Nana d’Emile Zola

Mais Nana l’interrompit par une exclamation.

— Eh ! Bordenave, là-bas !… Appelez-le, oh ! je vous en prie, courez !

C’était Bordenave, en effet, se promenant les mains derrière le dos, avec un chapeau que le soleil rougissait, et une redingote graisseuse, blanchie aux coutures ; un Bordenave décati par la faillite, mais quand même furieux, étalant sa misère parmi le beau monde, avec la carrure d’un homme toujours prêt à violer la fortune.

— Bigre ! quel chic ! dit-il, lorsque Nana lui tendit la main, en bonne fille.

Puis, après avoir vidé un verre de champagne, il eut ce mot de profond regret :

— Ah ! si j’étais femme !…

Mais, nom de Dieu ! ça ne fait rien ! Veux-tu rentrer au théâtre ? J’ai une idée, je loue la Gaîté, nous claquons Paris à nous deux… Hein ? tu me dois bien ça.

Et il resta, grognant, heureux pourtant de la revoir ; car, disait-il, cette sacrée Nana lui mettait du baume dans le cœur, rien qu’à vivre devant lui. C’était sa fille, son vrai sang.

Le cercle grandissait. Maintenant, la Faloise versait, Philippe et Georges racolaient des amis. Une poussée lente amenait peu à peu la pelouse entière. Nana jetait à chacun un rire, un mot drôle. Les bandes de buveurs se rapprochaient, tout le champagne épars marchait vers elle, il n’y avait bientôt plus qu’une foule, qu’un vacarme, autour de son landau ; et elle régnait parmi les verres qui se tendaient, avec ses cheveux jaunes envolés, son visage de neige, baigné de soleil. Alors, au sommet, pour faire crever les autres femmes qu’enrageait son triomphe, elle leva son verre plein, dans son ancienne pose de Vénus victorieuse.

Mais quelqu’un la touchait par-derrière, et elle fut surprise, en se retournant, d’apercevoir Mignon sur la banquette. Elle disparut un instant, elle s’assit à son côté, car il venait lui communiquer une chose grave. Mignon disait partout que sa femme était ridicule d’en vouloir à Nana ; il trouvait ça bête et inutile.

— Voici, ma chère, murmura-t-il. Méfie-toi, ne fais pas trop enrager Rose… Tu comprends, j’aime mieux te prévenir… Oui, elle a une arme, et comme elle ne t’a jamais pardonné l’affaire de la Petite Duchesse…

— Une arme, dit Nana, qu’est-ce que ça me fiche !

— Écoute donc, c’est une lettre qu’elle a dû trouver dans la poche de Fauchery, une lettre écrite à cette rosse de Fauchery par la comtesse Muffat.

Et, dame ! là-dedans, c’est clair, ça y est en plein… Alors, Rose veut envoyer la lettre au comte, pour se venger de lui et de toi.

— Qu’est-ce que ça me fiche ! répéta Nana. C’est drôle, ça… Ah ! ça y est, avec Fauchery. Eh bien ! tant mieux, elle m’agaçait. Nous allons rire.

— Mais non, je ne veux pas, reprit vivement Mignon. Un joli scandale ! Puis, nous n’avons rien à y gagner…

Il s’arrêta, craignant d’en trop dire. Elle s’écriait que, bien sûr, elle n’irait pas repêcher une femme honnête. Mais, comme il insistait, elle le regarda fixement. Sans doute il avait peur de voir Fauchery retomber dans son ménage, s’il rompait avec la comtesse ; c’était ce que Rose voulait, tout en se vengeant, car elle gardait une tendresse pour le journaliste. Et Nana devint rêveuse, elle songeait à la visite de M. Venot, un plan poussait en elle, tandis que Mignon tâchait de la convaincre.

— Mettons que Rose envoie la lettre, n’est-ce pas ? Il y a un esclandre. Tu es mêlée là-dedans, on dit que tu es la cause de tout… D’abord, le comte se sépare de sa femme…

— Pourquoi ça, dit-elle, au contraire…

À son tour, elle s’interrompit. Elle n’avait pas besoin de penser tout haut. Enfin, elle eut l’air d’entrer dans les vues de Mignon, pour se débarrasser de lui ; et, comme il lui conseillait une soumission auprès de Rose, par exemple une petite visite sur le champ de courses, devant tous, elle répondit qu’elle verrait, qu’elle réfléchirait.

Un tumulte la fit se relever. Sur la piste, des chevaux arrivaient, dans un coup de vent.

C’était le prix de la Ville de Paris, que gagnait Cornemuse. Maintenant, le Grand Prix allait être couru, la fièvre augmentait, une anxiété fouettait la foule, piétinant, ondulant, dans un besoin de hâter les minutes. Et, à cette heure dernière, une surprise effarait les parieurs, la hausse continue de la cote de Nana, l’outsider de l’écurie Vandeuvres. Des messieurs revenaient à chaque instant avec une cote nouvelle : Nana était à trente, Nana était à vingt-cinq, puis à vingt, puis à quinze. Personne ne comprenait. Une pouliche battue sur tous les hippodromes, une pouliche dont le matin pas un parieur ne voulait à cinquante ! Que signifiait ce brusque affolement ? Les uns se moquaient, en parlant d’un joli nettoyage pour les nigauds qui donnaient dans cette farce. D’autres, sérieux, inquiets, flairaient là-dessous quelque chose de louche. Il y avait un coup peut-être. On faisait allusion à des histoires, aux vols tolérés des champs de courses ; mais cette fois le grand nom de Vandeuvres arrêtait les accusations, et les sceptiques l’emportaient, en somme, lorsqu’ils prédisaient que Nana arriverait belle dernière.

— Qui est-ce qui monte Nana ? demanda la Faloise.

Justement, la vraie Nana reparaissait. Alors, ces messieurs donnèrent à la question un sens malpropre, en éclatant d’un rire exagéré. Nana saluait.

— C’est Price, répondit-elle.

