortune. C’est elle qui m’a donné le vingt-sept. Bref. Pensez au moyen de la faire venir, ou je pars ; et j’emporte les cartouches.
Momolo dit que je ferais bien.
Les filles alors mortifiées prient leur père d’aller la faire venir ; mais il leur répond qu’elles devaient y aller elles-mêmes, et à la fin elles se déterminent à y aller avec Costa ; deux suffisaient. Mariuccia était leur voisine.
Une demi-heure après, je les ai vues paraître victorieuses, et Costa glorieux que sa médiation eût euj l’efficacité de réconcilier ces filles. J’ai alors distribuék les cartouches.
La polenta vint avec les côtelettes de porc ; mais l’abbé Momolo auquel ma connaissance avait fait entrer chez lui dans un seul jour deux cents écus donna après la polenta des plats fins, et des excellents vins. Le maintien de Mariuccia m’enflamma. Ne pouvant que lui serrer la main, elle ne putl me répondre que me la resserrant ; mais je n’ai pas eu besoin d’un langage plus clair pour être sûr qu’elle m’aimait. Descendant l’escalier avec elle, je lui ai demandé si je ne pourrais pas lui parler dans quelqu’église : elle me répondit d’aller le lendemain à huit heures à la Trinité de Monti.
Mariuccia à l’âge de dix-sept à dix-huit ans était grande, se tenait très bien, et paraissait faite aux ciseaux de Praxitèle34. Elle était blanche, mais sa blancheur n’était pas celle d’une blonde, qui éblouissante, et sans nuance fait presque croire qu’elle n’a pas de sang dans ses veines. La blancheur de Mariuccia était si animée qu’elle offrait aux yeux un incarnat qu’aucun peintre n’aurait jamais su attraper. Ses yeux noirs, très fendus, et à fleur de tête, et toujours remuants avaient sur leur superficie une rosée qui paraissait un vernis du plus fin émail. Cette rosée imperceptible que l’air dissipait très facilement reparaissait toujours plus fraîche au rapide clignotement de sesm cils. Ses cheveux tous recueillis en quatre grosses tresses s’unissaient à la nuque pour y former un beau globe : ils jetaient dehors sur tous les bords de la belle chevelure pour orner les confins de son front spacieux par-ci par-là des petites boucles crépues, où on ne voyait ni art, ni ordre, ni étude. Les roses vivantes animaient ses joues, et le doux rire habitait sur sa belle bouche, et sur ses lèvres de feu, qui ni bien jointes, ni bien séparées ne laissaient voir dans une ligne très droite que l’extrémité de ses blancs râteliers. Ses mains, sur lesquelles on ne voyait ni muscles ni veines,n paraissaient longues en proportion de leur largeur. Cette beauté à Rome n’était pas encore tombée sous les yeux d’un connaisseur : ce fut à moi que le hasard la présenta dans une rue de nul passage où elle vivait dans l’obscurité de la pauvreté.
Je n’ai pas manqué le lendemain de me trouver à huit heures dans l’église indiquée. D’abord qu’elle fut sûre que je l’avais vue, elle sortit, et je l’ai suivie. Elle s’arrêta à un grand bâtiment ruineux, et elle s’assit sur les derniers degrés d’un haut escalier me disant que personne ne pouvait s’aviser de monter là-haut ; et que je pouvais donc lui parler en pleine liberté.
— Charmante Mariuccia, lui dis-je m’asseyant près d’elle, vous m’avez rendu éperdument amoureux de vous : dites-moi ce que je peux faire pour vous, car aspirant à vos faveurs je dois principalement penser à les mériter.
— Rendez-moi heureuse ; et je n’aurai pas de peine à me livrer à votre amour en récompense de vos bienfaits, car je vous aime aussi.
— Que puis-je donc faire pour vous rendre heureuse ?
— Me tirer de la misère, et de la gêne qui m’accable devant vivre avec ma mère bonne femme, mais superstitieusement dévote, qui damne mon âme [71r] à force de vouloir faire mon salut. Elle trouve à redire à ma propreté parce qu’elle peut m’exposer au risque de plaire aux hommes. Si vous m’aviez donnéo en aumône l’argent que vous m’avez fait gagner à la loterie, elle me l’aurait fait refuser parce que vous auriez pu me le donner avec des mauvaises intentions. Elle me laisse aller seule à la messe, après que notre confesseur l’a assurée qu’elle pouvait m’y laisser aller ; mais je n’oserais rester dehors une seule minute de plus, excepté dans les jours de fête, où, faisant mes dévotions, je peux rester à l’église deux, et trois heures. Nous ne pouvons donc absolument nous voir qu’ici. Mais voilà de quoi il s’agit, si vous avez envie de me rendre heureuse, et si vous le pouvez. Un jeune homme, joli garçon, sage, et bon perruquier me vit chez le scopatore il y a quinze jours, et le lendemain il m’attendit à la porte de l’église, et il me donna une lettre. Dans cette lettre il se déclare amoureux, et il me dit que si je pouvais lui porter en dot quatre cents écus il m’épouserait ouvrant boutique de perruquier, et achetant les meubles nécessaires au ménage. Je lui ai répondu que j’étais pauvre, et que je n’en avais que cent consistant en billets de grâces, qui étaient entre les mains de mon confesseur. Actuellement j’en ai encore cent, car en cas de mariage ma mère me donnerait les cinquante de son lot. Vous pourriez donc faire mon bonheur me procurant encore des grâces pour deux cents écus, en portant les billets à mon confesseur, qui est un vieux saint homme, qui m’aime, et qui ne dirait jamais rien à personne qu’il les aurait reçus de vous.
— Je n’ai pas besoin d’aller en recherche de grâces ; je porterai aujourd’hui à votre confesseur deux cents écus, et vous penserez au reste. Dites-moi son nom. Je vous en rendrai compte demain matin ; mais non pas ici, car le froid et le vent me tuent. Laissez-moi faire à trouver une chambre, où nous serons sûrs, et à notre aise, et où personne ne pourra jamais deviner que nous y avons passép une heure. Vous me verrez à l’église, et vous me suivrez.
[71v] Mariuccia me donna le nom du vieux minime35, et me promit de me suivre le lendemain. Elle reçut avec la reconnaissance peinte sur sa figure toutes les marques de tendresse qu’elle put recevoir, et que j’ai pu lui donner dans le cruel endroit où nous étions ; mais si légères que je l’ai quittée au son de neuf heures beaucoup plus amoureux d’elle qu’auparavant, et très impatient de l’avoir entre mes bras le lendemain dans une chambre que je devais penser à me procurer. Ce fut ma première démarche.
Je sors du palais ruineux, et au lieu de descendre vers la place d’Espagne, je rebrousse chemin, et j’entre dans une rue étroite, et sale, où il y avait quelques pauvres maisons. Je vois une femmeq sortir d’une exprès pour me demander poliment, si je cherchais quelqu’un.
— Je cherche, lui dis-je, une chambre à louer.
— Il n’y en a pas ici ; mais vous en trouverez cent à la place.
— Je le sais ; mais je la voudrais ici, non pas pour épargner, mais pour être sûr de pouvoir venir y passer une heure le matin avec quelqu’un qui m’intéresser. Je la payerai à tel prix qu’on me demandera.
— Je vous entends ; et je vous servirais moi-même si j’en avais deux ; mais ma voisine en a une rez-de-chaussée, et je peux aller lui parler, si vous voulez attendre un moment. Vous pouvez entrer.
sJ’entre dans un taudis, où je vois la pauvreté, et deux petits garçons qui écrivaient leur leçon. Cinq ou six minutes après, la femme revient, et me dit d’aller avec elle : j’y vais laissant sur sa table dix à douze pauls36 qu’elle prend me baisant la main. Elle me fait entrer dans la maison voisine où je trouve dans une chambre rez-de-chaussée toute vide une autre femme qui me dit qu’elle me donnerait cette chambre-là à bon marché, si je voulais lui payer trois mois d’avance, c’est-à-dire trois écus romains37, et me charger moi-même d’y faire apporter tous les meubles dont j’avais besoin.
— Je vous paye dans l’instant les trois écus ; mais je ne peux pas me charger de faire porter des meubles. Chargez-vous-en vous-même, et faites que je trouve la chambre meublée aujourd’hui [72r] à trois heures. Je vous payerai douze écus.
— Douze écus ? Quels meubles voulez-vous donc ?
— Un lit, une petite table, quatre sièges, et un brasier de charbon allumé, car on meurt ici de froid. Je n’y viendrai que quelquefois le matin de bonne heure, et j’en partirai toujours avant midi.
— Si la chose est ainsi, venez à trois heures, et vous y trouverez mon lit, et tout le reste que vous m’avez demandé.
Je lui donne alors les trois écus ; je lui promets de retourner à trois heures, et je pars. Voilà qui est fait.
Je vais tout de suite à la Trinité de Monti, je demande le père confesseur, et on me mène à sa chambre. Je vois un moine français qui montrait soixante ans, et dont la noble, et belle physionomie inspirait la confiance. — Mon révérend père ; j’ai vu chez l’abbé Momolo, scopatore santissimo, une fille nommée Maria, dont le père nommé XX vit à Tivoli, et la mère avec elle-même. J’en suis devenu amoureux ; et j’ai trouvé le moment de le lui dire, et de lui proposer de l’argent pour la séduire : elle m’a répondu qu’au lieu de lui proposer des crimes, je devrais m’intéresser pour elle pour lui obtenir des grâces faites pour la marier à quelqu’un qui se présentait, et qui ferait son bonheur. Cette correction m’a touché ; mais ne m’a pas guéri de ma passion criminelle. Je lui ai parlé une seconde fois, et je lui ai dit que je voulais lui faire présent de deux cents écus pour rien, et que j’irais les porter à sa mère. Elle me répondit que je ferais son malheur, car elle croirait que cet argent serait la récompense d’un crime, et elle ne l’accepterait pas. Elle me dit que c’était à vous son confesseur que je devais le porter, et vous la recommander pour que le mariage qu’elle a en vue pût se faire. Voilà donc l’argent que je vous porte sans vouloir plus me mêler de rien. Je partirai après-demain pour Naples, et j’espère à mon retour de la trouver mariée.
Il prit les cent sequins38, et il m’en donna quittance, puis il me dit que m’intéressant pour Mariuccia je devenais le protecteur d’une colombe d’innocence, qu’elle se confessait à lui depuis cinq ans, et que souvent il lui ordonnait d’aller à la communion sans vouloir entendre sa confession parce qu’il la connaissait assez pour savoir qu’elle était incapable de commettre un péché capital. Il m’ajouta que sa mère était une sainte, et il me promit de faire réussir ce mariage après s’être informé des mœurs du garçon auquel elle voulait se donner, et il m’assura que personne ne saurait jamais d’où lui venait ce secours.
Après avoir ainsi mist toute cette affaire en bon ordre je suis allé dîner avec Mengs, et je me suis engagé très volontiers d’aller à l’opéra au théâtre Aliberti39 avec toute sa famille ; maisu je n’ai pas oublié d’aller auparavant à la petite chambre que j’avais louée pour voir si elle était meublée. J’y ai trouvé tout ce que j’avais ordonné, j’ai payé douze écus, et j’ai reçu de la maîtresse la clef de la chambre. Elle m’assura que tous les jours je la trouverais échauffée40 à sept heures du matin.
L’impatience de voir arriver le lendemain me fit trouver mauvais tout l’opéra ; etv m’empêcha de dormir dans toute la nuit.
Le lendemain, même avant l’heure fixée, je vais à la Trinité : Mariuccia arrive un quart d’heure après, je la vois, je sors, elle me suit de loin, et j’entre dans la maison, et j’ouvre la porte de ma chambre que je trouve échauffée. Un moment après je vois Mariuccia timide comme une personne qui doute, je ferme la porte, et la serrant entre mes bras je rappelle à la vie tout son courage. Je lui rends compte de la visite que j’avais faite à son confesseur, et je finis par lui montrer la quittance qu’il m’avait faite des deux cents écus, et par [73r] l’assurer qu’il s’intéresserait lui-même à son mariage. Je la presse de me rendre heureux lui disant que le temps passait vite, elle me répond que nous avions devant nous presque trois heures ayant dit à sa mère qu’elle ferait ses dévotions pour remercier Dieu des cent écus qu’elles avaient gagnés à la loterie.
Plein de mon bonheur, et nageant d’avance dans les plaisirs où j’allais plonger mes sens, je serre Mariuccia entre mes bras, je couvre sa figure de baisers enflammés, et la déshabillant peu à peu je m’étale tous ses charmes, et mon âme jouit de ne trouver la moindre résistance : Mariuccia ne vient pas au-devant de mes désirs, mais dans son caractère de douceur, elle s’abandonne à ma cupidité n’osant jamais détacher ses yeux des miens de crainte qu’ils n’allassent s’arrêter ailleurs où ils auraient trop triomphé de sa pudeur expirante.
Mais la voilà déjà au lit immobile, et disposée à succomber. C’est le moment de me hâter : moins ou plus heureux qu’elle en ceci que de ma part je n’avais point de pudeur à vaincre. Le sacrifice fut parfait, et je n’aiw pas eu lieu de douter de la pureté de ma victime. D’autres symptômes beaucoup plus chers à une âme amoureuse ont rendux certaine la mienne que Mariuccia n’avait avant ce moment-là jamais aimé. Mais elle fit plus. La volupté rend chère la douleur. Elle m’assura de n’en avoir pas ressenti, et au second assaut je l’ai vue entièrement possédée par Vénus.
L’horloge de la Trinité de Monti fit retentir dans nos oreilles l’impérieux son de dix heures. Nous nous rhabillâmes rapidement. M’étant engagé à partir pour Naples le lendemain, j’ai assuréy Mariuccia que le seul espoir de [73v] la serrer encore entre mes bras avant ses noces me ferait hâter mon retour à Rome. Je lui ai promis de porter encore dans le même jour cent écus à son confesseur, et qu’ainsi elle pourrait employer les cent qu’elle avait gagnés à la loterie à s’habiller. Je lui ai dit que j’irais passer la soirée chez l’abbé Momolo, que je serais enchanté de l’y voir ; mais que nous devions garder une contenance faite pour faire disparaître tous les soupçons d’une intelligence entre nous, comme on pouvait déjà en avoir formés.
Ellez m’assura me quittant qu’elle savait de s’être rendue à l’amour beaucoup plus qu’à l’intérêt. Sortant le dernier, j’ai averti la maîtresse de ma chambre que je passerais dix à douze jours sans me laisser voir chez elle ; et je suis d’abord allé au couvent des minimes pour remettre au bon confesseur de mon ange les cent écus que je lui avais promis.
Quand j’ai dit à ce vieux moine que je les lui donnais pour que Mariuccia employât les cent qu’elle avait gagnés à la loterie à s’habiller, et se faire des chemises, il m’assura qu’il irait lui-même d’abord après dîner chez elle pour persuader sa mère à y consentir, et pour parler à part à sa fille pour savoir d’elle où demeurait le garçon qui voulait l’épouser. J’ai appris à mon retour de Naples qu’il s’est acquitté de tout.
À deux heures après midi un camérier de notre seigneur41 se fit annoncer au chevalier Mengs. Nous étions tous à table. Il lui demanda d’abord si je demeurais chez lui,aa et Mengs me présenta. Il me remit sur-le-champ de la part de son très saint maître la croix de l’ordre de l’éperonab d’or42, et le diplôme, et outre cela une patente au sceau qui en qualité de docteur en droit civil, et canon me déclarait protonotaire apostolique extra urbem43. Reconnaissant à cet honneur insigne, j’ai assuré le [74r] personnage que j’irais le lendemain remercier mon nouveau souverain, et lui demander sa bénédiction. Mengs en qualité de confrère vint d’abord m’embrasser ; mais j’avais eu le privilège de ne rien débourser. Le chevalier Mengs avait dû payer vingt-cinq écus pour l’expédition du diplôme. On dit à Rome que sine effusione sanguinis non fit remissio [sans écoulement de sang, il n’y a pas de pardon]44. Tout coûte argent, et avec argent on a tout dans la sainte cité.
Je me suis d’abord décoré de la croix en sautoir attachée à un large ruban ponceau45. C’est la couleur de l’ordre des soldats dorés de S.t Jean de Latranac compagnons de palais ; en latin comites palatini, ce que46 traduit de nouveau donne comtes palatins47. Le pauvre Cahusac auteur de l’opéra de Zoroastre48 est devenu fou à Paris dans ce même temps quand le nonce apostolique le fit comte palatin de cette façon. Pour moi je ne suis pas devenu fou, mais si enchanté de cette décoration que j’ai d’abord demandé à Vinkelmann, si je pouvais orner ma croix de diamants, et de rubis : il me dit que j’en étais le maître, et qu’il savait où je pourrais en acheter une toute faite que j’aurais pour mille écus, et qui avait coûté davantage. Je l’ai achetée le lendemain d’abord que je l’ai vue pour en faire parade à Naples. Je n’ai jamais osé la porter à Rome. Quand j’ai paru devant le saint père pour le remercier j’ai mis la croix à la boutonnière par maxime de modestie. J’ai quitté cette croix cinq ans après à Varsovie quand le prince palatin de Russie Czartoryski49 me demanda ce que je faisais de cette croix. C’est une drogue, me dit-il, que ne portent plus que les charlatans50.
Mais c’est le présent que les papes font aux ambassadeurs, malgré qu’ils sachent qu’ils le donnent à leurs valets de chambre : il est très facile de faire semblant d’ignorer quelque chose, et aller toujours son train.
Momolo le soir voulant célébrer mon installation me donna à souper ; mais je l’ai dédommagé faisant une banque de Pharaonad. [74v] J’ai eu l’adresse de perdre quarante écus les distribuant à toute la famille sans montrer la moindre partialité pour Mariuccia. Elle trouva le moment de me dire que le père confesseur avait été chez elle, qu’elle l’avait instruit de tout à l’égard du garçon perruquier, et qu’il avait persuadéae sa mère à dépenser les cent écus pour l’habiller.
M’étant aperçu que la seconde fille de l’abbé Momolo aimait Costa, je lui ai dit que j’allais le lendemain à Naples ; mais que je le lui laissais, espérant de trouver à mon retour un traité de mariage entr’eux, que je seconderais,af me chargeant volontiers des frais de noces. Le fait est que Costa n’a pas épouséag cette fille alors de crainte que je ne la lui fisse épouser que pour en avoir l’usufruit. C’était un sot d’une rare espèce. Il est allé l’épouser dans l’année suivante après m’avoir volé51. Nous en reparlerons à sa place.
Le lendemain après avoir bien déjeuné, et tendrement embrassé mon frère je suis parti dans ma belle voiture avec l’abbé Alfani, précédé par Le-duc à cheval. Je suis arrivé à Naples dans un moment où toute la ville était en alarme parce que le fatal Volcan menaçait une éruption52. À la dernière station le maître de poste me fit lire le testament de son père qui était mort après l’éruption de l’an 1754 : il disait que l’éruption que Dieu destinait à l’entière destruction de la scélérate ville de Naples arriverait dans l’hiver de l’année 1761 ; il me conseillait par conséquence à retourner à Rome. Alfani trouvait cela évidentah, nous devions écouter la voix de Dieu. L’événement était prédit, il devait donc arriver. C’est ainsi que certaines gens raisonnent.
Chapitre VI
Mon heureux séjour à Naples. Duc de Matalone,
ma fille, d.a Lucrezia. Mon départ.
On ne peut ni écrire ni concevoir la grandeur de la joie que mon âme ressentait me voyant de nouveau à Naples, où dix-huit ans avant ce moment-là j’avais fait ma fortune retournant de Martorano53. Je n’y étais allé que pour faire une visite au duc de Matalone1 que je lui avais promise quand il était à Paris ; mais avant de me présenter à ce seigneur j’ai voulu m’informer de toutes mes anciennes connaissances.
Je suis donc sorti de bonne heure, et à pied pour aller premièrement me faire connaître au banquier correspondant de Belloni. Après avoir acceptéa ma lettre de crédit, il me donna tant des billets de banque que j’ai voulu m’assurant, comme je le désirais, que personne ne saurait nos affaires.
Sortant de chez lui je suis allé à la maison que D. Antonio Casanova habitait. On me dit qu’il vivaitbà une terre qu’il avait achetéec près de Salerne, et dont il portait le nom avec le titre de marquis. Je vais m’informer de Palo : il était mort ; et son fils demeurait à S.te Lucie ayant femme, et enfants. Je me suis proposé d’aller le voir ; mais je n’en ai jamais eu le temps. Je demande après où demeurait l’avocat Castelli ; c’était le mari de ma chère donna Lugrezia, que j’avais tant aimée à Rome : il me tardait de la revoir, et je me sentais en extase songeant au plaisir que nous ressentirions nous revoyant. On me répond qu’il était mort depuis longtemps, et que sa veuve demeurait à vingt milles2 de Naples. Je me promets d’aller la voir. Je savais que D. Lelio Caraffe3 vivait encore, et demeurait dans le palais de Matalona.
Je vais donc dîner, puis je m’habille, et je vais dans une voiture [77v] de remise à l’hôtel Matalone.dLe duc était encore à table ; n’importe, on m’annonce ; il sort pour venir me reconnaître, il fait un cri, il m’embrasse, il me fait d’abord l’honneur de me tutoyer, il me présente à sa femme qui était fille du duc du Bovino4, et à toute la compagnie très nombreuse. Je lui dis que je n’étais allé à Naples que pour lui faire la visite que je lui avaise promise à Paris. — Il est donc juste que je te loge : vite qu’on aille à l’auberge où Casanova s’est débarqué, et qu’on porte chez moi tout son bagage, et s’il a sa voiture qu’on la mette dans mes remises. J’acquiesce.
Une belle figure d’homme qui était à table, d’abord qu’il entend prononcer le nom Casanova, me dit d’un air gai :
—fSi tu portes mon nom tu ne peux être qu’un bâtard de mon père.
— Non pas de ton père, lui répondis-je, mais de ta mère.
Ma repartie est applaudie, l’homme vient m’embrasser, et on m’explique l’équivoque. Au lieu d’entendre Casanova, il avait entendu Casalnovo, et ce seigneur était précisément le duc de ce fief.
— Tu sais, me dit le duc de Matalone, que j’ai un fils.
— On me l’a dit, et j’avais de la peine à le croire ; mais actuellement je ne m’étonne plus. Je vois une princesse qui devait faire ce miracle.
La duchesse rougit sans me daigner d’un regard5, mais la compagnie claque des mains, car c’était notoire qu’avant son mariage le duc de Matalone passait pour impotent. On fait venir son fils, je dis qu’il lui ressemble, un moine de bonne humeur qui était assis à côté de la duchesse dit que non, et elle lui sangle sans rire un bon soufflet que le moine reçoitg en riant.
Les discours joyeux me rendirent en moins d’une demi-heure cher à toute la compagnie, mais non pas avec évidence à la duchesse qui avec un ton des plus soutenus me coupait l’herbe sous les pieds. Elle était belle, mais haute6 comme le temps, [78r] sourde, et muette à propos, et hors de propos, et toujours maîtresse de ses yeux. J’ai travaillé deux jours pour la déterminer à dialoguer avec moi, et enfin désespérant d’y parvenir je l’ai abandonnée à son orgueil.
Le duc me conduisant à mon appartement, et ayant vu mon Espagnol, me demanda où était mon secrétaire, et quand il sut que c’était l’abbé Alfani qui avait pris ce titre pour se tenir à Naples inconnu, il me répondit qu’il avait très bien fait, parce qu’avec ses prétendus antiques il avait trompé beaucoup de monde.
Il me mena voir sa belle écurie où il avait des superbes chevaux, puis sa galerie de tableaux, puis sa bibliothèque, et enfin son petit appartement, et ses livres choisis tous défendus. Après cela il me fait jurer le secret sur ce qu’il allait me faire lire. C’était une sanglante satire contre toute la cour, où je n’ai rien compris. Je n’ai jamais gardé un secret plus fidèlement que celui-là.
— Tu viendras, me dit-il, avec moi, au théâtre de S.t Charles7, où je te présenterai aux plus belles dames de Naples, où tu seras toujours le maître d’aller, et quand tu voudras être en pleine liberté tu iras dans ma loge au troisième rang, où mes amis sont tous les maîtres de venir. Ainsi le théâtre ne te coûtera rien. Je te présenterai aussihà la loge de ma maîtresse, où tu pourras aller quand tu voudras.
— Comment, mon cher duc, tu as une maîtresse ?
— Oui : pour la forme, car je n’aime que ma femme : malgré cela on croit que j’en suis amoureux, et même jaloux parce que je nei lui présente jamais personne et je ne lui permets de recevoir aucune visite.
— Et la duchesse jeune, et charmante ne trouve pas mauvais que tu aies une maîtresse ?
— Ma femme ne [78v] peut pas en être jalouse, puisqu’elle sait que je suis impotent avec toutes les femmes de l’univers, elle exceptée.
— C’est plaisant, et incroyable. Peut-on tenir une maîtresse qu’on n’aime pas ?
— Si fait je l’aime, car elle a un esprit divin, et elle m’amuse ; mais elle n’intéresse pas ma matière.
— Cela se peut : je l’imagine laide.
— Laide ? Tu la verras ce soir. Elle est jolie, elle n’a que dix-sept ans, elle parle français, elle a l’esprit fort, et c’est une fille comme il faut.
À l’heure de l’opéra, il me mène au grand théâtre, il me présente à plusieurs dames toutes laides. Dans la grande loge du milieu j’ai vu le roi tout jeune8 entouré d’une nombreuse noblesse vêtue d’habits fort riches, et sans goût. Tout le parterre, et toutes les loges étaient pleines, toutes couvertes de glaces, et illuminées dedans, et dehors à cause d’un anniversaire9. Le coup d’œil était surprenant.
Il me conduit au troisième rang dans sa loge particulière, et il me présente à ses amis : c’étaient des beaux esprits de Naples. J’ai ri en moi-même de ceux qui ne croient pas que l’esprit d’une nation dépende beaucoup plus du climat que de l’éducation. Il faut envoyer ces critiqueurs à Naples. Quel esprit ! Boherave ; le grand Boherave, s’il avait été à Naples, aurait connu encore mieux la nature du soufre parj ses effets sur les végétaux, et avec encore plus d’évidence sur les animaux. Ce n’est que dans ce pays-là que l’eau est l’unique remède pour guérir d’une quantité de maladies qui chez nous nous tueraient sans le magistère de la pharmacie.
Le duc, qui s’était évadé, revient, et me conduit à la loge, où sa maîtresse était en compagnie d’une femme à l’air respectable. Il lui dit en entrant : Leonilda mia, ti presento il cavalier D. Giacomo Casanova veneziano amico mio [Ma Léonilde, je te présente le chevalier D. Giacomo Casanova, vénitien, mon ami]. Elle me reçoit d’un air affable, et modeste, et elle suspend le plaisir d’entendre la musique [79r] pour avoir celui de me parler. Quand une fille est jolie il ne faut qu’un instant pour la trouver telle ; si pour obtenir un jugement favorable elle a besoin d’être examinée les charmes de sa figure deviennent problématiques. Donna Leonilda était frappante. Je souris donnant un coup d’œil au duc qui m’avait dit qu’il l’aimait comme un père aime sa fille, et qu’il ne la tenait que par luxe : il m’entend, et il me dit que je devais croire ce qu’il m’avait dit. Je lui réponds que c’était incroyable, et avec un fin sourire elle me dit que tout ce qui pouvait être était croyable.
— J’en conviens, lui dis-je, mais on est le maître de croire, et ne pas croire quand le fait semble difficile.
— Aussi ; mais croire me semble plus court, et plus facile. Vous êtes arrivé à Naples hier : c’est incroyable, et c’est pourtant vrai.
— Comment cela serait-il incroyable ?
— Peut-on croire qu’un étranger vienne à Naples dans un moment où ceux qui s’y trouvent tremblent ?
— Effectivement j’eus peur jusqu’à ce moment : mais maintenant je me trouve entièrement exempt de crainte. Si vous êtes dans Naples, S.t Janvier10 doit le protéger. Je suis sûr qu’il vous aime. Vous riez ?
— Je ris d’une idée plaisante. Si j’avais un amant qui eût la figure de S.t Janvier, il serait malheureux.
— Ce saint est donc bien laid ?
— Quand vous verrez sa statue vous en jugerez.
La voilà mise en ton de gaieté, qui s’allie facilement à celui de l’amitié, et de la franchise. Les grâces de l’esprit prennent le dessus sur le prestige de la beauté. Je tombe sur la matière de l’amour, et elle en raisonne en maîtresse.
— Si l’amour, me dit-elle, n’est pas suivi de la possession de ce qu’on aime, il ne peut être qu’un tourment, et si la possession est défendue, il faut donc se garder d’aimer.
— J’en conviens, d’autant plus que la jouissance même d’un bel objet n’est pas un vrai plaisir, si l’amour ne l’a pas précédée.
— Et s’il l’a précédée, il l’accompagne ce n’est pas douteux ; mais on peut douter qu’il la suive.
— C’est vrai, car souvent elle le fait mourir.
— Et s’il ne reste pas mort dans l’un, et dans l’autre des deux objets qui s’entraimaient c’est pour lors [79v] un meurtre, car celui des deux dans lequel l’amour survit à la jouissance reste malheureux.
— Cela est certain, madame, et d’après ce raisonnement filé par la plus démonstrative dialectique, je dois inférer que vous condamnez les sens à une diète perpétuelle. C’est cruel.
— Dieu me garde de ce platonisme. Je condamne l’amour sans jouissance également que la jouissance sans amour. Je vous laisse maître de la conséquence.
— Aimer, et jouir, jouir et aimer tour à tour.
— Vous y êtes.
À cette conclusion elle ne put s’empêcher de rire, et le duc lui baisa la main. Lak duegna11, qui ne comprenait rien du français, écoutait l’opéra ; mais moi ! J’étais hors de moi-même. Celle qui parlait ainsi était une fille de dix-sept ans jolie comme un cœur. Le duc récita sur la jouissance, et les désirs une épigramme gaillarde de La Fontaine qu’on ne trouve que sur la première édition12, dont voici les quatre premiers vers :
— La jouissance et les désirs
Sont ce que l’homme a de plus rare,
Mais ce ne sont pas vrais plaisirs
Dès le moment qu’on les sépare.
J’ai dit que j’avais traduit l’épigramme avec les six vers suivants en italien, et en latin, et qu’en italien j’avais eu besoin de vingt vers pour dire ce que La Fontaine disait en dix ;l tandis que je disais tout en six dans ma traduction latine. D. Leonilda dit qu’elle était fâchée de ne pas savoir le latinm.
Dans le ton de la noble conversation napolitaine, la première marque d’amitié qu’un seigneur, ou une dame donne à quelqu’un nouvellement connu est le tutoyer. On est alors à son aise de part, et d’autre ; mais ce style n’exclut pas les égards qu’on se doit.
D. Leonilda me plongea dans l’admiration : si on n’en revient pas elle devient adoration, puis amour invincible.
[80r] L’opéra qui dura cinq heures parvint à sa fin sans que je m’aperçusse de sa longueur.
Après le départ de ce jeune prodige avec la duegna, le duc me dit que nous devions nous séparer à moins que je n’aimasse le jeu de hasard.
— Je ne le hais pas, quand je me trouve vis-à-vis de beaux joueurs.
— Fort bien. Viens donc avec moi. Tu te trouveras avec dix à douze de mes pareils à une banque de Pharaon, puis à un souper en ambigu13 ; mais c’est un secret, car le jeu est défendu. Je répondrai de toi.
Il me mène chez le duc de Monte-Leone au troisième étage, où après avoir traversé dix à douze chambres je me vois dans une où un banquier à mine douce taillait ayant devant lui en or, et en argent la valeur de trois ou quatre cents sequins14. Le duc me fait asseoir près de lui m’annonçant comme son ami. Je veux tirer ma bourse ; mais on me dit qu’on ne jouait là que sur la parole, et qu’on payait au bout de vingt-quatre heures. Le banquier me donne un livret15, et une corbeille où entre simples, et doubles il y avait mille marques. Je dis que chaque marque vaudrait un ducat de Naples16 : ça suffit. En moins de deux heures je perds toute ma corbeille, et je quitte.nPuis je soupe fort gaiement. Le souper consistait en un énorme plat de macaroni, et en dix ou douze autres plats de différents coquillages. Retournant à la maison, je n’ai jamais laissé le temps au duc de me faire le maudit compliment de condoléance sur ma perte. Je l’ai tenu délicieusement occupé lui parlant toujours de donna Leonilda.
Le lendemain de bonne heure le duc me fit dire que si je voulais aller baiser la main au roi avec lui, je devais m’habiller en gala17. J’ai mis un habit de velours ras18 couleur de rose brodé en paillettes d’or, et j’ai baisé la main du roi, toute malade d’engelures. Il avait alors neuf ans. Le prince de S. Nicandre19 l’a élevé comme il l’a su ; mais il est devenu monarque accompli affable, tolérant, juste, et généreux ; mais trop sans façons ; et dans un roi c’est un vrai défaut.
J’ai eu l’honneur de dîner à la droite de la duchesse, qui ayant regardé mon habit se crut obligée de me dire qu’elle n’en avait guère vu de plus galant. — C’est ainsi, madame, que je tâche de dérober ma personne à un trop rigoureux examen.
Elle sourit. Nous levant de table, le duc me fit descendre avec lui pour me conduire dans l’appartement de D. Lelio son oncle, qui se souvenait très bien de ma personne. J’ai baisé la main de ce vénérable vieillard, lui demandant pardon des fredaines de ma jeunesse. Il dit à son neveu qu’il y avait dix-huit ans qu’il m’avait élu pour son compagnon d’études, et il fut bien aise de m’entendre conter en bref toute l’histoire de mes vicissitudes de Rome chez le cardinal Acquaviva. Après une heure d’entretien il me pria d’aller le voir souvent.
oVers le soir le duc me dit que si je voulais aller à l’opéra bouffon aux Florentins20, je ferais plaisir à sa maîtresse allant la voir dans sa loge, et il m’en donna le numéro : il me dit qu’il viendrait me prendre vers la fin, et que nous souperions ensemble comme nous avions fait la veille.
Je n’ai pas eu besoin d’ordonner qu’on attelle. Un coupé était toujours dans la cour prêt à mes ordres.
Au théâtre des Florentins j’ai trouvé l’opéra commencé. J’entre dans la loge où était D. Leonilda ; et elle me reçoit avec ces paroles sucrées : Caro D. Giacomo je vous revois [81r] avec beaucoup de plaisir. Elle a jugé à propos de ne pas me tutoyer. La physionomie séduisante de cette fille ne me paraissait pas neuve ; mais je ne pouvais pas me rappeler celle qui m’en avait laissép l’impression. Leonilda était une beauté : ses cheveux étaient châtain-clair, couleur non suspecte ; et ses beaux yeux noirs écoutaient, et interrogeaient tout à la fois. Mais ce qui me ravissait, et que je trouvais tout nouveau était que quand elle contait elle parlait des mains, des coudes, des épaules, et souvent du menton. Sa langue ne lui suffisait pas à expliquer tout ce qu’elle voulait qu’on comprît.
Étant venus sur le propos de l’épigramme de La Fontaine, qui21 étant licencieux, je n’avais pas vouluq lui réciter tout entier, elle me dit qu’on n’en pouvait que rire.
— J’ai un cabinet, me dit-elle, que le duc m’a tapissé avec des cartes chinoises, qui représentent une quantité de postures dans lesquelles ces gens-là font l’amour. Nous y allons quelquefois, et je t’assure, qu’elles ne me causent la moindre sensation.
— Cela dérive, peut-être, d’un défaut de tempérament, car quand j’en vois de bien dessinées elles m’embrasent ; et je m’étonne qu’en les contemplant en compagnie du duc, l’envie ne vous vienne d’en réaliser quelques-unes.
— Nous n’avons l’un pour l’autre que des sentiments d’amitié.
— Le croira qui voudra.
— Je pourrais jurer qu’il est homme ; mais je ne pourrais pas jurer qu’il est capable de donner à une femme des marques d’une tendresse solide.
— Il a un fils.
— C’est vrai. Aussi ne peut-il aimer, à ce qu’il dit, que sa seule femme.
— C’est une fable, car vous êtes faite pour inspirer des désirs, et un homme qui vivrait avec vous devrait se tuer, si ses sens n’y répondaient pas.
— Je suis enchantée, caro D. Giacomo, d’apprendre que tu m’aimes ; mais ne restant à Naples que peu de jours, tu m’oublieras facilement.
— Que maudit soit le jeu, car nous passerions ensemble des soirées charmantes.
[81v] — Le duc m’a dit que tu as perdu fort noblement mille ducats. Tu es donc malheureux.
— Pas toujours ; mais quand je joue dans le jour même que je suis devenu amoureux, je suis sûr de perdre.
— Tu gagneras ce soir.
— C’est le jour de la déclaration, je perdrai encore.
— Ne joue donc pas.
— On dirait que j’ai peur de perdre, ou que je n’ai pas d’argent.
— J’espère donc que tu gagneras, et que tu m’en donneras la nouvelle chez moi demain matin. Tu peux y venir avec le duc.
Il arrive, et il me demande si l’opéra m’a plu. C’est elle qui lui répond que nous ne pouvons rendre aucun compte de l’opéra ; que nous avons toujours parlé d’amour. Elle le prie de me conduire chez elle le lendemain pour que je lui donne la nouvelle que j’ai gagné. Le duc lui répond que c’était son tour que ce serait lui qui taillerait ; mais qu’il me conduirait déjeuner avec elle soit que j’eusse perdu, soit que j’eusse gagné.
Nous partîmes, et nous allâmes au même endroit, où tous les joueurs assemblés attendaient mon duc. C’était une compagnie de douze, chacun à son tour faisait la banque. Ils prétendaient qu’en force de cela le jeu devenait égal. Cette idée m’a fait rire. Rien n’est si difficile à établir que l’égalité entre les joueurs.
Le duc de Matalone se met à sa place, tire sa bourse, et met en or, en argent, et en billets de banque deux mille ducats demandant excuse à la compagnie s’il doublait la banque en grâce de l’étranger. Je risque donc, ai-je alors dit, deux mille ducats aussi, et pas davantage, car on dit à Venise que le prudent joueur ne doit jamais perdre plus qu’il ne peut gagner. Chacune de mes marques donc vaudra deux ducats.
Disant cela je tire de ma poche dix billets de banque de cent ducats, et je les donne au banquier qui me les avait gagnés la veille. [82r] La guerre commence, et en moins de trois heures jouant sur une seule carte, et avec toute la prudence possible je perds toute ma corbeille. C’est fini. J’étais le maître de vingt-cinq mille ducats ; mais je m’étais expliqué que je ne perdrais pas davantage : j’ai eu honte à me dédire. Je fus dans toute ma vie très sensible à la perte ; mais toujours assez fort pour en dissimuler le chagrin : ma gaieté naturelle devenait double précisément parce qu’elle était forcée par l’art. Cela me gagna toujours le suffrage de toute la compagnie, et me rendit plus faciles les ressources.
J’ai soupé avec un excellent appétit, et mon esprit en effervescence inventa tant de choses à faire rire que je suis parvenu à dissiper toute la tristesse du duc de Matalone qui était au désespoir d’avoir gagné une si grosse somme à un étranger qu’il logeait, et qu’on pouvait croire qu’il ne l’eût accueilli que pour lui gagner son argent. Il était noble, magnifique, riche, généreux, et honnête homme.
Retournant à son palais, il n’osa pas me dire qu’il n’avait pas besoin d’argent, qu’il me laisserait prendre à le payer tant de temps que je voudrais : il eut avec raison peur de blesser ma délicatesse ; mais il ne put s’empêcher de m’écrire un petit billet allant se coucher dans lequel il me disait que si j’avais besoin de crédit au comptoir de son banquier, il répondrait pour moi de telle somme qui pourrait m’être nécessaire. Je lui ai répondu que je sentais toute la noblesse de son procédé, et que quand il m’arriverait d’avoir besoin d’argent j’accepterais son offre généreuse.
Le lendemain, je suis allé de bonne heure dans sa chambre l’embrasser, et lui faire souvenir que nous devions aller déjeuner chez sa belle maîtresse. Il se mit comme moi en chenille, et nous allâmes à pied à la fontaine Médine22 à une jolie maison où cet ange habitait.
Elle était encore au lit, non toute nue ; mais sur son séant, décente, charmante, belle comme le jour, en corset de basin23 lacé à larges rubans couleur de rose. Elle lisait le sopha de l’élégant Crébillon fils24. Le duc s’assit sur le lit à ses pieds, tandis que de bonne foi je me tenais debout comme stupide regardant sa physionomie enchanteresse qu’il me semblait de connaître, et même d’avoir aimée. C’était la première fois que je la voyais bien. Riant de me voir si distrait, elle me dit de m’asseoir sur un petit fauteuil qui était près de son chevet.
Le duc lui dit que j’étais très content d’avoir perdu deux mille ducats contre lui, car cette perte m’assurait qu’elle m’aimait.
— Caro il mio D. Giacomo : je suis fâchée de t’avoir dit que tu gagneras : tu aurais mieux fait à ne pas jouer : je t’aimerais de même, et tu aurais deux mille ducats de plus.
— Et moi de moins, dit le duc en riant.
— Mais je gagnerai ce soir, lui dis-je, charmante Leonilde, si tu m’accordes aujourd’hui quelque faveur. Sans cela je perdrai l’âme, et je mourrai en peu de jours à Naples.
— Pense donc, chère Leonilde, lui dit le duc, à accorder quelque douceur à mon ami.
— Je ne saurais.
Le duc lui dit qu’elle pourrait s’habiller, et venir déjeuner dans le cabinet chinois, et elle commença à s’en acquitter dans l’instant ni trop généreuse dans ce qu’elle nous laissait voir, ni trop avare dans ce qu’elle voulait nous cacher, moyen sûr d’embraser quelqu’un que le minois, l’esprit, et les manières ont déjà séduit. J’ai cependant vu sa belle gorge : ce fut un vol de ma part, mais que je n’aurais jamais pu faire, si elle ne me l’avait laissé faire. À mon tour j’ai fait semblant de n’avoir rien vu.
[83r] Dans la distraction qu’une femme se permet quand elle s’habille, elle nous soutint avec beaucoup d’esprit qu’une fille sage devait être plus avare de faveurs avec un homme qu’elle aimait qu’avec un autre qu’elle n’aimait pas par la raison toute simple qu’elle devait toujours craindre de perdre le premier, tandis qu’elle ne se souciait pas de conserver le second.
Je lui ai dit qu’à la longue il lui arriverait le contraire vis-à-vis de moi ; et elle me répondit que je me trompais.
Les cartes chinoises qui tapissaient le cabinet où nous allâmes déjeuner étaient admirables plus par le coloris, et le dessin que par l’action amoureuse qu’elles représentaient. Cela, dit le duc, ne me fait aucune sensation, et disant cela il nous fait voir son néant. Leonilde ne le regarde pas ; mais il me choqua : j’ai cependant dissimulé. Je suis, lui dis-je, dans votre même cas sans me soucier de vous en convaincre : le duc dit qu’il n’en croit rien, et il allonge une main : il trouve que je ne mens pas ; il s’étonne, et retirant sa main, il dit que je devais être impotent comme lui. Je me moque de la conséquence, et je lui dis que pour lui faire juger le contraire je n’avais besoin que de regarder les yeux de Leonilde : il la prie de regarder mes yeux, et pour lors elle se tourne, et elle me fixe : le duc allonge de nouveau sa main à l’endroit de la conviction, et il trouve qu’il a tort. Il veut découvrir ; mais je ne le permets pas : il poursuit à s’y tenir, il rit, je le laisse faire, je m’empare avec une douce fureur de la main de Leonilde sans détacher mes yeux des siens,r j’y colle dessus mes lèvres, et le duc retire sa main inondée criant, riant, et se levant pour aller chercher une serviette. Leonilde n’a rien vu ; mais le fou rire s’empare d’elle, comme de moi, et du duc. Petite partie délicieuse faite pour agacer l’amour toujours enfant, dont les jeux, et les ris sont le vrai nectar qui le rend immortel. Dans cette charmante partie nous outrepassâmes [83v] tous les trois certaines bornes, sachant cependant nous tenir dans des bornes. Nous la terminâmes par des embrassements, et les lèvres de Leonilde collées aux miennes me firent partir avec le duc abîmé dans l’ivresse de l’amour qui met l’esprit à la chaîne.
Chemin faisant, j’ai dit au duc que je ne verrais plus sa maîtresse à moins qu’il ne me la cède, me déclarant prêt à l’épouser, et à lui faire un douaire de cinq mille ducats. — Parle avec elle : je ne m’opposerai pas. Tu sauras d’elle-même ce qu’elle possède.
Je suis allé m’habiller, et au son de la cloche je suis descendu à dîner. La duchesse était en grande compagnie. Elle me dit avec un air de bonté qu’elle était fâchée de mon malheur.
— La fortune, madame, est journalière ; maiss la bonté que vous me témoignez doit me porter bonheur. Je gagnerai ce soir.
— J’en doute : tu lutteras ce soir contre Monteleone qui est très heureux.
Je me suis déterminé, songeant après dîner à mes affaires de jeu, à jouer argent comptant, premièrement pour ne pas m’exposer au risque dans une déroute de me déshonorer perdant sur la parole plus que je ne pourrais payer ; en second lieu pour délivrer le banquier de la crainte de me trouver en défaut à la troisième lessive25 ; et enfin espérant que ce changement de méthode fasse aussi changer ma fortune.
J’ai passét quatre heures à S. Charles dans la loge de Leonilde plus parée, et plus brillante que les jours précédents. Je lui ai dit que l’amour qu’elle m’avait inspiré était d’une espèce qui ne pouvait souffrir ni rivaux, ni délai, ni la moindre apparence d’une inconstance à venir.
— J’ai dit au duc que je suis prêt à t’épouser t’assignant un douaire de cinq mille ducats.
— Qu’a-t-il répondu ?
— Que c’est à toi-même que je dois en faire la proposition, et qu’il n’y portera aucun obstacle.
— Et nous partirons ensemble.
— D’abord. Il n’y aura plus que la mort qui puisse nous séparer.
— Nous parlerons demain matin. Tu feras mon bonheur.
[84r] Le duc arrive : elle lui dit qu’il n’y avait plus question entre nous deux que d’un mariage.
— Le mariage, lui répondit-il, est l’affaire du monde à laquelle il faut penser le plus avant de la faire.
— Mais pas beaucoup, car tant qu’on y pense on ne se marie pas ; et d’ailleurs nous n’en avons pas le temps, car D. Giacomo doit partir.
— S’agissant d’un mariage, me dit-il, tu pourrais différer ton départ, ou revenir après avoir fiancéu ma chère Leonilde26.
— Ni différer, mon cher duc, ni retourner. Nous sommes déterminés, et si nous nous trompons, nous aurons tout le temps que nous voudrons de nous repentir.
Le duc rit ; il dit que nous en parlerions le lendemain, et nous allons à notre coterie, où nous trouvons devant une belle banque attentif à tailler le duc de Monteleone.
— J’ai du guignon, lui dis-je, à jouer sur la parole, ainsi j’espère que vous me permettrez de jouer argent comptant.
— Comme tu voudras, c’est égal. Je t’ai fait une banque de quatre mille ducats pour que tu puisses te refaire.
— Et je vous promets de l’enlever, ou d’en perdre quatre mille.
Disant cela, je tire de ma poche six mille ducats en papier27 comme toujours, j’en donne deux mille au duc de Matalone, et je commence à jouer à cent ducats. Après un très long combat, j’ai débanqué28, et le duc de Matalone étant parti, je suis retourné à son hôtel tout seul. Quand je lui ai donné le lendemain la bonne nouvelle, il m’embrassa, et il me conseilla de jouer toujours argent comptant. Un grand souper que la princesse de la Vale29 donnait était la cause que notre assemblée de joueurs ne se ferait pas ce jour-là. Nous allâmes donc donner le bonjour à D. Leonilda, différant à parler de notre mariage au lendemain, et nous passâmes le reste de la journée à voir les merveilles de la nature des environs de Naples. J’ai vu à ce grand [84v] souper la première noblesse de Naples, et une grande profusion.
Le lendemain matin le duc me dit que je pouvais aller tout seul chez sa maîtresse, où il viendrait plus tard, ayant des affaires, et j’y suis allé ; mais il n’est pas venu. Ce fut la cause que nous n’avons pu rien conclure sur l’article de notre mariage. J’ai passév deux heures tête-à-tête avec elle ; mais, dans l’obligation de me conformer à son goût, elle ne me trouva amoureux qu’en paroles. En la quittant je lui ai de nouveau juré qu’il ne dépendait que d’elle de partir avec moi liée par le mariage à ma destinée jusqu’à la mort.
Le duc me demanda en riant, si après avoir passéw toute la matinée tête-à-tête avec sa maîtresse, je me sentais encore l’envie de l’épouser.
— Plus que jamais. Que pensez-vous donc ?
— Rien. Et puisque la chose est ainsi, nous parlerons demain.
Le soir chez Monteleone je vois un banquier d’assez bonne mine avec beaucoup d’or devant lui : le duc me dit que c’était D. Marco Ottoboni. Il tenait les cartes dans sax gauche, et il tirait très bien la carte de la droite ; mais il tenait le jeu si serré dans sa main que je ne le voyais pas. Je prends le parti de jouer au ducat. Avec un malheur décidé je ne perdais après cinq à six tailles que dix-huit à vingt ducats. Ce banquier me demande noblement par quelle raison je jouais contre lui si petit jeu. — Parce que, lui répondis-je, quand je ne vois pas au moins la moitié du jeu de cartes, j’ai peur de perdre.
Dans la nuit suivante j’ai débanqué le prince du Cassaro fort aimable, et fort riche, qui me demanda sa revanche m’invitant à souper à une jolie maison qu’il avait à Posilipo30, où il vivait avec une virtuosa, dont il était devenu [85r] amoureux à Palerme. Il y invita aussi le duc de Matalone, et trois ou quatre autres. Je n’ai taillé à Naples que cette seule fois. Je lui ai fait une banque de six mille ducats, après l’avoir averti qu’étant à la veille de mon départ je ne jouais qu’argent comptant. Il perdit dix mille ducats31, et il ne quitta que parce qu’il n’avait plus d’argent. Tout le monde défila32, et j’aurais fini aussi, si la maîtresse du prince, qui jouait sur la parole après avoir perdu trente ou quarante onces33 ne se fût trouvée marquée d’une centaine. J’ai poursuivi à tailler espérant qu’elle se referait ; mais j’ai à la fin mis bas les cartes à deux heures du matin lui disant qu’elle me payerait à Rome.
Ne voulant absolument quitter Naples sans avoir vu Caserta34, et D. Leonilda ayant la même envie, le duc nous y envoya dans une voiture fort commode sous l’attelage de six mules, dont le trot surpassait en vitesse le galop des chevaux. Dans ce voyage j’ai entendu la voix de sa gouvernante.
Ce fut le lendemain de ce voyage, que dans un entretien de deux heures nous établîmes notre mariage.
Leonilda que tu vois, me dit le duc, a sa mère qui vit dans une terre peu éloignée de cette ville de six cents ducats par an35 que je lui ai assurée pour toute sa vie ayant faity l’acquisition d’une campagne que son mari lui a laissée ; mais Leonilda ne dépend pas d’elle. Elle me l’a cédée il y a sept ans, et je lui ai d’abord fait une rente viagère de cinq cents ducats qu’elle te portera en dot avec tous ses diamants, et une belle garde-robe. Sa mère l’a entièrement abandonnée à ma tendresse, et à la parole d’honneur que je lui ai donnée de lui procurer un mariage avantageux. Je l’ai faite instruire, et ayant connu son goût, je l’ai cultivée, la délivrant de tous les préjugés, excepté celui qui met une fille dans le devoir de se garder pour celui que le ciel lui a destiné pour mari ; et tu peux être certain que tu seras le premier homme que ma chère Leonilda serrera contre son sein.
Je lui ai dit d’instrumenter36 sa dot, et d’y ajouter cinq mille ducats de regno37, que je lui compterais à la signature du contrat de mariage : il me dit qu’il les prendrait lui-même sous l’hypothèque d’une maison de campagne qui valait le double, et se tournant vers Leonilde qui pleurait de plaisir, il lui dit qu’il enverrait prendre sa mère qui serait enchantée de signer le contrat de ses noces.
Cette mère vivait à S.te Agate en famille avec le marquis Galiani38. C’était à une journée de Naples. Il dit qu’il lui enverrait la voiture le lendemain, et que le surlendemain nous souperions ensemble, que dans le jour suivant nous finirions tout avec le notaire, que nous irions tout de suite à la petite église à Portici, où un prêtre nous marierait faisant son affaire de la dispense des publications. Le lendemain du mariage la mère retournerait à S.te Agate avec nous, où nous dînerions avec elle, et nous poursuivrions notre voyage accompagnés par sa bénédiction.
À cette conclusion j’ai frissonné, puis j’ai ri ; mais Leonilde avec tout son esprit tomba évanouie entre les bras du duc, qui la rappela à la vie la nommant sa chère fille, et l’embrassant à reprises. À la fin de la scène nous essuyâmes tous les trois nos larmes.
Depuis ce jour je n’ai plus joué. J’avais gagné quinze mille ducats, je me regardais comme marié : je devais adopter un système de sagesse.
[86r] Le lendemain soupant avec Leonilde, et le duc après l’opéra de S. Charles :
— Que dira ma mère, me dit-elle, demain au soir quand elle te verra ?
— Elle dira que tu as faitz une sottise épousant un étranger que tu ne connais que depuis huit jours. Lui as-tu écrit mon nom, ma patrie, mon état, mon âge ?
— Voici les trois lignes que je lui ai écrites. Venez d’abord, ma bonne maman, signer mon contrat de mariage avec un homme que je reçois des mains de monsieur le duc, et avec lequel je partirai lundi pour Rome.
— Voici aussi mes trois lignes, dit le duc. Viens d’abord, ma chère amie, signer le contrat de mariage, et donner ta bénédiction à ta fille, qui sagement s’est choisi un mari qui pourrait être son père.
— Ce n’est pas vrai, dit Leonilde venant entre mes bras ; elle te croira vieux, et j’en suis fâchée.
— Est-ce que ta mère est vieille ?
— Sa mère, me dit le duc, est une femme charmante, et remplie d’esprit qui n’a que trente-sept à trente-huit ans.
— Que fait-elle chez Galiani ?
— Étant amie intime de la marquise, elle vit avec sa famille ; mais payant sa pension.
Le lendemain ayant besoin de finir plusieurs petites affaires, et d’aller chez le banquier pour lui remettre tous les billets de banque, et prendre sa traite sur Rome, cinq mille ducats exceptés, que je devais débourser à la signature du contrat, j’ai dit au duc de m’attendre vers l’heure du souper chez Leonilde.
J’entre à huit heures dans la chambre où ils étaient debout le dos tourné à la cheminée le duc entre la mère, et la fille. — Oh ! Le voilà.
Je regarde d’abord cette mère qui à mon apparition fait un cri perçant, et se laisse tomber assise sur le sopha. Je la fixe, [86v] et je vois Donna Lucrezia Castelli39.
— Donna Lucrezia ! lui dis-je, que je suis heureux !
— Reprenons un peu haleine, mon cher ami. Asseyez-vous ici. Vous allez épouser ma fille.
Je m’assieds, j’entends tout ; mes cheveux se dressent, et je tombe dans le plus morne silence. Les étonnés étaient Leonilde, et le duc : ils comprenaient que nous nous connaissions ; mais ils ne pouvaient pas aller au-delà. Je pense à l’époque, et à l’âge de Leonilde, et je vois qu’elle pouvait être ma fille ; mais je pensais que D. Lucrezia ne pouvait pas en être sûre, puisqu’elle vivait avec son mari, qui n’avait pas encore cinquante ans, et qui l’aimait. Je me lève, je prends un flambeau, et demandant pardon au duc, et à Leonilde, je prie la mère de passer avec moi dans l’autre chambre.
À peine assise près de moi, cette femme, que j’avais tant aimée à Rome, me dit :
— Leonilde est votre fille40, j’en suis sûre ; je ne l’ai jamais regardée que comme telle, mon mari même le savait, il n’en était pas fâché, il l’adorait. Je vous montrerai son extrait baptistaire, et après avoir vu le jour de sa naissance, vous compterez. Mon mari à Rome ne m’a jamais touchée, et ma fille n’est pas née avant terme. Vous souvenez-vous que feu ma mère doit vous avoir lu une lettre dans laquelle je lui écrivais que j’étais grosse ? C’était dans le mois de Janvier de l’année 1744. Dans six mois elle aura dix-sept ans. Ce fut mon cher mari même qui lui donna aux fonts du baptême le nom de Leonilde Jacomine, et quand il badinait avec elle il l’appelait toujours Jacomine. Ce mariage, mon cher ami, me fait horreur, et vous sentez que je ne m’y opposerai pas, car je n’oserais pas en dire la raison. Que pensez-vous ? Aurez-vous actuellement le courage de l’épouser ? Vous hésitez. Auriez-vous déjà consommé le mariage avant de le faire ?
— Non ma chère amie.
— Je respire.
— Elle n’a aucun de mes traits sur sa figure.
— C’est vrai. C’est à moi qu’elle ressemble. [87r] Tu pleures, cher ami.
— Qui ne pleurerait ! Je vais de l’autre côté, et je t’enverrai le duc. Tu sens qu’il faut lui faire savoir tout.
J’entre, et je lui dis d’aller parler à D. Lucrezia. La tendre Leonilde toute effrayée vient s’asseoir sur moi, et me demande de quoi il s’agissait. L’angoisse m’empêche de lui répondre, elle m’embrasse en tremblant, et elle verse des larmes avec moi. Nous restâmes là taciturnes une demi-heure jusqu’à la rentrée du duc, et de D. Lucrezia qui seule de nous quatre avait pris un maintien de raison.
— Mais ma chère fille, dit-elle à Leonilde, tu dois devenir à part de ce désagréable mystère41 ; et c’est de ta mère même que tu dois l’apprendre. Te souviens-tu quel nom te donnait souvent feu mon mari quand te tenant entre ses bras il te caressait ?
— Il m’appelait charmante Jacomine.
— C’est le nom de l’homme que voici. C’est ton père. Va l’embrasser comme fille, et s’il a été ton amant, oublie ton crime.
Ce fut dans ce moment-là que le grand pathétique de la tragédie nous émut42. Leonilde court embrasser les genoux de sa mère, et lui dit en dépit des sanglots qui l’étouffaient : Je ne l’ai jamais aimé qu’en fille.
La scène alors devint muette, sinon que le son des pleurs, et des baisers de ces deux excellentes créatures l’animaitaa, tandis que le duc, et moi, présents, et intéressés au suprême degré à ce spectacle, ressemblions à deux statues de marbre.
Nous restâmes trois heures à table toujours tristes, toujours dialoguant, et allant de réflexions en réflexions sur cette plus malheureuse qu’heureuse reconnaissance, et nous nous séparâmes à minuit sans savoir que nous n’avions rien mangé.
Nous savions que nous parlerions le lendemain à dîner de cette aventure de sang rassis43, et avec plus de bon sens ; nous étions sûrs que rien ne nous empêcherait de prendre le plus sage parti, et sans nulle difficulté, car il n’y en avait qu’un.
Le duc, chemin faisant parla tout seul faisant une quantité de réflexions sur tout ce qu’en philosophie morale on peut appeler préjugé. Que l’union d’un père avec sa fille soit quelque chose d’horrible en nature, il n’y aura pas de philosophe qui ose le dire ; mais le préjugé est si fort qu’il faut avoir un esprit entièrement dépravé pour le fouler aux pieds. Il est le fruit d’un respect aux lois qu’une bonne éducation a insinué dans une belle âme, et défini ainsi, il n’est plus préjugé ; il est devoir.
Ce devoir peut aussi être considéré comme naturel en ce que la nature nous excite à accorder à ceux que nous aimons les mêmes biens que nous désirons à nous-mêmes. Il semble que ce qui convient le plus à la réciprocité de l’amour soit l’égalité en tout, en âge, en condition, en caractère, et au premier aspect on ne trouve pas cette égalité entre le père, et la fille. Le respect qu’elle doit avoir pour celui qui lui a donné l’être met un obstacle à l’espèce de tendresse qu’elle doit sentir pour un amant. Si le père s’empare de sa fille en force de son autorité paternelle il exerce une tyrannie que la nature doit abhorrer. L’amour naturel au bon ordreab fait aussi que la raison trouve monstrueuse une pareille union. On ne saurait trouver dans la descendance que la confusion, et l’insubordination : cette union enfin est abominable dans tous les aspects ; mais elle ne l’est plus quand les deux individus s’aiment, et ne savent rien que des raisons étrangères à leur tendresse mutuelle devraient les empêcher de s’aimer, et les incestes sujets éternels des tragédies grecques au lieu de me faire pleurer me font rire, et si je pleure à Phedra c’est l’art de Racine qui en est la cause.
[88r] Je suis allé me coucher ; mais je n’ai pas pu dormir. Le passage soudain que je devais faire de l’amour charnel au paternel mettait toutes mes facultés morales, et physiques dans la plus grande détresse. J’ai dormi deux heures après m’être déterminé à partir le lendemain.
À mon réveil, trouvant fort sage le parti que j’avais pris, je vais le communiquer au duc qui était encore au lit. Il me répond que tout le monde savait que j’étais à la veille de mon départ, et que ce précipice44 serait mal interprété. Il me conseille à prendre un bouillon avec lui, et à regarder comme une plaisanterie le projet de ce mariage. Nous passerons, me dit-il, ces trois ou quatre jours gaiement, et nous nous servirons de notre esprit pour ôter de cette affaire tout ce qu’elle a de lugubre, lui donnant même une teinture comique. Je te conseille à renouveler tes amours avec D. Lucrezia. Tu dois l’avoir trouvée comme elle était il y a dix-huit ans : il est impossible qu’elle ait été mieux.
Cette petite remontrance me met à la raison. Celui d’oublier le projet de mariage était le vrai parti que je devais prendre ; mais j’étais amoureux, et l’objet de l’amour n’est pas comme une marchandise à laquelle il est facile, quand on ne peut pas l’avoir, d’en substituer une autre.
Nous allâmes donc chez Leonilde ensemble, le duc dans son assiette ordinaire ; mais moi pâle, défait, le vrai portrait de la tristesse. Ce qui d’abord me surprend est de trouver la gaieté. Leonilde me saute au cou m’appelant son cher papa, sa mère me nomme son cher ami, et elle arrête mes yeux, et mon âme sur sa figure sur laquelle dix-huit ans n’avaient eu la forceac d’endommager aucun trait.
[88v] Nous faisions scène muette, nous embrassant à reprise, et avec des intervalles : Leonilde me donne, et reçoit tous les baisers imaginables sans s’embarrasser des désirs qu’ils pouvaient nous inspirer : il lui suffisait d’être sûre que sachant qui nous étions nous saurions y résister. Elle avait raison. On s’accoutume à tout. Ce fut la honte qui dissipa ma tristesse.
Je conte à D. Lucrezia l’étrange accueil que sa sœur m’avait fait à Rome45, et le rire commence : nous nous rappelons la nuit de Tivoli, et ces images rappelées nous attendrissent. Après un court silence je lui dis que si elle voulait venir à Rome avec moi pour nulle autre raison que pour faire une visite à D. Angelica, je m’engageais à la reconduire à Naples au commencement du carême46. Elle me promet une réponse dans le jour suivant.
Dînant entr’elle et Leonilde, et en devoir d’oublier celle-ci, il n’est pas surprenant que tout mon ancien feu se soit rallumé. Soit la gaieté de ses propos, soit le besoin que j’avais d’aimer, soit l’excellence des mets, et des vins je me suis trouvé au dessert si amoureux que je lui ai proposéad ma main. Je t’épouse, lui dis-je, et nous partirons lundi tous les trois, car d’abord que Leonilde est ma fille, je ne peux pas la laisser à Naples. À cette proposition mes trois convives s’entreregardèrent, et personne ne me répondit.
Après le dîner, surpris par un fort sommeil j’ai dû aller me jeter sur le lit, où je ne me suis réveillé qu’à huit heures étonné de ne voir que Donna Lugrezia qui écrivait. Elle vient à moi, elle me dit que j’avais dormi cinq heures, et qu’elle n’était pas allée à l’opéra avec sa fille, et le duc pour ne pas me laisser seul.
[89r] Le ressouvenir d’une ancienne tendresse vis-à-vis d’une femme adorable la réveille, les désirs renaissent, et la force avec laquelle ils se renouvellent est sans bornes. Si les deux objets s’aiment encore l’un va au-devant de l’autre, il leur semble de rentrer en possession d’un bien qui leur appartient, dont des cruelles combinaisons leur en a défendu pour longtemps la jouissance. Tels nous devînmes dans un instant sans aucun préambule, point de vains discours, point de préliminaires, point même de fausses attaques, où l’un des deux doit nécessairement mentir. Plongés dans la douceur d’unae riant silence nous nous abandonnâmes au vrai, et seul auteur de la nature, à l’amour.
Je fus le premier à rompre le silence dans le premier entracte. Si l’homme a l’esprit plaisant, peut-il l’avoir différent dans le charmant repos qui va à la suite d’une victoire amoureuse ? Me voilà de nouveau, lui dis-je, dans ce charmant pays, qui au bruit des coups de fusil, et des tambours m’a abîmé47 la première fois que j’ai osé le parcourir à l’obscur.
Elle dut rire, et la mémoire se mettant de la partie nous rappelâmes tour à tour tout ce qui nous était arrivé à Testaccio, à Frascati, à Tivoli. Nous ne faisions cette revue que pour rire, mais qu’est-ce que les sujets de rire que deux amants tête-à-tête se procurent sinon un prétexte pour renouveleraf la fête de l’amour ?
À la fin du second acte, dans l’enthousiasme que l’amour heureux, et satisfait laisse à l’âme :
— Soyons, lui dis-je, l’un à l’autre jusqu’à la mort : assurons-nous ainsi de mourir heureux : nous avons le même âge, et nous pouvons encore espérer de mourir dans le même temps.
— C’est mon vœu ; mais reste à Naples, et laisse Leonilde au duc. Nous vivrons en société, nous lui trouverons un époux digne d’elle, et notre bonheur sera parfait.
— Je ne peux pas, ma [89v] chère amie, m’établir à Naples. Ta fille était prête à partir avec moi.
— Dis donc notre fille. Je vois que tu voudrais n’être pas son père. Tu l’aimes.
— Hélas ! Je suis bien sûr que ma passion se tairait tant que je pourrais vivre avec toi ; mais je ne réponds de rien, si tu n’y étais pas. Je ne pourrais que m’enfuir. Elle est charmante, et son esprit me séduit plus encore que sa beauté. Étant sûr qu’elle m’aimait, je n’ai suspendu l’entreprise de la séduire que par crainte de me rendre suspect. Cet alarme48 de sa part aurait pu diminuer sa tendresse. J’aspirais à son estime, je ne voulais pas troubler sa candeur. Je ne voulais la posséder que légitimement et avec un droit égal au sien. Nous avons, ma chère amie, créé un ange. Je ne peux pas concevoir comment le duc…..
— Le duc est nul. Conçois actuellement tout.
— Comment nul ? Il a un fils.
— Il est nul te dis-je.
— Mais….
— Mais. Il est nul, et il sait qu’il l’est.
— Laisse que je te voie comme à Tivoli.
— Non ; car une voiture s’arrête.
Quel éclat de rire de Leonilde voyant sa mère entre mes bras ! Elle nous donna cent baisers. Le duc vint un moment après, et nous soupâmes très gaiement. Il me trouva le plus heureux des mortels quand je lui ai dit que je passeraisag la nuit avec ma femme et ma fille en tout honneur, et il avait raison : je l’étais dans ce temps-là. — Quand’ero in parte altr’uom da quel ch’io sono [Quand j’étais en partie autre homme que ne suis]49.
Après son départ, c’est Leonilde qui déshabille sa mère, tandis qu’après avoir enveloppéah mes cheveux dans un mouchoir, je jetais mes habits au milieu de la chambre. Elle dit à sa fille de se coucher près d’elle :
— Ton père, lui dit-elle, ne s’occupera que de ta mère.
— Et moi de l’un et de l’autre, répond Leonilde ; et de l’autre côté du lit, elle se déshabille entièrement, et se couche près d’elle, disant qu’en qualité de père je devais être le maître de voir tout mon ouvrage. Sa mère en est vaine, elle l’admire, et elle jouit voyant que je la reconnaissais pour belle. Il lui suffit de se voir au milieu, et que ce ne fût que sur elle que j’éteignisseai le feu, dont elle me voyait brûler. [90r] La curiosité de Leonilde me ravissait l’âme. C’est donc comme ça, me disait-elle, que tu as fait, il y a dix-huit ans, quand tu m’as engendrée ? Mais voilà le moment qui mène Lucrèce à la mort d’amour précisément dans l’instant, où pour la ménager je me crois en devoir de me retirer. Leonilde émue à pitié aide d’une main le passage à la petite âme de sa mère, et de l’autre elle met un mouchoir blanc sous son père qui se distillait.
Lucrèce, reconnaissante aux tendres soins de sa fille, me tourne le dos, la serre entre ses bras, lui donne cent baisers, puis se retournant vers moi elle me dit d’un ton pathétique :
— Tiens, regarde-la bien, c’est sans tache, touches-y même si tu veux, rien n’est endommagé ; elle est comme je l’ai faite.
— Oui, me dit Leonilde riante, regarde-moi, et baise maman.
Hélas ! J’aimais cette maman : sans cela rien n’aurait pu la garantir de ma fureur. La guerre alors recommença et ne cessa que lorsque nous nous endormîmes.
Ce qui nous réveilla furent les rayons du Soleil. — Va donc tirer le rideau, ma chère fille, lui dit sa mère.
Leonilde alors obéissante, nue comme la main, va tirer le rideau, et m’étale des beautés que quand on aime on n’a jamais assez vues. Hélas ! retournant au lit, elle laisse que je couvre de mes baisers tout ce que je voyais ; mais d’abord qu’elle me voit sur la porte du précipice elle s’escamote, et elle me donne à sa mère qui me reçoit à bras ouverts, et qui impérieusement m’ordonne de lui faire impitoyablement une autre Leonilde. À la fin du combat, qui fut fort long, j’ai cru de l’avoir obéi ; mais mon sang, qui se montra à ses yeux dans ma défaillance, la laissa dans le doute. Tu m’as accoutumée, me dit-elle, à cet effrayant phénomène.
Après avoir assuréaj l’innocente Leonilde que ce n’était rien, nous nous habillâmes, et le duc de Matalone arriva.
[90v] Leonilde fut celle qui lui fit la description de tous nos travaux nocturnes. Dans la misère de sa nullité il dut se féliciter de s’en être trouvé absent.
Déterminé à partir le lendemain pour me trouver à Rome à temps de jouir des derniers huit jours du carnaval50, j’ai adressé mes instances au duc pour m’assurer qu’un don que j’avais décidé de faire à Leonilde ne serait pas refusé. C’était le douaire de cinq mille ducats que je lui aurais fait si elle avait pu être ma femme. Le duc a décidé qu’à plus forte raison, étant ma fille, elle devait accepter cette somme à titre de dot. Elle l’a reçue m’accablant de caresses, et me faisant promettre que je retournerais à Naples pour la voir quand je saurais qu’elle était mariée. Je lui ai promis, et je lui ai tenu parole.ak
Ayant décidé de partir le lendemain, le duc voulut que je visse toute la noblesse de Naples dans son palais à un grand souper dans le goût de celui que j’avais vu chez la princesse de la Vale Picolomini. Par conséquent il me laissaal avec ma fille me disant que nous nous reverrions au souper. Nous dînâmes ensemble, et nous passâmes tout le reste du jour nous tenant dans les bornes prescrites à un père, et à une fille. La forte saignée de la nuit passée y a peut-être contribué de ma part. Nous ne nous sommes embrassés que dans le moment extrême de la séparation, à laquelle la mère fut aussi sensible que la fille.
Je suis allé m’habiller pour aller au souper. Quand j’ai pris congé de la duchesse voici les paroles qu’elle me dit. Je suis sûre que vous ressentirez du plaisir toutes les fois que vous vous souviendrez de Naples. Personne ne pouvait en douter. Après avoir été généreux avec la cour du duc, je suis parti comme j’étais arrivé. Ce seigneur, qui est mort trois ou quatre ans après, m’accompagna jusqu’à la portière de ma voiture.
Chapitre VII
Ma voiture versée ; mariage de Mariuccia ; fuite du Lord
Lismore ; mon retour à Florence ; mon départ avec la Corticelli.
Précédé par mon Espagnol à cheval, avec D. Ciccio Alfani à mon côté dans une excellente voiture à quatre chevaux dormant profondément, je me réveille en sursaut forcé par la secousse. On m’a versé à minuit au milieu du grand chemin au-delà de Francolise quatre milles en deçà de S.te Agate1. Alfani qui était sous moi criait de la douleur qui2 lui causait son bras gauche qu’il croyait cassé, et qui après ne se trouva que disloqué. Mon Le-duc retournant sur ses pas me dit que les deux postillons s’étaient sauvés, eta qu’ils pouvaient être allés avertir des voleurs de grand chemin.
Je suis sorti facilement de la voiture par la portière qui était au-dessus de moi ; mais Alfani vieux, et avec son bras estropié ne pouvant pas en sortir, avait besoin d’être tiré dehors. Dans un quart d’heure nous en vînmes à bout. Ses cris perçants m’excitaient à rire à cause des singuliers blasphèmes dont il entrelardait les sottes prières qu’il adressait à S. François d’Assise son protecteur.
Pour moi, accoutumé à être versé, je ne m’étais fait aucun mal. Cela dépend de la façon de se tenir. D. Ciccio s’était peut-être cassé le bras pour l’avoir allongé dehors.
Je tire de la voiture mes pistolets de mesure3 en ayant des courts dans la poche, ma carabine, et mon épée. Je dis à Le-duc de monter à cheval, et d’aller chercher des paysans armés dans les environs l’argent à la main.
[93v] En attendant, D. Ciccio s’étant couché sur la dure4 gémissant, et tout à fait hors d’état de résister aux voleurs, je me dispose tout seul à leur vendre au plus cher prix ma fortune, et ma vie. Ma voiture étant près du fossé, je détache les quatre chevaux, je les lie en cercle aux roues, et au timon5, et je me place derrière eux avec mes cinq armes à feu.
Dans cette détresse, je ne pouvais m’empêcher de rire du pauvre vieux Alfani qui agonisait précisément comme un dauphin mourant sur la plage de la mer, et qui prononça les plus horribles exécrations quand une jument qui avait le dos tourné vers lui eut le caprice de décharger sur lui sa vessie. Il n’y eut pas de remède ; il dut souffrir toute la puante pluie, et pardonner à mon rire que je n’avais pas la force de modérer.
L’obscurité de la nuit, et un fort vent du Nord rendaient ma situation encore plus triste. Au moindre bruit que j’entendais je criais qui va là menaçant la mort à quiconque oserait s’avancer. J’ai dû passer deux heures entières dans cette situation tragicomique.
Le-duc enfin arriva à carrière ouverte6 jetant des grands cris, et suivi d’une bande de paysans tous avec leur lanterne, qui venaient à mon secours. Ils étaient dix à douze tous armés de fusil, et tous prêts à mes ordres.
En moins d’une heure la voiture fut remise sur les quatre roues, les chevaux furent attelés, et D. Ciccio fut remis à la place où il était. J’ai renvoyé tous les paysans bien satisfaits, n’en ayant retenub que deux qui me servant de postillons me mirent à la poste de S.te Agate à la pointe du jour. Le vacarme que j’ai fait ici fut épouvantable : Où est le maître de la poste ? Qu’on aille vite me chercher un [94r] notaire ; car il faut commencer par un procès-verbal. Il me faut une indemnisation ; et les postillons qui m’ont verséc sur un excellent chemin, où il est impossible de verser à moins qu’on ne le fasse exprès doivent être pour le moins condamnés aux galères.
Un charron arrive ; il examine ma voiture, et il trouve l’essieu cassé : il faut d’abord en faire un neuf ; et on décide que je dois demeurer là au moins un jour.
D. Ciccio, qui avait besoin d’un chirurgien, va sans me le dire chez le marquis Galiani qu’il connaissait, et qui vient en personne me prier d’aller demeurer chez lui jusqu’à ce que ma voitured fût raccommodée. J’accepte son invitation. Il ordonne d’abord qu’on mette ma voiture dans sa remise.
Le marquis Galiani était aussi savant que poli, poli sans apprêt tout à fait à la napolitaine. Son esprit n’avait pas le brillant de celui de son frère, qui pétillait, et que j’avais connu à Paris secrétaire d’ambassade avec le comte de Cantillana Montdragon7. Ce marquis qui me donna l’asile était mathématicien : il commentait dans ce temps-là Vitruve8 qu’il donna après au public ; mais ploravere suis non respondere favorem speratum meritis [ils durent se plaindre que la faveur espérée ne répondît pas aux services rendus]9. Il me présenta à sa femme que je savais être l’amie intime de D. Lucrezia ;e c’était une sage mère de famille qui avait des enfants en bas âge. On mit d’abord D. Ciccio au lit, et on appela un chirurgien qui après l’avoir bien visité le consola l’assurant que ce n’était qu’un déboîtement qu’on appelle luxation.
Nous entendons à midi une voiture qui arrive au grand trot : nous allons à la fenêtre, et je vois D. Lucrezia qui en sort.
[94v] Elle monte, elle embrasse la marquise, et point surprise de me voir elle me demande par quel hasard j’étais là. Elle dit à la marquise que j’étais un ancien ami de feu son mari, et qu’elle m’avait revu actuellement à Naples chez le duc de Matalone.
Après dîner j’ai demandé à cet être fait pour l’amour, si nous pouvions passer la nuit ensemble ; et elle me démontra que c’était absolument impossible. Je lui ai réitéré mes offres de l’épouser à S.te Agate, et de la conduire avec moi, et elle me répondit que si je l’aimais tout de bon je n’avais qu’à acheter une terre dans le royaume, où elle viendrait vivre avec moi sans exiger que je l’épousasse que dans le cas qu’elle me donnât des enfants.
J’aurais vécu heureux avec cette charmante femme ; mais j’abhorrais l’idée de me fixer quelque part. J’aurais pu à Naples m’acheter une terre qui m’aurait rendu riche ; mais il m’aurait fallu adopter un système de sagesse, qui était absolument opposé à ma nature. Après souper j’ai pris congé de tout le monde, et je suis parti à la pointe du jour pour être le lendemain à Rome. Je n’avais que quinze postes10 à faire sur un très bon chemin.
Arrivant à Carillano11, je vois une voiture à l’italienne à deux roues qu’on nomme mantice12. On y attelait deux chevaux. Il m’en fallait quatre : je descends, et je m’entends appeler. Je me tourne, et je vois assise dans le soufflet avec une jeune jolie demoiselle la signora Diana : c’était la virtuosa du prince du Cassaro, qui me devait trois cents onces13. Elle me dit qu’elle allait à Rome, et qu’elle était bien aise voyant que nous ferions le voyage ensemble.
— Nous passerons la nuit, me dit-elle, à Piperne14.
— Madame, je ne m’arrêterai qu’à Rome.
— Nous y arriverons demain tout de même.
— Je le sais ; mais je dors [95r] mieux dans ma voiture que dans les mauvais lits qu’on trouve dans ces auberges.
— Je n’ose pas aller dans la nuit.
— Nous nous verrons donc à Rome.
— C’est cruel. Vous voyez que je n’ai qu’un valet imbécile ; et ma fille de chambre qui n’a pas plus de courage que moi ; et d’ailleurs il fait un vent froid, et la voiture est ouverte. Je viendrai dans la vôtre.
— J’ai avec moi mon vieux secrétaire qui s’est cassé un bras avant-hier.
— Voulez-vous que nous dînions ensemble à Terracine15 ? Nous parlerons.
— Fort bien. Nous y dînerons.
fNous y fîmes bonne chère. Nous devions arriver à Piperno dans la nuit, madame Diane renouvela ses instances pour m’engager à y passer la nuit. Elle était blonde, et trop grasse ; elle ne me ragoûtait pas ; mais la fille de chambre me revenait. Je lui promets enfin de souper avec elle, de la recommander à l’hôte, et de partir après, car je ne pouvais pas perdre dix heures à cette station.
À Piperno, je trouve le moment de dire à la fille de chambre, que si elle me promettait d’être bonne dans la nuit, je m’y arrêterais. Je viendrai, lui dis-je, à votre lit, et soyez sûre que je ne ferai pas de bruit : votre maîtresse ne se réveillera pas. Elle me le promet ; et elle laisse même que je m’assure avec une de mes mains qu’elle sera bonne.
Après souper, elles vont se coucher ; je vais leur souhaiter une bonne nuit, et je les vois. Je ne peux pas me tromper : la porte était ouverte : j’étais sûr de mon fait. Je vais me coucher aussi après avoir éteint la chandelle. Une demi-heure après, je vais à leur lit, et mes mains trouvent la signora Diana. C’était évident. La fille de chambre lui avait conté l’histoire, et elles avaient changé de place. Il n’était pas possible que je me trompasse : je n’avais pas besoin d’yeux : ma main m’avait assez convaincu. Je me suis arrêté balançant entre deux pensées faites toutes les deux pour me venger de l’attrape. La première fut de me coucher avec elle, et la seconde d’aller m’habiller, et partir sur l’heure. Celle-ci prévalut. J’ai réveillé Le-duc, celui-ci l’hôte, j’ai payé, j’ai fait [95v] atteler, et je suis allé à Rome. J’ai vu trois ou quatre fois à la course des barbes16 la signora Diana, et nous nous sommes salués de loin : si j’avais cru qu’elle me payerait, je serais allé la voir.
J’ai trouvég mon frère, Mengs, et Winkelmann, gais, et bien portants, et Costa bien aise de me voir de retour. Je lui ai d’abord ordonné d’aller avertir l’abbé Momolo que j’irais le soir manger la polenta chez lui sans qu’il eût besoin de penser à rien. Je lui ai ordonné qu’il y eût à souper pour douze. J’étais sûr que Mariuccia y serait car Momolo savait que je la voyais avec plaisir.
Le carnaval commençant le lendemain, j’ai payé un landau17 pour tous les huit jours. C’est une voiture à quatre places, dont on peut baisser l’impériale sur le devant, et sur le derrière ; et dans laquelle on se promène sur le cours18 depuis vingt-une heures jusqu’à vingt-quatre tous les huit jours. On y va masqué, et sans masque aussi si l’on veut ; on y fait toutes sortes de mascarades à pied, et à cheval : on jette au peuple des confitures, on distribue des satires, des pasquinades19, des pamphlets. Tout ce qu’il y a de plus grand à Rome est mêlé avec tout ce qu’il y a de plus petit, on y fait vacarme, et on voit la course des barbes qui passent au milieu du cours entre les landaus qui se tiennent fermes à gauche, et à droite. Sur la brune tout ce peuple va remplir les théâtres d’opéras, de comédies, de pantomimes, de danseurs de corde, où tous les acteurs doivent être ou hommes parfaits, ou castrati. On va aussi aux hôtelleries, et aux cabarets, où toutes les chambres sont pleines de gens qui mangent de toute leur force comme si on ne mangeait que dans ces jours-là.
Je suis d’abord allé à pied chez le banquier Belloni pour déposer mon argent, et prendre une lettre de crédit sur Turin, où je devais trouver l’abbé Gama, et recevoir la commission de la cour du Portugal au congrès d’Augsbourg, sur lequel toute l’Europe comptait. Après cela je suis allé voir ma chambre [96r] derrière la Trinité de Monti, où j’espérais de voir Mariuccia le lendemain. J’ai trouvé tout en bon ordre.
Le soir l’abbé Momolo me reçut avec des cris de joie, et toute sa famille en fit de même. Sa fille aînée me dit en riant qu’elle était sûre de me faire plaisir envoyant chercher la signora Maria ; je lui ai répondu qu’elle ne se trompait pas ; et quelques minutes après je l’ai vue arriver avec sa sainte mère, qui me dit d’abord que je ne devais pas m’étonner de voir sa fille mieux habillée, puisqu’elle allait se marier dans trois ou quatre jours. Je lui en fais compliment, et toutes les filles à la fois demandent avec qui, avec qui. Ce fut alors Mariuccia qui rougissant, et très modestement dit à une des filles de Momolo : Vous le connaissez : c’est un tel, qui m’a vueh ici, et qui va ouvrir une boutique de perruquier. La mère ajoute que c’était le père XXX son confesseur qui avait fait ce mariage, et qui était dépositaire de quatre cents écus que sa fille lui porterait en dot. Momolo ajoute que c’était un honnête garçon qui aurait épousé sa fille, si elle avait eu une somme pareille.
Je vois cette fille mortifiée, je la console, je lui dis que son tour viendra, et elle prend mes paroles pour argent comptant. Elle croyait que je n’ignorais pas qu’elle était amoureuse de Costa, et que je pensais à le lui faire épouser. Je n’en savais rien. Elle se fortifia dans cet espoir quand j’ai dit à Costa de prendre le lendemain mon landau, et de conduire sur le cours toutes les filles de Momolo bien masquées, car personne ne devait les connaître : je lui ai dit de louer des habits chez les juifs. Les voilà bien contentes.
— Et la signora [96v] Maria ? me dit la jalouse.
— La signora Maria, lui répondis-je, va se marier : ainsi elle ne doit intervenir à aucune fête sans son époux.
Sa mère m’applaudit ; et voilà la fille rusée qui se montre mortifiée. Je me tourne alors à l’abbé Momolo, et je lui demande le plaisir d’inviter à souper l’époux de Mariuccia, et il me le promet.
Étant très fatigué, et m’étant laissé voir de Mariuccia, je n’avais plus rien d’important à faire. J’ai donc demandé excuse à toute la compagnie, et après leur avoir souhaité un bon appétit je suis allé à la maison.
Le lendemain à sept heures je n’ai pas eu besoin d’entrer dans l’église. Mariuccia me vit, me suivit, et nous voilà tête-à-tête dans notre petite chambre. Elle avait besoin de me parler, j’étais intéressé à savoir tout, mais ces discours auraient empiété sur l’amour. Nous ne pouvions disposer que d’une heure, et quand on fait l’amour on ne s’amuse pas à causer. Nous ne pensâmes pas même à nous déshabiller. Elle me dit enfin après le dernier baiser, et en remettant son capuchon, qu’elle était sûre d’être épousée l’avant-dernier jour du carnaval, que son confesseur avait fait tout, que j’avais bien fait à prier Momolo d’inviter à souper son futur, et que nous pourrions passer ensemble quatre heures le dimanche prochain veille du jour de son mariage. Elle partit après, et j’ai dormi une bonne heure.
Retournant à la maison je rencontre un équipage allant grand train précédé d’un coureur. Un jeune seigneur habillé de noir, et décoré d’un cordon bleu20 met la tête dehors, me nomme, et fait arrêter. Je reste très surpris voyant le lord Talou21 que j’avais connu à Paris chez [97r] la comtesse de Lismore sa mère22, qui vivait séparée de son mari, entretenue par M. de S.t Albin archevêque de Cambrai23. C’était un fils naturel du duc d’Orléans régent de France.
Ce lord Talou était joli garçon, plein d’esprit, et de talent ; mais effréné, et ayant tous les vices. Sachant qu’il n’était pas riche, j’étais surpris voyant son train, et encore plus le cordon bleu. Il me dit à la hâte qu’il allait dîner chez le prétendant24, mais qu’il souperait chez lui ; il m’invite, j’accepte. Il demeurait à la place d’Espagne chez le tailleur anglais.
J’y fus, après avoir bien ri à la comédie de Tordinona25 où j’ai vu Costa avec toutes les filles du scopatore.
Mais ma surprise me fut fort agréable quand entrant dans l’appartement de milord Talou j’ai vu le poète Poincinet26. C’était un jeune homme petit, laid, drôle, rempli de feu, et de talent pour le théâtre. Ce garçon aurait brillé dans le Parnasse français, si cinq ou six ans après il n’eût eu le malheur de tomber dans le Guadalivir27 et de s’y noyer. Il allait à Madrid pour y faire fortune.
— Qu’êtes-vous venu faire à Rome ? mon cher ami. Où est donc milord Talou ?
— Il est dans l’autre chambre ; mais il n’est plus Talou : il est comte de Lismore, son père étant mort depuis peu. Vous savez qu’il était attaché au prétendant. Je suis parti de Paris avec lui, saisissant avec plaisir cette occasion de voir Rome sans dépenser le sou.
— Milord est donc devenu riche ?
— Pas encore ; mais il le sera, car son père étant mort, il devient maître d’une richesse immense. Il est vrai que tout est confisqué ; mais ça ne fait rien : ses prétentions sont incontestables.
— Il est donc riche de prétentions ; mais comment est-il devenu chevalier des ordres du roi de France ?
— Vous badinez. C’est le cordon bleu de S. Michel28, dont le grand maître est l’Électeur de Cologne, qui vient de mourir. Milord qui, comme vous savez, joue du violon supérieurement, se trouvant à sa cour à Bone, lui joua un concerto de Tartini29i. Ce gracieux prince ne sachant que faire pour lui donner un vrai témoignage de son estime, il lui donna le cordon que vous avez vu. Vous ne sauriez croire combien ce présent fut cher à Milord, carj quand nous retournerons à Paris tous ceux qui le verront en passant croiront que c’est l’ordre du S.t Esprit30.
Nous entrons dans la salle où milord se trouvait avec la compagnie à laquelle il donnait à souper.kIl vient m’embrasser, m’appelle son cher ami, et me fait passer en revue tous les individus qui composaient sa belle société : sept à huit filles une plus jolie que l’autre, trois ou quatre castrati tous faits pour jouer le rôle de femme sur les théâtres de Rome, et cinq ou six abbés maris de toutes les femmes, et femmes de tous les maris, qui s’en vantaient, et qui défiaient l’impudence des filles à briller plus qu’eux. Ces filles cependant n’étaient pas ce qu’on appellerait p…… publiques : c’étaient des amatrices de musique, de peinture, et de philosophie libertine. Dans cette compagnie je me suis trouvé apprenti. Je vois un homme à figure honnête qui s’en va : milord lui dit : Où allez-vous prince ? Il répond qu’il ne se portait pas bien. Milord me dit que c’était le prince de Chimai sous-diacre31, qui sollicitait la permission de se marier pour conserver son illustre famille. J’ai admiré sa prudence.
À ce souper, où nous étions vingt-quatre, on a peut-être vidél cent bouteilles. Tout le monde se leva de table soûl, moi excepté, et le poète Poinsinet qui n’avait bu que de l’eau. Ce fut alors que la grande Orgie commença. Il est impossible de détailler les excès que j’ai vusm ; mais un grand libertin peut se les figurer. Un castrato, et une fille proposèrent d’aller se mettre [98r] nus dans la chambre voisine avec la condition qu’ils auraient la tête couverte, et qu’ils se tiendraient couchés au lit sur leur dos. Ils défièrent tout le monde à aller les voir, et à se trouver en état de décider lequel des deux était mâle ou femelle. On fit alors des paris, et ils y allèrent. Nous y entrâmes tous, et personne n’osa prononcer. Il n’était permis que de voir. J’ai proposé à Milord la gageure de cent écus contre cinquante que je dirais quelle était la femelle. La probabilité était égale, et milord accepta. J’ai gagné ; mais il n’y eut pas question de me payer. Ce premier acte de l’orgie finit dans la prostitution32 des deux corpsn nus. Ils défièrent tous les mâles de la compagnie à les sodomiser, tout le monde se mit à l’entreprise, moi excepté, et Poinsinet, et personne ne put réussir ; mais après on nous donna en spectacle quatre ou cinq accouplements, où les abbés brillèrent tantôt actifs, et tantôt passifs. Je fus le seul respecté. Milord, qui dans cette débauche n’avait jamais donné signe de vie, attaqua le pauvre Poinsinet : il se défendit en vain, il dut se laisser déshabiller, et se mettre de pair avec lui qui était tout nu aussi. Nous leur faisions cercle. Milord prit sa montre, et la proposa au premier qui ferait ban… soit lui, soit Poinsinet. L’envie de gagner la montre mit en haleine les filles, les abbés, et les castrati. Chacun voulait être le premier ; on se détermina à écrire sur un billet le nom de chacun, et le tirer au sort. Ce fut l’endroit de la pièce le plus intéressant pour moi qui dans toute cette incroyable partie ne me suis jamais senti affecté par la moindre sensation, si ce n’est que j’ai ri, principalement de la détresse de Poinsinet qui était réduit à avoir peur de ban…, puisque Milord ivre lui jurait que s’il lui faisait perdre sa montre, il le ferait impitoyablement sodomiser à la présence de tous les acteurs. La scène, et la pièce se termina quand il n’y eut plus personne qui pût se flatter de parvenir à gagner la montre. Le secret des Lesbiennes cependant ne fut employé que par les abbés, [98v] et les castrati : les filles ne voulurent pas le mettre en usage ; elles voulurent se ménager le droit de mépriser ceux qui l’avaient employé. Ce qui leur servit fut l’orgueil plus que la honte. Elles eurent peur de l’employer en vain.
Ce que j’ai gagné dans cette infernale débauche est une plus ample connaissance de moi-même. J’ai risqué la vie. Je n’avais que mon épée, et je m’en serais certainement servi, si le lord dans sa fureur bachique se fût avisé de me forcer à faire comme les autres, comme il avait forcé le misérable Poinsinet. Je n’ai jamais compris par quelle raison, par quelle force il se trouva obligé à me respecter, car il était soûl. Je lui ai promis en partant d’y retourner toutes les fois qu’il m’avertirait ; mais avec ferme intention de n’y aller plus. Sortant de la puante salle j’ai cru de revivre. Toutes sortes d’immondices inondaient le parquet de l’abominable théâtre. Je suis, malgré cela, allé me coucher très content d’avoir été témoin d’un spectacle auquel je n’avais jamais vu le pareil avant ce temps-là, et auquel je n’ai jamais vu l’égal après.
Vers le soir il est venu me voir sous prétexte de me rendre la visite : il était à pied, il me dit qu’il ne se souciait pas d’aller voir la course des barbes, et il m’invita à aller faire un tour de promenade avec lui à Villa Medici. J’y consens. Je lui fais compliment sur les immenses richesses qu’il devait avoir héritéeso pour vivre comme il vivait, et il me répond se mettant à rire qu’il n’était maître que d’une cinquantaine d’écus, qu’il n’avait aucune lettre de crédit, que son père n’avait laissé que des dettes, et qu’il devait déjà trois ou quatre mille écus.
— Je m’étonne qu’on vous fasse crédit.
— On me fait crédit parce que tout le monde sait que j’ai tiré une lettre de change de 200 m. francs sur Paris de Montmartel33. Mais dans quatre ou cinq jours la lettre reviendra protestée34, et je n’attendrai pas ce mauvais moment-là pour me sauver.
— Si vous êtes sûr qu’elle sera protestée, je vous conseille de partir aujourd’hui, car s’agissant d’une si grosse somme on pourrait anticiper l’avis.
— Non ; car j’ai [99r] encore un petit espoir. J’ai écrit à ma mère que je suis perdu si elle ne trouve pas le moyen de fournir les fonds au banquier, sur lequel j’ai tiré, et dans ce cas ma lettre serait acceptée. Vous savez que ma mère m’aime.
— Je sais aussi qu’elle n’est pas riche.
— C’est vrai ; mais M. de S.t Albin l’est ; et entre nous soit dit je le crois mon père. En attendant mes créanciers sont presqu’aussi tranquilles que moi. Toutes ces filles, que vous avez vues, me donneraient, si je voulais, tout ce qu’elles possèdent, car elles s’attendent toutes dans cette semaine à un gros présent, mais je ne veux pas les tromper. Celui que je tromperai, y étant forcé est le juif qui veut me vendre cette bague pour trois mille sequins, tandis que je sais qu’elle n’en vaut que mille.
— Il vous suivra à la piste.
— Je l’en défie.
C’était un solitaire couleur de paille de neuf à dix carats. Il me quitta me recommandant le secret. Cet extravagant étourdi n’excita en moi le moindre sentiment de pitié. J’ai vu en lui un malheureux qui devait aller finir ses jours dans un fort, ou qui devait se tuer, si l’idée lui en venait.
Je suis allé souper chez Momolo, où j’ai trouvé le perruquier futur de Mariuccia. Elle avait fait dire à Momolo que son père étant venu de Palestrine35 à cause de son mariage elle ne pouvait pas se trouver au souper. J’ai admiré la belle politique de ma chère Mariuccia ; et pendant tout le souper je ne me suis occupé que de ce garçon dans lequel j’ai trouvé tout ce que Mariuccia pouvait désirer. Il était joli, il avait l’esprit sage, il était modeste, et dans tous ses sentiments on voyait la candeur, et la probité. Ces qualités qui caractériseraient dignement un grand roi étaient pourtant celles de ce perruquier qui ne voyait de fort loin son bonheur que dans des perruques. Il me dit en présence de Tècle36 (c’était la fille de Momolo) que c’eût été elle [99v] qui aurait fait son bonheur, si elle avait eu de quoi l’aider à ouvrir une boutique, et qu’il devait remercier Dieu d’avoir connu Mariuccia, qui après l’avoir entendu avait trouvé dans son confesseur un vrai père en Dieu. Je lui ai demandé où il ferait la noce, et il me dit que ce serait chez son père jardinier, qui demeurait au-delà du Tibre, et qu’il avait déjà décidé de lui donner dix écus pour faire les frais parce qu’il était pauvre.
Quelle envie de lui donner d’abord les dix écus ! Mais comment faire ? Je me serais découvert.
— Est-il joli, lui dis-je, le jardin de votre père ?
— Pas joli ; mais très bien tenu. Étant maître de l’emplacement il en a fait un qu’il voudrait vendre, et qui donne vingt écus par an : je me croirais heureux si je pouvais l’acheter.
— Combien coûte-t-il ?
— Deux cents écus.
— C’est bon marché. Écoutez-moi. J’ai connu ici votre future, et à tous égards je l’ai trouvée digne de devenir heureuse. Elle mérite un honnête garçon comme vous. Dites-moi ce que vous feriez, si je vous faisais dans ce moment présent de deux cents écus pour acheter le jardin de votre père.
— Je le mettrais comme douaire dans la dot de ma femme.
— Fort bien. Voici deux cents écus que je confie à l’abbé Momolo parce que je ne vous connais pas encore assez bien. Le jardin est à vous en qualité de dot de votre future femme.
Je lui donne alors la somme qu’il remet à Momolo, qui s’engage de faire l’achat le lendemain, et voilà le garçon qui versant des larmes de reconnaissance vient me baiser la main à genoux. Toutes les filles pleurent, et moi aussi : mais toutes ces différentes larmes avaient des sources différentes : c’était une alliance entre le vice, et la vertu. J’ai relevé ce garçon l’embrassant. Il osa m’inviter à la noce ; j’ai refusé. Je lui ai seulement dit qu’il me ferait plaisir venant souper chez Momolo dimanche, c’était la veille de son mariage. J’ai prié Momolo d’engager Mariuccia à s’y trouver avec son père aussi. J’étais sûr de la voir le dimanche matin. C’était pour la dernière fois.
Ce fut à sept heures que nous nous trouvâmes, et en ayant quatre devant nous nous nous mîmes au lit. Elle débuta par me dire que tout avait été fait la veille dans sa propre maison, son père y étant, son époux, son confesseur, le notaire, et Momolo qui ayant présentép la quittance du père de son époux avait mis le jardin dans le contrat de dot. Elle me dit outre cela que le père confesseur lui avait fait une aumône de vingt écus pour les frais notariaux, et de la noce.
— Ce soir, me dit-elle, nous souperons ensemble chez Momolo, et tu as fait cela très bien. On ne peut rien dire. Mon époux t’adore. Tu as aussi très bien fait à refuser de venir à mes noces à Transtevere37. Tu te serais trouvé dans une trop pauvre maison, et après les caquets m’auraient rendue pour l’avenir moins heureuse.
— Comment te tireras-tu d’affaire, si l’époux s’avise de trouver à redire sur ton état physique, qu’il s’attend peut-être à trouver sans tache ?
— Mes caresses, ma douceur, et ma conscience pure, qui ne me permettent pas seulement de penser à cela sont mes sûrs garants que mon futur n’y pensera pas non plus.
— Mais s’il t’en parlait ?
— Ce ne serait pas une marque de délicatesse ; mais quelle difficulté aurai-je à lui répondre avec l’air vrai, et sincère de l’innocence que je ne sais pas de quoi il me parle, que je ne me connais pas en cette matière ?
Quatre heures passèrent bien vite. Nous nous quittâmes prenant congé de l’amour, et versant des douces larmes.
] Après la course des barbes, où j’ai été avec la famille de Mengs qui s’amusa à jeter dans les landaus que nous dépassions des sucreries dont je leur avais rempli un sac nous allâmes au théâtre Aliberti, où le castrate qui jouait le premier rôle en femme attirait toute la ville. C’était le favori du cardinal Borghese, qui le voulait à souper avec lui tous les soirs tête-à-tête38.
Ce virtuoso chantait très bien ; mais son principal mérite était sa beauté. Je l’avais vu se promener à Villa Medici habillé en homme, et quoique fort joli de figure il ne m’avait pas frappé, car on voyait d’abord que c’était un monsieur mutilé ; mais sur la scène habillé en femme il embrasait.
Il semble qu’un homme habillé en femme doit être connu pour ce qu’il est s’il se laisse trop voir sur la poitrine ; mais c’était précisément par là que ce petit monstre charmait tous les spectateurs. Serré dans un corps39 très bien fait il avait une taille de nymphe, et on voyait sur peu de femmes une gorge plus ferme, et plus mignonne que la sienne. L’illusion qu’il faisait était telle qu’on ne pouvait pas s’en défendre. On s’y arrêtait, le prestige agissait, et il fallait en devenir amoureux, ou être le plusq négatif de tous les Allemands. Quand il se promenait sur la scène attendant le ritornello40 de l’air qu’il chantait sa marche était imposante, et lorsqu’il distribuait aux loges ses regards le tournoiement tendre, et modeste de ses yeux noirs ravissait l’âme. C’était évident qu’en qualité d’homme il voulait nourrir l’amour de ceux qui l’aimaient comme tel, et qui ne l’auraient peut-être pas aimé s’il n’avait pas été homme ; mais qu’il voulait aussi rendre amoureux ceux qui pour l’aimer avaient besoin de le considérer comme une véritable femme. Rome la sainte cependant qui oblige par là tout le genre humain à devenirr pédéraste ne veut pas en convenir, ni supposer une illusion qu’elle fait tout ce qu’il est possible de faire pour la susciter dans l’esprit des spectateurs.
— Vous avez raison, me répondit un fameux monsignor de la manchette pour me donner le change, oui vous raisonnez très bien. Pourquoi permet-on que ce castrate étale ses beaux seins, tandis qu’on veut qu’on sache que c’est un homme, et non pas une femme ? Et si on défend de représenter aux femmes41 parce qu’on ne veut pas exciter les sens à devenir victimes de leurs appas, pourquoi cherche-t-on des hommes qui garnis des mêmes appas trompent, et séduisent les sens, et font naître des désirs beaucoup plus coupables que les naturels que les véritables femmes excitent ? On s’obstine à soutenir qu’on ne doit pas outrager le genre humain supposant la pédérastie si facile, et si commune, et que même il faut rire de ceux qui deviennent amoureux de ces animaux artificiels, parce qu’ils se trouvent tous attrapés, quand ils viennent à l’éclaircissement ; mais plût à Dieu que la chose fût ainsi. Bien loin de se sentir attrapé, on s’y abandonne avec plaisir, et on parvient à trouver l’attrape si agréable que beaucoup de gens qui ne manquent ni d’esprit, ni de bon sens préfèrent ces messieurs à toutes les plus jolies filles de Rome.
— Le pape ferait bien à supprimer ce manœuvre42.
— Eh bien ! Je vous dirai que non. On ne pourrait pas sans scandale donner à souper à une belle chanteuse tête-à-tête ; et on peut donner à souper à un castrato. Il est vrai qu’après on va se coucher avec lui ; mais tout le monde doit l’ignorer ; et si on le sait, on ne peut pas jurer qu’il y ait eu du mal, car au bout du compte c’est un homme, tandis qu’on ne peut coucher avec une femme que pour jouir d’elle.
— C’est vrai monsignor. Le principal est d’empêcher au jugement la certitude, car les gens bien élevés ne prononcent jamais un jugement téméraire.
[101v] Ayant vu la marquise Passarini que j’avais connue à Dresde dans une loge avec le prince D. Marcantoine Borghese43 je suis allé leur faire la révérence. Le prince qui m’avait connu à Paris, il y avait alors dix ans, me pria à dîner pour le lendemain. J’y fus, et il n’y était pas : on me dit que je pouvais y dîner tout de même : je suis parti. Le premier jour de carême, il m’envoya son valet de chambre m’inviter à souper chez la marquise qu’il entretenait. Je lui ai promis d’y aller, et il m’attendit en vain. L’orgueil, enfant de la sottise, ne dégénère44 jamais de la nature de sa mère.
Après l’opéra d’Aliberti je suis allé souper chez Momolo, où j’ai vu Mariuccia avec son père, et sa mère, et son futur. On m’attendait avec impatience. Il n’est pas difficile de faire des heureux quand ceux qu’on veut rendre tels méritent de l’être. J’ai soupé délicieusement dans cette compagnie d’honnêtes, et pauvres gens. Il se peut que ma satisfaction vînt de ma vanités, je me reconnaissais pour l’auteur du bonheur, et de la joie que je voyais peinte sur la jolie figure des jeunes époux ; mais la vanité même doit être chère à celui qui s’examinant trouve qu’elle l’a souvent poussé à faire le bien45. Après souper j’ai fait une petite banque de Pharaon forçant tout le monde à jouer en marques, car personne n’avait le sou, et j’ai voulu être débanqué. Après cela nous avons dansé malgré la défense du pape qui croyait qu’on se damnait au bal ; et permettait les jeux de hasard. Son successeur Ganganelli46 fit tout le contraire. Le cadeau que j’ai fait aux époux pour ne pas me rendre suspect fut très petit : je leur ai cédé mon landau pour qu’ils aillent jouir sur le cours du carnaval, et j’ai ordonné à Costa de leur louer une loge au théâtre de Capranica47. Momolo nous a invités tous à souper le dernier jour de Carnaval.
Ayant intention de quitter Rome le second jour de carême, je suis allé prendre la bénédiction du saint père à vingt-deux heures exactement lorsque toute la ville était sur le cours. Il me fit le plus gracieux accueil. Il me dit qu’il était surpris que je ne fusse au grand spectacle avec tout le monde. Il me tint une bonne heure me parlant de Venise, et de Padoue, et quand je me suis de nouveau recommandé à sa protection pour obtenir la grâce de retourner à Venise il me dit de me recommander à Dieu.
Je suis allé le lendemain dernier jour de carnaval sur le cours à cheval habillé en Polichinelle48 jetant des sucreries dans tous les landaus où je voyais des enfants, et vidant enfin toute ma corbeille sur les filles de Momolo que j’ai vues dans mon landau avec Costa. Sur la brune je suis allé me démasquer, et je suis allé chez Momolo où je devais voir Mariuccia pour la dernière fois. Notre fête fut à peu près égale à celle du dimanche passé ; mais ce qu’il y avait de nouveau pour moi, et très intéressant c’était que je voyais Mariuccia mariée, et son mari qui me semblait avoir vis-à-vis de moi un air différent de celui qu’il avait eu la première fois que je l’avais vu.
Étant curieux de tout, j’ai trouvé le moment de m’asseoir à côté de Mariuccia avec toute la liberté de causer. Elle m’a rendu compte en détail de toute la première nuit, et elle me fit l’éloge de toutes les belles qualités de son mari. Il était doux, amoureux, d’une humeur toujours égale, et devenu son ami intime aprèst lui avoir fait la confidence que j’étais son seul bienfaiteur.
— Et il n’a pas soupçonné, lui dis-je, une secrète intelligence entre nous, et quelques rendez-vous ?
— Point du tout : je lui ai dit que tu n’as employé pour faire mon bonheur [102v] que le moyen de mon confesseur ne m’ayant parlé qu’une seule fois dans l’église, où je t’avais informé de la bonne occasion que j’avais de me marier avec lui.
— Et tu crois qu’il t’a crueu ?
— J’en suis sûre ; mais quand même il ne le croirait pas ne suffit-il pas qu’il en fasse semblant ?
— Certainement : je l’estimerais même davantage, car j’aime mieux que tu sois l’épouse d’un homme d’esprit que d’un sot.
Cette fidèle narration de Mariuccia fut la cause que quand j’ai pris congé de toute la compagnie, devant partir le surlendemain, j’ai embrassé le perruquier lui faisant présent de ma montre, et j’ai donné à sa femme une jolie bague de la même valeur. Après cela je suis allé me coucher avertissant Costa, et Le-duc que nous commencerions à plier bagage le lendemain.
Mais le lendemain à neuf heures j’ai reçu un billet du lord Lismore, dans lequel il me priait d’aller tout seul vers midi à Villa Borghese pour lui parler. Prévoyant très bien ce qu’il pouvait avoir à me dire j’y suis allé. J’étais en état de lui donner un bon conseil, et l’amitié que j’avais pour la comtesse sa mère m’obligeait à y aller.
Comme il m’attendait où je devais nécessairement passer, il vient à moi, et il me donne à lire une lettre de sa mère, qu’il avait reçue la veille, dans laquelle elle lui disait que Paris de Monmartel venait de l’avertir par billet qu’il avait reçu de Rome une traite sur elle de 200 m. # faite par lui, à laquelle il ferait honneur, si elle voulait bien lui fournir les fonds. Elle lui avait répondu qu’elle lui ferait savoir dans trois ou quatre jours, si elle pouvait lui faire passer cette somme. Elle disait à son fils qu’elle n’avait demandé ce délai que pour lui gagner ce temps qu’il devait employer à se mettre en sûreté, car il devait être sûr que sa lettre serait protestée.
Je lui rends sa lettre ; et je lui dis qu’il devait disparaître. — Donnez-m’en le moyen achetant cette bague. Vous ignoreriez qu’elle ne m’appartient pas, si je ne vous en avais fait la confidence.
Je lui ai donné rendez-vous à quatre heures, et je suis allé faire estimer la pierre démontée par un des premiers joailliers de Rome. Après m’avoir dit qu’il connaissait la pierre il prononça sa valeur jusqu’à deux mille écus romains. Je les lui ai portés cinq cents en or, et quinze cents en cédules qu’il devait porter à un banquier qui lui donnerait une lettre de change sur Amsterdam argent de banque49. Il me dit qu’il partirait à l’entrée de la nuit tout seul à franc étrier pour se rendre à Livourne ne portant dans une petite malle de courrier que son pur nécessaire, et surtout son cher cordon bleu. Je lui ai souhaité un bon voyage, et la pierre m’est restée que dix jours après j’ai fait monter à Bologne.
J’ai pris dans le même jour une lettre de recommandation50 du cardinal François Albani pour monseigneur le nonce Onorati51 à Florence, et une autre du peintre Mengs au chevalier Mann52 qu’il priait de vouloir bien me loger. J’allais à Florence pour la Corticelli, et pour ma chère Thérèse, et je comptais pour certain que l’auditeur ferait semblant d’ignorer que j’étais retourné en Toscane malgré l’ordre injuste qu’il m’avait donné, et à plus forte raison si le chevalier Mannv me logerait.
Le second jour de carême, la disparition de Milord Lismore fut la nouvelle de toute la ville. Le tailleur anglais ruiné, le juif propriétaire de la bague désespéré, et tous les domestiques de ce fou désolés, et mis sur la rue presque nus, car le tailleur s’était [103v] despotiquement emparé de tout ce qui ne pouvait, disait-il, qu’appartenir au lord coquin qui l’avait ruiné.
Le comique de cette tragédie me fut présenté par Poinsinet, qui parut devant moi vêtu d’une redingote sous laquelle il n’avait que sa chemise. L’hôte, s’étant emparé de tout ce qui lui appartenait, l’avait menacé de le faire mettre en prison quand il lui avait dit qu’il n’était pas au service de Milord. Je n’ai pas le sou, me dit-il, pas une seconde chemise, je ne connais personne, je pense à aller me jeter dans le Tibre.
Il n’était pas destiné à se noyer dans le Tibre, mais dans la Guadalivir en Espagne. J’ai calmé son désespoir lui disant qu’il était le maître de venir avec moi à Florence ; mais pas plus loin, car il y avait à Florence quelqu’un qui m’attendait. Il resta donc avec moi s’occupant à faire des vers jusqu’à l’heure de mon départ.
Mon cher frère Jean me fit présent d’un Onyx de toute beauté. C’était un camée où l’on voyait en bas-relief une Vénus qui nageait. C’était un antique de vingt-trois siècles : avec une loupe bien convexe on y lisait le nom du sculpteur Sostrate53. Je l’ai vendu deux ans après à Londres au docteur Matti54 pour trois cents livres sterling55 et il est peut-être dans le Musée britannique.
Je suis donc parti avec Poinsinet dont la tristesse m’amusa par les plus plaisantes idées. Le surlendemain j’arrive à Florence chez Vannini qui me voyant dissimule sa surprise. Je vais dans l’instant chez le chevalier Mann que je trouve seul à table ; il me fait un accueil amical, il lit la lettre de Mengs, il me demande si l’affaire entre l’auditeur, et moi était accommodée, je lui dis que non, et je lui vois l’air mortifié : il me dit sincèrement qu’il se compromettrait s’il me logeait, que j’avais mal fait à retourner à Florence.
— Je n’y suis que de passage.
— À la bonne heure ; mais vous sentez que vous ne pouvez pas vous dispenser de vous présenter à l’auditeur.
Je lui promets d’y aller, et je retourne à l’auberge. À peine entré dans ma chambre, un homme de la police vient me dire de la part de l’auditeur qu’il voulait me parler, et qu’il m’attendrait le lendemain matin de bonne heure. Cet ordre m’impatiente, et dans ma mauvaise humeur je me détermine à partir plutôt qu’obéir à un mandement qui m’insultait. Dans cette idée je sors : je vais chez Thérèse ; on me dit qu’elle était partie pour Pise : je vais chez la Corticelli, qui me saute au cou, et fait toutes les grimaces bolonaises qui convenaient au moment. C’est un fait que cette fille, assez jolie, n’avait cependant vis-à-vis de moi autre mérite réel que celui de me faire rire.
Je donne de l’argent à sa mère luiw ordonnant de nous faire un bon souper, et je sors avec la fille lui disant que nous allions nous promener. Je la conduis avec moi à mon auberge, je la laisse avec Poinsinet, puis j’appelle dans l’autre chambre Costa, et mon hôte. J’ordonne à Costa à sa présence de partir le lendemain avec Le-duc, et tout mon équipage, et de venir à Bologne où il me trouverait logé au Pèlerin56. L’hôte s’en va. Alors j’ordonne à Costa de partir de Florence avec la signora Laura, et son fils, lui disant, comme c’était vrai, que j’avais pris les devants avec sa fille : je fais savoir la même chose à Le-duc. Après cela, j’appelle Poinsinet à part, et je lui donne dix sequins le priant d’aller d’abord se loger ailleurs. Il pleure de reconnaissance, et il me dit qu’il partirait le lendemain à pied pour se rendre à Parme, où il était sûr que M. du Tillot57 ne l’abandonnerait pas.
Je rentre dans la chambre où était la Corticelli, je lui dis de venir avec moi ; elle croit que nous retournons chez [104v] sa mère ; mais sans la détromper je vais à la poste, je fais atteler deux chevaux à une chaise, et j’ordonne au postillon d’aller à l’Uccellatoio58 première station sur la route de Bologne.
— Où allons-nous donc ? me dit-elle.
— À Bologne.
— Et Mamanx ?
— Elle viendra demain.
— Le sait-elle ?
— Non ; mais elle le saura demain, quand Costa le lui dira, et la conduira avec lui avec tout mon bagage.
La Corticelli trouve le tour fort plaisant. Elle rit, et nous partons.
Chapitre VIII
Mon arrivée à Bologne. Chassé de Modène. Parme. Turin.
La juive Lia. La R….. marchande de modes.
La Corticelli avait un mantelet doublé d’une bonne pelisse ; mais le fou qui l’enlevait n’avait pas même un manteau. Le vent était très froid ;b et malgré cela je n’ai jamais voulu m’arrêter. J’avais peur d’être suivi, et de me voir obligé à retourner sur mes pas, ce qui m’aurait causé la plus cruelle de toutes les mortifications. Un écu pour boire que je donnais au postillon le faisait aller ventre à terre. J’ai cru que le vent m’enlèverait sur la cime de l’Apenninc ; mais rien n’eut la force de m’arrêter que les trois ou quatre minutes qui m’étaient nécessaires pour changer de chevaux. Les postillons me croyaient un prince qui enlevait cette fille. L’idée de passer pour une fille qu’on enlevait fit rire à reprises à gorge déployée cette petite folle toutes les cinq heures que nous avons employées pour faire quarante milles1. Nous sommes partis de Florence à huit, et je ne me suis arrêté qu’à une heure après minuit à une poste qui appartenait au Pape2, et où je n’avais plus rien à craindre. Le nom de cette poste était l’âne décharge3 : ce nom fit rire ma folle, et nous montâmes. Toute la maison dormait ; mais le tapage que j’ai fait, et trois ou quatre pauls que j’ai d’abord distribués aux garçons me firent faire du feu, et mirent en mouvement tout le monde pour me faire à manger. Nous mourions de faim ; et de froidd. On nous dit qu’il n’y avait rien à manger ; mais je me suis moqué de l’hôte : il avait du beurre, des œufs, des macaroni, du riz, du fromage parmesan, du pain, et du bon vin, et l’animal ne voyait pas que nous avions de quoi [107v] faire un excellent repas. Je me suis fait obéir, et je me suis fait dresser un lit qui étonna l’hôte parce que pour le faire je lui en ai fait défaire quatre. La Corticelli en mangeant comme une désespérée quand elle disait que dira Maman, le fou rire la prenait de façon qu’elle paraissait en mourir.
Nous nous mîmes au lit à quatre heures du matin après avoir ordonné qu’on nouse réveillât lorsqu’une voiture anglaise à quatre chevaux arriveraitf. Bourrés de Macaroni, comme nous étions, et gris de Chianti, et de Monte Pulciano nous n’eûmes pas envie de faire l’amour, et lorsque nous nous réveillâmes les folies que nous fîmes furent très peu de chose. Il était une heure après midi, nous pensâmes à manger, et l’hôte en conséquence de mes ordres nous donna un très bon repas. Mais lorsque j’ai vu survenir la nuit sans avoir vu arriver mon équipage j’ai commencé à penser à ce qui pouvait être arrivé ;g la Corticelli cependant ne voulait rien entendre de triste. Je me suis couché après souper déterminé à envoyer à Florence le fils du maître de poste si mes gens n’arrivaient pas dans la nuit. Ils n’arrivèrent pas, et j’ai dépêché un exprès à Costa pour savoir tout ; car dans le cas de quelque violence je me serais décidé à retourner à Florence en personne malgré la Corticelli à laquelle ce retour aurait beaucoup déplu.
L’exprès que j’ai envoyé partit à midi, et revint à deux heures pour me dire que mes gens arriveraient dans moins d’une heure. Mon équipage venait avec des chevaux de voiturier, et il était suivi d’une calèche à deux chevaux où il y avait une vieille femme et un garçon. — C’est la maman, dit la Corticelli. Oh que nous rirons ! Il faut lui préparer bien à manger, et laisser qu’elleh conte toute cette surprenante histoire dont elle se souviendra jusqu’à la mort.
Costa me dit qu’il avait tardé vingt-quatre heures à cause que l’Auditore pour se venger de ce que j’avais méprisé soni ordre avait envoyé dire à la poste de refuser des chevaux à mes gens, mais qu’un certain Agresti non sujet à cet ordre lui en avait donné en s’engageant de le mettre à Bologne en deux jours et demi. Mais voici la harangue de la Signora Laura qui mit la joie dans l’âme de sa fille :
— J’ai préparé à souper, comme vous m’avez ordonné, et j’ai dépensé plusj de dix pauls, comme vous verrez, et que vous me remettrez, car je suis une pauvre femme ; mais pensez de grâce à ma détresse, lorsque j’ai vu passer les heures après les autres heures sans vous voir rentrer. J’ai envoyé mon fils à minuit chez Vannini pour savoir de vos nouvelles, et imaginez-vous ma douleur, car je suis mère, lorsque mon fils revint, et me dit qu’on ne savait rien de vous à votre auberge. J’ai passé la nuit sans me coucher, et le matin je suis allée à la justicek me plaignant que vous m’aviez enlevé ma fille, etl demandant qu’on envoie après vous pour vous forcer à la rendre ; mais, devinez ; on s’est moqué de moi, et on m’a dit que je ne devais pas la laisser sortir de chez moi avec vous sans aller aussi avec elle. Voyez-vous la calomnie !
— Calomnie, dit la Corticelli.
— Certainement, car c’était me dire que j’avais comme consenti à cet enlèvement, ce que les butors ne pouvaient pas supposer, car si j’y avais consenti je ne serais pas allée leur demander justice. Je suis allée après chez le docteur Vannini, où j’ai trouvé votre [108v] valet de chambre qui m’a assurée que vous êtes allé à Bologne, où je vous trouverais si je voulais partir à la suite de votre équipage, et vous payerez, j’espère, ce dont je suis d’accord avec le voiturier. Mais, permettez que je vous dise que ce que vous avez fait va au-delà des bornes du badinage.
Je l’ai consolée en l’assurant que je payerais tout. Nous partîmes le lendemain, et nous arrivâmes à Bologne de bonne heure, où j’ai voulu loger chez la Corticelli en envoyant mes valets à l’auberge, d’où je me faisais venir à manger pour toute la famille. J’y ai demeurém huit jours, dans lesquels la petite folle, qui avait une quantité d’amies de son goût, me procura des plaisirs si délicieux que je soupire toutes les fois que je les rappelle à ma vieille mémoire. Il y a en Italie des villes où l’on peut se procurer tous les plaisirs que l’homme sensuel trouve à Bologne ; mais on ne les obtient nulle part ni si bon marché, ni si facilement, ni si librement. Outre cela on y mange, et on y boit très bien, on y marche sous des arcades, et on y trouve l’esprit, et les sciences. C’est un dommage que soit l’air, soit l’eau, soit le vin on y contracte un peu de gale, ce qui produit aux Bolognais le plaisir de se gratter, qui n’est pas si indifférent qu’on le pense, lorsque la démangeaison est légère. Les dames principalement dans le mois de Mars remuent leurs doigts pour se chatouiller les mains avec des grâces enchanteresses.
J’ai quitté la Corticelli vers la mi-carême en lui souhaitant un bon voyage aussi, car elle allait partir pour Prague, où on l’avait engagée pour un an pour seconde danseuse. Je lui ai promis d’aller la reprendre en personne, et de la conduire avec moi à Paris avec sa mère. Le lecteur verra de quelle façon je lui ai tenu parole4.
Ce fut un pur caprice qui me fit rester à Modène, où je suis arrivé le même jour5. Je sors le lendemain pour aller voir des tableaux, je rentre pour dîner, et je trouve un manant qui m’ordonne de la part du gouvernement de poursuivre mon voyage tout au plus tard le lendemain. J’appelle l’hôte, et je lui fais répliquer6 l’ordre à sa présence. Je lui ai dit que j’avais entendu. Il s’en va.
— Qui est cet homme ? dis-je à l’hôte.
— C’est un sbire.
— Et le gouvernement m’envoie un sbire ?
— Celui qui l’a envoyé ce ne peut être que le Bargello7.
— Le Bargello est donc le gouverneur de Modène ? Un infâmen….
— Infâme ! Taisez-vous. Toute la noblesse l’accoste8. Il est entrepreneur de l’opéra : les plus grands seigneurs vont chez lui à sa table, et par ce moyen ils se procurent son amitié.
— Mais pourquoi ce seigneur Bargello me chasse-t-il de Modène ?
— Je n’en sais rien. Allez lui parler. Vous trouverez un homme accompli.
Au lieu d’aller chez ce J… F…..9 je vais voir l’abbé Testagrossa, qui vivait encore10o se reposant sur ses lauriers, et qui était un homme qui malgré sa basse naissance s’était distingué par son esprit, et avait été jugé digne par son maître le duc de Modène d’être employé aux cours pour ses affaires politiques. Cet abbé, qui m’avait connu l’année 1753 à Vienne, après m’avoir fait un très gracieux accueil fut mortifié de l’aventure qui venait de m’arriver.
— Que puis-je faire ? lui dis-je.
— Vous en aller, car cet homme pourrait vous faire un affront beaucoup plus grand.
— Je m’en irai. Mais pourriez-vous me faire le plaisir de me faire savoir la raison de ce singulier procédé ?
— Revenez ici ce soir.
[109v] L’abbé me dit le soir même que le Bargello d’abord qu’il avait vu mon nom sur la consigne avait deviné que j’étais le même Casanova qui s’était enfui des plombs, et qu’un de ses devoirs étant celui de tenir la ville à l’abri des mauvais sujets il s’était empressé dep m’intimer le départ.
— Je m’étonneq, lui dis-je, que me contant cela vous ne soyez pas honteux pour le duc de Modène. Quelle indignité ! Quelle police contraire à la bonne morale, et même au bien de l’État !r
Le lendemain, un moment avant que je monte dans ma voiture, un homme âgé de vingt-cinq à trente ans robuste, et de la grande tailles ayant l’air d’un coupe-jarret me prie d’écouter un mot à part.
— Si vous, me dit-il, vous arrêtez à Parme seulement trois jours, et si vous me donnez actuellement votre parole de me donner cinquante sequins, lorsque je viendrai vous les demander, et que vous saurez de toute certitude que le Bargello est tué, je vous promets de le tuer moi-même moyennant un coup de carabine avec lequel je lui brûlerai la cervelle cette nuit.
— Je vous remercie, et je vous prie de le laisser mourir de sa mort naturelle. Voilà un écu pour que vous alliez boire à ma santé.
Il est certain que si j’avais été sûr que ce bourreau-là ne me tendait pas un piège, je lui aurais donné la parole qu’il me demandait ; mais j’eus peur d’une avanie. Je suis arrivé à Parme le lendemain, et je suis allé me loger à la poste11t donnant le nom de Chevalier de Seingalt que je porte encore ;u car d’abord qu’un honnête homme prend un nom,v que personne n’a le droit de lui contester, il est obligé à ne plus le quitter. Je le portais déjà depuis deux ans ; mais souvent je le joignais à celui de ma famille12.
À peine arrivé à Parme, j’ai congédié Costa ; mais huit jours après, la veille de mon départ, je l’ai repris. Son père joueur de violon fort pauvre devait entretenir sa grosse famille.
J’ai demandé de M. d’Antoine13, et il n’y était plus, et le directeur de la monnaie Dubois Chatelereux14 était à Venise. Il s’y trouvait avec la permission de l’infant duc pour instituer le balancier15, et il s’en acquitta très bien ; mais on ne s’en est pas servi. La monnaie vénitienne n’est pas cordonnée16. Les républiques se tiennent superstitieusement attachées à leurs anciennes méthodes ; elles craignent que le moindre changement en tout genre ait, ou puisse avoir une influence sur la constitution au préjudice de l’État. Ne tangas Camerinam [Ne touche pas à Camerina]17. L’esprit du gouvernement vénitien conserve le même caractère grec18 qu’il avait à la naissance de la République.
Mon Espagnol, qui se réjouit quand arrivant à Parme j’ai congédié Costa, se fâcha quand je l’ai repris. Il n’est pas libertin, me dit-il, il est sobre, et il n’aime pas la mauvaise compagnie ; mais je le crois voleur précisément parce qu’il se fait un scrupule de vous friponner dans des bagatelles. Vous en serez la dupe. Il attend à faire le grand coup quand il aura gagné toute votre confiance. J’en agis différemment : je suis un peu fripon ; mais vous me connaissez.
Le petit coquin vit mieux que moi. Cinq ou six mois après, [112v] Costa me vola cinquante mille écus19. Vingt-trois ans après, c’est-à-dire l’an 1784, je l’ai trouvé à Vienne valet de chambre du comte de Hardegg20, et l’ayant trouvé pauvre il me vint envie de le faire pendre. Je l’ai convaincu, les pièces à la main, que j’en étais le maître21. Il eut pour lors recours aux larmes, et à la pitié qu’eut de lui un honnête homme nommé Bertrand qui demeurait chez le ministre du roi de Sardaigne. Cet homme que j’estimais m’excita à l’acte héroïque de lui pardonner. Quand j’ai demandé à ce misérable ce qu’il avait fait de tout ce qu’il m’avait dérobé en or, et en bijoux, il me dit qu’il avait tout perdu faisant le fonds d’un biribi22 : que ç’avaient été ses associés mêmes qui l’avaient dépouillé. Il avait épousé dans la même année la fille de Momolo, qu’il a plantée peu de temps après. Mais poursuivons.
Je suis allé me loger à Turin dans une maison particulière, où logeait l’abbé Gama, qui m’attendait. J’ai pris tout l’appartement au premier riant du sermon qu’il me fit à mon premier abord sur l’économie. L’ayant de nouveau assuré que je serais prêt à me rendre à Augsbourg dans le même temps que tous les ministres des puissances belligérantes se seraient assemblés, il m’assura aussi que dans le mois de Mai j’aurais une lettre de créance, et que jew serais de lui-même informé de ce dont il s’agissait. Cette commission me flattait au suprême degré.
Après avoir tout réglé avec l’hôtesse pour ce qui regardait ma table, je suis allé au café, où la première personne que j’ai vuex fut le prétendu marquis des Armoises que j’avais connu à Aix en Savoye23. La première chose qu’il me dit fut que les jeux de hasard étaient défendus, et que les dames que j’avais connues à Aix seraient sans doute enchantées de me revoir. Pour ce qui le regardait il me dit qu’il vivait du jeu de trictrac24, malgré qu’il n’eût pas le dé heureux, car la force de la science à ce jeu-là avait plus d’influence que la fortune contraire. J’entendais fort bien qu’à fortune égale celui qui avait plus de science devait gagner ; mais je ne comprenais pas la possibilité du contraire.
Nous sommes allés nous promener sur la belle allée vers la citadelle où j’ai vu une quantité de jolies filles. Turin est la ville de l’Italie où le sexe a tous les charmes que l’amour peut lui désirer ; mais où la police est la plus gênante, et la ville étant petite, et très peuplée, les espions savent tout : de là vient qu’on ne peut y jouir d’autre liberté que de celle qu’on se procure avec beaucoup de précaution, et par des entremetteuses fort adroites, et qu’il faut bien payer car elles risquent, étant découvertes d’être plus que barbarement punies. On n’y souffre ni femmes publiques, ni filles entretenues, ce qui plaît beaucoup aux femmes mariées, ce que l’ignorante police aurait dû prévoir. Par cette même raison la clique de la manchette y triomphe.
Entre toutes les beautés que j’ai vues je m’informe d’une qui me frappe. Des Armoises les connaissait toutes. Il me dit que c’était la fameuse Lia juive invincible, qui avait résisté aux attaques des plus renommés amateurs de Turin, que son père étant maquignon, il n’était pas difficile d’aller chez elle ; mais qu’il n’y avait rien à faire. Je me détermine à en courir les risques, et il me promet de me conduire chez elle. Je le prie de venir dîner avec moi : nous rencontrons chemin faisant M. Z.25, et deux ou trois autres de la compagnie qui était à Aix, je fais, et je reçois des compliments, et je ne me [113v] soucie d’aller chez personne, pas même d’aller laisser à la porte du marquis de Prié26 un billet de visite.
D’abord après dîner il me conduit hors la porte du Pô chez le juif maquignon. Je lui demande s’il avait un bon cheval de selle ; il envoie un garçon à l’écurie pour en faire sortir un, et en attendant voilà sa charmante fille qui vient dans la cour pour recevoir des compliments sur ses charmes. Je la trouve au-dessus de tout éloge. Taille svelte à l’âge tout au plus dey vingt-deux ans, mise avec goût et sans façon, coiffée en cheveux, dont une ombre de poudre tempérait le noir, teint de lis, et de roses, des yeux gais, et parlants qui sous un fier sourcil déclaraient la guerre à tous ceux qui se présentaient pour les conquérir. Toute sa physionomie annonçait l’esprit, et les charmes de la société. Extasié à la contempler je ne voyais pas le cheval qui était devant moi. Quoique distrait, je l’examine cependant, et je le regarde partout contrefaisant le connaisseur, je lui ouvre la bouche, je lui observe les pieds, et les genoux, je le frappe soudain sur le dos, je lui tâte les oreilles, je le fais marcher, trotter, galoper, et je dis au juif que le lendemain matin j’irai en bottes pour le monter. Ce cheval gris pommelé coûtait quarante pistoles de Piémont qui font à peu près cent sequins27. La belle Lia me dit qu’il était la douceur même, et que l’amble qu’il possédait égalait en vitesse le trot de tout autre cheval.
— J’en ai fait, me dit-elle, plusieurs fois l’expérience, et ce cheval m’appartiendrait, si j’étais riche.
— Vous feriez deux heureux, car je suis sûr que depuis que vous l’avez monté il vous aime. Je ne l’achèterai que lorsque je vous aurai vue dessus.
Elle rougit : son père lui dit qu’elle devait me faire ce plaisir ; elle acquiesce : je lui promets d’y aller à neuf heures du matin.
Je lui tiens parole, et je la trouve habillée en courrier28. Quel corps ! Quel caractère de la Vénus Calipiga29 dans ses hanches, dans ses cuisses, et dans ses genoux ! J’étais déjà la victime de la force du prestige. Elle monte comme le plus léger Espagnol ; et je monte sur un autre cheval tout prêt qu’on me présente. Je l’accompagne partout, le cheval allait très bien ; mais je ne pensais qu’à elle. Retournant à sa maison, allant le pas, je lui dis que j’allais acheter le cheval ; mais pour lui en faire présent, et que si elle ne voulait pas l’accepter, elle ne me verrait plus. La seule condition que je lui impose est qu’elle le monterait le matin toutes les fois que je la prierais de me faire ce plaisir. Je lui dis que je m’arrêterais à Turin cinq à six semaines ; que j’étais devenu amoureux d’elle à la promenade, et que l’achat d’un cheval n’avait été qu’un prétexte pour me procurer la douce satisfaction de la voir, et de lui déclarer ma passion. Elle me répond très sensément que l’amitié qu’elle m’avait inspirée la flattait infiniment, et que le généreux présent que je lui faisais n’était pas nécessaire pour m’assurer de la sienne. Que la condition que je lui imposais lui était chère, et qu’elle accepterait avec plaisir le présent que je lui faisais quand même elle ne serait pas sûre que le refusant elle ferait de la peine à son père : elle finit par me prier de lui faire le cadeau du cheval à la présence de son père répétant l’alternative que je ne l’achèterais pas, si elle le refusait.
La chose fut faite ainsi. Son père, qui s’appelait Moyse, trouva ce marché excellent, fit compliment à sa fille, reçut, et me donna quittance des quarante pistoles que je lui ai comptées, et me pria d’aller déjeuner le lendemain avec lui.
] Le lendemain Moyse me reçut avec les marques de la plus grande vénération. La charmante Lia habillée en fille me dit que si je voulais monter à cheval, elle s’habillerait vite comme dans le jour précédent, et je lui ai dit que nous monterions un autre jour ; mais son père, qui pensait toujours à l’argent, me dit que si j’aimais la promenade il pouvait me vendre un fort joli Phaéton30 avec deux chevaux excellents. Sa fille lui dit qu’il devait me le faire voir, et il, part disant qu’il allait faire atteler.
— Je le verrai, dis-je à Lia, mais je ne l’achèterai pas, car je ne saurais qu’en faire.
— Vous iriez vous promener avec la dame que vous aimez.
— Avec vous. Vous n’oseriez pas, peut-être.
— Pourquoi pas, à la campagne, aux environs de Turin.
— Eh bien, je le verrai.
Son père vient dans le Phaéton, je descends avec Lia, et je vois la voiture, et les chevaux ; je trouve le tout très joli. Tout cela, me dit Moyse, ne coûte que quatre cents sequins, et après Pâques celui qui le voudra m’en donnera cinq cents. Nous y montons avec Lia, nous courons un mille, puis nous retournons à la maison. Je dis à Moyse que je lui donnerais réponse le lendemain ; il s’en va, et je remonte avec Lia.
— Tout cela, lui dis-je, vaut bien les quatre cents sequins, et demain je les payerai avec plaisir ; mais sous les mêmes conditions que j’ai acheté le cheval, et avec une autre de plus ; et c’est que vous m’accorderez toutes les faveurs qu’on accorde à l’amour.
— Vous parlez très clairement. Je vous réponds aussi avec la même clarté. Je suis honnête fille ; et je ne me vends pas.
— Sachez, ma belle Lia, que toutes les femmes, honnêtes ou non, se vendent. Quand un homme a le temps il les achète par des soins, et quand il est pressé comme moi il met en usage les présents, et l’or.
— Cet homme est maladroit : il ferait mieux à faire naître l’amour par des soins assidus.
— Ce serait le comble du bonheur ; mais je suis pressé, je vous le répète.
Son père revient, et un moment après je pars lui disant que si je ne pouvais pas venir le jour suivant je viendrais un autre jour, et que nous parlerions alors du Phaéton.
C’était évident que Lia m’avait pris pour un prodigue fait pour être sa dupe. Elle aurait voulu le Phaéton, comme elle avait eu le cheval. De mon côté, je me suis disposé d’avance à perdre cent sequins ; mais ce devait être assez. Je devais suspendre mes visites, et voir comme finirait la chose entre elle, et son père, qui aimant l’argent, devait être fort fâché que Lia ne sût trouver le moyen de me faire acheter la voiture ou se donnant, ou ne se donnant pas à moi, car cela devait lui être égal. J’ai été sûr à la fin de les voir venir.
Ce fut le Samedi que j’ai vu la belle juive à la promenade de la citadelle. On ne vous voit plus, me dit-elle ; ou venez demain matin déjeuner avec moi, ou je vous envoie le cheval. Je lui ai promis d’y aller, et je lui ai tenu parole. Elle me fit déjeuner avec sa tante, qui n’était là que pour la décence, et après le déjeuner elle s’habilla en courrier à ma présence ; mais la tante se tenant toujours là. Elle laissa tomber ses jupes, ayant déjà des culottes, puis elle ôta son corset, et se mit une veste, et pour lors elle me laissa voir quelque chose que j’ai fait semblant de ne pas voir ; mais elle était sûre de son fait. Elle me pria de lui arranger son jabot, et à cette occasion j’ai touchéz ce qui jusqu’à ce moment-là n’avait intéressé que ma vue. J’ai connu qu’elle avait un projet, et que ma bravoure ne dépendait que de le déjouer. J’espérais la victoireaa.
Son père arriva dans le moment que nous montions à cheval, [115v] il me dit que si je voulais acheter le Phaéton, et les chevaux, il me donnerait le tout pour vingt sequins de moins. Je lui ai répondu que sa fille était la maîtresse de me faire faire tout ce qu’elle voulait à notre retour de la promenade.
Nous partons au pas, et elle me dit qu’ayant dit à son père qu’elle était la maîtresse de me faire acheter la voiture, et les chevaux, je devais l’acheter pour ne pas la brouiller avec lui.
— Achetez le tout, me dit-elle, et réservez-vous à m’en faire présent quand vous deviendrez convaincu que je vous aime. Je vous promets que nous irons nous promener ensemble tout seuls quand vous voudrez ; sans cependant descendre nulle part ; mais je crois que vous ne vous en souciez plus : votre inclination ne fut qu’un caprice passager.
— Pour vous convaincre que le mien31 n’a pas été un caprice, j’achèterai le Phaéton, et je le ferai mettre dans une remise à Turin, et je garderai les chevaux dans une écurie sans m’en servir ; mais siab dans l’espace de huit joursac vous ne me rendez pas heureux, je le vendrai.
— Venez demain.
— Je viendrai ; mais je veux ce matin un gage de tendresse.
— Ce matin ? Je ne saurais.
— Je monterai avec vous, et en vous rhabillant en fille, vous pourrez me faire des grâcesad.
De retour chez elle, nous descendons, et elle m’étonne disant à son père que le Phaéton était à moi, et qu’il n’avait qu’à faire atteler. Le juif rit, il monte avec nous, et Lia d’un air sûr me dit de compter l’argent.
— Je ne l’ai pas sur moi ; mais je peux vous donner un billet.
— Voici plume, et papier.
Je n’hésite pas à écrire au banquier Zappata32 de payer à vue 380 sequins33. Le juif part pour aller les recevoir, et Lia reste seule avec moi.
— Vous fiant à moi, me dit-elle, vous vous êtes rendu digne de mon cœur.
— Vite donc : déshabillez-vous.
— Non. J’ai une tante dans la maison : elle pourrait entrer ; et je n’ose pas fermer la porte. Vous serez content de moi demain. Je vais cependant me déshabiller ; mais retirez-vous dans ce cabinet. Vous en sortirez d’abord que je me serai rhabillée en fille.
J’y consens, et elle m’y enferme. Regardant la porte du bas en haut j’aperçois une fente élevée entre les deux battants : je monte sur un tabouret, et je vois toute la chambre, et Lia assise devant moi sur un sopha qui travaille d’abord à se déshabiller. Elle changea de chemise, elle se déchaussa, elle nettoya ses pieds, elle s’examina un orteil, elle ôta ses culottes, un bouton tomba, et elle se courba pour le retirer de dessous le canapé : elle ne pouvait se rassasier de me faire des postures, et je me tenais pour sûr qu’elle savait que j’étais à la fente. Je n’ai pas pu m’empêcher de me manstuprer34.
Quand elle fut habillée, elle ouvrit la porte, je saute à son cou, je lui dis que j’avais tout vu, elle n’y consent pas, je veux user de mes droits, elle s’oppose, et son père est de retour me remerciant, me disant que j’étais le maître de toute sa maison, et il me donne quittance de 380 sequins. [116v] Je pars fâché, et je vais chez moi dans la rue du Pô en Phaéton. Je le place dans ma remise, et je fais mettre les chevaux dans l’écurie gardant le cocher. Je pensais à ne plus voir Lia. Elle m’avait plu dans ses postures ; mais le plaisir qu’elle m’avait fait n’était venu que d’une irritation que l’amour devait abhorrer. Elle l’avait forcé à être voleur, et l’enfant affamé y avait consenti ; mais quand après le fait, il se crut en droit d’exiger la même nourriture de bon gré, et qu’on la lui refusa le mépris occupa la place de l’estime. Lia n’a pas voulu s’avouer put…, et mon amour ne voulut pas se déclarer fripon.
J’ai fait connaissance avec un aimable chevalier, homme de lettres, militaire, grand amateur de chevaux, qui n’avait autre défaut que celui du maquignonnage. Il me fit faire plusieurs belles connaissances, que cependant je n’ai pas suivies parce qu’elles ne pouvaient m’engager que du côté du sentiment : je voulais jouir, et payer des gros plaisirs argent comptant. Le chevalier de Brezé35 n’était pas l’homme qu’il me fallait. Il m’acheta mon Phaéton, et les chevaux trente sequins moins de ce qu’ils me coûtaient, et il partit pour la campagne. Un Monsieur Baretti36 qui m’avait connu à Aix en Savoye, et qui servait de croupier au marquis de Prié me mena chez la Mazzoli37 ci-devant danseuse, et alors entretenue par le chevalier Raiberti38 homme froid, et très honnête, qui tenait alors le département des affaires étrangères. Cette Mazzoli qui n’était pas jolie me faisait venir chez elle des filles, mais je n’en ai pas trouvé une seule faite pour remplacer Lia, que je croyais de ne plus aimer. Je me trompais.
Le chevalier Coconà, qui dans ce moment-là avait la V….., me céda sa maîtresse : c’était une couturière que malgré tout ce qu’elle me dit je n’ai jamais osé toucher. Au bout de huit jours j’ai cessé de la voir. Le comte Trana son frère39, connaissance de Aix aussi, me présenta à Madame de Sc.40, qui voulut m’engager à une démarche criminelle. Mon bon Génie m’en garantit. Le comte Trana se justifia. Peu de temps après son oncle mourut, et il devint riche. Il se maria, et il devint malheureux.
Je m’ennuyais ; et Des-armoises, qui mangeait toujours chez moi, n’y trouvait pas son compte. Je pensais d’aller à Milan. Il me conseilla à faire connaissance avec une Française marchande de modes célèbre à Turin appelée la R. Elle avait à son service sept à huit filles qu’elle faisait travailler dans une salle contiguë à sa boutique. Il croyait que sachant m’y prendre je pourrais m’en approprier quelqu’une. Ayant de l’argent je n’ai pas cru cela difficile. Je suis allé dans la boutique de la R pour acheter des blondes noires41, que je voulais envoyer à Venise. Je fus surpris en entrant de voir Lia qui marchandait devant une quantité de choses qu’elle avait choisies, et dont elle trouvait le prix trop cher. Elle me dit avec un air de reproche, mais obligeant qu’elle me croyait malade : je lui ai répondu que j’avais été occupé. Elle me plut. Je lui ai dit qu’elle me verrait le lendemain. Elle m’invita [117v] à une noce juive, où je trouverais, me dit-elle, grande compagnie. Je savais que c’était amusant, et je lui ai promis d’y aller. Lia après avoir beaucoup marchandé, et ne s’être pas accommodéeae, partit, et la R allait remettre à leur place tous les brimborions42 quand je lui ai dit que j’achetais tout cela pour moi-même. Elle fit un sourire, je lui ai compté son argent, et elle me demanda où je logeais, et à quelle heure elle devait m’envoyer mes marchandises.
— Vous pourriez, madame, me faire l’honneur de venir déjeuner demain chez moi à neuf heures, et me les porter.
— Je ne peux pas, monsieur, quitter ma boutique.
— Par qui donc m’enverrez-vous tout cela ?
La R, malgré ses trente-cinq ans, me donna une envie d’elle. Je lui ai dit que je voulais des blondes noires. Elle ouvrit une porte, et elle me dit de la suivre. Je fus surpris voyant sept à huit filles toutes jolies attentives à travailler, qui me regardèrent à peine. La R ouvre plusieurs armoires, et tire des blondes magnifiques. Distrait à contempler ces filles, je lui dis que j’en voulais pour faire deux baoûtes43 à la vénitienne. Elle savait ce que c’était.afC’était à Venise un article du plus grand luxe. Ces blondes me coûtèrent au-delà de cent sequins. Elle dit à deux de ses filles qu’elles me les porteraient le lendemain avec tout ce que j’avais acheté, et que Lia n’avait pas voulu. — Oui Maman.
Elles se lèvent, et je les trouve charmantes. Je retourne avec la R dans sa boutique, et m’asseyant à son comptoir je fais l’éloge de la beauté de ces écolières ; mais je lui dis, ce n’était pas vrai, que jeag l’aurais préférée à toutes. Elle me remercie, me disant clair et net qu’elle avait un amant, et elle me l’annonce sur-le-champ.
Je vois entrer le comte S. Giles. C’était un vieux homme, qui absolument ne pouvait plus compter sur la galanterie. J’ai cru que la R m’en avait imposé ; mais j’ai su le lendemain qu’elle m’avait dit la pure vérité. Je l’avais connu au café du change44, je l’ai laissé avec sa belle après lui avoir tiré la révérence.
Le lendemain les jolies filles vinrent, et j’ai ordonné du chocolat, mais elles le refusèrent. Après m’avoir consigné mes marchandises elles voulaient s’en aller ; mais le caprice me vint de les charger de porter à Lia tout ce qu’elle avait choisi, et de retourner après pour me dire comment elle avait reçu le cadeau. Elles s’en chargèrent, et attendirent que je lui eusse écrit un billet. Il me fut impossible de donner à ces deux filles la moindre marque de ma tendresse ; car je n’avais pas osé fermer ma porte, et la maîtresse avec les laides filles de la maison sous cent prétextes ne faisaient qu’aller, et venir. Mais à leur retour, je les ai attendues au bas de l’escalier, et après leur avoir donné une pistole d’or45 je leur ai dit qu’il ne tenait qu’à elles de s’emparer de mon cœur. Elles me dirent que Lia avait agréé le beau présent, et qu’elle m’attendait.
Dans l’après-dîner je passe par-devant la boutique de la R, elle était seule, elle m’appelle et je vais m’asseoir à son comptoir avec plaisir. Elle me remercia d’avoir été généreux envers ses filles, et elle me demande, si j’étais bien amoureux de la belle juive. Je lui dis franchement que je l’aimais ; mais que n’étant pas heureux j’avais pris mon parti : elle m’applaudit me disant que c’était une friponne qui ne pensait qu’à attraper tous ceux qui se laissaient séduire par [118v] ses charmes.
— C’est peut-être aussi la maxime de vos charmantes filles.
— Mes filles ne sont complaisantes que quand je leur dis qu’elles peuvent l’être.
— Je me recommande donc à vos bontés, car elles ne voulurent accepter pas seulement une tasse de chocolat.
— Elles doivent se régler ainsi : vous ne connaissez pas Turin. Vous trouvez-vous bien logé là où vous êtes ?
— Très bien.
— Y êtes-vous avec toute votre liberté ? Pouvez-vous donner à souper à qui vous voulez, et faire tout ce qu’il vous plaît dans vos chambres : je suis sûre que non.
— Jusqu’à présent je n’ai pas eu l’occasion d’en faire l’expérience ; mais je crois…..
— Ne vous flattez de rien. C’est une maison d’espions de police.
— Vous croyez donc que je ne pourrais pas vous prier à souper avec une ou deux de vos écolières.
— Je me garderais bien d’y aller. Tout Turin le saurait, et on dirait ce qui ne serait pas.
— Et si j’allais me loger ailleurs ?
— Partout la même chose ; mais je connais une maison où vous pourriez vivre comme vous voudriez, et où mes filles même avec des ménagements pourraient aller porter chez vous tout ce que vous achèteriez chez moi.
— Où est cette maison ? Je ferai tout ce que vous me direz de faire.
Après m’avoir dit que je ne devais me confier à aucun Piémontais, elle m’indiqua une petite maison toute meublée, où ne demeurait que le vieux concierge, et sa femme. Elle me dit qu’on me la louerait à mois46, et que payant d’avance on ne me demanderait pas même mon nom. La maison était à deux cents pas de la citadelle la dernière dans une rue solitaire, qui avait une porte de derrière qui donnait dans la campagne, et où je pouvais entrer même en voiture.
J’y fus sur-le-champ, j’ai trouvé le tout conforme à ce qu’elle me dit, je l’ai louée pour un mois, et pas plus tard que le lendemain j’y ai couché. La R admira ma célérité.
Le lendemain je fus à la noce où Lia m’avait invité, où je me suis amusé ; mais j’ai résisté à tout l’art qu’elle a employé pour me mettre de nouveau dans ses filets. J’ai cependant loué de son père une voiture fermée que j’ai fait aller chez moi plaçant les chevaux dans mon écurie : je me suis ainsi trouvé le maître d’aller où bon me semblerait, et d’entrer et sortir à toute heure. J’étais absolument comme hors de la ville. J’ai dû indiquer mon nouveau logement au toujours trop curieux abbé Gama, et j’ai cru d’avoir les meilleures raisons pour ne rien cacher à Desarmoises que le besoin tenait dans mon entière dépendance ; mais malgré cela ma porte était fermée à tout le monde à moins que je ne donnasse l’ordre de l’ouvrir à ceux que j’attendais. Je ne pouvais pas douter de la fidélité de Costa, et de l’Espagnol.
Dans cette heureuse maison j’ai eu une à la fois ; mais toujours accompagnée d’une autre, toutes les filles de la R, dont la dernière, qui s’appelait Victorine, était barrée, et elle n’en savait rien. La R, qui n’en savait rien non plus, me l’avait donnée pour pucelle, et j’ai dû la croire telle deux heures de suite espérant toujours d’en venir à bout ; mais enfin épuisé de fatigue, j’ai voulu voir ce que c’était, tenant un flambeau à la main. J’ai vu la membrane charnue percée d’un trou si petit que laah pomme d’une épingle y serait entrée difficilement. Victorine même m’encouragea à y introduire [119v] de force mon petit doigt, mais en vain. L’effort ne lui faisait ressentir la moindre douleur ; mais ce qui s’opposait n’était que de la chair. C’était l’extrémité extérieure de son vagin que la nature par un simple hasard lui avait fait impénétrable. Victorine par là était condamnée à mourir vierge à moins qu’un docte chirurgien ne lui fît l’opération qu’on connaissait : la même qu’on fit à mademoiselle Cheruffini47 peu de temps après que M. Lepri l’épousa. Ton petit dieu Hymen, lui dis-je, défie l’amour le plus vigoureux à se placer sur son autel. La bonne fille pleura.
Quand j’ai conté cette histoire à la R, elle rit, et elle me dit que Victorine par là pourrait faire sa fortune. Celui qui la fit débarrer quelques années après fut le comte de la Pérouse48. À mon retour d’Espagne je l’ai [vue]ai grosse.
Le jeudi saint de grand matin j’ai vu chez moi Moïse avec sa fille Lia. Je ne m’y attendais pas. Je leur ai fait grand accueil. Dans nos jours saints ils n’osaient pas se montrer par Turin49. Je les ai conseillés de les passer chez moi, et j’ai connu que je n’aurais pas grande peine à les persuader quand j’ai vu le fripon me présenter une bague qu’il voulait me vendre. Je lui ai dit que je pourrais l’acheter de sa fille, et il espéra que je lui en ferais présent ; mais je l’ai trompé. Je les ai engagés à dîner, et à souper avec moi, et je leur ai donné une chambre à deux lits, où ils dormirent très bien.
Le lendemain voyant que je n’avais pas encore acheté la bague, et ayant des affaires il me demanda la voiture pour toute la journée me disant qu’il retournerait vers le soir au commencement de son Samedi pour retourner chez lui avec sa fille. Après son départ j’ai acheté la bague pour six cents sequins50 ; mais avec les conditions que j’ai vouluesaj, et étant chez moi, Lia n’a pas pu me tromper. Elle ne me refusa rien ; et son père le soir se trouva aussi content que moi ; mais non pas Lia qui s’attendait qu’au moment de son départ je lui ferais présent. Je lui ai dit que je la lui porterais en personne. Le matin de la seconde fête, un homme me remit un billet qui me citait à la police51.
Chapitre IX
Ma victoire contre le vicaire. Mon départ. Chambéri.
La fille de Des Armoises, M. Morin. M. M.. La pensionnaire Lyon. Paris
Surpris par cette citation qui ne me prédisait rien d’agréable, je m’habille, et je me fais porter au bureau du vicaire1. Il était assis devant une grande table, et il y avait là dix-huit à vingt personnes debout. C’était un homme de soixante ans qui avait la moitié du nez couverte de noir à cause d’un ulcère malin.
— Je vous ai fait, me dit-il, venir ici pour vous ordonner de partir dans trois jours tout au plus tard.
— Vous n’avez pas le droit, monsieur de me donner cet ordre ; ainsi je ne partirai qu’à ma commodité.
— Je vous ferai mettre dehors par force.
— À la bonne heure. Je ne peux pas résister à la force ; mais j’espère que vous y penserez, car on ne chasse pas d’une ville bien policée un homme qui ne fait rien contre les lois, et qui a 100 m. #2 chez un banquier.
— Fort bien. En trois jours vous pouvez faire vos paquets, et compter avec votre banquier. Je vous conseille d’obéir : c’est le roi3 qui vous l’ordonne.
— Si je partais, je deviendrais complice de votre injustice ; mais puisque vous me parlez au nom du roi, je vais sur-le-champ me présenter à S. M. Je suis sûr qu’il révoquera l’ordre injuste que vous venez de me donner ainsi publiquement.
— Est-ce que le roi n’est pas le maître de vous faire partir ?
— Oui ; mais employant la force, si je résiste. Il est aussi le maître de me condamner à mort ; mais il doit me fournir le bourreau.
J’avais connu le Ch.r Raiberti chez une danseuse qu’il entretenait : il était premier commis au département des affaires étrangères. Je me fais porter chez lui, et je lui conte [122v] toute cette histoire finissant par lui dire que j’avais besoin de parler au roi, car j’étais décidé à ne vouloir pas partir de bon gré. Ce brave homme me conseille d’aller plutôt parler au Chevalier Osorio4 qui tenait alors les affaires étrangères, et qui parlait au roi quand il voulait. Son conseil me plaît, et je vais d’abord chez le marquis Osorio : c’était un Sicilien qui avait beaucoup d’esprit. Après lui avoir conté tout, je le prie d’informer S. M., car trouvant l’ordre du vicaire injuste j’étais décidé à ne pas obéir. Il me promet de parler au roi, et il me dit de retourner chez lui le lendemain.
Je suis allé dîner avec l’abbé Gama croyant que mon affaire lui arriverait neuve ; mais point du tout. Il savait que j’avais eu ordre de partir, et de quelle façon j’avais répondu au vicaire, et quand il sut que je persistais dans la résolution de ne pas obéir, il n’osa pas condamner ma fermeté. Il m’assura qu’au cas de mon départ il m’enverrait toutes les instructions qui m’étaient nécessaires là où je lui dirais.
Le ch.r Osorio me reçut le lendemain d’un air plus affable. Le chevalier Raiberti lui avait parlé de moi. Il me dit qu’il avait parlé au roi, et au comte d’Agliè aussi, et que je pourrais rester ; mais que je devais aller d’abord parler de nouveau à ce dernier, qui m’accorderait le tempsb dont j’avais besoin pour finir les affaires que je pouvais avoir à Turin.
— J’attends, lui dis-je, des instructions de la cour de Portugal pour le congrès qu’on va tenir à Augsbourg, où je me trouverai.
— Vous croyez donc que ce congrès se tiendra ?
— Personne n’en doute.
— Quelqu’un croit qu’il ira en fumée. Je suis charmé de vous avoir été utile ; et je saurai avec plaisir comment le vicaire vous aura reçu.
Je vais doncc chez le vicaire, qui me dit d’abord qu’il me voit que le ch.r Osorio lui avait dit que j’avais des affaires qui m’obligeaient à passer encore quelques jours à Turin, et que je pouvais donc resterd.
— Mais vous pouvez me dire à peu près de combien de jours vous avez besoin.
— Je ne peux pas savoir cela précisément ; car j’attends des instructions de la cour de Portugal pour le congrès qu’on va tenir à Augsbourg. Je crois que je pourrai partir pour Paris dans un mois ; et si cela ira plus tard, j’aurai l’honneur de vous le faire savoir.
— Vous me ferez plaisir.
Je suis d’abord retourné chez le ch.r Osorio, qui me dit en souriant que j’avais attrapé le vicaire, car j’avais pris un temps indéfini. Mais quel plaisir pour le politique Gama quand je lui ai dit que le chevalier Osorio doutait de la tenue du congrès ; malgré cela je l’ai de nouveau assuré que j’irais à Augsbourg, et que je partirais en trois ou quatre semaines.
La R. me fit les plus grands compliments, car elle devait être enchantée que j’eusse humilié le vicaire ; mais nous crûmes de devoir suspendre les petits soupers chez moi avec ses filles. Les ayant déjà eues toutes, je ne fus pas beaucoup sensible à ce sacrificee. Ce fut ainsi que j’ai vécu jusqu’à la moitié du mois de Mai que j’ai quitté Turin après avoir reçu de l’abbé Gama une lettre pour Milord Stormon5, qui devait être à Augsbourg plénipotentiaire pour l’Angleterre. C’était avec lui que je devais me concerter dans ma commission.
M’étant déterminé à faire une visite à Madame d’Urfé avant d’aller en Allemagne,f je lui ai écrit de m’envoyer [123v] à Lyon une lettre pour M. de Rochebaron6, dont il pouvait m’arriver d’avoir besoin. Ayant aussi intention de m’arrêter trois ou quatre jours à Chambéri pour faire une visite à la grille à M. M., pour laquelle je soupirais toutes les fois que je la rappelais à mon souvenir, j’ai demandé une lettre pour cette ville à M. Raiberti ; et j’ai écrit à Grenoble à mon ami Valenglard de faire souvenir à madame Morin qu’elle m’avait promis de me faire voir une ressemblance à Chambéri7.
Mais voilà encore un événement fatal par rapport aux conséquences qu’il eut à mon grand préjudice.
Cinq ou six jours avant mon départ de Turin, je vois paraître devant moi à dix heures du matin Des armoises fort triste.
— Je viens, me dit-il, de recevoir ordre de partir de Turin dans l’espace de vingt-quatre heures.
— En savez-vous la raison ?
— Cela m’arrive parce que hier au café du commerce8 j’ai donné un démenti au comte Scarnafis9 qui a dit que la France soudoyait le gazetier de Berne : il est sorti du café en colère, je l’ai suivi pour lui faire entendre raison ; mais en vain : il est allé apparemment se plaindre, et demain de bonne heure je dois décamper.
— Vous êtes français, et pouvant réclamer la protection de l’ambassadeur, vous auriez tort de partir si précipitamment.
— Premièrement l’ambassadeur est absent, et en second lieu mon cruel père me désavoue. J’aime mieux partir. Je vous attendrai à Lyon. Je vous prie seulement de me prêter encore cent écus, dont je vous tiendrai compte.
Je lui ai donnég la petite somme, et il partit le lendemain [124r] à la pointe du jour. Je lui ai dit que je m’arrêterais quelques jours à Chambéri.
Après avoir pris une lettre de crédit sur Augsbourgh, je suis parti, et le lendemain j’ai passé le Moncenis10 sur des mulets moi, Costa, Le-duc, et ma voiture. Trois jours après, je me suis logé à Chambéri à la seule auberge où tous les passagers devaient se loger.
Voyant une très jolie demoiselle sortir de la chambre contiguë à la mienne, je demande à la servante qui c’était, et elle me dit qu’elle était la femme d’un jeune homme qui se tenait au lit pour guérir d’un coup d’épée qu’il avait reçu venant de France il y avait quatre jours.
Sortant de ma chambre pour aller prendre à la poste la lettre que Valenglard devait m’avoir écrite, je m’arrête devant celle de ma voisine, dont la porte était ouverte : je lui offre mes services en qualité de voisin ; elle me prie d’entrer ; je vois un beau jeune homme au lit sur son séant, je l’interroge sur son état. Sa femme me dit que le chirurgien lui avait défendu de parler,ià cause d’un coup d’épée qu’il avait reçu à la poitrine à une demi-lieue de là venant de France, dont il espérait de guérir dans peu de jours, et poursuivre son voyage à Genève. Dans le moment que j’allais partir, la servante entre, et me demande si je voulais souper seul dans ma chambre, ou avec madame. Je lui réponds, riant de sa bêtise, que je souperais dans ma chambre ajoutant que je n’avais pas le bonheur d’être connu de madame : elle me répond que je lui ferais honneur et plaisir, et son mari à voix basse me dit la même chose : je lui dis donc que je profiterai de sa bonté. Cette femme, ou fille était d’ailleurs charmante. [124v] M’ayant voulu conduire jusqu’à l’escalier, j’ai pris la liberté de lui baiser sa main, ce qui est en France une déclaration d’amour aussi respectueuse que tendre.
Je cours à la poste, et je trouve deux lettres ; une de Valenglard qui me dit que madame Morin était prête à venir à Chambéri si je voulais lui envoyer une voiture. J’ouvre l’autre lettre, et je vois signé Des-armoises. Il m’écrivait de Lyon. Il me disait que sortant de Chambéri il avait rencontréj sa fille dans une voiture avec un coquin qui l’avait enlevée, et qu’il lui avait enfoncék l’épée dans le corps ; mais qu’il n’avait pas pu arrêter la voiture qui les conduisait à Chambéri. Il me priait de m’informer, et de persuader sa fille à retourner à Lyon, et si elle ne voulait pas de demander main-forte prenant fait, et cause pour son malheureux père qui la réclamait : il m’assurait qu’ils n’étaient pas mariés, et il me conjurait de faire tout ce qui dépendait de moi pour lui donner cette marque d’amitié. Il me priait de lui répondre d’abord par exprès m’envoyant son adresse.
Je n’ai pas eu besoin de m’informer. Sa fille ne pouvait être que ma voisine ; mais j’étais bien éloigné de faire la moindre demande pour faire retourner à Lyon la charmante créature.
De retour à l’auberge, j’ai envoyé Le-duc à Grenoble avec une voiture à quatre places à M. de Valenglard, et une lettre, qui en contenait une autre que j’adressais à Mad. Morin, où je l’avertissais que ne m’étant arrêté à Chambéri que pour elle je l’attendrais à toute sa commodité. Après cela je me suis abandonné dans la joie de mon âme à la rare aventure que la fortune me présentait. Mademoiselle Des-Armoises, et son ravisseur m’avaient inspirél les sentiments de la plus tendre amitié : je ne me souciais pas de deviner, si ce qui me guidait était vertu, ou vice.
J’entre dans leur chambre, et je vois le chirurgien qui pansait le blessé. La blessure n’était pas dangereuse ; elle était en suppuration. Après le départ du chirurgien, je lui fais compliment, je lui conseille la diète, et le silence, et je vais passer dans ma chambre le reste de la journée jusqu’à l’heure de souper après avoir remism en sa présence à Mlle Desarmoises la lettre que je venais de recevoir de son père. J’étais sûr qu’elle viendrait me parler.
Je la vois, un quart d’heure après, paraître devant moi d’un air triste. Elle me rend la lettre, me demandant ce que je pensais de faire.
— Rien. Je me croirai heureux, si vous me mettrez dans le cas de vous être utile.
— Je respire.
— Pouviez-vous croire le contraire ? D’abord que je vous ai vue, vous m’avez intéressé. Êtes-vous mariés ?
— Non ; mais nous le serons d’abord que nous arriverons à Genève.
— Asseyez-vous, et informez-moi de tout ce fait. Je sais que votre père a le malheur d’être amoureux de vous, et que vous le fuyez.
— Il vous l’a donc dit, et j’en suis bien aise. Il y a un an qu’il est arrivé à Lyon, et un quart d’heure après je me suis retirée chez une amie de ma mère, car je ne peux rester une seule heure vis-à-vis de lui sans craindre la plus monstrueuse violence. Le jeune homme que vous avez vu au lit est fils unique d’un négociant de Genève ; mon père même l’a conduit chez nous il y a deux ans, et nous devînmes d’abord amoureux. Après le départ de mon père, il me demanda pour femme à ma mère qui mon père étant à Marseille crut de ne pas pouvoir disposer de moi. Elle lui écrivit à Marseille, et il lui répondit [125v] qu’à son retour à Lyon il se déterminerait. En attendant mon amant est allé à Genève où il obtint le consentement de son père à notre mariage, et il revint à Lyon avec tous les renseignements nécessaires bien recommandé à M. Tolosan. Quand mon père arriva l’année passée, je me suis sauvée, comme je vous ai dit, et mon amant me fit demander pour sa femme par M. Tolosan même. Mon père lui dit qu’il lui répondrait quand il m’aurait chez lui. M. Tolosan me dit que je devais retourner dans la maison paternelle, et je lui ai répondu que j’étais prête, si ma mère voulait bien venir me prendre, et me tenir sous sa garde ; mais quand M. Tolosan lui en parla, elle lui dit qu’elle connaissait trop son mari pour me faire retourner à la maison. Il parla de nouveau à mon père pour avoir son consentement ; mais en vain. Huit à dix jours après il partit, puis nous sûmes qu’il était à Aix en Savoye, puis à Turin, et enfin voyant que mon père ne voulait se déterminer à rien, mon amant me proposa de partir avec lui me faisant assurer par M. Tolosan même qu’il m’épouserait à Genève : ma mère y consentit. Nous partîmes donc il y a huit jours. Le malheur a voulu que nous prenions la route de la Savoye, et que nous rencontrions mon père à peu de distance de cette ville. Il nous connut, il fit arrêter la voiture, il vient à moi, il veut me forcer à descendre, je crie, mon amant me prend entre ses bras,n mon père se saisit de son épée, et ilo la lui enfonce dans le corps. Voyant du monde qui accourait à mes cris, et à ceux du voiturier, et croyant d’avoir tué mon amant, il remonta à cheval, se sauvant à bride abattue. Je vous montrerai l’épée ensanglantée jusqu’à la moitié, malgré que la blessure n’est que de trois pouces11.
— Je suis obligé de répondre à sa lettre. Je pense au moyen de vous obtenir son consentement.
— Il n’est pas nécessaire. Nous serons tout de même bien mariés, et heureux.
— C’est vrai ; mais enfin vous ne pouvez pas mépriser votre dot.
— Quelle dot ? Il n’a rien.
— Mais à la mort du marquis Des armoises votre grand-père il sera riche.
— C’est une fable. Mon père n’a qu’une petite pension viagère pour avoir servi trente ans comme courrier. Il y a vingt ans que son père est mort. Ma mère et ma sœur vivent du travail de leurs mains.
Très surpris de l’impudente effronterie de cet homme qui après m’en avoir imposé ainsi me mettait à portée de découvrir toute son imposture, je n’ai plus rien dit. Nous sommes allés souper, et nous restâmes trois heures à table. Nous ne fîmes que parler de cette affaire, et le blessé n’eut besoin que de m’écouter pour connaître ma façon de penser. La Desarmoises âgée de dix-neuf ans avait tout pour plaire. Elle plaisanta avec esprit sur la folle passion de son père, qui, me dit-elle, l’avait aimée en fou depuis l’âge de onze ans.
— Et vous lui avez toujours résisté ?
— Je ne lui ai résisté que quand il a voulu pousser le badinage trop loin.
— Et le badinage a-t-il duré longtemps ?
— Deux ans. J’avais treize ans, quand me trouvant mûre il tenta de me croquer ; mais j’ai crié, et je suis sortie toute nue de son lit allant me sauver dans celui de ma mère qui depuis ce jour-là ne voulut plus que je couchasse avec lui.
— Vous couchiez donc avec lui ? Comment votre mère pouvait-elle le souffrir ?
— Elle ne pensait pas qu’il pût m’aimer comme amoureux : et moi-même je [126v] n’y entendais pas malice. Je croyais que tout ce qu’il me faisait, et qu’il voulait que je lui fisse n’étaitp que bagatelles.
— Mais vous avez sauvé le bijou.
— Je l’ai gardé pour mon amant.
Le pauvre blessé exténué par la faim rit alors, et elle se leva de table pour aller lui donner force baisers. J’étais dans un état violent, car la fidélité de cette narration avait mis devant les yeux de mon âme la Desarmoises plus que toute nue. Il me semblait qu’étant à la place de son père elle ne serait pas sortie de mes mains avec tant de facilité, et je lui pardonnais si l’aimant il avait oubliéq qu’elle était sa fille. Quand elle vint me reconduire dans ma chambre je lui ai fait sentir la force que sa narration avait exercéer sur moi, et elle en rit ; mais mes domestiques étant là j’ai dû la laisser partir.
Le lendemain j’ai écrit de très bonne heure à son père que sa fille était très décidée à ne plus quitter son amant, qui n’était que légèrement blessé, et qu’à Chambéri elle était en pleine sûreté sous la protection des lois. Je suis allé à sa chambre pour lui faire lire ma lettre, et la voyant embarrassée à m’expliquer les sentiments de sa reconnaissance j’ai prié son amant de me permettre de l’embrasser : il ouvrit ses bras me disant : Et moi aussi. Mon amour hypocrite se couvrit alors avec le masque de la tendresse paternelle. Je les ai appelés mes enfants, et je leur ai offert ma bourse pleine d’or s’ils en avaient besoin.s Le chirurgien vient, et je retourne dans ma chambret.
Madame Morin arriva à onze heures avec sa fille précédée par Le-duc qui faisait claquer son fouet. J’ai couru la prendre entre mes bras lui rendant mille grâces du plaisir qu’elle avait bien voulu me faire. La première nouvelle qu’elle me donna fut que Mlle Roman sa nièce était maîtresse du roi, demeurait dans une belle maison à Passi et était grosse en cinq mois12, et sur le chemin de devenir reine de France comme mon divin horoscope l’avait prédit.
— À Grenoble, me dit-elle, on ne parle que de vous, et je vous conseille de ne pas y revenir, car on ne vous laissera pas partir. Vous aurez à vos pieds toute la noblesse, et toutes les femmes curieuses de savoir la destinée de leurs filles. Tout le monde actuellement croit à l’astrologie judiciaire, et Valenglard triomphe. Il a parié cent louis contre cinquante qu’elle accouchera d’un prince : il est sûr de gagner : s’il perd on se moquera de lui.
— Il gagnera. Je vais à Paris, et j’espère que vous me donnerez une lettre pour madame Varnier, qui me procurera le plaisir de voir votre nièce.
— C’est juste ; et je vous la donnerai demain.
Je lui ai présentéu Mlle Desarmoises sous le nom de famille de son amant après lui avoir demandé si elle voulait dîner avec nous. Nous dînâmes donc en quatre, et après dîner nous allâmes au couvent de M. M., qui, d’abord qu’on lui annonça sa tante, descendit à la grille très surprise de cette visite ; et encore plus quand elle me vit. Quand madame Morin me présenta, elle me dit qu’elle m’avait vu cinq ou six fois à la fontaine d’Aix, mais que je ne pouvais pas la reconnaître, car elle n’y avait jamais été que couverte d’un voile. J’ai admiré la présence, et la finesse de son esprit. Elle me paraissait [127v] devenue plus belle. Après avoir passév une heure à parler de Grenoble, et des anciennes connaissances de M. M., elle nous laissa pour aller prier l’abbesse de descendre, et pour aller prendre une jeune pensionnaire qu’elle aimait, et qu’elle voulut lui présenter.
J’ai saisi ce temps pour dire à la Morin qu’elle avait raison sur l’article de la ressemblance, et pour la prier de me procurer le plaisir de me faire déjeuner avec elle le lendemain, lui faisant présent de douze livres de chocolat que j’avais chez moi. Elle m’encouragea à lui en faire présent moi-même.
Elle revint à la grille avec l’abbesse, deux autres jeunes religieuses, et la pensionnaire qui était lyonnaise, et jolie à croquer. Ce fut alors à moi à faire la chouette à toutes ces nonnes ; et ce fut la Morin qui dit à sa nièce que je désirais d’essayer du chocolat, que j’avais porté de Turin fait parw sa converse. M. M. me dit de lui envoyer le chocolat, et qu’elle déjeunerait avec plaisir avec nous le lendemain et avec les religieuses qui étaient là.
Je le lui ai envoyé d’abord que nous fûmes de retour à l’auberge, et nous soupâmes dans la chambre de la Morin toujours avec la Desarmoises, dont les charmes m’éblouissaient toujours plus ;x mais je ne lui ai parlé que de M. M. avec laquelle elle se tenait pour sûre que j’avais euy une intrigue à Aix.
Le lendemain, après le déjeuner, je lui ai dit qu’il ne lui serait pas si facile de me donner à dîner à une table de douze couverts, où nous serions tous assis les uns à côté des autres : elle me répondit que nous serions tous assis à la même table avec la seule différence que la moitié serait dans le couvent, et l’autre moitié séparée par une grille, dans le parloir. Je lui ai alors dit que je serais curieux de voir cela, si elle voulait bien me permettre d’en faire les frais ; et elle y consentit. Ce dîner fut donc fixé au lendemain. M. M. se chargea de tout, et d’inviter six religieuses : je lui ai dit que je lui enverrais les vins. Ce fut la Morin qui connaissant mon goût avertit M. M. de ne rien épargner.
Après avoir reconduit à l’auberge Ma. Morin, sa fille et la Desarmoises, je suis allé chez M. Magnan13, auquel le Ch.r Raiberti m’avait recommandé, pour le prier de me trouver des bons vins, et il m’en donna copieusement de toutes les qualités. Je les ai envoyés à M. M.
M. Magnan était homme d’esprit, aimable de figure, très à son aise, habitant dans une maison fort commode hors de la ville, ayant une aimable épouse encore fraîche, et neuf ou dix enfants, entre lesquels quatre fort jolies filles, dont l’aînée avait dix-neuf ans. Il aimait passionnément la bonne chère ; et pour m’en convaincre il m’invita à dîner pour le surlendemain.
Après avoir passé toute la journée au parloir nousz aurions soupé dans la chambre du blessé pour ne pas laisser seul, si le chirurgien ne nous eût dit qu’il fallait le laisser dormir.
Le lendemain nous allâmes au parloir à onze heures ; et à midi on vint nous dire qu’on avait servi. La table offrait un joli coup d’œil. Les convives étant douze, deux tiers étaient au-delà de la grille parce que les religieuses, comptant la pensionnaire, étaient huit, et nous n’étions que quatre ; la grille nous séparait ; mais dans sa continuation la table ne paraissait qu’une. J’étais assis à côté de M. M. ; mais en pure perte, car il y avait entre nous jusqu’à la hauteur d’appui de la fenêtre le mur, et au-dessus il y avait la grille. À ma gauche j’avais la Desarmoises, qui seule amusa toutes les religieuses par des contes plaisants. Ceux qui nous servaient dehors étaient Costa, et Le-duc, et les religieuses dedans [128v] étaient servies par leurs converses. L’abondance des mets, les bouteilles, les discours firent durer ce repas trois heures ; nous étions tous gris ; et sans la grille j’aurais pu facilement m’emparer de toutes les onze femelles qui étaient là, et qui ne raisonnaient plus. La Desarmoises était devenue si folle, que si je ne l’avais pas tenue en frein elle aurait scandaliséaa toutes les nonnes. Il me tardait de l’avoir vis-à-vis de moi en pleine liberté pour l’obliger à éteindre le feu qu’elle avait impunément allumé dans mon âme du commencement jusqu’à la fin de ce repas unique dans son espèce.
Nous passâmes après le café dans un autre parloir, où nous restâmes jusqu’à l’entrée de la nuit. Madame Morin prit congé de sa nièce, et la guerre de remerciements entre les nonnes et moi dura un quart d’heure. Après avoir dit en public à M. M. qu’avant mon départ j’aurais encore l’honneur de la voir, nous retournâmes chez nous très contents de cette partie de plaisir, dont je jouis encore toutes les fois que je me la rappelle.
Mad. Morin me laissa une lettre pour Mad. Varnier sa cousine14, et je lui ai donné parole de lui écrire de Paris en détail tout ce que je pourrais découvrir qui regarderait sa nièce. Elle partit à huit heures du matin précédée par mon Espagnol que j’ai chargé d’aller faire mes compliments à toute la famille du concierge. Je suis allé dîner chez le voluptueux Magnan, où j’ai trouvé tout délicieux. Je lui ai promis d’aller loger chez lui toutes les fois que je passerais par Chambéri, et je lui ai tenu parole.
Sortant de la maison de Magnan je suis allé faire une visite à M. M., qui vint d’abord à la grille toute seule.
Après s’être déclarée reconnaissante de la visite que je lui avais faite, et à la façon, dont je m’étais pris pour la lui faire avec un tel éclat sous l’ombre de sa tante, elle me dit que j’étais allé troubler sa tranquillité.
— Je suis prêt, ma chère amie, à escalader le jardin plus lestement que ton fatal ami.
— Hélas ! Crois-moi que tu as déjà des espions. On est sûr ici que nous nous connûmes à Aix. Oublions tout, mon cher ami, pour nous épargner le tourment de vains désirs.
— Donne-moi ta main.
— Non c’est fini. Je t’aime encore ; mais il me tarde de te savoir parti. Tu me donneras par ton départ une véritable marque de ta tendresse.
— Tu m’étonnes. Tu parais jouir d’une santé parfaite ; tu me sembles devenue plus belle ; je sais que tu es faite pour l’amour. Je ne comprends pas comment tu puisses vivre contente dans une continuelle abstinence.
— Hélas ! quand on ne peut pas faire tout de bon on badine. Je ne te cacherai pas que j’aime ma jeune pensionnaire. C’est un amour fait pour nourrir ma tranquillité : c’est une passion innocente : ses caresses suffisent à assouvir un feu qui me conduirait à la mort si je ne diminuais sa force par des badinages.
— Et ta conscience n’en souffre pas.
— Je n’en suis pas inquiète.
— Mais tu sais que tu pèches.
— Aussi je m’en confesse.
— Et que dit le confesseur ?
— Rien. Il m’absout ; et je suis heureuse.
— Et la petite pensionnaire se confesse aussi.
— Sûrement ; mais elle ne s’avise pas de dire au confesseur ce qu’elle ne croit pas un péché.
— Je m’étonne que le confesseur même ne l’ait pas instruite, car celui d’instruire est un grand plaisir15.
— Notre confesseur est un sage vieillard.
— Je partirai donc sans avoir reçu de toi au moins un baiser ?
— Rien.
— Puis-je [129v] venir demain ? Je partirai après-demain.
— Viens ; mais je ne descendrai pas seule, car on pourrait s’imaginer quelque chose. Je viendrai avec ma petite. Pour lors on ne pourra rien dire : tu viendras après dîner ; mais dans l’autre parloir.
Si je n’avais pas connuab M. M. à Aix sa religion m’aurait surpris ; mais tel était son caractère. Elle aimait Dieu, et elle ne croyait pas qu’il manquerait de miséricorde parce qu’elle n’avait pas la force de dompter la nature. Je suis retourné à l’auberge fâché qu’elle ne voulût plus de moi ; mais sûr que la Desarmoises me dédommagerait.
Je l’ai trouvée assise sur le lit de sonac amant, que la diète, et la fièvre avaient rendu extrêmement faible ; elle me dit qu’elle viendrait souper dans ma chambre pour laisser le malade tranquille, et le malade me serra la main voulant par là me témoigner sa reconnaissance.
Ayant fait chez Magnan trop bonne chère, je n’ai mangé que très peu ; mais la Desarmoises, qui n’avait pas dîné, mangea, et but avec un appétit dévorant. Elle jouissait de mon étonnement. Après que mes domestiques me quittèrent, je l’ai défiée à me tenir tête au punch, qui la mit dansad cette espèce de gaieté, qui ne demande qu’à rire, et qui rit de se trouver entièrement destituée de force, et d’usage de raison. Je ne peux cependant pas dire d’avoir abusé de son ivresse, car dans toute la volupté de son âme elle alla au-devant de toutes les jouissances auxquelles je l’ai excitée jusqu’à deux heures du matin que n’en pouvant plus tous les deux nous séparâmes16.
