Nana d’Emile Zola

— Dame ! murmura-t-il, c’est encore ce que je ferais de mieux… Tu sais que je n’ai plus le sac.

Elle l’appela pour boutonner ses bottines. Et, au bout d’un silence :

— Mon Dieu ! moi, je veux bien… Je te pistonnerai… Elle est sèche comme un échalas, cette petite. Mais puisque ça fait votre affaire à tous… Oh ! je suis complaisante, je vais te bâcler ça.

Puis, se mettant à rire, la gorge nue encore :

— Seulement, qu’est-ce que tu me donnes ?

Il l’avait saisie, il lui baisait les épaules, dans un élan de reconnaissance. Elle, très gaie, frémissante, se débattait, se renversait.

— Ah ! je sais, cria-t-elle, excitée par ce jeu. Écoute ce que je veux pour ma commission… Le jour de ton mariage, tu m’apporteras l’étrenne de ton innocence… Avant ta femme, entends-tu !

— C’est ça ! c’est ça ! dit-elle, riant plus fort qu’elle.

Ce marché les amusa. Ils trouvaient l’histoire bien bonne.

Justement, le lendemain, il y avait un dîner chez Nana ; d’ailleurs, le dîner habituel du jeudi, Muffat, Vandeuvres, les fils Hugon et Satin. Le comte arriva de bonne heure. Il avait besoin de quatre-vingt mille francs pour débarrasser la jeune femme de deux ou trois créances et lui donner une parure de saphirs dont elle mourait d’envie.

Comme il venait déjà d’entamer fortement sa fortune, il cherchait un prêteur, n’osant encore vendre une propriété. Sur les conseils de Nana elle-même, ils s’était donc adressé à Labordette ; mais celui-ci, trouvant l’affaire trop lourde, avait voulu en parler au coiffeur Francis, qui, volontiers, s’occupait d’obliger ses clientes. Le comte se mettait entre les mains de ces messieurs, par un désir formel de ne paraître en rien ; tous deux prenaient l’engagement de garder en portefeuille le billet de cent mille francs qu’il signerait ; et ils s’excusaient de ces vingt mille francs d’intérêt, ils criaient contre les gredins d’usuriers, où ils avaient dû frapper, disaient-ils. Lorsque Muffat se fit annoncer, Francis achevait de coiffer Nana. Labordette se trouvait aussi dans le cabinet, avec sa familiarité d’ami sans conséquence. En voyant le comte, il posa discrètement un fort paquet de billets de banque parmi les poudres et les pommades ; et le billet fut signé sur le marbre de la toilette. Nana voulait retenir Labordette à dîner ; il refusa, il promenait un riche étranger dans Paris. Cependant, Muffat l’ayant pris à part pour le supplier de courir chez Becker, le joaillier, et de lui rapporter la parure de saphirs, dont il voulait faire le soir même une surprise à la jeune femme, Labordette se chargea volontiers de la commission. Une demi-heure plus tard, Julien remettait l’écrin au comte, mystérieusement.

Pendant le dîner, Nana fut nerveuse. La vue des quatre-vingt mille francs l’avait agitée. Dire que toute cette monnaie allait passer à des fournisseurs ! Ça la dégoûtait. Dès le potage, dans cette salle à manger superbe, éclairée du reflet de l’argenterie et des cristaux, elle tourna au sentiment, elle célébra les bonheurs de la pauvreté.

Les hommes étaient en habit, elle-même portait une robe de satin blanc brodé, tandis que Satin, plus modeste, en soie noire, avait simplement au cou un cœur d’or, un cadeau de sa bonne amie. Et, derrière les convives, Julien et François servaient, aidés de Zoé, tous les trois très dignes.

— Bien sûr que je m’amusais davantage, quand je n’avais pas le sou, répétait Nana.

Elle avait placé Muffat à sa droite et Vandeuvres à sa gauche ; mais elle ne les regardait guère, occupée de Satin, qui trônait en face d’elle, entre Philippe et Georges.

— N’est-ce pas, mon chat ? disait-elle à chaque phrase. Avons-nous ri, à cette époque, lorsque nous allions à la pension de la mère Josse, rue Polonceau !