Et la discussion recommença. Price était une célébrité anglaise, inconnue en France. Pourquoi Vandeuvres avait-il fait venir ce jockey, lorsque Gresham montait Nana d’ordinaire ? D’ailleurs, on s’étonnait de le voir confier Lusignan à ce Gresham, qui n’arrivait jamais, selon la Faloise.

Mais toutes ces remarques se noyaient dans les plaisanteries, les démentis, le brouhaha d’un pêle-mêle d’opinions extraordinaire. On se remettait à vider des bouteilles de champagne pour tuer le temps. Puis, un chuchotement courut, les groupes s’écartèrent. C’était Vandeuvres. Nana affecta d’être fâchée.

— Eh bien ! vous êtes gentil, d’arriver à cette heure !… Moi qui brûle de voir l’enceinte du pesage.

— Alors, venez, dit-il, il est temps encore. Vous ferez un tour. J’ai justement sur moi une entrée pour dame.

Et il l’emmena à son bras, heureuse des regards jaloux dont Lucy, Caroline et les autres la suivaient. Derrière elle, les fils Hugon et la Faloise, restés dans le landau, continuaient à faire les honneurs de son champagne. Elle leur criait qu’elle revenait tout de suite.

Mais Vandeuvres, ayant aperçu Labordette, l’appela ; et quelques paroles brèves furent échangées.

— Vous avez tout ramassé ?

— Oui.

— Pour combien ?

— Quinze cents louis, un peu partout.

Comme Nana tendait curieusement l’oreille, ils se turent. Vandeuvres, très nerveux, avait ses yeux clairs, allumés de petites flammes, qui l’effrayaient la nuit, lorsqu’il parlait de se faire flamber avec ses chevaux. En traversant la piste, elle baissa la voix, elle le tutoya.

— Dis donc, explique-moi… Pourquoi la cote de ta pouliche monte-t-elle ? Ça fait un boucan !

Il tressaillit, il laissa échapper :

— Ah ! ils causent…

Quelle race, ces parieurs ! Quand j’ai un favori, ils se jettent tous dessus, et il n’y en a plus pour moi. Puis, quand un outsider est demandé, ils clabaudent, ils crient comme si on les écorchait.

— C’est qu’il faudrait me prévenir, j’ai parié, reprit-elle. Est-ce qu’elle a des chances ?

Une colère soudaine l’emporta, sans raison.

— Hein ? fiche-moi la paix… Tous les chevaux ont des chances. La cote monte, parbleu ! parce qu’on en a pris. Qui ? je ne sais pas… J’aime mieux te laisser, si tu dois m’assommer avec tes questions idiotes.

Ce ton n’était ni dans son tempérament ni dans ses habitudes. Elle fut plus étonnée que blessée. Lui, d’ailleurs, restait honteux ; et, comme elle le priait sèchement d’être poli, il s’excusa. Depuis quelque temps, il avait ainsi de brusques changements d’humeur. Personne n’ignorait, dans le Paris galant et mondain, qu’il jouait ce jour-là son dernier coup de cartes. Si ses chevaux ne gagnaient pas, s’ils lui emportaient encore les sommes considérables pariées sur eux, c’était un désastre, un écroulement ; l’échafaudage de son crédit, les hautes apparences que gardait son existence minée par-dessous, comme vidée par le désordre et la dette, s’abîmaient dans une ruine retentissante. Et Nana, personne non plus ne l’ignorait, était la mangeuse d’hommes qui avait achevé celui-là, venue la dernière dans cette fortune ébranlée, nettoyant la place. On racontait des caprices fous, de l’or semé au vent, une partie à Bade où elle ne lui avait pas laissé de quoi payer l’hôtel, une poignée de diamants jetée sur un brasier, un soir d’ivresse, pour voir si ça brûlait comme du charbon.

Peu à peu, avec ses gros membres, ses rires canailles de faubourienne, elle s’était imposée à ce fils, si appauvri et si fin, d’une antique race. À cette heure, il risquait tout, si envahi par son goût du bête et du sale, qu’il avait perdu jusqu’à la force de son scepticisme. Huit jours auparavant, elle s’était fait promettre un château sur la côte normande, entre Le Havre et Trouville, et il mettait son dernier honneur à tenir parole. Seulement, elle l’agaçait, il l’aurait battue, tant il la sentait stupide.

Le gardien les avait laissés entrer dans l’enceinte du pesage, n’osant arrêter cette femme au bras du comte. Nana, toute gonflée de poser enfin le pied sur cette terre défendue, s’étudiait, marchait avec lenteur, devant les dames assises au pied des tribunes. C’était, sur dix rangées de chaises, une masse profonde de toilettes, mêlant leurs couleurs vives dans la gaieté du plein air ; des chaises s’écartaient, des cercles familiers se formaient au hasard des rencontres, comme sous un quinconce de jardin public, avec des enfants lâchés, courant d’un groupe à un autre ; et, plus haut, les tribunes étageaient leurs gradins chargés de foule, où les étoffes claires se fondaient dans l’ombre fine des charpentes. Nana dévisageait ces dames. Elle affecta de regarder fixement la comtesse Sabine. Puis, comme elle passait devant la tribune impériale, la vue de Muffat, debout près de l’impératrice, dans sa raideur officielle, l’égaya.

— Oh ! qu’il a l’air bête ! dit-elle très haut à Vandeuvres.

Elle voulait tout visiter. Ce bout de parc, avec ses pelouses, ses massifs d’arbres, ne lui semblait pas si drôle. Un glacier avait installé un grand buffet près des grilles.

Sous un champignon rustique, couvert de chaume, des gens en tas gesticulaient et criaient ; c’était le ring. À côté, se trouvaient des boxes vides ; et, désappointée, elle y découvrit seulement le cheval d’un gendarme. Puis, il y avait le paddock, une piste de cent mètres de tour, où un garçon d’écurie promenait Valerio II, encapuchonné. Et voilà ! beaucoup d’hommes sur le gravier des allées, avec la tache orange de leur carte à la boutonnière, une promenade continue de gens dans les galeries ouvertes des tribunes, ce qui l’intéressa une minute ; mais, vrai ! ça ne valait pas la peine de se faire de la bile, parce qu’on vous empêchait d’entrer là-dedans.

