La Faloise parut très vexé. Il restait inquiet. En voyant Clarisse se moquer de lui, il la soupçonna.
— Pas de blague, murmura-t-il. Tu m’as pris mon mouchoir, rends-moi mon mouchoir.
— Nous rase-t-il assez avec son mouchoir ! cria-t-elle. Voyons, idiot, pourquoi te l’aurais-je pris ?
— Tiens ! dit-il avec méfiance, pour l’envoyer à ma famille, pour me compromettre.
Cependant, Foucarmont s’attaquait aux liqueurs. Il continuait de ricaner en regardant Labordette, qui buvait son café, au milieu de ces dames. Et il lâchait des bouts de phrase : le fils d’un marchand de chevaux, d’autres disaient le bâtard d’une comtesse ; aucun revenu, et toujours vingt-cinq louis dans la poche ; le domestique des filles, un gaillard qui ne couchait jamais.
— Jamais ! jamais ! répétait-il en se fâchant. Non, voyez-vous, il faut que je le gifle.
Il vida un petit verre de chartreuse.
La chartreuse ne le dérangeait aucunement ; pas ça, disait-il ; et il faisait claquer l’ongle de son pouce au bord de ses dents. Mais, tout d’un coup, au moment où il s’avançait sur Labordette, il devint blême et s’abattit devant le buffet, comme une masse. Il était ivre mort. Louise Violaine se désola. Elle le disait bien que ça finirait mal ; maintenant, elle en avait pour le reste de sa nuit à le soigner. Gaga la rassurait, examinant l’officier d’un œil de femme expérimentée, déclarant que ce ne serait rien, que ce monsieur allait dormir comme ça douze à quinze heures, sans accident. On emporta Foucarmont.
— Tiens ! où donc a passé Nana ? demanda Vandeuvres.
Oui, au fait, elle s’était envolée en quittant la table. On se souvenait d’elle, tout le monde la réclamait. Steiner, inquiet depuis un instant, questionna Vandeuvres au sujet du vieux monsieur, disparu lui aussi. Mais le comte le rassura, il venait de reconduire le vieillard ; un personnage étranger dont il était inutile de dire le nom, un homme très riche qui se contentait de payer les soupers. Puis, comme on oubliait de nouveau Nana, Vandeuvres aperçut Daguenet, la tête à une porte, l’appelant d’un signe. Et, dans la chambre à coucher, il trouva la maîtresse de maison assise, raidie, les lèvres blanches, tandis que Daguenet et Georges, debout, la regardaient d’un air consterné.
— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il surpris.
Elle ne répondit pas, elle ne tourna pas la tête. Il répéta sa question.
— J’ai, cria-t-elle enfin, que je ne veux pas qu’on se foute de moi !
Alors, elle lâcha ce qui lui vint à la bouche.
Oui, oui, elle n’était pas une bête, elle voyait clair. On s’était fichu d’elle pendant le souper, on avait dit des horreurs pour montrer qu’on la méprisait. Un tas de salopes qui ne lui allaient pas à la cheville ! Plus souvent qu’elle se donnerait encore du tintouin, histoire de se faire bêcher ensuite ! Elle ne savait pas ce qui la retenait de flanquer tout ce sale monde à la porte. Et, la rage l’étranglant, sa voix se brisa dans des sanglots.
— Voyons, ma fille, tu es grise, dit Vandeuvres, qui se mit à la tutoyer. Il faut être raisonnable.
Non, elle refusait d’avance, elle resterait là.
Je suis grise, c’est possible. Mais je veux qu’on me respecte.
Depuis un quart d’heure, Daguenet et Georges la suppliaient vainement de revenir dans la salle à manger. Elle s’entêtait, ses invités pouvaient bien faire ce qu’il voudraient ; elle les méprisait trop pour retourner avec eux. Jamais, jamais ! On l’aurait coupée en morceaux, quelle serait restée dans sa chambre.
— J’aurais dû me méfier, reprit-elle. C’est ce chameau de Rose qui a monté le complot. Ainsi, cette femme honnête que j’attendais ce soir, bien sûr Rose l’aura empêchée.
Elle parlait de madame Robert. Vandeuvres lui donna sa parole d’honneur que madame Robert avait refusé d’elle-même. Il écoutait et discutait sans rire, habitué à de pareilles scènes, sachant comment il fallait prendre les femmes, quand elles se trouvaient dans cet état. Mais, dès qu’il cherchait à lui saisir les mains, pour la lever de sa chaise et l’entraîner, elle se débattait, avec un redoublement de colère. Par exemple, on ne lui ferait jamais croire que Fauchery n’avait pas détourné le comte Muffat de venir.
Un vrai serpent, ce Fauchery ; un envieux, un homme capable de s’acharner après une femme et de détruire son bonheur. Car, enfin elle le savait, le comte s’était pris d’un béguin pour elle. Elle aurait pu l’avoir.
— Lui, ma chère, jamais ! s’écria Vandeuvres, s’oubliant et riant.