Après avoir dormi jusqu’à onze heures je suis allé la voir dans sa chambre où je l’ai trouvée fraîche comme une rose. Quand je lui ai demandé à quelle heure elle voulait dîner, elle me répondit avec des grâces enchanteresses qu’elle aimait mieux ménager son appétit pour le souper. Son amant me dit d’un air poli, et tranquille qu’il était impossible de lui tenir tête :
— À boire, lui dis-je.
— À boire, me répondit-il, et à autre chose aussi.
Elle rit, et elle alla l’embrasser.
Ce court dialogue m’a convaincu que la Desarmoises devait adorer ce garçon, car outre qu’il était fort joli, c’était le caractère d’homme qu’il lui fallait. Je suis allé dîner tout seul. Le-duc arriva de Grenoble dans le moment que j’allais voir M. M.. Il me dit que les filles du concierge l’avaient obligé à différer son départ pour m’écrire ; et il me présenta trois lettres, et trois douzaines de gants, dont elles me faisaient présent. Ces lettres ne contenaient que des fortes instances pour me déterminer à aller passer un mois chez elles. Je n’étais pas assez hardi pour retourner dans cette ville-là, où avec la réputation que je m’étais faite, j’aurais dû tirer l’horoscope de toutes les filles ou devenir le plus impoli des hommes leur refusant cette satisfaction.
Après avoir fait avertir M. M. je suis entré dans le parloir qu’elle m’avait indiqué, et un moment après je l’ai vue devant moi avec la pensionnaire objet de sa tendresse. Elle n’avait pas encore accompliae sa douzième année, et elle portait sur sa figure le caractère de la douceur alliée à la finesse : brune, grande, bien faite, et serrée en cors17 elle montrait toute sa poitrine, enchantée que ceux qui la voyaient ne pussent juger qu’elle en fût vaine puisqu’elle ne laissait voir que la place de ce que l’amour pouvait y désirer. Il était facile de deviner comment tout le reste de sa personne qu’on ne voyait pas était fait, et son intéressante figure ne pouvait manquer de faire juger de tout à son plus grand avantage. Je lui ai d’abord dit qu’elle était très jolie, et qu’elleaf était faite pour rendre heureux l’homme que Dieu lui avait destiné [130v] pour époux. Je savais que ce compliment devait la faire rougir. C’est cruel ; mais c’est par là que le langage de la séduction commence. Une fille du même âge qui ne rougirait pas serait imbécile, ou entièrement endoctrinée, et experte dans tous les exploits du libertinage. Malgré cela laag source de la rougeur qui éclate sur un jeune visage à l’approche d’une idée alarmante est un sujet de problème. Elle peut être pudicité18, elle peut être honte, et elle peut être un mélange de l’un, et de l’autre. C’est un combat entre la vertu, et le vice, dans lequel ordinairement la vertu succombe ; les satellites du vice l’écrasent : ce sont les désirs. Connaissant la pensionnaire par ce que M. M. m’avait dit, je ne pouvais pas ignorer d’où sa rougeur procédait.
Faisant semblant de ne l’avoir pas vue rougir, j’ai adressé pour un moment le discours à M. M. ; puis je suis retourné à l’assaut. Elle avait déjà repris contenance.
— Quel âge avez-vous charmante enfant ?
— Treize ans.
— Tu te trompes, mon cœur, lui dit M. M.. Tu n’as pas encore accompliah ta douzième.
— Le temps viendra, lui dis-je, qu’au lieu d’augmenter votre âge, vous le diminuerez.
— Je ne mentirai jamais ; et j’en suis bien sûre.
— Vous voulez donc vous faire religieuse ?
— Je n’ai pas encore cette vocation ; mais rien ne m’obligera à mentir même vivant dans le monde.
— Vous commencerez à mentir d’abord que vous aurez un amant.
— Mon amant donc mentira aussi ?
— N’en doutez pas.
— Si la choseai était ainsi, l’amouraj serait donc une vilaine chose ; mais je ne le crois pas ; car j’aime ma bonne amie, et je ne lui déguise jamais la vérité.
— Mais vous n’aimerez pas un homme, comme vous [131r] aimez une femme.
— Tout de même.
— Non car vous ne couchez pas avec elle, et vous coucheriez avec votre amant.
— C’est égal. Mon amour serait le même.
— Comment ! Vous ne coucheriez pas plus volontiers avec moi qu’avec M. M. ?
— Non en vérité, car vous êtes un homme, et vous me verriez.
— Vous savez donc d’être laide.
Elle se tourna alors à M. M. avec son joli visage tout enflammé lui demandant si elle était bien laide. Elle lui répondit se pâmant de rire qu’elle était au contraire très jolie, et elle la prit entre ses genoux. Je lui ai dit que son cors la serrait trop, car il était impossible qu’elle eût la taille si fine. Elle me répondit que son cors la serrait si peu que ma main pourrait y passer dessous. Je lui ai dit que je n’en croyais rien, et pour lors elle tourna en flanc19 près de la grille sa chère pensionnaire, et elle me dit d’allonger le bras ; et en même temps elle troussa sa robe. J’y ai mis ma main, et j’ai trouvé que M. M. avait raison, mais maudissant la chemise, et la grille qui empêchait mon bras d’aller plus en avant.akJe crois, dis-je à M. M., sans retirer ma main, que c’est un petit homme. Oserais-je m’en convaincre ?
Mais en même temps que je demandais cette permission, ma main travailla si bien sans attendre qu’on me l’accordât que jeal me suis convaincu, et très convaincu non seulement que la pensionnaire était une charmante pouponne, mais que M. M. également qu’elle avait plaisir que j’en fusse curieux. La petite se retira donnant un baiser à sa bonne amie, dont l’air riant la rassura qu’elle n’avait pas commis une grande faute se laissant ainsi parcourir ; mais de mon côté la surprise m’avait rendu presque stupide. La petite nous demanda la permission de s’absenter [131v] pour un moment. Je devais en avoir été la cause.
— Sais-tu bien, dis-je à M. M., que l’éclaircissement que tu m’as procuré me rend malheureux ?
— Pourquoi ?
— Parce qu’ayant trouvéam ta pensionnaire charmante, je meurs d’envie de la dévorer.
— J’en suis fâchée, car tu ne pourrais pas faire plus de20 ce que tu as fait ; mais quand même cela serait possible, je ne te l’abandonnerais pas, car tu me la gâterais.
— Donne-moi ta main.
— Point du tout. Je ne veux pas voir.
— Mais tu n’en veux pas à ma main, ni à mes yeux.
— Au contraire. Si tu as eu du plaisir j’en suis bien aise : et si tu lui as donné des désirs elle m’aimera davantage.
— Que ne pouvons-nous être tous les trois ensemble en pleine liberté !
— Cela n’est pas possible.
— Es-tu sûre que personne ne nous a vus ?
— Très sûre.
— La hauteur d’appui de cette grille m’a dérobé bien desan charmes.
— Pourquoi ne t’es-tu pas placé à l’autre ? Elle est plus basse.
— Allons-y.
— Non ; car je ne saurais inventer une raison.
— Je viendrai demain, et je partirai pour Lyon à l’entrée de la nuit.
La petite revint, et je me suis mis debout devant elle. J’avais aux chaînes de mes montres une quantité de breloques, et je n’avais pas eu le temps de me remettre parfaitement bien en état de décence. Elle s’en aperçut d’abord ; et mes breloques fournirent un très plausible prétexte à sa curiosité.
— Vous avez là bien de jolies choses, me dit-elle. Puis-je voir ?
— Tant qu’il vous plaira, et y toucher aussi.
M. M. pour lors prévoyant ce qui allait arriver nous dit qu’elle allait revenir. J’ai fait perdre dans un instant à la trop curieuse pensionnaire tout l’intérêt qu’elle pouvait prendre aux breloques. Elle ne dissimula pas sa merveille, ni le plaisir qu’elle ressentait à satisfaire sa curiosité sur un objet tout à fait nouveau dont elle se voyait maîtresse d’examiner toutes les parties. Elle suspendit ses recherches à la surprise que lui causa une éruption, dont je lui ai ménagé avec le plus grand plaisir l’agréable spectacle.
Voyant M. M. qui revenait à pas lents, j’ai vite baisséao la toile, et je me suis assis. Mes montres étant encore sur la hauteur d’appui, elle demanda à la petite si elle avait trouvéap les breloques jolies, elle lui répondit qu’oui ; mais tristement. Elle venait de faire en moins de deux heures un si long voyage qu’elle avait raison d’y faire des réflexions. J’ai passé le reste de la journée à conter à M. M. toute l’histoire de mon voyage à Grenoble, à Marseille, à Gênes, à Rome, et à Naples, lui promettant d’aller le lendemain à la même heure pour la lui finir. La petite me dit qu’elle était curieuse de savoir comment j’avais fini avec la maîtresse du duc de Matalone.
De retour à l’auberge, j’ai soupé avec la Desarmoises, et après lui avoir renduaq mes devoirs en amoureux, je suis allé me coucher l’assurant que ce n’était que pour elle que je différais encore mon départ. Le lendemain après avoir dîné avec elle je suis allé auar parloir. Après avoir faitas appeler M. M. je suis allé me mettre à la grille qui avait la hauteur d’appui basse.
Elle vint seule ; mais elle me dit d’abord que la petite ne tarderait pas.
— Hier, me dit-elle, tu lui as mis l’âme en feu ; elle m’a dit tout, et elle fit cent folies m’appelant toujours son mari. Tu l’as séduite, et je suis charmée que tu partes, car je crois qu’elle deviendrait folle. Tu verras comme elle s’est mise.
— Tu es sûre de sa discrétion ?
— Très sûre. Je te prie seulement de ne lui rien faire à ma présence. Quand je verrai le moment je m’en irai.
] La voilà toute gaie avec une robe ouverte par-devant, et une jupe qui ne lui arrivait qu’à la moitié des jambes. À peine assise, elle me rappelle l’endroit où j’avais laissé D. Leonilda au lit, et je poursuis jusqu’à la fin quand sa mère étant entre mes bras me la fit voir toute nue. M. M. alors sortit, et la petite me demanda viteat comment j’avais fait pour m’assurer que ma fille était pucelle. Allongeant alors mon bras, et introduisant ma main dans l’ouverture de sa jupe, je lui ai fait sentir comment j’avais fait jouissant de son émotion qu’elle ne se souciait pas de me cacher. Elle me donna alors sa main pour que je m’en servisse pour la même fonction ; mais M. M. revenait. N’importe, me dit la petite, je lui ai dit tout : elle est bonne ; elle ne dira rien.
J’ai poursuivi mon histoire, et quand enfin je suis venu à l’endroit, où je leur ai faitau la description de la charmante barrée, et de toutes les peines que je me suis données en vain pour la satisfaire, la petite devint curieuse au point que pour que je pusse l’instruire parfaitement elle s’offrit à mes yeux dans la plus charmante de toutes les postures. M. M. se sauva me voyant debout, et dans le moment que j’allais lui manquer de parole ; mais la pensionnaire me dit de me mettre à genoux sur la hauteur d’appui, et de la laisser faire. Je l’ai obéie devinant tout. Il lui vint envie de me manger, et elle se flatta peut-être de parvenir à m’avaler ; mais l’excès du plaisir qu’elle réveilla dans mon âme me distilla le cœur. Elle ne me quitta que quand elle fut convaincue de ma défaillance. Je me suis assis, et par sentiment de reconnaissance j’ai colléav mes lèvres sur la bouche délicieuse qui avait sucé la quintessence de monawâme, et de mon cœur.
J’ai quittéax ces anges vers la fin du jour21 prenant congé, et leur promettant de les revoir dans l’année suivante.
De retour à l’auberge, j’ai pris congé du blessé, que j’ai prié en vain de disposer de ma bourse ; il m’assura qu’il n’avait pas besoin d’argent. Je lui ai promis d’obliger Desarmoises à se désister de toute poursuite si jamais il retournait à Lyon, et je lui ai tenuay ma parole. Sa future vint souper avec moi, et à rire jusqu’à minuit qu’elle me quitta pour me laisser dormir jusqu’à la pointe du jour que22 j’avais ordonné les chevaux.
Je suis arrivé le lendemain à Lyon allant me loger au parc23, et faisant d’abord avertir Desarmoises. Je lui ai dit, sans lui rien déguiser, que les charmes de sa fille m’avaient séduit, que son futur était un très aimable garçon, et qu’il devait consentir à son mariage pour toutes les raisons, malgré qu’il n’eût aucun besoin de son consentement. Il fit tout ce que j’ai voulu quand je lui ai dit que je ne pouvais poursuivre à être son ami qu’à cette condition. Il me fit une écriture signée par deux témoins que j’ai envoyée par un exprès à Chambéri au blessé dans le même jour.
Desarmoises voulut me donner à dîner avec sa femme, et sa fille cadette dans sa pauvre maison. Cette fille n’avait aucun charme, et sa femme me fit pitié.
Étant obligé d’aller à Paris, je lui ai donné l’argent qu’il lui fallait pour aller m’attendre à Strasbourg [133v] avec mon valet de chambre espagnol. M. de Rochebaron était à la campagne. J’ai cru de bien faire ne conduisant avec moi que Costa, et j’ai mal fait. J’ai pris la route du Bourbonnais, et je suis arrivé à Paris le troisième jour allant me loger à l’hôtel du S.t Esprit, rue S.t Esprit24.
Ayant besoin d’aller me coucher, j’ai d’abord écrit un billet à Madame d’Urfé, le lui envoyant par Costa. Je lui promettais d’aller dîner le lendemain avec elle. Costa était assez joli garçon ; mais parlant fort mal français, et étant un peu bête, j’étais sûr que madame d’Urfé le prendrait pour un être extraordinaire. Elle me répondit qu’elle m’attendait avec la plus grande impatience.
— Dites-moi, dis-je à Costa, comment cette dame vous a reçu, et comment elle a lu mon billet.
— Elle m’a regardé à travers d’un miroir, prononçant des mots que je n’ai pas pu comprendre : puis elle fit un parfum25 faisant trois fois le tour de la chambre. Elle me regarda ensuite attentivement, et après un sourire elle me dit poliment d’attendre dehors sa réponse.
Chapitre X1
Mon séjour à Paris et mon départ pour Strasbourg où je trouve la Renaud. Mes malheurs à Munich et mon triste séjour à Augsbourg.
À dix heures du matin, rafraîchi par le sentiment agréable de me retrouver dans ce Paris si imparfait, mais si attrayant qu’aucune ville au monde ne peut lui disputer d’être la ville par excellence, je me rendis chez ma chère Mme d’Urfé qui me reçut à bras ouverts. Elle me dit que le jeune d’Aranda se portait bien et que, si je le voulais, elle le ferait dîner avec nous le lendemain. Je lui dis que cela me serait agréable, puis je l’assurai que l’opération par laquelle elle devait renaître homme, se ferait aussitôt que Quérilinte2, l’un des trois chefs des Rose-Croix, serait sorti des cachots de l’inquisition de Lisbonne.
— C’est pourquoi, ajoutai-je, je dois me rendre à Augsbourg dans le courant du mois prochain, où, sous prétexte de m’acquitter d’une commission que je me suis procurée du gouvernement, j’aurai des conférences avec le comte de Stormon, pour faire délivrer l’adepte. À cet effet, Madame, j’aurai besoin d’une bonne lettre de crédit, de montres et de tabatières pour faire des présents à propos, car nous aurons des profanes à séduire.
— Je me charge volontiers de tout cela, mon cher ami, mais vous n’avez pas besoin de vous presser, car le congrès ne s’assemblera qu’en septembre.
— Il n’aura jamais lieu, Madame, croyez-moi ; mais les ministres des puissances belligérantes se réuniront également. Si contre mes prévisions, le congrès se tenait, je me verrais dans la nécessité de faire un voyage à Lisbonne. Dans tous les cas, je vous promets que nous nous reverrons cet hiver, les quinze jours que je vais passer ici me sont nécessaires pour détruire une cabale de St-Germain.
— St-Germain ! il n’oserait pas retourner à Paris.
— Je suis certain au contraire qu’il y est en ce moment, mais il s’y tient caché. Le messager d’État qui lui ordonna de partir de Londres l’a convaincu que le ministre anglais n’a pas été la dupe de la demande que le comte d’Affri fit de sa personne au nom du roi aux États-Généraux3.
Tout ce récit était hasardé sur des probabilités, et on verra que je devinais juste.
Mme d’Urfé me fit ensuite compliment sur la charmante fille que j’avais fait partir de Grenoble. Valenglard lui avait tout écrit.
— Le roi l’adore, me dit-elle, et elle ne tardera pas à le rendre père. Je suis allée lui faire une visite à Passi avec la duchesse de l’Oraguais4.
— Elle accouchera d’un fils qui fera le bonheur de la France, et dans trente ans d’ici vous verrez des choses merveilleuses qu’il m’est malheureusement interdit de vous dire avant votre transformation. Lui avez-vous parlé de moi ?
— Pour cela non, mais je suis sûre que vous trouverez le moyen de la voir, quand ce ne serait que chez Mme Varnier.
Elle ne se trompait pas ; mais voici ce que le hasard amena comme pour augmenter de plus en plus la folie de cette excellente dame.
Vers les quatre heures, nous causions de mes voyages, de nos projets, lorsque l’envie lui vint d’aller au bois de Boulogne. Elle me pria de l’y accompagner, et je me rendis à ses désirs. Quand nous fûmes aux environs de Madrid5, nous descendîmes et nous étant enfoncés dans le bois, nous allâmes nous asseoir au pied d’un arbre.
— Il y a aujourd’hui dix-huit ans, me dit-elle, que je me suis endormie seule à la même place où nous sommes. Pendant mon sommeil, le divin Horosmadis descendit du soleil et me tint compagnie jusqu’à mon réveil. En ouvrant les yeux, je le vis me quitter et remonter au ciel. Il me laissa enceinte d’une fille qu’il m’a enlevée il y a dix ans, sans doute pour me punir de ce qu’après lui je me suis oubliée un moment jusqu’à aimer un mortel. Ma divine Iriasis6 lui ressemblait.
— Vous êtes bien sûre que M. d’Urfé n’était pas son père ?
— M. d’Urfé ne m’a plus connue depuis qu’il m’a vue couchée à côté du divin Anael.
— C’est le génie de Vénus. Louchait-il ?
— Extrêmement. Vous savez donc qu’il louche ?
— Je sais aussi que dans la crise amoureuse, il délouche.
— Je n’y ai pas fait attention. Il m’a aussi quittée à cause d’une faute que j’ai commise avec un Arabe.
— Il vous avait été envoyé par le génie de Mercure ennemi d’Anael.
— Il le faut bien, et j’eus bien du malheur.
— Non, cette rencontre vous a rendue apte à la transformation.
Nous nous acheminions vers la voiture, quand tout à coup St-Germain s’offrit à nos regards ; mais dès qu’il nous eut aperçus, il rebroussa chemin et alla se perdre dans une autre allée.
— L’avez-vous vu ? lui dis-je. Il travaille contre nous, mais nos génies l’ont fait trembler.
— Je suis stupéfaite. J’irai demain matin à Versailles pour donner cette nouvelle au duc de Choiseul. Je suis curieuse de voir ce qu’il dira.
Je quittai cette dame en rentrant à Paris et me rendis à pied chez mon frère qui demeurait à la porte St-Denis. Il me reçut en poussant des cris de joie ainsi que sa femme7 que je trouvai fort jolie, mais fort malheureuse, car le ciel avait refusé à son époux la faculté de prouver qu’il était homme, et elle avait le malheur d’en être amoureuse. Je dis le malheur, car son amour la rendait fidèle ; sans cela, son mari la traitant fort bien et la laissant parfaitement libre, elle aurait pu facilement trouver remède à son malheur. Elle était rongée de chagrin, parce que, ne devinant pas l’impuissance de mon frère, elle s’imaginait qu’il ne la privait de l’objet de ses désirs parce qu’il ne répondait pas à l’amour qu’elle avait pour lui ; et elle était excusable, car son mari paraissait un Hercule, et il l’était partout, excepté là où elle l’aurait voulu tel. Le chagrin lui occasionna une consomption dont elle mourut cinq ou six ans plus tard8. Elle ne mourut pas pour punir son époux, mais nous verrons par la suite que sa mort fut pour lui une véritable punition9.
Le lendemain j’allai faire une visite à Mme Varnier10 pour lui remettre la lettre de Mme Morin. J’en fus parfaitement reçu et elle eut la bonté de me dire qu’il n’y avait personne au monde qu’elle eût plus désiré de connaître que moi, car sa nièce lui avait raconté tant de choses qu’elle en était extrêmement curieuse. On sait que c’est là la plus forte maladie des femmes11.
— Vous verrez ma belle nièce, monsieur, ajouta-t-elle, et ce sera d’elle-même que vous apprendrez tout ce qui la concerne et l’état de son cœur.
Elle lui écrivit un billet à l’instant et mit sous la même enveloppe la lettre que m’avait remise Mme Morin.
— Si vous désirez connaître la réponse que me fera ma nièce, me dit Mme Varnier, je vous engage à dîner.
J’acceptai, et à l’instant elle fit fermer la porte à tout le monde.
Le petit Savoyard qui avait porté la lettre à Passi revint à quatre heures avec un billet conçu en ces termes : « Le moment où je reverrai M. le chevalier de Seingalt sera un des plus heureux de ma vie. Faites qu’il se trouve chez vous après-demain à dix heures, et s’il ne pouvait pas à cette heure, veuillez me le faire savoir. »
Après la lecture de ce billet, ayant promis d’être exact au rendez-vous, je quittai Mme Varnier et je me rendis chez Mme du Rumain qui m’obligea de lui fixer un jour tout entier pour la satisfaire sur une foule de questions qu’elle avait à me faire, et pour lesquelles il me fallait le secours de mon oracle.
Le lendemain, je sus de Mme d’Urfé la plaisante réponse que lui avait faite M. le duc de Choiseul lorsqu’elle lui avait annoncé la rencontre qu’elle avait faite du comte de St-Germain dans le bois de Boulogne.
— Je n’en suis pas surpris, lui avait dit ce ministre, puisqu’il a passé la nuit dans mon cabinet.
Ce duc, homme d’esprit et surtout homme du monde, était d’un naturel expansif, et ne savait garder le secret que lorsqu’il s’agissait d’objets de haute importance ; bien différent en cela de ces diplomates de fabrique qui croient se donner de l’importance en faisant les mystérieux sur des misères, dont le secret importe aussi peu que la divulgation. Il est vrai que rarement une affaire paraissait importante à M. de Choiseul ; et au fait, si la diplomatie n’était pas la science de l’intrigue et de l’astuce, si la morale et la vérité étaient la base des affaires d’État comme cela devrait être, le mystère serait plus ridicule que nécessaire12.
Le duc de Choiseul avait fait semblant de disgracier St-Germain en France, pour l’avoir à Londres en qualité d’espion ; mais lord Halifax13 n’en fut pas dupe ; il trouva même la ruse grossière ; mais ce sont là des gentillesses que tous les gouvernements se prêtent et se rendent pour n’avoir point de reproches à se faire.
Le petit d’Aranda, après m’avoir fait beaucoup de caresses, me pria d’aller déjeuner avec lui à son pensionnat, m’assurant que Mlle Viard me verrait avec plaisir.
Le lendemain je n’eus garde de manquer au rendez-vous de la belle Roman. J’étais chez Mme Varnier un quart d’heure avant l’arrivée de cette éblouissante brune, et je l’attendais avec un battement de cœur qui me prouvait que les petites faveurs que j’avais pu me procurer n’avaient pas suffi pour éteindre les feux qu’elle avait allumés en moi. Quand elle parut, son embonpoint m’en imposa. Une sorte de respect qu’il me sembla devoir à une sultane féconde14 m’empêcha de l’approcher avec des démonstrations de tendresse, mais elle était bien loin de se croire plus faite pour être respectée alors que lorsque je l’avais connue à Grenoble pauvre, mais immaculée. Elle me le dit en termes clairs, après m’avoir cordialement embrassé.
— On me croit heureuse, me dit-elle, tout le monde envie mon sort ; mais peut-on être heureux quand on a perdu sa propre estime15 ? Il y a six mois que je ne ris plus que du bout des lèvres, tandis qu’à Grenoble, pauvre et manquant presque du nécessaire, je riais d’une gaieté franche et sans contrainte. J’ai des diamants, des dentelles, un hôtel superbe, des équipages, un beau jardin, des femmes pour me servir, une dame de compagnie qui me méprise peut-être, et quoique je sois traitée en princesse par les premières dames de la cour qui viennent me voir familièrement, il n’y a pas de jour où je n’éprouve quelque mortification.
— Des mortifications ?
— Oui, des placets qu’on me présente pour solliciter des grâces, et que je suis forcée de renvoyer, en m’excusant sur mon impuissance, n’osant rien demander au roi.
— Mais pourquoi ne l’osez-vous pas ?
— Parce qu’il ne m’est pas possible de parler à mon amant sans avoir le monarque devant mes yeux. Ah ! le bonheur est dans la simplicité et non dans le faste.
— Il est dans la conformité de son état, et il faut vous efforcer de vous mettre à la hauteur de celui que le destin vous a fait.
— Je ne le puis ; j’aime le roi et je crains toujours de lui déplaire. Je trouve toujours qu’il me donne trop pour moi ; cela fait que je n’ose rien lui demander pour d’autres.
— Mais le roi serait heureux, j’en suis sûr, de vous prouver son amour en vous accordant des grâces pour les personnes auxquelles vous paraîtriez prendre de l’intérêt.
— Je le crois bien, et cela me rendrait heureuse, mais je ne puis me vaincre. J’ai cent louis par mois pour mes épingles16 ; je les distribue en aumônes et en présents, mais avec économie, pour arriver à la fin du mois. Je me suis fait une idée, fausse sans doute, mais qui me domine malgré moi, je pense que le roi ne m’aime que parce que je ne l’importune pas.
— Et vous l’aimez ?
— Comment ne pas l’aimer ! Poli à l’excès, bon, doux, beau, bagatelier17 et tendre ; il a tout ce qu’il faut pour subjuguer le cœur d’une femme.
« Il ne cesse de me demander si je suis contente de mes meubles, de ma garde-robe, de mes gens, de mon jardin ; si je désire quelque changement. Je l’embrasse, je le remercie, je lui dis que tout est pour le mieux, et je suis heureuse de le voir content.
— Vous parle-t-il jamais du rejeton dont vous allez le doter ?
— Il me dit souvent que dans mon état, je dois donner tous mes soins à ma santé. Je me flatte qu’il reconnaîtra mon fils pour prince de son sang ; la reine étant morte18, il le doit en conscience.
— N’en doutez pas.
— Ah ! que mon fils me sera cher ! Quel bonheur d’être sûre que ce ne sera pas une fille ! Mais je n’en dis rien à personne. Si j’osais parler au roi de l’horoscope, je suis sûre qu’il voudrait vous connaître ; mais je crains la calomnie.
— Et moi aussi, ma chère amie. Continuez à vous taire là-dessus, et que rien ne vienne troubler un bonheur qui ne peut que s’accroître et que je suis heureux de vous avoir procuré.
Nous ne nous séparâmes point sans verser de larmes. Elle sortit la première après m’avoir embrassé et m’appelant son meilleur ami. Je restai seul avec Mme Varnier pour me remettre un peu, et je lui dis qu’au lieu de lui tirer son horoscope, j’aurais dû l’épouser.
— Elle aurait été plus heureuse. Vous n’avez peut-être prévu ni sa timidité ni son manque d’ambition.
— Je puis vous assurer, madame, que je n’ai compté ni sur son courage, ni sur son ambition. J’ai perdu de vue mon bonheur, pour ne penser qu’au sien. Mais c’est fait. Je me consolerais cependant, si je la voyais parfaitement heureuse. J’espère que cela viendra, surtout si elle accouche d’un fils.
Après avoir dîné avec Mme d’Urfé, nous décidâmes de renvoyer d’Aranda à sa pension afin d’être plus libres dans nos fonctions cabalistiques ; ensuite j’allai à l’opéra où mon frère m’avait donné rendez-vous pour me mener souper chez Mme Vanloo19 qui me reçut avec de grandes démonstrations d’amitié.
— Vous aurez le plaisir, me dit-elle, de souper avec Mme Blondel et son mari.
Le lecteur se rappellera que c’était Manon Balletti que j’avais dû épouser.
— Sait-elle que je suis ici ? dis-je.
— Non, je me suis ménagé le plaisir de voir sa surprise.
— Je vous remercie de n’avoir pas voulu jouir de la mienne. Nous nous reverrons, madame, mais pour aujourd’hui, je vous dis adieu ; car en homme d’honneur, je crois ne devoir jamais me trouver volontairement dans un endroit où sera Mme Blondel.
Je sortis, laissant tout le monde ébahi, et ne sachant où aller, je pris un fiacre et j’allai souper avec ma belle-sœur qui m’en sut un gré infini. Mais pendant tout le petit souper, la charmante femme ne fit que se plaindre de son mari, qui n’aurait pas dû l’épouser puisqu’il savait n’être pas en état de faire auprès d’une femme les fonctions d’un homme.
— Pourquoi n’en avez-vous pas essayé avant de vous marier ?
— Mais était-il convenable que j’en fisse les avances ? Et puis comment croire qu’un aussi bel homme ne serait bon à rien ? Voici l’histoire. Je dansais, comme vous le savez, à la Comédie Italienne, et j’étais entretenue par M. de Sanci, trésorier aux économats du clergé20. Ce fut lui qui conduisit votre frère chez moi. Il me plut et je ne fus pas longtemps à m’apercevoir qu’il m’aimait. Mon amant m’avertit que c’était le moment de faire ma fortune en me faisant épouser. Dans cette idée je formai le plan de ne lui rien accorder. Il venait chez moi le matin, me trouvait souvent seule au lit ; nous causions, il paraissait s’enflammer, mais tout finissait par des baisers. Je l’attendais à une déclaration en forme d’amener la conclusion que je désirais alors. C’est alors que M. de Sanci me fit une rente viagère de mille écus21, moyennant quoi je me suis retirée du théâtre.
« La belle saison étant venue, M. de Sanci invita votre frère à passer un mois à la campagne, m’emmenant avec lui, et, pour que tout fût couvert du voile de la décence, il fut convenu que je serais présentée comme sa femme. Cette proposition plut à Casanova, n’y voyant qu’un badinage et ne pensant pas, peut-être, qu’elle pût tirer à conséquence. Il me présenta donc comme sa femme à toute la famille de mon amant, ainsi qu’aux parents, conseillers au parlement, militaires, petits-maîtres et dont les femmes étaient du grand ton. Il trouva plaisant que le bon ordre de la comédie le mît en droit d’exiger que nous couchassions ensemble. Je ne pouvais pas m’y refuser sans m’exposer à faire la plus mauvaise figure ; d’ailleurs loin de me sentir la moindre répugnance pour cette concession, je n’y voyais qu’un prompt acheminement à ce qui faisait l’objet de tous mes vœux.
« Mais que vous dirai-je ! votre frère, tendre et me donnant mille marques de son amour, m’ayant en sa possession pendant trente nuits de suite, ne vint jamais à la conclusion qui doit sembler si naturelle en pareille circonstance.
— Vous auriez dû juger alors qu’il en était incapable car à moins d’être de marbre, ou d’avoir fait vœu de chasteté en s’exposant à la plus violente des tentations, sa conduite était impossible.
— Cela vous paraît, mais le fait est qu’il ne se montra ni capable ni incapable de me donner des preuves de son ardeur.
— Pourquoi ne pas vous en assurer par vous-même ?
— Un sentiment de vanité, d’orgueil même, mal entendu, ne me permit pas de me désabuser. Je ne soupçonnais pas la vérité, je me faisais mille idées qui flattaient mon amour-propre. Il me semblait que, m’aimant véritablement, il était possible qu’il craignît de m’éprouver avant d’être sa femme. Cela m’empêcha de me résoudre à l’épreuve humiliante d’aller aux enquêtes.
— Tout cela, ma chère belle-sœur, aurait pu être naturel, quoique peu ordinaire, si vous aviez été une jeune innocente ; mais mon frère savait bien que votre noviciat était fait et parfait.
— Tout cela est très vrai, mais que n’imagine pas la tête d’une femme amoureuse et que l’amour-propre aiguillonne autant que l’amour ?
— Vous raisonnez fort bien, mais un peu tard.
— Je ne le sais que trop. Enfin nous revînmes à Paris, lui à sa demeure ordinaire, moi à ma petite maison, lui continuant à me faire la cour, moi le recevant et ne comprenant rien à une conduite si étrange. M. de Sanci qui savait que rien de sérieux n’avait eu lieu entre nous, se perdait en conjectures et ne pouvait résoudre l’énigme. « Il a peur sans doute de te faire un enfant, me dit-il, et de se voir par là obligé de t’épouser. » Je commençais à le croire aussi ; mais je trouvais que cette manière de raisonner était étrange pour un homme amoureux.
« M. de Nesle, officier aux gardes françaises, mari d’une jolie femme qui m’avait connue à la campagne, alla chez votre frère pour me faire une visite. Ne m’y trouvant pas, il lui demanda pourquoi je ne vivais pas avec lui. Il lui répondit tout bonnement que je n’étais pas sa femme et que ce n’avait été qu’une plaisanterie. M. de Nesle vint chez moi pour savoir si cela était vrai, et dès qu’il sut la vérité, il me demanda si je trouverais mauvais qu’il réussît à obliger Casanova à m’épouser. Je lui répondis que bien au contraire, il me ferait grand plaisir. Il n’en voulut pas davantage. Il alla dire à votre frère que sa femme n’aurait jamais voulu converser avec moi d’égale à égale si je ne lui avais été présentée par lui-même comme son épouse, titre qui m’avait déclarée apte à jouir de tous les privilèges de la bonne compagnie ; que son imposture était un affront pour toute la société et qu’il devait réparer ses torts en m’épousant dans la huitaine ou accepter avec lui un duel au dernier sang. Il ajouta encore que dans le cas où il succomberait dans ce combat, il serait vengé par tous les hommes que son action avait offensés comme lui. Casanova lui répondit en riant que, bien loin de se battre pour ne pas m’épouser, il était prêt à rompre des lances pour m’avoir. « Je l’aime et si je lui plais, je suis tout disposé à lui donner ma main. Veuillez, ajouta-t-il, vous charger de préparer les voies, et je serai à vos ordres quand il vous plaira. »
« M. de Nesle l’embrassa, lui promit de se charger de tout, puis vint me donner cette nouvelle qui me combla de joie, et dans la semaine tout fut achevé. M. de Nesle nous donna un magnifique souper le jour de nos noces, et depuis ce jour j’ai le titre de sa femme ; mais titre vain, puisque malgré la cérémonie et le oui fatal, je ne suis pas mariée, puisque votre frère est complètement nul. Je suis malheureuse, et il en a toute la faute, car il devait se connaître. Il m’a horriblement trompée.
— Mais il y a été forcé ; il est moins coupable qu’il n’est à plaindre. Je vous plains aussi beaucoup, et pourtant je vous donne tort ; car après avoir couché tout un mois avec lui sans qu’il vous donnât une seule preuve de sa puissance, vous ne pouviez que supposer la vérité. Eussiez-vous même été parfaitement novice, M. de Sanci aurait dû vous mettre au fait ; car il doit bien savoir qu’il n’est pas au pouvoir d’un homme de se trouver côte à côte d’une jolie femme, de la presser à nu entre ses bras pendant si longtemps, sans se trouver, malgré sa volonté, dans une situation physique telle qu’il sera forcé de se dévoiler, s’il n’est pas entièrement privé de la faculté qui fait son essence.
— Tout cela me semble vrai dans votre bouche, et pourtant nous n’y avons pensé ni l’un ni l’autre, tant à le voir on est porté à le croire un Hercule.
— Je ne vois qu’un remède à votre mal, ma chère belle-sœur, c’est de faire annuler votre mariage ou de prendre un amant ; et je crois mon frère trop raisonnable pour vous gêner en cela.
— Je suis parfaitement libre, mais je ne puis penser ni à un amant ni à un divorce ; car le bourreau me traite si bien que mon amour pour lui ne fait que s’accroître, ce qui sans doute augmente mon malheur.
Je voyais cette pauvre femme si malheureuse que j’aurais volontiers consenti à la consoler ; mais il ne fallait pas y penser. Cependant sa confidence avait momentanément soulagé sa douleur, je lui en fis compliment, et après l’avoir embrassée de manière à lui prouver que je n’étais pas mon frère, je lui souhaitai une bonne nuit.
Le lendemain j’allai voir Mme Vanloo qui me dit que Mme Blondel l’avait chargée de me remercier de ce que je n’étais pas resté, mais que son mari l’avait priée de me dire qu’il était bien fâché de ne m’avoir pas vu pour m’exprimer toute son obligation.
— Il a apparemment trouvé sa femme toute neuve, mais ce n’est pas ma faute, et il n’en doit l’obligation qu’à Manon Baletti. On m’a dit qu’il a un joli poupon22, qu’il demeure au Louvre23 et qu’elle habite dans une autre maison rue Neuve-des-Petits-Champs.
— C’est vrai, mais il soupe tous les soirs avec elle.
— C’est un drôle de ménage !
— Très bon, je vous assure. Blondel ne veut avoir sa femme qu’en bonne fortune. Il dit que cela entretient l’amour, et que n’ayant jamais eu une maîtresse digne d’être sa femme, il est bien aise d’avoir trouvé une femme digne d’être sa maîtresse.
Je donnai tout le jour suivant à Mme du Rumain nous occupant jusqu’au soir de questions fort épineuses. Je la laissai très contente. Le mariage de Mlle Cotenfau, sa fille, avec M. de Polignac, arrivé cinq ou six ans plus tard24, fut la conséquence de nos calculs cabalistiques.
La belle marchande de bas de la rue des Prouvères25, que j’avais tant aimée, n’était plus à Paris. Un certain M. de Langlade l’avait enlevée et son mari était dans la misère. Camille était malade26, Coralline était devenue marquise27 et maîtresse en titre de M. le comte de la Marche, fils du prince de Conti, auquel elle avait donné un fils que j’ai connu vingt ans plus tard portant la croix de Malte et le nom de chevalier de Montréal. Plusieurs autres jeunes personnes que j’avais connues étaient allées figurer en province en qualité de veuves, ou étaient devenues inaccessibles.
Tel était Paris de mon temps. Les changements qui s’y faisaient en filles, en intrigues, en principes allaient aussi rapidement que les modes.
Je donnai tout un jour à mon ancien ami Balletti qui avait quitté le théâtre après avoir perdu son père28 et épousé une jolie figurante ; il travaillait sur l’herbe mélisse, espérant parvenir à trouver la pierre philosophale.
Je fus agréablement surpris au foyer de la Comédie-Française en voyant le poète Poinsinet qui, après m’avoir embrassé à plusieurs reprises, me dit qu’à Parme, M. du Tillot l’avait comblé de bienfaits.
— Il ne m’a point placé, me dit-il, parce qu’en Italie on ne sait que faire d’un poète français.
— Savez-vous quelque chose de lord Lismore ? lui dis-je.
— Oui, il a écrit de Livourne à sa mère en lui annonçant qu’il allait passer aux Indes, et que si vous n’aviez pas eu la bonté de lui donner mille louis, il serait actuellement dans les prisons de Rome.
— Je m’intéresse beaucoup à son sort, et je verrais volontiers Milady avec vous.
— Je vous annoncerai, et je suis bien sûr qu’elle vous retiendra à souper, car elle a la plus grande envie de vous parler.
— Comment vous trouvez-vous ici ? lui dis-je, êtes-vous content d’Apollon ?
— Il n’est pas le dieu du Pactole29 ; je suis sans le sou ; je n’ai pas une chambre, et j’accepterai volontiers à souper, si vous voulez m’inviter. Je vous lirai le Cercle30 que les comédiens ont reçu, et que j’ai dans ma poche. Je suis sûr que cette pièce aura du succès.
Ce Cercle était une petite pièce en prose dans laquelle le poète jouait le jargon du médecin Herrenschwand, frère de celui que j’avais connu à Soleure31. Elle eut effectivement un grand succès de vogue.
Je le menai souper, et le pauvre nourrisson des Muses mangea comme quatre. Le lendemain il vint m’annoncer que la comtesse Lismore m’attendait à souper.
Je trouvai cette dame, belle encore, avec M. de St-Albin, archevêque de Cambrai, amant suranné qui dépensait pour elle tout le revenu de son archevêché. Ce digne prince de l’Église était un des fils naturels du duc d’Orléans, le célèbre Régent de France, et d’une comédienne32. Il soupa avec nous, mais il n’ouvrit la bouche que pour manger, et sa maîtresse ne me parla que de son fils dont elle portait aux nues l’esprit et les talents, tandis qu’au fait lord Lismore n’était qu’un vaurien ; mais je crus devoir faire la chouette. Il y aurait eu de la cruauté à la contredire. Je la quittai en lui promettant de lui écrire, s’il m’arrivait de rencontrer son fils.
Poinsinet qui était, comme on dit, sans feu ni lieu, vint passer la nuit dans ma chambre, et le lendemain, après lui avoir fait prendre deux tasses de chocolat, je lui donnai de quoi se louer une chambre. Je ne l’ai plus revu, s’étant noyé quelques années après, non dans l’Hippocrène33 mais dans le Guadalquivir. Il me dit qu’il avait passé huit jours chez M. de Voltaire et qu’il s’était hâté de retourner à Paris pour faire sortir de la Bastille l’abbé Morellet34.
Je n’avais plus rien à faire à Paris, et je n’attendais pour en partir que des habits que je faisais faire et une croix de rubis et de diamants de l’ordre dont le Saint-Père m’avait décoré.
J’attendais le tout dans cinq ou six jours, lorsqu’un contretemps m’obligea de partir précipitamment. Voici cet événement que j’écris à contrecœur, car ce fut une imprudence de ma part qui faillit me coûter la vie et l’honneur, comptant pour rien plus de cent mille francs35. Je plains les sots qui, tombés dans le malheur, s’en prennent à la fortune, tandis qu’ils ne devraient s’en prendre qu’à eux seuls.
Je me promenais aux Tuileries vers les dix heures du matin lorsque j’eus le malheur de rencontrer la Dangenancour36 avec une autre fille. Cette Dangenancour était une figurante de l’opéra avec laquelle, avant mon dernier départ de Paris, j’avais désiré vainement de faire connaissance37. Me félicitant de l’heureux hasard qui me la faisait rencontrer si à propos, je l’abordai et je n’eus pas besoin de beaucoup la prier pour lui faire accepter un dîner à Choisi38.
Nous nous dirigeâmes vers le Pont-Royal et là prenant un fiacre, nous partons. Après avoir ordonné le dîner, nous sortions pour faire un tour de jardin quand je vis descendre d’un fiacre deux aventuriers que je connais et deux filles amies de celles que je conduisais. La malencontreuse hôtesse qui se trouvait sur la porte vint nous dire que si nous voulions être servis ensemble, elle nous donnerait un dîner excellent ; je ne dis rien, ou plutôt je me rendis au oui de mes deux grivoises39. Nous dînâmes effectivement très bien, et après avoir payé, au moment où nous allions retourner à Paris, je m’aperçus que je n’avais pas une bague que pendant le dîner j’avais ôtée de mon doigt pour la laisser voir à l’un des deux aventuriers nommé Santis40 qui s’était montré curieux de l’examiner. C’était une très jolie miniature dont l’entourage en brillants m’avait coûté vingt-cinq louis. Je priai très poliment Santis de me rendre ma bague ; il me répondit avec un grand sang-froid qu’il me l’avait rendue.
— Si vous me l’aviez rendue, répliquai-je, je l’aurais, et je ne l’ai pas.
Il persiste ; les filles ne disaient rien, mais l’ami de Santis, Portugais nommé Xavier41, osa me dire qu’il l’avait vu me la rendre.
— Vous en avez menti, lui dis-je, et saisissant Santis à la cravate, je lui dis qu’il ne sortirait pas que je n’eusse ma bague. Mais en même temps le Portugais s’étant levé pour secourir son ami, je fais un pas en arrière et l’épée à la main je réitère mon propos. L’hôtesse étant survenue en jetant les hauts cris, Santis me dit que si je voulais écouter deux mots à l’écart, il me persuaderait. Croyant bonnement qu’ayant honte de me restituer ma bague en présence de tout ce monde, mais qu’il allait me la remettre tête-à-tête, je rengainai en lui criant :
— Sortons.
Xavier monta dans le fiacre avec les quatre donzelles et ils retournèrent à Paris.
Santis me suivit derrière le château, et là prenant un air riant, il me dit que voulant faire une plaisanterie, il avait mis ma bague dans la poche de son ami, mais qu’à Paris il me la rendrait.
— C’est un conte, lui dis-je, votre ami prétend vous avoir vu me la rendre, et vous l’avez laissé partir. Me croyez-vous assez neuf pour être dupe d’un badinage de cette espèce ? Vous êtes deux voleurs.
En disant cela, j’allonge la main pour saisir la chaîne de sa montre, mais il recule et tire son épée. Je tire la mienne, et à peine en garde, il me porte une botte allongée que je pare, et me fendant sur lui, je le traverse d’outre en outre. Il tombe en appelant au secours. Je rengaine mon épée, et sans m’embarrasser de lui, je vais rejoindre mon fiacre et je pars pour Paris.
Je descendis dans la place Maubert et me rendis à pied à mon hôtel42 en prenant une rue détournée. J’étais sûr que personne ne serait allé me chercher à mon logement, car mon hôte même ne savait pas mon nom.
J’employai le reste de ma journée à faire mes malles, et après avoir ordonné à Costa de les placer sur ma voiture, j’allai chez Mme d’Urfé que j’informai de mon aventure, en la priant que lorsque ce qu’elle devait me donner serait prêt, de le consigner à Costa qui viendrait me rejoindre à Augsbourg. J’aurais dû lui dire de m’expédier le tout par un de ses domestiques, mais mon bon génie m’avait abandonné ce jour-là. Au reste je ne croyais pas que Costa fût un voleur.
De retour à l’hôtel du Saint-Esprit, je donnai mes instructions au coquin en lui recommandant de faire diligence, d’être discret, et lui remettant l’argent nécessaire pour le voyage.
Ma voiture attelée de quatre chevaux de louage, qui me menèrent à la seconde poste, je partis de Paris et je ne m’arrêtai qu’à Strasbourg où je trouvai Desarmoises et mon Espagnol43.
N’ayant rien à faire dans cette ville, je voulais passer le Rhin sur-le-champ, mais Desarmoises me persuada d’aller avec lui à l’Esprit pour y voir une jolie personne qui n’avait différé son départ pour Augsbourg que dans l’espoir que nous pourrions faire le voyage ensemble.
— C’est une jeune dame de vos connaissances, me dit le faux marquis, mais j’ai dû lui donner ma parole d’honneur de ne point vous dire son nom. Elle n’a avec elle que sa femme de chambre, et je suis sûr que vous serez content de la voir.
Ma curiosité me fit céder. Je suis Desarmoises et j’entre dans ma chambre où je vois une jolie femme, mais que je ne reconnais pas d’abord. Ma mémoire me revenant, je vis que c’était une danseuse que j’avais trouvée charmante sur le théâtre de Dresde il y avait alors huit ans44. Elle appartenait alors au comte de Brühl, grand écuyer du roi de Pologne, Électeur de Saxe ; mais je n’avais pas même tenté de lui faire ma cour. La trouvant alors riche en équipage et prête à partir pour Augsbourg, je me peignis de suite tout le plaisir qu’une pareille rencontre allait me procurer.
Après les allures ordinaires d’une agréable reconnaissance de part et d’autre, nous fixâmes notre départ au lendemain matin pour aller ensemble à Augsbourg. La belle allait à Munich, mais comme je n’avais rien à faire dans cette petite capitale, nous demeurâmes d’accord qu’elle irait toute seule.
— Je suis bien sûre, me dit-elle ensuite, que vous prendrez le parti d’y venir vous-même, car les ministres des puissances qui doivent composer le congrès ne se rendront à Augsbourg que dans le courant du mois de septembre.
Nous soupâmes ensemble et le lendemain nous partîmes, elle dans sa voiture avec sa femme de chambre, et moi dans la mienne avec Desarmoises, précédé de Le-duc en courrier ; mais à Rastadt, nous changeâmes d’allure, la Renaud crut donner moins sujet aux spéculations de la curiosité en venant dans ma voiture qu’en restant dans la sienne, et Desarmoises alla volontiers occuper sa place auprès de la suivante. Nous ne tardâmes pas à devenir intimes. Elle me fit part de ses affaires, au moins en apparence, et moi je lui confiai tout ce que je n’avais pas intérêt de lui taire. Je lui dis que j’avais une commission de la cour de Lisbonne ; elle me crut, et je crus aussi qu’elle allait à Munich et à Augsbourg que pour y vendre ses diamants.
La conversation étant tombée sur Desarmoises, elle me dit que je pouvais fort bien le garder en ma société, mais que je ne devais point lui permettre de se donner le titre de marquis.
— Mais, lui dis-je, il est fils du marquis Desarmoises de Nancy.
— Ce n’est qu’un vieux courrier auquel le département des Affaires étrangères fait une mince pension. Je connais le marquis Desarmoises qui vit à Nancy et qui n’est pas aussi âgé que lui.
— Il est dans ce cas un peu difficile qu’il soit son père.
— L’hôte de l’Esprit l’a connu courrier.
— Comment l’as-tu connu ?
— Nous avons dîné ensemble à table d’hôte. Après le dîner, il vint me trouver dans ma chambre et me dit qu’il attendait quelqu’un pour partir pour Augsbourg et que nous pourrions faire le voyage ensemble. Il vous nomma et après quelques questions que je lui fis, je jugeai que ce ne pouvait être que vous, et nous voilà, ce dont je suis bien aise. Mais écoutez, je vous conseille de renoncer aux faux noms et aux fausses qualités ; pourquoi vous faites-vous appeler Seingalt ?
— C’est mon nom, ma chère, mais il n’empêche pas que ceux qui me connaissent d’ancienne date ne puissent m’appeler aussi Casanova, car je suis l’un et l’autre. Vous pouvez très bien comprendre cela.
— Oui, je le comprends. Votre mère est à Prague, et comme elle ne reçoit rien de sa pension, à cause de la guerre45, je crois qu’elle peut se trouver un peu gênée.
— Je le sais, mais je n’oublie pas mes devoirs de bon fils, je lui ai envoyé de l’argent.
— Je vous en félicite. Où logerez-vous à Augsbourg ?
— Je louerai une maison, et si cela vous amuse, je vous en ferai la maîtresse et vous en ferez les honneurs.
— C’est charmant, mon ami ! Nous y donnerons de bons soupers et nous passerons la nuit à jouer.
— Le plan est délicieux.
— Je me charge de vous trouver une excellente cuisinière ; celles de Bavière sont justement renommées. Nous ferons bonne figure au congrès, et on dira que nous nous aimons à la folie.
— Bien entendu, mon cœur, que je n’entends point raillerie sur le compte de la fidélité.
— Sur ce point, mon ami, fiez-vous à moi. Vous savez bien comment je vivais à Dresde.
— Je m’y fie, mais pas en aveugle, je t’en préviens. En attendant mettons de l’égalité entre nous, et dis-moi tu. Cela convient mieux à l’amour.
— Eh bien ! embrasse-moi.
Ma belle Renaud n’aimait pas à voyager la nuit, parce qu’elle aimait à souper copieusement, et à se coucher lorsque la tête lui tournait. La chaleur du vin en faisait alors une bacchante difficile à contenter ; mais quand je n’en pouvais plus, je la priais de me laisser tranquille, et force lui était de m’obéir46.
Arrivés à Augsbourg47, nous allâmes descendre aux Trois Maures48, mais l’hôte, en me disant qu’il nous ferait servir un bon dîner, m’annonça qu’il ne pourrait point me loger, parce que le ministre de France avait retenu l’hôtel tout entier. Je pris le parti d’aller trouver M. Carli49, banquier, auprès duquel j’étais accrédité, et dans l’instant il me procura une jolie maison meublée avec un jardin que je louai pour six mois, et que la Renaud trouva fort de son goût.
Il n’y avait encore personne à Augsbourg. La Renaud devant se rendre à Munich, me fit comprendre que je m’ennuierais pendant son absence, et sut m’engager à l’accompagner50. Nous nous logeâmes à l’auberge du Cerf51 où nous nous trouvâmes fort bien ; Desarmoises alla se loger ailleurs. Mes affaires n’ayant rien de commun avec ma nouvelle compagne, je lui donnai une voiture et un laquais de place spécialement pour elle, et j’en pris autant pour moi.
L’abbé Gama m’avait remis une lettre du commandeur Almada52 pour lord Stormon, ministre d’Angleterre à la cour de Bavière53. Ce seigneur se trouvant à Munich, je m’empressai de faire ma commission. Il me reçut fort bien, et m’assura que lorsqu’il en serait temps, il ferait tout ce qui dépendait de lui, lord Halifax l’ayant informé de toute l’affaire. En sortant de chez sa seigneurie bretonne54, j’allai faire ma cour à M. de Folard, ministre de France55 auquel je présentai une lettre que m’avait fait remettre M. de Choiseul par Mme d’Urfé. M. de Folard me fit beaucoup d’accueil et m’invita à dîner pour le lendemain, et le jour suivant il me présenta à l’Électeur56.
Pendant les quatre funestes semaines que je passai à Munich, la maison de ce ministre fut la seule que je fréquentai. J’appelle ces quatre semaines funestes, et à bon droit, car pendant ce temps je perdis tout mon argent, je mis en gage pour plus de quarante mille francs de bijoux que je n’ai jamais dégagés, et enfin, ce qui est le pis, parce que je perdis ma santé. Mes assassins furent cette Renaud, et ce Desarmoises qui me devait tant et qui me récompensa si mal.
Le troisième jour de mon arrivée à Munich, je fus obligé de faire une visite particulière à l’Électrice, douairière de Saxe57. Ce fut mon beau-frère58 qui était à la suite de cette princesse, qui m’y engagea, en me disant que je ne pouvais pas m’en dispenser, car elle me connaissait, et d’ailleurs elle s’était déjà informée de moi. Je n’eus pas à me repentir de ma condescendance, car l’Électrice me reçut bien et me fit beaucoup causer ; elle était curieuse comme toutes les personnes oisives qui ne savent point se suffire, parce qu’elles ne trouvent point assez de ressources dans leur esprit ni dans leur instruction.
J’ai fait bien des sottises dans ma vie ; je le confesse avec autant de candeur que Rousseau, et j’y mets moins d’amour-propre que ce malheureux grand homme ; mais j’en ai fait peu d’aussi fortes et d’aussi absurdes que celle d’aller à Munich, alors que je n’y avais rien à faire. Mais j’étais dans une crise ; c’était une époque où mon fatal génie allait crescendo de sottise en sottise depuis mon départ de Turin, et même depuis mon départ de Naples. Ma chute de nuit, ma soirée chez Lismore, ma liaison avec Desarmoises, ma partie à Choisi, ma confiance en Costa, mon union avec la Renaud, et plus que tout, mon inconcevable ineptie de me livrer en dupe au jeu de pharaon dans une cour où les joueurs qui tenaient la banque étaient réputés les plus habiles de l’Europe à corriger la fortune ! Là se trouvait entre autres le fameux, l’infâme Afflisio59, l’associé du duc Frédéric de Deux-Ponts60, que ce prince décorait du titre de son aide de camp, et que tout le monde connaissait pour le plus adroit coquin qu’il fût possible d’imaginer.
Je jouais tous les jours, et perdant souvent sur parole, l’embarras de devoir payer le lendemain me causait des chagrins cuisants. Quand j’eus épuisé mon crédit chez les banquiers, il fallut recourir aux juifs qui ne prêtent que sur gages, et ce fut Desarmoises qui fut mon entremetteur, avec la Renaud qui finit par se rendre maîtresse de tout. Ce ne fut pas là le plus affreux service qu’elle me rendit ; elle me communiqua un mal qui la rongeait, mais qui, en exerçant ses ravages à l’intérieur, laissait son extérieur intact, et d’autant plus dangereux que sa fraîcheur semblait annoncer la santé la plus parfaite. Enfin ce serpent sorti de l’enfer pour ma ruine, m’avait tellement mis sous le charme que je négligeai la maladie pendant un mois, parce qu’elle sut me persuader qu’elle serait déshonorée, si pendant notre séjour à Munich je m’étais mis entre les mains d’un chirurgien ; toute la cohue de la cour sachant que nous vivions maritalement ensemble.
Je ne me conçois pas, quand je réfléchis, à cette incroyable condescendance, surtout lorsque chaque jour je renouvelais le poison qu’elle avait infiltré dans mes veines !
Mon séjour à Munich fut une espèce de malédiction, ou plutôt pendant ce mois fatal, je les vis toutes réunies comme pour me donner un avant-goût de tous les maux que souffrent les âmes des réprouvés. La Renaud aimait le jeu et Desarmoises taillait de moitié avec elle. Je ne voulus jamais être de leur partie, car le faux marquis trichait sans aucun ménagement et souvent avec plus d’impudence que d’adresse. Il invitait chez moi des gens de mauvaise compagnie, qu’il traitait à mes frais ; puis dans leur jeu, il se passait chaque soir des scènes scandaleuses.
L’Électrice douairière de Saxe me causa la plus sensible mortification les deux dernières fois que j’eus l’honneur de lui parler.
— On sait ici, monsieur, comment vous vivez avec la Renaud et la vie qu’elle mène chez vous, peut-être à votre insu, me dit cette princesse ; cela vous fait grand tort, et je vous conseille d’en finir.
Elle ne savait pas que j’y étais forcé de toutes les manières. Il y avait un mois que j’étais parti de Paris et je n’avais encore reçu aucune nouvelle ni de Mme d’Urfé ni de Costa. Je ne pouvais pas en deviner la raison, mais je commençais à soupçonner la fidélité de mon Italien. J’appréhendais aussi que ma bonne Mme d’Urfé fût morte, ou devenue sage, ce qui pour moi aurait eu le même résultat ; et l’état où je me trouvais me mettait dans l’impuissance de retourner à Paris pour m’y informer de tout ce qu’il m’était si nécessaire de savoir, autant pour la tranquillité de mon âme que pour le rétablissement de ma bourse.
J’étais donc dans une détresse complète, et ce qui me peinait le plus, c’est que j’étais forcé de m’avouer que j’éprouvais un commencement d’abattement, fruit ordinaire de l’âge ; je n’avais plus cette confiance insouciante que donnent la jeunesse et le sentiment de la force, et cependant l’expérience ne m’avait pas assez mûri pour me corriger. Néanmoins, par un reste de cette habitude que donne un caractère résolu, je pris soudainement congé de la Renaud, en lui disant que je l’attendrais à Augsbourg. Elle ne fit aucun effort pour me retenir, mais elle me promit de me rejoindre au plus tôt, étant au moment de vendre avantageusement ses pierreries. Je partis précédé de Leduc et bien aise que Desarmoises trouvât bon de rester avec l’indigne créature dont je lui devais la malheureuse connaissance. Arrivé à ma jolie maison d’Augsbourg, je me mis au lit, décidé à n’en sortir que mort ou délivré du venin qui me rongeait. M. Carli, mon banquier, que je priai de passer chez moi, me recommanda un certain Kefalides, élève du fameux Fayet qui, plusieurs années auparavant, m’avait délivré d’un mal pareil à Paris. Ce Kefalides passait pour le meilleur chirurgien d’Augsbourg. Après avoir examiné mon état, il m’assura qu’il me guérirait par des sudorifiques sans avoir à recourir à ce fatal bistouri. Il commença en conséquence par me mettre à la diète la plus sévère, m’ordonna des bains et me soumit à des frictions mercurielles. Je subissais ce régime depuis six semaines, et loin de me trouver guéri, je me sentais dans un état pire que lorsqu’il m’avait entrepris. J’étais d’une maigreur épouvantable et j’avais deux tumeurs inguinales61 d’une grosseur monstrueuse. Je dus me résoudre à les laisser ouvrir, mais cette opération douloureuse, outre qu’elle faillit me coûter la vie, ne servit de rien. Il coupa maladroitement l’artère, ce qui occasionna une hémorragie qu’on eut beaucoup de peine à arrêter, et qui m’aurait donné la mort, sans les soins que je reçus de M. Algardi62, médecin bolonais qui était au service du prince évêque d’Augsbourg.
Ne voulant plus entendre parler de Kefalides, le docteur Algardi me prépara en ma présence quatre-vingt-dix pilules composées de dix-huit grains de manne63. Je prenais une de ces pilules le matin, buvant ensuite un grand verre de lait coupé, et une autre le soir, après laquelle je mangeais une soupe d’orge, et c’était là toute ma nourriture. Ce remède héroïque me rendit la santé en deux mois et demi, temps que je passai dans de grandes souffrances ; mais je ne commençai à reprendre mon embonpoint et mes forces que vers la fin de l’année.
Ce fut pendant mes souffrances que j’appris les circonstances de l’évasion de Costa64 emportant les diamants, les montres, les tabatières, le linge et les habits brodés que Mme d’Urfé lui avait remis pour moi dans une bonne malle avec cent louis qu’elle lui avait donnés pour son voyage. Cette bonne dame m’envoya une lettre de change de cinquante mille francs que fort heureusement elle n’eut pas le temps de remettre à mon voleur, et cette somme vint fort à propos pour m’arracher à l’espèce d’indigence où m’avait plongé mon inconduite.
J’eus à la même époque un autre chagrin qui me fut bien sensible, ce fut de découvrir que Leduc me volait. Je le lui aurais pardonné s’il ne m’avait forcé à une publicité que je n’aurais pu éviter qu’en me compromettant. Malgré cela je le gardai jusqu’à mon retour à Paris au commencement de l’année suivante.
Vers la fin du mois de septembre, quand on fut certain qu’il n’y aurait point de congrès, la Renaud passa par Augsbourg avec Desarmoises pour retourner à Paris ; mais elle n’osa pas venir me voir, dans la crainte que je ne lui fisse rendre mes effets, dont elle s’était emparée sans m’en prévenir, et sans doute elle me supposait instruit de cette friponnerie. Quatre ou cinq ans plus tard elle épousa à Paris un certain Böhmer65, le même qui donna au cardinal de Rohan le fameux collier qu’il croyait destiné à la malheureuse Marie-Antoinette, reine de France66. Elle était à Paris quand j’y revins, mais je ne fis aucune démarche pour la voir67, voulant tout oublier, si la chose était possible. Je le devais car dans tout ce que je fis pendant cette malheureuse année, ce que je trouvais de plus méprisable, c’est la triste conduite que j’avais menée, ou plutôt ma propre personne. Cependant je n’aurais pas assez méprisé l’infâme Desarmoises pour me priver du plaisir de lui couper les oreilles, s’il m’en avait laissé le temps ; mais le vieux coquin qui prévoyait sans doute le traitement que je lui réservais, s’esquiva. Il est mort misérable et étique en Normandie peu de temps après.
À peine ma santé fut-elle rétablie, qu’oubliant tous mes malheurs passés, je recommençais à me divertir. Anna-Midel68, mon excellente cuisinière, qui avait été si longtemps oisive, dut se mettre en besogne pour satisfaire mon appétit glouton ; car pendant trois semaines je fus affecté d’une faim dévorante, mais nécessaire à mon tempérament afin de rendre à mon individu sa première forme. Le graveur, mon hôte, et la jolie Gertrude sa fille, que je faisais manger avec moi, me regardaient avec une sorte de stupeur et craignaient des suites funestes de mon intempérance. Mon cher docteur Algardi, qui m’avait sauvé la vie, me prédisait une indigestion qui devait me mener au tombeau ; mais le besoin de manger était plus fort que ses raisons ; je n’écoutais rien, et je fis bien ; car à force de bien manger, je recouvrai mon état primitif et je me sentis bientôt apte à recommencer mes offrandes au dieu pour lequel je venais de tant souffrir.
Ma cuisinière et Gertrude, toutes deux jeunes et jolies, me rendirent amoureux, et la reconnaissance s’en mêlant, je leur fis part de mon amour à toutes deux à la fois ; car j’avais prévu qu’en les attaquant séparément, je n’aurais vaincu ni l’une ni l’autre. En outre, je savais que je n’avais pas beaucoup de temps à perdre, parce que je m’étais engagé avec Mme d’Urfé à souper avec elle le premier jour de l’an 1762, dans un appartement qu’elle m’avait meublé rue du Bacq69. Elle l’avait orné de superbes tapisseries que René de Savoie70 avait fait faire et sur lesquelles toutes les opérations du grand-œuvre étaient représentées. Elle m’avait écrit qu’elle avait été à Choisi et qu’elle y avait appris que l’Italien Santis, que j’y avais étendu d’un coup d’épée qui l’avait traversé d’outre en outre, après avoir été guéri de sa blessure, avait été enfermé à Bicêtre71 pour cause de filouteries.
Gertrude et Anne-Midel m’occupèrent agréablement pendant le reste de mon séjour à Augsbourg, mais elles ne me captivèrent pas au point de me faire négliger la bonne société. J’allais passer mes soirées d’une manière très agréable chez le comte Max de Lamberg72, qui demeurait avec le titre de grand-maréchal à la cour du prince évêque73. Son épouse74, femme charmante, avait tout ce qu’il faut pour attirer bonne et nombreuse compagnie. Je fis chez ce comte la connaissance du baron de Selentin, capitaine au service de Prusse, établi à Augsbourg où il recrutait pour son maître75. Ce qui m’attachait particulièrement au comte Lamberg, c’était son génie littéraire. Savant de première classe et surtout fort érudit, il a publié plusieurs ouvrages fort estimés. J’ai entretenu avec lui un commerce de lettres qui n’a cessé qu’à sa mort, arrivée par sa faute, il y a quatre ans, en 179276. Je dis par sa faute, mais j’aurais dû dire par celle de ses médecins qui le traitèrent par le mercure d’une maladie où Vénus n’avait aucune part, et qui ne servit qu’à le faire calomnier après sa mort.
Sa veuve, toujours aimable, vit encore en Bavière, chérie de ses amis et de ses filles qu’elle a parfaitement mariées.
Dans ce temps-là, une pauvre petite troupe de comédiens, mes compatriotes, arriva à Augsbourg, et je lui fis obtenir la permission de représenter sur un petit mauvais théâtre. Comme elle donna occasion à une petite histoire qui m’amusa, parce que j’en fus le héros, je vais la donner à mes lecteurs dans l’espoir de leur être agréable.
Chapitre XI
Les comédiens et la comédie. Bassi. La Strasbourgeoise.
Le comte femelle. Mon retour à Paris. Mon arrivée à Metz.
La jolie Raton et la fausse comtesse de Lascaris.
Une femme laide, mais dégourdie et causeuse comme une Italienne, s’étant présentée chez moi, me supplia de vouloir bien intercéder auprès des magistrats pour que l’on permît à la troupe dont elle faisait partie de jouer la comédie. Elle était laide, mais elle était italienne et pauvre et sans lui demander son nom, sans m’informer si la troupe en valait la peine, je lui promis de m’employer pour elle, et je lui obtins sans difficulté la grâce qu’elle sollicitait.
Étant allé à la première représentation, je reconnus avec surprise dans le premier acteur un Vénitien avec lequel, vingt ans plus tôt, j’avais étudié au collège de St-Ciprien1. Il s’appelait Bassi2, et comme moi, il avait quitté le métier de prêtre. Sa fortune lui avait fait embrasser le métier d’histrion, et selon toute apparence il était dans la misère, tandis que moi, lancé par le hasard dans une route toute aventureuse, j’avais l’air d’être dans l’opulence.
Curieux de connaître ses aventures, et attiré par ce sentiment de bienveillance qui nous porte vers un compagnon de jeunesse et surtout de collège, voulant aussi jouir de sa surprise lorsqu’il m’aurait reconnu, j’allai le trouver sur la scène dès que la toile fut baissée. Il me reconnut de prime abord, poussa un cri de joie et après m’avoir embrassé, il me présenta à sa femme, la même qui était venue me parler, et à sa fille3 âgée de treize à quatorze ans, fort jolie et que j’avais vu danser avec plaisir. Il ne s’en tint pas là ; voyant que je lui faisais bonne mine ainsi qu’à sa famille, il se tourna vers ses camarades dont il était directeur, et me présenta sans façon comme son meilleur ami. À ce nom d’ami, ces bonnes gens me voyant habillé comme un seigneur, portant une croix en sautoir, me firent prendre pour un fameux charlatan cosmopolite4 qu’on attendait à Augsbourg, et Bassi ne chercha point à les désabuser, ce qui me parut singulier.
Quand la troupe se fut dépouillée de ses guenilles de théâtre et qu’elle fut costumée avec ses guenilles de tous les jours, la laide Bassi s’attacha à mon bras et m’emmena en disant que j’irais souper avec elle. Je me laissai conduire et bientôt nous arrivâmes dans une habitation telle que je me l’étais imaginée. C’était une immense chambre au rez-de-chaussée qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de dortoir. Une longue table dont la moitié était couverte d’un chiffon de nappe qui portait l’empreinte d’un service mensuel, tandis qu’à l’autre bout, dans un sale chaudron, on lavait quelques vases de terre qui étaient restés là depuis le dîner et qui devaient figurer au souper. Une seule chandelle fichée dans le goulot d’une bouteille cassée, éclairait ce taudis, et comme on n’avait point de mouchettes, la laide Bassi y pourvoyait très adroitement au moyen du pouce et de l’index, et sans façon s’essuyait à la nappe après avoir jeté par terre le bout de la mèche.
Un acteur, valet de la troupe, portant longues moustaches, car il ne jouait que les rôles d’assassin ou de voleur de grands chemins, servit un énorme plat de viande réchauffée qui nageait au milieu d’une quantité d’eau bourbeuse que l’on décorait du nom de sauce ; et la famille affamée se mit à y tremper du pain après l’avoir dépecé avec les doigts ou à belles dents, faute de couteau et de fourchette, mais tous étant à l’unisson, nul n’avait le droit de faire le dégoûté. Un grand pot de bière passait de convive en convive, et au milieu de cette misère, la gaieté se montrait sur tous les visages, ce qui me forçait à me demander ce que c’est que le bonheur. Pour la clôture, le cuisiner convive mit sur la table un second plat rempli de morceaux de porc frit à la poêle et le tout fut expédié de grand appétit. Bassi me fit la grâce de me dispenser de prendre part à ce ragoûtant banquet, et je lui en sus gré.
Après ce banquet de caserne, il me fit brièvement le récit de ses aventures toutes ordinaires, comme celles d’un pauvre diable, et pendant cela sa jolie fille assise sur mes genoux, m’excitait de son mieux à la traiter en innocente. Il finit sa narration par me dire qu’il allait à Venise, où il était sûr de faire fortune pendant le carnaval5. Je lui souhaitai tout le bonheur possible, et lorsqu’il me demanda quel métier je faisais le caprice me fit lui répondre que j’étais médecin.
— Ce métier vaut bien mieux que le mien, me dit-il, et je suis heureux de pouvoir vous faire un présent d’importance.
— Et quel est ce présent ? lui demandai-je.
— C’est, répondit Bassi, la thériaque6 vénitienne que vous pourrez vendre à deux florins la livre, et qui ne vous coûtera que quatre gros7.
— Votre présent me sera très agréable ; mais dites-moi êtes-vous content de votre recette ?
— Je ne puis pas me plaindre pour un premier jour, puisque après avoir payé tous les frais, j’ai pu donner un florin à chacun des acteurs. Mais je suis fort embarrassé pour jouer demain, car ma troupe est en révolte et ne veut point jouer, à moins que je ne leur paie d’avance un florin à chacun.
— Leur exigence est cependant bien modeste.
— Je le sais, mais je suis sans le sou et je n’ai rien à mettre en gage ; sans cela je les contenterais et ils s’en repentiraient ensuite, car je suis certain de faire demain au moins cinquante florins8.
— Combien êtes-vous ?
— Quatorze en comptant ma famille. Pouvez-vous me prêter dix florins ? Je vous les rendrai demain après la comédie.
— Volontiers ; mais je veux avoir le plaisir de vous donner à souper à tous à l’auberge la plus voisine du théâtre. Voici dix florins.
Le pauvre diable s’évertua en remerciements et se chargea d’ordonner le souper à un florin par tête comme je le lui avais dit. J’avais besoin de m’amuser et de rire en voyant quatorze affamés manger avec un appétit dévorant.
La troupe joua le lendemain, mais trente ou quarante personnes au plus ayant assisté à la comédie, le pauvre Bassi eut à peine de quoi payer l’orchestre et le luminaire. Il était au désespoir, et loin de pouvoir me payer, il vint me supplier de lui prêter dix autres florins, toujours sur l’espoir d’une bonne recette pour le jour suivant. Je le consolai en lui disant que nous en parlerions après souper et que j’allais l’attendre à l’auberge avec toute la troupe.
Je fis durer ce souper pendant trois heures, à force de l’humecter de vin du marquisat et cela parce qu’une jeune Strasbourgeoise, la soubrette de la troupe, m’intéressa de prime abord au point de me faire concevoir le désir de la posséder. De la figure la plus attrayante, avec une voix délicieuse, cette fille me faisait pâmer de rire en prononçant l’italien avec l’accent hétérogène de l’Alsace, qu’elle accompagnait de gestes à la fois agréables et comiques qui donnaient à tout son être un charme difficile à décrire.
Déterminé à me rendre maître de cette jeune actrice dès le lendemain, avant de quitter l’auberge, je dis à la troupe assemblée :
— Messieurs et Mesdames, je vous prends à mes gages pour huit jours à cinquante florins par jour ; mais à condition que vous jouerez pour mon compte et que vous payerez les frais du théâtre. Bien entendu que vous mettrez le prix des places à tel prix que je voudrai et que cinq personnes de la troupe, que je désignerai à volonté, souperont tous les soirs avec moi. Si la recette est supérieure à cinquante florins, vous vous partagerez le surplus.
Ma proposition fut accueillie avec des cris de joie, et, ayant fait venir encre, plume et papier, nous nous engageâmes réciproquement9.
— Pour demain, dis-je à Bassi, je laisse les billets au même prix d’hier et d’aujourd’hui ; pour après-demain, nous verrons. Je vous engage à souper pour demain avec votre famille et la jeune Strasbourgeoise, que je ne veux point séparer de son cher Arlequin.
Il annonça le lendemain un spectacle choisi fait pour attirer beaucoup de monde, mais malgré cela le parterre ne fut occupé que par une vingtaine de manants et les loges restèrent à peu près vides.
À souper, Bassi, qui avait donné un fort joli spectacle, s’approcha de moi tout confus et me rendit dix à douze florins. Je les pris en lui disant : « Courage » et je les partageai entre les convives présents. Nous eûmes un bon souper que j’avais eu soin de commander à leur insu, et je les tins à table jusqu’à minuit, leur donnant du bon vin, et faisant mille folies avec la petite Bassi et la jolie Strasbourgeoise que j’avais à mes côtés, me souciant peu de l’Arlequin jaloux qui faisait la moue à cause des libertés que je prenais avec sa belle. Celle-ci se prêtait à mes caresses d’assez mauvaise grâce, parce qu’elle espérait qu’Arlequin l’épouserait, et elle ne voulait pas lui donner motif de fâcherie. À la fin du souper, nous nous levâmes et je la pris entre mes bras, en riant et lui faisant des caresses qui parurent sans doute trop significatives à l’amant qui vint me l’arracher. Trouvant à mon tour son intolérance un peu grossière, je le pris par les épaules et je le mis à la porte à coups de pied, ce qu’il reçut très humblement. Cependant la scène devint lugubre, car la belle Strasbourgeoise se mit à pleurer à chaudes larmes. Bassi et sa laide femme, roués dans le métier, se moquaient de la pauvre pleureuse, et la jeune Bassi lui disait que son amant avait été le premier à me manquer d’égards ; mais elle continuait à gémir, et finit par me dire qu’elle ne viendrait plus souper avec moi si je ne trouvais pas le moyen de faire revenir son amant.
— Je vous promets d’arranger tout cela à la satisfaction générale, lui dis-je ; et quatre sequins que je lui mis dans la main ramenèrent si bien la gaieté que bientôt on ne vit plus le moindre nuage. Elle voulut même me convaincre qu’elle n’était pas cruelle et qu’elle le serait moins encore, si je voulais ménager la jalousie d’Arlequin. Je lui promis tout ce qu’elle voulut, et elle fit tout son possible pour me convaincre qu’elle serait parfaitement docile à la première occasion.
J’ordonnai à Bassi d’annoncer sur l’affiche du lendemain que les billets du parterre étaient à deux florins et ceux des loges à un ducat10, mais que le paradis serait ouvert gratis aux premiers occupants.
— Nous n’aurons personne, me dit-il d’un air effrayé.
— Cela se peut, mais nous verrons. Vous demanderez à la police douze soldats pour le maintien de l’ordre, je les payerai.
— Nous en aurons besoin pour la canaille qui viendra assiéger les places gratis ; mais pour le reste…
— Encore une fois, nous verrons. Faites à ma guise, et succès ou non, nous rirons à souper comme de coutume.
Le lendemain j’allai trouver l’Arlequin dans son petit taudis, et moyennant deux louis et la promesse solennelle de respecter sa maîtresse, je le rendis doux comme un gant.
L’affiche de Bassi fit rire toute la ville. On le traitait de fou ; mais lorsqu’on sut que cette spéculation venait de l’entrepreneur et que l’entrepreneur fut connu, ce fut moi que l’on taxa de folie ; mais que m’importait ! Le soir, le paradis fut encombré une heure avant le spectacle, mais le parterre fut vide, et les loges pareillement, à l’exception du comte de Lamberg, de l’abbé Bolo11, génois, et d’un jeune homme qui me parut une femme déguisée12.
Les acteurs se surpassèrent, et les applaudissements du paradis rendirent le spectacle fort gai.
Quand nous fûmes à l’auberge, Bassi me présenta les trois ducats de la recette, mais comme de raison je lui en fis présent, ce qui lui constituait un commencement d’aisance. Je m’assis à table entre la mère et la fille Bassi, laissant ma belle Strasbourgeoise à côté de son amant. Je dis au directeur de continuer sur le même pied, de laisser rire ceux qui en auraient envie, et je l’engageai à me faire jouir de ses meilleures pièces.
Lorsque le souper et le vin m’eurent mis en gaieté, ne pouvant rien faire avec la Strasbourgeoise à cause de son amant, je m’en donnai en toute liberté avec la jeune Bassi qui se prêtait avec grâce à tout ce que je voulais, son père et sa mère ne faisant que rire, tandis que le sot Arlequin enrageait de ne pouvoir en faire autant avec sa dulcinée. Mais quand à la fin du souper j’exposai à ses yeux la petite dans son état de nature et que je me montrai paré comme Adam avant d’avoir mangé la fatale pomme, le sot fit un mouvement pour s’en aller et prit la Strasbourgeoise par le bras, en l’engageant à sortir. Alors de l’air le plus sérieux et le plus impératif, je lui commandai d’être sage et de rester là, et lui tout ébahi se contenta de tourner le dos ; mais sa belle ne l’imita pas, et sous le prétexte de défendre la petite qui me logeait déjà commodément, elle se plaça si bien qu’elle augmenta ma jouissance en s’en procurant elle-même autant que ma main vagabonde pouvait lui en donner.
Cette bacchanale ayant mis en feu la vieille Bassi, elle se mit à exciter son mari à lui donner une preuve de sa tendresse conjugale, et lui de céder, pendant que le modeste Arlequin, qui s’était approché du feu, tenait sa tête penchée dans ses mains, et restait immobile. Heureuse de cette position, la Strasbourgeoise toute en feu, cédant à la nature, me laissa faire tout ce que je voulus et remplaçant sur le bord de la table la jeune Bassi que je venais de quitter, j’exécutai le grand-œuvre dans toute la perfection, et ses violentes pressions me prouvèrent qu’elle avait été au moins aussi active que moi.
À la fin de l’orgie je vidai ma bourse sur la table et je jouis de voir l’avidité avec laquelle on se partagea une vingtaine de sequins.
La fatigue et l’intempérance, dans un temps où je n’avais pas encore pleinement recouvré mes forces, m’avaient procuré un long sommeil. Je venais de me lever au moment où je reçus une citation pour comparaître à l’hôtel de ville devant le bourgmestre qui était d’office13. Je me hâtai de m’habiller pour m’y rendre, tant j’étais curieux de savoir ce qu’on me voulait. Je savais que je n’avais rien à craindre. Lorsque je parus, ce magistrat m’adressa la parole en allemand, mais je fis la sourde oreille, et pour cause, car je connaissais à peine assez de mots pour demander les choses indispensables. Dès qu’il fut instruit de mon ignorance, il me parla en latin, non cicéronien, mais pédantesque, tel qu’on le trouve en général dans les universités de l’Allemagne.
— Pourquoi, me dit-il, portez-vous un faux nom ?
— Mon nom n’est point faux. Informez-vous-en auprès du banquier Carli qui m’a payé cinquante mille florins14.
— Je sais cela, mais vous vous appelez Casanova et non Seingalt, pourquoi ce dernier nom ?
— Je prends ce nom, ou plutôt je l’ai pris, parce qu’il est à moi. Il m’appartient si légitimement que si quelqu’un osait le porter je le lui contesterais par toutes les voies et par tous les moyens.
— Et comment ce nom vous appartient-il ?
— Parce que j’en suis l’auteur ; mais cela n’empêche pas que je ne sois aussi Casanova.
— Monsieur, ou l’un ou l’autre. Vous ne pouvez pas avoir deux noms à la fois.
— Les Espagnols et les Portugais en ont souvent une demi-douzaine.
— Mais vous n’êtes ni portugais ni espagnol ; vous êtes italien et après tout, comment peut-on être l’auteur d’un nom ?
— C’est la chose du monde la plus simple et la plus facile.
— Expliquez-moi cela.
— L’alphabet est la propriété de tout le monde15 ; c’est incontestable. J’ai pris huit lettres, et je les ai combinées de façon à produire le mot Seingalt. Ce mot ainsi formé m’a plu et je l’ai adopté pour mon appellatif, avec la ferme persuasion que personne ne l’ayant porté avant moi, personne n’a le droit de me le contester, et bien moins encore de le porter sans mon consentement.
— C’est une idée fort bizarre, mais vous l’appuyez d’un raisonnement plus spécieux que solide ; car votre nom ne peut être que celui de votre père.
— Je pense que vous êtes dans l’erreur, car le nom que vous portez vous-même par droit d’hérédité n’a pas existé de toute éternité ; il a dû être fabriqué par un de vos ascendants qui ne l’avait point reçu de son père, quand bien même vous vous appelleriez Adam. En convenez-vous, monsieur le bourgmestre ?
— J’y suis forcé, mais c’est une nouveauté.
— Vous voilà dans l’erreur. Loin que ce soit une nouveauté, c’est une chose fort ancienne, et je m’engage à vous porter demain une kyrielle de noms tous inventés par de très honnêtes gens encore vivants, et qui en jouissent en paix, sans que personne s’avise de les citer à l’hôtel de ville pour en rendre compte à quelqu’un à moins qu’ils ne les désavouent selon leur bon plaisir au préjudice de la société.
— Mais vous conviendrez qu’il y a des lois contre les faux noms ?
— Oui, contre les faux noms ; mais je vous répète que rien n’est plus vrai que mon nom. Le vôtre, que je respecte, sans le connaître, ne peut pas être plus vrai que le mien ; car il est possible que vous ne soyez pas le fils de celui que vous croyez votre père.
Il fit un sourire, se leva et me conduisit jusqu’à la porte, en me disant qu’il s’informerait de moi auprès de M. Carli.
Je devais précisément y aller moi-même, et je m’y rendis à l’instant. Cette histoire le fit rire. Il me dit que le bourgmestre était catholique, honnête homme, riche et un peu bête, en tout une bonne pâte d’homme à laquelle on pouvait donner toutes les formes.
Le lendemain matin M. Carli vint me demander à déjeuner et m’invita avec lui chez le même bourgmestre.
— Je l’ai vu hier, me dit-il, et dans une longue conférence que j’ai eue avec lui, j’ai tellement rétorqué ses objections sur l’article des noms qu’il est maintenant tout à fait de votre avis.
J’acceptai l’invitation avec plaisir, car je prévoyais que j’y trouverais bonne compagnie. Je ne me trompais pas ; il y avait des femmes charmantes et plusieurs hommes aimables. J’y trouvai entre autres la dame déguisée que j’avais vue à la comédie. Je m’attachai à l’observer pendant le dîner, et je ne tardai pas à me convaincre que j’avais bien jugé. Tout le monde cependant lui parlait comme si elle avait été un homme, et elle soutenait fort bien son rôle. Quant à moi, ayant envie de rire et ne voulant pas être pris pour dupe, je l’attaquai poliment sur le ton de la plaisanterie, mais ne lui adressant que des propos galants tels qu’on les adresse à une femme, et dans mes allusions, dans mes paroles équivoques j’exprimais sinon la certitude de son sexe, au moins plus que du doute. Elle faisait semblant de ne s’apercevoir de rien, et la société riait à demi de ma prétendue méprise.
Après dîner, en prenant le café, le prétendu monsieur montra à un chanoine le portrait qui se trouvait sur le chaton d’une bague qu’il portait au doigt. Ce portrait était celui d’une demoiselle présente, et très ressemblant, chose facile, puisque l’original était laid. Cela n’ébranla point ma conviction, mais je commençai à réfléchir quand je lui vis baiser la main avec une tendresse mêlée de respect, et je cessai de plaisanter. M. Carli saisit un moment pour me dire que ce monsieur, malgré son air femelle, était un homme et qui plus est, à la veille d’épouser la demoiselle à laquelle il venait de baiser la main.
— Cela peut être, lui dis-je, mais j’ai de la peine à le concevoir.
Le fait est pourtant qu’il l’épousa pendant le carnaval et qu’il reçut une brillante dot ; mais au bout d’un an la pauvre demoiselle attrapée mourut de chagrin, et ce ne fut qu’au lit de mort qu’elle en dit la raison. Ses sots parents, honteux d’avoir été dupés aussi grossièrement, n’osèrent rien dire, et firent disparaître la trompeuse femelle qui avait eu soin de mettre à l’avance la dot en sûreté. Cette histoire qui ne tarda pas à être connue, fait encore rire la bonne ville d’Augsbourg et m’y donna, mais un peu tard, une grande renommée de perspicacité.
Je continuais à jouir de mes deux commensales et de la Strasbourgeoise qui me coûta une centaine de louis. Au bout des huit jours je laissai Bassi en liberté ayant quelque argent. Il continua à jouer en remettant les places au prix ordinaire, et supprimant le gratis du paradis. Il fit d’assez bonnes affaires.
Je quittai Augsbourg vers la mi-décembre.
J’étais fort triste à cause de la charmante Gertrude qui se croyait enceinte et qui ne put se résoudre à passer en France avec moi. Je l’aurais volontiers emmenée avec le consentement de son père, qui, ne pensant aucunement à lui donner un mari, aurait été enchanté de s’en défaire en me la donnant pour amie.
Nous parlerons de cette bonne fille dans cinq ou six ans16, ainsi que d’Anna-Midel, excellente cuisinière à laquelle je fis présent de quatre cents florins17. Elle se maria quelque temps après, et lors de mon second passage à Augsbourg, j’ai eu la douleur de la retrouver malheureuse.
Je partis avec Leduc sur le siège du cocher, n’ayant jamais pu lui pardonner, et quand nous fûmes à Paris à moitié de la rue St-Antoine, je le fis descendre avec sa malle et je le laissai là, sans lui donner de certificat, malgré ses supplications. Je n’en ai plus entendu parler, et je le regrette encore, car c’était un excellent serviteur, quoiqu’il eût de très grands défauts. J’aurais dû peut-être me rappeler les services importants qu’il m’avait rendus à Stuttgart, à Soleure, à Naples, à Florence et à Turin ; mais j’étais indigné de l’effronterie avec laquelle il m’avait compromis devant le magistrat d’Augsbourg, où j’aurais été déshonoré, si mon esprit ne m’avait suggéré le moyen de le convaincre d’un vol dont, sans cela, on m’aurait cru coupable.
J’avais beaucoup fait en le sauvant des mains de la justice et d’ailleurs je n’avais pas été avare à le récompenser chaque fois que j’avais eu à me louer de son dévouement ou de son obéissance.
D’Augsbourg je me dirigeai sur Bâle par Constance, où je logeai à l’auberge la plus chère de la Suisse. Le maître, nommé Imhoff, était le premier des écorcheurs ; mais je trouvai ses filles aimables, et après m’y être amusé pendant trois jours, je poursuivis mon chemin. J’arrivai à Paris le dernier jour de l’an de 1761, et j’allai descendre, rue du Bacq, à l’appartement que ma providence, Mme d’Urfé, m’avait fait préparer avec autant de recherche que d’élégance.
Je passai dans ce joli logement trois semaines entières sans aller nulle part, afin de convaincre cette bonne dame que je n’étais retourné à Paris que pour m’acquitter de la parole que je lui avais donnée de la faire renaître homme.
Nous passâmes ces trois semaines à faire les préparatifs nécessaires à cette divine opération, et ces préparatifs consistaient à rendre un culte particulier à chacun des génies des sept planètes, aux jours qui leur sont consacrés. Après ces préparatifs, je devais aller prendre, dans un lieu qui devait m’être connu par l’inspiration des génies, une vierge, fille d’adepte, que je devais féconder d’un garçon par un moyen connu des seuls frères Rose-Croix. Ce fils devait naître vivant, mais seulement avec une âme sensitive. Mme d’Urfé devait le recevoir dans ses bras à l’instant où il viendrait au monde, et le garder sept jours auprès d’elle dans son propre lit. Au bout de ces sept jours, elle devait mourir en tenant sa bouche collée à celle de l’enfant qui, par ce moyen, recevrait son âme intelligente.
Après cette permutation, ce devait être à moi de soigner l’enfant avec le magistère qui m’était connu, et dès que l’enfant aurait atteint sa troisième année, Mme d’Urfé devait se reconnaître, et alors je devais commencer à l’initier dans la connaissance parfaite de la grande science.
L’opération devait se faire à la pleine lune d’avril ou de mai ou de juin. Avant tout, Mme d’Urfé devait faire un testament en bonne forme pour instituer héritier universel l’enfant dont je devais être le tuteur jusqu’à l’âge de treize ans.
Cette sublime folle trouva que cette divine opération était d’une vérité évidente, et elle brûlait d’impatience de voir la vierge qui devait être son vase d’élection. Elle me sollicita de hâter mon départ.
J’avais espéré, en faisant ainsi parler l’oracle, de lui inspirer quelque répugnance, puisque enfin il fallait qu’elle mourût ; et je comptais sur l’amour naturel de la vie pour traîner la chose en longueur. Mais ayant trouvé tout le contraire, je me voyais dans la nécessité de lui tenir parole, en apparence, et d’aller chercher la vierge mystérieuse.
Je vis que j’avais besoin d’une friponne qu’il fallait que j’endoctrinasse, et je jetai les yeux sur la Corticelli. Elle devait être à Prague depuis neuf mois, et je lui avais promis à Bologne d’aller la voir avant la fin de l’année. Mais je venais d’Allemagne d’où je n’avais pas rapporté de trop doux souvenirs, et le voyage me paraissait trop long dans la saison, et surtout pour si peu de chose. Je me décidai à m’épargner la peine d’une pareille course, et je me déterminai à la faire venir en France, en lui envoyant l’argent nécessaire, et lui indiquant le lieu où je l’attendrais.
M. de Fouquet, ami de Mme d’Urfé, était intendant18 de Metz ; j’étais sûr qu’en me présentant avec une lettre de son amie, ce seigneur me ferait un accueil distingué. En outre le comte de Lastic son neveu19, que je connaissais beaucoup, y était avec son régiment. Ces raisons me firent choisir cette ville pour y attendre la vierge Corticelli, qui ne devait guère s’attendre que je la destinasse à ce rôle. Mme d’Urfé m’ayant donné autant de lettres que j’en voulus, je quittai Paris le 25 janvier 1762, comblé de présents et avec une ample lettre de crédit, dont je ne fis point usage, parce que ma bourse était abondamment fournie.
Je ne pris point de domestique, car après le vol de Costa et la friponnerie de Leduc, il me semblait que je ne pouvais plus me fier à aucun. J’arrivai à Metz en deux jours et je descendis au Roi Dagobert, excellente auberge où je trouvai le comte de Loevenhaupt, Suédois que j’avais connu chez la princesse d’Anhalt-Zerbst, mère de l’impératrice de Russie, qui vivait à Paris. Il m’invita à souper avec le duc de Deux-Ponts qui allait seul et incognito à Paris pour faire une visite à Louis XV dont il fut l’ami constant jusqu’à sa mort.
Le lendemain de mon arrivée j’allai porter mes lettres à M. l’intendant qui me retint à dîner pour tous les jours. M. de Lastic n’était pas à Metz, ce qui me fit de la peine, car il aurait beaucoup contribué à l’agrément de mon séjour dans cette belle ville. J’envoyai le même jour cinquante louis20 à la Corticelli en lui écrivant de venir me joindre avec sa mère dès qu’elle serait libre, et de se faire accompagner de quelqu’un qui connût la route. Elle ne pouvait quitter Prague qu’au commencement du carême, et pour m’assurer qu’elle ne me manquerait pas, je lui promettais dans ma lettre de faire sa fortune.
En quatre ou cinq jours, je connus parfaitement la ville, mais je me dérobais aux assemblées pour aller au théâtre, où une actrice de l’opéra-comique m’avait captivé. Elle s’appelait Raton21 et n’avait que quinze ans à la mode des actrices, qui en volent toujours deux ou trois, si plus ne peuvent ; faiblesse au reste assez commune à toutes les femmes, et qu’il faut bien leur pardonner, puisque la jeunesse est pour elles le premier des avantages. Raton était moins belle qu’attrayante, et ce qui la rendait un objet d’envie, c’est qu’elle avait mis ses prémices au prix de vingt-cinq louis. On pouvait passer une nuit avec elle pour l’essai, moyennant un louis ; les vingt-cinq n’étant dus qu’autant que le curieux parviendrait à l’achèvement de l’œuvre.
Il était notoire que plusieurs officiers et des jeunes conseillers au parlement avaient entrepris l’opération sans en venir à bout, et chacun avait payé son louis.
La singularité était trop piquante pour que je résistasse au désir de l’épreuve. Je ne tardai donc pas à m’annoncer, mais ne voulant pas être dupe, je pris mes précautions. Je dis à cette belle qu’elle viendrait souper avec moi, que je lui donnerais vingt-cinq louis si j’étais complètement heureux, et que dans le cas contraire elle en aurait six au lieu d’un pourvu qu’elle ne fût pas barrée. Sa tante m’assura que je ne lui trouverais pas ce défaut. Je me souvenais de Victorine.
Raton vint souper avec sa tante qui, au dessert, nous quitta pour aller passer la nuit dans un cabinet voisin. Cette fille était un chef-d’œuvre pour la perfection des formes, je ne me sentais pas d’aise en pensant que j’allais l’avoir entièrement à ma disposition, douce, riante, et me défiant à la conquête d’une toison, non pas d’or, mais d’ébène, que la plus brillante jeunesse de Metz avait vainement cherché à conquérir. Le lecteur pensera peut-être que, n’étant plus dans la vigueur du premier âge, les vains efforts que tant d’autres avaient faits avant moi auraient dû me décourager, mais bien le contraire, je me connaissais, et ne faisais qu’en rire. Ceux qui l’avaient entreprise étaient des Français qui connaissaient mieux l’art de prendre d’assaut les places fortes que celui d’éluder l’art d’une jeune friponne qui s’escamote. Italien, je connaissais cela, et je m’étais disposé de façon à ne pas douter de la victoire.
Mais mes préparatifs furent superflus, car dès que Raton fut dans mes bras, sentant à la manière dont je l’attaquais que la ruse serait impuissante, elle vint au-devant de mes désirs, sans s’amuser à tenter l’escamotage qui, aux yeux des combattants inexperts, la faisait paraître ce qu’elle n’était plus. Elle se livra de bonne foi, et lorsque je lui eus promis de garder le secret, elle me rendit ardeur pour ardeur. Elle n’en était pas à son coup d’essai, et par conséquent, je n’aurais pas eu besoin de lui donner les vingt-cinq louis ; mais j’étais satisfait et, tenant fort peu à cette sorte de primauté, je la récompensai comme si j’avais été le premier à mordre à la grappe.
Je gardai Raton à un louis par jour jusqu’à l’arrivée de la Corticelli et il fallut bien qu’elle me restât fidèle, car je ne la perdais pas de vue. Je me trouvais si bien du régime de cette jeune fille, dont le caractère était tout à fait aimable, que je me repentis beaucoup de m’être mis dans la nécessité d’attendre mon Italienne dont on m’annonça l’arrivée au moment où je sortais de la loge22 pour rentrer chez moi. Mon domestique de place me dit à haute voix que madame mon épouse, avec ma fille et un monsieur venaient d’arriver de Francfort et qu’ils m’attendaient à l’auberge.
— Imbécile, lui dis-je, je n’ai ni femme ni fille.
Cela n’empêcha pas que tout Metz ne sût que ma famille était arrivée.
La Corticelli me sauta au cou en riant à son ordinaire, et la vieille me présenta l’honnête homme qui les avait accompagnées de Prague à Metz. C’était un Italien nommé Monti, établi depuis longtemps à Prague où il enseignait la langue italienne. Je fis loger convenablement M. Monti et la vieille, puis je menai dans ma chambre la jeune étourdie que je trouvai changée à son avantage : elle avait grandi, ses formes s’étaient mieux prononcées, et ses manières gracieuses achevaient d’en faire une fort jolie fille.
Chapitre XII
Je retourne à Paris avec la Corticelli, improvisée comtesse de Lascaris. L’hypostase manquée. Aix-la-Chapelle.
Duel. Mimi d’Aché. Trahison de la Corticelli qui ne retombe que sur elle-même. Voyage à Sulzbach.
— Pourquoi, folle, as-tu permis à ta mère de se dire ma femme ? Crois-tu que cela puisse beaucoup me flatter ? Elle devait se donner pour ta gouvernante, puisqu’elle voulait te faire passer pour ma fille.
— Ma mère est une entêtée qui se laisserait fouetter plutôt que de passer pour ma gouvernante ; car, dans ses idées étroites, elle confond la qualification de gouvernante et celle de pourvoyeuse.
— C’est une folle ignorante, mais nous lui ferons entendre raison de bonne grâce ou par force. Mais je te vois bien montée ; tu as donc fait fortune ?
— J’avais captivé à Prague le comte de N…1 qui a été généreux. Mais avant tout, mon cher ami, je te prie de renvoyer M. Monti. Ce brave homme a sa famille à Prague ; il ne peut pas rester longtemps ici.
— C’est juste, je le renverrai tout de suite.
Le coche partait le soir même pour Francfort ; je fis appeler Monti et après l’avoir remercié de sa complaisance, je le récompensai généreusement, et il partit très satisfait.
N’ayant plus rien à faire à Metz, je pris congé de mes nouvelles connaissances, et le surlendemain j’allai coucher à Nancy, d’où j’écrivis à Mme d’Urfé que je revenais avec une vierge, dernier rejeton de la famille Lascaris2 qui avait régné à Constantinople. Je la priais de la recevoir de mes mains dans une maison de campagne qui appartenait à sa famille, et où il était nécessaire que nous restassions quelques jours pour nous occuper de quelques cérémonies cabalistiques.
Elle me répondit qu’elle m’attendait à Pont-Carré, vieux château à quatre lieues de Paris, et qu’elle y accueillerait la jeune princesse avec toutes les marques d’amitié qu’elle pouvait désirer : « Je le dois d’autant plus, disait la sublime folle, que la famille de Lascaris est alliée à la famille d’Urfé, et que je dois renaître du fruit qui sortira de cette heureuse vierge. » Je sentis qu’il fallait non refroidir son enthousiasme, mais le tenir en bride et en modérer la manifestation. Je lui écrivis donc derechef sur ce point en lui expliquant pourquoi elle devait se contenter de la traiter de comtesse, et je finis par lui annoncer que nous arriverions avec la gouvernante de la jeune Lascaris le lundi de la semaine sainte.
Je passai une douzaine de jours à Nancy, occupé à donner des instructions à ma jeune étourdie et à convaincre sa mère qu’elle devait se contenter d’être la très humble servante de la comtesse Lascaris. J’eus grand-peine à réussir ; il fallut, non pas seulement que je lui représentasse que sa fortune tenait à sa parfaite soumission, mais que je la menaçasse de la renvoyer seule à Bologne. Je me suis bien repenti de ma persistance. L’obstination de cette femme était une inspiration de mon bon génie qui voulait me faire éviter la plus lourde faute que j’aie faite de ma vie !
Au jour fixé, nous arrivâmes à Pont-Carré. Mme d’Urfé, que j’avais prévenue de l’heure de notre arrivée, fit baisser les ponts-levis du château et se plaça debout sur la porte au milieu de tous ses gens, comme un général d’armée qui aurait voulu nous rendre la place avec tous les honneurs de la guerre. Cette chère dame, qui n’était folle que parce qu’elle avait trop d’esprit, fit à la fausse princesse une réception si distinguée, qu’elle en aurait été fort étonnée si je n’avais pas eu la précaution de l’en prévenir. Elle la pressa trois fois dans ses bras avec une effusion de tendresse toute maternelle, l’appela sa nièce bien-aimée, et lui conta sa généalogie et celle de la maison de Lascaris, pour lui faire voir à quel titre elle était sa tante. Ce qui me surprit très agréablement, c’est que ma folle italienne l’écouta avec un air de complaisance et de dignité, et ne rit pas un seul instant, quoique toute cette comédie dût lui paraître bien risible.
Dès que nous fûmes dans l’appartement, la fée fit des fumigations mystérieuses, encensa la nouvelle arrivée, qui reçut cet hommage avec toute la modestie d’une divinité d’opéra, et puis elle alla se jeter dans les bras de la prêtresse qui la reçut avec le plus grand enthousiasme.
À table, la comtesse fut gaie, gracieuse, causante, ce qui lui captiva l’amour de Mme d’Urfé, qui ne s’étonna point de lui entendre parler le français à bâton rompu. Il ne fut pas question de la dame Laure qui ne savait que son italien. On lui donna une bonne chambre où elle fut servie, et d’où elle ne sortit que pour aller à la messe.
Le château de Pont-Carré était une espèce de forteresse qui, dans le temps des guerres civiles, avait soutenu des sièges. Il était formé carré comme son nom l’indiquait, flanqué de quatre tours crénelées et entouré d’un large fossé. Les appartements étaient vastes, richement meublés, mais à l’antique. L’air était infesté de cousins venimeux qui nous dévoraient et nous faisaient au visage des ampoules fort douloureuses, mais je m’étais engagé à y passer huit jours, et j’aurais été fort embarrassé de trouver un prétexte pour abréger ce temps. Madame fit dresser un lit près du sien pour y coucher sa nièce, et je n’avais pas à craindre qu’elle cherchât à s’assurer de sa virginité puisque l’oracle lui en avait fait la défense, sous peine de détruire l’effet de l’opération que nous fixâmes au quatorzième jour de la lune d’avril.
Ce jour-là, nous soupâmes sobrement, puis j’allai me coucher. Un quart d’heure après, Madame vint me présenter la vierge Lascaris. Elle la déshabilla, la parfuma, lui mit un voile superbe, et lorsqu’elle l’eut placée à côté de moi, elle resta, voulant être présente à l’opération dont le résultat devait la faire renaître neuf mois après.
L’acte fut consommé dans toutes les formes, et quand cela fut fait, Madame nous laissa seuls pour cette nuit qui fut des mieux employées. Ensuite la comtesse coucha avec sa tante jusqu’au dernier jour de la lune, temps où je devais interroger l’oracle pour savoir si la jeune Lascaris avait conçu par mon opération. Cela pouvait être, car rien n’avait été épargné pour atteindre ce but ; mais je crus plus prudent de lui faire répondre que l’opération avait manqué, parce que le petit d’Aranda avait tout vu de derrière un paravent. Mme d’Urfé en fut au désespoir ; mais je la consolai par une seconde réponse dans laquelle l’oracle lui disait que ce qui n’avait pu se faire dans la lune d’avril en France, pouvait se faire hors du royaume dans la lune de mai, mais qu’il fallait qu’elle envoyât à cent lieues de Paris, et au moins pour un an, le jeune curieux dont l’influence avait été si contraire. L’oracle en outre indiquait comment d’Aranda devait voyager ; il lui fallait un gouverneur, un domestique, et son petit équipage en parfait état.
L’oracle avait parlé, il n’en fallait pas davantage. Mme d’Urfé pensa de suite à un abbé qu’elle aimait, et le jeune d’Aranda fut envoyé à Lyon, vivement recommandé à M. de Rochebaron, son parent. Le jeune homme fut enchanté d’aller voyager et n’a jamais eu la moindre connaissance de la petite calomnie que je me permis pour l’éloigner. Ce qui me fit agir ainsi n’était pas un vain caprice. Je m’étais aperçu d’une manière à n’en pouvoir pas douter, que la Corticelli en était amoureuse et que sa mère favorisait son intrigue. Je l’avais surprise deux fois dans sa chambre avec le jeune homme, qui ne s’en souciait que comme un jeune adolescent se soucie de toutes les filles, et comme je n’approuvais pas les desseins de mon Italienne, la Signora Laura trouvait mauvais que je m’opposasse à l’inclination de sa fille.
La grande affaire fut de penser au lieu étranger où nous nous rendrions pour renouveler l’opération mystérieuse. Nous nous déterminâmes pour Aix-la-Chapelle, et en cinq ou six jours tout fut prêt pour notre voyage.
La Corticelli, fâchée contre moi de ce que je lui avais enlevé l’objet de son amour, m’en fit de vifs reproches, et commença dès lors à avoir de mauvais procédés à mon égard ; elle alla jusqu’à se permettre des menaces, si je ne faisais pas revenir celui qu’elle appelait le joli garçon.
— Il ne vous convient pas d’être jaloux, me dit-elle, et je suis maîtresse de moi-même.
— D’accord, ma belle, lui répondis-je, mais il me convient de t’empêcher, dans la situation où je t’ai mise, de te comporter comme une prostituée.
La mère, furieuse, me dit qu’elle voulait retourner à Bologne avec sa fille, et pour l’apaiser, je lui promis d’aller les y conduire moi-même après notre voyage d’Aix-la-Chapelle.
Cependant, je n’étais pas tranquille, et craignant des tracasseries, je hâtai mon départ. Nous partîmes au mois de mai dans une berline où j’étais avec Mme d’Urfé, la fausse Lascaris et une femme de chambre, sa favorite, appelée Brongnole. Un cabriolet à deux places nous suivait ; il était occupé par la signora Laura et par une autre femme de chambre. Deux domestiques à grande livrée étaient sur le siège de la berline. Nous nous reposâmes un jour à Bruxelles et un autre à Liège. À Aix, nous trouvâmes grand nombre d’étrangers de la première distinction, et au premier bal Mme d’Urfé présenta ma Lascaris à deux princesses de Mecklembourg en qualité de sa nièce. La fausse comtesse reçut leurs caresses avec aisance et modestie, et elle fixa particulièrement l’attention du margrave de Baireuth3 et de la duchesse de Würtemberg4, sa fille, qui s’emparèrent d’elle et ne la quittèrent qu’à la fin du bal. J’étais sur les épines, crainte que mon héroïne ne se trahît par quelque sortie de coulisse5. Elle dansa avec une grâce qui lui attira l’attention et les applaudissements de toute l’assemblée, et c’était à moi qu’on en faisait compliment. Je souffrais le martyre, car ces compliments me semblaient malins ; c’était comme si chacun avait deviné la danseuse d’opéra déguisée en comtesse, et je me croyais déshonoré. Ayant trouvé un moment pour parler en secret à cette jeune folle, je la conjurai de danser comme une demoiselle de condition et non comme une figurante de ballet, mais elle était fière de ses succès, et elle osa me répondre qu’une demoiselle de condition pouvait fort bien savoir danser comme une danseuse, et qu’elle ne consentirait jamais à danser mal pour me plaire. Ce procédé me dégoûta tellement de cette effrontée, que si j’avais su comment, je m’en serais défait dès l’instant ; mais je lui jurai en moi-même qu’elle ne perdrait rien pour attendre ; et, soit vice ou vertu, la vengeance ne s’éteint dans mon cœur que lorsqu’elle est satisfaite.
Mme d’Urfé, le lendemain de ce bal, lui fit présent d’un écrin contenant une très belle montre, garnie en brillants, une paire de boucles d’oreilles en diamants et une bague dont le chaton était enrichi d’une rose de quinze carats. Le tout valait soixante mille francs6. Je m’en emparai afin que l’idée ne lui vînt point de s’en aller sans mon consentement.
En attendant, pour chasser l’ennui, je jouais, je perdais mon argent et je faisais de mauvaises connaissances. La pire de toutes fut celle d’un officier français nommé d’Aché7, qui avait une jolie femme et une fille plus jolie encore. Cette fille ne tarda pas à s’emparer de la place que, dans mon cœur, la Corticelli n’occupait déjà plus que superficiellement ; mais dès que Mme d’Aché s’aperçut que je lui préférais sa fille, elle refusa de recevoir mes visites.
J’avais prêté dix louis à d’Aché ; je crus en conséquence pouvoir me plaindre à lui de la conduite de sa femme à mon égard ; mais il me répondit d’un ton brusque que n’allant chez lui que pour sa fille, sa femme avait raison ; que sa fille était faite pour trouver un mari et que si j’avais de bonnes intentions, je n’avais qu’à m’expliquer avec sa mère. Il n’y avait en tout cela d’offensant que le ton, et j’en fus effectivement offensé ; cependant connaissant cet homme pour un brutal, grossier, ivrogne, toujours prêt à ferrailler pour un oui ou pour un non, je pris le parti de me taire et d’oublier sa fille, ne voulant point me compromettre avec un homme de son espèce.
J’étais dans cette disposition et à peu près guéri de ma fantaisie pour sa fille, lorsque quatre jours après notre entretien, j’entrai dans une salle de billard où ce d’Aché jouait avec un Suisse nommé Schmit, officier au service de Suède. Dès que d’Aché m’aperçut, il me dit si je voulais parier contre lui les dix louis qu’il me devait. On commençait la partie, je lui répondis :
— Oui, cela fera vingt ou rien. Cela va.
Vers la fin de la partie, d’Aché se voyant en désavantage, fit un coup déloyal, si marqué, que le garçon de billard le lui dit ; mais d’Aché que ce coup faisait gagner, s’empare de l’or qui était dans la blouse, et le met dans sa poche, sans faire aucun cas des observations du marqueur ni de celles de son adversaire qui, se voyant dupé, applique au fripon un coup de queue au travers du visage. Aussitôt d’Aché, qui avait amorti le coup en parant avec son bras, met l’épée à la main, et court sur Schmit qui était sans armes. Le garçon, jeune homme vigoureux, saisit d’Aché à brasse-corps et empêche le meurtre. Le Suisse sort en disant :
— Au revoir.
Le fripon devenu calme, me regarde et me dit :
— Nous voilà quittes.
— Très quittes.
— C’est fort bien, mais mille diables, vous étiez à portée de m’épargner un affront qui me déshonore.
— Je l’aurais pu, mais rien ne m’y obligeait. D’ailleurs vous devez connaître vos droits. Schmit n’avait pas son épée, mais je le crois homme de cœur, et il vous rendra raison, si vous avez assez de courage pour lui rendre son argent, car enfin vous avez perdu.
Un officier, nommé de Pyène8, me prit à l’écart et me dit qu’il me payerait lui-même les vingt louis que d’Aché avait mis dans sa poche, mais qu’il fallait que Schmit lui fît réparation l’épée à la main. Je n’hésitai pas à lui promettre que le Suisse s’acquitterait de ce devoir, et je m’engageai à lui rendre une réponse affirmative le lendemain au lieu même où nous nous trouvions.
Je ne pouvais pas douter de mon fait. L’honnête homme qui porte une arme doit toujours être prêt à s’en servir pour repousser une injure qui blesse son honneur, ou pour rendre raison d’une injure qu’il peut avoir faite. Je sais que c’est un préjugé que l’on qualifie, et peut-être avec raison, de préjugé barbare, mais il est des préjugés sociaux auxquels un homme d’honneur ne saurait se soustraire, et Schmit me semblait être un homme comme il faut.
Je me rendis chez lui le lendemain à la pointe du jour ; il était encore couché. Dès qu’il me vit :
— Je suis certain, me dit-il, que vous venez m’inviter à me battre avec d’Aché. Je suis tout prêt à brûler une amorce pour lui faire plaisir, mais à condition qu’il commence à me payer les vingt louis qu’il m’a volés.
— Vous les aurez demain matin, et je serai avec vous. D’Aché sera secondé par M. de Pyène.
— C’est dit. Je vous attendrai ici au point du jour.
Je vis de Pyène deux heures après, et nous fixâmes le rendez-vous pour le jour suivant à six heures du matin avec deux pistolets. Nous fîmes choix d’un jardin à une demi-lieue de la ville.
Au point du jour je trouvai mon Suisse qui m’attendait à la porte de son logement en fredonnant le ranz des vaches9 si cher à ses compatriotes. Je trouvai cela de bon augure.
— Vous voilà, me dit-il, partons.
Chemin faisant, il me dit :
— Je ne me suis jamais battu qu’avec d’honnêtes gens, et il m’est dur d’aller tuer un fripon ; ce serait l’affaire d’un bourreau.
— Je sens, lui répliquai-je, qu’il est fort désagréable d’exposer ses jours contre de pareilles gens.
— Je ne risque rien, dit Schmit en riant, car je suis sûr de le tuer.
— Comment sûr ?
— Très sûr, car je le ferai trembler.
Il avait raison. Ce secret est immanquable quand on sait s’en servir et qu’on a raison contre un lâche. Nous trouvâmes sur le lieu d’Aché et Pyène, et nous vîmes cinq ou six personnes qui ne pouvaient être là que par curiosité.
D’Aché tirant vingt louis de sa poche, les remit à son adversaire, en lui disant :
— Je puis m’être trompé, mais je vais vous faire payer cher votre brutalité.
Puis se tournant vers moi :
— Je vous dois vingt louis, me dit-il.
Je ne lui répondis pas.
Schmit ayant mis son or dans sa bourse de l’air le plus tranquille et sans rien répondre au fanfaron, alla se placer entre deux arbres distants l’un de l’autre d’environ quatre pas, tira de sa poche deux pistolets de mesure, et dit à d’Aché :
— Vous n’avez qu’à vous mettre à dix pas et tirer le premier. La distance entre ces deux arbres est le lieu que je fixe pour ma promenade. Vous pourrez vous promener également si cela vous fait plaisir, quand mon tour de tirer sera venu.
Il n’était pas possible de s’expliquer plus clairement ni de s’exprimer avec plus de calme.
— Mais, dis-je, il faudrait décider à qui le premier coup.
— C’est inutile, dit Schmit, je ne tire jamais le premier ; d’ailleurs c’est de droit à Monsieur.
De Pyène plaça son ami à la distance indiquée, puis il se mit à l’écart comme moi, et d’Aché tira sur son adversaire qui se promenait à pas lents sans le regarder. Schmit se retourna du plus grand sang-froid et lui dit :
— Vous m’avez manqué, monsieur, j’en étais sûr ; recommencez.
Je crus qu’il était fou, et je m’attendais à des pourparlers. Mais point du tout. D’Aché autorisé à tirer le second coup, fit feu et manqua de nouveau son adversaire, qui, sans mot dire, mais d’un air ferme et sûr, tira son premier coup en l’air, puis, ajustant d’Aché de son second pistolet, il le frappa au milieu du front et l’étendit raide mort. Remettant ses pistolets dans sa poche, Schmit partit seul à l’instant même, comme s’il avait continué sa promenade. Je partis également deux minutes après, quand je fus certain que le malheureux d’Aché était sans vie.
J’étais ébahi, car un duel semblable me paraissait un rêve, un fait de roman, plus qu’une réalité. Je n’en revenais pas, car je n’avais pas saisi la moindre altération sur la figure impassible du Suisse.
J’allai déjeuner avec Mme d’Urfé que je trouvai inconsolable, parce que c’était le jour de la pleine lune, et qu’à quatre heures trois minutes je devais opérer la mystérieuse création de l’enfant dont elle devait renaître. Or, la divine Lascaris, qui devait être le vase d’élection, se tortillait dans son lit, feignant des convulsions qui devaient me mettre dans l’impossibilité d’accomplir l’œuvre prolifique.
Au récit que me fit de ce contretemps la désolée Mme d’Urfé, j’affectai un chagrin hypocrite, car la méchanceté de la danseuse me servait à souhait, d’abord parce qu’elle ne m’inspirait plus aucun désir, ensuite parce que je prévoyais que je tirerais parti de la circonstance pour me venger et la punir.
Je prodiguai des consolations à Mme d’Urfé, et ayant consulté l’oracle, je trouvai que la petite Lascaris avait été gâtée par un génie noir, et que je devais aller à la recherche de la fille prédestinée dont la pureté était sous l’égide des génies supérieurs. Voyant la folle parfaitement heureuse des promesses de l’oracle, je la quittai pour aller voir la Corticelli que je trouvai sur son lit, ayant sa mère auprès d’elle.
— Tu as donc des convulsions, ma chère, lui dis-je.
— Non, je me porte fort bien ; mais j’en aurai, me dit-elle, jusqu’au moment où tu me rendras mon écrin.
— Tu es devenue méchante, ma pauvre petite et c’est en suivant les conseils de ta mère. Quant à l’écrin, avec une conduite pareille, tu ne l’auras peut-être jamais.
— Je découvrirai tout.
— On ne te croira pas, et je te renverrai à Bologne sans te laisser aucun des présents que Madame t’a faits.
— Tu dois me remettre l’écrin à l’instant où je me déclarerai enceinte, et je le suis. Si tu ne me satisfais pas, je vais tout dire à ta vieille folle, sans me soucier de ce qui peut arriver.
Fort surpris, je me mis à la regarder sans mot dire, mais je réfléchissais aux moyens de me débarrasser de cette effrontée. La Signora Laura me dit d’un air tranquille qu’il n’était que trop vrai que sa fille était grosse, mais qu’elle ne l’était pas de moi.
— Et de qui l’est-elle donc ? lui demandai-je.
— Elle l’est du comte de N… dont elle était la maîtresse à Prague.
Cela ne me semblait pas possible, car elle ne montrait aucun symptôme de grossesse, mais enfin, il se pouvait que cela fût. Obligé de prendre un parti pour déjouer ces deux friponnes, je sortis sans leur rien dire et j’allai m’enfermer avec Mme d’Urfé pour consulter l’oracle sur l’opération qui devait la rendre heureuse.
Après une foule de questions plus obscures que les oracles que la Pythie rendait sur le trépied de Delphes, et dont par conséquence j’abandonnais l’interprétation à ma pauvre infatuée d’Urfé, elle trouva elle-même, et je me gardai bien de la contredire, que la petite Lascaris était devenue folle. Secondant toutes ses craintes, je parvins à lui faire trouver dans la réponse d’une pile10 cabalistique que la princesse n’avait pu répondre à l’attente parce qu’elle avait été souillée par un génie noir ennemi de l’ordre des Rose-Croix ; et comme elle était en bon chemin, elle ajouta d’elle-même que la jeune fille devait être grosse d’un gnome.
Elle fit ensuite une autre pile pour savoir comment il fallait que nous nous y prissions pour atteindre sûrement notre but, et je la dirigeai de manière à lui faire trouver qu’il fallait qu’elle écrivît à la lune.
Cette folie qui aurait dû la ramener à la raison, la combla de joie. Elle était dans un enthousiasme d’inspirée, et je fus certain alors que lors même que j’aurais voulu lui démontrer le néant de ses espérances, j’y aurais perdu mon latin11. Elle aurait tout au plus jugé qu’un génie ennemi m’avait infecté et que j’avais cessé d’être un parfait Rose-Croix. Mais j’étais loin d’entreprendre une cure qui m’aurait été si désavantageuse, sans lui être utile. D’abord sa chimère la rendait heureuse, et sans doute le retour à la vérité l’aurait rendue malheureuse.
Elle reçut donc l’ordre d’écrire à la lune avec d’autant plus de joie qu’elle connaissait le culte qui plaît à cette planète et la cérémonie qu’il fallait faire ; mais elle ne pouvait l’exécuter qu’avec l’assistance d’un adepte, et je savais qu’elle comptait sur moi. Je lui dis que je serais tout à ses ordres, mais qu’il fallait attendre la première phase de la prochaine lune, ce qu’elle savait comme moi. J’étais bien aise de gagner du temps, car ayant beaucoup perdu au jeu, il m’était impossible de quitter Aix-la-Chapelle avant d’avoir reçu le montant d’une lettre de change que j’avais tirée sur M. d’O. à Amsterdam. En attendant nous convînmes que la petite Lascaris étant devenue folle, nous ne ferions aucune attention à tout ce qu’elle pourrait dire dans ses accès de folie, vu que son esprit étant au pouvoir du mauvais génie qui la possédait, c’était lui qui lui inspirait ses paroles.
Nous jugeâmes néanmoins que, son état étant digne de pitié, afin de lui rendre son sort aussi doux que possible, elle continuerait à manger avec nous, mais que le soir, au sortir de table, elle irait coucher dans la chambre de sa gouvernante.
Après avoir ainsi disposé l’esprit de Mme d’Urfé à ne rien croire de tous les propos que la Corticelli pourrait lui dire, et à ne s’occuper que de la lettre qu’elle devait écrire au génie Sélénis qui habite la lune, je m’occupai sérieusement des moyens de regagner l’argent que j’avais perdu, ce qui ne pouvait pas se faire par la voie de la cabale. J’engageai l’écrin de la Corticelli pour mille louis et j’allai tailler dans un club d’Anglais où je pouvais gagner beaucoup plus qu’avec des Français ou des Allemands.
Trois ou quatre jours après la mort de d’Aché, sa veuve m’écrivit un billet pour me prier de passer chez elle. Je la trouvai avec de Pyène. Elle me dit d’un ton affligé que son mari ayant fait beaucoup de dettes, ses créanciers s’étaient emparés de tout, et qu’elle se trouvait par cela dans l’impossibilité de subvenir aux frais que nécessiterait un voyage, devant se rendre à Colmar au sein de sa famille, elle et sa fille.
— Vous êtes, ajouta-t-elle, la cause de la mort de mon mari, je vous demande mille écus ; si vous me les refusez, je vous attaquerai en justice, car l’officier suisse étant parti, je ne puis attaquer que vous.
— Votre langage me surprend, madame, lui dis-je d’un ton froid, et sans le respect que j’ai pour votre malheur, j’y répondrais avec l’amertume que votre procédé doit m’inspirer. D’abord je n’ai pas mille écus à jeter au vent, et alors même, le ton de la menace serait peu propre à me faire faire un pareil sacrifice. Je suis au reste curieux de voir de quelle façon vous vous y prendriez pour m’attaquer en justice. Quant à M. Schmit, il s’est battu en brave et loyal champion, et j’ignore encore si vous gagneriez grand-chose à l’attaquer s’il était resté ici. Adieu madame.
J’étais à peine à cinquante pas de la maison, quand je fus rejoint par de Pyène qui me dit qu’avant que Mme d’Aché portât plainte contre moi, nous devrions aller à l’écart pour nous couper la gorge. Nous étions tous deux sans épée.
— Votre intention n’est pas flatteuse, lui dis-je avec calme, et elle a quelque chose de brutal qui ne m’engage pas du tout à me compromettre avec un homme que je ne connais point et à qui je ne dois rien.
— Vous êtes un lâche.
— Je le serais peut-être, si je vous imitais. L’opinion que vous pouvez avoir de moi m’est fort indifférente.
— Vous vous repentirez.
— Peut-être, mais en attendant je vous préviens loyalement que je ne marche jamais sans une paire de pistolets en bon état et que je sais m’en servir. Les voilà, ajoutai-je en les tirant de ma poche, et en armant celui de la main droite.
À cette vue le fier spadassin proféra un jurement et s’enfuit d’un côté et moi de l’autre.
À peu de distance de l’endroit où venait de se passer cette scène, je rencontrai un Napolitain nommé Maliterni12, alors lieutenant-colonel et aide de camp du prince de Condé qui commandait l’armée française13. Ce Maliterni était un bon vivant, toujours prêt à obliger et toujours à court d’argent. Nous étions amis, et je lui contai ce qui venait de m’arriver.
— Je serais, lui dis-je, fâché de devoir me compromettre avec de Pyène, et si vous pouvez m’en débarrasser, je vous promets cent écus.
— Ce ne sera pas impossible, me dit-il, je vous en dirai quelque chose demain.
Il vint en effet me voir le lendemain matin en m’annonçant que mon coupeur de gorge était parti d’Aix au point du jour par un ordre supérieur en bonne forme, et il me remit en même temps un ample passeport de M. le prince de Condé.
J’avoue que cette nouvelle me fut agréable. Je n’ai jamais craint de croiser mon épée avec le premier venu, sans avoir pourtant jamais recherché le barbare plaisir de répandre le sang d’un homme ; mais cette fois j’éprouvais une extrême répugnance à me commettre avec un homme que je n’avais pas lieu de juger plus délicat que son ami d’Aché. Je remerciai donc vivement Maliterni en lui remettant les cent écus que je lui avais promis et que je considérais comme trop bien employés pour les regretter.
Maliterni, rieur de premier ordre et créature du maréchal d’Estrées14, ne manquait ni d’esprit ni de connaissances ; mais il manquait d’ordre et peut-être un peu de délicatesse. Du reste, il était d’un commerce fort agréable, car il était d’une gaieté imperturbable et il avait beaucoup d’usage du monde. Parvenu au grade de maréchal de camp15 en 1768 il alla épouser à Naples une riche héritière qu’il laissa veuve l’année après son mariage.
Le lendemain du départ de Pyène, je reçus de Mlle d’Aché un billet dans lequel elle me priait, de la part de sa mère malade, d’aller la voir16. Je lui répondis qu’elle me trouverait à tel endroit à une heure que je lui indiquais, et que là elle pourrait me dire ce qu’elle désirait.
Je la trouvai au rendez-vous avec sa mère qui y vint malgré sa prétendue maladie. Plaintes, larmes, reproches, rien ne fut épargné. Elle m’appela son persécuteur, et me dit que le départ de Pyène, son seul ami, la mettait au désespoir, qu’elle avait engagé tous ses effets, qu’elle n’avait plus de ressource, et que moi, étant riche, je devais la secourir, si je n’étais pas le dernier des hommes.
— Je suis loin d’être insensible à votre sort, madame, et quoique je ne le sois pas à vos injures, je ne puis m’empêcher de vous dire que vous vous êtes montrée la dernière des femmes en excitant de Pyène, qui du reste est peut-être un honnête homme, à m’assassiner. Bref, riche ou non, quoique je ne vous doive rien, je vous donnerai de quoi dégager vos effets, et il se peut que je vous conduise à Colmar moi-même ; mais il faut que vous consentiez à ce que je commence ici même par donner à votre charmante fille des marques de mon amour.
— Et vous osez me faire cette affreuse proposition ?
— Affreuse ou non, je vous la fais.
— Jamais.
— Adieu, madame.
J’appelai le sommelier pour lui payer les rafraîchissements que j’avais fait venir, et je mis six doubles louis17 dans la main de la jeune personne, mais l’orgueilleuse mère s’en étant aperçue, lui défendit de les accepter. Je n’en fus pas surpris, malgré la détresse où elle se trouvait, car cette mère était charmante et valait encore mieux que sa fille, ce qu’elle savait. J’aurais dû la préférer et terminer ainsi toute contestation, mais le caprice ! En amour, on ne rend pas compte de cela. Je sentais qu’elle devait me haïr, d’autant plus que n’aimant pas sa fille, elle était humiliée de l’avoir pour rivale préférée.
En les quittant, tenant dans la main les six doubles louis que l’orgueil ou le dépit avait refusés, j’allai à la banque de pharaon et je décidai de les sacrifier à la fortune : mais cette déité capricieuse, non moins fière que l’orgueilleuse veuve, les refusa comme elle, et les ayant laissés cinq fois sur une carte, je faillis du seul coup faire sauter la banque. Un Anglais, nommé Martin, m’offrit de se mettre de moitié avec moi, j’acceptai la partie, parce que je le connaissais bon joueur, et en huit ou dix tours nous fîmes si bien nos affaires que non seulement, après avoir dégagé l’écrin, je me trouvai couvert de mes autres pertes, mais encore en gain d’une assez forte somme.
Pendant ce temps, la Corticelli, enragée contre moi, avait tout dévoilé à Mme d’Urfé, lui avait fait l’historique de sa vie, de notre connaissance et de sa grossesse. Mais plus elle mettait de vérité dans son récit, plus la bonne dame se confirmait dans l’idée qu’elle était folle, et ne faisait que rire avec moi de la prétendue folie de ma traîtresse. Elle mettait toute sa confiance dans les instructions que Sélénis lui donnerait dans sa réponse.
Cependant de mon côté, ne pouvant pas être indifférent à la conduite de cette fille, je pris le parti de lui faire envoyer à manger dans la chambre de sa mère, ayant soin de tenir seul compagnie à Mme d’Urfé, et l’assurant que nous trouverions facilement un autre vase d’élection, la folie de Lascaris la rendant absolument incapable de participer à nos mystères.
Bientôt la veuve d’Aché, forcée par le besoin, se trouva dans la nécessité de me céder sa Mimi ; mais je la réduisis par la douceur, et de façon que, dans le commencement, je sauvai les apparences au point qu’elle pût faire semblant de tout ignorer. Je retirai tout ce qu’elle avait mis en gage, et content de sa conduite, quoique sa fille ne se fût pas encore livrée à toute mon ardeur, je formai le plan de les mener toutes deux à Colmar avec Mme d’Urfé. Pour décider cette dame à cette bonne action, sans qu’elle se doutât du motif, je songeai à lui faire recevoir cet ordre de la lune dans la lettre qu’elle en attendait ; j’étais certain que de cette manière elle obéirait en aveugle.
Voici comment je m’y pris pour exécuter la correspondance entre Sélénis et Mme d’Urfé.
Au jour fixé d’après la lune, nous allâmes souper ensemble à un jardin hors de la ville18 où, dans une chambre au rez-de-chaussée, j’avais préparé tout ce qui était nécessaire au culte ; ayant dans ma poche la lettre qui devait descendre de la lune en réponse à celle que Mme d’Urfé avait préparée avec soin, et que nous devions expédier à son adresse. À quelques pas de la chambre des cérémonies j’avais fait placer une large baignoire remplie d’eau tiède mêlée des essences qui plaisent à l’astre des nuits, et dans laquelle nous devions nous plonger à la fois à l’heure de la lune qui tombait ce jour-là à une heure après minuit.
Quand nous eûmes brûlé les aromates et répandu les essences propres au culte de Sélénis, et récité les prières mystérieuses, nous nous dépouillâmes complètement et tenant ma lettre cachée dans la main gauche, de la droite je conduisis gravement Mme d’Urfé au bord de la baignoire où se trouvait une coupe d’albâtre pleine d’esprit de genièvre19 auquel je mis le feu, en prononçant des mots cabalistiques que je ne comprenais point et qu’elle répéta en me remettant la lettre adressée à Sélénis. Cette lettre je la brûlai à la flamme de genièvre sur laquelle la lune donnait en plein, et la crédule d’Urfé m’assura qu’elle avait vu monter les caractères qu’elle avait tracés elle-même, en suivant les rayons de cet astre.
Après cela nous entrâmes dans le bain, et la lettre que je tenais cachée dans ma main étant écrite en cercle et en caractères d’argent sur un papier vert glacé, parut à la surface de l’eau dix minutes après. Dès que Mme d’Urfé l’eut aperçue, elle la recueillit avec onction et sortit du bain avec moi.
Après nous être essuyés et parfumés, nous reprîmes nos vêtements. Quand nous fûmes dans un état décent, je dis à Madame qu’elle pouvait lire la lettre qu’elle avait déposée sur un coussin de satin blanc parfumé. Elle obéit, et une tristesse visible s’empara d’elle lorsqu’elle lut que son hypostase20 était différée jusqu’à l’arrivée de Quérilinte qu’elle verrait avec moi au printemps de l’année suivante à Marseille. Le génie lui disait en outre que la jeune Lascaris ne pouvait que lui nuire, et qu’elle devait s’en remettre à mes dispositions pour s’en débarrasser. Il finissait par lui ordonner de m’engager à ne pas laisser à Aix une femme qui avait perdu son mari et qui avait une fille que les génies destinaient à rendre de grands services à notre ordre. Elle devait la faire passer en Alsace avec sa fille et ne pas les perdre de vue jusqu’à ce qu’elles fussent arrivées, afin que notre influence les mît à l’abri des périls qui les menaceraient, si elles étaient livrées à elles-mêmes.
Mme d’Urfé qui, indépendamment de sa folie, était très bienfaisante, me recommanda cette veuve avec toute la chaleur du fanatisme et de l’humanité, et se montra fort impatiente de savoir toute leur histoire. Je lui dis froidement tout ce qui me sembla propre à la raffermir dans sa résolution, et lui promis de lui présenter ces dames le plus tôt possible.
Nous retournâmes à Aix et nous passâmes le reste de la nuit ensemble à discourir de tout ce qui occupait son imagination. Tout étant pour le mieux au gré de mes projets, je ne m’occupai plus que du voyage en Alsace et du soin de me ménager la complète jouissance de Mimi après avoir si bien mérité ses faveurs par le service que je lui rendais.
Le lendemain je jouai heureusement, et pour compléter ma journée, j’allai jouir de l’agréable surprise de Mme d’Aché en lui annonçant que j’avais pris la résolution de la conduire moi-même à Colmar avec sa Mimi. Je lui dis qu’il fallait que je commençasse par les présenter à la dame que j’avais l’honneur d’accompagner, et je la priai de se tenir prête pour le lendemain, parce que la marquise était impatiente de la connaître. Je vis clairement qu’elle avait de la peine à se persuader que ce que je lui disais était vrai, car elle supposait la marquise amoureuse de moi, et elle ne pouvait pas accorder cette idée avec l’empressement que Mme d’Urfé témoignait de me mettre en présence de deux femmes qui pouvaient être de dangereuses rivales.
J’allai les prendre le lendemain à une heure convenue et Mme d’Urfé les reçut avec des démonstrations dont elles durent être fort surprises, car elles ne pouvaient pas savoir qu’elles devaient cette réception à une recommandation venue de la lune. Nous dînâmes en partie carrée, et les deux dames s’entretinrent en femmes qui connaissent le monde. Mimi fut charmante, et j’en eus un soin particulier, ce que sa mère savait bien à quoi attribuer et ce que la marquise attribuait à l’affection que lui portaient les Rose-Croix.
Le soir nous allâmes tous au bal, où la Corticelli, toujours attentive à me causer tous les chagrins possibles, dansa comme il n’est pas permis que danse une jeune personne bien née. Elle fit des entrechats à huit, des pirouettes, des cabrioles, des battements à mi-jambe ; enfin toutes les grimaces d’une saltimbanque d’opéra. J’étais au supplice ! Un officier qui peut-être ignorait que je passais pour son oncle, mais qui peut-être n’en faisait que le semblant, me demanda si c’était une danseuse de profession. J’en entendis un autre derrière moi qui disait qu’il lui semblait de l’avoir vue danser au théâtre de Prague le carnaval dernier. Je devais accélérer mon départ, car je prévoyais que cette malheureuse finirait par me coûter la vie, si nous restions à Aix.
Mme d’Aché ayant, comme je l’ai dit, le ton de la bonne compagnie, captiva entièrement les suffrages de Mme d’Urfé qui croyait voir dans son amabilité une nouvelle faveur de Sélénis. Sentant qu’après les services que je lui rendais d’une manière si distinguée, elle me devait quelque reconnaissance, Mme d’Aché, feignant d’être un peu indisposée, quitta le bal la première, de sorte que lorsque je ramenai sa fille chez elle, je me trouvai tête-à-tête en parfaite liberté. Profitant de ce hasard fait à loisir, je restai deux heures avec Mimi qui se montra douce, complaisante et passionnée, au point qu’en la quittant, je n’avais plus rien à désirer.
Le troisième jour, je mis la mère et la fille en habit de voyage, et m’étant pourvu d’une berline élégante et commode, nous quittâmes Aix avec joie. Une demi-heure avant le départ, je fis une rencontre fatale par les conséquences qu’elle eut plus tard. Un officier flamand, que je ne connaissais point, m’aborda, et me peignant la triste situation où il se trouvait, il me mit dans le cas de ne pouvoir m’empêcher de lui donner douze louis. Dix minutes après il m’apporta un billet dans lequel il reconnaissait sa dette et le temps où il voulait me payer. Ce billet m’apprit qu’il se nommait Malingan. Dans dix mois21, le lecteur saura le reste.
Au moment du départ, j’indiquai à la Corticelli une voiture à quatre places dans laquelle elle devait aller avec sa mère et deux femmes de chambre. À cet aspect, elle frémit ; sa fierté se trouva blessée, et je crus un moment qu’elle allait en perdre l’esprit ; pleurs, injures, malédictions, rien ne fut épargné. J’étais impassible, et Mme d’Urfé, riant des folies de sa prétendue nièce, se montra bien aise de se voir en face de moi et d’avoir à côté d’elle la protégée du puissant Sélénis ; tandis que Mimi me témoignait de mille manières le bonheur qu’elle éprouvait de se trouver auprès de moi.
Nous arrivâmes à Liège le lendemain au tomber de la nuit, et j’insinuai à Mme d’Urfé d’y séjourner le jour suivant, voulant y prendre des chevaux pour aller à Luxembourg par les Ardennes ; c’était un détour que je me ménageais pour posséder plus longtemps ma charmante Mimi.
M’étant levé de bonne heure, je sortis pour voir la ville. En descendant le grand pont22, une femme, enveloppée dans une mantille noire de façon à ne distinguer que le bout de son nez, m’aborda et me prie de vouloir bien la suivre dans une maison dont elle me fait voir la porte ouverte.
— N’ayant pas l’avantage de vous connaître, lui dis-je, la prudence ne me permet pas d’accepter votre invitation.
— Vous me connaissez, me répondit-elle ; et m’attirant au coin de la rue voisine, elle se découvrit. Que le lecteur juge de ma surprise : c’était la belle Stuart d’Avignon, cette statue insensible de la fontaine de Vaucluse23. Je fus bien aise de la rencontrer.
Curieux, je la suis, et je monte avec elle dans une chambre au premier, où elle me fait l’accueil le plus tendre. Peine perdue, car malgré sa beauté, j’avais de la rancune et je méprisai ses avances ; sans doute parce que j’aimais Mimi qui me rendait heureux, et que je voulais contenter en me conservant tout pour elle. Cependant je tirai trois louis de ma bourse et je les lui offris en lui demandant son histoire.
— Stuart, me dit-elle, n’était que mon conducteur ; je m’appelle Ranson24 et je suis entretenue par un riche propriétaire. Je suis retournée à Liège après avoir beaucoup souffert.
— Je suis bien aise, lui dis-je, que vous soyez bien maintenant, mais il faut avouer que votre conduite à Avignon était aussi inconcevable que ridicule. Mais n’en parlons plus. Adieu, madame.
Je rentrai à l’hôtel pour faire part de cette rencontre au marquis Grimaldi.
Nous repartîmes le lendemain, et nous fûmes deux jours à traverser les Ardennes. C’est un des plus singuliers pays de l’Europe, vaste forêt dont les histoires de l’ancienne chevalerie ont fourni à l’Arioste de si belles pages au sujet de Bayard25.
Au milieu de cette immense forêt, où l’on ne trouve pas une ville et qu’il faut cependant traverser pour se rendre d’un pays dans un autre, on ne trouve presque rien de ce qui est nécessaire aux commodités de la vie.
On y chercherait en vain des vices et des vertus, et ce que nous appelons des mœurs. Les habitants y sont sans ambition, et ne pouvant avoir des idées justes sur le vrai, ils en enfantent de monstrueuses sur la nature, sur les sciences et sur le pouvoir des hommes qui, selon eux, méritent le titre de savants. Il suffit d’être physicien pour y être réputé astrologue et surtout magicien. Cependant les Ardennes sont assez peuplées, car on m’a assuré qu’il y a douze cents clochers. Les gens y sont bons, complaisants même, et surtout les jeunes filles ; mais en général le sexe n’y est pas beau. Dans ce vaste canton traversé en entier par la Meuse, se trouve la ville de Bouillon, véritable trou, mais de mon temps c’était le plus libre de l’Europe. Le duc de Bouillon26 était si jaloux de sa juridiction qu’il préférait sa prérogative à tous les honneurs dont il aurait pu être l’objet à la cour de France27.
Nous nous arrêtâmes un jour à Metz où nous ne fîmes aucune visite, et en trois jours nous arrivâmes à Colmar où nous laissâmes Mme d’Aché dont j’avais captivé les bonnes grâces. Sa famille qui était fort à son aise, reçut la mère et la fille avec une extrême tendresse. Mimi pleura beaucoup en me quittant, mais je la consolai par la promesse de la revoir en peu de temps. Mme d’Urfé que j’avais prévenue de cette séparation, y fut peu sensible, et moi je me consolai avec assez de facilité. Tout en me félicitant d’avoir contribué au bonheur de la mère et de la fille, j’adorais les profonds secrets de la Providence.
Le jour suivant nous nous rendîmes à Sulzbach où le baron de Schaumbourg, qui connaissait Mme d’Urfé, nous fit bon accueil28. Je me serais ennuyé dans ce triste endroit, sans le jeu. Madame, ayant besoin de compagnie, encouragea la Corticelli à espérer le retour de mes bonnes grâces et par conséquent des siennes. Cette malheureuse qui avait tout mis en usage pour me nuire, voyant la facilité avec laquelle j’avais déjoué ses projets et à quel point je l’avais humiliée, avait changé de rôle ; elle était devenue douce, complaisante et soumise. Elle espérait regagner en partie le crédit qu’elle avait si complètement perdu, et elle crut être au moment de la victoire quand elle vit que Mme d’Aché et sa fille étaient restées à Colmar. Mais ce qui lui tenait le plus à cœur, ce n’était ni mon amitié ni celle de la marquise, mais l’écrin qu’elle n’osait plus me demander et qu’elle ne devait plus revoir. Elle réussit par ses agréables folies à table, folies qui faisaient beaucoup rire Mme d’Urfé, à m’inspirer quelques velléités d’amour ; mais les politesses que je lui faisais en ce genre ne purent me porter à rien diminuer de ma sévérité ; elle coucha constamment avec sa mère.
Huit jours après notre arrivée à Sulzbach, je consignai Mme d’Urfé au baron de Schaumbourg et j’allai à Colmar où j’espérais bonne fortune. Je fus trompé, car je trouvai la mère et la fille en train de se marier.
Un riche marchand qui avait aimé la mère dix-huit ans auparavant, dès qu’il la vit veuve et encore belle, sentit réveiller ses premiers feux, offrit sa main et fut agréé. Un jeune avocat trouva Mimi à son gré et la demanda en mariage. La mère et la fille, qui craignaient les suites de ma tendresse, trouvant d’ailleurs le parti sortable, se hâtèrent de donner leur consentement. Je fus fêté dans la famille et je soupai en compagnie nombreuse et choisie ; mais voyant que je ne pouvais que déranger ces dames et m’ennuyer en attendant quelque passagère faveur, je leur fis mes adieux et le lendemain je retournai à Sulzbach. J’y trouvai une charmante Strasbourgeoise nommée Salzmann29 et trois ou quatre joueurs qui disaient être venus pour prendre les eaux et qui annonçaient quelques convives femelles que le lecteur connaîtra dans le chapitre suivant.
Chapitre XIII
J’envoie la Corticelli à Turin. Réception d’Hélène aux mystères de l’Amour. Je fais un tour à Lyon.
Mon arrivée à Turin.
Madame Saxe1 était faite pour captiver les hommages d’un homme amoureux ; et si elle n’avait pas eu un officier jaloux qui ne la perdait jamais de vue et qui avait l’air de menacer quiconque aurait osé lui rendre justice en aspirant à lui plaire, il est probable qu’elle n’aurait point manqué d’adorateurs. Cet officier aimait le jeu de piquet, mais il fallait que Madame fût constamment assise à ses côtés, et elle paraissait y être avec plaisir.
Dans l’après-dîner, je me mis à faire sa partie, et nous continuâmes ainsi pendant cinq ou six jours. Je m’en dégoûtai alors, parce qu’aussitôt qu’il m’avait gagné dix ou douze louis, il se levait et me plantait là. Cet officier se nommait d’Entragues2, était bel homme, quoique maigre, et ne manquait ni d’esprit ni d’usage du beau monde.
Il y avait deux jours que nous n’avions joué, quand après dîner, il vint me demander si je voulais qu’il me donnât une revanche.
— Je ne m’en soucie pas, lui dis-je, car nous ne sommes pas joueurs à l’unisson. Je joue pour mon plaisir, parce que le jeu m’amuse, tandis que vous ne jouez que pour gagner.
— Comment cela ? Vous m’offensez.
— Ce n’est pas mon intention ; mais chaque fois que nous nous sommes entrepris, vous m’avez abandonné au bout d’une heure.
— Vous devez m’en savoir gré, car n’étant pas de ma force, vous perdriez nécessairement beaucoup.
— Cela se peut, mais je n’en crois rien.
— Je puis vous le prouver.
— J’accepte ; mais le premier qui quittera la partie perdra cinquante louis.
— J’accepte, mais argent sur table.
— Je ne joue pas autrement.
J’ordonne au garçon d’apporter des cartes et je vais prendre quatre ou cinq rouleaux de cent louis. Nous commençâmes à jouer à cinq louis le cent3, après avoir mis de côté chacun cinquante louis pour la gageure.
Il était trois heures lorsque nous nous mîmes à jouer, et à neuf heures, d’Entragues me dit que nous pouvions aller souper.
— Je n’ai pas faim, lui répondis-je, mais vous êtes le maître de vous lever, si vous voulez que je mette les cent louis dans ma poche.
Il se mit à rire et continua de jouer, mais la belle dame me bouda sans que je parusse m’en embarrasser. Tous les spectateurs allèrent souper et revinrent nous tenir compagnie jusqu’à minuit ; mais à cette heure, nous demeurâmes seuls. D’Entragues qui voyait à quoi il s’était engagé ne disait pas le mot, et moi je n’ouvrais les lèvres que pour compter mon jeu ; nous jouions le plus tranquillement du monde.
À six heures du matin les buveurs et les buveuses d’eau commencèrent à circuler et tous nous félicitaient de notre constance, nous applaudissaient, et nous, nous avions l’air de bouder. Les louis étaient en tas sur la table ; j’en perdais une centaine, et pourtant le jeu m’était favorable.
À neuf heures la belle Saxe arriva, et peu d’instants après Mme d’Urfé avec M. de Schaumbourg. Ces dames d’un commun accord nous conseillèrent de prendre une tasse de chocolat. D’Entragues y consentit le premier, et me croyant à bout, il se prit à dire :
— Convenons que le premier qui demandera à manger, qui s’absentera pour plus d’un quart d’heure ou qui s’endormira sur sa chaise aura perdu sa gageure.
— Je vous prends au mot, m’écriai-je, et j’adhère à toute autre condition aggravante qu’il vous plaira de proposer.
Le chocolat arrive, nous le prenons et puis nous continuons à jouer. À midi on nous appelle pour dîner, mais nous répondons ensemble que nous n’avons pas faim. Sur les quatre heures nous nous laissâmes persuader de prendre un bouillon. Quand vint l’heure du souper, tout le monde commença à trouver que la chose devenait sérieuse, et Mme Saxe nous proposa de partager le pari. D’Entragues, qui me gagnait cent louis, se serait accommodé de la proposition, mais moi, je m’y opposai, et le baron de Schaumbourg trouva que je n’avais pas tort. Mon adversaire aurait pu céder la gageure et quitter ; il se serait encore trouvé en gain ; mais l’avarice le retint plus que l’amour-propre. Pour moi j’étais sensible à la perte, mais bien peu comparativement au point d’honneur. J’avais l’air frais, tandis qu’il avait l’air d’un cadavre déterré, sa maigreur prêtant beaucoup à cette fantasmagorie. Comme Mme Saxe insistait, je lui dis que j’étais au désespoir de ne pas me rendre aux sollicitations d’une femme charmante qui méritait à tous égards de bien plus grands sacrifices ; mais que dans le cas présent il y allait d’une espèce de pique, et par conséquent j’étais décidé à vaincre ou à ne céder la victoire à mon antagoniste qu’au moment où je tomberais mort4.
En parlant ainsi, j’avais deux objets, d’intimider d’Entragues par ma résolution et d’aigrir en lui inspirant de la jalousie ; certain qu’un jaloux voit les objets doubles, j’espérais que son jeu en souffrirait et qu’en gagnant les cinquante louis de la gageure, je n’aurais pas le crève-cœur d’en perdre une centaine par la supériorité de son jeu.
La belle Mme Saxe me lança un coup d’œil de mépris et s’en alla, mais Mme d’Urfé qui me croyait infaillible, me vengea en disant à M. d’Entragues, avec le ton d’une conviction profonde :
— Mon Dieu, monsieur, que je vous plains !
La société avant souper ne revint pas5 ; on nous laissa vider notre différend tête-à-tête. Nous jouâmes toute la nuit, et j’observais la figure de mon adversaire autant que mon jeu. À mesure que je la voyais se décomposer, il faisait des écoles ; il brouillait ses cartes, comptait mal et écartait souvent de travers. Je n’étais guère moins exténué que lui ; je me sentais faiblir, et j’espérais à chaque instant le voir tomber mort, dans la crainte de me voir vaincu malgré ma forte constitution. J’avais regagné mon argent quant au point du jour, d’Entragues étant sorti, je le chicanai pour être resté absent plus d’un quart d’heure. Cette querelle d’Allemand l’altéra et me réveilla ; effet naturel de la différence de tempérament, tactique de joueur, et motif d’étude pour le moraliste et le psychologue ; et ma ruse me réussit, parce qu’elle n’était point étudiée, qu’elle ne pouvait pas être prévue. Il n’en est pas autrement des généraux d’armée, une ruse de guerre doit naître dans la tête d’un capitaine de la circonstance, du hasard et de l’habitude à saisir promptement les rapports et les oppositions des hommes et des choses6.
À neuf heures, Mme Saxe arriva ; son amant était en perte.
— Maintenant, monsieur, me dit-elle, ce serait à vous à céder.
— Madame, dans l’espoir de vous plaire, je suis prêt à retirer ma gageure et à me désister du reste.
Ces paroles prononcées avec un ton de galanterie à prétention, excitèrent le courroux de d’Entragues qui ajouta avec aigreur qu’à son tour il ne quitterait que lorsque l’un des deux tomberait mort7.
— Vous voyez, très aimable dame, dis-je, en faisant des yeux doux qui, dans mon état, devaient être bien peu pénétrants, que je ne suis pas le plus intraitable.
On nous fit servir un bouillon, mais d’Entragues qui était au dernier période de faiblesse, éprouva un si grand malaise dès qu’il l’eut avalé que, chancelant sur sa chaise et tout couvert de sueur, il s’évanouit. On se hâta de l’emporter, et moi, après avoir donné six louis au marqueur qui avait veillé pendant quarante-deux heures, et mis mon or dans mes poches, au lieu d’aller me coucher, je me rendis chez un apothicaire où je pris un léger vomitif. M’étant couché ensuite, j’eus un léger sommeil de quelques heures, et vers les trois heures je dînai du meilleur appétit.
D’Entragues ne sortit que le lendemain. Je m’attendais à quelque querelle, mais la nuit porte conseil, et je me trompai. Dès qu’il m’aperçut, il vint à moi, m’embrassa et me dit :
— J’ai accepté un pari fou, mais vous m’avez donné une leçon dont je me souviendrai toute la vie, et je vous en suis reconnaissant.
— J’en suis bien aise, pourvu que cet effort n’ait pas nui à votre santé.
— Non, je me porte fort bien, mais nous ne jouerons plus ensemble.
— Je désire au moins que ce ne soit plus l’un contre l’autre.
À huit ou dix jours de là, je fis à Mme d’Urfé le plaisir de la mener à Bâle avec la fausse Lascaris. Nous logeâmes chez le fameux Imhoff qui nous écorcha ; mais les Trois Rois était la meilleure auberge de la ville. J’ai dit, je crois, qu’une des singularités de la ville de Bâle est que midi se trouve être à onze heures, absurdité due à un fait historique que le prince de Porentrui8 m’expliqua et que j’ai oubliée. Les Bâlois passent pour être sujets à une espèce de folie9 dont les eaux de Sulzbach les délivrent, mais qui leur revient peu de temps après être de retour chez eux.
Nous serions restés quelque temps à Bâle sans un événement qui m’impatienta et me fit hâter notre départ : le voici :
Le besoin m’avait forcé de pardonner un peu à la Corticelli, et quand je rentrais de bonne heure, après avoir soupé avec cette étourdie et Mme d’Urfé, j’allais passer la nuit avec elle ; quand je rentrais tard, ce qui arrivait assez fréquemment, je couchais seul dans ma chambre. La friponne couchait également seule dans un cabinet contigu à la chambre de sa mère, et il fallait traverser cette chambre pour aller chez la fille.
Étant rentré à une heure après minuit et n’ayant pas envie de dormir, après avoir mis ma robe de chambre, je prends une bougie et je vais trouver ma belle. Je fus un peu surpris de trouver la porte de la chambre de la Signora Laura entrouverte, et au moment où je me disposais à entrer, la vieille, allongeant un bras, me saisit par ma robe de chambre en me suppliant de ne pas entrer chez sa fille.
— Pourquoi ? lui dis-je.
— Elle a été très malade toute la soirée et elle a besoin de dormir.
— Fort bien. Je dormirai aussi.
En disant cela je pousse la vieille, j’entre chez la fille et je la trouve couchée avec quelqu’un qui se cache sous la couverture.
Après avoir fixé un instant ce tableau, je me mis à rire, et m’asseyant sur le lit, je lui demandai quel était l’heureux mortel que j’étais chargé de faire sauter par la fenêtre. Je voyais à côté de moi sur une chaise l’habit, la culotte, le chapeau et la canne de l’individu ; mais ayant de bons pistolets dans mes poches, je savais que je n’avais rien à craindre ; mais je ne voulais point faire de bruit.
Toute tremblante, les larmes aux yeux, elle me prit la main, me conjurant de lui pardonner.
— C’est, me dit-elle, un jeune seigneur dont j’ignore le nom.
— Un jeune seigneur dont tu ignores le nom, friponne ? Eh bien ! il me le dira lui-même.
En prononçant ces mots, je prends un pistolet et d’une main vigoureuse je découvre le pivert qui ne devait pas impunément avoir pondu dans mon nid. Je vis une jeune tête que je ne connaissais pas, la tête enveloppée dans un madras10, mais du reste nu comme un petit Adam ainsi que mon effrontée. Il me tourna le dos pour prendre sa chemise qu’il avait jetée dans la ruelle, mais le saisissant par le bras, je l’empêchai de faire aucun mouvement, parce que le bout de mon pistolet parlait un langage irrésistible.
— Qui êtes-vous, beau sire, s’il vous plaît ?
— Je suis le comte B.11 chanoine de Bâle.
— Croyez-vous faire ici une fonction ecclésiastique ?
— Oh non ! monsieur ; je vous prie de me pardonner ainsi qu’à Madame, car je suis le seul coupable.
— Ce n’est pas ce que je vous demande.
— Monsieur, madame la comtesse est parfaitement innocente.
J’étais dans une heureuse disposition, car loin d’être en colère, j’avais peine à m’empêcher de rire. Ce tableau avait à mes yeux quelque chose d’attrayant, parce qu’il était comique et voluptueux. L’ensemble de ces deux nudités accroupies était véritablement lascif, et je restai à le contempler un bon quart d’heure, sans proférer un mot, occupé à chasser une forte tentation que j’éprouvais de me coucher avec eux. Je ne la vainquis que parce que j’eus peur de trouver dans le chanoine un sot incapable de jouer avec dignité un rôle qu’à sa place j’aurais rempli à merveille. Quant à la Corticelli, comme le passage subit des pleurs au rire ne lui coûtait rien, elle aurait rempli le sien à ravir ; mais si, comme je le craignais, je m’étais adressé à un sot, je me serais avili.
Persuadé que ni l’un ni l’autre n’avait pénétré ce qui se passait dans mon intérieur, je me levai, ordonnant au chanoine de s’habiller.
— Cette affaire, lui dis-je, doit mourir dans le silence, mais nous irons tout de suite à deux cents pas d’ici nous battre à brûle-pourpoint avec ces pistolets.
— Ah ! Monsieur, s’écria le sire, vous me mènerez où vous voudrez, et vous me tuerez si cela vous plaît, car je ne suis pas né pour me battre.
— Vraiment ?
— Oui, monsieur, et je ne me suis fait prêtre que pour me soustraire à cette fatale obligation.
— Vous êtes donc un lâche prêt à recevoir des coups de bâton ?
— Tout ce qu’il vous plaît ; mais vous seriez un barbare car l’amour m’a aveuglé. Je suis entré dans ce cabinet il n’y a qu’un quart d’heure, Madame dormait et sa gouvernante aussi.
— À d’autres, menteur.
— Je ne faisais que d’ôter ma chemise quand vous êtes entré, et avant ce moment je ne m’étais jamais trouvé en face de cet ange.
— Pour cela, ajouta vivement la drôlesse, c’est aussi vrai que l’Évangile.
— Savez-vous que vous êtes deux impudents éhontés ? Et vous, beau chanoine, débaucheur de filles, vous mériteriez bien que je vous fasse rôtir comme un petit St-Laurent12.
Pendant ce temps le malheureux chanoine s’était affublé de ses habits.
— Suivez-moi, monsieur, lui dis-je d’un ton à le glacer ; et je le menai dans ma chambre.
— Que ferez-vous, lui dis-je, si je vous pardonne et si je vous laisse sortir de la maison sans vous déshonorer ?
— Ah ! monsieur, je partirai dans une heure au plus tard et vous ne me verrez plus ici ; partout où vous pourrez me rencontrer à l’avenir, vous serez sûr de trouver en moi un homme prêt à tout faire pour votre service.
— Fort bien. Partez, et souvenez-vous de mieux prendre à l’avenir vos précautions dans vos entreprises amoureuses.
Après cette expédition, j’allai me coucher fort content de ce que j’avais vu et de ce que j’avais fait ; car cela me mettait complètement en liberté vis-à-vis de la friponne.
Le lendemain dès que je fus levé, je passai chez la Corticelli à laquelle je signifiai d’un ton calme, mais impératif, de faire de suite ses paquets, lui défendant de sortir de sa chambre jusqu’au moment où elle monterait en voiture.
— Je dirai que je suis malade.
— Comme il te plaira, mais on ne fera pas la moindre attention à tes propos.
Sans attendre d’autre objection, j’allai trouver Mme d’Urfé et lui contant l’histoire de la nuit en y brodant la plaisanterie, je la fis rire de bon cœur. C’était ce qu’il me fallait pour la disposer à consulter l’oracle pour savoir ce que nous devions faire après la preuve flagrante de la pollution de la jeune Lascaris par le génie noir déguisé en prêtre. L’oracle répondit que nous devions partir le lendemain pour Besançon, que de là elle irait avec ses femmes de chambre et ses domestiques m’attendre à Lyon, tandis que moi j’irais conduire la jeune comtesse et sa gouvernante à Genève où je disposerais de leur sort pour les renvoyer dans leur patrie.
La bonne visionnaire fut enchantée de cette disposition et n’y vit qu’une marque de bienveillance de la part de son bon Sélénis qui lui procurait par là le bonheur de revoir le petit d’Aranda. Quant à moi, nous convînmes que je la rejoindrais au printemps de l’année suivante pour faire la grande opération qui devait la faire renaître d’elle-même en homme. Elle trouvait cette opération immanquable et parfaitement bien raisonnée.
Tout fut prêt pour le lendemain, et nous partîmes, Mme d’Urfé et moi dans la berline, la Corticelli, sa mère et les deux femmes de chambre dans l’autre voiture. Arrivés à Besançon, Mme d’Urfé me quitta avec ses gens de service, et moi le lendemain je pris la route de Genève avec la mère et la fille. Je descendis aux Balances comme toujours.
Pendant toute la route, non seulement je n’adressai pas un mot à mes compagnes, mais même je ne les honorai pas d’un seul regard. Je les fis manger avec un domestique franc-comtois que je m’étais décidé à prendre sur la recommandation de M. de Schaumbourg.
J’allai chez mon banquier13 pour le prier de me procurer un voiturier sûr qui conduisît à Turin deux femmes seules auxquelles je m’intéressais. Je lui remis en même temps cinquante louis pour une lettre de change sur Turin.
De retour à l’auberge, j’écrivis au chevalier Raiberti en lui envoyant la lettre de change. Je le prévenais que trois ou quatre jours après la réception de ma lettre, il verrait aborder une danseuse bolonaise avec sa mère et une lettre de recommandation. Je le priai de les mettre en pension dans une maison honnête et de payer pour mon compte. Je lui disais en même temps qu’il m’obligerait beaucoup s’il pouvait obtenir qu’elle dansât, même gratis, pendant le carnaval et de la prévenir que, si à mon arrivée à Turin, je trouvais de mauvaises histoires sur son compte, je l’abandonnerais.
Le lendemain un commis de M. Tronchin vint me présenter le voiturier qui me dit qu’il était prêt à partir dès qu’il aurait dîné. Après avoir confirmé l’accord qu’il avait fait avec le banquier, je fis venir les Corticelli, et je dis au voiturier :
— Voilà les deux personnes que vous allez voiturer, et elles vous payeront dès qu’elles seront arrivées à Turin en sûreté, avec leur bagage, en quatre jours et demi, ainsi qu’il est spécifié dans le contrat dont elles porteront un duplicata, et vous l’autre.
Une heure après, il vint charger la voiture.
La Corticelli fondait en larmes. Je n’eus pas la cruauté de la laisser partir sans quelque consolation. Elle était assez punie de sa mauvaise conduite. Je la fis dîner avec moi, et en lui remettant la lettre de recommandation pour M. Raiberti et vingt-cinq louis, dont huit pour les frais de l’usage, je lui dis ce que j’avais écrit à ce monsieur qui, par mon ordre, ne la laisserait manquer de rien. Elle me demanda une malle dans laquelle il y avait trois robes et un superbe mantelet que Mme d’Urfé lui avait destinés avant qu’elle fût devenue folle ; mais je lui dis que nous parlerions de cela à Turin. Elle n’osa point faire mention de l’écrin, et se contenta de pleurer ; mais elle ne m’émut pas à pitié. Je la laissais beaucoup plus à son aise que je ne l’avais prise ; car elle avait de belles nippes, du linge, des bijoux et une très belle montre que je lui avais donnée. C’était plus qu’elle n’avait su mériter.
Au moment du départ, je la conduisis à la voiture, moins pour la forme que pour la recommander de nouveau au voiturier. Quand elle fut partie, me sentant débarrassé d’un lourd fardeau, j’allai trouver mon syndic, que mes lecteurs n’auront pas oublié14. Je ne lui avais pas écrit depuis mon séjour à Florence ; il ne devait plus penser à moi, et j’allais jouir de sa surprise. En effet, elle fut extrême ; mais après le premier moment, il me sauta au cou, m’embrassa dix fois en versant des larmes de plaisir, et me dit enfin qu’il avait perdu l’espérance de me revoir.
— Que font nos chères amies ?
— Elles se portent à merveille. Vous êtes toujours le sujet de leurs entretiens et de leurs tendres regrets ; elles vont être folles de joie quand elles vous sauront ici.
— Il ne faut pas tarder à le leur faire savoir.
— Non certes, car je vais aller les prévenir que nous souperons ce soir tous ensemble. À propos ! M. de Voltaire a cédé sa maison des Délices à M. le duc de Villars, et il est allé habiter Ferney.
— Cela m’est égal, car je ne compte pas l’aller voir cette fois. Je resterai ici deux ou trois semaines, et je vous les consacre en entier.
— Vous allez faire des heureux.
— Avant de sortir, donnez-moi, je vous prie, de quoi écrire trois ou quatre lettres ; je vais employer mon temps jusqu’à votre retour.
Il me mit en possession de son bureau et j’écrivis de suite à feu ma gouvernante, Mme Lebel, que je passerais une vingtaine de jours à Genève, et que si j’étais sûr de la revoir, j’irais volontiers à Lausanne. Pour mon malheur, j’écrivis aussi à Berne à cet Ascanio Pogomas, ou Giacomo Passano, Génois, mauvais poète, ennemi de l’abbé Chiari, que j’avais connu à Livourne. Je lui mandai d’aller m’attendre à Turin. J’écrivis en même temps à mon ami M. F.15 auquel je l’avais recommandé, de lui remettre douze louis pour son voyage.
Mon mauvais génie me fit penser à cet homme, qui avait une figure imposante, une mine de vrai astrologue, pour le présenter comme un grand adepte à Mme d’Urfé. Vous verrez, dans un an, mon cher lecteur, si j’ai dû me repentir d’avoir suivi cette funeste inspiration.
En nous rendant le soir chez nos jolies cousines, le syndic et moi, je vis une belle voiture anglaise à vendre et je l’échangeai contre la mienne en donnant cent louis de retour. Pendant que j’étais en marché, l’oncle de la belle théologienne qui discutait si bien les thèses et à laquelle j’avais donné de si douces leçons de physique, m’ayant reconnu, vint m’embrasser et m’inviter à dîner chez lui le lendemain.
Avant d’arriver chez nos aimables amies16, le syndic m’avertit que nous trouverions chez elles une très jolie fille qui n’était pas encore initiée aux doux mystères.
— Tant mieux, lui dis-je, je me conduirai en conséquence et je serai peut-être l’initiateur.
J’avais mis dans ma poche un écrin dans lequel j’avais une douzaine de très jolies bagues. Je savais depuis longtemps que ces bagatelles font faire beaucoup de chemin.
L’instant où je revis ces charmantes filles fut, je l’avoue, un des plus agréables de ma vie. Je voyais dans leur accueil la joie, la satisfaction, la candeur, la reconnaissance et l’amour du plaisir. Elles s’aimaient sans jalousie, sans envie et sans aucune de ces idées qui auraient pu nuire à la bonne idée qu’elles avaient d’elles-mêmes. Elles se reconnaissaient dignes de mon estime, précisément parce qu’elles m’avaient prodigué leurs faveurs sans aucune pensée avilissante et par l’impulsion du même sentiment qui m’avait attiré vers elles.
La présence de leur nouvelle amie nous obligea à borner nos premiers embrassements à ces manières d’usage qu’on appelle décence, et la jeune novice m’accorda la même faveur en rougissant et sans lever les yeux.
Après les propos ordinaires, ces lieux communs qu’on débite après une longue absence, et quelques mots à double sens qui nous faisaient rire et qui donnaient à penser à la jeune Agnès17, je lui dis que je la trouvais belle comme un Amour, et que je gagerais que son esprit, aussi beau que sa ravissante figure, n’était pas susceptible de certains préjugés.
— J’ai, me dit-elle d’un ton modeste, tous les préjugés qui tiennent à l’honneur et à la religion.
Je vis qu’il fallait la ménager, employer la délicatesse et temporiser. Ce n’était pas une place à prendre d’assaut par un coup de main. Mais selon mon habitude, j’en devins amoureux.
Le syndic ayant prononcé mon nom :
— Ah ! s’écria la jeune fille, c’est donc vous, monsieur, qui, il y a deux ans, avez discuté des questions fort singulières avec ma cousine, la nièce du pasteur ? Je suis bien aise d’avoir l’occasion de faire votre connaissance.
— Je suis heureux de faire la vôtre, mademoiselle, et je désire qu’en vous parlant de moi, votre aimable cousine ne vous ait point prévenue à mon désavantage.
— Bien le contraire, car elle vous estime beaucoup.
— J’aurai l’honneur de dîner demain avec elle et je ne manquerai pas de lui faire mes remerciements.
— Demain ? Je vais faire en sorte d’être de ce dîner, car j’aime beaucoup les discussions philosophiques, quoique je n’ose pas me permettre d’y mêler mon mot.
Le syndic fit l’éloge de sa prudence et loua sa discrétion avec tant de chaleur, que je vis clairement qu’il en était amoureux, et que s’il ne l’avait pas déjà séduite, il devait chercher tous les moyens d’en venir à bout. Cette belle personne se nommait Hélène. Je demandai à ces demoiselles si la belle Hélène était notre sœur. L’aînée me répondit avec un fin sourire, qu’elle était sœur, mais qu’elle n’avait point de frère, et en achevant cette explication, elle courut l’embrasser. Alors nous nous évertuâmes, le syndic et moi, à lui faire de doux compliments en lui disant que nous espérions devenir ses frères. Hélène rougit, mais ne répondit pas un mot à tous nos propos galants. Ayant alors mis mon écrin en évidence, et voyant ces demoiselles enchantées de la beauté de mes bagues, je sus les engager à choisir celles qui leur plaisaient le plus, et la charmante Hélène imita ses compagnes, et me paya par un baiser modeste. Bientôt après elle nous quitta et nous nous trouvâmes en possession de notre ancienne liberté.
Le syndic avait raison d’être amoureux d’Hélène, car cette jeune fille avait non seulement tout ce qu’il faut pour plaire, mais tout ce qui est nécessaire pour exciter une violente passion ; mais les trois amies ne se flattaient pas de parvenir à l’associer à leurs plaisirs, car elles prétendaient qu’elle avait un sentiment de pudeur invincible vis-à-vis des hommes.
Nous soupâmes fort gaiement, et après souper nous reprîmes nos jeux, le syndic demeurant, à son ordinaire, simple spectateur de nos exploits et très content de n’être que cela. Je passai les trois nymphes en revue un couple de fois chacune, les trompant à leur profit et les ménageant quand j’étais forcé de céder à la nature. À minuit nous nous séparâmes et le bon syndic m’accompagna jusqu’à la porte de mon logement.
Le lendemain je me rendis au dîner du pasteur où je trouvai nombreuse compagnie, entre autres M. d’Harcourt18 et M. de Ximénès19 qui me dit que M. de Voltaire savait que j’étais à Genève et qu’il espérait me voir. Je me contentai de lui répondre par une profonde inclination de tête. Mlle Hedvige, la nièce du pasteur, me fit un compliment très flatteur qui me plut moins encore que la vue de sa cousine Hélène qui était auprès d’elle et qu’elle me présenta en me disant que puisque nous avions fait connaissance, nous pourrions facilement nous trouver ensemble. C’était ce que je désirais le plus. La théologienne de vingt-deux ans était belle, appétissante, mais elle n’avait pas ce je ne sais quoi qui pique et qui ajoute à l’espoir comme au plaisir, cet aigre-doux qui relève la volupté même. Cependant son accord avec sa cousine était tout ce qu’il me fallait pour parvenir à inspirer à celle-ci un sentiment favorable.
Nous eûmes un dîner excellent et pendant le repas, on ne parla que de choses indifférentes ; mais au dessert, le pasteur pria M. de Ximénès d’adresser quelques questions à sa nièce. Connaissant ce savant de renommée, je m’attendais à quelque problème de géométrie, mais je me trompais, car il lui demanda si elle croyait que la restriction mentale suffit pour justifier un personnage20.
Hedvige répondit modestement que, malgré le cas où le mensonge pouvait devenir nécessaire, la restriction mentale était toujours une friponnerie.
— Dites-moi donc comment Jésus-Christ a pu dire que l’époque de la fin du monde lui est inconnue ?
— Il a pu le dire, puisqu’il l’ignorait.
— Il n’était donc pas Dieu ?
— La conséquence est fausse, car de ce que Dieu est maître de tout, il l’est d’ignorer une futurité21.
Le mot « futurité » fabriqué si à propos, me parut sublime. Hedvige fut vivement applaudie, et son oncle fit le tour de la table pour aller l’embrasser. J’avais sur les lèvres une objection fort naturelle et qui, naissant du sujet, aurait pu l’embarrasser ; mais je voulais lui plaire et je me tus.
M. d’Harcourt fut excité à questionner à son tour, mais il répondit avec Horace, nulla mihi religio est [je n’ai pas de religion]22. Alors Hedvige se tournant vers moi, me dit qu’elle se souvenait de l’amphidromie23, qui était une fête de paganisme :
— Mais je voudrais, ajouta-t-elle, que vous me demandassiez quelque chose touchant le christianisme, quelque chose de difficile que vous ne pussiez point décider vous-même.
— Vous me mettez à mon aise, mademoiselle.
— Tant mieux, cela fait que vous n’avez pas besoin de tant penser.
— Je pense pour chercher du nouveau. M’y voici. M’accordez-vous que Jésus-Christ possédait au suprême degré toutes les qualités humaines ?
— Oui, toutes, excepté les faiblesses.
— Mettez-vous au rang des faiblesses la vertu prolifique ?
— Non.
— Veuillez donc me dire de quelle nature aurait été la créature qui serait née, si Jésus-Christ se fût avisé de faire un enfant à la Samaritaine ?
Hedvige devint de feu. Le pasteur et toute la compagnie s’entre-regardaient, et moi je fixais la théologienne qui réfléchissait. M. d’Harcourt dit qu’il fallait envoyer chercher M. de Voltaire pour décider une question aussi ardue ; mais Hedvige levant les yeux d’un air recueilli et comme prête à répondre, tout le monde se tut.
— Jésus-Christ, dit-elle, avait deux natures parfaites et dans un équilibre parfait ; elles étaient inséparables. Ainsi si la Samaritaine avait eu un commerce corporel avec notre rédempteur, elle aurait certainement conçu ; car il serait absurde de supposer dans un Dieu une action de cette importance sans admettre sa conséquence naturelle. La Samaritaine au bout de neuf mois aurait accouché d’un enfant mâle et non femelle, et cette créature, née d’une femme humaine et d’un homme Dieu, aurait été un quart Dieu et trois quarts homme.
À ces mots tous les convives claquèrent des mains, et M. de Ximénès admira la raison de ce calcul, puis il dit :
— Par une conséquence naturelle, si le fils de la Samaritaine se fût marié, les enfants issus de ce mariage auraient eu sept huitièmes d’humanité et un huitième de divinité.
— À moins qu’il n’eût épousé une déesse, ajoutai-je, ce qui aurait sensiblement changé les rapports.
— Dites-moi précisément, reprit Hedvige, ce que l’enfant aurait eu de divin à la seizième génération.
— Attendez un moment et donnez-moi un crayon, dit M. de Ximénès.
— Il n’est pas nécessaire de calculer, dis-je ; il aurait eu une parcelle de l’esprit qui vous anime.
Tout le monde fit chorus à cette galanterie qui ne déplut pas à celle à qui je l’adressais.
Cette belle blonde m’embrasa par les charmes de son esprit. Nous nous levâmes de table pour lui faire cercle et elle pulvérisa tous nos compliments de la manière la plus noble. Ayant pris Hélène à part, je la priai de faire en sorte que sa cousine choisît dans mon écrin une de mes bagues ayant eu soin de remplacer le vide de la veille ; la charmante cousine se chargea volontiers de ma commission. Un quart d’heure après, Hedvige vint me montrer sa main et j’y vis avec plaisir la bague qu’elle avait choisie ; je baisai cette main avec délice, et elle dut sentir à l’ardeur de mes baisers tout ce qu’elle m’avait inspiré.
Le soir, Hélène conta au syndic et aux trois amies toutes les questions du dîner, sans oublier la moindre circonstance. Elle contait facilement et avec grâce ; je n’eus pas besoin de l’aider une seule fois. Nous la priâmes de rester à souper, mais ayant pris les trois amies à part, elle les convainquit que cela lui était impossible ; mais elle leur dit qu’il lui serait possible d’aller passer deux jours à une maison de campagne qu’elles avaient sur le lac, si elles voulaient en demander la permission à sa mère en personne.
Sollicitées par le syndic, les trois amies allèrent trouver la mère dès le lendemain, et le surlendemain, elles partirent avec Hélène. Le soir même nous allâmes souper avec elles, mais nous ne pouvions pas y coucher. Le syndic devait me conduire dans une maison à peu de distance où nous serions très bien logés. Cela étant, nous n’étions pas pressés, et l’aînée ayant grande envie de faire plaisir à son ami, lui dit qu’il pourrait partir avec moi quand il voudrait, et qu’elles allaient se coucher. En disant cela, elle prit Hélène, l’emmena dans sa chambre et les deux autres s’en allèrent dans la leur. Peu d’instants après leur départ, le syndic entra dans l’appartement où se trouvait Hélène, et moi j’allai trouver les deux autres.
Il y avait à peine une heure que j’étais entre mes deux amies quand le syndic vint interrompre mes érotiques ébats en me priant de partir.
— Qu’avez-vous fait d’Hélène ? lui dis-je.
— Rien, c’est une sotte intraitable. Elle s’est cachée sous la couverture et n’a voulu regarder les plaisanteries que j’ai faites avec son amie.
— Il fallait vous adresser à elle.
— Je l’ai fait, mais elle m’a repoussé à plusieurs reprises. Je n’en puis plus. Je suis rendu, et je suis sûr de ne parvenir à rien auprès de cette sauvage, à moins que vous ne vous chargiez de l’apprivoiser.
— Comment faire ?
— Allez-y dîner demain ; je n’y serai pas, car je dois passer la journée à Genève. J’y viendrai pour souper, et si nous pouvions la griser !
— Ce serait dommage. Laissez-moi faire.
J’allai donc seul leur demander à dîner le lendemain, et elles me fêtèrent dans toute la force du mot. Après dîner, étant allés nous promener, les trois amies, prévenant mon désir, me laissèrent seul avec la belle revêche qui résista à mes caresses, à mes instances, et qui presque me fit perdre tout espoir de la dompter.
— Le syndic, lui dis-je, est amoureux de vous ; et cette nuit…
— Cette nuit, interrompit-elle, cette nuit, il s’est diverti avec son ancienne amie. Je ne m’oppose pas à ce que chacun agisse à sa fantaisie et selon son plaisir ; mais je veux qu’on me laisse libre de mes actions et de mes goûts.
— Si je pouvais parvenir à posséder votre cœur, je me croirais heureux.
— Pourquoi n’invitez-vous pas le pasteur à dîner quelque part avec ma cousine ? Elle me prendrait avec elle, car mon oncle chérit tous ceux qui aiment sa nièce.
— Voilà ce que je suis bien aise de savoir. A-t-elle un amant ?
— Personne.
— Comment cela est-il possible ? Elle est jeune, jolie, gaie, et de plus remplie d’esprit.
— Vous ne connaissez pas Genève. Son esprit est précisément la cause qu’aucun jeune homme n’ose se déclarer amoureux d’elle. Ceux qui pourraient s’attacher à sa personne, s’en éloignent à cause de son esprit, parce qu’ils resteraient court au milieu de la conversation.
— Mais les jeunes gens de Genève sont-ils donc si ignares ?
— En général. Il est juste de dire cependant que beaucoup ont reçu une bonne éducation et fait de bonnes études ; mais pris en masse, ils ont beaucoup de préjugés. Personne ne veut passer pour sot, ni pour bête ; et puis la jeunesse ici est loin de courir après l’esprit ou la bonne éducation en fait de femmes. Tant s’en faut. Si une jeune personne a de l’esprit ou de l’instruction, elle doit avoir soin de le cacher, au moins si elle aspire à se marier.
— Je vois maintenant, charmante Hélène, pourquoi vous n’avez pas ouvert la bouche pendant le dîner de votre oncle.
— Je sais que je n’ai pas besoin de me cacher. Ce n’est donc pas le motif qui m’a fait observer le silence ce jour-là, et je puis vous dire, sans vanité comme sans honte, que c’est le plaisir qui m’a tenu la bouche close. J’ai admiré ma cousine qui a parlé de Jésus-Christ comme je parlerais de mon père, et qui n’a pas craint de se montrer savante sur une matière qu’une autre fille qu’elle aurait affecté de ne pas comprendre.
— Affecté, lors même qu’elle en aurait su aussi long que sa grand-mère ?
— C’est dans les mœurs, ou plutôt dans les préjugés.
— Vous raisonnez à ravir, ma chère Hélène, et je soupire déjà après la partie que votre bon esprit vient de me suggérer.
— Vous aurez le plaisir d’être avec ma cousine.
— Je lui rends justice, belle Hélène ; Hedvige est aimable et intéressante ; mais croyez bien que c’est particulièrement parce que vous en serez, que cette partie m’enchante.
— Et si je ne vous croyais pas ?
— Vous auriez tort et vous me feriez beaucoup de peine, car je vous aime tendrement.
— Malgré cela, vous avez tâché de me tromper. Je suis sûre que vous avez donné des marques de tendresse à ces trois demoiselles que je plains beaucoup.
— Pourquoi ?
— Parce qu’aucune d’elles ne peut s’imaginer que vous l’aimiez uniquement.
— Et croyez-vous que cette délicatesse de sentiment vous rende plus heureuse qu’elles ?
— Oui, je le crois, quoique sur cet article je sois tout à fait sans expérience. Dites-moi de bonne foi si vous pensez que j’aie raison.
— Oui, je le pense.
— Vous me charmez ; mais si j’ai raison, convenez qu’en voulant m’associer à elles, vous ne me donniez pas une preuve d’amour telle que j’aurais pu la désirer pour être convaincue que vous m’aimez.
— Oui, j’en conviens aussi, et je vous en demande sincèrement pardon. Actuellement, divine Hélène, dites-moi comment je dois m’y prendre pour inviter à dîner le pasteur.
— Cela n’est pas difficile. Allez chez lui et invitez-le tout simplement ; et si vous voulez être sûr que je serai de la partie, priez-le de m’inviter avec ma mère.
— Pourquoi avec votre mère ?