Daguenet et Fauchery, qui passaient, la saluèrent. Elle leur fit un signe, ils durent s’approcher. Et elle bêcha l’enceinte du pesage. Puis, s’interrompant :

— Tiens ! le marquis de Chouard, comme il vieillit ! S’abîme-t-il, ce vieux-là ! Il est donc toujours enrage.

Alors, Daguenet raconta le dernier coup du vieux, une histoire de l’avant-veille que personne ne savait encore. Après avoir tourné des mois, il venait d’acheter à Gaga sa fille Amélie, trente mille francs, disait-on.

— Eh bien ! c’est du propre ! cria Nana, révoltée. Ayez donc des filles !… Mais j’y songe ! ça doit être Lili qui est là-bas, sur la pelouse, dans un coupé, avec une dame. Aussi, je reconnaissais cette figure… Le vieux l’aura sortie.

Vandeuvres n’écoutait pas, impatient, désireux de se débarrasser d’elle. Mais Fauchery ayant dit, en s’en allant, que, si elle n’avait pas vu les bookmakers, elle n’avait rien vu, le comte dut la conduire, malgré une répugnance visible.

Et, du coup, elle fut contente ; ça, en effet, c’était curieux.

Une rotonde s’ouvrait, entre les pelouses bordées de jeunes marronniers ; et là, formant un vaste cercle, abrités sous les feuilles d’un vert tendre, une ligne serrée de bookmakers attendaient les parieurs, comme dans une foire. Pour dominer la foule, ils se haussaient sur des bancs de bois ; ils affichaient leurs cotes près d’eux, contre les arbres ; tandis que, l’œil au guet, ils inscrivaient des paris, sur un geste, sur un clignement de paupières, si rapidement, que des curieux, béants, les regardaient sans comprendre. C’était une confusion, des chiffres criés, des tumultes accueillant les changements de cote inattendus. Et, par moments, redoublant le tapage, des avertisseurs débouchaient en courant, s’arrêtaient à l’entrée de la rotonde, jetaient violemment un cri, un départ, une arrivée, qui soulevait de longues rumeurs, dans cette fièvre du jeu battant au soleil.

— Sont-ils drôles ! murmura Nana, très amusée. Ils ont des figures à l’envers… Tiens, ce grand-là, je ne voudrais pas le rencontrer toute seule, au fond d’un bois.

Mais Vandeuvres lui montra un bookmaker, un commis de nouveautés, qui avait gagné trois millions en deux ans. La taille grêle, délicat et blond, il était entouré d’un respect ; on lui parlait en souriant, des gens stationnaient pour le voir.

Enfin, ils quittaient la rotonde, lorsque Vandeuvres adressa un léger signe de tête à un autre bookmaker, qui se permit alors de l’appeler. C’était un de ses anciens cochers, énorme, les épaules d’un bœuf, la face haute en couleur. Maintenant qu’il tentait la fortune aux courses, avec des fonds d’origine louche, le comte tâchait de le pousser, le chargeant de ses paris secrets, le traitant toujours en domestique dont on ne se cache pas.

Malgré cette protection, cet homme avait perdu coup sur coup des sommes très lourdes, et lui aussi jouait ce jour-là sa carte suprême, les yeux pleins de sang, crevant d’apoplexie.

— Eh bien ! Maréchal, demanda tout bas Vandeuvres, pour combien en avez-vous donné ?

— Pour cinq mille louis, monsieur le comte, répondit le bookmaker en baissant également la voix. Hein ? c’est joli… Je vous avouerai que j’ai baissé la cote, je l’ai mise à trois.

Vandeuvres eut l’air très contrarié.

— Non, non, je ne veux pas, remettez-la à deux tout de suite… Je ne vous dirai plus rien, Maréchal.

— Oh ! maintenant, qu’est-ce que ça peut faire à monsieur le comte ? reprit l’autre avec un sourire humble de complice. Il me fallait bien attirer le monde pour donner vos deux mille louis.

Alors, Vandeuvres le fit taire. Mais, comme il s’éloignait, Maréchal, pris d’un souvenir, regretta de ne pas l’avoir questionné sur la hausse de sa pouliche. Il était propre, si la pouliche avait des chances, lui qui venait de la donner pour deux cents louis à cinquante.

Nana, qui ne comprenait rien aux paroles chuchotées par le comte, n’osa pourtant demander de nouvelles explications. Il paraissait plus nerveux, il la confia brusquement à Labordette, qu’ils trouvèrent devant la salle du pesage.

— Vous la ramènerez, dit-il. Moi, j’ai affaire… Au revoir.

Et il entra dans la salle, une pièce étroite, basse de plafond, encombrée d’une grande balance. C’était comme une salle de bagages, dans une station de banlieue.

Nana eut encore là une grosse déception, elle qui se figurait quelque chose de très vaste, une machine monumentale pour peser les chevaux. Comment ! on ne pesait que les jockeys ! Alors, ça ne valait pas la peine de faire tant d’embarras, avec leur pesage ! Dans la balance, un jockey, l’air idiot, ses harnais sur les genoux, attendait qu’un gros homme en redingote eût vérifié son poids ; tandis qu’un garçon d’écurie, à la porte, tenait le cheval, Cosinus, autour duquel la foule s’attroupait, silencieuse, absorbée.

On allait fermer la piste. Labordette pressait Nana, mais il revint sur ses pas pour lui montrer un petit homme, causant avec Vandeuvres, à l’écart.

— Tiens, voilà Price, dit-il.

— Ah ! oui, celui qui me monte, murmura-t-elle en riant.

Et elle le trouva joliment laid. Tous les jockeys lui avaient l’air crétin ; sans doute, disait-elle, parce qu’on les empêchait de grandir. Celui-là, un homme de quarante ans, paraissait un vieil enfant desséché, avec une longue figure maigre, creusée de plis, dure et morte. Le corps était si noueux, si réduit, que la casaque bleue, aux manches blanches, semblait jetée sur du bois.

— Non, tu sais, reprit-elle en s’en allant, il ne ferait pas mon bonheur.

