Nana d’Emile Zola

Jamais !… Nana en cocotte, tant qu’on voudra, mais en femme du monde, non, par exemple !

— Vous vous trompez, je vous assure, reprit Muffat qui s’enhardissait. Justement, elle vient de me faire la femme honnête…

— Où donc ? demanda Fauchey, dont la surprise augmentait.

— Là-haut, dans une loge… Eh bien ! c’était ça. Oh ! une distinction !

Elle a surtout un coup d’œil… Vous savez, en passant, dans ce genre…

Et, son coquetier à la main, il voulut imiter Nana, s’oubliant dans un besoin passionné de convaincre ces messieurs. Fauchery le regardait, stupéfait. Il avait compris, il ne se fâchait plus.

Le comte, qui sentit son regard, où il y avait de la moquerie et de la pitié, s’arrêta, pris d’une faible rougeur.

— Mon Dieu ! c’est possible, murmura l’auteur par complaisance. Elle serait peut-être très bien… Seulement, le rôle est donné. Nous ne pouvons le reprendre à Rose.

— Oh ! s’il n’y a que ça, dit Bordenave, je me charge d’arranger l’affaire.

Mais alors, les voyant tous les deux contre lui, comprenant que Bordenave avait un intérêt caché, le jeune homme, pour ne pas faiblir, se révolta avec un redoublement de violence, de façon à rompre l’entretien.

— Eh ! non, eh ! non ! Quand même le rôle serait libre, jamais je ne le lui donnerais… Là, est-ce clair ? Laissez-moi tranquille… Je n’ai pas envie de tuer ma pièce.

Il se fit un silence embarrassé. Bordenave, jugeant qu’il était de trop, s’éloigna. Le comte restait la tête basse. Il la releva avec effort, il dit d’une voix qui s’altérait :

— Mon cher, si je vous demandais cela comme un service ?

— Je ne puis pas, je ne puis pas, répétait Fauchery en se débattant.

La voix de Muffat devint plus dure.

— Je vous en prie… Je le veux !

Et il le regardait fixement. Devant ce regard noir, où il lut une menace, le jeune homme céda tout d’un coup, balbutiant des paroles confuses :

— Faites, après tout, je m’en moque… Ah ! vous abusez. Vous verrez, vous verrez…

L’embarras fut alors plus grand.

Fauchery s’était adossé à un casier, tapant nerveusement du pied. Muffat paraissait examiner avec attention le coquetier, qu’il tournait toujours.

— C’est un coquetier, vint dire Bordenave obligeamment.

— Tiens ! oui, c’est un coquetier, répéta le comte.

— Excusez, vous vous êtes empli de poussière, continua le directeur en replaçant l’objet sur une planche. Vous comprenez, s’il fallait épousseter tous les jours, on n’en finirait plus… Aussi n’est-ce guère propre. Hein ? quel fouillis !… Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, il y en a encore pour de l’argent. Regardez, regardez tout ça.

Il promena Muffat devant les casiers, dans le jour verdâtre qui venait de la cour, lui nommant des ustensiles, voulant l’intéresser à son inventaire de chiffonnier, comme il disait en riant. Puis, d’un ton léger, quand ils furent revenus près de Fauchery :

— Écoutez, puisque nous sommes tous d’accord, nous allons terminer cette affaire… Justement, voilà Mignon.

Depuis un instant, Mignon rôdait dans le couloir. Aux premiers mots de Bordenave, parlant de modifier leur traité, il s’emporta ; c’était une infamie, on voulait briser l’avenir de sa femme, il plaiderait. Cependant, Bordenave, très calme, donnait des raisons : le rôle ne lui semblait pas digne de Rose, il préférait la garder pour une opérette qui passerait après la Petite Duchesse. Mais, comme le mari criait toujours, il offrit brusquement de résilier, parlant des offres faites à la chanteuse par les Folies-Dramatiques. Alors, Mignon, un moment démonté, sans nier ces offres, afficha un grand dédain de l’argent ; on avait engagé sa femme pour jouer la duchesse Hélène, elle la jouerait, quand il devrait, lui, Mignon, y perdre sa fortune ; c’était affaire de dignité, d’honneur.