On servait le rôti. Les deux femmes se lancèrent dans leurs souvenirs. Ça les prenait par crises bavardes ; elles avaient un brusque besoin de remuer cette boue de leur jeunesse ; et c’était toujours quand il y avait là des hommes, comme si elles cédaient à une rage de leur imposer le fumier où elles avaient grandi. Ces messieurs pâlissaient, avec des regards gênés. Les fils Hugon tâchaient de rire, pendant que Vandeuvres frisait nerveusement sa barbe et que Muffat redoublait de gravité.

— Tu te souviens de Victor ? dit Nana. En voilà un enfant vicieux, qui menait les petites filles dans les caves !

— Parfaitement, répondit Satin. Je me rappelle très bien la grande cour, chez toi. Il y avait une concierge, avec un balai…

— La mère Boche ; elle est morte.

— Et je vois encore votre boutique…

Ta mère était une grosse. Un soir que nous jouions, ton père est rentré pochard, mais pochard !

À ce moment, Vandeuvres tenta une diversion, en se jetant à travers les souvenirs de ces dames.

— Dites donc, ma chère, je reprendrais volontiers des truffes… Elles sont exquises. J’en ai mangé hier chez le duc de Corbreuse, qui ne les valaient pas.

— Julien, les truffes ! dit rudement Nana.

Puis, revenant :

— Ah ! dame, papa n’était guère raisonnable… Aussi, quelle dégringolade ! Si tu avais vu ça, un plongeon, une dèche !… Je peux dire que j’en ai supporté de toutes les couleurs, et c’est miracle si je n’y ai pas laissé ma peau, comme papa et maman.

Cette fois, Muffat, qui jouait avec un couteau, énervé, se permit d’intervenir.

— Ce n’est pas gai, ce que vous racontez là.

— Hein ? quoi ? pas gai ! cria-t-elle en le foudroyant d’un regard. Je crois bien que ce n’est pas gai !… Il fallait nous apporter du pain, mon cher… Oh ! moi, vous savez, je suis une bonne fille, je dis les choses comme elles sont. Maman était blanchisseuse, papa se soûlait, et il en est mort. Voilà ! Si ça ne vous convient pas, si vous avez honte de ma famille…

Tous protestèrent. Qu’allait-elle chercher là ! on respectait sa famille. Mais elle continuait :

— Si vous avez honte de ma famille, eh bien ! laissez-moi, parce que je ne suis pas une de ces femmes qui renient leur père et leur mère… Il faut me prendre avec eux, entendez-vous !

Ils la prenaient, ils acceptaient le papa, la maman, le passé, ce qu’elle voudrait.

Les yeux sur la table, tous quatre maintenant se faisaient petits, tandis qu’elle les tenait sous ses anciennes savates boueuses de la rue de la Goutte-d’Or, avec l’emportement de sa toute-puissance. Et elle ne désarma pas encore : on aurait beau lui apporter des fortunes, lui bâtir des palais, elle regretterait toujours l’époque où elle croquait des pommes. Une blague, cet idiot d’argent ! c’était fait pour les fournisseurs. Puis, son accès se termina dans un désir sentimental d’une vie simple, le cœur sur la main, au milieu d’une bonté universelle.

Mais, à ce moment, elle aperçut Julien, les bras ballants, qui attendait.

— Eh bien ! quoi ? servez le champagne, dit-elle. Qu’avez-vous à me regarder comme une oie ?

Pendant la scène, les domestiques n’avaient pas eu un sourire. Ils semblaient ne pas entendre, plus majestueux à mesure que madame se lâchait davantage. Julien, sans broncher, se mit à verser le champagne. Par malheur, François, qui présentait les fruits, pencha trop le compotier, et les pommes, les poires, le raisin roulèrent sur la table.

— Fichu maladroit ! cria Nana.

Le valet eut le tort de vouloir expliquer que les fruits n’étaient pas montés solidement. Zoé les avait ébranlés, en prenant des oranges.

— Alors, dit Nana, c’est Zoé qui est une dinde.

— Mais, madame… murmura la femme de chambre blessée.

Du coup, madame se leva, et la voix brève, avec un geste de royale autorité :

— Assez, n’est-ce pas ?… Sortez tous !… Nous n’avons plus besoin de vous.