Une cohue emplissait encore la piste, dont l’herbe, mouillée et piétinée, était devenue noire. Devant les deux tableaux indicateurs, très hauts sur leur colonne de fonte, la foule se pressait, levant la tête, accueillant d’un brouhaha chaque numéro de cheval, qu’un fil électrique, relié à la salle du pesage, faisait apparaître. Des messieurs pointaient sur des programmes ; Pichenette, retirée par son propriétaire, causait une rumeur.

D’ailleurs, Nana ne fit que traverser, au bras de Labordette. La cloche, pendue au mât de l’oriflamme, sonnait avec persistance, pour qu’on évacuât la piste.

— Ah ! mes enfants, dit-elle en remontant dans son landau, une blague, leur enceinte du pesage !

On l’acclamait, on battait des mains autour d’elle : « Bravo ! Nana !… Nana nous est rendue !… » Qu’ils étaient bêtes ! Est-ce qu’ils la prenaient pour une lâcheuse ? Elle revenait au bon moment. Attention ! ça commençait. Et le champagne en était oublié, on cessa de boire.

Mais Nana restait surprise de trouver Gaga dans sa voiture, avec Bijou et Louiset sur les genoux ; Gaga s’était décidée, pour se rapprocher de la Faloise, tout en racontant qu’elle avait voulu embrasser bébé. Elle adorait les enfants.

— À propos, et Lili ? demanda Nana. C’est bien elle qui est là-bas, dans le coupé de ce vieux ?… On vient de m’apprendre quelque chose de propre.

Gaga avait pris une figure éplorée.

— Ma chère, j’en suis malade, dit-elle avec douleur. Hier, j’ai dû garder le lit, tant j’avais pleuré, et aujourd’hui je ne croyais pas pouvoir venir… Hein ? tu sais quelle était mon opinion ? Je ne voulais pas, je l’avais fait élever dans un couvent, pour un bon mariage. Et des conseils sévères, et une surveillance continuelle… Eh bien ! ma chère, c’est elle qui a voulu. Oh ! une scène, des larmes, des mots désagréables, au point même que je lui ai allongé une calotte. Elle s’ennuyait trop, elle voulait y passer… Alors, quand elle s’est mise à dire : « C’est pas toi, après tout, qui as le droit de m’en empêcher », je lui ai dit : « Tu es une misérable, tu nous déshonores, va-t’en ! » Et ça s’est fait, j’ai consenti à arranger ça…

Mais voilà mon dernier espoir fichu, moi qui avais rêvé, ah ! des choses si bien !

Le bruit d’une querelle les fit se lever. C’était Georges qui défendait Vandeuvres contre des rumeurs vagues courant dans les groupes.

— Pourquoi dire qu’il lâche son cheval ? criait le jeune homme. Hier, au salon des courses, il a pris Lusignan pour mille louis.

— Oui, j’étais là, affirma Philippe. Et il n’a pas mis un seul louis sur Nana… Si Nana est à dix, il n’y est pour rien. C’est ridicule de prêter aux gens tant de calculs. Où serait son intérêt ?

Labordette écoutait d’un air tranquille ; et, haussant les épaules :

— Laissez donc, il faut bien qu’on parle… Le comte vient encore de parier cinq cents louis au moins sur Lusignan, et s’il a demandé une centaine de louis de Nana, c’est parce qu’un propriétaire doit toujours avoir l’air de croire à ses chevaux.

— Et zut ! qu’est-ce que ça nous fiche ! clama la Faloise en agitant les bras. C’est Spirit qui va gagner… Enfoncée la France ! bravo l’Angleterre !

Un long frémissement secouait la foule, pendant qu’une nouvelle volée de la cloche annonçait l’arrivée des chevaux dans la piste. Alors, Nana, pour bien voir, monta debout sur une banquette de son landau, foulant aux pieds les bouquets, les myosotis et les roses. D’un regard circulaire, elle embrassait l’horizon immense. À cette heure dernière de fièvre, c’était d’abord la piste vide, fermée de ses barrières grises, où s’alignaient des sergents de ville, de deux en deux poteaux ; et la bande d’herbe, boueuse devant elle, s’en allait reverdie, tournait au loin en un tapis de velours tendre.

Puis, au centre, en baissant les yeux, elle voyait la pelouse, toute grouillante d’une foule haussée sur les pieds, accrochée aux voitures, soulevée et heurtée dans un coup de passion, avec les chevaux qui hennissaient, les toiles des tentes qui claquaient, les cavaliers qui lançaient leurs bêtes, parmi les piétons courant s’accouder aux barrières ; tandis que, de l’autre côté, quand elle se tournait vers les tribunes, les figures se rapetissaient, les masses profondes de têtes n’étaient plus qu’un bariolage emplissant les allées, les gradins, les terrasses, où un entassement de profils noirs se détachait dans le ciel. Et, au-delà encore, autour de l’hippodrome, elle dominait la plaine. Derrière le moulin couvert de lierre, à droite, il y avait un enfoncement de prairies, coupées de grands ombrages ; en face, jusqu’à la Seine, coulant au bas du coteau, se croisaient des avenues de parc, où attendaient des files immobiles d’équipages ; puis, vers Boulogne, à gauche, le pays, élargi de nouveau, ouvrait une trouée sur les lointains bleuâtres de Meudon, que barrait une allée de pawlonias, dont les têtes roses, sans une feuille, faisaient une nappe de laque vive. Du monde arrivait toujours, une traînée de fourmilière venait de là-bas, par le mince ruban d’un chemin, à travers les terres ; pendant que, très loin, du côté de Paris, le public qui ne payait pas, un troupeau campant dans les futaies, mettait une ligne mouvante de points sombres, au ras du Bois, sous les arbres.

Mais une gaieté, tout d’un coup, chauffa les cent mille âmes qui couvraient ce bout de champ d’un remuement d’insectes, affolés sous le vaste ciel. Le soleil, caché depuis un quart d’heure, reparut, s’épandit en un lac de lumière.

Et tout flamba de nouveau, les ombrelles des femmes étaient comme des boucliers d’or, innombrables, au-dessus de la foule. On applaudit le soleil, des rires le saluaient, des bras se tendaient pour écarter les nuages.