Engagée sur ce terrain, la discussion fut interminable. Le directeur en revenait toujours à ce raisonnement : puisque les Folies offraient trois cents francs par soirée à Rose pendant cent représentations, lorsqu’elle en touchait seulement cent cinquante chez lui, c’était quinze mille francs de gain pour elle, du moment où il la laissait partir. Le mari ne lâchait pas non plus le terrain de l’art : que dirait-on, si l’on voyait enlever le rôle à sa femme ? qu’elle n’était pas suffisante, qu’on avait dû la remplacer ; de là un tort considérable, une diminution pour l’artiste. Non, non, jamais ! la gloire avant la richesse ! Et, tout d’un coup, il indiqua une transaction : Rose, par son traité, avait à payer un dédit de dix mille francs, si elle se retirait ; eh bien ! qu’on lui donnât dix mille francs, et elle irait aux Folies-Dramatiques. Bordenave resta étourdi, pendant que Mignon, qui n’avait pas quitté le comte des yeux, attendait tranquillement.

— Alors tout s’arrange, murmura Muffat soulagé ; on peut s’entendre.

— Ah ! non, par exemple ! ce serait trop bête ! cria Bordenave, emporté par ses instincts d’homme d’affaires. Dix mille francs pour lâcher Rose ! on se ficherait de moi !

Mais le comte lui ordonnait d’accepter, en multipliant les signes de tête. Il hésita encore. Enfin, grognant, regrettant les dix mille francs, bien qu’ils ne dussent pas sortir de sa poche, il reprit avec brutalité :

— Après tout, je veux bien. Au moins, je serai débarrassé de vous.

Depuis un quart d’heure, Fontan écoutait dans la cour. Très intrigué, il était descendu se poster à cette place.

Quand il eut compris, il remonta et se donna le régal d’avertir Rose. Ah bien ! on en faisait un potin sur son compte, elle était rasée. Rose courut au magasin des accessoires. Tous se turent. Elle regarda les quatre hommes. Muffat baissa la tête, Fauchery répondit par un haussement d’épaules désespéré au regard dont elle l’interrogea. Quant à Mignon, il discutait avec Bordenave les termes du traité.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle d’une voix brève.

— Rien, dit son mari. C’est Bordenave qui donne dix mille francs pour ravoir ton rôle.

Elle tremblait, très pâle, ses petits poings serrés. Un moment, elle le dévisagea, dans une révolte de tout son être, elle qui d’habitude s’abandonnait docilement, pour les questions d’affaires, lui laissant la signature des traités avec ses directeurs et ses amants. Et elle ne trouva que ce cri, dont elle lui cingla la face comme d’un coup de fouet :

— Ah ! tiens ! tu es trop lâche !

Puis, elle se sauva. Mignon, stupéfait, courut derrière elle. Quoi donc ? elle devenait folle ? Il lui expliquait à demi-voix que dix mille francs d’un côté et quinze mille francs de l’autre, ça faisait vingt-cinq mille. Une affaire superbe ! De toutes les façons, Muffat la lâchait ; c’était un joli tour de force, d’avoir tiré cette dernière plume de son aile. Mais Rose ne répondait pas, enragée. Alors, Mignon, dédaigneux, la laissa à son dépit de femme. Il dit à Bordenave, qui revenait sur la scène avec Fauchery et Muffat :

— Nous signerons demain matin. Ayez l’argent.

Justement, Nana, prévenue par Labordette, descendait, triomphante.

Elle faisait la femme honnête, avec des airs de distinction, pour épater son monde et prouver à ces idiots que, lorsqu’elle voulait, pas une n’avait son chic. Mais elle faillit se compromettre. Rose, en l’apercevant, s’était jetée sur elle, étranglée, balbutiant :

— Toi, je te retrouverai… Il faut que ça finisse entre nous, entends-tu !

Nana, s’oubliant devant cette brusque attaque, allait se mettre les poings aux hanches et la traiter de salope.