Cette exécution la calma.

Elle se montra tout de suite très douce, très aimable. Le dessert fut charmant, ces messieurs s’égayaient à se servir eux-mêmes. Mais Satin, qui avait pelé une poire, était venue la manger derrière sa chérie, appuyée à ses épaules, lui disant dans le cou des choses, dont elles riaient très fort ; puis, elle voulut partager son dernier morceau de poire, elle le lui présenta entre les dents ; et toutes deux se mordillaient les lèvres, achevaient le fruit dans un baiser. Alors, ce fut une protestation comique de la part de ces messieurs. Philippe leur cria de ne pas se gêner. Vandeuvres demanda s’il fallait sortir. Georges était venu prendre Satin par la taille et l’avait ramenée à sa place.

— Êtes-vous bêtes ! dit Nana, vous la faites rougir, cette pauvre mignonne… Va, ma fille, laisse-les blaguer. Ce sont nos petites affaires.

Et, tournée vers Muffat, qui regardait, de son air sérieux :

— N’est-ce pas, mon ami ?

— Oui, certainement, murmura-t-il, en approuvant d’un lent signe de tête.

Il n’avait plus une protestation. Au milieu de ces messieurs, de ces grands noms, de ces vieilles honnêtetés, les deux femmes, face à face, échangeant un regard tendre, s’imposaient et régnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mépris avoué de l’homme. Ils applaudirent.

On monta prendre le café dans le petit salon. Deux lampes éclairaient d’une lueur molle les tentures roses, les bibelots aux tons de laque et de vieil or. C’était, à cette heure de nuit, au milieu des coffres, des bronzes, des faïences, un jeu de lumière discret allumant une incrustation d’argent ou d’ivoire, détachant le luisant d’une baguette sculptée, moirant un panneau d’un reflet de soie.

Le feu de l’après-midi se mourait en braise, il faisait très chaud, une chaleur alanguie, sous les rideaux et les portières. Et, dans cette pièce toute pleine de la vie intime de Nana, où traînaient ses gants, un mouchoir tombé, un livre ouvert, on la retrouvait au déshabillé, avec son odeur de violette, son désordre de bonne fille, d’un effet charmant parmi ces richesses ; tandis que les fauteuils larges comme des lits et les canapés profonds comme des alcôves invitaient à des somnolences oublieuses de l’heure, à des tendresses rieuses, chuchotées dans l’ombre des coins.

Satin alla s’étendre près de la cheminée, au fond d’un canapé. Elle avait allumé une cigarette. Mais Vandeuvres s’amusait à lui faire une scène atroce de jalousie, en la menaçant de lui envoyer des témoins, si elle détournait encore Nana de ses devoirs. Philippe et Georges se mettaient de la partie, la taquinaient, la pinçaient si fort, qu’elle finit par crier :

— Chérie ! chérie ! fais-les donc tenir tranquilles ! Ils sont encore après moi.

— Voyons, laissez-la, dit Nana sérieusement. Je ne veux pas qu’on la tourmente, vous le savez bien… Et toi, mon chat, pourquoi te fourres-tu toujours avec eux, puisqu’ils sont si peu raisonnables ?

Satin, toute rouge, tirant la langue, alla dans le cabinet de toilette, dont la porte grande ouverte laissait voir la pâleur des marbres, éclairée par la lumière laiteuse d’un globe dépoli, où brûlait une flamme de gaz. Alors, Nana causa avec les quatre hommes, en maîtresse de maison pleine de charme. Elle avait lu dans la journée un roman qui faisait grand bruit, l’histoire d’une fille ; et elle se révoltait, elle disait que tout cela était faux, témoignant d’ailleurs une répugnance indignée contre cette littérature immonde, dont la prétention était de rendre la nature ; comme si l’on pouvait tout montrer ! comme si un roman ne devait pas être écrit pour passer une heure agréable !