— Parce qu’il en a été très amoureux il y a vingt ans, et qu’il l’aime toujours.
— Et où puis-je faire préparer ce dîner ?
— M. Tronchin n’est-il pas votre banquier ?
— Oui.
— Il a une belle maison de plaisance sur le lac ; demandez-la lui pour un jour ; il vous la prêtera avec plaisir. Faites cela, mais n’en dites rien ni au syndic ni à ses trois amies ; nous le leur dirons après.
— Mais croyez-vous que votre docte cousine se trouve volontiers avec moi ?
— Plus que volontiers, soyez-en sûr.
— Eh bien ! tout cela sera arrangé demain. Après-demain vous rentrez en ville, et je mettrai la partie à deux ou trois jours plus tard.
Le syndic vint nous joindre sur la brune, et nous passâmes gaiement la soirée. Après souper, les demoiselles étant allées se coucher comme la veille, j’entrai dans la chambre de l’aînée, tandis que mon ami alla trouver les deux cadettes. Je savais que tout ce que je pourrais entreprendre pour réduire Hélène me serait inutile ; aussi je me contentai de quelques baisers, après quoi je leur souhaitai une bonne nuit, et puis j’allai faire une visite aux cadettes. Je les trouvai dormant profondément, et le syndic s’ennuyant tout seul. Je ne l’égayai pas quand je lui dis que je n’avais pu obtenir aucune faveur.
— Je vois bien, me dit-il, que je perdrai mon temps avec cette petite sotte, et je finirai par en prendre mon parti.
— Je crois, lui répondis-je, que c’est le plus court et peut-être le mieux que vous ayez à faire, car languir auprès d’une belle insensible ou capricieuse, c’est être dupe. Le bonheur ne doit être ni trop aisé ni trop difficile.
Le lendemain nous allâmes ensemble à Genève ; et M. Tronchin se montra enchanté de pouvoir me faire le plaisir que je lui demandais. Le pasteur accepta mon invitation et me dit qu’il était sûr que je serais content de faire la connaissance de la mère d’Hélène. Il était aisé de voir que ce brave homme nourrissait pour cette femme un tendre sentiment, et si elle y répondait un peu, cela ne pouvait que favoriser mes desseins.
Je comptais aller souper le soir même avec les amies et la charmante Hélène à la maison sur le lac, mais une lettre reçue par un exprès, me força à partir tout de suite pour Lausanne ; mon ancienne gouvernante, Mme Lebel, que j’aime encore, m’invitait à souper avec elle et son mari. Elle m’écrivait qu’elle avait engagé son époux à la mener à Lausanne aussitôt que ma lettre lui avait été remise ; elle ajoutait qu’elle était persuadée que je quitterais tout pour lui procurer le plaisir de me voir. Elle me marquait l’heure où elle arriverait chez sa mère.
Mme Lebel est une des dix ou douze femmes que j’ai le plus tendrement aimées dans mon heureuse jeunesse. Elle avait tout ce qu’on peut désirer pour être heureux en ménage si mon sort avait été de connaître cette félicité. Mais avec mon caractère, peut-être ai-je bien fait de ne point m’attacher irrévocablement, quoique à mon âge, mon indépendance soit une sorte d’esclavage. Si je m’étais marié avec une femme assez habile pour me diriger, pour me soumettre, sans que j’eusse pu m’apercevoir de ma sujétion, j’aurais soigné ma fortune, j’aurais eu des enfants, et je ne serais pas comme je le suis, seul au monde et n’ayant rien.
Mais laissons les digressions sur un passé impossible à rappeler, et puisque je suis heureux par mes souvenirs, je serais fou de me créer d’inutiles regrets.
Ayant calculé qu’en partant tout de suite, je pourrais arriver à Lausanne une heure avant ma chère Dubois, je n’hésitai pas à lui donner cette preuve de mon estime. Je dois dire ici à mes lecteurs que, bien que j’aimasse cette femme, occupé que j’étais alors d’une autre passion, aucun espoir de volupté ne se mêlait à mon empressement. Mon estime pour elle m’aurait suffi pour tenir mon amour en bride, mais j’estimais aussi Lebel, et je ne me serais jamais exposé à troubler le bonheur de ces deux amis.
J’écrivis à la hâte un billet au syndic en lui disant qu’une affaire importante et imprévue m’obligeait à partir pour Lausanne, mais que le surlendemain j’aurais le plaisir de souper avec lui à Genève chez les trois amies.
À cinq heures je descendis chez la mère Dubois, mourant de faim. La surprise de cette bonne femme en me voyant fut extrême, car elle ne savait pas que sa fille dût venir la voir. Sans beaucoup de compliments je lui donnai deux louis pour qu’elle nous procurât un souper tel qu’il m’était nécessaire.
À sept heures, Mme Lebel arriva avec son mari et un enfant de dix-huit mois que je n’eus pas de peine à reconnaître pour le mien, sans que sa mère me le dît. Notre entrevue fut toute de bonheur. Pendant dix heures que nous passâmes à table, nous nageâmes dans la joie. À la pointe du jour, elle repartit pour Soleure où Lebel avait affaire. M. de Chavigni me fit faire mille compliments. Lebel m’assura que l’ambassadeur avait mille bontés pour sa femme, et me remercia du présent que je lui avais fait en la lui cédant. Je pouvais m’assurer par moi-même qu’il était heureux et qu’il faisait le bonheur de son épouse.
Ma chère gouvernante me parla de mon fils. Elle me dit que personne ne soupçonnait la vérité, mais qu’elle savait à quoi s’en tenir, ainsi que Lebel, qui avait religieusement observé la convention de ne consommer leur mariage qu’à l’expiration des deux mois convenus.
— Ce secret, dit Lebel, ne sera jamais connu, et votre fils sera mon héritier seul ou en partage avec mes enfants si j’en ai, ce dont je doute.
— Mon ami, lui dit sa femme, il y a bien quelqu’un qui se doute de la vérité, surtout à mesure que l’enfant se développe ; mais nous n’avons rien à craindre de ce côté-là ; la personne est payée pour garder le secret.
— Et qui est donc cette personne, lui dis-je, ma chère Lebel ?
— C’est madame de… qui ne vous a pas oublié ; car elle parle souvent de vous.
— Voulez-vous, ma chère, vous charger de mes compliments pour elle ?
— Oh ! bien volontiers, mon ami, et je suis sûre de lui faire grand plaisir.
Lebel me montra ma bague et je lui fis voir son anneau, en lui donnant pour mon fils une superbe montre avec mon portrait.
— Vous la lui donnerez, mes amis, leur dis-je, quand vous le jugerez à propos.
Nous retrouverons cet enfant à Fontainebleau dans vingt-un ans24.
Je25 passai plus de trois heures à leur conter en détail tout ce qui m’était arrivé depuis vingt-sept mois que nous ne nous étions vus. Quant à leur histoire, elle ne fut pas longue ; leur vie avait cette uniformité qui convient au bonheur paisible26.
Mme Lebel était toujours belle ; je ne la trouvai point changée ; mais moi je l’étais. Elle me trouva moins frais et moins gai que lors de notre séparation ; elle avait raison, la fatale Renaud m’avait flétri et la fausse Lascaris m’avait causé beaucoup de chagrin.
Après les plus tendres embrassements, ces deux époux partirent pour Soleure et moi je retournai dîner à Genève ; mais ayant grand besoin de repos, loin de me rendre au souper du syndic et de ses amies, je lui écrivis que me trouvant indisposé, je n’aurais le plaisir de les voir que le lendemain, et je me couchai.
Le jour suivant, veille de celui que j’avais fixé pour mon dîner à la maison de campagne de Tronchin, j’ordonnai à mon hôte un repas où rien ne fût épargné. Je n’oubliai pas de lui recommander les meilleurs vins, les liqueurs les plus fines, des glaces et tout ce qu’il fallait pour un punch. Je lui dis que nous serions six, car je prévoyais que M. Tronchin serait de la partie. Je ne me trompais pas, car il se trouva à sa jolie maison pour nous en faire les honneurs, et je n’eus pas de peine à l’engager à rester. Le soir, je crus ne pas devoir faire un mystère de ce dîner au syndic et aux trois amies, en présence d’Hélène qui fit semblant de n’en rien savoir, disant que sa mère l’avait avertie qu’elle la mènerait dîner quelque part.
— Je suis enchantée, ajouta-t-elle, d’apprendre que ce ne peut être que dans la jolie maison de M. Tronchin.
Mon dîner fut tel que pouvait le désirer le gastronome le plus prononcé, et Hedvige en fit réellement tout le charme. Cette fille étonnante traitait la théologie avec tant de suavité et donnait à la raison un attrait si puissant, qu’il était impossible de ne pas éprouver le plus violent entraînement lorsqu’on ne se sentait pas convaincu. Je n’ai jamais vu de théologien capable de discuter de prime abord les points les plus abstraits de cette science avec autant de facilité, d’abondance et de véritable dignité que cette jeune et belle personne qui, pendant ce dîner, acheva de m’enflammer. M. Tronchin qui n’avait jamais entendu Hedvige, me remercia cent fois de lui avoir procuré ce plaisir, et obligé de nous quitter au moment où nous sortîmes de table, il nous invita à renouveler la partie pour le surlendemain.
Une particularité qui m’intéressa beaucoup pendant le dessert fut la commémoration que fit le pasteur de son ancienne tendresse pour la mère d’Hélène. Son éloquence amoureuse croissait à mesure qu’il humectait son gosier de vins de Champagne, de Chypre, ou de liqueurs des îles. La mère l’écoutait avec complaisance et lui tenait tête, tandis que les demoiselles n’avaient bu que sobrement ainsi que moi. Cependant la variété des boissons et le punch surtout avaient produit leur effet, et mes belles étaient un peu grises. Leur gaieté était charmante, mais extrême. Je saisis cette disposition générale pour demander aux deux amoureux surannés la permission de mener promener les demoiselles dans le jardin au bord du lac, et elle me fut accordée avec exubérance de cœur. Nous sortîmes bras dessus, bras dessous, et en peu de minutes nous fumes hors de la vue de tout le monde.
— Savez-vous, dis-je à Hedvige, que vous avez gagné le cœur de M. Tronchin ?
— Je ne saurais qu’en faire. Au reste cet honnête banquier m’a fait de sottes questions.
— Vous ne devez pas croire que tout le monde soit en état de vous en faire à votre portée.
— Il faut que je vous dise que jamais personne ne m’en fait qui m’ait autant plu que la vôtre. Un théologien sot et bigot qui était au bout de la table parut scandalisé de la question et beaucoup plus de la réponse.
— Et pourquoi ?
— Il prétend que j’aurais dû vous répondre que Jésus-Christ n’aurait pas pu féconder la Samaritaine. Il m’a dit qu’il m’en expliquerait la raison si j’étais un homme, mais qu’étant femme, et surtout fille, il ne pouvait pas se permettre de dire des choses capables de faire naître en moi des idées en pensant au composé théandrique. Je voudrais bien que vous me disiez ce que ce sot n’a pas voulu me dire.
— Je le veux bien, mais il faut que vous permettiez de vous parler clairement, et de vous supposer instruite de la conformation de l’homme.
— Oui, parlez clairement, car personne ici ne peut nous entendre ; mais je suis forcée de vous avouer que je ne suis instruite de la conformation d’un homme que par la théorie et la lecture. Du reste aucune pratique. J’ai vu des statues, mais je n’ai jamais vu et moins examiné un homme véritable. Et toi, Hélène ?
— Moi, je ne l’ai pas voulu.
— Pourquoi pas ? Il est bon de tout savoir.
— Eh bien, charmante Hedvige, votre théologien a voulu vous dire que Jésus n’était pas susceptible d’érection.
— Qu’est-ce que c’est que cela ?
— Donnez-moi la main.
— Je sens cela et je me l’imaginais ; car sans ce phénomène de la nature, l’homme ne pourrait point féconder sa compagne. Et ce sot théologien prétend que c’est là une imperfection !
— Oui, car ce phénomène dérive du désir, et c’est si vrai qu’il ne serait pas opéré en moi, belle Hedvige, si je ne vous avais pas trouvée charmante, et si ce que je vois de vous ne me donnait pas l’idée la plus séduisante des beautés que je ne vois pas. Dites-moi franchement à votre tour si, sentant cette raideur vous n’éprouvez pas un prurit agréable ?
— Je l’avoue, et précisément à l’endroit que vous pressez. Est-ce que tu ne sens pas comme moi, ma chère Hélène, une démangeaison ici en écoutant le discours très juste que Monsieur nous fait ?
— Oui, je la sens, mais je la sens très souvent, sans qu’aucun discours l’excite.
— Et pour lors, lui dis-je, la nature vous force à l’apaiser ainsi ?
— Point du tout.
— Oh que si ! dit Hedvige. Même en dormant notre main se porte là par instinct ; et sans ce soulagement, j’ai lu que nous aurions d’effroyables maladies.
En continuant cet entretien philosophique que la jeune théologienne soutenait d’un ton tout magistral et qui donnait au beau teint de sa cousine toute l’animation de la volupté, nous arrivâmes au bord d’un superbe bassin où l’on descendait par un escalier de marbre pour s’y baigner. Quoiqu’il fît frais, nous avions la tête chaude, et il me vint dans l’esprit de leur proposer de mettre les pieds dans l’eau, leur assurant que cela leur ferait du bien, et que, si elles me le permettaient, j’aurais l’honneur de les déchausser.
— Allons, dit la nièce, je le veux bien.
— Et moi aussi, dit Hélène.
— Asseyez-vous donc, mesdemoiselles, sur le premier degré.
Les voilà assises, et moi, placé au quatrième degré, occupé à les déchausser, vantant la beauté de leurs jambes, et ne faisant point mine pour le moment d’être curieux de voir plus haut que le genou. Puis les ayant fait descendre jusqu’à l’eau, force leur fut de se retrousser, et je les y encourageai.
— Eh bien ! dit Hedvige, les hommes aussi ont des cuisses.
Hélène, qui aurait eu honte d’être moins brave que sa cousine, ne resta pas en arrière.
— Allons, mes charmantes Naïades, leur dis-je, c’est assez ; vous pourriez vous enrhumer en restant plus longtemps dans l’eau.
Elles remontèrent à reculons, se tenant toujours retroussées, crainte de mouiller leurs robes ; et ce fut à moi à les essuyer avec tous les mouchoirs que j’avais. Cette agréable fonction me permit de voir et de toucher, tout à mon aise, et le lecteur n’aura pas besoin que je lui affirme sous serment que je m’en donnai de mon mieux. La belle nièce me disait que j’étais trop curieux, mais Hélène se laissait faire d’un air si tendre et si languissant, que j’eus besoin de me faire violence pour ne pas pousser plus loin. À la fin, leur ayant remis bas et souliers, je leur dis que j’étais ravi d’avoir vu les beautés secrètes des deux plus belles personnes de Genève.
— Quel effet cela vous a-t-il fait ? me dit Hedvige.
— Je n’ose pas vous dire de voir, mais sentez toutes deux.
— Baignez-vous aussi.
— Cela n’est pas possible, la besogne est trop longue pour un homme.
— Mais nous avons encore deux bonnes heures à rester ici, sans crainte d’être rejoints par personne.
Cette réponse me fit voir tout le bonheur qui m’attendait ; mais je ne jugeai pas à propos de m’exposer à une maladie, en me mettant à l’eau, dans l’état où j’étais. Voyant un pavillon à peu de distance et certain que M. Tronchin l’aurait laissé ouvert, je pris mes belles sous le bras, et je les y menai, sans leur laisser deviner mes intentions.
Ce pavillon était rempli de vases de pot pourri, de jolies estampes, etc. ; mais ce qui valait mieux que tout, c’était un large et beau divan préparé pour le repos et pour le plaisir. Là assis entre ces deux belles et leur prodiguant des caresses, je leur dis que je voulais leur montrer ce qu’elles n’avaient jamais vu, et en même temps j’exposai à leurs regards l’agent principal de l’humanité. Elles se levèrent pour m’admirer, et alors les prenant chacune d’une main, je leur procurai une jouissance factice ; mais dans ce travail une abondante émission de liqueur les jeta dans un grand étonnement.
— C’est le verbe, leur dis-je, le grand créateur des hommes.
— C’est délicieux ! s’écria Hélène en riant à ce nom de verbe.
— Mais moi aussi, dit Hedvige, j’ai le verbe, et je vais vous le montrer si vous voulez attendre un moment.
— Mettez-vous sur moi, belle Hedvige, et je vous épargnerai la peine de le faire venir vous-même, et je ferai cela mieux que vous.
— Je le crois bien, mais je n’ai jamais fait cela avec un homme.
— Ni moi non plus, dit Hélène.
Les ayant placées alors droites devant moi et leurs bras m’enlaçant, je les fis pâmer de nouveau. Puis nous étant assis, pendant que de mes mains je parcourais leurs charmes, je les laissai se divertir à me toucher tout à leur aise, jusqu’à ce qu’enfin j’humectai leurs mains par une seconde émission de l’humide radical qu’elles examinaient curieusement sur leurs doigts.
Nous étant remis dans l’état de décence, nous passâmes encore une demi-heure à nous donner des baisers, ensuite je leur dis qu’elles m’avaient rendu à moitié heureux, mais que pour rendre leur œuvre parfaite, j’espérais qu’elles songeraient au moyen de m’accorder leurs premières faveurs. Je leur fis voir alors les petits sachets préservatifs, que les Anglais ont inventés pour mettre le beau sexe à l’abri de toute crainte. Ces petites bourses, dont je leur expliquai l’usage, firent leur admiration, et la théologienne dit à sa cousine qu’elle penserait à cela. Devenus amis intimes et en bon train de le devenir davantage, nous nous acheminâmes vers la maison, où nous trouvâmes la mère d’Hélène et le pasteur qui se promenaient au bord du lac.
De retour à Genève, j’allai passer la soirée avec les trois amies et j’eus bien soin de cacher au syndic ma victoire avec Hélène ; car cette nouvelle n’aurait servi qu’à renouveler ses espérances, et il aurait perdu son temps et ses soins. Moi-même, sans la théologienne, je n’en aurais rien obtenu, mais sa cousine faisant son admiration, elle aurait craint de lui paraître trop inférieure en refusant de l’imiter dans les actions libres qui, chez elle, étaient la mesure de la liberté de son esprit.
Hélène ne vint pas ce soir-là, mais je la vis le lendemain chez sa mère, car la politesse exigeait que j’allasse remercier la veuve de l’honneur qu’elle m’avait fait. Elle me fit l’accueil le plus amical, et me présenta deux jeunes personnes fort jolies qu’elle avait en pension, et qui m’auraient intéressé si j’avais dû rester longtemps à Genève ; mais ne devant y passer que quelques jours, Hélène méritait tous mes soins.
— Demain, me dit cette charmante fille, je saurai vous dire quelque chose au dîner de M. Tronchin, et je pense qu’Hedvige aura inventé le secret de satisfaire à vos désirs en toute liberté.
Le dîner du banquier fut beau. Il mit beaucoup de vanité à me montrer que le repas d’un aubergiste ne peut jamais rivaliser avec celui que donne un riche maître de maison, qui a un bon cuisinier, une cave choisie, une belle vaisselle plate et des porcelaines de première qualité. Nous étions vingt personnes à table, et la fête était montée pour la savante théologienne et pour moi, en qualité de riche étranger qui dépensait généreusement mon argent. J’y trouvai M. de Ximénès qui était venu exprès de Ferney, et il me dit que j’étais attendu chez M. de Voltaire ; mais j’avais pris la sotte résolution de ne pas y aller.
Hedvige brilla. Les convives ne se firent honneur que par les questions. M. de Ximénès la pria de justifier de son mieux notre première mère d’avoir trompé son mari en lui faisant manger la fatale pomme.
— Ève, dit-elle, n’a point trompé son mari ; elle ne l’a que séduit, dans l’espoir de lui donner une perfection de plus. D’ailleurs Ève n’avait point reçu la prohibition de Dieu même ; elle l’avait reçue d’Adam : il y eut dans son fait séduction et non pas tromperie, et puis il est probable que son bon sens de femme ne lui permettait pas de croire la prohibition sérieuse.
À cette réponse, selon moi pleine de sens, d’esprit et de délicatesse, deux savants genevois, et l’oncle même de la jeune savante se mirent à murmurer tout bas. Mme Tronchin, d’un ton grave, dit à Hedvige qu’Ève avait reçu la défense de Dieu même aussi bien que son mari ; mais la jeune personne ne lui répondit que par un humble :
— Je vous demande pardon, madame.
Celle-ci, s’adressant au pasteur d’un air alarmé :
— Qu’en dites-vous, monsieur ?
— Madame, ma nièce n’est pas infaillible.
— Je vous demande pardon, mon cher oncle, je le suis comme l’Écriture Sainte, lorsque je parle d’après elle.
— Vite une Bible, voyons.
— Hedvige, ma chère Hedvige… en vérité tu as raison. Voici le passage27. La prohibition avait précédé la création de la femme.
Tout le monde alors d’applaudir, mais Hedvige, calme et modeste, ne changea point de contenance ; il n’y avait que les deux savants et la dame Tronchin qui ne pouvaient pas se calmer. Une autre dame lui ayant demandé alors si, en bonne conscience, on pouvait croire que l’histoire de la pomme fût emblématique, elle dit :
— Je ne le crois pas, madame, car on ne pourrait appliquer l’emblème qu’à l’accouplement, et il est décidé qu’il n’y en a pas eu entre Adam et Ève dans le jardin d’Éden.
— Mais les opinions des savants sont partagées sur ce point.
— Tant pis pour les savants dissidents, madame ; car l’Écriture parle clairement sur ce point ; elle dit au premier verset du chapitre quatrième, qu’Adam connut Ève après son exclusion du paradis terrestre, et qu’alors elle engendra Caïn.
— Oui, mais le verset ne dit pas qu’Adam ne connut Ève qu’alors, et par conséquent, il peut l’avoir connue avant.
— C’est ce que je ne saurais admettre, car s’il l’avait connue auparavant, elle aurait conçu, puisqu’il me semblerait absurde de supposer l’acte de la génération entre deux créatures sorties immédiatement des mains de Dieu, et par conséquent aussi parfaites que peuvent l’être un homme et une femme, sans qu’il en résultât l’effet naturel.
Cette réponse excita les battements de mains de toute l’assemblée, et chacun chuchota à l’oreille de son voisin des mots flatteurs pour Hedvige.
M. Tronchin lui demanda si, par la seule lecture du vieux Testament, on pouvait établir l’immortalité de l’âme.
— L’Ancien Testament, répondit-elle, n’enseigne pas ce dogme ; mais sans qu’il en parle, la raison l’établit ; car ce qui existe doit nécessairement être immortel, puisque la destruction d’une substance réelle répugne à la nature et à la pensée.
— Je vous demanderai donc, reprit le banquier, si l’existence de l’âme est établie dans la Bible ?
— La pensée en saute aux yeux. La fumée décèle toujours le feu qui la produit.
— Dites-moi si la matière peut penser.
— C’est ce que je ne vous dirai point, car ce n’est pas là ma partie ; mais je vous dirai que, croyant Dieu tout-puissant, je ne saurais trouver de raison suffisante pour inférer son impuissance de donner à la matière la faculté de penser.
— Mais que croyez-vous de vous-même ?
— Je crois que j’ai une âme au moyen de laquelle je pense ; mais j’ignore si après ma mort je me souviendrai par mon âme que j’ai eu l’honneur de dîner chez vous aujourd’hui.
— Vous croyez donc que votre mémoire peut ne pas appartenir à votre âme ? Mais dans ce cas vous ne seriez plus théologienne.
— On peut être théologien et philosophe, car la philosophie ne gâte rien, et dire j’ignore, ne veut pas dire je sais.
Les trois quarts des convives poussèrent des cris d’admiration, et la belle philosophe jouissait de me voir rire de plaisir en entendant les applaudissements. Le pasteur pleurait de joie et parlait bas à la mère d’Hélène. Tout à coup, s’adressant à moi :
— Faites donc, me dit-il, quelque question à ma nièce.
— Oui, dit Hedvige, mais neuve, ou rien.
— Vous m’embarrassez fort, lui dis-je, car comment être sûr de vous adresser du nouveau ? Dites-moi cependant, mademoiselle, si, pour comprendre une chose, il faut s’arrêter à son principe.
— C’est indispensable ; et c’est pour cette raison que Dieu n’ayant point de principe, est incompréhensible.
— Dieu soit loué, mademoiselle, votre réponse est telle que je la voulais. Ainsi veuillez me dire actuellement si Dieu peut connaître son existence ?
— Eh bien ! me voilà au bout de mon latin ; je ne sais que répondre. Monsieur, cela n’est pas poli au moins.
— Pourquoi m’avez-vous demandé quelque chose de bien nouveau ?
— Mais c’est une chose naturelle.
— J’ai cru, mademoiselle, que la chose la plus nouvelle serait de vous embarrasser.
— C’est galant. Messieurs, daignez répondre pour moi, et m’instruire.
Chacun biaisa, mais personne ne dit rien de satisfaisant. Alors Hedvige reprenant la parole dit :
— Je pense cependant que, puisque Dieu connaît tout, il doit connaître son existence ; mais ne me demandez pas, je vous prie, comment cela se peut.
— C’est bien, lui dis-je, fort bien, et personne ne saurait en dire davantage.
Tous les convives me regardaient comme un athée galant, tant on est habitué dans le monde à juger superficiellement ; mais je me souciais peu de leur paraître athée ou croyant.
M. de Ximénès demanda à Hedvige si la matière avait été créée.
— Je ne connais pas le mot créé, dit-elle. Demandez-moi si la matière a été formée, et ma réponse sera affirmative. Le mot créé ne peut pas avoir existé, car l’existence de la chose doit précéder la formation du mot qui la désigne.
— Quelle acception donnez-vous donc au mot créer ?
— Faire de rien. Vous voyez l’absurdité, car vous devez supposer le rien précédant… Je suis charmée de vous voir rire. Croyez-vous que le rien soit une chose créable ?
— Vous avez raison, mademoiselle.
— Eh ! eh ! dit un des convives au front sourcilleux, pas tout à fait, pas tout à fait.
Tout le monde éclata de rire, car le contradicteur parut ne savoir que dire.
— Dites-moi, de grâce, mademoiselle, quel a été à Genève votre précepteur, dit M. de Ximénès.
— Mon oncle que voilà.
— Point du tout, ma chère nièce, car je veux mourir si je t’ai jamais dit tout ce que tu as débité aujourd’hui. Mais, messieurs, ma nièce n’a rien à faire ; elle lit, pense et raisonne, peut-être avec trop de hardiesse ; mais je l’aime parce qu’elle finit toujours par dire qu’elle n’en sait rien.
Une dame qui jusque-là n’avait pas dit le mot, lui demanda fort poliment une définition de l’esprit.
— Madame, votre question est de pure philosophie ; ainsi je vous dirai que je ne connais assez bien ni l’esprit ni la matière pour pouvoir en donner une définition satisfaisante.
— Mais dans l’idée abstraite que vous devez avoir de l’existence réelle de l’esprit, puisqu’en admettant un Dieu, vous ne pouvez pas vous dispenser d’avoir une idée de cet être, dites-moi comment vous concevez qu’il puisse agir sur la matière.
— On ne peut point bâtir solidement sur une idée abstraite. Hobbes appelle cela des idées vides ; on peut en avoir, mais on doit les laisser en repos ; car lorsqu’on veut les approfondir, on déraisonne. Je sais que Dieu me voit, mais je me rendrais malheureuse si je prétendais m’en convaincre par le raisonnement, puisque d’après nos perceptions nous sommes forcés d’admettre qu’on ne peut rien faire sans organes ; or Dieu ne pouvant point avoir d’organes, puisque nous le concevons un esprit pur, philosophiquement parlant, Dieu ne peut pas nous voir pas plus que nous ne le voyons. Mais Moïse et plusieurs autres l’ont vu, et je le crois sans examiner la chose.
— Vous faites fort bien, lui dis-je, car si vous examiniez cela vous trouveriez la chose impossible. Mais si vous lisez Hobbes, vous courez risque de devenir athée.
— Ce n’est pas ce que je crains, car je ne conçois pas même la possibilité de l’athéisme.
Après dîner tout le monde voulut caresser cette fille vraiment étonnante, de sorte qu’il me fut impossible de l’entretenir tête-à-tête un seul moment pour lui exprimer ma tendresse ; mais je m’écartai avec Hélène, qui me dit que sa cousine devait le lendemain aller souper chez sa mère avec le pasteur.
— Hedvige, ajouta-t-elle, restera et nous coucherons ensemble, comme cela a lieu chaque fois qu’elle vient souper avec son oncle. Il s’agit donc de savoir si, pour passer la nuit avec nous, vous pouvez vous résoudre à vous cacher dans un endroit que je vous montrerai demain matin à onze heures. Venez à cette heure-là faire une visite à ma mère, et je saisirai le moment opportun de vous montrer le gîte. Vous n’y serez pas commodément, mais vous y serez en sûreté, et si vous vous ennuyez, songez pour vous distraire que nous penserons beaucoup à vous.
— Resterai-je longtemps caché ?
— Quatre heures tout au plus, parce qu’à sept heures on ferme la porte de la rue et on ne l’ouvre plus qu’à ceux qui sonnent.
— Et dans l’endroit où je serai, s’il m’arrivait de tousser, pourrai-je être entendu ?
— Oui, cela se pourrait.
— Voilà une grande difficulté. Tout le reste n’est rien ; mais n’importe, je risquerai tout pour me procurer le plus grand bonheur que j’ai tout accepté.
Le lendemain, je fis ma visite à la veuve, et Hélène en me reconduisant me fit voir entre les deux escaliers une porte fermée.
— À sept heures, me dit-elle, vous la trouverez ouverte, et quand vous serez entré, vous vous enfermerez au verrou. Quand vous viendrez, ayez soin de saisir pour entrer un moment où personne ne vous voie.
À six heures trois quarts, j’étais déjà enfermé dans la niche, où je trouvai un siège, circonstance fort heureuse, car sans cela je n’aurais pu ni m’y coucher ni m’y tenir debout. C’était un véritable trou, et je connus à l’odeur qu’on y enfermait des jambons et des fromages ; mais il n’y en avait pas alors, car j’eus soin de tâtonner à droite et à gauche afin de m’orienter un peu dans cette profonde obscurité. Portant avec précaution mes pieds de tous les côtés, je sentis une molle résistance, j’y portai la main, et je reconnus un linge. C’était une serviette dans laquelle il y en avait une seconde et deux assiettes au milieu desquelles était un beau poulet rôti et du pain. Tout à côté je trouvai également une bouteille et un verre. Je sus gré à mes belles amies d’avoir pensé à mon estomac ; mais j’avais copieusement dîné, et un peu tard par précaution, je remis à faire honneur à cet ambigu jusqu’aux approches de l’heure du berger.
À neuf heures, je me mis à l’œuvre, et comme je n’avais ni tire-bouchon ni couteau, je fus obligé de casser le goulot de la bouteille au moyen d’une brique qu’heureusement je pus arracher du pavé vermoulu qui me supportait. C’était un vin vieux de Neuchâtel28 délicieux. En outre mon poulet était truffé à souhait, et ces deux stimulants me prouvèrent que mes deux Nymphes avaient quelques idées de physique ou que le hasard s’était mis en frais pour me bien servir. J’aurais passé mon temps assez patiemment dans cette niche sans la visite assez fréquente de quelque rat qui s’annonçait par son odeur rebutante et qui me causait des nausées. Je me souvenais que le même désagrément m’était arrivé à Cologne dans une circonstance analogue29.
Enfin dix heures sonnèrent, et une demi-heure après j’entendis la voix du pasteur qui descendit en causant ; il recommandait à Hélène de ne pas faire des folies avec sa nièce pendant la nuit, et de dormir tranquilles. Je me rappelai alors ce M. Rosa qui, vingt-deux ans auparavant, sortait à la même heure de chez Mme Orio à Venise ; et portant un regard sur moi-même, je me trouvai bien changé sans être plus raisonnable ; mais si j’étais moins sensible au plaisir, les deux beautés qui m’attendaient me semblaient bien supérieures aux nièces de Mme Orio30.
Dans ma longue carrière libertine, pendant laquelle mon penchant invincible pour le beau sexe m’a fait mettre en usage tous les moyens de séduction, j’ai fait tourner la tête à quelques centaines de femmes dont les charmes s’étaient emparés de ma raison ; mais ce qui m’a constamment le mieux servi, c’est que j’ai eu soin de n’attaquer les novices, celles dont les principes moraux ou les préjugés étaient un obstacle à la réussite, qu’en société d’une autre femme. J’ai su de bonne heure qu’une fille se laisse difficilement séduire, faute de courage ; tandis que lorsqu’elle est avec une amie, elle se rend avec assez de facilité ; les faiblesses de l’une causent la chute de l’autre. Les pères et mères croient le contraire, mais ils ont tort. Ils refusent ordinairement de confier leur fille à un jeune homme, soit pour un bal, soit pour une promenade ; mais ils cèdent, si la jeune personne a pour chaperon une de ses amies. Je le leur répète, ils ont tort, car si le jeune homme sait s’y prendre, leur fille est perdue. Une fausse honte les empêche l’une et l’autre d’opposer une résistance absolue à la séduction, et dès que le premier pas est fait, la chute est inévitable et rapide. Que l’amie se laisse dérober la plus légère faveur pour n’avoir pas à en rougir, elle sera la première à pousser son amie à en accorder une plus grande, et si le séducteur est adroit, l’innocente aura fait, sans s’en douter, trop de chemin pour pouvoir reculer. D’ailleurs plus une jeune personne est innocente, plus elle ignore les voies et le but de la séduction. À son insu, l’attrait du plaisir l’attire, la curiosité s’en mêle, et l’occasion fait le reste.
Il se peut, par exemple, que, sans Hélène, je fusse parvenu à séduire la savante Hedvige ; mais je suis certain que je ne serais jamais venu à bout d’Hélène, si elle n’avait vu sa cousine m’accorder des licences et prendre avec moi des libertés qu’elles regardaient sans doute comme contraires à la pudeur et au décorum d’une fille bien élevée.
Puisque, sans me repentir de mes exploits amoureux, je suis loin de vouloir que mon exemple serve à pervertir le beau sexe qui, à tant de titres, mérite nos hommages, je désire que mes observations puissent servir la prudence des pères et des mères, et par là mériter au moins leur estime.
Un peu après le départ du pasteur, j’entendis frapper trois petits coups à la porte de ma cachette. J’ouvris, et une main douce comme un satin s’empara de la mienne. Tous mes sens tressaillirent. C’était la main d’Hélène, elle m’avait électrisé, et ce moment de bonheur m’avait déjà payé de ma longue attente.
— Suivez-moi doucement, me dit-elle, à demi-voix, dès qu’elle eut refermé la petite porte, mais dans mon heureuse impatience, je la pressai tendrement dans mes bras, et lui faisant sentir l’effet qu’elle faisait sur moi par sa seule présence, je m’assurai aussi de sa parfaite docilité.
— Soyez sage, me dit-elle, mon ami, et montons doucement.
Je la suivis à tâtons, et au bout d’une longue galerie obscure, elle m’introduisit dans une chambre sans lumière qu’elle referma sur nous ; puis elle en ouvrit une autre éclairée, dans laquelle j’aperçus Hedvige presque déshabillée. Elle vint à moi les bras ouverts dès qu’elle m’aperçut, et m’embrassant avec ardeur, elle me témoigna la plus vive reconnaissance de la patience que j’avais eue dans un aussi triste gîte.
— Ma divine Hedvige, lui dis-je, si je ne vous avais pas aimée à la folie, je ne serais pas resté un quart d’heure dans cette affreuse cachette ; mais il ne tient qu’à vous de m’y faire passer quatre heures chaque jour pendant tout le temps que je resterai ici. Mais ne perdons pas le temps, mes amies, allons nous coucher.
— Couchez-vous tous deux, dit Hélène ; moi je passerai la nuit sur le canapé.
— Oh ! pour cela, ma cousine, s’écria Hedvige, n’y pense pas ; notre destinée doit être parfaitement égale.
— Oui, divine Hélène, oui, lui dis-je en allant l’embrasser ; je vous aime également l’une et l’autre ; et toutes ces cérémonies ne servent qu’à nous faire perdre un temps précieux pendant lequel je pourrais vous témoigner ma tendre ardeur. Imitez-moi. Je vais me déshabiller et me mettre au milieu du lit. Venez vite à mes côtés, et vous verrez si je vous aime comme vous méritez d’être aimées. Si nous sommes sûrs ici, je vous tiendrai compagnie jusqu’à ce que vous me disiez de m’en aller ; mais je vous demande en grâce de ne pas éteindre la lumière.
En un clin d’œil, tout en philosophant sur la honte avec la savante théologienne, je me présentai à leurs yeux dans la nudité d’un autre Adam. Hedvige, en rougissant, peut-être craignant de perdre à mes yeux avec plus de retenue, laissa tomber le dernier voile de la pudeur, en citant St. Clément d’Alexandrie31 qui dit que la honte ne gît que dans la chemise. Je vantais hautement ses beautés, la perfection de ses formes dans l’objet d’encourager Hélène qui se déshabillait lentement ; mais un reproche de mauvaise honte que lui adressa sa cousine fit plus d’effet que toutes les louanges que je prodiguais. Voilà enfin cette Vénus dans l’état de nature, fort embarrassée de ses mains, couvrant de l’une une partie de ses charmes les plus secrets, de l’autre l’un de ses seins, et paraissant confuse de tout ce qu’elle ne pouvait cacher. Son embarras pudique, ce combat entre la pudeur expirante et la volupté m’enchantait.
Hedvige était plus grande qu’Hélène, sa peau était plus blanche et sa gorge double de volume ; mais Hélène avait plus d’animation, des formes plus suaves, et sa gorge taillée sur le modèle de la Vénus de Médicis32.
Enhardie peu à peu et mise à l’unisson de sa cousine, nous passâmes quelques instants à nous admirer, puis nous nous couchâmes. La nature parlait impérativement, et nous ne demandions qu’à la satisfaire. Coiffé d’une calotte d’assurance dont je ne craignais point la fracture, je mis Hedvige au rang des femmes, et quand le sacrifice fut achevé, elle me dit en me couvrant de baisers que le moment de douleur n’était rien en comparaison du plaisir.
Hélène plus jeune qu’Hedvige de six ans, eut bientôt son tour ; mais la plus belle toison que j’aie jamais vue, opposait quelque obstacle ; elle l’écarta de ses deux mains, et jalouse des succès de sa cousine, quoiqu’elle ne pût être initiée à l’amoureux mystère sans une douloureuse effraction, elle ne poussa que des soupirs de bonheur, répondant à mes efforts et semblant me défier de tendresse et d’ardeur. Ses charmes et ses mouvements me firent abréger le doux sacrifice, et quand je sortis du sanctuaire, mes deux belles virent que j’avais besoin de repos.
L’autel fut purifié du sang des victimes et une salutaire ablution fut faite en commun, enchantés de nous servir réciproquement.
Mon existence se renouvela sous leurs mains agiles et curieuses, et cette vue les remplit de joie. Je leur dis alors combien j’avais besoin de renouveler mon bonheur pendant tout le temps que je serais à Genève, mais elles me dirent en soupirant que c’était impossible.
— Dans cinq ou six jours peut-être nous pourrons nous ménager une autre fête pareille ; mais ce sera tout. Invitez-nous, me dit Hedvige, à souper demain à votre auberge, et le hasard peut-être nous offrira l’occasion d’un doux larcin.
J’adoptai cet avis.
Nous étant remis en train, connaissant ma nature et les trompant à volonté, je les comblai de bonheur pendant plusieurs heures, passant cinq à six fois de l’une à l’autre avant d’épuiser ma force et d’arriver au paroxysme de la jouissance. Dans les intervalles, les voyant dociles et désireuses, je leur fis exécuter les postures les plus difficiles de l’Arétin33, ce qui les amusa au-delà de toute expression. Nous prodiguâmes nos baisers à tout ce qui faisait notre admiration, et dans un moment où Hedvige collait ses lèvres sur la bouche du pistolet, la décharge partit et inonda son visage et son sein. Elle en fut toute joyeuse, et s’amusa à contempler en physicienne avide de connaître la fin de cette irruption qu’elles trouvaient merveilleuse. La nuit nous parut courte, quoique nous n’en eussions point perdu une minute, et le matin, au point du jour, il fallut nous séparer. Je les laissai couchées et j’eus le bonheur de sortir sans être vu de personne.
Après avoir dormi jusqu’à midi, je me levai, et ayant fait ma toilette, j’allai faire une visite au pasteur auquel je n’épargnai point l’éloge de sa charmante nièce. C’était le plus sûr moyen de l’engager à venir souper le lendemain aux Balances.
— Nous sommes en ville, lui dis-je, ainsi nous pourrons rester ensemble tant que nous voudrons ; mais tâchez d’amener l’aimable veuve et sa charmante fille.
C’est ce qu’il me promit.
Ce soir, j’allai voir le syndic et les trois amies, qui nécessairement me trouvèrent un peu froid. Je prétextai un fort mal de tête. Je leur dis que je donnais à souper à la savante, et je les invitai à y venir avec le syndic ; mais j’avais prévu que celui-ci s’y opposerait, parce que cela aurait fait jaser.
J’eus soin que les vins les plus exquis fussent la partie principale de mon souper. Le pasteur et son amie buvaient bien, et je flattai leur goût de mon mieux. Quand je les vis au point où je les voulais, la tête un peu prise et tout occupés de leurs anciens souvenirs, je fis signe aux deux belles qui sortirent comme pour aller chercher une retraite. Ayant fait semblant de la leur indiquer en sortant avec elles, je les fis entrer dans une autre chambre en leur disant de m’attendre.
Étant rentré, et trouvant mes deux anciens34 tout occupés d’eux-mêmes et s’apercevant à peine que j’étais là, je fis du punch et après leur en avoir servi, je dis que j’allais en porter aux demoiselles qui s’amusaient à voir des estampes. Je ne perdis pas un instant, et je fis plusieurs apparitions qu’elles trouvèrent très intéressantes. Ces plaisirs volés ont un charme inexprimable. Quand nous fûmes à peu près satisfaits, nous rentrâmes ensemble, et je me mis à redoubler le punch. Hélène vanta les estampes à sa mère, et l’excita à les aller voir avec nous.
— Je ne m’en soucie pas, dit-elle.
— Eh bien ! reprit Hélène, allons les voir encore.
Trouvant la ruse délicieuse, je sortis avec mes deux héroïnes, et nous fîmes des prodiges. Hedvige philosophait sur le plaisir, et me disait qu’elle ne l’aurait jamais connu si je n’avais pas fait par hasard la connaissance de son oncle. Hélène ne parlait pas ; mais plus voluptueuse que sa cousine elle se pâmait comme une colombe, et s’animait de nouveau pour mourir l’instant d’après. J’admirais cette fécondité étonnante quoique assez commune ; elle passa quatorze fois de la vie à la mort pendant le temps que je mis à une seule opération. Il est vrai que j’étais à ma sixième course, et que pour jouir de son bonheur, je ralentissais quelquefois mon élan.
Avant de nous séparer, je leur promis d’aller voir tous les jours la mère d’Hélène, pour avoir l’occasion d’apprendre quelle serait la nuit que je pourrais encore passer avec elles avant mon départ de Genève. Nous nous séparâmes à deux heures du matin.
Trois ou quatre jours après, Hélène me dit en deux mots qu’Hedvige coucherait ce jour-là avec elle et qu’elle laisserait sa porte ouverte à la même heure.
— J’irai.
— Et moi j’irai vous y enfermer, mais vous serez à l’obscur à cause de la servante qui pourrait découvrir la lumière.
Je fus exact et à dix heures sonnantes je les vis venir toutes joyeuses.
— J’ai oublié de vous prévenir, me dit Hélène, que vous trouveriez ici un poulet.
J’avais faim, je le dévorai en un instant, et puis nous nous livrâmes au bonheur.
Je devais partir le surlendemain. J’avais reçu deux lettres de M. Raiberti. Il me disait dans l’une qu’il avait suivi mes instructions quant à la Corticelli ; et dans la seconde que probablement elle danserait à gages pendant le carnaval, comme première figurante. Je n’avais plus rien à faire à Genève, et Mme d’Urfé, selon nos conventions, m’attendait à Lyon. Il fallait que j’y allasse. Dans cet état, la nuit que j’allais passer avec ces deux charmantes filles était ma dernière affaire.
Mes leçons avaient fructifié, et mes deux élèves étaient passées maîtresses dans l’art de goûter et de communiquer le bonheur. Mais dans les intervalles, la joie faisait place à la tristesse.
— Nous allons être malheureuses, mon ami, me disait Hedvige, et nous serions prêtes à te suivre, si tu voulais te charger de nous.
— Je vous promets, mes chères amies, de revenir avant deux ans, leur dis-je, et elles n’eurent pas à attendre si longtemps35. Nous nous endormîmes à minuit, et nous étant réveillés à quatre heures, nous recommençâmes nos ébats jusqu’à six. Une demi-heure après je les quittai, exténué de fatigue, et je restai toute la journée au lit. Le soir j’allai voir le syndic et ses jeunes amies. J’y trouvai Hélène qui sut feindre de n’être pas plus affligée que les autres à cause de mon départ, et pour mieux cacher son jeu, elle permit au syndic de lui donner des baisers comme aux autres. Pour moi, imitant sa ruse, je la priai de faire mes adieux à sa docte cousine, en m’excusant de ne pas aller prendre congé en personne.
Je partis le jour suivant de grand matin, et le lendemain au soir j’arrivai à Lyon. Je n’y trouvai pas Mme d’Urfé ; elle était allée en Bresse36 où elle avait une terre. Je trouvai une lettre dans laquelle elle me disait qu’elle serait bien aise de m’y voir, et je m’y rendis sans perdre un instant.
Elle me reçut à son ordinaire, et je lui annonçai de suite que je devais me rendre à Turin pour y attendre Frédéric Gualdo37, alors chef des Rose-Croix, et je lui fis révéler par l’oracle qu’il viendrait à Marseille avec moi et que là, il la rendrait heureuse. D’après cet oracle, il ne fallait donc pas qu’elle pensât retourner à Paris avant de nous avoir vus. L’oracle lui dit encore qu’elle devait attendre de mes nouvelles à Lyon avec le petit d’Aranda qui me fit mille caresses, me suppliant de l’emmener avec moi à Turin. On pense bien que je sus éluder ses prières.
De retour à Lyon, Mme d’Urfé eut besoin de quinze jours pour me trouver cinquante mille francs qui pouvaient m’être nécessaires pour cet heureux voyage. Pendant ces quinze jours, je fis bonne connaissance avec Mme Pernon38, et je dépensai beaucoup d’argent chez son mari, riche fabricant, pour me faire une garde-robe élégante. Mme Pernon était belle et spirituelle. Elle avait pour amant un Milanais nommé Bono39 qui faisait les affaires d’un banquier suisse, appelé Sacco40. Ce fut par la voie de Mme Pernon que Bono fit donner à Mme d’Urfé, par son banquier, les cinquante mille francs qu’elle me remit. Elle me remit aussi les trois robes qu’elle avait promises à la Lascaris, mais que la Corticelli n’a jamais vues. L’une de ces robes était en marte-zibeline41 d’une rare beauté. Je partis de Lyon équipé comme un prince, et je partis pour Turin où j’allais trouver le fameux Gualdo qui n’était autre que le perfide Ascanio Pogomas que j’avais fait partir de Berne. Je pensais qu’il me serait facile de faire jouer à ce bouffon le rôle que je lui destinais. Je fus cruellement trompé, comme on le verra.
Je ne pus m’empêcher de rester un jour à Chambéri pour y voir ma belle recluse. Je la trouvai belle, tranquille et contente, mais encore affligée d’avoir perdu sa jeune pensionnaire qu’on avait mariée.
Arrivé à Turin au commencement de décembre42, je trouvai à Rivoli la Corticelli que M. le chevalier de Raiberti avait prévenue de mon arrivée. Elle me remit une lettre de cet homme aimable, dans laquelle il m’indiquait la maison qu’il avait louée pour moi, ne voulant pas descendre à l’auberge, et dans laquelle j’allai m’établir sans retard43.
Tome septième [7r]
Chapitre I
En entrant à Turin, la Corticelli est allée à son logement : je lui ai promis de l’aller voir.
J’ai trouvé mon appartement très commode, et à bon marché ; mais j’en ai augmenté le prix prenant la cuisine. Ayant beaucoup d’argent, je voulais donner à souper à mes amis. M. Raiberti me trouva d’abord un bon cuisinier. Après m’avoir rendu compte de l’argent qu’il avait dépensé pour la Corticelli, il mea remit le surplus, et il me conseilla d’aller faire une visite au comte d’Aglié, qui savait déjà que la Corticelli m’appartenait. Il m’informa que la dame Pacienza qui la tenait en pension avait ordre de ne me laisser jamais seul avec elle quand il me viendrait envie de lui faire quelque visite. J’ai trouvé cela plaisant ; mais comme je ne m’en souciais pas, je ne m’en suis pas plaint. Il me dit que jusqu’à ce moment-là sa conduiteb avait été irréprochable, et j’en fus bien aise. Il me conseilla de parler au maître des ballets Duprés1, et de l’engager à lui donner des leçons, le payant, pour qu’il la fasse danser quelque pas de deux pendant le carnaval2. J’ai promis à ce brave homme, qui me supposait amoureux d’elle, de faire tout cela ; et sortant de celui3 je suis allé chez le vicaire.
Après m’avoir fait compliment, d’un air riant, sur mon retour à Turin, il me dit qu’il savait que j’entretenais une danseusec.
— Mais je vous avertis que l’honnête [7v] femme qui la tient en pension a ordre de ne pas lui permettre de recevoir des visites qu’à sa présence, malgré qu’elle soit avec sa mère.
— Cette discipline me plaît, Monsieur, d’autant plus que je ne crois pas sa mère bien rigide. Le ch.r Raiberti à qui je l’ai recommandée savait mes intentions, et je suis enchanté qu’il les ait si bien suivies. Je désire qu’elle se rende digne de votre protection.
— Comptez-vous de passer ici le carnaval ?
— Cela se peut, si Votre Excellence le trouve bon.
— Cela ne dépendra que de votre bonne conduite. Avez-vous vu le Ch.r Osorio ?
— Je compte d’aller lui rendre mes devoirs aujourd’hui ou demain.
— Je vous prie de lui faire mes compliments.
Il sonna, et je suis parti. Le Ch.r Osorio me reçut à son bureau des affaires étrangères, et me fit un accueil très gracieux. Après lui avoir rendu compte de la visite que je venais de faire au vicaire, il me demanda en riant si je me soumettais volontiers à la loi qui me défendait de voir ma maîtresse. Je lui ai répondu que je ne m’en souciais pas, et me regardant d’un air fin il me dit que mon insouciance déplaira peut-être à l’honnête femme qui avait ordre de la surveiller.
C’était me dire assez ; mais c’était vrai que l’obligation dans laquelle je me trouvais de ne pas voir librement la jeune coquine me faisait plaisir. Je savais que cela ferait parler, et j’étais curieux des suites.
De retour chez moi j’ai trouvé le Génois Passano mauvais poète, et mauvais peintre, qui m’attendait à Turin depuis un mois, et que j’avais destiné à paraître devant madame d’Urfé sous le nom d’un Rosecroix4. [8r] Après l’avoir fait souper avec moi, je lui ai donné une chambre au troisième étage, lui disant de se faire porter à manger, et de ne descendre chez moi que quand je le ferais appeler. Je l’ai trouvé conteur insipide, ignorant, méchant, et buveur. J’étais déjà fâché de l’avoir pris avec moi ; mais c’était fait.
Curieux de voir comment la Corticelli était logée, j’y suis allé portant avec moid une pièce d’étoffe que j’avais achetéee à Lyon pour lui faire une robe d’hiver. Je l’ai trouvée avec sa mère dans la chambre de son hôtesse, qui me dit qu’elle était bien aise de me voir, et que je lui ferais plaisir toutes les fois que j’irais dîner avec elle en famille. La Corticelli avec sa mère me mena dans sa chambre, et l’hôtessef nous suivit.
— Voilà, dis-je à la fille, de quoi vous faire une robe.
— Est-ce un présent de la marquise ?
— Il est de moi, si vous l’agréez.
— Mais je dois avoir trois robes qu’elle m’a donnéesg.
— Mais vous savez sous quelles conditions. Nous en parlerons un autre jour.
Elle déploie l’étoffe, elle la trouve de son goût ; mais il faut la garnir, me dit-elle. La Pacienza dit qu’elle allait envoyer chez la marchande de modes pour faire apporter des garnitures. Elle demeurait dans la même rue. À peine sortie, la Signora Laura me dit qu’elle était fâchée de ne pouvoir me recevoir que dans les chambres de la maîtresse.
— Et vous êtes assurément bien contente de ne pas avoir cette liberté.
— J’en remercie Dieu soir et matin.
Je la regarde de l’air qu’il fallait, et quelques minutes après je vois Victorine avec une autre fille qui portait des garnitures. Je lui demande si elle était encore chez la R., elle rougit, et me dit qu’oui. La Corticelli choisit la garniture, je dis aux filles que j’irai la payer à leur maîtresse, et elles s’en vont. La Pacienza envoie chercher une couturière, qui vient lui prendre la mesure, et la Corticelli me dit qu’elle [8v] avait besoin d’un cors5, me faisant voir sa taille. Après avoir plaisanté sur son ancienne grossesse fruit de ses amours avec le comte Nostiz, je lui donne tout l’argent qui lui était nécessaire, et je m’en vais. M’accompagnant jusqu’à l’escalier, elle me demande quand elle me reverra, et je lui réponds que je n’en savais rien.
Il est évident que si j’avais été amoureux de cette fille je ne l’aurais pas laissée un seul jour chez cette femme ; mais ce qui m’étonnait était qu’elle pût me supposer tolérant à ce point-là, malgré queh j’eusse tout autre air.
Après avoir été chez les banquiers sur lesquels j’avais des lettres de change, et entr’autres chez M. Martin dont la femme fort jolie était célèbre, j’ai rencontré Moïse qui m’entraîna chez Lia, qui s’était mariée. D’abord qu’elle dit mon nom à son mari, il me fêta, mais ayant trouvé Lia grosse, elle ne m’inspira plus aucun goût. Je ne suis plus retourné chez elle.
Il me tardait d’aller chez la R. et je l’ai trouvée impatiente, comme moi, de me voir, après que Victorine lui avait porté de mes nouvelles. Assis vis-à-vis d’elle à son comptoir, j’eus le plaisir de l’entendre me conter toutes les historiettes galantes de Turin. Elle me dit que de toutes les filles qu’elle avait à mon départ de Turin, il ne lui restait que Victorine, et Caton ; mais qu’elle en avait des nouvelles. Victorine était dans le même état que je l’avais laissée ; mais un seigneur qui en était amoureux allait la faire partir pour Milan. Ce seigneur était le comte de la Pérouse, avec lequel j’ai fait grande connaissance à Vienne trois ans après. Je parlerai de lui à temps et lieu6. La R me dit tristement qu’en conséquence de quelques aventures fâcheuses, dont la police avait dû se mêler, elle s’était trouvée dans le cas de devoir promettre au comte d’Aglié de ne plus envoyer ses filles que chez des dames, et qu’ainsi, si j’en trouvais quelqu’une de mon goût, je ne pourrais m’en procurer la connaissance que tâchant de les avoir quelque part les fêtes, et Dimanches, après m’être introduit chez leurs parents. Elle me les fit voir dans [9r] sa salle ; mais je n’en ai trouvé aucune de bien intéressante.
Elle me parla de madame Pacienza, et elle fit les hauts cris, jusqu’à me faire éclater de rire, quand je lui dis que j’entretenais la Corticelli, et les dures conditions auxquelles je m’étais soumis. Cette femme, me dit-elle, est non seulement une espionne du comte d’Aglié, mais une macq…… connue de toute la ville ; mais je m’étonne que le Ch.r Raiberti ne l’ait plus tôt mise chez la Mazzoli. Elle s’apaisa quand je lui ai dit que le chevalier eut des bonnes raisons pour en agir ainsi, et que j’avais les miennes pour être bien aise que la Corticelli se trouvât là plutôt que partout ailleurs.
Notre conversation fut interrompue par un chaland qui vint lui demander des bas de soie. L’entendant parler de danse, je lui ai demandé où demeurait Dupré maître de ballet.
— Me voilà à votre service.
— Je suis bien aise de vous parler. M. Raiberti m’a dit que vous aurez la complaisance de donner des leçons à une figurante que je connais.
— Il m’a prévenu ce matin même. Vous devez être M. le Ch. de Seingalt.
— Précisément.
— La demoiselle pourra venir chez moi tous les matins à neuf heures.
— Point du tout : c’est vous qui irez chez elle à l’heure de votre commodité ; et je vous payerai, espérant que vous la mettrez en état de danser hors des concerts7.
— J’irai la voir aujourd’hui, et je vous dirai demain ce que je peux en faire ; mais je dois vous parler clair. Je prends trois livres de Piémont par leçon8.
— Ce n’est pas beaucoup. Demain j’irai chez vous.
— Vous m’honorerez : voici mon adresse. Si vous y venez dans l’après-dîner vous trouverez répétition d’un ballet.
— On ne répète pas au théâtre ?
— Oui9 ; mais au théâtre personne ne peut entrer quand on répète. C’est l’ordre du Vicaire.
— Mais vous pouvez recevoir qui bon vous semble.
— Ce n’est pas douteux ; mais je ne pourrais pas recevoir les danseuses, si je n’avaisi ma femme, que M. le vicaire connaît, et dans [9v] laquelle il a beaucoup de confiance.
— Vous me verrez à la répétition.
C’était ainsi que ce maudit vieux vicaire avec son nez pourri exerçait sa tyrannie partout où ceux qui aiment le plaisir allaient le chercher.
J’ai trouvé chez la bonne Mazzoli deux personnes notables qu’elle me présenta après leur avoir dit mon nom. L’un fort vieux, fort laid, et décoré de l’ordre de l’aigle blanc10 s’appelait comte Boromée11, l’autre assez jeune, et remuant était un comte A. B.12 Milanais. J’ai su après d’elle-même que ces deux seigneurs lui faisaient une cour assidue pour plaire au chevalier Raiberti, dont ils avaient besoin pour parvenir à obtenir des droits ou des privilèges sur leurs terres qui étaient sujettes à la juridiction du roi de Sardaigne. Le Milanais A. B. n’avait pas le sou, et le maître des îles Boromées13 était aussi fort à l’étroit. Il s’était ruiné pour les femmes, et ne pouvant plus vivre à Milan, il s’était retiré dans la plus belle de ses îles sur le lac majeur, où il jouissait d’un printemps perpétuel. Je lui ai fait une visite à mon retour d’Espagne ; mais j’en parlerai quand je serai là14.
Le propos tombant sur mon logement, la remuante Mazzoli me demanda si j’étais content de mon cuisinier. — Je n’en ai pas encore fait l’essai, mais je le ferai demain, si vous voulez m’honorer à souper avec ces messieurs.
La partie fut acceptée, et elle me promit d’engager son cher chevalier, qui étant averti ne dînerait pas. Sa santé l’obligeait à ne manger qu’une fois par jour.
Chez le maître des ballets Dupré j’ai vu tous les danseurs, et toutes les danseuses avec leurs mères, qui les admirant se tenaient à l’écart gardant leur mantelet, et leur manchon. Une de ces mères, chose extraordinaire, était belle, et fraîche. Dupré, après m’avoir présenté à sa femme, qui était jeune, et jolie ; [10r] mais qu’étant15 poitrinaire avait quitté la danse, me dit que si mademoiselle Corticelli aura envie de s’appliquer, il lui fera faire des miracles. Elle accourut, et se donnant des airs elle me dit qu’elle avait besoin de rubans, et de se faire faire des bonnets. Toutes les danseuses mesuraient16 se parlant à l’oreille. Sans rien répondre à sa demande, j’ai tiré de ma poche douze pistoles de Piémont17, et je les ai données à Dupré lui disant que c’était pour trois mois de leçons qu’il donnerait à la demoiselle, que je lui payais avec plaisir d’avance. J’ai vu l’étonnement général, et j’en ai joui ; mais sans en faire semblant18.
Je m’assieds à l’écart. Considérant toutes les filles que je voyais là, j’en vois une frappante. Belle taille, traits fins, air noble, et un maintien de patience qui m’intéresse au suprême degré, vis-à-vis d’un danseur qui quand il n’était pas content d’elle lui disait des grossièretés : elle souffrait tout marquant un vrai mépris peint sur sa charmante physionomie. Je m’approche de cette femme belle, et fraîche, qui gardait un mantelet, et que j’avais observéej en entrant, et je lui demande où était la mère de la jolie danseuse qui m’intéressait.
— C’est moi, me répondit-elle.
— Vous ? Vous n’en avez pas l’apparence.
— J’étais fort jeune quand je l’eus.
— Je n’en doute pas. D’où êtes-vous ?
— Je suis lucquoise, veuve, et pauvre.
— Comment pouvez-vous être pauvre,k ayant une fille aussi jolie que vous ?
Elle me donne un coup d’œil, et elle ne me répond rien. Un moment après, Agate, c’était son nom, vient lui demander un mouchoir pour s’essuyer la figure. Je lui donne le mien tout blanc, qui sentait l’essence de roses ; elle sèche sa sueur louant le parfum qu’il exhalait, puis elle veut me le rendre, et je le refuse lui disant qu’elle devait le faire laver. Elle fait un sourire, et elle dit à sa mère de le garder. Je lui demande, si je pouvais prendre la liberté de lui faire une visite, et elle me répond que son hôtesse ne lui permettait pas de recevoir des visites, à moins qu’elle n’y fût présente. C’était à Turin une maudite loi générale. [10v] À mon souper qui fut le premier, je fus surpris de l’excellence du cuisinier. J’ai toujours cru qu’on ne mange nulle part si bien qu’à Turin ; mais c’est aussi vrai que le terroir même produit les mets exquis, que les habiles cuisiniers accommodent après avec tout l’art qui les rend succulents. Les vins aussi peuvent être préférés par plusieurs gourmets aux étrangers. Gibier, poisson, volaille, veaux, herbes, laitages, truffes, tout y est exquis. C’est un meurtre que l’étranger dans cet heureux pays soit gêné, et que la nation ne soit pas la plus loyale de toute l’Italie. C’est évident que la beauté du sexe qui y brille vient de l’air qu’on y respire, et encore plus de la bonne nourriture. J’ai facilement engagé mademoiselle Mazzoli, et les deux Milanais à me faire le même honneur tous les jours. Le ch.r Raiberti ne put s’engager à rien ; mais il me promit de venir inattendu19.
À l’opera buffa au théâtre de Carignan20 j’ai vu jouer cette Redegonde Parmesane avec laquelle je n’avais pas pu nouer une intrigue à Florence. Elle m’observa dans le parterre, et elle me fit un sourire. Je lui écrivis un billet le lendemain dans lequel je me suis offert à son service, si sa mère avait changé de façon de penser. Elle me répondit que sa mère était toujours la même ; mais que si je pouvais engager la Corticelli à venir souper chez moi, elle pourrait y venir avec.
Les mères s’y seraient trouvées ; ainsi je ne lui ai pas répondu.
Dans ces jours-là j’ai reçu une lettre de Madame du Rumain, qui m’en envoyait une de M. le duc de Choiseuil adressée à M. de Chauvelin ambassadeur de France à Turin que je lui avais demandée. J’avais connu cet aimable homme à Soleure, comme le lecteur peut s’en souvenir, mais je voulais aller chez lui avec un meilleur titre. Je lui ai donc porté la lettre, et après m’avoir fait des [11r] reproches sur ce que j’avais pu croire d’en avoir besoin, il me conduisit chez sa charmante femme qui me fit le plus gracieux accueil21. Trois ou quatre jours après il m’invita à dîner, et j’y ai trouvé le résident de Venise Imberti22, qui me dit qu’il était bien fâché de ne pas pouvoir me présenter à la cour. M. de Chauvelin informé de la raison s’est offert à me présenter lui-même ; mais j’ai cru de devoir l’en remercier. Cela m’aurait fait beaucoup d’honneur ; mais je m’y serais trouvé plus observé, et par conséquent moins libre.
Le comte Boromée qui honorait ma table conservait une certaine dignité, et y venant tous les jours avec la Mazzoli n’avait l’air ni de descendre23, ni d’en avoir besoin ; mais le comte A. B. y allait plus franchement. Il me dit au bout de huit à dix jours, que la complaisance que j’avais de le souffrirl excitait en lui un sentiment de reconnaissance à la providence éternelle, puisque sa femme ne pouvant pas lui envoyer d’argent, il n’aurait pas de quoi payer son dîner à l’auberge. Il me montrait ses lettres, et me parlant de son mérite il me disait toujours qu’il espérait de me loger chez lui à Milan, et que je lui rendrais justice. Il avait été au service d’Espagne, et étant de garnison à Barcellonem il en était devenu amoureux, et il l’avait épousée. Elle avait vingt-six ans, et il n’avait pas d’enfants24. Lui ayant écrit que je lui avais ouvert ma bourse plusieurs fois, et que je comptais d’aller passer la moitié du carnaval à Milan, il l’avait engagée à m’inviter à aller me loger chez elle. Elle m’écrivait avec esprit, et cette correspondance me devint en peu de temps si intéressante, que je lui ai positivement promis d’y aller, ce que je n’aurais dû [11v] jamais faire, car sachant qu’il était pauvre j’aurais dû voir qu’il ne me convenait pas de lui devenir à charge, et que ne voulant pas l’être j’aurais dû payer à un fort cher prix son hospitalité ; mais un sentiment de curiosité en pareil cas tient beaucoup de la nature de l’amour. Je me figurais la comtesse A. B. née pour faire mon bonheur, et moi uniquement fait pour faire le sien, et d’exciter la jalousie de toutes les dames de Milan. Ayant beaucoup d’argent il me tardait de saisir l’occasion de briller faisant des grandes dépenses.
En attendant allant tous les matins chez Dupré où je trouvais toujours Agate, qui allait prendre sa leçon, j’en suis devenu en moins de quinze jours éperdument amoureux. Madame Dupré séduite par plusieurs présents que je lui avais faits reçut de bonne grâce la confidence que je lui ai faite de ma passion, et retenant à dîner avec elle Agate, et sa mère m’avait procuré des tête-à-tête dans sa propre chambre, où je m’étais expliqué, et j’avais obtenu quelques faveurs ; mais c’étaitn si peu de chose, et ces rencontres duraient si peu, que mes désirs bien loin de s’éteindre s’étaient augmentés. Agate me disait toujours que tout le monde savait que j’entretenais la Corticelli, et qu’elle ne voudrait pas pour tout l’or du monde qu’on pût dire que dans la contrainte où j’étais de ne pas pouvoir aller chez ma maîtresse, elle n’était que mon pis-aller. J’avais beau lui jurer que je ne l’aimais pas, et que je ne l’entretenais que parce que la quittant je compromettrais M. Raiberti. Elle ne voulait pas entendre raison : elle voulait une rupture éclatante, et qui fît connaître à tout Turin que je n’aimais qu’elle, et que je méprisais l’autre. À cette condition elle me promettait son cœur.
Déterminé à travailler pour la satisfaire, et pour me rendre heureux, j’ai engagé Dupré à donner un bal à mes frais dans quelque maison hors de la ville, et d’engager à y venir toutes [12r] les danseuses, et les chanteuses qui étaient engagées à Turin pour le carnaval. Elles devaient être les seules qui danseraient. Les danseurs ne pourraient être que des cavaliers auxquels il distribuerait des billets qu’il mettrait à un ducat25, et chaque cavalier aurait le droit de conduire avec lui une dame. Mais les dames ne danseraient pas. Pour engager Dupré à exécuter mon projet, et l’assurer qu’il gagnerait beaucoup, et qu’on ne trouverait pas le billet trop cher, je lui ai dit que je lui payerais tout ce qui26 lui coûterait le buffet, et tous les rafraîchissements d’usage : outre cela les voitures, ou chaises à porteurs qu’il devrait procurer à toutes les virtuose qui composeraient le bal. Personne ne devait savoir que c’était moi qui faisais cette dépense. Il me le promit, et certain de gagner beaucoup il se mit à l’entreprise. Il trouva la maison très propre au bal, il invita les virtuose, il fito50 billets qu’il distribua en trois ou quatre jours, et il prit un jour qu’à Turin il n’y avait pas des spectacles. La seule Agate, et sa mère savaient que j’étais l’auteur du projet, et que j’en faisais les frais en grande partie ; mais le lendemain du bal toute la ville le sut.
Agate, trouvant qu’elle n’avait pas une robe assez jolie pour briller, s’en fit faire une sous la direction de la Dupré que j’ai payéep avec plaisir. Elle s’est engagée à ne danser les contredanses qu’avec moi, et de ne retourner à Turin qu’en compagnie de la Dupré.
Le jour qu’on devait donner le bal, j’ai dîné chez la Dupré pour être présent quand elle mettrait sa robe. Elle était d’uneq étoffe de Lyon de la même année, dont par conséquent le dessin était tout nouveau ; mais la garniture, dont Agate ne connaissait pas le prix, était de point d’Alençon27. La R qui l’avait placée sur la robe avait reçu ordre de ne rien dire, comme la Dupré qui se connaissait très bien en dentelles. [12v] Quand elle fut au moment de partir, je lui ai dit que les boucles qu’elle avait à ses oreilles ne répondaient pas à tout le reste de sa parure. La Dupré dit que vraiment elles n’étaient pas jolies, et que c’était dommage. La mère dit que sa fille n’en avait pas d’autres. J’ai ici, leur dis-je, des girandoles28 de Strass, que je peux vous prêter. Elles sont très brillantes.
J’avais mis à dessein dans ma poche les boucles d’oreilles qui étaient dans l’étui que madame d’Urfé avait destinér à la jeune comtesse Lascaris sa nièce. Je les tire dehors, et elles les trouvent fort jolies. La Dupré dit qu’on dirait qu’elles sont fines29. Je les mets aux oreilles d’Agate, elle se regarde au miroir, et admirant leur feu, elle jure que les fines ne peuvent pas briller davantage. Je ne dis rien.
Elles vont toutes au bal, et je vais chez moi, où je me fais donner à la hâte un coup de peigne, et après avoir mis un joli habit, que Pernon avait fait broder sur le métier, je vais au bal, que je trouve en grand train. Je vois Agate qui dansait un menuet avec le lord Perci30. C’était un fils de la duchesse de Nortumberlan qui dépensait beaucoup, mais follement.
Je vois les plus belles dames de Turin qui, n’étant que spectatrices pouvaient s’imaginer qu’on ne donnait le bal que pour elles. Je vois tous les ministres étrangers, entre lesquels M. de Chauvelin, qui me dit qu’à cette belle fête il ne manquait que la belle gouvernante que j’avais à Soleure.
Je vois la marquise de Prié, et le marquis qui ne se souciant pas de danser était assis à une partie de quinze31, et vis-à-vis de lui sa maîtresse assise à côté d’un joueur impoli qui ne lui laissait pas voir sa carte. Elle me voit, et elle fait semblant de ne pas me connaître. Le tour que je lui avais joué à Aix n’était pas fait pour être oublié.
[13r] Les menuets cessent, Dupré ordonne la contredanse, et je vois avec plaisir le ch.r de Ville-fallet s’y mettre à la tête avec la Corticelli. Je prends Agate qui se défendait de Milord Perci lui disant qu’elle était retenue pour toute la nuit. Elle me dit en riant que tout le mondes prenait ses girandoles pour fines, et qu’elle en convenait.
Après la contredanse tout le monde prit des glaces, puis on en dansa une autre, puis on dansa des menuets, et ceux qui eurent envie de manger allèrent à l’ample buffet, où j’ai remarqué que Dupré n’avait rien épargné. Les Piémontais toujours calculateurs disaient que Dupré devait y perdre beaucoup, car on ne faisait que vider des bouteilles de Champagne.
Ayant besoin de se reposer, comme moi, Agate s’était assise à mon côté, et je lui parlais de mon amour quand madame de Chauvelin arriva avec une dame étrangère. Je me lève pour lui faire place, et Agate en fait de même, mais elle l’oblige à s’asseoir à son côté, et elle fait l’éloge de sa robe, et surtout de sa garniture. La dame étrangère loue le feu des girandoles, et dit que c’était un dommage que ces pierres au bout d’un certain temps perdaient tout leur lustre, madame de Chauvelin dit qu’elles ne le perdaient jamais car elles étaient fines, et qu’on ne pouvait pas s’y tromper ; elle interroge là-dessus Agate, qui n’ayant pas le courage de dire qu’elles étaient fines lui dit qu’elles étaient de Strass, et que c’était moi qui les lui avais prêtées. Madame alors se met à rire, et lui dit que je l’avais trompée, car on ne prête pas des boucles de pierres fausses. Agate rougit, et je ne dis ni oui, ni non, et pour obéir madame de Chauvelin je danse un menuet avec Agate qui le dansa à merveille. Madame me dit qu’elle se souvenait toujours que [13v] nous avions dansé ensemble à Soleure, et que nous danserions encore à son hôtel le jour des rois. Je l’ai remerciée avec une profonde révérence.
Nous avons dansé des contredanses jusqu’à quatre heures du matin, et je suis retourné chez moi après avoir vu Agate partir avec la Dupré, et sa mère.
J’étais encore dans mon lit le lendemain quand on m’a annoncé cette mère qui demandait avec instance l’honneur de me parler. Je l’ai fait entrer, et la faisant asseoir près de moi je l’ai engagée à prendre du chocolat. Après donc avoir déjeuné, et se voyant avec moi toute seule, elle tira de sa poche les boucles que j’avais prêtéest à sa fille, et elle me dit en riant qu’elle venait me les rendre ; mais qu’elle venait de les faire voir à un joaillier qui lui en avait offert mille sequins. Après avoir ri, et lui avoir dit, prenant les boucles, que le joaillier était fou, et qu’elle devait le prendre au mot, car les boucles ne valaient que quatre louis, j’ai commencé à badiner avec cette jolie mère de façon que je l’ai gardée une heure avec moi lui donnant, et acceptant d’elle toutes les marques d’une vive tendresse. Après le fait ayant tous les deux l’air un peu étonné, ce fut elle qui me dit en riant si elle devait rendre compte à sa fille de la façon dont je l’avais convaincue que je l’aimais.
— Je vous aime également, lui dis-je, et à moins que vous n’évitiez le tête-à-tête, je crois difficile qu’il n’arrive toujours entre nous ce qui est arrivé dans ce moment. La seule grâce que je vous demande c’est de ne pas vous opposer au même bonheur auquel j’aspire vis-à-vis d’Agate que j’adore.
— Je vous demande aussi une grâce. Dites-moi si vraiment ces girandoles sont fines, et quelle intention vous eûtes quand vous les mîtes aux oreilles d’Agate.
— Elles sont fines, et mon intention [14r] serait de lui laisser avec elles un souvenir de ma tendresse.
Cette bonne mère soupira, et me dit se levant pour s’en aller de l’inviter à souper toutes les fois que je voudrais avec M. Dupré et sa femme. Elle partit, me laissant comme de raison, mes boucles.
Voilà la plus honnête de toutes les mères de danseuses. Elle ne pouvait pas me dire en peu de mots plus qu’elle ne m’avait dit, ni m’annoncer mon bonheur plus noblement.
J’ai invité le lendemain Dupré et sa femme avec Agate, et sa mère à souper chez moi pour le surlendemain sans diminuer la compagnie que j’avais tous les jours. Mais voici une singulière aventure qui m’est arrivéeu le même jour précisément quand je sortais de chez Dupré.
Je rencontre mon laquais de place, grand coquin, mais brave garçon dans ce moment-là, qui presqu’hors d’haleine me dit d’un air victorieux qu’il venait me chercher pour m’avertir que dans ce même moment il avait vu le chevalier de Ville-fallet entrer dans l’allée de la Pacienza, et que certainement il ne pouvait y être allév que pour faire une visite galante à la Corticelli.
Curieux de voir s’il était à ma même condition j’y vais, et je trouve la macq…… avec la signora Laura. Elles voulaient me retenir, mais je les repousse, j’ouvre la porte, et je vois le galant qui se lève affairé à se remettre en état de décence. Elle ne bougea pas.
— Excusez, monsieur, lui dis-je, si je suis entré sans frapper.
— Attendez, attendez.
Mais j’étais déjà dans la rue. Plein de cette aventure qui me rendait le plus content de tous les hommes, je vais la conter au ch.r Raiberti qui me voyant rire en rit aussi ; mais il trouve que j’ai raison quand je le prie de faire savoir à la Pacienza que la Corticelli ne dépendait plus de moi, et qu’ainsi elle ne recevrait plus le sou de ma poche.
— Je pense que vous n’irez pas [14v] vous plaindre au comte d’Aglié.
— Les seuls sots se plaignent32.
Cette petite histoire n’aurait fait aucun bruit, si l’imprudence ne l’eût rendue publique. La première fut de Ville-fallet, qui se souvenant d’avoir rencontré dans la rue mon valet quand il allait chez la Pacienza crut qu’il était couru m’avertir. Il le trouva vers midi, et il lui reprocha son espionnage. L’effronté lui répondit que son métier était de bien servir son maître, et le chevalier lui donna des coups de canne. Le valet, sans me rien dire, est allé se plaindre au vicaire, qui voulut savoir d’abord de Ville-fallet même la raison qu’il avait cru d’avoir de battre le valet. Ville-fallet lui conta toute l’histoire. M. Raiberti ne tarda pas à aller donner la nouvelle à la Pacienza, que la Corticelli ne dépendait plus ni de lui ni de moi, et ne se souciant pas d’entendre tout ce qu’elle voulait lui dire pour se disculper, il la laissa. Me rendant compte le même soir de ce fait, il me dit que descendant l’escalier, il avait rencontré un valet de la police, qui apparemment allait la mander par ordre du comte.
Le lendemain dans le moment que j’allais sortir pour aller au bal de M. le marquis de Chauvelin, je fus surpris de recevoir un billet du comte d’Aglié dans lequel il me priait en termes fort polis d’aller chez lui pour entendre quelque chose qu’il avait à me dire. J’ordonne d’abord à mes porteurs de me transporter à la maison de ce seigneur.
Il me reçut tête-à-tête, et après m’avoir fait asseoir à son côté, il me fit un long discours qui portait en substance que je devais oublier ce petit événement, dont il savait toutes les circonstances.
— C’est mon projet, Monsieur. Je n’irai plus de toute ma vie chez la Corticelli, et je ne penserai plus à elle ni pour lui faire du mal, ni pour lui être utile, et je serai toujours le très humble serviteur du Ch.r de Ville-fallet.
— Oh ! Il ne faut pas à cause de cela l’abandonner. Je vous donnerai [15r] telle satisfaction que vous voudrez pour ce qui regarde la Pacienza, et jew trouverai à la fille une autre pension chez une honnête personne de ma connaissance, où vous serez très bien reçu, et en toute liberté.
— Je méprise la Pacience, la Corticelli, et sa mère, ce sont des coquines que je ne veux plus voir.
— Vous n’aviez pas le droit d’entrer par force dans une chambre, dont la porte était fermée dans une maison où vous n’étiez pas le maître.
— Si je n’avais pas ce droit, j’ai tort ; mais vous me permettrez d’informer S. M. de tout ce fait, et de me remettre à son jugement.
— La Corticelli prétend que bien loin de vous devoir, c’est vous qui lui devez beaucoup, et elle dit que les girandoles que vous avez donnéesx à votre nouvelle maîtresse lui appartiennent. Elle soutient que c’est un présent que lui a fait madame la marquise d’Urfé, que je connais.
— Elle ment ; mais puisque vous connaissez cette dame, écrivez-lui ; elle est à Lyon. Si elle vous répondra que je dois quelque chose à cette malheureuse, je ferai mon devoir. J’ai cent mille francs entre les mains des banquiers de cette ville pour payer les girandoles, dans le cas que j’aie eu tort d’en disposer.
M. le vicaire se leva alors, et je lui ai tiré la révérence. Au bal de l’ambassadeur de France, j’ai trouvé cette aventure si répandue que m’ennuyant à la fin je ne répondais pas à ceux qui m’en parlaient. On me disait que c’était une bagatelle, dont je ne devais faire aucun cas sous peine de me déshonorer. Le ch.r de Ville-fallet parvint à me dire, que si à cause de cette niaiserie j’abandonnais la Corticelli, il se croyait en devoir de me donner une satisfaction. Il me suffit, lui répondis-je, que vous ne me la demandiez pas. Et lui disant ceci, je lui ai serré la main. Il ne me dit plus le mot.
Mais ce fut la marquise de Prié sa sœur, qui après avoir dansé avec moi m’attaqua d’importance. Elle avait des charmes, et il n’aurait tenu qu’à elle d’obtenir la victoire, mais heureusement, ou elle n’y pensa pas, ou elle ne devina pas la justice que je lui rendais.
Trois jours après, une dame qui avait à Turin un grand pouvoir, et une espèce de surintendance sur toutes les intrigues du théâtre, et dont toutes les virtuose aspiraient à la protection, s’avisa de me mander, me faisant parvenir son ordre par un valet à livrée. Devinant de quoi elle voulait me parler, j’y suis allé à pied, et en redingote. Elle commença à me parler de l’affaire d’un ton affable, mais sa figure ne m’intéressant pas, je lui ai dit en peu de paroles que la Corticelli était une fille pour laquelle je n’avais plus aucun goût, et que sans nulle peine je l’abandonnais au galant ch.r avec lequel je l’avais trouvée en flagrant délit. Elle me quitta me disant que je me repentirais, car elle publierait une petite histoire, qu’elle avait déjà lue, et qui ne me ferait pas honneur. Cette dame s’appelait de S.t Giles.
Huit jours après j’ai lu manuscrite toute l’aventure arrivée entr’elle, Madame d’Urfé, et moi, que tout Turin pouvait avoir luey ; mais qui était si mal écrite, et remplie de tant de bêtises que personne ne pouvait en achever la lecture. Elle ne me fit ni chaud, ni froid, et je suis parti de Turin quinze jours après sans avoir jamais voulu la voir. Mais je l’ai vue six mois après à Paris, et nous en parlerons quand nous serons là33.
Le lendemain du bal de M. de Chauvelin, j’ai donné à souper à ma chère Agate avec sa mère, à Dupré avec sa femme, à la Mazzoli, et à mes deux seigneurs milanais, comme je l’avais concerté. C’était l’affaire de la mère d’agir de façon que les girandoles dussent à bon droit passer entre les mains d’Agate : ainsi tout prêt au sacrifice je laissais le soin à la chère prêtresse d’en régler le cérémonial.
Ce fut donc elle qui, à peine assis à table, dit à toute la compagnie, que tout Turin était plein34 que j’avais fait présent à sa fille de deux boutons d’oreilles qui valaient cinq cents louis, et qui selon la Corticelli n’appartenaient qu’à elle-même.
— Je ne sais ajouta-t-elle, ni si les boucles en question soient fines, ni si elles appartiennent à la Corticelli ; mais je sais qu’il est faux qu’Agate ait reçu de Monsieur ce présent.
— On n’en doutera plus après ce moment, ma chère amie, lui dis-je, tirant de ma poche les boucles, et les mettant aux oreilles d’Agate, puisque je lui en fais présent dans ce moment, et j’en confirme la valeur qu’on leur attribue, et ce qui prouve qu’elles m’appartiennent c’est que je les lui donne.
Toute la compagnie applaudit, et Agate, pénétrée de reconnaissance me promit des yeux tout ce que je pouvais désirer. Nous parlâmes alors de l’affaire de la Corticelli avec Ville-falet, et de tout ce qu’on faisait pour me réduire à poursuivre à l’entretenir. Le ch.r Raiberti me dit qu’à ma place il aurait offert à madame S. Giles, et même au vicaire de poursuivre à payer sa pension ; mais à titre d’aumône, et déboursant l’argent à l’un ou à l’autre. Je lui ai répondu que j’y consentirais volontiers, et qu’il pouvait compter sur ma parole. Ce fut le lendemain que ce brave homme alla lui-même chez madame S.t Giles finir cette affaire ; et j’ai remis entre ses mains l’argent qu’il fallait pour cela ; mais le pitoyable manuscrit qui contenait toute l’histoire parut tout de même. Le Vicaire fit passer la Corticelli dans la même maison où demeurait Redegonda, mais il laissa en repos la Pacienza.
Après souper nous allâmes tous en domino noir, le ch.r Raiberti excepté au bal au théâtre de Carignan, où je me suis évadé avec Agate, qui dans cette nuit se donna entièrement à moi, et si bien que nous ne nous gênâmes plus. Aux soupers que je donnais chez moi je me trouvais parfaitement libre, et le vicaire ne put rien faire pour troubler mes amours avec cette charmante fille, dont Dieu a voulu que je fasse la fortune par un chemin extraordinaire, et qu’elle me démontre qu’elle en était digne six à sept ans après, comme le lecteur verra, si je ne me lasse pas d’écrire mes mémoires35.
Nous étions devenus si amoureux, et si tranquilles dans nos jouissances [16v] qu’il eût été impossible que nous nous fussions séparés de bon gré sans un événement qui eut la force de soumettre notre passion réciproque à la belle lumière de notre raison. Sans cet événement j’aurais passé tout au moins tout le carnaval à Turin, et je ne serais allé qu’en carême faire une visite à Milan à l’espagnole comtesse A. B. que je me figurais un miracle de la nature. Dans ces mêmes jours le comte son mari, ayant terminé l’affaire qu’il avait à la cour de Turin, retourna à Milan m’embrassant, et versant des larmes de reconnaissance, carz il n’aurait pas pu quitter Turin, si je ne lui eusse donné de quoi faire le voyage après avoir payé ses dettes, qui cependant n’étaient pas grand-chose. C’est ainsi que souvent le vice s’allie à la vertu, ou il en prend le masque ; mais j’en étais moi-même la dupe, et je ne me souciais pas de me désabuser. Je fus dans toute ma vie absorbé dans le vice en même temps qu’idolâtre de la vertu.
Milord Perci, dont j’ai parlé, était amoureux d’Agate, il la suivait partout, il l’attendait dans les coulisses, il ne manquait pas aux répétitions, et il lui faisait tous les jours des visites, malgré que son hôtesse, femme dans le goût de la Pacienza, ne la lui laissât jamais libre. Agate n’avait jamais voulu accepter ses présents, mais elle ne pouvait pas défendre à son hôtesse de recevoir du jeune Anglais tout ce qu’il lui envoyait de l’auberge, et toute sorte de vins, et de liqueurs ; et tout cela pour la séduire espérant qu’elle parviendrait à lui faire avoir Agate, qui ne se souciant pas de lui, me contait tout. Sûr de son cœur, je riais, et je ne trouvais pas mauvais que le vain empressement de ce jeune homme donnât du relief à mon triomphe. Toute la ville savait qu’Agate m’était fidèle, et l’Anglais en fut si convaincu, qu’il crut que le seul moyen de parvenir qui lui restait c’était de lier connaissance avec moi.
Il vint un beau matin me demander à déjeuner, et pensant à l’anglaise, il crut de pouvoir me déclarer sa passion, et me proposer un troc qui me fit rire. Je sais, me dit-il, que vous aimez depuis longtemps la chanteuse Redegonda, et que vous n’avez jamais pu l’avoir : je vous l’offre en échange d’Agate, et dites-moi ce que vous voulez de retour.
Après avoir bien ri, je lui dis que je pourrais trouver la chose faisable ; [17r] mais qu’avant tout il fallait voir si les marchandises consentaient à ce changement de propriétaire :
Si come amor si regga a questa guisa
Che vender la sua donna o permutarla
Possa l’amante, ne a ragion si attristi
Se quando unane perde una n’acquisti.
[Comme si se gouverne Amour de telle sorte
que l’amant puisse vendre ou bien troquer sa dame
et n’ait aucunement raison de s’attrister,
si quand il en perd une il en acquiert une autre.]36
— Pour moi, me répond milord, je suis sûr du consentement de Redegonde.
— Fort bien ; mais à mon tour je doute de celui d’Agate.
— N’en doutez pas.
— Quel fondement avez-vous ?
— Elle sera raisonnable.
— Elle m’aime.
— Et Redegonda aussi m’aime.
— Et croyez-vous qu’elle m’aime ?
— Je n’en sais rien ; mais elle vous aimera.
— L’avez-vous consultée là-dessus ?
— Non ; mais c’est égal. J’en fais mon affaire. Il s’agit que je sache à présent si mon projet vous plaît, et quel retour37, vous prétendrez, car votre Agate vaut plus que ma Redegonde.
— Nous parlerons du retour après. Permettez que je commence par la consulter, et demain matin je vous porterai chez vous ma réponse.
Ce projet m’amusait, et je me suis déterminé à en voir la fin. J’étais surpris que le jeune lord fût maître de Redegonde, dont la mère m’en avait toujours imposé.
Agate rit beaucoup quand je lui ai rendu compte le soir de la proposition de Milord, et quand je lui ai demandé si elle consentirait au troc, elle me répondit qu’elle ferait ce que je voudrais, et qu’elle me conseillait d’y consentir, si j’y trouvais mon compte dans ce qu’il m’offrirait de retour. J’ai vu qu’elle badinait ; mais nous devînmes tous les deux curieux de voir de quelle façon il s’y prendrait pour tirer la chose au clair.
Je suis allé donc déjeuner avec lui le lendemain, et je lui ai dit qu’Agate acceptait le projet, mais que de mon côté je voulais être convaincu que Redegonde l’acceptait aussi, et comment elle arrangerait la façon, dont nous vivrions ensemble. Il me dit que nous devions nous trouver tous les quatre, bien masqués, au premier bal au théâtre de Carignan, d’où nous sortirions pour aller souper ensemble dans [17v] un endroit qui lui appartenait, et que nous conclurions là notre marché.
La mascarade fut faite. Nous fumes au bal, et d’abord que nous nous reconnûmes nous en sortîmes, et nous montâmes tous les quatre dans une voiture de Milord, et nous descendîmes à la porte d’une maison que je connaissais ; mais ma surprise ne fut pas petite, quand j’ai vu dans la même chambre où nous entrâmes la Corticelli. J’ai appelé le jeune étourdi dehors, et je lui ai dit qu’un procédé pareil était indigne d’un gentilhomme. Il me répondit en riant qu’il avait cru de me faire plaisir ; et que la Corticelli étant le retour je ne pourrais qu’être content.
Je n’ai pas voulu de sa voiture. Ne voulant pas retourner au bal, nous prîmes des chaises à porteurs pour retourner chez nous.
Chapitre II
C’est ainsi que le comte d’Aglié avait puni la Corticelli la mettant dans une autre pension. Devenue en peu de jours amie intime de Redegonda elle faisait ce qu’elle voulait. Ce qu’il y eut de bon fut que personne à Turin ne sut cette jolie histoire, et je me suis bien gardé de la conter à quelqu’un ; mais le lord Perci n’abandonna pas l’idée de parvenir à se mettre en possession d’Agate, et voilà de quelle façon il parvint à son but. C’était un prodigue qui avait beaucoup d’argent, et qui n’en faisant aucun cas s’en servait pour satisfaire à tous ses caprices. Dans un pays où il était rare, il lui ouvrait toutes les portes.
Deux ou trois jours après ce fait, Agate me dit que l’entrepreneur de l’opéra d’Alexandrie1 était allé chez elle pour l’engager pour2 seconde danseuse lui offrant pour tout le temps de la foire soixante sequins3, et qu’elle lui avait promis de lui donner réponse le lendemain. Elle me demanda si je la conseillais à s’engager.
— Si tu m’aimes, ma chère Agate, tu passeras une année entière sans t’engager à aucun théâtre. Je ne te laisserai manquer de rien, et je te payerai un maître qui te rendra parfaite, et pour lors tu ne danseras nulle part qu’en figure de premièrea, et tu ne prétendras pas moins de cinq cents sequins4.
— Maman dit qu’acceptant un théâtre, cela ne m’empêchera pas d’étudier ; mais qu’au contraire l’exercice me rendra toujours plus forte.
— Tu n’as pas besoin de soixante sequins. Si tu acceptes cette proposition, tu me déshonores. Si tu m’aimes, tu diras à cet entrepreneur que tu veux passer une année sans danser.
— Il me semble que je ferais mieux à lui faire une demande [20v] exorbitante.
— Tu as raison : dis-lui que tu veux être première danseuse, et que tu prétends cinq cents sequins.
— Cela sera fait demain matin.
Elle me tint parole ; et elle me dit, en éclatant de rire, que l’entrepreneur à sa demande ne lui parut pas surpris. Après y avoir pensé deux minutes, il lui dit s’en allant qu’il lui fallait du temps pour se déterminer, et qu’elle le reverrait.
— La chose serait plaisante s’il me prenait au mot.
— Il faudrait alors s’informer s’il n’est pas fou, ou si c’est quelque gueux qui pense à une banqueroute.
— Et si c’est un homme solvable ?
— Il faudra alors accepter.
— Et après ? Ai-je assez de talent pour être première ? Il n’y aura pas de danseur qui me veuille.
— Je te trouverai d’abord le danseur ; et le talent ne te manquera pas ; mais tu verras qu’il n’en sera rien.
Je n’ai pas deviné. L’entrepreneur retourna, lui offrit de la scripturer5, et pour lors elle m’envoya chercher. J’ai d’abord demandé à cet homme quelle caution il offrait pour garantir sa propre solvabilité. Il me répondit que le banquier Martin signerait son engagement, et pour lors je n’ai su lui faire aucune objection. Il lui fit l’écriture ; elle lui fit la sienne que j’ai signéeb, et je suis allé conter ce fait au Ch.r Raiberti, qui connaissant l’entrepreneur fut surpris que M. Martin répondît pour lui ; mais nous sûmes tout le lendemain ; malgré que cette affaire dût être secrète.
Le vrai entrepreneur était le lord Perci, qui à tout prix voulut se mettre en possession d’Agate, et je ne pouvais plus m’y opposer. J’aurais pu poursuivre à vivre avec elle, et faire même en sorte que ce jeune homme ne devînt jamais [21r] son amant heureux ; mais j’étais obligé dec rejoindre après Pâques madame d’Urfé en France, et la paix étant faite6 je voulais absolument aller voir l’Angleterre. J’ai pris le parti de devenir l’ami du jeune lord, et, l’admettant dans ma société, de voir comment il s’y prendrait pour gagner les bonnes grâces d’Agate, qui de bonne foi ne pouvait pas le souffrir.
En moins de huit jours nous devînmes amis intimes, soupant tous les jours ensemble ou chez lui, ou chez moi, Agate y étant toujours avec sa mère. J’ai facilement connu qu’en peu de temps elle pourrait devenir sa tendre amie, malgré qu’il n’eût pas une jolie figure, et que, l’aimant bien, je ne devais pas devenir un obstacle à sa fortune. J’ai décidé de partir pour Milan. Le jeune Anglais, amoureux d’elle à la folie, ne laissait pas passer de jour sans lui faire quelque précieux présent, et je devais souffrir cette espèce d’affront ; mais j’en étais las. Agate cependant ne me donna jamais aucun sujet de me plaindre, ni aucun motif de croire que l’empressement de son nouvel amant eût affaibli les sentiments qui me la rendaient chère. Elle écouta toutes mes instructions, elle me promit de les suivre, et elle les suivit. L’Anglais fit sa fortune ; mais elle ne quitta le théâtre qu’à Naples, et nous la trouverons là dans quelques années d’ici7.
N’étant par caractère homme à recevoir des présents de mes pareils, cet Anglais m’en fit un dont la singularité me força à l’accepter. Lui ayant dit que je comptais de passer pour la première fois en Angleterre, et qu’il m’honorerait beaucoup me donnant une lettre pour madame la duchesse sa mère, il tira de sa poche le portrait de cette dame me disant :
— Voilà la lettre de recommandation que je vous donne, et demain je lui écrirai que vous irezd lui remettre son portrait en personne à moins qu’elle ne veuille vous le laisser.
— Miladi verra que j’aspire à cette grâce.
[21v] Il y a un nombre immense d’idées qui ne sont faites que pour des têtes anglaises. Mais le comte A. B. m’appelait à Milan8, et sa comtesse me chargeait de9 lui porter deux grandes pièces de taffetas.
Après avoir pris congé de toutes mes connaissances, je suis parti pour Milan avec une lettre de crédit du banquier Zappata sur Greppi. Ma séparation d’Agate me fit verser des larmes ; mais moins abondantes que les siennes, et que celles de sa mère, qui me disait toujours qu’elle n’aurait jamais pu pardonner à une rivale, si ce n’eût été sa propre fille. J’ai envoyé à Gênes, où il avait sa famille, Passano, lui donnant de quoi vivre jusqu’à mon arrivée. Ayant renvoyé par des bonnes raisons mon valet comtois j’en ai pris un nouveau, et je suis partie en compagnie du Ch.r de Rosignan, prenant la route de Casal, où il y avait Opera buffa.
Ce Ch.r de Rosignan, bel homme, bon officier10, aimant le vin, les femmes et plus encore les garçons m’amusait en ceci que n’étant pas homme de lettres, il savait par cœur la divine comédie de Dante. Il n’avait lu que ce seul livre, et il en citait à tout moment, et à tous propos des passages, les interprétant selon son goût. C’était un ridicule qui souvent le rendait insoutenable dans la société, mais qui amusait beaucoup ceux qui connaissaient bien le grand poète, et admiraient ses beautés. Le proverbe cependant qui dit qu’il faut se garder d’un homme qui n’a lu qu’un seul livre est toujours vrai11. Le comte de Grisela son frère ne lui ressemblait pas. C’était un vrai homme de lettres, et qui joignait à son savoir toutes les qualités de l’homme d’esprit, de l’homme d’État, et de l’homme aimable. Berlin l’a connu, et l’a admiré quand il y vécut en qualité de ministre du roi de Sardeigne12.
N’ayant trouvé rien d’intéressant à l’opéra, je suis allé à Pavie, où quoiqu’inconnu à tout le monde on m’a d’abord présenté à la marquise Corti dans sa grande loge au théâtre, où elle recevait tous les étrangers qui avaient l’air d’être f quelque chose. J’ai connu ici son digne fils dans l’année 1786, qui m’honora de son amitié, et qui mourut jeune en Flandre général major13. Mes larmes lui firent un vain hommage. Ses vertus le firent regretter de tous ceux qui le connurent. S’il avait vécu il serait parvenu aux plus hauts rangs, mais Vitae summa brevis spes nos vetat inchoare longas [La vie, au total si brève, nous défend d’entrer en de longs espoirs]14.
Je ne me suis arrêté à Pavie que deux jours ; mais il était décidé qu’il devait m’arriver quelque chose faite pour faire parler de moi.
Au second ballet de l’opéra, une danseuse habillée en pèlerine présentait dans son pas de deux son chapeau aux loges qui étaient sur le théâtre, comme pour demander l’aumône. J’étais dans la loge de la marquise Corti. Lorsque j’ai vu la danseuse sous moi j’ai laissé tomber dans son chapeau ma bourse. Il y avait dix-huit à vingt ducats. Elle l’a mise dans sa poche en riant, et le parterre claqua des mains. J’ai demandé au marquis Belcredi qui était à mon côté si elle avait un entreteneur15, et il me répondit qu’elle n’avaitg qu’un officier français qu’il me montra au parterre qui n’avait pas le sou. Il me dit qu’il allait toujours chez elle.
De retour à l’auberge je soupais avec M. Basili16 colonel au service de Modène lorsque je vois entrer la danseuse avec une femme âgée, et une jeune fille ; c’était sa mère, et sa sœur. Elle venait me remercier d’avoir été le ministre de la providence divine, leur misère étant extrême. Comme j’avais presque fini de souper, je les ai invitées à souper pour le lendemain, et elles me promirent de venir.
Charmé d’avoir fait si facilement une heureuse sans avoir jeté aucun dévolu sur elle, le lendemain, dans le moment que je m’habillais pour aller dîner chez Basili, Clairmont, c’était le nom de mon nouveau valet de chambreh me dit qu’un officier français demandait à me parler. Je le fais entrer, et je lui demande ce que je pouvais faire pour son service. — Je vous propose, Mons le Vénitien, trois choses, et je vous laisse le choix d’une. Ou faire avorter le souper de ce soir, ou m’inviter aussi, ou sortir avec moi pour aller [24v] quelque part mesurer nos épées. Clairmon qui dans ce moment-là arrangeait mon feu ne me laisse pas le temps de répondre à ce fou : il prend rapidement une bûche à demi brûlée, et ardente, et il court vers l’homme qui n’a pas jugé à propos de l’attendre. Au bruit qu’il fit en descendant à toutes jambes l’escalier le valet de chambre de l’auberge accourut, et l’arrêta croyant qu’il avait volé quelque chose ; mais Clairmon le fit relâcher, et avec son tison à la main il vint me rendre compte du dénouement de la farce, qui devint d’abord la nouvelle du jour. Mon valet, glorieux de son exploit, et sûr de mon approbation me dit que je pouvais sortir sans nulle crainte, car le fanfaron poltron n’avait pas tiré son épée contre le sommelier qui honnêtement l’avait pris au collet n’ayant qu’un couteau à la main dans le costume du pays17 ; mais en tout cas, me dit Clairmon, je sortirai avec vous. Je lui ai dit que pour le coup il avait bien fait, mais qu’une autre fois il ne devait pas se mêler de mes affaires : il me répondit que mes affaires étaient les siennes, et pour me prouver cela il visita mes pistolets de poche, et trouvant le bassinet sans poudre, il me donna un coup d’œil en souriant, et il le garnit.
La plus grande partie des domestiques français, qu’on appelle bons, ressemblent à ce Clairmon ; mais ils croient tous d’avoir plus d’esprit que leur maître, eti quand ils se trouvent sûrs de ne pas se tromper ils deviennent maîtres, le volent, le tyrannisent, et ils lui donnent même des marques de mépris, que le sot se croit en devoir de dissimuler. Mais quand le maître a plus d’esprit qu’eux les Clairmon sont excellents.
Comme ce Français avait un uniforme, l’hôte de S. Marc fit sans différerj un fidèle rapport de l’affaire à la policek, qui dans le même jour chassa de la ville le désespéré. Le colonel Basili dit à dîner qu’il n’y avait que des Français qui fussent capables d’aller ainsi attaquer quelqu’un chez lui par des raisons pareilles ; mais je lui ai démontré qu’il se trompait. La misère, et l’amour, joints à un faux esprit de bravoure produisent des extravagances dans tous les pays de l’univers.
La pèlerine à souper me remercia de l’avoir délivrée de ce gueux qui l’ennuyait, et l’épouvantait lui disant toujours qu’il allait se tuer. Le lendemain j’ai dîné à la célèbre chartreuse18, et vers le soir je suis arrivé à Milan [25r] allant descendre chez le comte A. B. qui ne m’attendait que le lendemain. Il me présenta à son épouse avant que j’entre dans ma chambre, où je devais attendre qu’on fît du feu. Madame A. B. jolie, quoique trop petite, m’aurait plu sans un air sérieux qui à un premier abord chez elle ne convenait pas. Après les compliments d’ordre19 je lui ai dit qu’on allait lui présenter le taffetas que son mari m’avait ordonné. Elle me répondit que son prêtre me rembourserait d’abord de l’argent qu’il me coûtait. Le comte me conduisit à ma chambre, puis me quitta jusqu’à l’heure du souper. La chambre était belle, et bonne ; mais je me sentais déterminé à déloger le lendemain, si l’Espagnole ne changeait pas de ton. Je ne pouvais lui accorder que vingt-quatre heures.
À souper, où nous étions quatre, le comte, gai, et empressé de me produire20, et de me dérober l’humeur de sa femme, ne cessait de me parler. Je lui répondais à l’unisson adressant toujours la parole à madame pour ne pas la laisser dans un silence qui devait lui faire du tort à mon égard ; mais elle n’entrelardait nos propos que de quelques sourires, et de secs monosyllabes sans détourner ses yeux noirs assez beaux des plats qu’elle trouvait dégoûtants. Elle faisait observer cela au prêtre, qui était le quatrième à table, et auquel elle parlait toujours avec affabilité.
Comme j’aimais beaucoup le comte, j’étais affligé de trouver sa femme maussade. Je l’examinai avec attention pour trouver au moins dans ses charmes quelque raison de lui pardonner sa mauvaise humeur ; mais je me suis senti piqué lorsque je me suis aperçu que quand elle était sûre que j’examinais son profil, elle se dérobait à mes yeux tournant sa tête vers l’abbé, et lui parlant hors de propos. Je riais en moi-même soit de son mépris, soit de son projet, car ne m’ayant point frappé je me sentais à l’abri de toute peine que son système tyrannique aurait pu me faire. Après souper on porta lesl deux pièces de taffetas qu’on devait employer pour lui faire un domino sur le panier comme la mode du jour le voulait21.
Le comte qui m’accompagna dans ma chambre me pria en me quittant d’excuser l’humeur espagnole de sa femme, m’assurant que je la trouverais bon enfant d’abord que nous aurions fait connaissance. Ce comte était pauvre, sa maison était petite, ses meubles mesquins, la livrée de son unique laquais était grêlée, son linge de table était vieux, son service était de faïencem, et une des deux femmes de chambre de sa [25v] comtesse faisait la cuisine. Point de voiture. Clairmon me raconta tout cela me rendant compte de son gîte dans une petite chambre contiguë à la cuisine en compagnie du domestique qui avait servi à table.
Pour moi, n’ayant qu’une chambre, et ayant trois malles je me trouvais fort mal. Ce fut en me réveillant que j’ai décidé de me trouver un bon appartement. D’abordn que le comte vint me donner le bonjour, et me demander avec quoi je déjeunais, je lui ai dit que j’avais du chocolat de Turin pour toute sa famille : il me dit que sa femme l’aimait ; mais qu’elle ne le prenait que fait par sa femme de chambre. Je lui en ai d’abord donné six livres, le priant de les lui faire agréer, et de lui jurer que si elle voulait me le payer, je le garderais pour moi. Il me dit qu’elle l’acceptera, et qu’elle me remerciera. Il se chargea de faire mettre ma voiture dans une remise,o de me louer un bon carrosse, et de me répondre de la fidélité d’un laquais de louage qu’il me trouverait.
Un moment après que le comte se fut retiré, je vois l’abbé qui avait soupé avec nous. C’était un homme de quarante ans qui en récompense du soin qu’il avait de l’économie de la maison y logeait, et mangeait avec ses maîtres. Il disait la messe tous les jours à S. Jean in conca22. Ce prêtre, d’abord qu’il se vit seul avec moi, me pria sans façon de dire qu’il m’avait payé les 300 livres de Milan23 que les deux pièces de taffetas coûtaient lorsque madame me demanderait si je les avais reçues.
— Monsieur l’abbé, lui répondis-je en riant de bon cœur, si madame me fait cette impertinente interrogation je lui répondrai la vérité ; et cela m’amusera.
— Elle vous la fera j’en suis sûr, et vous serez la cause qu’elle me maltraitera.
— Aura-t-elle raison ?
— Non.
— Allez donc lui dire que je lui en fais présent, et qu’en cas qu’elle veuille me les payer je ne suis pas pressé.
— Je vois que vous ne la connaissez pas, et que vous ignorez les affaires de cette maison. Je vais parler au comte.
Un quart d’heure après, le comte vient me dire tristement qu’il me doit beaucoup d’argent, dont il espérait de me rembourser en carême, et que je lui ferais plaisir mettant dans son compte la valeur aussi des pièces de taffetas. Je lui ai répondu en l’embrassant qu’il n’avait qu’à les mettre lui-même, puisque ma coutume était de ne jamais écrire l’argent avec lequel je me trouvais trop heureux de pouvoir obliger mes amis. Je l’ai assuré que si madame me demandera si j’ai reçu l’argent des étoffes je lui dirai d’avoir été satisfait par luip.
En attendant l’heure du dîner, ayant su que madame n’était pas visible, [26r] je me suis mis à une petite table pour écrire mes lettres. Clairmon sur une grande exposa à l’air plusieurs de mes habits, des mantelets pour femmes, et une superbe robe de gros de Tours24 ponceau garnie de martres zibelins25 que madame d’Urfé avait destinée à la malheureuse Corticelli. Je l’aurais donnée àqAgate si j’avais poursuivi à vivre avec elle, et j’aurais fort mal fait, car une pareille robe ne pouvait convenir qu’à une femme de condition.
À une heure, voilà le comte qui entre, et qui m’annonce sa femme, qui venait me présenter le meilleur ami de sa maison ; c’était un marquis Triulzi26 à peu près de mon âge, grand, bien fait, un peu louche27, à manières aisées, ayant enfin l’air d’un seigneur. Il me dit qu’en même temps qu’il venait pour avoir le plaisir de faire ma connaissance, il venait aussi pour avoir celui de se mettre devant le feu, car dans toute la maison il n’y avaitr une cheminée que dans ma seule chambre.
Toutes les chaises étant embarrassées, le marquis prend la comtesse, et se la met sur les genoux comme une marionnette ; mais elle s’oppose, elle rougit, elle se détache de lui à force28, et le voyant éclater de rire elle lui dit que tout vieux qu’il était il n’avait pas encore appris à respecter des femmes comme elle. En attendant que Clairmon débarrassait des chaises, le marquis observant des nippes pour femmes, et la belle robe, il me demanda si j’attendais quelque femme. Je lui ai répondu que j’espérais de trouver à Milan celles que je croirai dignes de recevoir ces présents.
— J’ai connu à Venise, lui dis-je, le prince Triulzi. J’imagine qu’il est de votre famille.
— Il le dit, et cela se peut ; mais je ne crois pas d’être de la sienne.
Instruit par ce bon mot, je n’ai plus parlé de ce prince. Vous devriez, lui dit le comte, rester à dîner avec nous, et n’aimant à manger que ce qui est fait par votre cuisinier, envoyer chercher votre dîner. Le marquis y consentit et nous fîmes bonne chère. J’ai vu belle vaisselle, beau linge, bouteilles, et domestiques lestes29. J’ai tout compris, et je n’ai presque jamais parlé. Le marquis fit tous les frais de la conversation avec esprit, et gaieté, faisant enrager la comtesse qui à tout moment trouvait à redire à la familiarité avec laquelle il la traitait. L’intention cependant du marquis n’était pas de l’humilier, car il l’aimait : il ne voulait que corriger sa hauteur. Il la calmait lui disant que dans tout Milan il n’y avait pass autre homme qui lui fût plus dévoué que lui, et qui respectât plus ses charmes, et sa naissance.
Après dîner vint un tailleur pour prendre la mesure à Madame du Domino qui devait être fait pour le bal qu’on donnait le surlendemain. Le marquis louant les deux couleurs, et la belle qualité des taffetas, la comtesse lui a dit que c’était moi qui les lui avais portés de Turin ; et elle me demanda si on m’avait donné mon argent. Je lui ai répondu que son mari m’avait remboursé, et qu’elle m’avait donné une bonne leçon.
— Quelle leçon ? me dit le marquis.
— Je me flattais, lui répondis-je, que madame m’aurait rendu digne de lui faire un si petit présent.
— Elle n’a pas voulu le recevoir ? Ah ah ah.
— Cela ne doit pas vous faire rire, lui dit avec humeur la comtesse ; mais vous riez de tout.
Étant restée en corset, elle montrait sa belle gorge ; et ayant dit qu’elle avait froid, le marquis y passa la main dessus ; mais pour lorst elle lui dit des injures atroces qu’il reçut en se pâmant de rire. Sur la brune elle est allée à l’opéra30u avec lui ; mais suivie de son propre domestique à sa livrée, qui monta derrièrev la voiture du marquis avec ses deux laquais. Un quart d’heure après, je suis monté dans la mienne avec le comte ; et je fus agréablement surpris de voir dans la première actrice ma chère Theresa Palesi. J’eus la politique de ne parler au comte ni des charmes de sa femme, ni des affaires de sa maison. Au second acte je suis allé avec lui à la redoute31 où il y avait dix à douze banques de Pharaon. J’ai joué, et après avoir perdu une centaine de ducats d’or j’ai quitté.
À souper la comtesse me parut moins intraitable. Elle me fit un compliment de condoléance sur ma perte. Je lui ai répondu qu’elle ne valait pas son compliment.
Le lendemain matin, Clairmon entre dans ma chambre avec une grande fille qui me rappelle la juive Lia, belle comme elle, et avec moins de prétention, car elle ne se présente que pour s’offrir à avoir soin de mon linge, et de mes dentelles. Elle me charme dans le moment. J’étais dans mon lit prenant mon chocolat, je la prie de s’asseoir, et elle me répond qu’elle reviendra quand je serai levé. Je lui demande si elle demeure loin, et elle me répond qu’elle logeait dans la maison même, rez-de-chaussée avec son père et sa mère, et qu’elle s’appelait Zénobie. Après lui avoir dit que je la trouvais belle je lui demande la main à baiser, et toute riante elle me la refuse me disant que sa main était engagée.
— Vous êtes donc promise à quelqu’un ?
— À un tailleur qui m’épousera avant que le carnaval finisse.
— Est-il beau, et riche ?
— Ni l’un ni l’autre.
— Pourquoi l’épousez-vous donc ?
— Pour devenir maîtresse chez moi.
— Vous êtes fort sage : je me déclare votre ami. Conduisez-moi ici votre futur, je veux lui donner de l’ouvrage.
Je me lève, j’ordonne à Clairmon de mettre ensemble mon linge, je me fais donner un coup de peigne à la hâte pour aller chez la Palese32 ; et voilà [27r] Zenobia qui entre avec le tailleur. Je vois un rabougri dont la figure me donne envie de rire.
— Vous allez donc, lui dis-je, épouser cette charmante fille ?
— Illustrissimo si33. Les publications sont déjà faites.
— Vous êtes heureux. Quand l’épouserez-vous ?
— Dans dix à douze jours.
— Pourquoi ne l’épousez-vous pas demain.
— Vous êtes bien pressé.
À cette réponse j’ai pouffé. Je lui ai donné une veste faite sur le métier, et je lui dis de me prendre mesure pour me faire un domino noir pour le bal du lendemain. Il me dit de lui donner le taffetas parce qu’il n’avait ni argent ni crédit, et je lui donne dix sequins, lui disant que quand il sera marié, il aura l’un et l’autre, et il part.
Après avoir donné à Zenobia des manchettes sales qu’elle s’engagea de me laver en neuf34, je lui ai demandé si elle espérait que son mari ne serait pas jaloux.
— Il n’est ni jaloux, ni amoureux, et il ne m’épouse que parce que je gagne plus que lui.
— Telle que je vous vois, vous auriez pu aspirer à une fortune.
— J’ai vingt-deux ans, et j’ai assez attendu. Je me trouve lasse de vivre en fille. D’ailleurs l’homme que vous avez vu a de l’esprit.
— Je m’en suis aperçu. Mais pourquoi diffère-t-il à vous épouser ?
— Parce qu’il n’a pas d’argent ; et ayant des parents, il veut faire une belle noce. Et à vous dire la vérité, cela me fait plaisir.
— Vous avez raison ; mais je désapprouve le préjugé qui vous empêche de donner votre main à baiser à un honnête homme qui vous la demande.
— Ce ne fut que pour vous faire savoir que je me marie. Je ne suis pas si scrupuleuse.
— À la bonne heure. Je vous estime à présent bien davantage. Dites à votre futur que s’il veut me prendre pour compère vos noces se feront à mes frais.
— Tout de bon.
— Tout de bon. Je lui donnerai vingt-quatre sequins ; mais sous condition qu’il les dépensera.
— Cela fera parler ; mais nous nous en moquerons. Je vous donnerai la réponse demain.
— Et un baiser de cœur dans ce moment.
— Aussi.
Zénobie descendit en sautant, et je suis sorti pour aller me faire connaître à mon banquier qui accepta d’abord ma lettre de crédit. Après cette visite nécessaire je suis allé chez Thérèse mon ancienne passion. D’abord que sa femme de chambre, la même qu’elle avait à Florence, me vit elle me prit par la main, et elle me conduisit au lit de sa maîtresse qui allait se lever. Elle me reçut avec les démonstrations de la plus sincère amitié, qui dans les premiers moments rend muets ceux qui la ressentent. Après nous être embrassés à reprises, elle me dit que depuis six mois elle ne vivait plus avec [27v] son mari Palesi. Lui étant devenu insupportable elle lui avait fait une pension avec laquelle il vivait à Rome. Elle me dit que D. Cesarino notre fils était toujours avec elle, qu’elle le tenait en pension, et qu’elle me le ferait voir quand je voudrai. Elle me dit qu’elle vivait heureuse, qu’elle passait pour avoir un amant mais que ce n’était pas vrai, et que je pouvais aller la voir en pleine liberté, et à toute heure. Nous nous dîmes nos courtes histoires, mais nous ne passâmes pas moins deux heures. La trouvant belle, et fraîche comme lorsqu’elle m’avait rendu amoureux à Ancône, je lui ai demandé si elle se croyait dans le devoir de vivre fidèle à son mari, et elle me répondit qu’à Florence elle en était encore amoureuse, et que si elle me plaisait encore nous pourrions renouer, et vivre ensemble jusqu’à la mort. À cette explication je l’ai convaincue que je pouvais dans l’instant lui témoigner ma tendresse. Elle me répondit se livrant à toutes mes caresses que nous parlerions de cela à notre seconde entrevue ; mais elle dut souffrir de se voir devenue complice de mon incontinence35. Après le fait je lui ai reproché sa froideur. Elle me jura que je me trompais ;w et qu’elle était charmée de m’avoir trouvé ardent. Je suis retourné chez moi amoureux d’elle ; mais mon feu a trouvé trop de diversion pour durer longtemps.
La comtesse A. B. commença à prendre un ton plus doux. Elle me dit d’un air de satisfaction qu’elle savait où j’avais passé deux heures ; mais que si j’aimais la personne je devais suspendre mes visites, car son amoureux la quitterait.
— S’il la quittera je prendrai sa place.
— Vous faites bien de vous divertir cherchant des femmes qui sauront mériter vos présents. J’ai su que vous ne leur en faites qu’après avoir reçu des marques évidentes de leur tendresse.
— C’est ma maxime.
— C’est le vrai moyen de vous garantir de l’attrapex. L’amant de la personne à laquelle vous avez faity une visite eut une de nos dames qu’il mit très à son aise. Nous la méprisons.
— Et pourquoi s’il vous plaît ?
— Ne trouvez-vous pas qu’elle s’est mésalliée ? Greppi est un homme de rien à l’égard de sa naissance36.
Sans m’étonner au nom de Greppi, je lui ai répondu que les dames qui méprisent l’autre par cette raison ne peuvent être que des ridicules pétries d’orgueil, et rongées par l’envie. Je suis persuadé que si elles trouvaient des Greppi elles se mésallieraient toutes.
[28r] L’arrivée du marquis l’empêcha de me répondre, elle sortit avec lui, et moi avec son mari, qui me présenta à une maison où j’ai vu un homme, qui ayant devant soi une centaine de sequins, taillait à Pharaon. J’ai joué à petit jeu pour faire comme les autres, et après avoir perdu vingt ducats j’ai quitté. Allant à l’opéra mon pauvre comte me dit que j’étais la cause qu’il avait perdu dix ducats sur sa parole, et qu’il ne savait pas comment faire à les payer le lendemain. Je les lui ai donnés. À l’opéra j’en ai perdu deux cents à la même banque où j’en avais perdu cent la veille. Je riais de l’affliction de mon cher comte qui ne savait pas que j’avais 100 m. livres37 chez Greppi, outre 100 m. en bijoux.
La comtesse qui m’avait vu perdre crut de pouvoir me demander si je voulais vendre ma robe de martres zibelins.
— On dit, me dit-elle, qu’elle vaut mille sequins.
— C’est vrai, madame, mais je vendrai tout avant que de toucher aux meubles que j’ai dévoués à votre beau sexe.
— C’est le marquis Triulzi qui voudrait l’acheter pour en faire présent à quelqu’un.
— Je suis fâché, madame, de ne pas pouvoir la lui vendre.
Elle ne me répondit pas. À la fin de l’opéra j’ai trouvé vers la porte du théâtre Thérèse qui allait entrer dans sa chaise à porteurs. Je me détache du comte pour aller lui dire que j’étais sûr qu’elle allait souper avec son ami. Elle me répondit à l’oreille qu’elle souperait seule, ou avec moi tête-à-tête si j’avais le courage d’y aller. Je l’ai vue étonnée quand j’ai topé. Elle me dit qu’elle m’attendrait. Après avoir dit au comte de se servir de ma voiture j’ai pris une chaise à porteurs, et je suis allé chez Thérèse qui arrivait dans le même instant.
Ah ! que nous rîmes lorsqu’assis l’un près de l’autre nous nous communiquâmes nos pensées.
— Sachant, me dit-elle, que tu es amoureux de la comtesse A. B. j’étais certaine que tu ne viendrais pas souper avec moi.
— Et moi sachant que Greppi est ton amant, j’ai cru de t’attraper en acceptant ton invitation.
— Greppi est mon ami ; et s’il m’aime il est à plaindre. Jusqu’à présent il n’a pas trouvé le secret de me séduire.
— Crois-tu qu’il puisse le trouver ?
— Difficilement, car je suis riche.
— Et Greppi est encore plus riche.
— Oui ; mais je ne crois pas qu’il m’aime plus que son argent.
— Je t’entends, ma charmante ; tu le rendras heureux s’il aura le courage de se ruiner.
— Tu as deviné ; mais cela n’arrivera pas. En attendant nous voilà ensemble après vingt ans de divorce. Tu me trouveras la même, j’en suis sûre.
— C’est un privilège que la nature n’a accordé qu’à ton sexe. Tu me trouveras différent, et mon cœur, qui est le même, en gémira ; mais tu feras des miracles.
[28v] Thérèse n’en fit pas. Après un souper succulent ; mais fort court, nous nous mîmes au lit, et nous nous abandonnâmes à l’amour ; mais au bout de deux heures remplies de fureurs amoureuses Morphée s’empara de nos sens.zÀ notre réveil nos fureurs se renouvelèrent, et je ne l’ai quittée qu’après lui avoir donné un bonjour égal en force à l’ardeur avec laquelle je lui avais concilié un sommeil de quatre heures. Je suis allé chez moi, et j’ai vu avec plaisir dans ma chambre la belle Zénobie qui me dit que le tailleur était prêt à l’épouser le dimanche suivant si je n’avais pas badiné dans l’offre que je lui avais faiteaa. Pour la convaincre que je n’avais pas badiné je lui ai compté sur-le-champ vingt-quatre sequins. Remplie de reconnaissance elle vint entre mes bras, se laissant dévorer de baisers. Elle dut attribuer à ma porte ouverte si elle ne m’a pas vu comme elle m’aurait vu si Thérèse ne m’avait épuisé. Une longue toilette cependant me remit en air de fraîcheur. Après avoir fait une belle promenade en voiture, je suis retourné chez le comte, où j’ai trouvé le marquis Triulzi, qui comme toujours faisait enrager la comtesse. Il fit porter son dîner pour six personnes, et nous dînâmes très gaiement.
Le discours étant tombé sur ma robe, la comtesse en vraie étourdie, lui dit que je l’avais destinée à la dame qui me rendrait amoureux, et heureux. Le marquis me dit poliment que je méritais des faveurs à meilleur marché. Il y a apparence me dit la comtesse que vous ferez cadeau de votre robe à la personne chez laquelle vous avez passé la nuit. Je lui réponds que je l’avais passée à jouer, et dans ce moment-là Clairmon vient me dire qu’un officier était dehors désirant de me parler. Je sors, et je vois un beau garçon qui vient m’embrasser. Je le reconnais pour Barbaro fils d’un noble vénitien, et frère de la belle et célèbre madame Gritti femme de ce Gritti Sgombro qui fut condamné à la prison de la citadelle de Cattaro où il mourut au bout d’un an. J’ai parlé d’elle il y a dix ans, et le lecteur peut s’en souvenir38. Monsieur Barbaro son frère qui venait me voir était aussi en disgrâce des inquisiteurs d’État.
Nous avions été bons amis à Venise l’année avant ma détention. [29r] Après m’avoir dit qu’il était au service du duc de Modène gouverneur de Milan39, il me ditab que m’ayant vu jouer malheureusement à la banque de Carcano40 il s’était déterminé en force de notre ancienne amitiéacà venir me proposer un moyen sûr de gagner beaucoup d’argent, si je voulais me laisser présenter par lui dans une maison où la compagnie qui la fréquentait était composée de jeunes gens qui aimaient le jeu, et qui ne pouvaient que perdre. Il me dit qu’il taillerait lui-même, et qu’il connaissait si bien le bonheur qu’il avait lorsqu’il tenait les cartes entre ses mains qu’il était sûr de gagner. Il finit par me dire qu’il n’avait besoin de moi que pour faire les fonds de la banque, ne me demandant que l’intérêt dead vingt-cinq pour cent. Je vois qu’il n’ose pas me dire qu’il filait parfaitement bien41. Il me dit outre cela que je trouverais dans cette maison des objets dignes de me plaire, et faits pour rendre la séduction délicieuse. Je lui ai répondu que je me déterminerai lorsque j’aurai vu la compagnie et les personnes auxquelles il voulait me présenter. Je lui donne rendez-vous à un café pour le lendemain à trois heures. Il part me disant qu’il espérait de me voir au bal.
Le futur de Zenobie me porta mon domino, et le tailleur de la comtesse lui avait porté le sien. Le bal commençant après l’opéra j’y suis allé pour entendre chanter Thérèse, et après avoir perdu encore deux cents sequins à la banque de Carcano je retourne à la maison pour me déshabiller et me mettre en domino pour aller au bal. La comtesse qui était déjà tout habillée me dit que si je voulais avoir la complaisance de la conduireae et la reconduire dans ma voiture elle n’enverra pas en chercher une chez le marquis Triulzi ; et je lui réponds que je la servirais avec le plus grand plaisir.
Ce fut en allant avec elle au bal que je lui ai dit que ma [29v] robe passerait entre ses mains si elle voulait m’accorder l’honneur de coucher avec elle.
— Vous m’insultez cruellement, et je dois m’en étonner car ce ne peut pas être par ignorance.
— Je sais tout ; mais avec un bon esprit vous pouvez dissimuler l’insulte, et même me la pardonner, foulant aux pieds le préjugé.
— On peut faire cela quand on aime ; mais convenez que votre style très grossier est fait pour vous faire haïr.
— Je m’en sers parce que je n’aime pas les longueurs ; avouez aussi que vous seriez enchantée de me voir amoureux, et timide.
— Cela me serait égal ; car, tel que vous êtes, je sens que je ne pourrai jamais vous aimer.
— Nous sommes en cela très d’accord, car je ne vous aime pas non plus.
— Bravo ! Mais vous dépenseriez mille sequins pour coucher avec moi. Ah ah ah. N’est-ce pas risible ?
— Pas tant. Je ne voudrais coucher avec vous que pour vous humilier, pour mortifier votre orgueil.
Dieu sait ce qu’elle m’aurait répondu, si nous ne fussions arrivés dans ce moment-là au théâtre. Nous nous séparâmes, et après m’être ennuyé me promenant dans la foule, je suis allé à la salle du redoute espérant de me refaire. J’avais dans ma poche deux cents pistoles d’or de Piémont, ce qui faisait plus que cinq cents sequins42. J’étais bien en fonds ; mais allant ce train-là je m’acheminais au précipice. Je me suis assis à la banque de Carcano, et j’ai bien auguré quand j’ai vu que personne ne me connaissait, excepté mon pauvre comte A. B. qui me suivait partout à la piste. Ne pontant que sur une seule carte, et jouant avec prudence il m’est arrivé de passer quatre heures sans pouvoir ni perdre toute la somme que j’avais devant moi, ni gagner mille sequins comme j’avais fixé. Ce fut à la dernière taille que voulant absolument gagner ou perdre j’ai perdu tout mon or. J’ai trouvé la comtesse dans la salle, qui d’abord qu’elle me vit me suivit, et nous retournâmes à la maison. Elle me dit chemin faisant qu’elle m’avait vu perdre un trésor, et qu’elle en était bien aise.
— Le marquis Triulzi, me dit-elle, vous donnera mille sequins de votre robe, et cet argent vous portera bonheur.
— Et vous aurez ma robe.
— Cela peut être.
— Madame, vous ne l’aurez jamais par ce moyen-là ; et vous connaissez l’autre. Je méprise mille sequins.
— Et moi vos présents, et votre personne.
[30r] J’ai trouvé dans ma chambre mon pauvre comte avec l’air triste, qui avait envie de me plaindre, et qui ne l’osait pas. Ma bonne humeuraf lui donna le courage de me dire que je pouvais avoir mille sequins d’abord du marquis Triulzi pour ma robe de Zibelins.
—agJ’aimerais mieux en faire présent à votre comtesse ; mais elle m’a dit qu’elle la mépriserait si elle devait la recevoir de mes mains.
— Elle en est folle ; mais, je ne sais pas comment, vous avez blessé son humeur altière. Vendez-la croyez-moi, et prenez mille sequins.
— Je vous répondrai demain.
Après avoir dormi quatre ou cinq heures je me suis mis en chenille pour aller chez Greppi, car je n’avais plus d’argent. J’ai pris mille sequins le priant de ne rendre compte à personne de mes affaires ; il me répondit que mes affaires étaient les siennes, et que je pouvais être sûr du secret. Il me fit compliment sur le cas que madame Palesi faisait de ma personne me disant qu’il espérait que nous souperions ensemble chez elle. Je lui ai dit que cette partie me fera le plus grand plaisir. En sortant de chez lui, je lui ai faitah une visite ; qui fut très courte, parce qu’elle avait du monde. Je fus bien aise de trouver qu’elle ne savait rien ni de mes pertes au jeu, ni de l’argent que j’avais chez son ami. Elle me dit qu’il désirait que nous soupassions ensemble, et qu’elle me le ferait dire. Je suis retourné à la maison, où j’ai trouvé le comte dans ma chambre devant le feu.
— Ma femme, me dit-il, est furieuse contre vous, et elle ne veut pas m’en dire la raison.
— La raison est que je ne veux qu’elle ait ma robe que par mes mains, et en pur don. Elle m’a dit net, que si elle devait la recevoir de moi elle la mépriserait. Vous semble-t-il qu’elle ait raison d’être furieuse ?
— Ou c’est folie, ou je n’y comprends rien ; mais faites attention, je vous prie, à ce que je vous dis. Vous méprisez mille sequins, et je vous fais mon compliment si vous êtes en état de mépriser une somme qui me rendrait heureux. Sacrifiez à l’amitié une vanité mal entendue, à ce qu’il me semble, prenez du marquis mille sequins que vous me prêterez, et laissez que ma femme ait la robe, car il est certain qu’il la lui donnera.
Je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire à plusieurs reprises comprenant tout le beau de cet arrangement ; mais j’ai cessé de rire quand j’ai vu le comte enflammé de honte. Je l’ai tendrement embrassé ; puis j’ai eu la barbarie de lui dire que, sans la moindre vanité, je voulais bien me prêter à l’arrangement qu’il m’avait proposé.
— Je vendrai, lui dis-je, quand vous voudrez, ma robe au marquis, et je prendrai les quinze mille livres ; mais sous condition que ce ne sera pas à vous que je les prêterai ; mais que j’en ferai présent à votre belle comtesse tête-à-tête ; mais non pas par force, et je vous prie de lui faire bien comprendre cela, mais de bonne grâce, car en recevant cette somme elle doit se disposer à être vis-à-vis de moi non seulement polie ; mais douce comme un mouton. C’est mon dernier mot.
— Je verrai.
Il me quitta. Une heure après, nous dînâmes mal lui, l’abbé, et moi, puis je suis sorti en voiture pour aller où Barbaro m’attendait. La comtesse lasse du bal n’était pas sortie de son lit. Je n’avais jamais vu sa chambre.
Barbaro exact m’attendait. Il monta d’abord dans ma voiture, et il me conduisit à une maison qui était au bout de Milan. Nous montons au premier étage, et il me présente à un beau vieillard, à une femme à l’air respectable, et à deux demoiselles cousines, dont il était difficile de décider laquelle des deux méritait la préférence. Il m’annonce comme un Vénitien qui avait comme lui le malheur d’être en disgrâce des inquisiteurs d’état. Mais il ajoute qu’étant riche, et garçon je pouvais me moquer de ce malheur.
Il m’annonça pour riche, et j’en avais l’air. Mon luxe était éblouissant. Mes bagues, mes tabatières, les chaînes de mes montres couvertes de diamants, outre ma croix de diamants, et de rubis que je portais en sautoir à un ruban ponceau me rendaient un personnage imposant. C’était l’ordre de l’éperon d’or que j’avais reçu du pape même, mais au bas de ma croix on ne voyait pas d’éperon43. On ne savait pas ce que c’était, et cela me faisait plaisir. Ceux qui en étaient curieux, et qui n’osaient pas s’informer à moi-même avaient raison.aiJ’ai fini de porter cette croix l’année 1765 à Varsovie, lorsque le prince palatin de Russie44 me dit, la première fois que nous nous trouvâmes tête-à-tête, que je ferais bien à me défaire de cette drogue-là. Vous n’en avez besoin, me dit-il, que pour éblouir les sots, et ici vous pourrez vous passer d’avoir affaire à eux. J’ai suivi le conseil de ce seigneur qui avait une tête profonde, et qui [31r] malgré cela fut celui qui ôta la première pierre du piédestal sur lequel le royaume de Pologne se soutenait. Il le précipita par les mêmes moyens qu’il employa pour le rendre plus grand45.
Le vieux marquis auquel Barbaro me présenta me dit qu’il connaissait Venise, et que n’étant pas de l’ordre des patriciens, je ne pouvais vivre que plus heureux vivant dans les pays étrangers ; il m’offrit sa maison, et tous les services qui pourraient dépendre de lui. Mais les deux jeunes marquises me paraissaient quelque chose de surnaturel. Il me tardait de m’informer d’elles à quelqu’un quiaj serait en état de me dire tout, car je ne pouvais pas me fier de Barbaro.
Une demi-heure après, les visites commencèrent à venir à pied, et en voiture. J’ai vu des demoiselles, et des jeunes gens bien mis tous empressés à l’envi à faire leur cour à celle à laquelle l’amour, ou la politesse les forçait àak donner la préférence. La compagnie étant de dix-huit à vingt, ils s’assirent tous à une grande table, où ils se mirent à jouer à un jeu qu’on appelait la banque route46. Après y avoir passé deux heures, et avoir perdu quelques sequins je suis allé avec Barbaro à l’opéra. J’ai dit à mon compatriote que les deux jeunes marquises me paraissaient des anges incarnés, et que après leur avoir offert mon hommage je verrai en peu de jours si elles sont à ma portée : et pour ce qui regardait le jeu, je lui ai dit que je lui prêterais deux cents sequins que je ne voulais pas perdre, et qu’il devait doncal me les cautionner dans les formes les plus légales. Je lui ai dit qu’au lieu duam vingt-cinq pour cent qu’il me demandait dans le gain de la banque il aurait le cinquante c’est-à-dire la moitié, ce que personne ne devait savoir, car quand je me trouverais là je jouerai aussi en pontant tout de bon. Je lui ai dit de venir chez moi le lendemain de bonne heure, me portant des bons gages par écrit,an s’il voulait avoir l’argent. Il m’embrassa dans la joie de son cœur.
Ayant dans la tête les deux demoiselles qui m’avaient frappé, je pensais d’aller m’informer d’elles à Greppi, lorsque j’ai vu le marquis Triulzi qui parlait à quelqu’un. C’était au parterre de l’opéra. Ce fut lui-même qui me voyant tout seul m’approcha [31v] me disant d’un air gai qu’il était sûr que j’avais mal dîné, et que je lui ferais plaisir allant tous les jours dîner chez lui. Je lui ai demandé, vraiment honteux, mille pardons si jeao n’avais pas encore été lui faire ma révérence. Il me dit en riant qu’il avait su que je m’étais déterminé à lui vendre ma robe, qu’il en était bien aise, et qu’il m’en donnerait les quinze mille livres qu’elle valait quand je voudrais. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à envoyer la prendre le lendemain. Il me dit en bref plusieurs jolies histoires deap dames qui étaient aux premières loges, dont la beauté m’avait engagé à lui demander qui elles étaient.
— J’ai vu, lui dis-je, dans une telle église deux beautés dans toutes les règles. Une personne qui était à mon côté m’a dit qu’elles étaient cousines, et qu’elles s’appelaient marquises Q… et F…., les connaissez-vous ? Je suis très curieux d’elles.
— Elles sont toutes les deux charmantes. Il n’est pas difficile d’aller chez elles, et je crois qu’elles sont sages, car jusqu’à présent on n’a conté à Milan la moindre histoire sur leur compte. Je sais cependant que Mademoiselle F. a un amant ; mais dans le plus grand secret, car c’est un fils unique d’une de nos premières familles. Ces demoiselles malheureusement ne sont pas riches ; mais ayant beaucoup d’esprit, comme on m’a assuré, elles peuvent espérer une fortune. Si vous en êtes curieux je trouverai quelqu’un qui vous mènera chez elles.
— Je vous prie de ne pas vous donner cette peine.
Après le ballet je suis allé à la redoute. J’ai entendu trois ou quatre le voilà. Carcano me fit une révérence de tête, me fit asseoir près de lui, me donna un jeu de cartes au lieu de livret, et j’ai commencé à ponter avec un malheur si constant qu’en moins d’une heure j’ai perdu 700 sequins. J’aurais perdu le reste, si Carcano, obligé d’aller quelque part, ne se fût levé donnant ses cartes à une figure qui ne m’a pas plu. Je suis rentré chez moi, et pour ne me voir pas obligé à dissimuler ma mauvaise humeur je me suis mis au lit.
Le lendemain matin Barbaro est venu prendre les 200 sequins que je lui avais promis. Il me garantit la restitution de mon argent me donnant le droit de séquestrer ses appointements jusqu’à l’extinction de sa dette. Je suis allé chez Greppi, où j’ai pris 2000 sequins47 en or, et en billets au porteur.
Chapitre V1
La comtesse humiliée. Noces à la casine des pommes.
Pharaon. Irène conquise. Projet de Mascarade
De retour à la maison j’ai trouvé le comte avec un domestique du marquis Triulzi qui me donna un billet dans lequel il me disait que je pouvais lui consigner la robe. Je la lui ai envoyée dans l’instant. Le comte me dit que le marquis dînerait avec nous, et que certainement il me la payerait. Je lui ai répondu que je n’en doutais pas, et qu’il me tarderait d’abord que je l’aurai reçu de le remettre2 à la comtesse. Il m’a dit qu’il lui avait parlé, et que la proposition l’avait faitb rire ; mais qu’il était sûr qu’elle se déciderait quand elle se verrait en possession de la robe. C’était un vendredi : il n’y avait point d’opéra, et on mangeait maigre. Le Marquis envoya son excellent dîner en poisson, puis il vint lui-même, et après dîner la robe arriva dans un beau panier, et nous avons vu madame très contente : elle s’évertua en remerciements que le marquis reçut en plaisantant, et lui disant qu’étant sage elle devait la vendre, car tout le monde sachant qu’elle n’était pas riche une si belle robe ne lui convenait pas. Il lui dit clairement qu’on se moquerait d’elle. La comtesse à cette remontrance lui dit des injures, et entr’autres que s’il pensait comme cela il devait être fou, car si elle ne lui convenait pas il ne devait pas la lui donner.
Dans le fort de cette dispute voilà une visite. C’était la marquise de Menafoglio. Elle voit la robe qui était étendue sur une table, elle la trouve superbe, elle la suppose à vendre, et elle dit qu’elle l’achèterait volontiers. La comtesse lui répond avec aigreur qu’elle ne l’avait pas achetée pour la revendre, et l’autre lui demande pardon si elle s’était trompée. Le marquis ne peut pas s’empêcher de rire, la comtesse enrage, mais dissimule, et la conversation se soutient. Mais après le départ de Mad. Menafoglio la comtesse [36v] soulage sa colère disant cent injures au marquis parce qu’il avait ri. Elle finit enfin disant qu’elle avait mal à la tête, et qu’elle allait se coucher. Le marquis alors me donne 15 m. livres me disant qu’il était sûr qu’elles me porteraient bonheur à la banque de Carcano qui m’adorait, et qui l’avait prié de me conduire à dîner chez lui, car étant obligé de passer les nuits au redoute il ne pouvait pas me donner à souper. Je le prie de lui dire que j’irai dîner avec lui quand il voudra, excepté le surlendemain me trouvant engagé à une noce à la cascine des pommes3. Ils me font compliment ; ils montrent envie d’y être, et je leur promets de les faire inviter par la belle épouse avec la comtesse pourvu qu’elle veuille faire cet honneur à la compagnie où il n’y aura que des bourgeois. Le marquis s’engage de la persuader à venir, et ilc en est sûr quand je lui dis que l’épouse est Zénobie. Le comte sort pour aller voir si elle était à la maison, il la trouve, et il rentre avec elle. Le marquis lui fait compliment, et l’encourageant à inviter la comtesse il la prend par la main, et il la mène dans sa chambre ; et une demi-heure après il sort nous disant que la comtessed avait promis d’y aller.
Le marquis étant parti un quart d’heure après, le comte me dit que si je n’avais rien de mieux à faire je pouvais aller tenir compagnie à sa femme qu’ayant des affaires il était fâché de devoir laisser seule. Je lui réponds que j’avais les mille sequins dans ma poche, et que je me sentais prêt à les lui laisser si je la trouvais humaine. Il me dit d’attendre qu’il aille lui parler. Je suis allé dans ma chambre où en attendant que le comte était chez la comtesse, j’ai pris 15 m. livres en billets au porteur quee j’avais reçus de Greppi déposant tout l’or que le marquis Triulzi m’avait donné.
Dans ce moment je vois Zénobie qui me porte mes manchettes. Elle me demande si je voulais acheter une pièce de belle toile qui n’était pas chère, et je lui dis qu’oui. Elle descend, et elle remonte avec des flambeaux, et la toile. Je la trouve assez belle, elle me dit qu’il y en avait pour faire douze chemises, qu’elle ne coûtait que dix-huit sequins. Je lui dis que je lui en ferais présent si elle voulait m’accorder sur-le-champ ses grandes faveurs. Elle me dit qu’elle m’aimait ; mais que je lui ferais plaisir à attendre jusqu’après la noce.
— Non ma chère amie ; je suis extrêmement pressé. D’abord, ou jamais, car je me meurs. Tiens, regarde l’état où je suis.
— Je le vois ; mais c’est impossible.
— Pourquoi impossible ? Crains-tu que ton magot4 futur s’en aperçoive.
— Oh ! non. Et quand même il s’en apercevrait je le trouverais bien plaisant s’il osait me le dire pour me faire des reproches.
— Il aurait certainement grand tort. Allons donc : viens entre mes bras.
— Je crois qu’il faut au moins fermer la porte en dedans.
— Je ne crois pas, car on pourrait nous entendre, et on soupçonnerait Dieu sait quoi. Sois sûre qu’il ne viendra personne.
La charmante Zénobie tomba entre mes bras toute amoureuse, et il n’y eut point d’artifice. Je lui ai dix fois dit dans le plaisir que je ressentais qu’elle était faite pour moi, et non pas pour son futur qui ne pouvait pas connaître le prix de ses charmes. Je lui ai dit tout de bon de l’envoyer à tous les diables, et de me prendre à sa place : mais j’ai eu le bonheur qu’elle ne m’a pas cru. Une demi-heure après je fis halte enchanté, et étonné que le comte ne fût pas venu interrompre ma jouissance. Je me l’imagine sorti, ne sachant pas que j’étais dans ma chambre, et je vois Zénobie bien aise lorsqu’elle me voit disposé à recommencer. Elle savait que la fête serait plus longue. Je me mets plus à mon aise, je m’étale ses charmes dans un jour plus séduisant, et je ne me soucie pas que ma coiffure en souffre. Une heure entière de débat calma enfin mes fureurs. Dans la douce extase j’entends la voix du comte, je le dis à Zénobie, je me raccommode, je lui donne dix-huit sequins, elle s’en va, le comte entre riant, et me disant qu’il avait vu tout [37v] par une fente qu’il me fait voir, et qu’il ne s’était pas ennuyé. Il me dit que sa femme était contente que j’allasse lui tenir compagnie, et après une belle risée il me dit qu’il était content aussi. J’ai souri, et en y allant je l’ai prié de se servir de ma voiture qui était à la portef à toute sa commodité, car je ne sortirais plus.
J’entre chez madame, qui était dans son lit, je l’approche, je lui demande comme elle se porte, elle me répond très bien en riant, et me disant que son mari lui avait rendu la santé. Je m’assis sur son lit, et elle ne me gronde pas.
—gEst-ce que vous ne sortirez plus ? me dit-elle ; vous êtes en robe de chambre, et tout décoiffé.
— Je me suis endormi, et j’ai décidé de vous tenir compagnie, si vous voulez bien me souffrir toute bonne, et douce.
— Ayant vis-à-vis de moi des bons procédés soyez sûr que vous me trouverez toujours honnête.
— Et vous m’aimerez.
— Cela dépendra de vous ; vous me sacrifiez ce soir le comte Carcano.
— Il m’a gagné beaucoup d’or, et je prévois qu’il me gagnera demain 15 m. livres que j’ai ici, que le marquis Triulzi m’a donnéesh pour la robe que vous n’avez pas voulu recevoir de mes méprisables mains.
— Vous feriez fort mal d’aller les perdre.
— Certainement. Et cela n’arrivera pas, si je vous trouve complaisante, car c’est à vous que je les donnerai. Permettez-vous que j’aille fermer votre porte ?
— Pourquoi ?
— Parce que je veux avoir l’honneur de me mettre sous cette couverture. Je meurs de froid, belle comtesse, et je brûle de désirs.
— Monsieur je ne permettrai jamais cela.
— Adieu donc. Je vais me placer devant un bon feu, et demain j’irai faire la guerre à Carcano.
Elle me rappela, me disant que j’étais un vilain homme, et pour lors j’ai fermé la porte, et je me suis déshabillé sans qu’elle me voie, car elle me tourna entièrement le dos. Je me suis couché près d’elle, et ayant pris son parti, elle me laissa faire d’elle tout ce que j’ai voulu ; mais jamais une défection de nature ne fut tant favorable à mes desseins, je n’ai jamais pu b…… Tenant ses yeux fermés elle se laissa mettre dans toutes les postures, et elle laissa que je me servisse de sa main tant que j’ai voulu pour faire le miracle de la résurrection. Tout fut en vain.
Faisant semblant de dormir, elle me laissa faire tout ce que j’aii voulu de sa tête, et pour lors elle me fit tant pitié que je me suis trouvé fâché de ne pas pouvoir retourner en vie. Je l’ai enfin quittée lui donnant le dernier coup de poignard avec ces paroles atroces. Ce n’est pas ma faute madame, si vos charmes n’ont aucun pouvoir sur moi. Je vous laisse vos 15 mille livres. Après cette scène je suis allé me coucher dans ma chambre.
[38r] Le lecteur doit me détester, je le sais ; mais je le conseille de suspendre sa haine. Le lendemain de très bonne heure le comte entra dans ma chambre avec le contentement peint sur sa figure. Il me dit que sa femme se portait très bien, et qu’elle me souhaitait le bonjour. Je ne m’y attendais pas. Il me dit qu’il avait été enchanté de voir que les quinze m. livres que je lui avais laissées n’étaient pas celles que j’avais reçues du marquis Triulzi, et qu’il espérait que, comme le marquis me l’avait dit, son argent me porterait bonheur dans la nuit suivante. Je ne savais pas qu’il y avait bal. Je lui ai dit que je n’irais pas à l’opéra ; mais bien au bal, et à la redoute tâchant de me rendre inconnu tant que je pourrais. Je l’ai prié de m’acheter un domino tout neuf, et de ne jamais m’approcher, car j’espérais de n’être connu que de lui. Je l’ai prié de me laisser écrire, ayant en arrière5 une grande quantité de lettres.
À midi il me porta le domino que j’ai d’abord caché, et nous dînâmes avec la comtesse dontj la mine, et le ton m’étonnèrent. Son air serein, affable, et tranquille me la firent paraître une beauté. Je me sentais au désespoir de l’avoir si horriblement maltraitée. Son insensibilité me semblait inconcevable, me surprenait : je jugeais qu’elle devait dormir dans les moments où je l’avais si cruellement insultée. Son mari nous ayant laissés tête-à-tête je lui ai dit que je me reconnaissais pour un monstre qu’elle devait détester. Elle me répondit qu’elle se sentait remplie de devoirs envers moi, et qu’elle ne savait pas en quoi je pouvais croire de lui avoir manqué, et pourquoi je m’appelais monstre. Je lui ai demandé la main, mais elle me donna un très doux baiser en la retirant. Le repentir me rongeait l’âme.
Après avoir cacheté toutes mes lettres je me suis masqué, et je suis allé au bal ne portant sur moi rien qui pût me faire reconnaître. J’ai pris une montre, et deux tabatières que personne ne m’avait vues, et j’ai changé jusque les bourses6 où je portais mon argent. Je suis allé m’asseoir à la banque de Carcano, et pour rester inconnu j’ai joué d’une façon tout à fait différente. [38v] Dans une bourse j’avais cent quadruples d’Espagne qui faisaient 700 sequins, et dans une autre 300 sequins vénitiens7. C’était l’or que j’avais reçu de Greppi. J’ai commencé par vider devant moi la bourse où j’avais les cent quadruples.
En moins d’une heure j’ai perdu tout mon or. Je me suis levé, et tout le monde croyant que je voulais m’en aller me faisait place lorsque j’ai tiré ma bourse où j’avais les trois cents sequins vénitiens. Ne voulant plus m’asseoir j’en mets cent sur une carte que je trouve seconde avec le paroli, et le sept et le va8, et le banquier d’un air très content me rend tous mes cent doblons da ocho. Pour lors je me place de nouveau près de lui, je recommence à jouer, et Carcano en semble très aise. Il m’étudiait. J’avais la tabatière que l’électeur de Cologne m’avait donnéek qui avait son portrait en médaillon. Le banquier me demande en pantomime la permission de prendre une prise de tabac, et tout le monde qui entourait la banque examine le portrait. J’entends une voix de femme dire : C’est le défunt électeur de Cologne9 habillé en grand maître de l’ordre Teutonique. On me rend ma tabatière. Je joue avec une nouvelle méthode. Une seule carte à cinquante sequins paroli, et paix de paroli10. Une heure avant jour la banque a expiré. Carcano me dit poliment que si je voulais laisser là tout cet or, il allait le faire peserl me donnant un billet au porteur à la vue duquel le caissierm remettrait toute la somme, et j’y consens en y ajoutant mes cent quadruples. On porte une balance. On le pèse, et on me fait un bon de trente-quatre livres d’or, ce qui faisait 2 856 sequins11. Carcano signe le billet, etn marchant à pas lents, j’entre au bal.
Barbaro, qui, ayant le talent de tous les Vénitiens, me reconnaît, m’approche, et me fait compliment ; mais voyant que je ne lui réponds pas il me quitte. Un masque femme habillé à la grecque avec un bonnet à l’orientale couvert deo beaux brillants, et une riche ceinture au-dessous de sa gorge, qui en faisait deviner la beauté, me dit en fausset qu’elle désirait de danser avec moi la contredanse. J’y consens. Elle ôte ses gants, et je vois une [39r] main d’albâtre, et j’en sens la douceur. Je pensais en vain pour deviner qui ce pouvait être. Après la contredanse qui m’avait mis tout en nage, elle me dit que je pouvais aller m’essuyer dans sa loge ; je la suis, et voyant le banquier Greppi, je me trouve sûr d’avoir dansé avec Thérèse, qui se démasquant me fait compliment sur ma victoire. Elle me dit, que si elle n’avait pas vu ma tabatière, elle ne m’aurait pas connu ; maisp qu’elle ne m’avait dévoilé qu’à l’ami qui était là. Malgré cela elle m’assure que j’avais été connu d’autres. J’ai donné à M. Greppi le billet au porteur qui m’en donna d’abord quittance. Elle l’invita à souper avec moi chez elle le lendemain me disant que nous serons quatre : Greppi se montra curieux de ce quatrième ; mais pas moi. J’étais sûr d’y trouver mon cher Cesarino.
Je suis redescendu au bal, où deux Domino femelles m’attaquèrent à droite, et à gauche, me disant dans leur fausset que Messer Grande12 m’attendait dehors. Elles me demandent du tabac : je leur en donne d’une tabatière où il y avait sous un secret une miniature scandaleuse. J’ai l’impudence de la leur découvrir, et une d’elles, après l’avoir bien examinée, me rend la tabatière, me disant qu’en punition de mon crime je ne saurai jamais qui elles sont ; et après ces paroles elles me laissent. Fort fâché de leur avoir déplu, je les suis, et voyant Barbaro qui connaissait tout le monde, je les lui montre, et il me dit que c’étaient les jeunes marquises Q. et F.. Je m’en réjouis, et je lui promets d’y aller le surlendemain. Il me dit que tout le bal me connaissait, et que la banque allait bien quoique je dusse mépriser ces bagatelles.
Vers la fin du bal, un masque habillé en barcarol vénitien fut abordé par un masque femelle fort gentil habillé en baüte, et manteau noir parfaitement dans le costume vénitien13. Il défia le barcarol à le convaincre qu’il était vénitien dansant la Furlane14 avec elle. Le barcarol tope, on ordonne à l’orchestre une Furlane ; mais le barcarol, qui apparemment était Milanais fut hué. La jolie masque au contraire dansa à ravir. Cette danse étant dans le nombre de mes petites passions, j’invite l’inconnue à la danser avec moi ; et tout le cercle nous ayant applaudis, nous dansons la seconde, et c’eût été assez, si une jeune fille sans masque sur le visage, habillée en bergère, jolie comme un cœur, ne m’eût engagé à danser la troisième. Elle la dansa [39v] supérieurement. Elle fit, et défit trois fois à double reprise le grand cercle planant si bien qu’elle parut ne pas toucher terre. Elle m’a mis hors d’haleine. Elle me dit à l’oreille mon nom, je lui ai demandé le sien, et elle me répondit que je le saurais si j’allais la voir aux trois rois15 dans la telle chambre.
— Êtes-vous seule ?
— Je suis avec mon père, et ma mère vos anciens amis.
— Vous me verrez Lundi.
Combien d’aventures ! Las à n’en pouvoir plus, je vais à la maison,q mais on ne me laisse dormir que trois heures. On me réveille, et on me hâte. La comtesse, le comte, et le marquis tous prêts pour les noces de Zénobie me disent qu’il n’était pas honnête de faire attendre des nouveaux mariés. Ils me font tous les trois les plus grands compliments sur la bravoure avec laquelle j’avais subjugué la fortune. Je réponds au marquis que c’était son argent qui m’avait porté bonheur : je ne pouvais plus me cacher. Il me dit qu’il savait où son argent était allé.
Cette indiscrétion de la comtesse, ou du comte m’a surpris, car elle me parut contraire aux premières règlesr des intrigues de cette espèce. Le marquis me dit que Carcano m’avait connu à la façon d’ouvrir ma tabatière, et qu’il nous attendait à dîner.
— Il désire, me dit-il, de perdre contre vous tout son argent.
— Dites-lui que j’ai ce même désir.
Nous allâmes tous à la cassine des pommes, où nous trouvâmes dix-huit à vingt bourgeois qui nous attendaient, et les époux qui s’évertuèrent en compliments. Nous ne fûmes pas embarrassés à mettre à son aise toute cette compagnie, qui à notre arrivée se trouva décontenancée. Nous nous mîmes à table. On plaça l’épouse entre le mari et moi. Nous étions vingt-quatre, et j’ai vu des poupoles16 très jolies ; mais j’étais trop occupé. Ce dîner qui dura trois heures fut si abondant, et les vins étrangers si exquis que je me suis tenu pour sûr que les vingt-quatre sequinss n’avaient pas pu suffire à en payer les frais. Ce qui nous fit rire furent les brindisi17. Chacun porta en vers inventés dans le moment des santés d’un mérite très rare, et chacun se crut en devoir de chanter. Nous rîmes ; mais nous les fîmes rire aussi avec nos impromptus, et nos chansons, où nous ne réussîmes pas mal à composer des bêtises qui ne cédèrent en rien à toutes celles qui sortirent de la bouche de tous ces bonnes gens.
En nous levant de table les embrassades furent générales ; mais la comtesse ne put s’empêcher d’éclater de rire lorsqu’elle a dû embrasser le tailleur. Cette risée lui parut une faveur singulière. Un très bon orchestre se faisant entendre la danse commença. En force [40r] de l’étiquette la danse commença par un menuet de l’épouse avec l’époux. Zénobie le dansa en mesure, mais le tailleur fit tant rire la comtesse que nous crûmes qu’elle allait se trouver mal ; mais elle dut danser avec lui en même temps que l’épouse dansa avec moi. En moins d’une heure les menuets finirent, et les contredanses commencèrent qui durèrent jusqu’à la fin du bal, où on servit cinq ou six fois du café à tout le monde, et des confetti. Ce sont des dragées de plusieurs espèces qu’on fait à la perfection dans ce pays-là.
Après avoir fait mes compliments à l’époux, il trouva juste, et noble mon procédé quand il me vit donner la main à sa femme la priant de m’accorder l’honneur de la conduire chez elle. Après avoir dit au cocher où il devait aller, j’ai pris cette charmante femme à l’éteignoir18, et je l’y ai tenue jusqu’à sa porte. Zénobie descendit d’abord ; mais m’apercevant qu’une grande, et grosse marque du crime commis se trouvait sur la plus visible partie de mes culottes de velours ras gris de lin19, dont la tache devait être effroyable, j’ai dit à Zénobie de monter, l’assurant que j’allais revenir d’abord. Je suis allé chez moi, où j’ai vite mis des culottes noires. Je suis retourné chez Zénobie que son mari n’était pas encore arrivé. J’ai vu un grand lit dans une chambre, une grande table de tailleur dans une autre, et une cuisine.
— Je suis charmé, ma chère commère de te voir bien logée.
— Vous êtes allé vous changer de culottes.
— Oui. Une grande tache causée par notre exploit les rendait scandaleuses.
— Tu as bien fait.
Le tailleur arrive avec sa sœur. Il me remercie en m’appelant compère ; et il me demande d’abord comment j’avais fait à changer des culottes.
— Allant chez moi, lui répondis-je, et laissant votre femme seule, dont je vous demande pardon.
— Tu n’as pas vu, lui dit-elle, que monsieur s’était versé du café dessus ?
— Tu devais, lui dit-il, aller en sa compagnie chez lui.
Puis il rit de sa saillie.
— Avez-vous, me dit-il, été content de la noce ?
— Très content ; mais je dois vous rembourser, cher compère, de ce qu’elle vous a coûté davantage.
— Pas beaucoup, pas beaucoup, je vous enverrai la carte20 par Zénobie.
Je suis retourné chez moi, fâché de n’avoir pas prévu qu’on s’apercevrait que j’ai changé de culottes. Après avoir dit adieu au comte à la comtesse, et au marquis qui me remercièrent de la belle farce21 que je leur avais donnéet, je suis allé me coucher.
Le lendemain matin, je suis sorti à pied pour aller voir ce que c’était que cette fille qui après avoir si bien dansé la Furlane, me dit qu’elle demeurait aux trois rois avec son père, et sa mère mes anciens amis.
[40v] J’arrive à cette auberge, et sans parler à personne, je monte à la chambre que la jolie fille m’avait exactement indiquée. J’entre, et je reste surpris de voir la comtesse Rinaldi que Zavoiscki m’avait fait connaître à la locande22 du Castelletto, il y avait alors seize ans23. Le lecteur peut se souvenir de quelle façon M. de Bragadinu avait payé à son mari la somme qu’il m’avait gagnéev au jeu. Madame Rinaldi avait vieilli, mais je l’ai dans l’instant reconnue. Comme je n’avais eu pour elle qu’un caprice passager, je ne m’arrête pas à des souvenirs qui ne nous faisaient aucun honneur. Je lui dis que j’étais charmé de la revoir, et je lui demande si elle vivait encore avec son mari.
— Vous le verrez dans une demi-heure.
— Madame je m’en vais, puisque nous avons des anciens griefs que je ne me soucie pas de rappeler.
— Non, non, asseyez-vous.
— Vous me dispenserez.
— Irène, retiens monsieur.
La jolie Irène à cet ordre se mit à la porte non pas comme un mâtin qui grinçant les dents menace la mort à celui qui pense de résister à sa rage ; mais comme un ange qui avec un regard enchanteur calme, et annonce le bonheur à celui qu’il arrête. Elle me rendit immobile.
— Laissez-moi partir, lui dis-je, nous pourrons nous revoir ailleurs, laissez-moi partir.
— Ah, je vous prie, attendez papa.
En me disant cela, elle me regarde d’une façon si tendre, que ses lèvres attirent les miennes. Irène a vaincu :w je me mets sur un siège, où glorieuse de sa victoire, elle vient s’asseoir sur moi, je lui fais des caresses qu’elle me rend toute joyeuse. Je demande à Madame où elle est née, et elle me répond 😡
— À Mantoue trois mois après mon départ de Venise.
— Quand partîtes-vous de Venise ?
— Six mois après vous avoir connu.
— C’est curieux. Si j’avais eu avec vous une tendre connaissance vous pourriez me dire que je suis son père ; et je le croirais, prenant pour une voix du sang la passion qu’elle m’inspire.
— Je m’étonne que vous oubliiez si facilement certaines choses.
— Oh oh ! Je vous réponds que je n’oublie pas ces choses-là ; mais je vois tout. Vous voulez que je rejette les sentiments qu’elle m’inspire, et cela sera fait ; mais elle y perdra.
Irène que ce court dialogue avait renduey muette, reprend courage un moment après, et me dit qu’elle me ressemble.
[41r] — Restez, me dit-elle, dîner avec nous.
— Non, car je pourrais devenir amoureux de vous, et une loi divine me le défend, à ce que votre mère prétend.
— J’ai badiné, me répond la mère. Vous pouvez aimer Irène en bonne conscience.
— Je le crois.
Irène sort, et je dis à cette mère tête-à-tête que sa fille me plaît ; mais que je ne veux ni soupirer, ni être pris pour dupe.
— Parlez-en à mon mari. Nous sommes dans la détresse, et on nous attend à Crémone.
— Mais votre fille a un amant, et elle en a eu.
— Jamais que pour des badinages.
— Cela me semble impossible.
— C’est cependant vrai.
Mais voilà le comte Rinaldi qui entre avec sa fille. Il était devenu si vieux que je ne l’aurais pas reconnu. Il m’embrasse ; et il me prie de ne pas parler du passé. Il n’y a que vous, me dit-il, qui puisse me tirer d’embarras, me donnant le moyen de partir pour Crémone. J’ai tout engagé, j’ai des dettes, et je me vois dans le moment d’aller en prison. Personne ne vient chez moi que des gueux qui en veulent à ma fille qui est le seul bien réel que je possède. Voilà une montre de Pinsback24 que je suis allé pour vendre : elle vaut bien six sequins, et on ne veut m’en donner que deux25.
Je prends la montre ; je lui donne six sequins, et j’en fais présent à Irène. Elle me dit en riant qu’elle ne pouvait pas me remercier, parce que c’était sa montre qu’elle pourrait réclamer si son père l’avait vendue. Comme cela, lui dit-elle sans rire, vous pourrez la vendre encore.
Après avoir bien ri de cette repartie, j’ai donné à M. Rinaldi dix sequins26, lui disant que j’étais pressé, et que je le reverrais dans trois ou quatre jours.
Irènez étant venue m’accompagner jusqu’au bas du premier escalier, et m’ayant convaincu avec la plus douce soumission que sa belle fleur n’avait pas encore été cueillie eut dix autres sequins. Je lui ai dit que la première fois qu’elle viendrait au bal avec moi toute seule je lui en donnerais cent. Elle me répondit qu’elle dirait cela à son papa.
Retournant à la maison, et me sentant sûr que ce pauvre homme me vendrait les prémices de sa fille avant le premier [41v] bal, et que je ne saurais où la conduire pour l’avoir en pleine liberté, je vois un écriteau à une porteaaà côté d’une boutique de pâtissier. La rue était solitaire, cela me plaît, je me détermine à prendre une chambre. Je parle au pâtissier, il me dit que la maison lui appartenait ; et sa femme tenant un enfant à la mamelle me dit de monter avec elle pour choisir. Elle me mène au troisième, où je ne vois que des pauvres gîtes. Jeab n’en veux pas. Elle me dit que son premier était de quatre chambres, qui se suivaient, et qu’elle ne pouvait pas en séparer une. Je vais les voir, et je n’hésite pas à les louer toutes. Je descends, je paie au pâtissier comme il l’a voulu un mois d’avance, et il me donne quittance, puis il me dit qu’il me fera à manger pour moi seul, ou en compagnie à tel prix que je lui ordonnerais. Je trouve cela à merveille. Je lui ai donné un nom banal : il n’a pas su à qui il avait loué son appartement.
Je suis retourné chez moi, etac ayant concerté avec Barbaro d’aller passer l’après-dîner chez les belles marquises j’ai fait une longue toilette. Après avoir assez mal dîné avec la comtesse qui me paraissait devenue toute bonnead mais qui cependant ne parvenait pas à me plaire, je suis allé chercher Barbaro. Nous y allâmes ensemble.
Je viens, leur dis-je, vous demander pardon de vous avoir révélé le secret de ma tabatière. Elles rougirent, et accusèrent Barbaro d’indiscrétion. Je considérais ces deux filles que, préjugé à part, je trouvais bien supérieures à Irène, qui dans ce moment-là m’occupait ; mais leur maintien, et le respect qu’elles paraissaient exiger m’effrayait. La situation d’Irène m’avait ouvert le chemin à tout demander, et être sûr de tout obtenir ; mais ici je voyais deux grandes demoiselles qui affichaientae la morgue de la noblesse, et auxquelles j’avais peur que mon extérieur n’eût pas la force d’imposer. Par ce que le marquis Triulzi m’avait dit j’étais sûr queaf quand Barbaro m’avait dit qu’on pouvait les avoir pour de l’argent, il n’avait parlé que par conjecture.
Lorsque la compagnie fut assez nombreuse on parla de jouer, et je me suis disposé à ponter à petit jeu comme Mademoiselle Q. à côté de laquelle je me suis mis. Sa tante qui était la maîtresse de la maison m’avait présenté un très joli garçon en uniforme autrichien27 qui s’assit aussi à mon autre côté.
[42r] Mon cher Barbaro tenait les cartes en capon ; cela commença à me déplaire. Ma voisine, à la fin du jeu, qui dura quatre heures, se trouva en gain de quelques sequins, et son frère mon voisin qui après avoir perdu son argent avait joué sur sa parole se trouva débiteur de vingt sequins. La banque gagnait cinquante, en y comprenant les vingt du jeune lieutenant. Nous partîmes tous ; et le joli jeune homme demeurant loin me fit l’honneur de monter dans ma voiture.
Chemin faisant Barbaro nous dit qu’il voulait nous faire connaître une jeune Vénitienne nouvellement arrivée, et le jeune officier le pressant de nous la faire connaître d’abord, nous y allons. Je ne la trouve pas jolie, et elle n’intéresse pas non plus le jeune officier. Je prends un jeu de cartes, et tandis qu’on faisait du café, et que Barbaro enjôlait la belle je tire de ma poche vingt sequins, et j’excite le jeune homme à en perdre encore vingt contre moi sur sa parole. Je n’ai pas eu de peine à le persuader. Tandis qu’il jouait je lui parlais de la passion que la marquise sa sœur m’avait inspirée, lui disant que n’osant pas m’expliquer il n’y avait que lui auquel je pouvais me recommander. Mon instance dans le commencement qu’il ne prenait que pour un badinage le fit rire. Attentif à son jeu, il ne me répondait que vaguement. Mais quand il s’aperçut que parlant d’amour je ne faisais pas attention aux cartes qu’il perdait, il commença à me promettre de parler en ma faveur. Il me gagna les vingt sequins qu’il paya sur-le-champ à Barbaro, puis il m’embrassa avec les mêmes transports qu’il aurait pu me démontrer si je lui avais fait présent de cette petite somme. Il me promit de s’intéresser pour moi de toutes ses forces, et quand nous nous séparâmes il m’assura qu’il se trouvera en état de me dire quelque chose à notre première entrevue.
M’étant engagé à souper chez Thérèse, je suis allé à l’opéra qui était au troisième acte. Étant entré dans la salle du jeu, je n’ai pas pu résister à la tentation de jouer. J’ai [42v] perdu deux cents sequins dans une seule taille perdant quatre cartes de suite. J’ai quitté ayant l’air de me sauver. Carcano me dit qu’il espérait tous les jours de me voir arriver chez lui avec le marquis Triulzi à l’heure de son dîner.
Chez la Palesi j’ai trouvé Greppi qui l’attendait. Un quart d’heure après elle arriva avec D. Cesarino que j’ai couvert de baisers tandis que Greppi tout étonné considérait ce garçon qu’il ne pouvait juger que mon frère, ou mon fils ; mais Thérèse lui ayant dit que c’était son propre frère, il me demanda en riant si j’avais beaucoup connu sa mère, et je lui ai dit qu’oui. Il parut content.
À ce souper d’ailleurs très délicat rien ne m’intéressa que Cesarino. Je l’ai trouvé sage, et très instruit, et grandi au point, depuis la dernière fois que je l’avais vu à Florence, qu’il était très bien formé. Je me suis réjoui quand j’ai su qu’elle le garderait chez elle tout le reste du carnaval. La présence de ce garçon rendit notre souper sérieux ; mais sa mère, et Greppi ne ressentirent pas moins de plaisir. Nous quittâmes Thérèse, et Cesarino à une heure du matin, et je suis allé me coucher très content de ma journée, car je n’étais de nulle façon sensible à la perte de deux cents sequins.
Le lendemain j’ai reçu un billet d’Irène qui me conjurait de passer chez elle. Son père la laissait aller au bal avec moi ; elle avait un domino ; mais elle avait besoin de me parler. Je lui ai répondu qu’elle me verrait dans la journée. J’étais engagé chez Carcano, et le marquis m’avait fait dire qu’il m’attendait chez lui pour y aller ensemble.
J’ai trouvé ce beau joueur dans une jolie maison meublée avec goût avec deux jolies femmes, dont une était sa maîtresse, et quatre ou cinq marquis, car à Milan les nobles ne sauraient être moins que marquis, tout comme à Vicence ils sont tous comtes28. Dans la gaieté du dîner il me dit qu’il me connaissait depuis dix-sept ans à l’occasion d’une affaire que j’avais eue avec un soi-disant comte Celi à la cascina des pommes, joueur d’avantage auquel j’avais escamoté une danseuse que j’avais conduite à Mantoue29. J’ai confirmé la [43r] chose, et j’ai égayé la compagnie racontant en détail ce qui m’était arrivé à Mantoue avec Oneilan, et à Césène où j’ai trouvé le comte Celi devenu comte Alfani30. On parla du bal qu’on devait donner le lendemain, et quand j’ai dit que je n’irais pas on se mit à rire. Carcano me proposa un pari qu’il me connaîtrait si j’allais jouer à sa banque. Je lui ai répondu que je ne voulais plus jouer, et il se félicita, me disant que quoique malheureux à ponter, je lui gagnais31 tout de même, malgré cela il me dit qu’il perdrait contre moi volontiers tout son bien.
Il avait une bague d’une pierre couleur de paille presqu’aussi belle que la mienne. Elle lui coûtait deux mille sequins, la mienne m’en coûtait trois mille. Il me demanda si je voulais la jouer contre la sienne après les avoir démontées, et fait estimer toutes les deux, et avant d’aller à l’opéra. Je lui ai dit que je le voulais bien en faisant une taille chacun.
— Non. Je ne ponte jamais.
— Rendez-moi donc le jeu égal. Les doublets32 seront nuls, comme les deux dernières cartes.
— Ce serait vous pour lors qui auriez de l’avantage.
— Si vous me prouvez cela, je veux perdre cent sequins. Et au contraire je parie cent sequins que malgré les doublets nuls, et la nullité des deux dernières cartes, le jeu est encore avantageux au banquier. Je vous le prouverai avec évidence, et je me rapporterai à la sentence du marquis Triulzi.
On me pria de démontrer cela sans parier. Les avantages, lui dis-je, du banquier seraient deux. L’un, qui est le plus petit consisterait en ce que tenant les cartes à la main vous n’êtes obligé d’avoir autre attention que l’habituelle de ne jamais faire fausse taille, attention qui ne trouble en rien la paix, et la tranquillité de votre raison tandis que le ponte perd la tête chimérisant33 à chercher les cartes dont la probabilité soit plus penchante à sortir au pair qu’à l’impair. L’autre avantage est celui du temps. Le banquier tire la carte qui est pour lui nécessairement une seconde avant celle qui est pour le ponte. Votre bonheur donc est placé en rang avant celui de votre adversaire.
Personne ne me répondit. Le seul Triulzi dit que pour établir une parfaite égalité dans un jeu de hasard il faudrait que les deux joueurs fussent égaux, ce qui est presqu’impossible. [43v] Carcano dit que tout cela était pour lui du sublime34.
En sortant de chez lui, je suis allé aux trois rois pour voir ce qu’Irène voulait me dire, et pour jouir de sa présence, et la désirer avant de parvenir à la posséder. Quand elle me vit elle me sauta au cou ; mais avec trop d’empressement pour que je prisse cela pour argent comptant ; mais quand on chérit le plaisir, il ne faut pas philosopher pour le diminuer. Si Irène m’avait frappé en dansant la furlane, pourquoi ne pouvais-je lui avoir plu aussi malgré les vingt ans que j’avais plus qu’elle ? Son père, et sa mère me reçurent comme leur sauveur. Le père me pria de sortir avec lui un moment.
— De grâce, me dit-il, pardonnez à un homme vieux, et maltraité par la fortune une demande impertinente que je vais vous faire. Dites-moi oui, ou non, et après nous rentrerons. Est-il vrai que vous avez promis à Irène cent sequins, si elle vient demain au bal avec vous ?
— C’est très vrai.
Ce pauvre vieux fripon malheureux me prit alors par la tête d’une façon qu’il me fît quasi peur ; mais ce ne fut que pour m’embrasser. Nous rentrâmes dans la chambre moi en riant, et lui en versant des larmes de joie. Il est d’abord allé consoler sa femme qui ne pouvait pas croire la chose possible.
Mais ce fut Irène qui me fit rire me disant avec un ton de sentiment que je ne devais pas m’imaginer qu’on la croie menteuse.
— Ils crurent, dit-elle, que j’avais entendu cent au lieu de cinquante ; il leur semble que je ne vaux pas davantage.
— Tu en vaux mille, charmante Irène. Tu t’es mise à la porte, m’empêchant de partir, et ton courage m’a plu. Je veux te voir en domino, car j’ai peur qu’on te critique.
— Oh ! Tu me trouveras bien.
— Est-ce là tes souliers, et tes boucles ? Tu n’as pas d’autres bas ? As-tu des gants ?
— Je n’ai rien.
— Envoie chercher tout cela. Que les marchands viennent ici. Tu choisiras, et je payerai tout.
Ce fut M. Rinaldi qui partit d’abord pour faire monter un bijoutier, un marchand de bas, un cordonnier, et un parfumeur. J’ai dépensé une trentaine de sequins à lui acheter tout ce qu’elle a voulu, et que j’ai jugé lui être nécessaire.
[44r] Mais lorsque j’ai vu son masque sans un tour de dentelle d’Angleterre35, j’ai crié miséricorde. Son père fit d’abord monter une marchande de modes, et je lui ai donné une aune d’entoilage36 de point à l’aiguille pour la faire coudre en papillotes à l’entour de son masque. Elle m’a coûté dix à douze sequins. Irène était ébahie ; et son père, et sa mère se montraient tristes, car tant d’argent leur paraissait jeté.
Quand je l’ai vue vêtue, je l’ai trouvée charmante. Je lui ai dit de se tenir prête le lendemain à l’heure de l’opéra, puisqu’avant d’aller au bal nous irions souper quelque part. Lorsque je fus pour partir Rinaldi me demanda où j’irai en quittant Milan.
— À Gênes, lui dis-je, puis à Marseille, puis à Paris, puis en Angleterre pour y passer un an.
— Heureuse fuite des plombs.
— J’ai risqué la vie.
— Il est certain que vous méritez votre fortune.
— Le croyez-vous ? Je ne l’emploie qu’à mes plaisirs.
— C’est beaucoup que vous ne conduisez pas avec vous une maîtresse.
— Elle m’empêcherait de trouver cinquante bonnes fortunes dans toutes les villes, où je fais un séjour. Si j’avais une maîtresse avec moi elle m’empêcherait de conduire demain au bal cette charmante Irène.
— Tout cela est vrai.
Je suis allé à l’opéra, où j’aurais joué ; mais ayant trouvé dans le parterre Cesarino j’ai passé avec lui deux heures délicieuses. Il m’a ouvert son cœur, il m’a engagé à parler à sa sœur pour la persuader à consentir à sa vocation. Il se sentait entraîné par un penchant invincible à la navigation, et il me disait qu’en faisant le commerce ce penchant pouvait être la source de sa grande fortune. Je lui ai promis de lui parler.
J’ai mangé avec lui quelque chose, puis je suis allé me coucher. Le lendemain matin le frère de Melle Q. vint me demander à déjeuner, et à me dire qu’il avait parlé à sa sœur, et qu’elle lui avait répondu que certainement je m’étais moqué de lui puisqu’il n’était pas croyable que je pensasse à me marierag dans la vie que je menais.
— Je ne vous ai pas dit que j’aspire à l’honneur de devenir son mari.
— Vous ne me l’avez pas dit, et je ne le lui ai pas dit ; mais c’est pourtant cela ce qu’elle m’a répondu.
— L’honneur m’ordonne d’aller la désabuser sans différer d’un seul jour.
— Vous ferez bien. Allez-y à deux heures, je dîne là, et ayant à parler de quelque chose à ma cousine, je vous laisserai tête-à-tête.
Cet arrangement me plut. Le voyant admirer un petit étui d’or qui était sur ma table de nuit, je lui ai dit que c’était une bagatelle que j’osais lui offrir, et qu’il pouvait accepter de l’amitié sans le moindre scrupule. Il m’embrassa, et il le mit dans sa poche m’assurant qu’il le garderait jusqu’à la mort.
Étant sûr de souper avec Irène je me suis passé de dîner. Le comte était allé la veille à S. Angelo quinze milles37 distant de Milan, et la comtesse étant restée seule je ne pouvais pas me dispenser d’aller dans sa chambre pour lui demander excuse si je ne pouvais pas avoir l’honneur de dîner avec elle. Elle me répondit avec la plus grande douceur que je ne devais pas me gêner. Je voyais avec évidence toute la fausseté du rôle qu’elle jouait ; mais je voulais qu’elle crût que j’en étais la dupe. J’y gagnais. Content de passer pour fat, je lui ai dit que je n’étais pas un ingrat, et que je pouvais l’assurer que je la vengerais en carême de la dissipation qui m’empêchait de lui faire une cour plus assidue dans le carnaval qui s’acheminait à grands pas à sa fin. Elle me répondit avec un sourire qu’elle l’espérait, et en me disant cela elle me donna une prise de tabac, après en avoir savouré une ; mais ce n’était pas du tabac. Elle me dit que c’était une excellente poudre qui faisait saigner du nez. Fâché de l’avoir prise je lui ai dit en riant que n’ayant pas mal à la tête cela ne m’amuserait pas. Elle me répondit en riant qu’on ne saignait pas beaucoup, et que cela ne pouvait faire que du bien ; et dans l’instant nous éternuâmes ensemble quatre ou cinq fois de suite ; je me serais fâché tout de bon si je ne l’eusse vue rire. Connaissant cependant la propriété des sternutatoires je ne croyais pas que nous saignerions ; mais je me trompais. Elle approchaah de sa tête une grande écuelle d’argent, et j’ai vu son sang. Un moment après, j’ai dû en faire de même excité par elle qui m’a empêché de le prendre dans mon mouchoir. Après en avoir répandu vingt ou trente gouttes la scène finit. La voyant toujours rire, j’ai dû rire. Nous nous lavâmes avec de l’eau fraîche. Nos sangs mêlés, me dit-elle toujours riant, feront naître entre nous deux une amitié immortelle. Je lui ai demandé un peu de cette poudre, et elle me l’a refusée : je lui ai demandé quel nom elle avait ; et elle me dit qu’elle ne le savait pas. La première chose que j’ai faite en la quittant fut d’aller chez un apothicaire pour m’informer de cette poudre dont je n’avais jamais entendu parler et que sans ce qui venait de m’arriver j’aurais crueai fabuleuse ; mais l’apothicaire n’était pas plus savant que moi. Il me dit cependant que l’Euphorbe38 pouvait quelquefois faire saigner ; mais il ne s’agissait pas de quelques fois ; ce devait être sûr, et immanquable, et j’en étais plus que convaincu.ajCe petit accident me fit faire des réflexions sérieuses. Madame était Espagnole, et devait me haïr. Le lecteur verra de quoi il s’agissait.
J’ai trouvé le joli officier dans le salon près du jardin avec sa cousine qui écrivait. Mademoiselle de Q. était dans le jardin. Ils avaient déjà dîné. Sous le prétexte de les laisser écrire je suis allé la rejoindre.
— Je suis au désespoir, lui dis-je, d’un quiproquo qui à juste titre pourrait me représenter à votre esprit pour fat, et dépourvu de jugement. Je viens me justifier mademoiselle.
— Je devine ce que c’est ; mais soyez sûr que mon frère n’y entend pas malice. Laissons même qu’il le croie. Vous semble-t-il que je puisse vous avoir cru capable d’une pareille démarche tandis que nous ne nous connaissons pas ? J’ai cru de devoir donner une tournure de mariage à une galanterie à laquelle sans cela mon frère trop jeune aurait pu donner une interprétation sinistre.
— J’admire votre esprit, et je n’ai plus rien à vous dire ; mais je ne me trouve pas moins obligé à M. votre frère d’avoir eu la complaisance de vous faire savoir que vos charmes m’ont séduit, et qu’il n’y a rien au monde que je ne sois prêt à faire pour vous convaincre de mon tendre attachement.