— Elle se retint, elle exagéra le ton flûté de sa voix, avec un geste de marquise qui va marcher sur une pelure d’orange.

— Hein ? quoi ? dit-elle. Vous êtes folle, ma chère !

Puis, elle continua ses grâces, pendant que Rose partait, suivie de Mignon, qui ne la reconnaissait plus. Clarisse, enchantée, venait d’obtenir de Bordenave le rôle de Géraldine. Fauchery, très sombre, piétinait, sans pouvoir se décider à quitter le théâtre ; sa pièce était fichue, il cherchait comment la rattraper. Mais Nana vint le saisir par les poignets, l’approcha tout près d’elle, en demandant s’il la trouvait si atroce. Elle ne la lui mangerait pas, sa pièce ; et elle le fit rire, elle laissa entendre qu’il serait bête de se fâcher avec elle, dans sa position chez les Muffat. Si elle manquait de mémoire, elle prendrait du souffleur ; on ferait la salle ; d’ailleurs, il se trompait sur son compte, il verrait comme elle brûlerait les planches. Alors, on convint que l’auteur remanierait un peu le rôle de la duchesse, pour donner davantage à Prullière. Celui-ci fut ravi. Dans cette joie que Nana apportait naturellement avec elle, Fontan seul restait froid.

Planté au milieu du rayon jaune de la servante, il s’étalait, découpant l’arête vive de son profil de bouc, affectant une pose abandonnée. Et Nana, tranquillement, s’approcha, lui donna une poignée de main.

— Tu vas bien ?

— Mais oui, pas mal. Et toi ?

— Très bien, merci.

Ce fut tout. Ils semblaient s’être quittés la veille, à la porte du théâtre. Cependant, les acteurs attendaient ; mais Bordenave dit qu’on ne répéterait pas le troisième acte. Exact par hasard, le vieux Bosc s’en alla en grognant : on les retenait sans nécessité, on leur faisait perdre des après-midi entiers. Tout le monde partit. En bas, sur le trottoir, ils battaient des paupières, aveuglés par le plein jour, avec l’ahurissement de gens qui ont passé trois heures au fond d’une cave, à se quereller, dans une tension continuelle des nerfs. Le comte, les muscles brisés, la tête vide, monta en voiture avec Nana, tandis que Labordette emmenait Fauchery, qu’il réconfortait.

Un mois plus tard, la première représentation de la Petite Duchesse fut, pour Nana, un grand désastre. Elle s’y montra atrocement mauvaise, elle eut des prétentions à la haute comédie, qui mirent le public en gaieté. On ne siffla pas, tant on s’amusait. Dans une avant-scène, Rose Mignon accueillait d’un rire aigu chaque entrée de sa rivale, allumant ainsi la salle entière. C’était une première vengeance. Aussi, lorsque Nana, le soir, se retrouva seule avec Muffat, très chagrin, lui dit-elle furieusement :

— Hein ! quelle cabale ! Tout ça, c’est de la jalousie… Ah ! s’ils savaient comme je m’en fiche ! Est-ce que j’ai besoin d’eux, maintenant !…

Tiens ! cent louis que tous ceux qui ont rigolé, je les amène là, à lécher la terre devant moi !… Oui, je vais lui en donner de la grande dame, à ton Paris !

X

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs. Ce fut un lançage brusque et définitif, une montée dans la célébrité de la galanterie, dans le plein jour des folies de l’argent et des audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi les plus chères. Ses photographies s’étalaient aux vitrines, on la citait dans les journaux. Quand elle passait en voiture sur les boulevards, la foule se retournait et la nommait, avec l’émotion d’un peuple saluant sa souveraine ; tandis que, familière, allongée dans ses toilettes flottantes, elle souriait d’un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, qui noyaient le bleu cerné de ses yeux et le rouge peint de ses lèvres. Et le prodige fut que cette grosse fille, si gauche à la scène, si drôle dès qu’elle voulait faire la femme honnête, jouait à la ville les rôles de charmeuse, sans un effort. C’étaient des souplesses de couleuvre, un déshabillé savant, comme involontaire, exquis d’élégance, une distinction nerveuse de chatte de race, une aristocratie du vice, superbe, révoltée, mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute-puissante. Elle donnait le ton, de grandes dames l’imitaient.