En matière de livres et de drames, Nana avait des opinions très arrêtées : elle voulait des œuvres tendres et nobles, des choses pour la faire rêver et lui grandir l’âme. Puis, la conversation étant tombée sur les troubles qui agitaient Paris, des articles incendiaires, des commencements d’émeute à la suite d’appels aux armes, lancés chaque soir dans les réunions publiques, elle s’emporta contre les républicains. Que voulaient-ils donc, ces sales gens qui ne se lavaient jamais ? Est-ce qu’on n’était pas heureux, est-ce que l’empereur n’avait pas tout fait pour le peuple ? Une jolie ordure, le peuple ! Elle le connaissait, elle pouvait en parler ; et, oubliant les respects qu’elle venait d’exiger à table pour son petit monde de la rue de la Goutte-d’Or, elle tapait sur les siens avec des dégoûts et des peurs de femme arrivée. L’après-midi, justement, elle avait lu dans le Figaro le compte rendu d’une séance de réunion publique, poussée au comique, dont elle riait encore, à cause des mots d’argot et de la sale tête d’un pochard qui s’était fait expulser.

— Oh ! ces ivrognes ! dit-elle d’un air répugné. Non, voyez-vous, ce serait un grand malheur pour tout le monde, leur république… Ah ! que Dieu nous conserve l’empereur le plus longtemps possible !

— Dieu vous entendra, ma chère, répondit gravement Muffat. Allez, l’empereur est solide.

Il aimait à lui voir ces bons sentiments. Tous deux s’entendaient en politique. Vandeuvres et le capitaine Hugon, eux aussi, ne tarissaient pas en plaisanteries contre « les voyous », des braillards qui fichaient le camp, dès qu’ils apercevaient une baïonnette. Georges, ce soir-là, restait pâle, l’air sombre.

— Qu’a-t-il donc, ce bébé ? demanda Nana, en s’apercevant de son malaise.

— Moi, rien, j’écoute, murmura-t-il.

Mais il souffrait.

Au sortir de table, il avait entendu Philippe plaisanter avec la jeune femme ; et, maintenant, c’était Philippe, ce n’était pas lui qui se trouvait près d’elle. Toute sa poitrine se gonflait et éclatait, sans qu’il sût pourquoi. Il ne pouvait les tolérer l’un près de l’autre, des idées si vilaines le serraient à la gorge, qu’il éprouvait une honte, dans son angoisse. Lui, qui riait de Satin, qui avait accepté Steiner, puis Muffat, puis tous les autres, il se révoltait. Il voyait rouge, à la pensée que Philippe pourrait un jour toucher à cette femme.

— Tiens ! prends Bijou, dit-elle pour le consoler, en lui passant le petit chien endormi sur sa jupe.

Et Georges redevint gai, tenant quelque chose d’elle, cette bête toute chaude de ses genoux.

La conversation était tombée sur une perte considérable, éprouvée par Vandeuvres, la veille, au Cercle Impérial. Muffat n’était pas joueur et s’étonnait. Mais Vandeuvres, souriant, fit une allusion à sa ruine prochaine, dont Paris causait déjà : peu importait le genre de mort, le tout était de bien mourir. Depuis quelque temps, Nana le voyait nerveux, avec un pli cassé de la bouche et de vacillantes lueurs au fond de ses yeux clairs. Il gardait sa hauteur aristocratique, la fine élégance de sa race appauvrie ; et ce n’était encore, par moments, qu’un court vertige tournant sous ce crâne, vidé par le jeu et les femmes. Une nuit, couché près d’elle, il l’avait effrayée en lui contant une histoire atroce : il rêvait de s’enfermer dans son écurie et de se faire flamber avec ses chevaux, quand il aurait tout mangé. Son unique espérance, à cette heure, était dans un cheval, Lusignan, qu’il préparait pour le Prix de Paris.

Il vivait sur ce cheval, qui portait son crédit ébranlé. À chaque exigence de Nana, il la remettait au mois de juin, si Lusignan gagnait.

— Bah ! dit-elle en plaisantant, il peut bien perdre, puisqu’il va tous les nettoyer aux courses.

Il se contenta de répondre par un mince sourire mystérieux. Puis, légèrement :

— À propos, je me suis permis de donner votre nom à mon outsider, une pouliche… Nana, Nana, cela sonne bien. Vous n’êtes point fâchée ?

— Fâchée, pourquoi ? dit-elle, ravie au fond.