Cependant, un officier de paix s’en allait seul, au milieu de la piste déserte. Plus haut, vers la gauche, un homme parut, un drapeau rouge à la main.

— C’est le starter, le baron de Mauriac, répondit Labordette à une question de Nana.

Autour de la jeune femme, parmi les hommes qui se pressaient jusque sur les marchepieds de sa voiture, des exclamations s’élevaient, une conversation continuait, sans suite, par mots jetés sous le coup immédiat des impressions. Philippe et Georges, Bordenave, la Faloise ne pouvaient se taire.

— Ne poussez donc pas !… Laissez-moi voir… Ah ! le juge entre dans sa guérite… Vous dites que c’est monsieur de Souvigny ?… Hein ? il faut de bons yeux pour pincer une longueur de nez, dans une pareille mécanique !… Taisez-vous donc, on lève l’oriflamme… Les voilà, attention !… C’est Cosinus qui est le premier.

Une oriflamme jaune et rouge battait dans l’air, au bout du mât. Les chevaux arrivaient un à un, conduits par des garçons d’écurie, avec les jockeys en selle, les bras abandonnés, faisant au soleil des taches claires. Après Cosinus, Hasard et Boum parurent. Puis, un murmure accueillit Spirit, un grand bai brun superbe, dont les couleurs dures, citron et noir, avaient une tristesse britannique. Valerio II obtint un succès d’entrée, petit, très vif, en vert tendre, liséré de rose. Les deux Vandeuvres se faisaient attendre.

Enfin, derrière Frangipane, les couleurs bleues et blanches se montrèrent. Mais Lusignan, un bai très foncé, d’une forme irréprochable, fut presque oublié dans la surprise que causa Nana. On ne l’avait pas vue ainsi, le coup de soleil dorait la pouliche alezane d’une blondeur de fille rousse. Elle luisait à la lumière comme un louis neuf, la poitrine profonde, la tête et l’encolure légères, dans l’élancement nerveux et fin de sa longue échine.

— Tiens ! elle a mes cheveux ! cria Nana ravie. Dites donc, vous savez que j’en suis fière !

On escaladait le landau, Bordenave faillit mettre le pied sur Louiset, que sa mère oubliait. Il le prit avec des grognements paternels, il le haussa sur son épaule, en murmurant :

— Ce pauvre mioche, faut qu’il en soit… Attends, je vais te faire voir maman… Hein ? là-bas, regarde le dada.

Et, comme Bijou lui grattait les jambes, il s’en chargea également ; tandis que Nana, heureuse de cette bête qui portait son nom, jetait un regard aux autres femmes, pour voir leur tête. Toutes enrageaient. À ce moment, sur son fiacre, la Tricon, immobile jusque-là, agitait les mains, donnait des ordres à un bookmaker, par-dessus la foule Son flair venait de parler, elle prenait Nana.

La Faloise, cependant, menait un bruit insupportable. Il se toquait de Frangipane.

— J’ai une inspiration, répétait-il. Regardez donc Frangipane. Hein ? quelle action !… Je prends Frangipane à huit. Qui est-ce qui en a ?

— Tenez-vous donc tranquille, finit par dire Labordette. Vous vous donnez des regrets.

— Une rosse, Frangipane, déclara Philippe.

Il est déjà tout mouillé… Vous allez voir le canter.

Les chevaux étaient remontés à droite, et ils partirent pour le galop d’essai, passant débandés devant les tribunes. Alors, il y eut une reprise passionnée, tous parlaient à la fois.

— Trop long d’échine, Lusignan, mais bien prêt… Vous savez, pas un liard sur Valerio II ; il est nerveux, il galope la tête haute, c’est mauvais signe… Tiens ! c’est Burne qui monte Spirit… Je vous dis qu’il n’a pas d’épaule. L’épaule bien construite, tout est là… Non, décidément, Spirit est trop calme… Écoutez, je l’ai vue, Nana, après la Grande Poule des Produits, trempée, le poil mort, un battement de flanc à crever. Vingt louis qu’elle n’est pas placée !… Assez donc ! nous embête-t-il, celui-là, avec son Frangipane ! Il n’est plus temps, voilà le départ.

C’était la Faloise, qui, pleurant presque, se débattait pour trouver un bookmaker. On dut le raisonner. Tous les cous se tendaient. Mais le premier départ ne fut pas bon, le starter, qu’on apercevait au loin comme un mince trait noir, n’avait pas abaissé son drapeau rouge. Les chevaux revinrent, après un temps de galop. Il y eut encore deux faux départs. Enfin, le starter, rassemblant les chevaux, les lança avec une adresse qui arracha des cris.

— Superbe !… Non, c’est le hasard !… N’importe, ça y est !

La clameur s’étouffa dans l’anxiété qui serrait les poitrines. Maintenant, les paris s’arrêtaient, le coup se jouait sur l’immense piste. Un silence régna d’abord, comme si les haleines étaient suspendues. Des faces se haussaient, blanches, avec des tressaillements.

Au départ, Hasard et Cosinus avaient fait le jeu, prenant la tête ; Valerio II suivait de près, les autres venaient en un peloton confus. Quand ils passèrent devant les tribunes, dans un ébranlement du sol, avec le brusque vent d’orage de leur course, le peloton s’allongeait déjà sur une quarantaine de longueurs. Frangipane était dernier, Nana se trouvait un peu en arrière de Lusignan et de Spirit.

— Fichtre ! murmura Labordette, comme l’anglais se débarbouille là-dedans !

Tout le landau retrouvait des mots, des exclamations. On se grandissait, on suivait des yeux les taches éclatantes des jockeys qui filaient dans le soleil. À la montée, Valerio II prit la tête, Cosinus et Hasard perdaient du terrain, tandis que Lusignan et Spirit, nez contre nez, avaient toujours Nana derrière eux.

— Pardieu ! l’anglais a gagné, c’est visible, dit Bordenave. Lusignan se fatigue et Valerio II ne peut tenir.

— Eh bien ! c’est du propre, si l’anglais gagne ! s’écria Philippe, dans un élan de douleur patriotique.