— Pourquoi donc ? demanda-t-elle, sérieuse, un peu dégrisée.
— Parce qu’il donne dans les curés, et que, s’il vous touchait du bout des doigts, il irait s’en confesser le lendemain… Écoutez un bon conseil. Ne laissez pas échapper l’autre.
Un instant, elle resta silencieuse, réfléchissant. Puis, elle se leva, alla se baigner les yeux. Pourtant, lorsqu’on voulait l’emmener dans la salle à manger, elle criait toujours non, furieusement. Vandeuvres quitta la chambre avec un sourire, sans insister davantage. Et, dès qu’il ne fut plus là, elle eut une crise d’attendrissement, se jetant dans les bras de Daguenet, répétant :
— Ah ! mon Mimi, il n’y a que toi… Je t’aime, va ! je t’aime bien !… Ce serait trop bon, si l’on pouvait vivre toujours ensemble. Mon Dieu ! que les femmes sont malheureuses !
Puis, apercevant Georges qui devenait très rouge, à les voir s’embrasser, elle l’embrassa également. Mimi ne pouvait être jaloux d’un bébé. Elle voulait que Paul et Georges fussent toujours d’accord, parce que ce serait si gentil de rester comme ça, tous les trois, en sachant qu’on s’aimait bien. Mais un bruit singulier les dérangea, quelqu’un ronflait dans la chambre. Alors, ayant cherché, ils aperçurent Bordenave qui, après avoir pris son café, devait s’être installé là, commodément.
Il dormait sur deux chaises, la tête appuyée au bord du lit, la jambe allongée. Nana le trouva si drôle, la bouche ouverte, le nez remuant à chaque ronflement, qu’elle fut secouée d’un fou rire. Elle sortit de la chambre, suivie de Daguenet et de Georges, traversa la salle à manger, entra dans le salon, riant de plus en plus fort.
— Oh ! ma chère, dit-elle en se jetant presque dans les bras de Rose, vous n’avez pas idée, venez voir ça.
Toutes les femmes durent l’accompagner. Elle leur prenait les mains avec des caresses, les emmenait de force, dans un élan de gaieté si franc, que toutes riaient déjà de confiance. La bande disparut, puis revint, après être restée une minute, l’haleine suspendue, autour de Bordenave, étalé magistralement. Et les rires éclatèrent. Quand une d’elles commandait le silence, on entendait au loin les ronflements de Bordenave.
Il était près de quatre heures. Dans la salle à manger, on venait de dresser une table de jeu, où s’étaient assis Vandeuvres, Steiner, Mignon et Labordette. Debout, derrière eux, Lucy et Caroline pariaient ; tandis que Blanche, ensommeillée, mécontente de sa nuit, demandait toutes les cinq minutes à Vandeuvres s’ils n’allaient pas bientôt partir. Dans le salon, on essayait de danser. Daguenet était au piano, « à la commode », comme disait Nana ; elle ne voulait pas de « tapeur », Mimi jouait des valses et des polkas, tant qu’on en demandait. Mais la danse languissait, ces dames causaient entre elles, assoupies au fond des canapés. Tout à coup, il y eut un vacarme. Onze jeunes gens, qui arrivaient en bande, riaient très haut dans l’antichambre, se poussaient à la porte du salon ; ils sortaient du bal du ministère de l’intérieur, en habit et en cravate blanche, avec des brochettes de croix inconnues.
Nana, fâchée de cette entrée tapageuse, appela les garçons restés dans la cuisine, en leur ordonnant de jeter ces messieurs dehors ; et elle jurait qu’elle ne les avait jamais vus. Fauchery, Labordette, Daguenet, tous les hommes s’étaient avancés, pour faire respecter la maîtresse de la maison. De gros mots volaient, des bras s’allongeaient. Un instant, on put craindre un échange général de claques. Pourtant, un petit blond, l’air maladif, répétait avec insistance :
— Voyons, Nana, l’autre soir, chez Peters, dans le grand salon rouge… Rappelez-vous donc ! Vous nous avez invités.
L’autre soir, chez Peters ? Elle ne se souvenait pas du tout. Quel soir, d’abord ? Et quand le petit blond lui eut dit le jour, le mercredi, elle se rappela bien avoir soupé chez Peters le mercredi ; mais elle n’avait invité personne, elle en était à peu près sûre.
— Cependant, ma fille, si tu les as invités, murmura Labordette, qui commençait à être pris de doute. Tu étais peut-être un peu gaie.
Alors, Nana se mit à rire. C’était possible, elle ne savait plus. Enfin, puisque ces messieurs étaient là, ils pouvaient entrer. Tous s’arrangea, plusieurs des nouveaux venus retrouvaient des amis dans le salon, l’esclandre finissait par des poignées de main. Le petit blond à l’air maladif portait un des grands noms de France. D’ailleurs, ils annoncèrent que d’autres devaient les suivre ; et, en effet, à chaque instant la porte s’ouvrait, des hommes se présentaient, gantés de blanc, dans une tenue officielle. C’était toujours la sortie du bal du ministère. Fauchery demanda en plaisantant si le ministre n’allait pas venir. Mais Nana, vexée, répondit que le ministre allait chez des gens qui ne la valaient certainement pas.