La causerie continuait, on parlait d’une prochaine exécution capitale où la jeune femme brûlait d’aller, lorsque Satin parut à la porte du cabinet de toilette, en l’appelant d’un ton de prière. Elle se leva aussitôt, elle laissa ces messieurs mollement étendus, achevant leur cigare, discutant une grave question, la part de responsabilité chez un meurtrier atteint d’alcoolisme chronique. Dans le cabinet de toilette, Zoé, tombée sur une chaise, pleurait à chaudes larmes, tandis que Satin vainement tâchait de la consoler.

— Quoi donc ? demanda Nana surprise.

— Oh ! chérie, parle-lui, dit Satin. Il y a vingt minutes que je veux lui faire entendre raison… Elle pleure parce que tu l’as appelée dinde.

— Oui, madame… c’est bien dur…, c’est bien dur…, bégaya Zoé, étranglée par une nouvelle crise de sanglots.

Du coup, ce spectacle attendrit la jeune femme. Elle eut de bonnes paroles. Et, comme l’autre ne se calmait pas, elle s’accroupit devant elle, la prit à la taille, dans un geste de familiarité affectueuse.

— Mais, bête, j’ai dit dinde comme j’aurais dit autre chose.

Est-ce que je sais ! J’étais en colère… Là, j’ai eu tort, calme-toi.

— Moi qui aime tant madame… balbutiait Zoé. Après tout ce que j’ai fait pour madame…

Alors, Nana embrassa la femme de chambre. Puis, voulant montrer qu’elle n’était pas fâchée, elle lui donna une robe qu’elle avait mise trois fois. Leurs querelles finissaient toujours par des cadeaux. Zoé se tamponnait les yeux avec son mouchoir. Elle emporta la robe sur son bras, elle dit encore qu’on était bien triste à la cuisine, que Julien et François n’avaient pas pu manger, tant la colère de madame leur coupait l’appétit. Et madame leur envoya un louis, comme un gage de réconciliation. Le chagrin, autour d’elle, la faisait trop souffrir.

Nana retournait au salon, heureuse d’avoir arrangé cette brouille qui l’inquiétait sourdement pour le lendemain, lorsque Satin lui parla vivement à l’oreille. Elle se plaignait, elle menaçait de s’en aller, si ces hommes la taquinaient encore ; et elle exigeait que sa chérie les flanquât tous à la porte, cette nuit-là. Ça leur apprendrait. Puis, ce serait si gentil de rester seules, toutes les deux ! Nana, reprise de souci, jurait que ce n’était pas possible. Alors, l’autre la rudoya en enfant violente, imposant son autorité.

— Je veux, entends-tu !… Renvoie-les ou c’est moi qui file !

Et elle rentra dans le salon, elle s’étendit au fond d’un divan, à l’écart, près de la fenêtre, silencieuse et comme morte, ses grands yeux fixés sur Nana, attendant.

Ces messieurs concluaient contre les nouvelles théories criminalistes ; avec cette belle invention de l’irresponsabilité dans certains cas pathologiques, il n’y avait plus de criminels, il n’y avait que des malades.

La jeune femme, qui approuvait de la tête, cherchait de quelle façon elle congédierait le comte. Les autres allaient partir ; mais lui s’entêterait sûrement. En effet, lorsque Philippe se leva pour se retirer, Georges le suivit aussitôt ; sa seule inquiétude était de laisser son frère derrière lui. Vandeuvres resta quelques minutes encore ; il tâtait le terrain, il attendait de savoir si, par hasard, une affaire n’obligerait pas Muffat à lui céder la place ; puis, quand il le vit s’installer carrément pour la nuit, il n’insista pas, il prit congé en homme de tact. Mais, comme il se dirigeait vers la porte, il aperçut Satin, avec son regard fixe ; et, comprenant sans doute, amusé, il vint lui serrer la main.

— Hein ? nous ne sommes pas fâchés ? murmura-t-il. Pardonne-moi… Tu es la plus chic, parole d’honneur !