L’hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l’encoignure de la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au milieu des terrains vagues de l’ancienne plaine Monceau. Bâti par un jeune peintre, grisé d’un premier succès et qui avait dû le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style Renaissance, avec un air de palais, une fantaisie de distribution intérieure, des commodités modernes dans un cadre d’une originalité un peu voulue. Le comte Muffat avait acheté l’hôtel tout meublé, empli d’un monde de bibelots, de fort belles tentures d’Orient, de vieilles crédences, de grands fauteuils Louis XIII ; et Nana était ainsi tombée sur un fonds de mobilier artistique, d’un choix très fin, dans le tohu-bohu des époques.

Mais, comme l’atelier, qui occupait le centre de la maison, ne pouvait lui servir, elle avait bouleversé les étages, laissant au rez-de-chaussée une serre, un grand salon et la salle à manger, établissant au premier un petit salon, près de sa chambre et de son cabinet de toilette. Elle étonnait l’architecte par les idées qu’elle lui donnait, née d’un coup aux raffinements du luxe, en fille du pavé de Paris ayant d’instinct toutes les élégances. Enfin, elle ne gâta pas trop l’hôtel, elle ajouta même aux richesses du mobilier, sauf quelques traces de bêtise tendre et de splendeur criarde, où l’on retrouvait l’ancienne fleuriste qui avait rêvé devant les vitrines des passages.

Dans la cour, sous la grande marquise, un tapis montait le perron ; et c’était, dès le vestibule, une odeur de violette, un air tiède enfermé dans d’épaisses tentures. Un vitrail aux verres jaunes et roses, d’une pâleur blonde de chair, éclairait le large escalier. En bas, un nègre de bois sculpté tendait un plateau d’argent, plein de cartes de visite ; quatre femmes de marbre blanc, les seins nus, haussaient des lampadaires ; tandis que des bronzes et des cloisonnés chinois emplis de fleurs, des divans recouverts d’anciens tapis persans, des fauteuils aux vieilles tapisseries meublaient le vestibule, garnissaient les paliers, faisaient au premier étage comme une antichambre, où traînaient toujours des pardessus et des chapeaux d’homme. Les étoffes étouffaient les bruits, un recueillement tombait, on aurait cru entrer dans une chapelle traversée d’un frisson dévot, et dont le silence, derrière les portes closes, gardait un mystère.

Nana n’ouvrait le grand salon, du Louis XVI trop riche, que les soirs de gala, quand elle recevait le monde des Tuileries ou des personnages étrangers.

D’habitude, elle descendait simplement aux heures des repas, un peu perdue les jours où elle déjeunait seule dans la salle à manger, très haute, garnie de Gobelins, avec une crédence monumentale, égayée de vieilles faïences et de merveilleuses pièces d’argenterie ancienne. Elle remontait vite, elle vivait au premier étage, dans ses trois pièces, la chambre, le cabinet et le petit salon. Deux fois déjà, elle avait refait la chambre, la première en satin mauve, la seconde en application de dentelle sur soie bleue ; et elle n’était pas satisfaite, elle trouvait ça fade, cherchant encore, sans pouvoir trouver. Il y avait pour vingt mille francs de point de Venise au et capitonné, bas comme un sopha. Les meubles étaient de laque blanche et bleue, incrustée de filets d’argent ; partout, des peaux d’ours blancs traînaient, si nombreuses, qu’elles couvraient le tapis ; un caprice, un raffinement de Nana, qui n’avait pu se déshabituer de s’asseoir à terre pour ôter ses bas. À côté de la chambre, le petit salon offrait un pêle-mêle amusant, d’un art exquis ; contre la tenture de soie rose pâle, un rose turc fané, broché de fils d’or, se détachaient un monde d’objets de tous les pays et de tous les styles, des cabinets italiens, des coffres espagnols et portugais, des pagodes chinoises, un paravent japonais d’un fini précieux, puis des faïences, des bronzes, des soies brodées, des tapisseries au petit point ; tandis que des fauteuils larges comme des lits, et des canapés profonds comme des alcôves, mettaient là une paresse molle, une vie somnolente de sérail. La pièce gardait le ton du vieil or, fondu de vert et de rouge, sans que rien marquât trop la fille, en dehors de la volupté des sièges ; seules, deux statuettes de biscuit, une femme en chemise cherchant ses puces, et une autre absolument nue, marchant sur les mains, les jambes en l’air, suffisaient à salir le salon d’une tache de bêtise originelle.