C’était un sentiment d’angoisse qui commençait à étrangler tout ce monde entassé. Encore une défaite ! et une ardeur de vœu extraordinaire, presque religieuse, montait pour Lusignan ; pendant qu’on injuriait Spirit, avec son jockey d’une gaieté de croque-mort. Parmi la foule éparse dans l’herbe, un souffle enlevait des bandes, les semelles en l’air. Des cavaliers coupaient la pelouse d’un galop furieux. Et Nana, qui tournait lentement sur elle-même, voyait à ses pieds cette houle de bêtes et de gens, cette mer de têtes battue et comme emportée autour de la piste par le tourbillon de la course, rayant l’horizon du vif éclair des jockeys.

Elle les avait suivis de dos, dans la fuite des croupes, dans la vitesse allongée des jambes, qui se perdaient et prenaient des finesses de cheveux. Maintenant, au fond, ils filaient de profil, tout petits, délicats, sur les lointains verdâtres du Bois. Puis, brusquement, ils disparurent, derrière un grand bouquet d’arbres, plantés au milieu de l’hippodrome.

— Laissez donc ! cria Georges, toujours plein d’espoir. Ce n’est pas fini… L’anglais est touché.

Mais la Faloise, repris de son dédain national, devenait scandaleux, en acclamant Spirit. Bravo ! c’était bien fait ! la France avait besoin de ça !

Spirit premier, et Frangipane second ! ça embêterait sa patrie ! Labordette, qu’il exaspérait, le menaça sérieusement de le jeter en bas de la voiture.

— Voyons combien ils mettront de minutes, dit paisiblement Bordenave, qui, tout en soutenant Louiset, avait tiré sa montre.

Un à un, derrière le bouquet d’arbres, les chevaux reparaissaient. Ce fut une stupeur, la foule eut un long murmure. Valerio II tenait encore la tête ; mais Spirit le gagnait, et derrière lui Lusignan avait lâché, tandis qu’un autre cheval prenait la place. On ne comprit pas tout de suite, on confondait les casaques. Des exclamations partaient.

— Mais c’est Nana !… Allons donc, Nana ! je vous dis que Lusignan n’a pas bougé… Eh ! oui, c’est Nana. On la reconnaît bien, à sa couleur d’or… La voyez-vous maintenant ! Elle est en feu… Bravo, Nana ! en voilà une mâtine !… Bah ! ça ne signifie rien. Elle fait le jeu de Lusignan.

Pendant quelques secondes, ce fut l’opinion de tous.

Mais, lentement, la pouliche gagnait toujours, dans un effort continu. Alors, une émotion immense se déclara. La qu’elle des chevaux, en arrière, n’intéressait plus. Une lutte suprême s’engageait entre Spirit, Nana, Lusignan et Valerio II. On les nommait, on constatait leur progrès ou leur défaillance, dans des phrases sans suite, balbutiées. Et Nana, qui venait de monter sur le siège de son cocher, comme soulevée, restait toute blanche, prise d’un tremblement, si empoignée, qu’elle se taisait. Près d’elle, Labordette avait retrouvé son sourire.

— Hein ? l’anglais a du mal, dit joyeusement Philippe. Il ne va pas bien.

— En tout cas, Lusignan est fini, cria la Faloise. C’est Valerio II qui vient… Tenez ! voilà les quatre en peloton.

Un même mot sortait de toutes les bouches.

— Quel train, mes enfants !… Un rude train, sacristi !

À présent, le peloton arrivait de face, dans un coup de foudre. On en sentait l’approche et comme l’haleine, un ronflement lointain, grandi de seconde en seconde. Toute la foule, impétueusement, s’était jetée aux barrières ; et, précédant les chevaux, une clameur profonde s’échappait des poitrines, gagnait de proche en proche, avec un bruit de mer qui déferle. C’était la brutalité dernière d’une colossale partie, cent mille spectateurs tournés à l’idée fixe, brûlant du même besoin de hasard, derrière ces bêtes dont le galop emportait des millions. On se poussait, on s’écrasait, les poings fermés, la bouche ouverte, chacun pour soi, chacun fouettant son cheval de la voix et du geste. Et le cri de tout ce peuple, un cri de fauve reparu sous les redingotes, roulait de plus en plus distinct :

— Les voilà ! les voilà !…

Les voilà !

Mais Nana gagnait encore du terrain ; maintenant, Valerio II était distancé, elle tenait la tête avec Spirit, à deux ou trois encolures. Le roulement de tonnerre avait grandi. Ils arrivaient, une tempête de jurons les accueillait dans le landau.

— Hue donc, Lusignan, grand lâche, sale rosse !… Très chic, l’anglais ! Encore, encore, mon vieux !… Et ce Valerio, c’est dégoûtant !… Ah ! la charogne ! Fichus mes dix louis !… Il n’y a que Nana ! Bravo, Nana ! Bravo, bougresse !

Et, sur le siège, Nana, sans le savoir, avait pris un balancement des cuisses et des reins, comme si elle-même eût couru. Elle donnait des coups de ventre, il lui semblait que ça aidait la pouliche. À chaque coup, elle lâchait un soupir de fatigue, elle disait d’une voix pénible et basse :

— Va donc… va donc… va donc…

On vit alors une chose superbe. Price, debout sur les étriers, la cravache haute, fouaillait Nana d’un bras de fer. Ce vieil enfant desséché, cette longue figure, dure et morte, jetait des flammes. Et, dans un élan de furieuse audace, de volonté triomphante, il donnait de son cœur à la pouliche, il la soutenait, il la portait, trempée d’écume, les yeux sanglants. Tout le train passa avec son roulement de foudre, coupant les respirations, balayant l’air ; tandis que le juge, très froid, l’œil à la mire, attendait. Puis, une immense acclamation retentit. D’un effort suprême, Price venait de jeter Nana au poteau, battant Spirit d’une longueur de tête.

Ce fut comme la clameur montante d’une marée. Nana ! Nana ! Nana ! Le cri roulait, grandissait, avec une violence de tempête, emplissant peu à peu l’horizon, des profondeurs du Bois au mont Valérien, des prairies de Longchamp à la plaine de Boulogne.