— Cette explication ne me déplaît pas ; mais vous auriez mieux fait de ne pas informer mon frère de vos sentiments, et même, permettez que je vous le dise, de ne pas les déclarer à moi-même. Vous auriez pu m’aimer ; je m’en serais aperçue, et j’aurais fait semblant de ne pas le savoir : moyennant cela, je me serais trouvée en droit de ne pas me gêner. Actuellement je dois me tenir sur mes gardes. En [45v] convenez-vous ?
— Vous me pétrifiez, belle marquise ; on ne m’a jamais de ma vie si bien convaincu de ma bêtise. Mais ce que je trouve de plaisant est que tout ce que vous venez de me dire m’était connu. Vous m’avez fait perdre la tête ; mais j’espère que vous n’aurez pas la cruauté de m’en punir.
— Comment pourrai-je vous en punir ?
— Ne m’aimant pas.
— Hélas ! Cela dépend-il de nous ? On nous force à aimer ; et nous voilà perdues.
Expliquant à mon avantage ces dernières paroles, j’ai cru de devoir parler d’autre chose. Je lui ai demandé si elle allait au bal. Elle me répondit que nonak.
— Vous irez peut-être inconnues.
— Nous le voudrions bien ; mais c’est impossible. Il y a toujours quelqu’un qui nous connaît.
— Si j’avais le privilège de vous servir, je gagerais ma tête que personne ne vous connaîtrait.
— Je ne crois pas que vous voudriez vous occuper de nous.
— Je vous aime un peu incrédule. Mettez-moi à l’épreuve. Si vous pouvez sortir seules nous nous déguiserons de façon à exciter la plus grande curiosité ; mais en vain.
— Nous pourrons sortir avec mon frère, et une demoiselle qu’il aime ; et nous sommes sûres qu’il sera discret.
— Charmante commission ! Mais ce ne peut être que pour le bal de Dimanche. Je m’entendrai donc avec votre frère. Dites-lui qu’il vienne chez moi, et avertissez-le que Barbaro même ne doit rien savoir. Vous viendrez vous masquer là où je vous dirai ; mais nous nous verrons. Je m’en vais à la sourdine39 pour m’occuper d’abord de cette importante affaire.
Sûr de parvenir, et n’ayant dans la tête aucun projet de mascarade en cinq personnes, j’attends à mettre ma cervelle à l’alambic dans un moment plus tranquille, car dans celui-là Irène m’occupait trop.
Je suis allé chez moi me mettre en domino, et je suis allé la prendre aux trois rois. Je n’ai pas eu besoin de monteral ; elle est descendue dans l’instant, et je l’ai conduite à mon bel appartement, où j’ai ordonné au pâtissier de nous donner un bon souper à minuit. Nous avions devant nous six heures que le lecteur peut bien s’imaginer bien remplies. Nous sortîmes du lit très satisfaits, et riant de ce que nous mourions de faim. Notre souper fut aussi délicat que gai. Irène me dit que son père lui avait appris à tailler à Pharaon d’une façon qu’elle ne pouvait pas perdre. Curieux de la chose je lui donne un jeu de cartes tout neuf, et en cinq ou six minutes elle l’accommode comme elle savait en causant, et me regardant pour m’empêcher [46r] de voir ce qu’elle faisait. Après cela je lui donne les cent sequins que je lui devais, et je lui dis de me gagner40 comme si elle eût dû faire tout de bon. Elle me dit avec beaucoup de douceur que ne jouant qu’une seule carte, elle était sûre de me la faire toujours perdre, et elle tint parole. Je lui ai avoué que si elle ne m’avait pas prévenu je n’aurais pu m’apercevoir de rien. J’ai vu alors quel cas le vieux capon Rinaldi devait faire de sa fille qui était un vrai trésor. Avec un air gai d’innocence, de timidité, et de candeur elle était faite pour duper des grecs41 très aguerris. Elle me dit avec un ton de mortification que son talent ne lui servait à rien, parce qu’elle ne se trouvait jamais que vis-à-vis des gueux, et avec celui du sentiment, ce qui me fit bien rire, qu’elle m’aimait au point que si je voulais la conduire avec moi elle planterait là ses parents, et elle me gagnerait des trésors. Elle me dit qu’elle était aussi très habile à ponter lorsqu’elle ne jouait pas contre des grecs ; et ce fut dans ce moment-là que je lui ai dit de jouer les cent ducats que je lui avais donnés à la banque de Carcano où je la conduirais. Tu joueras, lui dis-je, ta carte à vingt sequins, et la gagnant, tu mettras paroli, et sept, et le va, et tu quitteras le jeu d’abord que tu le trouveras. Si tu ne peux pas trouver trois cartes secondes de suite, tu auras perdu les cent ducats ; mais je te rembourserai. À ce mot elle vint à mon cou, et elle me demanda si elle me donnerait la moitié si elle gagnait, et j’ai cru qu’elle me dévorerait de baisers quand je lui ai dit que tout serait pour elle.
Nous sommes d’abord partis en chaise à porteurs, et à peine arrivés au bal, qui n’était pas encore en train, nous sommes entrés à la redoute. Carcano qui ne faisait rien, dépaqueta d’abord un jeu de cartes faisant semblant de ne pas me connaître. Je l’ai vu sourire quand il vit que le joli masque qui était avec moiam allait jouer à ma place. Irène lui fit une profonde révérence lorsqu’il lui offrit à s’asseoir près de lui. Elle mit ses cent sequins devant elle, et elle commença par en gagner cent vingt parce qu’au lieu de mettre le sept et le va, elle mit la paix de paroli. Son économie m’a plu, et j’ai laissé qu’elle poursuive à jouer. Dans la taille suivante elle perdit trois cartes de suite, puis elle gagna une autre paix de paroli. Après cela elle perdit encore deux cartes, et après avoir ramassé son or, elle salua le banquier, et nous partîmes. Mais à peine sortis de la salle je me suis tourné pour voir d’où sortaient des sanglots qui perçaient le cœur. J’ai vu le masque qui pleurait s’éloigner. Irène me dit à l’oreille qu’elle était sûre que c’était son père qui l’avait vue jouer, et qui pleurait de consolation. Elle avait dans sa poche deux cent quarante sequins qu’elle lui porta à la maison après s’être divertie trois heures. Je n’ai dansé avec elle qu’un menuet. La jouissance amoureuse, et le souper m’avaient tellement fatigué que je n’en pouvais plus. En attendant qu’Irène dansait je me suis assis dans un coin, et je me suis endormi. Je me suis étonné quand j’ai vu en me réveillant Irène qui me cherchait partout. J’avais dormi trois heures. Je l’ai conduite aux trois rois, où je l’ai consignée à son père, et à sa mère. Ce pauvre homme hors de lui-même de joie quand il reçut de sa fille l’or qu’elle avait gagné, me dit de lui souhaiter un bon voyage car il allait partir à la pointe du jour. Je ne pouvais pas m’opposer ; et je n’en avais pas envie ; et il s’attendait peut-être au contraire. Mais Irène à cette annoncean monta en fureur ; elle lui dit qu’elle voulait rester avec moi, et elle lui reprocha que d’abord qu’elle se faisait un ami, il la lui arrachait. Quand elle vit que je ne prenais pas son parti contre son père, elle pleura, puis elle m’embrassa, et je les ai laissés. Le lecteur verra où je les ai revus. Je suis allé me coucher.
Le lendemain à huit heures j’ai vu dans ma chambre le beau lieutenant, qui après m’avoir dit que sa sœur lui avait rendu compte de la mascarade à laquelle je m’étais engagé, me dit qu’il avait un grand secret à me confier.
— Un des plus aimables seigneurs de cette ville, me dit-il, mon ami intime, qui aime ma cousine, et qui a intérêt d’être discret plus encore que tous nous autres, doit être de la partie, si vous n’y avez pas des difficultés. Ma sœur, et ma cousine, si vous y consentez en seront enchantées.
— Je voudrais savoir comment vous pouvez douter de mon consentement. J’ai pensé à cinq ; actuellement je penserai à six. Dimanche sur la brune vous serez où je vous dirai, nous souperons, et nous nous masquerons, et nous irons au bal. Demain à cinq heures nous nous verrons chez votre sœur. Dites-moi seulement quelle est la taille de votre maîtresse, et de [47r] l’ami de votre charmante cousine.
— Ma chère amie a deux pouces moins de ma sœur, et de ma cousine, et elle a la taille moins fine, et mon ami est positivement fait comme vous de façon que je vous prends pour lui toutes les fois que je vous vois par-derrière.
— Cela me suffit. Laissez à moi le soin de penser à tout, et allez, car je suis curieux de savoir ce que me veut le capucin qui est là dehors.
J’avais dit à Clairmon de lui faire l’aumône ; mais il me dit qu’il avait besoin de me parler en secret. Je ne pouvais pas concevoir ce qu’un capucin pouvait avoir à me dire en secret. Je l’ai fait entrer, et j’ai fermé ma porte.
— Monsieur, me dit-il, faites attention à ce que je vais vous dire, et profitez-en. Gardez-vous de la tentation de mépriser mes paroles, car vous pourriez payer de votre vie ce mépris. Vous vous repentiriez, et votre repentir serait trop tardif. Après que vous m’aurez bien écouté faites ce que je vous aurai conseillé de faire, et ne me faites la moindre interrogation, car je ne vous répondrai pas. La raison qui m’empêchera de vous répondre est un devoir auquel je me suis soumis, et que tout chrétien doit respecter. C’est l’inviolable sceau de la confession. Songez que ma foi, et mes paroles ne peuvent pas vous être suspectes puisque nul vil intérêt me mène devant vous. Ce n’est qu’une puissante inspiration qui me force à vous parler ainsi. Ce ne peut être que l’ange votre gardien qui ne pouvant pas vous parler lui-même se sert de mon organe pour vous conserver en vie. Dieu ne veut pas vous abandonner. Dites-moi, si vous vous sentez ému, et si je peux vous donner le conseil salutaire que je renferme dans mon cœur.
— N’en doutez pas, mon révérend père, parlez, donnez-moi ce conseil, vos paroles m’ont donné non seulement de l’émotion ; mais une espèce de terreur. Je vous promets de suivre votre conseil, si dans l’exécution je ne trouve rien contre mon [47v] honneur, et contre les lumières de ma raison.
— Fort bien. Un sentiment de charité vous empêchera aussi, quelle que soitao la fin de l’affaire dont vous vous mettrez à part, de me compromettre. Vous ne parlerez à personne de moi ou que vous me connaissiez, ou que vous ne me connaissiez pas.
— Je vous le promets. Parlez, de grâce.
— Allez tout seul aujourd’hui avant midi à la place ….., à la maison ……, montez au second, et sonnez à une porte que vous verrez à votre gauche. Dites à la personne qui ouvrira que vous voudriez parler à Madame ….. On ne fera pas de difficulté à vous conduire à sa chambre : je suis sûr qu’on ne vous demandera pas votre nom. Quand vous serez vis-à-vis de cette femme priez-la avec douceur de vous écouter, et d’être secrète sur la chose que vous allez lui confier. En disant cela inspirez-lui de la confiance mettant dans sa main un ou deux sequins. Elle est pauvre, et je suis sûr que cet acte généreux vous gagnera dans l’instant son amitié. Elle fermera sa porte, et naturellement elle vous dira de lui parler. Vous lui direz alors d’un air sérieux que vous ne sortirez pas de sa chambre avant qu’elle vous ait remis la petite bouteille qu’une servante doit lui avoir consignée hier au commencement de la nuit avec le billet. Tenez ferme, si elle résiste, ne faites pas de bruit, ne la laissez pas sortir de la chambre, empêchez-la d’appeler quelqu’un, et finissez de la persuader lui disant que vous êtes prêt à lui donner le double de l’argent qu’elle perd en vous rendant la bouteille, et tout ce qui en dépend. Souvenez-vous bien. Tout ce qui en dépend. Elle fera tout ce que vous voudrez. La somme que cela vous coûtera ne sera pas grande ; mais quand même, votre vie doit vous être plus chère que tout l’or du Pérou. Je ne peux pas vous dire davantage. Avant que je parte, dites-moi si je peux espérer que vous irez.
— Je suivrai l’inspiration du même ange qui vous a envoyé ici.
Après son départ je ne me suis pas trouvé en humeur de rire. La raison me disait de mépriser toute cette filastroque42, et de n’aller nulle part, et un fond de superstition qui me fut toujours [48r] caractéristique43 m’empêchait d’écouter la raison. Ajoutons à cela que le capucin m’avait plu. Il avait l’air honnête, et respectable. Il m’avait persuadé, et il me semblait de devenir sot agissant contre la persuasion. Tout d’un coup enfin je me détermine, je prends le petit papier où j’avais écrit les noms qu’il m’avait indiqués, je mets dans ma poche des pistolets immanquables, et je vais à l’endroit disant à Clairmon d’aller m’attendre à la même place où je devais aller. Ce fut par précaution.
Tout allaap comme le capucin m’avait dit. La laide vieille femme gagna courage à la vue de deux sequins, et ferma sa porte au verrou. Elle me dit en riant qu’elle savait que j’étais amoureux, et que c’était ma faute si je n’étais pas heureux. Mais qu’elle m’en donnerait les moyens. À ces paroles j’ai d’abord vu que j’étais chez une sorcière. La Bontems à Paris m’avait parlé avec le même style44. Mais quand je lui ai dit que je ne sortirai de sa chambre sans la bouteille, et tout ce qui en dépendait sa physionomie devint horrible, et elle trembla lorsque je l’ai empêchée de se lever tenant dans ma main un canif. Quand enfin je lui ai dit que je lui donnerai le double de l’argent qu’elle perdait me donnant tout ce que je voulais, je l’ai vue calme, et tranquille. Elle me dit qu’elle perdrait six sequins, mais que je lui en payerais volontiers douze quand je me verrais, car dans le moment elle venait de me reconnaître. Je lui demande qui je suis, et elle m’étonne en me disant mon nom. Je crois alors de devoir tirer de ma bourse douze sequins, et la vieille les voyant s’attendrit, et pleure. Elle m’assure qu’elle ne m’aurait pas fait mourir ; mais que certainement elle m’aurait rendu amoureux, et malheureux.
— Expliquez-moi cela.
— Suivez-moi.
J’entre avec elle tout ébahi dans un cabinet où je vois mille choses dont le sens commun ne peut pas expliquer l’usage. Des fioles, des pierres, des métaux, des minéraux, des petits clous, [48v] des grands, des tenailles, des fourneaux, des charbons, des statues difformes, et que sais-je.
— Voilà, me dit-elle, votre bouteille.
— Qu’y a-t-il dedans ?
— Votre sang mêlé à celui de la comtesse, comme vous pouvez lire dans ce billet.
Ce fut dans ce moment-là que j’ai vu de quoi il s’agissait, et je m’étonne aujourd’hui que je n’aie pas donné dans un grand éclat de rire. Au lieu de rire mes cheveux s’hérissèrent, et je me suis senti inondé par une sueur froide.
— Qu’auriez-vous fait de ce sang ?
— Je vous aurais induit.
— Qu’appelez-vous induit ? Comment ? Je ne vous entends pas.
— Vous allez voir.
J’étais effaré ; mais la scène changea dans l’instant. La sorcière ouvre une cassette d’une coudée de longueur, et je vois une statue de cire couchée sur le dos, et toute nue ; j’y lis mon nom, et quoique mal faits je reconnais mes traits, et je vois en sautoir au cou de l’idole ma croix. Le simulacre ressemblait à un monstrueux Priape dans les parties qui caractérisent ce dieu45. À cette vue trop comique le fou rire me prend, et je me jette sur un fauteuil jusqu’à ce que j’aie pris haleine.
— Vous riez ? me dit la magicienne. Malheur à vous si je vous avais baigné dans les sangs selon ma science ! Malheur encore plus grand si après j’avais mis au feu votre portrait que vous voyez.
— Est-ce là tout.
— Oui.
— Tout cela est à moi, voilà vos douze ducats. Allumez-moi du feu actuellement, car je veux fondre la statue, et pour ce sang permettez que je le jette par la fenêtre.
Le tout fut fait sur-le-champ.
La vieille qui avait peur que je ne portasse tout cela avec moi, me dit que j’avais la bonté d’un ange, et me baisant la main me pria de lui pardonner, et de ne rendre compte à personne de ce qui était arrivé entre nous. Je lui ai juré que la comtesse même n’en saurait jamais rien. Ce qui me surprit fut que la scélérate sorcière me dit que si je voulais luiaq promettre encore douze sequins, elle ferait devenir la comtesse [49r] folle d’amour. Je l’ai remerciée, et je l’ai laissée en la conseillant d’abandonner son maudit métier qui la condamnait justement à être brûlée vive.
J’ai vu sur la place Clairmon, et je lui ai dit de retourner à la maison. Malgréar tout l’or que cette infamie m’avait coûté je n’étais pas fâché d’avoir tout su, et d’avoir suivi le conseil du bon capucin qui de bonne foi me croyait perdu. Il dut avoir su la chose en confession de la personne même qui avait porté le sang à la sorcière. Ce sont les miracles que fait très souvent dans la religion catholique romaine la confession auriculaire46.
Très déterminé à ne jamais faire savoir à la comtesse que j’avais découvert son horrible crime, je me suis disposé au contraire à avoir avec elle des procédés faits pour la calmer, et pour lui faire oublier la cruelle injure que je lui avais faite. Je devais remercier la providence qu’elle croyait aux sorcelleries, car sans cela, elle aurait payé des assassins qui auraient pleinementas satisfait sa vengeance.
D’abord que je fus chez moi j’ai pris le plus beau de deux mantelets que j’avais, et je suis allé lui en faire présent en lui baisant la main. Il était doublé d’hermine. Elle me demanda en l’acceptant de la meilleure grâce du monde à quel propos je lui faisais un si joli cadeau. Je lui ai répondu que j’avais rêvé qu’elle était si fâchée contre moi qu’elle avait parlé à des sicaires pour me faire assassiner. Elle me répondit en rougissant qu’elle n’était pas devenue folle. Je l’ai quittée la voyant plongée dans des sombres réflexions. Soit cependant qu’elle ait oublié tout, soit qu’elle n’ait pas trouvé le moyen de se venger je n’ai pas eu sujet de me plaindre d’elle dans tout le reste du temps que j’ai passé à Milan. Le comte était retourné de son fief. Il me [49v] dit qu’au commencement du carême nous devions absolument aller y faire un tour. Je lui ai donné parole d’y aller. La comtesse dit qu’elle resterait à Milan. Je suis allé m’habiller, et à penser47 à la mascarade.
Chapitre VI
Mascarade surprenante. Mes amours heureux avec la Q….
La Marseillaise abandonnée. Mon départ pour S. Ange.
Ayant besoin dans mon projet de personnes de confiance, j’ai pensé à deux, dont je pouvais me fier sans en avoir le moindre doute. Ce fut l’époux de Zénobie parce que j’avais besoin d’un tailleur, et Zénobie même qui devait être prête pour faire ce qui pouvait être nécessaire aux trois demoiselles que je voulais déguiser. En sortant donc à pied je fus chez le tailleur auquel j’ai fait quitter tout travail pour me conduire chez le plus riche fripier de Milan. Ce fripier me demanda si je voulais des vieux habits, ou de tout neufs.
— Vous avez du neuf ?
— Oui Monsieur : en homme, et en femme.
— Trouvez-moi auparavant un bel habit de velours pour moi tout neuf, qui ne soit connu de personne sans or, ni argent tout uni.
Il m’en montre plusieurs, et je choisis un habit bleu doublé de satin blanc. Il me dit le prix, le tailleur marchande, nous nous accordons ; je le mets à part,a lui faisant écrire le prix. C’était l’habit que je destinais à l’amant de la cousine.
— Cherchez-moi un autre bel habit pour homme bien fait trois pouces moins grand que moi.
— En voilà un couleur de soufre de velours ras doublé de satin de la même couleur.
— Je le garde. Mettez-le là, et écrivez le prix.
C’était l’habit que je destinais à l’officier.
— Trouvez-moib deux robes de femme avec soutane1 toutes neuves.cCes dames sont très bien faitesd six pouces2 moins grandes que moi.
— En voilà deux d’hiver d’un goût différent ; mais toutes les deux charmantes.
— J’en suis content. Faites le prix, et mettez-les à part.
Une de ces robes était de satin couleur de feu : [53v] l’autre était d’un bout de soie lilas3. Les cousines étaient de la même taille. – Je lui demande alors une robe pour la maîtresse de l’officiere deux pouces plus courte que les deux autres, et il m’en donne une charmante à raies. – Je lui demande des chemises fines, et il m’en montre de toile batiste4 pour homme, et pour femme. J’en achète deux d’homme, et trois de femme garnies de belles dentelles. J’achète aussif des mouchoirs de batiste, et plusieurs demi-aunes de velours de différentes couleurs, de satin, et d’étoffes de soie, tous en petits morceaux. Je lui payeg environ deux cents ducats d’or de toute sa marchandise5 ; mais sous condition que si l’on vient à savoir que j’ai acheté tout cela de lui, et qu’on puisse prouver que ce fut de lui qu’on l’a su il doive me rendre tout mon argent, et reprendre sa marchandise quel que soit l’état dans lequel elle puisse être. Il signe à cette condition, le tailleur prend tout cela et vient le porter avec moi à l’appartement garni que j’avais loué. Après l’avoir menacé de la mort s’il rend compte à quelqu’un du travail que j’allais lui ordonner, je m’enferme avec lui dans une chambre, je mets sur une table les habits d’hommes, je tire de ma poche un couteau je commence à y faire des troush, puis à y mettre les doigts, et les déchirer deux ou trois pouces par-ci, deux ou trois par-là, culottes, vestes, habit, doublure, n’en pouvant plus d’envie de rire voyant le tailleur pâle, et tremblant, qui me croyait devenu fou, et qui s’attendait à être égorgé.
Après avoiri donné aux deux habits soixante blessures toutes dans ce goût-là j’ai mis devant le tailleur toutes les demi-aunes, et les morceaux d’étoffe de soie, et de velours que j’avais achetésj de vingt différentes qualités.
— C’est à vous, lui dis-je, à aiguiser votre bel esprit pour raccommoder cesk habits, en cousant mal ici les endroits déchirés, et en leur mettant des pièces plus mal assorties que vous pourrez là où il vous paraîtra plus à propos de les mettre. Vous voyez que vous avez beaucoup à travailler. Je vous ferai donner à [54r] manger dans unel autre chambre, et vous ne sortirez plus d’ici avant que votre ouvrage ne soit fini. Je m’en vais appeler votre femme : elle aura aussi à travailler, et elle couchera avec vous.
— Est-ce que vous allez aussi mettre en morceau ces trois belles robes ?
— Sûrement.
— C’est un meurtre. Ma femme va pleurer.
Avant d’aller chercher Zénobie j’ai achetém cinq paires de bas de soie blanc perle, des gants d’homme, et de femme, deux chapeaux du plus fin castor, [deux]n masques d’hommes en caricature, et trois pour femmes à belle physionomie naturelle, mais sérieuse. J’ai aussi achetéo des assiettes de porcelaine. J’ai mis tout cela dans une chaise à porteurs, où j’ai fait entrer Zénobie que j’ai conduite chez le pâtissier.
J’ai trouvé son mari qui travaillait à choisir les morceaux pour mettre des pièces. Zénobie était interdite ; mais lorsqu’elle me vit traiter les robes de femme comme j’avais traité lesp habits d’hommes, elle eut peur tout de bon. Son mari l’encouragea, et lorsqu’elle comprit mon intention, elle conçut que je pouvais être dans mon bon sens selon l’idée bizarre qui m’était venue. Zénobie renchérit sur mon idée lorsque je lui ai dit de me réduire ces robes à un point que les dames qui en seraient vêtues exciteraient à l’amour plus encore qu’elles ne feraient, si elles n’étaientq gâtées nulle part.
Zénobie les déchira à la gorge,r aux épaules, et elle maltraita les soutanes au point qu’on devait quelque part voir la chemise, et plus que la moitié de la jambe. Je les ai laisséss travailler, les faisant bien nourrir, et en allant trois ou quatre fois par jour voir leur ouvrage, et en sortant toujours plus content. L’ouvrage ne fut fini que let samedi après dîner. J’ai congédié le mari en lui donnant six sequins ; mais j’ai gardé Zénobie, car elle devait être nécessaire aux demoiselles. J’ai eu l’attention [54v] de mettre dans une chambre poudre, pommades, et peignes, et tout ce que des demoiselles comme il faut pouvaient désirer. J’y ai mis aussi de la ficelle, et desu rubans de fil.
Le lendemain à cinq heures, j’ai trouvé le jeu en grand train, et ne voyant pas les demoiselles je suis entré chez la tante, où elles étaient. Elles me dirent qu’elles ne jouaient pas parce que M. Barbaro était trop heureux. — Mais mon frère gagne, me dit Mademoiselle Q…. La tante étant sortie, elles me demandèrent si le Lieutenant m’avait dit qu’il y aurait aussi une autre fille, et je les ai assurées qu’elles seraient contentes ; mais pas plus que moi. Je leur ai dit que j’avais besoin de parler à l’officier le lendemain matin.
— Dites-nous comme nous serons masquées.
— Comme vous me l’avez ordonné.
— Je ne vous ai rien dit là-dessus.
—vNe m’avez-vous pas dit que vous voulez être sûres de n’être pas connues ? Vous ne serez pas connues.
— Mais comment vêtues ?
— À surprendre ; à réveiller la plus grande curiosité. À avoir un cercle depuis le commencement jusqu’à la fin du bal. Mais ne me demandez pas comment, car je veux jouir de votre belle surprise. Les coups de théâtre sont ma passion. Vous ne saurez rien qu’après souper.
— Vous voulez que nous soupions ?
— Si cela vous fera plaisir. Je suis un grand mangeur, et j’espère que vous n’aurez pas la cruauté de me laisser manger seul.
— Non sûrement, puisque cela vous fait plaisir. Nous mangerons même peu à dîner. Je suis seulement fâchée que vous faites pour nous une dépense.
— Ce n’est rien. En partant de Milan je me féliciterai d’avoir goûté un plaisir en compagnie des deux plus aimables demoiselles qu’on puisse voir dansw cette ville.
— Comment vous traite la fortune ?
— Carcano me gagne deux cents sequins par jour.
— Et vous lui en gagnez deux [55r] mille dans un.
— Je suis cependant en perte.
— Vous le débanquerezxDimanche.
— Voulez-vous que je vous donne ce spectacle ?
— Il me ferait bien plaisir. Mon frère m’a dit que vous ne voulez pas être avec nous.
— Non. Parce qu’on me connaîtrait. Il m’a dit pourtant que la personne qui sera avec vous me ressemble.
— Tout à fait, dit la cousine, hormisy dans le visage, car il est blond.
— Il est bien heureux. Les blonds chassent les bruns.
— Pas toujours, dit la sœur. Vous pouvez bien nous dire si vous nous faites habiller en hommes.
— Fi donc ! Je n’y ai pas seulement pensé. Je ne peux souffrir une jolie fille habillée en homme.
— C’est singulier. Dites-nousz pourquoi.
— Avec plaisir. Si une fille habillée en homme paraît véritablement un homme, elle me dégoûte, car je vois qu’elle n’a pas la charmante beauté que doit avoir une femme, dont la forme doit être différente de celle d’un bel hommeaa.
— Et si cette fille habillée en homme vous fait voir qu’elle a les beautés que vous exigez dans une belle fille ?
— Pour lors, je suis fâché qu’elle me prive de l’illusion ; car j’aime à ne regarder que la seule physionomie, et m’imaginer le reste.
— Mais souvent l’imagination trompe.
— J’y signe. Je deviens toujours amoureux du visage prêt à pardonner tout le reste, si je parviens à obtenir la grâce de le voir. Vous riez.
— Je ris de l’énergie que vous donnez à votre raisonnement.
— Aimeriez-vous d’être habillée en homme.
— Oh oh ! Je m’y attendais que vous nous feriez cette question. Après tout ce que vous avez dit nous ne pouvons plus vous répondre.ab
[55v] Après leur avoir fait ma cour deux bonnes heures, je les ai laissées, et je suis allé chez le pâtissier, puis à l’opéra, puis à perdre mon argent, puis à souper avec la comtesse, qui était devenue gracieuse ; mais qui voyant que je ne guettais pas sa chambre commençait à reprendre son humeur.acLe samedi matin j’ai dit à l’officier que je ne le chargeais que d’une seule commission, mais qu’elle devait être exécutée à la lettre, et que je devais en être sûr d’avance.
— Vous devez, Monsieur, avoir une voiture à quatre chevaux dans la cour, qui d’abord que vous y serez montés tous les cinq vous portera ventre à terre hors d’une porte de Milan pour vous faire entrer par une autre, et pour vous conduire à la porte de la maison où vous me trouverez, et où vous vous déshabillerez pour [56r] retourner chez vous sans risque que personne vous voie. La même voiture à quatre chevaux devra s’en aller d’abord que vous serez descendus. Vous irez chez vous en chaise à porteurs. Je suis sûr qu’au bal vous ferez tant d’effet qu’on voudra vous connaître coûte qui coûte6.
— Je vous donne ma parole que la commission que vous me donnez sera faite exactement. Celui qui la fera sera mon ami, le marquis F…., qui est impatient de vous connaître.
— Je vous attends donc demain à sept heures à la maison que vous savez. Vous viendrez tous en chaise à porteurs, et vous irez aussi en chaise à porteurs au bal. Le carrosse à quatre chevaux ne doit vous servir que pour vous sauver. L’attention que vous devez avoir est que le cocher ne soit pas connu : vous n’avez besoin d’aucun domestique.
Je lui ai donné la clef d’une loge, où ils auraient pu aller se reposer à leur bon plaisir.
Pour moi je me suis déterminé à m’habiller en Pierrot. Il n’y a pas de masque qui déguise plus que celui-là, car il cache la forme de toute la personne,ad ne laissant voir pas même la couleur de la peau nulle part.aeLe lecteur peut se souvenir de ce qui m’est arrivé il y a dix ans masqué en Pierrot7. Le tailleur m’a trouvé un habit, que j’ai fait mettre avec les autres, et pourvu de mille sequins dans deux bourses je me suis trouvé chez le pâtissier à six heures, et demie, où j’ai trouvé les couverts mis pour souper d’abord que la compagnie arriverait. J’ai enfermé Zénobie dans la chambre où il y avait tout le nécessaire pour la mascarade.
À sept heures précises j’ai vu la compagnie, et je fus enchanté de connaître le marquis F… que j’ai trouvé accompli. Il était beau, jeune, et riche, très amoureux de la cousine à laquelle il baisa avec beaucoup de respect la main. La maîtresse du Lieutenant était un bijou ; elle était folle de luiaf. Comme [56v] on savait que je ne voulais leur faire voir les masques qu’après souper, nous nous mîmes d’abord à table, et nous fîmes un souper délicieux, car tout était excellent. Le marquis ne savait pas qu’un pareil traiteur existait. Lorsque nous fûmes en état de nous lever je leur ai fait un petit préambule. Votre mascarade, leur dis-je, car je ne veux pas être avec vous, représentera cinq gueux, deux hommes, et trois femmes. Vous aurez chacun une assiette à la main comme pour demander l’aumône, et vous vous promènerez ainsi vêtus tous ensemble par le bal. Venez avec moi dans cette chambre, et vous verrez vos habits de vrais gueux.
Mon plaisir fut extrême en voyant le dégoût de tous les cinq à cette annonceag. Ils me suivent, j’ouvre la chambre, et ils voient la belle Zénobie, qui leur fait la révérence, se tenant devant la table, où étaient lesah superbes robes devenues guenilles. Voilà dis-je aux deux cousines vos robes, et voilà la vôtre, mademoiselle, unai peu plus courte. Voilà vos chemises, vos mouchoirs, vos bas, et voilà une toilette où vous vous laisserez coiffer en gueuses par votre très humble servante que voilà. Voilà vos masques, dont la physionomie n’est pas si belle que la vôtre, et voilà trois assiettes sur lesquelles on mettra l’aumône que vous demanderez, ces jarretières qui coûtent un sou feront voir votre pauvreté si le cas arrive qu’on voie le haut de votre jambe, et ces bas avec des trousaj indiqueront que vous n’aviez pas un sou pour acheter de la soie bonne pour lesak boucher. Ces ficelles vous tiendront lieu de boucles, et nous ferons des ouvertures à vos souliers, dont le quartier derrière8 sera sous [57r] le talon. Ces gants auront des trous aussi, et d’abord que vous aurez changé de chemise on déchirera par-ci par-là la dentelle qui forme le tour de gorge. Les trois demoiselles virent d’abord la magnificence de ce déguisement. Elles voyaient la beauté de ces robes mises ainsi en lambeaux, et elles n’osaient pas dire : C’est un dommage.
Venez voir les habits de vos gueux. Les voici : j’ai oublié de faire des trousal aux chapeaux. Comment trouvez-vous cela ? Allez mesdemoiselles, et fermez votre porte, car vous devez changer de chemise. Laissez-nous habiller aussi.
Le marquis de F…. était hors de lui-même en songeant à l’effet que cette mascarade devait faire, car on ne pouvait rien inventer de plus noble9. On voyait les habits superbes tous neufs déchirés exprès, et rapiécés si comiquement que c’était un charme10. Dans une demi-heure nous fûmes vêtus. Les bas avec des trous, les souliers coupés exprès, les chemises de Batiste avec des manchettes de fine dentelle déchirées exprès, les cheveux épars, les masques qui indiquaient le désespoir, et l’assiette de porcelaine rongée exprès à l’entour faisaient un spectacle. Pour moi en Pierrot on me trouva méconnaissable. Les demoiselles furent plus lentes à s’habiller à cause de la coiffure. Leurs cheveux allaient de tout leur long tant qu’ils pouvaient aller ; Mademoiselle Q…. les avait jusqu’à mi-jambe. Elles ouvrirent à la fin la porte, et nous vîmes tout ce qu’une charmante fille pouvait étaler pour intéresser, et malgré cela très décemment. J’ai admiré l’adresse de Zénobie à les habiller. Les soutanes déchirées montraient leurs [57v] jambes dont on voyait la blancheur par les gros trous des bas, les chemises déchirées à propos sous une ouverture de la robe mal recousue laissaient voir de petits morceaux de leurs beaux seins. Mais les cheveux jusqu’au bas faisaient triompher Mademoiselle Q…
Je leur ai appris comme elles devaient marcher, comment elles devaient tenir la tête pour mouvoir à pitié11, et comment elles devaient tenir leurs fins mouchoirs pour faire voir leur misère dans les trous qu’ils avaient. Enchantées, hors d’elles-mêmes il leur tardait d’être au bal ; mais j’ai voulu y aller avant elles pour jouir du plaisir de les voir entrer. J’ai mis vite mon masque de Pierrot ayant dit à Zénobie d’aller se coucher, puisque nous ne rentrerions qu’à la pointe du jour.
J’entre au bal, et comme il y avait plus de vingt Pierrots personne ne me regarde. Cinq minutes après je vois tout le monde qui accourt pour voir des masques qui arrivaient, et je me mets à la place, où j’étais sûr de les bien voir. Le marquis était entre les cousines. Leur marche lente, et piteuse12am intéressait. Mlle Q…. avec sa robe de satin couleur de feu tout en lambeaux, et ses cheveux qui la couvraient toute imposait silence. La foule n’a commencé à parler qu’un quart d’heure aprèsan. Quelle mascarade ! Quelle mascarade ! Qui sont-elles, qui sont-ils ? Je n’en sais rien. Je le saurai. Ce qui me comblait de joie était leur allure.
L’orchestre sonne.aoTrois masques en domino se présentent à mes gueuses pour les inviter à danser un menuet ;ap mais leur faisant voir leurs souliers déchirés, elles s’en dispensent. Ce trait-là m’a beaucoup plu. Après les avoir suivis par tout le bal pour [58r] plus d’une heure, et m’être réjoui de la réussite de ma mascarade, et assuré que la curiosité deviendrait toujours plus grande, je suis allé voir Carcano qui avait un gros jeu. Un masque en baüte, et en manteau dans le costume vénitien pontait à une seule carte, et mettait cinquante sequins paroli, et paix de paroli à ma guise13, et perdait trois cents, le masque était de ma taille, et on disait que c’était moi. Carcano disait que non. Je mets trois ou quatre sequins sur une carte pour avoir le droit de rester là, et dans la taille suivante le masque vénitien met cinquante sequins sur une carte, trouve le paroli, et la paix, et il retire toutaq l’or qu’il avait perdu qui était là en six tas.
La taille ensuite il a le même bonheur il se fait payer, et il s’en va. La chaise restant vide, je la prends, et j’entends une dame me nommer, et dire que j’étais dans la salle du bal habillé en gueux avec quatre autres masques que personne ne connaissait.
— Comment en gueux ? dit Carcano.
— En gueux ; tout déchiré, en lambeau, et malgré cela magnifique, et en même temps comique. Ils demandent tous les cinq l’aumône.
— On devrait les chasser du bal.
Je commence à mettre des sequins sur une carte prise au hasard sans compter, et je perds cinq ou six cartes de suite ; en moins d’une heure je perds cinq cents sequins14. Carcano m’étudiait, tout le monde disait que ce n’était pas moi, parce que j’étais vêtu en gueux au bal. Dans trois tailles heureuses jear gagne tout ce que j’avais perdu, et je poursuis avec toutas ce tas d’or devant moi. Je mets uneat bonne poignée de sequins : je gagne la carte, je fais paroli, je gagne, je mets à la paix, et je ne vais pas en avant15, car la banque était aux abois. Il me paye ; et il fait demander au caissier mille sequins ; pendant qu’il mêle, j’entends dire voilà les gueux, voilà les gueux. [58v] Ils se mettent devant la banque de Carcano, qui regarde le Marquis F…., et lui demande une prise de tabac. J’ai admiré alors un beau trait de gueux, que je n’ai pas prévu. Le marquis tire de sa poche un papier où il y avait deux sous de tabac, et lui en donne, la risée fut générale. Mademoiselle Q…. allonge son assiette pour lui demander l’aumône, et il lui dit qu’avec des si beaux cheveux elle ne lui faisait pas pitié ; mais que si elle voulait les mettre sur une carte il les évalueraitau mille sequins. Mademoiselle Q…. allonge son assiette vers moi, je lui mets une prise de sequins du bout des doigts, et j’en fais autant aux deux autresav. Pierrot, dit Carcano, aime les gueuses. Elles s’en allèrentaw. Triulzi dit à Carcano, que sûrement le gueux à l’habit couleur de paille était moi.
—axJe l’ai connu d’abord, dit Carcano ; mais qui sont lesay femmes.
—azNous le saurons.
— Cette mascarade est la plus chère qu’on puisse inventer, car ces habits sont tous neufs.
En attendant l’or, il mêlait. Les mille sequins arrivent. Je ponte à cent, et à la seconde taille j’emporte tout. Il me demande, si je veux jouer encore, je lui fais signe que non, et je lui marque de la main que je prendrais un billet du caissier. Il vint avec sa balance, et voulant aller danser je lui donne tout l’or que j’avais moins une cinquantaine de sequinsba, il me fait le billet debb vingt-neuf livres d’or, et quelques onces que Carcano signe, ce qui faisait plus que deux mille, et quatre cents sequins16. Je me lève, et en maintien de Pierrot marchant de travers je vaisbc au parterre, puis je vais à ma loge au troisième rang où mes gueux se trouvaient, pour m’essuyer,bd étant tout en nage. Je frappe en leur faisant entendre que c’était moi, et pour lors nous voilà [59r] enchantés de parler ensemble sur toutes nos aventures. Nous étions tous sans masque ; mais nous n’avions rien à craindre, car les deux loges qui côtoyaient la nôtre étaient vides.beLes trois gueuses parlèrent de me rendre l’aumône que je leur avais faite ; mais je leur ai répondu de façon qu’elles n’insistèrent pas. Le Marquis F… me dit qu’on le prenait pour moi, et que cette méprise pouvait faire deviner quelque chose : je lui ai dit que vers la fin du bal je me démasquerais.
Elles me dirent qu’elles avaient les poches pleines de dragées, que toutes les damesbf sortirent de leurs loges pour aller les voir, et que toutes dirent qu’on ne pouvait pas inventer une mascarade plusbg magnifique.
— Vous avez donc eu beaucoup de plaisir ?
— Extrêmement. Mais nous allons descendre.
— Et moi aussi, car j’ai envie de danser ; et en Pierrot je suis sûr de faire beaucoup rire.
— Savez-vous combien vous nous avez fait d’aumône ?
— Je ne peux pas le savoir précisément ; maisbh je suis sûr que je vous ai traitées toutes les trois également.
— C’est vrai ; mais c’est étonnant.
— J’ai fait cet essai mille fois en ma vie. Quand on me gagne un paroli de dix sequins j’allonge trois doigts ; et je suis sûr de prendre trente sequins. Je gagerais que je vous ai donné trente-huit, ou quarante sequins chacune.
— [59v] Quarante ; mais c’est étonnant. Nous nous souviendrons de cette mascarade.
—biIl y a à parier, dit le marquis, que personne ne nous imitera.
— Mais nous-mêmes, dit la cousine, n’oserions pas y venir une autre fois.
Nous remîmes nos masques, et je les ai précédées. Après avoir fait des impertinences aux arlequins, et aux arlequines j’ai vubj Thérèse en domino, et de la manière la plus gauche du monde je l’ai invitée à la contredanse. — Vous êtes, me dit-elle, le Pierrot qui a débanqué. — J’ai confirmé par Pantomime.bk J’ai dansé comme un démon : on me voyait toujours dans le moment de tomber, et j’étais toujours debout.
La contredanse finie,bl je l’ai conduite à sa loge où Greppi était seul ; et elle m’y laissa entrer. Ils furent étonnés lorsque j’ai ôté mon masque, car ils me croyaient avec les gueuses. J’ai donné à M. Greppi le billet au porteur dont il me fit d’abord quittance, et je suis redescendu sans masque sur le visage ce qui dérouta tous les curieux qui prenaient pour moi le marquis F…..
Vers la fin je suis sortibm prenant une chaise jusqu’au Cordus17 ; et traversant une maison j’en ai pris une autre qui me porta chez le pâtissier, où j’ai trouvé Zénobie au lit qui me dit qu’elle était sûre que je rentrerais avant les autres. Ce fut la première fois que je l’ai eue véritablement entre mes bras. J’y suis resté jusqu’à ce que le trot de quatre chevaux m’avertît que mes gueux rentraient. Zénobie se rhabilla vite comme un éclair. Le Marquis, et le lieutenant allèrent se déshabiller, et ayant dit aux trois gueuses que je pouvais rester, car elles pouvaient se dispenser de changer de chemise, et de bas, elles ne firent pas des [60r] difficultés. J’ai borné mes regards à Mlle Q…., dont j’ai admiré toutes les beautés et dont elle se crut en devoir de n’être pas avare. Zénobie la laissa après avoir ramassé ses cheveux pour aller coiffer les autres, et pour lors elle me permit de l’aider à se remettre sa robe,bn laissant que mes yeux jouissent d’un grand trou que sa chemise avait au-devant de sa poitrine.
— Que ferez-vous de cette chemise ? mademoiselle.
— C’est un enfantillage ; mais nous avons décidé de garder tout en mémoire du fait. Vousbo laisserez le soin à mon frère de nous faire tenir18 tout ce que nous laissons ici. Nous allons nous coucher. Viendrez-vous chez nous ce soir ?
— Étant sage, je devrais éviter votre présence.
— Et étant bien sage, je ne devrais pas vous exciter à venir.
— Quelle repartie ! Vous me verrez certainement. Oserai-je vous demander un baiser ?
— Deux.
Son frère, et le Marquis F…. sortirent. Deux chaisesbp que j’avais fait venir à la portebq portèrent les cousines chez elles, et deux autres que j’ai fait venir après partirent avec le lieutenant, et sa maîtresse, et le Marquis resté seul avec moi me dit le plus poliment du monde qu’il désirait de me payer la moitié de ce que la mascarade me coûtait.
— J’ai deviné que vous alliez m’humilier.
— Ce n’est pas mon intention ; et je n’insisterai pas. Mais vous sentez que c’est moi qui deviens l’humilié.
— Non ; car je compte sur votre esprit ! Vous voyez quebr l’argent ne me coûte rien. Je vous donne ma parole d’honneur de vous laisser payer ma part dans toutes les parties de plaisir dans lesquelles je pourrais me trouver avec vous dansbs le reste du carnaval. Nous souperons ici quand il vous plaira : c’est chez moi. Vous ferez la [60v] compagnie, et je vous laisserai payer la carte.
— Fort bien. Cet arrangement me plaît. Soyons bons amis, et je vous laisse avec cette charmante femme de chambre que je ne comprends pas qu’elle eût pu exister à Milan inconnue à tout le monde, excepté vous.
— C’est une bourgeoise, qui sait garderbt un secret. Dis-je vrai madame ?
— Je mourrai plutôt que de dire à quelqu’un que Monsieur est le Marquis F…..
— Très bien. Ne manquez donc jamais à votre parole. Voilà un petit souvenir.
Il lui donna alors une jolie baguebu qu’elle accepta de très bonne grâce, et il s’en alla. C’était une rosette qui pouvait valoirbv cinquante sequins19.bwElle me mit au lit, et une heure après, je l’ai renvoyée avec vingt-quatre sequins. J’ai dormi jusqu’à deux heures, j’ai bien dîné,bx je suis allé chez moi pour m’habiller,by puis je suis allé chez la Q…., que, selon ce qu’elle m’avait dit, je ne devais pas trouver bien sage. Tout le monde jouait, elle exceptée, qui appuyée à une fenêtre, et attentive à lire ne s’aperçut pas de mon arrivée. Elle mit dans sa poche la brochure d’abord qu’elle me vit devenant rouge de feu.
— Oh je ne suis pas indiscret. Je ne dirai rien à personne que je vous ai surpris en lisant un livre de prières.
— Précisément. Et je serais perdue de réputation si on savait que je suis dévote.
— A-t-on parlé de la mascarade ? Dit-on qui étaient les masques ?
— On ne parle que de cela ; et on nous plaint de n’avoir pas été au bal. On désespère de savoir qui étaient les masques, parce qu’on dit qu’une voiture inconnue à quatre chevaux, qui allaient comme le vent, les ont transportés à la première poste, où Dieu sait quelle route ils ont prisebz. On dit que mes cheveux étaient postiches, et il me [61r] vient alors envie de leur donner un démenti : et on dit aussi que vous devez les connaître, car sans cela vous ne leur auriez pas donné des poignées de sequins. Ce qui est vrai c’est que nous eûmes un grand plaisir. Si vous faites si bien toutes les commissions qu’on vous donne, vous êtes unique.
— Mais ce n’est que de vous que j’aurais puca accepter une pareille commission.
— Aujourd’hui de moi, et demain d’une autre.
— Oui : je le vois. Je dois passer dans votre esprit pour inconstant ; mais je vous jure que si vous me trouviez digne de votre cœur, votre image dans le mien ne s’effacerait plus.
— Je suis sûre que vous avez dit cela à mille filles, et que vous les avez méprisées après qu’elles vous ont trouvé digne de leur cœur.
— Ah ! De grâce. Ne vous servez pas du mot méprisé, car vous me supposez un monstre. La beauté me séduit, j’aspire à en jouir, mais en vérité je la méprise sicb ce n’est pas l’amour qui m’en offre la jouissance. Or vous voyez qu’il est impossible que je méprise une beauté qui ne s’est donnéecc à moi que par amour : je devrais commencer par me mépriser moi-même. Vous êtes belle, et je vous adore, mais vous vous trompez bien si vous croyez, que je pourrais me contenter de ne vous posséder que par un effet de votre complaisance.
— Vous en voulez à mon cœur.
— Précisément. C’est mon seul objet.
— Pour me rendre malheureuse dans quinze jours.
— Pour vous aimer jusqu’à la mort. Pour signer à toutes vos lois.
— Vous vous fixeriez à Milan.
— N’en doutez pas, si vous me rendiez heureux sous cette condition.
— Le plaisant de la chose est que vous me trompez sans le savoir, s’il est vrai que vous m’aimez.
— Tromper quelqu’un sans le savoir, c’est pour moi du nouveau. Si je ne le sais pas, je suis innocent.
— Mais vous ne me trompez pas moins, si je vous crois, car vous ne serez pas le maître de m’aimer quand vous ne m’aimerez plus.
[61v] — C’est entre les possibles, mais je rejette cette idée empoisonneuse. J’aime mieux me croire amoureux de vous à perpétuité. Depuis que je vous connais je ne trouve plus à Milan une fille jolie.
— Pas même la charmantecd, qui nous a servies, et que vous avez peut-être eue entre vos bras jusqu’à ce moment.
— Que dites-vous là, divine marquise, c’est la femme du tailleur, qui a travaillé à vos habits ; elle est partie une demi-heure après vous, et son mari ne l’aurait pas laissée chez moi,ce s’il n’avait pas vu que j’en avais besoin pour faire servir troiscf dames.
— Elle est jolie comme un cœur. Est-il possible que vous ne l’aimiez pas ?
— Comment aimer une personne, dont on sait qu’un magot jouit quand bon lui semble ? Le seul plaisir que cette jeune femme m’a fait ce matin fut lorsqu’elle me parla de vous.
— De moi ?
— Me pardonnerez-vous, si je vous confesse, qu’étant curieux, je lui ai demandé laquelle des trois filles qu’elle devait avoir vuecg sans chemise était plus belle ?
— Question de libertin. Eh bien ! Que vous a-t-elle répondu ?
— Que celle aux longs cheveux châtains était toute supérieurement belle.
— Je n’en crois rien, car j’ai appris à changer de chemise avec décence, elle ne peut avoir vu que ce qu’un homme même aurait pu voir, elle a voulu flatter votre curiosité indiscrète ; si j’avais une femme de chambre dans ce goût je la chasserais.
— Vous êtes fâchée.
— Non.
— Oh ! vous avez beau dire non. J’ai vu votre âme dans votre petite incartade. Je suis au désespoir de vous avoir tenu ce propos.
— Allons : ce n’est rien. Mais je sais que les hommes questionnent sur cela les femmes de chambre, et qu’elles répondent toutes comme votre belle, qui voudrait peut-être vous rendre curieux d’elle.
— Comment [62r] pouvait-elle croire de me flatter en vous exaltant au-dessus des deux autres, tandis qu’elle ne savait pas que vous étiez celle que je préférais ?
— Si elle ne le savait pas j’ai tort ; mais elle n’a pas moins menti.
— Elle peut avoir inventé ; mais je ne crois pas qu’elle ait menti. Vous riez, et vous me ravissez.
— Je ris parce que j’aime à vous laisser croire tout ce que vous voulez. Je veux vous prier d’un plaisir. Voici deux sequins. Mettez-les à la loterie sur un ambe20, et vous me donnerez le billet quand vous viendrez me voir, ou vous me l’enverrez. Personne ne doit savoir cela.
— Vous l’aurez demain. Pourquoi me dites-vous de vous l’envoyer.
— Parce qu’il se peut que vous vous ennuyiez avec moi.
— Ai-je cet air ? Je suis bien malheureux. Quels sont vos numéros ?
— Le trois, et le quarante. C’est vous qui me les avez donnés. Trois pincées de sequins : toujours quarante. Je suis superstitieuse. Il me semble que vous êtes venu à Milan pour me porter bonheur.
— Ce sont des paroles qui me comblent de joie. Vous avez l’air d’être un peu sorcière ; mais ne vous avisez pas, si vous ne gagnez pas cet ambe, de tirer la conséquence que je ne vous aime pas au moins, car le sophisme serait monstrueux.
— Je ne raisonne pas si mal.
— Croyez-vous que je vous aime ?
— Oui.
— Me permettez-vous de vous le dire cent fois ?
— Oui.
— Et de vous le prouver de toutes les façons ?
— Pour les façons je veux les savoir d’avance, car celles que vous croiriez les plus efficacesch pourraient peut-être me ressembler21 très inutiles.
— Je prévois que vous me ferez soupirer longtemps.
— Plus que je pourrai.
— Et quand vous n’en pourrez plus.
— Je me rendrai. Êtes-vous content ?
— Oui. Mais je vais employer toute ma force pour diminuer la vôtre.
— Faites cela. Vos efforts me plairont.
— M’aiderez-vous à réussir ?
— Aussi.
— Ah ! Charmante [62v] marquise, vous n’avez besoin que de parler pour rendre un homme heureux. Je pars tout en feu, et réellement heureux : non pas en imagination ; mais réellement.
Je suis allé au théâtre, et j’ai vu à la banque de Carcano le masque qui lui avait gagné les trois cents sequins la nuit précédente qui jouait très malheureusement. Il perdait en marques plus de deux mille sequins, et dans moins d’une heure il fit arriver la somme à quatre mille, et Carcano mit bas les cartes,ci disant que c’était assez. Il se leva, et le masque partit. C’était un Spinola Génois22.
— Voyez-vous, lui dis-je, si je vous aurais gagné une gageure ? Avouez qu’en Pierrot vous ne m’auriez pas connu ?
— C’est vrai. Mais lecj cas a fait, que j’avais devant moi le masque gueux que je prenais pour vous. Vous savez qui c’est.
— Point du tout.
— On dit qu’ils sont tous vénitiens, et qu’en sortant d’ici ils sont allés à Bergame.
Je suis allé souper avec la comtesse A. B.ck, son mari, et Triulzi, quicl croyaient la même chose. Triulzi me disait que les sages m’avaient tous condamné lorsque j’ai donné à ces masques les poignées de sequins. Je lui ai répondu quecm pour cette action je ne briguais que le suffrage des fous.
Le lendemain j’ai joué l’ambecn, et l’après-dîner j’ai porté à la superstitieuse le billet. J’étais amoureux tant qu’on pouvait l’être parce qu’elle me paraissait amoureuse. Sa cousine ne jouait pas, ainsi j’ai passé trois heures en dialoguant toujours sur des propos amoureux, et faisant la chouette à ces deux cousines, dont la beauté, et l’esprit était tout ce qu’il y avait de plus rare. J’ai connu, quand je les ai laissées, que si le hasard m’avaitco mis [63r] la première fois vis-à-vis de l’autre, j’en serais devenu également amoureux.
On s’acheminait à la fin du Carnaval, qui à Milan dure quatre jours plus que dans toute la chrétieneté23. Il y avait encore trois bals. Je jouais, je perdais toujours deux ou trois cents sequins, et tout le monde admirait ma prudence plus que ma fortune. J’allais tous les jours chez les cousines, et j’espérais tous les jours plus sans jamais rien obtenir.cpElle ne me payait que de quelques baisers ; je ne lui avais jamais demandé un rendez-vous.cqTrois jours seulement avant le balcr je lui ai demandé si je pouvais espérer de lui donner à souper dans la même compagnie. Elle me répondit que son frère passerait chez moi le lendemain pour me dire tout ce qu’oncs aurait concerté. Le lieutenant vint donc chez moi dans le moment même que je me réjouissais en voyant le trois, et le quarante dans les cinq numéros du tirage. Je ne lui ai rien dit, parce que sa sœur me l’avait défendu.
— Le marquis F….., me dit-il, vous invite à souper chez vous la nuit du bal avec la même compagnie ; mais ayant besoin de faire travailler aux habits de masque, et ne voulant pas que vous le sachiez, il vous prie de lui prêter votre appartement, et pour ne pasct confier le secret à d’autres personnes, il désire que vous avertissiez la femme de chambre même, que vous aviez chez vous.
— Volontiers, volontiers.
— Faites qu’elle soit là aujourd’hui sur les trois heures, et avertissez le pâtissier, que vous lui avez donné un plein pouvoir.
J’ai vu que le cher marquis F…. voulait tâter de Zénobie, et je n’en fus pas fâché. Fovet, et Favet [Il chérit et lui est favorable]24 était [63v] ma devise favorite, et grâces à mon bon naturel elle l’est encore, et elle le sera jusqu’à ma mort. Je fus d’abord avertir le pâtissier, et j’ai passé chez le tailleur, qui ne fut pas fâché, quand je lui ai dit que je n’avais point du tout besoin de lui, et que je ne lui demandais que ma commère. Il me dit qu’à trois heures il lui donnerait congé pour trois jours.
L’après-dîner, j’ai trouvé la Q…. transportée de joie. L’ambe gagné lui valait cinq cents sequins.
— Ce qui fait, me disait-elle, ma joie n’est pas la somme, malgré que je ne sois pas riche,cu mais c’est la beauté de l’idée qui m’est venue, et que j’ai embrassée ; c’est le plaisir que je ressens en songeant que ce bonheur me vient de vous ; c’est la combinaison qui me parle impérieusement à votre faveur.
— Que vous dit-elle ?
— Que je dois vous aimer.
— Vous dit-elle aussi que vous devez me le prouver ?
— Ah ! Mon cher ami, croyez-le.
Elle me donna la main pour la première fois que j’ai couverte de baisers.
— Sachez, me dit-elle, que ma première idée fut de mettre sur l’ambe tous les quarante sequins.
— Vous n’en avez pas eu le courage.
— Ce n’est pas cela. J’ai eu honte. J’ai eu peur d’une pensée qui aurait pu vous venir, et que vous ne m’auriez pas communiquée. Vous auriez pu penser qu’en vous donnant tous les quarante sequins pour les jouer, j’eusse voulu vous faire comprendre que je méprisais cette somme, et cela m’aurait fait du tort à l’égard de mon caractère. Si vous m’eussiez encouragée j’y aurais consenti sur-le-champ.
— Je n’y ai pas pensé ! Vous auriez actuellement dix mille sequins. Votre frère m’a dit que nous irons [64r] au premier bal en masque sous la direction du marquis, et vous pouvez vous imaginer que ma joie est grande quand je pense que jecv passerai une nuit entière avec vous ; mais j’ai une inquiétude. J’ai peur que la partie n’aille pas si bien que la mienne.
—cwN’ayez pas cette peur, il a beaucoup d’esprit ; et il aime ma sœur25 comme son propre honneur.cxIl est sûr qu’on ne nous connaîtra pas.
— Je le souhaite. C’est lui qui veut payer tout. Même le souper.
— Il a raison.
Le jour du bal je me suis rendu sur la brune chez le pâtissier, où j’ai trouvé le marquis très content de ce que tout était au point. La chambre aux habits était fermée. Je lui ai demandé s’il était content de Zénobie, et il m’a répondu qu’il ne pouvait l’être que de son ouvrage, car il n’avait exigé d’elle rien au-delà.
— Je le crois ; mais j’ai peur que mademoiselle F… sera un peu incrédule là-dessus.
— Non. Elle sait que je ne peux aimer qu’elle.
Les compagnons arrivèrent, et le marquis nous dit que sa mascarade était d’une espèce que nous aurions plus de plaisir à nous habiller avant souper qu’après. Soit. Il nous mène donc dans la chambre, où nous voyons sur la grande table deux paquets assez gros. — Celui-ci, dit-il, est pour nous, et celui-ci mesdemoiselles est pour vous. Restez donc ici, et faites-vous servir pour vous habiller, tandis que nous allons faire la même chose dans l’autre chambre.
Il prend le grand paquet, nous le suivons, il s’enferme, il développe le paquet qui en contenait trois. Il me donne le mien, il donne le sien au lieutenant, il garde l’autre pour lui, et il dit habillons-nous. La risée fut immanquable lorsque nous trouvâmes tout l’habillement d’une femme ; [64v] jusqu’aux souliers. Les habits étaient de fine toile tous blancs. Les chemises étaient de femme, et j’ai remarqué des jarretières fort galantes. Les coiffes étaient de nuit, pour nous délivrer de l’embarras de la frisure, mais elles étaient garnies de dentelles de point de Venise. Il y avait aussi des bas, dont nous n’avions pas besoin,cy car nous pouvions garder les nôtres ; mais il y avait des boucles parce que les nôtres pouvaient nous faire connaître. Je fus surpris de trouver que les souliers de femme m’allaient bien ; mais j’ai su quecz mon cordonnier était le sien. Corset, jupon, soutane, robe, fichu, éventail, sac à ouvrage, boîte de rouge, masques entiers, il n’avait oublié rien. Nous nous habillâmes en ne nous entraidant que pour placer nos cheveux sous le grand bonnet. Le lieutenant avait le véritable air d’une très jolie fille de la grande taille ; mais le marquis et moi étions quelque chose de surprenant. Deux filles de cinq pieds, et dix pouces26 était quelque chose de trop rare. Le plaisant est que sans nous le dire nous nous mîmes tous sans culottes. J’ai dit au marquis que les jarretières m’avaient averti que je devaisda m’en passer. — Le malheur est, me répondit-il, qu’on ne cherchera pas de le savoir. Nous avions tous les trois de grandes poches de femmes où nous mîmes tout ce qui nous était nécessaire.
Les demoiselles s’étaient déjà habilléesdb. Nous ouvrons la chambre, et nous voyons, le dos tourné contre la cheminéedc, les trois beautés, qui dans cet habillement avaient l’air un peu interdit, malgré qu’elles voulussent nous faire croire d’être à leur aise. Nous les approchâmes avec la révérence du sexe ; et avec la réserve de la pudeur qui convenait au personnage que nous représentions. Cela fit qu’elles se crurent en devoir d’imiter les manières des hommes ; mais leur accoutrement n’était pas celui dans lequel elles pussent avoir vis-à-vis desdd femmes l’air respectueux. Elles étaient habillées en coureurs, de toile fine comme nous, culottes à la taille, gilet, et veste très courte avec leurs cheveux en tressesde et un bonnet léger aux armes banales de carton doré, et argenté. Leurs chemises à jabot long étaient cependant garnies de belles dentelles. Ces trois filles habillées comme cela durent rendre nos désirs sans frein ; mais nous les aimions trop pour les effaroucher. En parlant hors de notre rôle jusqu’à ce qu’ondf servît, les cousines, comme la maîtresse du lieutenant nous assurèrent qu’elles ne s’étaient jamais habillées en hommes de leur vie, et elles nous confièrent leur crainte sur le danger qu’elles couraient osant aller au bal habillées comme cela si par malheur on parvenait à les connaître. Elles avaient raison ; mais malgré cela nous employâmes toute notre éloquence pour les rassurer.
Nous nous mîmes à table chacun près de sa chacune ; et contre mon attente la première qui commença à égayer la partie fut la maîtresse du lieutenant qui crut de ne pouvoir bien jouer l’homme qu’en se montrant audacieuse, le lieutenant se défendait, et lui donnait sur les mains, mais elle ne cessait pas pour cela d’aller aux prises.dgLes deux cousines piquées de paraître avoir moinsdh d’esprit qu’elle commencèrent aussi à faire les hardies avec nous. Zénobie qui nous servait à table ne put s’empêcherdi de rire, lorsque mon adorable Q…. lui reprocha de [65v] m’avoir fait ma robe trop étroite à la poitrine, et ayant allongé sa main je lui ai donné un petit soufflet, et elle alors me demanda pardon, et me baisa la main.djLe marquis ayant dit qu’il avait froid, son faux chevalier lui demanda si elle avait des culottes, et tâta ; mais vite elle retira sa main se décontenançant ce qui nous fit rire tous, mais elle se remit, et elle joua très bien le rôle d’amoureux. Le souper avait été aussi exquis que le mien. Nous étions échauffés d’amour, et de Bacchus. Nous étions à table depuis deux heures. Nous nous levâmes, et nous vîmes les cousines tristes. Elles ne savaient comment se résoudre à aller au bal dans leur équipage. Le marquis voyait cette vérité comme moi, et trouvait leur répugnance raisonnable.
— Il faut pourtant se déterminer dit le Lieutenant. Ou au bal, ou chez nous.
— Ni l’un ni l’autre, dit le marquis, dansons ici.
— Où sont des violons, dit sa maîtresse.
— Vous n’en auriez pas cette nuit à tel prix que ce soit.
— Eh bien, leur dis-je, buvons du punch, et chantons. Nous ferons des jeux d’enfants, et quand nous serons las nous dormirons. Nous avons trois lits.
— Deux suffisent dit la maîtresse du marquis.
— C’est vrai, Mademoiselle, mais plus il y en a mieux l’on est.
Zénobiedk étant allée souper avec la femme du pâtissier, je lui avais dit de ne remonter que lorsqu’on l’appellerait. Après deux heures de petites folies la maîtresse du lieutenant était allée se jeter sur un lit dans la chambre au-delà de celle où étaient les robes des demoiselles, et le lieutenantdl l’avait suivie. Madlle Q… me ditdm qu’ayant bu un peu trop de punch, elle se jetterait volontiers sur un lit, et je l’ai conduite dans une chambre où elle pouvait même [66r] s’enfermer, et je le lui ai offert. – Elle me répondit qu’elle ne croyait pouvoir se méfier de personne. Nous laissâmes donc le marquis seul avec la cousine dans la chambre où nous avions dansé, où il y avait un lit dans une alcôve.
La Q….dn après avoir passé deux minutes dans le cabinet de toilette, me pria en sortant d’aller lui prendre sado soutane, et lorsque je la lui ai portée elle est retournée dans le cabinet, d’oùdp étant sortie après l’avoir mise, elle me dit qu’elle respirait, parce que les culottes trop étroites lui faisaient maldq. Elle se jeta sur le lit. — Où donc vous faisaient mal ces culottes ? mon bel ange, lui dis-je en la serrant entre mes bras, puis me couchant près d’elle, et ne parlant plus ni elle ni moi pourdr un bon quart d’heure. Je ne l’ai laissée que pour aller au cabinet de toilette, car il ne faut jamais négliger les égards dusds à la décence. En sortantdt je l’ai trouvée sous les couvertures. Elle me dit qu’elle s’était déshabillée pour dormirdu, et en fit d’abord semblant. Je me suis vite débarrassé de tout l’attirail de femme, et je me suis mis près d’elle, où j’ai reçu toutes les récompenses dues à ma tendresse, et à mes bons procédés. Elle a laissé que je m’étale27 toutes ces beautés. Elle me dit qu’elle désirait ce moment,dv et qu’étant sages nous n’irions plus à l’avenir à aucun bal, mais là où nous nous trouvions heureux, et contents. J’ai baisé mille fois la belle bouche qui m’annonçait en termes si clairs mon bonheur, et par mes transports je l’ai plus que [66v] convaincue qu’homme au monde ne l’avait jamais aimée plus que moi. Je n’ai pas eu de peine à ne pas la laisser dormir,dw car le sommeil ne s’est jamais présenté sur ses paupières. De mon côté ses charmes, sa douceur, et ses tendres transports me rendaient insatiable. Nous ne finîmes que lorsque nous vîmes le jour.
Nous n’eûmes pas besoin de nous cacher les uns des autres, car chacun avait joui en paix de son propre partage. Une modestie réciproque nous empêcha de nous entrefaire des compliments.dxPar ce silence nous ne disconvenions pas d’avoir joui ; mais nous n’en convenions pas non plus. D’abord que nous fûmes habillés, j’ai remercié le marquis, et je l’ai prié à souper là même, sans qu’il y ait question de masques, pour la nuit dudy futur bal, si ces demoiselles en étaient contentes. Le lieutenant dit qu’oui pour elles, et sa maîtresse le baisa en fureur lui reprochant d’avoir dormi toute la nuit. Le marquis dit avec moi que nous avions fait la même chose, et les cousines firent l’éloge dedz nos honnêtes procédés. Nous partîmes comme la première fois, et le marquis resta seul avec Zénobie.
Je suis allé me coucher, et ayant dormi jusqu’à trois heures, et personne n’étant à la maison je suis allé manger chez le pâtissier dans mon appartement où j’ai trouvé Zénobie avec son mari, qui était venu jouir des quelques débris du souper. Ce mari disait que j’avais fait sa fortune, car sa femme avait reçu du marquis vingt-quatre sequins et sa robe, comme je venais de lui donner la mienne. Après avoir mangé quelque chose je suis allé chez la Q…. que j’aimais plus qu’avant la belle nuit que j’avais passée avec elle. Il me tardait de la voir pour savoir quel effet elle ferait sur moi après qu’elle avait fait si solidement mon bonheur. Je l’ai trouvée plus belle ; elle me reçut comme un [67r] amant sur lequel elle avait gagné des droits. Elle me dit qu’elle était sûre queea je serais allé la voir, et en présence même de sa cousine elle reçut, et elle me rendit des baisers enflammés. J’ai passé cinq heures avec elle qui me passèrent comme cinq minutes ne faisant autre chose que des raisonnements sur l’amour rapportant tout à nous-mêmes. L’amour-propre rend dans ce cas la matière inépuisable. Cette visite de cinq heures le lendemain de la noce me fit voir que j’étais vraiment amoureux de la Q…., et la convainquiteb que j’étais digne de sa tendresse.
J’étais invité par un billet de la comtesse à souper avec elle,ec son mari, et le marquis Triulzi qui avait invité tous les amis de la maison. Par cette raison je ne fus pas voir Carcano, qui depuis ma victoire en Pierrot m’avait déjà gagné à deux ou trois cents à la fois mille sequins. Je savais qu’il disait qu’il était sûr de me tenir. À ce souper de Triulzi la comtesse me fit la guerre. Je découchais ; on me voyait rarement, on me donnait la corde28 pour m’arracher des secrets, qui regardaient mes bonnes fortunes. On savait que je soupais chezedThérèse avec Greppi, et on riait de Greppi qui disait que j’étais sans conséquence. Je répondais qu’il avait raison, et je menais une vie dont on ne pouvait pas désirer la plus heureuse.
Le lendemain matin Barbaro honnête hommeee comme tous les joueurs qui corrigent la fortune, vint me porter mes deux cents sequins, et plus que deux cents de la moitié de la banque, parceef qu’ayant eu une dispute avec le frère de la Q…., il ne voulait plus tailler. Je l’ai remercié de tout, et principalement de m’avoir fait connaîtreeg sa sœur, qui m’avait enchaîné le cœur, eteh dont j’espérais de vaincre la rigueur. Il se mit à rire, et il loua ma discrétion. L’après-dîner à trois heures je [67v] suis passé chez elle, et j’y suis resté jusqu’à neuf comme dans la journée précédente.eiN’y ayant pas de jeu, on avait fait dire à la porte à tout le monde que personne n’était à la maison. Devenu amant déclaré de la Q…., la cousine me traitait en ami ; elle me priait de rester à Milan plus qu’il m’était possible, car outre qu’en restant je faisais le bonheur de sa cousine je faisais aussi le sien, car sans moi il lui serait impossible de passer des heures avec le marquis F…., qui tant que son père vivrait ne pourrait jamais la voir librement ; mais elle se disait sûre qu’à la mort de son père il l’épouserait. Elle l’espéra en vain, ce marquis donna peu de temps après dans des travers qui le ruinèrent.
Le lendemain au soir les cinq aimables personnes, au lieu d’aller au bal vinrent souper chez moi, où après un repas délicieux nous allâmes sans façon nous coucherej. Charmante nuit dans laquelle cependantek notre joie fut souvent interrompue par les réflexions tristes, et vraies,el que le carnaval allait finir.
L’avant-dernier jour du carnaval29, n’y ayant point d’opéra, je me suis mis à jouer, et ne trouvant jamaisem trois cartes gagnantes de suite j’ai perdu l’or que j’avais, et je serais parti comme à l’ordinaire sien une femme masquée en homme ne m’eûteo donné une carte me pressant par signes de la jouer. Je l’ai mise devant le banquier à cent sequins sur la parole. Je l’ai perdue, et pour regagner les cent j’en ai perdu [68r] mille que je lui ai fait payer le lendemain. Voulant sortir pour aller chez la Q…. je vois le même masque de mauvais augure accompagné d’un autre masque homme qui m’approche me serre la main, et me dit à l’oreille d’aller aux trois rois à dix heures à la telle chambre si l’honneur d’un ancien ami m’était cher.
—epQui est cet ami ?
— Moi-même.
— Qui êtes-vous ?
— Je ne peux pas le dire.
— Je ne viendrai pas ; car si vous êtes mon ami rien ne peut vous empêcher de me dire votre nom.
Je sors, il me suit,eq me disant d’aller au-delà de l’arcade que nous voyionser où il ôtera son masque. J’y vais, il se démasque, et je voisesCroce, dont le lecteur peut se souvenir30. Je savais qu’il était banni de Milan,et je m’étonnais de le voir là, et comprenant la raison par laquelle il n’avait pas voulu se nommer je me suis alors trouvé fort content de lui avoir refusé le plaisir d’aller à son auberge.
— Je suis surpris, lui dis-je de te voir ici.
— Je suis venu sous la faveur de la saison qui permet le masque pour obliger mes parents à me donner l’argent qu’ils me doivent, et ils me traînent31 en longueur pour ne me rien donner, étant sûrs que, crainte d’être connu, je devrai m’en aller en carême.
— Et en carême comptes-tu de partir, quand même tu n’aurais pas d’argent ?
— J’y serai forcé ; mais puisque tu ne veux pas venir me voir, sauve-moieu ne me donnant que vingt sequins, et par là je me verrai sûr de partir Dimanche matin, quand même mon cousin qui me doit dix mille livres me refuserait les mille que je lui demande ; mais avant de partir je le tuerai.
— Je n’ai pas le sou, et ton masque qui est là me coûte mille sequins.
— Je le sais. Je suis un malheureux qui porte malheur à tous mes amis. C’est moi qui lui ai dit de te donner une carte.
— Est-ce une fille de Milan ?
— Point du tout. C’est une fille de Marseille, que j’ai enlevée. Elle est fille d’un riche commissionnaire32 : je suis devenu amoureux d’elle ; je l’ai séduite, et elle est partie avec moi. J’avais beaucoup d’argent ; mais malheureux j’ai tout perdu à Gênes, j’ai vendu toutev ce que j’avais, et je suis venu ici : j’y suis depuis huit jours. Rends-moi sûr de pouvoir me sauver, demande vingt sequins à quelqu’un.
Mû à pitié, je suis retourné sur mes pas pour les demander à Carcano ; je les lui ai donnés, et en lui disant de m’écrire, je l’ai quitté. Je suis allé chez la Q…. où j’ai passé la soirée, et fixé que nous souperions ensemble le lendemain pour la dernière fois en Carnavalew. Nous fîmes la partie aussi heureusement que les autres fois. J’ai passé le premier jour de carême au lit, et le lendemain lundi de très bonne heure Clairmont me donna une lettre qu’un valet de louage lui avait remiseex. Je la lis, et ne voyant aucun nom signé je trouve : « Hélas ! Monsieur ! Ayez pitié de la plus malheureuse créature qui existe. M. de la Croix est sûrement parti désespéré. Il m’a plantée dans cet auberge, il n’a rien payé, que m’arrivera-t-il ? Venez me donner au moins un conseil. »
Je n’ai pas hésité un moment. Ce n’était ni l’amour, ni le libertinage qui me forçait à aller secourir cette malheureuse, mais le sentiment, la vertu. Je mets vite une redingote, et je cours aux trois rois à la même chambre où était Irène ; et je vois une fille d’une figure à intéresser qui que ce soit. Je crois de voir l’innocence, et la candeur opprimées. Elle se lève, et tristement elle meey demande excuse si elle avait osé m’incommoder, me priant en même temps de dire en italien à une femme qui était là de s’en aller. [69r]
— Elle m’ennuie me dit-elle depuis une heure ; je n’entends pas sa langue ; mais j’ai compris qu’elle veut m’être utile. Je ne me sens pas inclinée à implorer son secoursez.
— Qui vous a dit,fa dis-je à cette femme, de venir chez mademoiselle ?
— Un valet de place m’a dit hier qu’une fille étrangère était restée ici toute seule, et qu’elle était à plaindre. Je suis venue voir, par sentiment d’humanité, si je pouvais lui être de quelque utilité. Je m’en vais fort contente d’en être quitte par ma bonne volonté. Je la laisse en bonnes mains, et je lui fais mon compliment.
Ce langage de maq…… m’a fait rire.
fbLa délaissée me dit alors en peu de paroles ce que je savais, et elle m’ajouta que son amantfc ayant perdu d’abord les vingt sequins que je lui avais donnésfefd il l’avait conduite à l’auberge au désespoir, où il avait passé tout le lendemain n’osant pas sortir le jour. Il était sorti masqué vers le soir et vers le jour il était entré, s’était habillé avec une capote en lui disant que s’il ne revenait pas, ilff lui ferait avoir de ses nouvelles par mon canal. Il lui avait laissé mon adresse.
— Si vous ne l’avez pas vu me dit-elle je suis sûre qu’il est parti à pied, et sans le sou. L’hôte voudra être payé, et j’ai assez en vendant tout ; mais que ferai-je après ?
— Oseriez-vous retourner chez vous.
— Sûrement je l’oserais. Mon père me pardonnera, lorsque je lui dirai, les larmes aux yeux que je suis prête à aller dans un couvent.
— Je vous conduirai à Marseille moi-même, et en attendant je vous trouverai ici une chambre chezfg d’honnêtes gens. Jusqu’à ce que je vous la trouve, enfermez-vous dans votre chambre, et ne recevez personne.
J’appelle l’hôte pour qu’il porte son compte qui montait à peu de chose, je paye, et je la laisse hors d’elle-même par la surprise qui33 lui causa ce que j’avais fait, et les paroles que je lui avais dites.
[69v] Je pense de la mettre avec Zénobie, si elle pouvait la loger, et j’y vais. Je lui dis en présence de son mari de quoi il s’agissait, et le mari dit qu’il lui céderait sa place si elle voulait coucher avec sa femme,fh et que pour lui il louerait une petite chambre près de sa maison, où il habiterait tant que la demoiselle resterait chez lui. Pour le manger, dit-il, elle fera ce qu’elle voudra. J’ai trouvé cela très bien pensé ; j’ai écrit un billet à l’abandonnée, et j’ai dit à Zénobie de le lui porter, et de faire tout. Je l’avertissais dans mon billet, que la personne qui le lui portait avait ordre de moi de prendre entièrement soin d’elle. Je l’ai vue le lendemain chez Zénobie mal logée ; mais contente, et jolie tout à fait. Je me voyais sage ; mais je soupirais en pensant combien il me serait impossible de l’être en voyage.
Je n’avais plus rien à faire à Milan ; mais je m’étais engagé avecfi le comte d’aller passer en sa compagnie quinze jours à S.t Ange. C’était un fief qui appartenait à sa maison, quinze milles distant de Milan, et dont il me parlait avec enthousiasme. Je l’aurais trop mortifié si j’avais voulu partir sans lui donner la satisfactionfj d’y aller. Il avait un frère marié qui y demeurait toujours, et quifk devait être enchanté à ce qu’il me disait de faire ma connaissance. De retour du fief, il m’aurait souhaité le bon voyage entièrement content. Déterminé donc à le satisfaire j’ai pris congéfl le quatrième jour de carême, de Thérèse, de Greppi, et de la tendre Q….. pour deux semaines. La comtesse ne se soucia pas d’être de ce voyage ; elle demeurait beaucoup plus volontiers à Milan où le Marquis Triulzi ne la laissait manquer de rien. Nous partîmes de Milan à neuf heures, et nous arrivâmes à S. Ange à midi ; où on nous attendait à dîner.
Chapitre VII
Château ancien. Clémentine. Lodi. Déclaration réciproque d’amour sans en craindre les suites
aLe château seigneurial de la petite ville de S. A.1 était vaste, avait au moins huit siècles d’antiquité, et nulle forme d’architecture, car on n’y voyait ni dehors, ni dedans aucune régularité. Des grandes chambres toutes dans un étage, et des petites rez-de-chaussée, et au grenier. Les gros murs étaient pleins de crevasses, les escaliers de pierre manquaient par-ci par-là de degrés2, le pavé des chambres était de briques, et ondoyait, les fenêtres étaient ouvertes parce qu’elles manquaient de vitres, et aucune n’avait des volets ; les plafonds de poutres étaient remplis de nids d’oiseaux de plusieurs espèces nocturnes, et hospitaliers.
Dans ce palais gothique, monument de l’ancienne noblesse des comtes A. B., dont ils faisaient plus de cas qu’ils n’auraient fait d’un très beau de Milan qu’ils auraient acheté avec leur argent ; il y avait pourtant à trois de ses coins quatre ou cinq chambres qui se suivaient. C’étaient les appartements des seigneurs. Mon cher comte avait, outre le frère marié, qui demeurait toujours là, un autre frère aussi qui servait en Espagne dans les gardes Wallonnes3. Ce fut l’appartement de ce frère absent qu’on me donna. Mais parlons de la réception qu’on me fit.
Le comte Ambroise, car on l’appelait par son nom de baptême4, me reçut à la porte du château, porte qu’on n’aurait pas pu fermer, car il en manquait la moitié. D’un ton noble, le bonnet à la main, figure décente, et négligée, âgé à peu [72v] près de quarante ans, il me dit que son frère avait eu tort de m’engager à aller voir leurs misères, que je ne trouverais chez eux aucune commodité de la vie ; mais en revanche le cœur milanais. C’est une phrase qu’ils ont toujours à la bouche ; et ils ont raison. Les Milanais sont généralement bons, et honnêtes : par la franchise de leur caractère ils semblent condamner les Piémontais, et les Génois qu’ils ont à égale distance aux deux lisières opposées de leur beau pays.
Le comte Ambroise me présenta à la comtesse son épouse5, et à ses deux sœurs6, dont une était une beauté des plus fines à l’air spirituel, quoiqu’un peu embarrassé. L’autre n’était ni belle, ni laide. La comtesse portait sur une physionomie fort douce un maintien de dignité, et un caractère de candeur : il n’y avait que deux ans que le comte l’avait épousée à Lodi sa patrie. Elles étaient toutes les trois fort jeunes, très nobles ; mais sans fortune. Le comte me dit vers la fin du dîner qu’il l’avait épousée faisant plus de cas de ses mœurs que de sa naissance, qu’elle faisait son bonheur, et que malgré qu’elle ne lui eût rien porté, il lui semblait qu’elle l’avait enrichi, car elle lui avait appris à regarder comme superflu tout ce qu’il n’avait pas.
La comtesse alors, enchantée de l’éloge que son mari venait de lui faire, prit toute riante entre ses bras un joli enfant de six mois7 qu’une vieille femme lui a présenté, et suspendit son manger pour se délacer, et pour mettre entre les lèvres du poupon un tétin qui marquait le centre d’un sein fait au tour8 blanc comme la neige. C’est le privilège de toute femme qui allaite. Elle a appris, sans qu’on le lui dise, que de ce côté-là elle est dispensée de toute pudeur. Sa poitrine [73r] devenue sacrée source de vie n’est censée pouvoir réveiller dans les spectateurs autre sentiment que celui du respect.
Le dîner que le comte Ambroise nous donna aurait été excellent sans les ragoûts, car la bonne soupe, le bouilli, les mets de cochon salé saucissons, mortadelles, les laitages, les légumes, le gibier, la verdure9, et le fromage mascarpon10 étaient exquis ; mais averti par son frère que j’étais un homme qui tranchait du grand11, et qui aimait la table, il avait voulu donner des plats travaillés qui étaient tout ce qu’on peut imaginer de plus mauvais. Devant par politesse en goûter, je me trouvais dégoûté des solides, et naturels ; mais j’y ai mis bien vite remède m’expliquant après dîner à mon ami. Je l’ai convaincu que la table sera excellente, et friande avec dix plats simples sans le moindre ragoût ; et il fit très facilement entendre raison à son frère. Dans tout le temps que j’ai passé là j’ai fait une chère délicieuse.
Nous étions six à cette table, tous gais, et causeurs, excepté la comtesse plus jolie, et plus jeune qui s’appelait Clémentine, qui m’avait déjà frappé : elle ne parlait que lorsqu’elle était forcée à répondre, mais toujours rougissant. N’ayant autre moyen de voir ses yeux que celui de lui adresser la parole, je lui faisais des questions, et elle me répondait ; mais sa rougeur me faisant conjecturer que je la gênais, j’ai pris le parti de la laisser tranquille, et d’attendre l’opportunité de faire avec elle une plus ample connaissance.
Après dîner on m’a conduit à mon appartement, et on m’y laissa : j’ai vu, comme dans la salle où nous avons dîné, des fenêtres vitrées, et des rideaux, mais Clairmont me dit qu’il n’osait pas défaire mes malles, car il n’y avait [73v] de clefs ni aux portes des chambres, ni aux commodes à moins que je ne le délivrasse de toute responsabilité. Il avait raison : je vais consulter mon ami : il me répond que dans tout le château il n’y avait de clefs nulle part, excepté à la cave, et que malgré cela tout était sûr.
— Il n’y a pas des voleurs à S. A., me dit-il, et s’il y en a, ils n’osent pas entrer chez nous.
— Je le crois ; mais vous sentez que mon devoir est d’en supposer partout : vous sentez que mon valet même pourrait saisir cette occasion de me voler sans que je pusse le convaincre ; et vous sentez que je devrai me taire, si le cas arrive que je me trouve volé.
— Je sens tout cela. Demain matin un serrurier mettra des clefs à vos portes. Vous serez le seul dans la maison qui pense à prendre des précautions contre les voleurs.
J’aurais pu lui répondre avec Juvénal cantat vacuus coram latrone viator [le voyageur dont la poche est vide chantera au nez du voleur]12 ; mais je l’aurais mortifié. J’ai dit à mon valet d’attendre à ouvrir mes coffres au lendemain. Nous sortîmes avec ses deux belles-sœurs pour aller nous promener par la ville : le comte Ambroise resta à la maison avec la comtesse qui ne quittait jamais son cher fils. Elle avait vingt-deux ans : sa sœur Clémentine en avait dix-huit, et elle prit mon bras : mon ami donna le sien à la comtesse Éléonore. Nous allons voir, me dit-il, la belle pénitente. C’est une fille de joie qui a vécu deux ans à Milan avec une telle réputation de beauté qu’on venait des villes voisines exprès pour lui faire une visite. Sa maison s’ouvrait, et se fermait cent fois par jour à la satisfaction de tous les curieux de cette rare beauté ; mais on mit fin à ce charmant spectacle il y a un an. Le comte de Firmian13, homme savant, et rempli d’esprit, retournant de Vienne dut faire enfermer dans le couvent où nous allons la belle malheureuse en conséquence d’un ordre absolu que l’auguste Marie-Thérèse lui donna, qui dans toute sa vie n’a jamais pu pardonner à la beauté mercenaire.
[74r] On s’empara de la charmante fille, on l’enferma, on lui dit qu’elle était coupable, on lui intima une confession générale, et une pénitence qui devait durer jusqu’à la fin de sa vie. Elle reçut l’absolution de ses péchés de notre cardinal Pozzobonelli grand pontife du rite ambrosien14, qui lui conférant le sacrement de la confirmation lui changea le nom de Thérèse, qu’elle avait reçu au font du baptême, en celui de Marie Magdelaine voulant par là lui indiquer le sûr chemin du salut éternel imitant la pénitence de sa nouvelle patronne, dont jusqu’à ce moment-là elle avait fait la vie15. On l’enferma dans les pénitentes de cette ville, dont notre famille possède le droit de patronage. C’est un couvent inaccessible où les recluses vivent en communauté sous la direction d’une supérieure d’un caractère doux faite pour amoindrir les peines qu’elles doivent endurer étant passées de toutes les délices de ce monde aux plus grandes privations. Elles ne peuvent que travailler, et prier Dieu, et elles ne voient autre homme que le prêtre leur confesseur dont elles entendent tous les jours la messe. Nous sommes les seuls auxquels madame la supérieure ne peut pas défendre l’entrée dans cette sainte prison ; et elle ne s’avise pas d’exclure les personnes qui sont avec nous.
Pauvre Marie Magdelaine ! Ah ! Les barbares ! Cette narration m’avait fait pâlir. D’abord que le comte fut annoncé, la supérieure même vint le recevoir à la porte. Nous entrons dans une grande salle, où il me fut très facile de distinguer la célèbre entre cinq à six autres toutes pénitentes ; mais qui ne pouvaient pas l’être de grande chose, car elles me parurent laides. Elles se levèrent cessant de coudre, ou de tricoter. La seule Marie Magdelaine, malgré le costume austère de son habit de laine, me surprit. J’ai vu la beauté, et la majesté dans l’affliction, et avec mes yeux profanes au lieu de voir le péché affreux, [74v] et hideux, j’ai cru voir la sainte innocence ; elle tenait ses beaux yeux inclinés vers la terre. Mais quelle ne fut ma surprise, lorsque les ayant élevés, et arrêtés sur ma figure, elle s’écria : Dieu que vois-je ! Sainte vierge Marie venez à mon secours. Va-t’en hors d’ici pécheur scélérat, malgré que tu mérites d’y être plus que moi.
Je ne me suis pas senti excité à rire. La supérieure me dit d’abord que la malheureuse était devenue folle, à moins qu’elle ne m’eût reconnu.
— Non madame, car elle ne peut m’avoir jamais vu.
— Je le crois ; mais elle est folle.
Le fait est qu’à cette incartade il me fut plus facile de reconnaître un grand bon sens indigné qu’une folie décidée. Elle m’émut : j’ai retenu avec peine mes larmes. J’ai prié le comte de ne pas rire ; mais un moment après Marie Magdelaine exagéra, et pour lors j’ai vu le symptôme de la colère qui confine avec la démence. Elle pria la supérieure de me faire sortir lui disant que je n’étais allé là que pour la damner. Cette dame alors, après lui avoir fait une douce correction, la fit partir,b lui disant qu’elle se trompait, et que ceux qui venaient la voir ne pouvaient désirer que de contribuer à son salut éternel. Elle eut la dureté de lui dire que personne au monde n’avait été plus pécheur qu’elle. La malheureuse nous quitta versant un torrent de larmes, et me perçant l’âme avec ses sanglots.
Moi, commandant général d’une armée victorieusec me trouvant dans cette ville-là, et dans une situation pareille, c’est plus que certain que j’aurais pris par la main Marie Magdelaine, et je l’aurais conduite avec moi sanglant des coups de canne à la mielleuse abbesse, si elle s’était avisée de s’opposer à ma volonté. Elle nous dit que cette fille avait les qualités d’un ange, et que certainement elle deviendrait une sainte, si auparavant elle ne devenait folle. Elle nous dit qu’elle l’avait priée d’ôter de l’oratoire deux tableaux, dont l’un représentait S.t Louis Gonzague, et l’autre S.t Antoine, [75r] parce que ces saintes images lui causaient des distractions invincibles16, et qu’elle avait cru de devoir la contenter, malgré le confesseur qui là-dessus ne voulait pas entendre raison.
Le prêtre était un butor, et cette supérieure avait de l’esprit. Nous quittâmes cette maison inhumaine, tous les quatre tristes d’avoir vu des victimes de la tyrannie. Si dans la vérité de notre sainte religion l’âme de la grande Marie-Thérèse doit avoir un état dans ce qu’on appelle l’éternité, ou l’autre vie, elle doit être damnée, à moins qu’elle ne se soit repentie, quand même elle n’aurait fait autre mal que celui qu’elle fit de mille façons différentes persécutant les pauvres filles qui tiraient parti de leurs charmes. La pauvre Marie Magdelaine devenait folle, et souffrait l’enfer dans ce monde parce que la nature, Dieu maître de tout l’avait favorisée par le plus précieux de tous les dons. Elle en avait trop abusé,d cela se peut, mais à cause de ce crime, qui sans contredit est le plus petit de tous, fallait-il lui infliger la plus grande de toutes les punitions ?
Retournant au château, la comtesse Clémentine, à qui je donnais le bras, pouffait de temps en temps des petites risées. J’aimais cela.
— Oserais-je vous demander, belle comtesse, pourquoi vous poursuivez à rire toute seule ?
— Je vous prie de me pardonner. Je ne ris pas de ce qu’elle vous a reconnu, car elle dut s’être trompée ; mais je ris de la surprise que vous marquâtes quand elle vous dit que vous méritiez d’être enfermé plus qu’elle.
— Et vous le croyez aussi peut-être ?
— Moi ? Dieu m’en préserve ; mais dites-moi d’où vient que la folle n’a pas attaqué mon beau-frère ?
— Apparemment, elle a trouvé mon air plus pécheur que le sien.
— C’est la seule raison ; et voilà pourquoi il ne faut jamais faire attention aux propos des fous.
— Belle comtesse, votre discours est ironique ; mais je le prends du bon côté. Je suis peut-être un grand pécheur comme j’en ai l’air ; mais songez que la beauté doit m’être indulgente, car je ne me trouve [75v] souvent séduit que par elle.
— Je ne comprends pas pourquoi l’impératrice ne s’amuse pas à faire enfermer des hommes aussi.
— Parce qu’elle espère peut-êtree de les voir à ses pieds, quand ils ne trouveront plus des filles.
— Oh ! Vous badinez. Dites plutôt que c’est parce qu’elle ne peut pas pardonner à son sexe de manquer à une vertu qu’elle possède au suprême degré, et qu’on peut d’ailleurs exercer si facilement.
— Je ne doute pas, mademoiselle, de la vertu de l’impératrice ; mais avec votre permission, et parlant en général, je doute beaucoup de la facilité que vous supposez à l’exercice de la vertu qu’on nomme continence.
— Chacun parle, et pense selon les notions qu’il tire de l’examen de soi-même. On prend souvent pour vertu la sobriété dans quelqu’un qui n’a cependant aucun mérite à être sobre. Vous pouvez trouver difficile ce qui me semble très facile ; et vice versa. Nous pouvons avoir raison tous les deux.
Cette fille me parut alors une seconde Q….. avec la différence que celle-ci mettait de l’importance à son raisonnement, tandis que Clémentine me débitait sa doctrine avec l’air nonchalant de la plus grande indifférence. Elle me fit taire. Quel échantillon d’esprit juste ! Je me sentais mortifié d’avoir porté sur elle à table un faux jugement. Son silence, et la rapidité avec laquelle son sang lui montait à la tête, quand elle devait répondre m’avait fait conjecturer dans sa conception un embarras d’idées compliquées qui ne faisait guère honneur à son esprit. Trop de timidité n’est souvent que bêtise. La marquise Q…., plus aguerrie que Clémentine, même en raison d’âge17, était peut-être plus forte en dialectique ; mais Clémentine m’avait deux fois éludéf la question, ce qui est le comble du bel artifice dans une fille de condition bien élevée, dont le devoir est de ne point ouvrir ses trésors à quelqu’un qui peut n’être pas digne de les connaître.
De retour au château, nous trouvâmes une dame avec son fils, et sa fille, et un abbé parent du comte18 qui me déplut sonica19. Parleur impitoyable, qui disant qu’il m’avait vu à Milan, me cassa [76r] le nez avec le plus ennuyeux de tous les encensoirs : outre cela il lorgnait Clémentine ; et j’étais bien décidé à ne vouloir ce bavard ni pour compagnon, ni pour rival. Je lui ai dit sèchement que je ne me souvenais pas de l’avoir vu, et cette réponse faite pour démonter ne le démonta pas. Il s’assit à côté de Clémentine, et lui prenant la main, et lui disant des fadeurs il l’encouragea à faire ma conquête : c’était plat, et ne pouvant qu’en rire elle rit ; mais ce rire m’a déplu. Il me semblait qu’elle aurait dû lui répondre, je neg sais quoi, quelque chose d’impertinent. Il lui parla à l’oreille, et elle lui ayant répondu, j’ai presque perdu contenance : j’ai trouvé cela horrible. On tint un propos, chacun opina, et l’abbé dit son avis m’excitant à l’appuyer ; mais lui en voulant, je lui ai dit qu’il déraisonnait en termes caustiques espérant qu’il finirait de parler ; mais il avait la peau dure : il appela à Clémentine20, qui lui donna raison rougissant, et le fat alors lui baisa la main. Ne pouvant plus y tenir je suis allé me mettre à une fenêtre. La fenêtre sert à un homme impatienté à tourner le dos à un ennuyeux sans qu’on puisse absolument l’accuser d’impolitesse ; mais on le pénètre. Je faisais semblant de contempler l’horizon. Je ne pouvais pas souffrir cet abbé, et j’avais tort, car, bien loin de m’avoir offensé, il avait aspiré à me plaire.
Cette mauvaise humeur dans les cas de cette espèce me fut dans toute ma vie caractéristique, et il est trop tard aujourd’hui pour que je pense à en guérir. Je crois même n’en avoir plus besoin, car ceux qui m’écoutent me mettent poliment, quoique sans me le dire, à quarante ans de distance rétrograde.
Clémentine m’avait altéré, et pour me bouleverser ainsi elle n’avait eu besoin que de sept heures. Me sentant tout à elle, il me paraissait de devoir mettre tout en œuvre pour [76v] la rendre tout à moi. Je ne doutais pas de la réussite, et dans ma prétention il y avait certainement de la fatuité ; mais il y avait aussi une modestie de raison, car pour parvenir à lui toucher le cœurh croyant d’avoir besoin d’aplanir toutes les difficultés : il me semblait que le moindre obstacle me ferait échoueri. Or ce polisson tonsuré me semblait une guêpe que j’avais besoin d’écraser. La froide jalousie s’en mêlait aussi pour faire du tort à l’objet qui m’avait déjà enchanté : je me figurais Clémentine, sinon amoureuse, du moins indulgente vis-à-vis de ce singe, et dans cette idée je me trouvais envahi par une sensation de vengeance qui devait tomber sur elle. L’amour est le dieu de la nature ; mais qu’est-ce que la nature si son dieu est un enfant gâté ? Nous le connaissons, et malgré cela nous l’adorons.
Le comte mon ami vint me distraire me demandant si j’avais besoin de quelque chose. Je lui ai répondu que j’irais dans ma chambre écrire quelques lettres jusqu’à l’heure de souper. Il me prie de rester en compagnie, et il appelle Clémentine se recommandant à elle pour qu’elle m’empêche d’aller écrire. Elle lui répond d’un ton timide que si j’avais des affaires il était impoli de me retenir. L’abbé survient, et me dit sans détour qu’au lieu d’aller écrire je devrais leur faire une banque de Pharaon. Un oui général veut que je me rende. J’y consens.
On porte des cartes, et des petits paniers remplis de marques de différentes couleurs, et je m’assaye mettant devant moi vingt ou trente sequins. C’était une grande banque pour cette compagnie qui ne demandait qu’à s’amuser : il fallait perdre quinze marques pour perdre un sequin. Tout le monde s’assit. La comtesse Ambroise se mit à ma droite, et l’abbé s’avisa de se mettre à ma gauche. Ce fut Clémentine qui lui fit place. Trouvant cela insolent, je lui dis que je ne taillais jamais qu’entre deux dames, et pour lors Clémentine se remit à sa place. [77r] Au bout de trois heures on servit le souper, et j’ai quitté. Tout le monde avait gagné, l’abbé excepté, qui avait perduj en marques vingt sequins. Quel plaisir ! En qualité de parent il resta à souper ; la dame partit avec ses enfants : on chercha en vain de la retenir.
Assez content de ma soirée, car je croyais l’abbé désolé, je me mets en humeur de rire. Je fais parler ma belle voisine à force de l’enjôler, et de lui tenir des propos faits pour la forcer à se défendre. Elle brille, et elle me sait gré. Voyant l’abbé terrassé l’envie me vient de le relever : je lui demande son avis surk un propos en question ; il me répond qu’il n’y avait pas fait attention, et qu’il espérait qu’après souper je lui donnerais sa revanche. — Après souper, monsieur l’abbé, je vais me coucher ; mais je vous la promets demain, charmé que ce petit jeu amuse ma bonne hôtesse, et ses sœurs : la fortune aujourd’hui vous est contraire ; elle vous sera favorable demain.
Après souper il partit fort triste. Le comte m’accompagna à ma chambre, et me souhaitant un bon sommeil, il me dit de ne rien craindre, s’il n’y avait pas de clefs à mes portes, puisque ses belles-sœurs qui étaient mes voisines n’en avaient pas non plus aux siennes21.
Fort étonné de la magnificence de cette hospitalité, je dis à Clermont de se hâter à me mettre des papillotes, ayant grand besoin d’aller me coucher ; mais à la moitié de l’ouvrage voilà Clémentine qui entre, et me surprend me disant que dans le château il n’y avait pas de femme de chambre qui pût avoir soin de mon linge, et que partant elle me priait de permettre sans façon qu’elle en fit l’office.
— Vous ? comtesse.
— Moi ; et je vous prie de ne pas résister. Je m’en fais un plaisir ; et qui plus est, je suis sûre que vous en serez content. Faites-moi donner la chemise que vous mettrez demain ; et ne répliquez pas.
Je me fais d’abord aider par Clairmont à traîner dans sa chambre ma malle au linge, et je lui dis qu’il me fallait tous les jours une [77v] chemise, un gilet, un col, des caleçons, et deux mouchoirs, et que le choix m’était indifférent. Je suis plus heureux que Jupiter. Adieu. Bonne nuit charmante Hébé22.
Sa sœur Éléonore, qui était déjà au lit, s’évertuait à me demander excuse. J’ai sur-le-champ ordonné à Clairmont d’aller dire au comte que je n’avais plus besoin qu’il fît mettre des clefs à mes portes. J’ai eu honte. Devais-je craindre pour mes guenilles, quand ces trésors animés ne se méfiaient pas de ma cupidité ?
Ayant trouvé mon lit très bon, j’ai parfaitement bien dormi. Clairmont me coiffait quand j’ai vu entrer mon Hébé tenant un panier sur ses mains. Avec une très noble contenance elle me dit qu’elle était sûre que je serais content. Je ne vois sur sa belle figure le moindre air d’une mauvaise honte dépendante de la fausse idée d’avoir dérogé à sa noblesse me servant ainsi. Elle avait rougi ; mais sans se soucier de me le cacher, car ce qui l’avait enflammée était une satisfaction qui témoignait la beauté de son âme dégagée de préjugés vulgaires des esprits bornés. Jamais une chemise ne m’avait tant plu comme celle que je voyais.
Le comte, mon ami, survient dans ce moment. Il remercie Clémentine des bontés qu’elle avait pour moi ; et il l’embrasse : j’ai trouvé cet embrassement de trop. Oh ! c’est sa belle-sœur ; c’est son beau-frère : tout ce que vous voudrez ; mais si j’en suis jaloux, tout est dit : la nature, qui en sait plus que vous me dit que j’ai raison. Il est impossible de n’être pas jaloux de ce qu’on aime bien, et qu’on n’a pas encore conquis, car on doit toujours craindre que l’objet qu’on veut conquérir ne soit enlevé par un autre.
Le comte me pria de lire un billet qu’il tira de sa poche. L’abbé son cousin le priait de me faire des excuses s’il ne pouvait pas me remettre les vingt sequins qu’il avait perdus dans le terme prescrit par le code des joueurs. Il s’acquitterait de sa dette, lui disait-il, avant la fin de la semaine.
[78r] — Fort bien, lui dis-je, mais avertissez-le de ne pas ponter ce soir à ma banque, car je ne lui tiendrai pas23.
— Vous avez raison ; mais il pourra jouer argent comptant.
— Non plus, car il jouerait contre moi avec mon argent. Il en sera le maître après qu’il m’aura payé. Vous pouvez même lui dire de prendre toutes ses commodités, et l’assurer que je ne le presserai jamais pour qu’il me paye cette misère.
— Il sera mortifié.
— Tant mieux, dit Clémentine ; pourquoi va-t-il perdre sur sa parole ce qu’il n’était pas sûr de pouvoir payer aujourd’hui ?
—lCharmante comtesse, lui dis-je, étant resté seul avec elle, dites-moi franchement si la façon un peu dure dont je traite cet abbé vous fait de la peine, et je vous donne dans l’instant vingt sequins que vous pourrez lui faire parvenir, qu’il pourra me compter ce soir, et faire ainsi bonne figure. Je vous promets que personne n’en saura rien.
— Je vous remercie ; je ne m’intéresse pas assez à son honneur pour accepter votre offre. Qu’il sente la honte de sa faute ; et qu’il apprenne à vivre.
— Vous verrez que ce soir il ne viendra pas.
— Cela peut être ; mais croyez-vous que j’en serai fâchée ?
— J’aurais pu le supposer.
— Quoi ! Parce qu’il n’a badiné qu’avec moi ? C’est une tête éventée24 dont je ne fais aucun cas.
— Il est malheureux autant que l’homme, dont vous faites cas est heureux.
— Cet homme n’est pas encore né peut-être.
— Comment ! Vous n’avez pas encore connu un mortel digne de votre attention ?
— Beaucoup de dignes d’attention ; mais en faire cas est quelque chose de plus. Je ne saurais faire cas que de quelqu’un que j’aimerais.
— Vous n’avez donc jamais aimé. Vous avez le cœur vide.
— Ce motm vide me fait rire. Est-ce un bonheur, ou un malheur ? Si c’est un bonheur je m’en félicite ; si c’est un malheur je le méprise, car je ne le sens pas.
— Il n’est pas moins un malheur, et vous [78v] en serez convaincue quand vous aimerez.
— Mais si quand j’aimerai je me trouverai malheureuse, je connaîtrai alors que mon cœur vide était un bonheur.
— C’est vrai ; mais il me semble impossible que vous puissiez être malheureuse en amour.
— Ce n’est que trop possible. Il s’agit d’un accord réciproque qui est bien difficile, et plus encore difficile qu’il soit durable.
— J’en conviens ; mais Dieu nous a fait naître pour que nous en courions les risques.
— Un homme peut en avoir besoin, et s’amuser à cela ; mais une fille a des lois différentes.
Dans ce moment le comte vint nous interrompre, et s’étonna de nous trouver encore là. Il nous dit qu’il désirait de nous voir amoureux l’un de l’autre, et elle lui répondit qu’il souhaitait donc de nous voir malheureux ; elle parce qu’elle aimerait un inconstant, et moi parce que je me sentirais l’âme déchirée de remords. Et après avoir prononcé cette sentence elle se sauva.
Je suis resté là comme pétrifié ; mais le comte, qui de toute sa vie n’avait jamais pensé, dit en riant que sa belle-sœur Clémentine avait l’esprit romanesque. Nous allâmes à l’appartement de la comtesse que nous trouvâmes avec son poupon à la mamelle. Le chevalier, lui dit-il, est amoureux de votre sœur, et elle de lui ;n je voudrais bien, lui répondit-elle, qu’un bon mariage nous fît devenir parents.oLe mot mariage ne sert qu’à masquer la plus flatteuse de toutes les idées. Sa réponse me plut au point que je n’y ai répondu que par une inclination de tête.
Nous allâmes nous promener, et faire une visite à la dame qui n’avait pas voulu rester à souper, où nous trouvâmes un chanoine régulier25, qui après m’avoir dit des choses gracieuses, et m’avoir fait l’éloge de ma patrie, qu’il croyait connaître pour avoir lu l’histoire, il me [79r] demanda quel était l’ordre de chevalerie qu’indiquait la croix que je portais en sautoir au cordon rouge. J’ai dû lui répondre, modestement glorieux, que c’était une marque de la bienveillance dont notre très saint père le pape m’honorait, quip de son propre mouvement m’avait fait chevalier de S. Jean de Latran, et protonotaire apostolique26.
Ce moine n’avait pas voyagé. Ayant l’esprit du monde, il ne m’aurait pas demandé ce que c’était que mon ordre ; mais de bonne foi il crut de me flatter me faisant une pareille question, car en même temps qu’il voulait me convaincre que ma personne l’intéressait, il m’autorisait à étaler mes fastes27.
Il y a une grande quantité de questions, qui ne paraissent pas indiscrètes en société de gens de bonne foi, et qui ne sont pas au fait de la corruption des mœurs, et qui cependant le sont. L’ordre qu’on appelle de l’éperon d’or était si décrié qu’on m’ennuyait beaucoup quand on me demandait des nouvelles de ma croix. On m’aurait plu sans doute, si j’eusse pu répondre en deux mots : c’est la Toison28 ; mais après avoir répondu la vérité, l’amour-propre exigeait que je lui ajoutasse un commentaire, qui dans le fond était une glose justificative, c’était une corvée : ma croix enfin me gênait, c’était une vraie croix29 ; mais étant une décoration magnifique, et qui en imposait aux sots, dont le nombre est immense, je la portais même en déshabillé. L’ordre de Christ, qui est l’ordre de Portugal30, est à la même condition, parce que le pape a le privilège de le donner comme S. M. très fidèle. On n’estime l’ordre de l’Aigle rouge31 que depuis que le roi de Prusse en est le grand maître : il y a trente ans qu’un honnête homme ne le voulait pas parce que le margrave de Bayreuth le laissait vendre. Le cordon bleu de S. Michel32 est honorable [79v] aujourd’hui depuis que celui qui le confère est l’électeur de Bavière : on n’en voulait plus parce que l’électeur de Cologne l’avait prodigué. J’ai vu un de ces chevaliers à Prague il y a cinq ans33 ; mais il ne fallait pas lui demander de qui il l’avait reçu. La fureur des crachats34 augmente toujours, et il n’y a plus personne qui puisse se vanter, en voyant les devises, de les connaître, car outre les enseignes d’une quantité de chapitres obscurs35, il y en a des capricieuses d’associations particulières de chasseurs, d’académiciens, de musiciens, de dévots, d’amoureux, dont il serait même dangereux de s’informer, car elles pourraient être de conjurés. Pour ce qui regarde les femmes, le bon sens suffit pour que tout homme qui pense s’abstienne de demander ce que c’estq qu’un médaillon masqué, ou une aigrette36 placée extraordinairement, ou un portrait en bracelet, ou en bague. Il faut les aimer, et n’être pas curieux de leurs mystères d’autant plus que le plus souvent ce n’est qu’un colifichet, un marmouset37 qu’elles ne portent que pour se faire regarder, et exciter la curiosité.
On est parvenu au monde, si on veut être poli, à ne pouvoir plus demander à quelqu’un le nom de sa patrie, car s’il est Normand, ou Calabrais il doit, s’il vous le dit, vous demander excuse, ou, s’il est du pays de Vaudr, vous dire qu’il est Suisse. Vous ne demanderez pas non plus à un seigneur quelles sont ses armoiries, car, s’il ignore le jargon héraldique, vous l’embarrasserez. Il faut s’abstenir de faire compliment à un homme sur ses beaux cheveux, car si c’est une perruque, il pourrait croire que vous vous moquez, ni louer à un homme, ou à une femme leurs belles dents, car elles pourraient être postiches. On m’a trouvé impoli en France, il y a cinquante ans, parce que je demandais à des comtesses, et à des marquises leur nom de baptême. Elles ne le savaient pas. Et un petit maître qui par malheur s’appelait Jean38 satisfit à mon impertinente curiosité ; mais m’offrant un coup d’épée.
[80r] Le comble de l’impolitesse à Londres c’est de demander à quelqu’un de quelle religion il est, et en Allemagne aussi, car s’il est Hernoutre39, ou Anabaptiste40 il sera fâché de vous l’avouer. Le plus sûr à la fin, si on veut se faire aimer, c’est de n’interroger personne sur rien, pas même s’il a la monnaie d’un louis.
Clémentine à table répondit à tous mes propos très finement ; mais personne ne pouvait lui en tenir compte : l’esprit se trouve souvent, en certaines sociétés, soumis par la bêtise.
Clémentine me versant trop souvent à boire, je lui en ai fait des reproches qui donnèrent sujet à un court dialogue qui me donna le coup de grâce. Je me suis levé de table amoureux mort. Voici le dialogue.
— Vous avez tort, me dit-elle, de vous plaindre, car le devoir d’Hébé est celui de tenir toujours le verre de son maître rempli.
— Mais vous savez que Jupiter la renvoya.
— Oui ; mais j’en sais la raison41. Je ne tomberai jamais si maladroitement. Ce ne sera jamais par cette raison qu’un Ganymèdes viendra occuper ma place.
— C’est fort sage. Jupiter eut tort ; et je prends dans ce moment le nom d’Hercule. En êtes-vous contente belle Hébé.
— Non ; car il ne m’a épousée qu’après sa mort42.
— C’est encore vrai. Je ne saurais être que Jolas, car….
— Taisez-vous. Jolas était vieux.
— C’est vrai : je l’étais hier ; mais je ne le suis plus : vous m’avez donné la jeunesse43.
— J’en suis bien aise cher Jolas ; mais souvenez-vous de ce que j’ai fait de lui quand il m’a quittée.
— De grâce : qu’avez-vous fait ? Je ne m’en souviens pas.
— Je n’en crois rien.
— Croyez-le.
— Je lui ai ôté le don que je lui avais fait.
Ce fut à ces dernières paroles que l’incendie éclata sur la charmante figure de cette fille : j’aurais eu peur de brûler ma main, si j’avais osé l’appliquer sur son front ; mais les étincelles de feu, qui sortirent visiblement de ses yeux, me dardèrent le cœur, et me gelèrent. Ne vous fâchez pas physiciens de nos jours qui me lisez : car je ne vous donne pas ce phénomène comme un miracle : oui : ils me gelèrent. Un grand amour qui élève l’homme [80v] au-dessus de son être est un feu très puissant qui ne saurait commencer que par un froid de la même force en juste opposition, tel que je l’ai senti dans ce moment-là, et qui m’aurait causé la mort s’il eût duré au-delà d’une minute. L’application supérieurement ingénieuse de la fable d’Hébé m’avait non seulement démontré Clémentine savante en mythologie ; mais m’avait offert un échantillon d’un esprit juste, et profond. Elle avait fait plus : elle m’avait convaincu que je l’avais intéressée, qu’elle avait pensé à moi, qu’elle avait voulu me surprendre, et me plaire. Toutes ces idées n’ont besoin que d’un instant pour sauter à l’âme d’un homme déjà prévenu. Elles sont incendiaires. Je me suis trouvé exempt de doute. Clémentine, me suis-je dit, m’aime, et elle m’en a rendu certain. Nous serons heureux.
S’étant évadée, elle m’a donné le temps de sortir de ma léthargie.
— Dites-moi, madame, dis-je à la comtesse, où, et par qui cette charmante fille a été élevée.
— À la campagne, étant toujours présente aux études que Sardini faisait faire à mon frère, qui cependant ne s’occupait que de lui. C’était Clémentine qui en profitait, mon frère s’ennuyait. Elle faisait rire notre mère, et elle étonnait le vieux précepteur.
— Nous avons des poésies de Sardini que personne ne lit à cause de son trop d’érudition en mythologie.
— Fort bien. Sachez qu’elle a un manuscrit de lui-même qui contient une quantité de fables du paganisme. Faites qu’elle vous montre ses livres, et les vers qu’elle fait, et qu’elle ne laisse voir à personne.
J’étais hors de moi-même. Elle revient ; je lui fais des compliments ; je lui dis que j’aimais la poésie, et les belles-lettres, et qu’elle me ferait plaisir à me faire voir ses livres, et surtout ses vers.
— J’en aurais honte. J’ai dû finir d’étudier il y a deux ans, quand notre sœur s’étant mariée nous dûmes venir ici, où nous ne voyons que des honnêtes gens qui, ne pensant qu’à la récolte, [81r] ne s’intéressent qu’à la pluie, et au beau temps. Vous êtes le premier, qui m’appelant Hébé m’a fait juger que vous aimez les lettres. Si Sardini était venu ici, j’aurais poursuivi à m’instruire ; et il serait venu ; mais ma sœur ne s’en est pas souciée.
— Mais, ma chère Clémentine, lui répondit sa sœur, à quoi pouvait, je te prie, être utile à mon mari un octogénaire qui ne sait autre chose que faire des vers, et peser l’air ?
— À la bonne heure, dit le comte Ambroise, s’il eût pu s’employer à l’économie ; mais c’est un honnête vieillard qui ne veut supposer personne fripon. C’est un savant qui est bête.
— Juste ciel ! s’écria Clémentine, Sardini bête ! Il est vrai qu’on le trompe facilement ; mais on ne le tromperait pas s’il avait moins de probité, et d’esprit. J’aime un homme qu’on trompe facilement par ces raisons-là. Mais on dit que je suis folle.
— Non ma chère sœur, lui dit la comtesse. Tout ce que tu dis, au contraire, est marqué au coin de la sagesse ; mais hors de ta sphère, car les belles-lettres, et la philosophie ne sont pas ce qu’il faut à un ménage de maison ; et lorsque l’occasion de te marier se présentera ton goût pour les sciences fera peut-être un obstacle à un bon parti.
— Je m’y attends ; et je me sens déjà disposée à mourir fille ; mais cela ne fait pas l’éloge des hommes.
Quel tumulte de passions dans ma bonne âme à ce cruel dialogue ! Je me trouvais malheureux. Noble, et riche, je lui aurais donné sur-le-champ cent mille écus, et je l’aurais épousée avant de me lever de table. Elle me dit que Sardini était à Milan malade de vieillesse, et quand je lui ai demandé si elle lui avait fait une visite, elle me répondit qu’elle n’avait jamais vu Milan ni elle, ni aucune de ses sœurs. En voiture cependant, et au grand trot on pouvait y aller en deux heures.
Je l’ai tant priée, qu’après le café elle me mena dans un cabinet près de sa chambre pour me faire voir tous ses livres. Elle n’en avait qu’une trentaine tous bons ; mais qui ne regardaient que la littérature d’un jeune homme qui avait finit ses études à la rhétorique44. Ces livres ne pouvaient instruire mon ange ni dans l’histoire, ni dans aucune de ces parties de la physique qui pouvaient la faire sortir de l’ignorance dans l’essentiel, et faire les délices de sa vie.
— Vous apercevez-vous, ma chère Hébé, quels sont les livres qui vous manquent ?
— Je m’en doute, mon cher Jolas.
— Soyez-en sûre, et laissez-moi faire.
Après avoir passéu une heure à parcourir les écrits de Sardini, je l’ai priée de me faire voir du sien.
— Non : il y a trop de fautes.
— Je m’y attends ; mais ce que j’y trouverai de bon prévaudra. Je pardonnerai à la langue, au style, aux idées absurdes, au défaut de méthode, et même à vos vers manqués.
— C’est un peu trop, car je ne crois pas avoir besoin d’une indulgence si plénière. Tenez monsieur. Voici tous mes griffonnages.
Ravi d’aise d’être réussi par la ruse, j’ai commencé par lui lire une chanson anacréontique, très lentement, donnant du relief par le ton de ma voix à toutes ses beautés, et jouissant de la joie qui inondait son âme, et qui brillait dans ses yeux, et sur toute sa figure s’entendant si belle. Quand je lui lisais un vers, que j’avais rendu plus touchant par le changement de quelques syllabes, elle s’en apercevait, car elle me suivait des yeux ; mais elle, bien loin de se trouver humiliée par la correction, m’en savait gré. Elle trouvait que mes coups de pinceau n’empêchaient pas que le tableau ne fût d’elle, et elle était ravie d’aise sentant que le plaisir que j’avais à la lire était beaucoup plus grand que celui qui dans ce moment-là la rendait heureuse. Notre jouissance réciproque dura trois heures : jouissance de nos âmes déjà amoureuses, et dont il n’est pas possible d’imaginer ni la plus pure, ni la plus voluptueuse. Heureux, et très heureux si nous eussions pu, et su nous en tenir là ; mais l’amour est traître, et trompeur, et rit de tous ceux qui croient de pouvoir badiner avec lui sans tomber dans ses filets.
[82r] Ce fut la comtesse Ambroise qui vint nous dire de quitter les lettres pour aller un peu en société. Clémentine remit tout à sa place me remerciant, et m’offrant pour garant de sa reconnaissance son sang, dont je voyais la vive flamme sur son intéressante figure. Paraissant ainsi à l’assemblée suivie par moi, et par la comtesse on lui demanda si elle venait de se battre.
La table pour le Pharaon était préparée ; mais avant de m’asseoir j’ai pris à l’écart Clairmont pour lui ordonner de se rendre sûr que le lendemain au point du jour j’aurais quatre chevaux attelés à ma voiture pour aller à Lodi, et revenir pour dîner.
Toute la compagnie ponta comme dans le jour précédent, et je fus bien aise de ne pas y voir l’abbé. J’y ai vu le chanoine qui pontait au ducat en ayant devant lui un tas. J’ai alors augmentév la banque, et à la fin du jeu j’eus le plaisir de voir toute la famille contente. Le seul chanoine avait perdu une trentaine de sequins ; mais à cause de cette perte il ne fut pas moins gai à table45.
Le lendemain je suis allé à Lodi sans avoir averti personne. J’ai acheté tous les livres que j’ai jugés convenables à la comtesse Clémentine qui n’entendait que l’italien. J’ai acheté des traductions que je fus surpris de trouver dans la ville de Lodi qui jusqu’à ce moment-là ne me paraissait respectable que par son excellent fromage, que toute l’Europe ingrate appelle parmesan. Il n’est pas de Parme ; il est de Lodi, et je n’ai pas manqué d’ajouter dans le même jour un commentaire à l’article Parmesan dans mon dictionnaire des fromages que j’avais [82v] entrepris, et que dans la suite j’ai abandonné le trouvant au-dessus de ma force, comme J. J. trouva au-dessus de la sienne celui de Botanique. Il avait alors pris le nom de Renaud le Botaniste46. Quisque histrioniam exercet [Chacun joue la comédie]47. Mais l’éloquent Rousseau n’avait ni l’inclination à rire, ni le divin talent de faire rire.
J’ai ordonné à la meilleure auberge de Lodi un dîner pour douze personnes pour le surlendemain donnant des arrhes, et prenant quittance. J’ai ordonné tout ce qu’il fallait pour dépenser le plus possible.
De retour à S. A., j’ai porté le sac plein de livres dans la chambre de la comtesse Clémentine, qui à la vue de ce présent perdit entièrement l’usage de la parole. Les livres passaient le nombre de cent tous poètes, historiens, géographes, physiciens, et quelques romans traduits de l’espagnol ou du français, car, trente ou quarante poèmes exceptés, nous n’avons pas en italien un seul bon roman en prose. Nous avons en revanche le chef-d’œuvre de l’esprit humain dans le Roland Furieux qui n’est susceptible de traduction dans aucune langue. Si ce poème donc n’est fait que pour la langue italienne, il semble que la langue italienne ne soit faite que pour lui. L’auteur européen qui a fait l’éloge de l’Arioste le plus vrai, le plus beau et le plus simple fut Voltaire âgé de soixante ans. S’il n’avait pas chanté cette palinodie48, la postérité lui aurait opposé une inexpugnable barrière, qui l’aurait empêché de parvenir au temple de l’immortalité. Je le lui ai dit, il y a trente-six ans49, et le grand Génie m’a cru, eut peur, et rien ne pourra empêcher son apothéose, si ce n’est un grand rideau qu’il devait s’abstenir de tirer. Voltaire [83r] a bien vu ; mais il a mal, et très mal prévu.
Clémentine passait ses yeux de ses livres à moi, et de moi à ses livres, paraissant douter qu’ils lui appartinssent. Devenue tout d’un coup sérieuse, elle me dit que j’étais allé àwS. A. pour faire son bonheur. Voilà le moment que l’homme devient Dieu. Homo homini Deus [L’homme est un dieu pour l’homme]50. Il est impossible que dans ce moment-là l’être qui reçoit le bienfait ne se trouve déterminé à faire aussi tout ce qui dépend de lui pour faire le bonheur de celui qui a fait si facilement le sien.
Le plaisir qu’on ressent quand on voit le divin caractère de la reconnaissance sur une physionomie, dont on est devenu amoureux, est suprême. S’il ne vous intéresse pas tant que moi, mon cher lecteur, je ne me soucie pas que vous me lisiez : vous ne pouvez être qu’avare, ou maladroit, et indigne par conséquent d’être aimé. Clémentine, après avoir dîné sans appétit, passax le reste de la journée dans sa chambre avec moi pour arranger ses livres. Elle ordonna d’abord à un menuisier une bibliothèque grillée, et à la clef qui devait faire ses délices après mon départ. Elle fut heureuse au jeu, et fort gaie à souper où j’ai invité toute la compagnie à dîner à Lodi le surlendemain. Mon dîner étant pour douze, la comtesse Ambroise s’engagea de trouver à Lodi les deux convives qui me manquaient, et le chanoine se chargea de conduire sa dame avec sa fille, et son fils.
J’ai passé le lendemain sans sortir du château, occupé à donner une idée de la sphère à mon Hébé, et à la mettre sur le chemin de goûter Wolf51. Je lui ai fait présent de mon étui de mathématique, qui lui parut un don inestimable.
Je brûlais pour elle ; mais son penchant à la littérature m’aurait-il rendu amoureux si je ne l’avais pas trouvée jolie d’avance ? Hélas ! Non. J’aime un ragoût, et je suis friand ; mais s’il n’a pas bonne mine, il me semble mauvais. Le premier objet qui intéresse est la superficie, c’est le siège de la beauté : [83v] l’exameny de la forme, et de l’intérieur vient après, et s’il enchante, il embrase : l’homme qui ne s’en soucie pas est superficiel. C’est un synonyme de méprisable en morale. Ce que j’ai trouvé de nouveau en moi allant me coucher fut que dans mes tête-à-tête avec Hébé de trois ou quatre heures sa beauté ne me causait la moindre distraction. Ce qui me tenait dans cette contrainte n’était cependant ni respect, ni vertu, ni prétendu devoir. Qu’était-ce ? Je ne me souciais pas de le deviner. Je savais seulement que ce platonisme ne pouvait pas durer longtemps, et en vérité je m’en sentais mortifié : cette mortification venait de vertu ; mais d’une vertu à l’agonie. Les belles choses que nous lisions nous intéressaient si fort que les sentiments d’amour, devenus accessoires ou secondaires, devaient se taire. Devant l’esprit le cœur perd son empire, la raison triomphe ; mais le combat doit être court. Nos victoires nous abusèrent : nous nous crûmes sûrs de nous-mêmes ; mais sur un fondement d’argile : nous savions d’aimer ; mais nous ne savions pas d’être aimés.
Cette confiance téméraire autant que modeste me fit entrer dans sa chambre pour lui dire quelque chose qui regardait la partie de Lodi, les voitures étant déjà prêtes. Elle dormait : elle se réveilla en sursaut, et je n’ai pas seulement pensé à lui demander excuse. Ce fut elle qui s’excusa me disant que l’Aminta du Tasso52 l’avait tant intéressée quand elle allait se coucher qu’elle n’avait pu le quitter qu’après l’avoir tout lu. Elle l’avait sur son chevet. Je lui ai dit que le pastor fido53 lui plairait davantage.
—zEst-il plus beau ?
— Non.
— Pourquoi dites-vous donc qu’il me plaira davantage ?
— Parce qu’il a un charme qui attaque le cœur. Il attendrit, il séduit, et nous aimons la séduction.
— Il est donc séducteur ?
— Non : il est séduisant comme vous.
— Cette distinction est essentielle. Je le lirai ce soir. Je vais vite m’habiller.
Elle s’habilla sans se souvenir que j’étais un homme ; mais avec décence. Malgré cela j’ai vu qu’elle en aurait employé [84r] davantage si elle eût été sûre que j’étais amoureux d’elle.
J’ai entrevu, lorsqu’elle se passa sur son séant une chemise, lorsqu’elle laça son corset, lorsqu’elle mit son jupon, et lorsqu’étant sortie du lit, elle se chaussa, et mit ses jarretières au-dessus du genou, j’ai entrevu, dis-je, des beautés qui m’égarèrent, me firent biaiser sur le propos qu’elle me tenait, et me forcèrent à sortir pour garantir mon esprit charnel d’une trop honteuse défaite.
Je me suis assis sur le strapontin de ma voiture tenant le fils de la comtesse sur mes genoux couché sur un grand oreiller. Elle se pâmait de rire comme Clémentine. À la moitié du voyage l’enfant pleura ; il voulait du lait : la maman découvre vite un robinet couleur de rose qu’elle n’est pas fâchée que j’admire, et je luiaa approche le poupon, qui rit de ce qu’il va manger, et boire en même temps. Je convoitais le respectable tableau : ma joie était visible. Le joli rejetonab rassasié s’en détache ; je vois la blanche liqueur qui poursuit à ruisseler. Ah ! madame. C’est un meurtre : permettez à mes lèvres de cueillir ce nectar qui me mettra au nombre des dieux, et ne craignez pas que je vous morde. Dans ce temps-là j’avais des dents.
Je me suis nourri à genoux regardant la comtesse mère, et sa sœur, qui riaient paraissant avoir pitié de moi : c’est une espèce de rire qu’aucun peintre n’a jamais su imiter, excepté le grand peintre Homère là où il nous représente Andromaque avec Astianacte entre ses bras dans le moment qu’Hector la quitte pour retourner à l’armée54.
Insatiable de faire rire, j’ai demandé à Clémentine si elle aurait le courage de m’accorder la même faveur.
— Pourquoi non, si j’avais du lait ?
— Vous n’avez besoin que d’en avoir la source. Je penserai au reste.
Mais à ces mots elle rougit si fort que je fus presque fâché de les avoir prononcés. Toujours gais, nous arrivâmes à l’auberge de Lodi sans avoir vu le temps que nous employâmes au petit voyage. La comtesse envoya d’abord son domestique avertir une dame son amie [84v] de venir dîner avec elle en compagnie de sa sœur. J’ai saisi ce temps pour envoyer Clairmont m’acheter du papier en abondance, cire d’Espagne, plumes, encre, écritoire, et un beau portefeuille à clef pour ma belle Hébé qui ne devait plus m’oublier. Quand elle eut tout cela devant elle avant dîner, elle ne sut me témoigner sa reconnaissance qu’avec ses beaux yeux. Il n’y a point de femme loyale, qui ait un cœur non corrompu, qu’un homme ne soit sûr de conquérir à force de la rendre reconnaissante. C’est le moyen le plus sûr, et le chemin de parvenir le plus court ; mais il faut toujours savoir s’y prendre.
La dame de Lodi vint avec sa sœur qui pouvait disputer le prix de la beauté à tout son sexe ; mais Vénus même n’aurait pu dans ces moments-là m’arracher de Clémentine. Les dames, et les demoiselles s’embrassèrent à reprises se montrant ravies de se revoir. On me présenta, on me caractérisa55, on me porta aux nues : j’ai fait le bouffon pour faire finir les compliments.
Mon dîner fut beau, et fut bon. Étant en carême les scrupuleux trouvèrent des poissons qui ne leur firent pas regretter les poulardes, et le gibier. L’excellent esturgeon plut à tout le monde.
Après dîner, le mari de la dame vint avec l’amant de sa sœur ; ainsi la joie s’accrut. J’ai contenté toute la belle compagnie, lui faisant une banque ; et au bout de trois heures j’ai quitté, enchanté d’avoir perdu trente à quarante sequins : sans cela on ne m’aurait pas préconisé56 pour le plus beau joueur de toute l’Europe.
L’amant de la belle s’appelant Vigi, je lui ai demandé s’il descendait de l’auteur du treizième chant de l’Énéide de Virgile57 ; il me dit qu’oui, et qu’il l’avait traduit en stances italiennes. M’en étant montré curieux, il me promit de me le porter à SA le surlendemain. Je lui ai fait compliment sur son ancienne noblesse, car Maffeo Vigi fleurissait au commencement du quinzième siècle.
[85r] À l’entrée de la nuit nous partîmes, et en moins de deux heures nous fûmes à SA. La Lune qui éclairait tous mes mouvements m’aida à résister aux tentations que m’inspirait une jambe de Clémentine qui pour mieux tenir sur ses genoux son neveu avait un pied sur le strapontin. La maman de retour chez elle fit de cent façons l’éloge de la bonne compagnie que je lui avais tenue. N’ayant pas envie de souper, nous nous retirâmes ; mais Clémentine me confia qu’elle était au désespoir de n’avoir la moindre idée de l’Énéide. M. Vigi devait venir à SA avec son treizième chant, et elle était désolée de ce qu’elle ne pourrait pas en juger. Je l’ai consolée.
— Nous lirons, lui dis-je, cette nuit la superbe traduction de ce poème faite par Annibal Caro58. Vous l’avez ; et vous avez celle d’Anguilara59 des métamorphoses d’Ovide, et celle de Lucrèce faite par Marchetti60.
— Je voulais lire le Pastor fido.
— Nous le lirons une autre fois.
Nous passâmes donc la nuit à lire ce magnifique poème en vers blancs italiens. Mais cette lecture fut maintes fois interrompue par les spirituelles risées de ma charmante écolière. Elle rit beaucoup du hasard qui mit Énée dans le cas de donner à Didon une bonne marque de sa tendresse quoique très incommodément61 ; mais encore plus quand Didon, se plaignant de la perfidie du Troyen, dit qu’elle pourrait encore lui pardonner si avant de la délaisser il lui avait fait quelque petit Énée qu’elle aurait eu le plaisir de voir folâtrer dans sa cour. Clémentine avait raison de rire ; mais d’où vient qu’on ne rit pas quand on lit cela en latin ? Si quis mihi parvulus aula luderet Eneas [Si un petit Énée jouait dans ma cour]62. Ce n’est que la beauté de la langue qui donne un vernis de dignité à cette plaisante plainte.
[85v] Nous ne finîmes cette lecture qu’à la fin de la nuit.
— Quelle nuit, mon cher ami, me dit-elle. Je l’ai passée avec vous dans la joie de mon âme. Mais vous ?
— Avec un plaisir extrême voyant le vôtre.
— Et si vous n’aviez pas vu le mien ?
— J’en aurais eu deux tiers de moins. J’aime au suprême degré votre esprit ; mais dites-moi, je vous prie, si vous croyez possible d’aimer l’esprit de quelqu’un sans aimer son étui.
— Non ; car sans l’étui il s’évaporerait.
— La conséquence est donc que je dois vous aimer, et qu’il est impossible que je passe six heures avec vous tête-à-tête sans mourir d’envie de vous donner cent baisers.
— Vous dites vrai ; et je crois que nous ne résistons à cette envie que parce que nous avons des devoirs, et que nous nous trouverions humiliés si nous les violassions.
— C’est vrai ; mais si vous êtes faite comme moi, cette contrainte doit vous coûter beaucoup de peine.
— Autant peut-être que vous en ressentez vous-même ; mais je vous dirai que je crois que la résistance à certains désirs ne coûte que dans le commencement. Peu à peu on s’accoutume à s’aimer sans aucun risque. Nos enveloppes qui actuellement nous plaisent nous deviendront indifférentesac, et pour lors nous pourrons passer ensemble des heures, et des journées sans qu’aucun désir étranger vienne nous importuner.
— Adieu belle Hébé. Dormez bien.
— Adieu Jolas.
Chapitre VIII
Partie de plaisir. Mon triste départ de SA. Je quitte Milan avec la maîtresse de la Croix. Mon arrivée à Gênes.
Je me suis d’abord mis au lit, ordonnant à Clairmont de ne plus m’attendre à l’avenir. Je riais du projet de Clémentine, qui croyait que le moyen de faire passer l’appétit à quelqu’un était celui de mettre devant ses yeux les plats qu’il aimait, lui faisant seulement savoir qu’il lui était défendu d’y toucher. Elle n’en savait pas plus que moi sur cette matière ; mais le mot qu’elle m’avait dit que résistant aux désirs, il n’arrive pas qu’on se trouve humilié après y avoir satisfait, était plein de sens. L’humiliation qui lui faisait peur venait de l’attachement, et du respect qu’elle avait à ses devoirs, et elle me faisait honneur supposant que je pensasse comme elle. Je devais le lui laisser croire. Je me suis endormi déterminé à ne jamais rien entreprendre qui pût me faire perdre sa confiance.
Le lendemain j’ai appelé fort tard. Elle vint me souhaiter le bonjour, tenant entre ses mains le Pastor fido.
— J’ai lu le premier acte, me dit-elle : je n’ai jamais rien lu de si doux. Levez-vous. Nous lirons le second avant dîner.
— Oserais-je me lever devant vous ?
— Pourquoi pas ? Un homme n’a besoin que de très peu d’égards pour observer la décence.
— Faites-moi donc le plaisir de me donner cette chemise.
Elle me la passa par-dessus la tête d’un air riant, et je lui ai dit la remerciant qu’à la première occasion je lui rendrais le même service.
— De vous à moi, me répondit-elle rougissant, il y a moins de distance que de moi à vous.
— Pour le coup, ma divine Hébé, vous m’avez répondu en vrai oracle, comme vous faisiez quand on vous adorait à Corinthe.
— Est-ce qu’Hébé eut un temple à Corinthe ? Sardini ne le dit pas.
— Mais Apollodore le dit1. C’était même un asile. Mais je vous prie de ne pas éluder la question. Ce que vous avez dit est antigéométrique. La distance de vous à moi doit être la même que de moi à vous.
— J’ai dit une bêtise.
— Point du tout. Vous eûtes une idée : juste ou non, je veux la savoir.
— Eh bien. Les deux distances diffèrent à l’égard de l’ascension, et de la descente. N’est-il pas vrai que la descente est naturelle au corps lâché sans qu’il ait besoin d’être élancé ? N’est-il pas vrai aussi que sans élancement2 il n’y a point d’ascension ? Si cela est vrai, convenez que moi, étant plus petite que vous je ne saurais vous atteindre qu’en ascendant3 ce qui est difficile, tandis que pour venir à moi vous n’auriez besoin que de vous laisser aller, ce qui est très facile. Par cette raison vous ne risquez rien me permettant de vous changer de chemise ; mais je risquerais beaucoup vous laissant faire la même fonction. Votre chute sur moi trop rapide pourrait m’opprimer. Êtes-vous persuadé ?
— Persuadé ? Je suis hors de moi-même. On n’a jamais justifié un paradoxe avec plus d’esprit. Je pourrais vous chicaner ; mais j’aime mieux me taire, admirer, et vous adorer.
— Je vous remercie ; mais point de grâce. Comment pourriez-vous me chicaner ?
— Dans l’adresse que vous avez eue de mettre en jeu ma taille tandis que vous ne voudriez que je vous changeasse de chemise quand même je serais un nain.
— Très bien, mon cher Jolas, nous ne pouvons pas nous en imposer. Je serais heureuse si Dieu m’avait destiné un mari comme vous.
— Hélas ! Que n’en suis-je pas digne4 !
[89r] La comtesse maman vint nous dire d’aller dîner, se réjouissant en même temps que nous nous aimassions.
— À la folie, lui répondit Clémentine ; mais nous sommes sages.
— Si vous êtes sages, vous ne vous aimez donc pas à la folie.
Nous dînâmes, nous jouâmes, et après souper nous achevâmes le Pastor fido. Elle me demanda si le treizième chant de l’Énéide de M. Vigi était beau.
— Ma chère comtesse, il ne vaut rien ; et je ne l’ai loué que pour flatter un descendant de l’auteur, qui cependant fit un poème sur les friponneries des paysans qui a du mérite. Mais vous avez sommeil, et je vous empêche de vous déshabiller.
— Ne croyez pas cela.
Après s’être déshabillée, sans rien accorder à la cupidité de mes yeux, elle se mit au lit sur son séant : je me suis assis à ses pieds ; et sa sœur nous tourna le dos. Le pastor fido étant sur sa table de nuit, je l’ai pris, et je l’ai ouvert par hasard là où Mirtille parle de la douceur du baiser qu’il reçut d’Amarillis5. Clémentine me paraissant aussi émue, et attendrie que je me sentais ardent, j’ai collé ma bouche sur la sienne, et ne voyant aucune marque d’alarme, j’allais la serrer contre mon sein, lorsqu’avec la plus grande douceur, allongeant un bras, elle s’éloigna, me priant de l’épargner. Je lui ai alors demandé pardon, baisant cent fois la belle main qu’elle m’avait livrée.
— Vous tremblez, me dit-elle.
— Oui, ma chère comtesse ; et je peux vous assurer que c’est de peur de vous avoir déplu. Adieu. Je m’en vais désirant de vous aimer moins.
— Point du tout, car ce désir ne peut être qu’un commencement de haine. Faites comme moi : je désire que l’amour que vous m’avez inspiré s’augmente tous les jours en parfaite égalité de la force qui m’est nécessaire pour y [89v] résister.
Je suis allé me coucher fort mécontent de moi-même. Je ne savais pas décider si j’avais fait trop, ou trop peu ; et soit l’un, soit l’autre, je me trouvais repenti. Clémentine me semblait faite pour être respectée autant qu’aimée, et je ne pouvais pas me figurer de pouvoir poursuivre à l’aimer sans la récompense que l’amour doit à l’amour. Si elle m’aimait, elle ne pouvait pas me la refuser ; mais c’était à moi à la solliciter, je devais même être pressant pour justifier sa défaite. Le devoir d’un amant est d’obliger l’objet qu’il aime à se rendre, et l’amour ne saurait jamais le trouver insolent. Clémentine donc ne pouvait m’opposer une résistance absolue que ne m’aimant pas : je devais la mettre à l’épreuve ; d’autant plus que la trouvant invincible je me sentais sûr de guérir. Ce n’était pas douteux. Mais à peine décidé à employer ce moyen, j’y pensais, et je le trouvais abominable. L’idée de cesser d’aimer Clémentine m’empoisonnait. J’abhorrais cette guérison plus que la mort, car elle était digne d’être adorée.
J’ai mal dormi. Je me suis levé de très bonne heure, je suis entré dans sa chambre, elle dormait encore, et la comtesse Éléonore s’habillait.
—aMa sœur, me dit-elle, a lu jusqu’à trois heures du matin. À présent qu’elle a tous ces livres, elle va devenir folle. Faisons-lui une niche. Mettez-vous près d’elle de ce côté. Voyons sa surprise lorsque se réveillant, et se tournant elle vous verra.
— Croyez-vous qu’elle prendra la chose en badinage ?
— Elle ne pourra qu’en rire. Vous êtes habillé.
[90r] Je fais ce qu’elle me dit. En robe de chambre, et en bonnet de nuit je me mets à la place qu’Éléonore venait de quitter couvert jusqu’au cou : elle riait tandis que mon cœur palpitait, mon esprit ne se reconnaissant pas capable de donner à ce tour l’air comique de plaisanterie qui seul pouvait le couvrir avec le vernis de l’innocence. Je désirais qu’elle tardât à se réveiller pour avoir le temps de prendre une contenance facétieuse.
Clémentine enfin se réveille. Elle se tourne, et, avec les yeux fermés, elle allonge le bras libre, et croyant de tenir sa sœur, elle me donne un baiser d’habitude, et reste ferme en position de se rendormir ; mais Éléonore ne pouvant s’empêcher de pouffer, Clémentine ouvre les yeux, et ne me voit entre ses bras que l’instant après avoir vu sa sœur debout qui riait.
Le tour est joli, dit-elle sans bouger, et je vous admire tous les deux. À ce début mes esprits reprennent leur place ; la confiance vient m’animer, et je me trouve assez maître de moi-même pour jouer un rôle.
— Voilà, lui dis-je, comment j’ai reçu un baiser de ma belle Hébé.
— J’ai cru de le donner à ma sœur : c’est le baiser qu’Amarillis donna à Mirtille.
— C’est égal. Il a fait l’effet qu’il devait faire ; et Jolas est rajeuni.
— Ma chère sœur ; ce que tu asb laissé faire à ce cher Jolas est trop fort, car nous nous aimons, et je rêvais à lui.
— Ce n’est pas trop fort, repartit Éléonore, car il est tout habillé. Tiens.
Disant ces mots, elle me découvre pour la convaincre ; mais voulant me montrer à sa sœur, elle m’étale les beautés que la couverture ne me laissait pas voir. Clémentine les cache vite ; mais j’avais déjà vu la corniche, et la frise de l’autel de l’amour, où je désirais mourir. Elle se recouvre, [90v] et Éléonore s’en va me laissant appuyé sur un coude la tête penchée vers ce trésor, dont une force occulte m’empêchait de m’emparer.
— Ma chère Hébé, lui disais-je, vous êtes certainement plus belle que la déesse. J’ai vu ce qu’on lui vit quand elle tomba : si j’avais été Jupiter, je n’en aurais pas agi comme lui.
— Sardini dit qu’il l’a chassée ; et pour venger Hébé, je devrais maintenant chasser Jupiter.
— Mais songez ; que je suis Jolas. Je suis votre ouvrage. Je vous aime ; et je travaille à étouffer des désirs, qui me martyrisent.
— Vous avez concerté ce jeu avec Éléonore.
— Point de concert. Tout fut hasard. Je suis entré, elle s’habillait, vous dormiez, elle me dit de me mettre à sa place pour rire de votre surprise, et je dois lui savoir gré. Les beautés que j’ai vues surpassent l’idée que j’en avais conçue. Mon Hébé est charmante. Puis-je espérer un généreux pardon ?
— C’est singulier, que quand on a une trop tendre amitié pour quelqu’un, on ne puisse pas s’empêcher d’être curieux de toute sa personne !
— C’est naturel, ma divine penseuse. L’amour même pourrait être considéré comme une très forte curiosité, si on pouvait mettre la curiosité entre les passions ; mais vous n’êtes pas curieuse de moi ?
— Non. Vous me déplairiez peut-être ; et je ne veux pas en courir le risque, car je vous aime, et je suis enchantée des sentiments qui me parlent en votre faveur.
— Je vois que cela est très possible, et que par conséquent je dois avoir grand soin de conserver mes avantages.
— Vous êtes donc content de moi ?
— À l’excès, car je suis assez bon architecte. Je vous trouve d’une régularité divine.
— À la bonne heure, mon cher Jolas, mais abstenez-vous d’y toucher. Pour en juger, qu’il vous suffise d’avoir vu.
— Hélas ! Permettez aussi quelque chose au toucher, qui doit juger de la résistance, et de la douceur de ces marbres que la nature a si bien polis. Laissez que je baise ces deux sources de vie. [91r] Je les préfère aux cent de Cybèle6, et je ne suis pas jaloux d’Athys7.
— Vous vous trompez. Sardini dit que c’était Diane d’Éphèse qui avait cent mamelles.
Comment m’empêcher de rire, écoutant dans ce moment sortir de la bouche de Clémentine une érudition mythologique ? L’amour peut-il s’attendre à un pareil épisode8 ? — Peut-il le craindre ? Le prévoir ? Non. Mais bien loin de le trouver cruel, j’ai vu qu’il ne pouvait m’être que favorable. Je lui ai dit qu’elle avait raison lui demandant excuse, et un sentiment de reconnaissance littéraire l’empêcha de défendre à mes lèvres de tomber sur un bouton de rose qui n’avait de visible que la couleur.
— Vous sucez en vain. Cela est stérile. Allez chez ma sœur. Vous avalez ?
— Oui. La quintessence de mon propre baiser.
— Il se peut aussi quelques parcelles de ma substance, puisque vous m’avez fait plaisir. Ce fut un long baiser ; mais il me semble que celui qu’on décoche dans la bouche lui soit préférable.
— Vous avez raison. La réciprocité y est réelle.
— Précepte, et exemple ! Cruel précepteur ! Finissons. Cela fait trop de plaisir. L’amour nous regarde, et rit de notre témérité.
— Pourquoi, ma chère amie, différons-nous à lui accorder une victoire qui ne peut que nous rendre heureux ?
— Ce bonheur n’est pas sûr. Non. Je vous en prie. Tenez vos bras ici. Si des baisers peuvent nous tuer ; tuons-nous ; Mais ne nous servons pas d’autres armes.
Après un long débat aussi doux que cruel, ce fut elle qui fit pause, et qui jetant des yeux des étincelles de flamme me pria d’aller dans ma chambre.
Dans la violence de ma situation mon amour s’était dissous en larmes déplorant la contrainte dans laquelle un préjugé ennemi de sa nature l’avait tenu. Après avoir calmé mon feu par une toilette qui jamais ne m’avait été tant nécessaire, je me suis habillé, et je suis retourné dans sa chambre. Elle écrivait.
[91v] — Je me sens animée, me dit-elle, par un enthousiasme que dans tout mon temps passé je n’ai jamais senti. Je veux chanter en vers la victoire que nous avons remportée.
— Triste victoire ennemie de la nature humaine, source de mort que l’amour doit abhorrer, parce qu’elle le honnit.
— Voilà de la poésie. Écrivons tous les deux suivant le génie de notre muse, moi célébrant cette victoire, vous la frondant. Mais vous avez l’air triste.
— Je souffre, et ne connaissant pas la constitution masculine, vous devez en ignorer la raison.
Clémentine ne me répondit pas ; mais je l’ai vue affectée. Je souffrais une douleur sourde, et affligeante là où le préjugé tyran m’avait tenu garrotté dans les moments où l’amour me voulait libre. Il n’y avait que le lit, et le sommeil qui pussent remettre le pays en équilibre. J’ai dîné tristement, n’ayant prêté qu’une légère attention à la lecture de la traduction que M. Vigi me porta. J’ai prié le comte mon ami de tailler pour moi, et on me permit d’aller me coucher. Personne ne pouvait deviner ma maladie : la seule Clémentine devait s’en douter.
Après avoir dormi trois ou quatre heures, je me suis mis à écrire en terza rima9, comme Dante, l’histoire de la maladie que j’avais endurée en conséquence de la triste victoire. Ce fut Clémentine même qui me porta à souper me disant que la banque avait gagné, et que son beau-frère m’en rendrait compte le lendemain. Après m’avoir vu souper avec bon appétit, elle se retira pour aller aussi chanter en vers la même histoire. Je l’ai finie, et mise en net avant de dormir de nouveau, et de très bonne heure j’ai vu Clémentine à mon lit tenant entre ses mains son petit poème que j’ai lu avec plaisir. Celui qu’elle ressentit m’entendant faire l’éloge de ses pensées fut beaucoup plus grand que le mien.
Mais le mien fut encore plus grand quand lui lisant ce que j’avais écrit je l’ai vu attendrie, et souvent prête à verser des larmes. J’ai eu le plaisir aussi de l’entendre me dire que si [92r] elle avait connu cette partie de la physique qui rend l’étudiant savant sur cette matière, elle en aurait agi autrement.
Après avoir pris une tasse de chocolat avec elle, je l’ai priée de se coucher près de moi ainsi vêtue, et de me traiter comme je l’avais traitée la veille pour apprendre quelle espèce de martyre c’était ; et après avoirc souri elle se rendit à mes instances ; mais sous condition que je n’entreprendrais rien sur elle.
J’ai donc dû la laisser faire ; mais à la fin je n’ai pas eu lieu de me plaindre. Étant maîtresse de tout, j’ai joui du despotisme qu’elle exerça sur moi, sachant la peine qu’elle devait ressentir ne l’exerçant pas sur elle, et condamnant ses yeux à ne pas voir ce dont ses mains étaient en possession : je l’ai excitée en vain à se satisfaire en tout ce qu’elle pouvait désirer ; mais elle n’a jamais voulu convenir de désirer autre chose davantage de ce qu’elle faisait. Dans ce moment, lui disais-je, il est impossible que votre plaisir soit égal au mien ; et elle me répondait que j’aurais donc eu tort de me plaindre.
Quand elle me quitta, elle me dit, toute enflammée, qu’elle était convaincue qu’en amour il fallait tout faire ou rien.
Nous passâmes la journée à lire, à table, à nous promener, à jouer, à rire de cent choses sans faire en amour le progrès que les échantillons que j’en avais reçus me promettaient. Elle voulait être maîtresse de moi, et elle ne voulait pas que je le fusse d’elle ; je m’en [92v] plaignais avec douceur, et elle ne pouvait pas le trouver mauvais.
Deux ou trois jours après, vers minuit, je lui ai proposé, sa sœur étant présente, et couchée près d’elle, l’expédient qu’on propose à une religieuse, à une veuve, à une fille nubile qui se refuse à l’amour à cause des conséquences qu’elle craint. J’ai tiré de ma poche un paquet de fines redingotes d’Angleterre, lui expliquant l’usage qu’on pouvait en faire, et laissant qu’elle examinât à son aise le mécanisme, et la forme de ces bourses. Après en avoir beaucoup ri, elle prononça, sa sœur étant de son avis, qu’elles étaient vilaines, dégoûtantes, et scandaleuses. Elle soutint outre cela qu’elles n’étaient point sûres, car elles pouvaient facilement se déchirer. Je leur ai contestéd en vain la facilité. J’ai dû les remettre dans ma poche quand elle me dit que leur seul aspect lui faisait horreur.
J’ai décidé que Clémentine ne pouvait tant résister que parce qu’elle n’était pas assez amoureuse, et dans cette idée j’ai vu que c’était à moi à la rendre telle par le moyen infaillible de lui procurer des plaisirs nouveaux ne pardonnant pas à la dépense10. J’ai pensé à lui donner un beau dîner à Milan chez le pâtissier, dont l’appartement m’appartenait encore. Je devais y conduire toute la famille ; sans m’expliquer sur l’endroit, car le comte mon ami aurait pu se croire obligé à avertir sa femme, et à lui présenter ses sœurs. Cela aurait gâté tout mon plaisir. Cette partie devait être séduisante, car aucune des trois sœurs n’avait jamais vu Milan. Peu à peu, je me suis trouvé moi-même tant séduit par l’idée que j’avais enfantéee, que je me suis déterminé [93r] à la rendre magnifique.
J’ai écrit à Zénobie d’aller d’abord acheter trois robes toutes faites pour trois filles de condition, tout ce qu’elle pouvait trouver de plus joli d’étoffe de Lyon ; je lui envoyais les mesures l’avertissant en détail des garnitures que je voulais. La plus coûteuse, qui devait être d’entoilage de Valencienne, je l’avais destinée à une robe de satin perle, qui était la plus courte, et qui devait appartenir à la comtesse Ambroise. Je lui ai envoyé une lettre pour M. Greppi, qui lui aurait donné un homme quif aurait payé la valeur de tout ce qu’elle aurait acheté. Je lui ordonnais de porter les trois robes chez le pâtissier, et de les étendre sur mon lit. Je lui envoyais une lettre pour le pâtissier dans laquelle je lui ordonnais de me faire un dîner pour huit personnes pour le tel jour, gras, et maigre sans épargne. J’avertissais Zénobie que tout devait être prêt en deux fois vingt-quatre heures, et qu’elle devait être chez le même pâtissier m’attendre au moment de mon arrivée en compagnie des dames auxquelles les trois robes étaient destinées. Je lui ai envoyé ma lettre par Clairmont sans rendre compte à personne où je l’envoyais.
Au retour de Clairmont, quand je fus sûr que mes ordres seraient exécutés à la lettre, j’ai dit à table à la comtesse maman que je désirais avoir l’honneur de lui donner un autre dîner dans le goût de celui que je lui avais donné à Lodi ; mais sous deux conditions : l’une que personne de toute la famille ne saurait où je les mène que lorsque nous serions montés dans nos voitures : l’autre que personne ne sortirait de la maison, où je leur donnerais à dîner que pour remonter dans les voitures qui devaient nous reconduire à S. A. le même jour.
La comtesse par bienséance regarda son mari, qui dit dans l’instant qu’il était prêt, et content quand même je me serais proposé d’enlever toute la famille. Je lui ai dit que nous partirions le lendemain à huit heures du matin, et qu’ils n’avaient aucun besoin de penser aux voitures. Je n’ai pas exclu de cette partie le bon chanoine tant parce qu’il faisait sa cour à la comtesse Ambroise, comme parce qu’il était devenu fort joueur et perdait tous les jours. Il fit ce même jour une grosse lessive11. Il perdit trois cents sequins sur sa parole, et il me dit en soupant qu’il avait besoin que je lui donnasse trois jours jusqu’au retour d’un homme qu’il enverrait le lendemain de bonne heure à Milan. Je lui ai répondu que tout mon argent était à ses ordres.
Quand nous nous retirâmes, j’ai accompagnég comme toujours ma charmante Hébé dans sa chambre. Nous avions entaméh la pluralité des mondes de Fontenelle12. Elle me dit que devant se lever de bonne heure elle voulait aller se coucher, et lui disant qu’elle avait raison j’ai pris l’Arioste, et tandis qu’elle allait se mettre au lit, je lui ai lu l’histoire de Fleurdépine princesse d’Espagne qui était devenuei amoureuse de Bradamante13. À la fin de ce charmant conte je croyais de voir Clémentine ardente ; mais point du tout : elle était morne comme sa sœur Éléonore.
— Qu’avez-vous, divine Hébé ? Ricciardetto vous a peut-être déplu.
— Ricciardetto m’a plu, et à la place de la princesse j’en aurais fait autant ; mais nous ne dormirons pas cette nuit, et vous en êtes la cause.
— Moi ! Qu’ai-je fait ?
— Hélas ! Rien. Mais vous pourriez nous rendre heureuses nous donnant une grande marque d’amitié.
— Parlez. Ma vie, tout ce que j’ai, ma volonté même, tout est à vous. Vous dormirez.
— Confiez-nous où nous allons demain.
— Ne vous ai-je pas dit qu’au moment du départ vous le saurez ?
— Mais nous n’aurons pas dormi ; et nous serons maussades toute la journée.
— J’en serais désolé.
— Doutez-vous de notre discrétion ? Ce secret d’ailleurs ne peut pas être important.
— Il ne l’est pas non plus. C’est un secret d’ordre14 ; mais je vais vous le révéler. J’aurais tort d’hésiter. Je vous donnerai demain à dîner chez moi à Milan.
— À Milan ?
— À Milan ? dit l’autre.
[94r] Elles se lèvent toutes les deux telles qu’elles étaient, elles tombent sur moi, elles me mangent, puis elles me quittent pour s’embrasser ; puis elles retournent à s’asseoir sur moi, et elles me parlent. Elles n’ont jamais vu Milan : elles ne désiraient rien tant que voir la superbe ville : quand elles devaient avouer qu’elles ne l’avaient jamais vue elles étaient honteuses ; mais dans le même temps qu’elles apprenaient qu’elles allaient avoir ce bonheur, l’idée qu’elles devaient retourner à SA le soir les désespérait, et la loi de ne pas sortir de la maison où je les conduirais leur paraissait dure, et barbare.
— Peut-on faire, me disait Clémentine, quinze milles15 pour aller à Milan rien que pour y dîner, et les refaire après dîner pour retourner à la maison !
— Pouvons-nous y aller, disait Éléonore, sans voir au moins notre belle-sœur !
— J’ai prévu toutes vos remontrances, mes chers enfants, et c’est la raison du mystère ; mais la partie est arrangée ainsi. Peut-elle vous déplaire ? Ordonnez.
— Nous déplaire ? dit Clémentine. Cette partie, telle que vous l’avez concertée dans votre esprit, n’est que plus charmante.
Me disant cela, enivrée par la joie, et par le sentiment, elle ne pensa pas à se défendre de l’amour. Elle était entre mes bras, comme j’étais entre les siens ; Éléonore était rentrée dans son lit. Clémentine s’abandonna à tous mes désirs, et partagea mes transports, mêlant à ses ris des larmes qui sortaient de son âme amoureuse, et contente.
Deux heures après je l’ai quittée, et je suis allé me coucher plein de mon bonheur, et impatient de le renouveler le lendemain dans un plus grand degré de perfection en conséquence d’un sang plus rassis16.
Le lendemain à huit heures nous déjeunâmes tous ; mais malgré mon talent je n’ai pas pu rendre ma compagnie gaie. Clémentine, et sa sœur dissimulaient leur joie ; mais les autres dans l’impatience de savoir où je les menais avaientj l’air un peu sombre.
Clairmont ayant très bien faitk mes commissions, et les voitures étant dans la cour toutes prêtes, nous descendons, et [94v] je place dans ma voiture la comtesse Ambroise avec Clémentine, qui tenait sur ses genoux son enfant : après cela je vais à l’autre, et je dislà la compagnie qui mourait de curiosité : Nous allons à Milan. Fouettem postillon. À Milan : au Cordus ; chez le pâtissier.
Je vais d’abord monter dans la mienne disant à mon postillon la même chose, Clairmont monte à cheval, et nous partons. Clémentine contrefaisait l’étonnée, et la comtesse Ambroise avait l’air qu’on a dans une surprise agréable qui cependant donne sujet à penser. Nous eûmes tout le temps de causer là-dessus, et de nous mettre en train de gaieté jusqu’à un village, où nous descendîmes, parce qu’étant allés au plusn grand train, il fallait ôter pour un quart d’heure la bride aux chevaux.
J’ai trouvé mes compagnons contents comme des gens qui avaient pris leur parti.
— Que dira ma femme ? dit le comte mon ami.
— Elle n’en saura rien, et en tout cas je serai le seul coupable. Vous dînerez chez moi, où j’habite incognito.
— Il y a deux ans dit la comtesse Ambroise à son mari que tu penses à me mener voir Milan, et notre ami n’y a pensé qu’un quart d’heure.
— C’est vrai, lui répondit-il ; mais je voulais que nous y passassions un mois.
Je lui ai alors dit que s’il voulait y passer un mois je me chargeais de tout, et il me remercia me disant que j’étais un homme extraordinaire. Je lui ai dit que j’étais un homme qui ne trouvait pas difficile ce qui était facile.
Avouez que vous êtes heureux, me dit la comtesse Ambroise d’abord que nous remontâmes en voiture, et j’en suis convenu ; mais c’est la société qui me rend heureux : chassez-moi de votre présence, et me voilà malheureux. Je l’ai faito rire aux larmes attachant à mon sein son poupon, qui après avoir sucé en vain pleura, se plaignant de la tromperie. La tendre mère l’apaisa, jouissant de l’éloge que je faisais du beau tableau qu’elle offrait à ma vue. Elle ne cédait en beauté qu’à sa sœur Clémentine qui était aussi trois pouces17 plus grande qu’elle. Nous avons toujours ri chemin faisant, et principalement du chanoine, [95r] qui s’était recommandé à elle pour que je lui accordasse la permission de s’absenter une demi-heure pour aller faire une visite. Elle lui avait répondu qu’il devait être à la condition de tous les autres18. Il voulait aller voir une dame, qui venant à savoir qu’il avait été à Milan sans aller chez elle, ne le lui aurait jamais pardonné.
Nous arrivâmes à Milan au son de la cloche de midi, et nous descendîmes à la porte du pâtissier, dont la femme prit d’abord entre ses bras le noble rejeton unique de la famille AB ; elle supplia la comtesse de le lui confier lui montrant son sein qui témoignait l’idonéité19 de son offre. Cette scène d’hospitalité nourricière se fit au pied de l’escalier, et la comtesse accepta la politesse de la bonne pâtissière avec un air de dignité qui m’enchanta. Il me semblait d’être auteur de toutes les petites beautés que le hasard envoyait embellir la pièce que mon génie avait produite. J’étais le plus heureux de tous mes acteurs, et je le sentais.
Elle prit mon bras, et nous entrâmes dans mon appartement, dont on ne pouvait rien voir de plus propre. Je reste surpris de voir Zénobie avec la délaissée de la Croix, que je trouve jolie à ravir. J’ai manqué de ne pas la reconnaître. Elle était très bien mise, et sa figure délivrée de l’air de tristesse que je lui avais vu quand je l’avais consignée à Zénobie était devenue ravissante.
— Voilà deux charmantes poupoles, dit la comtesse milanaise. Qui êtes-vous mesdemoiselles ?
— Nous sommes, lui répondit Zénobie, les très humbles servantes de m. le chevalier, et nous ne sommes ici que pour avoir l’honneur de vous servir.
Zénobie avait pris sur elle d’aller là avec l’autre, qui commençait déjà à parler italien, et qui me regardait d’un œil incertain craignant que je pusse le trouver mauvais. Mais je l’ai vite rassurée, lui disant qu’elle avait bien fait à accompagner Zénobie. Son front devint serein. Cette fille ne pouvait pas être longtemps malheureuse, car on ne pouvait la regarder sans s’intéresser [95v] à elle. Une lettre de recommandation sur la physionomie n’est sujette à aucune banqueroute. Quiconque a des yeux la paye à vue.
Mes très humbles servantes prennent donc les mantelets des dames qui les suivent dans ma chambre à coucher, où elles voient les trois robes déployées étendues sur la grande table. Je ne connaissais que celle de satin perle garnie de dentelles parce que je l’avais ordonnée. Ce fut la comtesse Ambroise même qui la remarqua avant les deux autres.
— La charmante robe ! dit-elle. Vous devez savoir à qui elle appartient.
— Sans doute je le sais. Elle appartient à votre mari, qui en fera ce qu’il voudra. J’espère que, s’il vous la donne, vous ne lui ferez pas l’affront de la refuser. Tenez, monsieur le comte, cette robe est à vous. Je me tue si vous ne me faites pas l’honneur de l’accepter.
— Nous vous aimons trop pour laisser que vous vous tuez. La plaisanterie est aussi noble que neuve. Je la reçois de cette main, et je la donne de cette autre à ma chère moitié.
— Comment, mon cher ami, cette robe, cette charmante robe est à moi ! Qui remercierai-je ? Tous les deux. Je veux absolument dîner avec elle.
Les deux autres n’étaient pas si riches ; mais elles étaient plus brillantes, et je jouissais voyant les yeux de mon ange attachés sur la plus longue, et Éléonore qui ne regardait que celle qu’elle était sûre que je lui avais destinée. Une était de satin à raies vert pomme, et couleur de rose garnie de fleurs de plume ; et l’autre bleu céleste parsemée de bouquets de cinq à six couleurs, garnies de mignonnette20 à grosses boucles qui faisait le plus joli effet. Ce fut Zénobie qui de bonne foi dit à Clémentine que la rayée lui appartenait.
— Comment le savez-vous ?
— C’est qu’elle est la plus longue de toutes les trois.
— Elle est donc à moi ? me dit-elle.
— Si j’ose l’espérer.
— Je vais la mettre.
[96r] La comtesse Éléonore trouva que la sienne était d’un goût qui surpassait les deux autres. Nous les laissâmes seules.
Je suis sorti de la chambre avec les deux comtes, et le chanoine, qui étaient pensifs. Ils devaient faire des réflexions sur la prodigalité des joueurs auxquels l’argent ne coûtait rien ; mais je les voyais tout de même étonnés, et celle d’étonner était ma passion. C’était un sentiment effréné d’amour-propre qui me rendait supérieur à ceux qui m’entouraient : il me suffisait de le croire. J’aurais méprisé quelqu’un qui aurait osé me dire qu’on se moquait de moi ; et il se peut cependant qu’on m’aurait dit la vérité.
Animé par le contentement, j’ai communiqué ma gaieté à mes convives. J’ai cordialement embrassé le comte Ambroise lui demandant pardon des cadeaux que j’avais faits à sa famille, et j’ai mille fois remercié son frère de m’en avoir procuré la connaissance.
Les belles comtesses vinrent brillant comme des astres, disant toutes les trois qu’il était sûr que je leur avais pris la mesure, elles ne savaient pas comment. La comtesse Ambroise remarquait que j’avais fait faire sa robe de façon à pouvoir l’élargir quand elle serait grosse ; et elle admirait la garniture qui devait coûter quatre fois plus que la robe. Clémentine ne pouvait se détacher du miroir : elle se figurait que dans les couleurs rose, et verte j’avais voulu lui donner les attributs d’Hébé. Pour la comtesse Éléonore elle poursuivait à soutenir que la sienne était la plus jolie.
Charmé de la satisfaction de mes belles, nous nous mîmes à table ayant tous grand appétit. On nous servit à ce dîner tout ce qu’on pouvait imaginer de plus fin en gras, et en maigre, et des huîtres de l’arsenal de Venise21 que le pâtissier avait [96v] eu le talent d’escamoter au maître d’hôtel du duc de Modène, qui firent nos délices. Nous en mangeâmes trois cents, et nous vidâmes vingt bouteilles de Champagne. Nous restâmes trois heures à table buvant, et chantant servis par les belles demoiselles dont les charmes disputaient le prix à celles qui les admiraient.
Vers la fin du repas la femme du pâtissier entra tenant à la mamelle le poupon de la comtesse. Ce fut un nouveau coup de théâtre : la joie de la chère maman qui fit un cri d’allégresse le voyant, et la pâtissière qui paraissait glorieuse d’avoir occupé la place de la comtesse quatre heures entières.
Nous passâmes encore une heure à boire du punch, et à rire, après quoi les comtesses allèrent se déshabiller. Zénobie eut soin de placer dans ma voiture les trois robes dans un panier ; et quand je leur ai intimé le départ je les ai vues tristes. Lap délaissée de Croce trouva le moment de me dire qu’elle était très contente de Zénobie, et de me demander quand nous partirions. Je lui ai promis qu’elle serait à Marseille quinze jours après Pâques tout au plus tard.
Zénobie interrogée à part m’assura que c’était une fille d’un excellent caractère, fort sage, et telle qu’elle sera bien triste quand elle la verra partir. Dans la satisfaction de mon âme pour les belles robes qu’elle avait achetées je lui ai fait présent de douze sequins. Elle me dit que je trouverais les quittances du fripier entre les mains du commis de M. Greppi. Content de tout j’ai payé au brave pâtissier tout ce qu’il a voulu. J’aimais, j’étais aimé, je me portais bien, j’avais beaucoup d’argent, et je le dépensais ; j’étais heureux, et je me le disais, riant des sots [97r] moralistes qui disent qu’il n’y a pas de véritable bonheur sur la terre. C’est le mot sur la terre qui me fait rire comme si on pouvait aller le chercher ailleurs. Mors ultima linea rerum est [La mort marque la ligne où tout finit]22. Il y a un bonheur parfait, et réel tant qu’il est permanent23 : ce bonheur passe ; mais sa fin n’empêche pas qu’il n’ait existé, et que celui qui en a joui n’ait pu se le témoigner. Les hommes qui ne le méritent pas sont ceux qui le tenant se le dissimulent, ou les autres qui ayant les moyens de se le procurer le négligent. Carpe diem quam minimum credula postero [Cueille le jour, sans te fier le moins du monde au lendemain]24, et dans un autre endroit : Prudens futuri temporis exitum caliginosa nocte premit Deus ridetque si mortalis ultra fas trepidat. Quod adest memento componere aequus : caetera fluminis ritu feruntur [Dans sa prévoyance, la divinité enveloppe d’une nuit ténébreuse l’issue où aboutit l’avenir, et elle rit si un mortel porte ses inquiétudes plus loin qu’elle ne l’a permis. Le présent, songe à le régler d’un esprit serein ; tout le reste est emporté à la manière d’un fleuve]25.
Nous partîmes de la maison du pâtissier à sept heures,q nous arrivâmes à S. A. vers minuit ; et nous allâmes d’abord nous coucher ; mais je n’ai quitté Clémentine qu’après avoir passér avec elle deux de ces heures qui rendent l’homme heureux, et qui retournent à le rendre tel toutes les fois que se portant bien de corps, et d’esprit il se les rappelle.
— Comprends-tu26, me dit-elle, qu’après ton départ je puisse vivre heureuse ?
— Dans les premiers jours nous serons tous les deux malheureux ; mais peu à peu notre feu sous la cendre de la philosophie deviendra paisible.
— Mais conviens que tu t’en consoleras facilement avec tes demoiselles ; mais ne m’en crois pas jalouse, car je me ferais horreur, si je me connaissais susceptible d’une consolation pareille à celle que certainement tu te procureras.
— Je te prie de ne pas te le figurer. Les filles que tu as vues ne sont pas faites pour te remplacer, et elles ne peuvent pas m’occuper. La plus grande est la femme d’un tailleur et l’autre est une fille comme il faut que je dois reconduire à Marseille sa patrie, d’où un [97v] malheureux l’a enlevée après l’avoir séduite. Tu seras pour l’avenir, et jusqu’à ma mort la seule qui régnera sur mon âme, et s’il m’arrive jamais qu’égaré par les sens je serre entre mes bras un objet qui m’aura séduit, l’affreux repentir, ma chère amie s’ensuivra pour te venger, et me rendra malheureux.
— Je suis sûre que par cette raison je ne me trouverai jamais malheureuse. Mais je ne comprends pas comment m’aimant comme tu m’aimes, et m’ayant entre tes bras tu puisses croire à la possibilité de me devenir infidèle.
— Je ne la crois pas ; je la suppose.
— Cela me paraît égal27.
Que répondre ! Elle avait raison, malgré qu’elle se trompait : mais ce qui la trompait était l’amour : le mien ne déployait pas une force égale à celle avec laquelle il l’empêchait de prévoir. Je ne raisonnais plus juste que parce que j’aimais moins. L’homme qui en est convaincu se trouvant entre les bras de sa maîtresse ne sait répondre que par des soupirs, et des baisers mêlés à des larmes.
— Mène-moi avec toi, me dit-elle, je suis prête. Je serai heureuse. Tu dois, si tu m’aimes, être enchanté de ton propre bonheur. Rendons-nous heureux cher ami.
— Je ne peux pas déshonorer ta famille.
— Me trouves-tu indigne de devenir ta femme ?
— Tu es digne d’un monarque. C’est moi qui suis l’indigne28 de posséder une fille comme toi. Sache que je n’ai rien au monde que la fortune qui peut m’abandonner demain. Étant seul je ne crains pas ses revers ; mais je me tuerais si je te voyais à part de mes malheurs.
— Pourquoi me semble-t-il que tu ne puisses jamais devenir malheureux, et pourquoi me sens-je sûre que tu ne puisses être heureux qu’avec moi ? Ton amour ne ressemble pas au mien, si tu n’as pas en lui une confiance égale à la mienne.
— Je possède plus que toi, mon ange, une cruelle expérience, qui me faisant trembler pour [98r] l’avenir, alarme l’amour. L’amour alarmé perd en force ce qu’il gagne en raison.
— Raison cruelle ! Nous devons donc signer à notre séparation ?
— Mon cœur restera avec toi : je partirai t’adorant, et si la fortune me sera favorable en Angleterre, tu me verras ici l’année prochaine. J’achèterai une terre où tu voudras, et je t’en ferai présent sûr que tu me la porteras en dot, et nos enfants feront nos délices.
— Ah ! Le charmant avenir. C’est un rêve. Que ne puis-je m’endormir, et le rendre durable jusqu’à ma mort ! Mais que ferai-je, si tu me laisses grosse ?
— Ah ! Ma divine Hébé ! Cela ne sera pas. Tu ne t’es donc pas aperçue que je t’ai ménagée ?
— Ménagée. Je n’en sais rien ; mais je m’imagine. Je t’en sais gré. Hélas ! Tu n’es pas né pour me causer des chagrins. Non. Il n’arrivera jamais que je puisse me repentir de m’être livrée à l’amour entre tes bras. Toute la famille ici dit que tu es heureux, et que tu mérites de l’être. Quel éloge ! Mon cher ami. Tu ne saurais croire comme mon cœur palpite de joie quand j’entends dire cela en ton absence. Quand on me dit que je t’aime, je réponds que je t’adore, et tu sais que je ne mens pas.
C’était avec ces dialogues que nous remplissions les intervalles de nos transports amoureux pendant les cinq ou six dernières nuits que nous passâmes ensemble. Sa sœur couchée près de nous dormait ou en faisait semblant. Quand je me retirais, j’allais me coucher, je me levais tard, puis je passais toute la journée avec elle seule ou en famille.
Quelle vie ! Est-il possible qu’un homme maître de lui-même puisse se déterminer à la quitter ? La fortune m’avait fait gagner au chanoine tout l’argent que j’avais laissé gagner à toute la famille, dont je ne regardais jamais le jeu. La seule Clémentine ne voulut jamais profiter de mon inattention ; mais les deux derniers jours, je l’ai par force prise [98v] de moitié de ma banque, et le chanoine étant toujours malheureux, elle a gagné une centaine de sequins. Ce brave moine perdit mille sequins29, dont sept cents restèrent dans la maison.
La dernière nuit que j’ai passée toute entière avec mon ange fut très triste : nous serions morts de douleur sans l’amour qui de temps en temps venait à notre secours.
Lorsque nous parûmes en famille dans la dernière demi-heure pour déjeuner tous ensemble, nous avions, Clémentine, et moi l’air d’être à l’agonie ; mais on nous respecta. On ne m’a pas vu gai, et on ne m’en a pas demandé la raison. Je leur ai promis de leur donner de mes nouvelles et de retourner chez eux l’année suivante ; et je leur ai écrit ; mais j’ai cessé quand les malheurs qui m’accablèrent à Londres me firent perdre l’espoir de les revoir. Je ne les ai plus revus ; mais je n’ai jamais pu oublier Clémentine. Six ans après ; à mon retour d’Espagne, j’ai su, et j’ai pleuré de plaisir, qu’elle vivait heureuse, marquise de — dans la ville de — mariée depuis trois ans, et mère de deux enfants mâles, dont le cadet, âgé actuellement de vingt-sept ans est aujourd’hui capitaine dans l’armée autrichienne. Quel plaisir j’aurais à le voir. Quand j’ai su, retournant d’Espagne le bel état de Clémentine j’étais malheureux. J’allais chercher fortune à Livourne après avoir traversés la Lombardie. Je me suis trouvé à quatre milles d’une terre où elle pouvait être avec son mari ; mais je n’ai pas eu le courage d’aller la voir. Peut-être ai-je bien fait.
Devant descendre pour partir, et voyant toute la famille en train de m’accompagner à ma voiture, et ne voyant pas Clémentine, j’ai fait semblant d’avoir oublié quelque chose pour aller lui donner le dernier adieu. Je l’ai trouvée fondante en larmes, le gosier gros, et hors d’état de me dire un seul mot. Mêlant mes larmes aux siennes, j’ai pris sur ses tremblantes lèvres le dernier baiser, et je l’ai laissée là. Après avoir remercié, [99r] et embrassét toute la compagnie je suis parti avec mon cher comte, et en moins de trois heures toujours dormant nous sommes arrivés à Milan chez lui, où nous avons trouvé avec la comtesse, qui ne nous attendait pas, le marquis Triulzi. Après avoir ri de tout son cœur, l’aimable homme envoya chercher son dîner pour quatre. Ils surent nous dire que nous avions été à Milan, et la comtesse s’est plainte que nous ne l’avions pas faitu avertir ; mais le marquis l’apaisa lui disant qu’elle aurait dû nous donner à dîner.
Je leur ai dit en dînant que je partirais pour Gênes le quatrième jour, et pour mon malheur le marquis Triulzi me promit une lettre pour madame Isola-bella célèbre coquette, et la comtesse m’en promit une pour l’évêque de Tortone son parent.
Je suis arrivé à Milan à temps de souhaiter un bon voyage à ma chère Thérèse qui allait à Palerme. Je lui ai parlé du penchant de notre fils D. Cesarino, tâchant de la persuader à seconder son inclination. Elle me répondit qu’elle le laissait à Milan. Qu’elle savait déjà de quelle source sa passion avait pris naissance, et qu’elle ne se déterminerait jamais à y consentir. Elle me dit qu’elle espérait de le trouver changé à son retour ; mais il ne changea pas. Le lecteur en saura des nouvelles dans quinze ans d’ici30.
J’ai réglé mes comptes avec Greppi qui me donna des lettres de change sur Marseille, et une lettre de crédit de 10 000 #31 sur Gênes, où je ne prévoyais pas d’avoir besoin de beaucoup d’argent. Malgré mon bonheur au jeu je partais de Milan avec mille sequins de moins32. J’avais fait une dépense enragée.
J’ai passév tous les après-dîner chez M. Q. tantôt seule, et tantôt avec sa sœur. Ayant continuellement devant les yeux de mon âme l’image de Clémentine, elle me paraissait une autre.
N’ayant aucune raison de faire un mystère au comte AB de la demoiselle que je menais avec moi, j’ai envoyé Clairmont prendre sa petite malle, après avoir payéw à Zénobie toutes [99v] les dépenses qu’elle avait faites pour elle, et elle vint chez moi le jour de mon départ très proprement mise à huit heures du matin.
Après avoir baiséx la main à la comtesse qui avait attenté à ma vie, et avoir remercié mon cher comte, je suis parti de Milan le 20 de Mars de l’an 1763, et je n’y suis plus retourné.
Mademoiselle, que par respect pour elle, et pour sa famille j’appellerai Crosin, était charmante, et avait un air de noblesse qui en imposait, outre un ton de réserve qui annonçait sa belle éducation. La voyant près de moi, je me félicitais de ne pas me sentir en danger d’en devenir amoureux ; mais je me trompais. J’ai averti Clairmont que je voulais l’annoncer pour ma nièce ; et je lui ai ordonné d’avoir pour elle toutes les attentions.
N’ayant jamais raisonné avec elle, mon premier soin fut de sonder son esprit, et, malgré que je n’eusse pas intention de faire l’amour avec elle, de lui inspirer de l’amitié, et de la confiance. La plaie que Clémentine avait faite dans mon cœur ne pouvait pas se cicatriser. Je me félicitais de me trouver en état de la remettre dans le sein de sa famille sans me gêner, et certain que je l’y laisserai sans regret. Je jouissais d’avance de ma belle action, et j’étais vain de me voir capable de vivre avec une très jolie fille sans autre intérêt que l’héroïque de la garantir de l’opprobre dans lequel elle aurait pu tomber si elle avait dû faire ce voyage toute seule. Elle sentait cela.
— Aussi, me dit-elle, je suis sûre que M. de la Croix ne m’aurait jamais abandonnée, s’il ne vous eût trouvé à Milan.
— Je vous admire. Croyez-moi qu’il en a agi en lâche, car, malgré tout votre mérite, il ne pouvait pas compter sur moi avec tant de certitude. Je ne vous dirai pas qu’il vous ait donné une marque de mépris, car il s’est peut-être trouvé au désespoir ; mais vous devez être convaincue qu’il ne vous aimait plus.
— Je suis sûre du contraire. Se voyant sans ressource, il devait me laisser ou se tuer.
— Ni l’un ni l’autre. Il devait vendre tout ce que vous avez, et vous remettre à Marseille. Quand on est à Gênes, on y va par eau pour très peu d’argent. La Croix a compté sur l’intérêt que votre jolie figure inspire, et il a bien compté ; mais vous sentez à quel risque. Quand on aime, croyez-moi qu’on ne peut pas en souffrir l’idée. Permettez que je vous avoue, que si vous ne m’aviez pas frappé, je ne me serais intéressé à vous que très faiblement. Mais j’ai tort de condamner la Croix, car je vois avec évidence que vous en êtes encore amoureuse.
— C’est vrai : je le plains ne me plaignant que de ma cruelle destinée. Je ne le verrai plus ; mais je n’aimerai plus personne. Je me retirerai dans un couvent. J’ai un père qui a un cœur excellent : il me pardonnera. Je fus la victime de l’amour : ma volonté n’était point libre. Quand j’y pense je trouve que je ne peux pas me repentir.
— Vous seriez partie de Milan avec lui, même à pied, s’il vous l’avait dit.
— En doutez-vous ? Mais il m’aimait trop pour m’exposer aux fatigues, et à la misère.