Et, par une porte presque toujours ouverte, on apercevait le cabinet de toilette, tout en marbre et en glace, avec la vasque blanche de sa baignoire, ses pots et ses cuvettes d’argent, ses garnitures de cristal et d’ivoire. Un rideau fermé y faisait un petit jour blanc, qui semblait dormir, comme chauffé d’un parfum de violette, ce parfum troublant de Nana dont l’hôtel entier, jusqu’à la cour, était pénétré.

La grosse affaire fut de monter la maison. Nana avait bien Zoé, cette fille dévouée à sa fortune, qui depuis des mois attendait tranquillement ce brusque lançage, certaine de son flair. Maintenant, Zoé triomphait, maîtresse de l’hôtel, faisant sa pelote, tout en servant madame le plus honnêtement possible. Mais une femme de chambre ne suffisait plus. Il fallait un maître d’hôtel, un cocher, un concierge, une cuisinière. D’autre part il s’agissait d’installer les écuries. Alors, Labordette se rendit fort utile, en se chargeant des courses qui ennuyaient le comte. Il maquignonna l’achat des chevaux, il courut les carrossiers, guida les choix de la jeune femme, qu’on rencontrait à son bras chez les fournisseurs. Même Labordette amena les domestiques : Charles, un grand gaillard de cocher, qui sortait de chez le duc de Corbreuse ; Julien, un petit maître d’hôtel tout frisé, l’air souriant ; et un ménage, dont la femme, Victorine, était cuisinière, et dont l’homme, François, fut pris comme concierge et valet de pied. Ce dernier en culotte courte, poudré, portant la livrée de Nana, bleu clair et galon d’argent, recevait les visiteurs dans le vestibule. C’était d’une tenue et d’une correction princières.

Dès le second mois, la maison fut montée. Le train dépassait trois cent mille francs.

Il y avait huit chevaux dans les écuries, et cinq voitures dans les remises, dont un landau garni d’argent, qui occupa un instant tout Paris. Et Nana, au milieu de cette fortune, se casait, faisait son trou. Elle avait quitté le théâtre, dès la troisième représentation de la Petite Duchesse, laissant Bordenave se débattre sous une menace de faillite, malgré l’argent du comte. Pourtant, elle gardait une amertume de son insuccès. Cela s’ajoutait à la leçon de Fontan, une saleté dont elle rendait tous les hommes responsables. Aussi, maintenant, se disait-elle très forte, à l’épreuve des toquades. Mais les idées de vengeance ne tenaient guère, avec sa cervelle d’oiseau. Ce qui demeurait, en dehors des heures de colère, était, chez elle, un appétit de dépense toujours éveillé, un dédain naturel de l’homme qui payait, un continuel caprice de mangeuse et de gâcheuse, fière de la ruine de ses amants.

D’abord, Nana mit le comte sur un bon pied. Elle établit nettement le programme de leurs relations. Lui, donnait douze mille francs par mois, sans compter les cadeaux, et ne demandait en retour qu’une fidélité absolue. Elle, jura la fidélité. Mais elle exigea des égards, une liberté entière de maîtresse de maison, un respect complet de ses volontés. Ainsi, elle recevrait tous les jours ses amis ; il viendrait seulement à des heures réglées ; enfin, sur toutes choses, il aurait une foi aveugle en elle. Et, quand il hésitait, pris d’une inquiétude jalouse, elle faisait de la dignité, en menaçant de lui tout rendre, ou bien elle jurait sur la tête du petit Louis. Ça devait suffire. Il n’y avait pas d’amour où il n’y avait pas d’estime. Au bout du premier mois, Muffat la respectait.