Satin dédaigna de répondre. Elle ne quittait pas des yeux Nana et le comte restés seuls. Ne se gênant plus, Muffat était venu se mettre près de la jeune femme, et lui avait pris les doigts, qu’il baisait. Alors, elle, cherchant une transition, demanda si sa fille Estelle allait mieux. La veille, il s’était plaint de la tristesse de cette enfant ; il ne pouvait vivre une journée heureuse chez lui, avec sa femme toujours dehors et sa fille enfermée dans un silence glacé. Nana, pour ces affaires de famille, se montrait toujours pleine de bons avis. Et, comme Muffat s’abandonnant, la chair et l’esprit détendus, recommençait ses doléances :

— Si tu la mariais ? dit-elle en se souvenant de la promesse qu’elle avait faite.

Tout de suite, elle osa parler de Daguenet. Le comte, à ce nom, eut une révolte.

Jamais après ce qu’elle lui avait appris !

Elle fit l’étonnée, puis éclata de rire ; et le prenant par le cou :

— Oh ! le jaloux, si c’est possible !… Raisonne un peu. On t’avait dit du mal de moi, j’étais furieuse… Aujourd’hui, je serais désolée…

Mais, par-dessus l’épaule de Muffat, elle rencontra le regard de Satin. Inquiète, elle le lâcha, elle continua gravement :

— Mon ami, il faut que ce mariage se fasse, je ne veux pas empêcher le bonheur de ta fille… Ce jeune homme est très bien, tu ne saurais trouver mieux.

Et elle se lança dans un éloge extraordinaire de Daguenet. Le comte lui avait repris les mains ; il ne disait plus non, il verrait, on causerait de cela. Puis, comme il parlait de se coucher, elle baissa la voix, elle donna des raisons. Impossible, elle était indisposée ; s’il l’aimait un peu, il n’insisterait pas. Pourtant, il s’entêtait, il refusait de partir, et elle faiblissait, lorsque de nouveau elle rencontra le regard de Satin. Alors, elle fut inflexible. Non, ça ne se pouvait pas. Le comte, très ému, l’air souffrant, s’était levé et cherchait son chapeau. Mais, à la porte, il se rappela la parure de saphirs, dont il sentait l’écrin dans sa poche ; il voulait la cacher au fond du lit pour qu’elle la trouvât avec ses jambes, en se couchant la première ; une surprise de grand enfant qu’il méditait depuis le dîner. Et, dans son trouble, dans son angoisse d’être renvoyé ainsi, il lui remit brusquement l’écrin.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. Tiens ! des saphirs… Ah ! oui, cette parure. Comme tu es aimable !…

Dis donc, mon chéri, tu crois que c’est la même ? Dans la vitrine, ça faisait plus d’effet.

Ce fut tout son remerciement, elle le laissa partir. Il venait d’apercevoir Satin, allongée dans son attente silencieuse. Alors, il regarda les deux femmes ; et, n’insistant plus, se soumettant, il descendit. La porte du vestibule n’était pas refermée, que Satin empoigna Nana, par la taille, dansa, chanta. Puis, courant vers la fenêtre :

— Faut voir la tête qu’il a sur le trottoir !

Dans l’ombre des rideaux, les deux femmes s’accoudèrent à la rampe de fer forgé. Une heure sonnait. L’avenue de Villiers, déserte, allongeait la double file de ses becs de gaz, au fond de cette nuit humide de mars, que balayaient de grands coups de vent chargés de pluie. Des terrains vagues faisaient des trous de ténèbres ; des hôtels en construction dressaient leurs échafaudages sous le ciel noir. Et elles eurent un fou rire, en voyant le dos rond de Muffat, qui s’en allait le long du trottoir mouillé, avec le reflet éploré de son ombre, au travers de cette plaine glaciale et vide du nouveau Paris. Mais Nana fit taire Satin.

— Prends garde, les sergents de ville !

Alors, elles étouffèrent leurs rires, regardant avec une peur sourde, de l’autre côté de l’avenue, deux figures noires qui marchaient d’un pas cadencé. Nana, dans son luxe, dans sa royauté de femme obéie, avait conservé une épouvante de la police, n’aimant pas à en entendre parler, pas plus que de la mort. Elle éprouvait un malaise, quand un sergent de ville levait les yeux sur son hôtel. On ne savait jamais avec ces gens-là. Ils pourraient très bien les prendre pour des filles, s’ils les entendaient rire, à cette heure de nuit.

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