— Je suis sûr que si nous le trouvons à Marseille vous retournerez avec lui.
— Pour cela, non. Je commence déjà à recouvrer la liberté de mon âme. Le jour viendra que je remercierai Dieu de l’avoir entièrement oublié.
La sincérité de cette fille me plut. Connaissant la force de l’amour, je l’ai plainte. Elle employa deux heures à me conter [100v] en détail toute l’histoire de sa malheureuse passion.
Étant arrivé à Tortone33 au commencement de la nuit j’ai pensé d’y coucher, laissant le soin à Clairmont de m’ordonner un bon souper. Mais ma prétendue nièce à ce souper me déploya une espèce d’esprit auquel je ne m’attendais pas. Outre cela elle me tint tête à savourer les bons ragoûts, et le verre à la main. Je l’ai trouvée plaisante, gaie dans le ton de la bonne compagnie, et ne me parlant plus de son malheureux amant. À un certain propos, après nous être levés de table, elle dit un bon mot qui après m’avoir fait éclater de rire me donna un goût décidé pour elle. Je l’ai embrassée d’exubérance de cœur, et ayant trouvé sur sa belle bouche un baiser aussi ardent que le mien, l’idée d’amour vint me séduire. Je lui ai demandé si elle voulait que nous couchassions ensemble.
À cette invitation elle se montre surprise, et d’un ton sérieux avec un air de soumission, absolument faite pour me déplaire, elle me répond :
— Hélas ! Vous en êtes le maître.
— Le maître ? Il n’y a pas question d’obéissance ; pas même de complaisance. Vous m’avez inspiréy des sentiments d’amour ; mais si vous ne les partagez pas, je peux les étouffer dans leur naissance. Ici, comme vous voyez, il y a deux lits.
— J’irai donc me coucher dans l’autre. Si à cause de cela vos bontés pour moi diminueront, je m’appellerai malheureuse.
— Non non, mon ange : vous ne me trouverez pas digne de votre mépris. Allez vous coucher. Je saurai me gagner votre estime.
Elle tira un paravent, et elle se coucha après s’être entièrement déshabillée, comme je l’ai su d’elle-même à Gênes plusieurs jours après.
Le lendemain de très bonne heure j’ai envoyéz à l’évêque de Tortone la lettre de la comtesse AB. Une heure après dans le moment que je déjeunais avec ma nièce, un vieux prêtre est venu m’inviter à dîner chez Monseigneur avec la dame qui était en ma compagnie. La lettre de la comtesse ne lui parlait pas d’une dame qui pouvait être avec moi ; mais le prélat espagnol très poli vit que ne pouvant pas la laisser seule je n’aurais pas acceptéaa son invitation : il m’obligea à l’accepter m’invitant avec elle. Il avait apparemment appris par la consigne que j’avais donnée à l’auberge que cette dame était ma nièce. J’ai dit au prêtre que j’irais.
Ma nièceab se montrant de très bonne humeur, me traita, comme si je n’avais dû être nullement sensible à la préférence qu’elle avait donnée à son lit sur le mien. Cela me plut. De sang rassis, je voyais qu’elle se serait avilie si elle avait fait autrement. Je ne me trouvais pas même piqué. L’amour-propre ordonne à une femme d’esprit de ne se rendre aux désirs d’un amant que lorsqu’il peut la supposer gagnée par ses attentions. Je l’avais invitée à se coucher dans mon lit comme par manière d’acquit. J’avais trop bu. Je l’ai vue flattée quand je lui ai dit que je la conduirai dîner avec moi chez l’évêque. Elle se mit très élégamment, et avec décence. Monseigneur à midi nous envoya une voiture.
J’ai vu un prélat plus grand que moi de deux pouces34 âgé de quatre-vingts ans, mais ingambe, sérieux, et affable. Lorsque ma nièce voulut lui baiser la main, il la retira lui présentant la croix d’or qu’il avait sur sa poitrine. Elle la baisa disant c’est ce que j’aime. Elle me regarda alors, et cette fine plaisanterie m’a un peu surpris35. À table, j’ai trouvé l’évêque savant. Nous étions neuf à dix ; outre quatre prêtres, il avait invité deux jeunes seigneurs qui eurent pour ma nièce toutes les [101v] attentions qu’elle reçut d’une façon à me convaincre qu’elle y était habituée. J’ai remarqué que l’évêque n’a jamais fixé ses yeux sur sa jolie figure, même lui parlant. J’ai décidé de me procurer par des soins la tendre amitié de cette fille.
Je suis sorti de Tortone à quatre heures, et je suis allé me coucher à Novi36. En soupant j’ai fait tomber le propos sur la religion, et l’ayant trouvée bonne chrétienne, je lui ai demandé comment elle avait donc pu plaisanter baisant la croix de notre seigneur. Elle me dit que l’équivoque ne lui avait été fournieac que par le pur hasard, et que si elle y avait pensé ce bon mot-là ne serait pas sorti de sa bouche. J’ai fait semblant de lui croire. Elle avait de l’esprit. Les désirs qu’elle m’inspirait devenaient à chaque moment plus forts ; mais mon amour-propre m’obligeait à les tenir en frein. Je me suis abstenu de l’embrasser quand elle alla se coucher ; mais n’y ayant pas de paravent elle ne se déshabilla que quand elle me crut endormi. Le lendemain nous partîmes à six heures, et à midi nous fûmes à Gênes.
Je suis allé me loger dans une maison bourgeoise, dont Pogomas m’avait envoyé l’adresse à Milan. Il m’avait loué un appartement de quatre pièces très bien meublé, dont je fus très content. Je lui ai fait dire que j’étais arrivé, et j’ai ordonné à dîner.
Chapitre IX
Rosalie heureuse. La Signora Isolabella. Cuisinier. Biribia. Irène. Passano en prison. Ma nièce ancienne connaissance de Rosalie
Pogomas, qui à Gênes s’appelait Passano parce que tout le monde le connaissait, me présenta sa femme, et sa fille, laides, sales, et effrontées. Je m’en suis vite débarrassé pour dîner à la hâte avec ma nièce, et pour aller tout de suite chez le marquis Grimaldi. J’étais pressé de savoir où demeurait Rosalie.
Un staffiere1 du sénateur me dit que Son E. était à Venise, et qu’on ne l’attendait que pour la fin d’Avril. Il me conduisit chez Paretti qui l’avait épouséeb six à sept mois après mon départ.
M’ayant d’abord reconnu, il se montra enchanté de me voir, et il quitta son comptoir pour aller me présenter à sa femme, qui me voyant fit un cri d’allégresse, et vintcà moi à bras ouverts. Une minute après, il nous quitta pour aller vaquer à ses affaires priant sa femme de me présenter sa fille.
Rosalie, après m’avoir présenté un enfant ded six mois, me dit qu’elle était heureuse, qu’elle possédait le cœur, et l’âme de son mari, qui aidé du crédit de M. le marquis Grimaldi avait si bien poussé son commerce qu’il négociait déjà tout seul.
Rosalie était devenue une beauté parfaite. Elle me sut un gré infini d’être allé la voir à peine arrivé, et elle me dit impérieusement qu’elle m’attendait à dîner le lendemain. — Mon cher, et tendre ami, je te dois ma fortune, et ma paix ; embrassons-nous, et bornons-nous là, et demain gardons-nous de nous tutoyer. Mais à propos : attends : je vais te surprendre.
Elle s’en va, et deux minutes après elle vient avec Véronique. Elle l’avait prise pour femme de chambre. La revoyant avec [107v] plaisir, et jouissant de sa surprise, je l’ai embrassée lui demandant d’abord des nouvelles d’Annette : elle me dit qu’elle se portait bien, et qu’elle travaillait chez elle avec sa mère. Je lui ai dit de me l’envoyer pour servir de fille de chambre à ma nièce dans les deux ou trois semaines que je voulais passer à Gênes. Elle me promit de me l’envoyer le lendemain ; mais Rosalie éclate de rire, et fait les hauts cris.
— Encore une nièce ! Mais en qualité de nièce, tu la conduiras demain avec toi j’espère.
— Avec plaisir, d’autant plus qu’elle est de Marseille.
— De Marseille ? Elle pourrait me connaître ; mais je m’en moque. Comment s’appelle-t-elle ?
Lui disant un nom banal, je la dis fille d’une cousine que j’avais à Marseille : elle n’en croit rien ; mais elle se réjouit me voyant toujours plongé dans les aventures agréables.
Sortant de chez elle je vais chez la signora Isolabella, et je lui fais passer la lettre du marquis Triulzi. Une minute après, elle vient me recevoir me disant qu’il l’avait prévenue, et qu’elle m’attendait. Elle me présente d’abord le marquis Agostino Grimaldi della pietra son grand cicisbée2 dans la longue absence de son mari qui vivait à Lisbone.
Madame Isolabella était bien logée, avait une jolie figure, l’esprit doux, et agréable, l’âge de trente ans, la taille mince, et fort maigre, et la peau de son visage couverte de blanc, et de rouge ; mais si maladroitement qu’on s’en apercevait d’abord. Cela me dégoûta malgré ses yeux noirs qui étaient superbes. Une demi-heure après je prends congé, et je me laisse engager à souper pour le surlendemain.
De retour à mon logis, je suis bien aise de voir que ma nièce s’était très bien arrangée dans une chambre qui n’était séparée de la mienne que par un cabinet, où je lui dis que je ferais coucher une fille de chambre que j’avais prise pour elle, et qu’elle verrait le lendemain. Elle me remercie. Je lui dis qu’elle viendrait dîner avec moi dans une maison de négociant en qualité de ma nièce ; et elle me sait gré de tous les plaisirs que je lui procure. Cette fille, que la Croix avait fait devenir folle, était jolie comme un ange ; mais son ton noble, et son caractère doux surpassait encore la rareté de ses charmes. J’en étais amoureux, et le repentir de ne m’en être pas emparé le premier jour me rongeait l’âme. Si je l’avais prise au mot, je serais devenu son amant tranquille, et je lui aurais fait peut-être parfaitement oublier la Croix.
N’ayant guère dîné, je me suis mis à table affamé comme ma nièce, dont la friandise était sublime. Nous rîmes d’accord trouvant tout notre souper fort mauvais. J’ai dit à Clairmont de faire monter l’hôtesse.
— La faute, me dit-elle, est du cuisinier. C’est un cousin de votre secrétaire Passano qui l’a accordé3 à votre service. S’il m’en avait chargée, je vous aurais donné un cuisinier excellent, et à meilleur marché.
— Donnez-le moi demain.
— Volontiers ; mais auparavant faites que celui-ci décampe. Il est chez moi avec femme, et enfants. C’est à Passano qui l’a pris, à le renvoyer.
— Laissez-moi faire. En attendant arrêtez à mon service le vôtre : j’en ferai l’essai après-demain.
J’ai accompagnée ma nièce dans sa chambre, je l’ai priée de se coucher sans prendre garde à moi. Je lisais la gazette. Après l’avoir lue, je suis allé l’embrasser, et je lui ai souhaité une bonne nuit lui disant qu’elle pourrait m’épargner la peine d’aller me coucher tout seul. Elle ne me répondit pas.
Le lendemain elle entra dans ma chambre dans le moment que Clairmont me lavait les pieds, me priant de lui faire donner du café au lait parce que le chocolat l’échauffait trop : j’ai d’abord fait aller Clairmont lui en chercher, et elle se mit à genoux devant moi pour m’essuyer.
— Je ne souffrirai pas cela.
— Pourquoi non ? C’est une marque d’amitié.
— Vous ne pouvez la donner sans bassesse qu’à un amant.
Elle baissa ses beaux yeux, et elle s’assit près de moi. Clairmont remonta, m’essuya, me chaussa, et l’hôtesse vint porter du café [108v] pour elle, et du chocolat pour moi. Elle lui demanda, si elle voulait acheter une belle mantille de Pékin4 à la mode de Gênes, et je lui ai dit qu’elle n’avait qu’à la lui porter. Elle est allée faire monter la marchande ; et en attendant je lui ai donné vingt sequins de Gênes5 lui disant qu’ils devaient lui servir pour ses petits besoins. Elle les prit me témoignant de la reconnaissance, et se laissant embrasser de la meilleure grâce du monde. La marchande monta, elle choisit, marchanda, et paya.
Passano vint me faire des remontrances sur le cuisinier.
— Je l’ai pris par votre ordre, me dit-il, pour tout le temps que vous resterez à Gênes à quatre livres par jour logé, et nourri.
— Où est ma lettre ?
— La voici : pourvoyez-moi d’un bon cuisinier que je garderai tout le temps que je resterai à Gênes.
— Je vous ai dit bon ; et il n’est pas bon. Je suis le seul juge compétent de sa bonté.
— Vous vous trompez, car il prouvera qu’il est bon : il vous fera un procès, et vous aurez tort.
— Vous lui avez donc fait un engagement par écrit ?
— Autorisé par vous.
— Je veux le voir d’abord. Faites-le monter.
J’ai ordonné à Clairmont d’aller chercher un avocat. Le cuisinier monte avec Passano, et je vois l’engagement signé par deux témoins fait d’une façon que stricto jure [en droit strict] je devais avoir tort : j’invective ; mais c’est égal. Le cuisinier me dit qu’il était bon, et qu’il trouverait à Gênes quatre mille personnes qui signeraient qu’il était bon cuisinier. L’avocat arrive, et me dit la même chose : il me dit plus : il me dit que je ne trouverais personne qui voulût dire qu’il était mauvais.
— Cela se peut, lui dis-je ; mais je veux qu’il s’en aille, car je veux en prendre un autre ; et je le payerai tout de même.
— Dans ce cas, me dit le cuisinier, je vous demanderai en justice un dédommagement convenable à ma réputation flétrie.
Pour lors j’ai commencé à rire en jurant, et dans ce moment arriva D. Agostino Grimaldi. Quand il fut instruit de l’affaire, il rit, il leva les épaules, et il dit de me garder d’aller aux tribunaux, car on me condamnerait, et aussi à payer les frais. Celui qui vous a trompé, me dit-il, s’il n’est pas una bestia6, est votre commissionnaire, qui devait mettre la condition de l’essayer, comme on la met à tous les cuisiniers. Passano alors dit l’interrompant, qu’il n’était ni trompeur, ni bestia. L’hôtesse ajoute qu’il était son cousin.
Pour lors je paye l’avocat, et je le renvoie, et je dis au cuisinier de descendre. Après cela je demande à Passano si je lui devais de l’argent : il me répond qu’au contraire, je lui avais payé le mois d’avance, et qu’il devait me servir encore dix jours. — Fort bien ; je vous fais présent des dix jours, et je vous renvoie dans l’instant à moins que votre cousin ne sorte de chez moi aujourd’hui vous rendant le sot engagement que vous lui avez fait. Allez.
Ils s’en allèrent tous ; et pour lors M. Grimaldi me dit que j’avais gagné mon procès avec l’épée d’Alexandre7. Il me pria de le présenter à la dame qu’il voyait là, et je lui ai dit que c’était ma nièce. Il me dit que je ferais un grand plaisir àf madame Isolabella la lui présentant, et je m’en suis dispensé lui disant que le marquis Triulzi ne l’avait pas nommée dans sa lettre. Un moment après il partit ; et voilà Annette avec sa mère. Elle était devenue éblouissante. Les petites taches jaunâtres qu’elle avait sur le visage étaient disparues, ses dents me parurent devenues blanches, elle avait grandi, et sa gorge étant arrivée à sa perfection était couverte d’une gaze. Je l’ai présentée à sa maîtresse, dont la surprise m’amusa. Je lui ai montré son lit, disant à sa mère de lui envoyer ses hardes. Devant faire ma toilette, j’ai dit à ma nièce d’aller faire la sienne avec Annette, qui était enchantée de se voir de nouveau avec moi.
[109v] Vers midi, lorsque nous étions tous prêts pour sortir, mon hôtesse vint me présenter mon nouveau cuisinier, et me remettre l’écriture que Passano avait faiteg à son cousin. Cette victoire comique me mit en humeur de rire. J’ai ordonné au nouveau cuisinier le dîner que je voulais, et je suis allé en chaise à porteurs chez Rosalie suivi par ma nièce.
J’ai vu une compagnie brillante tant en femmes qu’en hommes, et j’ai remarqué la surprise de Rosalie voyant ma nièce également que de celle-ci voyant l’autre. Rosalie l’embrassant l’appela par son nom, et elle lui répondit par un compliment qui finissait par l’assurer que la première nouvelle qu’elle donnerait à sa mère serait qu’elle l’avait trouvée à Gênes belle, et heureuse. Elles allèrent ensemble dans une autre chambre, comme je m’y attendais, et elles revinrent un quart d’heure après d’un air très satisfait. Mais la scène n’était pas encore finie. Paretti entre, et elle lui présente ma nièce, lui disant que c’était mademoiselle xxx. Il s’en félicite : il était en correspondance avec son père ; il sort en courant, et il revient une minute après tenant une lettre de son père à la main qu’il lui montre, et dont ma nièce baise la signature. La voyant émue, et prête à pleurer, je ne peux pas retenir mes larmes : j’avertis Rosalie de dire à son mari que par des raisons importantes il devait s’abstenir de donner cette nouvelle à son père.
Le dîner fut brillant, et Rosalie en fit les honneurs avec la plus grande aisance ; mais celle qui reçut les hommages de tous les convives fut ma prétendue nièce, qui en qualité de fille de M. xxx, connu pour riche négociant de Marseille, s’attira l’attention d’un jeune homme que Dieu lui avait destiné pour mari. Quel plaisir pour moi de m’en voir le ministre8 !
Pour Rosalie, elle m’étonna. Elle paraissait vraiment née pour être maîtresse d’une grande maison. Elle s’attribuait de bonne foi le mérite de tout ce que je trouvais digne d’éloge, jusque de la belle vaisselle, et des vins exquis. Nous nous levâmes de table très contents, et fort gais.
On voulut arranger des parties de jeu ; mais Rosalie, qui savait que je n’aimais pas les jeux de commerce, prononça qu’il fallait faire un trente-quarante à la ronde9. Ce jeu nous mena jusqu’à l’heure du souper sans que personne pût se plaindre d’avoir trop perdu. À minuit nous nous retirâmes tous enchantés de la belle journée que nous avions passée.
De retour à la maison, d’abord que je fus seul avec ma nièce, je lui ai demandé comment elle avait connuh Rosalie à Marseille.
— Je l’ai connue chez moi, où elle venait avec sa mère porter le linge. Je l’ai toujours aimée. Elle a deux ans plus que moi. Je l’ai d’abord reconnue. Elle m’a dit que c’est vous qui lui avez fait quitter Marseille, et qu’elle vous doit sa fortune ; mais elle ne m’a rien dit en détail. Pour moi je ne lui ai dit autre chose sinon ce qu’elle devait se figurer. Je lui ai avoué que vous n’êtes pas mon oncle, et si elle pense que vous êtes mon amant, je n’en suis pas fâchée. Vous ne sauriez croire combien la partie d’aujourd’hui m’a fait plaisir : vous êtes né pour faire des heureux.
— Mais la Croix !
— Je vous prie de ne pas m’en parler.
Elle me brûlait. Elle appela Annette, et je suis allé me coucher. Mais après avoir misi au lit sa maîtresse, elle vint à mon lit comme je m’y attendais.
— S’il est vrai, me dit-elle, que madame est votre nièce, puis-je me flatter que vous m’aimiez encore.
— Oui, ma chère Annette, je t’aime ; va te déshabiller, et viens causer avec moi.
[110v] J’ai passé avec cette rare fille deux heures charmantes, qui calmèrent le feu qui me brûlait pour ma nièce.
Le lendemain Passano vint me dire qu’il avait accommodé l’affaire avec le cuisinier moyennant six sequins, et je les lui ai donnés, le priant d’être sage à l’avenir.
Je suis allé déjeuner chez Rosalie pour la prier à dîner pour le lendemain avec son mari, et quatre autres à son choix lui disant que ce serait elle qui me dirait si un cuisinier que je voulais prendre était bon. Après m’avoir promis de venir, elle voulait savoir l’histoire de mes amours avec mademoiselle xxx ; mais quand je lui ai dit que je ne pouvais lui rien dire de vrai, elle me répondit qu’elle ne se souciait pas que je lui fisse des contes. Mais elle fut enchantée quand je lui ai dit ce qu’elle m’avait dit d’elle. Elle me demanda, si je trouverais mauvais, si elle venait dîner chez moi avec le jeune homme qui à table avait eu des grandes attentions pour ma nièce.
— Qui est-il ? J’en suis curieux.
— C’est un tel. Il est fils unique d’un riche négociant.
— Mène-le. Adieu mes anciennes amours.
Sortant j’ai prié Paretti de me donner un bon valet de place, et il m’en envoya un excellent le même jour. J’ai trouvé ma nièce encore au lit. Je lui ai dit que Rosalie viendrait dîner avec nous le lendemain, et qu’elle pouvait être sûre que son mari n’écrirait pas à son père qu’elle était à Gênes. Elle me remercia, car elle en était inquiète. Devant souper en ville ce jour-là, je lui ai dit qu’elle pouvait aller souper avec Rosalie à moins qu’elle n’aimât mieux de souper toute seule.
— Mon cher oncle vous avez pour moi des attentions qui m’accablent. J’irai chez Rosalie.
— Êtes-vous contente d’Annette ?
— À propos. Elle m’a dit qu’elle a couché cette nuit avec vous, et que vous avez été son premier amant, en même temps que vous l’étiez de sa sœur Véronique.
— C’est vrai ; mais c’est une bavarde indiscrète.
— Il faut lui pardonner. Elle m’a dit qu’elle n’y a consenti qu’après que vous lui aviez juré que j’étais votre nièce ; et encore vous sentez qu’elle ne peut m’avoir fait cette confidence que par esprit de vanité. Elle prétend par là d’exiger de moi une sorte de respect ; et elle a raison. Je dois respecter une fille que vous aimez.
— J’aimerais mieux que vous eussiez le droit d’en être jalouse. Je vous donne parole que si elle n’aura pour vous tous les égards, je la mettrai à la porte. Vous pouvez ne pas m’aimer, et je ne dois pas m’en plaindre ; mais vous n’êtes pas faite pour être ma complaisante.
Je n’étais pas fâché que ma nièce eût su que j’avais Annette ; mais j’étais un peu piqué de la façon dont elle avait pris la chose. J’ai cru qu’elle n’avait aucun goût pour moi, et il me parut qui plus est, qu’elle était bien aise de se voir délivrée par là du risque qu’il lui semblait de courir tous les jours quand elle me voyait tête-à-tête admirateur de ses charmes.
Nous dînâmes seuls ; et les plats friands de mon cuisinier nous firent bien augurer de lui. Le valet que Paretti m’avait promis arriva : j’ai dit à ma nièce qu’il lui appartenait. Après nous être promenés en voiture un couple d’heures, je l’ai conduite chez Paretti, et l’y ai laissée. Je suis allé chez madame Isolabella, où j’ai trouvé très nombreuse compagnie ; femmes, et hommes de la première noblesse.
L’amusement qu’il y eut jusqu’à l’heure de souper fut un biribi10, dont les femmes principalement étaient folles. À Gênes, c’était un jeu défendu ; mais dans les maisons on était libre, et le gouvernement n’y avait rien à dire. Les joueurs donc qui le tenaient allaient dans les maisons où on les appelait, et les joueurs avertis s’y trouvaient. Dans cette [111v] soirée-là leur malheur voulut qu’ils se trouvassent chez madame Isolabella, et par cette raison elle avait chez elle cette grande assemblée. Pour faire ce que les autres faisaient j’ai commencé à jouer aussi. Dans la salle où on jouait il y avait le portrait de madame habillée en Arlequine, et sur le tableau du biribi il y avait une Arlequine : pour faire ma cour à la maîtresse près de laquelle j’étais assis, je mettais un sequin sur l’Arlequine. Le tableau était de trente-six figures, on payait au vainqueur trente-deux fois la mise. Chaque joueur à son tour tirait la balle hors du sac trois fois de suite. Les tenants du biribi étaient trois. Un tenait le sac, un autre tenait l’argent, le troisième avait soin du tableau pour en ramasser l’argent qui était sur les chances d’abord que la balle avait été tirée. La banque était dej deux mille sequins à peu près. La table, un beau tapis, et quatre flambeaux d’argent appartenaient aux tenants. On pouvait mettre sur le numéro ce qu’on voulait. Je mettais un sequin chaque fois.
Madame Isolabella ayant été la première à tirer, et le sac faisant le tour à sa droite, mon tour ne vint que le dernier. Comme les joueurs étaient quinze à seize, quand mon tour vint je perdais déjà presque cinquante sequins ; l’Arlequine n’étant jamais sortie. On me plaignait.
Mais à la fin mon tour vint, je tire la balle, et on trouve l’Arlequine. On me paye trente-deux sequins. Je les mets tous sur la même Arlequine, elle sort, et ils doivent m’en payer mille. J’en laisse cinquante, et je tire ma troisième fois, et l’Arlequine sort. On me donne tout l’argent qu’on a, et n’étant pas assez tout m’appartient, la table, le tapis, le tableau du biribi, et les quatre flambeaux d’argent. On rit, on m’applaudit, on siffle les fripons débanqués, bafoués, et on les met à la porte. Mais après les éclats de rire je vois les dames affligées. Le jeu est fini ; elles ne savent plus que faire. Je les console, leur disant que j’allais moi-même tenir le biribi, et je leur déclare que je ne voulais aucun avantage : je veux payer trente-six. On me trouva charmant. Je les ai amusées jusqu’à l’heure du souper sans avoir ni gagné ni perdu. J’ai tant priék madame qu’elle accepta en présent toute la boutique. Cette aventure fut la matière qui nous amusa pendant tout le souper. Étant resté le dernier, j’ai prié à dîner pour le lendemain madame avec le marquis, et ils acceptèrent. J’ai fait porter dans ma voiture un pesant sac où il y avait trois cents sequins en argent blanc, et je suis allé chez Rosalie pour reconduire à la maison ma nièce, qui me dit d’avoir passél une soirée délicieuse.
— Un jeune homme fort aimable, me dit-elle, que Rosalie conduira demain dîner chez nous, me dit cent honnêtetés, et entr’autres qu’il veut aller à Marseille faire connaissance avec mon père pour me faire sa cour. Il sera bien attrapé.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il ne me verra pas. Un couvent deviendra mon monde. Mon père humain, et bon me pardonnera, et je me punirai.
— C’est une pensée mélancolique que vous devez abandonner. Vous êtes faite pour faire le bonheur d’un époux digne de vous ; et indépendant, autant qu’il est possible, de la fortune. Plus je vous examine, plus je me trouve convaincu de ce que je vous dis.
J’ai remarqué avec plaisir les bons procédés de ma [112v] nièce vis-à-vis d’Annette quand elle la déshabilla, et un certain air de nonchalance de celle-ci qui me déplut. Quand elle vint se coucher je lui ai fait sur cette matière des douces remontrances auxquelles elle ne devait répondre que par des caresses : mais point du tout : elle s’avisa de pleurer. Les pleurs d’une jolie fille entre les bras de son amant qui a envie de rire l’indisposent. Sois gaie, lui dis-je, ou va dans ton lit. À ces mots elle sortit de mes bras, et elle me planta là : je me suis endormi de mauvaise humeur.
Le matin, en ton de maître, je lui ai dit qu’elle m’avait joué un tour sanglant, et que je la renverrais si elle me le jouerait une seconde fois ; au lieu de me calmer, elle pleura de nouveau ; et impatienté je suis allé compter mon argent. Une demi-heure après, ma nièce vient me demander d’un ton doux, et sentimental pourquoi j’avais mortifié la pauvre Annette. — Ma chère nièce, dites-lui d’être sage.
Elle prend alors en riant une poignée de mes écus, et elle s’en va. Une minute après, je vois Annette gaie, qui avec ses écus dans son tablier vient m’embrasser me promettant de ne plus pleurer dans toute sa vie. Tel était l’esprit de ma nièce, qui voulait que je l’aimasse, et ne voulait pas m’avoir pour amant. Dans le code de la coquetterie féminine, des projets de cette nature sont fort communs.
Passano, non appelé, entre, et me fait compliment sur ma victoire.
— Qui vous a dit cela ?
— Tout le monde au café. C’est une nouvelle unique, car les biribissanti11 sont des fripons ferrés à glace12. Cette aventure va faire beaucoup parler de vous, car on dit qu’il est impossible que vous ayez débanqué de cette façon-là sans avoir été d’accord avec celui qui tenait le sac.
— Mon cher, vous m’ennuyez. Donnez cette pièce à votre femme ; et allez-vous-en.[113r]
La pièce d’or que je lui ai donnée valait cent livres de Gênes13. C’était une monnaie que le gouvernement avait fait faire pour la commodité de la circulation intérieure. Il y en avait de cinquante livres, et de vingt-cinq.
Je poursuivais à compter mon or, et mon argent. Clairmont me remet un billet. C’était une tendre invitation d’Irène, qui désirait que j’allasse déjeuner avec elle. Elle m’envoyait son adresse. Ma chère Irène à Gênes ! Après avoir mis sous clef mes monnaies, j’y vais en déshabillé, je la trouve bien logée, elle me dit que les meubles étaient à elle, et son vieux père comte Rinaldi m’embrasse versant des larmes de joie. Il me fait compliment.
— Trois mille sequins, me dit-il, sont bons.
— Oui : force, et bonheur.
— Le plaisant de l’aventure c’est que l’homme qui tenait le sac est aux gages des deux autres maîtres du biribi.
— Qu’y trouvez-vous de plaisant ?
— Que sans rien perdre, il dut gagner la moitié de la somme, car sans cette condition il ne se serait jamais concerté avec vous.
— Vous croyez donc cela ?
— Tout le monde le croit. La chose ne peut pas être autrement. C’est un coquin, qui a fait sa fortune trahissant des coquins. Tous les grecs de Gênes l’applaudissent, et vous célèbrent.
— En qualité de coquin encore plus grand.
— On ne vous donne pas ce nom-là : tant s’en faut : on vous appelle esprit sublime ; et on vous approuve.
— Grand merci.
— J’ai su cette histoire de quelqu’un qui se trouva présent au joli combat. Il dit que la seconde, et troisième fois vous avez connu la balle au tact par le ministère de l’homme au sac.
— Et vous êtes persuadé que c’est vrai.
— J’en suis convaincu. Il n’y a pas d’honnête homme qui à votre place n’eût désiré de pouvoir en faire autant. Mais je vous conseille de prendre bien vos mesures sur l’entrevue que vous aurez avec l’homme au sac pour lui donner sa moitié. Vous aurez des espions aux trousses. Si vous voulez je vous servirai.
[113v] J’eus la force de conserver mon sang-froid, de ne rien répondre, de me lever, et de repousser rudement Irène, qui, comme elle avait fait à Milan, voulait m’empêcher de partir. Cette histoire calomnieuse qui dans la politique des joueurs d’avantage me faisait honneur me blessait dans l’âme. Passano, et Rinaldi m’avaient assez dit pour ne pas douter de la publicité, et je ne m’étonnais pas qu’on y ajoutât foi, mais je ne pouvais, et je ne devais pas y consentir. Je vais dans la strada Balbi pour la communiquer au marquis Grimaldi, et pour lui rendre en même temps sa visite. Il était allé siéger à son magistrat14 ; on m’y mène ; on m’annonce, il sort, il me remercie de la peine que je m’étais donnéem, et après m’avoir entendu lui conter l’histoire courante il me répond en riant que je devais m’en moquer, et pas même me donner la peine de la réfuter.
— Vous me conseillez de convenir d’être fripon.
— Il n’y a que les sots qui vous appelleront fripon : méprisez-les, à moins qu’ils ne viennent vous le dire en face.
— Je voudrais savoir qui est le patricien qui narre le fait, et qui dit d’y avoir été présent.
— Il a tort de le conter ; mais vous auriez aussi tort de vous informer de son nom. Il ne prétend pas le contant dire du mal de vous, ni vous faire du tort.
— J’admire cela. Croyez-vous que si la chose était comme on la débite elle me ferait honneur ?
— Ni tort, ni honneur. On vous aimera, on rira, et chacun dira qu’à votre place il en aurait fait autant.
— Vous aussi.
— Oui. Sûr que dans la balle il y avait l’Arlequine, j’aurais débanqué tout comme vous avez fait. Je vous dirai sincèrement que je ne sais pas si vous avez gagné par bonheur, ou par adresse ; mais si je devais prononcer une sentence fondée sur ce qui est plus vraisemblable, je dirais que vous connaissiez la balle. Convenez que je raisonne bien.
— J’en conviens ; mais vous passant une supposition qui me déshonore. Convenez aussi que tous ceux qui me supposent capable d’avoir gagné par adresse m’insultent.
— Cela dépend de la façon de penser. Je conviens qu’ils vous insultent, si vous vous trouvez insulté ; mais ils ne peuvent pas le deviner, et par conséquent n’ayant pas intention de vous insulter, ils ne vous insultent pas. Vous ne trouverez d’ailleurs personne d’assez impudent pour dire que vous avez gagné par adresse ; mais vous ne pourrez pas empêcher qu’on le pense.
— À la bonne heuren. Qu’on le pense ; mais qu’on se garde de me le dire. Adieu monsieur le marquis jusqu’à l’heure de dîner.
Je suis rentré chez moi fâché contre Grimaldi, contre Rinaldi, fâché d’avoir maltraitéo Irène que j’aimais, et fâché d’être fâché, car j’aurais pu rire de tout ;p dans la corruption des mœurs courantes ce fait ne pouvait pas nuire à mon honneur. Ma réputation était celle d’homme d’esprit dans une acception qui ennoblissait à Gênes plus que partout ailleurs la désagréable idée qu’on attachait chez les jansénistes15 au nom de fripon. Je réfléchissais enfin que je n’aurais pas eu de scrupule à enlever le biribi par le moyen dont on croyait que je m’étais servi, si effectivement l’homme au sac se fût préalablement accordé avec moi, quand ce n’aurait été que pour amuser la belle compagnie avec le joli exploit ; mais la chose n’étant pas ainsi, je ne pouvais pas endurer qu’on la débitât pour réelle.
Je me suis donné l’élanq pour être de bonne humeur avec la belle compagnie que j’attendais à dîner. J’ai vu paraître devant moi ma nièce, qui n’avait ni diamants, ni montre, nir le moindre bijou son malheureux amant lui ayant tout vendu, mais bien vêtue, et parfaitement bien coiffée elle brillait tant qu’elle pouvait le désirer.
Rosalie arriva richement mise, puis Paretti avec son oncle, et sa tante, et deux amis, dont l’un était celui qui cajolait ma nièce. Madame Isolabella arriva fort tard avec M. Grimaldi.
Un moment avant de nous mettre à table, Clairmont m’annonça un homme qui demandait à me parler. Je lui ai dit de le faire entrer ; et ce fut M. Grimaldi qui me dit [114v] que c’était l’homme qui tenait le sac au biribi.
— Que voulez-vous de moi ?
— Je viens vous demander quelque secours. On m’a renvoyé ; et j’ai une famille. On croit que……
Je ne l’ai pas laissé finir. J’ai dit à Clairmont de lui donner quatre sequins, et je l’ai renvoyé.
Nous nous mîmes à table ; et voilà encore Clairmont qui me remet une lettre. Je vois l’écriture de Passano, je la mets dans ma poche sans l’ouvrir.
Mon dîner fut très gai, et on rendit justice à mon cuisinier. Madame Isolabella fit la première figure ; mais Rosalie, et ma nièce l’éclipsèrent. Le jeune Génois n’eut des attentions que pour ma nièce, et elle me parut y être très sensible. Je désirais la voir devenir amoureuse de quelqu’un qui eût pu lui faire passer l’idée désespérée d’aller s’ensevelir dans un couvent. Elle ne pouvait redevenir heureuse que perdant le souvenir du malheureux qui l’avait mise au bord du précipice. Voici la lettre que m’écrivait Passano : « Je suis allé à Banchi16 pour changer en monnaie la pièce de cent livres dont vous m’avez fait présent. On l’a pesée, et la trouvant dix carats17 moindre de sa valeur on me l’a confisquée m’ordonnant de dire de qui je l’avais reçue. Vous sentez que je ne devais pas satisfaire à cette demande. Je me suis laissé conduire en prison, et si vous ne trouvez pas le moyen de m’en faire sortir, on me fera un procès criminel. Vous sentez aussi que je ne dois pas me laisser pendre. Je suis etc. »
Je donne la lettre à M. Grimaldi. Il me dit après l’avoir lue, me prenant à part que c’était une très mauvaise affaire, qui par les voies directes ne pouvait finir qu’à faire pendre celui qui avait rogné la pièce.
— On pendra les tenants du biribi. Laissez qu’on les pende.
— Madame Isolabella sera compromise, puisque le biribi est défendu partout. Je dois aller parler aux inquisiteurs d’état18. Laissez-moi faire. Écrivez à Passano qu’il poursuive à se taire, et que vous vous chargez de tout. La loi sur l’article des monnaies rognées n’est sévère qu’à l’égard de ces pièces-là, car le gouvernement désire qu’elles prennent cours dans Gênes, et que les rogneurs épouvantés par l’exemple les respectent19.
J’ai écrit à Passano en conséquence, et j’ai fait venir des balances. Nous pesâmes toutes les pièces d’or que j’avais gagnées au biribi, et nous les trouvâmes moindres en valeur de deux mille livres de Gênes. M. Grimaldi se chargea de les couper, et de les vendre à un orfèvre.
Nous trouvâmes toutes les parties de jeu faites, et M. Grimaldi me proposa une partie au quinze20 tête-à-tête. Ce jeu tête-à-tête est très odieux ; mais j’y ai consenti. À quatre sequins de cave21, j’ai perdu en quatre heures cinq cents sequins.
Le lendemain vers midi, il est venu me dire que Passano était hors de prison, et qu’on lui avait rendus la valeur de sa pièce. Il m’a remis aussi douze ou treize cents sequins qu’il avait reçus de l’orfèvre auquel il avait vendut les pièces d’or rognées. Je l’ai remercié de tout, et je lui ai dit que j’irais le lendemain chez madame Isolabella, et prendre ma revanche au quinze.
Je l’ai trouvé seul avec sa dame. Nous devions souper en trois ; mais nous ne soupâmes pas. Nous nous mîmes à jouer, et nous ne finîmes que deux heures après minuit. J’ai perdu trois mille sequins, dont je lui en ai payéu mille le lendemain ; lui faisant des lettres de change tirées sur moi-même pour les autres deux mille. À l’échéance de ces lettres j’étais en Angleterre, et je les ai laissév protester. Cinq ans après il fut excité par un traître à me contraindre par corps à Barcellone ; mais M. Grimaldi fut honnête. Il m’écrivit une lettre dans laquelle il me découvrait l’ennemi, et il m’assurait qu’il ne ferait jamais la moindre démarche contre ma personne tendante à me forcer à le payer. Il avait été excité par [115v] Passano, qui à mon insu se trouvait alors à Barcellone. J’en parlerai quand je serai là22. Tous ceux que j’ai pris avec moi avec intention de me servir d’eux pour m’aider aux folies que je faisais avec madame d’Urfé me trahirent, excepté une Vénitienne, que je ferai connaître à mon cher lecteur dans le chapitre suivant.
Malgré ces pertes je vivais bien, et l’argent ne me manquait pas, car enfin je n’avais perdu comptant que l’argent que j’avais gagné au biribi. Rosalie venait dîner chez moi, et j’allais tous les soirs souper chez elle avec ma nièce, dont les amours devenaient tous les jours plus sérieux. Je le lui disais ; mais elle ne quittait pas sa proposition de se cloîtrer, et elle me dit au commencement de la semaine sainte que sa résolution était devenue immanquable étant dans ce jour-là évidemment certaine de n’être pas grosse.
Elle était parvenue à avoir une telle amitié pour moi, et une si grande confiance après que j’avais Annette, qu’elle venait souvent le matin s’asseoir sur mon lit qu’elle était encore entre mes bras. Elle riait nous voyant tendres, et elle semblait partager nos plaisirs amoureux. Il est certain qu’avec sa présence elle augmentait les miens. J’étouffais dans Annette les désirs que ma nièce m’inspirait, ne pouvant pas les éteindre avec elle, et dans elle. Annette avec sa vue basse ne pouvait pas apercevoir mes distractions. Ma nièce savait que sa présence me faisait plaisir, et je savais que ce qu’elle me voyait faire ne pouvait pas lui être indifférent. Quand elle me croyait épuisé, elle priait Annette de se lever, et de la laisser seule avec moi ayant des affaires à me communiquer. Annette se levait, et s’en allait. Se trouvant alors seule avec moi, elle riait, et n’avait rien à me dire d’important. Assise près de moi dans le plus grand négligé, elle croyait que ses charmes ne pouvaient plus exercer sur moi la moindre force. Elle se trompait, et je ne pensais pas à la désabuser, de crainte de perdre sa confiance. Ma nièce ne savait pas qu’elle n’était pas Annette, et qu’Annette n’était pas elle. Je me la ménageais. Je me sentais certain qu’elle m’accorderait à la fin la récompense que je méritais tout au plus tard après notre départ de Gênes, quand nous nous trouverions dans les très libres tête-à-tête dans lesquels on se trouve en voyage, et dans la douce oisiveté qui pour remplacer le rien faire23 force le corps, et l’âme à tout faire. On se trouve las de causer, d’insister, de raisonner, et même de rire : on se laisse aller, et on fait, parce qu’on ne veut pas savoir ce qu’on fait. On y pense après, et on est bien aise que tout cela soit arrivé.
Mais l’histoire de mon voyage de Gênes à Marseille était écrite dans le grand livre de la destinée. Ne l’ayant pas lu, je ne pouvais pas en savoir les circonstances. Je ne savais autre chose sinon que je devais partir, car madame d’Urfé m’attendait à Marseille. À ce voyage étaient attachées des combinaisons décisives dont devait dépendre l’état de la plus jolie de toutes les créatures femelles ;w d’une Vénitienne qui ne me connaissait pas, et qui ne savait pas que j’existais pour être l’instrument de son bonheur. Je ne savais pas de m’être arrêté à Gênes pour l’attendre, car je ne savais pas qu’elle fût dans le nombre des êtres.
Ayant fixé mon départ à la seconde fête de Pâques, j’avais encore devant moi six jours. J’ai soldé mes comptes avec le banquier auquel Greppi m’avait adressé, et j’ai pris une lettre de crédit sur Marseille, où cependant madame d’Urfé s’y trouvant, je ne pouvais pas [116v] avoir besoin d’argent. J’ai pris congé de la maison de madame Isolabella pour vivre toute la semaine en pleine liberté avec la seule Rosalie, et sa famille allant souvent à sax maison de campagne.
Chapitre X
Mon frère l’abbé. Je m’empare de sa maîtresse. Mon départ de Gênes. Le prince de Monaco. Ma nièce tendre. J’arrive à Antibe
Le mardi saint au matin, Clairmont me dit qu’un abbé étranger, qui ne voulait pas dire son nom, désirait de me parler. Annette était allée servir sa maîtresse. J’avais invité à dîner ce jour-là Rosalie, toute sa famille, et ses amis.
Je sors de ma chambre en bonnet de nuit pour voir qui était cetb abbé. Je vois une figure qui me saute au cou, et m’embrasse fort. La chambre était sombre. Je l’approche de la fenêtre, et je vois le cadet de tous mes frères que j’avais toujours méprisé, que je n’avais vu depuis dix ans, et qui m’intéressait si peu que je ne m’informais pas même de son existence dans le commerce épistolaire que je tenais avec Messieurs de Bragadin, Dandolo, et Barbaro.
D’abord que ses sots embrassements cessèrent, je lui ai demandé froidement par quelle aventure il était à Gênes dans l’état pitoyable où je le voyais, car il était sale, dégoûtant, et dépenaillé : il n’avait pour lui que la jolie figure, des beaux cheveux, des belles couleurs, et l’âge de vingt-neuf ans. Il était né, comme Maomet, trois mois après la mort de mon père1.
— Si je dois, mon cher frère, vous dire toute l’histoire de mes malheurs, elle sera longue. Entrons donc dans votre chambre, et je vous conterai tout dans la plus grande vérité.
— Réponds auparavant à toutes mes demandes. Depuis quand es-tu ici ?
— Depuis hier au soir.
— Qui t’a dit que je suis ici ?
— Le comte AB à Milan.
— Qui t’a dit que le comte me connaissait ?
— J’ai lu il y a un mois à Venise sur la table de M. de Bragadin une lettre qu’il vous [119v] écrivait adressée à la maison de ce comte.
— Lui as-tu dit que tu es mon frère ?
— J’ai dû en convenir quand il m’a dit que je vous ressemble.
— Il t’a trompé : tu es bête dans l’âme.
— Il m’a invité à dîner.
— Ainsi déguenillé. Tu m’as fait beaucoup d’honneur.
— Il m’a donné quatre sequins sans quoi je n’aurais jamais pu venir ici.
— Il a fait une bêtise. Tu demandes l’aumône. Pourquoi as-tu quitté Venise, et que veux-tu de moi ? Je ne sais que faire de toi.
— Ah ! Je te prie de ne pas me mettre au désespoir, car en vérité je suis capable de me tuer.
— Je n’en crois rien ; mais pourquoi as-tu quitté Venise où avec ta messe, et tes sermons tu vivais.
— C’est ici le grand point de mon histoire. Entrons.
— Point du tout. Attends-moi ici. Nous irons quelque part où tu me conteras tout ce que tu voudras. Prends garde à ne pas dire à mes gens que tu es mon frère, car j’en suis honteux.
Je vais vite me mettre en frac2, et je lui dis de me mener à son auberge.
— Je dois vous prévenir qu’à mon auberge je suis en compagnie, et que je ne peux vous parler que tête-à-tête.
— En compagnie de qui ?
— Je vous le dirai. Allons dans quelque café.
— Mais quelle est cette compagnie ; c’est bientôt dit. Est-ce des voleurs ? Tu soupires ?
— C’est une fille.
— Une fille ? Tu es prêtre.
— Aveuglé par l’amour, séduit moi-même, je l’ai séduite. Je lui ai promis de l’épouser à Genève : et il est certain que je n’oserais plus retourner à Venise, car je l’ai enlevée de la maison de son père.
— Qu’aurais-tu fait à Genève ? On ne t’aurait gardé que trois jours, puis on t’aurait chassé. Allons à ton auberge ; je veux voir cette fille que tu as trompée. Tu me parleras tête-à-tête après.
Je m’achemine à l’auberge qu’il m’avait nomméec ; il est obligé de me suivre ; j’entre ; et pour lors il me précède, et il monte au troisième, où je vois dans un vilain gîte une fille très jeune, grande taille, brune, jolie, piquante, l’air fier, et point du tout embarrassé, qui sans me saluer me demande, si je suis le frère de ce menteur qui l’avait trompée. Je lui réponds qu’oui. — Faites donc l’action honnête, et charitable de m’envoyer à Venise, car je ne veux plus rester avec ce coquin que j’ai écouté comme un imbécile3, et qui m’a conté des fables qui m’ont fait tourner la cervelle. Il devait vous trouver à Milan, où vous deviez lui donner de l’argent pour aller à Genève en poste, où il m’a dit que les prêtres se marient se faisant réformés. Il m’a dit que vous l’attendiez, et vous n’y étiez pas. Il a trouvé de l’argent, je ne sais pas comment, et il m’a menée ici. Dieu soit loué qu’il vous a trouvé, car sans cela je serais partie demain à pied, et demandant l’aumône. Je n’ai plus que la chemise que j’ai sur le corps. Il a vendu à Bergame les trois autres que j’avais, après avoir vendu à Vérone, et à Bresse la malle, et tout ce que j’y avais dedans. Il m’a fait devenir folle. Il m’a fait croire que le monde hors de Venise était un paradis : j’en suis devenued curieuse, et j’ai quittée ma maison : j’ai trouvé qu’on n’est nulle part si bien comme chez nous. Que maudit soit le moment que j’ai connu cet imposteur. C’est un gueux qui parle toujours comme il prêche. Il voulait coucher avec moi d’abord que nous arrivâmes à Padoue ; mais je n’ai pas été si sotte. Je voulais auparavant voir ce mariage de Genève. Voici l’écriture qu’il m’a faite. Je vous en fais présent ; [120v] mais si vous avez une bonne âme envoyez-moi à Venise sans que je sois forcée d’y aller à pied.
J’ai écouté toute cette tirade debout, et dans un vrai étonnement. Ce qui donnait à cette scène tragique une teinture comique était mon frère qui se tenant assis avec sa tête entre ses mains dut écouter toute cette cruelle histoire. Sans les soupirs qu’il poussait de temps en temps j’aurais cru qu’il dormait.
Cette triste aventure m’a singulièrement affecté. J’ai d’abord vu que je devais avoir soin de cette fille, et défaire ce nœud mal assorti, la renvoyant entre des mains sûres à sa patrie, qu’elle n’aurait peut-être pas quittée, si elle n’eût eu confiance en moi, comme mon frère avait voulu lui en inspirer. Le caractère de cette fille tout à fait vénitien me frappa plus encore que ses charmes : sa franchise, sa juste indignation, le retour sur elle-même, son courage me plurent : elle ne m’avait pas prié de la renvoyer chez elle ; mais elle m’avait convaincu qu’en honneur je ne pouvais pas l’abandonner. Je ne pouvais pas douter de la vérité de son récit, puisque mon frère présent avait toujours gardé le silence du vrai coupable. La pitié qu’il pouvait me faire ne pouvait qu’être accompagnée du mépris.
Après un trop long silence, je lui ai promis de l’envoyer à Venise accompagnée d’une honnête femmef dans le carrosse qui partait de Gênes toutes les semaines.
— Mais vous serez à plaindre, lui dis-je, si vous retournez chez vous étant grosse.
— Grosse ? Ne vous ai-je pas dit qu’il devait m’épouser à Genève ?
— Malgré cela….
— Quoi ? malgré cela. Apprenez que je n’ai jamais consenti au moindre de ses désirs.
— Souvenez-vous, lui dit mon frère d’une voix plaintive, du serment que vous m’avez fait d’être toujours à moi. Vous l’avez prononcé devant un Crucifix.
Disant ces paroles qui reprochaient à la fille un manque de foi, il s’était levé ; mais bien loin de lui en imposer, elle lui sangla un soufflet à main renversée des mieux conditionnés4. Je m’attendais à un petit combat que je n’aurais pas empêché ; mais point du tout. L’abbé humble, et doux se tourna vers la fenêtre élevant ses yeux au ciel, puis il versa des larmes.
— Vous êtes un méchant diable, lui dis-je, ma belle demoiselle. Celui que vous traitez comme ça est un homme qui est malheureux parce que vous l’avez rendu amoureux.
— Tout ce que je sais c’est qu’il m’a fait devenir folle, et que je ne lui pardonnerai que lorsque je ne le verrai plus. Ce n’est pas le premier soufflet que je lui ai donné : j’ai commencé à Padoue.
— Vous êtes excommuniée, lui dit-il, car je suis prêtre.
— Je t’en donnerai d’autres.
— Vous ne lui en donnerez plus, lui dis-je. Prenez votre paquet, et venez avec moi.
— Où la conduisez-vous ?, me dit l’amoureux.
— Chez moi, et tais-toi. Tiens. Voilà vingt sequins, que je te donne, pour que tu ailles d’abord t’acheter un habit,g une redingote, et des chemises. Tu dois te tenir logé ici. Demain matin je viendrai te parler. Donne aux pauvres tes haillons, et remercie Dieu de m’avoir trouvé. Allons mademoiselle, je vais vous faire porter chez moi, car Gênes ne doit pas vous voir en ma compagnie, surtout sachant que vous êtes arrivée ici avec un prêtre. Je dois détruire ce scandale. Je vous consignerai à mon hôtesse, gardez-vous de lui conter cette vilaine histoire. Je vous ferai d’abord habiller proprement.
— Allons. Dieu soit loué.
Pétrifié par les vingt sequins, il nous laissa aller sans prononcer un seul mot. J’ai d’abord chargéh mon hôtesse de lui acheter une robe, des chemises, des bas, des souliers, et tout ce qui [121v] pouvait lui être nécessaire. J’étais fort curieux de voir ce que cette fille deviendrait, lorsqu’elle se verrait en état de tranquillité. J’ai avertii Annette qu’une fille qui m’était recommandée mangerait, et coucherait avec elle, et devant recevoir belle et nombreuse compagnie je suis allé m’habiller. Je me suis cru en devoir d’informer ma nièce de toute cette histoire pour l’empêcher de porter sur moi un jugement sinistre. Elle trouva que je n’aurais pas pu faire une plus belle action, et elle devint fort curieuse de voir la fille aussi bien que mon frère ; qu’elle trouva beaucoup plus à plaindre. Je lui ai fait présent d’une robe de Calencar5 fond couleur de cane à gros bouquets qui lui allait à merveille. Elle était l’objet de mon admiration tant par rapport à sa conduite vis-à-vis de moi, qu’à la façon dont elle traitait le jeune homme qui était déjà amoureux d’elle à la perdition. Elle le voyait tous les jours ou chez moi ou chez Rosalie. Il lui écrivit sans aucun détour en style de négociant que tout étant bien assorti entr’elle et lui,j âge, condition, et aisance rien ne pourrait l’empêcher d’aller à Marseille la demander à son père qu’une antipathie de sa part envers sa personne. Il la priait de s’expliquer. Quand elle me montra cette lettre me demandant mon conseil, je lui ai fait compliment. Je lui ai dit qu’à sa place je ne mépriserais pas ce parti, si M. N. N. lui plaisait. Elle me répondit que rien ne lui déplaisait dans le jeune homme, et que Rosalie était de mon avis.
— Dites-lui donc de bouche que vous l’attendrez à Marseille, et qu’il peut être sûr de votre consentement.
— Je le lui dirai demain.
Me levant de table, je suis allé voir Annette qui dînait dans la chambre de ma nièce avec Marcoline : c’était le nom de la Vénitienne6. Je ne l’ai presque pas reconnue. Mais cela ne venait pas à cause de sa robe qui n’avait rien d’extraordinaire ; mais à cause de sa figure que le contentement avait rendue cent fois plus jolie. La gaieté avait pris la place de la colère qui enlaidit toujours, et la douceur née de la satisfaction donnait à sa physionomie le caractère de l’amour. Il me paraissait impossible que l’être que je voyais là eût donné à mon frère prêtre sacré le soufflet sonore que j’avais vu, et entendu. Les deux nouvelles amies mangeaient, et riaient de ce qu’elles ne se comprenaient pas. Marcoline parlait le jargon vénitien, et Annette pour se venger lui parlait le génois ; mais le premier est charmant, et toute l’Italie le comprend, tandis que le second est plus distant de l’italien que le suisse de l’allemand. Je fais compliment à Marcoline sur son air content.
— Je me vois passée de l’enfer au paradis.
— Aussi vous me paraissez un ange.
— Et ce matin vous m’avez appelée diable. Mais voilà un ange blanc, dont on n’a pas d’idée à Venise.
— Aussi c’est mon bijou.
Ma nièce survient, et me voyant gai avec ces filles, elle se met près de moi pour bien examiner ma nouvelle acquisition. Elle la trouve complètement jolie, et après le lui avoir dit elle lui donne un doux baiser. Marcoline, tout à fait vénitienne, lui demande sans façon qui elle est.
— Je suis une nièce de monsieur, qui actuellement me reconduit chez moi à Marseille.
— Vous seriez donc ma nièce aussi, si j’étais sa sœur. Que je serais heureuse, si j’avais une si jolie nièce !
Voilà alors les baisers à foison que Marcoline reçut, et rendit avec toute l’ardeur que les baiseuses vénitiennes y mettent. Nous la laissâmes avec Annette, et nous allâmes tous en rade dans une grande barque à voiles.
De retour à la maison vers minuit, j’ai demandé à Annette qui déshabillait sa maîtresse où était la Vénitienne, et m’ayant répondu qu’elle s’était couchée de bonne heure et qu’elle dormait, il me vint envie d’aller la voir. Elle se réveille, je m’assieds près d’elle, je lui dis qu’au lit je la trouvais encore plus belle, je veux l’embrasser, elle se défend, je n’insiste pas, et nous parlons. Un quart d’heure après, Annette vient, je lui dis d’aller [122v] se coucher, et elle y va glorieuse que Marcoline apprenne qu’elle est ma maîtresse.
Je la mets alors sur le propos de mon frère, je lui parle du vif intérêt qu’elle m’a inspiré d’abord que je l’ai vue, et de tout ce que je me sentais disposé à faire pour elle soit qu’elle veuille retourner à Venise, soit qu’ellek aime mieux passer en France avec moi.
— M’épousant ?
— Non, car je suis marié.
— C’est un mensonge ; mais je ne m’en soucie pas. Envoyez-moi à Venise, et tout au plus tôt : je ne veux être la concubine de personne.
Pour lors je suis devenu pressant, n’employant cependant que cette douceur de laquelle toute femme a plus de peine à se défendre que de la force ouverte. Marcoline riante, voyant que je poursuivais, malgré qu’elle me fermait tous les chemins, sort soudainement du lit couverte d’une longue chemise, entre dans la chambre de ma nièce, et s’y enferme. Pour lors je suis allé me coucher ; mais point du tout fâché. Annette, se trouvant mieux fêtée, loua le parti que Marcoline avait pris.
Le lendemain de bonne heure je suis entré chez ma nièce pour rire un peu de la compagnie que par hasard je lui avais procurée : et il y eut de quoi rire. Cette Vénitienne, me dit-elle, m’a violée. L’autre, bien loin de se défendre, se met en train de lui donner de nouveau des marques d’une continuation de tendresse, qui acceptées de bonne grâce me firent deviner ce qu’elles faisaient sous la couverture.
— Voilà, dis-je à ma nièce, un rude assaut aux égards que votre oncle a pour vos préjugés.
— Ces badinages entre filles, me répondit-elle, ne peuvent pas tenter un homme qui sort des bras d’Annette.
— Oui, ils me tentent.
Disant cela je les découvre. Marcoline crie ; mais sans bouger, et l’autre d’un ton de sentiment me dit de les recouvrir ; mais ce que je voyais me ravissait trop pour me hâter. Dans ce moment Annette entre, et exécutant l’ordre de sa maîtresse elle remet sur les bacchantes7 la couverture, et elle me prive ainsi de la belle vision. Fâché alors contre Annette je la jette sur le lit, et je donne aux deux autres un spectacle si intéressant qu’elles quittent leur badinage pour le regarder avec la plus grande attention. Après le fait Annette me jura que j’avais eu raison de me venger ainsi de leur pruderie. Assez content de la farce, je suis allé déjeuner, et tout de suite je suis allé à l’auberge pour voir mon frère.
Je l’ai trouvé bien vêtu.
— Comment se porte Marcoline ? me dit-il tristement.
— Très bien. Je l’ai mise très proprement. Elle mange, et elle couche avec la fille de chambre de ma nièce, et elle est très contente.
— Je ne savais pas d’avoir une nièce.
— Tu le sais à présent. Je l’enverrai à Venise dans trois ou quatre jours.
— J’espère de dîner avec vous aujourd’hui.
— Non mon cher frère. Tu ne te laisseras jamais voir chez moi, car si Marcoline te voyait, elle deviendrait triste. Tu ne la verras plus.
— Oh ! J’irai à Venise aussi quand je devraisl me faire pendre.
— À quoi bon cela ? Elle ne peut pas te souffrir.
— Elle m’aime.
— Elle te bat.
— Parce qu’elle m’aime. Elle deviendra douce quand elle me verra mis proprement. Tu ne sais pas combien je souffre.
— Je l’imagine ; mais c’est un sentiment que je me dissimule, car tu es impie, et sot, un barbare qui ne mérite pas pitié ; car pour satisfaire à un indigne caprice tu allais rendre malheureuse pour toute sa vie une fille charmante, et née pour être heureuse. Réponds-moi. Qu’aurais-tu fait, si je t’avais tourné le dos.
— Je serais allé demander l’aumône avec elle.
— Elle t’aurait roué de coups ; et pour se délivrer de toi elle aurait pu demander main-forte.
— Mais que feras-tu de moi, si je la laisse retourner à Venise sans la suivre ?
— Je te conduirai en France, et je te ferai mettre au service de quelqu’évêque.
— Au service ? Je ne suis né que pour servir Dieu.
— Ah ! Le sot orgueilleux ! Marcoline a bien dit hier que tu parles comme tu prêches. Quel est ton Dieu ? Quel est le service que tu lui rends ? Imbécile [123v] hypocrite ! Le sers-tu faisant devenir folle une fille honnête, profanant ton caractère8, trahissant ta religion sans la connaître ? Sans aucun talent, sot malheureux qui t’imagines de pouvoir devenir ministre protestant sans rien savoir de théologie, ne sachant pas même parler ta langue. Prends garde à ne pas te présenter chez moi, car tu m’obligerais à te faire chasser de Gênes.
— Eh bien. Conduisez-moi à Paris. J’irai me présenter à mon frère François, qui a un cœur meilleur que le vôtre.
— Fort bien. Je te ferai aller à Paris. Nous partirons dans cinq à six jours. Reste à cette auberge, et je te ferai avertir. J’aurai avec moi ma nièce, mon secrétaire, et mon valet de chambre ; et nous irons par mer.
— La mer me fait mal.
— Tu vomiras.
Quand j’ai rendu à Marcoline tout ce dialogue, je n’ai vu sur sa figure aucune marque d’intérêt. Elle me dit avec gentillesse qu’elle ne lui avait autre obligation que celle de lui avoir fait faire ma connaissance. Je lui ai dit, que je ne lui pardonnais, que parce qu’il m’avait fait faire la sienne.
— Je vous aime, et si vous ne consentez pas à devenir ma maîtresse, j’en mourrai.
— Jamais, car je deviendrais amoureuse de vous, et quand vous me quitteriez, j’en mourrais moi-même.
— Je ne vous quitterai jamais.
— Fort bien : menez-moi en France, et nous commencerons alors à coucher ensemble, actuellement vous avez Annette, et je suis amoureuse de votre nièce.
Le beau de l’aventure était que ma nièce aussi était devenue amoureuse d’elle, et qu’elle m’avait dit que nous devions la faire manger avec nous, et que désormais elle ne coucherait plus qu’avec elle. Étant devenu maître d’assister à leurs folies je n’y ai rien trouvé à redire. À table elle nous fit des contes si amusants qu’ils nous occupèrent jusqu’au moment que nous allâmes souper chez Rosalie où m. N. N. était immanquable.
Le lendemain Jeudi saint Rosalie vint avec nous voir les processions. J’avais à mes bras Rosalie, et Marcoline bien couvertes de leur mezzaro9, et M. N N donnait le bras à ma nièce. Le jour suivant étant allés voir dans la même compagnie les processions qu’on appelle à Gênes les casacce10, Marcoline me fit observer mon frère qui ne faisait que nous rôder à l’entour11 faisant toujours semblant de ne pas nous voir. Il était frisé à quatre épingles12, et le fat espérait de plaire ce jour-là à Marcoline au point de la faire repentir de l’avoir méprisé ; mais il dut souffrir comme un damné, car la Vénitienne accoutumée au manège du cendal13 savait manier, et faire jouer le mezzaro mieux qu’une Génoise : il ne put jamais être sûr d’avoir été observé. Outre cela la cruelle se tenait à mon bras si serrée que nous paraissions être le mieux du monde.
Ces deux filles devenues amies intimes ne pouvaient pas souffrir que je leur disse que leurs folies amoureuses étaient la seule source de leur amitié : elles me promirent que leurs badinages finiraient à notre départ de Gênes, et que je commencerais à coucher entr’elles dans la felouque14 qui devait nous transporter à Antibe, où nous devions passer au moins une nuit, et où on ne se déshabillait pas. Je les ai sommées de leur parole, j’ai fixé notre départ au jeudi, j’ai ordonné la felouque, et je suis allé le mercredi avertir mon frère de s’y trouver15.
Un très cruel moment fut celui dans lequel j’ai consigném à sa mère ma bonne Annette. Ses pleurs nous en firent verser à tous. Ma nièce lui donna une robe, et moi trente sequins lui promettant de retourner à Gênes à mon retour d’Angleterre ; mais je n’y suis plus retourné. J’ai averti Passano qu’il mangerait avec l’abbé qu’il trouverait dans la felouque. J’ai eu soin d’y mettre des provisions pour trois jours. M. N. N. promit à ma nièce d’être à Marseille en quinze jours, et que quand il arriverait le mariage serait déjà conclu entre son père, et le sien. Cet événement me comblait de joie, car il [124v] m’assurait que son père la recevrait à bras ouverts. M. N. N. avec Rosalie, et son mari ne nous quittèrent que quand ils durent nous laisser monter en felouque.
Ma felouque assez grande avait douze rameurs, et était armée de pierriers16, et de vingt-quatre fusils pour que nous puissions dans le cas nous défendre d’un corsaire. Clairmont avait fait placer ma voiture, et mes malles avec tant d’adresse, que cinq matelas y étaient de travers de tout leur long, de sorte que nous aurions pu nous coucher, et même nous déshabiller comme dans une chambre. Nous avions des amples oreillers, et des larges couvertures. Une longue tente de serge couvrait toute la barque, et deux lanternes étaient suspendues aux deux bouts du long bois qui soutenait la tente. D’abord qu’il fut nuit, on les alluma, et Clairmont nous donna à souper. Moi assis sur mon séant entre mes deux demoiselles, je servais mes convives, ma nièce la première, puis Marcoline, puis mon frère, et Passano. L’eau dans le vin étant défendue, chacun but sa bouteille d’excellent Bourgogne. Après souper, malgré que le vent fût très léger, on mit la voile, et les rameurs se reposèrent. J’ai fait éteindre les lanternes, et mes deux anges femelles s’endormirent, chacune ayant passé sur moi son bras libre.
La clarté de l’Aurore me réveilla à cinq heures, et me fit voir les deux beautés endormies que j’avais à mes côtés dans la même position où je les avais vues quand on avait éteint les lanternes. Je ne pouvais couvrir de mes baisers ni l’une ni l’autre. L’une passait pour ma nièce, l’autre était une fille que l’humanité me défendait de traiter comme ma maîtresse à la présence d’un frère qui l’adorait, et qui n’avait jamais obtenu d’elle la plus légère faveur. Il était là accablé par le chagrin, et par le mal que lui faisait la mer, qui lui révoltait l’estomac, et lui faisait vomir tout ce qui pouvait s’y trouver. Il se tenait là attentif à regarder s’il arrivait quelque mouvement sous la couverture. Je devais avoir pitié de lui, et ne pas risquer de le mettre au désespoir dans un moment, où il aurait facilement pu se jeter à la mer, et s’y noyer.
Elles se réveillèrent fraîches comme des roses ; et après les félicitations réciproques sur le bon sommeil dont nous avions joui, nous nous remuâmes, et allâmes un à la fois à la proue à une retraite qu’on nous avait ménagée, et qui était nécessaire à la modestie de mes belles. Mais j’ai grondé le maître de la felouque quand j’ai vu que nous n’étions que vis-à-vis de Final17.
— Le vent, me dirent-ils tous, a cessé de souffler à Savone.
— Il fallait ramer.
— Nous avons craint de vous réveiller ; mais demain vous serez à Antibes.
Les rameurs, maudissant le calme, commencèrent à travailler. Clairmont nous donna un excellent bouillon fait avec des tablettes18 que j’avais toujours avec moi. Nous dînâmes à midi, et à trois heures il nous prit envie de descendre à S.t Remo. Tout l’équipage me sut gré. On nous y descend ; mais j’ordonne que personne ne sorte de la felouque. Ma nièce ne pouvait s’empêcher de rire au nez de mon misérable frère qui à tout moment tirait de sa poche un miroir, et exhalait du cœur un triste soupir voyant sa figure, dont la mer avait diminué la fraîcheur.
J’ai conduit mes deux demoiselles à l’auberge où j’ai ordonné du café. Un monsieur nous approche poliment, et nous prie de lui faire l’honneur d’aller chez lui, où nous pourrions nous amuser jouant au biribi.
— Je croyais, monsieur, ce jeu défendu dans l’État de Gênes.
— C’est vrai ; mais dans S. Remo nous jouissons de plusieurs privilèges. C’est [125v] un fief de l’Empire19. Nous avons ici depuis quelques jours les biribissanti qui étaient à Gênes.
Certain que les fripons étaient les mêmes que j’avais débanqués, j’accepte l’invitation. Ma nièce avait cinquante louis dans sa bourse20 ; j’en donne dix à douze à Marcoline, et nous voilà dans une salle où il y avait grande compagnie. On nous fait place ; nous nous asseyons, et je vois les mêmes tenants que j’avais punis chez madame Isolabella, excepté celui qui tenait le sac. À ma vue ils pâlirent.
— Je joue l’Arlequine, leur dis-je.
— Elle n’y est plus.
— De combien est la banque ?
— Vous la voyez. On joue ici petit jeu. Deux cents louis que voici suffisent. On peut mettre si peu qu’on veut, et un louis tout au plus.
— Fort bien ; mais mes louis sont justes au poids.
— Je crois que les nôtres le sont aussi.
— En êtes-vous sûr ?
— Non.
— Dans ce cas, dis-je au maître de la maison, nous ne jouerons pas.
— Vous avez raison. Vite des balances.
Le maître du biribi dit alors qu’à la fin du jeu il donnerait quatre écus de six francs pour chaque louis qu’on lui aura gagné, et tout fut dit. Le tableau dans un moment fut tout couvert.
Nous pontions tous au louis. J’en ai perdu vingt comme ma nièce ; mais Marcoline qui n’avait jamais vu un biribi, et qui n’avait jamais été maîtresse de deux sequins, se trouva victorieuse de cent quarante louis. Elle joua sur la figure d’un abbé, qui en vingt fois était sorti cinq. On lui donna un sac plein d’écus de six francs, et nous retournâmes dans notre felouque.
Le vent étant contraire, nous dûmes aller à rames toute la nuit, et la mer étant devenue mauvaise je me suis déterminé à huit heures du matin à descendre à Menton. Ma nièce, et Marcoline étaient malades. J’étais le seul privilégié. Après avoir fait enfermer le sac de Marcoline dans ma malle, j’ain mis pied à terre avec mes filles disant à Passano qu’il pouvait en faire de même avec mon frère.
Nous allons à l’auberge. Mes belles se jettent sur un lit. L’hôte me dit que le prince de Monaco était à Menton avec la princesse. Je me décide à lui faire une visite. Il y avait treize ans que je lui avais fait ma cour à Paris. J’étais celui qui soupant avec lui, et sa maîtresse Coraline l’empêchait de bâiller. C’était le même qui m’avait conduit chez la vilaine duchesse de Rufec21 ; il n’était pas marié alors ; et je le trouvais là à sa principauté avec son épouse dont il avait déjà eu deux fils. C’était une marquise de Brignole riche héritière ; mais belle, et gentille plus encore que riche : je le savais par la renommée ; j’étais curieux de la voir.
J’y vais, on m’annonce, et après m’avoir fait bien attendre on m’introduit. Je lui donne son titre d’Altesse, que je ne lui avais jamais donné à Paris, où personne ne le lui donnait. Il dit qu’il me revoyait avec plaisir ; mais avec une froideur étrangère au plaisir. Il devine que je m’étais arrêté à cause du mauvais temps : je lui dis que s’il me le permettait, je m’arrêterais dans sa délicieuse ville (qui n’est pas délicieuse) toute la journée ; il me répond que j’en étais le maître, et il me rend compte qu’il y séjournait plus volontiers qu’à Monaco, dont la situation déplaisait à sa princesse également qu’à lui-même. Je le prie de me présenter ; et il ordonne à quelqu’un de me conduire là où elle était.
Elle était à son clavecin s’accompagnant un air : elle se lève, et n’y ayant personne qui me présente, je lui dis mon nom. Rien n’est si gauche qu’un homme de mon espèce qui s’annonce lui-même. La princesse fait semblant de n’avoir pas besoin de savoir davantage, et pour me dire quelque chose, elle cherche les lieux [126v] communs du catéchisme de la noblesse à l’article présentation ; mais je ne lui laisse pas le temps de rester courte. Je lui dis tout en peu de mots, excepté que j’avais avec moi deux demoiselles. Cette princesse était belle, affable, et élevée avec tous les talents. Elle était fille unique. Sa mère qui connaissait le prince de Monaco, et qui prévoyait qu’il la rendrait malheureuse, ne voulait pas la lui donner ; mais elle dut s’y déterminer quand elle lui dit : O Monaco, o monaca [Ou Monaco, ou le couvent]22.
Voilà le prince qui entre courant après une de ses femmes de chambre, qui se sauvait en riant ; mais la princesse fait semblant de ne pas voir, et achève le propos qu’elle me tenait. Je prends congé, et elle me souhaite bon voyage. Je rencontre de nouveau le prince qui me dit adieu, et m’invite à aller toujours le voir quand je passerai par là. Je retourne à l’auberge, et j’ordonne à dîner pour trois.
Dans la principauté de Monaco il y avait garnison française, et le prince recevait pour cela une pension de cent mille francs23. Il avait raison, car cette garnison lui faisait honneur, et lui donnait un air de grandeur.
Un jeune officier tout pimpant, frisé à quatre épingles, et sentant l’ambre, s’arrête devant notre chambre ouverte, et payant d’effronterie nous demande si nous lui permettions de joindre sa bonne humeur à la nôtre. Je lui réponds froidement qu’il nous faisait bien de l’honneur ; ce qui n’est dire ni oui ni non ; mais un Français qui a fait le premier pas ne recule jamais, et ne se laisse pas facilement démonter.
Après avoir déployéo ses grâces devant mes belles, et leur avoir tenu des courts propos sans liaison, et sans leur avoir donné le temps de répondre, il se tourne à moi, et me dit que sachant que j’avais parlé au prince, il était étonné qu’il ne m’eût pas invité à dîner au château avec ces charmantes dames. Il me semble de devoir lui répondre que je n’avais pas annoncé au prince les charmantes dames.
À peine entendue cette réponse, il se lève avec enthousiasme, il dit qu’il n’en est plus surpris, qu’il va d’abord en rendre compte à S. A., et que par conséquent il aura l’honneur de dîner avec nous à la cour. À peine dit cela, il prend l’escalier, et il s’en va.
Nous rions tous les trois de la fougue de cet étourdi, bien sûrs de ne dîner ni avec lui, ni chez le prince.
Il revient un quart d’heure après tout gai, et il nous invite d’un air triomphant à dîner au château de la part du prince. Je le prie de remercier S. A., et de lui faire en même temps nos excuses. Je lui dis que le temps s’étant mis au beau, je voulais absolument partir après avoir mangé un morceau à la hâte. Il insiste, il résiste, et il est à la fin obligé de partir avec l’air mortifié pour aller dire au prince que cela ne se pouvait pas. Je croyais l’affaire finie ; mais point du tout.
Un autre quart d’heure après, il revient d’un air encore plus content ; et il dit à ces dames, ne me comptant plus pour rien, qu’il avait fait à S. A. une description de leurs charmes si bien d’après nature qu’il s’était déterminé à venir dîner avec elles.
— J’ai déjà ordonné, leur dit-il, qu’on mette encore deux couverts, car j’aurai cet honneur moi aussi. [127v] Dans un quart d’heure vous le verrez.
— Fort bien, lui dis-je sans hésiter un seul instant, je vais donc à ma felouque pour prendre un excellent pâté que le prince trouvera exquis : allons mesdames.
— Vous pouvez, monsieur, les laisser ici. Je leur tiendrai compagnie.
— Je vous remercie : elles ont besoin aussi de prendre quelque chose.
— Vous permettrez donc que je vous accompagne ?
— Vous êtes bien le maître.
Je descends, et je demande à l’hôte combien le dîner coûtait.
— Monsieur, tout est payé. J’ai reçu dans ce moment l’ordre que je ne doive vous en rendre aucun compte.
— C’est assurément très beau au prince.
Je rejoins les demoiselles, et ma nièce vient prendre mon bras riant de tout son cœur que l’officier contait fleurette à Marcoline qui n’entendait pas un seul mot de tout ce que l’officier français lui disait, et il ne pouvait pas le savoir, car il ne lui avait pas donné le temps de le lui dire.
— À table, nous rirons bien, me dit ma nièce : mais qu’allons-nous faire dans la felouque ?
— Nous allons partir. Tais-toi.
— Partir ?
— Dans l’instant.
— Voilà un tour sanglant.
Nous entrons dans la felouque ; et l’officier enchanté de ma belle voiture se met à l’examiner. Je dis à voix basse au maître de la barque que je voulais partir dans la minute.
— Dans la minute ? L’abbé, et votre secrétaire sont allés se promener, et deux de mes felouquiers aussi.
— Cela ne fait rien. Ils viendront à Antibes par terre : il n’y a que dix lieues : je veux partir vous dis-je ; dépêchez-vous.
— Ça suffit.
Il lève la chaîne, et la felouque se détache : l’officier ébahi me demande d’un air bête ce que cela voulait dire.
— Cela veut dire que je vais à Antibes ; et je vous y mène avec le plus grand plaisir.
— Voilà une plaisanterie des plus belles. Mais vous badinez.
— C’est tout de bon, et votre compagnie nous est très chère.
— Pardieu ! mettez-moi donc à terre, car, excusez mesdames mon impolitesse, je n’ai pas le temps d’aller à Antibes. Ce sera pour une autre fois.
— Mettez donc monsieur à terre, dis-je au maître, car notre compagnie n’est pas de son goût.
— Ce n’est pas cela, sur mon honneur, car ces dames sont charmantes ; mais vous sentez que le prince aurait raison de se plaindre de moi ; car il croirait que j’étais d’accord avec vous pour lui jouer ce tour, qui à la fin n’est pas indifférent. Que dira-t-il ? Mais pour ce qui me regarde je suis parfaitement justifié. Adieu mesdames, et monsieur.
Marcoline était là étonnée, et n’y comprenant rien, elle ne pouvait pas en rire ; mais ma nièce se tenait les mains dans les côtes, car rien n’était plus comique que le ton sur lequel l’officier avait pris la chose.
Clairmont nous servit un dîner dont nous ne pouvions pas désirer le plus délicat. Tout nous faisait rire, jusque l’idée24 de l’étonnement de Passano, et de mon sot frère qui devait être fort comique à leur arrivée à l’endroit où ils ne verraient plus la felouque. Je ne doutais pas de les voir le lendemain à Antibes.
À quatre heures nous arrivâmes devant Nice, et à six nous descendîmes à Antibes. Clairmont eut soin de faire mettre dans mes chambres tout ce que j’avais dans la felouque, attendant au lendemain à faire remonter ma voiture. Nous soupâmes fort gaiement, et avec l’appétit qu’on a quand on quitte la mer dont le seul air suffit à troubler l’estomac.
Marcoline, se sentant un peu grise, se mit au lit, et [128v] s’endormit d’abord ; et ma nièce allait en faire de même, si je ne l’avais sommée de sa parole avec la douceur que l’amour met dans l’éloquence. Elle y consentit sans me répondre ; mais avec l’air charmant d’une satisfaction parfaite.
Ravi d’aise voyant une complaisance si bien marquée, et qui ressemblait si fort à l’amour, je me suis couché près d’elle, disant :
— Voilà enfin arrivé le moment de mon bonheur.
— Et du mien aussi.
— Comment du tien ? Tu m’as toujours refusé.
— Jamais. Je t’ai toujours aimé ; et j’ai souffert ton indifférence dans l’amertume de mon cœur.
— La première nuit que nous passâmes à notre sortie de Milan, tu as choisi le plaisir de coucher toute seule de préférence à celui de te coucher avec moi.
— Pouvais-je faire autrement sans risquer de passer dans ton esprit pour une fille plus esclave de son propre tempérament que de l’amour ? Il fallait dire que tu m’aimais, et m’en convaincre par l’empressement le plus vif. Par là tu m’aurais encouragée à te convaincre aussi que je t’aimais, et pour lors tu n’aurais pas eu la mortification de te voir amoureux tout seul, et de mon côté je n’aurais pas eup celle d’imaginer que tu ne te serais cru redevable qu’à la complaisance du plaisir que tu aurais pu avoir m’ayant dans ton lit. Je ne sais pas si tu m’aurais aimée moins le lendemain ; mais il est certain que tu ne m’aurais pas estimée.
Ma nièce avait raison, et je laq lui ai faite ; mais me justifiant, car je devais avoir peur qu’elle ne crût que je voulusse lâchement qu’elle me payât par ses complaisances les obligations qu’elle avait contractées avec moi. Nous vîmes, pesant nos raisons, que dans la réciprocité des sentiments amoureux de femme à homme c’était à l’homme à lui accorder tous les avantages du sentiment, et à ménager toutes les idées qu’elle peut avoir, et qui ne peuvent que l’humilier à moins que l’homme n’ait l’esprit de les interpréter toutes favorablement pour elle. Une femme humiliée ne peut ni aimer, ni pardonner au cruel qui a dégradér son âme y introduisant le sombre sentiment de l’humiliation. Il faut cependant dans ces vérités générales excepter l’âme d’une esclave femme ou homme. L’esclavage fait des monstres. Aussi je ne comprends pas comment des Ilotes25 aient pu exister sur la terre sans avoir commis toutes sortes de scélératesses.
Nous passâmes une nuit des plus douces ; et elle me dit le matin que ce n’était peut-être que pour son bien que nous n’avions pas commencé par où nous finissions, car elle ne se serait jamais décidée en faveur de M. N. N., malgré que selon l’apparence il ne pouvait que la rendre heureuse. Je n’étais pas homme à me marier.
Marcoline le matin nous fît compliment. Elle nous jura qu’elle coucherait toujours seule. Elle nous fit cent caresses.
Passano arriva avec mon frère que nous allions nous mettre à table, et ma nièce ayant fait ajouter deux couverts,s j’y ai consenti. Mon frère ne pouvait pas marcher. Je ne suis pas accoutumé, nous dit-il, à monter à cheval, et ayant la peau délicate ce n’est pas étonnant que je sois tout écorché. Mais la volonté de Dieu soit faite. Je n’ai jamais de ma vie souffert des peines pareilles à celles que j’ai endurées dans ce fatal voyage affligeantt mon corps, et encore plus mon esprit, et disant cela il lança un regard piteux sur Marcoline qui nous fit tous pouffer. Ma nièce ayant envie de rire, lui dit : Je vous plains, mon cher oncle. Au mot d’oncle il rougit, [129v] et l’appelant chère nièce il lui fit le plus sot de tous les compliments en français croyant de nous surprendre. Je lui ai dit de se taire, et d’en être honteux, puisqu’il avait parlé comme un vrai cochon. Mais le poète Pogomas ne parlait pas mieux que lui.
Celui-ci nous raconta que d’abord qu’il s’était rendu à l’endroit où la felouque devait être, et ne l’avait pas vue, il ne sut que penser. Je me suis rendu, nous dit-il, avec M. l’abbé à l’auberge, où je savais que vous aviez ordonné à dîner, pour apprendre quelque chose ; mais tout ce que j’ai appris fut que l’hôte vous attendait, et qu’il attendait aussi le prince avec un officier qui devaient dîner avec vous. Lorsque je lui disais qu’il vous attendait en vain puisque vous étiez parti, voilà le prince qui arrive avec l’officier, qui fort en colère lui dit qu’il n’avait qu’à se faire payer de vous-même. L’hôte lui répond qu’avant de partir vous avez voulu le payer ; mais qu’en force de l’ordre qu’il avait reçu de lui-même, il n’avait voulu rien recevoir. À cette réponse le prince lui donna un louis nous demandant qui nous étions. Je lui ai dit que nous vous appartenions, et que vous ne nous aviez pas attendus non plus. Le prince, après avoir ri de l’aventure, me demanda qui étaient les deux demoiselles qui étaient en votre compagnie, et je lui ai dit qu’une était votre nièce, et que je ne connaissais pas l’autre ; mais M. l’Abbé lui dit alors que c’était sa cuisine, au lieu de dire cousine. Imaginez-vous si le prince a ri au mot de cuisine. Il partit disant qu’il vous trouverait encore quelque part, et qu’il se souviendrait du tour que vous lui aviez joué. L’hôte, honnête homme, se crut obligé en conscience à nous donner un fort bon dîner, comme aux deux matelots qui arrivèrent après. Après dîner nous louâmes deux chevaux, et dormîmes à Nice. Ce matin nous sommes venus ici certains de vous trouver.
Marcoline d’un ton sec dit à mon cher frère que s’il s’avisait à Marseille ou ailleurs de l’appeler sa cuisine, il aurait affaire à elle, car elle ne voulait être ni sa cuisine ni sa cousine. Je lui ai ajouté sérieusement qu’il devait s’abstenir de parler français, car les bêtises qu’il disait déshonoraient ceux avec lesquels il était.
Lorsque je me disposais à ordonner des chevaux de poste pour aller passer la nuit à Fréjus, un homme se présente se disant mon créancier de dix louis pour le loyer d’une voiture que je lui avais laissée il y avait presque trois ans. Je me souviens dans l’instant que cela avait été quand j’avais enlevéu de Marseille Rosalie. Je me mets à rire, car la voiture était mauvaise et n’en valait pas cinq. Je lui réponds que je lui en faisais présent. Il me dit qu’il ne voulait pas de mon présent, qu’il voulait dix louis. Je l’envoie se promener, et j’ordonne des chevaux pour partir. Un quart d’heure après un fusilier26 vient m’ordonner à la réquisition de mon créancier d’aller parler au commandant. J’y vais, et je vois un manchot1 qui poliment me dit de payer à l’homme qui était là les dix louis, et de retirer ma voiture. Je lui réponds que dans mon contrat à six francs par mois ne se trouvant pas prescription de terme, je ne voulais pas la retirer.
— Et si vous ne la retirez jamais ?
— Il sera le maître de laisser en testament sa prétention à son héritier.
— Je crois cependant qu’il pourrait vous intimer de la retirer, ou de consentir à sa vente à l’encan.
— Cela se peut ; mais je veux lui épargner cette peine le plus noblement du monde. Non seulement je consens qu’il la vende ; mais je lui en fais présent.
— Voilà qui est fini. La voiture est à vous, [130v] dit-il à mon homme.
— Je demande pardon, monsieur le commandant, ce n’est pas fini, car je veux bien la vendre, mais je veux le surplus.
— Vous avez tort. Et vous, faites un bon voyage, et pardonnez à l’ignorance de ces gens-là, qui voudraient les lois conformes à leurs idées.
Il était tard, et j’ai différé mon départ au lendemain. Ayant besoin d’une voiture pour Passano, et mon frère, j’ai pensé que celle en question pourrait leur servir. Passano est allé la voir, et l’ayant trouvée dans un état déplorable, il l’eut pour quatre louis, et j’en ai dépensé encor un pour la mettre en état d’arriver à Marseille. Je n’ai pu partir que dans l’après-dîner.
1762-1763 Chapitre XI2
Mon arrivée à Marseille. Madame d’Urfé, Ma nièce bien reçueb de Mad. Audibert. Mon frère, et Passano chassés. Régénération. Départ de Madame d’Urfé.
Marcoline constante.
Ma nièce devenue ma maîtresse m’enflammait. Le cœur me saignait quand je pensais que Marseille devait être le tombeau de mon amour. Tout ce que j’ai pu faire fut d’y aller à très petites journées3. D’Antibe je ne suis allé qu’à Fréjus en moins de trois heures ; j’ai dit à Passano de souper avec mon frère, et d’aller se coucher,c m’ordonnant un souper délicat avec mes deux filles, et des bons vins. Je suis resté à table avec elles jusqu’à minuit, et j’ai fait le tour du cadran en l’employant en folies amoureuses, et à dormir ; la même chose j’ai fait au Luc, à Brignoles, et à Aubagne où j’ai passé avec elle la sixième nuit délicieuse, qui fut la dernière.
À peine arrivé à Marseille je l’ai conduite chez Madame Audibert, ayant envoyé Passano avec mon frère aux treize cantons4, où ils devaient se loger sans rien faire savoir à Madame d’Urfé, qui logeait dans la même auberge depuis trois semaines pour m’attendre.
C’était chez Madame Audibert que ma nièce avait connudLa croix, c’était une femme d’esprit et intrigante qui avait eu pour elle la plus tendre amitié jusque dès son enfance, et c’était par son canal qu’elle espérait d’obtenir de son père son pardon, et de rentrer ainsi dans le sein de sa famille. Nous avions concerté quee la laissant dans la voiture avec Marcoline, je monterais chez cette dame quef je connaissais déjà, et de laquelle je saurais où elle aurait pu aller se loger en attendantg qu’elle eût fait toutes les démarches [135v] nécessaires pour parvenir à l’heureuse réussite de son projet.
Je monte chez Madame Audibert, qui de la fenêtre m’avait vu descendre, et qui curieuse de savoir qui était la personne qui arrivait en poste chez elle me vint au-devant5. Après m’avoir remis dans son souvenir elle consent à entrer avec moi tête-à-tête dans une chambre pour savoir ce que je pouvais vouloir d’elle. Je lui narre en bref la substance véritable de toute l’affaire, le malheur qui avait forcé Croce à abandonner Mademoiselle P. P., le bonheur que j’avais eu d’empêcher sa perte, l’autre bonheur de lui avoir fait faire à Gênes connaissance avec quelqu’un qui se présenterait en moins de deux semaines pour l’obtenir pour femme de son père même, et le plaisir que j’avais de pouvoir dans le moment même remettre entre ses mains cette aimable créature, dont j’avais été le sauveur.
— Où est-elle donc ?
— Dans ma voiture, où des stores la rendent invisible aux passants.
— Faites-la descendre ; et laissez-moi tout l’embarras de cette affaire. Personne ne saura qu’elle est chez moi. Il me tarde de l’embrasser.
Je descends ; je lui fais avancer son capuchon sur la figure, et je la conduis entre les bras de sa prudente amie jouissant de ce beau coup de théâtre. Embrassements, baisers, larmes de joie mêlées à celles du repentir m’en arrachent aussi6. Clairmont que j’avais averti monte sa malle, et tout ce qu’elle avait dans la voiture, et je pars lui promettant d’aller la voir tous les jours.
Je remonte dans ma voiture, après avoir dit aux postillons où ils devaient me conduire. Ce fut chez le brave vieux homme où j’avais si heureusement tenu Rosalie. Marcoline pleurait de douleur, se voyant séparée de sa chère amie. Je descends chez le vieillard ; je fais à la hâte mon marché avec lui pour que Marcoline soit logée, nourrie, et servie comme une petite princesse. Il me dit qu’il mettra près d’elle sa propre nièce, il m’assure qu’elle ne sortira jamais, et que personne n’entrera dans son appartement qu’il me fait voir, et que je trouve charmant.
Je vais alors la faire descendre de la voiture, et j’ordonne à Clairmont de nous suivre avec son portemanteau. Voilà, lui dis-je, ta maison. Je viendrai demain savoir si tu es contente, et je souperai avec toi. Voilà ton argent réduit7 en or ; tu n’en auras pas besoin ; mais aies-en soin, car millehducati à Venise te rendront respectable. Ne pleure pas, ma chère Marcoline, car tu possèdes mon cœur. Adieu jusqu’à demain au soir. Le vieillard alors me donna la clef de la porte de sa maison, et je suis allé à grand trot aux treize cantons. On m’y attendait, et on me mena dans l’appartement que Madame d’Urfé m’avait ménagé contigu au sien. J’ai d’abord vu Brougnole qui vint me faire les compliments de sa maîtresse, et me dire qu’elle était toute seule, et qu’il lui tardait de me voir.
iLe lecteur s’ennuierait à lire les circonstances détaillées de cette entrevue, car il ne trouverait que des disparates dans les raisonnements de cette pauvre femme qui était entichée de la plus fausse, et de la plus chimérique de toutes les doctrines, et de ma part des faussetés qui n’avaient aucun caractère ni de vérité, ni de vraisemblance. Absorbé dans le libertinage, et amoureux de la vie que je menais je tirais parti de la folie d’une femme qui n’étant pas trompée par moi, aurait voulu l’être par un autre8. Je me donnais la préférence, et en même temps la comédie. La première chose qu’elle me demanda fut où était Querilinte, et elle fut surprise quand je lui ai dit qu’il était dans l’auberge. — C’est donc lui qui me régénérera en [136v] moi-même. J’en suis sûre. Mon génie m’en rend certaine toutes les nuits. Demandez à Paralis, si les présents que je lui ai préparés sont dignes d’être faits par Séramis9 à un chef des Rosecroix.
Ne sachant pas ce que c’était que ces présents, et ne pouvant pas lui demander de les voir, je lui ai répondu par l’oracle que nous devions auparavant les sacrer aux heures planétaires propres aux cultes que nous devions faire, et que Querilinte même ne pouvait pas les voir avant la consécration. Celaj étant elle me fit entrer d’abord dans la chambre voisine où elle tira hors d’un secrétaire sept paquets que le Rosecroix devait recevoir en qualité d’offrandes aux sept planètes. Chaque paquet contenait sept livres du métal dépendant de la planète10, et sept pierres précieuses dépendantes de la planète même chacune de sept carats11. Diamant, Rubis, Émeraude, Saphir, Chrysolithe, Topaze, et Opale.
Bien déterminé à agir de façon que rien de tout cela n’irait entre les mains de ce Génois, je lui ai dit que pour la méthode nous devions entièrement dépendre de Paralis, et commencer par consacrer plaçant dans une caisse faite exprès chaque paquet. On ne pouvait en consacrer qu’un par jour, et il fallait commencer par le Soleil. C’était un Vendredi, il fallait attendre jusqu’au surlendemain, j’ai fait faire la caisse le lendemain samedi avec sept niches. Pour cette consécration j’ai passé trois heures par jour tête-à-tête avec Madame d’Urfé, de sorte que le culte ne fut fini que le Samedi en huit. Dans ces huit jours j’ai fait dîner aveck elle Passano, et mon frère, qui ne comprenant rien aux discours qu’elle tenait à Passano, et à moi, ne disait jamais le mot. Madame d’Urfé qui lel trouvait imbécile, croyait que nous voulions mettre dans son corps l’âme d’un sylphe12 pour lui faire engendrer quelque créature d’une espèce entre la divine,m et l’humaine. Quand elle me confia sa découverte, elle me dit qu’elle s’en accommoderait pourvu qu’après l’opération il eût eu l’air avec elle d’avoir le sens commun.
Je me divertissais extrêmement en voyant mon frère qui était au désespoir de ce que madame d’Urfé le prenait pour imbécile, et qu’il le lui paraissait au double, lorsqu’il s’avisait de dire quelque chose qui pût la convaincre qu’il avait de l’esprit. Je riais de ce qu’il aurait joué fort mal ce rôle si je l’avais prié de le jouer exprès ; mais le drôle n’y perdit rien, car la marquise pour s’amuser l’a habillé avec tout le modeste luxe qu’aurait affiché un abbé de la famille de France la plus illustren. Celui que le dîner de Madame d’Urfé désolait était Passano qui devait répondre aux interrogations sublimes qu’elle lui faisait, et qui le plus souvent ne sachant que dire biaisait. Il bâillait, il n’osait pas se soûler, il n’observait pas la décence, et la politesse que l’usage ordonne d’observer à table. Madame d’Urfé me disait que quelque grand malheur devait menacer l’ordre, puisque ce grand homme se trouvait si distrait.
D’abord que j’ai fait porter la caisse à Madame, et que j’ai tout disposé avec elle pour commencer les consécrations le dimanche j’ai fait ordonner par l’oracle que je devais pour sept jours de suite aller coucher à la campagne, observer une parfaite abstinence avec toute femme mortelle, et faire un culte à la Lune toutes les nuits à son heure en pleine campagne pour me disposer à la régénérer moi-même au cas que Querilinte ne pût pas par des raisons toutes divines faire l’opération en personne. Moyennant cet ordre non seulement Madame d’Urfé ne pouvait pas trouver mauvais que jeo découchasse ; mais elle me savait gré des peines que je me donnais pour assurer l’heureuse réussite de l’opération.
Le Samedi donc, qui fut le lendemain de mon arrivée à Marseille, je suis allé chez Madame Audibert, où j’ai eu le plaisir de voir [137v] Mlle P. P. fort satisfaite de l’amitié avec laquellep elle avait pris à cœur ses intérêts. Elle avaitq parlé à son père ; elle lui avait dit que sa fille était chez elle, et qu’elle n’aspirait qu’à obtenir son pardon pour retournerr dans le sein de sa famille pour devenir la femme d’un riche jeune Génois, qui nes pouvait la recevoir que de ses mains pour l’honneur de sa maison. Son père lui avait répondu qu’il viendrait la prendre le surlendemain pour la conduire chez une de ses sœurs qui demeurait toujours dans une maison qu’elle avait à S. Louis deux petites lieues loin de la ville. Elle pourrait, se tenant là très tranquillement, attendre sans donner occasion à aucun bruit l’arrivée de son futur époux. Mademoiselle P. P. était surprise que son père n’en eût pas encore reçu des nouvelles. Je lui ai dit que je n’irais pas la voir à S. Louis, mais que je la reverrais certainement à l’arrivée de M. N. N., et que je ne partirais de Marseille qu’après l’avoir vue mariée.
De là je suis allé chez Marcoline qu’il me tardait de serrer entre mes bras. Elle me reçut dans la joie de son cœur ; elle me dit qu’elle set verrait heureuse si ce n’était qu’elle ne pouvait pas se faire comprendre, ni comprendre ce que la bonne femme qui la servait lui disait. Je voyais cette vérité ; mais je n’y trouvais pas de remède : il aurait fallu lui chercher une servante qui parlât italien, et c’eût été une corvée. Elle fut sensible aux larmes, lorsque je lui ai fait les compliments de ma nièce, et que je lui ai dit qu’elle serait le lendemain entre les bras de son père. Elle savait déjà qu’elle n’était pas ma nièce.
Le souper délicat, et fin que nous fîmes me fit souvenir de Rosalie, dont l’histoire fit le plus grand plaisir à Marcoline, qui me dit qu’il paraissait que je ne voyageais que pour faire le bonheur des filles malheureuses pourvu que je les trouvasse jolies. Marcoline me charmait aussi par l’appétit avec lequel elle mangeait. La chère qu’on fait à Marseille est exquise, exceptéu la volaille qui ne vaut rien, mais on s’en passe ;v nous pardonnâmes à l’ail qu’on met dans tous les plats pour les rendre ragoûtants. Au lit Marcoline fut charmante. Il y avait huit ans que je ne jouissais des folies vénitiennes au lit, et cette fille était un chef-d’œuvre. Je riais de mon frère qui avait eu la bêtise de devenir amoureux d’elle. Ne pouvant la conduire nulle part, et désirant qu’elle s’amusât, j’ai dit à l’hôte de la laisser aller à la comédie avec sa nièce tous les jours, et de me préparer à souper tous les soirs. Le lendemain je l’ai mise en nippes en lui achetant tout ce qu’elle pouvait désirer pour briller comme les autres.
Le lendemain elle me dit que le spectacle lui plaisait infiniment, malgré qu’elle n’y comprenait rien, et le surlendemain elle me surprit en me disant que mon frère était allé se mettre près d’elle dans la loge où elle était, et qu’il lui avait dit tant d’impertinences que si elle avait été à Venise elle l’aurait souffleté. Ellew croyait qu’il l’avait suivie, et elle craignait d’être inquiétée.
De retour à l’auberge je suis allé dans sa chambre où j’ai vu près du lit de Passano un homme qui ramassait des meubles de chirurgien avant de s’en aller.
— D’où vient cela ? Êtes-vous malade ?
— J’ai gagné quelque chose qui me fera être plus sage à l’avenir.
— À soixante ans c’est trop tard.
— Il est toujours temps.
— Vous puez le baume.
— Je ne sortirai pas de ma chambre.
— Cela fera mauvais effet vis-à-vis de la Marquise qui vous croit le plus grand des adeptes.
— Je me f… de la marquise. Laissez-moi en repos.
Ce coquin ne m’avait jamais parlé sur ce ton. Je dissimule ; et je m’approche de mon frère qui se rasait.
— Qu’es-tu allé faire hier à la comédie près de Marcoline ?
— Je suis allé lui rappeler son devoir, et lui dire que je n’étais pas fait pour être son maq……
— Tu l’as [138v] insultée, et moi aussi. Tu es un sot misérable qui doit tout à cette charmante fille, car sans elle je ne t’aurais pas seulement regardé, et tu oses aller lui dire des sottises ?
— Je me suis ruiné pour elle, je ne peux plus retourner à Venise, je ne peux pas vivre sans elle, et vous me l’arrachez. Quel droit avez-vous de vous emparer d’elle ?
— Le droit de l’amour, bête, et le droit du plus fort. D’où vient qu’avec moi elle se ditx heureuse, et qu’elle ne peut pas se résoudre à me quitter ?
— Vous l’avez éblouie, et après vous ferez d’elle ce que vous avez fait de toutes les autres. Je crois enfin d’être le maître de lui parler partout où je la trouve.
— Tu ne lui parleras plus. Je t’en réponds.
À peine dit cela je sors en fiacre, et je vais chez un avocat pour m’informer si je pouvais faire mettre en prison un abbé étranger qui me devait de l’argent, malgré que je n’avais pas les papiers nécessaires pour prouver sa dette.
— Vous pouvez, si il est étranger, donner caution, le faire séquestrer à l’auberge où il est, et vous faire payer, à moins qu’il ne prouve qu’il ne vous doit rien. Vous doit-il beaucoup ?
— Douze louis.
— Venez avec moi au magistrat où vous déposerez douze louis, et vous serez dans l’instant le maître de lui donner une garde. Où est-il logé ?
— Dans la même auberge où je suis ; et je ne veux pas le faire arrêter là. Je le ferai renvoyer,y je le ferai aller à la sainte Beaume qui est une mauvaise auberge13 ; et ce sera là que je lui donnerai une garde. En attendant voilà douze louis pour la caution, allez prendre l’ordre, et vous me verrez à midi.
— Donnez-moi son nom, et le vôtre.
Après avoir fait cela je retourne aux treize cantons, et je vois mon frère complètement vêtu qui allait sortir.
— Allons, lui dis-je, chez Marcoline. Vous aurez ensemble une explication à ma présence.
— Avec plaisir.
Il monte avec moi dans le fiacre auquel j’ordonne de nous conduire à l’auberge de sainte Beaume, et d’abord que nous y sommes, je dis à mon frère de m’y attendre, en l’assurant que j’allais revenir avec Marcoline ; mais je suis allé chez l’avocat, qui ayant déjà l’ordre, alla d’abord le porter là où on l’exécuta. Je suis retourné alors aux treize cantons, j’ai fait mettre dans une malle toutes ses hardes, et je les lui ai portées à la sainte Beaume, où je l’ai trouvé dans une chambre gardé à vue parlant avec l’hôte qui étonné n’y comprenait rien. Mais quand il vit une malle, et que l’ayant pris à l’écart je lui ai dit toute ma fable il s’est en allé sans se soucier d’en savoir davantage. Entré alors chez mon frère, je lui ai dit qu’il devait se disposer à quitter Marseille le lendemain, et que je lui payerais le voyage pour aller jusqu’à Paris ; mais que s’il ne voulait pas y aller de bon gré, je l’abandonnais, étant sûr par des moyens à moi connus de le faire chasser de Marseille.
Le lâche se mit à pleurer et me dit qu’il irait à Paris.
— Tu partiras donc demain matin pour Lyon ; mais tu dois me faire d’abord un billet dans lequel tu te confesseras débiteur de douze louis au porteur.
— Pourquoi ?
— Parce que je le veux. Moyennant cela je t’assure que je te donnerai demain matin douze louis, et que je déchirerai ton billet.
— Je dois faire aveuglément tout ce que vous voulez.
— Tu ne saurais mieux faire.
Il me fit le billetz. Je suis d’abord allé lui arrêter une placeaaà la diligence, et le lendemain je suis allé avec l’avocat faire mainlevée14, et retirer mes douze louis, que j’ai portés à mon frère, qui partit d’abord avec une lettre de recommandation à Monsieur Bono, que j’ai averti de ne pas lui donner d’argent, et de le faire partir pour Paris dans la diligence. Je lui ai donné douze [139v] louis, qui étaient plus qu’il ne lui fallait, et j’ai déchiré son billet. Ce fut ainsi que je me suis débarrassé de lui. Je l’ai revu à Paris un mois après, et à sa place je dirai comment il est retourné à Venise.
Mais dans la journée précédente à celle-ci avant que d’aller dîner tête-à-tête avec Madame d’Urfé, et après avoir transporté la malle de mon frère à la Sainte Beaume, je suis allé parler à Passano pour savoir en détail la raison de sa mauvaise humeur.
— Ma mauvaise humeur vient de ce que je suis sûr que vous allez vous emparer de vingt ou trente mille écus15 en or, et en diamants, que la marquise m’avait destinésab.
— Cela peut être. Mais ce n’est pas à vous à savoir si je m’en emparerai ou non. Ce que je peux vous dire est que je l’empêcherai de faire la folie de vous donner ni l’or ni les diamants. Si vous pouvez les prétendre, allez porter vos plaintes à la marquise, je ne vous l’empêcherai pas.
— Je dois donc souffrir d’avoir servi de truchement à vos impostures sans en avoir retiré aucune utilité ? Vous ne vous en vanterez pas. Je veux mille louis.
— Je vous admire.
Je monte chez la Marquise,ac je lui dis qu’on avait servi, et que nous dînerions tête-à-tête, puisque des fortes raisons m’avaient obligé à renvoyer l’abbé.
— C’était un imbécile. Mais Querilinte.
—adAprès dîner Paralis nous dira tout. J’ai des grands soupçons.
— J’en ai aussi. Cet homme me semble changé. Où est-il ?
— Il est dans son lit avec cette vilaine maladie que je n’ose pas vous nommer.
— Voilà qui est extraordinaire. C’est un ouvrage des noirs16 qui n’est jamais arrivé je crois.
— Jamais que je sache ; mais actuellement mangeons. Nous aurons beaucoup à travailler aujourd’hui après la consécration de l’étain.
— Tant mieux. Il faut faire un culte d’expiation à Oromasis17, car quelle horreur ! Il devait me régénérer dans quatre jours ; et il est dans cet état affreux ?
— Mangeons vous dis-je.
— J’ai peur que l’heure de Jupiter nous surprenne.
— Ne craignez rien.
Après le culte de Jupiter, j’ai transporté18 celui d’Oromasis à un autre jour pour faire force cabales que la marquise traduisait en lettres. L’oracle dit que sept Salamandres avaient transporté le vrai Querilinte dans la voie lactée, et que celui qui était au lit dans la chambre rez-de-chaussée était le noir S.t Germain, qu’une Gnomide19 avait mis dans l’état affreux où il était pour le faire devenir le bourreau de Séramis qui serait morte de la même maladie avant de parvenir à son terme. L’oracle disait que Séramis devait laisser tout le soin à Paralisée Galtinarde20 (c’était moi) de se défaire de S. Germain, et de ne point douter de l’heureuse réussite de la régénération, puisque le verbe devait m’être envoyé de la voie lactée par Querilinte même la septième nuit de mon culte à la Lune. Le dernier oracle décidait que je devais inoculer Séramis deux jours après la fin des cultes, après qu’une Ondine charmante nous aurait purifiés dans un bain dans la chambre même où nous étions.
M’étant ainsi engagé de régénérer ma bonne Séramis j’ai pensé à ne pas m’exposer à faire mauvaise figure. La Marquise était belle mais vieille. Il pouvait m’arriver de me trouver nul. À trente-huitae ans je commençais à voir que j’étais souvent sujet à ce fatal malheur. La belle Ondine que j’obtiendrais de la Lune était Marcoline qui devenue baigneuse devait me procurer dans l’instant la force génératrice qui m’était nécessaire. Je ne pouvais pas en douter. Le lecteur verra comment j’ai fait pour la faire descendre du ciel.
Un billet que j’avais reçu de Madame Audibert me fit aller chez elle avant que d’aller souper avec Marcoline. Elle me dit toute joyeuse, que M. P. P. avait reçu une lettre de Gênes de M. N. N. qui lui [140v] demandait sa fille,af pour femme de son fils unique, la même qu’il avait connueag chez M. Paretti présentée par le Chevalier de Seingalt (c’était moi) qui devait l’avoir reconduite à Marseille, et rendue à sa famille.
— M. P. P., me dit Madame Audibert, croit vous avoir la plus grande obligation qu’un père qui aime sa fille peut avoir à quelqu’un qui eut pour elle des soins paternels. Sa fille même lui a fait de vous le portrait le plus intéressant, et il veut absolument vous connaître. Dites-moi quand vous pouvez souper chez moi. Sa fille n’y sera pas.
— Cela me fait plaisir, car l’époux de Mademoiselle P. P. ne peut qu’augmenter l’estime qu’il devra avoir pour sa femme quand il trouvera ici que je suis ami de son père ; mais je ne peux pas être du souper : je viendrai quand vous voudrez à six heures, et je resterai avec vous jusqu’à huit, et la connaissance sera faite jusqu’à l’arrivée de l’époux.
J’ai fixé ce rendez-vous pour le surlendemain, et je suis allé chez Marcoline où je lui ai rendu compte de toutes ces nouveautés, et de la manière, dont j’allais me défaire le lendemain de mon frère, dont j’ai déjà rendu compte au lecteur.
Ce fut le surlendemain que lorsque nous allions dîner la marquise me donna en souriant une longue lettre que le coquin Passano lui avait écriteah en très mauvais français, mais qu’on pouvait cependant comprendre21. Il avait rempli huit pages pour lui dire que je la trompais, et pour la convaincre de cette vérité il lui disait toute la véritable histoire de l’affaire sans lui cacher la moindre circonstance qui pouvait m’aggraver. Il lui disait outre cela que j’étais arrivé à Marseille avec deux filles qu’il ne savait pas où je tenais, mais que c’était assurément avec elles que j’allais coucher toutes les nuits.
J’ai demandé à la marquise en lui rendant la lettre si elle avait eu la patience de la lire toute entière, et elle me dit qu’elle n’y avait rien compris, car il écrivait en ostrogot22, et qu’elle ne se souciait pas de le comprendre, car il ne pouvait lui avoir écrit que des mensonges faits pour la faire égarer dans un moment où elle avait le plus grand besoin de ne se pas laisser induire en erreur. Cette prudence de sa part me plut beaucoup, car j’avais besoin qu’elle ne soupçonnâtai pas l’Ondine, dont la vision m’était nécessaire au mécanisme de l’œuvre de chair.
Après avoir dîné, et dépêché23 tous les cultes, et les oracles dont j’avais besoin pour étayer l’esprit de ma pauvre marquise je suis allé chez un banquier faire une lettre de change de cent louis tirée sur Lyon à l’ordre de Monsieur Bono, et je la lui ai envoyée l’avertissant qu’il payera les cent louis à Passano sous la caution d’une lettre d’avis écrite par moi que Passano devra lui présenter pour avoir les cent louis dans le jour même qu’il verra marqué sur la lettre. S’il la présentait après le jour marqué,aj il devait lui refuser le payement.
Après cette expédition. J’ai écrit à Bono la lettre que Passano devait lui présenter dans laquelle je disais à Bono : Payez akà M. Passano à vue de celle-ci cent louis d’or, si elle vous est présentéeal dans ce jour 30 Avril 1763. Après ce jour mon ordre deviendra nul. Tenant cette lettre à la main je suis entré dans la chambre de ce traître auquel le bistouri avait une heure auparavant percé l’aine.
Vous êtes, lui dis-je, un traître. Madame d’Urfé n’a pas lu la lettre que vous lui avez écrite, mais je l’ai lue. Or voici ce que vous avez à choisir sans réplique, car je suis pressé. Ou déterminez-vous à vous laisser porter d’abord à l’Hôpital, car nous ne voulons pas ici des malades de votre espèce, ou déterminez-vous de partir dans une heure pour aller à Lyon sans jamais vous arrêter, car je ne vous donne que soixante heures qui doivent vous suffire pour faire quarante postes24. À peine [141v] arrivé à Lyon vous porterez à M. Bono cette lettre qui vous payera à vue cent louis, dont je vous fais présent, et après vous ferez ce que vous voudrez, puisque vous n’êtes plus à mon service. Je vous fais présent de la voiture retirée de la remise à Antibes, et je vous donne d’abord vingt-cinq louis pour faire votre voyage. Choisissez. Mais je vous avertis que si vous choisissez l’Hôpital je ne vous payerai que les gages d’un mois, puisque je vous chasse de mon service dans cet instant même.
Après avoir un peu pensé il me dit qu’il irait à Lyon quoiqu’au risque de sa vie,am car il était fort malade. J’ai alors appelé Clairmont, pour qu’il fasse sa malle, et j’ai averti l’aubergiste du départ de cet homme pour qu’il lui envoie chercher des chevaux de poste dans l’instant. Après cela j’ai donné la lettre adressée à Bono, et vingt-cinq louis à Clairmont pour qu’il les donne à Passano d’abord qu’il le verrait monté en voiture, et au moment de partir. À la fin de cette expédition je suis allé à mes amours. J’avais besoin d’avoir des longues conversations avec Marcoline, dont il me paraissait de devenir tous les jours plus amoureux. Elle me répétait tous les jours que pour se sentir pleinement heureuse il ne lui manquait que l’intelligence de la langue française, et une ombre d’espoir que je pourrais la conduire en Angleterre avec moi.
Je ne l’avais jamais flattée de cela, et je me rattristais quand je voyais que je devais penser à me séparer de cette fille pétrie de volupté, de complaisance, et née avec un tempérament qui la rendait insatiable de tous les plaisirs au lit, et à table où elle mangeait autant que moi, et buvait davantage. Elle était enchantée que je me fusse débarrassé de mon frère, et de Passano, et elle me conjurait d’aller quelquefois à la comédie avec elle où tout le beau monde approchait sa complaisante25 pour savoir qui elle était, en la querellant de ce qu’elle ne lui permettait pas de leur répondre. Je lui ai promis d’aller avec elle dans le courant de la semaine suivantean :
— Car j’ai actuellement, lui dis-je, une affaire magique qui m’occupe toute la journée, et dans laquelle j’aurai besoin de toi. Je te ferai un petit habit pour teao déguiser en Jacquet26, et vêtue ainsi tu te présenteras à la marquise, avec laquelle je loge, à l’heure que je te dirai remettant entre ses mains un billet. Auras-tu le courage de faire cela ?
— Sûrement. Y seras-tu ?
— Oui. Elle te parlera, et ne parlant pas français, et par conséquent ne pouvant pas lui répondre, tu passeras pour muet. Le billet t’annoncera pour tel. Le même billet dira que tu t’offres à la servir au bain en ma compagnie ; elle acceptera ton offre, et à l’heure qu’elle te l’ordonnera tu la déshabilleras toute nue, et ensuite tu en feras de même, et tu la frotteras depuis la pointe des pieds jusques au haut des cuisses, et pas davantage. Tandis que tu feras cela dans le bain avec elle, je me mettrai tout nu, j’embrasserai étroitement la marquise, et pour lors tu ne feras que nous regarder. Lorsque je me séparerai d’elle, tu laveras avec tes mains délicates ses parties amoureuses, et ensuite tu les essuieras. Tu feras sur moi la même fonction, et je l’embrasserai fort une seconde fois. À la fin de cette seconde fois après l’avoir de nouveau lavée, tu me laveras aussi, et tu couvriras de baisers florentins27 l’instrument avec lequel je lui aurai donné des marques non équivoques de ma tendresse. Je l’embrasserai alors pour la troisième fois, et ton office dans cette fois sera celui de nous faire des caresses à tous les deux jusqu’à la fin du combat. Tu nous feras alors la dernière ablution, et après nous avoir essuyés, tu t’habilleras, tu prendras ce qu’elle te donnera, et tu retourneras ici. Tu me verras une heure après.
— Je ferai [142v] tout ce que tu m’ordonnes ; mais tu sens combien cela devra me coûter.
— Pas plus qu’à moi, car ce sera toi que j’aurai envie d’embrasser, et non pas la vieille femme que tu verras.
— Est-elle bien vieille ?
— Elle aura bientôt soixante et dix ans28.
— Tant que ça ? Je te plains mon pauvre Giacometto. Et après, tu viendras souper, et coucher avec moi.
— Certainement.
— À la bonne heure.
J’ai vu, le jour appointé29 avec madame Audibert, le père de ma feue nièce, auquel j’ai dit la vérité de tout, excepté d’avoir couché avec elle. Il m’embrassa à reprises, et il me remercia cent fois d’avoir fait pour elle plus qu’il n’aurait pu faire lui-même. Il me dit qu’il avait reçu une autre lettre de son correspondant qui en contenait une de son fils très soumise, et très respectueuse. Il ne me demande rien pour sa dot, me dit-il, mais je lui donnerai quarante mille écus, et nous ferons la noce ici car ce mariage est fort honorable. Toute la ville de Marseille connaît Monsieur N. N., et demain je dirai toute l’histoire à ma femme qui en grâce du bel événement accordera à sa fille un plein pardon. J’ai dû m’engager d’être de la noce avec Madame Audibert qui me connaissant pour gros joueur, et ayant chez elle grande partie de jeu, s’étonnait de ne m’y voir pas ; mais je me trouvais alors à Marseille pour créer, et non pas pour détruire. Tout doit être fait à son temps.
J’ai fait faire à Marcoline une veste de velours vert jusqu’à la ceinture, et des culottes de la même étoffe, je lui ai donné des bas verts avec des souliers de peau de maroquin, et des gants de la même couleur, et un réseau30 vert à l’espagnole, avec une longue houppe derrière qui enfermait ses longs cheveux noirs. Habillée ainsi elle représentait un personnage si digne d’admiration que si elle s’était montrée dans les rues de Marseille tout le monde l’aurait suivie, car outre cela son caractère de fille ne pouvait échapper aux yeux de personne. Je l’ai conduite avant souper habillée en fille chez moi pour lui apprendre dans quel endroit de ma chambre elle devait aller se cacher après l’opération le jour dans lequel je devais la faire.
Les cultes étant finis le Samedi, j’ai fait fixer par l’oracle la régénération de Séramis au Mardi à l’heure du Soleil, de Vénus, et de Mercure, qui dans le système planétaire des magiciens se suivent comme dans l’imaginaire de Ptoléméeap. Ce devait être la neuvième, la dixième, et l’onzième heure de ce jour-là ; puisqu’étant Mardiaq la première heure devait appartenir à Mars : les heures au commencement de Mai étaient de soixante-cinq minutes chacune ; le lecteur voit donc, pour peu qu’il soit magicien, que je devais faire l’opération à Madame d’Urfé depuis deux heures, et demiear jusqu’à six moins cinq minutes. Le Lundi au commencement de la nuit à l’heure de la Lune j’avais conduit Madame d’Urfé sur le bord de la mer suivi par Clairmont qui portait la caisse qui pesait cinquante livres. Étant sûr de n’être observé de personne, j’ai dit à Madame d’Urfé que c’était le moment, et en même temps j’ai fait poser la caisse à nos pieds par Clairmont auquel j’ai ordonné d’aller nous attendre à la voiture. Nous adressâmes alors une prière de formule à Sélénis31, et nous jetâmes la caisse dans la mer avec la plus grande joie de madame d’Urfé ; mais [143v] non pas plus grande que la mienne, puisque la caisse jetée à l’eau contenait cinquante livres de plomb. J’avais l’autre dans ma chambre où personne ne pouvait la voir. De retour aux treize cantons j’y ai laissé la Marquise, en lui disant que je retournerais à l’auberge après avoir fait le remerciement à la Lune dans le même endroit où j’avais fait mes sept cultes.
Je suis allé souper avec Marcoline, et tandis qu’elle se déguisait en Jacquet j’ai écrit avec de l’alun de Roche32 sur un papieras blanc en caractères majuscules : Je suis muet, mais je ne suis pas sourd. Je sors du Rhône pour vous baigner. L’heure ata commencé. Voilà le billet, dis-je à Marcoline que tu remettras à la marquise paraissant à sa présence.
Je la fais sortir à pied avec moi, nous entrons dans mon auberge sans être vus de personne, et dans ma chambre après, où je la cache dans une armoire. Ensuite je me mets en robe de chambre, et j’entre chez madame lui donner la nouvelle que Sélénis avait établi la régénération le lendemain avant trois heures, et qui devait être terminée à cinq et demie pour ne pas risquer d’empiéter sur l’heure de la Lune, qui était à la suite de celle de Mercure.
— Vous ferez madame, qu’avant dîner le bain soit prêt ici aux pieds de votre lit, et vous vous assurerez que Brougnole n’entrera pas chez vous avant la nuit.
— Je lui dirai d’aller se promener ; mais Sélénis nous avait promis une Ondine.
— C’est vrai ; mais je ne l’ai pas vue.
— Interrogez l’oracle.
— Comme il vous plaira.
C’est elle-même qui fait la question, renouvelant ses prières au Génie Paralis pour que l’opération ne soit pas différée quand même l’Ondine ne paraîtrait pas, étant prête à se baigner toute seule. L’oracle répond que les ordres d’Oromasis sont immanquables, et qu’elle avait eu tort d’en douter. La Marquise à cette réponse se lève, et fait un culte d’expiation. Cette femme ne pouvait pas me faire pitié, car elle me faisait trop rire. Elle m’embrassa en me disant : Demain, mon cher Galtinarde, vous serez mon mari, et mon père33. Dites aux savants d’expliquer cette énigmeau.
Je ferme sa porte, et je vais tirer de l’armoire mon Ondine, qui se déshabille d’abord, et se met dans mon lit, où elle a très bien entendu qu’elle devait me respecter. Nous dormîmes toute la nuit sans nous regarder. Le matin avant d’appeler Clairmont j’ai fait qu’elle déjeune, et je l’ai avertie de rentrer dans l’armoire à la fin de l’opération, car elle ne devait pas risquer d’être vue sortant de l’auberge habillée ainsi. Je lui ai répété toute sa leçon, je lui ai recommandé d’être riante, et caressante, et de se souvenir qu’elle était muette, mais pas sourde, et qu’à deux heures et demie précises elle devait entrer, et présenter le papier à la Marquise mettant un genou à terre.
Le dîner était ordonné à midi, et en entrant dans la chambre de la Marquise j’ai vu le baignoir34 aux pieds de son lit rempli d’eau jusqu’à deux tiers. La Marquise n’y était pas ; mais deux ou trois minutes après je la vois sortir du cabinet de toilette avec beaucoup de rouge sur ses joues, une coiffe de fine dentelle, un mantelet de blonde qui couvrait sa gorge, dont quarante ans avant cette époque la France n’avait pas vu la plus belle, et avec une robe ancienne, mais très riche [144v] en or, et en argent. Elle avait à ses oreilles deux pendants d’émeraudes, et un collier de sept aigues-marines35 qui soutenait une émeraude, dont il était impossible de voir la plus nette, la chaîne qui la soutenait était de diamants très blancs d’un carat et demi en nombre de dix-huit à vingt. Elle avait à son doigt l’escarboucle que je connaissais qu’elle estimait un million, et qui n’était qu’une composition ; mais les autres pierres que je ne lui connaissais pas étaient fines comme je m’en suis assuré après.
En voyant Séramis décorée ainsi j’ai vu que je devais la flatter par mon hommage : aussi je suis allé au-devant d’elle pour lui baiser la main à genoux ; mais elle ne le souffrant pas m’invita à l’embrasser. Après avoir dit à Brougnole qu’elle la laissait en liberté jusqu’à six heures nous raisonnâmes sur la matière jusqu’à ce qu’on eût servi.
Il ne fut permis qu’au seul Clairmont de nous servir à table, et elle ne voulut ce jour-là manger que du poisson. À une heure et demieav j’ai ordonné à Clairmont de fermer notre appartement à tout le monde, et d’aller aussi se promener jusqu’à six heures s’il en avait envie. Madame commençait à se montrer inquiète, et je faisais semblant aussi de l’être un peu, je regardais à mes montres, je calculais de nouveau les minutes des heures planétaires, et je ne disais autre chose sinon : Nous sommes encore dans l’heure de Mars, celle du Soleilaw n’est pas encore commencée.
Nous entendons enfin la pendule qui marque la demie de deux heures, et deux ou trois minutes après nous voyons la belle Ondine qui entre riante, et à pas comptés, et qui va en droiture remettre sa feuille à Séramis mettant un genou à terre. Elle voit que je ne me lève pas, et elle se tient assise aussi, mais elle relève le Génie, en acceptant la feuille, et elle est surprise de la voir blanche partout. Je lui donne d’abord une plume ; elle comprend qu’elle doit consulter l’oracleax. Elle lui demande ce que c’était que cette feuille. Je reprends sa plume, je tire la pyramide de sa question, elle l’interprète, et elle trouve : Ce qui est écrit dans l’eau, ne peut se lire que dans l’eau. — Je comprends tout, dit-elle ; et elle se lève, s’approche du baignoir, y plonge la feuille déployée, et elle lit en caractères plus blancs que le papier : Je suis muet, mais je ne suis pas sourd. Je sors du Rhône pour vous baigner, l’heure d’Oromasis a commencé.
Baigne-moi donc, divin Génie, lui dit Séramis en posant la feuille sur la table, et s’asseyant sur le lit. Marcoline alors exacte à la leçon lui ôte les bas, puis la robe, puis la chemise, lui place délicatement les pieds dans le baignoir, et avec la plus grande vitesse se met toute nue entre dans le bain jusqu’au genou, tandis que m’étant mis tout seul dans le même état où elles étaient, je prie le Génie d’essuyer les pieds à Séramis, et d’être le divin témoin de mon union avec elle à la gloire de l’immortel Horosmadis roi des Salamandres.
À peine faite ma prière, l’Ondine muette qui n’était pas sourde l’exauce, et je consume36 le mariage avec Séramis en admirant les beautés de Marcoline que je n’avais jamais si bien vues.
Séramis avait été belle, mais elle était comme je suis aujourd’hui ; sans l’Ondine l’opération aurait été manquée. Séramis cependant tendre, amoureuse, propre, et point du tout dégoûtante ne me déplut pas. Après le fait : il faut, lui dis-je, attendre l’heure de Vénus.
L’Ondine nous purifia là où l’on voyait les aspersions37 de l’amour, il38 embrasse l’épouse, la baigne jusqu’au plus haut des cuisses, la caresse, tour à touray elle l’embrasse, puis elle m’en [145v] fait autant. Séramis enchantée de son bonheur admirant les charmes de cette divine créature m’invite à les examiner, je trouve qu’aucune femme mortelle ne lui ressemble, Séramis devient encore tendre, l’heure de Vénus commence, et encouragé par l’Ondine j’entreprends le second assaut qui devait être le plus fort, car l’heure était de soixante-cinq minutes. J’entre en lice, je travailleaz une demi-heure grondant en sueur,ba et fatiguant Séramis sans pouvoir parvenir à l’extrémité, etbb ayant honte à la tricher : elle nettoyait mon front de la sueur qui sortait de mes cheveux mêlée à la pommade et à la poudre : l’Ondine en me faisant des caresses les plus agaçantesbc conservait ce que le vieux corps que j’étais obligébd de toucher détruisait, et la nature désavouait l’efficacité des moyens que j’employais pour parvenir au bout du stade39. Vers la fin de l’heure à la fin je me détermine à finir après avoir contrefait toutes les marques ordinaires qui paraissent dans ce doux moment. Sortant du combat en vainqueur, et encore menaçant je ne laisse à la Marquise le moindre doute sur ma valeur. Elle aurait trouvé Anael40 injuste s’il m’avait déclaré à Vénus pour faussaire.
Marcoline même y fut trompée. La troisième heure allait, il fallait satisfaire à Mercure. Nous passons un quart de son heure plongés dans le bain jusqu’aux reins. L’Ondine enchantait Séramis par l’espèce de caresses qu’elle lui faisait, et dont le Duc régent d’Orléans n’en avait eu aucune idée41 : elle les croyait naturelles aux Génies des rivières, ainsi elle applaudissait à tout ce que le Génie femelle travaillait sur elle avec ses doigts. Émue par la reconnaissance elle pria la belle créature de me prodiguer ses trésors, et ce fut pour lors que Marcoline étala toutes les doctrines de l’école vénitienne. Elle devint tout d’un coup Lesbienne42, et pour lors me voyant vivant elle m’encouragea à satisfaire à Mercure ; mais me voilà de nouveau non pas sansbe la foudre, mais sans la puissance de la faire éclater. Je voyais la peine inexprimable que mon travail faisait à l’Ondine, je voyais que Séramis désirait la fin du combat, je ne pouvais plus le soutenir, je me suis décidé à la tricher une seconde fois par une agonie accompagnée de convulsions qui terminèrent dans l’immobilité suite nécessaire d’une agitation que Séramis trouva, comme elle me le dit après, sans exemple.
Après avoir fait semblant d’avoir recouvré mes esprits, je suis entré dans le bain d’où je suis sorti après une courte ablution. Ayant commencé à m’habiller, Marcoline en fit autant à la Marquise, qui la regardait avec des yeux qui adoraient. Tout de suite l’Ondine s’habilla, et Séramis inspirée par son Génie s’ôta le collier, et le mit au cou de la belle baigneuse qui après lui avoir donné le baiser florentin se sauva allant se mettre dans l’armoire. Séramis demanda à l’oracle si l’opération avait été parfaite. Épouvanté par cette question je lui ai fait répondre que le verbe du Soleil était dans son âme, et qu’elle accoucherait au commencement de Février de soi-même changée de sexe ; mais qu’elle devait se tenir pour cent sept heures dans son lit.
Comblée d’aise, elle trouva que cet ordre du repos de cent sept heures était divinement savant. Je l’ai embrassée, en lui disant que j’allais dormir hors de la ville pour [146v] ramasser le reste des drogues que j’y avais laissé après les cultes que j’avais faits à la Lune en lui promettant de dîner avec elle le lendemain.
Je me suis infiniment réjoui avec Marcoline jusqu’à sept heures et demie, car si je n’ai pas voulu être vu à sortir de l’auberge avec elle j’ai dû attendre la nuit. J’ai quitté le bel habit de noces que j’avais mis pour me mettre en frac, et dans un fiacre je suis allé avec elle à son appartement, portant avec moi la caisse des offrandes aux planètes que j’avais si bien gagnée. Nous mourions de faim tous les deux, mais le souper délicat que nous allions fairebf nous assurait de notre retour à la vie. Marcoline ôta sa veste verte, et se mit une robe de fille après m’avoir donné le beau collier.
— Je le vendrai, ma chère, et je te donnerai l’argent.
— Que peut-il valoir ?
— Mille sequins pour le moins. Tu iras à Venise maîtresse de cinq mille ducats courants43 : tu trouveras un mari avec lequel tu pourras être très à ton aise.
— Je te donne tous les cinq mille ducats, et mène-moi avec toi en qualité de ta tendre amie : je t’aimerai comme mon âme, je ne serai jamais jalouse, j’aurai soin de toi comme de mon enfant.
— Nous parlerons de cela, ma belle Marcoline ; actuellement que nous avons bien soupé allons au lit, car je n’ai jamais été si amoureux de toi comme à présent.
— Tu dois être fatigué.
— C’est vrai ; mais pas épuisé du côté de l’amour, car je n’ai pu, le ciel soit loué, me distiller qu’une fois.
— J’ai cru deux. La bonne vieille femme ! Elle est encore aimable. Elle dut être il y a cinquante ans la première beauté de France. Quand on devient vieux, on ne peut plus plaire à l’amour.
— Tu me montais avec force, et elle me démontait avec une force encore plus grande.
— Est-ce que tu as besoin toujours d’avoir devant tes yeux une jeune fille quand tu veux être tendre avec elle ?
— Point du tout ; car les autres fois il ne s’agissait pas de lui faire un enfant mâle.
— Tu t’es donc engagé à l’engrosser. Laisse-moi rire je t’en prie. Elle croit peut-être aussi d’être grosse.
— Sûrement elle le croit, car elle est sûre que je lui en ai donné la semence.
— Oh la plaisante chose ! – Mais pourquoi as-tu eu la bêtise de t’engager à trois coups ?
— J’ai cru qu’en te voyant cela me serait facile, et je me suis trompé. Sa peau flasque que je touchais n’était pas celle que mes yeux voyaient, et l’excès du plaisir ne voulait pas venir. Tu verras cette vérité cette nuit. Allons nous coucher te dis-je.
— Allons.
La force de la comparaison me fit passer avec Marcoline une nuit égale à celles quebg j’avais passées à Parme avec Henriette, et à Muran avecbhM. M.. Je suis resté au lit quatorze heures, dont quatre furent consacrées à l’amour. J’ai dit à Marcoline de s’habiller proprement, et de m’attendre à l’heure de la comédie. Je ne pouvais pas lui faire un plaisir plus grand.
J’ai trouvé Madame d’Urfé dans son lit toute élégante, coiffée en jeune femme avec un air de satisfaction que je ne lui avais jamais vu. Elle me dit qu’elle savait de me devoir tout son bonheur ; et elle commença en conséquence de sa folie à me raisonner très sensément. Épousez-moi, me disait-elle, et vous resterez tuteur de mon enfant, qui sera votre fils, et par conséquent vous me conserverez tout mon bien, et vous deviendrez le maître de ce que je dois hériter de M. de Pontcarré mon frère qui est vieux, et qui ne peut pas vivre longtemps. Si vous n’avez pas soin de moi dans le mois de Février prochain [147v] que je dois renaître homme, qui aura soin de moi. Dieu sait dans quelles mains je tombe. On me déclarera bâtard, et on me fera perdre quatre-vingt mille livres de rente44 que vous pouvez me conserver. Pensez-y bien Galtinarde. Je me sens déjà l’âme d’homme : je vous l’avoue : je suis amoureux de l’Ondine, et je veux savoir si je pourrais coucher avec elle dans quatorze, ou quinze ans d’ici. Si Oromasis le veut il le peut. Ah la charmante créature ! Avez-vous jamais vu une femme si belle ? Dommage qu’elle est muette. Elle doit avoir pour amant un Ondin. Mais tous les Ondins sont muets, car dans l’eau on ne peut pas parler. Je suis étonnée qu’elle n’est pas sourde. J’étais surprise de ce que vous ne la touchiez pas. La douceur de sa peau est incroyable. Sa salive est douce. Les Ondins ont un langage en gestes qu’on peut apprendre. Que je serais charmée de pouvoir confabuler45 avec cet être ! Je vous prie de consulter l’oracle, et de lui demander où je dois accoucher ; et si vous ne pouvez pas m’épouser, il me semble qu’on doit vendre tout ce que j’ai pour m’assurer un sort quand je renaîtrai, car dans ma première enfance je ne saurai rien, et il faudra de l’argent pour me donner une éducation. En vendant tout on pourrait mettre en rente une grosse somme qui déposée entre mains sûres servirait à fournir à tous mes besoins avec les seuls intérêts.
Je lui ai répondu que l’oracle serait notre seul guide, et que je ne souffrirai jamais que devenant homme et étant mon fils elle puisse être déclarée bâtard ; et elle se tranquillisa. Elle raisonnait très juste ; mais le fond de l’argument étant une absurdité, elle ne pouvait que me faire pitié. Si quelque lecteur trouve qu’en agissant en honnête homme je devais la désabuser, je le plains : c’était impossible ; et quand même je l’aurais pu je ne l’aurais pas fait, car je l’aurais rendue malheureuse. Telle qu’elle était faite elle ne pouvait se repaître que de chimères.
Je me suis habillé avec un de mes plus galants habits pour conduire avec moi Marcoline à la comédie pour la première fois. Le hasard fit que deux sœurs Rangoni filles du consul de Rome vinrent se placer dans la même loge où nous étions. Comme je les connaissais dès la première fois que j’avais été à Marseille je leur ai présenté Marcoline en qualité de ma nièce qui ne parlait qu’italien. Ce fut pour lors que Marcoline se crut heureuse, étant à la fin parvenue à pouvoir parler avec une Française dans sa langue vénitienne remplie de grâces. La cadette de ces deux sœurs, très supérieure en charmes à son aînée, est devenue peu d’années après princesse Gonzague Solferino46. Le prince qui l’a épousée orné de littérature47, et même de génie, quoique pauvre, n’était pas moins de la famille Gonzague étant fils de Léopold très pauvre aussibi et d’une Medini sœur de ce Medini qui est mort en prison à Londres l’année 1787. Babet Rangoni, quoique pauvre fille du consul de Rome, marchand de Marseille, ne méritait pas moins de devenir décorée du titre de princesse, car elle en avait les airs, et les manières. Elle brille par son nom de Rangoni dans la série des princes qui se trouve sur tous les almanachs. Son mari fort vain est enchanté que le lecteur de l’almanach croie que sa femme est de la famille illustre de Modène. Vanité innocente. Les mêmes almanachs donnent à la Medini mère de ce prince le nom de Medici. Ce sont des petits mensonges sortant de la morgue de la noblesse, qui ne font aucun mal à la société. Ce prince que j’ai vu à Venise il y abj dix-huit ans vivait d’une suffisante pension que luibk avait faite l’impératrice Marie-Thérèse, je souhaite que l’empereur défunt Joseph ne la lui ait pas ôtée48, car il la mérite et par ses mœurs, et par son esprit enclin à la littérature.
Marcoline à la comédie ne fit que jaser avec la charmante jeune Rangoni, qui voulait m’engager à la conduire chez elle ; mais je m’en suis dispensé. Je pensais au moyen d’envoyer à Lyon Madame dont je ne savais plus que faire, et qui à Marseille m’embarrassait.
[148v] Le troisième jour après sa régénération elle me donna une question à faire à Paralis pour savoir où elle devait se disposer à mourir, c’est-à-dire à faire ses couches, et ce fut à cette occasion que j’ai fait sortir l’oracle qui ordonnait un culte aux Ondins sur deux rivières dans la même heure, après lequel la chose serait décidée, le même oracle me disait que je devais faire trois expiations à Saturne à cause du traitement trop dur que j’avais fait au faux Querilinte, auquel culte Séramis n’avait aucune raison d’intervenir, comme elle devait se trouver présente au culte aux Ondins.
En faisant semblant de penser à l’endroit où deux rivières se trouvaient l’une peu distante de l’autre ce fut elle-même qui me dit que Lyon était arrosé par le Rhône, et par la Saône, et que rien n’était plus facile que le faire dans cette ville, et je suis tombé d’accord. Ayant interrogé s’il y avait des préparatifs à faire j’ai fait répondre qu’il ne fallait que verser une bouteille d’eau de la mer dans chacune des deux rivières quinze jours avant de faire le culte, cérémonial dont Séramis pouvait s’acquitter en personne à la première heure diurne de la Lune chaque jour. Il faut donc, me dit Séramis, remplir les bouteilles ici, car tous les autres ports de mer de la France en sont plus éloignés, et il faut que je parte d’abord qu’il me sera permis de sortir de mon lit, et que je vous attende à Lyon. Vous voyez qu’étant obligé de faire ici des expiations à Saturne vous ne pouvez pas venir avec moi. J’en conviens en faisant semblant debl ressentir de la peine me voyant forcé à la laisser partir seule, je lui porte le lendemain deux bouteilles cachetées remplies d’eau salée de la méditerranée, j’établis qu’elle verserait les bouteilles dans les rivières le quinze du mois de Maibm où nous étions, en lui promettant d’être à Lyon avant que les deux semaines expirent, et nous établissons son départ pour le surlendemain qui était le onze. Je lui ai donné par écrit les heures de la Lune, et son itinéraire pour coucher à Avignon49.
Après son départ je suis allé me loger avec Marcoline. Je lui ai remis ce jour-là quatre cent soixante louis en or qui joints à cent quarante qu’elle avait gagnésbn au Biribi la faisaientbo riche de six cents louis50. Ce fut le lendemain du départ de la Marquise que Monsieur N. N. arriva à Marseille avec une lettre de Rosalie Parretti qu’il me porta le même jour. Elle me disait que son honneur, et le mien m’obligeait à présenter moi-même le porteur de sa lettre au père de ma nièce. Rosalie avait raison ; mais la fille n’étant pas ma nièce la chose devenait embarrassante. Mais cela n’empêcha pas que je ne lui dise après l’avoir bien embrassé que j’allais d’abord le présenter à Madame Audibert amiebp intime de sa prétendue, qui le présenterait avec moi à son futur beau-père, qui après le conduirait voir sa fille qui était à deux lieues de Marseille.
Monsieur N. N. était allé se loger aux treize cantons, où on lui avait d’abord dit où je demeurais, il était enchanté de se voir parvenu au comble de ses vœux, et sa joie augmenta lorsqu’il vit comme Madame Audibert l’a reçu. Elle prit d’abord son mantelet, elle monta avec lui dans ma voiture, et elle nous conduisit chez M. N. N.51 qui après avoir lu la lettre de son correspondant le présenta à sa femme qu’il avait déjà prévenuebq, en lui disant : Ma chère femme voilà notre gendre. [149v] Je fus fort étonné lorsque cet homme adroit, et d’esprit, instruit d’avance par Madame Audibert me présenta à sa femme me nommant son cousin, le même qui avait voyagé avec leur fille. Elle me dit des honnêtetés, et voilà l’embarras fini. Il envoya d’abord un exprès à sa sœur pour lui faire savoir qu’il irait le lendemain dîner chez elle avec sa femme,br son futur gendre, madame Audibert, et un de ses cousins qu’elle ne connaissait pas. Après avoir envoyé l’exprès, il nous invita, et madame Audibert se chargea de nous conduire. Elle lui dit que j’avais avec moi une autre nièce que sa fille aimait beaucoup, et qu’elle serait enchantée de revoirbs. Il en fut ravi. Admirateur de l’esprit de cette femme je fus enchanté de procurer ce plaisir à Marcoline, et j’ai fait les plus sincères remerciements à Madame Audibert qui s’en alla nous disant qu’elle nous attendrait à sa maisonbt le lendemain à dix heures.
J’ai alors conduit chez moi M. N. N. qui vint à la comédie avec Marcoline qui aimait à parler, et qui à cause de cela ne pouvait pas se souffrir avec des Français qui ne parlaient que leur langue. Après le spectacle M. N. N. soupa avec nous, et ce fut à table que j’ai donné la nouvelle à Marcoline, qu’elle dînerait le lendemain avec sa chère amie : j’ai cru qu’elle deviendrait folle de joie. Après le départ de M. N. N. nous nous couchâmes d’abord pour être prêts le lendemain de bonne heure. Le futur ne se fit point attendre. Nous fûmes à l’heure fixée chez Madame Audibert qui parlait italien, et qui trouvant Marcoline un vrai bijou, lui fit cent caresses,bu se plaignant que je ne la lui avais pas présentée. Nous arrivâmes à onze heures à S. Louis, où j’ai eu le plaisir de voir le beau coup de théâtre. Mademoiselle P. P. avec un air de dignité mêlé de respect, et de tendresse faire l’accueil le plus gracieux à son futur, me remercier aprèsbv d’avoir eu l’attention de le présenter à son père, et passer du sérieux au joyeux pour donner cent baisers à Marcoline, qui était là toute étonnée de ce que sa chère amie ne lui avait pas dit d’abord quelque chose.
Tout le monde à ce dîner fut content, et très gai. Je riais en moi-même quand on me demandait pourquoi j’étais triste. On le croyait parce que je ne parlais pas ; mais il s’en fallait bien que je fusse triste. Ce fut un des plus beaux moments de ma vie. Dans ces beaux moments mon esprit se trouvait concentré dans la divine tranquillité du vrai contentement, je me voyais là l’auteur de toute la belle comédie, très satisfait de voir (sur ma balance) que je faisais dans ce monde plus de bien que de mal, et que sans être né roi il me réussissait de faire des heureux. Il n’y avait personne à cette table qui ne me fût redevable de son contentement particulier : cette réflexion faisait mon bonheur, dont je ne pouvais jouir que dans le silence.
Mlle P. P. retourna à Marseille avec son père, sa mère, et son futur que M. P. P. voulut d’abord loger chez lui, etbw j’y suis retourné avec Madame Audibert qui me fit promettre de conduire à souper chez elle Marcoline. On avait fixé le mariage à la réponse d’une lettre que M. P. P. avait écritebx au père de son futur gendre. Nous étions tous invités à la noce, et Marcoline était très flattée d’y être. Quel plaisir pour moi de voir cette jeune Vénitienne à notre retour de S. Louis folle d’amour. Telle est, ou doit être, toute fille qui vit avec un vrai amant qui a des attentions pour elle : toute sa reconnaissance se convertit en amour, et l’amant se voyant récompensé redouble de tendresse.
À souper chez Mad. Audibert un jeune hommeby fort riche gros marchand de vin, son propre maître, qui avait été un an à Venise, assis auprès de Marcoline, qui dit mille jolies choses, se [150v] montra sensible à ses charmes. Je fus toujours jaloux de toutes mes maîtresses par caractère, mais lorsque je pouvais entrevoir leur fortune dans le rival que je voyais naître devant mes yeux la jalousie s’en allait. Pour cette première fois je n’ai fait que demander à Madame Audibert qui était ce jeune homme, et je fus très content de savoir qu’il était sage maître de cent mille écus avec des gros magasins de vins à Marseille, et à Sètebz.
Le lendemain à la comédie il est entré dans la loge où nous étions, et je fus charmé de voir que Marcoline lui fit un accueil très gracieux. Je l’ai engagé à souper avec nous, il fut respectueux, ardent, et tendre. À son départ je lui ai dit que j’espérais qu’il me ferait cet honneur quelqu’autre fois ; et resté seul avec Marcoline je lui ai fait compliment sur sa conquête en lui faisant envisager une fortune à peu près égale à celle que Mad. P. P. avait faite ; mais au lieu de la trouver reconnaissante, je l’ai vue furieuse.
— Si tu veux, me dit-elle, te défaire de moi envoie-moi à Venise, je ne veux pas me marier.
— Apaise-toi, mon ange ; me défaire de toi ? Quel langage ! Quelles marques t’ai-je données qui puissent te faire juger que tu m’es à charge ? Cet homme beau, poli, jeune, et riche t’aime, j’ai cru de voir qu’il te plaît, désireux de te voir heureuse, et non sujette aux caprices de la fortune, je te fais envisager de loin un heureux sort, et tu me brusques ? Charmante Marcoline ne pleure pas : tu m’affliges.
— Je pleure parce que tu t’es imaginé que je l’aime.
— Cela pouvait être : je ne l’imaginerai plus. Tranquillise-toi, et allons nous coucher.
Elle passa des larmes aux ris, et aux caresses comme un éclair, et nous ne parlâmes plus du marchand de vin. Le lendemain à la comédie il vint dans notre loge, et Marcoline fut polie, mais avec réserve. Je n’ai pas osé l’inviter à souper avec nous. Marcoline à la maison me remercia de ne l’avoir pas prié, et me dit qu’elle en avait eu peur. Ce fut assez pour me régler à l’avenir. Le lendemain Madame Audibert vint nous faire une visite pour nous prier à souper de la part du marchand de vin chez lui-même : je me suis d’abord tourné à Marcoline pour lui demander si elle acceptait avec plaisir cette invitation, et elle répondit qu’elle était trop heureuse de se trouver là où madame d’Audibert était. Elle vint donc nous prendre vers le soir, et elle nous conduisit chez le marchand qui nous donna à souper sans avoir invité autre personne. Nous vîmes une maison de garçon où il ne manquait autre chose qu’une femme faite pour en faire les honneurs, et en être la maîtresse. Le jeune homme à ce souper très délicat partagea ses attentions entre Madame, et Marcoline, qui ayant appris les belles, et nobles manières de Mlle P. P. y fut à ravir. Gaie, honnête, décente, je me suis trouvé sûr qu’elle avait enflammé l’honnête marchand.
Madame Audibert pas plus tard que le lendemain me pria par un billet de passer chez elle. J’y fus, et un peu surpris, je l’ai entendue me demander pour femme du marchand de vin Marcoline. Je n’ai pas beaucoup pensé pour lui répondre que j’en étais content, et que sous bonne garantie je lui donnerais dix mille écus ; mais que je ne pouvais pas m’exposer à lui en parler.
— Je vous l’enverrai, Madame, et si vous pouvez avoir son consentement je tiendrai ma parole ; mais vous ne lui parlerez pas de ma part, car cela pourrait l’affliger.
—caJ’irai la prendre moi-même, elle dînera chez moi, et vous viendrez la prendre à l’heure de la comédie.
Le lendemain elle vint, et Marcoline que j’avais prévenue [151v] alla dîner avec elle. Sur les cinq heures je fus chez la dame, où voyant Marcoline d’une humeur charmante je n’ai su que conjecturer. Elles étaient tête-à-tête, n’étant pas appelé à part par Mad. Audibert, je n’ai pas non plus voulu l’appeler ; et à l’heure de la comédie nous partîmes. Marcoline chemin faisant me fit cent éloges du bon caractère de cette femme, sans jamais me parler de l’affaire ; mais à la moitié de la pièce j’ai deviné tout. J’ai vu le jeune homme sur l’amphithéâtre, et je ne l’ai pas vu paraître dans notre loge, où il y avait deux places vides.
Quel plaisir pour Marcoline de me voir à souper plus amoureux plus tendre que jamais ! Ce ne fut qu’au lit dans la sincérité de la joie qu’elle me rendit tout le discours que Madame Audibert lui avait fait. Je ne lui ai jamais, me dit-elle, répondu autre chose sinon que je ne me marierai que quand tu me l’ordonneras. Je te suis obligée cependant des dix mille écus dont tu serais prêt à me faire présent. Tu as jeté la chose sur moi, et moi je l’ai jetée sur toi. J’irai à Venise quand tu voudras, si tu crois de ne pouvoir pas me conduire en Angleterre, mais je ne me marierai pas. Il y a apparence que nous ne verrons plus ce Monsieur, fort aimable d’ailleurs, et que je pourrais aimer, si je ne t’avais.
Effectivement nous n’entendîmes plus parler de lui. Le jour de la noce de Mlle P. P. arriva ; nous fûmes invités, et Marcoline y parut avec moi sans diamants, mais avec tout le luxe en parure qu’elle pouvait désirer.
Chapitre XI [version courte]1
Ma feinte nièce, devenue ma maîtresse, m’enflammait. Le cœur me saignait quand je pensais que Marseille devait être le tombeau de mon amour. Tout ce que je pouvais faire était d’y aller à très petites journées : aussi ai-je voulu dormir à Fréjus, au Luc, à Brignoles, et à Aubagne, où j’ai passé avec elle la sixième nuit délicieuse, qui fut la dernière.
Arrivant à Marseille, j’ai fait descendre mon frère, et Passano à la première auberge que j’ai vueb en passant ; et suivant mon chemin, je me suis arrêté devant la porte de madame Audibert, où j’avais décidé de faire descendre Melle P. P., que je n’appellerai plus ma nièce. C’était chez elle qu’elle avait connu Monsieur Croce, et c’était elle-même qui m’avait conseillé de la conduire chez elle ; mais je devais monter chez cette dame tout seul pour m’assurer qu’elle la recevrait avec plaisir. Je l’avais connue la première fois que j’avais été à Marseille. Melle P. P. comptait sur l’esprit de cette dame pour parvenir à se réconcilier avec son père.
Je l’ai donc laisséec dans la voiture avec Marcoline, et je suis monté chez elle, qui me vint au-devant curieuse de voir la personne qui arrivait chez elle en poste.
M’ayant d’abord reconnu, elle n’eut aucune difficulté à me conduire dans une chambre pour entendre ce que j’avais à lui dire. Je lui aid communiqué en bref toute [154v] l’histoire de Melle P. P., le bonheur que j’avais eu de la sauver du précipice, et l’autre plus grand de lui trouver une amoureux, qui devait arriver dans quinze jours à Marseille pour l’obtenir pour femme des mains de son père, dont elle espérait d’obtenir un généreux pardon, si elle voulait s’intéresser à sa faveur. Elle me répond qu’elle fera tout ce qui pourra dépendre d’elle, qu’elle la gardera dans sa propre maison, où personne ne la verra, et elle me demande où elle est. D’abord qu’elle m’entend lui dire qu’elle était dans ma voiture, elle descend, elle va la recevoir entre ses bras, et les voilà dans les embrassements, dans la joie, et dans les larmes. Je les laisse leur promettant d’aller les voir tous les jours, et après avoir fait monter sa malle, et ses paquets, je vais descendre Marcoline chez le vieux bonhomme, où j’avais tenu Rosalie. Je la fais loger dans le même appartement que j’avais occupé dans ce temps-là, je fais monter ses paquets, sa malle, je fais mon marché, je la recommande à l’hôte, je la console l’assurant qu’elle reverra sa chère amie très heureuse, et lui promettant de la revoir tout au plus tard le lendemain, je la laisse, et l’hôte me donne les clefs de sa porte, et met près d’elle sa propre nièce, que je connaissais. Je lui ai laissé dans une bourse tout son argent réduit en or. C’était 125 louis2.
Je suis allé à grand trot aux treize cantons, où madame d’Urfé qui m’attendait depuis trois semaines, m’avait gardé l’appartement voisin de celui qu’elle occupait.
Le lecteur peut se figurer les circonstances de cette entrevue. Elle me revoyait à la fin, et prévenue par la dernière lettre que je lui avais écritef de Gênes, elle était sûre que je [155r] lui conduisais Querilinte. C’était le fameux Federico Gualdo, c’était le chef des Rosecroix, qui devait la faire mourir pour la faire renaître homme. Le goût que j’avais pris à mes folies m’avait mis dans le devoir de nourrir la sienne, et elle ne me faisait plus pitié. Je ne pouvais espérer de la guérir, que quand elle serait parvenue à n’avoir plus d’argent, et je travaillais à cela sans aucun scrupule. Je me serais trouvé coupable, si mon projet eût été d’en faire un bon usage pour mon propre avantage, et pour m’enrichir : je me serais pour lors reconnu avare, intéressé, trompeur, et indigne de l’estime que je voulais avoir de moi-même, et que je savais de mériter par mes sentiments ; mais ne pensant qu’à satisfaire à mes caprices, et à faire des folies, je croyais qu’il m’était très permis de me servir de l’argent d’une folle.
Quand elle me demanda où était Querilinte, et que je lui ai répondu qu’il était à Marseille, et que je le lui présenterais dans le jour suivant, elle me pria de demander à Paralis, si les présents qu’elle lui avait préparés étaient ceux qui lui convenaient.
Ne sachant pas en quoi ces présents consistaient, et ne pouvant pas lui demander de les voir, j’ai fait prononcer par l’oracle qu’ils étaient dignes d’être offerts par la divine Séramis à son futur père ; mais que c’était à moi à les sacrer avant de les exposer à la vue du chef des Rosecroix.
Elle me fit alors entrer dans son autre chambre, et elle ouvrit un tiroir, où elle me fit voir sept paquets dans une caisseg destinés aux sept planètes. Dans chaque paquet il y avait sept livres du métal qui dépendait de la planète. [155v] Elle me fit voir les sept livres d’or pour le Soleil qu’elle avait pulvériséesh elle-même. Mais ce qui m’intéressa davantage furent les sept pierres précieuses qui appartenaient aussi chacune à la planète qui l’avait produite. Son poids était de sept carats. Un diamant, un rubis, une émeraude, un saphir, une Chrysolithe jaune, un topaze qu’elle croyait oriental, et un Opale qui était une composition, malgré qu’elle la crût naturelle.iCes pierres étaient de toute beauté. J’ai d’abord décidé en moi-même que Querilintej n’aurait, ni ne verrait jamais ce trop beau présent.
Pour commencer à m’en assurer je l’ai flattée l’autorisant par un oracle à apposer sur la caisse les trois cachets de l’ordre que le seul Querilinte aurait la faculté de rompre. Elle tenait cachetée ainsi dans une fiole d’or la médecine universelle, dont un Génie de l’air veillait à la garde. Elle tira hors d’un étui les divins cachets, elle alluma sept bougies, et après avoir lu trois psaumes qu’elle connaissait, et que je n’ai pas manqué d’approuver, elle ferma la caisse, et elle la rendit inviolable par les trois empreintes. L’une représentait Horosmadis debout, et tout nu ayant la figure d’un astre sur la poitrine. Un autre figurait un oiseau qu’elle appelait Dragon. Le troisième était le talisman d’Hermès.
Je lui ai promis qu’elle dînerait le lendemain avec Querilinte ; mais qu’elle devait se préparer à le trouver fort triste.
— Pourquoi est-il triste.
— Il ne peut pas m’en dire la raison ; et en vain je l’ai demandée à Paralis.
— C’est apparemment quelque grand malheur qui menace l’ordre ; mais j’espère que cela n’empêchera pas ma régénération.
— Soyez-en sûre.
Je ne l’ai quittée que le lendemain de très bonne heure pour aller, malgré ma grande répugnance, instruire Querilinte du rôle qu’il devait jouer vis-à-vis de cette femme, dont il n’avait pas d’idée, et qui devait à son tour le surprendre par des questions, [156r] et par des propos auxquels il ne saurait que répondre.
Cet homme était assez beau, il était dans l’âge, mais il avait l’air vigoureux, et il avait de l’esprit ; mais son esprit n’était pas celui qui lui aurait été nécessaire pour représenter l’homme le plus savant, et le plus puissant de l’univers : outre cela il ne possédaitk ni le ton, ni les manières propres à disposer une femme du caractère de madame d’Urfé à se féliciter d’être destinée à devenir son vase l’élection dans l’hypostase qu’elle se figurait. Outre cela il ne s’expliquait en français que très mal. Je me repentais de l’avoir choisi ; mais c’était trop tard ; et je ne savais plus comment faire pour différer encore une opération que mon oracle avait garantiel immanquable à Marseille à cette femme que je craignais toujours de voir revenir de sa folie.
Je vais donc chez lui, je fais sortir mon frère je ferme la porte et me voilà tête-à-têtem.
—n Aujourd’hui, monsieur, je vous présenterai à madame la marquise d’Urfé, et nous dînerons vous, et moi avec elle. Elle vous tiendra des propos que vous trouverez nouveaux, et dont vous ne comprendrez ni le fondement ni le but. J’espère que vous aurez l’adresse de lui cacher votre ignorance, car elle vous croit savant, et il m’importe qu’elle reste dans cet abus. Ayez cette complaisance, et comptez sur ma reconnaissance.
— Je pourrais vous servir ; mais si elle m’interroge, il faudra bien que je lui réponde, et pour lors il me sera impossible de lui en imposer.
— Je sais que vous avez assez d’esprit pour lui donner des réponses évasives.
— Elle me trouvera impoli.
— Ne craignez pas cela, et d’ailleurs je serai prêt à vous aider, et à vous tirer d’embarras toutes les fois que je vous y verrai.
— J’entends. Vous voulez une scène de comédie dans le goût de [156v] celle de Lope de Vega Carpio dans le Roi Tonto3.
— Je ne connais pas cette comédie ; mais je vois que vous m’avez compris.
— Très bien : et j’espère que vous serez content.
Après ce concert, je lui ai dit de se tenir prêt à midi, et je suis allé voir Mlle P. P. que j’ai trouvéeo très contente en compagnie de Mad. Audibert. Son père était allé la voir d’abord qu’il sut de celle-ci qu’elle était chez elle. Il lui avait pardonné, et il s’était déclaré impatient de voir à Marseille le fils de son correspondant N. N. pour voir vérifié le mariage en question, qui devait faire oublier à ses parents la grave faute qu’elle avait commise. En attendant il avait décidé de la conduire à demeurer à la campagne chez sa sœur, où il pourrait facilement faire aller sa mère, qui en peu de jours la remettrait dans ses bonnes grâces. Cette campagne était à très peu de distance depS.t Louis à deux lieues de Marseille. Elle me dit qu’il voulait absolument me connaître, et il trouva que j’avais fort bien fait à me donner à Gênes la qualité de son oncle. Madame Audibert me promit de me faire savoir quand je pourrais dîner chez elle avec M. P. P. après qu’il aurait conduit sa fille à la bastide de S. Louis. Mlle P. P. m’engagea à lui promettre d’aller la voir chez sa tante avec sa chère Marcoline.
Très content de la bonne tournure que prenait cette affaire, j’en ai d’abord donné la nouvelle à Rosalie par une lettre où je lui démontrais qu’elle devait solliciter le départ de M. N. N., car je désirais d’être encore à Marseille à son arrivée.
À midi je suis allé prendre Passano, et je l’ai conduit aux treize cantons. Pour se mettre avec élégance, il s’était rendu caricature. On voyait qu’il avait teint en noir ses sourcils, et qu’il avait mis du rouge. Sa perruque était poudrée en blanc, ce qui faisait avec sa peau noire le plus cruel contraste. Je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas mis du blanc. Mais quand j’ai vu Mad. d’Urfé, toute la tristesse que me causait cette corvée se tourna en gaieté, car jamais folle ne s’était mise plus bizarrement qu’elle tant dans ses atours, comme dans [157r] sa coiffure, dans le collier, dans les bracelets, et dans les bagues qu’elle avait à ses doigts. Je me suis reconnu pour sage en qualité de surintendant d’un sot méchant, et d’une folle magnifique misérable victime de sa fausse science, et de son projet chimérique.
À l’apparition de Passano, qui lui fit la profonde révérence qu’il devait lui faire, elle lui donna le titre de Votre Divinité, et elle allait s’agenouiller devant lui, si tout épouvanté je ne l’avais pas retenue. Fâché dans ce moment-là de ne l’avoir pas concertée, je lui ai dit à l’oreille qu’elle allait tout gâter si elle ne traitait pas l’adepte d’égal à égal. Elle m’obéit dans l’instant. L’accueil inattendu avait ébahi le sot, et le voyant égaré l’envie de rire me prit ; mais il ne fallait pas rire. Je les ai fait placer l’un près de l’autre sur un canapé, et pour que rien ne m’échappe je me suis assis vis-à-vis d’eux sur un tabouret.
La marquise débuta par lui dire qu’elle l’attendait de retour depuis l’heureux moment qu’il l’avait rendue féconde d’Isiaris, et elle tira de sa poche le portrait de sa divine fille que je n’avais jamais vu. Il le regarda, et il lui dit qu’il lui ressemblait à la perfection, et qu’il désirait de posséder le pareil. Vous pourrez facilement vous le procurer, lui répondit-elle, à votre premier voyage au Soleil. Je lui ai alors marché sur le pied ; mais Passano m’a plu lui répondant qu’il ne saurait y aller qu’avec elle. Elle soupira lui mettant une main sur la cuisse, ce qui le fit rire, et lui en faire autant ; mais me donnant un coup d’œil il crut de voir que j’avais désapprouvé son geste, et tirant de sa poche sa tabatière, il lui offrit une prise de tabac. Vous savez, lui dit-elle, que je n’ose pas en prendre ; mais je vous entends.
Disant cela elle tira de sa poche une tabatière, et elle la lui présenta,q prenant la sienne. Passano, quoique surpris, n’hésita pas à consentir au troc ; mais j’ai clairement connu qu’il n’y aurait pas consenti, s’il n’eût été persuadé que la boîte était d’or, tandis que la sienne était de papier mâché. J’ai ri en moi-même, pendant le dîner, quand [157v] j’ai entendu madame dire que la tabatière qu’elle lui avait donnéer était l’ouvrage de Renée de Savoie, et que le métal était de l’or ; mais tel qu’aucun alchimiste ne parviendrait jamais à rendre malléable. C’était enfin, nous dit-elle, de la platine du Pinto4, malgré qu’elle eût la couleur de l’or.
J’ai compris par là que ce n’était ni de l’or, ni de la platine ; mais Passano cependant n’y avait rien perdu. Su cette boîte de madame d’Urfé il y avait des emblèmes, dont elle seule pouvait donner l’explication, et sur celle de Passano il y avait des étoiles d’or sur un champ bleu.
Pendant le dîner, Passano eut l’air de l’écouter, mais il suivit volontiers mon précepte de garder le silence, mangeant comme un loup, et buvant si fort qu’il se soûla. Madame parla presque toujours des planètes, et de la voie lactée, où, elle espérait de se trouver avec Querilinte après sa renaissance. Elle lui demanda souriant si elle pouvait être sûre de s’y trouver avec lui. Fort surpris de cette question, il lui répondit qu’il lui donnerait dans trois jours une réponse positive. Cettes échappatoire me plut ; mais la question de madame était contraire aux instructions que je lui avais donnéest ; mais celle que j’ai trouvéeu très indiscrète arriva au dessert. Elle lui dit que les présents qu’elle avait destinés aux planètes, et qu’elle lui remettrait après qu’elle les aurait consacrés lui coûtaient cent mille écus5, mais que cette somme ne lui paraissait rien quand elle pensait à la faveur qu’elle allait lui procurer.
Il me tardait de la faire finir, car croyant de ne rien dire, elle disait trop. Nous nous levâmes de table, et [158r] l’animal, qui pour avoir trop bu, ne pouvait pas se tenir debout, s’endormit après le café. J’ai alors dit à la divine Seramis qu’elle avait trop parlé, et que nous devions aux planètes un culte d’expiation, elle dans sa chambre à minuit à Saturne, moi en rase campagne à la Lune, et que c’était en conséquence de ses indiscrétions que Querilinte s’était endormi. Cette nouvelle la mit au désespoir ; mais je l’ai calmée. Je l’ai conseillée à se retirer avant que l’adepte se réveille, et de disposer tout pour son culte dont elle connaissait très bien le cérémonial, tandis que j’allais à en faire de même quelque part hors de la ville. Fort affligée de devoir se reconnaître pour la cause de la mauvaise nuit que je devais passer elle alla s’enfermer dans sa chambre appelant sa fidèle Brougnole6 pour qu’elle l’aidât à se déshabiller. J’ai réveillé Passano pour le reconduire chez lui. À moitié chemin il ne put pas s’empêcher de vomir tout son dîner dans la voiture ce qui me convainquit que je devais penser au moyen de trouver un chemin différent à l’accomplissement du vœu de la divine Séramis, que les contretemps faisaient devenir toujours plus folle. J’ai laissé Passano chez lui, le conseillant d’aller d’abord se coucher, et ma voiture étant sale à ne pas pouvoir s’y tenir, je suis allé me délasser chez Marcoline, où au lieu d’aller faire un culte à la Lune7 je suis resté jusqu’à midi du lendemain.
Marcoline s’appelait heureuse, et elle se flattait que je la conduirais à Londres avec moi. Elle ne désirait, pour ne pas s’ennuyer, que d’avoir avec elle, quand je n’y étais pas, une [158v] femme qui parlant italien pût l’instruire dans la langue française. Je l’ai consolée l’assurant que j’y penserais, et en attendant j’ai fait toutes les dispositions pour la faire aller à la comédie tous les jours avec la nièce de l’hôte, lui promettant d’aller souper, et coucher avec elle le plus souvent qu’il me serait possible. Elle savait que je me devais à une dame, et elle n’était pas jalouse. Ce qui mit du beaume dans son âme fut le compte exact que je lui ai rendu de l’accueil que M. P. P. avait fait à sa fille, et la parole que je lui ai donnéev que nous irions lui faire une visite chez sa tante après que son père m’aurait connu.
Sortant de l’auberge, j’ai pris une chaise à porteurs pour aller parler à Passano, que j’ai trouvé avec un homme qui ramassait des pièces, des pots d’onguent, et l’attirail de chirurgien.
— Êtes-vous malade ? lui dis-je.
— Oui, me répond-il brusquement, et je vous informerai tout à l’heure de ma maladie.
L’homme à peine parti, il me dit en deux mots qu’il avait la V….., mais que pour en guérir il en ferait son affaire. Ce que j’ai à vous dire d’important, me dit-il, c’est que je prétends que vous me donniez cinquante mille écus. Sans cela ne vous flattez pas d’avoir les présents aux planètes qui en valent cent mille, car demain tout au plus tard je découvrirai à Madame d’Urfé toute cette intrigue, et je ferais quelqu’autre chose qu’il n’est pas nécessaire que je vous dise. Nous sommes dans une ville où on trouve bonne justice.
Je pars sans lui répondre un seul mot, et je vais chez madame d’Urfé. Il y a des cas dans lesquels l’homme sage doit se déterminer sans rien dire, les pourparlers ne pouvant que rendre son affaire moins susceptible de remède. [159r] Madame d’Urfé me reçut étant encore au lit, et me présentant un papier dans lequel elle demandait à Paralis si son culte d’expiation avait été parfait, et si elle était retournée en grâce. L’oracle lui répondit qu’elle était redevenue pure, et que le Génie de Saturne lui promettait son plein suffrage dans sa prochaine hypostase qu’il fallait exécuter d’une façon tout à fait différente de celle que nous avions concertée.
À une seconde demande que je lui ai faitew me montrant tout étonné, l’oracle me répond que je devais attendre à l’interroger à l’heure de Mars8, me gardant de sortir de l’appartement de Séramis jusqu’à l’heure de Mercure du jour suivant.
Voilà madame d’Urfé dans l’alarme, mais en même temps enchantée de savoir que je dois passer vingt-quatre heures sans me séparer d’elle. En attendant ayant jusqu’à l’heure de Mars cinq heures devant nous, elle ordonne à dîner, elle se lève, et je lui dis que j’avais à lui communiquer un fait qu’elle trouverait très extraordinaire. Je me trouve déterminé sur-le-champ à lui rendre mot pour mot tout ce que Passano venait de me dire. Avant de faire parler Paralis, il me semblait de devoir découvrir ce qu’elle penserait de l’extravagance de Querilinte. Elle était enchantée quand je la mettais dans le cas de se croire plus habile que moi à prévoir l’avenir, et principalement à trouver des expédients pour sortir d’embarras dans des conjonctures que j’affectais de trouver très difficiles.
Je lui ai donc tout dit avant de nous mettre à table, et comme je m’y attendais, je ne l’ai pas vue surprise. Elle me dit que son Génie, qui ne lui parlait que quand elle dormait l’avait avertie que l’homme que je lui avais [159v] présenté n’était pas le même Querilinte qui était parti de Gênes avec moi, mais S. Germain devenu son ennemi depuis qu’elle était allée dire au duc de Choiseul qu’elle l’avait vu au bois de Boulogne. Grand magicien il l’avait fait disparaître, et il s’était mis près de moi à sa place.
Telle était l’imagination de cette femme. Me montrant surpris, j’ai affecté de nex pas croire la chose vraisemblable ; mais bien déterminé à la confirmer par mon oracle à l’heure de Mars. Nous dînâmes donc, et deux heures après, ayant fait elle-même la pyramide, j’ai joui de sa satisfaction quand elle me vit étonné que l’oracle confirmait tout ce qu’elle m’avait dit. Il disait que je devais rester chez elle jusqu’à midi du lendemain, parce que jusqu’à cette heure-là je pouvais être assassiné, et que son Génie lui indiquerait le moyen de faire partir le noir magicien de Marseille tant pour ma propre sûreté que pour la sienne.
Je l’ai vue bien aise que Paralis lui attribuât ce pouvoir si son Génie lui ordonnait d’en user ; mais elle ne savait pas comment. Après souper je l’ai laissée pour aller me coucher dans ma chambre très curieux de ce que son Génie lui suggérerait dans la nuit.
Elle me fit appeler à neuf heures pour me faire lire une lettre de quatre pages que Passano lui avait écrite, comme il m’avait menacé, dans laquelle il lui disait de moi mille infamies. Elle n’avait pu presque rien comprendre à son griffonnage ; mais elle me pria de demander à Paralis, si elle devait faire ce que son Génie lui avait insinué. J’ai fait que Paralis lui réponde qu’après ce que son Génie lui avait dit elle ne devait consulter que son propre courage. Je ne voulais pas risquer de compromettre ma cabale. Après cette réponse, elle me dit que nous nous reverrions dans le [160r] jour suivant ; et elle envoya prendre des chevaux de poste.
— Puis-je savoir, madame, où vous allez ?
— À Aix.
— Pour quoi faire ?
— Demandez cela à votre oracle.
La voyant rire, j’ai dû faire semblant de rire, et la laisser aller. Je ne pouvais plus reculer, et je devais passer par là ; mais mon inquiétude était extrême. Elle partit une demi-heure après, et je ne l’avais jamais vue si intrépide.
On me remit un billet de madame Audibert qui me priait à dîner avec M. P. P. J’y suis allé avec la grosse puce à l’oreille9, et j’ai connu avec plaisir le bon père. Il avait reçu la veille une lettre de son ancien correspondant qui lui annonçait l’arrivée imminente de son fils, et lui demandait en même temps sa fille pour sa femme ne lui demandant aucune dot ; mais il avait déjà décidé de lui donner 40 m. écus10. Il lui parlait du ch.r de Seingalt son oncle, et nous rîmes. Je lui ai dit que je n’avais voulu faire la figure de son oncle que pour l’honneur de sa fille, et il m’embrassa. Je lui ai demandé la permission d’aller lui faire une visite à S. Louis avec une fille sa bonne amie qui vivait avec moi, et il me fit d’abord une lettre pour sa sœur. C’était un homme très aimable. Je lui ai promis de rester à Marseille jusqu’à l’arrivée de son futur gendre, et il m’invita à la noce.
Je suis allé avec cette bonne nouvelle chez Marcoline, que j’ai attendue parce qu’elle était allée à la comédie. Après m’avoir parlé du spectacle, et du plaisir qu’il lui faisait, elle me surprit me contant en détail que mon frère était allé s’asseoir à son côté dans la loge où elle était, et que pour deux heures de suite il lui avait dit toutes les impertinences imaginables, lui disant des paroles qu’on n’osait dire qu’aux [160v] malheureuses qui devaient être en opprobre à tous les honnêtes gens, et qu’il l’avait quittée à la fin lui faisant des menaces. Elle me dit qu’elle n’oserait plus aller au spectacle à moins qu’elle ne se vît en sûreté contre l’impudent, qui n’aurait pas osé l’attaquer ainsi s’il ne s’était pas trouvé dans un endroit, où il ne craignait pas de recevoir des soufflets. Je l’ai tranquillisée l’assurant qu’elle ne le verrait plus ; mais la priant de s’abstenir d’aller au théâtre le lendemain.
Cet événement joint à l’inquiétude que me causait le voyage à Aix de madame d’Urfé diminua de beaucoup le plaisir que j’eus soupant, et passant la nuit avec la charmante fille. Je l’ai quittée de très bonne heure pour aller à l’auberge de la sainte Beaume, où mon frère logeait. Je devais m’assurer qu’il laisserait en paix pour l’avenir une fille qui avait tant de raisons de le haïr.
En entrant dans sa chambre j’ai vu Passanoy, qui me voyant la canne à la main se leva pour en sortir, mais me tenant à la poste11, je lui ai dit en riant qu’il n’avait rien à craindre, car ce n’était qu’au sacré abbé que je voulais casser bras, et jambes.
Il écouta, tremblant de peur, et sans jamais me répondre, tout ce que je lui ai dit sur la hardiesse qu’il avait euez d’attaquer Marcoline à la comédie, et je l’ai vu étonné quand finissant mon sermon je lui ai dit qu’elle obtiendrait dans le jour même un décret de prise de corps contre lui, ayant déjà des témoins de ce qu’il lui avait dit la veille.
— Je t’avertis donc, lui dis-je, de ne pas sortir, car on te mènerait en prison. Mais tu peux envoyer chercher un avocat, si tu crois pouvoir te défendre. Elle a ta lettre, où tu lui dis que tu l’épouseras à Genève, après t’être fait Calviniste ; et elle prouve que tu es [161r] prêtre ; mais je t’aiderai pour te garantir de la galère te faisant partir demain pour Paris, où tu espères de trouver notre frère François prêt à te recevoir à bras ouverts. C’est tout ce que j’ai à te dire.
— Oserai-je vous demander quel droit vous avez de vous emparer d’une fille, qui en force d’un écrit, étant hors de sa patrie, ne peut dépendre que de moi ?
— Tu raisonnes toujours comme un sot. Je n’ai autre droit sur elle que celui qu’elle veut bien m’accorder ; et tu es à plaindre si tu ne connais pas l’illégalité de l’écrit que tu dis avoir. Je te défie à le faire valoir. Mais je te conseille à prendre bien vite un parti.
Me tournant alors vers Passano, je lui ai demandé en riant, si ne me voyant pas paraître avec les 50 m. écus qu’il prétendait, il s’était déterminé à écrire à la marquise la lettre dont il m’avait menacé.
Cette question, que je lui ai faite exprès, lui fit croire que la dame m’en avait fait un mystère, et je l’ai vu prendre courage.
— Actuellement, me dit-il, je dois penser à guérir, et je n’ai point d’argent.
— Vous n’avez qu’à vendre la belle tabatière que vous avez reçueaa, car de moi vous ne pouvez plus rien espérer.
— Le beau présent ! Elle est de Pinchebec12.
— Vous mentez : elle est d’or ; et elle vaut au moins vingt-cinq louis.
— Mais je suis sûr que vous ne me les donneriez pas. L’orfèvre m’en a offert deux.
Il la tire de sa poche ; il laisse que je la lui prenne, et il reste surpris voyant que je lui compte les vingt-cinq louis.
J’étais sûr que la marquise ressentirait le plus grand plaisir, quand elle se verraitab de nouveau en possession de la boîte. [161v] J’étais aussi bien aise que ce misérable dans l’état où il était ne manquât pas de son nécessaire.
Après cette démarche pour me rendre encore plus sûr que l’abbé n’oserait plus aller inquiéter Marcoline, je suis allé aux treize cantons, et j’ai chargé Clermont d’aller à l’auberge de la Sainte Beaume pour lui faire une fausse confidence faire pour achever de l’alarmer : et il exécuta ma commission à merveille. J’ai fait qu’il aille l’appeler à part pour l’avertir qu’il devait s’abstenir de sortir, car il était sûr qu’on l’arrêterait par ordre de la police. Il lui dit qu’on était allé le chercher aux treize cantons, et que c’était moi-même qui avais dit à l’exempt13 qu’il demeurait à la Sainte Beaume. Il lui dit que j’étais fort irrité contre lui, et qu’ayant pitié de lui, il était allé l’avertir à mon insu. Clairmont me dit qu’il l’avait laissé tout en pleurs.
Vers midi un exprès arrivé d’Aix à cheval me remit un billet de Madame d’Urfé, qui me disait qu’elle avait besoin de savoir d’abord dans quelleac auberge demeurait le faux Querilinte, et quel nom il portait. Elle me priait de ne pas quitter son appartement, craignant beaucoup pour le trésor qu’elle y avait laissé, et elle m’assurait qu’elle ne restait à Aix encore un jour que pour se rendre certaine que le noir magicien ne pourrait plus nous nuire. Je lui ai d’abord répondu que j’avais tout sous bonne garde, et lui envoyant le nom de Passano, et de son auberge je finissais par lui dire que je l’attendais de retour avec impatience.
Elle était avec Brougnole, et un laquais, et je mettais en vain mon esprit à la torture pour deviner ce qu’elle pourrait faire pour nous délivrer du adnoir magicien. [162r] Ayant toute la journée libre, je me suis déterminé à fermer l’appartement, et à aller dîner à la hâte avec Marcoline pour aller après avec elle à S.t Louis faire une visite à Mlle P. P. chez sa tante.
Cette tante était une femme fort aimable, qui à peine lue la lettre de son frère fit appeler sa nièce, et nous fit un très généreux accueil.
Les deux jeunes amies se revirent avec le plus grand plaisir, et se firent cent caresses. Elles allèrent se promener au jardin, où elles restèrent deux heures que j’ai passéesae avec cette vieille tante fort agréablement écoutant toutes les intéressantes petites histoires qu’elle me débita. Il lui tardait de voir chez elle cet époux de sa nièce, dont je lui ai dit mille biens, et elle était déterminée à quitter pour quelque temps sa bastide pour être aux noces, et pour bien connaître son caractère.
Nous fûmes de retour à Marseille sur la brune, et nous avons soupé ; mais après, je me suis rendu aux treize cantons, craignant l’arrivée de la marquise, qui aurait été fâchée de ne pas m’y trouver ; mais je fus bien aise d’y être allé quand Clermon me remit une lettre de mon frère.
Cette lettre toute ennuyeuse, toute remplie de reproches, qui m’appelait inhumain, injuste, frère dénaturé, finissait cependant comme je voulais. Il me disait qu’il était prêt à aller à Paris, si je voulais lui donner l’argent pour faire le voyage avec toute sa commodité. Je lui ai d’abord répondu, que mon domestique lui payerait une place dans la diligence qui allait à Lyon, et qu’un ami que j’avais dans cette ville, pour lequel je lui donnerais une lettre, l’enverrait à Paris par la Diligence.
[162v] Clermon le lendemain s’acquitta de tout cela parfaitement bien, et lui donna quatre louis par mon ordre, et une lettre ouverte dans laquelle je priais M. Bono de l’envoyer à Paris à mes frais. Ainsi la chose fut faite sans que j’aie eu besoin de lui parler. Nous verrons comment je l’ai trouvé à Paris six semaines après.
Madame d’Urfé après une absence de deux jours est arrivéeaf ayant l’air triomphant. Ce fut cet air qui me mit dans le cas d’oser risquer de compromettre mon oracle, quand à peine restée seule avec moi elle me pria de l’interroger pour savoir si elle s’était bien réglée vis-à-vis du duc de Villars14. J’ai fait sortir une réponse qui approuvait tout ; mais en même temps impatient de tout savoir, je l’ai priée de m’informer de tout ce qu’elle avait fait.
— Pensant, me dit-elle, au besoin que nous avions de nous délivrer de S. Germain, j’ai pensé au duc de Vilars, qui en qualité de gouverneur de la Provence, était à portée plus que personne de me rendre dans cette affaire tous les services possibles. Je ne sais pas si vous savez, qu’il était amoureux de moi-même avant que je fusse devenue la femme de M. d’Urfé.
— J’ignorais cela, madame ; mais ayez la bonté de poursuivre.
— Avec plaisir. Encouragée par mon Génie, je me suis déterminée d’aller me présenter au duc à Aix d’abord que j’ai aussi entendu l’approbation de notre oracle. Vous ne sauriez vous figurer son étonnement quand il m’a vueag, et quand il me reconnut, malgré que depuis quarante ans il ait dû me trouver prodigieusement changée. Il fut enchanté quand il sut que j’avais besoin de lui, et qu’il pouvait m’être utile. Après lui avoir peint [163r] S. Germain avec les couleurs faites pour le lui faire bien connaître, je lui dis qu’il était à Marseille sous un faux nom pour m’empêcher de terminer une affaire de laquelle dépendait mon bonheur, mon honneur, et ma vie. Il n’y a que vous, poursuivis-je à lui dire, qui puissiez sans aucune forme de procès le faire sortir de France.