Mais elle voulut et elle obtint davantage.

Bientôt elle prit sur lui une influence de bonne fille. Quand il arrivait maussade, elle l’égayait, puis le conseillait, après l’avoir confessé. Peu à peu, elle s’occupa des ennuis de son intérieur, de sa femme, de sa fille, de ses affaires de cœur et d’argent, très raisonnable, pleine de justice et d’honnêteté. Une seule fois, elle se laissa emporter par la passion, le jour où il lui confia que Daguenet allait sans doute demander en mariage sa fille Estelle. Depuis que le comte s’affichait, Daguenet avait cru habile de rompre, de la traiter en coquine, jurant d’arracher son futur beau-père des griffes de cette créature. Aussi habilla-t-elle d’une jolie manière son ancien Mimi : c’était un coureur qui avait mangé sa fortune avec de vilaines femmes ; il manquait de sens moral, il ne se faisait pas donner d’argent, mais il profitait de l’argent des autres, en payant seulement de loin en loin un bouquet ou un dîner ; et, comme le comte semblait excuser ces faiblesses, elle lui apprit crûment que Daguenet l’avait eue, elle donna des détails dégoûtants. Muffat était devenu très pâle. Il ne fut plus question du jeune homme. Ça lui apprendrait à manquer de reconnaissance.

Cependant, l’hôtel n’était pas entièrement meublé, que Nana, un soir où elle avait prodigué à Muffat les serments de fidélité les plus énergiques, retint le comte Xavier de Vandeuvres, qui, depuis quinze jours, lui faisait une cour assidue de visites et de fleurs. Elle céda, non par toquade, plutôt pour se prouver qu’elle était libre. L’idée d’intérêt vint ensuite, lorsque Vandeuvres, le lendemain, l’aida à payer une note, doit elle ne voulait pas parler à l’autre. Elle lui tirerait bien huit à dix mille francs par mois ; ce serait là de l’argent de poche très utile.

Il achevait alors sa fortune dans un coup de fièvre chaude. Ses chevaux et Lucy lui avaient mangé trois fermes, Nana allait d’une bouchée avaler son dernier château, près d’Anciens ; et il avait comme une hâte de tout balayer, jusqu’aux décombres de la vieille tour bâtie par un Vandeuvres sous Philippe Auguste, enragé d’un appétit de ruines, trouvant beau de laisser les derniers besants d’or de son blason aux mains de cette fille, que Paris désirait. Lui aussi accepta les conditions de Nana, une liberté entière, des tendresses à jours fixes, sans même avoir la naïveté passionnée d’exiger des serments. Muffat ne se doutait de rien. Quant à Vandeuvres, il savait à coup sûr ; mais jamais il ne faisait la moindre allusion, il affectait d’ignorer, avec son fin sourire de viveur sceptique, qui ne demande pas l’impossible, pourvu qu’il ait son heure et que Paris le sache.

Dès lors, Nana eut réellement sa maison montée. Le personnel était complet, à l’écurie, à l’office et dans la chambre de madame. Zoé organisait tout, sortait des complications les plus imprévues ; c’était machiné comme un théâtre, réglé comme une grande administration ; et cela fonctionnait avec une précision telle, que, pendant les premiers mois, il n’y eut pas de heurts ni de détraquements. Seulement, madame donnait trop de mal à Zoé, par des imprudences, des coups de tête, des bravades folles. Aussi la femme de chambre se relâchait-elle peu à peu, ayant remarqué d’ailleurs qu’elle tirait de plus gros profits des heures de gâchis, quand madame avait fait une bêtise qu’il fallait réparer. Alors, les cadeaux pleuvaient, elle pêchait des louis dans l’eau trouble.

Un matin, comme Muffat n’était pas encore sorti de la chambre, Zoé introduisit un monsieur tout tremblant dans le cabinet de toilette, où Nana changeait de linge.

— Tiens ! Zizi ! dit la jeune femme stupéfaite.

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