Sur la pelouse, un enthousiasme fou s’était déclaré. Vive Nana ! vive la France ! à bas l’Angleterre ! Les femmes brandissaient leurs ombrelles ; des hommes sautaient, tournaient en vociférant ; d’autres, avec des rires nerveux, lançaient des chapeaux. Et, de l’autre côté de la piste, l’enceinte du pesage répondait, une agitation remuait les tribunes, sans qu’on vît distinctement autre chose qu’un tremblement de l’air, comme la flamme invisible d’un brasier, au-dessus de ce tas vivant de petites figures détraquées, les bras tordus, avec les points noirs des yeux et de la bouche ouverte. Cela ne cessait plus, s’enflait, recommençait au fond des allées lointaines, parmi le peuple campant sous les arbres, pour s’épandre et s’élargir dans l’émotion de la tribune impériale, où l’impératrice avait applaudi. Nana ! Nana ! Nana ! Le cri montait dans la gloire du soleil, dont la pluie d’or battait le vertige de la foule.

Alors, Nana, debout sur le siège de son landau, grandie, crut que c’était elle qu’on acclamait. Elle était restée un instant immobile, dans la stupeur de son triomphe, regardant la piste envahie par un flot si épais, qu’on ne voyait plus l’herbe, couverte d’une mer de chapeaux noirs. Puis, quand tout ce monde se fut rangé, ménageant une haie jusqu’à la sortie, saluant de nouveau Nana, qui s’en allait avec Price, cassé sur l’encolure, éteint et comme vide, elle se tapa les cuisses violemment, oubliant tout, triomphant en phrases crues :

— Ah ! nom de Dieu ! c’est moi, pourtant… Ah ! nom de Dieu ! quelle veine !

Et, ne sachant comment traduire la joie qui la bouleversait, elle empoigna et baisa Louiset qu’elle venait de trouver en l’air, sur l’épaule de Bordenave.

— Trois minutes et quatorze secondes, dit celui-ci, en remettant sa montre dans la poche.

Nana écoutait toujours son nom, dont la plaine entière lui renvoyait l’écho.

C’était son peuple qui l’applaudissait, tandis que, droite dans le soleil, elle dominait, avec ses cheveux d’astre et sa robe blanche et bleue, couleur du ciel. Labordette, en s’échappant, venait de lui annoncer un gain de deux mille louis, car il avait placé ses cinquante louis sur Nana, à quarante. Mais cet argent la touchait moins que cette victoire inattendue, dont l’éclat la faisait reine de Paris. Ces dames perdaient toutes. Rose Mignon, dans un mouvement de rage, avait cassé son ombrelle ; et Caroline Héquet, et Clarisse, et Simonne, et Lucy Stewart elle-même malgré son fils, juraient sourdement, exaspérées par la chance de cette grosse fille ; pendant que la Tricon, qui s’était signée au départ et à l’arrivée des chevaux, redressait sa haute taille au-dessus d’elles, ravie de son flair, sacrant Nana, en matrone d’expérience.

Autour du landau, cependant, la poussée des hommes grandissait encore. La bande avait jeté des clameurs féroces. Georges, étranglé, continuait tout seul à crier, d’une voix qui se brisait. Comme le champagne manquait, Philippe, emmenant les valets de pied, venait de courir aux buvettes. Et la cour de Nana s’élargissait toujours, son triomphe décidait les retardataires ; le mouvement qui avait fait de sa voiture le centre de la pelouse s’achevait en apothéose, la reine Vénus dans le coup de folie de ses sujets. Bordenave, derrière elle, mâchait des jurons, avec un attendrissement de père. Steiner lui-même, reconquis, avait lâché Simonne et se hissait sur l’un des marchepieds. Quand le champagne fut arrivé, quand elle leva son verre plein, ce furent de tels applaudissements, on reprenait si fort : Nana ! Nana ! Nana ! que la foule étonnée cherchait la pouliche ; et l’on ne savait plus si c’était la bête ou la femme qui emplissait les cœurs.

Cependant, Mignon accourait, malgré les regards terribles de Rose.

Cette sacrée fille le mettait hors de lui, il voulait l’embrasser. Puis, après l’avoir baisée sur les deux joues, paternellement :

— Ce qui m’embête, c’est que, pour sûr, à présent, Rose va envoyer la lettre… Elle rage trop.

— Tant mieux ! ça m’arrange ! laissa échapper Nana.

Mais, le voyant stupéfait, elle se hâta de reprendre :

— Ah ! non, qu’est-ce que je dis ?… Vrai, je ne sais plus ce que je dis !… Je suis grise.

Et grise, en effet, grise de joie, grise de soleil, le verre toujours levé, elle s’acclama elle-même.

— À Nana ! à Nana ! criait-elle, au milieu d’un redoublement de vacarme, de rires, de bravos, qui peu à peu avait gagné tout l’hippodrome.

Mais d’autres bruits, très graves, qu’on chuchotait, arrivaient de l’enceinte du pesage. Les hommes qui en revenaient précisaient des détails ; les voix montaient, on racontait tout haut un scandale affreux. Ce pauvre Vandeuvres était fini ; il avait gâté son coup superbe par une plate bêtise, un vol idiot, en chargeant Maréchal, un bookmaker véreux, de donner pour son compte deux mille louis contre Lusignan, histoire de rattraper ses mille et quelques louis ouvertement pariés, une misère ; et cela prouvait la fêlure, au milieu du dernier craquement de sa fortune. Le bookmaker, prévenu que le favori ne gagnerait pas, avait réalisé une soixantaine de mille francs sur ce cheval. Seulement, Labordette, faute d’instructions exactes et détaillées, était allé justement lui prendre deux cents louis sur Nana, que l’autre continuait à donner à cinquante, dans son ignorance du vrai coup.

Nettoyé de cent mille francs sur la pouliche, en perte de quarante mille, Maréchal, qui sentait tout crouler sous ses pieds, avait brusquement compris, en voyant Labordette et le comte causer ensemble, après la course, devant la salle du pesage ; et dans une fureur d’ancien cocher, dans une brutalité d’homme volé, il venait de faire publiquement une scène affreuse, racontant l’histoire avec des mots atroces, ameutant le monde. On ajoutait que le jury des courses allait s’assembler.