— C’est un espion, me dit-il, c’est le même que le roi fit demander aux états généraux il y a deux ou trois ans, et que le roi d’Angleterre un mois après ne voulut pas lui permettre de rester à Londres.
— Le même.
— Je crois pouvoir vous faire le plaisir que vous désirez. Quel est le nom qu’il prend, et quelle est son auberge.
Je vous ai alors envoyé l’exprès, car vous ayant donné sa lettre je ne me souvenais pas de son nom, et encore moins de son auberge. Le duc m’engagea à rester chez lui jusqu’au retour de l’exprès, puis jusqu’au retour d’un second exprès qu’il envoya encore ici après le retour du premier. Il me dit après, que j’étais la maîtresse d’aller vaquer à mon affaire, et qu’il pouvait m’assurer qu’en moins de 24 heures je serai informée par lui-même que je n’avais plus rien à craindre de cet homme. Nous voilà donc tranquilles. Il me semble que nous ne devons nous occuper actuellement que de ma régénération.
— Nous passerons toute la journée à consulter là-dessus Paralis.
Nous dînâmes, elle avec l’air de la plus grande satisfaction, moi l’affectant de même ; mais dans les douleurs d’un enfantement d’un projet qui devait me mettre en possession des présents destinés aux planètes. En attendant j’ai mis dans sa poche sans qu’elle s’en aperçoive la boîte qu’elle [163v] avait cru de donner à Querilinte.
Après avoir dîné, se sentant fort fatiguée, elle me demanda la permission d’aller se mettre au lit, et ce fut là que nous commençâmes à faire des pyramides qui rendaient toutes des réponses qui la désespéraient parce qu’elles étaient fort obscures. Las moi-même, et ayant envie de finir j’ai rendu un oracle clair qui disait que ce qui le rendait incompréhensible était la divine boîte qui se trouvait entre les mains du magicien, et celle du magicien qui se trouvait entre celles de Séramis. Elle devait la brûler à l’heure de Saturne, et faire un culte à Sélénis Génie de la Lune pour que la divine boîte retourne en son pouvoir.
Nous attendîmes alors l’heure de Saturne, et après les suffumigations15 dues à la planète, et avoir dit les trois psaumes elle fit allumer du feu, et elle se leva pour la brûler. Puis en pleurant elle fit le culte à Sélénis. Après lui avoir fait savoir par un oracle que son culte avait été agréé, je lui ai souhaité un bon sommeil la conseillant à conjurer son Génie de vouloir bien la secourir dans sa détresse.
Le lendemain matin elle me fit appeler pour jouir de ma surprise. Elle me montra la divine boîte dans la joie de son cœur me disant cher Galtinarde16 nous avons vaincu. Je l’ai embrassée cent fois. J’augmentais ainsi sa folie ; mais en revanche je lui procurais des moments qui la rendaient heureuse.
Vers midi elle reçut une lettre du duc de Villars dans laquelle il lui disait que son ennemi n’était plus en France ; mais que dans l’auberge où il logeait on ne le connaissait que sous le nom de Pogomas, ce qui cependant ne porta aucun obstacle à son expulsion hors du royaume. Il l’avait fait transporter à Avignon.
[164r] Cette nouvelle combla de joie la marquise et me mit très à mon aise ; mais j’ai dû me déterminer à trouver le moyen de la faire renaître moi-même en même temps qu’elle enverrait aux planètes la cassette qui contenait les présents. Mais ce moyen n’aurait jamais pu lui paraître vraisemblable qu’étant d’une nature à choquer le bon sens de quiconque ne l’aurait pas perdu par la plus grande de toutes les folies.
J’ai pensé à me servir de Marcoline. J’étais sûr de la trouver prête à exécuter toutes mes volontés. Comme elle ne parlait pas français j’ai décidé de lui faire représenter un personnage muet ; et entre les créatures élémentaires les seuls Génies des eaux étant muets j’ai fixé de faire faire à ma chère Marcoline le personnage d’Ondine. Madame d’Urfé m’avait dit qu’elle avait eu pour amoureux un Ondin de la Seine, muet comme de raison, car on ne parle pas dans l’eau ; mais charmant. Je voulais lui faire connaître uneah Ondine aussi, et la lui faire trouver aussi aimable que le mâle.
Je lui ai donc fait dire par l’oracle de Paralis que je pourrais moi-même être son régénérateur, si la même Ondine qui se chargerait de porter ses présents au Soleil, que de là on distribuerait aux planètes, voulût aussi recevoir mon verbe pour le lui transmettre tout de suite qu’elle l’aurait accueilli dans elle par le moyen ordonaire employé par les créatures mortelles.
Cet oracle, que je trouvais fort obscur, parut fort clair à ma chère marquise.
— J’entends cela, me dit-elle ; où est l’Ondine ? Je suis prête. Je devine. Nous nous coucherons tous les trois dans le même lit.
— Je n’entends pas, madame, comment elle pourra vous transmettre mon verbe.
— Mais moi je l’entends, et je vous prie de demander.
[164v] L’oracle confirma, et nomma la nuit que l’Ondine viendrait se coucher avec nous, et enlever les présents.
Je me suis donné le temps de trois jours pour arranger tout et concerter Marcoline. Madame d’Urfé examinant ces grands magistères paraissait en extase.
J’ai commencé par faire faire une caisse tout à fait semblable à celle qui contenait les présents, lui apposant des cachets qu’il aurait fallu examiner de près pour en voir la différence ; mais dedans il n’y avait rien. La véritable pesait cinquante livres. J’ai trouvé le moyen de la mettre à la place de celle-ci, portant l’autre dans un cabinet que j’avais près de ma chambre, que je fermais à la clef. Dans ce même cabinet j’ai fait entrer Marcoline au commencement de la nuit du troisième jour après l’avoir parfaitement bien instruite de tout ce qu’elle devait faire.
Nous avons soupé à notre heure ordinaire, puis nous nous couchâmes à la planétaire marquée, après avoir mis la caisse sacrée aux pieds du lit ; ce que j’ai fait moi-même, car madame d’Urfé se serait trop étonnée de la trouver si légère. À l’heure fixée voilà Marcoline qui entre toute nue dans notre chambre à la lumière de sept flambeaux ayant ses cheveux enveloppés dans un réseau vert. La cheminée était ouverte où sur des chenets d’or moulu on voyait arrangés les morceaux de bois sec qu’on pouvait dans un instant mettre en flamme. L’Ondine prend de la main gauche un flambeau s’approche de Séramis, et lui présente un globe de coton imbibé d’esprit-de-vin. Séramis l’avoisine à la bougie ardente, il brûle, et l’Ondine s’en saisit, et le met au-dessous du bois que les chenets soutenaient, puis elle prend la caisse sacrée, la [165r] met sur le petit bûcher, et tout de suite elle s’élance entre les bras de Séramis qui m’excite à lui insinuer le verbe que l’Ondine devait lui transmettre. Ce fut une liturgie qui nous occupa pendant les trois heures qui se suivent du Soleil, de Vénus, et de Mercure, après lesquelles l’Ondine nous quitta. Séramis reconnaissante lui mit au cou son collier. Il était composé de treize boutons, dont chacun avait au milieu une émeraude entourée de rubis, suivie d’un dernier tour de diamants. L’Ondine partit avec ce petit trésor, et alla se coucher dans mon cabinet. Séramis se livra au plus doux sommeil dans la plus grande satisfaction de son âme ; et j’en ai fait de même, renvoyant à mon réveil la pensée qui regardait la conclusion de cette grande affaire.
Séramis, à peine réveillée, me dit d’un air d’alarme, que son Génie ne lui ayant pas parlé, elle avait besoin de mon oracle, et je l’ai d’abord satisfaite, et consolée. Elle sut qu’elle s’était conçue la troisième fois, et que gardant son lit trois jours de suite mon verbe deviendrait le sien, et qu’elle renaîtrait d’elle-même le dernier jour de la Lune de Février de l’année suivante ; mais qu’elle devait au bout de ces trois jours quitter Marseille pour aller faire un culte à la Lune sur le confluent de deux rivières à son choix. Je l’ai quittée sous des bons prétextes, lui promettant de souper avec elle.
Il me tardait de revoir Marcoline, qui s’était si bien initiée dans la grande science. Je l’ai trouvée endormie ; mais à peine réveillée elle me tint des discours qu’il est impossible d’écrire. Quand je lui ai dit la valeur à peu près du collier qu’elle avait reçu, et qu’il était à elle, elle me dit qu’à son tour elle m’en faisait présent, si je voulais la conduire avec moi en Angleterre. Je ne lui ai pas répondu, car c’était ce que je désirais trop pour oser y consentir.
Devant attendre la nuit pour la reconduire chez elle, je [165v] lui ai porté une partie de mon dîner quand je me suis vu seul, et quand à l’arrivée de la nuit je fus sûr que personne ne me verrait à sortir de l’auberge, j’ai pris la caisse, et suivi par elle, je l’ai laissée sous sa garde l’assurant qu’elle me reverrait dans le jour suivant. Je suis retourné aux treize cantons pour converser avec ma divine folle, qui cependant ne m’ennuyait pas, car dans ses raisonnements, quoiqu’extravagants et absurdes, il y avait toujours du sublime. Il me tardait cependant de la voir partir.
S’agissant d’un culte à la Lune, qu’elle connaissait très bien, sur le confluent de deux rivières, elle choisit Lyon. Dans le même temps qu’elle s’acquitterait de ce culte, je devais m’acquitter d’un autre à Mercure à l’embouchure d’un fleuve, et j’ai choisi une des deux qu’a le Rhône à dix lieues d’Arles. Après cela je devais aller la rejoindre, car c’était décidé qu’elle devait retourner à Paris, ne lui étant pas permis de faire ses couches ailleurs.
Dans ces trois jours elle ne fit que me parler de la charmante Ondine, qui, malgré que muette, n’était cependant pas sourde. Elle se flattait de la revoir à Lyon ; mais je n’avais pas envie de lui faire ce plaisir. Elle voulut porter avec elle les cendres de la caisse, dont le contenu avait été transporté au Soleil par le feu : cela lui paraissait très naturel.
Elle partit à la fin soixante, et douze heures après sa régénération qu’elle passa dans son lit. Elle partit contente, et heureuse en imagination. Plusieurs esprits forts disent que l’heureux parce qu’il s’imagine de l’être ne l’est pas moins que celui qui l’est en réalité. Moquons-nous d’eux, lecteur, car entre la réalité, et l’imagination il y a l’infini. Les seuls heureux sont ceux dont l’homme qui n’est pas fou est jaloux. Un heureux n’est jamais à plaindre, et madame d’Urfé était très à plaindre. Je l’ai accompagnée jusqu’à la Viste, et retournant à Marseille je me suis arrêté une heure chez Mlle P. P., qui me dit d’avoir reçu une lettre de son futur, qui devait être déjà parti de Gênes. Je l’ai de nouveau [166r] assurée d’aller avec Marcoline à ses noces.
Je suis allé aux treize cantons pour ordonner à Clermon de transporter tout mon équipage chez Marcoline,ai et je m’y suis d’abord rendu lui donnant la nouvelle qu’enfin elle me possédait tout entier. Elle se voyait au comble de la joie. Il lui tardait de voir sa bonne amie mariée, et elle espérait toujours d’aller avec moi à Londres. Après avoir fait un petit dîner nous allâmes à la comédie, où le hasard fit que deux filles de Rangoni consul de Rome se trouvassent dans la même loge où nous allâmes nous placer. Je les avais connues de la première fois que j’avais été à Marseille. Comme elles parlaient italien Marcolineaj crut d’avoir trouvé un trésor, et elles parlèrent de mille choses jusqu’à la fin de la comédie. La cadette de ces deux sœurs avait sur sa figure des charmes immanquables, et qui pour faire leur effet n’ont pas besoin de trouver les connaisseurs, car ce sont des charmes. Un pauvre marquis Gonzaga douze ou treize ans après devint amoureux d’elle, et l’épousa17. Ce pauvre seigneur, auquel l’impératrice Marie-Thérèse avait fait une pension, se fit mettre sur plusieurs almanachs allemands, où on trouve les noms de tous les souverains de l’Europe18, avec sa femme qu’apparemment il n’aurait pas nommée si elle eût eu un autre nom de famille. Rangoni est le nom d’une famille illustre de Modène : la femme du marquis Gonzaga est la fille d’un honnête marchand de Marseille. Les mêmes almanachs donnent à la mère de ce marquis le nom de Médici, famille illustre qui n’existe plus, tandis qu’elle était Médini sœur de ce pauvre Médini mort il y a dix ans à Londres en prison pour dette. Quisquis histrionam exercet [Chacun joue la comédie]19. [166v] Les aimables Rangoni me prièrent beaucoup de mener chez elles Marcoline ; mais je m’en suis dispensé. Leur maison était le rendez-vous de tous les bons vivants de la ville, et d’ailleurs je craignais trop les amours femelles de cette charmante fille.
Deux ou trois jours après, j’ai vendu son collier, et lui remettant la somme qu’on m’avait payéeak, elle s’est vue maîtresse de six cents louis20. C’était assez pour qu’elle pût aspirer à se trouver un bon mari à Venise.
M. N. N. arriva, et me fit la politesse de me porter une lettre de Rosalie avant d’aller chez M. P. P.. Il crut qu’en qualité d’oncle de sa future, j’étais le seul qui devais le présenter à son père. J’ai cru de devoir d’abord le désabuser ; mais cela ne m’a pas empêché de la conduire sur-le-champ chez madame Audibert, qui fit d’abord avertir M. P. P.
Dans les quatre ou cinq jours qui s’écoulèrent avant la noce, ma chère Marcoline fut de toutes les parties, car Mlle P. P. la voulut avec elle jour, et nuit d’abord que son père la fit retourner en ville avec sa tante. Elle fit connaissance chez madame Audibert d’un marchand de vin jeune, aimable, et assez riche, qui me la fit demander pour femme par la même Audibert sans que Marcoline m’ait prévenu. Je lui ai répondual qu’elle était sa propre maîtresse, qu’elle avait entre mes mains dix mille écus, et que je les débourseraisam avec plaisir d’abord qu’elle se déterminerait à me quitter pour devenir la femme d’un homme qui la mériterait. Elle ne m’en a plus parlé ; mais quand [167r] elle me fit connaître l’homme, je fus surpris qu’il n’eût pas intéressé Marcoline, car il possédait toutes les qualités faites pour plaire à une fille.
Nous fûmes invités à la noce, et nous prîmes toutes nos dispositions pour partir le lendemain.
Chapitre XII1
Mon départ de Marseille, Henriette à Aix, Irène à Avignon Trahison de Passano. Départ de Lyon de Madame d’Urfé
Ce repas de noces ne m’amusa que par l’intérêt que j’y prenais. La profusion, la compagnie bruyante, les compliments, les propos interrompus, les plates plaisanteries, les rires à gorge déployée de choses insipides m’auraient mis aux abois2 sans madame Audibert que je n’ai jamais quittéeb. Marcoline se tint toujours près de l’épouse, qui devant retourner à Gênes huit jours après voulait la conduire avec elle, se chargeant de l’envoyer à Venise, la consignant entre des mains sûres ; mais Marcoline ne pouvait pas souffrir des projets dont le but était celui de la séparer de moi. Elle me disait qu’elle irait à Venise, lorsque je l’y enverrais de mon propre mouvement. La belle noce qu’elle vit ne lui causa aucun repentir d’avoir refusé le bon parti que Madame Audibert lui avait proposéc. La nouvelle mariée laissait voir sur sa figure le contentement de son âme, je lui en ai fait compliment cent fois, elle en convenait, et elle me disait que sa satisfaction venait principalement de ce qu’elle était sûre d’avoir à Gênes une véritable amie dans Rosalied.
Le lendemain de ces noces je me suis disposé à partir. J’ai commencé par défaire la caisse qui contenait les offrandes aux planètes en conservant les diamants, et en portant tout mon argent à Rousse de Corse3 qui avait encore toute la somme, dont Greppi m’avait accrédité : j’ai pris une lettre de crédit sur Tourton et Baur4 ; car Madame d’Urfé étant à Lyon je ne pouvais pas y avoir besoin d’argent. Trois cents louis que j’avais dans ma bourse me suffisaient pour le courant. Mais j’en ai agi différemment pour ce qui regardait Marcoline. Je me suis fait donner les six cents louis qu’elle avait, et j’en ai ajouté vingt-cinq pour lui faire faire une lettre de change de 15 000 #5 sur Lyon, car [170v] je pensais toujours à saisir une bonne occasion de l’envoyer chez elle. Dans cette occasion je lui ai fait une malle à part où j’ai voulu qu’elle mette toutes les robes, et le linge que je lui avais fait. Marcoline était devenue une beauté, et elle avait pris le ton de la bonne compagniee.
La veille def notre départ nous avons pris congé de Madame N. N. en soupant chez elle avec son mari, et toute la famille. Elle embrassa tendrement Marcoline, mais elle ne se montra pas moins tendre avec moi auteur de tout son bonheur, malgré la présence de son mari, qui me témoigna la plus grande amitié.
Nous partîmes le lendemaing avec intention d’aller toute la nuit pour ne nous arrêter qu’à Avignon, mais à cinq heures et demie une lieue au-delà de la croix d’or6 le châssis du timon de ma voiture se rompit de façon que nous eûmes besoin du charron. Nous dûmes nous disposer à attendre jusqu’à ce que le plus voisin deh l’endroit où nous étions viendrait à notre secours. Clairmont alla s’informer à une jolie maison que nous avions à notre droite au bout d’une alléei de 300 pas côtoyée d’arbres. Je n’avais qu’un seul postillon, auquel je n’ai pas permis d’abandonner lesj quatre chevaux trop vifs. Il retourna avec deux domestiques de la maison que nous voyions, dont un m’invita de la part de son maîtrek d’aller attendre le charron chez lui. J’aurais été impoli si j’avais refusé une pareille politesse, très naturelle d’ailleurs à la nation, et principalement à la noblessel. On lie le timon avec des cordes, et laissant tout à la garde de Clairmont je m’achemine à pied à cette maison avec Marcoline. On avait envoyé quérir le charron, et la voiture nous suivait lentement.
Trois dames7 accompagnées de deux nobles personnages nous viennent au-devant, dont un me ditm qu’on ne pouvait pas être bien fâché du malheur qui m’était arrivé,n puisqu’il procurait le plaisir à [171r] madame de m’offrir sa maison, et ses services. Je me tourne à la dame indiquée, et je lui dis que j’espérais de ne l’incommoder que pour une petite heure. Elle me fait la révérence, mais je ne lui vois pas la physionomie. Le vent de Provence soufflant fort ce jour-là, elle avait, comme les deux autres, le capuchon fort en avant, Marcoline avait sa tête découverte, et ses beaux cheveux flottaient. Elle répond par des révérences, et des sourires aux beaux compliments qu’on faisait à ses charmes qui bravaient le vent. Le même personnage, qui m’avait reçu, me demande lui offrant son bras, si madame était ma fille : Marcolineo sourit, et je réponds qu’elle était map cousine ; et que nous étions vénitiens.
Le plus poli de tous les Français est si empressé deq flatter la jolie femme que souvent il ne se soucie pas que le compliment qu’il lui faitr soit aux dépens d’un tiers. Il ne pouvait pas en conscience supposer Marcoline ma fille, car malgrés les vingt ans que j’avais plus qu’elle, je n’en montrais que dix, aussi a-t-elle ri. Nous allions entrer, lorsqu’un gros mâtint courant après à8 un joli épagneul à longues oreilles,u faisant craindre à madame qu’il ne le morde elle courut au secours du petit, et mettant un pied à faux, elle tomba. Nous courûmes tous pour la relever ; mais en se relevant elle dit d’abord qu’elle s’était donnév une entorse, et en boitant elle monta à son appartement avec le même seigneur qui m’avait parlé. À peine assis, on nous porta de la limonade, et voyant Marcoline restée courte9 vis-à-vis une de ces dames qui lui parlait je lui ai fait ses excuses lui disant la vérité. Elle commençait à baragouiner ; mais si mal que j’avais pris le parti de la prier de ne jamais parler. Cela valait mieux que faire rire par desw phrases étrangères. Une des deux dames,x la plus laide, me dit qu’il était étonnant qu’on négligeât à Venise l’éducation des filles à ce point-là.
—y On ne leur fait pas apprendre le français !
— On a tort [171v] Madame ; mais dans ma patrie on ne met dans la classe de l’éducation des filles ni l’étude des langues étrangères, ni celle des jeux de commerce : cela vient lorsque l’éducation est déjà finie.
— Vous êtes donc aussi vénitien ?
— Oui Madame.
— En vérité on ne le croirait pas.
J’ai fait une révérence à cet indigne compliment, car quoique flatteur pour moi il maltraitait mes compatriotes, mais il n’échappa pas à Marcoline qui fit un petit rire.
— Mademoiselle comprend donc le français, me dit la complimenteuse, puisqu’elle rit.
— Oui, madame, elle comprend tout, et elle a ri parce qu’elle sait que je suis fait comme tous les autres Vénitiens.
— Non, madame ; non madame, dit alors Marcoline, et elle fit rire.
Le chevalier10 qui avait accompagné la dame blessée à sa chambre retourna, et nous dit que madame ayant trouvé sa cheville enflée s’était mise au lit ; et nous priait de monterzà son appartement.
Elle était couchée dans un grand lit au fond d’une alcôve que des rideaux de taffetas cramoisi rendaient encore plus obscure. Elle était sans capuchon ; mais il était impossible de la voir au point de savoir si elle était laide ou jolie, jeune ou d’un certain âge. Je lui ai dit que j’étais au désespoir de me reconnaître pour la cause de son malheur, et elle me répondit en italien vénitien que ce ne sera rien.
Enchanté de l’entendre parleraa ma langue par rapport à Marcoline, je la lui présenteab lui disant que ne parlant pas français, elle pourra lui faire sa cour, et Marcoline alors lui parla ; et mit la gaieté dans son âme par des naïvetés, que pour trouver plaisantes ilac fallait absolument entendre le gracieux dialecte de ma patrie.
— Madame la comtesse donc, lui dis-je, a été à Venise quelque temps ?
— Jamais monsieur ; mais j’ai beaucoup parlé à des Vénitiens.
Un domestique alors entra pour me dire que le charron était dans la cour, et qu’il disait qu’il avait besoin de quatre heures pour le moins pour remettre la voiture en état [172r] d’aller. J’ai alors demandé la permission de descendre, et j’ai tout vu. Le charron demeurait à un quart de lieue, et je pensais d’y aller dans la voiture même en liant le timon à l’avant-train avec des cordes, lorsque le même personnage qui faisait les honneurs de la maison me pria de la part de la comtesse de souper, et passer la nuit chez elle, puisqu’allant chez le charron je me dérouterais, je n’y arriverais que la nuit, et le charron même devant travailler à la clarté de la chandelle ferait tout mal.adMe trouvant convaincu, j’ai dit au charron d’aller chez lui, et de revenir à la pointe du jour avec tout ce qu’il fallait pour me mettre en état de partir. Clairmont alors porta dans l’appartement que je devais occuper tout ce qu’il y avait de déliéae. Je suis allé témoigner ma sensibilité à la comtesse en interrompant les risées que les choses que Marcoline disait, et que la comtesse traduisait, excitaient dans la compagnie. Je ne fus pas surpris de voir Marcoline déjà parvenue aux tendres caresses avec la comtesse que j’étais fâché de ne pas voir, car jeaf connaissais son faible. On dressa une table avec sept couverts, et j’espérais de la voirag ; mais point du tout ; elle ne voulut pas souper. Elle ne fit que parler tantôt à Marcoline, tantôt à moi avec beaucoup d’esprit, et très correctement. J’ai appris qu’elle était veuve par un mot de feu mon mari qui lui échappa. Je n’ai jamais osé demander chez qui j’étais. Je n’ai su son nom que de Clairmont lorsque je suis allé me coucher ; mais ce fut égal, car je n’avais aucune idée de la famille que ce nom m’indiquait.
Après souper Marcoline retourna se mettre près de la comtesse tout droit sur son lit sans façonah. Personne ne pouvait parler, car le dialogue entre les deux nouvelles amies était continuel, et très vif. Lorsqu’il me parut que la politesse voulait que je [172v]ai me retirasse ; je fus très surpris d’entendre ma prétendueaj cousine me dire qu’elle coucherait avec la comtesse. Le rire de celle-ci, et les oui oui m’empêchèrent de dire à l’étourdie que son projet était presqu’impertinent. Les embrassementsak réciproques me firent voir qu’elles étaient d’accord ;al je n’ai dit à la comtesse autre chose en lui souhaitant la bonne nuit sinon que je n’étais pas garant du sexe de l’individu qu’elle admettait dans son lit. Elle me répondit très clairement qu’elle ne risquait que de gagner.
Je riais, allant me coucher, du goût de Marcoline, qui avait gagné par le même moyen la tendre amitié de Mademoiselle P.P. à Gênes. Les femmes provençalesam inclinent presque toutes à ce goût-là ; elles n’en sont que plus aimables.
Le matin je me suis levéan au point du jour pour hâter le travail du charron. On me porta du café près de ma voiture, et lorsque tout fut prêt j’ai demandé si madame était visible pourao aller la remercier. Marcoline sortit avec le chevalier, qui me pria d’excuser, si madame ne pouvait pas me recevoir. Elle est, me dit-il avec la plus grande politesse, dans son lit si négligée qu’elle n’ose se montrer à personne ; mais elle vous prie, si vous repassez par ici, d’honorer toujours sa maison soit que vous soyez seul, soit que vous soyez en compagnieap.
Ce refus, malgré que doré, me déplut beaucoup ; mais j’ai dissimulé. Je ne pouvais en attribuer la cause qu’à l’effronterie de Marcoline, que je voyais fort gaie, et que cependant je ne voulais pas mortifier. Après m’être répandu en compliments, et avoir donné un louis à chaque domestique qui s’est présenté je suis parti.
Un peu de mauvaise humeur ; mais sachant me cacher, j’ai prié Marcoline, après l’avoir tendrement embrassée, de me dire sincèrement comment elle avait passé la nuit avec la comtesse, [173r] que je n’avais pas vue.
— Très bien, mon ami, nous avons fait toutes les folies que tu sais que les femmes qui s’aiment font quand elles couchent ensemble.
— Est-elle jolie ? Est-elle vieille ?
— Elle est jeune, elle n’a que trente-trois à trente-quatre ans, et je t’assure qu’elle est toute aussi belle que ma mie P. P. – Je l’ai vue toute entière ce matin, et nous nous sommes baisées partout.
— Tu es singulière. Tu m’as fait cocu avec une femme, me laissant coucher seul. Scélérate, infidèle, tu me préfères une femme.
— Ce fut un caprice. Mais songe que je lui devais cette complaisance, car elle se déclara amoureuse de moi la première.
— Comment cela ?
— Quand dans le transport du rire je l’ai embrassée, comme tu as vu, elle mit sa langue entre mes lèvres11. Tu sens que je devais la traiter de même. Après souper quand je me suis mise sur son lit je l’ai adroitement chatouillée là où tu sais, et elle m’en fit autant. Comment faire alors à ne pas prévenir son désir disant que je veux coucher avec elle ? Je l’ai rendue heureuse. Tiens. Voilà la marque de son contentement.
Marcoline me montre une bague de quatre pierres de première eau de deux à trois carats chacune. Je reste étonné. Voilà une femme qui aime le plaisir, et quiaq mérite qu’on lui en donne. J’ai donné cent tendres baisers à ma belle écolière de Sapho, et je lui ai tout pardonné ;
— Mais je ne conçois pas, lui disais-je, pourquoi elle n’a pas vouluar que je la voie. Il me semble, d’une certaine façon, que la généreuse comtesse m’a un peu traité en maq…..
— Point du tout. Je crois plutôt qu’elle a eu honte de se laisser voir par mon amant, car j’ai dû lui avouer que tu l’étais.
— Cela se peut. Cette bague, ma chère amie, vaut deux cents louis12. Que je suis charmé de te voir heureuse !
— Mène-moi en Angleterre. Mon oncle doit y être ; et je retournerai à Venise avec lui.
[173v] — Tu as un oncle en Angleterre ? Est-ce vrai ? Cela a l’air d’un conte. Tu ne m’as jamais rien dit de cela.
— Je ne t’ai rien dit, parce que j’ai eu toujours peur que ce serait précisément à cause de cela que tu ne voudrais pas m’y conduire.
— Il est vénitien ; que fait-il en Angleterre ? Es-tu sûre qu’il te fera bon accueil ? Comment sais-tu qu’il y est à présent, et qu’il va retourner à Venise ? Comment s’appelle-t-il, et comment ferais-je à Londres où il y a un million d’âmes13 pour le trouver ?
— Mon oncle est tout trouvé. Il s’appelle Mattio Bosi, et il est valet de chambreas de Monsieur Querini ambassadeur de Venise qui est allé faire compliment au nouveau Roi d’Angleterre avec le procurateur Morosini14. C’est le frère de ma mère, il est parti l’année passée, et il lui a dit à ma présence qu’il sera de retour à Venise dans le mois de Juillet cette année. Tu vois que nous le trouverons précisément sur son départ. Mon oncle Mattio est un brave homme qui a cinquante ans, qui m’aime, et qui pardonnera à ma folie quand il me verra riche.
Tout cela était à la lettre pour ce qui regardait l’ambassade : je le savais de M. de Bragadin, et dans tout le reste que Marcoline me disait jeat voyais le caractère de la vérité. Son projet me paraît beau, et sage, je lui donne parole de la conduire à Londres, charmé de l’avoir ainsi avec moi cinq à six semaines davantage. Il me paraissait en la possédant de voyager avec le bonheur à mon côté.
Nous sommes arrivés à Avignon vers la fin du jour.au Nous avions grand appétit, Marcoline m’avait rempli d’amour, l’auberge de S.t Homer15 était excellenteav, je dis à Clairmont deaw prendre hors de la voiture tout notre nécessaire, et d’ordonner quatre chevaux pour cinq heures du matin.axLa satisfaction de Marcoline qui n’aimait pas aller la nuit m’enchante ; mais voilà le discours qu’elle me tient [174r] en attendant qu’on nous faisait à souper.
— Sommes-nous à Avignon ?
— Oui ma chère Marcoline.
— Eh bien, mon cher Giacometto, c’est actuellement qu’en caractère d’honnête fille je dois exécuter la commission que la comtesse m’a donnéeay ce matin avant de m’embrasser pour la dernière fois. Elle m’a fait jurer de ne te rien dire avant ce moment.
— Cela m’intéresse beaucoup. Parle.
— C’est une lettre qu’elle t’écrit.
— Une lettre ?
— Me pardonnes-tu, si je ne te l’ai pas donnée avant ce moment ?
— Sûrement ; si tu lui en as donné parole. Où est cette lettre ?
— Attends.
Elle tire alors de sa poche son paquet de papiers.
—azCelui-ci est mon extrait baptistaire.
— Je vois : tu es née l’année 46.
— Celui-ci est mon certificat de bonnes mœurs.
— Garde-le.
—baCelui-ci atteste mon pucelage de ce temps-là.
— Excellent. Est-cebb une sage-femme qui l’a fait ?
— C’est le patriarche de Venise16.
— Où est la lettre ?
— Je ne l’ai pas perdue.
— Dieubc t’en garde. Je te renvoie à Aix.
— Celui-ci est le serment que ton frère m’a fait de m’épouser d’abord qu’il serait réformé.
— Donne-le moi.
— Que veut dire réformé ?
— Je te le dirai après. Où est la lettre ?
— La voilà.
— Sans adresse.
Le cœur me battait. Je la décachette, et je vois l’adresse en italien au plus honnête homme que j’aie connu au monde. Je déploie, et je vois au bas de la feuille Henriette. C’était tout. Elle avait laissé la feuille en blanc. À cette vue je suis resté immobile en corps, et en âme. Io non morii, e non rimasi vivo [Je ne mourus point, et je ne restai point en vie]17. Henriette ! C’était son style, son laconisme. Je me suis rappelé sa dernière lettre de Pontarlier, que j’ai reçuebd à Genève, qui ne me disait autre chose qu’Adieu. Chère Henriette que j’avais tant aimée, et qu’il me paraissait d’aimer encore avec le même [174v] feu. Tu m’a vu, et tu n’as pas voulu que je te voie ? – Tu as peut-être cru que tes charmes puissent avoir perdu la force avec laquelle ils enchaînèrent mon âme il y abe seize ans, et tu n’as pas voulu que je voie qu’en toi je n’ai aimé qu’une mortelle. Ah cruelle Henriette, injuste Henriette ! Tu m’as vu, et tu n’as pas voulu savoir si je t’aime encore. Jebf ne t’ai pas vue, et je n’ai pas pu savoir de ta belle bouche, si tu es heureuse. C’est la seule question que je t’aurais faitebg. Je ne t’aurais pas demandé si tu m’aimes encore, car je m’en connais indigne ayant pu aimer d’autres femmes après avoir aimé en toi tout ce que la nature a produit de plus parfait. Adorable, et généreuse Henriette ! Tu n’as voulu que je sache que tu existesbh qu’étant arrivé ici, parce que tu as craint que je retourne sur mes pas pour avoir la satisfaction de te voir ; mais je te verrai demain. Tu m’as fait dire que ta maison me sera toujours ouverte. Mais non. L’ordre que tu as donné à Marcoline me démontre que tu ne veux pas me revoir à présent. Tu es peut-être partie ce matin Dieu sait pour aller où. Tu es veuve Henriette. Tu es riche. Laisse que j’imagine que tu es heureuse. Tu n’as ri peut-être avec Marcoline que pour me faire savoir que tu l’es. Ma chère, ma noble, ma divine Henriette !
Marcoline étonnée de ma longue extase n’a jamais osé m’en distraire. Je n’ai bougé de ma position que lorsque l’hôte vint me faire compliment, et me dire qu’il m’avait fait un souper à mon ancien goût. Je l’ai remercié, et j’ai rendu l’âme à Marcoline en l’embrassant tendrement avant que de me mettre à table.
— Sais-tu, me dit-elle, que tu m’as fait peur ? Tu as pâli, tubi as passé ce quart d’heure [175r] comme un imbécile18. Qu’est-ce que cela ? Je savais bien que la comtesse te connaissait, mais je ne pouvais pas deviner que son seul nom pouvait faire sur toi un si grand effet.
— Comment savais-tu qu’elle me connaissait ?
— Elle me l’a dit cent fois cette nuit, mais elle m’a ordonné de ne te rien dire qu’après que tu aurais ouvertbj sa lettre.
— Que t’a-t-elle dit ?
— Ce que dit cette adresse. C’est drôle. Toute la lettre consiste dans l’adresse. Le dedans ne contient que son nom.
— Mais ce nom, mon ange, dit tout.
— Elle me dit que si je veux être toujours heureuse je ne dois jamais te quitter. Je lui ai répondu que j’en étais sûre ; mais que tu voulais me renvoyer chez moi, malgré que tu m’aimais uniquement. Je vois, et je devine que vous avez été tendres amants. Dis-moi s’il y a longtemps.
—bkSeize à Dix-sept ans.
— Elle ne peut pas avoir été plus belle.
— Tais-toi.
— Et votre amitié a-t-elle été longue.
—blQuatre mois de joie parfaite, et continuelle.
— Je ne serai pas heureuse si longtemps.
— Tu le seras, ma chère Marcoline avec un autre honnête homme, beau, et de ton même âge. Je vais en Angleterre pour tâcher de retirer ma fille des mains de sa mère.
— Tu as une fille ? La comtesse m’a demandé si tu es marié, et je lui ai dit que non.
— Tu as dit vrai. Cette fille n’est pas légitime ; elle a dix ans19. Je te la ferai voir. Tu jureras qu’elle est ma fille.
Dans le moment que nous allions nous mettre à table, quelqu’un descendait du second étage pour aller souper en bas à la table d’hôte, où le lecteur se souviendra que j’avais connu Madame Stuard20. Comme notre porte était ouvertebm et que nous regardions les personnes qui descendaient,bn notre surprise fut singulière, lorsque nous ouïmes un cri, et que nous vîmesbo la jeune fille qui [175v] l’avait fait courir à nous, et me prendre la main pour me la baiser, m’appelantbp son cher papa. Je me tourne vers la lumière, et je vois Irène qu’à Gênes j’avais brusquée, à l’occasion du ton que son père avait pris en me parlant du Biribi que j’avais débanqué chez la Signora Isolabella. Je retire ma main, comme de raison, et je l’embrasse. La petite rusée, contrefaisant la surprise, fait une profonde révérence à Marcoline ; qui la lui rend d’un air noble, et se tient attentive au dialogue qui devait succéder après cette entrevue entre la belle jolie personne, et moi, principalement quand elle m’entend lui parler vénitien.
— Comment ici, ma belle Irène ?
— Nous y sommes depuis quinze jours. Dieu ! Que je suis heureuse de vousbq rencontrer ! J’ai une forte palpitation. Oserai-je m’asseoir Madame ?
— Oui : asseyez-vous, lui dis-je,br lui faisant boire un peu de vin qui la ranime.
Un valet monte, et lui dit qu’on l’attend ; elle répond vivement qu’elle ne veut pas souper. Marcoline, toujours singulière21,bs ordonne au valet de mettre un autre couvert, et se montre bien aise voyant que son ordre ne m’a pas déplu. La soupe étant servie, je me mets à table vis-à-vis de ces deux filles disant à Irène de manger, car nous avions grand appétit. Je lui dis qu’elle nous dira après par quel hasard elle était à Avignon.
Marcoline voyant qu’elle mangeait bien lui dit qu’elle aurait mal fait à ne pas souper, l’autre contente de l’entendre lui parler vénitien la remercie de l’intérêt qu’elle prend à elle, et les voilà dans trois ou quatre minutes devenues bonnes amies jusqu’à s’embrasser. Je ris de Marcoline, qui toujours la même devenait amoureuse à vue de toutes les jolies femelles qu’elle voyait. Dans les dialogues non suivis que nous [176r] faisions en mangeant, j’entends que son père, et sa mère étaient à la table d’hôte, et par les exclamations qu’elle faisait de temps en temps que c’était Dieu quibt ayant pitié d’elle m’avait envoyé à Avignon, je comprends qu’elle devait être dans la détresse. Malgré cela Irène, toujours très jolie, avait pris un air de contentement qui répondait à merveille aux propos joyeux que Marcoline lui tenait, très satisfaite d’avoir su d’elle-même qu’elle ne m’avait appelé papa que parce que sa mère lui avait dit à Milan qu’elle était ma fille. Marcoline riait de tout son cœur de cette belle aventure, et s’attendait à voir cette mère qui soupait là-bas, et dontbu je devais avoir été l’amant.
Nous n’étions pas encore au rôti lorsque le comte Rinaldi entra avec sa femme. Je les ai priés de s’asseoir. Sans Irène j’aurais mal reçu ce vieux fripon qui avait tenté de me mettre en contribution à cause de ma victoire. Il fit des reproches à Irène sur la hardiesse qu’elle avait euebv d’entrer chez moi ne réfléchissant pas qu’elle ne pouvait être que de trop dans la belle compagnie que j’avaisbw ; mais Marcoline le rassura en lui disant qu’Irène ne pouvait que m’avoir faitbx plaisir, puisqu’étant son oncle je ne pouvais qu’être bien aise de voir une aimable fille en compagnie avec elle. J’espère même, lui ajouta-t-elle, que vous lui permettrez de coucher avec moi cette nuit, si cela ne déplaît pas à Mademoiselle. Oui, oui, de part, et d’autre, les nouvelles amies s’embrassent, et je dois en rire, malgré que pour le coup cela ne m’ait pas plu, car je n’avais envie que de Marcoline ; mais j’ai toujours su m’adapter aux circonstances.
[176v] Lorsque ces deux filles furent sûres qu’elles devaient passer la nuit ensemble elles devinrent folles de joie ;by j’ai aidé leur joie avec du bon champagne, et j’ai fait faire une grande jatte de Punch. M. Rinaldi, et sa femme montèrent gris dans leur chambre. Irène après leur départ nous dit qu’un Français devenu son amant à Gênes avait persuadé son père d’aller à Nice, où il y avait grand jeu : qu’à Nicebz n’ayant trouvé rien de ce que le Français leur avait promis, elle avait dû vendre des effets pour payer l’auberge, assurée par son amant qu’il la dédommagerait à Aix où il était sûr de recevoir une somme. À Aix l’amantca n’ayant pas trouvé les personnes qui devaient le remettre en fonds elle avait dû lui donner encore des effets,cb pour se rendre à Avignon, où, à ce qu’il disait rien de ce qui lui était nécessaire ne pouvait lui manquer.
— Mais ici,cc me dit-elle, n’ayant pas trouvé non plus ce qu’il espérait, et aucun de nous n’ayant plus rien à vendre, mon père lui fit tant de reproches, que le pauvre jeune homme allait se tuer, si je ne l’avais pas empêché en lui donnant, sous condition qu’il s’en aille, le mantelet doublé de loups cerviers que tu m’as fait à Milancd. Il l’a pris, ilce l’a mis en gage pour quatre louis, et il m’a envoyé le billet, en m’assurant dans une lettre toute tendre qu’il allait à Lyon se mettre en fonds, et qu’il allait revenir pour nous conduire à Bordeau, où nous gagnerions des trésors. Il y a douze jours qu’il est parti, et nous n’avons plus reçu de ses nouvelles. Nous n’avons pas le sou, nous n’avons plus rien à vendre, et l’hôte menace de nous mettre à la porte sans chemise, si nous ne le payons pas demain.
— Quel est le parti que ton père a pris ?
— Aucun. Il prétend que la providence de Dieu aura soin de [177r] nous.
— Que dit ta mère ?
— Elle est toujours tranquille.
— Et toi ?
— J’essuie continuellement des mortifications, car ils disent que si je n’étais pas devenue amoureuse de ce malheureux nous serions encore à Gênes.
— Étais-tu vraiment amoureuse ?
— Hélas oui.
— Tu es donc malheureuse actuellement ?
— Beaucoup ; mais non pas à cause de l’amour, car je n’y pense plus ; mais à cause de ce qui arrivera demain.
— Et à la table d’hôtecf personne n’est devenu amoureux de toi ?
— Il y en a trois ou quatre qui me font des avances en paroles ; mais sachant que nous sommes dans le besoin ils n’osent pas venir dans notre chambre.
— Malgré cela tu es gaie, tu n’as pas l’air triste que l’état de détresse donne, et je t’en fais compliment.
C’était la même aventure de22 la Stuard.
Marcoline, toute grise qu’elle était, se montra fort sensible à cette narration d’Irène. Elle l’embrassa, et elle lui dit que si j’étais son père je ne devais pas l’abandonner, et qu’elle ne devait penser qu’à bien dormir. Elles commencèrent alors à se déshabiller, comme moi qui n’ayant pas envie de me battre contre deux, je leur ai dit de me laisser en repos. Marcoline me répondit en éclatant de rire que je n’avais qu’à aller me coucher,cg comme j’ai fait, ne regardant que par oisiveté ce que Marcoline faisait de lach gentille Irène, qui se trouvait peut-être pour la première fois de sa vieci dans un combat de cette espèce.
C’était Marcoline qui la déshabillait en même temps qu’elle se déshabillait aussi. Lorsqu’elles furent toutes les deux en chemise, Marcoline, grande rieuse, vint à mon lit tenant Irène entre ses bras, et m’ordonnant de l’embrasser : je lui ai dit qu’elle était grise, et que je voulais dormir : se trouvant offensée, elle excita Irène à l’imiter, et elles se couchèrent par force [177v] près de moi, où, la place n’étant pas suffisante, Marcoline se mit sur Irène l’appelant sa femme,cj tandis que l’autre en jouait très bien le personnage. J’ai eu la vertu de rester une heure, et davantage spectateur d’un tableau toujours nouveau, malgré que je l’avais vu tant de fois ; mais enfin devenues affamées elles s’acharnèrent toutes les deux contre moi avec tant de violence que tout d’un coup j’ai perdu la force de résister, et j’ai passé presque toute la nuit en secondant les fureurs de ces deuxckBacchantes, qui ne me quittèrent que lorsqu’elles me virent devenu rien, et ne donnant plus aucune espérance de résurrection. Nous nous endormîmes, et je fus surpris en me réveillant de voir qu’il était midi. Elles dormaient encore entortillées l’une à l’autre comme des anguilles. J’ai soupiré en les voyant, songeant au vrai bonheur dans lequel ces deux jeunes créatures nageaient dans ce moment-là. Je me suis levé sans troubler leur sommeil,cl et je suis sorti pour renvoyer les chevaux, et pour dire à l’hôte que je voulais un bon dîner à cinq heures, et du café au lait quand je le demanderais. L’hôte qui me connaissait, et qui se souvenait de ce que j’avais fait pour Stuard,cm devina que j’en ferais autant pour le comtecnRinaldi.
En rentrant dans la chambre les deux héroïnes me fêtèrent par des ris, et par la belle démonstration de confiance que la nature leur enseigna qu’elles devaient me donner en m’étalant toutes les deux d’accord et sans nulle jalousie les beautés, dont elles m’avaient prodigué la jouissance ; moyen sûr dans le système de l’humanité de m’exciter à leur donner le bonjour de l’amour. Je m’en sentis tenté ; mais l’âge commençait où insensiblement je m’habituais à l’épargne. J’ai passé sur le lit un quart d’heure [178r] voluptueux à comparer toutes leurs richesses, et souffrant en paix qu’elles m’appelassent avare, je leur ai dit de se lever.
— Nous devions partir, dis-je à Marcoline, à cinq heures du matin et une heure va sonner bientôt.
— Nous avons joui, me répondit-elle ; et le temps qu’on emploie à la jouissance n’est jamais perdu. Les chevaux sont-ils là ? Nous prendrons du café, j’espère.
Elles s’habillèrent, et en attendant le café j’ai donné à Irène douze doubles louis, et encore quatre pour dégager son mantelet23. Son père, et sa mère entrèrent, venant de dîner, pour nous donner le bonjour. Irène ne perdit pas une minute ; elle lui donna les douze pièces d’un air fier, et elle lui dit de l’aimer un peu plus à l’avenir. Il rit, puis il pleura, et il sortit. Il rentra une demi-heure après pour dire à Irène qu’il avait trouvé une occasion d’aller à Antibes pour très peu d’argent ; mais qu’il fallait partir d’abord, car le voiturier voulait coucher à S. Andiol24.
— Je suis prête.
— Non, mon ange, lui dis-je, tu dîneras avec ta bonne amie à cinq heures, et le voiturier attendra. Faites qu’il attende, M. Rinaldi, ma nièce lui payera une journée : n’est-ce pas Marcoline ?
— Sûrement : je suis bien aise de dîner ici. Je prévois que nous ne partirons que demain.
Elle a bien prévu. Nous dînâmes à cinq heures, nous nous couchâmes à huit, et nous fîmes des folies comme dans la nuit précédente ; mais à cinq heures du matin nous fûmes tous prêts. J’ai vu Irène avec son beau mantelet se séparer de Marcoline en pleurant, et l’autre en faire autant. Le vieux Rinaldi me pronostiqua en Angleterre des bonheurs prodigieux, et Irène pleurait de ce qu’elle n’occupait pas près de moi la place de Marcoline. Nousco trouverons Irène dans dix ans d’ici25. Une demi-heure après nous partîmes, et courûmes quinze postes26 sans jamais nous arrêter. Nous restâmes à Valence la nuit, où nous [178v] fîmes mauvaise chère ; mais Marcoline était toujours contente. Elle ne fit que me parler d’Irène dans toute la journée ; elle me dit sincèrement que si elle en avait eu le pouvoir, elle l’aurait enlevée à son père pour la conduire avec elle. Elle disait qu’elle la croyait ma fille malgré qu’elle ne me ressemblait pas dans la figure, à cause du grand attachement qu’elle se sentait pour elle.
— Comment veux-tu que je la croie ma fille,cp tandis que je n’ai jamais eu affaire à sa mère ?
— Elle m’a dit la même chose : elle m’a dit que tu ne l’as aimée que trois jours, et que tu as acheté son pucelage pour deux cents sequins.
— C’est vrai ; mais j’avais un autre amour dans ces jours-là : sans cela je l’aurais achetéecq de son père pour mille sequins.
— Tu as raison. Il me semble, mon cher ami, que restant avec toi je ne serais jamais jalouse de tes maîtresses pourvu que tu mecr laisses coucher aussi avec elles. Il me semble que ce soit un indice de mon bon caractère. Dis-moi si je raisonne juste.
— Tu es bonne ; mais tu le pourrais être aussi sans le furieux tempérament qui te domine.
— Ce n’est pas tempérament, car je ne suis tentée de faire cela qu’avec la personne que j’aime : si c’est une femme, je m’en moque : je ris tout de même.
— Qui t’a donné ce goûtcs ?
— La nature. J’ai commencé à l’âge de sept ans. Dans dix ans j’ai certainement eu plus de trois ou quatre cents amies.
— Et quand as-tu commencé à faire cela avec des hommes ?
— À l’âge de onze ans le père Molin mon confesseur moine de S. Jean, et Paul27 voulut connaître la fille avec laquelle je couchais alors : c’était en carnaval. Il nous fit au confessionnal une correction paternelle, et il nous flatta de nous conduire ensemble à la comédie, si nous voulions nous déterminer à quitter ce badinage seulement huit jours : nous le lui promîmes ; et au bout de huit jours nous nous présentâmes à lui pour l’assurer que nous nous en étions abstenues. Le lendemain, il vint en masque [179r] chez la tante de ma mie, qui le connaissait, et qui nous laissa aller sans penser au mal, car outre qu’il était moine, et confesseur de toutes les deux, nous étions trop enfants ; ma mie n’avait que douze ans. Après la comédie il nous mena à souper à une hôtellerie, et après souper il nous parla de notre crime, et il voulut voir comment nous étions faites. Il nous dit que ce péché-là entre filles était très grand, tandis qu’entre fille et homme c’était peu de chose ; et il nous demanda si nous savions comment un homme était fait : nous le savions ; mais nous lui dîmes que non. Il nous dit alors que si nous lui promettions le secret il pourrait satisfaire à notre curiosité ; et nous le lui promîmes. Le confesseur pour lors nous fit voir sa richesse, et dans une heure il nous fit femmes ; et il sut si bien faire que nous le priâmes. Trois ans après je suis devenue amoureuse d’un orfèvre, puis ton frère me fit rire en devenant amoureux de moi, et me disant qu’il ne pouvait en conscience me demander des faveurs qu’en devenant mon mari. Il me dit que cela pouvait se faire en allant à Genève, et il m’a étonnée par me proposer28 d’aller faire ce voyage avec lui. Je m’y suis déterminée en folle, et tu sais le reste. Une marque que je ne l’ai jamais aimé c’est que je n’ai jamais été curieuse de savoir comment il était fait. Il me dit à Padoue, où je l’ai battu, que j’étais excommuniée. J’ai bien ri.
Nous partîmes de Valence à cinq heures du matin, et nous arrivâmes à Lyonct sur la brune allant nous loger au Parc29. Je suis d’abord allé à Bellecour chez Madame d’Urfé qui me ditcu comme toujours qu’elle était sûre que j’arriverais ce jour-là. [179v]cvElle voulut savoir si elle avait bien exécuté ses cultes, et Paralis comme de raison, trouva tout bien, dont elle fut très flattée ;cw après avoir embrassé le petit d’Aranda qui était avec elle,cx je lui ai promis d’être chez elle à dix heures du lendemain.cy
Nous l’employâmes à travailler tête-à-tête pour recevoir de l’oracle toutes les instructions nécessaires pour ses couches, pour son testament, et pour trouver le moyen de faire, qu’en renaissant homme, elle ne se trouverait pas dans la misèrecz. L’oracle décida qu’elle devait mourir à Paris, qu’elle devait laisser tout à son filsda, et que le fruit ne serait pas bâtard, car Paralis s’engageait qu’à mon arrivée à Londres je lui enverrais un gentilhomme qui l’épouserait. Le dernier oracle fut qu’elle devait se disposer à partir pour Paris en trois jours etdb mener avec elle le petit d’Aranda, que je devaisdc remettre à Londres entre les bras de sa mère.ddSa véritable qualité n’était plus un mystère, car le petit coquin avait tout dit. Mais j’y avais mis le même remède que j’avais employé pour déjouer [180r] l’indiscrétion de la Corticelli, et de Passano. Il me tardait de rendre le petit ingrat à sa mère, qui m’écrivait toujours des lettres impertinentes. J’avais dans la tête le projet d’ôter de ses mains ma fille, qui devait avoir dix ans, et qui était devenue, comme sa mère me le mandait un prodige en beauté, en grâces, et en talents.
Après ces dispositions, je suis allé au parc pour dîner avec Marcoline. Il était fort tard, et ne pouvant pas la conduire ce jour-là à la comédie, je suis allé chez M. Bono pour savoirde s’il avait envoyé mon frère à Paris. Il me dit qu’il était parti la veille après lui avoir fait connaître un certain Passano, mon grand ennemi, et que je devais craindre30.
— J’ai vu cet homme, me dit-il, pâle, défait, ne pouvant pas se tenir debout : il me dit qu’il allait mourir quelque part, et que c’était sûr,df puisque vous l’aviez fait empoisonner31 ; mais il est certain, à ce qu’il dit, de vous faire payer cher votre crime, et qu’il se verra vengé avant de mourir ici à Lyon où il était sûr que vous deviez arriver. Il me dit dans une demi-heure avec la rage sur les lèvres tout ce qu’il y a de plus exécrable contre vous. Il veut que le public sache que vous êtes le plus grand scélérat qui existe, que vous ruinez Madame d’Urfé par des mensonges impies, que vous êtes sorcier, faussaire, voleur, espion, rogneur des monnaies, traître, joueur fripon, calomniateur, faiseur de fausses lettres de change, contrefacteur de caractères32, le plus abominable enfin de tous les hommes, et qu’il veut vous faire connaître au public, non pas par le moyen d’un libelle, mais par une dénonciation formelle à la justice, où il veut recourir pour demander une juste réparation aux torts que vous avez faits à sa personne, à son honneur, et enfin à sa vie, car vous l’avez tué par un poison lent. Il dit qu’il [180v] est en état de prouver tout ce qu’il avance. L’estime, et l’amitié que j’ai pour vous m’obligent à vous faire savoir tout ce que cet homme m’a dit pour que vous tâchiez d’y mettre remède. Ce n’est pas le cas de mépriser33, car vous connaissez la force des calomnies.
— Où est donc ce traître.
— Je n’en sais rien.
— Comment puis-je faire à le savoir ?
— S’il se tient caché exprès pour que vous ne puissiez pas découvrir sa demeure, il sera bien difficile que vous puissiez y parvenir. Rien n’est si facile que de se tenir caché à Lyon ; principalement quand on a de l’argent ; et Passano en a.
— Que peut-il faire contre moi, ayant le dessein de me faire de la peine.
— Vous intenter un procès criminel, qui vous déchirera le cœur, qui vous prostituera34 quand même vous seriez le plus honnête de tous les hommes.
— Il me semble que je dois le prévenir35.
— C’est le parti que vous devez prendre ne sachant pas où il est ; mais vous ne pouvez pas éviter la publicité.
— Vous n’aurez pas de difficulté, j’espère, à témoigner en justice tout ce que ce traître calomniateur vous a dit.
— Aucune.
— Donnez-moi le nom d’un bon avocat.
— Le voilà ; mais pensez-y bien ; car cela fera parler.
— Ne sachant pas où le coquin est caché, je n’ai point d’autre parti à prendre.
dgSi j’avais su où il demeurait, Madame d’Urfé, parente de M. de la Rochebaron, qui commandait à Lyon me l’aurait fait chasser.
Avec cette puce à l’oreille36 je suis allé au Parc, où j’ai fait un réquisitoire sur la matière. Je demandais au tribunal de la police sûretédh contre un traître qui se tenait caché à Lyon, et qui en voulait à ma vie, et à mon honneur ; mais le lendemain M. Bono, étant venu me voir de très bonne heure me déconseilla, car, me dit-il, la police fera d’abord des perquisitions pour découvrir où il loge, et d’abord que votre ennemi en aura le vent37, il vous attaquera au criminel, et pour lors il ne se tiendra [181r] plus caché. Ce sera lui-même qui demandera d’être garanti de violence de votre part. Il me semble que si vous n’avez pas à Lyon des affaires de conséquence vous pourriez hâter votre départ.
— C’est un parti qui insulte mon âme. Je mourrais plutôt qu’accélérer mon départ d’une seule heure à cause de ce coquin. Que ne sais-je où il est fourré ! Je donnerais cent louis pour le savoir.
— Je suis charmé de l’ignorer, car si [je]38 le savais je vous le dirais, et Dieu sait ce que vous feriez. Si vous ne voulez pas hâter votre départ, prévenez son accusation, et je dirai quand il vous plaira, et je mettrai même par écrit tout ce qu’il m’a dit.
Je suis allé chez l’avocat que Bono m’a indiqué pour suivre son conseil. Je lui ai dit avant que de lui communiquer mon affaire que M. Bono était celui qui m’avait fait l’éloge de sa probité, et de son habileté. Cet avocat après avoir entendu tout ce que je lui ai dit, me répondit qu’il ne pouvait être ni mon avocat, ni mon conseil, puisqu’il l’était de la partie adversaire ;
— Mais, me dit-il, ne soyez pas fâché de m’avoir fait part de ce que vous voulez faire, car cela doit être tout comme si vous ne m’en aviez rien dit. La plainte, ou l’accusation de M. Passano ne sera rédigée qu’après-demain, je ne lui dirai même rien39 qu’il doit se hâter puisque vous pouvez le prévenir, car c’est une circonstance que je ne sais que subrepticement, et par surprise. Allez Monsieur. Vous trouverez à Lyon d’autres avocats plus, ou aussi honnêtes que moi.
— Voudriez-vous m’en nommer un ?
— Je ne le peux pas ; mais M. Bono même pourra vous en indiquer.
— Vous serait-il permis de me dire où votre client demeure ?
— Son principal empressement est celui de se tenir caché, et il a raison. Vous sentez que je ne peux pas le dire.
— Vous avez raison.
J’ai mis un louis sur sa table ; et il me courut après pour me le rendre. Voilà pour le coup un avocat honnête homme. J’ai d’abord pensé à lui mettre aux trousses un espion ; car j’avais envie d’aller égorger en personne le monstre ; mais où trouver cet espion ? Je cours chez [181v] Bono, qui me donne le nom d’un autre avocat, et qui me conseille de me hâter ; car en affaire criminelle le premier recourant a toujours la balance en faveur. Je demande à Bono des traces40 pour avoir un espion fidèle, qui aux trousses de l’avocat saurait certainement m’instruire de la demeure du scélérat ; mais Bono se dispense de m’aider en cela. Il me démontre même qu’en faisant espionner l’avocat, je faisais une action malhonnête ; et je le savais ; mais quel est l’homme que la colère juste, ou injuste ne rende pas violent ?
Je vais chez le second avocat vieillard respectabledi par sa figure, et plus encore par sa prudence. Après avoir entendu toute mon affaire, il me dit qu’il me servira, et que ce sera dans la journée même qu’il présentera ma plainte. Je lui ai dit qu’il fallait se hâter, parce que j’avais su de l’avocat même du calomniateur que l’accusation serait présentée le surlendemain. — Ce ne doit pas être la raison, Monsieur, de notre hâte, car vous ne pouvez pas abuser de la confidence que mon camarade vous a faitedj. Nous devons nous hâter parce que la nature de l’affaire l’exige. Prior in tempore potior in jure [Le premier en date est le premier en droit]41. La prudence veut qu’on attaque l’ennemi. Vous aurez, si cela vous plaît, la bonté de passer ici à trois heures de relevée42. Je lui ai laissé six louis, et il m’a dit qu’il m’en tiendra compte.
J’y fus l’après-dîner pour lire la plainte, que j’ai trouvée exacte, et je suis allé après chez Madame d’Urfé, où je suis resté quatre heures faisant des Pyramides pour mettre la joie dans son âme : malgré ma mauvaise humeur je devais rire des discours qu’elle me faisait sur sa grossesse ; de la certitude qu’elle en avait à cause des symptômes qu’elle ressentait, et de la douleur qu’elle avait de mourir parce qu’elle ne pourrait pas rire de tout ce que les physiciens de Paris diraient sur ses couches, qu’on trouverait fort extraordinaires à son âge.
Au parc j’ai trouvé Marcoline triste.
— Tu m’as dit que nous irions à la comédie, et je t’ai attendu. Il ne fallait pas me faire attendre.
— Tu as raison. Pardon mon cœur. Une affaire pressante m’a tenu chez [182r] madame d’Urfé. Sois gaie.
J’en avais besoin, car cette affaire me tracassait. La colère avait sur moi la même force que l’amour. J’ai très mal dormi. Le lendemain matin je fus chez mon avocat qui me dit que ma requête était déjà au greffe du Lieutenant criminel43.
— Nous n’avons, me dit-il, autre chose à faire pour le présent, parce que ne sachant pas où il est nous ne pouvons pas le citer.
— Ne pourrais-je pas faire que la police fît diligence pour le déterrer.
— Vous le pouvez très bien ; mais je ne vous le conseille pas. Voyons-le venir. L’accusateur se trouvant accusé, devra penser à se défendre, et à prouver les crimes qu’il vous attribue. S’il ne se montre pas, nous le ferons condamner absent à toutes les peinesdk qu’on inflige aux calomniateurs. Son conseil même l’abandonnera s’il ne se montre pas comme vous.
Un peu tranquillisé par cet avocat j’aidl passé toute la journée chez Madame d’Urfé qui devait partir le lendemain ;dm je lui ai promis d’être chez elle à Paris d’abord que je me serais débarrassé de quelques affaires qui regardaient l’ordre44. Sa maxime principale était celle de respecter mes secrets, et de ne jamais me gêner. Marcoline qui s’était ennuyé toute seule tout le long de la journée respira lorsque je lui ai dit, que j’allais devenir tout à elle.
Le lendemain M. Bono vint chez moi pour me prier d’aller avec lui chez l’avocat de Passano, qui désirait de me parlerdn. Cet avocat nous dit que son client était un fou qui de bonne foi se croyait empoisonné, et par cette raison se trouvant au désespoir il était prêt à tout.
— Il soutient, me dit-il, que quand même vous l’auriez prévenu ; il vous fera condamner à mort, car il est prêt à aller en prison, et il soutient qu’il en sortira victorieux,do ayant des témoins de tout ce qu’il dépose. Il montredp25 louis d’or que vous lui avez donnésdq à Marseille tous moindres de poids, et il a deux certificats de Gênes que vous avez rogné une quantité de pièces d’or, qu’un noble Grimaldi a fait fondre à un orfèvre pour qu’on ne vous les trouve pas à la perquisition que le gouvernement allait faire chez vous pour vous convaincre de votre crime. Il a [182v] même une lettre de votre frère abbé qui dépose contre vous. C’est un enragé très malade de la v….., qui veut s’il est possible vous voir mort avant lui. Je prends la liberté de vous conseiller à lui donner de l’argent pour vous en délivrer. Il m’a dit qu’il a famille, et que si M. Bono voulait lui donner mille louis il sacrifierait à ses besoins toutes ses justes plaintes. J’ai eu ordre de lui-même d’en parler à M. Bono. Que répondez-vous ?
— Que je ne veuxdr lui donner le sou. Je n’en démordrai pas. C’est un infâme calomniateur, et je me sens outré de ce qu’il dit des monnaies de Gênes que M. Grimaldi a portéesds à l’orfèvre. Le fait est vrai ; mais l’infâme l’aggrave par la calomnie. J’espère de savoir aujourd’hui où il loge. L’infâme ! Pourquoi se tient-il caché ?
— J’ai différé à présenter sa plainte pour voir si je pouvais remédier au scandale qui en dérivera. Je m’en vais la présenter.
— Je vous en prie. Je vous suis d’ailleurs très obligé.
Nous partîmes ; et Bono était fâché de ce que cette affaire allait faire du fracas. Je suis allé chez mon avocat lui rendre compte de la proposition de mon coquin. L’avocat me loua de ce que je n’aidt consenti à payer la moindre somme pour faire taire l’accusateur. Il me dit même, qu’ayant Bono pour témoin je pouvais obliger l’avocat à ne pas différer à présenter l’écriture de plainte qu’il devait avoir déjà toute prête ; et je l’ai d’abord sommé de faire cet acte. Il expédia d’abord un commis pour obtenir l’ordre du Lieutenant criminel qui enjoignait à l’avocat de présenter, temps trois jours45, une plainte criminelle qui devait exister entre ses mains d’un quidamdu soi-disant tantôt Ascanio Pogomas, tantôt Giacomo Passano contre moi. J’ai signé.
J’étais fâché des trois jours. Il me répondit que cela ne pouvait pas se faire autrement ; mais que jacta erat alea [le dé était jeté]46, et que je devais me disposer à tous les désagréments que ce procès allait me causer même ayant toutes les victoires possiblesdv.
[183r] Madame d’Urfé étant partie je suis allé au Parc où après avoir bien dîné, et m’être égayé par tous les moyens possibles, je suis sorti avec Marcoline. Je l’ai conduite à voir des modes47 chez les célèbres marchandes ; je lui ai acheté tout ce qu’elle a pu désirer, je l’ai conduite après à la comédie, où elle dut se plaire en se voyant l’objet des yeux de tous les spectateurs. Madame Pernon étant à côté de la loge où nous étions m’obligea à la lui présenter ; elle l’embrassa très tendrement après le spectacle, et à la mine de toutes les deux j’ai prévu que la grande connaissance allait naître ; et elle serait née si Marcoline avait pu parler français, ou Madame Pernon italien. Les bras tombèrent à l’une, et à l’autre, lorsqu’elles reconnurent leur respective ignorance. Une femme qui n’entend pas l’amoureux, et qui ne peut pas se faire entendre devient froide. Marcoline à la maison m’avoua en riant que Madame Pernon en la quittant l’avait baisée à la florentine. C’était le mot du jupon48. Égayée par les colifichets que je lui avais achetés nous soupâmes, et nous nous fêtâmes en amoureux. Le lendemain matin j’ai conduit Marcoline à voir les fabriques49, et je lui donné une jolie robe. L’après-dîner nous fûmes invités à souper chez Madame Pernon, où Marcoline n’a pas pu briller, car personne ne parlait italien. M. Bono qui parlait italien, et qui était l’adorateur de la Pernon n’y était pas : on nous dit qu’il était malade.
Mais le lendemain je l’ai vu de bonne heure dans ma chambredw d’un air gai quoiqu’abattu : il me dit de sortir avec lui en frac qu’il avait des bonnes choses à me dire. Il me mena dans un café, et il me montra une lettre du coquin dans laquelle il lui disait qu’il était prêt à se désister de tout, ainsi conseillé par son avocat, qui avait trouvé une accusation contre lui à laquelle il ne voulait pas s’opposer. Cela étant, lui disait l’infâme, faites en sorte que Monsieur de Saingalt me donne cent louis, et je partirai d’abord. Tout sera fini. — Je serais bien fou, lui dis-je, à lui donner encore de l’argent pour qu’il s’échappe à la justice50. Qu’il s’en aille s’il veut ; et s’il peut ; mais je ne lui donnerai rien.dxJe lui ferai demain sortir un décret de prise de corps. Je veux le voir flétri par les mains du bourreau51. Les calomnies qu’il m’a donnéesdy sont trop fortes ; mon [183v] honneur veut que je le force à prouver tout.
Bono ne m’a répondu autre chose sinon qu’il croyait qu’un bon désistement pourrait me tenir lieu de satisfaction, et que je devais le préférer à une condamnation solennelle qui me ferait du tort même dans le triomphe de la victoire ; et il me disait encore que les cent louis n’étaient rien en comparaison de ce qui52 me coûterait le procès. Je l’ai laissé en lui demandant excuse si je ne pouvais pas être de son avis. Je fus rendre compte à mon avocat de cette proposition que j’ai rejetée ; et je lui ai dit, de le faire décréter de prise de corps après les pas légaux53.
J’ai donné à souper le même jour à Madame Pernon ; et M. Bono y étant, Marcoline brilla, et nous fûmes fort gais. Le surlendemain Bono m’écrivit que Passano était parti pour ne plus revenir à Lyon. Qu’avant partir il avait fait par écrit une rétractation dont je serais fort content quand je la verrais.
Je trouvais naturelle sa fuite ; mais je trouvais aussi invraisemblable sa rétractation d’abord qu’il s’en allait de bon gré. Je fus donc chez Bono qui m’étonna en me la faisant voir aussi ample que possible. Il me demanda si j’en étais content, et je lui ai répondu que non seulement j’en étais content ; mais que je lui pardonnais.
— Je trouve seulement singulier, lui dis-je, qu’il n’ait pas insisté sur les cent louis.
— Les cent louis il les a eusdz ; mais de moi : je les ai déboursés avec plaisir pour ne pas voir devenueea publique une infamie qui nous aurait fait du tort à tous ; et à moi beaucoup de peine, car enfin, vous n’auriez rien fait, si je ne vous avais rien dit. Je ne vous aurais rien dit, si vous ne m’aviez pas dit que vous êtes content de la rétractation, et que vous lui avez pardonné. Pour les cent louis que cela me coûte, je suis charmé d’avoir saisi une occasion de vous donner une petite marque de mon amitié. N’en parlons plus, je vous en prie.
Je l’ai embrassé tendrement.
Je suis allé dîner avec Marcoline, et je lui ai dit que nous partirions pour Paris dans trois jours.
Chapitre XIII
Heureuse rencontre des ambassadeurs de Venise. Marcoline retourne à Venise. Voyage amoureux avec Adèle, mon arrivée à Paris
Année 1763a
Le lendemain j’étais assis à la comédie derrière Madame Pernon lorsque je fus surpris de voir entrer dans la loge vis-à-vis de celle où j’étais Monsieur Querini avec le Procurateur Morosini, je voisb avec eux Monsieur Memo1, et le comte Stratico2 professeurc dans l’université de Padoue, toutes personnes que je connaissais, et qui venant de Londres passaient par Lyon pour retourner à leur patrie.
Adieu ma chère Marcoline, me suis-je dit. Je me tiens là ferme, sans lui rien dire : elle était attentive à un propos que Monsieur Bono lui tenait ; et d’ailleurs elle ne connaissait aucun de ces Vénitiens. Je m’aperçois que monsieur Memmo m’avaitd observé, et qu’il me montrait au procurateur, qui me connaissait beaucoup ;e j’ai cru de ne pouvoir pas me dispenser d’aller les complimenter à leur loge.
L’ambassadeur Morosini me [195r] reçut avec transport, M. Querini assez poliment pour un dévot, et M. Memo avec émotion, car il se souvenait que Madame sa mère avait eu part au complot qui huit ans avant cette époque m’avait fait enfermer sous les plombs3. Je fais compliment à ces seigneurs sur la belle ambassade qu’ils avaient faite à George III, et sur leur retour à la patrie, et par moyen d’acquit je me recommande à leur protection pour obtenir la grâce de pouvoir y retourner un jour ou l’autre. Me voyant dans un état brillant, M. Morosini me dit que j’étais plus heureux que lui devant m’y tenir loin, tandis qu’il n’y retournait que par devoir. Il me demande d’où je viens, et où j’allais ; je lui dis que je venais de Rome, où le saint Père m’avait fait son chevalier, et que j’allais à Londresf.
— Venez me voir, me dit-il, et je vous donnerai une petite commission.
— V. E. s’arrêtera ici quelque temps ?
— Trois ou quatre jours.
[187v] Je retourne dans la loge où j’étais ; Marcoline me demande qui sont ces messieurs que j’avais été voir : je lui réponds en la regardant froidement que ce sont les ambassadeurs de Venise quig venaient de Londres. Elle change de couleur, elle ne parle plus. Un moment après elle me demandeh lequel d’entr’eux était monsieur Querini ; et je le lui montre.
La comédie finie, nous descendons. Les ambassadeurs étaienti à la porte attendant leur voiture. La mienne par hasard était à la file plus proche que la leur. Le procurateur Morosini me dit : Vous avez là une charmante fille ; Marcoline va baiser la main à M. Querini, qui étonné la remercie, et lui demande :
— Pourquoi à moi ?
—jParce que, lui répond-elle en langue vénitienne, je sais que V. E. est Monsieur Querini.
— Que faites-vous avec Casanova ?
— Il est mon oncle.
kLa voiturel étant là, je leur demande excuse, j’y mets dedans Marcoline, je la suis, et je dis : Au Parc. Marcoline était au désespoir, carm son retour à Venise étant décidé, je ne devais pas négliger cette occasion. Elle soupa en pleurant, tandis qu’il s’en fallait bien que je fusse gai. Je lui ai dit que nous avions devant nous trois, ou quatre jours pour penser comment nous pouvions nous y prendre pour parler au sieur Matthieu son oncle ; j’ai loué la démarche qu’elle avait faite de baiser la main à M. Querini, et en attendant que nousn prissions un parti je l’ai priée d’être gaie, car le chagrin me rongerait l’âme.
Nous étions encore à table, lorsque j’ai entendu dans l’antichambre la voix de monsieur Memo jeune Vénitien, aimable, et plein d’esprit. J’ai d’abord averti Marcoline de ne dire pas le mot [188r] de nos affaires, et d’être gaie avec dignitéo. Nous nous levons, il nous oblige à nous remettre à table, il boit avec nous, et il nousp conte en détail le souper gai qu’ils avaient fait avec M. Querini vieux dévot, auquel une si jolie fille vénitienne avait baisé la main. L’aventure les avait enchantés tous, et M. Querini même en avait été flatté.
— Pourrais-je vous demander Mademoiselle comment vous connaissez M. Querini.
— Oh ! c’est un mystère.
— Un mystère ! Ah ! Que nous rirons demain. Je suis venu, me dit-il, vous prier à dîner demain avec nous, au nom des ambassadeurs avec cette charmante nièce.
— Voulez-vous y aller Marcoline ?
— Con grandissimo piacer. Parlaremo venizian [avec très grand plaisir. Nous parlerons vénitien]q. Il m’est impossible d’apprendre à parler français.
— M. Querini est dans le même cas.
Après une quantité de propos fort gais, il s’en est allé très content porter la nouvelle aux ambassadeursr qu’ils m’auraient à dîner avec Marcoline. Elle est venue d’abord m’embrasser se félicitant sur cette heureuse rencontre. Je lui ai dit qu’elle devait se mettre le lendemain dans la plus élégante parure, être à table charmante avec tous, et surtout faire semblant de ne pas voirs son oncle Mathieu qui certainement servirait à table son maître. Laisse-moi faire, lui dis-je, à donner à la reconnaissance4 toute la beauté, dont elle est susceptible, car je veux faire en sorte que celui qui tet reconduira à Venise soit M. Querini même. Ton oncleu aura soin de toi par son ordre. Marcoline enchantée de cet arrangement me promitv tout.
Le lendemain à neuf heures je l’ai laissée à sa toilette pour aller voir quelle commission le Procurateur Morosiniw voulait me donner. Il me donna une petite boîte cachetée que je devais consigner à Londres à Miladi Harington5 avec une [188v] lettre, et une carte où il n’y avait que ce peu de mots : Le procurateur Morosini est parti fâché de n’avoir pas pu prendre le dernier congé de Mademoiselle Charpillon6.
— Où la trouverai-je ?
— Je n’en sais rien. Si vous la trouvez donnez-lui la carte, sinon n’importe. Vous avez en votre compagnie une fille éblouissante.
— Aussi en suis-je ébloui.
— Mais comment connaît-elle Querini ?
— Elle l’a vu par hasard à Venise ; mais elle ne lui a jamais parlé.
— Je le crois. Nous avons bien ri, car Querini donne à cette rencontre une grande importance. Mais comment avez-vous avec vous cette Vénitienne, qui, comme Memo nous a dit, ne parle pas français.
— C’est une longue histoire.
— Elle n’est pas votre nièce.
— Elle est plus ; car elle est maîtresse de mon âme.
— Faites qu’elle apprenne le français, car à Londres…..
— Je ne la conduirai pas à Londres. Elle veut retourner à Venise.
— Je vous plains, si vous l’aimez. Elle dînera avec nous aujourd’hui ?
— Elle est ravie d’aise d’avoir cet honneur.
De retour au Parc, je l’ai avertie, que si à table, ou après, le discours de retourner à Venise venait à se faire, elle devait dire que personne au monde ne saurait l’engager à y retourner que Monsieur Querini la prenant avec lui, et devenant dépositaire de son bien. Elle devait me laisser le soin de la tirer d’embarras sur les conséquences de ce propos.
Je me suis mis un habit de velours ras cendré brodé en paillettes or et argent, une chemise à manchettes de cinquante louis7 de point à l’aiguille, et mes diamants en montres, tabatières, bagues, et croix de mon ordre qui valaient au moins vingt mille écus8, et avec Marcoline qui était brillante comme une étoile je suis allé à une heure et demie chez les ambassadeurs.
[189r] La compagnie n’était composée que de Vénitiens, et nous arrivions pour y porter la joie. Ils furent d’abord enchantés de voir Marcoline qui se présenta avec toute l’aisance d’une princesse française. Elle fit deux révérences sérieuses aux deux ambassadeurs, et une en rond d’un air riant à toute la compagnie. D’abord qu’elle se vit assise au milieu des deux graves sénateurs, la première chose qu’elle dit fut qu’elle était charmée de se voir dans une compagnie si choisie seule femme, et de n’y voir aucun Français. Après cet échantillon d’esprit, la compagnie sut dans quel ton elle devait se monter. On lui tint des propos riants qu’elle soutint avec décence, elle répondit toujours, et n’interrogea jamais, et ellex conta avec grâce ce qu’elle avait remarqué dans les mœurs françaises d’entièrement opposé aux usages vénitiens.
Monsieur Querini à table lui demanda comment elle l’avait connu, et elle lui répondit qu’elle l’avait vu à la messe plus de cinquante foisy. M. Morosini faisant semblant de ne pas savoir qu’elle voulait retourner à Venise, lui dit qu’elle devait s’appliquer à la langue française, qui était la langue de toutes les nations, car sans cela à Londres elle s’ennuiera, la langue italienne y étant très peu en usage. Elle lui répondit qu’elle espérait que j’aurais la complaisance de ne la mettre que vis-à-vis de ceuxz auxquels elle pourrait parler, comme j’avais fait jusqu’alors, car elle prévoyait que si elle devait apprendre à parler français par étude, elle ne le parlerait jamaisaa.
[189v] À la fin du dîner, Monsieur Querini louant le brillant des quatre pierres qu’elle avait à sa bague,ab lui demanda oùac elle avait été montée,ad elle répondit qu’étant un présent qu’une dame lui avait fait elle ne le savait pas. Lorsque nous sortîmes de table, les ambassadeurs me prièrent de leurae conter l’histoire de ma fuite des plombs, et je les ai contentés. La narration dura deux heures sans avoir été jamais interrompue. Toute la compagnie [190r] ayant remarqué que Marcoline versa des larmes à l’endroit où j’étais en danger de périr, on lui fit la guerre à la fin de la narration. On lui dit que pour une nièce elle s’était montrée trop sensible à mon danger, et elle répondit que comme elle n’avait jamais aimé que moi, elle ne pouvait pas savoir quelle différence il y avait d’amour à amour. Monsieur Querini alors lui dit qu’il y avait dans la nature de l’homme cinq différentes espèces d’Amour,af amour du prochain, amour d’amitié, amour de famille, amour conjugal et amour de DIEU et elle écouta sa dissertation avec la plus grande attention. À l’explication de l’amour de Dieu le sénateur prit l’essor9, et pour le coup je fus surpris plus que tous les autres de la compagnie de voir Marcolineag attendrie verser des larmes, qu’elle essuya avec vitesse comme pour les cacher au bon vieillard que le vin avait fait devenir théologien plus que de coutume. Marcoline feignant enthousiasme10 lui baise la main, et l’homme vain, et exalté lui prend la tête, et la baise au front lui disant : Poveretta ! [Pauvre petite !]ahVous êtes un ange. Nous nous mordîmes tous les lèvres pour nous tenir de rire, et la friponne fit semblant d’avoir perdu toute sa gaieté. Je n’ai bien connu Marcoline que ce jour-là, car elle m’a avoué à l’auberge du Parc, qu’elle avait voulu s’attendrir exprès pour gagner le cœur du vieillard.aiQuand nous les quittâmes, ils nous prièrent à dîner pour le lendemain aussi.
[190v] Nous allâmes au Parc ayant tous les deux plus envie de causer ensemble que d’aller à l’opéra comique. Je n’ai pas eu la patience d’attendre qu’elle se déshabille pour la couvrir de baisers.
— Ma chère Marcoline, tu attends à la fin de notre connaissance à m’ouvrir tes trésors, pour que je pleure pour tout le reste de ma vie la faute que je fais en te laissant retourner à Venise. Tu as mis à la chaîne aujourd’hui tous les cœurs de ceux qui ont dîné avec toi.
— Eh bien, mon ami, je ferai toujours de même, tu me rendras heureuse, si tu me gardes. As-tu vuaj mon oncle ?
— Je crois l’avoir vu. N’est-ce pas celui qui t’a toujours changé d’assiette ?
— Précisément. Je l’ai connu à sa bague. Dis-moi s’il me regardait ?
— Toujours, et tout étonné ; mais je me suis aussi gardé de le fixer, car il ne faisait qu’envoyer ses yeux de toi à moi, et de moi à toi.
— Que je voudrais savoir ce qu’il pense. Tu verras demain quelque nouveauté. Je me sens sûre qu’il a dit à M. Querini que je suis sa nièce, et que par conséquent je ne suis pas la tienne. Si M. Querini me le dit demain, je crois de devoir en convenir ; n’est-ce pas ?
— Sûrement ; mais de la façon la plus noble, sans aucune [191r] bassesse, et sans lui faire nullement entendre que tu as besoin de lui pour retourner à Venise. Songe à la fin qu’il n’est pas ton père, et qu’il n’a aucun droit sur ta liberté. Tu conviendras aussi que je ne suis pas ton oncle, et que nous ne sommes liés que par l’amitié la plus tendre. À la fin tu es savante, et je me fie à toi. Songe à t’expliquer comme je t’ai instruite. Le seul Querini est celui qui doit te conduire à Venise, ou personne. Et il doit te conduire comme si tu étais sa fille.
Le lendemain de bonne heure, je reçois un billet de M. Querini, qui me prie de passer chez lui ayant à me dire quelque chose de conséquence. Je dis au laquais que j’irais d’abord. Voilà l’affaire en train, me dit Marcoline. Je suis bien aise que la chose prenne ce tour ; car à ton retour ici tu me concerteras à seconde de ce que tu auras dit11.
Je vais à l’auberge en Bellecour12,akM. Querini me fait entrer,al je le vois avec le procurateur Morosini ; ils me font asseoir, et Monsieur Querini, après m’avoir dit que son collègue n’était pas deam trop me dit avec douceur qu’il avait une confidence à me faire ; mais que pour me la faire il avait besoin que je lui en fisse une autre.
— J’ai assez de confiance en V. E. pour n’avoir aucun secret avec elle.
— Je vous remercie. Je vous prie donc de me dire sincèrement, si vous connaissez la fille qui est avec vous, car pour votre nièce, elle ne l’est certainement pas. Personne de nous ne le croit au moins.
— Elle n’est pas ma nièce ; et ne connaissant pas ses parents, je ne peux pas dire de la connaître dans le sens, et dans l’acception que V. E. donne à ce mot ; mais je crois de la connaître dans le fond de son âme, et d’avoir raison de me féliciter si j’ai conçu pour elle une tendresse qui ne finira qu’avec ma vie.
— Ce que vous me dites me fait plaisir. Combien de temps y a-t-il qu’elle est avec vous ?
— Deux mois [191v] à peu près.
— C’est excellent. Comment est-elle parvenue en vos mains.
— Permettez que je ne réponde pas à cette interrogation, car cela la regarde.
— Eh bien. Passons-y par-dessus. Étant amoureux d’elle, il est impossible que vous n’ayez eu la curiosité de lui demander qui sont ses parents ; à qui elle appartient.
— Elle m’a dit qu’elle appartient à père, et mère honnêtes gens quoique pauvres ; et en vérité je ne me suis pas soucié de lui demander leurs noms. Elle m’a seulement dit son nom de baptême Marcoline, qui n’est peut-être pas le sien ; mais cela m’est égal.
— C’est le sien.
— C’est le sien ? V. E. la connaît donc ?
— Oui. Je ne le croyais pas hier ; mais je le crois à présent. Deux mois : son nom est Marcoline : je suis sûr à présent que mon valet de chambre n’est pas fou.
— Votre valet de chambre ?
— Oui. C’est sa nièce. Il a su à Londres qu’elle s’est enfuie de sa maison vers la moitié de carême. La mère de Marcoline, qui est sa sœur, le lui a écrit. Le brillant état où il l’a vue hier lui a empêché13 de lui parler ; il a cru même de se tromper ; il eut peur de commettre une faute, et de me manquer de respect voyant que je l’avais à notre table en qualité de votre nièce. Mais que vous a-t-elle dit hier en sortant d’ici, car il se peut bien qu’elle ignore que son oncle Matthieu est à mon service ; mais elle ne peut pas le méconnaître. Elle doit l’avoir vu.
— Elle ne l’a pas vu ; car telle qu’elle est elle me l’aurait dit.
— Il est vrai qu’il a toujours été derrière elle. Mais venons à présent à la conclusion de la chose. Dites-moi, si vous êtes en état de me le dire, si Marcoline est votre femme, ou si vous pensez de l’épouser avec le temps.
— Je l’aime tant qu’il est possible d’aimer ; mais je ne peux pas la faire devenir ma femme ; c’est la cause de mon chagrin qui n’est connu que d’elle, et de moi.
— Je respecte vos raisons, et je ne veux pas même les savoir ; mais cela étant trouveriez-vous mauvais que je m’intéressasse à [192r] elle au point de vous prier de la laisser retourner à Venise avec son oncle ?
— Je crois Marcoline heureuse, si elle a su vous inspirer quelqu’intérêt, et je suis même persuadé qu’un retour à Venise dans le sein de sa famille sous la protection de V. E. pourrait effacer la tache qu’elle s’est endossée14 en fuyant. Pour ce qui regarde la laisser aller15, il est certain que je ne pourrais pas m’opposer, car je ne suis pas son maître. En qualité d’amant je la défendrais avec toutes mes forces si on voulait lui faire violence pour l’arracher de mes bras ; mais si elle voulait me quitter, je ne saurais que verser des larmes, et prenant mon parti, j’espérerais que le temps cicatriserait ma plaie, comme il en a cicatrisé tant d’autres.
— Vous êtes très raisonnable. Trouverez-vous donc mauvais, si j’ose entreprendre ce bel ouvrage ? Vous sentez que sans votre consentement je n’oserais me mêler de rien.
— Je respecte les décrets du destin, lorsqu’ils me semblent venir d’une source pure : j’adore Dieu, et je fléchis. Si V. E. peut persuader Marcoline à me laisser, j’y consentirai ; mais je vous avertis d’employer les voies de la douceur, car Marcoline a de l’esprit, elle m’aime, et elle sait d’être libre : outre cela elle compte sur moi, et elle ne se trompe pas. Parlez-lui aujourd’hui, même tête-à-tête ; car ma présence vous gênerait peut-être tous les deux. Attendez à lui parler après dîner,an puisque le discours pourrait être long.
—aoCher Casanova, vous êtes un honnête homme, et je vous jure que je suis charmé de vous avoir connu.
— Je m’en vais ; et je vous avertis que je ne préviendrai Marcoline de rien.
Retourné au Parc j’ai rendu à Marcoline exactement tout ce dialogue, en l’avertissant que j’avais promis de ne la prévenir sur rien ; mais je lui ai dit qu’elle devait faire un coup de maîtresse pour faire connaître à M. Querini que je n’avais pas menti en lui disant qu’elle n’avait pas vu son oncle.
— Tu dois, lui dis-je, d’abord que tu le vois, te montrer surprise, le nommer, courir à lui, et l’embrasser. Feras-tu cela ? Ce sera un beau coup de théâtre, qui en même [192v] temps fera connaître à toute la compagnie ton bon caractère.
— Sois sûr que je ferai cela très bien.
Lorsqu’elle fut prête nous allâmes chez les ambassadeurs, qui avec toute leur cour n’attendaient que nous. Marcoline plus gaie, et plus brillante encore que la journée précédente, après avoir distingué Monsieur Querini fut gracieuse avec tous les autresap. Un quart d’heure avant qu’on servît, le valet de chambre Mattieu entra pour présenter à son maître qui était assis près de Marcoline, ses lunettes sur une soucoupe. Marcoline tout d’un coup interrompt un discours intéressant qu’elle tenait à l’assemblée, fixant ses yeux sur la figure de cet homme, et soudain elle lui dit :
— Mon oncle !
— Oui, ma chère nièce.
Elle se lève alors, elle l’embrasse, il la serre contre son sein, et nous avons tous l’apparence de l’étonnement que la rencontre devait nous causer.
— Je savais, lui dit-elle, que vous étiez parti de Venise pour aller avec votre maître je ne sais pas où ; mais je ne savais pas que votre maître était S. E. Je suis bien aise de vous revoir ; vous porterez à Venise de mes nouvelles. Vous voyez que je suis heureuse. Où étiez-vous hier ?
— Ici.
— Et vous ne m’avez pas vue ?
— Si fait ; mais votre autre oncle qui est là….
— Eh bien, lui dis-je en riant, mon cher cousin, reconnaissons-nous, et embrassez-moi ; Marcoline : je vous fais compliment.
— Oh !aq la belle chose ! dit M. Querini.
Le valet de chambre s’en alla, nous nous remîmes à nos places ; mais tous avec un ton différentar de celui de la veille. Marcoline avec l’air du contentement mêlé de l’air de regret que cause à une belle âme le souvenir de la patrie. Monsieur Querini avec l’air de l’admiration, et de la confiance qu’il avait de réussir dans son projet ayant affaire à une fille qui avait tant de modération ; Monsieur de Morosini16 faisait dans [193r] le silence les observationsas convenables sur la tournure que j’avais donnéeat à la petite pièce. Tous les autres sérieux, attentifs, curieux de la fin de l’histoire se tenaient là immobiles sans parler, écoutant le monologue très intéressant que Marcoline faisait tournant ses yeux ou vers l’un, ou vers l’autre. Je n’avais que l’air de la simulation pour ceux qui s’y connaissaient. Ce fut monsieur Memo qui vint agréablement me secouer l’âme pour m’arracher quelques mots significatifs ; mais il ne trouva dans mes réponses que des indices de paix.
On se mit à table, et au second service ce fut Monsieur de Morosini, qui ayant su de moi que Marcolineau pourrait penser à retourner à Venise, crut pouvoir lui dire qu’ayant le cœur libre elle pourrait espérer de trouver à Venise sa patrie un mari digne d’elle.
— Pour être digne de moi il faudrait que j’en fusse moi-même le juge.
— On peut aussi s’en rapporter aux personnes sages, et qui s’intéresseraient au bonheur de l’époux, et de l’épouse.
— Je vous demande excuse. Jamais. Celui que j’épouserai doit me plaire, et non pas après, mais avant le mariage.
— Qui vous a insinué, dit M. Querini, cette maxime ?
— Mon oncle que voilà, lui répondit-elleav me montrant, en deux mois que je vis avec lui, il m’a appris, et je le crois, toute la science de ce monde.
— Je fais mon compliment à l’écolière, et au maître ; mais, ma chère Marcoline, vous êtes tous les deux trop jeunes, et la science de ce monde, qui est la morale, ne s’apprend pas si vite.
— Ce queawS. E. vous a dit, lui dis-je, est vrai. En matière de mariage il faut se rapporter aux sages, car tous les mariages faits par goûtax se trouvent malheureux.
— Mais je vous prie de me direay, lui dit le procurateur, quelles qualités l’homme que vous choisiriez pour époux devrait avoir.
— Je ne saurais pas vous les détailler ; mais je les lui supposerais toutes d’abord qu’il me plairait.
— Et si c’était un mauvais sujet ?
— Il ne me plairait pas. Voilà pourquoi je n’épouserai jamais un homme que jeaz n’aurais bien connu avant que [193v] de me donner à lui.
— Et si vous vous trompez ?
— Je pleurerai en secret.
— Et la misère ?
— Elle ne peut pas la craindre, Monseigneur, lui dis-je alors, car Marcoline aba cinquante écus par mois immanquables pour tout le reste de ses jours.
— Cela change la thèse, dit alors M. Querini. Si cela est vrai, ma chère fille, vous avez un grand privilège, qui est celui de pouvoir vivre à Venise sans avoir besoin de personne.
— Il me semble cependant que devant vivre à Venise j’aurai toujours besoin de la protection d’un seigneur comme vous.
— Eh bien, ma chère fille, venez à Venise, et je vous donne ma parole d’honneur de faire pour vous tout ce qui pourra dépendre de moi. Mais comment êtes-vous sûre, si j’ose vous faire cette question, de cesbb cinquante écus par mois ? Vous riez ?
— Je ris parce que je suis une étourdie, qui ne s’informe pas de ses propres affaires. Si vous voulez savoir cela, mon ami vous dira tout.
— Vous n’avez pas badiné ? me dit alors le vieillard.
— Non sûrement. Marcoline a un capital en argent comptant, qui en rente viagère peut lui donner même davantage de ce que j’ai dit ; mais à Venise elle a très bien dit qu’elle a besoin de la protection de V. E., puisqu’il faut bien prendre garde à placer les capitaux. Ce capital est entre mes mains, et si Marcoline le veut, elle le touchera pasbc plus tard que dans deux heures.
— Cela suffit. Il faut donc, ma chère fille venir à Venise pas plus tard qu’après-demain. Voilà Mattieu, qui est tout hors de lui-même, et qui est prêt à vous recevoir.
— J’aime mon oncle Mattieu, et je l’estime ; mais ce n’est pas à lui que V. E. doit me consigner, si je me détermine à venir.
— À qui donc ?
— À vous-même. Vous m’avez donné trois fois le doux nom de votre chère fille, conduisez donc moi à Venise comme si j’étais votre fille, ou je n’y viens pas ; je vous le déclare. Nous partirons après-demain pour Londres.
À ce discours, qui ravissait mon âme, toute la table en silence s’entreregardait. C’était à Monsieur Querini à répondre, et il avait trop [194r] dit pour reculer. On garda le silence un demi quart d’heure. Chacun mangeait, et buvait sérieusement. Mattieu changeait sa nièce d’assiette en tremblant. On servait le dessert, lorsque Marcoline rompit le silence disant qu’il fallait adorer la providence de DIEU avec humilité, et après les effets, car avant les suites personne ne pouvait juger dans ce monde ni du bien ni du mal.
— À quel propos, ma chère fille, faites-vous cette réflexion, lui dit M. Querini, et à quel propos me baisez-vous dans ce moment la main ?
— Je vous baise la main parce que vous m’avez appeléebd pour la quatrième foisbe ma chère fille.
Une risée générale alors réanima la table ; mais M. Querini n’oubliant pas le propos de la réflexion sur l’adoration de la Providence après les effets, la somma de la glose.
— J’ai dit cela, lui dit-elle, en conséquence d’une pensée sortante de l’examen de moi-même. Je me porte bien, j’ai appris à vivre, j’ai dix-sept ans, et je suis devenue en deux mois assez riche par des moyens honnêtes, et loyaux. Je suis heureuse, car je sens que je le suis. Je dois tout cela à la faute la plus grande qu’une honnête fille puisse faire. Ne dois-je pas m’humilier adorant cent mille fois la Providence divine ?
— Oui ; mais vous devez tout de même vous repentir de la faute que vous avez faitebf.
— C’est cela qui m’embarrasse, car pour me repentir il faut que j’y pense ; et quand j’y pense je ne peux pas me repentir. Il faudrabg que je consulte pour cela quelque grand théologien.
— Il n’est pas nécessaire. C’est moi qui vous diraibh en voyage comment cela s’arrange. Quand on se repent il n’est pas nécessaire de penser au plaisir que le crime commis vous a fait ressentir.
M. Querini se voyant devenu apôtre devenait pieusement amoureux de la jolie prosélyte. Au sortir de table il disparut pour un quart d’heure, puisbi revenant il dit à Marcoline que s’il avait une fille à reconduire à Venise il ne la reconduirait [194v] autrement qu’en la consignant à labj dame Veneranda, qui était sa gouvernante même, la femme dans laquelle il avait toute sa confiance.
— Je viens de lui parler, et tout est fait, vous serez avec elle jour, et nuit, vous coucherez avec elle si vous voulez, et vous mangerez avec nous jusqu’à Venise, où je vous mettrai moi-même entre les mains de votre mère en présence de votre oncle.
— Allonsbk voir madame Veneranda.
— Volontiers.blCasanova venez avec nous.
Nous y allons, et je vois une femme canonique17, dont Marcoline ne deviendrait pas amoureuse à sa façon ; mais qui avait l’air sensé, et des manières honnêtes. M. Querini lui dit à notre présence tout ce qu’il venait de dire à Marcoline, et labmduegna l’assure qu’elle aura pour elle toutes les attentions. Marcoline l’embrasse, elle a l’air satisfait, et nous rejoignons la compagnie, qui se réjouit en apprenant qu’elle sera du voyage.
— Il faut que je pense, dit M. Querini, à placer mon maître d’hôtel dans une autre voiture, car la calèche n’est que pour deux personnes.
— Votre Ex., lui dis-je, n’a pas besoin d’y penser, car Marcoline a une voiture à elle oùbn madame Veneranda se trouvera très à son aise, et où elle pourra fairebo placer ses malles.
— Tu veux donc, me dit-elle, me faire présent aussi de la voiture ?
Je n’ai pas pu lui répondre. J’ai fait semblant de me moucher, et je suis allé essuyer mes larmes à la fenêtre. En me tournant deux minutes après je n’ai pas vu Marcoline. Le procurateur Morosini attendri aussi me dit qu’elle était allée parler àbp madame Veneranda. Tout le monde se montrant triste, et sachant que mon émotion en avait été la cause, j’ai parlé de l’Angleterre, où j’allais avec intention de faire fortune, moyennant un projet que j’avais, et qui ne dépendait que du ministre mylord d’Egremon18. M. de Morosini me dit qu’il me donnerait une lettre pour ce ministre, et une autre pour M. Zuccato, qui était résident de Venise19. M. Querini alors lui demanda si en me recommandant il ne se compromettrait pas avec les inquisiteurs d’état, et le procurateur lui répondit froidement que le tribunal des inquisiteurs ne lui avait pas communiqué le crime que j’avais commis. M. Querini, homme très borné, secoua la tête, et ne lui répondit rien. Marcoline revint, et tout le monde s’aperçut qu’elle avait été pleurer. Elle vint à moi me dire si je voulais la conduire au Parc, parce qu’elle avait besoin de faire sa mallebq, et de mettre dans des boîtes une quantité de Brimborions20 qu’elle avait, et qui lui étaient chers. Nous sommes donc partis engagés à y dîner le lendemain aussi. Le départ était fixé au surlendemain.
Arrivé dans notre chambre inconsolable, je me suis déshabillé en donnant ordre à Clairmont de faire visiter la voiture, et de la mettre en ordre pour un long voyage. Je me suis jeté sur le lit en robe de chambre n’écoutant pas tout ce que Marcoline me disait de fort raisonnable. Songe, me disait-elle, que ce n’est pas moi qui te laisse, mais que c’est toi qui me renvoiesbr.
Sur les six heures M. de Morosini et M. Querini entrèrent dans la cour, et avant que de monter s’arrêtèrent à considérer ma voiture, que le charron examinait. Ils parlèrent à Clairmont puis ils vinrent nous faire une visite. Je leur ai demandé pardon si j’étais ainsi négligé. M. Querini me faisait rire par les observations qu’il faisait sur la quantité de boîtes que Marcoline devait penser à placer dans la voiture, et fit les merveilles21 quand il sut que c’était la même qu’il venait de voir ;bs car elle était fort jolie. M. de Morosini dit [195v] à Marcoline que si elle voulait la lui vendre d’abord qu’elle serait à Venise il lui en donnerait mille ducati, qui étaient positivement mille écus de France22 ;bt elle valait le double. Ce sera, lui dit M. Querini, une augmentation au capital. Je lui ai dit alors que je lui porterais le lendemain une lettre de change à vue sur Venise de cinq mille ducats vénitiens, qui joints à trois mille autres que Marcoline pouvait retirer en vendant des bijoux de prix qu’elle avait, et aux mille de la voiture lui feraient un capital de neuf mille écus, avec lesquels elle se ferait un revenu très respectable. Mais Marcoline pleurait en riant, et riait en pleurant. Mon unique consolation était celle de savoir que j’avais fait sa fortune, commebuà plusieurs autres qui avaient vécu avec moi. Il me paraissait de devoir la laisser aller pour qu’elle laissât la place libre aux futures,bv que le ciel m’avait destinées. Nous soupâmes tristement, et malgré l’amour la nuit que nous passâmes ne fut pas gaie.
Je suis allé le lendemain chez Bono pour me faire donner une lettre à vue sur Venisebw payable à l’ordre de M. Querini.
Ce fut Marcoline même qui la lui remit à l’heure du dîner, et M. Querini lui donna quittance dans les formes. M. de Morosini me donna les lettres pour l’Angleterre qu’il m’avait promisesbx. Le départ fut fixé au lendemain à onze heures du matin ; mais nous allâmes chez eux à huit pour donner le temps à laby signora Veneranda de placer dans la voiture ce qui lui était nécessaire. Mais quelle nuit douloureuse que celle que j’ai passée avec cette fille ! Elle ne pouvait pas comprendre, et elle [196r] me le répétait toujours, comment je pouvais être ainsi le bourreau de moi-même ;bz et elle avait raison, car je ne le comprenais pasca non plus. Cent choses j’ai fait en ma vie toutes à regret23, et toutes poussé par une occulte force, à laquelle je me plaisais à ne pas résister. Je me suis mis en bottes, et en éperons disant à Clairmont que je serais de retour le lendemain, et lorsque Marcoline fut prête je suis monté dans la voiture avec elle, et je suis allé chez les ambassadeurs. Après l’avoir conduite à la chambre de la signora Veneranda je suis allé causer avec M. Memo qui faisait les plus beaux commentaires du monde à tout l’héroïque de cette histoire.
Après avoir déjeuné tous ensemble assez tristement, car Marcoline, respectée de toute la compagnie, avait toujours les larmes près de ses paupières nous partîmes, moi étant sur le strapontin vis-à-vis de mon cœur que je m’arrachais, et de Madame Veneranda, qui nous divertit longtemps en exagérant sur les beautés, et les commodités de cette voiture ; et sur le bonheur qu’elle avait d’y être pour faire figure d’ambassadrice, comme son maître lui disait, car leurs voitures n’étaient rien en comparaison de la nôtre.
Nous prîmes du café à Bourgoin tandis qu’on nous changeait de chevaux, et les ambassadeurs établirent de n’aller que jusqu’au pont Beauvoisin24, car M. Querini n’aimait pas d’aller la nuit. Nous y arrivâmes à neuf heures, et après avoir mal soupé, tout le monde se retira pour être prêt à partir le lendemain à la pointe du jour. Marcoline alla se coucher avec la signora Veneranda, qui non seulement nous tourna le dos, lorsqu’elle me vit au chevet, ma tête penchée sur celle de Marcoline qui mêlait ses larmes aux miennes, [196v] mais qui, malgré sa dévotion, s’était tellement retirée sur le bord du lit qu’il y aurait eu place pour moi aussi si j’avais osé m’y coucher. La dévotion chez toute femme fait toujours place à la pitié. J’ai passé la nuit dormant fort mal sur le mauvais siège qui était près ducb chevet de Marcoline. Je leur ai dit à la pointe du jour de s’habiller, et madame Venerandacc qui avait dormi du plus profond sommeil fut fort émerveillée quand elle me vit là, et quand elle sut que je n’avais pas bougé.
Les chevaux étaient attelés, un cheval de selle que j’avais ordonné pour moi pour aller à la Tour du Pin était prêt aussi. Après avoir pris à la hâte une tasse de café nous descendîmes, et j’ai pris congé de L.L. E.E., et de tout le monde. La dernière fut Marcoline que j’ai embrassée pour la dernière fois, et que je n’ai revue heureuse qu’onze ans après25. Après m’être détaché de sa portière j’ai monté à cheval, et je me suis tenu là à la contempler jusqu’au moment que le postillon toucha. Je suis parti alors ventre à terre espérant de faire expirer le cheval, et de périr avec lui ; mais la mort ne vient jamais quand le malheureux la désire. J’ai fait dix-huit lieues26 en six heures, et d’abord que j’ai vu le malheureux lit, que27 trente heures auparavant m’avait donné l’asile de l’amour je m’y suis vite couché espérant de trouver en songe ce que je ne pouvais plus posséder en réalité. J’ai cependant profondément dormi jusqu’à huit heures, et après avoir mangé avec un appétit dévorant tout ce que Clairmont m’apporta je me suis rendormi encore, et je me suis trouvé le lendemain en état de pouvoir souffrir la vie.
[197r] Ayant besoin de me distraire j’ai dit à Clairmont d’avertir l’aubergiste que je mangerais à table d’hôte, et je lui ai dit en même temps de s’informer où il y avait une honnête voiture à vendre, car je voulais partir le plus tôt qu’il me serait possible.
La table d’hôte de l’hôtel du parc était une cocagne28. Elle était taxée à trente sous29 par tête, je ne pouvais pas comprendre comme l’hôte pouvait y trouver son compte. La compagnie était assez bonne, ce qui me plaisait était la variété. Des étrangers qui allaient, et venaient, je ne parlais à personne ; et d’abord que quelqu’un m’avait plu, je ne le revoyais plus au repas suivant. Le troisième jour après le départ de Marcoline j’étais en état de partir. J’avais acheté une voiture qu’on appelle un solitaire à trois glaces30, à deux roues, à brancards, avec des ressorts à l’Amadis31, doublé de velours cramoisi, presque neuve. Je l’ai eue pour quarante louis32. J’ai envoyé à Paris deux fortes malles par la Diligence, n’ayant gardé dans un portemanteau que mon nécessaire, et j’allais partir le lendemain en robe de chambre, et en bonnet de nuit, décidé à ne sortir de mon solitaire qu’au bout de cinquante-huit postes surcd le plus beau chemin de toute l’Europe. Me figurant d’aller seul il me paraissait de rendre un hommage à ma chère Marcoline, que je ne pouvais pas oublier. Un officier à table, me dit que je n’avais eu cette voiture qu’à causece des affiches du jour qui lui avaientcf fait perdre un quart d’heure. Il avait déjà proposé trente-huit louis, et il allait porter les quarante ; mais mon domestique les avait déjà payés. M’ayant demandé quand je partais je lui ai dit que je partais le lendemain à six heures du matin comptant d’être à Paris en quarante-huit heures.
[197v] Un quart d’heure après dans le moment que seul dans ma chambre j’arrangeais mes beaux bijoux, et mes diamants dans ma cassette Clairmont vient me dire que ce marchand qui était à table avec une fille près de lui était dans l’avant-chambre avec elle demandant de me parler. Je lui dis de le faire entrer, et je ferme ma cassette.
— Monsieur je viens vous demander une grâce qui, si vous me l’accordez, ne peut vous coûter qu’un peu d’incommodité, mais qui m’obligera sensiblement moi, et ma fille.
— Que puis-je faire pour vous, ou pour mademoiselle tandis que je pars demain à six heures.
— Je le sais, car vous l’avez dit à table ; mais cela n’empêchera pas que nous ne soyons prêts à votre heure. Je vous prierais de prendre ma fille dans votre chaise, je suis prêt, comme de raison à payer un cheval de plus que l’on vous mettra, et moi je courrai à franc étrier.
— Il y a apparence que vous n’avez pas vu ma chaise.
— Pardonnez-moi je l’ai vue. C’est un solitaire ; mais le siège a beaucoup de fond, et vous tenant assis un peu plus en dedans, elle pourra très bien s’asseoir sur le même siège. C’est une incommodité, je le vois, mais si vous pouviez deviner le bien que vous me faites par cette complaisance, je suis sûr que vous vous donneriez cette peine bien volontiers. À la diligence les places sont toutes prises jusqu’à la semaine prochaine, et si je ne suis pas à Paris dans six jours je perds mon pain. Si j’étais riche je prendrais la poste en louant une chaise, mais cela me coûterait quatre cents francs33. Le seul parti qui me reste à prendre est de partir demain par la Diligence en me faisant lier sur l’impériale avec ma fille, et vous sentez combien de peine celacg devrait lui faire. Voyez : [198r] elle pleure.
Je la regarde avec attention, et je la trouve telle qu’il était impossible quech voyageant seul avec elle je me tinsse dans des certaines bornes.ciMon âme outre cela était dans un état de crainte. Le martyre que j’avais enduré à la séparationcj de Marcoline m’avait dégoûté non pas des femmes, mais de l’amour : j’avais formé le projet d’éviter toute occasion de m’engager par un attachementck fait pour avoir des suites : mon repos, ma paix exigeaient que je prisse enfin ce parti. Cette fille, me disais-je, peut avoir par mon malheur tant de charmes dans l’esprit, ou dans son caractère, que je risquerais d’en devenir amoureux, si j’avais la complaisance qu’on me demande.
Après un demi quart d’heure que j’ai employé en réflexions, je lui réponds sans regarder la demoiselle, que sa situation me faisait la plus grande peine ; mais que jecl ne savais qu’y faire, parce que je prévoyais beaucoup d’inconvénients.
— Vous croyez peut-être, Monsieur, que je ne pourrais pas résister à courir tant de postes de suite, et je vous assure que vous vous trompez.
— Le cheval peut s’abattre. Vous pouvez vous faire du mal, et pour lors, je me connais. Il faudra que je m’arrête malgré vous, et je suis pressé. Si vous ne trouvez pas cette raison forte, tant pis ; car elle l’est selon ma façon de penser.
— Hélas, Monsieur, courons ce risque.
— Il y en a un autre que je ne veux pas vous dire. Enfin, je ne peux pas.
— Hélas ! Monsieur, me dit la demoiselle d’un ton fait pourcm briser des pierres, empêchez que je n’aille sur l’impériale de la Diligence : l’idée seule me fait frémir : quoique liée j’aurai peur, peur à mourir, outre une espèce d’opprobre que j’y [198v] attache peut-être par bêtise ; mais je ne suis pas la maîtresse de penser autrement. Je vous supplie de m’accorder cette grâce : je me tiendrai assise à vos pieds, et je ne vous incommoderai que comme vous incommoderait un chien.
— C’est trop. Vous ne me connaissez pas mademoiselle. Je ne suis ni cruel, ni impoli principalement avec votre sexe, et ma résistance va vous faire croire le contraire ; mais cela ne sera pas. Je m’aime encore assez pour ne pas permettre que vous le croyiezcn. Le loyer d’une chaise de poste coûte six louis34. Les voilà. Je vous prie, Monsieur, de les accepter. Demain matin je différerai mon départ d’une heure ou deux s’il le faudra pour répondre de la chaise que vous prendrez, si vous n’êtes pas connu, et voilà encore quatre louis pour un cheval de plus, car on vous mettra trois chevaux. Le surplus, vous l’auriez dépensé en prenant deux places dans la diligence.
— Monsieur, j’adore votre vertu, et votre générosité met mon âme à vos pieds ; mais je n’accepte pas le don que vous voulez me faire. Je n’en suis pas digne. Adèle, allons-nous-en. Excusez Monsieur, si nous vous avons fait perdre une demi-heure.
— Attendez un peu mon cher père.
Adèle le pria d’attendre, car les pleurs l’étouffaient. Ce tableau me mit en fureur, car cette fille pleurante que j’ai alors regardéeco aveccp plus d’intérêt rencontra mes yeux avec les siens, et me causa dans l’âme un tel trouble, que je ne me suis plus trouvé maître de moi-même.
— Apaisez-vous, mon petit cœur, lui dis-je, je cède, car sans cela je ne pourrais pas dormir ; mais j’exige une chose, dis-je alors à son père. Vous ne trouverez pas mauvais de monter derrière ma voiture.
— Très volontiers, Monsieur, j’ai cru que celui qui y monterait serait votre domestique.
— Non : il court à franc étrier. Ainsi, voilà tout accommodé. Allez vous coucher ; et soyez prêts à six heures.
[199r] — Monsieur, je payerai un cheval tout de même.
— Vous ne payerez rien,cq puisque cela me déshonorerait, et je vous prie de ne pas insister, car tout comme vous m’avez dit que vous êtes pauvre, je vous dis que je suis riche, ainsi ne croyez pas de vous avilir.
— Monsieur je cède ; mais je payerai toujours le cheval pour ma fille.
— Encore moins ; vous me faites rire. Ne marchandons plus je vous prie, et allons tous nous coucher. Je vous mettrai tous les deux à Paris sans qu’il vous en coûte le sou ; et après je vous remercierai35. Cela ne peut pas se faire autrement. Tenez. Adèle rit ; et cela me fait plaisir.
— C’est la joie que mon âme ressent en se voyant délivrée de la peur de l’impériale.
— J’entends cela parfaitement bien, et j’espère que vous ne pleurerez pas dans ma chaise, carcr j’abhorre la tristesse : Adieu.
Je suis allé me coucher soumis à la loi de ma destinée. J’ai vu que je ne pourrais pas échapper aux charmes de cette nouvelle beauté, et je me suis armé d’avance pour résister à toute tentation de prolonger le jeu au-delà de deux jours. Cette Adèle était jolie aux yeux bleus et très fenduscs, au teint de lis et de Rose, aux confins de l’adolescence, et d’une taille, qui promettait augmentation dans l’année suivante : je me suis couché en remerciant le Génie bon ou mauvais, qui ne voulait pas que je m’ennuyasse dans ce court voyage.
Le lendemain à cinq heures le père d’Adèle vint dans ma chambre pour me demander s’il m’était égal de prendre ma route par le Bourbonnais ouct par la Bourgogne.
— Par l’un ou par l’autre cela me sera égal, si vous avez quelqu’affaire sur une de ces deux routes.
— Oui Monsieur. Je pourrai recevoir de l’argent à Nevers.
— Nous irons donc par le Bourbonnais.
[199v]cuUne demi-heure après Adèle, simplement vêtue, mais proprement, vient dans ma chambrecv, me souhaite le bonjour d’un air de contentement me disant que son père prenait la liberté de placer derrière ma chaise une petite malle où il y avait leurs nippes ; et me voyant affairé à faire des paquets elle me demande si elle pouvait m’être utile. Je lui dis que non ; je la fais asseoir, je remarque son air trop timide, et trop soumis, cela ne me plaît pas ; je le lui dis avec douceur, et je l’encourage à prendre du café.
Lorsque j’étais pour descendre un homme vient me dire, que les lanternes ne tenaient pas aux ressorts, et que je perdrais certainement l’enchâssement des bougies si je ne lui ordonnaiscw de les accommoder, ce qu’il ferait en moins d’une heure. Je jure, j’appelle Clairmont pour le gronder, mais Clairmont dit que le lanternier même en visitant les lanternes sans qu’il le luicx eût dit, devait les avoir dérangées exprès pour gagner de l’argent. Cela était à la lettre, je connaissais cette ruse, j’appelle cet homme fripon, il me répond trop en français, je lui donne des coups de pieds dans le ventre un pistolet à la main. Il s’en va en jurant, l’hôte monte au bruit, tout le monde dit que j’ai raison ; mais je ne dois pas moins perdre une heure, puisque la Lune ne luisait pas, et les lanternes m’étaient nécessaires. Vite un autre lanternier. Il vient, il voit, il rit car la friponnerie de l’autre se voyait clairement ; et il s’engage de mettre des nouveaux ressorts,cy mais il lui faut deux heures. Allons faites cela vite, lui dis-je.
Je parle à l’hôte pour savoir, si je pouvais faire mettre en prison l’autre, quand il m’en coûterait deux louis. — Deux louis ? Je m’en vais vous faire cela dans l’instant. Je brûlais de colère, ne prenant pas garde à Adèle, à qui je faisais peur. Dix minutes après le commissaire arrive, entend le fait, note des témoins, fait procès verbal, et me demande combien mon temps vaut par [200r] heure. Je le taxe à l’anglaise36, cinq louis. Le commissaire, mettant dans la poche deux louis que je lui ai glisséscz, écrit l’amende du lanternier à vingt louis, et s’en va me disant qu’il allait le faire mettre en prison dans l’instant. Je respire, je me promène vingt fois dans la chambre à grands pas, je me calme,da je m’avise de demander pardon à Adèle, qui ne sait pas en quoi je l’ai offensée, son père entre pour me dire que le lanternier était en prison, que j’avais raison, et qu’il s’était signé pour témoin oculaire avec le plus grand plaisir du monde.
— Vous avez donc vu lorsqu’il a fait la friponnerie.
— Je demande pardon. Je n’y étais pas ; mais c’est égal, car tous ceux qui l’ont vu, l’ont vu.
Je me suis alors jeté sur une chaise me pâmant de rire. Moreau, c’était le nom du père d’Adèle, me divertit alors, me narrant son histoire. Il était veuf, il n’avait qu’Adèle, et il allait à Louviersdb se placer à une fabrique37. C’était tout ; mais il avait le talent d’allonger les narrations.
Une heure après, voilà le pathétique. Deux femmes en pleurs, dont une avait un enfant à la mamelle, suivies de quatre tous en bas âge, qui se mirent à genoux devant moi firent un tableau, dont j’ai d’abord connu la source. C’était la mère, et la femme du pécheur qui venaient me demander sa grâce. La femme parla la première, et m’irrita parce qu’elle m’a dit que son mari était honnête homme, et que tous les témoins étaient des coquins. Mais sa mère me calma me disant qu’il se pouvait qu’il eût fait la friponnerie ; mais que je devais la pardonner à un homme qui devait donner à manger à tout ce que je voyais là, et qui resterait en prison toute sa vie, car quand même il vendrait son lit il n’aurait jamais vingt louis. — Eh bien, ma bonne, je l’absous pour ce qui me regarde, et voilà mon désistement que je vous donne par écrit. Faites le reste avec le commissaire, car je ne veux plus voir personne.
[200v] En lui donnant le billet, j’ai donné six francs38 pour les enfants, et la famille partit contente. Le commis du commissaire vint peu après pour me faire signer mon nom sur le grand livre, et j’ai dû encore donner de l’argent. Lorsque les lanternes furent accommodées j’ai encore dû donner douze francs, et toute l’histoire fut finie. Je suis entré dans mon solitaire, Adèle se mit entre mes cuisses, Moreau se plaça derrière, Clairmont monta à cheval, et nous partîmes. C’était neuf heures.
Adèle dans le commencement se tenait mal assise ; je l’ai encouragée à s’asseoir plus à son aise, et elle le fit ; elle ne me gênait que parce que je la voyais gênée : elle ne pouvait appuyer son dos que sur moi, et je trouvais que je ne devais pas l’exciter à user de cette liberté qui aurait pu porter trop à conséquence. Je l’ai faitdc causer loin de toute malice jusqu’à la Bresse39, où pendant qu’on nous changeait de chevaux nous descendîmesddà cause de nécessités naturelles. Voulant remonter dans la voiture, et Adèle devant être la seconde, je lui ai allongé ma main pour l’aider à faire le long pas pour y entrer par devant, ces voitures n’ayant point de marchepied. Or Adèle étant obligée à relever ses jupes par-devant, et positivement devant mes yeux, et à lever beaucoup la jambe, j’ai vu des culottesde noires, au lieu de voir ses blanches cuisses. Cettedf vision m’a déplu : j’ai dit à son père qui l’aidait par derrière : mons40 Moreau, Adèle a des culottes noires : elle rougit, et le père dit en riant qu’elle était heureuse de n’avoir montré que ses culottes.
Cette réponse m’a plu ; mais la chose m’a déplu, car l’idée de mettre des culottes ne peut être que très impertinente en France à une filledgà moins qu’elle ne doive monter à cheval, et encore ; une fille de bourgeois monte à cheval sans culottes, se contentant seulement de bien ranger ses jupes. J’ai cru voir dans les culottes d’Adèle une raison offensante, un projet de défense, une supposition raisonnable, mais qu’il me paraissait qu’elle devait se garder de faire ; cette pensée me donna de l’humeur, je ne lui ai parlé jusqu’à S.t Simphorien41 que quelquefois avec douceur pour lui dire de s’asseoir plus à son [201r] aise, tandis que jusqu’à Bresse je lui ai toujours tenu des propos pour rire. Ce froid de ma part qui dura quatre heures dut avoir été remarqué par la jeune Adèle. À S.t Simphorien j’ai dit à Clairmont d’avancer chemin,dh de m’ordonner un bon souper pour trois, et d’aller se coucher jusqu’à la pointe du lendemain. Je l’ai vu fatigué ; Roanne était un endroit où le gîte devait être bon. Rien d’ailleurs ne me pressait.
À la moitié de cette poste, qui est double, Adèle me dit que certainement elle m’incommodait, puisque je n’étais plus si gai comme je l’avais été à la première poste, je l’ai assurée que non, endi lui disant que je ne me tenais si tranquille que pour la laisser dans le repos le plus parfait.
— Je vous suis reconnaissante ; mais en me faisant l’honneur de me parler vous ne troublez certainement pas mon repos. Vous ne me dites pas la véritable raison de votre silence.
— Si vous la savez dites-la-moi vous-même.
— Vous avez changé de mine d’abord que vous avez vu que j’ai des culottes.
— C’est vrai ; car ce noir m’a offusqué.
— J’en suis fâchée ; mais avouez que je ne pouvais pas deviner deux choses, l’une que vous sauriez que j’ai des culottes ; l’autre que la couleur noire vous déplaisait.
— Vous avez raison ; mais le hasard m’ayant fait découvrir la chose, vous pardonnerez aussi à l’effet qu’elle a fait sur moi. Cette couleur noire m’a donné une idée lugubre tandis que la blanche me l’aurait donnée riante. Portez-vous toujours des culottes ?
— Jamais.
— Vous voyez donc qu’en ayant mis dans cette occasion vous avez fait une action un peu malhonnête.
— Malhonnête ?
— Oui. Qu’auriez-vous dit, si ce matin j’avais mis des jupes ? J’en aurais agi malhonnêtement. Or c’est la même chose. Vous riez ?
— Excusez ; mais permettez-moi de rire, car je n’ai jamais entendu une idée plus plaisante. Mais ce n’est pas la même chose, car tout le monde vous aurait vu en jupes, tandis que personne ne pouvait deviner que j’ai des culottes.
[201v]djJ’ai cédé à cette analyse d’Adèle, charmé de lui trouver l’esprit nécessaire à démasquer le sophisme ; mais j’ai poursuivi à ne pas lui parler.
Nous avons assez bien soupé à Roanne. Le père d’Adèle voyait que sans sa fille il n’aurait ni soupé avec moi, ni fait le voyage de Lyon à Paris pour rien ; il fut enchanté quand je lui ai dit que bien loin de m’incommoder elle me tenait bonne compagnie. Je lui ai dit la question que nous avions euedk sur les culottes, et sur les jupes, et en riant beaucoup il a dit que sa fille avait tort, et après souper je l’ai édifié en lui disant que j’allais me coucher dans l’autre chambre qui n’avait qu’un seul lit en le laissant coucher dans celle où nous avions soupé,dl où il y en avait deux.
Le lendemain après avoir pris du café Clairmont me dit qu’il me devancerait pour s’arrêter où jedm pourrais me coucher, car ayant perdu une nuit il valait autant d’en perdre deux. Cette remontrance me fit voir que Clairmont aimait de coucher, et sa santé m’était chère. Je lui ai dit de s’arrêter à S. Pierre le Moutier42, et de me faire faire bien à souper. Adèle dans la voiture me remercia.
— Vous n’aimez donc pas à aller la nuit ?
— Cela me serait égal, si je n’avais pas peur de m’endormir, et de tomber sur vous.
— Vous me porteriez bonheur, ma chère Adèle. Une fille si jolie que vous est un cher fardeau.
Elle ne me répondit rien. Ma déclaration était faite. Pour me l’assurer douce comme un mouton, je devais la voir venir. Je ne lui ai plus parlé qu’à midi deux minutes avant que d’arriver à la poste de Varenne.
— Ma chère Adèle j’ai faim. Si j’étais sûr que vous mangeriez avec moi un poulet d’un appétit égal au mien, je dînerais ici.
— Essayez ; et je tâcherai de faire mon devoir.
Nous avons donc bien dîné à Varenne, et mieux bu. Nous partîmes gris. Moreau avoua qu’à franc étrier il tomberait dans un fossé lui, et le cheval. Adèle qui buvait du vin deux ou trois fois par an riait de ce qu’elle ne pouvait pas se tenir debout. Je l’ai consolée en lui [202r] disant que la fumée43 du vin de champagne durait peu.
Un quart d’heure après la pauvre Adèle après avoir résisté tant qu’elle put au sommeil dut enfin céder, et elle tomba sur ma poitrine. Elle dormit deux heures et demie profondément, et je l’ai respectée. La seule chose que j’ai faitedn, et qui m’enchanta fut de me rendre certain qu’elle n’avait plus de culottes ni noires, ni d’aucune autre couleur. Son dessein me devenait clair ; mais je voulais le voir dans tout son jour ; il fallait pour cela lui cacher la découverte que j’avais faite, en lui facilitant cependant l’exécution de son projet quel qu’il fût. À son réveil elle crut de venir de l’autre monde ; en se voyant non seulement entre mes bras, mais me trouvant entre les siens, elle ne trouvait pas assez de paroles pour me demander excuse. Je me suis vu par sentiment d’humanité obligé à lui donner un tendre baiser pour la convaincre qu’elle m’avait fait plaisir, et cela la rasséréna. Mais voulant se remettre dans une position décente, et ranger ses jupes elle vint à découvrirdo le commencement de sa cuisse. Elle la recouvrit vite ; mais mon éclat de rire excita le sien, et elle eut la présence d’esprit de me dire que pour le coup la couleur noire ne m’aura pas donné des idées funestes.dpCertaines nécessités nous firent descendre à Moulinsdq, où nous nous trouvâmes assaillis par dix-huit à vingt femmes petites marchandes de couteaux, de ciseaux, et de cent autres babioles d’acier. J’aidr fait cadeau à la fille, et au père de tout ce qu’ils trouvèrent joli ; mais nous rîmes beaucoup des marchandes, qui par l’avidité de vendre se battirent positivement. Nous arrivâmes à S. Pierre au commencement de la nuit ; mais dans les quatre heures que nous employâmes à faire ces neuf lieues Adèle devint familière avec moi comme si j’avais été sa plus ancienne connaissance. Je la tenais assise tantôt sur ma cuisse droite, tantôt sur ma gauche pour qu’elle pût me parler en me regardant ; elle me fit des contes, elle rit de ceux que je lui ai faitsds, et si je ne lui ai jamais donné quelques baisers elle crut que ce n’était que par la crainte que je pouvais avoir de lui déplaire.
[202v] À S. Pierre nous trouvâmes un excellent souper grâces à la diligence de Clairmont qui y était arrivé deux heures avant nous, et qui était déjà allé se coucher. On avait mis des draps dans deux grands lits qui étaient dans la chambre où nous soupions ; j’ai d’abord dit à Moreau qu’il pouvait se coucher avec Adèle sans aucun scrupule. Il me répondit que depuis cinq ans qu’il était veufdt il avait toujours couché avec elle sans jamais oublier d’être son père ; mais que pour cette nuit elle coucherait toute seule, car s’il voulait avoir son argent il devait être à Nevers à la pointe du jour, et que par cette raison il devait partir d’abord, et nous attendre là.
— Si vous me l’aviez averti44, nous serions allés tous coucher à Nevers.
— C’est égal. Je m’en vais faire ces trois postes et demie45 à franc étrier. Je vous consigne ma fille. Vous l’aurez moins près de vous que dans la chaise de poste.
— N’en doutez pas M. Moreau. Nous sommes tous les deux assez sages.
— Ne buvez pas davantage, mon cher père, car vous devez monter à cheval.
Après son départ, j’ai dit à Adèle d’aller se mettre au litdu.
— Et si vous ne me croyez pas votre bon ami, couchez-vous toute habillée. Je ne m’en offenserai pas, ma belle petite.
— J’aurais grand tort de vous donner cette marque de méfiance.
Elle est allée quelque part, puis elle rentra, ferma sa porte, et lorsqu’elle fut à sa dernière jupe, elle vint m’embrasser. J’écrivais.
— Ma belle Adèle, ma charmante dormeuse, je meursdv d’envie de vous voir une autre fois endormie entre mes bras.
— Eh bien. Venez. Je dormirai.
— Toujours ?
— Toujours.
— Nous verrons cela. Allez.
Je jette alors la plume, et dans une minutedw je me défais de ma robe de chambre, et je tiens Adèle riante entre mes bras pleine de feu, livrée à moi, me priant seulement quelques moments après de l’épargner. Je fais tout ce qu’elle [203r] veut ; mais une demi-heure après Vénus s’empare d’elle si vivement qu’elle m’accorde tout me priant seulement de ménager son honneur, et après le sanglant sacrifice je lui tiens parole ; puis nous dormons. On frappe : c’est Clairmont qui me dit que cinq heures sont sonnées. J’ordonne du café. Je n’ai pas le temps de donner le bonjour à Adèle ; mais je le lui promets chemin faisant.
Elle se lève vite ; elle voit les draps, elle soupire, puis elle rit, elle dérange cependant mon lit, puis un peu pensive elle prend son café, et nous voilà dans le solitaire tous les deux amoureux,dx contents, renouvelant nos transports, et désespérés que notre voyage ne soit pas plus long. Nous trouvons à Nevers le bon Moreau désolé que son débiteur ne peut lui donner les deux cents francs qu’à midi : il n’ose pas me prier d’attendre ; mais je l’encourage en lui disant que nous dînerons là s’il peut nous faire apprêter un bon dîner. Il me le promet, et nous allons nous enfermer dans une chambre pour nous garantir d’un tas dedy femmes, qui voulaient nous vendre par force leurs marchandises.
Il eut son argent, nous dînâmes très bien, nous partîmes, etdz au commencement de la nuit nous trouvant à Cosne46 je dis que nous dormirons là. Clairmont nous attendait à Briare ; mais je m’en moque. Après un mauvais souper, Moreau qui n’avait pas dormi la nuit précédente rend Adèle sûre de pouvoir venir se coucher avec moi. Seconde nuit plus délicieuse que la première. Le lendemain nous mangeons à Briare le souper que Clairmont nous avait fait faire, et nous allons nous coucher à Fontainebleau, où Moreau va se mettre au lit dans la petite chambre près de celle où nous soupions, et où il y en avait deux. Il nous suffisait d’un seul. Ce fut là que j’ai eu la belle Adèle entre mes bras pour la dernière fois. Je lui ai promis le matin [203v] d’aller la voir à Louvierea à mon retour d’Angleterre ; mais je n’ai pas pu lui tenir paroleeb.
De Fontainebleau à Paris je n’ai employé que quatre heures qui occupées par l’amour qui prenait congé me passèrent bien vite. Je me suis arrêté sur le pont S. Michel devant un horloger, qui me vendit une montre sans que je descende de ma voiture. Je l’ai donnée à Adèle. Je les ai laissés à un hôtel au coin de la rue aux ours, et j’ai dit à Moreau de venir prendre sa malle à l’hôtel de Montmorenci rue de Montmorenci47 où j’allais me loger. J’avais des raisons pour ne pas aller demeurer chez Madame d’Urfé. Je me suis vite habillé, et je suis allé dîner avec elle.
Chapitre XIV dernier
Je chasse de Paris mon frère l’abbé. La voix rendue à Madame du Rumain. Je conduis à Londres par force le petit d’Aranda. Mon arrivée à Calais
Madame d’Urfé me reçut avec un cri de joie disant d’abord au petit d’Aranda de me donner le billet cacheté qu’elle lui avait remis le matin. Je le décachette, et je lis après la date du même jour : Mon Génie m’a dit ce matin à la pointe du jour que Galtinarde part de Fontainebleau, et qu’il viendra aujourd’hui dîner avec moi.
C’est un fait. Cent choses dans ce goût me sont arrivées dans ma vie bonnes poura faire tourner la cervelle à d’autres. Elles m’ont étonné ; mais, Dieu soit loué, elles ne m’ont pas forcé à déraisonner. On allègue un fait qu’on a deviné ; mais on ne parle pas de cent autres qu’on a préditsb, et qui ne parurent pas. J’ai eu la folie de parier, il n’y a pas six mois, qu’une chienne accouchera le lendemain de cinq chiens tous femelles, et j’ai gagné. Tout le monde fut étonné, moi excepté.
J’ai admiré, comme de raison, la science du Génie de Madame d’Urfé, et je me suis réjoui de la bonne santé, dont elle jouissait dans sa grossesse. Sûre que je devais arriver elle avait envoyé avertir tous ceux qui devaient dîner avec elle qu’elle était malade. Nous dînâmes avec le petit d’Aranda, et nous passâmes tête-à-tête le reste de la journée à décider comment nous devions faire pour réduire le petit bonhomme à passer à Londres de bon gré. Les réponses de l’oracle furent toutes obscures, puisque je ne savais pas moi-même comment m’y prendre. La répugnance que Madame [206v] d’Urfé avait à le lui dire était si forte que je ne pouvais pas abuser à ce point-là de son obéissance. J’ai remis cette décision à un autre jour, et je l’ai quittée en l’assurant que jusqu’à mon départ pour Londres j’irais dîner tous les jours chez elle. Je suis allé à la comédie italienne, où j’ai vu Madame du Rumain, qui fut enchantée de me voir de retour à Paris, et qui me conjura d’aller le lendemain chez elle, car elle avait grand besoin de l’oracle. Mais ma surprise fut grande quand j’ai vu le ballet, et la Corticelli entre les figurantes. Il me prit envie de lui parler non pas par sentiment d’amour, mais par curiosité de savoir ses aventures. En sortant de la comédie, j’ai vu Balletti, qui avait quitté le théâtre, et vivait de sa pension :c il me dit où elle demeurait, la vie qu’elle menait, et l’état de ses affaires. Elle était endettée, et dans l’impossibilité de payer ses dettes.
— Elle n’a pas fait un amant ?
— Elle en eut plusieurs ; mais elle les a tous trompés, et elle est misérable.
Je vais souper chez mon frère, qui demeurait à la porte S. Denis1 curieux de savoir comment il avait reçu l’abbé. Il est charmé de me revoir autant que sa femme, et il me dit que j’étais arrivé à temps pour persuader l’abbé notre frère à sortir de sa maison de bon gré, car sans cela il était déterminé à le mettre à la porte.
— Où est-il ?
— Tu le verras dans un moment, car nous allons souper, et celle de manger est sa principale affaire.
— Que t’a-t-il fait ?
— Le voilà : il descend. Je m’en vais te dire tout à sa présence.
Étonné de me voir, et de voir que je ne le regarde pas, il me fait compliment, et il me demande ce que j’ai [207r] contre lui. — Je te regarde comme un monstre. J’ai la lettre que tu as écrited à Passano. Je suis selon ton témoignage un trompeur, un espion, un rogneur des monnaies, un empoisonneur. Il ne répond rien, et il se met à table.
Mon frère me parle à sa présence ainsi :
— Quand ce Monsieur s’est présenté à moi, je l’ai reçu avec plaisir ; ma femme fut enchantée de le connaître ; je lui ai donné la chambre ici en haut, et je lui ai dit que ma maison sera la sienne. Après cela pour nous intéresser à sa faveur, il nous a dit que tu es le plus grand coquin qui existe sur la surface de notre globe, et pour nous le prouver il nous ae conté qu’ayant enlevé une fille à Venise pour aller l’épouser à Genève il est allé te trouver à Gênes, se voyant réduit lui avec sa belle sans chemise, et à la mendicité. Il est vrai, nous a-t-il dit, que tu l’as d’abord tiré de la misère en l’habillant, et en ne le laissant plus manquer de rien ; mais tu t’es traîtreusement emparéf d’elle, l’associant à deux autres que tu avais, tu l’as conduite avec toi à Marseille couchant avec elle, et avec l’autre à sa présence, et tu l’as enfin chassé de Marseilleg lui donnant il est vraih quelques louis, mais vilainement et à guise d’aumône. Il termina son histoire par nous dire que le crime qu’il a commis à Venise lui empêchant d’y retourner il avait besoin de nousi jusqu’à ce qu’il trouvât le moyen de se soutenir moyennant son talent, et sa qualité de prêtre. Pour ce qui regarde son talent il nous dit qu’il pouvait enseigner la langue italienne ; mais nous avons [207v] ri parce qu’il ne parle pas français, et parce que j’étais sûr qu’il ne savait que fort mal l’italien. Nous nous arrêtâmes plutôt à la qualité de prêtre, et ma femme parla le lendemain à M. de Sanci2 trésorier des économats du clergé pour l’introduire chez l’archevêque de Paris, qui pouvait après avoir eu des bonnes informations sur ses mœurs lui donner un emploi à son service, et espérer dans la suite quelque bon bénéfice. Il fallait pour cela fréquenter l’église de notre paroisse, et j’ai parlé au curé de saint Sauveur3, qui me promit d’avoir pour lui toute la déférence, et de lui assigner d’abord l’heure à laquelle il irait dire sa messe, pour laquelle il lui passerait l’aumône ordinaire de douze sous. Lorsque nous informâmes Monsieur l’abbé que voilà de ce que nous avions fait pour lui en quatre jours, il se mit en colère. Il nous dit qu’il n’était pas fait pour s’incommoder à aller dire la messe pour douze sous, et qu’il ne voulait absolument pas faire la cour à l’archevêque avec l’espoir d’entrer à son service, puisqu’il ne voulait pas servir. Nous dissimulâmes.
Le fait est que depuisj trois ou quatre semaines qu’il est ici il a mis en confusion toute la maison. Un domestique que j’aimais s’en est allé à cause de lui, la femme de chambre de ma femme qui avait soin de son linge, et à laquelle il a cherché querelle est partie hier, et notre cuisinière qui ne veut pas le voir dans la cuisine demande son congé, si nous n’avons pas l’autorité de lui défendre d’y aller.
— Qu’a-t-il à faire dans la cuisine ?
— Savoir ce qu’on mangera ce jour-là. Tâter des casseroles. Baragouinerk à cette bonne femme pour lui dire ce qu’il n’a pas [208r] trouvé bon la journée précédente. Enfin notre frère est un individu insoutenable. Je suis charmé que tu sois arrivé, car j’espère qu’ensemble nous trouverons le moyen de l’envoyer demain, pas plus tard, honorablement se faire f…….
— Rien, lui répondis-je, n’est plus facile. S’il veut rester à Paris il est le maître ; mais tu dois envoyer demain ses guenilles dans une chambre garnie, et en même temps lui faire tenir un ordre de la police de ne jamais mettre les pieds chez toi, comme perturbateur de ton repos. S’il veut s’en aller, qu’il dise où, et je m’engage de lui payer le voyage ce soir avant de sortir d’ici.
— On ne peut pas en agir plus humainement. Eh bien que dis-tu ?
— Voilà, répond l’abbé, comment Monsieur Giacomo m’a chassé de Marseille. C’est son style. Violence. Despotisme.
— Remercie Dieu, monstre, qu’au lieu de te rouer de coups, je te donne de l’argent. Tu as tenté de me faire pendre à Lyon.
— Où est Marcoline ?
— Tu me fais rire. Je n’ai point des comptes à te rendre. Dépêche-toi. Choisis.
— J’irai à Rome.
— Fort bien. Ce voyage ne coûte à un homme seul que vingt louis ; mais je t’en donnerai vingt-cinq.
— Où sont-ils ?
— Dans l’instant. Papier, plume, et encre.
— Qu’allez-vous écrire ?
— Des lettres de change pour Lyon, pour Turin, pour Gênes, pour Florence, et pour Rome, et pour aller à Lyon demain tu auras une place payée à la Diligence. Tu auras cinq louis à Lyon, autre cinq4 à Turin, cinq à Florence, et cinq à Rome, et ici à Paris pas un sou de moi. Adieu ma sœur. Je demeure à l’hôtel de Montmorenci. Adieu Checco5.
— J’enverrai demain matin [208v] chez toi la malle de ce bon frère.
— Tu feras fort bien. Si je n’y suis pas, fais-la consigner à mon domestique. Laisse-moi faire le reste.
— Je l’enverrai à huit heures.
Le lendemain la malle est venue, et l’abbé aussi. Je lui ai fait donner une chambre, et j’ai dit au maître de l’hôtel que je répondais pour le loyer, et pour la nourriture de l’abbé pour trois jours, et pas davantage. Il voulait me parler, et je l’ai remis6 au lendemain. J’ai averti mon domestique de ne le laisser pas entrer dans ma chambre, et je suis allé chez Madame du Rumain.
— Tout dort, me dit le Suisse ; mais qui êtes-vous, car j’ai un ordre.
— Je suis un tel.
— Entrez dans ma loge, et amusez-vous avec ma nièce. Je m’en vais venir.
Il revient, et il me conduit chez la femme de chambre, qui se lève en maudissant le jour.
— Qu’avez-vous ?
— Vous auriez pu venir à midi. Madame est entrée à trois heures du matin. Il n’est pas encore neuf heures ; mais elle sera punie. Je m’en vais la réveiller.
J’entre, et elle me remercie de l’avoir fait réveiller dans le moment même que je lui en demande excuse.
— Raton ; donnez-nous tout ce qu’il faut pour écrire ; et allez-vous-en. Vous ne viendrez que quand j’appellerai. Je dors pour l’univers tout entier.
— Je m’en vais dormir aussi.
—lMonsieur d’où vient que l’oracle nous a trompés ? Monsieur du Rumain vit encore, il devait mourir il y a six mois ; il est vrai qu’il ne se porte pas bien ; mais nous demanderons cela après. La chose pressante actuellement est une autre. Vous savez que la musique fait ma principale passion ; et que ma voix était célèbre et pour la force, et pour l’étendue. Je l’ai perdue, mon cher ami, il y a trois mois que je ne peux plus chanter, M. Hereschouand7 m’a donné tous les [209r] remèdes de la pharmacie, et rien ne peut me la faire recouvrer : j’en suis désolée, je n’ai que vingt-neuf ans8, je suis malheureuse, c’était le seul plaisir qui me faisait chérir la vie. Demandez je vous prie à l’oracle un remède pour me faire regagner ma voix le plus tôt possible. Que je serais heureuse si je pouvais chanter demain par exemple : j’aurai ici grande compagnie, et tout le monde serait étonné. Si l’oracle veut, je suis sûre que cela peut se faire, car ma poitrine est saine. Tenez,m la demande est faite. Elle est longue ; mais tant mieux. La réponse sera longue aussi, et j’aime les longues réponsesn.
J’aimais aussi quelquefois les longues demandes, car en faisant la pyramide elles me donnaient le temps de penser à ce que je pouvais répondre. Il s’agissait à présent d’un remède à un petit mal ; mais je n’en connaissais aucun, et l’honneur de l’oracle voulait que je le donnasse. J’étais sûr qu’un bon régime de vie lui remettrait les glottes9 dans leur état primitif ; mais un oracle n’est pas fait pour répéter ce que tout mauvais médecin sait dire. Dans ces réflexions, j’ai pris le parti de lui ordonner un culte au Soleil fait à une heure qui l’obligeât à observer un régime fait pour la guérir sans que j’eusse besoin de le lui ordonner.
L’oracle donc lui dit qu’elle recouvrerait sa voix en vingt-un jours en commençant par celui de la nouvelle Lune, et en faisant chaque jour un culte au Soleil naissant dans une chambre qui eût au moins une fenêtre vis-à-vis de l’Orient. Pour faire ce culte un second oracle l’a instruite qu’elle devait venir de dormir sept heures, et qu’avant de se mettre au lit elle devait faire un bain à la Lune [209v] tenant ses pieds dans l’eau tiède jusqu’aux genoux. Pour la liturgie de ces cultes je lui ai dit quels étaient les psaumes qu’elle devait lire lorsqu’elle se baignait pour se rendre favorables les influences de la Lune, et quels étaient ceux qu’elle devait lire devant la fenêtre fermée dans la minute même de la naissance du Soleil. L’attention de l’oracle à lui ordonner que la fenêtre fût fermée plut beaucoup à Madame, car il pouvait faire du vent qui l’aurait enrhumée. La divinité de ce remède magiqueo faisant son admiration, elle me promit d’exécuter exactement toute la pratique que l’oracle lui ordonnait si je voulais me donner la peine de lui porter toutes les drogues nécessaires aux fumigations.
Je lui ai tout promis, et pour lui donner une marque de mon zèle je lui ai dit que le premier jour je lui ferais les fumigations en personne pour qu’elle en apprenne la pratique, car la nature de ces deux cultes exigeait qu’aucune femme ne s’y trouvât présente. La sensibilité avecp laquelle elle reçut mes offres fut très marquée. Il fallait commencer le lendemain jour de la nouvelle Lune, et je fus chez elle à neuf heures car pour dormir sept heures avant de faire le culte au Soleil naissant elle devait se mettre au lit avant dix. J’étais sûr que ce qui devait lui faire recouvrer sa voix serait le nouveau régime ; et j’ai deviné. Ce fut à Londres qu’elle m’en a donné la nouvelle par une lettre partante de son cœur. Cette dame, dont la fille épousa Monsieur de Polignac aimait le plaisir, et courant les grands soupers elle ne pouvait pas toujours jouir de la santé la plus parfaite. Elle avait perdu la beauté de sa voix. L’ayant recouvrée par une opération magique elle riait lorsqu’elle trouvait des gens qui lui disaient que la magie était une science chimérique.
Chez Mme d’Urfé j’ai trouvé une lettreq de [210r] Thérèse mère du petit d’Aranda. Elle m’écrivait qu’elle devait se déterminer à venir prendre son fils en personne, si je ne le lui conduisais pas, et qu’elle attendait d’abord une réponse définitive. J’ai dit au petit que sa mère serait à Abbeville en huit jours, et qu’elle désirait de le voir.
— Il faut, lui dis-je, lui donner cette satisfaction ; vous viendrez avec moi.
— Avec plaisir ; mais si vous allez à Londres avec elle, avec qui reviendrai-je à Paris ?
— Tout seul, ajouta Madame d’Urfé, précédé d’un postillon.
— À franc étrier. Ah que cela me fera plaisir.
— Mais vous ne courrezr ques huit à dix postes par jour10, car vous n’avez pas besoin de risquer la vie11 en courant la nuit.
— Je m’habillerai en courrier.
— Oui je vous ferai faire une belle veste, des culottes de chamois, et je vous donnerai un placard12 superbe avec les armes de France.
— On me prendra pour un courrier du cabinet13, et je dirai que je viens de Londres.
J’ai alors fait semblant de n’y pas consentir disantt qu’un cheval pourrait s’abattre, et lui casser le cou. Persistant dans mon opposition je me suis assuré qu’il viendrait, car Madame d’Urfé ayant proposé la chose devenait naturellement celle à laquelle il devait se recommander pour obtenir la grâce. Je me suis fait prier trois jours avant que de la lui accorder sous la condition qu’il ne courrait pas la poste à cheval en y allant avec moi. Sûr de retourner à Paris, il établit de ne porter avec lui que deux ou trois chemises ; mais sûr moi aussi qu’une fois que je l’aurai jusqu’à Abbeville il ne m’échapperait plus, j’ai fait aller sa malle avec tous ses habits à Calais, où nous la trouvâmes à notre arrivée. En attendant Madame d’Urfé lui fit faire tout l’accoutrement de courrier, et des bottes fortes qui lui étaient nécessaires pour se garantir les jambes en cas de chute. Ainsi cette affaire, qui était difficile, fut rendue facile par le hasard.
[210v] J’ai passé l’après-dîneru chez le Banquier Tourtone et Baur14 pour avoir mon argent à Londres distribué entre plusieurs banquiers, auxquels il m’adressa, conformément à mon désir, avecv des recommandations particulières. Je voulais faire plusieurs connaissances.
En sortant de la place des Victoires j’ai pensé à la Corticelli15, et conduit par la curiosité j’y fus. Elle logeait dans ses meubles à la rue de Grenelle S. Honoré16. Elle fut fort étonnée de me voir. Après un long silence, voyant que je ne lui disais rien, elle pleura, puis elle me dit :
— Je ne serais pas malheureuse si je ne t’avais jamais connu.
— Tu le serais de même ; mais d’une façon différente, car tes malheurs sont dérivés de ta mauvaise conduite. Mais quels sont donc tes malheurs ?
— Ne pouvant plus me souffrir à Turin après que tu m’as déshonoréew…..
— Si tu poursuis dans ce style, je m’en vais ; car je ne suis pas venu ici pour plaider ma cause ; mais plutôt pour écouter la voix de ton repentir.
— Aussi je me repens ; mais il n’est pas moins vrai….
— Adieu.
— Eh bien : je narrerai, et je ne dirai pas ce que je pense. Assis-toi. Je me suis sauvéex de Turin avec Droghi : c’était un figurant, que je ne sais pas si tu as connu ; il venait chez la Patience ; il m’aimait ; j’ai laissé qu’il me fasse un enfant.yÀ ton arrivée à Turin j’étais grosse. Étant embarrassée à prendre un parti, Droghiz n’ayant pas d’argent, et ne voulant faire savoir la chose à personne j’ai donné à vendre à mon amant une de mes montres, et une bague, et nous partîmes. Nous vînmes ici, mais nous n’y restâmes [211r] que huit jours. Nous trouvâmes à la promenade du palais royal Santini17 qui allait à Londres avec d’Oberval18 pour danser à l’opéra d’Haimarket19 ; il avait besoin d’un couple ; il nous fit un accord avantageux sans savoir ce que nous valions, et nous partîmes. À Londres on ne voulut pas de nous, et si nous avions plaidé nous aurions eu tort, car on me voyait grosse, et pour Santini on savait que c’était un tailleur qui ne savait pas faire un pas. Je lui ai donné à vendre tous les bijoux que j’avais, et nous sommes retournés ainsi. En deux mois que nous fûmes à Londres, nous nous endettâmes de vingt guinées20 vivant comme des gueux, et ces barbares ne se prêtèrent pas seulement à me faire une quête.
Santini avait à Versailles un parent valet à la cour, et lui ayant dit l’embarras dans lequel il était pour me faire faire mes couches avec quelque commodité, il lui offrit un logement, il l’accepta, et je suis allée accoucher à Versailles avant terme d’un enfant mort m’étant trouvée moi-même au bord du tombeau. Je suis retournée ici réduite à n’avoir plus qu’une seule robe. Collalto Pantalon21 me vit, devint mon amoureux, prit soin de moi, et un jour fâché contre Santini, qui voulait faire le maître, il lui donna des soufflets, et il le chassa. Il avait raison, car l’autre devait le respecter. Santini s’en est allé je ne sais pas où, et Collalto me fit prendre à la comédie italienne22, et me laissa en liberté. J’ai eu en peu de temps cinq ou six entreteneurs l’un après l’autre qui tous me quittèrent par des raisons ridicules, car à la fin je n’étais pas leur femme. [211v] Collalto même me quitta fâché de se trouver malade de la même maladie que j’avais. Il devait me pardonner, et me faire passer les remèdes ; mais les hommes sont tous comme toi, impitoyables. J’ai de nouveau vendu tout ce que j’avais, et j’ai signé une lettre de change de quatre cents francs qui étant échue, et n’ayant pas pu la payer, on l’a protestée, et on est venu saisir mes meubles, parce qu’on a cru qu’ils m’appartenaient. La saisie n’a duré que vingt-quatre heures, parce que le propriétaire averti fit valoir ses droits ; mais il les fera enlever dans deux ou trois jours si je ne lui paye pas son mois d’avance, comme j’ai toujours fait. Je n’ai pas le sou, et par surcroît de malheur je suis congédiée de la comédie italienne. Dans huit jours on ne m’y verra plus. Je ne peux pas compter sur un nouvel amant, car tout le monde sait que je suis malade : je suis entre les mains des raccrocheuses23 qui rôdent la nuit par la rue S.t Honoré. Voilà la peinture fidèle de l’état dans lequel tu me trouves.
Après cette horrible histoire elle mit sa tête dans un mouchoir sale pour ramasser un torrent de larmes. J’étais là comme pétrifié, hors de moi-même, et dans la mortifiante nécessité de me reconnaître pour une des causes du précipice affreux dans lequel je voyais cette malheureuse abîmée.aaLa pitié m’ordonna d’abord de faire quelque chose pour elle.
— Quel est le parti que tu as pensé de prendre ?
— Tu te moques de moi. Je ne sais pas ce que c’est que prendre un parti. Pour en prendre un il faudrait avoir au moins de l’argent. On me décrétera demain de prise de corps. J’irai mourir en prison. La volonté de Dieu soit faite. Tiens : quelqu’un vient chez moi. Attends.
[212r] Elle se lève alors, elle sort ; j’entends qu’elle parle ; on s’en va, elle rentre, et elle me dit qu’elle avait donné vingt-quatre sous24 à une raccrocheuse qui lui avait amené un homme. Je lui ai dit, me dit-elle, que j’ai du monde, et que je suis prise pour toute la nuit.
Mon horreur augmente : je lui dis que je ne me connaissais pas suffisant à remédier à ses maux ni avec ma bourse, ni avec mon conseil.
— Que ferais-tu si tu avais de l’argent.
— Si c’était assez, j’irais guérir.
— Et après ?
— S’il m’en restait, j’irais à Bologne, où je vivrais en faisant mon métier, devenue peut-être plus sage.
— Mais où irais-tu guérir, tandis que des espions te feraient arrêter ?
— Je n’en sais rien. Si Collalto ne m’avait pas abandonnée !
— Ah pauvre Corticelli ! Tu es perdue, et laisse que je te le dise que tu as tort de te consoler en attribuant la cause de tes malheurs à d’autres qu’à toi-même. Je ne t’aurais jamais abandonnée, si tu n’en avais pas agi avec moi en véritable ennemie. Sèche tes larmes. Je ne te dirai pas davantage. Je pars, et je te promets de revenir demain ou après, et de te dire où tu dois aller pour te faire guérir sans que personne puisse te découvrir ; je payerai tout ce qu’il faudra pour cela. Après être guérie, tu auras l’argent nécessaire pour aller à Bologne ; et après Dieu te bénisse. Tu ne me verras plus.
Cette pauvre fille alors ne put me remercier qu’en sanglotant, et me tenant les mains serrées entre les siennes tremblantes par l’excès du sentiment que ce que je lui avais dit excitait dans son âme. Je suis resté là jusqu’à la fin de l’éruption. À la fin de la scène je lui ai donné quatre louis, et je [212v] suis parti avec le cœur navré.
Engagé à tirer cette malheureuse de l’abîme où elle était j’ai pensé d’aller chez un chirurgien honnête que je connaissais, et qui seul pouvait me dire comment je pouvais m’y prendre pour mettre la Corticelli dans un endroit impénétrable jusqu’à sa guérison. C’étaitab mon ancien chirurgien Fayet25 qui demeurait dans la rue de Seine26. Je prends un fiacre, j’y vais, je le trouve à table avec sa famille ; je le prie de finir de souper pour venir après dans son cabinet avec moi pour m’écouter. Je lui dis tout le fait. Sa cure est de six semaines. Personne ne doit la connaître ; elle payera d’avance. Combien doit-elle payer ? Elle est pauvre. C’est une aumône que je fais.
Fayet pour toute réponse écrit un billet, y fait l’adresse, et me le donne décacheté en me disant : Votre affaire est faite. Le billet ordonnait à l’homme auquel il était adressé au bout du faubourg S.t Antoine de prendre en pension la personne qui le lui consignerait, et qui lui compterait cent écus, et de la renvoyer six semaines après saine, et sauve. Il lui ajoutait queac la malade avait des raisons pour n’être vue de personne. Charmé d’avoir fini cette affaire si vite, et si heureusement je retourne chez moi, je soupe, et je vais au lit sans vouloir écouter mon frère. Je lui fais dire qu’il pourra me parler à huit heures. J’avais besoin de repos.
Il vient dans ma chambre à huit heures, et toujours sot il me dit qu’il voulait me communiquer son projet avant que j’allasse me coucher pour me laisser le temps d’y penser toute la nuit.
— Ce n’était pas nécessaire. Veux-tu rester à Paris, ou aller à Rome ?
— Donnez-moi l’argent du voyage, et je resterai à Paris en m’engageant par écrit de ne plus me présenter à mon frère, ni à vous, [213r] si vous y êtes. Cela doit vous être égal.
— Tu es un sot, [car il]ad n’y a que moi qui puisse juger de ce qui m’est égal ou iné[gal]. Sors d’abord de ma présence. Je n’ai pas le temps de t’écouter. Ou à Paris sans le sou, ou vingt-cinq louis pour aller à Rome distribués comme je veux.
J’appelle Clairmont, et je le fais chasser de la chambre. En sortant je répète monae avis au maître que le lendemain est le dernier jour que je payerai pour cet abbé. J’étais pressé de finir l’affaire de la Corticelli. Je suis allé en fiacre à la maison au faubourg S. Antoine que l’adresse de Fayet m’indiquait pour voir le local où la malheureuse devait faire une pénitence de six semaines. Je trouve un homme d’un certain âge avec sa femme qui me semblent honnêtes gens, et après lui avoir fait lire le billet de Fayet je lui dis que la fille viendra sans perdre le moindre temps, et que j’étais venu pour voir tout. Il me fait voir alors une petite chambre avec un lit, un baignoir, trois ou quatre chaises, une table, une commode, et tout très propre. Il me dit qu’elle mangera toute seule, et qu’à moins que sa maladie ne soit très compliquée il la rendra saine au bout de six semaines. Il me montre la porte de sept ou huit chambres pareilles à celle où nous étions, dont quatre, me dit-il, étaient occupées par des filles malades toutes à peu près sous la même réserve, et dont il ignorait le nom. Je lui compte cent écus, il fait la quittance au nom de Fayet, et je lui dis qu’il placera là même la personne qui se présentera avec la quittance, et avec la même lettre de Fayet. Après cela je vais au palais royal où je rencontre un Vénitien nommé Boncousin27, qui me dit qu’il était venu [213v] mettre un hôtel garni à Paris, où il espérait de faire fortune.
— Avec quel fondement ?
— Avec celui de deux filles que vous connaissez.
— Qui sont-elles ?
— Je ne vous dirai rien. Venez souper chez moi, et vous les verrez. Voici mon adresse. Mais vous payerez le souper, car je ne suis pas riche.
— Fort bien. Je viendrai après-demain, car aujourd’hui, et demain je suis engagé.
— Voulez-vous me donner l’argent à présent pour que j’en sois sûr ?
— Volontiers ; mais je ne vous croyais pas devenu gueux à ce point-là. Voilà six francs28.
— C’est bien peu, si vous voulez faire bonne chère.
— Je payeraiaf le surplus après le souper. Adieu.
Je connaissais cet homme pour un mauvais sujet. Il tenait Locanda29 à Venise. Je n’y serais pas allé sans la curiosité des deux filles que je devais connaître. Je vais dîner chez Madame d’Urfé, et d’abord après dîner je vais chez la Corticelli pour la consoler. Je la trouve au lit, elle me dégoûte en me faisant voir sa maladie, je lui dis ce que j’avais fait pour elle, et je lui donne la quittance du chirurgien, et la lettre. Je lui dis qu’elle n’avait qu’à prendre un fiacre, et y aller toute seule, en lui promettant d’aller la voir une fois avant mon départ pour Londres, et de lui laisser cent autres écus, qui devaient lui suffire pour aller, d’abord guérie, à Bologne. Toute reconnaissante elle me dit qu’elle y irait le lendemain la nuit sans rien dire à sa servante, qu’elle enverrait quelque part pour porter avec elle dans un sac les chemises, et une robe qui lui restait30, et elle me demande encore deux louis31 pour retirer d’abord des nippes qui étaient en gage.
[214r] Enchanté d’avoir tiré de la misère la Corticelli je vais chez Madame du Rumain, qui avait pris congé pour trois semaines de toutes ses connaissances. C’était une femme de la plus grande probité, honnête, et polie au possible, mais qui avait un ton de petite maîtresse si singulier qu’elle me faisait souvent rire de tout mon cœur ; elle parlait du Soleil, et de la Lune, comme si c’avait été des souverains avec lesquels elle allait faire connaissance. En me parlant un jour du bonheur des élus après la mort elle me dit qu’au ciel le bonheur des âmes devait consister en ce qu’elles aimeraient Dieu à la folie. Je lui ai porté toutes les drogues, et les herbes pour faire les parfums ; je lui ai indiqué les psaumes, nous fîmes à huit heures un petit souper tête-à-tête, puis elle ordonna à sa femme de chambre de l’enfermer, et de m’attendre à dix heures pour me faire coucher dans une chambre au second qu’elle m’avait fait préparer, et pour l’avertir de me laisser entrer chez elle à cinq heures du matin. À neuf heures et demie je lui ai mis moi-même ses jambes dans le baignoir, dont l’eau était devenue tiède, je lui ai montré à faire les parfums toute seule dans les jours suivants, je lui ai fait dire les psaumes, puis j’ai essuyé ses jambes moi-même riant un peu de ses expressions de reconnaissance, et après l’avoir conduite au lit, je suis allé me coucher servi par sa femme de chambre jeune, gentille, et folâtre qui me fit rire en me disant que si j’étais devenu la fille de chambre de sa maîtresse il était juste qu’elle devînt la mienne. Je voulais badiner avec elle ; mais elle se sauva en me disant que je devais me garder pour être brave à cinq heures avec sa maîtresse. Elle se trompait.
[214v] Le lendemain à cinq heures j’ai trouvé Madame qui exacte à l’ordre se chaussait. Nous allâmes dans la chambre voisine d’où l’on aurait pu voir le Soleil naissant si l’hôtel de Bouillon32 ne l’avait pas empêché ; mais c’était égal. Elle fit son culte avec un air de prêtresse. Après cela elle se mit à son clavecin en m’assurant qu’elle se trouverait fort embarrassée à remplir pour trois semaines de suite des matinées de neuf heures, car elle ne dînait qu’à deux. Nous déjeunâmes à neuf heures, et je l’ai laissée en lui promettant de la voir encore avant de partir pour Londres.
Je suis allé à l’hôtel de Montmorenci pour m’habiller ; et Clairmont me fit rire en me narrant les alarmes dans lesquelles mon frère était parce que je n’étais pas rentré pour coucher. Il me frisait lorsque je l’ai vu entrer. Je me suis levé vivement lui demandant Paris ou Rome, et il me répondit Rome. Je lui ai alors dit d’attendre dehors.
Lorsque je fus habillé je l’ai fait appeler, et dans le moment mon frère le peintre entra avec sa femme pour me dire qu’ils étaient venus me demander à dîner. J’ai alors écrit un billet à Madame d’Urfé la priant de pardonner si je ne pouvais pas y aller ; et j’ai dit à mon frère qu’il était venu à temps pour voir l’exécution de l’abbé qui s’était enfin déterminé d’aller à Romeag de la façon qu’il me plairait de lui prescrire. J’ai envoyé Clairmont au bureau des diligences de Lyon pour prendre, et payer sa place ; ensuite dans moins d’une demi-heure je lui ai faitah quatre billets de cinq louis chacun un pour M. Bono à [215r] Lyon, l’autre sur M. Zappata à Turin, l’autre pour Sassi à Florence, et le dernier pour Belloni à Rome.
— Qui m’assure, dit le sot, que ces messieurs me payeront cet argent à la vue de ces billets.
— Si tu ne t’en sens pas sûr, laisse-les-moi ; mais pars toujours. Tu es toujours impertinent avec tes bienfaiteurs.
Clairmont vint porter un billet d’une place payée à la diligence qui partait le lendemain à la pointe du jour. Je la lui ai donnée, et je lui ai dit adieu.
— Je peux dîner avec vous.
— Je ne te veux pas. Va dîner avec Passano, monstre ! Tu te signes témoin que je suis un rogneur des monnaies, et tu oses me parler ? Clairmont mettez-le à la porte.
C’était incroyable ; mais c’était vrai. Ma sœur me demanda ce que j’avais fait de la fille dont je m’étais emparé.
— Je l’ai envoyée à Venise, riche deai dix mille écus.
— C’est beau ; mais songez au chagrin que l’abbéaj dut avoir en vous voyant couché avec elle.
— Les sots sont faits pour avoir des chagrins. Vous a-t-il dit qu’elle n’a jamais voulu qu’il lui donne un baiser, et qu’elle l’a battu ?
— Point de tout cela. Il nous a dit qu’elle l’adorait.
Après avoir passé trois ou quatre heures agréablement, j’ai conduit ma belle-sœur à l’opéra33, etak son mari est retourné chez lui. Elle me fit les plaintes les plus amèresal. Depuis six ans34 qu’il l’avait épousée [il]am n’avait jamais pu consommer le mariage. On me dit, me dit-elle, que je pourrais demander cassation, et je ne peux pas, car j’ai la folie de l’aimer. Il est cousu de dettes, et si je [215v] l’obligeais à me rendre ma dot je le ruinerais. Mais se connaissant, pourquoi m’a-t-il trompéean en m’épousant ? C’est un traître.
Elle avait raison. Mais mon frère disait que ce n’était pas sa faute, et qu’en l’épousant il avait espéré de cesser d’être nul. Après sa mort, il en a épousé une autre, qui l’a puni. Elle l’a réduit à devoir se sauver de Paris, et à lui abandonner tout ce qu’il avait. J’en parlerai dans vingt ans d’ici35.
Le lendemain de bonne heure mon frère l’abbé est parti. Je ne l’ai plus revu qu’à Rome six ans après. J’en parlerai quand je serai là36. J’ai passé la journée chez Madame d’Urfé, où à la fin j’ai consenti que le petit Trenti37 retournerait d’Abbeville à Paris à franc étrier, et j’ai fixé mon départ trois jours après. Je fus voir une pièce nouvelle aux Français qui tomba. L’auteur pleurait à chaudes larmes : ses amis lui disaient pour le consoler que la cabale seule l’avait fait tomber ; mais cette consolation ne le dédommageait pas de l’argent dont cette chute le frustrait.
La curiosité me fit aller là où l’adresseao de Boncousin me disait qu’il était avec deux filles qui me connaissaient. C’était dans la rue Montmartre : on indiquait la porte, l’allée, l’étage ; mon cocher tourna, et retourna cinq ou six fois, et la maison ne s’est jamais trouvée. Je descends pour aller la chercher à pied l’adresse à la main : une marchande me dit que dans la maison près d’elle deux filles étrangères étaient arrivées depuis peu, et qu’elles [216r] devaient demeurer au troisième. J’y monte, et je demande à la femme qui m’ouvre la porte des nouvelles de deux fillesap vénitiennes qui devaient être arrivées chez elle. — Ma foi j’en ai quinze, et Dieu damne mon âme, si je sais de quel pays elles sont. Entrez, et vous le leur demanderez vous-même.
Cela me fait rire, j’entre, et je trouve un troupeau de catins qui faisait vacarme, et qui me vient au-devant avec des cris d’abord que je parais. Je prie toutes ces folles de se tranquilliser, et je ne songe pas même à m’informer des Vénitiennes que je cherchais, car c’était un B…… Je parle cependant à toutes, et hormis une qui était anglaise, je les trouve toutes françaises. La maîtresse vient me demander si je veux souper avec quelqu’une, j’y consens, je ne veux pas choisir, je m’abandonne à son goût en la priant de me donner celle qu’elle croyait plus faite pour me plaire.
Elle m’en donne une qui se saisit d’abord de moi, me mène dans une chambre, et un moment après on sert à souper, et on met des draps blancs dans le bon lit. Je regarde ma commensale, et elle ne me plaît pas. Malgré cela je dissimule, je lui fais bonne mine, je mange bien, je me tiens à table longtemps, je fais venir du champagne, m’ayant vu froid à toutes ses minauderies, elle croit que je veux la voir ivre, et elle a la complaisance de s’enivrer. À la troisième bouteille elle ne savait plus ni ce qu’elle disait, ni ce qu’elle faisait : elle se déshabille, et faite comme en nature elle se met sur le lit, elle m’invite, elle vient à moi, je la laisse faire, et j’ai [216v] pour la première fois de ma vie le plaisir de voir qu’elle ne peut pas réussir à me faire devenir homme. Adèle, Marcoline, ma nièce P. P., Clémentine, et les autres étaient encore trop présentes à ma mémoire. La drôlesse était jeune, belle, et bien faite ; mais elle devenait rien lorsque je la comparais aux autres. À trois heures du matin je suis retourné chez moi très content de moi-même, et point du tout fâché de la mauvaise idée que je devais avoir laisséeaq de ma valeur à cette fille.
Le lendemain après avoir dîné chez madame d’Urfé, j’ai pris un fiacre pour aller sans être connu voir la Corticelli dans sa retraite. Je l’ai trouvée triste ; mais très contente de son sort, et de la douceur du chirurgien, et de sa femme. On m’a assuré qu’elle guérirait parfaitement. Elle me dit qu’elle s’était sauvée de la rue Grenellear à neuf heures portant avec elle toutes ses nippes, et que sa servante se serait trouvée au désespoir, car elle lui devait. Je lui ai donné douze louis38, et je lui ai promis de lui en envoyer encore douze, lorsqu’elle m’écrirait de Bologne ; et elle me le promit ; mais la pauvre malheureuse est morte dans les remèdes. Je l’ai su deux mois après par une lettre que Fayet m’écrivit à Londres dans laquelle il me disait qu’il ne savait comment s’y prendre pour envoyer les douze louis qu’elle avait laissés à une madame Laure qui devait m’être connue. J’ai envoyé à cet honnête homme une adresse par laquelle il les lui fit tenir.
Tous ceux dont je me suis servi pour m’aider aux jeux magiques que j’ai faitsas à madame d’Urfé, Marcoline exceptée, me trahirent, et puis ils finirent tous malheureusement. Le lecteur trouvera [217r] à sa place Passano, et Costa.
La veille de mon départ j’ai soupé avec madame du Rumain qui m’assura que sa voix commençait déjà à revenir ;at une sage réflexion qu’elle fit me fit plaisir. Elle me dit que le régime que cette espèce de culte l’obligeait de faire pouvait y contribuer ; je lui ai dit de ne pas en douter. J’aimais à apprendre que pourau mettre la raison sur le chemin de la vérité il fallait commencer par la tromper. Les ténèbres durent précéder la lumière. Boncousin que j’ai trouvé au parterre du théâtre italien se moqua de moi quand je lui ai dit, en me plaignant, que dans toute la rue Monmartre la maison indiquée par l’adresse qu’il m’avait donnéeav ne se trouvait pas. Il me dit en riant que le besoin qu’il avait de six francs lui avait fait employer cette ruse pour les avoir. Je lui ai dit qu’il ne devait pas se découvrir pour coquin à si bon marché.
Après avoir pris congé de Madame d’Urfé, et l’avoir assurée que je ne manquerais à aucune de mes promesses, j’ai pris le jeune homme avec moi dans un fiacre, et ses bottes fortes, qui étaient l’objet de son adoration. Je l’ai conduit à l’hôtel de Montmorenci, d’où nous sommes partis vers le soir. Il m’avait prié de voyager pendant la nuit parce qu’il avait honte d’être vu habillé en courrier, et non pas à cheval. Leaw troisième jour nous arrivons à Abbeville. J’ordonne à dîner, il me demande où était sa mère, je lui réponds que nous nous en informerons, et je l’invite à venir avec moi voir la fabrique des draps de Messieurs de Varobes39.
— Mais l’on peut savoir dans un moment si ma mère est ici ou non.
— Eh bien ! Si elle n’y est pas, nous poursuivrons notre route, et nous la rencontrerons en chemin. Nous la rencontrerons certainement avant d’arriver à Boulogne.
— Allez voir la fabrique, et en attendant je dormirai.
— Vous êtes le maître.
[217v] J’y vais. Une heure, et demie après, je retourne à l’auberge, et je ne vois pas le jeune homme. Clairmont dormait.
— Où est-il ? Je veux dîner.
— Il est parti à franc étrier pour aller prendre à Paris vos dépêches que vous avez oubliéesax.
J’appelle le maître de poste, et je lui dis que s’il ne me le fait ramener, il peut compter sur son précipice, car il ne devait lui donner un cheval que par mon ordre. Il me calme, et il m’assure qu’il le fera rattraper avant qu’il arrive à Amiens. Il en donne l’ordre à un postillon qui se met à rire en me voyant inquiet.
— Je le rattraperai, me dit-il, quand il serait parti avant jour. Il n’y a qu’une heure et demie qu’il est parti : il ne peut avoir couru que deux postes : j’en cours trois en ce même temps. Vous me verrez avec lui à six heures tout au plus tard.
— Tu auras deux louis pour boire.
Je n’ai pas pu dîner. J’étais honteux de me voir ainsi attrapé par un jeune homme sans expérience. Je me suis jeté sur le lit, où j’ai dormi jusqu’à ce que le postillon m’a réveillé en me présentant le coupable, qui avait l’air d’un mort. J’ai ordonné sans lui rien dire qu’on l’enferme dans une chambre, où il y ait un bon lit, qu’on lui donne à souper, et qu’on me réponde de lui jusqu’au lendemain de bonne heure que je partirai pour Boulogne, et Calais. Je devais le laisser reposer, car il était défait. Le postillon l’a attrapé à la moitié de la cinquième poste, peu loin d’Amiens. Il se soumit comme un mouton. Le lendemain matin, je l’ai appelé, et je lui ai demandé s’il voulait venir à Londres avec moi de bon gré, ou garrotté.
— De bon gré, je vous en donne parole d’honneur ; mais à franc étrier, et vous précédant, car je me vois déshonoré sans cela. Je ne veux pas qu’on puisse dire que vous avez fait courir après moi, comme si je vous avais volé.
— J’accepte votre parole d’honneur. Ordonnez un autre cheval de selle de ma part. Venez m’embrasser.
Tout content, il monta à cheval, et me devançant toujours il s’arrêta à Calais au bras d’or, où il fut étonné de trouver sa malle. Je suis arrivé une heure après lui.
Fin du tome septième.
Variantes de l’Histoire de ma vie
Variantes du tome VI
Les deux variantes suivantes se trouvent aux Archives de Prague (Státni Oblastni Archiv, Fonds Casanova). Elles correspondent à deux passages distincts, mais figurent toutes deux sous la cote U 29 4 du catalogue Marr. Elles portent toutes les deux sur des passages du t. VI du manuscrit.
Annette et Véronique
Cette première variante donne une version différente des amours avec Annette et Véronique (voir ici). Tout le passage est biffé.
[An ?]nette sérieuse contre son ordinaire. Après souper elle est allée se coucher sans me rien dire : je savais ce que c’était ; mais je devais l’ignorer. Pour Véronique, elle n’a pas attendu que je le lui dise pour aller sans façon se mettre dans mon lit. C’était son lendemain des noces, ainsi elle me reçut entre ses bras avec l’air de l’amitié, et de la franchise que j’ai secondé avec plaisir.
— Dis-moi, ma chère Véronique, ce qu’Annette a.
— La pauvre fille a un peu raison ; elle t’aime, notre raccommodement est son ouvrage : tu as vu ce qu’elle a fait ce matin : elle est certainement jolie, et elle n’a pas tort, ce me semble, d’être fâchée de se voir méprisée.
— Méprisée ! pauvre petite ! vas lui dire que ce n’est pas vrai. Vas lui dire de venir ici.
— Je le lui dirai demain. Mais à quoi sert de lui dire que tu ne la méprises pas, si tu ne le lui prouves ?
— Oh pour cela, ma religion me l’empêche.
— Tu pourrais bien te damner un peu, quand ce ne serait que par reconnaissance.
— Ah ! ma chère Véronique, deux pucelagesa de deux sœurs !
— Eh bien : si ce n’est que cela, je peux t’assurer que ma sœur n’est pas pucelle.
— Oh, si elle n’est pas pucelle je pourrais me persuader, mais le pourrais-je ? Elle est jolie, j’en conviens, mais son extrême blancheur me rebute. C’est le brun qui me charme, et qui me met en haleine. Annette risque de me trouver impuissant, et pour lors elle se trouvera bien mortifiée.
— Tu verras que tu pourras. Il le faut absolument, car elle est en colère, elle dit que j’en suis la cause, et elle me menace.
— En vérité ! Pauvre Annette ! Eh bien. Je te promets d’essayer demain.
— Elle couchera avec toi, et le bon moment arrivera, et après elle sera contente.
— Il faut donc que je fasse avec toi un peu d’abstinence cette nuit.
— Il suffit que tu t’épargnes, je crois, demain matin.
— Comme tu dis, belle orgueilleuse, que j’aime bien. Tu te repens actuellement de m’avoir fait tant souffrir.
— Oui, mon cher ami ; mais j’ai bien souffert aussi. Actuellement, heureux comme nous sommes, noyons dans l’oubli tous nos griefs.
Après bien des jouissances nous nous abandonnâmes au sommeil, et Véronique se leva la première pour aller annoncer à sa sœur la bonne nouvelle qu’elle couchera avec moi la nuit suivante. Annette vint seule me porter mon chocolat en riant de sa sœur, qui m’avait assuré qu’elle n’était pas pucelle, et dont à la présence nous allions jouer la nuit même des plaisants rôlesb. Nous passâmes la journée très gaiment ; mais j’ai bien ri le soir quand M. Grimaldi entra me disant qu’il me croyait à Livourne. Je lui ai dit que je m’étais arrêté pour accommoder une dispute survenue entre les deux sœurs, dont il me dit qu’il était très persuadé. J’ai vu ce sénateur à table un peu transporté pour Véronique, et après soupé l’ayant laissé seul avec elle, m’entretenant avec Annette dans sa chambre, je crois encore aujourd’hui que Véronique fut bonne avec lui, mais je ne me suis pas soucié de m’assurer de ce fait. Après son départ, d’abord que je fus au lit, Véronique vint me [présenter ?]c Annette, que j’ai reçued d’un air généreux, complaisant, et tendre en lui disant que quoique très jolie je ne savais pas si la nature [me]e ferait être près d’elle ce que je désirais d’être.
— Oui, me dit Véronique, elle passera près de vous toute la nuit. Je vais vous montrer toutes ses beautés ; voyez, voyez, baisez donc ceci, regardez bien ma pauvre sœur Annette.
— Rien n’est si joli ; mais je la crois pucelle.
— Quelle folie ! Tenez. Touchez.
— Je ne veux pas. Viens ici ma pauvre Annette. Douce comme un mouton :f comment peux-tu croire que je ne t’aime pas ? Tiens je suis tout à toi. Es-tu contente Véronique ?
— Très contente : et Annette aussi. Je vous laisse.
Après son départ nous rîmes beaucoup de Véronique, dont nous avions éludé les artifices, et nous passâmes dans la joie notre temps jusqu’à ce que le sommeil vînt pour nous remettre en équilibre.
Lorsque le matin de bonne heure Véronique rentra, Annette me proposa de la convaincre que je l’aimais encore, et l’autre la prit entre ses bras en riant, et en faisant le même manège que sa sœur avait fait dans la journée précédente. Véronique à la fin de l’affaire nous dit que nous l’avions trompée tous les deux.
a. Orth. pucellages.
b. Les deux derniers mots ainsi que le verbe « jouer » sont difficile à déchiffrer. Ils constituent cependant la leçon la plus probable.
c. Mot très soigneusement biffé. Leçon probable.
d. Orth. reçu.
e. Mot rendu illisible sur le manuscrit par une altération du papier, mais manifestement présent : nous le restituons.
f. Comme est corrigé par comment dans l’interligne.
Variante du chapitre III (fo 42r, p. 687)
Anglais qui avait perdu tout son argent au jeu une charmante voiture à deux places, où il avait un estrapontin pour deux autre. Cet Anglais me conduisit chez la trop fameuse Corilla, qui m’a enchanté non pas par son chant, ou par sa beauté ; mais par les jolies choses qu’elle a prononcéesa à l’impromptu en bons vers sur trois ou quatre arguments qu’on lui a proposésb. Cette femme était Straba1 comme la Vénus des anciens. Elle n’était pas jolie ; mais elle pouvait plaire, comme effectivement elle a plu à plusieurs, et même à des hommes d’esprit. Quand elle chantait ses impromptus, et qu’elle fixait ses yeux louches sur celui de la compagnie qu’elle voulait embraser, elle réussissait. Apparemment qu’elle n’a pas voulu de moi, puisque je ne suis pas devenu amoureux d’elle.
Je suis arrivé à Florence, et je me suis logé au pont de la Carraja, chez le docteur Vannini, qui indignement était académicien della Crusca. J’ai pris un appartement, qui avait les fenêtres sur le quai de l’Arne, et une belle terrasse en le payant cher, et j’ai d’abord pris un domestique de louage, et une voiture de ville en faisant le jour même venir un tailleur qui habilla mon cocher, et mon laquais avec la livrée bleu à galonc rouge qui appartenait à M. de Bragadin. C’était led3 de Janvier de l’année 1761. Le lendemain je suis sorti seul, et à pied, allant par Florence inconnu de tout le monde, et inobservé comme tout homme qui va par les rues en redingote. L’après-dîner je suis allé à la comédie pour entendre l’arlequin Roffi2 qui avait une réputation supérieure de beaucoup à son mérite, et pour entendre la façon de réciter des Florentins, dont on disait beaucoup de bien en Lombardie, et qui ne me plut pas. Le seul qui me plut fut Pertici3, qui étant devenu vieux, et ne pouvant plus chanter, avait pris le parti de se faire comédien.
Le lendemain, je suis allé chez le banquier Sassi, où Belloni m’avait transmis tout l’argent que j’avais sur lui, et où il m’avait particulièrement recommandée, et après avoir dîné tout seul je suis allé à l’opéra,fà la Pergola me mettant dans une loge près de l’orchestre plus pour voir de bien près les actrices que pour entendre la musique pour laquelle je n’ai jamais eu la moindre passion. Ce fut ici que j’ai vu dans la première chanteuse cette Thérèse que j’avais quittéeg à Rimini, il y avait déjàh dix-huit ans ; cette Thérèse dont j’étais devenu amoureux à Ancône, lorsque tout le monde la croyait un castrato. Cette Thérèse enfin que j’aurais certainement épousée, si le prince Lobkovitz ne m’eût pas fait mettre à la porte de la ville de Rimini.iElle devait avoir un ou deux ans moins que moi, maisj ne montrant que vingt ans je croyais de me tromper, lorsqu’en chantant un air elle tourna par hasard les yeux sur moi, et ne les détacha plus de ma figure. À la fin de l’air, à peine fut elle dans la coulisse qu’elle me fit un signe de l’éventail, qui me disait de monter sur le théâtre.
Je suis sorti de la loge avec un tremblement de cœur, dont je ne comprenais pas le langage ; je ne sentais pour Thérèse qu’un heureux souvenir, je ne me sentais coupable envers elle que de n’avoir pas répondu à sa dernière lettre lorsque j’étais à la veille de partirk de Corfou ; j’allais,l étant plus curieux de savoir les suites que cette entrevue devait avoir que tout ce qui devait lui être arrivé dansm dix-huit ans, qui me paraissaientn alors un siècle. Un homme
a. Orth. prononcé.
b. Orth. proposé.
c. De soi [?] biffé.
d. Premier de Décembre de l’année 1760 [?].
e. Orth. reccomandé.
f. Je ne me souviens plus si ce fut dans la rue du [un mot illisible], ou à la Pergola, et je me suis mis biffé.
g. Orth. quitté.
h. Dix-sept.
i. Depuis qu’elle était allée à Naples, je n’avais plus eu de ses nouvelles. biffé.
j. Il me paraissait cependant qu’en dix-sept ans elle devait avoir changé, et elle me paraissait la même. Je biffé
k. Pour biffé.
l. Et j’étais biffé.
m. Dix-sept ans biffé sur la ligne et, dans l’interligne supérieur, légèrement avant ces mots, seize ou biffé.
n. Orth. paraissait.
Chapitres manquant dans le manuscrit d’après la version allemande de Schütz4
Nous donnons ici la traduction en français des chapitres X à XIII du t. VII de l’édition Schütz (Brockhaus, 1825) par Laurent Cantagrel. Si la version que donne Laforgue de ces chapitres tend, comme à son habitude, à surcharger le texte de Casanova par des extrapolations et des formules abstraites de son cru, le problème que pose l’édition Schütz est exactement l’inverse : l’Allemand a très probablement beaucoup coupé dans le texte de Casanova, en condensant notamment les dialogues (en l’absence de manuscrit original, il ne s’agit là que de conjectures). En conséquence, la version Schütz de ces quatre chapitres est plus courte d’un tiers que celle de Laforgue, qui s’est imposée comme texte de base (voir ici, « Cas des chapitres manquant dans le manuscrit »). La traduction inédite des chapitres de l’édition Schütz que l’on peut lire ici prend le parti, faute de mieux, de respecter scrupuleusement le texte allemand (en particulier dans sa ponctuation), tout en s’efforçant d’être fidèle, dans la mesure du possible, à la langue du temps. Une traduction française peu fidèle et encore plus abrégée de l’édition Schütz avait paru en 1828 – on s’en est inspiré à l’occasion 5 . Les mots et expressions cités en français dans le texte de Schütz (imprimés en caractères romains et non en gothiques) sont transcrits dans notre texte en italique.
Chapitre X
Mon bref séjour à Paris. – Le départ. –
Je rencontre la Renaud à Strasbourg. –
Mes malheurs à Munich. –
Le lit de douleur d’Augsbourg.
Le lendemain matin, à dix heures, Madame d’Urfé m’accueillit à bras ouverts. Elle me dit que le jeune Aranda était bien portant et qu’il dînerait le jour suivant en notre compagnie, si cela m’était agréable. Je lui répondis qu’elle devançait mes désirs et l’assurai en même temps que l’opération dont dépendait sa renaissance en homme commencerait dès que Querilinth, l’un des trois supérieurs des Rose-Croix, aurait quitté les prisons de l’Inquisition de Lisbonne.
— Mais afin, poursuivis-je, qu’il obtienne sa liberté, il faut que je me rende le mois prochain à Augsbourg, en prétextant y être envoyé par la cour du Portugal, pour en conférer avec le vicomte de Stormont. Pour cela, madame, j’aurai besoin d’une bonne lettre de crédit, ainsi que de plusieurs montres et tabatières pour en faire des présents aux moments opportuns.
— Je vous pourvoirai de tout cela avec plaisir, mon cher ami. Mais il n’est pas nécessaire de vous hâter, le congrès ne s’ouvrira qu’en septembre.
— Jamais il ne s’ouvrira, vous pouvez en être certaine ; mais les envoyés des puissances belligérantes s’y trouveront en personne. Si le congrès devait vraiment avoir lieu, il me faudrait entreprendre un voyage à Lisbonne ; mais je vous promets avec confiance que je passerai cet hiver à Paris. Je vais profiter des deux semaines de mon séjour présent pour réduire à néant une intrigue du comte de Saint-Germain.
— Il est impossible que le comte de Saint-Germain ait eu l’audace de revenir à Paris.
— Il est ici, je le sais ; mais il se tient caché.
J’avais inventé tout ce que je disais, mais comme on le verra bientôt, j’avais deviné juste. La marquise s’exprima avec beaucoup de bienveillance à propos de l’aimable jeune fille qui était venue à Paris sur ma demande ; Valenglard lui avait déjà écrit à son sujet.
— Le roi, dit-elle, adore cette petite. Je lui ai rendu visite avec la duchesse de Draguais à Passy, où elle attend sa délivrance prochaine.
— Elle accouchera d’un fils, dis-je, qui apportera à la France le salut et la prospérité. Je ne puis vous en dire davantage à présent, mais vous le verrez dans trente ans. Lui avez-vous parlé de moi ?
— Non, mais je suis sûre que vous trouverez moyen de voir l’heureuse femme, peut-être chez Madame Varnier.
La vieille dame ne se trompait pas ; mais voyez quel hasard fit en sorte de troubler davantage encore les idées de cette femme fantasque. Vers quatre heures, il lui vint soudain envie de faire une promenade dans le bois de Boulogne ; je dus l’accompagner. Lorsque nous fûmes à proximité du château royal que l’on appelle le château de Madrid, je fis arrêter la voiture ; nous pénétrâmes dans le bois, et sur une invitation de la marquise, je m’assis à côté d’elle au pied d’un vieux chêne.
— C’est ici, commença-t-elle, qu’il y a aujourd’hui dix-huit ans, étant assise, seule, je m’endormis. Pendant mon sommeil, le divin Horosmadis descendit des cieux et me tint compagnie jusqu’au moment où je m’éveillai. En ouvrant les yeux, je le vis s’éloigner et remonter vers le soleil. Il me laissait enceinte ; je donnai le jour à une fille qu’il m’enleva huit ans plus tard ; peut-être pour me punir d’avoir pu m’abaisser à aimer un instant un mortel. Ma céleste Iriasis lui ressemblait à s’y méprendre.
— Êtes-vous sûre que M. d’Urfé n’eut aucune part à la paternité ?
— Depuis qu’Urfé a trouvé le divin Anael couché près de moi dans mon lit, il a renoncé à exercer ses droits d’époux.
— C’était donc le génie protecteur de Vénus. Ne louchait-il pas ?
— De manière frappante. Comment savez-vous donc qu’il louchait ?
— Je sais même que son strabisme s’interrompait à un moment précis.
— Je n’en ai rien remarqué. Anael aussi me quitta parce que je commis une nouvelle faute avec un Arabe.
En revenant à la voiture, je vis Saint-Germain qui se détourna vivement dès qu’il m’aperçut.
— Vous l’avez vu ? m’écriai-je. Il travaille contre nous, nos esprits lui sont devenus redoutables.
— J’en suis stupéfaite. J’irai demain de fort bonne heure à Versailles pour en informer le duc de Choiseul. Je suis curieuse de savoir ce qu’il me dira.
Le soir venu, j’allai surprendre mon frère dans son petit appartement de la porte Saint-Denis. Il me reçut en poussant de grandes exclamations de surprise et de joie, de même que sa charmante femme qui lui était attachée par la plus tendre affection mais se sentait malheureuse parce qu’il ne répondait à son ardente passion que par des caresses très insuffisantes. La douleur consumait son cœur ; il n’y avait aucun remède à son malheur. Six ans plus tard, elle mourut de consomption, et sa mort fit le malheur de mon frère, comme on le verra dans la suite.
Le jour suivant, j’allai chez Madame Varnier lui porter la lettre de Madame Morin ; elle habitait rue de Richelieu en face des jardins du Palais Royal. Après avoir lu la lettre de sa cousine, elle me dit :
— Vous êtes l’homme du monde dont j’ai toujours souhaité faire la connaissance avec le plus d’ardeur ; ma nièce m’a déjà tellement parlé de vous. Vous allez pouvoir lui rendre visite et vous informer en personne avec le plus grand soin des moindres circonstances concernant son état d’esprit et sa situation.
Elle lui écrivit aussitôt un billet auquel elle joignit la lettre de la tante Morin. Après quoi, elle me pria d’accepter à souper chez elle, au cas où j’étais curieux de la réponse de sa nièce. Je restai, et elle fit sur-le-champ fermer sa porte à toute autre visite.
À quatre heures, le Savoyard qui avait été porter la lettre à Passy revint avec une réponse qui contenait les lignes suivantes : « Le moment où je reverrai chez vous le chevalier de Seingalt sera le plus heureux de ma vie. Priez-le de revenir après-demain à dix heures. S’il était empêché, faites-le-moi savoir. »
Ayant promis de ne pas manquer de revenir, je pris congé pour aller rendre visite à Madame du Rumain. Elle ne me laissa partir que tard le soir, après avoir consulté mon oracle sur des affaires de toutes sortes.
Le lendemain matin, Madame d’Urfé m’apprit quelle réponse M. de Choiseul avait faite lorsqu’elle lui annonça qu’elle avait rencontré le comte de Saint-Germain dans le bois de Boulogne. Il lui dit en riant : Je ne suis nullement surpris que le comte soit ici ; car il a passé la nuit dans mon cabinet.
M. de Choiseul était un ministre dont la discrétion se limitait aux affaires de la plus haute importance ; mais presque rien ne lui paraissait important. Il avait apparemment provoqué la disgrâce de Saint-Germain à Versailles afin de l’employer comme espion à Londres. Cette ruse n’était néanmoins pas assez fine aux yeux de lord Halifax pour qu’il s’y laissât abuser.
Le lendemain matin, je ne manquai pas de me trouver à dix heures précises chez Madame Varnier. Un quart d’heure après, la belle Roman parut avec un embonpoint qui m’inspira une sorte de respect. Il me semblait inconvenant d’exprimer des sentiments tendres à la favorite d’un grand roi ; mais elle était bien éloignée de s’imaginer qu’elle pût prétendre à plus de respectueuse réserve qu’à Grenoble, alors que, encore dans la misère, ses vertus étaient toute sa richesse. Elle m’embrassa et me parla avec franchise de sa situation présente.
— On me trouve heureuse, me dit-elle, tout le monde envie mon sort ; mais on ne peut se dire heureux que quand on sent son bonheur. Depuis six mois, je ne suis capable que de sourires fugitifs, alors qu’à Grenoble je riais à gorge déployée. Je possède des diamants, du linge fin et de beaux vêtements à foison ; j’habite une grande maison somptueusement meublée, avec un beau jardin. Je suis entourée de caméristes et de dames d’honneur. Je reçois la visite des dames les plus distinguées de la cour ; partout je ne rencontre que des signes de respect tels que seule une princesse pourrait en exiger de pareils. Et pourtant, il ne s’écoule pas une journée qui ne m’apporte des soucis !
— Des soucis ?
— Hélas oui ! Tous les jours, on me soumet des requêtes me demandant d’implorer telle ou telle grâce du roi. Et je suis contrainte d’expliquer aux gens que je n’ai aucun pouvoir et que je ne saurais m’aventurer à exposer au roi des choses pareilles.
— Et pourquoi ne l’osez-vous point ?
— Parce que je vois toujours le roi dans mon amant. Je l’aime tout de bon ; mais je crains aussi de lui déplaire. Quand je vois qu’il dépense déjà trop pour moi chaque jour, il m’est impossible de le supplier pour d’autres. Pour mes dépenses personnelles, je reçois chaque mois cent louis d’or que je distribue aux pauvres ; mais il faut que j’en use avec beaucoup de modération afin que l’argent me dure jusqu’à la fin du mois. Si le roi voulait m’encourager à lui demander une grâce, je me sentirais très heureuse. Je me suis mise en tête une fois pour toutes qu’il est impossible qu’il m’aime parce que je ne lui demande rien pour moi.
— Vous l’aimez pourtant ?
— Comment pourrais-je ne pas l’aimer ? Il est aimable à l’excès, beau, doux, tendre et la bonté même. Par une attention particulière de sa part, il me demande tous les jours si je suis contente de mes meubles, et si je ne souhaite pas que l’on apporte de nouveaux embellissements au jardin. Je l’embrasse alors et le remercie en l’assurant que je suis entièrement satisfaite.
— Ne vous parle-t-il pas parfois du descendant que vous allez lui donner ?
— Il ne m’en dit rien, sinon que, dans l’état où je suis, il est bon que je prenne soin de ma santé. Je me flatte qu’il reconnaîtra mon fils comme un prince du sang ; d’autant plus maintenant que la reine est morte.
— N’en doutez point.
— Ah comme j’aurais voulu aimer mon fils ! Pourtant je ne dis plus mot de mes espoirs. Si j’avais l’audace de parler au roi de votre horoscope, il vous ferait certainement mander ; mais je crains les médisances.
— Moi de même, chère amie. Aussi, continuez d’observer un profond silence.
Notre séparation nous coûta des larmes à tous deux. Après être resté un quart d’heure assis sans rien dire à côté de Madame Varnier, je m’exclamai :
— J’aurais dû l’épouser au lieu de lui tirer son horoscope.
— Peut-être, répondit-elle, n’aviez-vous prévu ni sa timidité, ni son absence d’ambition ?
— Je puis vous assurer, madame, que je ne comptais ni sur son courage, ni sur son ambition. J’ai perdu de vue mon propre bonheur, sans savoir comment. Mais il est arrivé ce qui est arrivé. Ce me serait une consolation de la savoir vraiment heureuse.
— Espérons-le.
Je dînai chez Madame d’Urfé et nous décidâmes de renvoyer le petit Aranda à sa pension afin de pouvoir nous consacrer à nos travaux cabalistiques sans être dérangés. Après quoi, j’allai à l’opéra où mon frère m’attendait pour rendre visite avec moi à Madame Vanloo après le souper ; mais sa femme étant restée chez elle incommodée, nous nous y rendîmes dès la fin de l’opéra. Madame Vanloo me reçut très aimablement et me dit que j’aurai l’occasion au souper de voir Madame Blondel et son époux.
— Sait-elle que je suis ici ?
— Non, je me suis réservé le plaisir de sa surprise.
— Je vous suis très reconnaissant d’avoir renoncé au plaisir de la mienne. Adieu, madame, au revoir ! En homme d’honneur, je considère que la moindre marque de respect que je puisse donner à Madame Blondel est de ne jamais paraître dans une compagnie où elle se trouve.
Sans vraiment savoir où je voulais me rendre, je montai dans un fiacre ; je me souvins enfin de ma belle-sœur, qui apprécia grandement ma visite. Lors de notre petit souper, elle se plaignit hautement de ce que son mari l’avait sans doute épousée, mais sans être en mesure de remplir ses devoirs conjugaux.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas mis à l’épreuve avant votre mariage ?
— Comment l’aurais-je pu ! Pouvais-je croire qu’un si bel homme fût dépourvu d’un attribut si important ? Voici mon histoire. Comme vous le savez, j’étais danseuse à la Comédie-Italienne et M. de Saincy, trésorier des économats du clergé, me soutenait. Ce fut lui-même qui introduisit votre frère chez moi : j’en devins amoureuse et remarquai bientôt que je ne lui étais pas non plus indifférente. M. de Saincy me fit comprendre qu’un mariage pourrait faire mon bonheur ; j’adoptai cette idée et décidai de n’accorder à votre frère aucune marque de faveur. Il me rendait d’ordinaire visite tôt le matin, et me trouvait souvent au lit ; il se faisait pressant, mais je résistais ; tout se terminait par quelques baisers. J’attendais une déclaration sérieuse qui me conduirait au terme de mes vœux. À cette époque, je reçus de M. de Saincy une rente à vie de mille thalers qui me mit en état de mener une vie indépendante après avoir quitté le théâtre.
La plus belle saison de l’année était arrivée. M. de Saincy invita votre frère à passer un mois chez lui à la campagne en ma compagnie, et, pour éviter que les gens ne causent, il lui suggéra de me présenter à ses parents comme sa femme. La proposition plut à votre frère, qui était loin d’imaginer que cette plaisanterie pût avoir des conséquences sérieuses. Il me présenta ainsi comme son épouse à la famille de M. de Saincy et à tous ses parents – conseillers au parlement, officiers, abbés et dames de la meilleure société. Il se réjouissait infiniment d’avoir, selon toutes les conventions, le droit de partager ma couche. Je ne crus pas pouvoir le lui refuser ; cela me donnait une garantie que le mariage aurait lieu à notre retour à Paris. Mais bien que votre frère ait passé trente nuits de suite auprès de moi et qu’il m’ait parfois serrée dans ses bras avec la plus grande ardeur, je n’ai pourtant reçu aucune preuve solide de sa passion pour moi. J’étais trop fière pour tenter d’obtenir une certitude qui pût m’expliquer son comportement et qui m’eût tirée de mon erreur. Je m’y serais peut-être résolue si j’avais eu le moindre pressentiment. Nous rentrâmes ainsi à Paris ; lui dans son ancien appartement, moi dans ma petite maison ; il continua de me rendre visite et de me faire des caresses ; je les acceptais sans rien entendre à cet étrange comportement. M. de Saincy, à qui j’avais tout découvert, le comprenait tout aussi peu. Peut-être, me disait-il, craint-il de se trouver dans l’obligation de t’épouser. Je le croyais également ; tout en m’avouant qu’à la vérité un jeune homme amoureux ne devait ni ne pouvait avoir un tel motif. M. de Nesle, officier de la garde royale dont j’avais fait la connaissance à la campagne, alla chez votre frère pour me rendre visite. Surpris de ne pas m’y trouver, il lui demanda pourquoi nous vivions séparés. En toute innocence, votre frère lui découvrit qu’il s’agissait d’une plaisanterie à laquelle nous nous étions livrés à la campagne, et que je n’étais nullement sa femme. M. de Nesle vint me trouver, s’informa de la vérité de ces déclarations et me demanda, lorsqu’il en eut la confirmation de ma bouche, si je ne souhaitais pas qu’il persuade votre frère de m’épouser pour de bon. Ma réponse fut que cela me ferait en effet plaisir. Sur ce, il alla de nouveau trouver votre frère en lui déclarant que s’il n’avait pas eu l’audace de me présenter sous un nom qui me mettait en mesure de jouir de tous les privilèges de la bonne société, ni son épouse, ni les autres dames ne m’auraient admise dans leur familiarité, et qu’en conséquence il avait ainsi compromis toute la compagnie. Eh bien, Monsieur Casanova, dit-il, vous avez le choix : ou bien vous vous décidez à l’épouser d’ici huit jours, ou bien vous vous battez à mort avec moi et avec tous les hommes d’honneur que vous avez honteusement trompés. Votre frère répondit en riant qu’il était bien éloigné de vouloir se battre pour se débarrasser de moi ; qu’il l’aurait plutôt fait pour me posséder et qu’il ne souhaitait rien avec autant d’ardeur que de prendre pour épouse une femme qu’il aimait passionnément. Il demanda en même temps à M. de Nesle de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour un mariage dans les formes et promit par avance d’y consentir sans réserve. M. de Nesle l’embrassa, lui promit de s’occuper de tout et vint ensuite me voir avec cette bonne nouvelle ; je la communiquai à M. de Saincy et huit jours plus tard, tout était arrangé. Le jour des noces, M. de Nesle donna un grand souper, et je reçus ainsi en tout honneur le titre et les droits de son épouse. Malheureusement, notre mariage ne peut être considéré comme valable ni d’après les règlements de l’Église, ni d’après les lois de la nature ; car votre frère est dans l’incapacité de le consommer. Il porte la responsabilité de mon malheur car il aurait dû savoir qu’il ne pouvait songer à se marier sans frustrer son épouse de ses plus doux espoirs.
— Il y a été forcé, dis-je, et il est fort à plaindre. Après avoir partagé sa couche pendant quatre semaines, vous pouviez bien deviner ce qui vous attendait. Il me semble, ma chère sœur, qu’il vous faut prendre une décision courageuse.
— Quelle décision ? Demander la séparation, ou prendre un amant ? Je ne saurais me résoudre à l’un ni à l’autre ! Je l’aime, et il se comporte si bien avec moi que je ne peux m’empêcher d’aimer ce monstre chaque jour davantage. Croyez-moi, je suis très malheureuse.
La pitié qu’elle m’inspirait était si grande que j’aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la consoler ; mais je ne devais pas y penser. Je remarquai pourtant que le récit de son destin avait un peu adouci sa douleur. Je lui souhaitai une bonne nuit.
Le lendemain matin, j’allai chez Madame Vanloo qui me remercia de la part de Madame Blondel pour la délicate attention que j’avais eue de ne point paraître au souper ; son mari, qui souhaitait faire ma connaissance, en avait été fâché ; il avait dit à Madame Vanloo qu’il m’avait de grandes obligations.
— Sans doute, remarquai-je, est-ce pour avoir conquis à mes dépens une jeune femme dans toute sa fraîcheur ; mais c’est à elle seule que doit aller sa reconnaissance. Est-il bien vrai qu’elle lui a fait don d’un délicieux poupon, qu’il habite au Louvre et qu’elle loge dans sa propre maison ?
— Rien de plus vrai, mais il lui rend visite tous les soirs pour souper avec elle. Il prétend en effet que c’est là le seul moyen pour faire durer éternellement un amour, et il exprime à qui veut l’entendre sa joie d’avoir enfin trouvé une femme qui serait digne d’être sa maîtresse ; car il n’avait jusqu’alors rencontré aucune femme parmi ses maîtresses qui eût mérité de devenir son épouse.
Je consacrai toute la journée suivante à Madame du Rumain. Nous nous occupâmes jusqu’à une heure tardive à déchiffrer les plus difficiles énigmes concernant l’avenir, ce qui la confirma dans la haute estime qu’elle avait de mon horoscope. Le mariage de sa fille avec M. de Polignac, qui eut lieu six ans plus tard, fut un des résultats de nos calculs cabalistiques.
La marchande de bas de la rue des Prouvères que j’avais aimée avec tant d’ardeur n’était plus à Paris. Un certain M. de Langlade l’avait enlevée, laissant son mari dans une situation fort triste. Camille était malade et Coraline avait obtenu le titre de marquise en tant que maîtresse du comte de la Marche, fils du prince de Conti ; je revis vingt ans plus tard son fils, fruit de cette liaison, portant la croix de Malte et le nom de chevalier de Montréal. Plusieurs jeunes filles que j’avais connues étaient parties en province pour y faire encore admirer leurs charmes, d’autres s’étaient retirées du monde. Ainsi vont les choses à Paris. Une succession rapide de jeunes filles et d’intrigues, de splendeur et de misère emporte tout avec l’inconstance des modes changeantes.
Je passai toute une journée chez mon vieil ami Balletti, qui avait perdu son père Mario et avait quitté le théâtre après avoir épousé une figurante. Il s’occupait maintenant à distiller des quantités d’huile de mélisse avec laquelle il espérait obtenir la pierre philosophale.
Au foyer du Théâtre-Français, je fus très agréablement surpris de rencontrer le poète Poinsinet. Après nous être embrassés plusieurs fois, il me raconta qu’à Parme M. de Tillot l’avait comblé de bienfaits ; mais qu’il n’avait pu lui procurer un emploi parce qu’on n’aurait su que faire d’un poète français en Italie. Il m’apprit également que le comte Lismore avait écrit de Livourne à sa mère qu’il était en chemin vers les Indes orientales et qu’il aurait été arrêté à Rome si je ne lui avais donné mille louis d’or. Je lui confirmai la vérité de ces faits et exprimai le vœu de rendre visite à Milady en compagnie de Poincinet, car je m’intéressai beaucoup au sort de son fils. Il me répondit qu’il m’annoncerait, et que Milady, qui souhaitait vivement s’entretenir avec moi, ne manquerait pas de m’inviter sur-le-champ à souper.
Poinsinet m’avoua bientôt qu’il se trouvait sans argent ni logement, et s’invita à venir souper chez moi le soir même.
— Je veux, me dit-il, vous lire mon Cercle, que j’ai dans la poche. La direction du théâtre a déjà accepté la pièce et je m’en promets le plus grand succès.
Ce Cercle était une petite comédie en prose qui parodiait d’une manière très divertissante le jargon du docteur Herrenschwandt, frère du médecin que j’avais connu à Soleure. Elle eut en effet beaucoup de succès.
Le poète assouvit sa faim à ma table et le lendemain matin, il m’apprit que la comtesse Lismore m’attendait à souper. Je m’y rendis à l’heure dite, et trouvai M. de Saint-Albin, archevêque de Cambrai ; c’était le vieil amant de la comtesse pour qui il dépensait des revenus très considérables. Durant tout notre souper, l’archevêque n’ouvrit la bouche que pour manger et la comtesse ne parla que de son fils, dont elle élevait jusqu’aux nues l’esprit et le talent. Ce jeune homme n’était pourtant qu’un vaurien, mais je n’eus pas la cruauté de la contredire. Je donnai volontiers ma parole d’informer la comtesse s’il m’arrivait de croiser le fugitif au cours de mes voyages.
Poinsinet passa la nuit dans ma chambre ; je lui donnai de l’argent afin qu’il puisse louer un appartement. Il me raconta qu’il avait passé huit jours chez Voltaire à Ferney et qu’il s’était hâté de rentrer à Paris pour faire sortir l’abbé Morellet de la Bastille.
Mon départ approchait ; j’attendais seulement que mon tailleur me livrât quelques vêtements et mon joailler une croix de l’ordre ornée de diamants et de rubis que Sa Sainteté m’avait fait la grâce de m’accorder. Tout devait être prêt dans quatre ou cinq jours, mais un événement funeste m’obligea à quitter Paris au plus vite. J’en parle ici à contrecœur : il trahit de ma part une folie qui aurait pu me coûter la vie et l’honneur, sans compter une somme de cent mille francs. Je plains les insensés qui, après avoir été frappés d’un grand malheur, en accusent le destin alors qu’ils en sont eux-mêmes les seuls responsables.
Un matin à dix heures, je me promenais dans le jardin des Tuileries lorsque je rencontrai la Dangenoncour, une danseuse de ballet dont j’avais essayé en vain de faire la connaissance avant mon deuxième voyage en Hollande ; elle était accompagnée d’une jeune fille qui m’était totalement inconnue. Après avoir exprimé ma joie du heureux hasard qui me faisait la rencontrer, je n’eus pas besoin de beaucoup d’éloquence pour leur faire accepter une invitation d’aller dîner à Choisy. Nous montâmes dans un fiacre au Pont-Royal et fîmes gaîment le trajet. Après avoir commandé notre dîner, comme nous ressortions de la maison avec les deux jeunes filles pour nous promener dans le jardin, je vis descendre d’un fiacre deux aventuriers de ma connaissance avec deux jeunes filles qui étaient des amies de mes compagnes. L’hôtesse déclara aussitôt qu’elle nous préparerait un excellent repas au cas où nous voudrions dîner de compagnie : je ne m’y opposai pas. Après avoir mangé des mets délicats, nous payons la note et nous apprêtons à rentrer à Paris ; à ce moment, je me rends compte qu’il me manque une bague qu’à table, sur la demande d’un des aventuriers, j’avais ôtée de mon doigt pour la lui montrer ; les brillants qui entouraient une peinture miniature valaient au moins 25 louis d’or. Sans hésiter j’exigeai que ce scélérat, qui s’appelait Santis, me rende la bague ; mais il me répondit avec un parfait sang-froid qu’il me l’avait déjà remise. Dans ce cas, lui dis-je, si vous me l’avez rendue, je devrais l’avoir sur moi ; mais cela ne le troubla nullement, et les jeunes filles restaient également silencieuses. Le camarade de Santis, un Portugais du nom de Xavier, eut alors l’audace de me dire en face qu’il l’avait vu me rendre la bague. Je lui déclarai que c’était un mensonge et j’ajoutai qu’il ne partirait pas d’ici tant qu’il ne m’aurait pas restitué ma bague, et disant cela, je saisis Santis au collet. Xavier me sauta dessus pour défendre son complice ; je reculai de deux pas et tirai mon épée. L’hôtesse se mit à crier et Santis m’assura que s’il pouvait me dire deux mots seul à seul, cela suffirait à m’apaiser. Convaincu qu’il avait honte de me rendre la bague en public et voulait le faire sans témoin, je relâchai ce brigand. Les quatre jeunes filles et Xavier montèrent alors dans un fiacre et rentrèrent à Paris.
Santis me conduisit dans le jardin et me dit d’un air riant qu’il avait voulu me jouer un tour et qu’il avait mis la bague dans la poche de son ami. Mais votre ami, m’écriai-je, vous a vu rendre la bague ? Vous l’avez laissé partir, et vous imaginez que je suis assez sot pour prendre cela pour une plaisanterie ? Vous n’êtes que des brigands ! Sur ces mots, je voulus m’emparer de sa chaîne de montre ; mais il m’évita et tira son épée. En un éclair, la mienne fut hors du fourreau ; il me porte une botte, je l’esquive et lui passe alors mon épée au travers du corps. Il tombe en criant à l’aide ; je le laissai gisant par terre et me hâtai de rentrer à Paris. Je descendis place Maubert et me rendis à pied à mon hôtel, rue du Saint-Esprit, où personne n’aurait l’idée de venir me chercher, puisque même l’hôtelier ignorait mon nom. Je passai le reste de la journée à faire ma malle ; puis j’ordonnai à Costa de tout porter sur la voiture et me rendis chez Madame d’Urfé. Je l’informai de ma mésaventure et lui demandai de remettre la lettre de crédit, les montres et les tabatières à Costa qui devait me suivre à Augsbourg. Il eût certes été plus avisé de lui dire de me faire parvenir ces objets par un de ses domestiques ; mais je croyais Costa un garçon honnête.
Revenu à mon hôtel, je donnai à ce traître les consignes sur ce qu’il avait à faire en lui recommandant d’être prudent et discret. L’hôtelier fit atteler quatre chevaux de louage à ma voiture ; je partis d’un trot rapide et le lendemain soir, j’étais à Châlons. Deux jours plus tard, j’arrivai à Strasbourg et je descendis à l’hôtel du Corbeau où je trouvai Desarmoises avec mon Espagnol.
N’ayant rien à faire à Strasbourg, je voulais poursuivre aussitôt mon voyage ; mais Desarmoises me convainquit de l’accompagner à l’hôtel du Saint-Esprit pour y voir une ravissante dame qui avait retardé son départ pour Augsbourg dans la seule espérance de m’avoir pour compagnon de voyage. Desarmoises lui avait donné sa parole d’honneur qu’il ne la nommerait pas ; il me dit seulement que je la connaissais et qu’elle n’avait pas d’autre compagnie que celle de sa femme de chambre. Il avait piqué ma curiosité, et j’y allai.
Desarmoises me fit entrer dans la chambre de l’inconnue et je me trouvai face à une dame d’une beauté remarquable qu’il me sembla d’abord ne pas connaître, mais en la regardant plus attentivement, je reconnus la danseuse Renaud qui m’avait beaucoup plu quelque huit ans auparavant, au théâtre de Dresde. Elle était alors la favorite du grand écuyer le comte Brühl, aussi n’avais-je pas osé lui faire ma cour. Les circonstances dans lesquelles nous nous retrouvions étaient bien différentes et je m’enivrai par avance du plaisir que me promettait un voyage en sa compagnie.
Après les échanges de compliments d’usage qui accompagnent d’intéressantes retrouvailles, nous fixâmes notre départ pour Augsbourg au lendemain matin. Elle allait jusqu’à Munich, où je n’avais rien à faire ; et nous convînmes qu’après Augsbourg, elle poursuivrait son voyage sans moi. Cependant elle espérait toujours que l’envie me prendrait de voir la capitale bavaroise, l’ouverture du congrès d’Augsbourg ne devant pas avoir lieu avant le mois de septembre. Nous partîmes ainsi, elle dans sa voiture avec sa femme de chambre, moi dans la mienne avec Desarmoises, Leduc nous précédant à cheval. Mais à Rastadt où nous passâmes la nuit, on préféra changer de places. Ce fut la Renaud qui en exprima le désir, disant qu’elle se croyait moins exposée aux regards des curieux dans ma voiture que dans la sienne ; Desarmoises fut ravi de monter avec sa femme de chambre, et elle prit place à côté de moi. Elle me fit alors part de sa situation sans réserve, du moins à ce qu’il semblait ; et de mon côté, je lui révélai aussi ce que je trouvai bon de lui dire. Elle crut de bonne foi que j’étais envoyé en mission par la cour de Lisbonne, et je crus qu’elle n’allait à Augsbourg et à Munich que pour y vendre ses diamants.
Notre conversation tomba sur Desarmoises. Elle me dit que je pouvais le garder parmi mes fréquentations ; mais que je ne devais pas souffrir qu’il s’affublât du titre de marquis.
— Il est fils du marquis Desarmoises de Nancy.
— Ce n’est qu’un courrier invalide qui reçoit une pension des Affaires étrangères. Je connais très bien le marquis Desarmoises de Nancy ; il est bien plus jeune que ce fat prétentieux. L’hôtelier du Saint-Esprit le connaissait alors qu’il était encore courrier. Je l’ai vu pour la première fois à la table d’hôte, après quoi il m’a honorée d’une visite pour m’apprendre qu’il attendait ici quelqu’un qui voulait aussi se rendre à Augsbourg et que nous pourrions voyager de compagnie. Il vous nomma et je compris que c’était vous qu’il attendait. Ainsi nous sommes-nous retrouvés et j’en suis fort heureuse : mais si je peux vous donner un conseil amical, débarrassez-vous de ce nom et de ce titre empruntés ; pourquoi vous faites-vous appeler Seingalt ?
— Parce que c’est mon nom ! Si cependant ceux qui me connaissent depuis une époque plus ancienne veulent m’appeler Casanova, je ne veux pas les en empêcher. Je m’appelle Casanova et Seingalt, comme on veut ; ne comprenez-vous pas cela, chère amie ?
— Oui, cela paraît plausible. Votre mère vit maintenant à Prague, à ce que je crois, et en ces temps de guerre, sa pension ne lui est sans doute pas versée, elle doit se trouver dans une situation difficile.
— C’est certain, mais je lui fais parvenir des secours.
— Alors elle est à l’abri du besoin. Où logerez-vous à Augsbourg ?
— Je loue une maison dont vous serez la maîtresse, si cela vous fait plaisir.
— Quelle idée charmante, mon cher ami ! Je vous veux du bien, aussi ferai-je les honneurs de votre maison. Nous donnerons des soupers brillants aux hôtes étrangers et nous passerons les nuits à jouer au pharaon. Ce sera tout à fait plaisant ! Je vous amènerai déjà une bonne cuisinière de Munich, la Bavière est célèbre pour cet art. Nous jouerons les premiers rôles au congrès, et l’on croira que nous nous aimons à la folie.
— Mais n’oubliez pas, ma chère, que je n’entends point raillerie sur le chapitre de la fidélité.
— Oh, n’aie aucun souci à ce sujet ! Tu sais bien comment je vivais à Dresde.
Les voyages de nuit n’étaient pas du goût de la Renaud : elle appréciait fort les plaisirs qui s’offraient à elle quand, après un bon souper, elle allait se coucher à moitié ivre. Bacchus allumait parfois sur l’autel de Vénus des flammes à ce point inextinguibles que j’étais obligé de m’écrier : Dors ! mais dors donc !
À Augsbourg, nous descendîmes aux Trois Maures. On nous servit à dîner mais l’hôte regretta de ne pouvoir nous loger parce que le ministre de France avait loué toute la maison. J’allai voir le banquier Carli pour lequel Zappata m’avait remis une lettre de crédit à Turin, et ce fut lui qui me loua sur-le-champ une maison bien meublée avec un petit jardin. La Renaud trouva la demeure à son goût, mais elle me persuada de venir avec elle à Munich pour quatre semaines. Tous les plénipotentiaires s’y trouvaient, qu’allais-je faire tout seul à Augsbourg ? Je décidai de l’accompagner. Carli me donna une lettre de crédit pour Schmidtmaier. Nous arrivâmes sans encombre à Munich et descendîmes au Cerf. Desarmoises choisit une autre auberge. Comme mes affaires n’avaient rien à voir avec celles de la Renaud, je mis une voiture et un laquais de louage à son entière disposition.
Ma première démarche fut d’aller voir milord Stormond pour lui remettre une lettre du commandeur Almada que m’avait donnée Gama. Il me dit qu’il arrangerait tout en temps voulu et que lord Halifax l’avait déjà mis au courant de toute l’affaire. Après quoi, je parus chez le ministre français, M. de Folard, avec une lettre de M. de Choiseul ; il m’invita à dîner le jour suivant où j’eus l’honneur d’être présenté au prince électeur. La maison du ministre fut la seule que je fréquentai durant les quatre semaines de martyre que je passai à Munich. Et c’est à juste titre que je parle de martyre, car je perdis alors non seulement tout mon argent et mes bijoux pour un montant de 40 000 ducats, mais aussi ma santé. Les instruments de ma perte furent Desarmoises et la Renaud.
Le troisième jour de mon séjour à Munich, je décidai d’aller me présenter à la veuve du prince électeur de Saxe ; car mon beau-frère, qui faisait partie de sa suite, m’avait dit que Son Excellence me connaissait et qu’elle lui avait fait plusieurs questions à mon propos ; cette visite m’était dès lors un devoir.
De toute ma vie, je ne me suis rendu coupable d’une plus grande folie que d’aller à Munich ; ma destinée semblait arrivée alors à un tournant dangereux. Depuis mon départ de Turin, les mésaventures les plus folles et les plus terribles ne cessaient de se succéder ; d’abord ma liaison avec Desarmoises, suivie de près par le dîner à Choisy, puis par la confiance que je plaçai en Costa, enfin par la rencontre de la Renaud. Mais la sottise la plus grande fut de m’adonner au pharaon avec la passion la plus effrénée à une cour où les joueurs les plus mal famés d’Europe tenaient la banque – entre autres l’indigne Afflisco, qui se parait du titre d’adjudant du duc Frédéric des Deux-Ponts. Je jouais tous les jours et perdais souvent sur ma parole des sommes dont le paiement, le jour suivant, me mettait dans le plus pénible embarras du monde, si bien que je m’abandonnai parfois au plus furieux désespoir. Lorsque je n’eus plus d’argent chez mon banquier, Desarmoises, d’accord avec la Renaud, me convainquit d’avoir recours à des usuriers juifs chez qui je pouvais mettre mes bijoux en gage ; je le fis et tout ce que je possédais de précieux passa ensuite entre les mains de la Renaud. Mais le comble de mon malheur fut une maladie transmise par cette honnête personne et à laquelle je laissais faire pendant quatre semaines les progrès les plus inquiétants sans recourir à l’aide d’un médecin ; car cette femme éhontée me suppliait instamment de ne pas lui faire cet affront. Ce ne fut qu’à Augsbourg, où l’on pouvait mieux garder la chose secrète, que l’art d’Esculape parvint à enrayer le mal. Aujourd’hui encore, il m’est impossible de concevoir que j’aie pu condescendre à une complaisance aussi inouïe.
Lorsque je vis l’électrice de Saxe pour la deuxième fois, qui fut aussi la dernière, je fus profondément humilié de l’entendre me dire : Toute la cour sait de quelle manière vous vivez dans votre hôtel avec la Renaud ; je vous conseille de mettre fin à cette liaison.
Un mois s’était déjà écoulé depuis mon départ de Paris sans que je reçoive la moindre nouvelle de Madame d’Urfé ni de Costa. Je ne pouvais me l’expliquer en aucune façon, et je me livrais déjà à la crainte que Costa ne m’eût trahi et que la marquise ne fût décédée ou qu’elle fût devenue raisonnable. L’état dans lequel je me trouvais rendait tout à fait impensable un voyage à Paris qui eût mis fin à cette cruelle incertitude.
Dans cette anxiété, je pris précipitamment congé de la Renaud pour me rendre à Augsbourg et m’occuper du rétablissement de ma santé ébranlée. Elle ne fit aucun effort pour me retenir plus longtemps ; mais elle me promit de me rejoindre tôt ou tard, car elle avait alors l’espoir de vendre avantageusement ses diamants. Je partis donc, content que Desarmoises ait trouvé bon de rester avec cette coquine. Arrivé à Augsbourg, je me mis au lit sur-le-champ, bien décidé à ne plus me lever avant d’être entièrement guéri.
Le banquier Carli que j’avais fait venir m’envoya le meilleur médecin que l’on pût trouver à Augsbourg ; il s’appelait Kephalides et avait été l’élève de Fayet à Paris, qui m’avait déjà soigné de la même maladie. Après avoir examiné mon état, il m’assura que je recouvrirais bientôt la santé grâce à la transpiration. Je dus me soumettre pendant six semaines à une diète impitoyable, je ressemblais à un fantôme. Sans le secours d’Algardi de Bologne, médecin personnel du prince-évêque, je serais mort ; ce fut lui qui me rendit la santé après deux mois de souffrances indicibles. J’appris également à cette époque que Costa avait pris le large avec tous les diamants que Madame d’Urfé lui avait remis à mon intention. Par bonheur, à cause de sa grande hâte, elle n’avait pu lui confier la lettre de crédit de cinquante mille francs que je reçus à ce moment par la poste. J’eus un déplaisir non moins grand en découvrant que Leduc m’avait aussi volé ; mais je le gardai à mon service jusqu’à mon retour à Paris.
Vers la fin de septembre, lorsque tous les espoirs que le congrès ait lieu eurent disparu, la Renaud repassa par Augsbourg avec Desarmoises pour rentrer à Paris ; mais elle fut empêchée de venir me voir par la crainte que je ne fusse informé du vol de mes bijoux mis en gage et que je ne l’obligeasse à me les restituer. Quatre ou cinq ans plus tard, elle épousa le joailler Böhmer auquel le cardinal Rohan acheta le collier dont l’histoire est célèbre. Je la vis lors de mon retour à Paris sans plus me préoccuper d’elle ; tout cela me dégoûtait, et à juste titre ; car ce que j’avais fait au cours de cette année funeste me faisait rougir à mes propres yeux. J’aurais pourtant jugé Desarmoises digne de mon attention, car je lui aurais coupé les oreilles s’il m’en avait laissé le temps. Le vieux scélérat mourut de phtisie l’été de l’année suivante.
À peine guéri, je me replongeai dans tous les plaisirs. Ma cuisinière Lise, qui était restée jusqu’alors inactive, avait maintenant fort à faire pour calmer ma faim vorace. Pendant trois semaines, je fus la proie d’un appétit inhumain qui ne s’était encore jamais manifesté avec une telle fureur ; mais j’en avais besoin pour redevenir l’ancien Casanova. Mon hôte, un graveur sur cuivre, et sa fille Gertrude, à qui je permettais de manger à ma table, me regardaient avec stupéfaction et appréhendaient les pires conséquences. En vain le bon docteur Algardi me prophétisait-il qu’une indigestion allait me porter au tombeau ; je n’écoutais rien, mangeais avec courage, devint gros et gras et retrouvai cette vigueur que Cérès et Bacchus suscitent au service de la déesse de Paphos. Lisette et la petite Gertrude étaient toutes deux jeunes et belles ; la reconnaissance se mit de la partie, je tombai amoureux d’elles et leur en fis l’aveu sincère à toutes deux en même temps ; si j’avais entrepris avec chacune d’elles une négociation particulière, je n’aurais conquis ni l’une ni l’autre. Je n’avais de surcroît pas beaucoup de temps à perdre, car Madame d’Urfé m’attendait à souper pour le premier jour de l’an 1762 dans une maison de la rue du Bac qu’elle avait louée pour moi. Pour vous recevoir, m’écrivait-elle, j’ai fait décorer les pièces avec des tapisseries sur lesquelles René de Savoie a fait représenter tous les instruments du grand œuvre. J’appris également par la marquise que Santis s’était heureusement remis de sa dangereuse blessure mais que, pour prix de ses escroqueries, il avait été envoyé peu après à Bicêtre.
Lisette et la petite Gertrude me divertirent fort agréablement jusqu’à mon départ ; mais je ne leur sacrifiais pas les charmes de la bonne société. Je fréquentais celle du comte Maximilien de Lamberg, qui vivait à la cour du prince-évêque. La comtesse son épouse, douée de toutes sortes d’aimables qualités, réunissait autour d’elle un cercle nombreux d’hommes d’esprit. J’y fis entre autres la connaissance du baron de Selenthin, capitaine prussien qui recrutait alors des soldats à Augsbourg et que je revis trente ans plus tard sur ses terres, à la frontière de la Bohême. Ce qui me séduisait dans cette société, c’était que le comte était fort savant, s’étant rendu célèbre par plusieurs ouvrages pleins de mérite ; j’ai entretenu avec lui une correspondance ininterrompue jusqu’à sa mort, advenue en 1792 par sa propre faute. Je dis par sa propre faute ; il se laissa en effet persuader de faire usage de mercure lors d’une maladie qui n’était pas syphilitique. Après sa mort, ce fait donna matière à médisances.
Une troupe de comédiens fort pauvres venue d’Italie, qui était arrivée alors à Augsbourg et avait obtenu l’autorisation de jouer ses pièces dans un misérable petit théâtre, fut l’occasion d’un petit roman ; il me procura du plaisir parce que j’en fus le héros. Peut-être mon lecteur bienveillant lui trouvera-t-il aussi un peu d’intérêt.
Chapitre XI
Le comédien Bassi. – Le comte féminin. –
Mon arrivée à Paris. – Le départ. – Arrivée à Metz. –
La fausse comtesse Lascaris.
Curieux de voir jouer les Italiens, j’allai à leur théâtre de fortune où je ne fus pas peu surpris de reconnaître dans le protagoniste de la pièce un Vénitien qui avait fréquenté avec moi le collège de Saint-Cyprien à Murano vingt ans auparavant. Il s’appelait Bassi et avait fait, tout comme moi, ses adieux à l’état ecclésiastique, mais son aspect annonçait une fort piètre situation alors que j’étais entouré des signes de la magnificence et de la prospérité. Désireux de l’entendre raconter ses aventures et me réjouissant par avance de sa surprise, je montai sur la scène dès que le rideau fut tombé.
Il me reconnut sur-le-champ et poussa un cri de joie. Il me présenta sa femme laide et sa jolie fille de douze ans ; puis, se tournant vers tout le personnel de la troupe occupé à se déshabiller, il s’écria : Voici mon meilleur ami ! En m’entendant appeler ainsi, et voyant un homme de qualité portant la croix de l’ordre, toute la compagnie fut convaincue que j’étais le charlatan Cosmopolito dont on attendait l’arrivée à Augsbourg ; je m’étonnai que Bassi ne cherchât pas à les détromper. La directrice se pendit à mon bras et quittant le théâtre, m’invita à souper. Ils me conduisirent dans leur appartement où j’aurais vu des choses surprenantes si je ne m’y étais pas attendu. Je fus reçu dans une grande cuisine qui servait aussi de salle à manger et de chambre à coucher. On voyait ici deux lits, là une longue table couverte de serviettes sales ; à la faible lueur d’un petit bout de chandelle auquel une bouteille au col cassé servait de chandelier, on lava des cuillères. En l’absence de mouchettes, l’épouse de mon ami se servit de ses doigts et jeta la mouchure dans la pièce.
Un membre de la troupe faisant fonction de domestique, gratifié d’une immense moustache, apporta une grande soupière dans laquelle nageaient quelques bouts de viande réchauffée dans une eau trouble appelée sauce. La famille affamée y trempait du pain qu’ils avaient d’abord déchiqueté avec les dents. Un gigantesque pot à bière où l’on puisait une joie bruyante passait de main en main. Pour finir apparut un nouveau plat rempli d’un monceau de rôti de porc réchauffé. Je fus reconnaissant au bon Bassi de me dispenser de manger avec eux.
Une fois le repas terminé, pendant que sa fille se balançait sur mes genoux d’un air innocent, Bassi me fit la brève histoire de ses aventures. La conclusion de son récit fut qu’il voulait se rendre d’ici à Venise où il espérait que la fortune lui sourirait sur le théâtre de San Cassiano pendant le carnaval. Je lui souhaitai tout le succès possible. Il attendait la même franchise de ma part et me demanda de quel métier j’avais fait choix. J’eus alors l’idée de me faire passer pour un médecin ; et il m’assura très sincèrement que c’était là une bien meilleure profession que la sienne.
— Je peux vous faire un présent, me dit-il, qu’en tant que médecin, vous serez en mesure d’apprécier ; il s’agit de la recette pour fabriquer la thériaque vénitienne, que vous pourrez vendre deux florins la livre alors qu’elle ne vous coûtera pas plus de quatre groschen.
J’acceptai son offre avec reconnaissance et lui demandai s’il était satisfait de ses recettes.
— Pour un début, il n’y a pas à se plaindre, me répondit-il ; une fois les frais payés, chaque acteur a reçu presque un florin. Mais nul ne sait ce qui se passera demain ; toute la troupe a résolu de ne plus rien faire tant que je n’aurai pas donné à chacun un florin d’avance. Mais comment faire pour payer d’avance ces canailles quand je n’ai pas un sou en poche et rien à mettre en gage ? Si ce n’était pas le cas, je leur donnerais volontiers satisfaction et ils regretteraient sûrement leur comportement, car je me porte garant que mes recettes se monteront demain à cinquante florins au moins.
— Combien de personnes êtes-vous ?
— En comptant ma famille, la troupe a quatorze membres. Pourriez-vous nous prêter dix florins ? Demain après la représentation, je vous les rendrai avec reconnaissance.
— Avec plaisir ! Mais en échange, je veux avoir l’honneur de vous inviter tous à souper demain dans la prochaine auberge. Voici les dix florins.
Il s’épuisa en assurances de reconnaissance éternelle et se chargea de commander un souper selon mes vœux pour un florin par personne. Je me promettais beaucoup de plaisir et de bien rire en voyant ces quatorze affamés se précipiter avec un appétit féroce sur les plats fumants.
Bassi joua le soir d’après, mais devant trente à quarante spectateurs seulement, ce qui lui permit à peine de payer la musique et les lumières. Le pauvre diable vint me trouver en hâte, désespéré, et me demanda de lui prêter une fois encore dix florins, en m’assurant de payer toutes ses dettes le lendemain. Je lui dis en le réconfortant que nous parlerions de cela pendant le souper ; puis je me rendis à l’auberge, où Bassi et toute sa compagnie ne tardèrent pas à me rejoindre.
Grâce au pouvoir magique de vins capiteux, le souper se prolongea durant trois heures et me fut rendu particulièrement intéressant par la présence d’une jeune fille de Strasbourg qui jouait les soubrettes avec une intonation et des gestes qui me faisaient rire aux éclats. Elle était jeune et belle, et assez effrontée le verre à la main ; aussi étais-je désolé qu’elle ne fût pas assise à côté de moi. Animé du désir de faire plus intimement sa connaissance, voici ce que je déclarai à la troupe au moment de partir :
— J’ai l’intention de vous prendre tous à ma solde pendant huit jours, et je vous paierai cinquante florins par jour, à la condition que vous jouiez pour mon compte, mais que vous preniez au vôtre tous les frais des représentations. Il va sans dire que j’aurai toute liberté de fixer à ma guise le prix des billets des loges et du parterre ; si les recettes se montent à plus de cinquante florins, vous partagerez le surplus à parts égales entre vous. Par ailleurs, je choisirai cinq personnes parmi vous qui prendront place tous les soirs à ma table.
Mon discours fut suivi de bruyants éclats de joie. On fit venir du papier et de quoi écrire, et je rédigeai deux actes : l’un formulait mon engagement à l’égard de Bassi, en tant que chef de la troupe ; l’autre, que tous les acteurs signèrent, contenait les conditions auxquelles je m’engageais. Je déclarai alors à Bassi que le prix des billets resterait inchangé pour le soir suivant, et je l’invitai à souper avec toute sa famille, la Strasbourgeoise et son amant, l’Arlequin de la troupe.
L’annonce que fit Bassi le jour suivant était bien faite pour attirer de nombreux curieux ; on ne vit néanmoins qu’une quinzaine de manants au parterre, et quelques familles convenables dans les loges, bien que Bassi ait choisi une pièce très divertissante. Avant de passer à table, il me tendit dix à douze florins avec une expression fort embarrassée ; je me mis à rire et cherchai à l’encourager. Je les retins à ma table jusqu’à minuit, les fis boire copieusement et me livrai à des cajoleries avec la jeune fille de Bassi et la belle Strasbourgeoise qui étaient assises à mes côtés. Je ris beaucoup du jaloux Arlequin, qui prenait très mal les libertés que je me permettais avec sa belle. Elle aussi me parut ne souffrir mes caresses qu’à contrecœur, n’osant irriter son Arlequin qu’elle espérait épouser. Une fois levés de table, je pris la Strasbourgeoise dans mes bras et me permis avec elle pour m’amuser quelques plaisanteries qui parurent trop sérieuses à son malheureux amant. Il s’approcha pour m’arracher la jeune fille ; je trouvai sa sévérité trop rude et le poussai dehors en lui donnant des coups de pied qu’il reçut avec une profonde servilité. Mais quelle scène tragique se découvre alors à mes yeux ! Un flot de pleurs irrépressibles se met à couler des beaux yeux de la jeune fille offensée, et voilà ma bonne humeur envolée. Bassi et sa femme, fort tolérants en la matière, riaient de la pleureuse ; et leur fille fit remarquer qu’Arlequin avait été le premier à troubler la paix par son comportement grossier. D’une voix interrompue par les sanglots, la Strasbourgeoise me déclara qu’elle ne pourrait plus venir souper avec moi à moins que je ne persuade son amant de s’y trouver également. Je lui promis de faire mes excuses, et le présent que je lui fis de quatre sequins fut si efficace qu’il sécha toutes ses larmes et fit éclore un joyeux soleil au travers des nuages du chagrin. La belle s’efforça même de me convaincre qu’elle n’avait rien d’une prude et qu’elle se montrerait fort complaisante si seulement je voulais prendre garde à la jalousie d’Arlequin. Je promis tout ce qu’elle voulait, et elle fit tout pour me persuader qu’elle ne me refuserait rien à la première occasion.
Je chargeai Bassi d’annoncer le lendemain qu’une place au parterre coûtait désormais deux florins et les places des loges un ducat ; la galerie devait être ouverte gratuitement aux premiers qui s’y présenteraient, et douze soldats seraient engagés à mes frais pour prévenir tout désordre. Fort surpris, il me déclara qu’on verrait affluer gratuitement la populace, et personne d’autre.
— C’est ce que nous verrons, mon cher ! En attendant, je vous prie de tout exécuter comme je l’ai ordonné, et d’être demain soir mon hôte comme à l’accoutumée.
Le matin suivant, je fus trouver l’Arlequin et l’apaisai grâce à un présent de quatre sequins en lui promettant solennellement de laisser à l’avenir sa maîtresse tranquille. Entre-temps, tout Augsbourg riait de l’affiche de Bassi et s’écriait qu’il était devenu fou. Mais lorsque l’on sut que l’idée venait de moi, ce fut moi que l’on traita de fou.
Une heure avant le début de la représentation, le paradis était déjà rempli de gens du peuple ; mais le parterre restait vide, et je ne vis dans les loges que le comte Lamberg, l’abbé Bolo de Gênes et un jeune homme qui me sembla être une jeune fille déguisée. Le vacarme des applaudissements venant du paradis répandit de la gaieté et de la vie sur le spectacle. Lorsque Bassi vint dîner avec sa famille, je lui fis don des trois ducats de recette et lui dis de rester fidèle à mon système.
À table, je pris place entre Madame Bassi et sa fille, laissant la Strasbourgeoise s’asseoir à côté de son amant. Animé par le vin et les propos futiles, séparé de la maîtresse d’Arlequin, je me tournai de bon cœur vers la fillette de Bassi ; elle se prêta à toutes mes fantaisies ; sa mère riait et Arlequin crut devenir fou parce qu’il ne pouvait se permettre de semblables privautés avec sa maîtresse. Mais lorsqu’en sortant de table, je me mis ainsi que la jeune Bassi en état de nature, le nigaud voulut s’en aller en emmenant sa bien-aimée. Je le priai alors fort sérieusement de se montrer un peu plus raisonnable. Il resta et me tourna le dos ; mais sa belle n’en fit pas autant ; sous prétexte d’assister la petite auprès de moi, elle resta à mes côtés et pendant qu’elle augmentait ainsi mon plaisir, elle y participa elle-même. Nous étions fort satisfaits qu’Arlequin, assis devant la cheminée, nous tournât le dos. À la fin de ce divertissement, je vidai ma bourse et m’amusai à voir l’avidité avec laquelle on se précipita sur les vingt ou trente sequins.
Le jour suivant, je fus convoqué à me présenter au bourgmestre, à l’hôtel de ville ; je m’y rendis fort curieux, mais sans aucune crainte. En constatant mon ignorance de la langue allemande, le magistrat s’adressa à moi en latin :
— Pourquoi portez-vous un faux nom ?
— Mon nom n’est pas faux. Informez-vous auprès du banquier Carli dont j’ai reçu cinquante mille florins.
— Mais je sais pourtant que vous vous nommez Casanova ! Pourquoi donc vous faites-vous appeler Seingalt ?
— Parce que ce nom est le mien et me revient de droit, car je me le suis moi-même attribué. Et nul autre ne saurait prétendre avoir le droit de le porter. Mais rien n’empêche personne de m’appeler Casanova, s’il le trouve bon.
— Vous devez vous appeler ou d’une manière, ou de l’autre. Vous n’avez pas le droit de porter deux noms à la fois. Et dites-moi maintenant de quel droit on peut s’attribuer un autre nom ?
— Rien de plus évident. Nous sommes tous libres de disposer de l’alphabet à notre gré. J’ai ainsi pris huit lettres que j’ai combinées de façon à obtenir le mot Seingalt ; j’en ai alors fait choix comme nom, et je suis prêt à prouver à quiconque prétendrait y avoir un droit qu’il n’appartient qu’à moi seul.
— C’est un argument étrange. Votre nom ne peut être autre que celui que vous avez hérité de votre père.
— Vous vous trompez ! Le nom que vous portez a été adopté par un de vos ancêtres sans qu’il l’ait reçu de son père. Cela est vrai même dans le cas où vous vous appelleriez Adam. Vous devez en convenir, monsieur le bourgmestre !
— J’en conviens, mais l’affaire m’est nouvelle !
— En quoi vous vous trompez encore ; car je m’engage à vous présenter demain toute une litanie de noms inventés par des personnes encore vivantes et tout à fait respectables, dont ils se servent en toute tranquillité sans qu’on les convoque à l’hôtel de ville pour en rendre raison ; à condition qu’ils ne changent pas arbitrairement ces noms au détriment de la société civile.
— Mais vous admettrez quand même que les faux noms sont interdits par la loi !
— Mais je vous répète que rien au monde n’est aussi vrai que mon nom. Même votre nom ne saurait être plus vrai puisqu’il est fort possible que vous ne soyez pas le fils de celui que vous considérez peut-être comme votre père.
Il sourit, se leva, m’accompagna jusqu’à la porte et me dit : J’irai prendre des informations sur vous auprès de M. Carli.
Il était nécessaire que j’aille le trouver ; ce que je fis dans l’instant. Carli me dit en riant que le bourgmestre était un honnête homme, riche, mais d’un esprit quelque peu limité, et le lendemain, il vint me voir pour m’inviter à déjeuner de sa part. Il avait eu avec lui la veille une conversation très divertissante au cours de laquelle il était parvenu à convaincre pleinement le magistrat de la justice de ma cause.
À la table du bourgmestre, je trouvai un cercle intéressant d’hommes et de femmes ; j’y vis aussi cette personne que j’avais prise pour une femme déguisée à la Comédie italienne. Elle était placée si près de moi et je l’observai avec tant d’attention qu’il ne me resta pas le moindre doute. Toute la compagnie parlait cependant à cette personne masquée comme si c’était véritablement un homme. Et elle savait en imposer par son sérieux et son assurance. Mais je ne voulais pas être dupe et j’eus envie de rire un peu ; aussi j’enveloppai cet androgyne à sa façon de phrases galantes qui laissaient entendre par quelques ambiguïtés que je soupçonnais quelque chose. Mais l’inconnue semblait ne s’apercevoir de rien, et la compagnie se contentait de sourire de ma prétendue méprise.
Après le repas, l’énigmatique personne montra à un chanoine un portrait inséré dans une bague et représentant une dame qui se trouvait dans l’assistance ; on le déclara frappant de ressemblance à juste titre, car la dame était fort laide ; mais je fus surpris de voir alors l’androgyne lui baiser la main. Le banquier Carli me murmura que malgré son visage féminin cette personne était pourtant un homme et qu’il allait épouser sous peu cette dame laide.
Le couple célébra en effet ses noces peu de temps après, mais un an plus tard, l’épouse trompée mourut de chagrin, après n’avoir osé révéler qu’au moment de sa mort que son époux était du sexe féminin. Les parents, qui voulaient éviter tout scandale, cherchèrent à éloigner l’imposteur en douceur. La bonne ville d’Augsbourg parle aujourd’hui encore de cette étrange histoire.
Le goût que j’avais pour la Strasbourgeoise me coûta plus de mille florins. Au bout de huit jours, je rendis au directeur sa liberté complète. Il donna encore plusieurs représentations et gagna beaucoup d’argent en abaissant alors le prix des billets et en mettant fin aux entrées gratuites pour le paradis.
Vers la moitié du mois de décembre, je quittai Augsbourg le cœur soucieux parce que Gertrude, qui se croyait enceinte, ne voulait pas me suivre en France. Cinq ans plus tard, j’aurai d’autres choses à raconter à propos de cette charmante jeune fille, ainsi qu’au sujet de mon excellente cuisinière Lisette à qui je donnai quatre cents florins. Je partis donc pour Bâle en compagnie de Leduc, après avoir reçu de Carli une lettre de crédit de quarante mille ducats. J’y descendis aux Trois Rois, et je ne connais aucun autre hôtel dans toute la Suisse où j’aie été autant escroqué. L’hôte, qui s’appelait Imhoff, était un gredin ; mais ses trois filles ravissantes me plaisaient. Après y avoir séjourné trois jours, je poursuivis mon voyage et j’arrivai sans encombre à Paris le dernier jour de l’année 1761. Je fis descendre Leduc rue Saint-Antoine avec son sac de voyage et lui ordonnai de ne jamais plus se montrer à ma vue ; il m’implora en vain de lui donner un certificat de service. Cet homme avait des qualités rares et m’a rendu d’inappréciables services à Stuttgart, Soleure, Florence et Turin, mais tout cela ne compensait pas l’insolence avec laquelle il m’avait menacé en présence des autorités d’Augsbourg de me compromettre dans des affaires douteuses lorsque je l’avais surpris à me voler. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu.
Je descendis dans la maison que Madame d’Urfé avait louée pour moi rue du Bac. J’y logeai trois semaines dans la pièce décorée des tapisseries de René de Savoie sans rendre visite à mes anciennes connaissances ; car je voulais prouver à la marquise que j’étais revenu à Paris uniquement dans l’intention d’opérer sa renaissance en homme comme je le lui avais promis. Ces trois semaines furent consacrées aux préparatifs qu’exigeait l’œuvre divine. Il fallut faire trois sacrifices à chacun des sept génies des planètes aux jours propices. Là-dessus, on décida que j’irais chercher en un certain lieu, qui m’avait été révélé, une vierge avec qui j’engendrerais un fils grâce à un moyen connu seulement des Rose-Croix. L’enfant naît vivant ; mais il n’a reçu qu’une âme naturelle ; aussitôt après sa naissance, il est remis à Madame d’Urfé qui le cache pendant sept jours dans son lit. Au bout de ces sept jours, la marquise meurt en pressant ses lèvres sur les lèvres de l’enfant, et ce dernier reçoit son âme. À partir de cet instant, il est de mon devoir de veiller sur l’enfant en compagnie d’un supérieur secret de l’ordre. Dès que mon fils a trois ans, Madame d’Urfé prend conscience d’elle-même et je l’instruis dans les sciences occultes. Le grand œuvre doit être entrepris au moment de la pleine lune, au cours des mois d’avril, de mai ou de juin. Madame d’Urfé doit faire un testament par lequel elle institue mon fils son héritier universel et fait de moi son tuteur jusqu’à l’accomplissement de ses treize ans. – L’insensée ne doutait pas de la réussite immanquable de l’œuvre divine, et pleine d’impatience de voir la vierge élue, elle me poussait au départ.
Comme il me fallait tenir parole et que je devais revenir à Paris avec une femme prétendument vierge, j’avais besoin d’une coquine assez intelligente et habile pour m’aider à exécuter mon plan. Je pensai d’abord à la Corticelli. Elle était pour lors à Prague ; je n’avais nulle envie de m’y rendre moi-même, comme je le lui avais promis à Bologne ; je décidai alors de lui envoyer de l’argent pour le voyage et de fixer un lieu en France pour notre rencontre. Je choisis Metz où je pouvais compter sur le meilleur accueil de l’intendant M. de Fouquet, un ami de la marquise ; son neveu, le comte de Lastic, s’y trouvait également en garnison. Madame d’Urfé me donna des lettres de recommandation, et muni de lettres de change très considérables, comblé de présents de toutes sortes, je partis le 25 janvier pour Metz. Je ne pris aucun domestique, car depuis le vol de Costa et les fourberies de Leduc, je n’en supportais aucun. J’arrivai à Metz en quarante-huit heures, descendis à l’hôtel du Roi Dagobert et y trouvai le comte suédois von Löwenhaupt dont j’avais fait la connaissance à Paris, chez la princesse d’Anhalt-Zerbst, mère de l’impératrice Catherine. Nous mangeâmes ensemble chez le duc des Deux-Ponts qui était sur le point de rendre visite incognito à Louis XV, son ami de longue date.
Le lendemain matin, je remis à M. de Fouquet la lettre de la marquise et il m’invita à dîner chaque jour pendant toute la durée de mon séjour. Le même jour, j’envoyai cinquante louis d’or à la Corticelli en la priant de me rejoindre à Metz avec sa mère. Elle ne pouvait pas quitter Prague avant le début du carême, mais pour être sûr qu’elle ne me fît pas défaut, je lui promettais de faire son bonheur. En trois ou quatre jours, j’avais déjà fait connaissance de toute la ville, mais j’évitais toutes les sociétés pour fréquenter le théâtre où une jeune chanteuse nommée Raton me plaisait extraordinairement. Âgée de quinze ans, elle offrait sa fleur pour vingt-cinq louis d’or, acceptant de se contenter d’un seul louis si on ne parvenait pas à la cueillir. Plusieurs officiers et jeunes conseillers au parlement s’y étaient essayés mais en vain, et ils avaient dû se contenter d’une jouissance incomplète. Je n’hésitai pas un seul instant à lui faire une proposition dans les formes et l’invitai à souper à l’hôtel du Roi Dagobert avec cette remarque : si j’étais heureux, je lui donnerais vingt-cinq louis d’or ; mais dans le cas contraire, je mettrais six louis d’or à sa disposition, à condition qu’elle ne fût pas barrée1. Sa tante m’assura que ce n’était pas le cas. Je me souvenais de Victorine de Turin.
Raton et sa tante vinrent souper. Cette dernière nous quitta en sortant de table pour aller dormir dans la chambre voisine. Raton était un chef-d’œuvre de la nature, et mon âme nageait dans le ravissement à l’idée de conquérir la Toison d’or à laquelle avaient en vain aspiré les Argonautes de Metz. Rien de ce dont je rêvais ne se produisit. Aussitôt que Raton vit comment je m’y prenais, elle comprit aisément qu’elle ne pourrait pas me tromper, et fit contre mauvaise fortune bon cœur. Sans se sauver par un escamotage, elle se rendit donc tout entière à moi, en me priant seulement de ne pas trahir son secret. Je le lui promis, ainsi que les vingt-cinq louis d’or que je n’étais pas obligé de lui donner parce que je l’avais trouvée déjà déflorée. Nous passâmes la nuit dans le plus parfait accord, et lorsque l’aurore se glissa dans le temple de l’amour, la tante eut des motifs de maudire la bonne foi de sa nièce.
Contre un présent quotidien d’un louis d’or, la Raton resta mienne jusqu’à l’arrivée de la Corticelli, et il fallait bien qu’elle me fût fidèle car je ne la quittai pas des yeux. Pour calmer la jalousie des jeunes officiers, ses amants, je les invitai souvent à souper. Raton faisait ma joie et je regrettais fort à présent d’avoir fait appel à la Corticelli.
Un soir, comme je sortais de la loge de Madame Tschudi pour rentrer chez moi, mon laquais de louage me cria haut et fort : Madame votre épouse et mademoiselle votre fille viennent d’arriver de Francfort en compagnie d’un jeune homme et vous attendent à l’hôtel du Roi Dagobert. Je dis à ce vaurien qu’il était un sot et que je n’avais ni femme ni fille. On parla néanmoins dans tout Metz de l’arrivée de ma famille.
Je me hâtai vers mon hôtel, où la Corticelli en personne me sauta au cou en poussant des cris de joie. Sa mère était là, d’assez mauvaise humeur, et me présenta monsieur Monti, professeur d’italien de Prague, qui avait accompagné ces dames. Je leur fis donner sur-le-champ un logis convenable et j’emmenai la petite Corticelli dans ma chambre. Je trouvai que la friponne avait grandi et pris de l’embonpoint.
Chapitre XII
Retour à Paris. – Voyage à Aix-la-Chapelle. – Un duel. – Mimi d’Aché. – Trahison de la Corticelli. –
Punition. – Voyage à Sulzbach en Alsace.
— Pourquoi, dis-je à la Corticelli, consens-tu à ce que ta mère se fasse passer pour ma femme ? Elle aurait bien plutôt dû se présenter comme ta gouvernante si elle voulait faire croire que tu es ma fille.
— Elle préférerait mourir plutôt que de jouer le rôle de ma gouvernante.
— Il faudra bien qu’elle en prenne son parti. Je vois que tu as fait fortune ! Te voilà avec un équipage.
— Le comte R** était mon amant à Prague. Mais je t’en prie, renvoie demain M. Monti à Prague, il ne peut pas rester plus longtemps.
La diligence pour Francfort partait le jour même ; je fis donc appeler M. Monti, lui payai fort convenablement son voyage et il s’en fut très satisfait. Le lendemain, je quittai Metz et me rendis à Nancy d’où j’écrivis à la marquise que je lui amenais une vierge, dernier rejeton de la famille Lascaris qui régnait autrefois sur l’Empire romain d’Orient. Je la priai d’accueillir ce gage précieux dans un de ses châteaux où, pendant huit jours, nous pourrions exécuter en toute tranquillité certains préparatifs pour le grand œuvre.
Madame d’Urfé me répondit qu’elle m’attendait avec impatience à Pontcarré, un ancien château de famille situé à quatre milles de Paris, et qu’elle y recevrait la jeune princesse avec toutes les marques d’amitié imaginables. Cela me sera un devoir d’autant plus agréable, ajoutait-elle, que les Lascaris sont apparentés aux Urfé, et que je devrai ma renaissance à cette jeune fille bénie. Je lui répondis que la vierge devait être accueillie seulement à titre de comtesse, et que notre arrivée à Pontcarré avait été fixée au dernier lundi de carême. Je restai dix ou douze jours à Nancy pour bien inculquer à la Corticelli quelques règles de comportement indispensables et pour convaincre sa mère qu’elle ne pouvait jouer d’autre rôle que celui de l’humble servante de la comtesse Lascaris. Elle ne céda à mes instances que lorsque je la menaçai de la renvoyer toute seule à Bologne. Ah ! c’est bien le tour le plus fou que j’ai joué de toute ma vie, et je n’ai pas tardé d’avoir lieu de m’en repentir.
Au jour dit, nous arrivâmes sans encombre à Pontcarré. Lorsqu’on apprit au château que nous approchions, Madame d’Urfé ordonna d’abaisser le pont-levis et se plaça devant le portail pour nous accueillir avec tous ses gens. Nous descendîmes de voiture. La marquise, que le débordement de son esprit rendait folle, fit à la pauvre Corticelli un accueil qui l’aurait plongée dans la stupeur si elle n’y avait pas été préparée. Elle serra trois fois la jeune fille tant attendue dans ses bras, l’appelant sa chère nièce, et lui débita dans sa précipitation toute la généalogie des maisons Lascaris et Urfé pour lui faire entendre qu’elle avait l’honneur d’être sa tante. Je fus agréablement surpris que cette étourdie de Corticelli parvienne à conserver un sérieux solennel. À peine nous eut-on conduits dans notre chambre que la marquise fit brûler de précieux aromates devant la jeune comtesse, et celle-ci embrassa la prêtresse qui lui rendait hommage par ces parfums sacrificiels. À table, elle se livra toute à sa bonne humeur et la marquise en fut tellement ravie qu’elle ne trouva pas surprenant d’entendre une Lascaris parler si peu et si mal français. On ne prêta aucune attention à la signora Laura, qui n’était pas en mesure de prononcer un seul mot ; on lui indiqua une chambre à part qu’elle ne quitta que pour assister à la messe.
Le château de Pontcarré avait résisté à plusieurs sièges à l’époque des guerres civiles. Il était construit en carré, comme son nom l’indique, flanqué de quatre tours et entouré de larges fossés. Ses vastes salles étaient richement meublées mais tout rappelait un goût qui avait dû régner il y a trois cents ans. De véritables nuages de moustiques affamés bourdonnaient autour de nous et nous piquaient sans pitié, si bien que nos visages furent bientôt couverts de tumeurs et que nous dûmes craindre une inflammation ; mais j’avais promis que nous resterions ici huit jours et je ne trouvai aucun motif pour partir plus tôt. La châtelaine fit disposer pour sa future mère un lit à côté du sien ; mais il n’y avait pas à craindre qu’elle n’eût l’idée de se livrer sur elle à certains examens menaçant le grand œuvre d’échouer complètement, je lui avais sévèrement interdit ce genre de choses au moyen d’un oracle. Le début de l’œuvre longtemps préparée était fixé au quatorze avril. Ce jour-là, après un souper très modéré, je me rendis dans ma chambre et me déshabillai ; un quart d’heure plus tard, la marquise parut avec la Lascaris pour la déshabiller elle-même et la conduire entre mes bras. Elle ne nous quitta qu’après avoir été témoin de l’acte dont elle attendait sa renaissance.
Le dernier jour de pleine lune, je devais interroger l’oracle pour savoir si la Lascaris était enceinte. Elle l’était peut-être, mais je trouvai plus judicieux de faire répondre à l’oracle que le moyen était resté sans effet parce que le jeune Aranda en avait été témoin, caché derrière un paravent. La marquise en fut au désespoir ; mais un deuxième oracle lui promettant la réussite parfaite de l’œuvre hors de France pour la prochaine pleine lune la rassura. Il fallait éloigner le jeune homme trop curieux pour un an, à cent lieues au moins de Paris, en compagnie d’un précepteur. La marquise l’envoya à Lyon sous la surveillance d’un abbé avec des recommandations à ses parents, messieurs de Rochebaron. Le jeune homme se réjouit infiniment de partir en voyage, mais il ne sut jamais qu’il devait son éloignement à ma calomnie. Ce qui m’avait poussé à agir ainsi était la conviction qu’il était aimé de la Corticelli, et que la mère de celle-ci encourageait cette passion. J’avais trouvé deux fois Aranda dans sa chambre et la vieille sorcière avait très mal pris que je désapprouve le penchant de sa fille.
Aix-la-Chapelle nous parut un lieu approprié pour exécuter notre projet hors de France ; en quatre à cinq jours, tout ce dont nous avions besoin pour notre voyage fut prêt. Mais la Corticelli, très irritée par le tour que je lui avais joué en éloignant le jeune Aranda, m’accabla de reproches ; elle commença à se montrer rebelle à mon égard et se permit même de me menacer pour me contraindre à rappeler son amant. Il ne vous convient nullement, me dit-elle, d’être jaloux. Je lui répondis que je ne voulais rien d’autre que de lui éviter de s’avilir au rang d’une catin. La vieille signora qui assistait à notre dispute eut l’audace de déclarer qu’elle voulait retourner à Bologne avec sa fille et qu’elle connaissait même un moyen qui les délivrerait de mes mains. Je dus promettre de les y conduire en personne après notre retour d’Aix-la-Chapelle.
Pour les empêcher autant qu’il était possible de me jour un mauvais tour, je hâtais les dispositions pour notre départ si bien qu’au commencement de mai une berline dans laquelle avaient pris place les deux dames, une femme de chambre et moi faisait route vers Aix-la-Chapelle. La signora nous suivait dans un cabriolet. Nous passâmes une journée à Bruxelles, une autre à Liège et, arrivés à Aix-la-Chapelle, nous trouvâmes une nombreuse compagnie de la plus haute distinction qui venait y prendre les bains. Au premier bal auquel nous assistâmes, Madame d’Urfé présenta la jeune comtesse Lascaris comme sa nièce aux princesses de Mecklembourg. La petite prit leurs caresses avec tant de naturel et de grâce qu’elle éveilla la curiosité particulière du margrave de Bayreuth et de la duchesse de Wurtemberg qui ne la quittèrent pas de toute la soirée. La prétendue nièce reçut des applaudissements enthousiastes pour la légèreté et la grâce avec lesquelles elle dansait. On ne manqua pas de m’en faire compliment. Mais j’étais au supplice, ces louanges me paraissaient des sarcasmes ; je croyais qu’on avait reconnu en elle une danseuse de ballet et je me tenais pour déshonoré. Je la suppliai en vain de danser comme une dame de qualité ; elle me répondit qu’une dame de qualité pouvait fort bien avoir reçu des leçons d’une danseuse et qu’elle ne se sentait pas tenue de mal danser pour me complaire. Ce comportement me fit si bien haïr la coquine que je me serais volontiers débarrassé d’elle si j’avais trouvé un bon moyen de le faire. Madame d’Urfé lui offrit un écrin contenant une paire de boucles d’oreille, une bague et une montre dont la valeur était de 60 000 florins au moins. Mais je m’emparai de ce trésor pour m’assurer que cette étourdie ne me quitterait pas contre ma volonté. Pour me distraire, j’allai jouer, mais je perdis mon argent et me retrouvai en mauvaise compagnie.
La pire des connaissances que je fis fut celle d’un officier français nommé d’Aché qui avait une femme fort jolie et une fille bien plus jolie encore qui ne tarda pas à prendre dans mon cœur trop sensible la place de la Corticelli. Dès que Madame d’Aché eut découvert que je donnais la préférence à sa fille, elle me ferma sa porte. Comme j’avais avancé à son époux dix louis d’or qu’il me devait encore, je me crus autorisé à me plaindre auprès de lui. Mais il me déclara d’un ton très rude : Ce qu’il faut à ma fille, c’est un mariage, et non des galanteries ! Si vous avez des intentions sérieuses, vous n’avez qu’à vous adresser à ma femme. Ce d’Aché était un brutal, ivrogne, joueur et querelleur de profession, toujours prêt à se battre. Je trouvai plus sage de cesser complètement de penser à sa fille ; mais je ne prévoyais pas ce qui allait se passer quatre jours plus tard.
J’entre dans un billard et j’y trouve d’Aché qui veut justement commencer une partie avec un officier suisse au service de la Suède nommé Schmidt. Voulez-vous, me crie d’Aché, parier les dix louis que je vous dois ? — D’accord, répondis-je, ou vous me devrez vingt louis, ou vous serez quitte. – Vers la fin de la partie, d’Aché se permit un coup contre les règles que le marqueur refusa de lui compter. Mais d’Aché, auquel ce coup faisait gagner la partie, ramasse les pièces d’or sans prêter attention le moins du monde aux objections de l’officier et du marqueur. Le Suisse furieux se saisit d’une queue et la lance au visage de l’effronté ; celui-ci tire son épée mais le marqueur la lui arrache et le Suisse, qui n’avait pas d’arme, se retire. Une fois calmé, d’Aché me regarda et me dit : Nous sommes quittes.
— Parfaitement quittes.
— Fort bien ; mais que diable, vous auriez pu m’épargner pareille injure !
— Je n’avais aucune raison d’intervenir dans votre querelle. Outre cela, vous devez savoir quelle satisfaction vous êtes maintenant en droit d’exiger. Schmidt n’avait pas d’épée mais je crois bien qu’il vous donnera une preuve de son courage dès que vous vous serez décidé à rendre l’argent que vous avez injustement gagné.
À ce moment, un officier français nommé Pyène s’approcha de moi et me dit à l’oreille qu’il s’engageait à payer les vingt louis si Schmidt était prêt à faire l’épée à la main une réparation d’honneur complète à d’Aché. Je n’hésitai pas un instant à l’assurer que le Suisse y était tout à fait disposé et lui promis de venir le lendemain matin au café lui communiquer sa décision définitive.
Le matin à sept heures, j’allai voir le Suisse que je trouvai au lit.
— Vous venez sûrement, me dit-il, pour me convaincre de me battre en duel ! Je suis très volontiers à votre disposition avec une paire de pistolets dès qu’il aura accepté de me rendre mon argent.
— Vous l’aurez demain. Monsieur de Pyène est le second de d’Aché, et je serai le vôtre.
— Fort bien, je vous attends demain à l’aurore.
Deux heures plus tard, je vis Pyène et nous fixâmes le lieu de la rencontre dans un pavillon aux environs de la ville où les deux parties devaient se trouver à six heures avec des pistolets. Le lendemain matin, en nous rendant sur le lieu du combat, Schmidt me dit : Durant toute ma vie, je ne me suis battu qu’avec des gens d’honneur, j’éprouve un profond dégoût à l’idée de devoir tuer aujourd’hui un gredin. Je fis observer qu’il était désagréable de risquer sa vie contre une canaille de cette sorte. Il me répondit en riant qu’il ne risquait rien parce qu’il était certain d’abattre son adversaire.
— Vous en êtes donc bien sûr ?
— Parfaitement sûr, car il va trembler.
Le Suisse avait entièrement raison. Nous trouvâmes d’Aché et Pyène déjà sur place, ainsi que cinq ou six personnes attirées par la curiosité. D’Aché remit à son adversaire les vingt louis en disant : Il est possible que je me sois trompé, mais vous allez me payer cher votre brutalité. Puis se tournant vers moi, il me dit que je pouvais à présent exiger de lui vingt louis d’or ; mais je ne répondis rien. Après avoir mis l’or dans sa bourse, Schmidt alla se placer entre deux arbres distants de quatre pas l’un de l’autre, et sortit de sa poche deux pistolets. Mettez-vous à une distance de dix pas, dit-il à d’Aché, et tirez le premier ; je me promènerai pendant ce temps entre ces deux arbres. Quand ce sera mon tour, comme je l’espère bien, vous pourrez vous promener de la même façon.
On n’aurait pu s’exprimer de manière plus brève ni plus claire dans une situation semblable. Pyène plaça son ami à la distance indiquée ; puis il se recula et se mit entre les adversaires, comme je l’avais fait, à une distance convenable de la ligne de tir. Sans regarder son adversaire, le Suisse va et vient à pas lents, d’Aché fait feu sur lui – et le manque. Schmidt s’arrête alors calmement et lui dit avec flegme : Vous avez mal visé, mon cher ! Je vous autorise à tirer une nouvelle fois. Cela me parut de sa part une grande folie et je pensai que l’on allait s’interposer ; mais il n’en fut rien. Profitant de l’autorisation, d’Aché tira de nouveau, et le manqua encore : son adversaire saisit alors un pistolet en silence et le déchargea en l’air, puis il prit le second et visa d’Aché qui était comme pétrifié et qui, atteint d’une balle en plein front, s’effondra mort par terre. Sans s’attarder davantage, le Suisse s’en fut, et après avoir jeté un coup d’œil sur le cadavre du malheureux d’Aché, je partis également.
Je fus longtemps à revenir de mon étonnement, tant ce duel m’avait semblé extraordinaire. Madame d’Urfé, que j’allai trouver au petit déjeuner, était au désespoir parce que ce jour-ci était justement celui de la pleine lune. Le grand œuvre devait commencer à quatre heures, mais la divine Lascaris était au lit en affectant des spasmes violents qui rendaient l’opération prolifique tout à fait impossible. Je n’en fus point du tout mécontent.
J’apaisai Madame d’Urfé avec un oracle disant que la petite Lascaris était possédée d’un mauvais esprit que je chasserai. Là-dessus, j’allai trouver la feinte malade et rencontrai la vieille signora à son chevet. Mon enfant, dis-je, tu as donc des spasmes ?
— Je me porte parfaitement bien ; mais les spasmes ne cesseront pas tant que tu ne m’auras pas rendu mon écrin.
— Je vois, chère petite, que les conseils de ta mère t’ont complètement fait perdre la tête. Il est tout à fait possible que tu ne reçoives jamais ton écrin.
— Je révélerai tout.
— On ne te croira pas et je te renverrai à Bologne sans rien te donner des présents de la marquise.
— Tu n’as pas le droit de conserver l’écrin dès lors que j’annonce que je suis enceinte, et de fait je le suis déjà. Rends-moi donc mon écrin, ou alors la vieille folle saura tout, quoi qu’il puisse en advenir pour moi-même.
Surpris et silencieux, je contemplai l’insolente sans savoir quel parti prendre à son sujet. La signora Laura me dit alors sans aucune gêne que les propos de sa fille étaient on ne peut plus vrais ; le comte R** l’avait mise enceinte à Prague. Cela me sembla une invention car aucun signe extérieur ne trahissait son état ; mais je m’éloignai sans dire un mot. Il me fallait prendre une décision quelconque, et j’allai trouver Madame d’Urfé pour interroger l’oracle avec elle.
Après lui avoir fait prononcer un certain nombre de formules mystérieuses dont je laissai l’interprétation à la marquise, celle-ci trouva enfin une explication que je ne cherchai nullement à contester : à savoir que la petite Lascaris était devenue folle. En donnant ainsi de nouveaux aliments à ses inquiétudes, je parvins à lui faire trouver dans un oracle l’annonce en termes clairs qu’un esprit des ténèbres hostile à l’ordre des Rose-Croix avait profané la Lascaris. La marquise ajouta qu’un gnome avait dû lui faire violence. Là-dessus, elle composa une pyramide pour savoir quel comportement adopter ; mais je sus faire apparaître par magie la réponse que la marquise devait écrire à la lune. Elle reçut cet ordre avec ravissement car elle connaissait parfaitement le rituel qu’il fallait observer pour cela ; mais elle ne pouvait l’exécuter sans l’aide d’un adepte, et elle comptait sur moi. Il fallait attendre que la lune fût dans son premier quartier et j’étais très content de gagner du temps, car mes pertes au jeu se montaient à une somme considérable et je ne pouvais pas partir tant qu’une lettre de change sur M. D. D. à Amsterdam ne m’avait pas été escomptée. Entre-temps, nous étions convenus de ne point écouter ce que la folle Lascaris pourrait dire dans les accès de sa folie. Nous décidâmes qu’elle continuerait certes de prendre ses repas en notre compagnie, mais qu’elle devrait se retirer avec sa gouvernante aussitôt après.
Une fois que j’eus ainsi rendu Madame d’Urfé inaccessible aux insinuations de la Corticelli et que j’eus porté toute son attention sur l’épître lunaire, je m’occupai sérieusement de regagner l’argent que j’avais perdu au jeu. Je mis l’écrin en gage pour mille louis d’or et je taillai dans un club anglais où j’avais l’espoir d’un gain important.
Trois ou quatre jours après la mort de d’Aché, sa veuve m’écrivit un billet dans lequel elle me priait de lui rendre visite. J’y vais et je trouve Pyène avec elle. Très affligée, cette dame me révéla que son époux avait laissé des dettes, que ses biens avaient été saisis par les créanciers et qu’en conséquence elle était dans l’impossibilité d’aller chercher refuge avec sa fille à Colmar chez des parents. Monsieur de Seingalt, poursuivit-elle, vous êtes responsable de la mort de mon mari ! J’exige de vous mille écus, et si vous ne me les donnez pas de votre plein gré, je ferai appel à la justice. L’officier suisse a déjà pris la fuite avant-hier. — D’abord, madame, lui répondis-je, je n’ai pas d’argent ; ensuite, je suis vraiment curieux de savoir comment vous voulez me forcer à vous verser cette somme. Adieu !
Je m’en vais, mais je me suis à peine éloigné de la maison de cinquante pas que Pyène me rejoint pour m’annoncer qu’avant que Madame d’Aché ne me convoque devant le tribunal nous devions nous trancher la gorge quelque part. Nous étions tous deux sans épée. Je lui répondis que je ne lui devais rien et que je n’éprouvais pas la moindre envie de lui trancher la gorge. Il me menace, mais je lui fais remarquer que je porte une paire de pistolets dans les poches ; aussi nous séparons-nous. Au même instant, je rencontrai le Napolitain Militerni qui était alors lieutenant-colonel et aide de camp du prince de Condé. Je le connaissais bien et savais qu’il avait toujours besoin d’argent ; je lui exposai donc mon aventure avec Pyène et lui promis cent écus s’il me débarrassait de ce furieux. Dès le matin suivant, il m’apporta la nouvelle qu’en vertu d’un ordre supérieur Pyène avait quitté la ville à l’aurore. Par la même occasion, il me remit un passeport très étendu de la part du prince de Condé, empocha ses cent écus et rit tout son soûl de cette procédure pendant un bon quart d’heure. Ce Militerni, un favori du maréchal d’Estrées, était un homme d’un excellent naturel, toujours disposé à rendre service. Nommé maréchal de camp en 1768, il retourna à Naples et y épousa une veuve très riche, mais il mourut dès l’année suivante.
Après le départ de Pyène, je reçus un billet de Mademoiselle d’Aché dans lequel elle me priait de lui rendre visite au nom de sa mère malade. J’eus alors la certitude qu’elle serait mienne. Je répondis que je me trouverais à une certaine heure dans le jardin de L***. Elle y parut ainsi que sa mère, en dépit de sa maladie ; il y eut beaucoup de plaintes, de larmes et de reproches. La mère m’appelait son persécuteur et me dit entre autres choses : Pyène était mon seul ami, son départ ne saurait être que votre œuvre et me met au désespoir ! Tous mes effets sont mis en gage ; vous êtes riche, vous devez me soutenir ou bien vous êtes le plus indigne des hommes.
— C’est vous qui vous êtes montrée la plus indigne des femmes en voulant pousser le bon Pyène à accomplir un meurtre. Que je sois riche ou non, je vais pourtant vous donner assez d’argent pour que vous puissiez dégager vos affaires. Et peut-être vous conduirai-je moi-même à vos parents ; mais dans ce cas, vous aurez la bonté de me permettre d’aimer votre fille.
— Vous osez me faire une proposition semblable ?
— Adieu, madame !
En payant le café, je voulus donner à la fille six doubles louis d’or, mais son orgueilleuse mère lui défendit de les accepter. Cette femme était fort aimable et je l’aurais préférée à sa fille sans un caprice qui me retint. Elle devait me haïr avec d’autant plus de rage qu’elle aimait peu celle qui était sa rivale.
Ayant en main l’argent qui avait été méprisé avec un orgueil de gueux, j’entrai dans une banque de pharaon pour le sacrifier à la Fortune. La carte que j’avais jouée gagna cinq fois, la déesse de la chance elle-même semblait si bien dédaigner cet argent que je faillis faire sauter la banque. Un Anglais était de moitié avec moi et, en huit jours, nous fîmes de si bonnes affaires que je pus dégager mon écrin et que j’étais beaucoup plus riche qu’en arrivant à Aix-la-Chapelle.
Pendant ce temps, la Corticelli pour me perdre avait donné à la marquise les informations les plus détaillées. Mais Madame d’Urfé ne fit qu’en rire ; elle plaçait toute sa confiance dans l’épître à la lune et dans les révélations qu’allait lui donner le génie sélénite. Cela étant, je ne pouvais rester indifférent à cette infidélité ; dès lors, on lui porta ses repas dans sa chambre ; je tenais seul compagnie à la marquise et ne cessais de l’assurer que nous trouverions bientôt une autre vierge qui serait plus digne d’être initiée à nos mystères que la Corticelli.
Pendant ces quelques jours, la détresse de Madame d’Aché avait atteint un tel degré qu’elle se décida enfin à me céder sa Mimi, mais je me montrai si désintéressé et je sus si bien engager les choses que notre relation fut bientôt telle qu’on eût dit que rien ne s’était passé. Amoureux fou de Mimi, je me hâtai d’aller dégager les effets que sa mère avait mis en gage et décidai de les conduire moi-même à Colmar dans la voiture de la marquise. Mais pour n’éveiller aucun soupçon, il fallait que les oracles de Selenis fissent allusion à ce voyage ; et je ne doutais pas de l’obéissance aveugle de la marquise.
La nuit décisive vint. La lettre de la lune en poche, je me rendis avec la marquise à un pavillon où j’avais disposé tous les préparatifs nécessaires au culte. Dans une pièce du rez-de-chaussée se trouvait une baignoire avec de l’eau tiède dans laquelle nous devions nous baigner une heure après minuit, au lever de la lune. Après avoir fait brûler des encens agréables au génie planétaire, nous chantâmes quelques psaumes puis nous nous dévêtîmes, mais avant d’entrer dans la baignoire, la marquise me donna sa lettre adressée à la lune et je la brûlai à une flamme d’esprit de genièvre. Elle m’assura alors qu’elle voyait la lettre s’élever vers la lune et que celle-ci allait recevoir une aura claire grâce aux caractères qu’elle avait tracés sur le papier. Après quoi nous entrâmes dans le bain. Je tenais caché dans ma main un morceau de papier glacé vert sur lequel un cercle de caractères d’argent ordonnait à la marquise de faire ce qui était convenable à mes désirs. Au bout de dix minutes, elle vit cette lettre du génie sélénite nager sur l’eau et la saisit avec avidité. Nous sortîmes du bain et après nous être essuyés, nous être aspergés d’essences parfumées et nous être habillés, je lui dis qu’elle pouvait lire la lettre du génie.
Elle lut en frissonnant que sa renaissance était repoussée jusqu’à l’arrivée de Querilinth qu’elle verrait le printemps prochain à Marseille. Le génie annonçait également que la jeune Lascaris ne pouvait plus être d’aucune utilité à la marquise et qu’il fallait s’en remettre à M. Casanova du soin de se débarrasser de cette jeune fille. Il concluait sur ces mots : Tu dois convaincre M. Casanova de ne pas laisser à Aix-la-Chapelle une femme qui a perdu son mari il y a peu ; mais de la conduire en Alsace avec sa fille, qui est très agréable aux esprits.
Madame d’Urfé me recommanda aussitôt cette dame avec insistance, curieuse d’apprendre son histoire. Je lui communiquai sans aucune gêne ce que je jugeai bon et promis de lui présenter dès que possible cette favorite des esprits. Après cela, nous retournâmes à Aix-la-Chapelle et je restai avec la marquise jusqu’au matin. Tout était désormais accompli et je n’avais plus qu’à m’occuper du voyage en Alsace et du dernier pas qui devait me procurer la faveur bien méritée de Mimi.
La surprise de Madame d’Aché m’amusa beaucoup lorsque, le lendemain matin, je lui déclarai que j’avais décidé de la conduire avec sa fille en Alsace et que je devais en conséquence la présenter à la dame que j’avais l’honneur d’accompagner. Je lui annonçai qu’elle devait se préparer pour le voyage et lui indiquai l’heure à laquelle je la présenterais le lendemain à la marquise qui souhaitait ardemment faire sa connaissance. Cela lui semblait tout à fait incroyable parce qu’elle pensait que j’étais l’amant de la marquise.
Le jour suivant, Madame d’Urfé reçut Madame d’Aché et sa fille d’une manière qui dut les plonger dans le plus profond étonnement parce qu’elles ne pouvaient deviner qu’une lettre de recommandation divine leur avait préparé un tel accueil. Nous mangeâmes ensemble et allâmes ensuite au bal où la Corticelli, pour me faire enrager, dansa de la manière la plus inconvenante. Elle s’épuisait en entrechats, en pirouettes et en battements jusqu’à ce qu’un officier me demande : Est-elle donc danseuse de profession ? Je dus aussi en entendre un autre dire qu’il croyait l’avoir vue l’hiver précédent danser le ballet à Prague. Mon départ ne pouvait être différé plus longtemps si je ne voulais pas que cette coquine me coûtât mon honneur et ma vie.
Madame d’Aché enchanta la marquise par son comportement raffiné. Je la raccompagnai chez elle, et elle prétexta une indisposition pour me laisser seul avec sa fille. Je m’entretins avec celle-ci pendant deux heures qui ne me laissèrent plus rien à désirer.
Le lendemain matin, je leur fournis des vêtements de voyage et achetai une berline. Nous partîmes le jour suivant mais, peu auparavant, je fis une rencontre dont les suites devaient être d’une grande importance pour moi : un officier hollandais que je ne connaissais nullement m’aborde et parvient si bien à m’émouvoir en me décrivant sa triste situation que je lui donne douze louis d’or. Dix minutes plus tard, il revient pour me donner une reconnaissance de dette indiquant le moment auquel il s’engageait à me rendre la somme. Cet officier s’appelait Malignan et le lecteur bienveillant en apprendra davantage à son sujet lorsque je le revis dix mois plus tard à Londres.
Je crus que la Corticelli allait devenir folle de rage quand elle dut monter avec sa mère dans une voiture à quatre places avec les femmes de chambre de la marquise ; elle pleura, m’accabla d’injures et maudit sa mère. Mais Madame d’Urfé ne fit qu’en rire, se réjouissant infiniment d’être maintenant assise à côté d’une vierge qui était la favorite des esprits. Mimi me manifestait à tout instant sa reconnaissance. Le lendemain au crépuscule, nous arrivâmes à Liège où nous décidâmes de passer la nuit pour prendre le jour suivant de bonne heure des chevaux pour Luxembourg.
Comme je passai le matin sur le pont de la Victoire, une femme entièrement voilée m’aborda en me priant de l’accompagner chez elle. Je lui répondis que la prudence ne me permettait pas d’accepter une telle invitation venant d’une inconnue. Vous me connaissez, me dit-elle, en m’attirant dans un angle pour me montrer son visage. Qui vois-je ? La belle Stuart d’Avignon ! Je me réjouis grandement de cette rencontre. Je la laisse me conduire chez elle et la trouve fort tendre et amoureuse ; mais la pensée de Mimi me permit d’échapper aux tentations auxquelles m’exposaient sa beauté et son abandon. Je lui offris trois louis d’or et lui demandai son histoire. Elle me raconta que Stuart n’était que son compagnon de voyage, qu’elle s’appelait en vérité Ransonet, qu’elle avait beaucoup souffert jusqu’à son retour à Liège et qu’elle était à présent entretenue par un rentier. Je la quittai en lui disant qu’il me fallait poursuivre mon voyage ; mais auparavant, j’informai encore le marquis Grimaldi de cette petite aventure.
Nous traversâmes les Ardennes en deux jours, une des contrées d’Europe les plus étranges, ces forêts qui fournirent à Boiardo et à l’Arioste la matière de tant de belles histoires plaisantes d’enchantements et de chevalerie. Nous ne pûmes nous retenir de rire quand l’hôte d’une auberge misérable nous fit l’éloge d’un café que l’on cultive dans les Ardennes ; nous fûmes contraints d’en goûter et de l’assurer qu’il était délicieux. Ce n’était pourtant pas du café ; mais un mélange d’avoine brûlée, d’orge et de blé. Qui ne connaît pas le vrai café prend tout pour du café ; et même celui des Antilles n’est pas pur.
De Metz, nous parvînmes en trois jours à Colmar, où nous laissâmes Madame d’Aché chez ses parents qui accueillirent la veuve et sa fille avec une joie chaleureuse. J’avais déjà préparé Madame d’Urfé à cette séparation qui ne lui fut pas trop pénible ; je pus ainsi me féliciter d’avoir assuré le sort d’une mère et de sa fille et j’en ressentis un profond respect pour les voies impénétrables de la Providence.
À Sulzbach, où nous arrivâmes le jour suivant, le seigneur foncier, un certain baron de Schaumburg, nous procura un assez bon logement dans la maison d’un prédicateur. S’il n’y avait eu le jeu de cartes, je me serais profondément ennuyé dans cette petite ville maussade ; Madame d’Urfé sentit également le besoin d’une compagnie divertissante et elle encouragea la Corticelli à s’efforcer de regagner la faveur perdue. Cette jeune fille qui avait voulu me perdre me fit pitié lorsque, ayant le sentiment de son impuissance et de ma supériorité, elle employa tous ses petits artifices pour reconquérir au moins en partie la confiance qu’elle avait gaspillée. Elle avait déjà espéré un triomphe prochain en voyant Madame d’Aché et sa fille rester à Colmar ; mais ce qui lui tenait le plus à cœur était l’écrin qui se trouvait encore entre mes mains ; elle n’osait le réclamer comme sa possession et je n’éprouvai pas la moindre envie de le lui rendre. Mais la petite traîtresse parvint cependant par les folies qu’elle faisait à table et qui faisaient rire la marquise de bon cœur à me rendre un peu amoureux ; même si ces impressions n’étaient que très légères. Huit jours après notre arrivée à Sulzbach, je recommandai la marquise à la protection du baron Schaumburg et me rendis à Colmar pour voir Madame d’Aché. Mais moi qui m’attendais à y trouver le bonheur, je fus déçu ; car en mon absence, on avait célébré deux mariages.
Un riche marchand, qui avait été l’adorateur de Madame d’Aché dix-huit ans auparavant, la trouvant encore belle, demanda sa main qu’on eut la bonté de lui accorder. De même, un jeune avocat aspira à la main de Mimi qui, craignant les suites de ma tendresse, céda aux instances de sa mère et donna son consentement. Je fus accueilli avec beaucoup d’empressement ; mais comme je n’avais plus rien à y faire et que la compagnie de ces braves gens ne me causait qu’un ennui pénible, je décidai de retourner au plus vite à Sulzbach. J’y trouvai une ravissante Madame S*** de Strasbourg et trois ou quatre joueurs qui y séjournaient sous prétexte de prendre les eaux. Plusieurs jolies femmes étaient arrivées avec eux.
Chapitre XIII
La Corticelli est envoyée à Turin. –
Initiation d’Hélène aux mystères de l’amour. –
Excursion à Lyon. – Arrivée à Turin.
Madame S*** était une femme qui aurait eu les plus justes prétentions à mes hommages si elle n’avait été jalousement surveillée par un officier qui menaçait tous ses adorateurs des querelles les plus sérieuses. Il jouait volontiers au piquet, mais il devait toujours avoir à ses côtés la dame de son cœur et elle semblait aimer se trouver près de lui. Je m’asseyais après le repas pour faire une partie avec lui, mais au bout de quatre ou cinq jours j’abandonnai le jeu parce que M. d’Entragues, c’était son nom, me plaignait de façon extraordinaire quand j’avais perdu une douzaine de louis d’or contre lui. Un après-dîner, il me demanda si je ne voulais pas prendre ma revanche, et je lui répondis que j’y renonçais parce que je jouais pour me divertir et lui pour gagner de l’argent, et qu’il me plaignait alors tout à fait inutilement.
— Vous devriez m’en être reconnaissant.
— Votre pitié a quelque chose de ridicule. Jouons ; mais le premier qui se fait surprendre à exprimer un regret devra payer cinquante louis d’or.
— Fort bien ; jouons argent comptant.
Je le laisse distribuer les cartes, et place cinq rouleaux de cent louis d’or chacun devant moi ; il compte le montant du pari, moi aussi. Nous commençâmes à jouer à trois heures, et vers neuf heures, il me dit que nous pourrions aller manger. Je n’ai pas faim, lui répondis-je ; mais vous pouvez aller manger si vous payez pour cela cinquante louis. Il rit et continua à jouer ; mais Madame S* me faisait mauvaise mine. Ils allèrent tous souper ; ils revinrent et voulurent attendre la fin de notre jeu mais en vain ; à minuit, nous restâmes seuls. Il ne dit pas un mot, moi non plus ; le jeu se poursuit dans le calme. Le matin à six heures, les buveurs et buveuses d’eau entrent dans la salle et, nous voyant à la table de jeu, ils se mettent tous à applaudir. Nous nous regardons tous deux avec mauvaise humeur. Les louis d’or allaient et venaient ; j’en avais perdu environ une centaine, même si, à dire vrai, je ne commettais pas d’erreur. À neuf heures paraît Madame S, et un quart d’heure plus tard, la marquise avec le baron Schaumburg. Les dames nous proposent de prendre une tasse de chocolat à déjeuner, et d’Entragues, qui se flatte de me voir capituler, accepte la proposition en faisant observer que celui qui demanderait à manger ou à se reposer plus d’un quart d’heure et s’endormirait aurait perdu le pari. Je le prends au mot dans l’instant, nous buvons le chocolat, puis continuons à jouer. On nous appelle à dîner mais nous déclarons d’un commun accord que nous n’avons pas faim. À quatre heures, nous nous laissons persuader de prendre une tasse de bon bouillon ; arrive l’heure du souper et l’on commence à trouver l’affaire assez sérieuse. Madame S proposa de partager le montant du pari et d’Entragues, qui avait gagné au moins cent cinquante louis d’or, était d’accord, mais je refusai et le baron Schaumburg me donna entièrement raison. D’Entragues était libre d’arrêter s’il reconnaissait avoir perdu le pari, ce qui lui laissait un gain de cent louis d’or ; mais sa cupidité ne le lui permit pas. J’étais assis très confortablement ; il avait l’air d’un cadavre. Celui qui meurt le premier, dis-je à Madame S*, a perdu le pari ; elle me répondit par un regard méprisant et s’éloigna. La marquise dit en partant à d’Entragues qu’elle le plaignait. Après le souper, la compagnie ne revint pas, et à minuit j’avais regagné mon argent au jeu ; mais d’Entragues semblait près de perdre connaissance, et j’en étais presque à le souhaiter parce que je sentais que je ne tiendrais pas longtemps non plus. À l’aurore, un certain besoin l’obligea de sortir ; je le plaisantai à son retour en lui disant qu’il était resté plus d’un quart d’heure.
À neuf heures, alors que d’Entragues était en train de perdre, Madame S*** parut et se permit de faire observer que c’était à moi de céder. Je lui répondis poliment que j’étais prêt à partager ; mais d’Entragues s’exclama avec colère qu’il ne le voulait pas. On nous apporte du bouillon, et d’Entragues en prend une tasse, pousse un profond soupir et tombe évanoui. On le porta chez lui et je ramassai mon argent. Après avoir donné six louis d’or au marqueur qui était resté quarante-deux heures sans dormir, j’allai dans une pharmacie prendre un léger vomitif. Puis je me couchai, dormis quatre heures très agréablement et mangeai à midi avec grand appétit.
Le lendemain, d’Entragues sortit de nouveau, et nous nous embrassâmes. Il me remercia pour la leçon que je lui avais donnée et m’assura qu’il ne jouerait plus jamais contre moi.
Huit jours plus tard, Madame d’Urfé me pria de l’accompagner à Bâle avec la Corticelli. À l’hôtel des Trois Rois, Imhoff nous écorcha copieusement. Il est étrange d’entendre les horloges des tours de Bâle annoncer la douzième heure au moment où dans tout le voisinage, on sonne onze heures. Cette singularité trouve son origine dans une circonstance historique que nous exposa en détail le prince Polantrui mais que j’ai malheureusement oubliée. Une maladie incurable dont les Bâlois ont beaucoup à souffrir est le spleen. Aussi vont-ils régulièrement aux sources de Sulzbach pour y puiser un remède contre ce mal. Mais de retour dans leur ville, ils sont tout aussi fous qu’auparavant.
Il se produisit peu après un événement qui me causa un violent déplaisir et me fit prendre en haine ce long séjour à Bâle. Le besoin m’avait un peu rapproché de la Corticelli. Si je rentrais tôt à la maison et que je soupais avec Madame d’Urfé, je passais la nuit avec la petite Bolonaise ; si je rentrais plus tard, je dormais seul dans ma chambre. La Corticelli dormait toute seule dans un cabinet auquel on ne pouvait accéder qu’en passant par la chambre de sa mère. Une nuit, je rentre vers une heure à la maison, passe une robe de chambre et des pantoufles, prends une chandelle et me rends dans le couloir à la chambre de la signora Laura dont je trouve à mon grand étonnement la porte ouverte. La signora tend la main, me saisit par ma robe de chambre et me prie de ne pas entrer dans le cabinet de sa fille ; parce que celle-ci est malade et qu’elle doit dormir. — C’est juste, lui répondis-je, moi aussi je veux dormir.
Sur ces mots, je me défais d’elle, entre dans le cabinet et vois, à côté de la Corticelli, quelqu’un qui cache vite sa tête sous les couvertures. Avec un grand éclat de rire, je m’assieds devant le lit et demande très calmement qui est le bienheureux que je vais jeter par la fenêtre. Je voyais à côté de moi des vêtements d’homme, une canne de jonc et un chapeau ; j’avais deux petits pistolets dans la poche et n’avais donc rien à craindre. L’infidèle, tremblante et pleurante, me baisait les mains et m’implorait de lui pardonner en jurant qu’elle ne connaissait pas le nom de cet homme de qualité. — Un homme de qualité dont tu ne connais pas le nom ? Il va me le dire, à moi ! – Sur ces mots, je pris un pistolet et arrachai la couverture de ce gentilhomme un peu trop impudent qui avait osé s’aventurer dans mon nid. Je vis un visage très pâle qui m’était inconnu ; il avait enveloppé sa tête d’un mouchoir, mais pour le reste, il était entièrement nu, tout comme la traîtresse prise sur le fait. Il se détourna pour prendre sa chemise qui était dans une niche derrière le lit ; mais je le saisis par le bras et lui dis : Qui êtes-vous ? — Je suis le comte N. N., chanoine de Bâle. Pardonnez-moi ! La comtesse est innocente, je suis le seul coupable.
Je n’étais nullement en colère, j’avais même plutôt du mal à réprimer une forte envie de rire car cette scène, malgré son aspect tragique, me semblait comique et plaisante au plus haut point. On ne saurait imaginer spectacle plus appétissant que ces deux nudités se blottissant craintivement l’une contre l’autre. Je restai là un bon quart d’heure à contempler le groupe en silence, et j’eus du mal à vaincre une forte tentation de m’allonger auprès du couple. Ce qui me retint fut la crainte que dans cette charmante comédie, le chanoine ne tînt fort mal le rôle qu’à sa place j’aurais joué à la perfection ; et sa maladresse m’aurait alors fait honte, ainsi qu’à toute la pièce.
Très satisfait que les deux coupables n’eussent pas deviné ces mouvements intérieurs, je priai le chanoine de s’habiller. Cette aventure, dis-je, doit être ensevelie dans l’oubli. Partons sur-le-champ pour aller échanger quelques balles à deux cents pas d’ici.
— Menez-moi où vous voulez et tuez-moi, car je n’ai jamais eu aucun penchant à me battre en duel. C’est pour m’éviter ce genre de désagrément que je suis devenu ecclésiastique.
— Mais vous êtes prêt à supporter quelques coups de bâton ?
— S’il ne peut en être autrement, soit ! Mais seul un barbare pourrait les donner à celui qui a été aveuglé par l’amour. Il y a un quart d’heure à peine que je suis entré dans ce cabinet, la comtesse dormait, de même que sa gouvernante.
— Ce n’est pas à moi qu’il faut raconter des histoires de ce genre.
— Lorsque vous êtes entré, je venais d’ôter ma chemise, et avant cet instant, je n’avais jamais approché la comtesse.
— Oui, assura la Corticelli, c’est parole d’Évangile.
Pendant que le chanoine mentait ainsi, il s’habilla et me suivit dans ma chambre. Que feriez-vous, lui dis-je, si je vous accordais mon pardon et que je vous autorisais à quitter cette maison ?
— Dans une heure au plus tard j’aurai quitté la ville et vous ne m’y verrez jamais plus, et partout où vous pourrez d’aventure me rencontrer par la suite, vous me trouverez prêt à vous servir pour toute chose en quoi je pourrais vous être utile.
— Eh bien allez, et que Dieu vous garde.
Après cela je me mis au lit. Le matin, j’allai dans la chambre de la Corticelli pour lui annoncer qu’elle devait faire ses bagages et se préparer à partir à tout instant. Elle me répondit qu’elle ferait semblant d’être malade. Madame d’Urfé à qui je racontai l’aventure de la nuit passée en rit de bon cœur. Nous interrogeâmes l’oracle dont la réponse fut que nous devions partir le surlendemain pour Besançon, d’où la marquise se rendrait à Lyon avec ses femmes de chambre tandis que je devrai emmener la signora Laura et sa fille à Genève.
Cette décision de l’oracle réjouit grandement la marquise parce qu’elle lui donnait ainsi le plaisir de revoir le jeune Aranda. Je lui promis de venir la retrouver au printemps prochain afin que nous puissions accomplir enfin le grand œuvre de sa renaissance.
Nous partîmes donc au commencement du mois d’août dans deux calèches ; l’une avec la marquise et moi-même, et l’autre contenant les femmes de chambre, la Corticelli et la signora Laura. Nous nous séparâmes à Besançon. Pendant tout le trajet vers Genève, je n’échangeai pas un mot avec la Corticelli et sa mère et ne leur accordai pas un regard. Je les faisais manger en compagnie d’un serviteur que j’avais pris sur la recommandation du baron Schaumburg. Arrivés à Genève, je descendis suivant mon habitude aux Balances.
Je me rendis sur-le-champ chez le banquier Tronchin en le priant de m’indiquer un voiturier sûr qui devrait conduire saines et sauves deux femmes non accompagnées jusqu’à Turin. Il me le promit et je lui donnai cinquante louis d’or contre une lettre de change pour Turin. Retourné à l’hôtel, je joignis à l’effet une lettre au chevalier Raiberti dans laquelle j’écrivis :
« J’ai l’honneur de vous informer que trois ou quatre jours après que vous aurez reçu cette lettre, deux femmes, une danseuse de Bologne et sa mère, se présenteront à vous en vous remettant une lettre de recommandation. Je vous prie de leur trouver un logement dans une maison convenable et de subvenir à tous leurs besoins à mes frais. Ayez la bonté de faire en sorte que la jeune danseuse ait un engagement au théâtre lors du prochain carnaval. Je vous recommande également de veiller sur leur comportement ; car il est sûr que je les abandonnerais à leur destin si je trouvais leur nom dans la chronique scandaleuse lors de mon prochain passage à Turin. Je me promets d’avoir très bientôt le plaisir de vous revoir. »
Le lendemain matin, un commis du banquier Tronchin vint me trouver et me présenta un voiturier qui était prêt à partir. Confirmant l’accord qu’il avait conclu avec le banquier, je fis appeler la signora Laura et sa fille et expliquai au cocher qu’il se verrait payé par ces dames dès qu’il les aurait conduites avec leur bagage à Turin dans un délai de quatre jours et qu’il les aurait logées dans une bonne auberge. Une heure plus tard, la voiture vint devant la porte de l’hôtel pour faire monter les dames et leur bagage.
Je n’eus pas la cruauté de laisser partir la Corticelli sans lui donner quelque consolation. Je la fis dîner avec moi et lui donnai la lettre de recommandation avec vingt louis d’or en lui faisant observer que huit louis auraient suffi à couvrir les frais du voyage. Je lui assurai qu’elle me reverrait bientôt à Turin et que le chevalier Raiberti à qui je la recommandais prendrait soin d’elle. Elle me demanda alors une valise dans laquelle se trouvaient trois robes et un manteau que la marquise lui avait donnés avant qu’elle ne devînt folle. Je lui répondis que nous en reparlerions à Turin. Elle n’osa pas faire allusion à l’écrin ; elle versa d’abondantes larmes qui n’éveillèrent en moi pas la moindre pitié. Elle possédait par ailleurs grâce à moi une précieuse montre, plusieurs bagues de valeur et de fort belles robes. Au moment du départ, je la conduisis jusqu’à la voiture par respect des convenances et la recommandai de nouveau aux bons soins du voiturier. Aussitôt après, je me rendis chez le syndic bon vivant dont le lecteur a fait la connaissance dans le sixième volume de ces mémoires.
La surprise lui causa une grande joie. Je ne lui avais plus écrit depuis mon séjour à Florence et il avait déjà abandonné tout espoir de me revoir. Il m’embrassa au moins dix fois et m’assura que les demoiselles F… éprouveraient la plus grande joie en me revoyant. M. de Voltaire, me dit-il, a vendu sa maison des Délices au duc de Villars et habite désormais à Ferney. Je lui répondis que je ne me souciais aucunement de rendre visite au poète. Mais je veux voir vos charmantes amies ce soir même, et je pense rester à Genève trois à quatre semaines. Nouveaux embrassements, nouvelles exclamations de joie.
Il me pria de l’attendre une demi-heure car il voulait aller préparer les demoiselles à ma visite. Je profitai de son absence pour écrire trois lettres. L’un d’elles fut pour informer Madame Lebel, mon ancienne logeuse, que je voulais venir à Lausanne pour la revoir. Par malheur, j’écrivis aussi à Berne au Génois Ascanio Pogomas, appelé aussi Giacomo Passano, mauvais poète, ennemi mortel de l’abbé Chiari, dont j’avais fait la connaissance à Livourne. Je devais le retrouver à Turin et priai mon ami F… de donner douze louis d’or au Génois pour le voyage. En vérité, ce fut un mauvais démon qui me poussa à présenter comme un grand adepte ce personnage à Madame d’Urfé. Le lecteur apprendra dans la suite combien j’ai eu sujet de regretter cette démarche.
En me rendant chez les demoiselles F…, je vis une somptueuse voiture anglaise dont je fis l’acquisition en la troquant contre la mienne et cent louis d’or en plus. Un instant plus tard, je rencontrai le pasteur dont la nièce savante, le lecteur s’en souvient peut-être, avait à l’époque discuté avec moi de questions théologiques ; il m’invita à dîner pour le jour suivant. En chemin, le syndic m’informa que j’allais voir chez les demoiselles F… une ravissante jeune fille qui n’avait pas encore été initiée aux mystères.
L’instant où je revis ces bonnes jeunes filles fut un des plus heureux de ma vie. Leur accueil exprimait une joie ouverte et non feinte, de la reconnaissance et un ardent désir ; elles s’aimaient l’une l’autre sans envie ni jalousie, sans la moindre pensée qui pût nuire à la bonne opinion qu’elles avaient conçue d’elles-mêmes. Mais la présence de leur nouvelle amie, qui ignorait encore nos orgies, imposait à nos embrassements mutuels de ne pas dépasser les limites d’une décence admise. La novice me donna aussi un baiser en rougissant et en baissant ses beaux yeux.
Après les habituels propos préliminaires et quelques éclats de rire dont la nouvelle amie pouvait bien soupçonner la cause, je dis à celle-ci qu’elle était belle comme un ange et que je pouvais bien croire que je trouverais son esprit au-dessus de certains préjugés. Vous allez rencontrer chez moi, me répondit-elle, tous les préjugés qu’ordonnent la religion et l’honneur. Une pareille réponse m’imposa le silence ; je me dis que j’allais devoir faire preuve de prudence.
Lorsque le syndic me nomma par hasard, la jeune beauté s’exclama : Vous êtes donc celui qui a discuté avec ma cousine la nièce du pasteur ***, il y a deux ans, à propos de propositions fort étranges ? Je suis extraordinairement heureuse de faire votre connaissance.
— Si cette dame vous a parlé de moi, je dois souhaiter qu’elle l’ait fait en bonne part.
— Soyez-en convaincu, car ma cousine a pour vous la plus haute estime.
— J’espère dîner demain en sa compagnie et je ne manquerai pas de l’assurer de ma reconnaissance.
— Demain ? Je vais remuer ciel et terre pour être aussi de ce dîner. Car j’aime beaucoup les discussions philosophiques, même si je ne me permets jamais d’y participer.
Le syndic fit alors l’éloge de son esprit et de sa modestie avec un tel enthousiasme que je vis bien qu’il était amoureux de la jeune fille et qu’il l’avait déjà séduite ou qu’il allait tout mettre en œuvre pour le faire. Lorsque je demandai aux demoiselles si Hélène (c’était le nom de la novice) était notre sœur, la plus âgée me répondit avec un fin sourire : Elle est sans doute notre sœur, mais elle n’a pas de frère. Et disant cela, elle embrassa Hélène tendrement. Le syndic et moi, nous nous épuisâmes en compliments en exprimant l’espoir de pouvoir devenir les frères d’une si jolie sœur. Hélène rougit et se tut.
Après cela, j’ouvris mon écrin sous les yeux des jeunes dames. Elles furent ravies en voyant les belles bagues et je les convainquis aisément de choisir pour elles celles qui leur plaisaient le plus. C’était un présent considérable. Vers le soir, Hélène dut nous quitter, et nous eûmes alors la plus complète liberté.
Le syndic avait toute raison d’être amoureux de cette jeune fille car ses charmes étaient irrésistibles ; mais les trois amies doutaient qu’il nous fût possible de la faire participer à nos plaisirs. Nous soupâmes de fort bonne humeur, après quoi nous nous divertîmes à notre façon habituelle. Le syndic joua l’observateur paisible et parut tout à fait satisfait de ne pouvoir être davantage. Nous nous séparâmes à minuit.
Le lendemain, je trouvai une très nombreuse compagnie chez le pasteur ***, entre autres M. de Ximénès qui me dit que Voltaire avait appris mon arrivée à Genève et qu’il attendait ma visite. Je lui répondis par une profonde révérence. Hedwige, la nièce du pasteur, m’accueillit très aimablement et me dit que nous pourrions désormais nous voir fort souvent puisque j’avais fait la connaissance de son amie Hélène. C’était tout ce que je souhaitais. La théologienne avait vingt-deux ans, elle était très jolie, mais il lui manquait ce je ne sais quoi qui est le plus bel attrait du charme féminin. C’est Hélène que j’aspirais à posséder, et son rapport amical avec sa savante cousine me donnait l’espoir de voir ce souhait accompli.
On ne parla à table que de sujets indifférents et ce fut seulement quand on apporta le dessert que le pasteur se tourna vers M. de Ximénès en le priant de proposer à sa nièce quelques questions scientifiques. Ce dernier avait la réputation d’un homme savant ; je m’attendais donc à ce qu’il lui soumette pour le moins un problème mathématique à résoudre ; mais il n’en fit rien. Il lui demanda si la reservatio mentalis suffisait à justifier un mensonge. La nièce expliqua modestement que la reservatio mentalis était toujours immorale ; même dans le cas où il pouvait être tout à fait nécessaire de mentir.
— Expliquez-moi donc comment il faut comprendre que le Christ dise qu’il ne sait pas quand adviendra la fin du monde ?
— Le Christ disait la vérité car ce moment lui était inconnu.
— N’était-il donc pas Dieu ?
— Cette conclusion est erronée ; car pour Dieu qui règne sur tout ce qui est, il n’existe pas de futuréité.
Ce mot de futuréité me parut profond. On applaudit la nièce et l’oncle fit le tour de la table pour la prendre dans ses bras. Elle se tourna alors vers moi en me priant de lui proposer une question de théologie chrétienne qui soit tellement difficile que j’en vienne moi-même à douter qu’elle puisse recevoir une réponse satisfaisante. Vous devancez mes désirs, lui dis-je.
— Tant mieux ; vous n’aurez pas à réfléchir longtemps.
— Je réfléchis seulement à quelque chose de nouveau ; et j’ai déjà trouvé ! M’accordez-vous que le Christ réunissait en lui toutes les perfections humaines ?
— Certes ; de même qu’il ne possédait aucune faiblesse humaine.
Là-dessus furent formulées tant d’opinions diverses et il s’éleva une dispute si vive dans la compagnie que l’on voulait déjà envoyer à Ferney pour demander au poète de la Henriade de trancher cette grande question1 ; mais la jolie et spirituelle blondine obtint enfin la victoire. Après être sortis de table, nous fîmes cercle autour d’elle et lui rendîmes nos hommages ; mais nous découvrîmes bientôt qu’elle avait assez d’esprit et de répartie pour tourner toutes nos pointes contre nous-mêmes. Je priai Hélène de convaincre son amie d’accepter une de mes bagues ; elle promit de le faire et prit mon écrin. Un quart d’heure plus tard, la victorieuse me montra la bague qu’elle avait choisie à sa main que j’embrassai avec ferveur.
Le soir, Hélène fit à ses amies et au syndic le récit le plus détaillé de tout ce qui s’était passé lors de ce dîner. Nous la priâmes tous de rester souper ; mais elle déclara que cela lui était tout à fait impossible. Il fut alors décidé que l’on prierait la mère d’Hélène de permettre à sa fille de passer deux jours dans une maison de campagne que les sœurs F… possédaient sur la rive du lac. Ce fut fait dès le lendemain, et un jour plus tard, Hélène se rendit avec ses amies à cette maison. Nous les suivîmes à pied et fûmes invités à souper, mais nous ne pouvions pas y dormir, et le syndic nous trouva une auberge dans le voisinage où nous attendait un bon logement pour la nuit. Nous n’étions donc nullement pressés de partir. La plus âgée des sœurs F… qui aurait bien aimé voir le syndic heureux lui dit qu’il pouvait rester avec moi aussi longtemps qu’il le souhaitait tandis qu’elle et ses sœurs allaient se coucher. Ayant dit cela, elle se retira avec Hélène dans une chambre du côté gauche, les deux autres dans celle de droite. Je suivis les deux plus jeunes sœurs, le syndic se glissa chez la plus âgée quand il fut bien sûr qu’Hélène s’était mise au lit.
Une heure plus tard, le syndic entra dans la chambre où je goûtais des plaisirs divins en me priant instamment de l’accompagner sur-le-champ à notre logis. Que s’est-il passé ? lui demandai-je.
— Rien ! Hélène se cache sous les couvertures et ne veut pas accorder la moindre attention aux amusements auxquels je me livre avec son amie, et quand je veux prendre quelques libertés avec elle, elle me repousse. Je ne saurais supporter cela plus longtemps. Si vous n’arrivez pas à la rendre plus docile, je ne parviendrai jamais à mes fins. Il faut que vous dîniez demain ici ; je ne viendrai qu’à l’heure du souper parce que des affaires me retiennent à Genève toute la journée. Si nous pouvions l’enivrer !
— Laissez-moi faire.
Le lendemain, je m’invitai à dîner chez les demoiselles où je fus traité magnifiquement. En sortant de table, nous fîmes une promenade et je restai seul en arrière avec Hélène ; je l’assiégeai, mais l’ardeur de mes caresses et de mes prières ne produisit aucun effet. Le syndic vous aime ! commençai-je. Cette nuit…
— Cette nuit il se divertira avec son ancienne maîtresse ; pour moi, je me comporte d’après mes principes, mais je laisse chacun libre de suivre les siens.
— Si je pouvais gagner votre cœur, je me considérerais comme le plus heureux des mortels.
— Pourquoi n’invitez-vous pas le pasteur et sa nièce à dîner quelque part ? J’aurais alors le plaisir de vous accompagner.
— Je me réjouis fort de l’apprendre. Votre cousine a-t-elle un amant ?
— Non.
— Comment est-ce possible ! Une jeune fille comme elle, belle et spirituelle, n’aurait jamais touché le cœur d’un homme ?
— Je vois que vous ne connaissez pas encore Genève. C’est justement à son esprit que ma cousine doit le fait qu’aucun jeune homme n’a encore osé lui déclarer son amour. Ceux qui l’approchent dans cette intention reculent effrayés dès les premiers propos, car à peine a-t-elle dit quelque chose que le jeune homme est condamné à se taire. Or personne au monde n’aime à passer pour un sot, et même sans cela, les jeunes gens de Genève ne tiennent pas en grande estime la culture de l’esprit. Quand une jeune fille de la région a de l’esprit, elle doit chercher à le dissimuler si elle ne veut pas mourir vieille fille.
— Voici donc la raison pour laquelle vous n’avez pas ouvert une seule fois vos charmantes lèvres à la table du pasteur ?
— Oh je n’ai rien à dissimuler ! Mais je puis bien avouer sans vanité que j’ai éprouvé beaucoup de plaisir ce jour-là. J’ai en effet admiré ma cousine qui parlait de Jésus-Christ comme je parlerais par exemple de mon père et à qui semblaient familières même ces matières que les autres jeunes filles n’entendent que rarement.
— Je me réjouis d’avance, belle Hélène, de ce dîner que vous avez vous-même proposé. Votre cousine est sans doute charmante ; mais croyez-moi, seule votre présence fera tout mon bonheur, car je vous aime infiniment.
— Et vous avez pourtant essayé de me tromper ? Je sais avec certitude que les demoiselles F… ont reçu toutes les preuves de votre tendresse, et je les plains beaucoup pour cela.
— Pourquoi ?
— Parce qu’aucune d’entre elles ne peut se livrer à la douce illusion d’être l’unique objet de votre amour.
— Et vous croyez donc que cette délicatesse de sentiment vous rend plus heureuse que vos amies ?
— Oui, je le crois ; même si je n’ai nulle expérience de ces choses. Dites-moi sincèrement si j’ai raison.
— Oui, vous avez entièrement raison.
— Avouez en conséquence que vous ne me donneriez pas une vraie preuve de votre amour en voulant me traiter à l’égal des demoiselles F… ?
— Cela aussi, je l’avoue et vous en demande pardon. Dites-moi seulement comment je dois m’y prendre pour que le pasteur accepte de dîner avec moi.
— Allez le voir et invitez-le tout simplement. Mais si vous voulez être sûr que je sois de la partie, priez-le de venir avec ma mère et moi.
— Pourquoi donc avec votre mère ?
— Parce que le pasteur a été extrêmement amoureux d’elle il y a une vingtaine d’années et qu’il l’est encore.
— Et où pourrai-je vous donner ce dîner ?
— Vous avez dit hier soir que M. Tronchin était votre banquier. Demandez-lui de vous prêter pour la journée la maison de campagne qu’il possède au bord du lac, il vous la cédera avec grand plaisir. Organisez tout, et ne dites rien aux demoiselles F… avant que tout ne soit prêt.
— Votre savante cousine acceptera-t-elle volontiers mon invitation ?
— N’en doutez pas.
— J’exécuterai demain tout ce que vous m’avez conseillé. Vous retournerez en ville après-demain et, deux jours après, j’aurai le plaisir de vous accueillir à un dîner brillant.
Le syndic arriva le soir. Nous nous mîmes à table d’humeur joyeuse. Après le souper, les demoiselles se mirent au lit ; le syndic fut cette fois le compagnon de la plus jeune des sœurs F… et je choisis la plus âgée. Mais tout ce que j’entrepris fut vain ; car Hélène ne se soumit à aucune de mes volontés et quelques baisers furent tout ce que j’obtins. Comme je finis par craindre de lui déplaire, je lui souhaitai bonne nuit et me rendis dans l’autre chambre, où je trouvai le syndic devant le lit des deux sœurs profondément endormies, en proie au plus cruel ennui. Je l’attristai en lui annonçant que je n’avais pas atteint mon but. Dans ce cas, s’écria-t-il, je ne veux plus penser à cette jeune fille !
— Vous ne sauriez rien faire de plus sage, lui répondis-je.
Le lendemain matin, nous retournâmes tous à Genève où j’exécutai sur-le-champ ce qu’Hélène m’avait suggéré. J’allai d’abord voir M. Tronchin qui se réjouit grandement de pouvoir me rendre un service qui ne lui causait pas le moindre désagrément. J’allai ensuite trouver le pasteur qui accepta aussitôt mon invitation en m’assurant que je ne regretterais pas d’avoir fait la connaissance de la mère d’Hélène.
Vers midi, je reçus une lettre de Soleure de l’inoubliable Madame Lebel m’informant de l’heure à laquelle elle arriverait à Lausanne et exprimant l’espoir que je ferais tout pour lui procurer le plaisir de me voir le plus tôt possible. Je calculai que je pourrais encore arriver à Lausanne une heure avant elle si je partais dans l’instant. C’était une de ces femmes que j’ai aimées à la folie dans ma jeunesse et que je n’ai jamais oubliées à un âge plus avancé ; animé du désir de lui donner une preuve de mon estime, je pris sur-le-champ des chevaux de poste. J’informai le syndic par un billet qu’une affaire de la plus haute importance m’appelait au plus vite à Lausanne, mais qu’il me verrait dès le soir suivant chez les demoiselles F…
Souffrant d’une faim atroce, j’arrivai à cinq heures à Lausanne devant la maison de la mère de ma Lebel. Elle fut très surprise de me voir, ne sachant pas que sa fille devait aussi arriver bientôt ; avant toute chose, la bonne vieille s’efforça de calmer mon appétit. À sept heures, celle que j’attendais arriva avec son mari, tenant sur ses genoux un enfant d’un an et demi environ que je reconnus aussitôt comme mon fils ou ma fille sans que sa mère me le dise. Nous passâmes une dizaine d’heures dans une joie parfaite. Nous ne quittions pas la table, buvant et causant sans interruption. Le bon Lebel, auquel je pouvais faire confiance, m’assura que M. de Chavigny faisait preuve de grande bonté envers sa femme. Après m’avoir transmis beaucoup de salutations de sa part et de celle d’autres connaissances de Soleure, la Lebel commença à me parler de son enfant ; tout le monde croyait que c’était le fils de son mari alors qu’il s’agissait certainement du mien ; car Lebel n’avait vraiment consommé son mariage que deux mois après les noces. Ce dernier m’assura que l’origine de l’enfant resterait un secret éternel et qu’il ferait de lui son héritier universel, si toutefois sa femme ne lui donnait pas d’autre enfant. La seule personne qui savait avec certitude que l’enfant n’était pas de Lebel était Madame de… Vingt et un ans plus tard, quand je serai à Fontainebleau, le lecteur fera connaissance avec cet enfant devenu adulte.
La Lebel me montra la bague que je lui avais donnée en partant, et je lui montrai la sienne. Pour laisser à mon fils un souvenir de moi, je lui donnai une montre contenant mon portrait qu’elle lui remettrait dès qu’elle le jugerait bon. Je passai trois heures à leur raconter en détail les aventures qui m’étaient arrivées pendant les trois années et demie de notre séparation. Je trouvai la Lebel plus belle que jamais, mais elle me trouva très changé, je lui paraissais avoir perdu de ma vitalité d’alors ; en quoi elle avait malheureusement raison, la Renaud m’avait ôté la fraîcheur de la jeunesse, et la Corticelli m’avait causé bien des soucis. Nous restâmes ainsi ensemble jusqu’à ce que l’aube nous impose de nous séparer. Après bien des tendres embrassements, ils repartirent pour Soleure, et moi pour Genève.
Je rentrai dans mon hôtel sur le coup de midi. En sortant de table, je fis savoir au syndic que j’étais malade et que je ne pourrais le voir que le lendemain. Le surlendemain, je devais donner le grand dîner dans la maison de campagne de Tronchin ; je priai mon hôte de me faire préparer les mets les plus délicieux comme seul pouvait les souhaiter un homme qui n’épargnait rien pour se faire honneur. Je lui recommandai en particulier de me procurer les vins et liqueurs les meilleurs ainsi que des glaces et tout ce qu’il fallait pour préparer un bon punch. La veille du dîner, je crus que je ne devais plus faire mystère de cette partie à l’honnête syndic ni aux demoiselles F… Hélène fit celle qui n’était au courant de rien.
Les invités étant réunis, Tronchin vint aussi nous saluer et nous le convainquîmes de rester. La nièce du pasteur acheva de me ravir car elle s’exprima sur les questions les plus importantes de la théologie avec une clarté et une fermeté que je n’avais encore rencontrées chez aucun professeur. M. Tronchin qui ne l’avait encore jamais entendue discourir me remercia mainte fois de lui avoir procuré ce plaisir et en prenant congé après le repas, il nous invita tous à dîner dans cette même maison de campagne pour le surlendemain. Lorsqu’il fut parti, nous fîmes cercle autour du punch.
Ce qui me divertit au plus haut point lors de ce dîner fut la description amusante que fit le pasteur de son ancien amour pour la mère d’Hélène, et l’éloquence enflammée qu’il puisait dans ses souvenirs de jeunesse et dans des verres de vin bien remplis. La mère d’Hélène ne lui cédait en rien. Les jeunes filles et moi ne bûmes que très modérément, mais les belles finirent pourtant par être légèrement grises et leur gaieté ne connut plus de limites. Je ne manquai pas de demander au vieux couple d’amants la permission de faire une promenade avec Hélène et sa cousine. On me l’accorda de bon cœur ; les demoiselles se pendirent à mon bras et en moins de dix minutes nous disparûmes.
— Vous avez fait aujourd’hui la conquête de M. Tronchin, dis-je à la nièce.
— Que m’importe son amour ? Il m’a fait des questions très sottes, sans comparaison aucune avec les questions et les remarques spirituelles et originales que vous avez faites à la table de mon oncle.
Tout en devisant ainsi, nous arrivâmes à un bassin dont les degrés de marbre descendaient vers une eau d’une clarté cristalline. Bien que l’atmosphère fût assez fraîche, nos têtes étaient plutôt échauffées ; j’eus l’idée de suggérer aux demoiselles qu’un bain de pieds leur ferait beaucoup de bien, et je voulus avoir l’honneur de leur ôter leurs chaussures et leurs bas.
— Fort bien, dit la nièce, je descends.
— Moi de même, fit Hélène.
— Parfait, mesdemoiselles ! Veuillez prendre place sur le premier degré.
Je descends alors jusqu’au quatrième degré et en un instant chaussures et bas sont ôtés. Leurs jambes bien formées brillent à mes yeux d’un blanc d’albâtre dont je loue le charme sans regretter sur le moment que les beautés des régions supérieures me restent encore cachées. Mais lorsque les nymphes furent descendues jusqu’au degré où leurs pieds devaient toucher le flot, elles furent obligées de retrousser leurs robes, et la nièce du pasteur dit en riant à Hélène : Qu’importe ! Les hommes aussi ont des cuisses ! Hélène ne voulut point paraître moins audacieuse que sa cousine. Je leur dis enfin qu’il fallait cesser ; car elles attraperaient un refroidissement si elles restaient plus longtemps dans l’eau. Elles remontèrent trois marches à reculons, toujours retroussées ; et je me mis alors en devoir de les sécher avec tous les mouchoirs dont je pouvais disposer. Le lecteur bienveillant imaginera sans peine que je profitai pleinement du privilège inestimable de voir et de toucher ce qu’exigeait mon service. La nièce du pasteur prétendit sans doute que j’étais trop curieux, mais si cela était vrai, Hélène en était la cause ; car elle s’abandonnait avec des regards si tendres et si languissants que seul un habitant du Groenland eût pu garder son sang-froid. Après avoir accompli ma mission de les sécher, je remis aux dames leurs bas en leur expliquant sans aucune gêne et avec satisfaction que j’étais ravi d’avoir pu apercevoir les attraits cachés des deux plus belles vierges de Genève.
— Et quelle impression, demanda la nièce, vous a laissé cette vision ?
— Je n’oserais vous donner mon avis, mais puisse votre sentiment vous le dire.
— Maintenant c’est à vous de vous baigner.
— Impossible ! Les hommes ont besoin de plus de temps pour se baigner.
— Nous pouvons rester ici deux heures encore sans avoir à craindre de surprise.
Cette réponse me fit présager un bonheur prochain ; je crus toutefois bon de ne pas m’exposer à un refroidissement fort dangereux. Mais apercevant un pavillon tout proche, j’y conduisis les deux belles en espérant le trouver ouvert et pourvu de toutes les commodités. Le parfum de plusieurs pots-pourris emplissait le salon. Nous prîmes place sur un grand canapé, ou plutôt moi seul, car les demoiselles étaient sur mes genoux et se livrèrent à des jeux érotiques où j’étais tantôt actif et tantôt passif. Des baisers enflammés conclurent cet entretien plein de jouissance. Je n’avais pas été pleinement heureux, mais j’avais bon espoir de l’être sous peu. Nous prîmes le chemin du retour comme les amis les plus intimes et vîmes le pasteur et la mère d’Hélène se promener sur la rive du lac en se donnant le bras.
De retour à Genève, je passai la soirée chez les demoiselles F… Je ne dis pas mot de ma victoire sur Hélène au syndic parce que cette nouvelle aurait réveillé chez lui un espoir de la posséder qui ne se réaliserait jamais. Sans la nièce du pasteur, je ne serais jamais parvenu à séduire Hélène. Pleine d’admiration pour le brillant esprit de sa cousine, elle craignait de jouer le rôle d’une sotte si elle ne suivait pas son exemple. Je ne vis pas Hélène ce soir-là mais le lendemain chez elle, lorsque je fis une visite de politesse à sa mère. La veuve m’accueillit très aimablement. Elle avait pris des jeunes filles en pension auxquelles j’aurais certainement accordé de l’attention si j’étais resté plus longtemps à Genève ; mais Hélène possédait alors tout mon cœur. Demain chez Tronchin, me dit-elle à l’oreille, je vous découvrirai comment vous pourrez me voir avec ma cousine sans que nous soyons dérangés.
Le dîner du banquier fut excellent. Il voulait me montrer que la cuisine et la cave d’un riche particulier étaient mieux fournies que celles d’un hôtelier. Nous étions dix-neuf ou vingt personnes, parmi lesquelles Hedwige et moi jouions les premiers rôles, elle dans celui de l’érudite, moi dans celui de l’étranger qui dépense son argent avec noblesse. M. de Ximénès, qui venait d’arriver de Ferney, était aussi de la compagnie et me dit que Voltaire m’attendait ; mais j’étais bien décidé à ne pas le revoir.
Hedwige était la reine de la fête. Tout le monde s’évertuait à lui proposer des problèmes à résoudre. Entre autres, M. de Ximénès lui fit cette demande étrange de justifier qu’Ève ait séduit Adam afin qu’il mange de la pomme. Hedwige déclara qu’Ève n’aurait pas séduit Adam si l’interdiction de manger du fruit lui avait directement été adressée par Dieu ; mais comme elle n’avait entendu cette interdiction que de la bouche d’Adam, il lui était nécessaire d’avoir la foi, dont elle manquait. À cette réponse, deux savants de Genève et même l’oncle de la belle philosophe firent entendre un murmure désapprobateur. Madame Tronchin déclara avec un grand sérieux qu’Ève avait reçu l’interdit divin aussi bien qu’Adam, mais Hedwige répondit avec humilité : Je vous demande pardon, Madame. Sur cela, Madame Tronchin, outrée de colère, s’adressa au pasteur en lui demandant : Que dites-vous de cela, monsieur ?
— Je dis, madame, que ma nièce n’est rien moins qu’infaillible.
— Je dois vous demander pardon, mon cher oncle ! Lorsque je dis quelque chose qui est attesté par la Sainte Écriture, je deviens aussi infaillible qu’elle.
— Vite, qu’on apporte une Bible, nous allons voir, chère Hedwige ! Ma chère nièce… Oui, en vérité, tu as entièrement raison ! Voici le passage : il montre qu’Ève ne fut créée qu’une fois que l’interdit divin avait été prononcé. Toute la société applaudit, mais Madame Tronchin et les deux savants ne purent se calmer.
Peu après, une dame demanda : Peut-on bien admettre en bonne conscience que cette histoire de gourmandise d’Ève ait une signification symbolique ?
— Je ne crois pas ; car la pomme est le symbole de la jouissance amoureuse et il est sûr qu’Adam et Ève ne l’avaient pas connue dans le jardin d’Éden.
— À ce sujet, les opinions des savants sont partagées.
— Tant pis pour ces savants, car la Sainte Écriture se prononce très clairement à ce propos quand on lit au premier verset du quatrième chapitre de la Genèse (après qu’Adam et Ève ont été chassés du paradis) : « Or Adam connut Ève, sa femme, et elle conçut et enfanta Caïn. »
— Mais cela ne prouve pas encore qu’il ne l’ait pas connue auparavant.
— Je vous demande pardon. S’il l’avait connue, elle serait tombée enceinte ; car il me paraît absurde de supposer que deux créatures formées par Dieu lui-même puissent commettre l’acte de la procréation sans engendrer.
Cette réponse reçut une approbation générale, et chacun en murmurant fit à son voisin l’éloge de la sagesse d’Hedwige.
Après une courte pause, M. Tronchin posa la question suivante : Peut-on trouver des preuves de l’immortalité de l’âme dans l’Ancien Testament ?
— L’Ancien Testament, répondit Hedwige, ne se prononce pas explicitement sur ce dogme ; car même sans qu’il soit mentionné en particulier, il est postulé par la raison. Tout ce qui existe doit être immortel car la simple idée de l’anéantissement d’une substance réelle est révoltante.
— Alors je vous demande à présent si l’existence de l’âme est prouvée dans la Bible.
— Certainement, car la pensée est un fait de la conscience. La fumée trahit à vos yeux la flamme qui la produit.
— La pensée est-elle une propriété de la matière ?
— À ce sujet, je peux seulement vous répondre que je crois en la toute-puissance de Dieu et qu’en conséquence je ne considère pas comme une chose impossible qu’il ait accordé une faculté de penser même à la matière.
— Que croyez-vous de vous-même à ce sujet ?
— Je crois que j’ai une âme qui est pourvue de la puissance de penser ; mais j’ignore si après ma mort cette âme se souviendra que j’étais présente avec vous à ce dîner.
— Vous croyez donc que la mémoire ne fait pas partie des propriétés de votre âme, vous n’êtes donc plus une théologienne !
— La philosophie a toujours la partie facile, car savoir que l’on ne sait pas n’est pas savoir.
On s’écria alors de toutes parts « Bravo ! Bravo ! ». Hedwige me regarda en souriant. Le vieux pasteur versa des larmes de joie et murmura quelques mots à la mère d’Hélène. Puis il se tourna vers moi en me priant de proposer à mon tour une question à son Hedwige.
— D’accord, s’exclama-t-elle, mais que ce soit quelque chose de nouveau, sinon, qu’il se taise !
— Mademoiselle, vous me mettez dans l’embarras ; car je ne peux savoir avec certitude si ma question sera nouvelle pour vous ou non. Dites-moi si l’on peut découvrir la nature d’une chose dont on ne connaît pas l’origine.
— Non, certainement pas ; et c’est pourquoi Dieu est incompréhensible parce qu’il n’a pas de commencement.
— Dieu soit loué, vous me répondez comme je le souhaitais. Dites-moi à présent si Dieu est en mesure de penser sa propre existence.
— Ha, je suis perdue ! Je ne peux pas répondre à cela. Cela n’était pas très galant de votre part, monsieur.
— Mais aussi pourquoi avoir exigé quelque chose d’entièrement nouveau ? Et la chose la plus nouvelle n’est-elle pas de vous avoir mise dans l’embarras ?
— Répondez donc, mesdames et messieurs ! Venez à mon aide.
On discuta alors toutes sortes d’idées, mais nul ne sut dire quoi que ce soit de sensé.
M. de Ximénès adressa alors à Hedwige cette question : La matière a-t-elle été créée ?
— Le mot « créer » n’a pour moi aucun sens. Mais si vous me demandez si la matière a été formée, je vous répondrai oui. Le mot « créer » n’existait pas, car l’existence de la chose doit toujours précéder la formation du mot qui la désignera.
— Quel concept recouvre donc pour vous le mot « créer » ?
— Il signifie la production d’une chose à partir de rien. L’absurdité est patente : le rien est ici considéré comme quelque chose qui précède. Vous riez ? Croyez-vous que le rien soit une chose qui puisse être créée ?
— Puis-je vous demander, mademoiselle, qui a été votre professeur à Genève ?
— Mon oncle.
— Point du tout, s’exclama le pasteur, car je veux mourir si je lui ai jamais enseigné tout ce qu’elle nous a exposé aujourd’hui. Ma nièce est désœuvrée ; elle lit, elle pense et raisonne peut-être avec trop d’audace. Mais ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle conclut toujours en avouant son ignorance.
Une dame qui s’était tue jusqu’alors la pria fort poliment de donner une définition de l’esprit.
— Madame, cela relève de la philosophie. Je dois vous avouer que je n’ai suffisamment étudié ni l’esprit, ni la matière pour pouvoir en donner une définition qui me satisfasse.
— Si vous croyez en un Dieu, vous devez certainement avoir une idée de l’existence réelle de l’esprit. Dites-moi donc comment vous vous représentez l’influence de l’esprit sur la matière ?
— On ne saurait construire aucun système solide sur des concepts abstraits. Hobbes les appelle des représentations vides ; il est possible d’en avoir, mais on doit les laisser en repos, car dès qu’on exige d’elles un contenu solide, on est facilement conduit ad absurdum. Je sais que Dieu me voit, mais je serais très malheureuse si je voulais m’en convaincre de manière spéculative ; car sans organe, il est impossible de recevoir aucune impression sensible et Dieu doit être conçu comme un être dépourvu d’organes. D’un point de vue philosophique, il est aussi impossible à Dieu de voir l’homme qu’à l’homme de le voir, et pour la même raison. Il est vrai que Moïse et quelques autres ont pu voir Dieu, et je le crois, mais sans vouloir ratiociner à ce sujet.
— Et vous faites fort bien car ce fait devrait être déclaré impossible devant le tribunal de la raison. Mais vous lisez Hobbes ? Vraiment, il vous faut prendre garde de ne pas devenir athée !
— Oh, j’en suis bien sûre, l’athéisme n’existe pas.
Une fois sortis de table, Hedwige fut tellement assiégée de toutes parts que je fus dans l’impossibilité de lui exprimer ma tendresse. M’étant éloigné un instant avec Hélène, elle m’apprit que sa mère avait invité l’oncle et la nièce à souper pour le jour d’après et qu’Hedwige passerait sans doute la nuit chez elle. On voudrait maintenant savoir, dit Hélène, si le chevalier Seingalt pourrait se résoudre à patienter quelque temps dans un recoin d’où l’on viendra le chercher pour le mener dans notre chambre. Si vous y consentez, rendez visite à ma mère demain à onze heures et je vous montrerai la cachette. Vous y serez en sécurité, même si ce sera sans confort ni distraction ; mais nous comptons sur la force de votre inclination. Hedwige attend votre réponse.
— Devrai-je rester longtemps dans cette cachette ?
— Quatre heures tout au plus ; car la porte de la maison est fermée à sept heures, et on ne l’ouvre que quand quelqu’un sonne.
— Serai-je en danger d’être découvert dans le cas par exemple où je devrai éternuer ou tousser ?
— Ce ne serait pas impossible.
— C’est une circonstance importante, le reste ne veut pas dire grand-chose. Mais je suis prêt à tout risquer pour atteindre au plus grand bonheur de ma vie. Annoncez à votre cousine que je me soumets à toutes ses conditions.
Le lendemain matin, je m’acquittai de la visite convenue. En me raccompagnant, Hélène me montra sous l’escalier une porte fermée, et me murmura : À sept heures, vous trouverez la porte ouverte, et vous pourrez alors pousser le verrou de l’intérieur. Mais prenez garde que personne ne vous voie entrer.
À six heures trois quarts2, j’entrai dans la maison et me glissai dans ma cachette dont je fermai la porte au verrou derrière moi. C’était un trou étroit où je ne pouvais ni me tenir debout, ni m’allonger tout du long. Par chance j’y découvris une chaise. Un parfum grisant que j’y respirais me semblait indiquer la proximité de lard et de fromage ; mais je ne pus rien découvrir en tâtonnant autour de moi. En tendant la main derrière la chaise, je trouvai une bouteille qui me parut remplie de vin ; à côté d’elle, deux assiettes recouvertes de serviettes et un gobelet. Les assiettes contenaient un poulet rôti et un peu de pain ; comme je n’avais pas faim, je me réservai à consommer cette trouvaille jusque vers neuf heures. Mais j’avais envie de goûter le vin et m’irritai grandement de ne pas trouver de tire-bouchon, ni de fourchette et de couteau ; je m’emparai donc d’une demi-brique dont je me servis pour briser le col de la bouteille. C’était un excellent vieux vin de la Côte. Je me trouvais donc bien approvisionné ; seuls les rats qui s’y promenaient sans cesse me rendirent les quatre heures de mon séjour dans ce trou quelque peu désagréables.
Vers dix heures, j’entends enfin la voix du pasteur descendant l’escalier qui crie à sa nièce d’être bien raisonnable avec sa cousine ! En cet instant, je me souvins de M. Rosa qui vingt ans auparavant, à Venise, partait de chez Madame Orio à cette même heure. En pensant à celui que j’étais à cette époque, je me sentais devenu vieux et moins sensible aux joies de la vie ; mais les deux belles dont les embrassements m’attendaient à présent me paraissaient infiniment plus aimables que les nièces de Madame Orio. Au cours d’une vie remplie de jouissances où ma passion pour le beau sexe m’a fait tourner la tête ainsi qu’à plus d’une femme et plus d’une jeune fille, toutes mes entreprises de séduction ont été grandement facilitées par la maxime suivante : ne jamais attaquer l’objet de mes désirs quand il est seul, mais toujours en présence d’une de ses amies. Une jeune fille qui se trouve seule se laisse rarement séduire, par manque de courage. Mais si elle a une compagne, elle se rend aisément ; il est vrai que l’homme doit alors faire preuve de deux fois plus de ruse, mais ses efforts seront amplement récompensés. Aussi puis-je fermement assurer à tous les parents qui autorisent sans peine leur fille à se promener avec un jeune homme dès lors qu’une amie les accompagne que leur fille est perdue si le jeune homme sait profiter de son avantage.
Un quart d’heure après le départ du pasteur, j’entends frapper doucement, je tire lentement le verrou, me penche au dehors et saisis la main qui frappait sans pouvoir reconnaître dans l’obscurité à qui elle appartenait. Laissez ma main, il faut que je ferme le cabinet, me souffle-t-on. On me fait alors monter l’escalier à travers des ténèbres cimmériennes, j’avance à tâtons dans un long corridor et j’entre dans une pièce sombre dont on referme la porte derrière moi. Mais au même instant, une autre pièce éclairée s’ouvre et je vois Hélène à côté de moi et Hedwige devant moi, en chemise de nuit, me tendant les bras pour m’offrir le plus ardent remerciement pour ma patience héroïque dans la réserve aux fromages. Je les assurai que seul mon amour pour elles avait eu le pouvoir de me faire rester plus d’un quart d’heure dans ce trou à rats ; mais qu’il ne dépendrait que d’elles de m’enfermer chaque soir dans ce séjour de l’horreur. Si nous sommes en sécurité, dis-je, mettons-nous donc au lit.
— Allez, dit Hélène, moi je dormirai sur le canapé.
— Non, ma chère cousine ! nous devons avoir le même destin.
— Oui, mon cœur, intervins-je, vous m’êtes toutes deux chères, et tous ces compliments ne sont qu’une perte de temps. Je vais me déshabiller et occuper le milieu du terrain ; venez vite à mes côtés pour que je puisse vous convaincre que je vous aime tendrement. Si nous sommes ici vraiment en sécurité, je ne vous quitterai pas avant que vous-même ne le souhaitiez ; mais je vous prie de ne pas éteindre la lumière.
J’enveloppai rapidement mes cheveux dans un mouchoir, et tout en priant la savante Hedwige de nous faire une dissertation sur la pudeur, je me mis en état de nature. Elle ne voulut pas être en reste, j’étais pour elle un objet de ravissement, comme elle l’était pour moi. Hélène nous regardait avec timidité, tout en se déshabillant très lentement ; mais un reproche plaisant qu’Hedwige fit à sa timidité la poussa à se hâter et lorsque sa chemise fut tombée, Hedwige dit en citant Clément d’Alexandrie : la pudeur a son siège dans les plis de la chemise. Quand Hélène eut entendu les éloges que je fis de ses charmes, elle commença à se plaire à elle-même.
Hedwige était plus grande qu’Hélène, elle avait davantage d’embonpoint, son teint était plus blanc, sa poitrine presque une fois plus volumineuse ; mais celle d’Hélène était plus ferme. Après nous être rassasiés par la vue, nous nous allongeâmes et la savante Hedwige eut bientôt élargi le domaine de ses expériences. Elle n’en renonça pas pour autant à la philosophie et m’expliqua que la douleur n’était rien comparée à la jouissance.
Hélène s’engagea courageusement sur la voie héroïque de sa cousine de six ans plus âgée. Hedwige observait attentivement sa situation en lui faisant quelques réprimandes ; mais Hélène, bien éloignée de la froideur sérieuse du calcul mathématique, m’enlaça avec une ardente ivresse. J’exprimai l’espoir de pouvoir jouir tous les jours d’un tel bonheur tant que je resterais à Genève, mais les jeunes filles soupirèrent ; cela n’était guère possible. On me promit toutefois une nuit aussi céleste dans cinq ou six jours. Vous pourrez nous donner un souper après-demain dans votre hôtel, dit Hedwige, et peut-être qu’un heureux hasard nous donnera l’occasion souhaitée d’un agréable divertissement. J’adoptai cette proposition.
Cinq heures passèrent bien trop vite dans les jouissances les plus heureuses. Je partis à l’aurore sans être vu de personne dans la maison, et dormis dans mon hôtel jusqu’à midi. Après dîner, je rendis visite au pasteur, lui fis un éloge enflammé d’Hedwige et le convainquis aisément d’accepter de venir souper chez moi le lendemain. Je le priai d’y convier également Hélène et sa mère.
Le soir, les demoiselles F… me trouvèrent un peu froid, et il ne pouvait en être autrement. Prétextant un violent mal de tête, je leur dis que je donnais le lendemain un souper à la philosophe Hedwige et que je serais heureux de les voir chez moi en compagnie du syndic. Mais celui-ci déclara que cela susciterait beaucoup de racontars ; c’était précisément ce que je voulais entendre.
Le jour suivant, le pasteur et les dames vinrent souper chez moi ; ils trouvèrent les mets et les vins recherchés et excellents. En sortant de table, je conduisis les deux jeunes femmes dans une autre pièce et, après leur avoir donné des preuves de ma ferme fidélité, je les priai de m’attendre un instant. Je retournai alors auprès du pasteur et de la mère d’Hélène sans qu’ils aient l’idée de me demander où étaient les jeunes filles ; je préparai du punch et en portais deux verres à mes belles en disant au couple âgé que les jeunes dames se divertissaient à regarder des gravures anglaises. Celles-ci trouvèrent mes apparitions et disparitions fort intéressantes et se montrèrent encore plus enflammées que lors de la première nuit. De tels plaisirs dérobés sont des jouissances indescriptibles. Nous revînmes au salon fort satisfaits ; je remplis le bol de punch et Hélène voulut convaincre sa mère d’aller voir les belles gravures ; mais celle-ci n’en avait nulle envie, nous y retournâmes donc sans elle et fîmes des prodiges. Hedwige qui faisait des observations philosophiques sur le plaisir me dit que, sans moi, elle n’aurait jamais su ce que c’était. Hélène ne disait pas un mot, elle mourait dans les plus doux transports. Je lui promis de rendre visite à sa mère tous les matins pour apprendre quand viendrait la nuit bienheureuse qui devait me réunir à elles une fois encore avant mon départ de Genève. Mes hôtes pleins de gaieté ne partirent de chez moi que vers deux heures du matin.
Trois jours plus tard, Hélène me dit qu’Hedwige allait dormir chez elle et que je pourrais facilement me cacher dans leur chambre. Vous trouverez la porte ouverte, me dit-elle, et je viendrai ensuite vous enfermer. Mais vous devez accepter de rester sans lumière faute de quoi notre servante craintive pourrait avoir l’idée de crier à l’incendie. Je fis comme on me l’avait dit et à dix heures, je vis devant moi les jeunes filles dont les yeux brillaient de joie. Hélène se faisait des reproches parce qu’elle avait oublié de me parler du poulet rôti qui se trouvait dans l’armoire ; je me jetais dessus sur-le-champ ; en dix minutes, il fut consommé et nous sacrifiâmes à la déesse de Paphos. Ce fut malheureusement la dernière de mes nuits que ces nobles créatures embellirent. Le surlendemain, je devais quitter Genève ; car Madame d’Urfé m’attendait à Lyon, et même si cela allait contre notre accord, je devais malgré tout me soumettre à son souhait.
Les deux belles étaient déjà passées maîtresses dans l’art de l’amour ; mais elles se montrèrent profondément attristées. Si vous voulez vous charger de nous, me dirent-elles, nous sommes prêtes à vous suivre. Je leur promis de revenir avant que deux années se soient écoulées ; mais je ne suis pas resté si longtemps absent. Nous nous endormîmes à minuit et nous réveillâmes ivres d’amour à quatre heures. Je restai encore deux pleines heures que les génies de l’amour et de la joie ornèrent de leurs plus riches couronnes, puis, après ces moments de la vie la plus intense, je m’en fus embrasser le frère de la mort, le sommeil.
Vers le soir seulement, je sortis pour prendre congé du syndic et des demoiselles F… J’y trouvai Hélène, qui se comporta comme si la séparation d’avec moi ne la touchait pas plus profondément que les autres ; elle nous embrassa, le syndic et moi, avec autant d’innocence que les sœurs F… Je la priai de transmettre mes adieux à sa cousine et quittai Genève au point du jour.
Le soir du deuxième jour, j’arrivai à Lyon. Madame d’Urfé était allée à sa propriété de campagne de La Bresse en me laissant un billet par lequel elle me priait de l’aller bientôt rejoindre. Je partis sans retard pour La Bresse où la marquise m’accueillit avec joie, et je lui dis que je devais aller à Turin pour accueillir Federico Gualdo, le chef des Rose-Croix, qui était désigné par l’oracle pour accomplir à Marseille le grand œuvre de sa renaissance. Cela décida la marquise à ne rentrer à Paris qu’après la rencontre avec Federico Gualdo, et de rester à Lyon jusqu’à ce que je lui aurai envoyé des nouvelles. Le jeune Aranda qui se trouvait avec elle me combla de caresses et me pria de l’emmener avec lui à Turin ; mais ses efforts furent vains.
Nous retournâmes sur-le-champ à Lyon. Madame d’Urfé eut besoin de quatorze jours pour me procurer cinquante mille francs qui me rendirent de bons services dans ce voyage fatal. Je fis entre-temps mieux connaissance avec Madame Perron, la femme d’un fabriquant à qui je fis gagner des sommes importantes. Un Milanais nommé Bono, chargé d’affaires du banquier Sacco, était son favori et, sur son intervention, Bono convainquit son banquier de payer à la marquise cinquante mille francs qui passèrent de ses mains dans les miennes. Elle me remit également trois robes et une précieuse fourrure de zibeline qu’elle avait promises à la Corticelli ; mais celle-ci n’en a jamais rien vu. Équipé comme un prince, je quittai Lyon pour aller chercher Federico Gualdo. Celui-ci n’était autre que cet Ascanio Pogomas à qui j’avais écrit depuis Berne ; j’étais convaincu qu’il jouerait son rôle à merveille.
Arrivé à Chambéry, je ne pus m’empêcher de consacrer une journée à la chère M. M. Je la trouvai belle, calme et satisfaite, mais elle était un peu triste de la perte de sa jeune amie qu’on avait mariée entre-temps. À Rivoli, je rencontrai la Corticelli, sa mère et la femme chez qui elle se trouvait en pension. Elles avaient été informées de mon arrivée par le chevalier Raiberti à qui je les avais adressées depuis Chambéry, et elles étaient venues à ma rencontre de plusieurs heures. La Corticelli me remit une lettre du chevalier dans laquelle il m’indiquait la maison de Turin où il avait loué pour moi un logement très convenable. J’entrai dans cette capitale aux premiers jours de décembre 1762.
Facettes de Casanova
Vers dédiés à « Camille Véronèse »
Le Mercure de France publie, en avril 1757, trois poèmes dédiés à « Camille Véronèse ». Le premier est en italien, les deux suivants lui répondent en français et l’attribuent à Casanova, « cet heureux rival de Pétrarque ». Nous reproduisons l’ensemble de la rubrique « Comédie italienne », pour l’essentiel consacrée à cet échange poétique caractéristique d’une pratique littéraire mondaine associée à la vie théâtrale.
COMÉDIE ITALIENNE1
Les Comédiens Italiens fermèrent leur théâtre le 26 mars, par Ninette à la Cour, suivie de la Parodie d’Hyppolite & Aricie. Madame Favart fit le compliment ; c’est dire qu’elle fut applaudie : ce qu’il y a de plus flatteur pour elle & pour ses camarades, elle le fut d’une nombreuse compagnie.
Voici des vers Italiens & Français qui sont à la gloire de Mlle Camille. On ne peut célébrer ses charmes en trop de Langues différentes, ni placer mieux les louanges qu’on lui donne que dans l’article d’un Spectacle qu’elle décore si bien.
Camilla Veronese. Anagramma. L’amore se la Vince. Madrigal.
Quel dio che il cor t’accende,
Quel si potente e vago dio d’amore
Per se steffo ti prende,
E schiava sua ti rende ;
Ond’hai si pien di tenerezze il core,
Tu sei d’amore ancella,
E il tuo principe Amore
Ti rende a noi cosi cortese, e bella.
Donne che amor vincete,
A Camilla cedete ;
Amor, prigionier vostro, in voi non brilla ;
Ma vezzosa Camilla
Dall’ardenti d’amor dolci pupille,
Amorosa sfavilla
D’amor a mille a mille
Le infuocate scintille.
Ella del Dio che sopra d’essa regna,
La Vittoriosa insegna.
Porta fastosa ; e o parli, o danzi, o rida,
I cori incanta, e l’incostanza sfida.
Réponse de l’Amour à l’Anagramme de
Mlle Camille, par M. de Casa-Nova.
Nous, soussignés, Dieu des Amants,
Par qui tout l’Univers à l’Univers se lie,
Reconnaissons pour Vers charmants
Ceux qu’une Muse d’Italie
A faits d’après nos sentiments,
Pour l’un des plus chers ornements
De Terpsichore & de Thalie.
Nous cédons sans rougir à ses attraits vainqueurs.
Mais pourquoi dans son nom consulter nos Oracles :
N’avons-nous pas écrit son pouvoir, ses miracles,
Dans ses yeux & dans tous les cœurs ?
Signé par sa Divinité ;
Et plus bas paraphé par la Sincérité.
Sur le Portrait de Mlle Camille Véronèse,
fait en Vers italien2.
Pour orner les sacrés lambris
Du fameux Temple de Cythère,
L’autre jour l’enfant de Cypris
Voulut, à l’insu de sa mère,
Faire peindre Camille, à qui dans l’art de plaire
Nulle belle jamais ne disputa le prix,
Sans avoir eu le sort contraire.
Mais pour remplir ce beau projet,
Il lui fallait un Peintre habile,
Dont le pinceau tendre & facile,
Après bien des efforts, pût rendre trait pour trait
Les charmes séduisants de l’aimable Camille.
Où le trouver ? À cet effet
Le petit Dieu se mit en quête ;
Mais nul rimeur Français ne reçut sa requête,
La difficulté les arrête.
Cherchons ailleurs, dit-il, et ne nous lassons pas :
De ces Auteurs l’excuse est bonne :
Pour peindre la beauté que vit naître Vérone
C’est peu d’avoir des pinceaux délicats,
Il faut brûler pour elle, & soupirer tout bas.
Après ces mots, il part, il s’informe, il furète,
Il cherche partout ce Poëte :
Il chercha tant, qu’à la fin il trouva
L’ingénieux Casanova,
Cet heureux rival de Pétrarque,
Dont les écrits, & le savoir,
Du temps qui détruit tout, braveronta le pouvoir,
Lorsque l’Auteur aura passé la barque.
L’Amour l’aborde, & lui dit : Ami cher,
Prends tes crayons, trace-moi la peinture
De cet objet dont la figure
D’un de mes dards t’a fait sentir le fer.
Casanove obéit, & se met à l’ouvrage ;
L’espoir de plaire l’encourage,
Des couleurs les Grâces font choix,
Le Goût conduit ses pinceaux & ses doigts ;
Le Dieu qui préside au Permesse3,
Quoique jaloux, l’inspire & le caresse,
Et l’enfant même de Cypris4
Forme l’éclat du coloris,
Tant cet ouvrage l’intéresse.
Ce tableau fait, Cupidon enchanté,
Ordonne à la Typographie
D’en multiplier la copie,
Avant que ce chef-d’œuvre à Paris enfanté,
Parte pour décorer le Temple d’Idalie :
Ainsi qu’il ordonna, tout fut exécuté.
a. Le texte porte ici une virgule. Nous l’interprétons comme une coquille et la supprimons.
Projets de loterie grammaticale1
Le Fonds Casanova conserve un projet de loterie grammaticale où les joueurs miseraient sur des syllabes. Ce document, que nous donnons en intégralité, comporte deux versions de ce projet, séparées par cinq pages de tableau. La seconde version dans l’ordre des archives développe un projet moins élaboré.
LOTERIE GRAMMATICALE
Le corps de cette loterie sera composé de treize centsa syllabes qui formeront quoiqu’imparfaitement toute la langue française, et plus imparfaitement toutes les langues de l’univers. Pour parvenir à la perfection on ose avancer queb trois mille syllabes auraient été suffisantes.
Ces treize cents syllabes, qu’on voit dans le tableau ci-joint2, écrites chacune sur un billet fait en rouleau, tous les billets étant de la même forme, et étant tous mêlés dans une roue de Fortune, offrent un tirage à un temps déterminé de quatre-vingts billets, faits pour décider le gain, ou la perte de tous ceux qui auront la curiosité d’y jouer.
Ces jeux seront de quatrec espèces, savoir : le monosyllabe, le dissyllabe, le trisyllabe, et le tétrasyllabe.
Le monosyllabe sera une seule syllabe qu’on appelle un extrait dans la loterie connue de quatre-vingt-dix numéros. Celui qui le gagnera recevra treize fois la somme qu’il y aura mised dessus. Cette somme ne pourra pas être moindre qu’un florin, ni majeure de3 mille. Celui qui voudra jouer ce monosyllabe en déterminant sa sortie première, ou seconde, ou troisième jusqu’à la quatre-vingtième, on lui payera, s’il sort comme il l’a joué, 1 040 fois sa mise.
Le dissyllabe sera une union de deux syllabes prises du tableau, et écrites avec la même orthographe, séparées l’une de l’autre par un point, ou petite ligne. Celui qui le gagnera recevra 171 fois la somme qu’il aura jouéee. La moindre sera une pièce de vingt craïtzer4, la majeure sera de cinquante florins. Le joueur sera le maître de donner à son dissyllabe la qualité de disposé, et pour lors, s’il gagne, on lui paiera la mise 342 fois. Supposons qu’il mette Ro-me. S’il ne donne pas à son dissyllabe l’épithète de disposé il gagnera quand même le me sortirait avant Ro ; mais s’il le joue disposé il ne gagnera que dans le cas qu’il sorte dans l’ordre où il l’aura placé. La séparation des deux syllabes ne lui sera pas préjudiciable, car il gagnera tout de même quand Ro sortirait première, et Me quatre-vingtièmef.
Le trisyllabe sera une union de trois des syllabes prises du tableau visiblement séparées l’une de l’autre par un point comme les dissyllabes. On payera au vainqueur 2 264 fois sa mise : la moindre sera d’une pièce de vingt craitzer, la majeure de dix florins. Le joueur sera le maître de jouer son trisyllabe disposé, et pour lors s’il gagne on lui payerag sa mise 13 584 fois. Exemple. Il joue for.tu.ne : s’il le joue simple il gagnera quelconque soit5 l’ordre dans lequel les trois syllabes se trouveront dans les quatre-vingts extraites ; mais s’il joue disposé for devra sortir avant tu, et tu avant ne : sans cela il aura perdu.
Le tétrasyllabe sera une union de quatre syllabes prises du tableau. Si les quatre syllabes sortiront quel que soit l’ordre de leur arrangement on payera au vainqueur trente mille fois la somme qu’il aura jouéeh. Il n’y aura point de jeu disposé sur le tétrasyllabe à cause de sa difficulté, puisque les quatre syllabes pouvant sortir dans vingt-quatre arrangements tous différents entr’eux on devrait payer au vainqueur sept cent vingt mille fois sa mise. Le joueur sera le maître de lier ensemble autant de syllabes qu’il lui plaira, et de les jouer par ambe, par terne, et par quaderne, et on payera ses mises dans les justes proportions qu’on verra sur le tableau, qu’on distribuera imprimé gratis à tous ceux qui le demanderont. Le seul tétrasyllabe aura le privilège d’être joué à quatre craitzer lorsque les syllabes liées ensemble surpasseront le nombre de quatre ; de sorte que chacun sera le maître de jouer, par exemple, sur cinq syllabes une pièce de vingt craitzer en le déclarant combiné en tétrasyllabei : si quatre de ces syllabes sortent on payera pour lors au joueur la somme de deux mille florins, quij fait précisément le total de 30 000 fois quatre craitzer.
Il ne sera pas permis de jouer une parole dans laquelle la même syllabe se trouverait répétée, comme Papa, refaire, témérité.
Que cette loterie soit non seulement plus amusante, maisk plus avantageuse au public que celle de Gênes on peut le démontrer. Plus avantageuse assurément parce qu’il est plus facile d’y gagner, et plus amusante parce qu’on regardera comme des oracles tout ce que les quatre-vingts syllabes sorties diront à tous ceux qui les examineront. Que la facilité d’y gagner soit plus grande qu’à celle de quatre-vingt-dix nombreslm sera une vérité qui sautera aux yeux de tous ceux qui savent compter. Cinq nombres qu’on tire de quatre-vingt-dix font une proportion d’un sur dix-huit ; et quatre-vingts qu’on tire de treize cents font une proportion d’1 sur 16 à peu près6. La difficulté de gagner à la loterie est moindre d’un neuvième dans celle-ci en comparaison de celle de Gênes. Par cette raison le gain est diminué à proportion dans les monosyllabes, dissyllabes, trisyllabes, et tétrasyllabes. Il suffira de réfléchir que l’extraction des cinq nombres à la loterie de Gênes n’offren à la fortune des joueurs que 25 lots, c’est-à-dire 5 extraits, 10 ambes, et dix ternes, tandis qu’une extraction de 80 syllabes forme 1 666 982 lots7 : c’est-à-dire 80 extraits, 3 160 dissyllabes, 82 120 trisyllabes, et 1 581 580 [tétrasyllabes]o.
Un singulier effet d’une pareille loterie sera celui d’apprendre à tous ceux qui se feront un plaisir d’y jouer à bien lire, et à bien écrire : ce sera une véritable école, dont le public jouira gratis : et l’application avec laquelle on étudiera les quatre-vingts syllabes extraites ne sera pas moins singulière, car tout le monde, et chacun y trouvera des arrangements différents de phrases faites pour indiquer des choses ou futures, ou présentes toujours vaines, et sans nul fondement de vérités réelles, mais non pas telles pour la fantaisie, le goût, et les différents génies des hommes, dont la plus grande partie aime mieux chercher la lumière dans les ténèbres, que se tenir avec l’esprit tranquille dans le peu de vérités qu’une faible lueur de la nature nous montre. Le nombre de phrases qui peut sortir de l’assemblage casuel de 80 syllabes est étonnant. Il donne 6 320 mots de deux syllabes, il en donne 492 960 de trois, et en trouve 37 957 920 de quatre8. Ainsi le lecteur judicieux voit que je n’ai pas exagéré lorsque j’ai dit que le corps de cette loterie contient toutes les langues de l’univers connues, et non connues, et tous les dialectes du genre humain. Les trente langues connues nep parviennent pas à donner toutes ensemble un million de mots.
C’est une question décidée depuisq que le raisonnement existe qu’il n’est pas possible de calculer l’alphabet en lui donnant même le nombre de trente lettres entre voyelles et consonnes qui forment tous les sons que la voix humaine peut former : je calcule le Zde des Grecs qui n’est pas le nôtre, le t des Anglais, qui est the, l’elle des Polonais, l’acher oriental, l’agnaim des juifs, les nasales, et les diphtongues, qui peuvent tenir lieu de voyelles, et l’alphabet est toujours incalculable à cause de l’arrangement impossible à la pratique des consonnes sans voyelles qui en nature ne peuvent avoir aucun son. La complication d’un calcul pareil met aux abois les plus profonds des mathématiciens. Mais ce calcul ne m’a pas paru impossible en syllabes dont chacune doit avoir pour le moins une voyelle. Chacun voit qu’en établissant neuf voyelles je n’ai besoin que de calculerr l’alphabet en neuf classes en donnant existence à la syllabe possiblement plus ample qui ne peuts avoir d’étendue plus grande que de dix lettres dont une sera voyellet, et neuf consonnes.
Cette loterie donc pourra intéresser toutes les nations, qui pourront jouer des phrases composées dans leurs langues particulières, et par là elle procurera à l’État beaucoup d’argent des pays étrangers, dans lesquels les joueurs pourront donner commission aux banquiers qui ont des correspondances partout9.
Une autre excellente qualité sera favorable à l’admission de cette loterie : elle aura celle de faire tomberu celle de Gênes, et le souverainv ne pourra qu’en être satisfait, puisqu’outre que l’abus l’a rendue scandaleuse, elle est visiblement ruineuse pour les pauvres gens, qui ne savent rien autre de certain sinon qu’ils ont besoin d’argent, et qui ne sachant pas calculer le cherchent dans des possibilités dont ils ne connaissent pas l’étendue. Il faut délivrer le peuple de ce cruel impôt, et pour l’en délivrer il faut le mettre dans le cas qu’il ne puisse pas jouer lew craizer10. Une pièce de vingt craitzer n’incommode pas la personne qui peut la jouer, et le vrai pauvre ne peut pas la risquer, car il peut bien se déterminer à risquer sa nourriture d’un jour mais non pas celle d’une semaine.
Les règlements de la régie de cette loterie devront être regardés comme de la plus grande importance, puisqu’ils devront être établis tant pour garantir le souverain qui en sera le chef des fraudes des joueurs, ou des ministres, que pour rendre sûr le public que rien ne pourra le frustrer de son gain dans le cas que la fortune lui soit favorable.
On la tirera six fois par an, c’est-à-dire tous les deux mois en public, et huit jours avant le tirage on en fera la clôture : c’est-à-dire qu’on ne recevra plus aucune mise. Le jour du tirage sera un jour de grande poste11. Les joueurs auront du collecteur un billet sur lequelx leurs mises seront écrites à la main, mais ils seront obligés de prendre le billet imprimé, lorsqu’il sera prêt, car c’est sur l’imprimé qu’on le payera s’il gagne, et non pas sur l’écrit. La direction sera la maîtresse d’interdire autant de syllabes qu’elle voudra, mais non pas dey diminuer à sa fantaisie la mise du joueur. On lui rendra tout son argent si le jeu ne peut pas se faire ou on luiz remettra l’imprimé en déchirant le billet écrit. Le billet imprimé doit être exempt de toute faute, en caractères clairs sur du papier assez bon grand comme un quart de feuille. Pour s’assurer de l’exacte correction il faudra avoir un directeur à l’imprimerie, et en même temps réviseur, qui ayant sous lui des subalternes devra répondre de laaa légalité du billet imprimé, car il doit l’être comme le billet écrit, et le joueur ne doit pas craindre qu’on lui conteste son gain pour aucune cause, et principalement sous l’indigne prétexte que sur le protocole du collecteur quelque syllabe se trouve différente. Ces raisons ne sont faites que pour chicaner les joueurs, et pour les mettre de mauvaise humeur contre la loterie, et les faire parler pour la décrier. Chaque syllabe sera accompagnée par le nombre auquel elle sera annexée dans le protocole. Toutes les cédules12 imprimées seront doubles sur un seul papier, et ce sera un coup de ciseau irrégulier qui les sépareraab en deux, car chaque cédule imprimée livrée au joueur devra avoirac sa pareille qui sera placée en ordre dans le grand protocole qui sera tenu dans une chambre, qui auraad trois différentes clefs, une desquelles seraae entre les mains du directeur, l’autre entre celles de l’inspecteur, la troisième entre celles du caissier. Le jour avant le tirage toutes les cédulesaf devront se trouver dans cette chambre. Cette seule précaution suffit pourag garantir l’entreprise de toute cédule fausse. On aura outre cela la copie de tous les protocoles des collecteurs. Les paiements se feront trois jours après le tirage, et les gagnants auront une année de temps pour venir prendre leur argent. L’année dévolue les cédules deviendront de nulle valeur.
Les cédules à chaque tirage auront un nouveau paraphe imprimé. On le cassera trois jours avant le tirage, et on fera un autre qui restera entre les mains de l’inspecteur de l’imprimerie.
Le castelletto sera très important, et le chef devra avoir une responsabilité si forte que ce devra être un homme très versé dans son genre. Son office doit être non seulement celui de fermer, ou défendre une syllabe lorsqu’il la trouve trop chargéeah, mais outre cela celui de posséder la méthode facile de connaître avec vitesse, et certitude tous les gains dans le même jour du tirage pour pouvoir en rendre compte au souverain.
Loterie grammaticaleai
Le corps de cette loterie doit être de cent quatre-vingts billets, dont quatre-vingts dixaj noirs, et quatre-vingts dixak rouges alternativement, c’est-à-dire le premier noir, le second rouge, le troisième noir, le quatrième rouge, etc. : jusqu’au cental quatre-vingtième. Chaque billet doit être caractérisé par une syllabeam qui sera composée ou d’une, ou de deux, ou de trois, ou de quatre, ou de cinq lettres qu’on nommera monogrammes celle d’une lettre, bigrammes celle de deux, trigrammes celle de trois, tétragrammes celle de quatre, et pentagrammes celle de cinq. Les noms de ces billets seront tous exposés au public sur des tableaux permanents, et distribués gratis sur une feuille imprimés en gros caractère. Voici les noms des billets, et l’ordre invariable dans lequel ils seront enregistrés. La petite au-dessus indique la couleur rouge.