Nana, que Philippe et Georges mettaient tout bas au courant, lâchait des réflexions, sans cesser de rire et de boire. C’était possible, après tout ; elle se rappelait des choses ; puis, ce Maréchal avait une sale tête. Pourtant, elle doutait encore, lorsque Labordette parut. Il était très pâle.

— Eh bien ? lui demanda-t-elle à demi-voix.

— Foutu ! répondit-il simplement.

Et il haussait les épaules. Un enfant, ce Vandeuvres ! Elle eut un geste d’ennui.

Le soir, à Mabille, Nana obtint un succès colossal. Lorsqu’elle parut, vers dix heures, le tapage était déjà formidable. Cette classique soirée de folie réunissait toute la jeunesse galante, un beau monde se ruant dans une brutalité et une imbécillité de laquais. On s’écrasait sous les guirlandes de gaz ; des habits noirs, des toilettes excessives, des femmes venues décolletées, avec de vieilles robes bonnes à salir, tournaient, hurlaient, fouettés par une soûlerie énorme. À trente pas, on n’entendait plus les cuivres de l’orchestre. Personne ne dansait. Des mots bêtes, répétés on ne savait pourquoi, circulaient parmi les groupes.

On se battait les flancs sans réussir à être drôle. Sept femmes, enfermées dans le vestiaire, pleuraient pour qu’on les délivrât. Une échalote trouvée et mise aux enchères était poussée jusqu’à deux louis. Justement, Nana arrivait, encore vêtue de sa toilette de course, bleue et blanche. On lui donna l’échalote, au milieu d’un tonnerre de bravos. On l’empoigna malgré elle, trois messieurs la portèrent en triomphe dans le jardin, à travers les pelouses saccagées, les massifs de verdure éventrés ; et, comme l’orchestre faisait obstacle, on le prit d’assaut, on cassa les chaises et les pupitres. Une police paternelle organisait le désordre.

Ce fut seulement le mardi que Nana se remit des émotions de sa victoire. Elle causait le matin avec madame Lerat, venue pour lui donner des nouvelles de Louiset, que le grand air avait rendu malade. Toute une histoire qui occupait Paris la passionnait. Vandeuvres exclu des champs de courses, exécuté le soir même au Cercle Impérial, s’était le lendemain fait flamber dans son écurie, avec ses chevaux.

— Il me l’avait bien dit, répétait la jeune femme. Un vrai fou, cet homme-là !… C’est moi qui ai eu une venette, lorsqu’on m’a raconté ça, hier soir ! Tu comprends, il aurait très bien pu m’assassiner, une nuit… Et puis, est-ce qu’il ne devait pas me prévenir pour son cheval ? J’aurais fait ma fortune, au moins… ! Il a dit à Labordette que, si je savais l’affaire, je renseignerais tout de suite mon coiffeur et un tas d’hommes. Comme c’est poli !… Ah ! non, vrai, je ne peux pas le regretter beaucoup.

Après réflexion, elle était devenue furieuse. Justement, Labordette entra ; il avait réglé ses paris, il lui apportait une quarantaine de mille francs.

Cela ne fit qu’augmenter sa mauvaise humeur, car elle aurait dû gagner un million. Labordette, qui faisait l’innocent dans toute cette aventure, abandonnait carrément Vandeuvres. Ces anciennes familles étaient vidées, elles finissaient d’une façon bête.

— Eh ! non, dit Nana, ce n’est pas bête, de s’allumer comme ça, dans une écurie. Moi je trouve qu’il a fini crânement… Oh ! tu sais, je ne défends pas son histoire avec Maréchal. C’est imbécile. Quand je pense que Blanche a eu le toupet de vouloir me mettre ça sur le dos ! J’ai répondu : « Est-ce que je lui ai dit de voler ! » N’est-ce pas ? On peut demander de l’argent à un homme, sans le pousser au crime… S’il m’avait dit : « Je n’ai plus rien », je lui aurais dit : « C’est bon, quittons-nous. » Et ça ne serait pas allé plus loin.

— Sans doute, dit la tante gravement. Lorsque les hommes s’obstinent, tant pis pour eux !

— Mais quant à la petite fête de la fin, oh ! très chic ! reprit Nana. Il paraît que ç’a été terrible, à vous donner la chair de poule. Il avait écarté tout le monde, il s’était enfermé là-dedans, avec du pétrole… Et ça brûlait, fallait voir ! Pensez donc, une grande machine presque toute en bois, pleine de paille et de foin !… Les flammes montaient comme des tours… Le plus beau, c’étaient les chevaux qui ne voulaient pas rôtir. On les entendait qui ruaient, qui se jetaient dans les portes, qui poussaient de vrais cris de personne… Oui, des gens en ont gardé la petite mort sur la peau.

Labordette laissa échapper un léger souffle d’incrédulité. Lui, ne croyait pas à la mort de Vandeuvres. Quelqu’un jurait l’avoir vu se sauver par une fenêtre.

Il avait allumé son écurie, dans un détraquement de cervelle. Seulement, dès que ça s’était mis à chauffer trop fort, ça devait l’avoir dégrisé. Un homme si bête avec les femmes, si vidé, ne pouvait pas mourir avec cette crânerie.

Nana l’écoutait, désillusionnée. Et elle ne trouva que cette phrase :

— Oh ! le malheureux ! c’était si beau !

XII

Vers une heure du matin, dans le grand lit drapé de point de Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore. Il était revenu le soir, après une bouderie de trois jours. La chambre, faiblement éclairée par une lampe, sommeillait, chaude et toute moite d’une odeur d’amour, avec les pâleurs vagues de ses meubles de laque blanche, incrustée d’argent. Un rideau rabattu noyait le lit d’un flot d’ombre. Il y eut un soupir, puis un baiser coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un instant assise au bord des draps, les jambes nues. Le comte, la tête retombée sur l’oreiller, demeurait dans le noir.

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