Tous ces cent quatre-vingts billets seront enfermés dans autant de boîtes blanches parfaitement rondes qui seront fermées à visan, et toutes les boules seront publiquement mises dans une roue de fortune, de laquelle tous les quinze jours on fera que par le moyen d’un ressort il en sorte douzeao une à la fois sans que main humaine y touche, et la façon dont on exécutera ce tirage sera telle que tout le monde sera satisfait, et neap causera aucun soupçon de malversation.
Ces douze boules extraites et publiquement ouvertes et publiées décideront du gain, ou de la perte de tous ceux qui auront risqué leur argent à ce jeu plus avantageux que celui trop connu de quatre-vingt-dix numéros pour les joueurs, et pour la banque de la loterie. Plus avantageux pour les joueurs à cause du tirage de douze billets, et non de dix, comme proportion gardée serait l’autre, plus avantageux pour la somme de l’argent qu’on paie selon la qualité des jeux, plus avantageuxaq pour la multiplicité des hasards qui ouvrentar un plus vaste champ à la fortune des joueurs, et plus avantageux enfin pour la satisfaction des joueurs dont le plaisir sera bien plus grand à jouer sur des mots, que sur des nombres qui ne signifient jamais rien, etas qui induisent les joueurs dans des spéculations aussi absurdes que frivoles. Il sera en même temps plus avantageux à la banque de la loterie, puisque le nombre des concurrents s’augmentera du double, et du quadruple, et cette augmentation sera formée par l’argent des États voisins, dont les habitants amateurs de la fortune ne manqueront pas d’y placer des sommes considérables à chaque tirage. On peut aussi observer en passant que ce jeu influera sur le progrès de la belle culture, puisqu’il est évident qu’il entraînera tout le monde à apprendre à bien écrire, et à observer l’orthographe qu’aujourd’hui nous voyons par presque tout le peuple trop négligée.
Si le jugement philosophique veut pour un moment s’arrêter sur la nature de ce jeu il peut aller beaucoup plus loin : dans tant de milliers d’anagrammes que douze numéros peuvent former, le tirage donnera sujet au public curieux de trouver dans les syllabes extraites mille différentes sentences que chacun voudra interpréter à sa fantaisieat, et qui seront l’amorce sûre d’une réussite qui paraîtra fanatisme.
Voici le catalogue de tous les jeux dont la législation de la banque rendra la loterie susceptible.
Pr.mo13 Sur l’extraction
Les cent quatre-vingts billets de la loterie étant justement divisés en égale quantité basse, et haute, et noire, et rouge, chaque personne sera la maîtresse de jouer extraction basse, ou extraction haute, extraction noire, ou extraction rouge, extraction basse, et noire, extraction basse, et rouge, extraction haute et noire, extraction haute, et rouge.
Pour celui qui jouera extraction basse simplement, ou haute simplement il faudra pour qu’il gagne qu’au moins sept des douze billets soient bas s’il aura joué pour les bas, ou soient hauts s’il aura joué pour les hauts. La mêmeax condition seraay celle de ceux qui auront joué pour la noire, ou pour la rouge. La banque de la loterie paiera au vainqueur de cette espèce de jeu deux fois sa mise. Elle la lui paiera quatre fois s’il gagnera l’ayant jouée basse et noire tout ensemble, ou basse et rouge, ou haute, et noire, ou haute et rouge.
Extraits
On jouera suraz chacun des douze extraits en le nommantba bas, ou haut, noir, ou rouge, et on paiera au gagnant deux fois sa mise avec un rabais debb cinq pour cent. On la paiera quatre fois à celui qui jouerabc quelconque des douze extraits bas et noir, ou bas et rouge, haut et noir, ou haut, et rouge avec le même rabais.
Quiconque jouera sur le premier second troisième etc. extrait trigramme on lui paierabd2 fois sa mise, et s’il y adjoint la couleur on la lui paiera 4 fois avec une augmentation dans le paiement de cinq pour cent.
Quiconque voudra jouer pour premier second troisième etc. extrait bigramme on lui paiera deux fois la mise avec une augmentation de douze pour cent, et on la paiera quatre fois à ceux qu’y ajouteront la couleur.
Ceux qui voudront jouer que l’extrait premier second troisième etc. sera un monogrammeau gagneront s’ils devinent sept fois leur mise, et quatorze fois s’ils y ajouteront la couleur. Dans cet article il n’y aura ni augmentation ni diminution dans le paiement.
À ceux qui prétendront deviner que quelconque des extraits sera un tétragramme on leur paiera s’ils gagneront neuf fois la mise avec une augmentation de sept pour cent.
Chacun pourra jouer par extrait simple tel billet de 180 qu’il lui plaira, et on lui paiera douze fois la mise ; et si l’extrait sera déterminé on la lui paiera 144 fois.
Des ambes
À celui qui mettra à deux syllabes quelconque des cent quatre-vingts, si elles sortiront on paiera cent quatre-vingts fois la mise, et ce sera l’ambe simple. Onav paiera la mise 360 fois à celui qui gagnera l’ambe composé : c’est-à-dire s’il sortira dans l’ordre même dans lequel il l’aura joué. Supposons que le joueur ait mis le mot Grâce : ce mot composé de deux syllabes gra-ce devra sortir ayant laaw trigramme gra avant le bigramme ce sans la nécessité pourtant que ces deux syllabes se suivent immédiatement. Si le ce sortira avant le gra, il gagnera l’ambe simple en supposant qu’il l’ait joué. On pourra jouer cet ambe simple, et composé tout ensemble, et pour lors on paiera au joueur s’il sort simple, et non pas dans l’ordre dans lequel il l’aura joué 90 fois la mise : s’il sortira dans l’ordre même qu’on verra dans son billet on lui paiera la mise 120 fois. Le joueur dans un seul jeu ne pourra répéter le même billet. Par exemple même tête ; on ne pourra pas jouer ce mot-là par ambe puisque ce serait la même syllabe bigramme répétée, mais le joueur sera le maître d’en faire un terne en jouant me-m-e. te-t-e ; et ainsi du reste. Nous allons parler des ternes.
Des ternes
L’union de trois billets formera le terne, et on paiera au vainqueur 2 626 fois la mise, et on appellera ce terne terne simple. On pourra jouer le terne composé, et en cas de gain on paiera au vainqueur 15 756 fois la mise. Le terne simple s’entendra gagné lorsque les trois topes14 joués par terne se trouveront dans les douze extraits un avantbe ou un après l’autre immédiatement, ou médiatement. Le terne composé sera gagné lorsque les trois topes sortiront dans l’ordre même qu’on les aura joués. Supposons qu’on joue ce terne Dieu est roi : si on le joue simple nommément le joueur gagnera 2 626 fois sa mise quand même le tope roi sortirait avant Dieu, ou avant est,bf ou est avant Dieu etc. : mais si le terne sera nommé composé on ne paiera 15 756 fois la mise au vainqueur qu’en cas qu’il sorte dans l’ordre même dans lequel il l’aura joué quoique séparé par d’autres topes.
Des quadernes
Quaderne sera appelée une union de quatre topes. On ne pourra la jouer que simple, et on paiera au vainqueur quarante mille fois sa mise.bgOn ne prendra pas le quaderne composé attendu que par la grande difficulté de le trouver, il faudrait pour garder les proportions payer au vainqueur 960 000 neuf cent soixante mille fois la mise. Par la même raison on ne tiendra ni la quine, ni la sestine, ni les autres liaisons dont douzebh topes extraits sont susceptibles. Le joueur cependant sera le maître de lier ensemble tant de topes qu’il lui plaira, et de les jouer tous par extrait, par ambe, par terne, ou par quaderne tout comme il lui plaira payant sa mise en proportion des jeux qu’il aura faitsbi.
Pour faciliter même les jeux de plusieurs topes unies ensemble voici différents jeux qu’on recevra.
Quiconque voudra risquer un louis, et pas moins, sur douze topes liés ensemble sera le maître d’adopter ce jeu.
Il liera ensemble douze topesbj des cent quatre-vingts, et il les jouera tous à un louis.
S’il en sortira deux on lui rendra son louis.
S’il en sortira trois on lui paiera 8 fois sa mise c’est-à-dire qu’on lui paiera 8 louis.
S’il en sort quatre on la lui paiera 38 fois.
Si cinq 111 fois.
Si six 280 fois.
Si sept 576 fois.
Si huit 1 062 fois.
Si neuf 1 392 fois.
Si dix 2 887 fois.
Si onze 4 392 fois.
Si douze 6 423 fois.
Pour le jeu de onze topes liés ensemble en jouant un louis
S’il en sort deux on lui rendra son louis
Si trois on lui paierabk onze fois la mise.
Si quatre 1 432 #15_____59 fois la mise.
Si cinq 4 710_____194 fois la mise.
Si six 11 800_____450 fois la mise.
Si sept 14 899_____1 037 fois la mise.
Si huit 41 704_____1 737 fois.
Si neufbl77 412_____3 142 fois.
Si dix 229 72_____05 405 fois.
Si onze 198 825_____8 299 fois.
Pour les jeux des dix topes liés ensemble en risquant un louis
S’il en sortira deux on rendra le louis.
Si trois on paiera 400 #_____16 fois.
Si quatre 1 956_____81 fois.
Si cinq 6 020_____250 fois.
Si six 14 420_____600 fois.
Si sept 18 484_____1 146 fois.
Si huit 53 040_____2 210 fois.
Si neuf 88 316_____3 679 fois.
Si dix 145 440_____6 060 fois.
a. Orth. cent. De même pour les occurrences suivantes. Nous corrigeons systématiquement.
b. Vingt-qua[tre] biffé.
c. Ponctuation originale : espèces : savoir. Le monosyllabe […].
d. Orth. mis.
e. Orth. joué.
f. Il se biffé.
g. Orth. païera.
h. Orth. joué.
i. Orth. tétrasillabe, ici.
j. Est biffé.
k. Orth. ma.
l. Orth. nombre.
m. Est biffé.
n. Orth. offrent.
o. Le mot a été omis.
p. Donnent biffé.
q. Longtemps biffé.
r. Toutes les le[ttres] biffé.
s. Être biffé.
t. Orth. voielle, ici.
u. L’ordinaire biffé.
v. En sera enchanté biffé.
w. Gros[chen] souligné et biffé. Un groschen vaut 3 kreutzer.
x. Sa mise sera.
y. Modérer biffé.
z. Rendra biffé.
aa. Perfection biffé.
ab. Orth. sépareront.
ac. La biffé.
ad. Deux biffé.
ae. Orth. seront.
af. Doivent biffé.
ag. Assurer biffé.
ah. Orth. chargé.
ai. À l’exception de la liste des billets, écrite en pleine page, Casanova écrit cette seconde version du projet en n’utilisant que la moitié droite de la page. Nous ne respectons pas cette présentation.
aj. Blancs biffé. La même substitution se trouve dans la suite du texte, nous ne la répétons pas.
ak. Noirs biffé. La même substitution se trouve dans la suite du texte, nous ne la répétons pas.
al. Vingt biffé.
am. Orth. sillabe dans toute cette version du projet.
an. Orth. vice.
ao. Orth. douse. De même ensuite.
ap. Laissera biffé.
aq. Enfin biffé.
ar. À la fortune un plus vaste champ pour.
as. Orth. e.
at. Orth. phantaisie, mot peu lisible.
au. On le biffé.
av. La biffé.
aw. Sillabe biffé.
ax. Chose biffé.
ay. Mot peu lisible : orth. sara.
az. Tous biffé.
ba. Orth. nomment.
bb. Deux et demi biffé.
bc. L’extrait biffé.
bd. Trois biffé.
be. Un biffé.
bf. Ou est premier etc. biffé.
bg. Si on biffé.
bh. Numéros biffés.
bi. Orth. fait.
bj. Soit biffé.
bk. 270 livres biffé.
bl. 76 692 biffé.
Tableau d’une nouvelle méthode à l’avantage de la loterie de Rome1
Les taxes sont aussi nécessaires à celui qui dirige l’État qu’elles sont odieuses au sujet ; et le souverain qui doit avoir soin de l’un et se faire aimer de l’autre ne trouve jamais d’autre moyen de lever des taxes en combinant deux intérêts moralement opposés qu’en établissant des opérations à l’utilité desquelles le peuple prête volontairement son concours, et contribue2 ainsi de bon cœur aux besoins du prince sans murmurer.
Prendre de l’argent en accordant une rente perpétuelle ou viagère, vendre des charges ou aliéner des juridictions, par ces moyens le prince se secourt sur-le-champ, mais, au lieu de diminuer ses besoins, il les accroît. Ce ne sera donc pas de ces moyens récusés que je parlerai, mais d’autres, qui procurent de l’argent comptant au souverain, versé par le public sans que le public ne se plaigne.
La loterie de Gênes produit cet effet admirable, et qu’il me soit permis de développer mes réflexions sur ce point.
Cette loterie, qui est aujourd’hui établie dans la plupart des cours d’Europe pour l’avantage de celui qui les gouverne, et pour le plaisir et l’honnête satisfaction des sujets, fut trouvée par hasard. Elle porte le nom de loterie de Gênes parce qu’elle naquit dans cette ville, où l’on tirait au sort le nom de cinq sénateurs, parmi quatre-vingt-dix. Les paris que faisaient sur ce tirage au sort ceux qui prétendaient deviner un, deux, ou trois, ou quatre, et même tous les cinq noms3, donnèrent lieu à des calculs, en conséquence desquels on décida de rendre le jeu public, en offrant quatre-vingt-dix numéros au bon plaisir de chacun, [et] en établissant la maxime d’en tirer cinq au sort pour décider qui, parmi les joueurs, aurait gagné et qui aurait perdu.
On vit que l’on pouvait gagner dix-huit contre un4 si l’on avait deviné un numéro ; quatre cents et demi contre un si l’on en avait deviné deux ; et onze mille sept cent quarante-huit contre un si l’on en avait deviné trois, etc., etc.
En raisonnant selon ce principe indéniable, que la force du calcul démontre infaillible, on établit que si, au moment de payer les extraits victorieux la caisse du loto retenait à son profit un quart du gain ; pour les ambes les deux cinquièmes : et les trois cinquièmes pour les ternes, l’établissement de cette loterie produirait des gains tout à fait considérables que l’on pourrait destiner aux besoins de l’État, au bien du public, et à ces dépenses nécessaires à la société qui, pour pouvoir être engagées, exigent que l’on accable cette même société de taxes toujours pénibles pour le prince, parce que le public ne les reçoit jamais de bonne grâce, et les paie difficilement.
Rien ne parut plus beau aux souverains, et plus sage à la saine politique, que l’établissement d’une taxe, qui bien loin d’être importune, séduisait ; impôt agréable, et si généralement apprécié qu’au début de son établissement en Italie les communautés, États et principautés qui ne l’avaient pas dans leur district non seulement se plaignaient, mais, pour être au nombre des concurrents, envoyaient leur argent là où la loterie était établie. Dès que la chose fut connue, la raison d’État obligea tous les princes à établir la loterie sur leur territoire.
Ceux qui sont nés pour gouverner n’ignorent pas que le peuple a besoin de quelque passe-temps, et de s’occuper par quelque amusement au milieu de l’oisiveté, toujours dangereuse, et pour cette raison ils sont sages s’ils lui administrent des occupations innocentes, qui le divertissent, et le détournent de s’abandonner aux vices auxquels il incline par nature. Le peuple doit être conduit à faire tout ce qui importe au gouvernement avec la plus grande habileté, jamais au grand jour en étant contrarié dans ses défauts, mais guidé avec sagacité et secondé, au besoin, avec une indulgence prudente, et des remèdes qui opèrent de telle sorte que son esprit superficiel5 perde la force de le mener aux excès.
L’homme croit généralement à la fortune, il aspire à ses faveurs, il les recherche et y prétend. Ce sentiment, qui naît avec nous, et dont nous ne savons pas ce qu’il est, fait que nous croyons qu’il existe des chanceux et des malchanceux, et il nous rend injustes au point que nous appelons chanceux un homme qui est parvenu aux plus hautes fonctions par son mérite, et malchanceux celui qui est opprimé par la misère, dans laquelle il ne languirait pas, s’il avait été prudent. Ce génie, qui est le même qui fit autrefois adorer à Préneste6 cet être imaginaire, conduit aujourd’hui encore tout l’univers à lui rendre une forme d’hommage par le jeu. Pour modérer cet esprit, et pour repousser cette passion trop naturelle, il me semble que le souverain peut, et même doit, autoriser le jeu en partie, et l’instituer de telle façon que le bénéfice en revienne au trésor public, et que, malgré cela, les portes restent grandes ouvertes à cette fortune, que les joueurs cherchent, et implorent, et que tout le monde s’accorde aujourd’hui, grâce à Dieu, à reconnaître pour ce qu’elle est en l’appelant providence divine.
Ce jeu autorisé doit être la loterie, mais celle-ci doit être établie le plus possible de façon à accroître le plaisir des joueurs beaucoup plus que toute autre sorte de jeu. Considérons que le public joue à la loterie l’argent superflu, ou du moins celui qu’il emploierait, s’il n’avait pas l’occasion de le dépenser ainsi, dans des divertissements dangereux pour le corps, et pour l’âme, et qu’il trouverait encore le moyen de risquer, malgré les interdictions, dans des jeux de pari qui entraînent tricheries, escroqueries et donnent à paître aux fourbes, provoquant des ruines inévitables, et des abîmes de misère chez les particuliers. Considérerons que l’argent que le public dans son ensemble doit nécessairement perdre en jouant à la loterie, en allant dans les mains du sage souverain, retourne entièrement au public, auquel le souverain le reverse d’une main bénéfique, et que cet argent reversé se trouve de meilleure façon employé à de meilleurs usages, de sorte que la dépense que fait le peuple à la loterie, bien loin de le ruiner, devient circulation d’espèces, diversion salutaire.
Après avoir trouvé louable la maxime d’autoriser et de rendre stable, et fixe à Rome cette loterie, il faut penser à lui faire faire ces effets profitables au souverain qu’elle ne produit pas encore suffisamment, parce qu’elle est encore dans l’enfance. Il faut la faire sortir du berceau et la mettre en vue avec nombre des règlements dont elle est susceptible, aptes à la rendre plus utile au souverain qui l’organise, en la rendant plus agréable et alléchante pour les joueurs.
Quelle nécessité y a-t-il de la restreindre à quatre-vingt-dix numéros, et de n’en extraire que cinq ? Au nom de quel préjugé la tenir à l’étroit dans ce système fortuit et ne pas lui ouvrir ces belles voies pour lesquelles tout homme qui sait un peu d’arithmétique peut voir qu’elle est faite ?
Laissons que Gênes tire ses cinq numéros, et que tout autre État l’imite, et donnons-lui quant à nous un nouveau plan, et attirons ainsi à nous l’argent des joueurs curieux des États voisins, qui, je le sais, accourront en foule pour le jouer, alléchés par des règlements que je connais et que je désire exposer au jugement du souverain auquel il revient de les adopter.
Au moindre signe dont j’espère m’être rendu digne, je démontrerai la vérité de ce que je propose, et ferai voir clairement que les gains doubleront pour la caisse, résultant du plus grand nombre de joueurs provoqué par l’attrait qu’aura à leurs yeux la nouvelle méthode, et par le plaisir qu’ils auront à la suivre.
Cette méthode ne sera pas compliquée, mais très facile à expliquer en un bref manifeste où elle sera notifiée au public avec la plus grande clarté. Les prix modiques qui sont actuellement établis selon la décision des joueurs ne seront en aucune façon modifiés.
Cette loterie, telle qu’elle est aujourd’hui, ne comporte, en comptant les extraits, les ambes, et les ternes, que quinze mille sept cent cinquante-huit possibilités ; et les cinq numéros qui sont tirés, n’en comportent que vingt-cinq.
Le nouveau plan fera en sorte que le tirage comporte, ou puisse compter jusqu’à cent soixante et onze combinaisons différentes, et la loterie tout entière en comprendre huit millions cinq cent mille cinq cent trente.
Celui qui expose ce projet supplie le vénéré jugement de celui qui le lit de ne pas le mépriser tant qu’il n’aura pas le plan sous les yeux, qui ne peut pas être deviné parce que celui qui l’offre en est l’inventeur, et ne l’a communiqué à personne. Celui-ci donnera aussi une nouvelle méthode pour le castelletto7, qui diminuera de beaucoup la dépense que l’on fait pour diriger celui qui existe aujourd’hui.
Rome, le8 1770
Calculs des proportions pour régler les paiements des gains des seize résultats possibles du nouveau règlement de la loterie publique de Venise1
I – Pair, ou impair sur l’un des cinq numéros tirés quel qu’il soit.
La proportion étant égale on la paiera égale, en retenant dix pour cent du gain.
II – Pair ou impair sur l’ensemble des numéros tirés.
Même proportion qu’à l’article premier.
III – Numéro élevé ou numéro bas sur l’un des cinq numéros tirés quel qu’il soit.
Même proportion.
IV – Tout le tirage bas ou élevé.
Même proportion.
V – Pair bas ou Pair élevé : Impair bas, ou Impair élevé sur l’un des cinq numéros tirés quel qu’il soit.
La proportion étant de 1 à 3, on paiera quatre fois l’argent compté.
VI – Pair bas, ou Pair élevé ; Impair bas ou Impair élevé sur le tirage au complet.
La proportion étant égale à celle de l’article V on observera la même méthode.
VII – Numéro annoncé et exprimé d’après le tirage d’un numéro élevé ou de celui d’un numéro bas2.
La proportion est de un (1) à trente-cinq (35)3 ; mais dans cet article on continue de suivre la méthode de l’ancienne entreprise, qui sans augmentation, ni diminution, paie un peu plus de soixante-six et demi contre un pour un premier tirage.
VIII – Ambe4 déterminé par tirage.
Ici la proportion est de un à 4 005, mais on suit pour les paiements la méthode de l’ancienne entreprise : on paiera donc dix fois plus, ainsi qu’elle paie d’habitude le gain de l’ambe simple.
IX – Ambe disposé.
La proportion de cet ambe est de un à huit cent un, mais on suit, pour payer le gain, la méthode de l’ancienne entreprise, donc on paie le double de ce qu’elle paierait pour l’ambe simple.
X – Ambe déterminé par tirage, et disposé.
La proportion de cet ambe est de 1 à 8 010, mais pour celui-ci aussi on suit la méthode de l’entreprise, on paie vingt fois plus que ce qu’elle paie d’habitude pour l’ambe simple.
XI – Terne déterminé par tirage.
La proportion de ce terne est de 1 à 117 480, mais on suit pour le paiement la méthode de l’entreprise, on paie donc dix fois plus que ce qu’elle paie le gain du terne simple.
XII – Terne disposé.
La proportion de ce terne est de 1 à 70 488, mais on suit pour en payer le gain la méthode de l’ancienne entreprise, c’est-à-dire qu’on paie six fois plus que ce qu’elle paie d’habitude pour le gain du terne simple.
XIII – Terne déterminé par tirage, et disposé.
La proportion de ce terne est de 1 à 704 880, mais on paie selon la méthode de l’entreprise, c’est-à-dire seize fois plus que ce qu’elle paie d’habitude le gain du terne simple.
XIV – Quaterne sec.
La proportion de ce quaterne est de 1 à 511 038, mais pour trois sols5 on ne paiera que 2 000 Ducats, et sans augmentation, ce qui fait un peu plus de 82 666 contre 1.
XV – Colonnes.
Il s’agit de jouer sur les colonnes de la liste habituelle de la loterie, et de deviner en jouant dans quel ordre les cinq numéros qui seront tirés se trouveront dans les trois colonnes. Les modalités déterminées selon lesquelles ils peuvent être tirés sont au nombre de vingt et une, divisées cependant en cinq classes.
La première classe comporte trois modalités de tirage, qu’on met ensemble parce qu’elles ont la même proportion, et ce sont
La proportion de chacune de ces modalités est de 1 à 6 environ, d’où, jouées ensemble, elle sera à coup sûr de 1 à 2 environ.
La deuxième classe comporte pareillement trois modalités, qui ont la même proportion et sont :
La proportion de chacune de ces modalités est à peu de chose près de 1 à onze, d’où, jouées ensemble, elle devient à peu près de 1 à 3 et de 5/8 – à coup sûr.
La troisième classe comporte six modalités disposées de la façon suivante :
3-2-0 — 3-0-2 — 2-3-0 — 2-0-3 — 0-3-2 — 0-2-3
Chacune de ces combinaisons a la même proportion, et elle est de 1 à 24 environ, d’où jouées ensemble, elle devient de 1 à 4 environ à coup sûr.
La quatrième classe comporte six modalités disposées de la façon suivante : 4-1-0 — 4-0-1 — 1-0-4 — 1-4-0 — 0-4-1 — 0-1-4
Chacune de ces combinaisons a la même proportion, et elle est de 1 à 52 environ. Jouées ensemble elle est de 1 à 8 et demi. À coup sûr6.
La cinquième classe comporte trois modalités, qui ont la même proportion, et sont disposées de la façon suivante :
5-0-0 — 0-5-0 — 0-0-5. À coup sûr.
Tous les quines des quatre-vingt-dix numéros étant 43 949 268, et celles d’une colonne 142 506 qu’il faut déduire, il reste 43 806 762 contre 142 506. La proportion est de 1 à 307 environ. Jouées ensemble, elles seront de 1 à 102 environ. À coup sûr.
Première un à six séparément, d’où un à deux.
Deuxième un à onze séparément, d’où un à trois.
Troisième un à vingt-quatre séparément, d’où un à quatre.
Quatrième un à cinquante-deux séparément, d’où un à huit.
Cinquième un à trois cent sept séparément, d’où un à 102.
Sur la cabale :
brouillon d’une lettre à Eva Frank (23 septembre 1793)7
Rachel Frank (1754-1816), devenue Eva après son baptême, était la fille adoptive de Jacob Frank, fondateur d’une secte messianique, les Frankistes, qui rompit avec le judaïsme. Eva joua un rôle important dans le culte frankiste. En 1791, après la mort de Jacob, elle prit la tête de la secte, qui déclina rapidement.
Dans la lettre suivante, dont le brouillon est conservé dans le Fonds Casanova des Archives de Prague, le Vénitien évoque la cabale numérique.
Le casanovisme historique s’est fondé sur cette lettre pour tenter de comprendre la méthode cabalistique de Casanova 8 .
Dans vos lettres, Mademoiselle, que j’ai reçues à leur temps, vous me parlez du développement de l’énigme qui regarde votre existence9. Je me crois dans l’obligation de vous communiquer moi-même des vérités qui pourront vous donner une idée de moi plus nette que celle que notre ancienne connaissance vous a fait concevoir.
Je possède depuis longtemps le Kab-Elia numérique par lequel je reçois une réponse raisonnée en chiffres arabes à toute interrogation que j’écris composée dans les mêmes chiffres. Vous savez, je crois, que le Kab-Eli, qui veut dire secret de Dieu n’est pas la Cab-ala, qui ne consiste qu’en interprétations toujours plus ou moins obscures. Ce que je possède est un vrai oracle qui quoique souvent sous un voile épais me dit toujours la vérité. Je ne vous en enverrais pas un échantillon si je n’en avais pas obtenu en clairs termes la permission. Je l’ai sollicitée de mon même oracle après avoir fait différentes questionsb pour vous convaincre que rien dans ce qui regardaitc le défunt ni vous-même m’est inconnu ; mais cela ne doit pas vous déplaire, car mes lumières n’altérèrent nullement ma façon de penser sur votre compte : elles ne diminueront pas mon estime.
Voicid les deux dernières réponses que j’ai reçuese après votre seconde lettref, et les mêmes paroles par lesquelles j’ai interrogégh le génie qui m’est adjoint, et qui ne me répond que par nombres.
Dis-moi quand Ève Frank sera dans le cas de me développer l’énigme i qu’elle croit que j’ignore, et quel peut être son but, j après m’avoir négligé durant plusieurs années.
Réponse :
J’étais assez instruit k à son égard mais elle n’en conviendra l pas et m ne te dira jamais le tout n ; car le développement de l’énigme ferait évanouir o ses plus chères espérances. Elle se trompe elle-même sur l’article principal.
Seconde demandep.
Pour marque de ma bonne foi je vous envoie, comme vous voyez l’oracle en nature. Les quarante-sept lettres qui le composent sont correspondantes aux 47 nombres qui résultèrent de la pyramide, des quatre clefs O. S. A. D., de la colonne double, et des six zéros doubles.qDepuis douze années après mon initiation le génie qui dirige ce trésor fait tout mon bonheur, et dans toutr ce que j’entreprends c’est mon guides, c’est lui qui m’at garantiu des malheurs durant 19 mois que j’ai passésv à Paris [?]w dans les temps les plus critiquesx.
Indépendamment de tout ceci,yMadame, et par pur sentiment d’amitié écrivez-moi à Leipzigz à quelaa banquier je peuxab vous faire passer trois cents florins ; mais soyez persuadée que le seul intérêt qui me guide à vousacêtre utile est celui du plaisir que je fais à moi-même en vous obligeant à si peu de fraisad. J’ai l’honneur d’être,
Mademoiselle,
Dux ce 23 7bre 1793
Votre très humble, et très obéissant serviteur
a. C’est un ouvrage biffé.
b. Orth. différente question.
c. Votre père biffé.
d. Une biffé. Casanova a ensuite laissé réponse au singulier. Nous corrigeons et l’accordons au pluriel. De même pour le participe passé (reçue dans le manuscrit).
e. Il y a quelques jours biffé.
f. . Voici biffé.
g. Orth. interrogée.
h. L’intelligence qui m’est [un mot illisible] corrigé par surcharge.
i. Dont elle me croit [un ou deux mots corrigés par surcharge, illisibles].
j. Soit qu’elle me dise tout ce qu’elle sait, soit qu’elle ne veuille que me le faire espérer biffé.
k. Quelques mots corrigés par surcharge, illisibles.
l. Jamais biffé.
m. Elle biffé.
n. Ce qu’elle sait biffé.
o. Toutes biffé.
p. Que je viens de faire biffé.
q. Je vous rends par cette démarche maîtresse de ce divin calcul par lequel vous pourriez par une étude assidue parvenir à une science beaucoup plus étendue que celle de feu M. votre père biffé.
r. Orth. tous.
s. La virgule suivante manque, nous l’ajoutons.
t. Orth. ma.
u. De non biffé puis quelques mots illisibles corrigés par des malheurs par surcharge.
v. Orth. passé.
w. Mot peu lisible, sans majuscule.
x. Orth. critique.
y. Mademoiselle corrigé par surcharge.
z. Orth. Leipsic.
aa. Orth. quelle.
ab. Donner la somme de trois cent florins pour qu’ils vous soient remis.
ac. Faire [peut-être un déterminant, illisible] cadeau corrigé par surcharge.
ad. La modicité de la somme vous dispense de penser à la restitution biffé.
Sur Pétrarque et l’amour platonique10
S’il n’avait pas su soulager sa passiona par des poèmes, il se serait tué.
Ceux qui attribuent à Pétrarque un amour platonique sont des rêveurs, qui croient d’avoir besoin de croire son amour tout à fait exempt de grossièreté pour en être dévots, et fanatiques. S’ils l’avaient bien lu ilsb se seraient trouvés désabusés par lui-même. Le grand homme ne fut pas charlatan, il confesse sa longue extravagance, et il en a honte. Il fut amoureux, et malheureux, et il chante l’objet de sa flamme, dont il célèbre la vertu sans cependant nous donner aucune relation des combats ;c je crois qu’il y en a eu car comment aurait-il pu croire Laure cruelle par vertu s’ild n’avait pas été sûr qu’ayant pour lui de l’inclination elle avait pu la vaincre ? Il ne nous en dit rien, peut-être, par ménagement pour elle, et pour soi-même. Mais je ne comprends pas comment les pétrarquistes puissent soutenire qu’il n’ait aimé Laure qu’avec son âme, tandis que vingt fois dans ses sonnets, et dans ses chansons il nous dit qu’il aimaitf toutes ses beautés et non seulement celles qu’il voyait, mais celles aussi qu’il imaginait. Il dit dans un endroit :
Con lei foss’io da che si parte il Sole
Sol una notte, e mai non fosse l’alba 11
et dans une sestine :
In quella piaggia
Sola venisse a stars’ ivi una notte 12
et dans une de ses chansons sur les yeux :
Certo il fin de’ miei pianti
Che non altronde il cor doglioso chiama
Vien da begli occhi al fin dolce tremanti
Ultima speme de’ cortesi amanti13.
Mais l’apostrophe à Pigmalion est trop claire pour laisser le lecteur en doute :
Pigmalion quanto lodar ti dei
Dell’imagine tua, se mille volte
N’avesti quel ch’io sol una vorrei14.
Et dans un autre endroit :
Or comincio a svegliarmi, e veggio ch’ella
Per lo migliore al mio desir cortese15.
Et après :
Oh quanto era il peggior farmi contento 16 .
Je dois cependant accorder aux chastes pétrarquistes, que leur héros dit dans mille endroits de ses poésies qu’il n’aimait dans Laure que ses vertus, son esprit, et pour ainsi dire sa nature angélique ;g et il se peut très bien que Pétrarque en fût persuadé, malgré l’égarement de ses sens, qui souvent devaient surprendre sa vertu : mais ces surprises ne devaient pas être de longue durée ; les moments de faiblesse à peine passés Pétrarque retournait en lui-même, et se trouvant plus amoureux que jamais, se persuadait facilement que la jouissance sensuelle ne pouvait pas être le premier objet de sa passion, et incliné à se flatter il se sublimait dans des contemplations platoniques, et en divinisant l’objet de sa passion il se divinisait lui-même. Il appelle enfin son amour une continuelle erreur, eth telle elle doit paraître à tous ceux qui lisent Pétrarque sans prévention.
Tout ce que nous savons de la nature de nos passions [nous]i ne pouvons le savoir que fondés sur les observations. Or en matière de celle qu’on appelle amour, je peux soutenir parce que j’ai observé moi-même que ceux qui disent qu’il est inséparable de l’estime se trompent. Ilsj disent que la physionomie d’un objet ne nous rendrait pas amoureux si nous n’y trouvions des traits caractéristiques qui se conforment aux nôtres, et que rien n’étant si naturel que l’estime que nous avons pour nous-mêmes, il s’ensuit que nous ne pouvons pas nous dispenser d’estimer l’objet dont nous devenons amoureux. Cette supposition estk douteuse. Je nel dis pas que la physionomie ne soit l’image de l’âme, mais je nie que si elle plaît elle doive plaire en force de la ressemblance qui doit se trouver entre l’âme de celui qui devient amoureux, et de l’objet qui le fait devenir. Si cela était vrai il n’y aurait point d’amours malheureux, car les deux physionomies auraient l’une devant l’autre la même force : un bon ne deviendrait jamais amoureux d’un méchant, ni un méchant d’un bon. Nous voyons plus souvent le contraire. Le fait est que nous devenons presque toujours amoureux de la figure, mais que nous n’en pouvons donner autre raison sinon qu’elle nous plaît, et elle aura beau être laide qu’elle nous paraîtra toujours belle. Quiquis amat ranam ranam putat esse Dianam [Celui qui aime les grenouilles pense que Diane en est une]17.
Pétrarque a défini l’amour magnifiquement :
Ei nacque d’ozio, e di lascivia umana
Nudrito di pensier dolci, e soavi
Fatto signor, e Dio da gente vana 18
E Seneca nell’Ottavia, che forse il Petrarca ebbe in mira disse [Et Senèque dit dans Octavie, que Pétrarque avait peut-être à l’esprit] :
Amor est juventa, gignitur luxu, otio
Nutritur inter laeta fortunae bona19.
a. En vers biffé.
b. Auraient ou sauraient biffé.
c. Car comment pouvait-il croire biffé.
d. Ne pouvait pas être biffé.
e. Que Pétrarque n’ait aimé qu’avec son âme la seule âme de Laure.
f. Avec ses sens, et qu’il aimait toutes les beautés d’elle qu’il voyait, et biffé.
g. Mais il se peut que dans.
h. Telle que je l’entends elle ne peut pas je crois paraître à mon lecteur autre chose biffé. Casanova a négligé de biffer le « et » qui se trouve répété : nous ne reproduisons pas cette négligence.
i. Mot omis dans le manuscrit.
j. Fondent leur raisonnement sur ce que ce qui nous rend amoureux d’un objet est la physionomie, et la physionomie étant le portrait de l’âme ils disent [que rien n’étant si naturel].
k. Sujette à des grands doutes biffé.
l. Nie biffé.
Documents
Passeport délivré à Casanova pour son voyage en Hollande (1758). Archives d’État de Prague, BOB U 16 F.
Casanova et les autorités diplomatiques françaises en 1759 :
la recommandation du duc de Choiseul et la réponse de M. d’Affri
Nous nous fondons sur la transcription de ces lettres par Armand Baschet, publiée dans son étude intitulée « Preuves curieuses de l’authenticité des Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt » (Le Livre. Revue mensuelle. Bibliographie rétrospective, 1881, p. 11-54, et p. 21-23 pour les lettres suivantes). Elles se trouvent aux archives des Affaires étrangères, série Hollande, année 1759 (référence donnée par A. Baschet20).
Le vicomte de Choiseul écrit au duc de Choiseul pour solliciter une lettre de recommandation en faveur de Casanova :
29 septembre 1759.
Le sieur de Casanova, Vénitien, homme de lettres, voyage pour s’instruire dans la littérature et le commerce depuis quelque temps. Ayant le projet de partir tout à l’heure pour la Hollande, malgré les bontés que lui a marquées l’année passé M. d’Affry, il désirerait avoir une lettre de recommandation de M. le duc de Choiseul auprès de ce ministre, comme un titre sûr pour en être bien traité. Le vicomte de Choiseul prie M. le duc de Choiseul de vouloir bien rendre ce service à M. de Casanova et d’avoir la bonté de lui faire remettre sa lettre par le ministre.
Le même jour, le duc de Choiseul écrit une lettre de recommandation destinée à M. d’Affri :
Versailles, le 29 septembre.
Le sieur Casanova, Vénitien, qui est déjà connu de vous, Monsieur, se propose de retoucher en Hollande où il a déjà éprouvé vos bontés dans un premier voyage qu’il y a fait. Vous savez que c’est un homme de lettres dont l’objet est de perfectionner ses connaissances, surtout dans la partie du commerce, et je suis bien persuadé que vous lui accorderez vos bons offices dans les occasions qui le mettraient dans le cas d’y avoir recours. Je vous serai obligé en mon particulier de l’accueil favorable que vous voudrez bien lui faire…
La réponse du diplomate accable Casanova :
15 octobre, La Haye.
Monsieur le Duc,
J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en date du 29 de septembre, par laquelle vous voulez bien me recommander M. Casanova, Vénitien.
Cet homme est venu effectivement ici il y a quinze ou dix-huit mois. Le jeune comte de Brulh, neveu du premier ministre, lui avait donné une lettre pour M. Kauderbach qui me le présenta. Il nous conta une partie de ses aventures et nous dit qu’il avait été longtemps dans les prisons à Venise d’où il avait eu le bonheur de s’échapper. Il nous parut fort indiscret dans ses propos, et comme il voulait les étendre beaucoup plus loin que le territoire de Venise, je me vis obligé de lui en dire mon avis. Il resta quelque temps encore ici, il passa ensuite à Amsterdam, et on m’a dit qu’il y avait beaucoup perdu au jeu. Il retourna à Paris et j’en n’en avais pas ouï parler depuis.
Il y a environ trois semaines que deux Vénitiens passèrent ici. Ils me dirent qu’il était encore à Paris et qu’il y faisait même un rôle assez peu décent, mais ils peuvent avoir exagéré, et comme il dit beaucoup de mal de ses compatriotes, il est très possible qu’ils se croient en droit d’en dire de lui.
Je vous serai très obligé, monsieur le Duc, si vous voulez bien me dire jusqu’à quel point vous honorez M. Casanova de vos bontés, parce que, s’il les mérite, il éprouvera combien j’ai à cœur de vous plaire et de vous marquer ma déférence, mais j’ai cru devoir vous communiquer ce que je sais de cet homme, dans le cas où il n’aurait pas l’honneur d’être connu de vous et où il vous aurait fait demander par un tiers le lettre que vous m’avez fait l’honneur de me mander à son sujet.
Je lui ai demandé quel était l’objet de son voyage, il m’a dit qu’il venait ici pour des affaires d’intérêt et pour y négocier des papiers puisqu’on perdait trop à vouloir se défaire des nôtres. Je lui ai répondu que j’espérais qu’il ne venait pas en Hollande pour leur donner du discrédit et que s’il connaissait les manèges de notre place, comme il disait, il devait savoir que la baisse de nos papiers n’était qu’un artifice d’usuriers qui ne les discréditaient que pour les acheter à bas prix et en tirer de gros intérêts. Il est convenu que cela était vrai, et il m’a dit que l’objet principal de son voyage était de voir à Amsterdam s’il ne pouvait pas tirer de Suède des cuivres pour du papier qu’il aurait à y envoyer. Il m’a paru en tout fort léger en ses projets ou fort adroit à me cacher celui qui l’a déterminé à venir ici.
Un des deux Vénitiens dont j’ai eu l’honneur de vous parler dans cette lettre est un M. Cornet qui y réside pour messieurs les électeurs de Bavière et de Cologne et qui a dit publiquement chez moi que M. de Casanova était fils d’une comédienne.
J’ai l’honneur d’être avec respect, monsieur le Duc, etc.
D’AFFRY.
Armand Baschet résume la fin de l’échange : « La réponse fut que c’était M. le vicomte de Choiseul qui avait recommandé Casanova à lui duc de Choiseul, qu’il ne le connaissait point et que M. d’Affri ferait bien de faire fermer sa porte à cet aventurier » (art. cit., p. 23).
Treize lettres de Manon Balletti à Casanova
Née le 4 avril 1740, Marie-Madeleine (Manon) Balletti appartenait à la famille des comédiens-italiens qui accueillirent Casanova dès son premier séjour à Paris en 1750. Elle avait dix-sept ans lorsque le Vénitien revint à Paris en janvier 1757, après son évasion des Plombs. Casanova a gardé une quarantaine des lettres qu’elle lui écrivit d’avril 1757 à février 1760. Elles sont aujourd’hui conservées dans le Fonds Casanova des Archives de Prague. Aldo Ravà en a donné une édition dans ses Lettres de femmes à Jacques Casanova, Société des éditions Louis Michaud, 1912. Nous retenons ici le choix de lettres fait par Francis Lacassin pour la première édition de l’Histoire de ma vie dans la collection « Bouquins » (1993), fondé sur le texte de l’édition Ravà.
Lettre I
Ah ! que M. mon frère m’ennuie ! Il est excédent et l’on ne peut pas être plus gauche qu’il ne l’est, à sa garde ; mais ne parlons pas de lui, car il m’a cosi mis de mauvaise humeur, que je ne veux point du tout l’être avec vous.
Je vais répondre exactement à votre dernière lettre. Vous commencez par m’exagérer beaucoup votre amour, je le crois sincère, il me flatte, et je ne désire autre chose que de le voir durer toujours. Durera-t-il ? Je sais bien que vous allez vous révolter contre mon doute ; mais enfin, mon cher ami, dépend-il de vous de cesser de m’aimer ? ou de m’aimer toujours ? Mais, passons, car je crois que ces craintes ne vous plaisent pas beaucoup. La crainte que vous me marquez sur l’incertitude de la réussite de vos projets me flatte, parce qu’elle me prouve votre amour, et l’envie que vous auriez de me rendre heureuse en tout point. Je vous assure que je me la trouverai si je puis être à vous et si vous me conservez toujours cette tendresse que vous me devez pour accompagner la mienne. Mais je ne veux point que vos craintes vous fassent me dire de tâcher de vous oublier. Moi, vous oublier ! moi, cesser de vous aimer, quand j’ai osé vous le dire ! Ah ! vous ne me connaissez pas ! Si vous saviez les efforts que j’ai faits pour vaincre le penchant que je me sentais pour vous quand j’ai commencé à l’apercevoir ! À présent je puis vous le dire, puisque heureusement ou malheureusement je n’y ai pas réussi. Mais cela m’a donné bien de la peine inutile. J’ai commencé par croire que la complaisance que je m’apercevais avoir pour vous, n’était qu’une simple amitié, mais des plus simples ; je m’amusais avec vous plus qu’avec qui que ce soit, mais je me disais : « Il est gai, il a de l’esprit, cela n’est pas étonnant » ; mais enfin je me trouvais inquiète ; quand vous passiez un jour sans venir au logis, j’étais triste, sérieuse, et je trouvais qu’en rêvant, je ne pensais qu’à vous. Ah ! j’ai frémi, je me suis aperçue du penchant que je prenais pour vous, et l’épouvante s’est emparée de moi. « Que fais-je ? me disais-je ; sur le point d’épouser un homme1 à qui l’on m’a promise, auquel je me suis aussi promise moi-même, je vais prendre de l’inclination pour un homme que je ne verrai peut-être bientôt plus, qui ne m’aime pas » ; car alors je croyais de bonne foi que vous ne m’aimiez pas ; que deviendrai-je ? Que je suis imprudente, ridicule ! aimer quelqu’un qui n’a que de l’indifférence, c’est se rendre malheureuse. Mais quelquefois je me figurais que vous pourriez peut-être m’aimer aussi, que vous n’osiez me donner des marques de votre amour à cause des circonstances qui ne vous le permettaient pas. Les choses sont changées ; il y a eu un disgracié qui vous a fait tout à fait connaître ; je vous ai démasqué et cela ne vous a pas fait du tort dans mon cœur ! Puisse cette tendre amitié que nous avons l’un pour l’autre être heureuse ! Elle peut faire notre bonheur ou notre malheur ; quelle dure alternative ! Il est cosi fâcheux d’aimer ! Mais bonsoir, mon cher ami, je me meurs de sommeil ; ma plume tombe de mes mains, mes yeux se ferment ; mais comme ce n’est point tout cela qui vous écrit, je vais toujours ; mais il n’y a pas moyen, je dors tout de bon. Bonsoir, bonsoir, mon bon ami, aimez-moi toujours bien. Si vous voulez me rendre bien contente, vous brûleriez mes lettres ! Je rêve que je vous dis que je vous aime !
Lettre II
[Paris, fin avril 1757 ?]
Pendant que vous êtes là à jaser, mon cher ami, je vais vous écrire, moi. Je suis très aise que vous ne doutiez plus de mon amitié pour vous (vous auriez grand tort au moins si c’était autrement) ; mais je voudrais que cette persuasion-là ne vous servît qu’à m’aimer davantage et ne vous rendît si sûr de ma tendresse que vous négligiez de conserver mon cœur : mais je crois que vous n’avez pas besoin que je vous dise tout cela ; si vous m’aimez bien, vous tâcherez sans doute de faire que je vous aime aussi toujours.
Je suis impatiente au moins en ce que M. Rodrigo ne s’en va pas ; à la fin, c’est horrible ! Il ne lui manque plus que la guitare. Dépêchez-vous donc, mon cher ami, si vous voulez me voir.
Oh ! mon Dieu, vous ne m’aimez guère puisque vous ne vous pressez pas plus.
Oh ! non, je ne sais ce que je dis ; vous m’aimez bien, mon cher ; mais je suis impatiente, parce que je prévois que si vous venez si tard, je vous verrai moins ; et je suis très aise de vous voir les soirs, parce que je vous vois un peu plus librement… Mais j’entends remuer ; eh ! bien… oh ! ce n’est encore rien… Je m’impatiente.
Oh ! Sia lodato quel che diceva la signora zia ! Ils partent, ils partent ! Et j’en suis ravie, car je vais vous voir bientôt. Mais quoi ! Mme Jules ne s’en va pas ?… Ah ! si fait, la voilà partie ! Ah ! Dieu soit béni !
Je vous attends à présent, vous. Ah ! si vous lambinez, vous devez sentir, mon cher ami, autant d’impatience que moi ; si vous m’aimez, arrivez donc ! Je quitte la plume à chaque moment pour vous attendre !… Ah ! vous voilà !
Lettre III
[Paris, début mai 1757 ?]
Oh ! pour aujourd’hui, exactement un mot, car je meurs de sommeil, mais si je ne vous écrivais ce mot, je croirais n’avoir pas bien passé ma journée, et comme je l’ai trouvée fort satisfaisante et fort agréable, puisque je l’ai passée avec vous, je veux qu’il n’y manque rien. Mais comment l’avez-vous trouvée, vous ? Cela m’inquiète, et je crains que vous ne l’ayez trouvée longue. Pour moi, elle ne m’a duré qu’un moment. Je suis contente de votre lettre ; je vous exhorte, mon cher ami, à faire tout au monde pour hâter votre bonheur autant que vous le dites. Vous devez être aussi empressé que moi. Je suis très aise de ce que notre aimable maman vous a dit ce matin ; cela prouve qu’elle ne songe plus qu’à ce qui peut nous rendre contents l’un de l’autre ; je lui désire autant de santé que vous, et l’achèterais volontiers de la mienne si cela était possible.
Bonsoir. Je m’endors, et vous voyez bien que j’écris encore plus mal qu’à mon ordinaire. Enfin, je serai contente si vous pouvez lire que vous êtes mon cher ami et que je serai toujours la même pour vous. Bonsoir. Demain vous serez mon compagnon. Si vous pouviez l’être toujours ! Bonsoir, bonne nuit, je dors.
Ayez soin de mes lettres, je vous prie. Songez que cela est de la dernière conséquence.
Lettre IV
Ce lundi à minuit [mi-mai 1757 ?]
Mon frère n’est pas encore parti de chez papa, mon cher ami, et nous aurions pu nous dire encore mille choses. Mais puisque nous ne l’avons pas fait, il faut que je vous en écrive une partie. J’ai un plaisir infini à m’entretenir avec vous de quelque façon que ce soit, et cela sera toujours de même. Vous m’avez dit une chose aujourd’hui, de laquelle je veux vous désabuser absolument. Vous prétendez que dans un mois je changerai d’objet dans mon amour. Est-il possible que vous m’estimiez assez peu pour croire une telle chose de moi ? Non, persuadez-vous que je ne changerai jamais, que puisque je vous aime et que j’ai pu me déterminer à vous le dire, je me détesterais moi-même si je me croyais capable de changer. Et qu’est-ce qui vous peut faire croire que je suis prête à changer ? Mon humeur, dites-vous ? Oui, j’en conviens, et j’en ai, et beaucoup même ; mais elle ne prouve rien de ce côté-là. Je vous aime tout de même dans le moment de ces humeurs et je souffre davantage du chagrin que je vous cause que de celui que je me forme. Mais, mon cher ami, elles sont causées par quelque chose ; n’imaginez pas qu’elles partent toutes de caprices. J’ai à présent un motif de chagrin qui me donne tous les jours de l’humeur, et ce n’est pas vous qui le causez assurément. Mais vous me direz : « J’en souffre pourtant quelquefois. » Il est vrai et je m’en veux un mal infini ; et ce qui me déplaît encore plus dans ceci, c’est que vous vous formez de mon caractère l’image la plus désavantageuse pour moi ; et à en juger par le présent, vous n’avez pas tout à fait tort. Mais je n’ai pas toujours eu ces humeurs, ces inégalités ; vous le savez vous-même, et j’espère assurément ne les avoir pas toujours, car elles me font souffrir infiniment moi-même, et je ne puis pas m’en défaire dans les circonstances présentes. J’ai beau me secouer, me parler raison ; je crois que cela empire au lieu de diminuer. Mais je veux que vous qui m’aimez, que j’aime de même, vous me rameniez par votre tendresse à cette égalité qui fait le bonheur de tous ceux qui la connaissent et qui la pratiquent. Vous le pouvez, vous, car je ferais presque tout pour vous, je le sens : et vous, mon cher ami, feriez-vous tout pour moi ? Oui, je le crois, vous m’aimez, et je veux que vous soyez certain que je vous aime de même, et que je ne changerai, que lorsque je pourrai être sûre de votre infidélité (ce qui n’arrivera jamais, j’espère), et quand même, je crois que je ne pourrais jamais cesser de vous aimer. Adieu, bonsoir, mon cher, mon très cher ami. Relisez cette lettre quelquefois, vous trouverez ce que je ressentirai toujours. Ayez un soin particulier de mes lettres, vous voyez la confiance que j’ai en vous et le tort que cela me pourrait faire, si par malheur on pouvait les découvrir. Ce n’est pas vous que je crains, mon tendre ami ; je vous estime trop pour cela ; mais la moindre négligence, un oubli, vous sentez combien cela est de conséquence pour moi. Mais vous m’aimez, m’estimez, cela me rassure. Bonsoir encore, bonsoir. Aimez-moi bien et je vais m’endormir en pensant à vous et en vous souhaitant une bien bonne nuit. Adieu, mon cher ami, faites de jolis rêves, et puis contez-les-moi.
Lettre V
1 heure passée [Paris, fin mai 1757].
Maman, à ce que j’ai pu voir, n’a pas parlé à la personne chez qui nous avons dîné de rien qui puisse nous chagriner l’un et l’autre ; l’occasion ne s’en est pas présentée. Mais je vous dirai que mes craintes sont beaucoup diminuées de ce côté-là, en examinant un peu le caractère de la personne que l’on veut charger de me trouver un mari. M. J… est un vieux garçon qui trouve toujours les filles trop jeunes pour les marier, et imagine le joug du mariage un peu trop pesant pour une jeune personne de quinze à dix-sept ans qui ne pense qu’à la bagatelle. D’ailleurs il prétend que c’est les sacrifier et qu’elles doivent profiter mieux du bel âge : par rapport à moi, je trouve qu’il pense trop bien ; mais je ne sais pas si toutes les filles à marier le voudraient de même. Ainsi cette précipitation de me trouver un mari ne m’inquiète pas infiniment, parce que c’est quelqu’un qui en est chargé qui n’est pas fort pressé de m’en voir un. Ah ! si c’était Mme de M… ! Ah ! j’aurais grand peur : car elle sait faire l’impossible, cette aimable dame-là, et je crois que je ne tarderais pas à me trouver fort embarrassée ; mais cela n’est pas ainsi, Dieu merci ! Et puis maman ne voudra pas me donner à quelqu’un qu’elle ni moi nous ne connaissons ; et d’ailleurs, quand elle me met sur ce chapitre-là, lorsque nous nous trouvons seules, je lui fais sentir le plus que je peux que je n’ai aucun goût pour le mariage, que je me trouve très heureuse, et que s’il fallait absolument que je prenne un mari, je voudrais, avant de me donner à lui, le connaître assez pour l’aimer, et pour pouvoir espérer d’être heureuse avec lui.
Ce n’est donc plus cela qui m’inquiète infiniment ; mais, vous le dirai-je ? il est vrai que je crois votre amour diminué. Je ne vous en fais point un crime, non ; j’ai mille défauts, je le sais, et plus l’on me connaît, et plus l’on m’en découvre ; mais comme la tendre amitié que j’ai pour vous n’est diminuée en aucune façon, je me trouve à plaindre de vous l’avoir fait connaître, et je crains même quelquefois que cet aveu n’ai servi qu’à vous détacher plutôt de moi, et cela me donne occasion d’avoir beaucoup de reproches à me faire. Mais vous me rassurez d’une façon trop tendre dans votre lettre, pour que je puisse douter de votre fidélité. Oui, vous m’aimez, et je veux le croire, pour votre honneur et pour ma satisfaction ; je souhaite même que vous ne doutiez pas non plus de mon attachement pour vous.
Il ne faut pas parler encore à maman ; laissons aller les choses tant qu’elles vont calme, et ne réveillons pas le chat qui dort.
J’ai une chose à vous demander, mon cher ami, qui, à ce que j’imagine, ne vous coûtera pas infiniment ; ce serait (ne vous fâchez pas, ce n’est pas que je méfie de vous) de brûler toutes mes lettres, car je me meurs de peur que vous n’en égariez quelqu’une ou que vous n’en laissiez traîner quelque part, où mon frère allant chez vous puisse la trouver. D’ailleurs, je ne me flatte pas qu’elles puissent vous être bien chères et que vous trouviez autant de plaisir à les relire que j’en ai eu à les écrire. Et par conséquent vous ne devez pas beaucoup insister pour les garder. Ainsi je compte, mon cher, que vous m’accorderez ma demande, et je réparerai celles que vous n’avez plus, en vous en écrivant le plus souvent que je pourrai de nouvelles (que vous brûlerez aussitôt lues), pourvu que vous m’assuriez qu’elles vous sont très agréables. Mais bonsoir ; je ne m’aperçois point que mon griffonnage est fort long et le sommeil si loin de moi, que j’écrirais jusqu’à demain sans m’apercevoir que je suis au lit, et que j’y suis pour dormir. Adieu, bonsoir, aimez-moi bien et dites-moi ce qu’il faut faire pour que nous soyons toujours bons amis ; j’y souscrirai de tout mon cœur. Bonsoir, bonsoir, je veux que vous dormiez le mieux du monde ; adieu, mon cher ami.
Lettre VI
[Paris, premiers jours de juin 1757 ?] 1 heure.
En vérité, mon cher ami, vous devenez très plaisant, et vous le devenez presque autant que moi ; c’est ce qui me fait prendre la résolution de ne plus l’être. Comment donc ! nous nous écrivons les choses du monde les plus agréables, et nous nous querellons toujours ! Oh ! cela n’est pas du tout bien, et il ne faut plus que cela soit ainsi, mon cher ami. Nous nous sommes fâchés ce soir aussi mal à propos qu’il se puisse ; je dis : nous, quoiqu’en vérité je ne le sois pas, moi ; non, je n’ai point du tout de rancune, et je pense à vous sans aucune sorte de ressentiment. Mais pourquoi, mon cher, vous qui m’aimez tant (à ce que vous dites) vous rancuner pour rien ? Est-ce l’excessive bonté (le terme de M. Poinsinet va fort bien là) que j’ai eue pour vous aujourd’hui, qui vous a fait prendre une certaine sorte d’humeur ? Cela serait bien mal, car enfin elle ne devrait faire autre chose que vous donner plus d’amour pour moi et vous prouver ce que vous ne savez que trop peut-être. Mais brisons là. Je vais très bien dormir cette nuit, mon cher ; l’on vient de m’apporter un fort bon lait de poule qui me fera du bien. Je souhaite que vous dormiez bien aussi, et je ferai une bonne nuit, pensant que vous la faites aussi et que vous vous êtes endormi en pensant à votre petite amie avec plaisir et sans rancune. Si vous m’aimez, cela doit être comme cela au moins. Mais à propos, je veux vous proposer une chose pour que nous soyons toujours bien ensemble, car se brouiller toujours, cela me désespère et me désole ; je ne le veux plus ; non, non, non ! Ainsi il faut, mon cher ami, que nous fassions de part et d’autre des articles par lesquels nous nous dirons naturellement ce qu’il faut éviter pour ne nous pas choquer réciproquement ; je souscrirai à tout ce que vous me direz, et je veux que vous commenciez. Alors, quand nous aurons une liste, nous nous réglerons, et si quelqu’un manque au traité, on s’en fera quelques petits reproches, mais par écrit, et il sera dit qu’il ne faudra jamais qu’il y paraisse par le refroidissement des parties. Aussi, par cet arrangement, nous serons toujours bien ensemble, et si nous avons quelque discussion, nous la viderons par écrit, et nous nous défendrons le mieux que nous pourrons. Voulez-vous, mon cher ami, que cela soit comme cela ? Répondez-moi au plus vite ; car je suis anxieuse de savoir si mon projet vous plaît. Adieu, bonsoir, je dors quasi. Ne m’en voulez pas au moins, car je sens que je ne le mérite pas du tout ce soir ; pour moi, je vous souhaite tout plein de bonheur, de plaisir, une bonne nuit et une bonne journée demain. Je voudrais être à demain au soir, car j’espère que vous viendrez au logis.
Adieu, adieu, aimez bien votre petite amie.
Dans l’édition Ravà suivent quatre lettres, non reproduites.
Les lettres suivantes sont écrites après le départ de Casanova à Dunkerque. Elles permettent de le dater de la fin août 1757, et non de début mai comme l’indique l’Histoire de ma vie.
Lettre VII
[Paris, fin août 1757 ?] Dimanche au soir à minuit.
Je m’aperçois plus que jamais de la tendre amitié que j’ai pour vous, mon cher Casanova ; l’occasion présente me le persuade plus que jamais. Votre éloignement me cause une douleur que je ne puis vous peindre ; l’accablement où je suis ne m’en donne pas la force. Je ne peux pas me faire à la triste idée que vous êtes éloigné de moi, que je serai deux mois entiers sans vous voir et sans pouvoir même recevoir de vos nouvelles. Ces tristes pensées m’accablent, me navrent le cœur de douleur. Je ne puis y penser. Hélas ! mon cher ami, je serai bientôt privée moi-même de vous donner des assurances de mon amitié : mon frère va partir ; toute consolation m’est enlevée ; représentez-vous mon état, mon cher ami. Je vous aime, je ne puis le nier (que cet aveu vous serve à m’aimer davantage et non pas à vous en glorifier, car, qu’y gagneriez-vous ?). Je vous aime donc, enfin. Je vous ai vu partir avec le chagrin que ressent un cœur, lorsqu’il est au moment de perdre ce qu’il aime ; il a fallu contraindre ma douleur, ne la pas montrer à un tas de gens curieux qui semblaient m’examiner avec une pénétration barbare. Ah ! quel terrible moment, que la nuit est venue à propos ! Je me suis couchée, moins pour dormir que pour penser à vous tout à mon aise, et donner libre cours à mes pleurs que je n’avais que trop longtemps retenues ; elles n’ont pas tari. J’ai lu et relu votre chère lettre. Vous m’y recommandez de la gaieté. Eh ! puis-je en avoir, vous sachant loin de moi ? Si vous m’aimez, mon cher, vous n’en devez pas ressentir et vous devez juger que je suis dans le même cas. Que vous avez bien raison de ne me pas soupçonner d’inconstance ! Je ne me sens pas portée à l’être, et surtout avec vous.
Si vous saviez combien votre lettre m’est chère ! Je la relis le plus souvent que je puis ; elle ne me quitte ni jour ni nuit ; elle est enfin mon compagnon de tristesse, comme je veux que mon cœur soit celui de votre voyage. Puisse-t-il vous être toujours cher, votre petit compagnon, comme tout ce qui vient de vous me le sera éternellement ! Puissiez-vous m’aimer toujours ! J’ose dire que vous le devez. Ne serait-ce que par reconnaissance ! Adieu, mon très cher Casanova ; je vais passer peut-être une nuit moins douloureuse que l’autre, car je vous ai écrit, et c’est du moins une petite consolation. Mais, hélas ! quand je pense que vous ne me répondrez pas, que je ne saurai seulement pas si vous avez reçu ma lettre, et que bientôt même la consolation de vous écrire me sera ravie, tous mes chagrins renaissent, mes pleurs recommencent à couler, et je me retrouve tout aussi à plaindre qu’auparavant. Oh ! Dieu, pourquoi ai-je le cœur aussi sensible !
Écrivez, je vous prie… à la maison et faites-moi savoir équivoquement si vous avez reçu ma lettre. Adieu, mon seul ami ; adieu, aimez-moi toujours. Songez que je ne changerai jamais et que votre retour pourra seul me rendre contente.
Il me semble qu’il y a déjà un mois que je ne vous vois pas. Adieu ; ayez soin de votre petit compagnon ; chérissez-le toujours ; il est tout à vous.
M. B.
Je vous écrirai mercredi à Dunkerque.
Lettre VIII
[Paris] 1er septembre [1757], jeudi au soir et minuit.
Je suis dans la plus grande inquiétude, mon cher Casanova, de ne pas entendre parler de vous. Qu’êtes-vous devenu ? où êtes-vous ? nous avez-vous oubliés ? n’aimez-vous plus la pauvre petite B[alletti] ? Oh ! Dieu, que je suis inquiète ! Je vous avais prié dans ma dernière lettre d’écrire au plus tôt à la maison ; pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? N’auriez-vous pas reçu ma lettre ? Oh ! mon cher ami, éclaircissez ces doutes, ou je meurs. J’espère que vous recevrez la présente ; je vous l’adresse à Dunkerque, où vous m’avez dit que vous deviez être, et je vais vous apprendre que j’ai trouvé le moyen de recevoir de vos nouvelles directement. Il faut, mon cher Casanova, que vous écriviez et que vous adressiez vos lettres à Obert, sous enveloppe. Soyez sûr d’elle, puisque j’en suis sûre, moi. Si vous m’aimez, donnez-moi au plus tôt de vos nouvelles ; elles me rendront la vie et elles me sont absolument nécessaires. Vous me direz si vous avez reçu mes deux lettres, et quand vous partirez de l’endroit où vous êtes ; parce que, comme mon pauvre Cadet va partir, je ne vous écrirai que lorsque vous serez dans un endroit où vous voudrez bien que l’on sache que vous êtes. Vous me direz aussi, ô mon cher Casanova, si vous m’aimez toujours, si vous pensez à moi aussi souvent que je pense à vous. Ah ! je crois que cela n’est guère possible, car vous ne me sortez pas un moment de la mémoire ; je vous désire toujours ; je ne vois l’heure de pouvoir vous revoir et de vous assurer que je suis et serai toujours la même pour vous. Que le temps me paraît long ! que les soirées me paraissent insipides et maussades ! Quelle différence avec celles que je passais avec vous, ô mon cher Casanova ! Elles me paraissaient toujours trop courtes, et les présentes me semblent éternelles. Quand reviendrez-vous ? Hâtez ce moment, si vous avez toujours pour moi cette tendresse que vous m’avez jurée et qui sera mon bonheur, si vous me la conservez. Je vais languir jusqu’à votre réponse, que je vous prie de faire au plus tôt. Je vous prie encore de contrefaire un peu votre écriture en mettant le dessus à Obert, parce qu’il n’y a personne dans la maison qui ne connaisse votre écriture, et si l’on voyait une adresse à notre femme de chambre, de vous, cela donnerait des soupçons, et il faut les éviter.
J’ai vu votre frère1 hier un moment ; il se porte bien. Voilà tout ce que je puis vous dire d’intéressant à son sujet.
La lettre suivante, évoquant le départ du frère de Manon, est datée de « Ce samedi au soir, 10 heures » : Aldo Ravà a montré qu’il s’agit du 10 septembre 1757. Manon y écrit que Casanova a quitté Paris « quinze longs jours » plus tôt.
Selon l’ordre retenu par Ravà suivent douze lettres, non reproduites, qu’il propose de dater entre la fin 1757 et octobre 1758. Silvia, la mère de Manon, est morte le 16 septembre 1758.
Lettre IX
[Paris, octobre 1758 ?] Dimanche au soir.
Je vous ai écrit ma lettre bien impertinente, mon cher ami, mais vos folies la méritaient. Je suis pourtant bien aise de vous voir gai, cela me donne un bon augure et me fait espérer que vos affaires vont bien. J’espérais recevoir aujourd’hui une lettre, mais j’ai été trompée et j’en suis bien fâchée ; je m’ennuie, m’ennuie tout plein. Je me porte pourtant un peu mieux que ces jours passés. Moi, je vous aime toujours de même. Réellement votre lettre m’a enchantée ; je n’osais me flatter de la recevoir si tôt, et lorsque je l’ai lue, j’ai pleuré, mais je ne saurais vous dire si c’est de plaisir ou de peine ; car je ressentais l’un et l’autre, sans savoir à qui donner la préférence.
J’étais ravie de vous connaître si tendre, désolée de vous savoir absent, enchantée des espérances que vous me donnez et désespérée de leur incertitude ; voyez, cher ami, c’était bien compensé. Je n’ai aucune nouvelle de ce qui regarde ma pension, mais pour le couvent, je crois très sûrement que j’y serai avant votre retour, et cela me fâche bien ; on se presse infiniment et j’y entrerai sûrement avant qu’il soit quinze jours. Oh ! quel hiver je vais passer ! il me fait trembler ! je ne vous verrai que très rarement, au travers d’une fort étroite grille et peut-être devant une religieuse… quel plaisir ! Mais cela ne vous ravit-il pas ? Il faut pourtant que je prenne mon parti. Vous devez me le conseiller même. Mais si je pouvais être sûre au moins qu’à Pâques (voyez comme je suis raisonnable) je puisse en sortir (de ce bienheureux couvent) pour être à vous, et que cette union fît la satisfaction de mes chers parents, ah ! je serais la plus aise, la plus gaie, la plus heureuses de toutes les créatures ! Je ne m’ennuierais pour ainsi dire point dans mon attente parce que tout le jour je penserais que je vous serais bientôt unie, que je retournerais dans peu dans le sein d’une famille qui, jointe avec un mari que j’aimerais à la folie, ferait tout le bonheur de ma vie ! La nuit, oh ! la nuit, je dormirais, et si je rêvais par hasard, je ferais les plus jolis rêves du monde.
Voyez, mon cher ami, ces seuls châteaux en Espagne me peuvent distraire de mes chagrins, et quand je pense que ce ne sont que des châteaux en Espagne, le noir me gagne et tout me désole. Ah ! que je voudrais vous voir de retour ! Adieu, mon bon ami. Je crois que je ne risque rien à vous envoyer cette lettre-ci à La Haye, vous y serez probablement encore lorsqu’elle arrivera. Écrivez-moi donc souvent, cela doit-il vous coûter si vous m’aimez ? Pour moi, je vous assure que, si je ne craignais de vous être à charge et de vous ennuyer, je vous écrirais tous les jours encore plus longuement ; pour tous les jours, jusqu’à présent je l’ai fait.
Je vais demain chez M. G. et je vous écrirai mardi tout ce qui se sera passé. Que je crains l’histoire du mariage !
Mariane m’a dit de vous remercier tout particulièrement, et elle vous dira de quoi [dès que] vous serez à Paris. Bonsoir, bonsoir ; aimez-moi bien ; et point d’infidélité ! Prenez mon exemple de loin. Ce n’est pas que je me défie de vous au moins.
À Monsieur,
Monsieur Casanova, à la poste restante
à La Haye.
Suivent deux lettres écrites en octobre 1758, non reproduites.
Lettre X
[Paris] Ce 14 octobre 1758.
Oh ! quelle lettre je viens de recevoir de vous ! Mais est-elle bien de vous ? En vérité, mon cher ami, vous êtes bien violent et vous me connaissez bien peu, puisque vous osez me dire que je suis sans amour, que je vous donne votre congé et que je serais bien attrapée si vous le preniez. Mais dites-moi vous-même, est-ce là des propos d’un amant ? Oh ! point du tout assurément ; mais j’espère qu’à présent vous avez une justification à moi et je trouve la vôtre dans les lettres précédentes que vous m’avez écrites. Mais, en vérité, cette dernière me mortifie, tout au plus, et il est bon de vous dire, mon cher ami (car j’oublie votre lettre à présent et veux l’oublier), cependant il faut encore que je vous assure en y répondant que lorsque nous en serons à une démarche sérieuse (que je désire peut-être plus que vous), je ne vous planterai jamais là ! Non, non, Monsieur ! (Voilà le dernier Monsieur que je vous dirai ; ne parlons plus ni de fâcherie ni de bouderie ; elles ne nous vont pas en vérité.) Pour en revenir à ce que je disais à mon cher Casanova, il faut que je l’instruise que sa petite femme est malade ; j’ai depuis huit jours vomi deux ou trois fois, je suis toujours malingre, ou mal à l’estomac ou au cœur, ou coliques, enfin toujours quelque chose. Mais ce n’est point par ma faute, au moins ; je suis réellement ce que l’on appelle un petit emplâtre, et je ne sais comment vous pouvez m’aimer ; ne prenez pourtant pas cela pour un avis, au moins, mon cher. Dès que je vous verrai, je ne serai plus malade. Aussi point de mauvaise humeur ; je vous désire, je vous désire, oh ! l’on ne peut plus. Que je vous crains fâché ! Cela serait bien mal ; car je ne le suis point, moi, et convenez, mon bon ami (ah ! je vous en prie), que j’en ai autant de sujet que vous ! Oh ! quand je pense que vous me dites que je ne suis qu’auteur des lettres aimables que je vous ai écrites ! Oh ! c’est horrible ! Je vous prie d’être sûr que mon cœur seul est capable de vous dire tout ce que je vous écris ; mon esprit, quoique j’en aie une très petite dose, gâterait tout s’il voulait s’en mêler ; et d’ailleurs, il gênerait ce cœur qui se fait peut-être trop connaître et qui est bien aise de se dire tout à vous. Pour me dire que je connais mon pouvoir sur vous, vous vous trompez pleinement ; car jamais je ne m’en suis cru aucun. Mais vous avez voulu vous venger, je vous ai un peu chagriné et vous avez cru être obligé de me le rendre ; n’en parlons plus, mon Dieu ! Je me l’étais promis au commencement de ma lettre.
Dites-moi comment vont vos affaires ; car dans ce joli billet doux il n’en est pas question. Que je voudrais vous voir de retour, mon cher ami ! (pas pour lire la lettre qui vous a fâché, au moins !)
Mme de Monconseil m’a répondu au sujet du refus de ce respectable couvent, qu’elle s’en trouve fort offensée, comme vous devez le croire, puisqu’elle m’y a présentée elle-même et m’a recommandée de toutes ses forces. « Mais, me dit-elle le plus agréablement du monde, comme à quelque chose malheur est bon, cela vous évitera un grand ennui en vous laissant tout le mérite d’avoir voulu y atterrir », et elle me conseille de n’en point du tout cacher la raison. Elle est aimable tout au plus, au moins. Oh ! mon cher ami, ne me faites donc point la mine ( j’extravague au moins). Tenez, il me semble que vous êtes là à côté de moi, que je vous conte mes petites affaires et que vous les écoutez et y répondez avec une froideur… cela à cause de la lettre. Mais, sac à papier (s’il est vrai que vous m’aimez), vous seriez bien attrapé si je boudais aussi. Oh ! vous avez bon jeu et vous connaissez trop votre pouvoir, n’est-ce pas ? n’est-ce pas ? Que je voudrais recevoir une autre lettre de vous, qui m’assure que vous n’êtes plus si courroucé ! Dans quatre jours, n’est-ce pas ?… Oh ! oui, j’y compte !
À Monsieur,
Monsieur Casanova, au Parlement d’Angleterre,
à La Haye
Suivent deux lettres non reproduites, datées du 18 novembre et du 3 décembre 1758.
Lettre XI
[Paris] Ce 9 décembre 1758.
Vous vous ennuyez donc bien, mon cher ami, avec vos Hollandais qui sentent le fromage ? À vous dire bien vrai, je n’en suis pas fâchée, parce que cela vous engagera à ne pas retarder d’un moment votre départ qui sera sûrement le 16 ; car je compte fort que ma lettre vous arrive le 15. Ainsi, tenez votre parole, mari.
Je suis enchantée de tout ce que vous me dites dans votre lettre, mais elle augmente encore l’envie que j’ai de vous revoir, pour être instruite de mille choses qui piquent ma curiosité. Déjà je ne puis vous répondre à tout plein de questions que vous me faites, qu’en vous voyant. Vous me demandez si nous quittons notre maison à Pâques ; vous savez bien que cela était décidé avant que vous partiez ; pour tous les autres arrangements dont vous me parlez, je remets au 21 à y répondre. Mon estomac va mieux, sans le secours ni de votre déjeuner ni de médecin ; je tâcherai de me porter très bien afin que cette figure, que vous prétendez qui vous plaît beaucoup, ait toujours le même avantage.
Vous me faites une espèce de petit reproche sur mes lettres ; cependant, mon beau Monsieur, vous en recevez une tous les ordinaires assurément, que voulez-vous de plus ? Vous m’avez vous-même prescrit cette loi. Mais j’espère que vous ne me gronderez plus pour cela. Oh ! mon bon ami, que je désire vous voir ! que j’ai de choses à vous dire ! que j’ai de questions à vous faire ! Mais le pourrai-je ? Enfin je vous verrai toujours et c’est mon premier souhait.
Oui, l’on me persécute (mais de loin, car je ne vois plus M. G[onel] pour ce bienheureux mariage. Il n’est plus question de Brunetti ; mais M. G., pour me donner des torts vis-à-vis de tout le monde, a parlé de l’établissement qu’il me propose à M. le duc d’Aumont et M. le duc de Duras1 qui ont paru s’intéresser à mon sort dans l’affaire de la pension ; et ces Messieurs, sachant l’intérêt que Mme de Monconseil prend à moi, lui en ont fait compliment comme d’une chose faite (ainsi qu’elle me l’a écrit ce matin). Voyez jusqu’où va sa malice, à M. G. ! Il instruit ces gens-là en leur disant que c’est la chose du monde la plus avantageuse, pour ensuite me faire passer pour bien difficile de refuser des partis de cette sorte ! Ah ! mon Dieu !… Je vais lundi chez Mme de M. Si je puis, je m’ouvrirai à elle sur votre chapitre, et j’aimerai même beaucoup mieux attendre votre retour, parce qu’alors j’aurais plus de choses à lui dire sur vos affaires ; car à présent je n’aurais d’autre ouverture à lui faire que celle de notre inclination, et cela ne suffirait pas pour elle. Je juge donc, moi, qu’il sera plus à propos de vous attendre, mon bon ami, et je vous ferai faire connaissance avec elle et m’éviterai beaucoup de confidences qui coûteraient un peu à ma façon de penser. Ne vous offensez pas de cela, cher ami, je vous en supplie ; c’est parce que je vous aime bien que je veux vous aimer en secret, tant que les circonstances le voudront. Mais lorsque rien ne nous obligera au silence, vous verrez comme tout le monde s’en apercevra. Adieu, mon très tendre ami ; revenez au plus tôt afin que je n’aie plus ces adieux à vous faire ! Vous m’instruisez sans doute, dans la lettre que je recevrai lundi, si je dois vous écrire à Bruxelles. Que cela soit la dernière au moins, ou sans cela je me fâche.
Bonsoir, mon cher ami, souvenez-vous toujours que vous avez une petite femme très tendre et qui exige de son mari la plus grande fidélité. Adieu !
À Monsieur,
Monsieur Casanova, dans la Douleerstrat au Rondeels
à Amsterdam
Ravà date la lettre suivante de la mi-décembre 1758. Fin septembre 1759, Casanova part pour la Hollande (second voyage). Manon s’installe à la « Petite Pologne ». C’est l’adresse d’expédition d’une lettre datée du 1er octobre 1759. Ces deux lettres ne sont pas reproduites.
Lettre XII
De la « Petite Pologne », 23 octobre 1759,
pour la dernière fois.
Je suis, mon cher ami, dans une colère, une indignation, un chagrin qui ne peuvent se décrire – (mais pas contre vous, soyez sans crainte). Je viens de Paris où j’ai eu la douleur d’entendre dire que l’on publie dans le monde que je suis ici avec vous et que vous vous y tenez caché. Cela n’est-il pas indigne, affreux, et la plus horrible calomnie ? Quel monstre assez noir peut avoir inventé une pareille fausseté ? Tenez, mon cher ami, je me meurs de chagrin, j’en ai de tous côtés, je ne puis plus y tenir ; il faut y succomber, le cœur navré, l’honneur que l’on veut me dérober ! Enfin tout contribue à me rendre à plaindre ; si je ne vous aimais autant que je fais, j’irais me fourrer dans un couvent et n’en sortirais plus. Que le monde est mauvais ! et que je suis malheureuse ! Oh ! mon cher Casanova, vengez-moi, vengez-vous de ces indignes imposteurs en faisant en sorte de pouvoir m’épouser malgré leur jalouse méchanceté. Et consolez-moi ; car je meurs si vous ne me donnez quelque espérance. Je suis seule au milieu du monde, sans amis, sans consolation ; en butte à toutes les impertinences que vos ennemis et les miens tiennent sans cesse. Oh ! avouez donc que je commence de bonne heure à souffrir les épreuves les plus dures pour quelqu’un qui a des sentiments. Pardonnez, mon cher ! J’exhale ma bile ; je n’en puis plus et je pars demain de la « Petite Pologne », étant encore obligée de regretter les plaisirs solitaires que j’y ai goûtés. Ce n’est point de mes parents que je tiens ce que je viens de vous écrire ; aussi ne leur en parlez pas, je vous prie. Ils ont été on ne peut pas plus émerveillés que vous ne leur ayez pas écrit dans la lettre que je reçus de vous, il y a deux jours, mais je leur ai dit qu’arrivant et ayant quasi fait naufrage, il n’était guère étonnant que vous ne leur ayez pas donné de vos nouvelles, et je n’ai point fait part de la lettre d’aujourd’hui afin de ne pas augmenter leur inquiétude. Ils vous écriront à Amsterdam.
Je n’ai pas manqué d’envoyer votre lettre dans la rue de Richelieu, mais il n’en est point venu à Paris pour vous d’Italie ; ainsi vous pouvez être sûr qu’aussitôt qu’il en viendra je vous l’enverrai. Je suis fâchée de votre mal d’estomac, mais ne fumez donc pas tant. Vous êtes bien heureux de pouvoir vous guérir avec des huîtres ; je voudrais être dans le cas d’être guérie aussi de la même manière. Je n’en ai pas encore mangé et j’ai quelque impatience de juger de leur bonté. Vous ne devez pas être inquiet de l’interruption des leçons de Bijou ; ma maladie l’avait commencée. Et comme ce n’était que pour la fête qu’il était question de guitare, la suite n’aura pas fait de peine.
Adieu, mon cher ami, pensez à votre Nena qui a le cœur plein de tendresse et de douleur. Ne vous choquez pas de mon ton lamentable ; plaignez-moi et aimez-moi toujours ; le comble de mes malheurs serait si vous m’abandonniez. Mais non, vous n’en êtes pas capable ; vous m’aimez et je suis sûre que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour vous assurer ma possession. C’est la seule consolation que j’aie ; ne me l’ôtez pas, mon cher, et rendez-moi heureuse en vous unissant pour toujours à votre tendre et affligée Nena.
Dès la lettre suivante, datée du 28 octobre 1759, Manon est retournée à Paris. Suivent deux lettres, du 4 et du 13 décembre, non reproduites.
Lettre XIII
[Paris] Ce n’est encore que le 16 décembre 1759,
c’est bien long !
Quoi, mon cher ami, j’ai été capable de vous écrire une lettre de glace ! Et qui a pu vous faire penser un moment que j’étais refroidie ? Oh ! mon cher ami, ce n’est pas là moi !
J’étais assurément dans un furieux accès de mélancolie, lorsque je vous ai écrit cette indigne lettre ; je m’en veux un mal incroyable. Mais, mon cher Casanova, ne vous ai-je pas assez prouvé que mes sentiments sont invariables ? Pourquoi donc me croire changée si subitement ? Pourquoi me faire l’injustice de penser que la calomnie est capable de refroidir la tendresse infinie que j’ai pour vous ? Oh ! mon cher Giacometto, vous aviez un peu de tort de vous être livré à la douleur avec si peu de raison. Ma lettre peut vous avoir donné quelques inquiétudes, si elle est telle que vous me la dépeignez ; mais en vérité elle ne devait pas vous faire soupçonner que votre Nena pût manquer de tendresse. Je ne veux pas, pour cela, ne pas m’avouer coupable au moins ; je le suis dès que j’ai pu vous chagriner un moment. Je suis prête à vous faire toutes les réparations que vous voudrez ; mais, encore une fois, la mélancolie a été l’auteur de ma lettre et point du tout moi ; et vous qui êtes mon tendre mari, qui connaissez ma façon de penser vis-à-vis de vous, qui ne devez non plus douter de mon amour que d’un article de foi, vous deviez dire : « Ma femme était triste lorsqu’elle m’a écrit et je m’en ressens. » Tenez, l’exposition de votre chagrin m’a empêchée de dormir cette nuit et a augmenté mon rhume de façon que j’ai été obligée de garder le lit aujourd’hui. Voyez ce que vous faites, mari ! Il faut être marri ! De cela, au moins. Mais, mon cher Casanova, mon cher Giacomo, amant, mari, ami, – ce qu’il vous plaira, – croyez donc une bonne fois que je vous aime de toute mon âme, que vous êtes tout mon bien, que je ne veux vivre que pour vous ! que la calomnie, la médisance, l’envie ne pourront parvenir à diminuer le moins du monde les tendres sentiments que je vous ai voués ! que j’attends le moment de vous être unie avec une impatience qui ne peut être égalée que par mon amour même ! que le premier moment de ma vie ne sera daté que de celui où j’aurai le bonheur de vous donner ma foi ! que je ne regretterai cette vie que parce qu’elle me sépare de ce que j’aime plus qu’elle ! heureuse encore de mourir entre vos bras, sûre de votre tendresse et vous ayant donné mille preuves de la mienne, emportant le regret de ne pouvoir vous en donner encore ! Oh ! mon cher ami, croyez donc tout cela ! Si je laissais parler mon cœur autant qu’il le voudrait, je ne finirais pas et je vous ennuierais peut-être, et c’est ce que je ne veux pas. Mais votre expérience, mon cher ami, doit encore vous assurer de ma constance. Vous êtes ma première véritable passion ; je vous ai aimé longtemps, ne croyant avoir que de l’amitié, et pendant ce temps-là (où vous étiez beaucoup plus amant qu’ami), votre image s’est si bien gravée dans mon cœur, et votre tendresse l’a si bien cimentée, que mes efforts seraient inutiles pour vous en arracher.
Je crois même que quand vous me feriez quelques infidélités, quelque injure sanglante, même en vous disant mille injures, vous accablant de reproches, mon cœur les désavouerait. C’est pourquoi je serais plus à plaindre qu’un autre, si vous me manquiez. Mais non, mon cher Giacomo ne veut aimer que moi, j’en suis sûre ; il veut me rendre heureuse, et avec sa tendresse je le serais indubitablement. M’en voulez-vous encore, mon cher ami ? Vous ressouvenez-vous toujours de cette malheureuse lettre ? Brûlez-la, je vous en prie ; elle n’est pas digne d’aller de pair avec les autres. Cependant, n’en faites rien, je veux en faire le sacrifice moi-même, lorsque vous serez de retour.
Mais, mari, revenez le mois de janvier ! En grâce ! Si vous saviez combien je souffre de ne vous pas voir ! Il me semble d’être dans les limbes, je ne vis pas. J’engraisse pourtant beaucoup, mais c’est mon sort lorsque j’ai du chagrin et de l’ennui ; cela est assez plaisant, c’est pourtant très vrai. Car, au couvent, où je m’ennuyais à la mort, où je pleurais sans cesse, j’engraissais à vue d’œil et j’étais devenue une grosse joufflue. Mais je n’en suis pas encore là. Je suis toute rondelette, vous verrez, mon ami, m’aimerez-vous comme cela ? Adieu, mon cher ami, sans rancune au moins ; la paix est faite ; je vous donne deux baisers pour le sceau de notre réconciliation ; je vous souhaite une bonne santé sans rhumes et sans hémorroïdes !
Bien de l’amour pour votre Nena et une ferme croyance qu’elle ne peut aimer que vous. Adieu, mon unique et tendre ami.
Suivent les trois dernières lettres conservées dans le fonds Casanova. Il y est question de la santé du Vénitien, de la vie théâtrale, et toujours d’amour (20 décembre 1759, 3 janvier 1760, 7 février 1760).
Comme on le sait, Manon épousera en juillet 1760 l’architecte François Blondel.
Acte de mariage de Manon Balletti
avec François Blondel en 1760
[Paris, 29 juillet 1760]
Du contrat de mariage passé devant Raince notaire à Paris le vingt juillet mil sept cent soixante entre sr François Jacques Blondel, architecte du roy, veuf de dame Marie Anne Garnier, demeurant à Paris rue de La Harpe, paroisse Saint Cosme pour lui et en son nom d’une part et dlle Marie-Madeleine Balletti demeurante à Paris rue du Petit Lyon, paroisse Saint Sauveur, fille majeur du sr Antoine Joseph Jean Gaétan Baletty, officier du roy, et de deffunte dame Jeanne Rose Guionne Benozzi son épouse, ladite dlle Balletti assistée et du consentement dudit sr son père, demeurante à Paris susdite rue du Petit Lyon paroisse Saint Sauveur à ce comparant d’autre part, a été extrait ce qui suit :
Il n’y aura pas de communeauté de biens entre les futurs époux, le survivant des dits sieur et dlle futurs époux prendra par forme de préciput sur les biens du prédécédé en meubles suivant la prisée de l’inventaire et sans crue jusqu’à concurrence de la somme de trois mille livres ou la dite somme en deniers comptants au choix dudit survivant.
Ledit sr futur époux fait donnation entre vifs à ladite dlle future épouse ce acceptante d’une pareille part et portion que l’un des enfants prenant venant à la succession dudit sr futur époux pourra amander en icelle, pour par ladite dlle future épouse en jouir, faire et disposer à compter du jour du décès dudit sr futur époux comme de chose à elle appartenante en pleine propriété.
Ladite dlle future épouse, autorisée autant que besoin est ou serait dudit sr son père fait donnation entre vifs au dit sr futur époux ce acceptant en cas qu’il survive la dite dlle future épouse sans enfants vivants du dit mariage de la somme de vingt quatre mille livres à prendre sur les plus clairs et apparents biens qu’elle délaissera au jour de son décès pour par le dit sr futur époux faire et disposer de la dite somme de vingt-quatre mille livres comme de chose à lui appartenante en pleine propriété.
(Insinué au Châtelet de Paris le 12 janvier 1761)
Archives nationales, Y 395, fo 37 ro et vo2
Six lettres de Mme du Rumain1
Les Archives de Prague conservent six lettres de Mme du Rumain à Casanova (Marr 10I 1 à 6). Elles ont été éditées par A. Ravà dans ses Lettres de femmes à Jacques Casanova (p. 119-129). Nous reproduisons le texte de cette édition.
Lettre I
Ce mercredi au soir [mai 1758 ?]2
Je vous rends mille grâces, Monsieur, de toutes vos attentions. Je serai enchantée de voir et d’entendre M. Rodrigo, si vous pouvez l’engager à dîner ici dimanche avec vous. Je veux voir ; si vous ne pouvez pas ce jour-là, mandez-moi celui qui vous va et à lui le plus commode dans la semaine prochaine ; tous me sont égaux, vous avez la bonté de me le faire dire. Je vous renvoie ce volume que l’on m’a donné l’autre soir de votre part ; je trouve le dessin qui est dedans très joli ; je ne sais pas pour quel usage cela est et je crains que l’on ne [se] soit mépris en me le portant, ne vous en ayant pas ouï parler. Je vous renvoie aussi le livre que vous avez eu la bonté de me prêter et vous demande mille pardons de l’avoir gardé si longtemps. Ne serait-ce point abuser de votre complaisance, Monsieur, que de vous prier de répondre tout de suite à la question ci-jointe et de me l’envoyer sur le même papier ? Je sais bien de vous être importune ; mais j’espère que cette importunité vous engagera à avoir pour moi la générosité que je désire depuis si longtemps. Je serais cependant bien fâchée de vous être à charge. Je vous réitère la prière de brûler sur-le-champ les papiers sur lesquels vous travaillez mes questions. Recevez, Monsieur, mes remerciements de toutes les peines que vous voulez bien vous donner pour moi. J’ai l’honneur d’être très parfaitement, Monsieur,
votre très humble et très obéissante servante.
ROUAULT DU RUMAIN.
Lettre II
… Ce 23 octobre 1759.
Je suis ravie, Monsieur, d’apprendre que la lettre de M. de Choiseuil vous est parvenue, qu’elle a produit l’effet que vous désiriez1, je vous avoue qu’elle m’a fait autant de plaisir qu’à vous ; c’est un bien sensible de pouvoir obliger quelqu’un qui pense comme vous. S’il ne faut que vous souhaiter du bonheur pour qu’il vous arrive, vous pouvez en attendre un conforme à vos désirs ; personne sûrement ne partagera plus que moi votre joie. J’espère que vos travaux auront le succès que vous en attendez ; et je vous assure que je serai ravie quand je verrai à Paris votre niche à demeurer ; et que vous y serez heureux. Je profiterai alors de votre bonne volonté pour moi. Je vous prie d’être persuadé d’avance de ma reconnaissance et des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Monsieur,
Votre très humble et très obéissante servante,
DU RUMAIN.
À Monsieur Casanova,
à l’auberge du Parlement d’Angleterre,
à La Haye.
Lettre III
Paris, ce 8 janvier 1760.
Les marques de votre souvenir m’ont fait, Monsieur, le plus grand plaisir du monde ; je vous avoue qu’il eût été sans nuage si je n’avais pas trouvé dans votre lettre que votre absence est encore prolongée. Je la trouve en vérité bien longue ; l’intérêt que je prends à ce qui vous regarde et l’espoir que vos projets auront réussi m’engagent un peu à la supporter patiemment. Je suis infiniment sensible, Monsieur, aux souhaits heureux que vous faites à ma faveur ; vous me promettez du bonheur ; je suis si accoutumée à croire ce que vous me dites que cette promesse me flatte. Que ne puis-je, en revanche, vous procurer tous les biens que vous méritez ! Vous ne douteriez pas alors de tout celui que je vous désire. Je voudrais bien, Monsieur, que vos affaires vous permissent de reprendre promptement le chemin de cette ville. Je vous attends avec impatience et me fais une fête, je vous assure, et vous réitère les assurances des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Monsieur,
Votre très humble et très obéissante servante,
DU RUMAIN.
À Monsieur Casanova,
à Amsterdam, à la poste restante.
Lettre IV
Paris, 8 juin 1760.
M. Balletti m’a remis, Monsieur, votre lettre du 21 mai ; j’ai été ravie de recevoir de vos nouvelles ; elles ne sont pas cependant encore telles que je le désirais. Je vois avec plaisir que vous touchez à la victoire, mais que par les friponneries que vous avez essuyées, vous ne pouvez pas encore revenir ici. Ce dernier article me fait beaucoup de peine ; je sais cependant que vous n’auriez rien à craindre si votre malheureuse affaire de la lettre de change que l’on vous a niée pouvait finir1. J’ai ouï votre avocat qui me paraît avoir beaucoup d’esprit et de connaissance ; il m’a assuré qu’il pourrait faire finir cette affaire et l’anéantir même comme non avenue, s’il avait cent louis. Vous ne pouvez croire, Monsieur, combien j’ai regretté de ne pouvoir lui donner cet argent. Mais il me semble vous avoir ouï dire que vous avez ici bien des débiteurs ; ne serait-il pas possible d’en tirer cette somme ou ne pourriez-vous pas la faire passer ici ? Cette affaire finie, je suis très persuadée que vous pourriez revenir sans crainte. La [saisie ?] que l’on a faite de vos papiers, qui a constaté votre innocence, doit, ce me semble, vous rendre tranquille, et d’ailleurs on est toujours plus à portée de la justice présent qu’absent. Le refus que M. d’Affry vous a fait du passeport2 n’a été fondé que sur des préventions que l’on prend depuis longtemps légèrement sur les personnes qui vont au pays étranger pendant la guerre ; mais comme il n’y a pas eu la moindre preuve contre vous et que vous avez été persécuté assez longtemps pour que l’on ne vous eût pas laissé libre si la rumeur publique que l’on a faite n’eût pas été à votre avantage, je crois que si vous n’aviez que cette crainte, elle serait mal fondée. Je crois que le plus pressé à présent est de tâcher d’avoir les cent louis nécessaires pour apaiser l’affaire de la lettre de change, attendu que, quoique vous ayez affaire à un fripon, vous n’avez rien pour le convaincre en justice. Je ne peux vous exprimer, Monsieur, combien je désire la fin de vos malheurs et que le sort soit plus équitable à votre égard. Votre avocat m’a promis de m’informer des démarches que je pourrai faire pour vous assurer la fin de votre affaire ; je m’y prêterai, je vous assure, avec tout le zèle possible. Vous devez savoir mieux que personne ce que vous pouvez espérer. Consultez l’…3 ; j’espère qu’il vous sera favorable. Mandez-moi ce que vous saurez ; donnez-moi de vos nouvelles et soyez persuadé de l’intérêt bien sincère que je prends à tout ce qui vous regarde.
DU RUMAIN.
Lettre V
Paris, ce 29 avril 1762
J’ai été ravie, Monsieur, de recevoir de vos nouvelles et je rends mille grâces de votre exactitude ; la lettre qui était avec la mienne a été envoyée sur-le-champ à son adresse. Je vous avoue que malgré le plaisir que j’ai eu à vous voir ici un moment, j’ai été bien triste de vous savoir parti. Vous m’aviez communiqué vos inquiétudes. J’attends le mois d’août avec une impatience que vous ne pouvez pas vous imaginer ; j’ai la plus grande confiance que pour lors vos malheurs seront finis ; ce qui augmente cette confiance, c’est l’expérience que je fais souvent de la vérité de l’O1. Mon frère a gagné le procès ; il me l’avait promis ; nous avons été jugés lundi dernier ; je vais, à ce que j’espère, jouir d’un peu de tranquillité. Je désirerais bien que vous y fussiez parvenu aussi. Il faut encore prendre patience et y travailler trois mois. Je vous demande en grâce de continuer à m’instruire de vos démarches, des lieux où vous irez, et des temps que vous séjournerez à chaque endroit, afin que j’aie de vos nouvelles et que je puisse vous donner des miennes. Vous ne devez pas douter de l’intérêt que je prends à ce qui vous regarde et du plaisir que j’aurai d’apprendre des choses qui vous soient agréables. Écrivez-moi donc le plus souvent que vous pouvez. Bonsoir, Monsieur, portez-vous bien et comptez de ma part sur tous les sentiments que vous méritez.
DU RUMAIN.
Casanova écrit, dans l’Histoire de ma vie, qu’il reçut le premier août 1763 une lettre de Mme du Rumain lui annonçant la mort de Mme d’Urfé : il s’agit à l’évidence d’une invention du mémorialiste, qui n’ignorait nullement que la marquise ne mourut qu’en 1775.
La lettre suivante, la dernière conservée dans le Fonds Casanova, était probablement accompagnée d’une lettre de change.
Lettre VI
Paris, 29 mars 1764.
Il y a un siècle que vous n’avez eu de mes nouvelles, Monsieur, parce que j’ignorais où vous étiez. J’appris de M. Balletti que vous aviez été obligé de quitter subitement l’Angleterre et que vous étiez tombé malade ; je me suis informée avec soin de vos nouvelles : il m’a dit que vous vous portiez très bien et qu’il avait la facilité de vous faire tenir des lettres. Je m’étais trop intéressée à votre maladie, Monsieur, pour n’être pas ravie de votre meilleure santé ; je suis très fâchée en vérité que vous vous soyez encore plus éloigné de nous. J’espérais que votre séjour à Londres aurait plus de succès et vous mettrait à portée de revenir en France bientôt, car je serai ravie de vous revoir. Ma façon de penser pour vous étant toujours la même et m’intéressant bien réellement à ce qui vous regarde, donnez-moi de vos nouvelles, instruisez-moi de ce qui vous touche. J’ai lieu de me plaindre de votre silence qui annoncerait que vous ne sentez plus autant l’amour que vous le devriez faire. Pour vous obliger à m’écrire, je vous demande des réponses promptes aux questions que vous trouverez ci-jointes ; elles ne sont pas pour moi, mais pour quelqu’un que j’aime beaucoup. Vous voyez que je compte toujours sur votre complaisance. Joignez à mes réponses de m’informer de ce qui vous regarde et je croirai que vous rendez justice aux sentiments que vous m’avez connus pour vous, Monsieur, et que je conserverai toujours.
DU RUMAIN.
Article « Loterie » de l’Encyclopédie par d’Alembert
LOTERIE, s. f. (Arithmétique.) Espèce de jeu de hasard dans lequel différents lots de marchandises ou différentes sommes d’argent sont déposées pour en former des prix et des bénéfices à ceux à qui les billets favorables échoient. L’objet des loteries et la manière de les tirer, sont des choses trop communes pour que nous nous y arrêtions ici. Nos loteries de France ont communément pour objet de parvenir à faire des fonds destinés à quelques œuvres pieuses ou à quelque besoin de l’État ; mais les loteries sont très fréquentes en Angleterre et en Hollande, où on n’en peut faire que par permission du magistrat.
M. Leclerc a composé un traité sur les loteries, où il montre ce qu’elles renferment de louable et de blâmable. Grégorio Leti a donné aussi un ouvrage sur les loteries, et le P. Ménétrier a publié en 1700 un traité sur le même sujet, où il montre l’origine des loteries, et leur usage parmi les Romains ; il distingue divers genres de loteries, et prend de là occasion de parler des hasards et de résoudre plusieurs cas de conscience qui y ont rapport. Chambers.
Soit une loterie de n billets dans laquelle m soit le prix du billet, m fois n sera l’argent de toute la loterie ; et comme cet argent ne rentre jamais en total dans la bourse des intéressés pris ensemble, il est évident que la loterie est toujours un jeu désavantageux. Par exemple, soit une loterie de 10 billets à 20 livres le billet, et qu’il n’y ait qu’un lot de 150 livres, l’espérance de chaque intéressé n’est que de 150/10 liv. = 15 l. et sa mise est de 20 liv. ainsi il perd un quart de sa mise, et ne pourrait vendre son espérance que 15 liv. Voyez JEU, AVANTAGE, PROBABILITÉ, etc.
Pour calculer en général l’avantage ou le désavantage d’une loterie quelconque, il n’y a qu’à supposer qu’un particulier prenne à lui seul toute la loterie, et voir le rapport de ce qu’il a déboursé à ce qu’il recevra : soit m l’argent déboursé, ou la somme de la valeur des billets, et n la somme des lots qui est toujours moindre, il est évident que le désavantage de la loterie est : (m – n) / m. Voyez AVANTAGE, JEU, PARI, PROBABILITÉ, etc.
Si une loterie contient n billets et m lots, on demande quelle probabilité il y a qu’on ait un lot, si on prend r billets. Prenons un exemple : on suppose en tout 20 billets, 15 lots, et par conséquent 15 billets qui doivent sortir, et qu’on ait pris 4 billets : on représentera ces 4 billets par les quatre premières lettres de l’alphabet, a, b, c, d, et les 20 billets par les vingt premières lettres du même alphabet. Il est visible, 1o. que la question se réduit à savoir combien de fois 20 lettres peuvent être prises quinze à quinze ; 2o. quelle probabilité il y a que l’un des 4 billets se trouve dans les 15. Or l’article COMBINAISON apprend que vingt choses peuvent être combinées quinze à quinze au nombre de fois représenté par une fraction dont le dénominateur est 1. 2. 3. 4. etc. jusqu’à 15, et le numérateur 6. 7. 8… etc. jusqu’à 6 + 14 ou 20. À l’égard de la seconde question, elle se réduit à savoir combien de fois les 20 billets (excepté les quatre a, b, c, d,) peuvent être pris quinze à quinze, c’est-à-dire combien de fois 16 billets peuvent être pris quinze à quinze, ce qui s’exprime (Voyez l’article COMBINAISON) par une fraction dont le dénominateur est 1. 2. 3. 4. etc. jusqu’à 15. et le numérateur 2. 3. 4. etc. jusqu’à 2 + 14 ou 16. Donc la probabilité cherchée est en raison de la première de ces deux fractions, moins la seconde à la première ; car la différence des deux fractions exprime évidemment le nombre de cas où l’un des billets a, b, c, d, sortira de la roue. Donc cette probabilité est en raison de 6. 7. 8. . . . . 20 – 2. 3. 4. . . . . .16 à 6. 7. 8. . . . .20, c’est-à-dire de 17. 18. 19. 20 – 2. 3. 4. 5. à 17. 18. 19. 20.
Donc en général la probabilité cherchée est exprimée par le rapport de (n – m + 1. n – m + 2. . . . . .n) – (n – r – m + 1. n – r – m + 2. . . . . .n – r) à (n – m + 1. n – m + 2. . . . .n). D’où l’on voit que si n – r – m + 1 = 0 ou est négatif, on jouera à jeu sûr. Si, par exemple, dans le cas précédent au lieu de 4 billets on en prenait 6, alors on aurait n – r – m + 1 = 20 – 6 – 15 + 1 = 0 ; et il y aurait certitude d’avoir un lot, ce qui est évident, puisque si de 20 billets on en prend 6 et qu’il en doive sortir 15 de la roue, il est infaillible qu’il en sortira un des 6, les autres ne faisant ensemble que 14. Voyez JEU, etc. (O)
Annexes
RÉPERTOIRE DES NOMS
Pour le confort du lecteur, les informations biographiques sur les personnages mentionnés dans l’Histoire de ma vie sont le plus souvent données en note. Ce Répertoire ne concerne que les noms qui exigeraient un développement excessif dans des notes de bas de page, en raison notamment des documents cités (extraits de la correspondance, témoignages de première main).
ADAM, père — Le jésuite Antoine Adam (1705-apr. 1786) trouve asile à Ferney après la dissolution de son ordre en 1762, avec le titre non officiel d’aumônier (l’évêque lui interdit de confesser et de dire la messe). Il excellait aux échecs et jouait quotidiennement avec Voltaire. Il quitta Ferney en 1776 dans des circonstances mal connues.
Bachaumont rapporte le mot d’esprit de Voltaire sur le « premier des hommes » dans ses Mémoires secrets, à la date du 15 mars 1768 : « Il passe pour constant aujourd’hui que M. de Voltaire est encore à Ferney, avec un secrétaire et le Père Adam, qu’il a recueilli lors du désastre de la Société, et duquel il disait plaisamment en le présentant à la compagnie : Messieurs, voilà le père Adam ; il est inutile de vous avertir que ce n’est pas le premier homme du monde. En effet, ce jésuite est, dit-on, très borné » (éd. C. Cave et S. Cornaud, Paris, Champion, 2009, t. II, p. 870). Casanova dit dans le Scrutinio qu’il a entendu raconter cette anecdote par un Genevois. Il écrit de même dans la Confutazione : « Ce même Genevois, qui me parla de la vigueur de cet antéchrist décharné, me disait, qu’il chassa de chez lui Madame Denis sa nièce, et avec elle tout le reste, et qu’il ne garde avec lui, qu’un jésuite qui s’appelle le Père Adam, qu’il ne présente jamais à l’assistance sans dire : Voici le Père Adam, qui n’est pas le premier Homme du Monde. Il s’amuse à jouer avec le pauvre Loyoliste au trictrac, mais il convient que le malheureux ait de la patience, quand le Divin Poète perd deux parties de suite ; cornet, tric-trac, la table, et tout ce qui lui tombe sous la main saute au visage de l’humble vainqueur » (t. II, p. 212, note de bas de page).
ALBERGATI-CAPACELLI, François — Poète comique italien né à Bologne, le marquis Francesco Albergati Capacelli (1728-1804) était sénateur héréditaire (quaranta). Traducteur de Voltaire et de Houdart de la Motte, il avait dans sa campagne un théâtre privé, pour lequel il écrivait des comédies en collaboration avec Goldoni. Dans ses Mémoires (publiés en 1787), Goldoni rapporte ainsi leur rencontre : « Nous allâmes tous ensemble chez M. le marquis d’Albergati Capacelli, sénateur de Bologne. Ce seigneur, très connu dans la république des Lettres par ses traductions de plusieurs tragédies françaises, par de bonnes comédies de sa façon et encore plus par le cas qu’en faisait M. de Voltaire, avait indépendamment de sa science et de son génie, les talents les plus heureux pour l’art de la déclamation théâtrale, et il n’y avait pas en Italie de comédiens ni d’amateurs qui jouassent comme lui les héros tragiques, et les amoureux dans la comédie. Il faisait les délices de son pays, tantôt à Zola, tantôt à Medicina, ses terres ; il était secondé par des acteurs et des actrices de société, qu’il animait par son intelligence et par son expérience. J’eus le bonheur de contribuer à ses plaisirs, ayant composé cinq pièces pour son théâtre […] » (Mémoires de M. Goldoni pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, éd. P. de Roux, Paris, Mercure de France, coll. « Le temps retrouvé », 1988, p. 241).
Albergati s’adressa d’abord à Voltaire pour lui demander des indications sur la mise en scène de diverses pièces de théâtre qu’il voulait jouer sur sa scène personnelle. Ce fut le début d’une correspondance régulière entre les deux écrivains pendant vingt ans. Albergati fit découvrir à l’auteur de L’Écossaise le théâtre de Goldoni. Voltaire le remercia dans ses lettres dont certains passages font écho aux entretiens rapportés par Casanova :
« Il est vrai que, pour du plaisir, vous venez de m’en donner par votre traduction, et par votre bonne réponse à ce Caraccioli. […] Je remercie tendrement l’enfant de la nature Goldoni […]. Vous avez le génie et les saucissons, mais mes chers Genevois n’ont rien du tout » (5 septembre 1760, in Correspondance, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, p. 1090-1091).
« Je partage, Monsieur, mes remerciements entre vous et lui [Goldoni] ; dès que j’aurai un moment à moi, je lirai ses nouvelles pièces, et je crois que j’y trouverai toujours cette variété et ce naturel charmant qui font son caractère. Je vois avec peine en ouvrant le livre, qu’il s’intitule, poète du duc de Parme ; il me semble que Térence ne s’appelait point le poète de Scipion ; on ne doit être le poète de personne, surtout, quand on est celui du public. Il me paraît que le génie n’est point une charge de cour, et que les beaux-arts ne sont pas faits pour être dépendants » (1er mai 1761, ibid., t. VI, p. 367-368).
« Quand notre peintre de la nature honorera mes petits pénates de sa présence, il verra mon théâtre achevé, et nous pourrons jouer devant lui ; mais il faudrait jouer ses pièces ; je pourrais tout au plus faire le vieux Pantalon Bisognosi [dans la comédie La Femmina puntigliosa, 1750]. J’ai quelquefois deux ou trois heures de bon dans la journée, c’est à dire deux ou trois heures où je ne souffre pas beaucoup. Je les consacrerais à M. Goldoni ; et si j’avais de la santé, je le mènerais à Paris, avant de faire mon voyage de Lorette » (2 février 1762, ibid., t. VI, p. 786).
BONO, Giuseppe — Marchand de soie et banquier établi à Lyon depuis 1756. Il mourut en 1780. Sa correspondance avec Casanova permet de recouper plusieurs informations sur l’aventurier Passano, tenu à une vie discrète. Nous en citons quelques extraits en suivant la chronologie.
Le 11 février 1763, Bono écrit à Casanova à Milan : « Je vous prie de dire à M. Passano que je n’ai pas oublié sa commission des livres […]. S’il est à Milan avec vous et s’il avait du temps de reste, je voudrais avoir le portrait en miniature pour bague de ma nièce Appiani toutefois qu’il ait du temps de reste » (Archives de Prague, 10N 4).
Le 7 juillet 1763, Bono rapporte une conversation avec Passano, portant sur le complot pour dépouiller la marquise d’Urfé et sur les accusations d’empoisonnement : « [Passano] m’a parlé des treize mille lires que la marquise lui a données, de la robe de chambre, de l’habit de velours et de l’anneau que la marquise lui a donnés et qu’il s’est appropriés, je lui ai répondu que s’il n’avait pas été présenté par Melchissédec [Casanova], on ne lui aurait jamais fait de pareils cadeaux. […] Le poison qui sans cesse ronge ses entrailles le rend furieux contre vous ; je lui ai donné un bon antidote, et je m’efforce de le dissuader ; mais il me dit que dans deux lettres écrites à Mme la Marquise vous lui prédisez la mort de Passano, empoisonné par vous-même » (id., 10N 9).
En septembre 1763, Passano était encore à Lyon où Bono obtenait son silence en y mettant le prix. Le 28 septembre, ce dernier rapporte le résultat de la négociation à Casanova domicilié à Londres : « C’est à Milan où j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en date du 26 juillet, je ne pouvais pas exécuter vos ordres que à mon retour ici, et c’est ce que j’ai aussitôt fait, même j’avais déjà commencé à mon absence à disposer Passano pour terminer la guerre qu’il vous avait déclarée. Le reçu ci-joint du montant de la lettre de change que vous lui aviez faite sur M. Zappata de Turin, le billet qu’il vous écrit ce sont des armes pour détruire tout ce qu’il a écrit contre vous, ses horreurs m’avaient indigné, et je suis charmé qu’il soit parti. » Dans la même lettre figure un reçu de mille lires : « Lyon, 14 septembre 1763. Le soussigné déclare avoir reçu de Monsieur Giuseppe Bono, par ordre et pour le compte de Monsieur Seingalt, la valeur de mille lires piémontaises, montant de la lettre de change que le même m’a cédée sur le sieur Zappati, lequel billet a été payé par Monsieur Muralt sur mon ordre, et afin que ceci serve de quittance. Déclarant que cette somme m’a été accordée par pure bonne grâce et générosité. En foi de quoi, Giacomo Passano » (id., 10N 12).
CHAVIGNY, Anne-Théodore Chavignard (Chevignard), chevalier de — Conseiller et gouverneur de Beaune, où il était né vers 1689, il fut ambassadeur de France en Suisse de 1753 à 1762, en résidence à Soleure, après avoir fait sa carrière diplomatique dans la plupart des pays d’Europe (Amsterdam, Gênes, Madrid, Hanovre, Regensburg, Londres, Copenhague, Lisbonne, Munich et Francfort-sur-le-Main). Après le renvoi d’Amelot (1744), il dirigea les Affaires étrangères avec Dutheil. Il fut ambassadeur à Venise pendant un an (1750-1751). Casanova évoque brièvement sa rencontre avec Chavigny en 1760 dans une note de la Confutazione (I, p. 66-67).
Durant son séjour en Angleterre (1726-1729), Voltaire s’est montré satisfait de Chavigny, comme en témoigne sa lettre en anglais du 14 avril 1732 à Nicolas-Claude Thieriot : « I am not surprised you like M. de Chavigny, he is one of these men born to engratiate themselves every where, to humour the dull german, to sooth the haughty english, to converse with the french, to negociate with the subtle italian. I know he was highly beloved by the late King Georges, and all his court. T’is not my business to guess whether he is charges to day with so favourable a commission as he was formerly. But whatever will be the foot upon which he treats now with the english, sure I am his person will be very acceptable though his commission should not1 » (Correspondance, op. cit., t. I, p. 326-327). Par la suite, l’opinion du patriarche de Ferney sur le diplomate suisse devint plus mitigée, au point qu’il encourageait Ferriol à demander la démission de l’ambassadeur. Voltaire n’était donc plus en correspondance réglée avec Chavigny en 1760.
COSTA, Gaetano — Costa (v. 1734-1801) entre au service de Casanova de 1760 à 1762, après avoir été valet de chambre à Madrid. Il participe activement à la pseudo-régénération de Mme d’Urfé. Instruit par l’exemple, il dépouille son maître de 300 000 livres (plus de 3 millions d’euros) à Augsbourg, et gagne Rome où il épouse la fille du valet de chambre du pape, Thekla Righetti. Il prodigue rapidement les trésors volés et quitte sa femme dont il a eu un fils.
Da Ponte a donné dans ses mémoires une autre version, hautement douteuse, de l’aventure avec Mme d’Urfé et de la fuite de Costa. Tout le passage qu’il consacre à son compatriote est caractérisé par une évidente intention de dénigrement. Ainsi selon Da Ponte, Casanova, aidé par une « courtisane », prodigue un somnifère à Mme d’Urfé, fracture purement et simplement l’armoire où elle a rangé devant lui une petite fortune, s’empare du butin et rejoint son complice : « [il] courut retrouver dans la rue son domestique, Gioachino Costa, depuis longtemps à son service, et qu’il traitait en camarade, et en ami. Comme il avait pleine confiance en cet homme, il lui remit cette cassette, et lui désigna une hôtellerie où ils devaient se retrouver, à dix ou douze mille de Paris. [Casanova porte ensuite à la courtisane l’argent qu’il lui doit.] Pendant que tous deux se félicitaient de la crédulité de leur victime, son maître Jacques [Costa] s’enfuyait à l’étranger avec le trésor. Les cinquante louis de la courtisane étaient tout ce que Casanova avait prélevé de cet argent. Il restait donc sans un sou. Après avoir exploré vainement toutes les hôtelleries de la ville et des environs et perdu l’espoir de retrouver domestique et trésor, il maudit la vieille femme, la courtisane et lui-même, si habile à tromper les autres et assez maladroit pour s’être laissé duper par un homme qu’il avait toujours considéré comme un niais » (Mémoires de Lorenzo Da Ponte, librettiste de Mozart, trad. de M. C. D. de La Chavanne revue et complétée, Paris, Mercure de France, coll. « Le temps retrouvé », 1988, p. 207-208).
Casanova retrouve Costa en 1784 à Vienne, au service de Jean-Ferdinand, comte de Hardegg. De ces retrouvailles mentionnées au t. VI (p. 806 et 862), Da Ponte a donné une autre version dans ses Mémoires : « […] me promenant sur ce même Graben avec lui [Casanova], je le vois tout à coup froncer les sourcils, me quitter brusquement, puis, d’un pas précipité, s’élancer à la poursuite d’un homme qu’il saisit au collet en l’apostrophant de ces mots : “Je t’ai donc rejoint, assassin !” La foule, attirée par cette agression étrange, allait toujours grossissant. D’abord interdit, je restai un moment impassible mais, après deux minutes de réflexion, je courus à lui et, le prenant par le bras, je l’entraînai loin de la bagarre. C’est alors qu’il me fait la confidence que cet homme, qui se nommait Gioachino Costa, était ce domestique qui s’était enfui avec sa cassette et son trésor. Ce Costa, que la débauche et de mauvaises connaissances avaient achevé de perdre, était présentement dans la plus grande misère. Valet de chambre d’un grand seigneur de Vienne et cumulant avec ces fonctions subalternes le métier de poète, il était un de ceux qui m’avaient honoré de leurs diatribes pendant ma faveur sous Joseph II. Nous continuâmes notre promenade et nous le vîmes entrer dans un café, d’où bientôt sortit un garçon qui remit un billet à Casanova ; ce billet était conçu en quatre vers dont voici le sens : “Casanova, tu as volé, j’ai suivi ton exemple. Tu es mon maître, je ne suis que ton disciple. Point d’éclat ! c’est ce que tu as de mieux à faire.” Ce peu de mots produisit un grand effet ; Casanova se prit à réfléchir ; puis, éclatant de rire, il se pencha à mon oreille en me disant : “Le maraud a par ma foi raison.” Se rapprochant alors du café, il fit signe à Costa, qui vint le rejoindre, et tous deux, côte à côte, se mirent à marcher en causant aussi tranquillement que si rien ne s’était passé. Quelques instants après ils se séparèrent en se serrant la main à diverses reprises, comme deux amis intimes. Lorsque Casanova revint à moi, il avait à l’un de ses doigts un camée que je n’y avais pas encore remarqué et qui, par une coïncidence bizarre, représentait un Mercure, dieu des voleurs. Je suppose que ce camée est la seule épave qu’il aura pu recouvrer de cette ignoble escroquerie. Cette scène peint assez le caractère de l’homme pour me dispenser de tout commentaire » (op. cit., p. 209-210).
Dix ans plus tard, le prince de Ligne rencontra Costa comme il l’écrit à Casanova le 22 novembre 1794 : « Il y a quelques semaines que j’étais à Feldsberg à la chasse : et il y avait, comme de raison, le grand veneur Hardegg. Je vais le matin pour le voir dans sa chambre, il en était sorti, mais je trouve dans un fauteuil un grand nez, devant un miroir, et des yeux qui n’étaient pas faits peut-être pour être vifs et même presque spirituels, mais qui semblaient avoir été inoculés par quelqu’un qui a ceux de l’aigle et du génie. Je dis à ce grand nez : Bonjour, Monsieur Costa. Vous ne pouvez pas vous représenter son étonnement. – Comment diable savez-vous mon nom ? – Je sais plus : je sais vos aventures, vos malheurs, vos voyages, vos coups de poing avec Leduc, votre courage contre les voleurs en sortant de Cologne, etc. Il m’a cru sorcier. Je finis par lui dire, après l’avoir vu un peu embarrassé, que vous m’aviez dit beaucoup de bien de lui : de sa fidélité, valeur, esprit naissant, discrétion et attachement. C’était le moyen de lui faire dire du bien de vous : et comme j’aime à l’entendre, il m’a servi à merveille et n’a plus tari sur vos louanges. C’est ce que je fais sans être M. Costa » (Archives de Prague, 2-105).
HALLER, Albert de — Célèbre anatomiste bernois, Haller (1708-1777) fut aussi physiologue, botaniste, médecin, homme d’État et poète. Il étudia la médecine avec Boerhaave, puis s’initia à la botanique à Bâle en 1727. Il publia son poème Les Alpes en 1729, puis enseigna l’anatomie et la botanique à l’université de Göttingen de 1736 à 1753, année de son retour à Berne. En 1758 il fut nommé directeur des salines de Roche, poste qu’il occupa jusqu’en 1764, et devint membre de diverses sociétés savantes. Lorsque Casanova lui rendit visite en 1760, il était marié, pour la troisième fois, à Sophie-Amélie-Christiane, née Teichmeyer (fille d’un célèbre médecin d’Iéna), épousée en 1741. La famille comptait sept enfants, dont deux filles nées en 1742 et en 1743. Aucune n’épousa le précepteur Jacques Dick.
Aucune trace de sa correspondance avec Casanova ne subsiste, mais la Bibliothèque de Berne a conservé une lettre de Casanova à Muralt, dans laquelle il parle de sa visite à Haller. H. von Löhner l’a publiée dans l’Archivio veneto (t. XXIV, 1882) et Pierre Grellet l’a reproduite intégralement (Les Aventures de Casanova en Suisse, Lausanne, Spes, 1919, p. 95-96). En voici la traduction : « Lausanne, le 25 juin 1760. Très illustre Seigneur, Je me suis rendu à Roche et suis de retour ici aujourd’hui ; j’ai remis votre lettre à M. de Haller, et me sens si frappé du mérite incomparable d’un tel homme que je n’aurai de repos avant de vous avoir adressé mes remerciements les plus particuliers de m’avoir donné une lettre de recommandation pour ce grand philosophe. Je suis confus de m’être présenté chez lui avant midi, car je me suis trouvé dans l’obligation d’être traité magnifiquement à sa table. Si j’avais pu pressentir ce que mon peu de mérite me défendait de prévoir, je me serais rendu chez lui après le repas. Sa divine conversation est un repas si délicieux qu’on ne saurait, en conscience, désirer que cette bouche, dont la profonde érudition enchante tous ceux qui l’écoutent, se donne le temps de manger. Cela est si vrai que le savant Haller mange peu et ne boit que de l’eau, mais sa table est servie avec une largesse qui montre qu’il n’observe que pour lui-même la vertu de la sobriété. Quelle fortune ce serait pour moi de pouvoir vivre trois ans dans la compagnie d’un homme de cette trempe ! Non seulement je m’instruirais beaucoup, mais j’apprendrais à m’exprimer avec la bonne grâce, l’autorité, l’agrément et l’inimitable modestie de M. de Haller. C’est en souriant qu’il m’entretenait des choses les plus érudites et les plus savoureuses, et sa connaissance de l’Antiquité était si parfaite qu’il semblait se remémorer un temps où il avait vécu. On avait l’impression de causer avec un homme ayant vécu deux mille ans et qui avait été, fortuitement, le témoin oculaire des grands faits dont il parlait. Toutes ses questions semblaient des documents, et quand on lui répondait pour le renseigner, on avait l’impression qu’il cherchait à s’instruire, tellement sa manière était modeste. Il n’y a aucun artifice en lui : tout est nature. On lui pardonnerait aisément d’être ambitieux, mais un tel défaut est très éloigné de son caractère, et il est bien vrai que personne, je crois, ne se hasarderait à entrer en lice pour se mesurer avec lui. On fait l’éloge d’un grand homme en disant de lui qu’il a des notions de tout, mais on devrait dire de M. Haller qu’il sait tout. Il connaît tout ce que la terre a produit, et personne ne sait mieux que lui la structure de l’homme. Il connaît donc mieux que personne le divin architecte, et surtout il se connaît lui-même. Qui jamais eut au monde les bases d’une science plus grande ? Je porterai éternellement gravée dans mon cœur la mémoire de ce grand homme et me considérerai toujours comme l’obligé de ceux qui me l’ont fait connaître. Je ne lui ai adressé aucun compliment, craignant d’offenser une âme supérieure qui estime ne mériter aucun éloge. Je vous dirai encore que je n’ai cessé d’être en extase et dans l’enthousiasme. Je vous prie d’agréer mes excuses et de souffrir que je me range parmi vos admirateurs ; peut-être, avec le temps, pourrais-je mériter de ne pas compter parmi les derniers de ceux qui vous estiment. Son épouse m’a paru tout le contraire de la femme de Socrate, et sa fille m’a semblé aussi spirituelle que sage. Je vous prie d’excuser la longueur de ma lettre. Comme le portrait que j’ai tracé de ce seigneur est parfaitement conforme à l’idée que vous vous en faites, j’espère ne pas vous avoir ennuyé. En vous assurant de mon respect, je suis, de votre Seigneurie, le très dévoué et très obéissant serviteur. De Seingalt. »
La Bibliothèque de Berne a également conservé deux lettres des 16 et 19 mars 17612, dans lesquelles Muralt expose à Haller les démarches faites par Casanova, afin que le grand savant soit admis à l’Accademia dell’Aracadia : « À peine M. de Seingalt vous a-t-il proposé, que vous avez été reçu par une acclamation générale de toute l’assemblée qui espère que vous voudrez bien leur faire l’honneur d’être des leurs. […] Je dois [cette admission de Haller] à mon ami de Seingalt qui est tout-puissant en Italie et votre admirateur ; c’est lui qui m’a adressé votre patente. Il restera encore un mois à Turin et il sera bien flatté si vous lui faites l’honneur de lui écrire ; son adresse est à M. le comte de Seingalt, à poste restante à Turin » (P. Grellet, op. cit., p. 98-99).
Le jugement négatif de Haller sur Rousseau et sur son roman Julie, ou la Nouvelle Héloïse ne surprendra guère le lecteur de sa correspondance. Il écrit à Bonnet le 2 février 1761, soit un mois après sa publication : « Le roman de M. Rousseau fera plaisir. Il donne dans la caricature, mais il remue, il émeut. Il se contredit dans ses raisonnements parce qu’il s’abandonne à sa verve et qu’il écrit sans principes. » Le 8 juin 1761, il répond au médecin G. J. Zimmermann : « J’ai lu Julie. Il y a de fort beaux tableaux particuliers, le coloris en est d’une force peu commune. Point d’ordonnance générale ; le costume point observé et le poète parlant partout ; aucune variation dans les styles des personnages ; de la mauvaise morale en bien des endroits. » D’une manière générale, Haller désapprouvait les principes démocratiques de Rousseau qu’il estimait « destructeurs de tout gouvernement » (cité par P. Grellet, ibid., p. 93).
Dans l’édition de Gotha des Œuvres de Voltaire (1789, t. LX, notice préliminaire, p. 81), on trouve le mot de Voltaire sur Haller rapporté dans l’Histoire de ma vie (« Ah ah ! Il est très possible que nous nous trompions tous les deux ») : « Un étranger se présente chez M. de Voltaire et lui raconte qu’il a vu à Berne M. de Haller. M. de Voltaire le félicite sur le bonheur qu’il a eu de voir un grand homme. – Vous m’étonnez, dit l’étranger, M. de Haller ne parle certainement pas de vous de la même manière. – Eh bien, répliqua M. de Voltaire, il est possible que nous nous trompions tous les deux. » Dans les notes retrouvées à Dux, on peut lire à la fois la source de ce trait et l’identification de Casanova à l’étranger anonyme : « Dans le volume 60 p. 81 des Œuvres de Voltaire on lit la réponse que Voltaire me donna lorsque je lui ai dit que Haller ne le regardait pas comme un grand homme. On ne me nomme pas : on me désigne pour un étranger. Cela m’a fait plaisir » (Archives de Prague, 17A 50). Sur une autre fiche, il note, puis biffe (peut-être après avoir écrit le passage dans l’Histoire de ma vie) : « Volume LX, p. 81 / réponse que Voltaire me fit à propos de M. de Haller. » (16k 54). Il n’est cependant pas impossible que cette identification soit une construction a posteriori du Vénitien.
IVANOFF (pseudo-) — On a retrouvé dans les papiers de Casanova (Archives de Prague, 12-52) une note portant sur cet aventurier connu sous le nom de Charles Ivanov, qui a un temps suivi le même itinéraire que le Vénitien (Schaffhouse, Bâle, Soleure). Il s’agit de la traduction d’une ordonnance publiée en allemand, suivie d’un post-scriptum d’une main inconnue :
Gazette de Schaffhouse du 19 mars 1760, dont ci-joint l’original en allemand :
Avertissement. Le Gouvernement Imp. et Royal de Constance avertit le Public qu’un certain se soi-disant Comte Russien, nommé Charles Ivanoff, a trompé un marchand d’ici en lui fournissant une fausse lettre de change de 86 ducats, tirée de Vienne sur Venise, s’étant d’abord après esquivé. Il a passé par Fribourg-en-Brisgau pour Strasbourg, plus loin on n’en sait rien.
1o On prévient ainsi un chacun de cet aventurier, et qu’il n’est pas un Comte Russien, quoi qu’il soit titré, mais selon des avis, habitant de Danzig.
2o On prie tous les magistrats de l’arrêter, en donnant avis à notre Gouvernement militaire, on bonifiera volontiers les Frais.
Constance, 15 mars 1760.
Description du susdit Comte Charles Ivanoff.
Ce Comte Ivanoff est un grand jeune et bel garçon de 28 ans, porte en Hiver un habit de Velours noir ou de Peluche Canne Verde, de Tems en tems une Perruque brun foncé et ronde, de même que ses propres cheveux. Item une Épée d’acier à l’anglaise aussi une petite d’argent, des Boucles à Brillants qu’on a estimé ici deux mille Gouldes [gulden ou florins hollandais] soit florins : le plus souvent il est en Botte, selon des avis il doit être de Dantzig et un très grand aventurier, prend beaucoup de Tabac au nez et porte avec lui une ronde Tabatière d’Écaillé, dans laquelle il y a selon son dire le Portrait d’une Dame très connue de Paris.
P.S. Cet Ivanoff a été un couple de Jours avant cette Gazette ici, il s’en est allé pourtant un Jour avant qu’elle parût, disant à son Hôte (des trois Rois) qu’il ferait une promenade à Soleure, Berne et Granson, en attendant le Jubilée de l’Université soit de l’Académie de cette Ville. Aussitôt que cet Avertissement parut, on se mit à le poursuivre, on l’attrapa entre ici et Berne, des amis de la dernière Ville l’ont dit-on sauvé. – Pendant qu’il a été ici les premières maisons lui ont fait beaucoup d’Honneur, je l’ai côtoyé assez bien, parce que la renommée m’avait prévenu pour lui, autant que j’ai pu m’apercevoir, c’était un homme très versé dans quasi toutes les Sciences, il était grand connaisseur des Antiquailles et un personnage des mieux tournés ; on doit avoir fait beaucoup pour lui à Berne. L’on disait qu’il avait été arrêté à Versoy pour être conduit à Pétersbourg et que c’était un des Prétendants à la Succession du Trône Moscovite. Sans l’absence d’un Ami, je vous pourrais dire des plus solides Particularités, mais peut-être vous en savez le mieux ses circonstances. J’en conclus de lui que c’est un Personnage obligé à se masquer, comme bien d’autres Honnêtes Gens ; et selon une manière de penser mille fois plus estimable que ces Cœurs justes mais sans Passions et Sentiments, si les Occasions m’eussent été favorables, peut-être que j’aurai pu le servir, étant en cela au-dessus de la plus grande Façon de penser du Vulgaire.
MURALT, Johann Bernhard von — Issu d’une famille patricienne bernoise, Jean-Bernard de Muralt (1709-1780) fut membre du Grand Conseil en 1745. En 1760, il est avoyer de Thoune (dont il réforma l’administration), puis membre du Petit Conseil en 1768, et trésorier du Pays allemand de 1777 à sa mort. P. Grellet a retrouvé à la Bibliothèque de Berne une lettre de Muralt à Haller datée du 21 juin 1760 (elle est aussi répertoriée dans les Archives de Prague, cote 40-23), portant sur les circonstances du séjour de Casanova à Berne :
Monsieur mon très cher et très honoré Ami,
Nous avons eu ici pendant une couple de mois un étranger, logé à la Couronne, nommé chevalier de Seingalt, qui m’a été fort recommandé par le marquis de Gentils sur des recommandations que lui a remis en sa faveur une dame de considération de Paris. Il est parti d’ici avant-hier pour Lausanne où il s’arrêtera quelque temps, et d’où il se propose de vous faire une visite, étant envieux : 1o de vous voir, et 2o les salines. Il m’a demandé une lettre de recommandation pour vous, Monsieur et cher Ami, que j’ai été empêché d’écrire avant son départ et qu’outre cela j’ai mieux aimé vous envoyer par la poste. Cet étranger mérite que vous le voyiez et sera pour vous vraiment une curiosité, car c’est une énigme que nous n’avons su déchiffrer ici ni découvrir ce que c’est.
Il ne sait pas tant que vous, mais il sait beaucoup. Il parle de tout avec beaucoup de feu, paraît avoir prodigieusement vu et lu. On dit qu’il sait toutes les langues orientales, ce dont je ne juge pas. Il n’écrivit pour ici aucune lettre de recommandation directement pour personne. Il paraît qu’il ne voulait point être connu. Il recevait tous les jours de courrier beaucoup de lettres, écrivait tout le matin et m’a dit que c’était pour une affaire de curiosité, un plan de… [illisible] et une conception comme du salpêtre. Il parle le français en Italien ayant été élevé en Italie. Il m’a fait son histoire, trop longue pour vous la rapporter. Il vous la fera quand vous voudrez. Il me dit qu’il est un homme libre, citoyen du monde, qu’il observe les lois de tous les souverains sous lesquels il vivait. Il a mené ici une vie exactement réglée, son goût dominant, à ce qu’il m’a fait sentir, est l’histoire naturelle et la chimie ; mon cousin [Louis] de Muralt, le virtuose, qui fut fort attaché à lui et qui lui a aussi donné une lettre pour vous, s’imagine que c’est le comte de Saint-Germain. Il m’a donné des preuves de son savoir dans la Cabale, étonnantes si elles sont vraies et qui en feraient quasi un sorcier, mais je vous cite ici mon auteur, enfin bref, c’est un personnage très singulier. Il est nippé et habillé au mieux. Après vous, il veut aller dire poliment aussi à Voltaire bien des fautes qu’il y a dans ses livres. Je ne sais si un homme aussi charitable sera du goût de Voltaire ; quand vous l’aurez vu, faites-moi le plaisir de me dire ce que vous en pensez, mais ce qui m’intéressera plus, donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles et de votre santé, etc.
Je vous prie d’être persuadé qu’on ne peut rien ajouter au véritable attachement et à la considération distinguée avec lesquelles je fais profession d’être toute ma vie, Monsieur, votre très cher et très honoré Ami. Berne, ce 21 juin 1760. Votre très humble et très obéissant serviteur. B. D. Muralt.
MURALT, Louis de — Fils d’un conseiller de la république de Berne et cousin du précédent, Louis de Muralt (1716-1789) épousa en 1745 Sarah Favre, fille d’un membre des Deux-Cents de Genève. Le couple eut deux filles dont la plus jeune, Anne-Sarah, naquit le 31 août 1750. Muralt paraît ne s’être occupé que de belles-lettres et de sciences occultes. Il publie à Leipzig en 1757 une Histoire de Frédéric le Grand. En 1762 il fut nommé chargé d’affaires de Berne à Londres, où Casanova le retrouve fin 1763 et lui recommande l’aventurier Giacomo Passano. Le banquier Bono écrit le 10 novembre 1763 à Casanova que M. Muralt avait proposé à la marquise moyennant une lettre de crédit de 12 000 livres « un manuscrit précieux où il y avait le secret de vivre longtemps » (Archives de Prague 10N 6). Le Petit Conseil de Berne commença à enquêter sur ces affaires louches en avril 1763 et en septembre, Muralt est appelé à comparaître devant les magistrats de la ville. Il se réfugie à Calais et rentre à Berne le 10 octobre où il fut traité avec indulgence, grâce à l’influence de sa famille. Relevé de ses fonctions, il conserva ses appointements, et demeura membre du Conseil des Deux-Cents jusqu’en 1766. En 1769, Muralt achète la seigneurie de Thunstetten. Il rentre en faveur en 1787 et est nommé bailli de Zweisimmen. (P. Grellet, op. cit., p. 167).
Louis de Muralt adressa à Haller, tout comme son cousin Jean-Bernard, une lettre de recommandation en faveur de Casanova. Celui-ci la remit à Haller et en informa L. de Muralt en ces termes : « j’ai remis votre lettre à M. de Haller et me sens si frappé du mérite incomparable d’un tel homme que je n’aurai de repos avant de vous avoir adressé mes remerciements les plus particuliers de m’avoir donné une lettre de recommandation pour ce grand philosophe » (P. Grellet, op. cit., p. 95 ; Archives de Prague 40-9). Une épître en vers retrouvée à Dux (16 A 58) semble lui être adressée : « Dolce Luigi, dell’Elvezia onore […] E Figlio, è Sposo, è Padre fortunato » (« Doux Louis, honneur de la Suisse […] C’est un fils, un époux, un père fortuné »).
NATTIER, Jean-Marc — Fils d’un portraitiste, Jean-Marc Nattier (1685-1766) commença par peindre des batailles et des portraits à Amsterdam pour Pierre le Grand. Ruiné par la banqueroute de Law en 1720, il s’intègre à la cour de Lorraine et devient le portraitiste officiel de la famille royale en 1742. Casanova écrit, dans sa Critique de Bernardin de Saint-Pierre : « J’ai connu en France, il y a quarante ans, un peintre nommé Natier qui ne faisait que des portraits et qui à juste titre était devenu riche. Il avait le talent unique de saisir la ressemblance parfaite et de démontrer par la fidélité de sa copie que la dame qu’il avait peinte n’était pas laide, comme tout le monde l’avait cru jusqu’à ce moment-là, mais belle, ou jolie tant qu’on pouvait la désirer. Les femmes disaient que tous les autres peintres étaient des imposteurs et que le seul Natier était le peintre par excellence que la nature avait produit. […] J’ai vu les portraits de toutes les cinq filles de Louis XV faits par cet homme, que tout le monde croyait fort laides, mais le pinceau de Natier démontra que tout le monde se trompait et qu’elles étaient réellement belles jusqu’au droit d’inspirer l’amour aux marbres s’ils avaient eu des yeux. On voit à Versailles ces mêmes portraits, et par leur magie inconcevable Madame l’infante fut duchesse de Parme à la pomme, elle qui sans la toilette de Natier paraissait fort laide » (Archives de Prague, 28-3).
PASSANO, Giacomo — Aventurier génois mort vers 1772, portant aussi les noms anagrammatiques d’Ascanio Pogomas et de Cosimo Aspagona. Voir à l’entrée Bono les extraits de la correspondance Bono-Casanova, qui fournit la plupart des informations sur cette sorte de double maudit du Vénitien. Charles Samaran a publié des lettres de Passano à Mme d’Urfé (Jacques Casanova, Vénitien, p. 220-230), en conservant leur orthographe. Elles montrent la rancœur de leur auteur envers Casanova, surnommé « goulenoire ». Nous les reproduisons ici en respectant l’orthographe transcrite par Ch. Samaran et les éléments de description matérielle.
Lettre du 3 juillet 1763, envoyée de Lyon :
Ma adorable patronne, ne sachan trop faire de compliment, ni connoissant l’ortografe françoise, je viendrai avec la pureté de mon stile à vous faire part d’avoir reçu une lettre de Chambéri datée le 1er juillet, dans laquelle me donne avis du rosecroix. Il s’apelle le chevalier de Libusno, lequel a fait la confiance d’avoir dégià vécu deux cents année. Il ès droit comme une albarde, maigre comme un esquelette, beaucoup instruit de l’antiquité, sobre à toute preuve, jamais il fait semblant de rire. Pour moi, je croi qu’il soit Polaque, selon le nom susigné. J’ai de nouveau écrit all’ami pour faire en sorte de mieu découvrir l’affaire, é je suis persuadé qu’il ne soit un coquin comme il est Goulenoire. La probité de meurs sont opposée. L’un est portée à la sobriété, l’autre à la débauche : l’un tien son sérieus, l’autre donne dans le ridicule ; l’une vive du sien, l’autre vole cel des autres. Voilà ce que j’en pense.
J’ai veu un manuscrit dans lé main d’une personne, que son titre è : Sanctum regium Clavicule Salomonis, ou Clavicule Salomonis genuina, forcilis delucidaque declaratio. Jo Aure Caramiel. L’Arbs magique, science angelique expliqué sincèrement et sans énigme, requeillie de livre d’Agrippé, Arbatel et Pierre d’Apone et Jamblic, é de plusieur autres, avec différents secrets. La même personne tiene un talisman, que da un côté il y a le carré que je vous pouré lire le nombre qui li son. [Dans la marge est en effet collé une sorte de damier, dans les casiers duquel sont inscrits quarante-neuf chiffres.]
J’attend de vos nouvelles, é je vous souaite un oureuse séjours où vous ète, attendan votre désirable retour pour pouvoir par toujour vous donner des marques de ma fidélité et de mon obéissance.
Votre très unble et très obéissant serviteur, le comte Giacomo Passano, peintre.
[Adresse : « À Madame, Madame la marquise d’Urfé, à Montbrison en Forest. »]
Lettre du 7 juillet 1763 :
Madame, je vien de recevoir une lettre datée de Londres le 28 juin 1763. Je ne vous envoie l’original, parce que, étant écrite en gros et gran papié, vous cousteré trop, é je crois qu’un l’aye faite esprès pour mortifier ma petite bourse. Vous connoitrez mieu que moi de que il s’agit, surtout dans le dernier article, auquel vous pouriez répondre en françois. Goulenoire s’è plainte de moi auprez de monsieur Bono, banquier, concluand toujours que je morrai de rage. Avant de mourir, je voudrai avoir l’onneur de vous baiser la main é laisser mes os à ma patrie, et avec tout le respect je suis etc. comte de Giacomo Passano, peintre.
L’auteur de la lettre copiée et transmise à Mme d’Urfé n’est autre que Thérèse Imer, qui écrit à Passano une défense en règle de Casanova (transcription Ch. Samaran, ibid.) :
Monsieur, j’ai reçu deux lettres de vous adressée à madame Cornelys, une en datte le 6 juin et l’autre le 15, lesquelles mérite plus le silence que la réponce, mais j’aime à voir la fin et le but des personnes qui sont dans les deux extrémité, c’est-à-dire extrêmement bon ou extrêmement méchant. Je veux donc, avec votre permission, cartegé3 avec vous pour découvrir l’une ou l’autre qualité que je crois est en vous. Il faut véritablement, monsieur, que vous soiez très mal informé de la position de madame Cornelys, comme assurément vous le connaissez pas, car, si vous la saviez, vous ne feriez pas mention d’un mariage entre elle et M. de Seingalt. Par conséquant, comme vous m’avez promis un détail de son charactère, je vai là-dessus vous donner matière de tout ce que je connois de lui. Sachez donc que M. de Casanova a été connu de ma famille avant que je suis venu au monde, et par elle très bien reçu et chéri ; sa naissance aussi très bien connue de mon père. À l’âge de 4 à 5 ans, j’ai parvenu insensiblement à le connoître, à l’âge de 10 à 11 ans, je l’ai perdu de vue, m’étant mis à voyager. Dans l’année 45, je me suis mariée à Vienne, dans l’église de St-C [déchirure]. Dans l’année 54, je l’ai revu chez mon père, où je m’étais rendu pour faire voir mes enfants qui étoient dans leur plus tendre jeunesse. En 59, je l’ai rencontré en Hollande, où il me fit l’honneur de mille offres d’amitiez et de service. J’étois justement sur le point d’envoyer mon fils à Paris, et trouvant un tel occasion, il eut la bonté de l’emmener avec lui à Paris pour le mettre au collège que je l’avais destiné, le priant de tems en tems de me donner des nouvelles de son comportement, lequel M. de Casanova très gracieusement m’a fait part selon mon désir et selon sa généreuse promesse.
Mon fils ne m’écrivant pas si souvant comme je désirois, je me suis apperçu qu’il perdoit la tendresse qu’il devoit avoir pour sa mère, par conséquant j’ai cru qu’il étoit tems qu’il vinsent la reconnoître et lui payer ses justes devoir. Par cette même raison, j’ai priez M. de Seingalt, comme il venait à Londres, de me l’amener avec lui. L’ayant reposé à son soin, j’ai cru qu’il étoit juste qu’il me le remit tel comme il l’avoit reçu, ce qu’il a par sa grande bonté fait, et qui me donne bien du contentement d’être encore en tems de corriger ses grands defautez, et de lui donner connoissance de tout ce qu’il lui appartient, tant ici comme ailleurs.
Vous voiez donc, Monsieur, que je ne connois autre chose de M. de Casanova que des bontez, des politesses et des amitiez, lesquelles sont dues à une si longue connaissance, et je répète que je ne connois de lui que honneur et probité, et vis à vis de moi des actions (comme je ne doute à tout le monde) d’honnête homme.
Il est vrai que tous les hommes font des légèretés dans leurs vies, et ceus qui ne les font pas dans leur jeunesse lé font dans leur vielliesse, avec le malheur que quand on est vieux on les traite de sottise avec malice, mais quand en la jeunesse ont les nomment dé tours selon l’âge.
Je vous remercie de tous les avertissements que vous avez prétendeu me donner, mais croiez que je ne les prens pas comme adressés à moi.
« Il me reste à vous dire que la lettre qui a été écrite à mon fils donne des preuves assez authentiques que l’auteur est un homme qui a le malheur d’avoir un esprit rempli de malice et ennemi commun du bon sens.
N.B. Voilà de quoi me donner réponce. Ma demeure est toujours Carlisle House.
Passano poursuit sa lettre à Mme d’Urfé :
Pardonné-moi, Madame, é soiez contente de faire la réponce en français à la susdite lettre, envoié le moi et je la copierai, é je l’adresserai à la coquine. Faite moi cette grâce, vous savez le nom é les endroi é coman convaincre l’enfant, que assurément a nié de vous connoître, é le pendart de Seingalt lui a ensegné à mentir. Je vai, en attendant, à écrire en italien alla femme et à le chevalier d’industrie. Je voudrai savoir le jour de votre retour. Je sui à vos ordres.
P.-S. Je avois oublié de vous dire que Goulenoire a écrit à M. Bono que ne reviendra plus, é che paiera la calesse é sé dette avec une lettre de change.
[Adresse : « À Madame, Madame la marquise d’Urfé, à Montbrison en Forest »].
Lettre du 11 juillet 1763 :
Madame, monsieur le docteur Alfieri, de Milan, me fait savoir che le coquin de Seingalt a écrit que je me suis empoisonné, e que je suis mort.
De Turin on me fait savoir que il y ha un rabin fort savant, mais qu’il crain de être trompée, ne voulan s’exposer à dir mot, par appor à la Inquisition. Nous avons fait deux découvertes de ce côté, é j’espère réussir.
Monsieur de Maglyana, de Chambéri, vien de me faire offre de sa maison, et me donne bonne expérance dans Rosecroix. Il expère me voir aux bain proche de luy. Il a une très comode maison de campagne.
Mon estomac recomence encore à se bouleverser, é je n’ai plus de votre contrepoison. Je suive à prandre ce que me envoie le chirurgien. Peut-être que sera quelque residu du poisson. L’Apéti me serve, é je ne crain rien ; avec tou ça, je suis dan le danger.
Monsieur Bono doive envoier la note de combien d’argent a donné à Seingalt à comte dé billet d’Artois. Je serai d’avis de lui fer sequestrer, affin d’en tirer quelque partie. Qu’en dites-vous ? Le frère de cette banquier que se trouve à Milan tiene en ses main en gage la plus gran partie des byjou de Goulenoire, je pourrai aussi en aproffiter, si Madame l’estime bon ; com sa, je me rendré maître un autre foi de la bague que vous m’avez donné.
Je jugerai à propô d’écrire à M. Louis de Muralt à Londres de votre main, o faire écrire à votre nom por luy faire entendre l’affaire de l’enfant d’Altorphe, é comsa dementir le trompeur Goulenoire, que assurément a fait croire à sa coquine tout ce que luy a plu. Il vous répondra, é comsa nous averon quelque notion de l’enfant enghieusé.
Je voudrai avoir l’honneur de vous baiser la main avant que de murir, o de estre en besoin de quiter Lyon. Mon adorable patronne, vous pouvez me rendre heureux ; mais peut-être que mé crimes surpassent au point de me haïr au lieu de me rendre service.
Mille et mille excuses pour toujours je demanderai dou passé. Je suis coupable innosamment. Chatié moi avec la privation de votre aimable personne. Je le mérite. Goulenoire, dans une de ses lettres à M. Bono, m’appelle monstre. Il n’a pas raison de me donner un tel epithète. Vous, madame, que vous trouvez trompé da un misérable trompé, aves plus de raison de m’apeler monstre. É bien, je mérite la mort, et votre assassin a été mon borrò. Je quitterai le monde, é je le quitterai avec toute la rassignation é contenteman, ayan in partie coopéré à ne pas vu laisser sacrifié de ce monstre qui m’apele un monstre.
Je voudrai vous demander en grace en me écrivant de me faire le gracieus cadau dé billets que vous m’avez donnez l’année passée. Avec cette votre approbation, j’orai quelche espérance de me renre maître une autre fois de la bague che vous m’aves donnée. J’irai en Italie, je sequestrerai tout lé bijou du coquin, é je profitterai dou mien avec votre permission. Je vous ay toujours expérimentée genereuse, ne me abandonnez sur le point o de mourir o de me rendre chez moi.
Ici et ailleurs je ferai tout mon possible pour vous donner des marques de ma repentance et de mon devuuer. J’attend la sentence, ma divine patronne, é le moien de pouvoir à jammais me dire, madame, votre très umble et très obéissant serviteur.
Comte de Giacomo Passano, peintre
[Adresse : « à Madame, Madame la maquise d’Urfé, de present à Chazelle en Forets »].
Dans une lettre du 18 juillet 1763, Passano transmet à Mme d’Urfé une lettre de Louis de Muralt à la marquise datée du 3 juillet évoquant notamment l’art de prolonger la vie selon Roger Bacon, avant de poursuivre :
Madame, permetté-moi que, sur l’article de prolonger la vie, je vu dise qu’il y a della imposture. L’auteur d’un tel secret il seroit encore au monde. Peut-être qu’il y sera, ayant changé de nom. Je vien de recevoir la votre, é celon que vous me dites d’être ici mercredy au soir, je ne copieré toute la susdite lettre. Nous la lirons à votre arrivée, et avec tuot le respect que je vous doive je vous baise la main.
Comte de Passano.
[Adresse : « À Madame, Madame la marquise d’Urfé », à Souvigny]
Plus tard en 1763, Passano, dont la rage contre Casanova semble avoir diminué, abandonné par Mme d’Urfé, partit pour Livourne. Le Vénitien le retrouve à Barcelone en 1768 : d’après une lettre de Bono (Archives de Prague, 10N 1), Passano est alors responsable de l’emprisonnement de Casanova.
Sur Passano, voir également : Bruno Brunelli, Avventurieri minori del Settecento : Giacomo Passano, in Archivio Veneto, serie V, anno LXIII, Venise, 1933, p. 160 sq.
ROLL von Emmenholz, Marie-Anne-Louise (Ludovika), baronne — D’après les biographes de Casanova, elle serait la dame rencontrée à Zurich, et nommée « Madame » dans le t. V. Fille de Louis-Hugo, baron Roll, officier au régiment d’Affry, et d’une comtesse espagnole, Claire-Marie de Escalante, elle fut mariée à l’un de ses parents le 29 juillet 1760 (le 25 juin de la même année, Casanova se trouvait déjà à Lausanne). La baronne Roll von Emmenholz occupa une position mondaine importante dans la société de Lugano, où elle meurt en 1825. S’il est prouvé que Casanova l’a rencontrée en 1760 (A. Ravà, Casanova a Lugano, dans Bolletino stor. della Svizzera Ital., 1911, nos 1-6), le récit de ses aventures avec Mme de Roll, la boiteuse et la belle Dubois semble relever de la féconde imagination du Vénitien, lequel continua par la suite à recevoir des nouvelles de la baronne. On a retrouvé aux Archives de Dux une lettre du comte Brezé, datée du 15 novembre 1769 (« Votre lettre, Monsieur, m’a fait un sensible plaisir, d’autant plus que j’ai reçu des nouvelles de Mme la baronne de Roll qui était un peu incommodée lorsque je partis du Lugan ; je vous prie de ne pas manquer de lui offrir mes respects, ainsi que mes compliments à M. le Baron son époux », Archives de Prague, 4-77) et une autre du baron Roll, datée du 6 février 1770 : « Mme de Roll prend au pied de la lettre les choses obligeantes que vous lui dites, les femmes croient facilement des choses qui les flattent, et ce qui est urbain ; elle me charge de vous dire : si elle est aimable, elle le désire fort de l’être pour vous […] » (Archives de Prague, 10H 2).
SANTIS, Giuseppe (pseudo-chevalier de) — Né vers 1724 à Spolète, joueur professionnel et escroc notoire, déjà connu pour tel à Rome avant de venir chercher fortune à Paris. Dès 1756, il a affaire à la police parisienne. Les frères Calzabigi l’emploient et l’envoient dans plusieurs villes lorsqu’ils songent à établir en Allemagne une loterie semblable à celle de l’École militaire. Casanova le connaît sans doute dès cette époque, et mieux qu’il ne le dit dans l’Histoire de ma vie ; il semble avoir été victime de ses parties de jeu truquées – au-delà même de ce que tolérait l’époque, pas toujours regardante sur ce sujet – et avoir été mêlé à son incarcération au printemps 1759 : peu après un dîner avec le Vénitien, Santis fut arrêté et bientôt envoyé à Bicêtre où il resta enfermé jusqu’à l’été 1760. Voir G. Capon, Casanova à Paris, p. 460 sq., et Ch. Samaran, Jacques Casanova, Vénitien, p. 322-329.
VOLTAIRE — L’unique témoignage probable de Voltaire sur la visite de Casanova tient en quelques lignes à la fin de sa lettre à Nicolas-Claude Thieriot du 7 juillet 1760 : « Nous avons ici un espèce de plaisant, qui serait très capable de faire une façon de Secchia rapita [poème héroï-comique d’Alessandro Tassoni, 1622], et de peindre les ennemis de la raison, dans tout l’excès de son impertinence. Peut-être mon plaisant fera-t-il un poème gai et amusant, sur un sujet qui ne le paraît guère » (Correspondance, op. cit., t. V, p. 985). Le même poème de Tassoni est mentionné au chapitre VII du tome V (p. 496) de l’Histoire de ma vie.
Casanova a écrit, en 1785, une version bien différente de l’échange avec Voltaire à propos de l’Arioste : « Monsieur de Voltaire cependant qui ne s’est jamais rétracté sur le faible jugement qu’il porta sur Homère, commença à l’âge de cinquante ans à dire à tout le monde qu’il fallait respecter le Tasse, et se mettre à genoux devant l’Arioste : c’est ainsi qu’il s’est expliqué avec moi à ses délices l’année 1761 en présence de M. Tronchin ; et ayant peur que je ne crusse que son admiration était feinte, il me récita tout d’une haleine le discours que S. Jean tint au duc Astolfe très bien, et très exactement prononcé. Je lui ai dit que ce morceau était beau, mais que ce n’était pas celui qui lui avait acquis le surnom de divin. Il donna alors dans un grand éclat de rire, qu’à la vérité je ne savais comment interpréter ; mais il ne me laissa pas dans l’incertitude, car il me récita d’abord le morceau qui effectivement déclara la divinité de ce grand poète. C’est l’endroit où Roland convaincu de l’infidélité d’Angélique devient fou » (Essai de critique sur les mœurs, sur les sciences et sur les arts, § XXVI, « Poème épique », p. 95).
En 1769, Casanova publie dans la Confutazione un premier résumé de ses entretiens avec Voltaire : « Le seigneur Marie-François Arouet de Voltaire ne m’a jamais offensé ni en actes ni en paroles ; et j’assure toute l’Europe que si j’avais eu quelque raison de me plaindre de lui directement, et s’il m’avait en quelque façon injurié, je me serais fait une véritable gloire de lui pardonner, et je n’aurais jamais écrit ce que j’ai écrit, de peur que le Monde ne dise que, guidé par la rancœur et la vengeance vile et basse, j’écrivis sous la dictée de la passion. Ce Monsieur de Voltaire me reçut même honnêtement quand Monsieur de Villars-Chandieu me présenta à lui ; et précisément parce que je n’ai pas eu à me plaindre de lui, j’ai cru pouvoir dire ouvertement mon sentiment, certain que les critiques ne pourraient s’appuyer sur mon ressentiment pour m’accuser d’être un écrivain esclave de la vengeance et non pas plutôt, comme je le suis, partisan et servant de la vérité » (Suppl., III, p. 15).
Tables de conversion des monnaies européennes au XVIIIe siècle suivant l’ordre chronologique des déplacements de Casanova de 1757 à 1763
Le détail des calculs figure dans les Annexes du vol. I de cette édition, p. 1543-1544.
Paris et royaume de France
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent
approximatif en euros
Louis d’or
24 livres
24
250
Écu d’argent
6 livres
6
66
Demi-écu d’argent
3 livres
3
33
Livre ou franc (monnaies de compte)
1 livre = 20 sous
1
11
Le sou blanc désigne :
– soit le douzain (12 deniers)
– soit le dizain (10 deniers)
1 sou
0,05
0,5
Double sol (billon)
24 deniers
0,1
1
Sou ou sol (cuivre)
4 liards ou 12 deniers
0,05
0,5
Liard (cuivre)
3 deniers
0,012
0,12
Denier
Provinces-Unies (Amsterdam, La Haye)
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur
en livres
1750
Équivalent approximatif en euros
Ducat (dukaat) d’or
5,13 florins
10,5
115
Florin de Hollande
(gulden- ou guilderflorin)
20 stuyvers
2
22
Daller d’argent
16-17 stuyvers
1,6
18
Stuyver (orth. stuiver, stüber)
16 pfennig
0,1
1,1
Pfennig ou pennins
0,06
Pays allemands (Bonn, Stuttgart)
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur
en livres
1750
Équivalent approximatif en euros
Dukat
180 kreuzer
env. 10
110
Reichsthaler (= rixtdaler, richedaller)
4 shelling 8 deniers ou 100 kreuzer
5,28
55
Gulden (ou florin, monnaie de compte)
60 kreuzer
3,2
33
Groschen
3 kreuzer ou 10 pfennig
0,16
1,7
Kreuzer
4 pfennig
0,05
0,5
Pfennig
Suisse (Zurich, Berne, Soleure, Genève)
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur
en livres 1750
Équivalent approximatif en euros
Patagon
Environ 70 creutzers
3
33
Florin
60 creutzers
2,5
27
Batz
10 rappes
0,15
1,65
Creutzers
4 pennins
0,04
0,45
Rappes
1,5 pennin
0,015
0,16
Pennins (pfennig)
Royaume de Piémont-Sardaigne (Savoie, Turin)
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent approximatif en euros
Pistola di Savoia ou doppia di Piemonte
24 lires ou livres du Piémont
24-25 (1 louis)
250
Lira savoiarda ou livre de Savoie ou du Piémont (pièce d’argent)
20 soldi de Savoie
Environ 1 livre
11
Soldo di Savoia
12 denari
Environ 1 sou français
0,2
Denaro di Savoia (ou quartino)
Environ 1 liard
0,12
Duché de Toscane (Florence)
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent approximatif en euros
Gigliato ou zecchino (sequin florentin)
24 lires
Environ 10
115
Pistola fiorentina
20 lires
8,3
90
Ducato ou scudo d’oro
(écu florentin)
7 lires
Environ 3
35
Testone
2 lires ou 3 julii
0,90
10
Lire
20 soldi
0,46
5
Julio (paolo florentine)
12 soldi
0,27
3
Soldo
12 denari
0,02
0,25
Denaro
République de Gênes
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent approximatif en euros
Genovina d’oro
100 lires
Environ 67
740
Giorgino ou sequin d’or (zecchino di Genova)
13 lires et 10 soldi
9
Environ 100
Lira di Genova
20 soldi
0,67
7,4
Soldo
12 denari
0,03
0,33
Denaro
Rome et États de l’Église
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent
approximatif en euros
Sequin (zecchino romano) d’or
2 écus romains
10
110
Ecu (scudo romano) d’or
16,6 pauls (paoli)
5
55
Quartino d’or
5 pauls (paoli)
2,5
25
Testone
3 pauls (paoli)
1,5
15
Giulio ou paolo (paul)
10 baiocchi
0,5
5
Baïoque (baiocchi) en cuivre
5 denari
0,05
0,5
Denaro
Duché de Milan
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent approximatif en euros
Sequin ou zecchino (monnaie d’or)
15 lires
10-11
114
Filippo
8,5 lires
Environ 6
Environ 60
Lira milanese (monnaie d’argent)
20 soldi
0,7
6-7
Soldo
12 denari
Royaume de Naples
Noms des espèces
et des monnaies de compte
Valeur
en monnaie locale
Valeur en livres 1750
Équivalent
approximatif en euros
Once (monnaie de compte de Sicile)
60 carlins
24 (1 louis)
250
Sequin (zecchino napoletano)
18 carlins
7,2
75
Once (pièce d’or)
14 paoli
6,5
70
Ducat (ducati di regno ou del regno, pièce d’or)
10 carlins
4
42
Carlino
10 grani
0,4
4
Grano
3 quadrini
0,04
0,38
Quadrino
Lexique et règles des jeux
Divertissement favori des classes aisées qui jouent gros jeu, le pharaon et autres « jeux de commerce » occupent une place centrale dans la vie sociale de Casanova. Les cartes sont tout à la fois une ressource, une distraction, « un grand lénitif pour un homme amoureux » (voir vol. I de la présente édition, p. 940), mais aussi une activité compulsive aboutissant à des défis insensés, telle l’interminable partie de quarante-deux heures contre l’officier d’Entragues à Colmar (voir t. VI, chap. XIII voir ici).
Lexique
Biribi — « Nom d’un jeu qui a été fort à la mode, et dont les instruments sont un grand tableau ayant soixante-dix cases avec leurs numéros, et un sac contenant soixante-quatre boules qui ont autant de billets numérotés. Chaque joueur tire à son tour une boule du sac ; et si le numéro du billet répond à celui de la case du tableau sur laquelle il a mis son argent, le banquier lui paye soixante-quatre fois sa mise » (Littré).
Brelan — « Sorte de jeu de renvi, où l’on joue à trois, à quatre ou à cinq, et où l’on ne donne que trois cartes à chaque joueur. On dit à ce jeu : Avoir brelan, pour dire : Avoir trois cartes de même figure ou de même point. Avoir brelan d’as » (Acad. 1762). Règle : trois cartes sont distribuées à chaque joueur et une carte est retournée ; les joueurs misent selon la valeur estimée de leur jeu.
Capon — « Joueur rusé, fin et appliqué à prendre toute sorte d’avantage aux jeux d’adresse » (Acad. 1762). Synonyme de « Grec » (tricheur).
Cave — « Le fonds d’argent que chacun des joueurs met devant soi à certains jeux des cartes, comme au brelan, à la grand’prime. La première cave était de dix pistoles » (Acad. 1762).
Comète — Jeu de cartes qui se joue avec deux jeux de cinquante-deux cartes dont on a ôté les as. L’un des jeux est de couleur noire, l’autre de couleur rouge, et une carte est appelée « comète » (le neuf de carreau dans le jeu noir, le neuf de trèfle dans le jeu rouge).
Croupier — « Celui qui est de part au jeu avec quelqu’un qui tient la carte ou le dé » (Acad. 1762). Le croupier assiste le banquier, surveille le jeu, assure les perceptions et les paiements. Au pharaon, il est de moitié avec le banquier dans le partage des bénéfices. Il est ainsi appelé par analogie avec la personne qui monte en croupe (groppa en italien) derrière un cavalier, d’où l’orthographe « groupier » employée parfois par Casanova.
Débanquer — « Gagner tout l’argent qu’un Banquier a devant lui » (Acad. 1762).
Face — Au jeu de la bassette, on appelle face la première carte que découvre celui qui tient la banque.
Livret — À la bassette et au pharaon, main de treize cartes donnée à chacun des pontes.
Martingale — « Jouer à la Martingale, c’est jouer toujours tout ce qu’on a perdu » (Acad. 1762).
Paroli — Faire paroli, c’est miser le double de ce qu’on a joué la première fois. « On appelle Paroli de campagne un paroli qu’un joueur fait par friponnerie avant que sa carte soit venue, comme s’il avait déjà gagné » (Acad. 1762).
Piquet — Ce jeu se joue à deux avec trente-deux cartes (de l’as au 7). Le but est de réaliser les plus fortes combinaisons de cartes et d’arriver à un total de cent points. Les joueurs commencent par écarter les cartes qu’ils jugent défavorables, en prennent d’autres dans le talon et font les annonces correspondant aux meilleures séquences qu’ils ont en main. Une séquence (tierce, quarte…, huitième) est une suite de cartes de la même couleur, le nombre ne pouvant être inférieur à trois cartes. Le joueur qui ouvre les annonces énonce sa plus forte séquence par son nom et sa hauteur (par exemple, quinte au roi), l’autre répond « c’est bon » s’il n’a pas de séquence au moins égale, « égal » s’il a une séquence égale, ou « mieux » s’il en a une plus haute. Le joueur qui a la meilleure séquence en compte le nombre de points.
Ponte — « Se dit, au pharaon et à la bassette, de tout joueur différent du banquier, c’est-à-dire, qui ne taille pas » (Acad. 1762).
Quinze — Jeu de cartes « où celui des joueurs qui le premier a quinze par les points de ses cartes, ou qui en approche le plus près en dessous, gagne » (Acad. 1762).
Renvi — « Terme de certains jeux des cartes. Ce que l’on met par dessus la vade [mise]. Faire un renvi de dix louis. On le dit quelquefois au figuré en style familier pour renchérir » (Féraud).
Sonica — « Terme du jeu de la Bassette, qui se dit d’une carte qui vient ou en gain ou en perte, tout le plus tôt qu’elle puisse venir pour faire gagner ou pour faire perdre » (Acad. 1762).
Taille — « En termes de Jeu, se dit de chaque fois que le Banquier, qui tient le jeu à la Bassette ou au Pharaon, achève de retourner toutes les cartes » (Acad. 1762). Les deux cartes retournées s’appellent une « taille ».
Tailler — « Se dit en parlant de certains jeux des cartes, comme la Bassette et le Pharaon, où un seul, qu’on nomme le Banquier, tient les cartes et joue contre plusieurs » (Acad. 1762).
Trente et quarante — Jeu de cartes où « celui qui amène le plus près de trente points gagne. À trente et un, il gagne double. À quarante, il perd double » (Trévoux).
Trente et un — Même règle que le précédent : « celui qui a trente et un points en ses cartes, gagne » (Trévoux).
Tri — « Jeu de cartes. Sorte de jeu d’Hombre qu’on joue à trois : on n’y conserve de la couleur de carreau que le Roi. […] Il a été fort en vogue. On l’appelle à présent, Le vieux Tri » (Acad. 1798).
Trictrac — « Jeu qui se joue avec deux dés suivant le jet desquels chaque joueur ayant quinze dames, les dispose artistement sur des points marqués dans le tablier, et selon les rencontres gagne ou perd plusieurs points, dont douze font gagner une partie ou un trou, et les douze parties ou trous le tout ou le jeu. Il faut pour jouer au trictrac avoir quinze dames de chaque côté noires ou blanches, deux dés, trois jetons et deux fiches qui sont, comme nous l’avons dit à leur article, les marques qu’on met dans chaque trou pour compter les parties qu’on gagne. On ne joue ordinairement que deux au trictrac, et avec deux dés ; ce sont les joueurs eux-mêmes qui les mettent chacun dans leur cornet » (Encyclopédie).
Va ou vade — Mise, ce qu’on met au jeu à chaque coup. On dit « le sept et le va » pour annoncer « ce qu’on a mis au jeu, et sept fois autant » (Trévoux).
La bassette
La bassette se pratique avec deux jeux de cinquante-deux cartes entre un banquier (appelé « tailleur ») et un nombre de joueurs (appelés « pontes ») déterminé par le banquier. Celui-ci tient un jeu complet de cinquante-deux cartes, et joue seul contre les pontes qui tiennent chacun en main un jeu (ou livret) de treize cartes, allant de l’as au roi. Ces livrets sont constitués à partir du second jeu de cinquante-deux cartes, au dos différent du jeu du banquier (ce second jeu peut fournir quatre livrets de treize cartes). À la bassette, la couleur des cartes est indifférente, seule compte leur force.
Les pontes commencent par placer une carte de leur livret devant eux, face visible, en misant dessus une certaine somme. Les mises étant ainsi faites, le banquier mélange son jeu de cinquante-deux cartes et le coupe lui-même. Puis il retourne le paquet en le serrant dans ses mains de telle manière qu’il peut voir la première carte. Le banquier commence alors à tailler : il pose devant lui, faces visibles, un couple de cartes appelé « taille » qu’il dévoile aux pontes l’une après l’autre.
La première carte de la taille est pour le banquier. Le ponte qui a misé sur le même type de carte a perdu : il doit donner sa mise au banquier.
La seconde carte de la taille est pour les pontes. Le ponte qui a misé sur le même type de carte gagne.
Le banquier annonce à voix haute le résultat de la taille. Par exemple, si la taille est composée d’un dix puis d’une dame, il dit aux pontes : « Le dix perd, la dame gagne. » Si la taille est constituée de deux cartes de même force, par exemple deux valets, seul le banquier gagne par la primauté. La dernière des cinquante-deux cartes est nulle : elle ne fait gagner personne.
Un ponte qui gagne reçoit du banquier le montant de sa mise : il double donc sa mise initiale.
Le banquier qui gagne prend les mises des perdants. Pour la première des cinquante-deux cartes que l’on appelle « face », le banquier ne prend que les deux tiers de la mise des perdants.
Un ponte peut miser en cours de partie. Dans ce cas, la première carte de la taille qui suit sa mise est aussi considérée pour ce ponte comme une face. Lorsqu’un ponte perd contre une face, il est dit « facé ». Pour tenir compte de ces faces, la mise des pontes doit être un multiple de 3.
On peut miser sur plusieurs cartes du livret. Toute carte libérée de sa mise, par gain ou par perte, est reprise par le ponte et peut être réutilisée pour miser. Pour augmenter leurs chances de gagner, les pontes doivent mémoriser les cartes qui sont déjà sorties à mesure que le talon du banquier diminue.
Le banquier effectue ainsi vingt-six tailles jusqu’à épuisement de son jeu de cinquante-deux cartes. À la fin du paquet, il reprend les cartes, les mélange, les coupe et recommence à tailler comme précédemment.
Lorsque le talon du banquier est épuisé, les pontes ayant encore des mises sur des cartes doivent les laisser pour la suite de la taille.
La mise posée sur une carte est appelée « mas » (prononcer « mâsse »). Certaines manières de miser ont des appellations particulières.
La plus prudente est la petite paix : un ponte gagnant joue son gain sur la même carte en retirant sa mise. Ainsi il ne peut perdre que ce qu’il vient de gagner.
La grande paix : un ponte qui vient de gagner la petite paix laisse à nouveau son gain sur sa carte.
Plus risqué est le paroli (ou alpiou, de l’italien al più) : le ponte gagnant laisse sa mise initiale et plie un coin de sa carte pour signifier qu’il rejoue aussi son gain. S’il gagne le paroli, il emporte ainsi trois fois sa mise initiale.
Sept et le va (va désigne la mise) : après avoir gagné un paroli, le ponte laisse sa mise initiale et plie un autre coin de sa carte pour signifier qu’il rejoue tous ses gains. S’il gagne, il remporte sept fois sa mise.
Quinze et le va : après avoir gagné le sept et le va, le ponte laisse sa mise initiale et plie un troisième coin de sa carte pour signifier qu’il rejoue ses gains. S’il gagne, il remporte quinze fois sa mise.
Une manière de tricher consiste à corner sa carte à l’insu du banquier : cela s’appelle faire un paroli de campagne. Pour se garder des tricheurs, le banquier n’accepte une mise ou un paroli que si elle est clairement annoncée par le ponte sous la forme : paroli du valet. Si le banquier accepte, il répond : « Va pour le valet » ; s’il refuse, il dit : « Non va pour le valet. »
L’article le plus clair sur la bassette à l’époque de Casanova est celui de d’Alembert dans l’Encyclopédie (t. II, p. 122) :
BASSETTE, s. f. sorte de jeu de carte qui a été autrefois fort à la mode en France ; mais il a été défendu depuis, et il n’est plus en usage aujourd’hui. En voici les principales règles.
À ce jeu, comme à celui du pharaon le banquier tient un jeu entier composé de 52 cartes. Il les mêle, et chacun des autres joueurs qu’on nomme pontes, met une certaine somme sur une carte prise à volonté. Le banquier retourne ensuite le jeu, mettant le dessus dessous ; en sorte qu’il voit la carte de dessous : ensuite il tire toutes ses cartes deux à deux jusqu’à la fin du jeu.
Dans chaque couple ou taille de cartes, la première est pour le banquier, la seconde pour le ponte, c’est-à-dire que si le ponte a mis par exemple sur un roi, et que la première carte d’une paire soit un roi, le banquier gagne tout ce que le ponte a mis d’argent sur son roi ; mais si le roi vient à la seconde carte, le ponte gagne, et le banquier est obligé de donner au ponte autant d’argent, que le ponte en a mis sur sa carte.
La première carte, celle que le banquier voit en retournant le jeu, est pour le banquier, comme on vient de le dire : mais il ne prend pas alors tout l’argent du ponte, il n’en prend que les 2/3 ; cela s’appelle facer.
La dernière carte, qui devrait être pour le ponte, est nulle.
Quand le ponte veut prendre une carte dans le cours du jeu, il faut que le banquier baisse le jeu, en sorte qu’on voie la première carte à découvert : alors si le ponte prend une carte (qui doit être différente de cette première), la première carte que tirera le banquier sera nulle pour ce ponte ; si elle vient la seconde, elle sera facée pour le banquier ; si elle vient dans la suite, elle sera en pur gain ou en pure perte pour le banquier, selon qu’elle sera la première ou la seconde d’une taille.
M. Sauveur a donné dans le Journal des Savants en 1679, six tables, par lesquelles on peut voir l’avantage du banquier à ce jeu. M. Jacques Bernoulli a donné dans son Ars conjectandi l’analyse de ces tables, qu’il prouve n’être pas entièrement exactes. M. de Montmort, dans son Essai d’analyse sur les jeux de hasard, a aussi calculé l’avantage du banquier à ce jeu4. On peut donc s’instruire à fond sur cette matière dans les ouvrages que nous venons de citer : mais pour donner là-dessus quelque teinture à nos lecteurs, nous allons calculer l’avantage du banquier dans un cas fort simple.
Supposons que le banquier ait six cartes dans les mains, et que le ponte en prenne une qui soit une fois dans ces six cartes, c’est-à-dire dans les cinq cartes couvertes : on demande quel est l’avantage du banquier.
Il est visible que les cinq cartes étant désignées par a, b, c, d, e, peuvent être combinées en 120 façons différentes, c’est-à-dire en 5 fois 24 façons. Imaginons donc que ces 120 arrangements soient rangés sur cinq colonnes de 24 chacune, de manière que dans la première de ces colonnes a se trouve à la première place, que dans la seconde ce soit b qui occupe la première place, c dans la troisième, etc.
Supposons que a soit la carte du ponte, la colonne où la lettre a occupe la première place, est nulle pour le banquier et pour les pontes.
Dans chacune des quatre autres colonnes, la lettre a se trouve six fois à la seconde place, six fois à la troisième, six fois à la quatrième, et six fois à la cinquième, c’est-à-dire qu’en supposant A la mise du ponte, il y a 24 arrangements qui font gagner 2A/3 au banquier ; 24 qui le font perdre, c’est-à-dire qui lui donnent – A ; 24 qui le font gagner, c’est-à-dire qui lui donnent A ; et 24 enfin qui sont nuls. Cela s’ensuit des règles du jeu expliquées plus haut.
Or, pour avoir l’avantage d’un joueur dans un jeu quelconque, il faut :
1o. Prendre toutes les combinaisons qui peuvent le faire gagner, ou perdre, ou qui sont nulles, et dont le nombre est ici 120.
2o. Il faut multiplier ce qu’il doit gagner (en regardant les pertes comme des gains négatifs) par le nombre des cas qui le lui feront gagner ; ajouter ensemble ces produits, et diviser le tout par le nombre total des combinaisons ; donc l’avantage du banquier est ici :
(24 × 2/3A + 24 × (– A) + 24 × A) / 120 = 2/15 A
2/15A, c’est-à-dire que si le ponte a mis par exemple un écu sur sa carte, l’avantage du banquier est de 2/15 d’écu, ou de huit sous.
M. de Montmort calcule un peu différemment l’avantage du banquier : mais son calcul, quoique plus long que le précédent, revient au même dans le fond. Il remarque que la mise du banquier étant égale à celle du ponte, l’argent total qui est sur le jeu, avant que le sort en ait décidé, est 2 A ; dans les cas nuls, le banquier ne fait que retirer son enjeu, et le ponte, le sien, ainsi le banquier gagne A : dans le cas où il perd, son gain est 0 ; dans les cas facés, il retire A + 2/3 A ; dans les cas qui sont pur gain, il retire 2 A ; ainsi, le sort total du banquier, ou ce qu’il peut espérer de retirer de la somme 2 A, est :
(24 × A + 24 × 5/3A + 24 × 0 + 24 × (2A) + 24 × A) / 120 = A + 2/15 A
et comme il a mis A au jeu, il s’ensuit que 2/15 A est ce qu’il peut espérer de gagner, ou son avantage.
M. de Montmort examine ensuite l’avantage du banquier lorsque la carte du ponte se trouve, deux, ou trois, ou quatre fois, etc. dans les cartes qu’il tient. Mais c’est un détail qu’il faut voir dans son livre même. Cette matière est aussi traitée avec beaucoup d’exactitude dans l’ouvrage de M. Bernoulli que nous avons cité.
À ce jeu, dit M. de Montmort, comme à celui du pharaon, le plus grand avantage du banquier, est quand le ponte prend une carte qui n’a point passé, et son moindre avantage quand le ponte en prend une qui a passé deux fois ; son avantage est aussi plus grand, lorsque la carte du ponte a passé trois fois, que lorsqu’elle a passé seulement une fois.
M. de Montmort trouve encore que l’avantage du banquier à ce jeu est moindre qu’au pharaon ; il ajoute que si les cartes facées ne payaient que la moitié de la mise du ponte, alors l’avantage du banquier serait fort peu considérable ; et il dit avoir trouvé, que le banquier aurait du désavantage si les cartes facées ne payaient que le tiers. (O)
Le pharaon
Les principes de base et les règles des mises sont les mêmes qu’à la bassette. La taille est toujours de deux cartes, mais au pharaon le banquier dévoile les deux cartes simultanément, en plaçant la première à sa droite et la seconde à sa gauche. La carte placée à droite, appelée carte de face, fait gagner le banquier. La carte placée à gauche, appelée carte anglaise, fait perdre le banquier. La dernière carte du jeu est nulle.
Aucune carte n’est facée, pas même la première : le banquier gagnant emporte la totalité des mises. Lorsque les deux cartes d’une taille sont de même force, le banquier retire la moitié de la mise du ponte qui a joué sur ce type de carte. Le banquier perd ainsi l’avantage qu’il avait sur les paires à la bassette (où il remportait toutes les mises), mais il en regagne un autre sur les faces qui n’existent plus au pharaon.
L’article « Pharaon » de l’Encyclopédie, bien moins clair que celui de d’Alembert, cite les conclusions de Montmort :
Ainsi toute la science de ce Jeu se réduit pour les Pontes à observer les deux règles qui suivent :
1o. Ne prendre des cartes que dans les premières tailles, et hasarder sur le jeu d’autant moins qu’il y a un plus grand nombre de tailles passées.
2o. Regarder comme les plus mauvaises cartes celles qui n’ont point encore passé, ou qui ont passé trois fois, et préférer à toutes, celles qui ont passé deux fois.
En suivant ces deux règles, le désavantage du Ponte sera le moindre possible.
Introduction
Histoire de ma vie
Tomes IV à VII
Le ministre des Affaires étrangères ;
M. de Boulogne contrôleur général ;
M. le duc de Choiseul ; l’abbé de Laville ;
M. Paris du Vernai. Mon frère arrive de Dresde,
et est reçu à l’académie.
Fragment du quatrième tome
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre cinquième
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Tome cinquième
Chapitre premier
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre quatrième
Chapitre cinquième
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Tome sixième
Chapitre premier
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Tome septième
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XI [version courte]
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV dernier
Variantes de l’Histoire de ma vie
Variante du chapitre III
Chapitre XI
Chapitre XIII
Facettes de Casanova
Comédie italienne
Projets de loterie grammaticale
Tableau d’une nouvelle méthode à l’avantage de la loterie de Rome
Calculs des proportions pour régler les paiements des gains des seize résultats possibles du nouveau règlement de la loterie publique de Venise
Documents
Lettre I
Lettre II
Lettre VIII
Lettre IX
Six lettres de Mme du Rumain
Lettre IV
Lettre V
Lettre VI
Table des cartes
Missions à Dunkerque, août-septembre 1757, et en Hollande, octobre 1758-janvier 1759
Paris : Tuileries et Petite Pologne (détail du Plan de la ville de Paris et de ses faubourgs, entre 1754 et 1760, BNF, département des Estampes et de la Photographie)
Paris : quartier du Temple (détail du Plan de la ville de Paris et de ses faubourgs, entre 1754 et 1760, BNF, département des Estampes et de la Photographie)
Duchés de Wurtemberg et de Furstenberg
Itinéraire de Cologne à Zurich, 1760
Itinéraire de Stuttgart à Gênes, 1760
Carte politique de l’Italie au milieu du XVIIIe siècle
Voyage en Italie, 1760-1761
Voyage en Italie du Nord, 1762-1763