Ce qu’elle ne disait point, c’était une espérance dont elle était prise : celle de voir entrer le comte Muffat, parmi cette queue de monde. Il pouvait s’être ravisé. Tout en causant avec Rose, elle guettait la porte.
Cinq heures sonnèrent. On ne dansait plus. Les joueurs seuls s’entêtaient. Labordette avait cédé sa place, les femmes étaient revenues dans le salon. Une somnolence de veille prolongée s’y alourdissait, sous la lumière trouble des lampes, dont les mèches charbonnées rougissaient les globes. Ces dames en étaient à l’heure de mélancolie vague où elles éprouvaient le besoin de raconter leur histoire. Blanche de Sivry parlait de son grand-père, le général, tandis que Clarisse inventait un roman, un duc qui l’avait séduite chez son oncle, où il venait chasser le sanglier ; et toutes deux, le dos tourné, haussaient les épaules, en demandant s’il était Dieu possible de conter des blagues pareilles. Quant à Lucy Stewart, elle avouait tranquillement son origine, elle parlait volontiers de sa jeunesse, lorsque son père, le graisseur du chemin de fer du Nord, la régalait le dimanche d’un chausson aux pommes.
— Oh ! que je vous dise ! cria brusquement la petite Maria Blond. Il y a, en face de chez moi, un monsieur, un Russe, enfin un homme excessivement riche. Voilà qu’hier je reçois un panier de fruits, mais un panier de fruits ! des pêches énormes, des raisins gros comme ça, enfin quelque chose d’extraordinaire dans cette saison… Et au milieu six billets de mille… C’était le Russe… Naturellement, j’ai tout renvoyé. Mais ça m’a fait un peu mal au cœur, pour les fruits !
Ces dames se regardèrent en pinçant les lèvres.
À son âge, la petite Maria Blond avait un joli toupet. Avec ça que de pareilles histoires arrivaient à des traînées de son espèce ! C’étaient, entre elles, des mépris profonds. Elles jalousaient surtout Lucy, furieuses de ses trois princes. Depuis que Lucy, chaque matin, faisait à cheval une promenade au Bois, ce qui l’avait lancée, toutes montaient à cheval, une rage les tenait.
Le jour allait paraître. Nana détourna les yeux de la porte, perdant espoir. On s’ennuyait à crever. Rose Mignon avait refusé de chanter la Pantoufle, pelotonnée sur un canapé, où elle causait bas avec Fauchery, en attendant Mignon qui gagnait déjà une cinquantaine de louis à Vandeuvres. Un monsieur gras, décoré et de mine sérieuse, venait bien de réciter le Sacrifice d’Abraham, en patois d’Alsace ; quand Dieu jure, il dit : « Sacré nom de moi ! » et Isaac répond toujours : « Oui, papa ! » Seulement, personne n’ayant compris, le morceau avait paru stupide. On ne savait que faire pour être gai, pour finir follement la nuit. Un instant, Labordette imagina de dénoncer les femmes à l’oreille de la Faloise, qui allait rôder autour de chacune, regardant si elle n’avait pas son mouchoir dans le cou. Puis, comme des bouteilles de champagne restaient sur le buffet, les jeunes gens s’étaient remis à boire. Ils s’appelaient, s’excitaient ; mais une ivresse morne, d’une bêtise à pleurer, envahissait le salon, invinciblement. Alors, le petit blondin, celui qui portait un des grands noms de France, à bout d’invention, désespéré de ne rien trouver de drôle, eut une idée : il emporta sa bouteille de champagne et acheva de la vider dans le piano. Tous les autres se tordirent.
— Tiens ! demanda avec étonnement Tatan Néné qui l’avait aperçu, pourquoi donc met-il du champagne dans le piano ?
— Comment ! ma fille, tu ne sais pas ça ? répondit Labordette gravement.
Il n’y a rien de bon comme le champagne pour les pianos. Ça leur donne du son.
— Ah ! murmura Tatan Néné convaincue.
Et, comme on riait, elle se fâcha. Est-ce quelle savait ! On l’embrouillait toujours.
Ça se gâtait, décidément. La nuit menaçait de finir d’une façon malpropre. Dans un coin, Maria Blond s’était empoignée avec Léa de Horn qu’elle accusait de coucher avec des gens pas assez riches ; et elles en venaient aux gros mots, en s’attrapant sur leurs figures. Lucy, qui était laide, les fit taire. Ça ne signifiait rien la figure, il fallait être bien faite. Plus loin, sur un canapé, un attaché d’ambassade avait passé un bras à la taille de Simonne, qu’il tâchait de baiser au cou ; mais Simonne, éreintée, maussade, le repoussait chaque fois avec des « Tu m’embêtes ! » et de grands coups d’éventail sur la figure. Aucune, d’ailleurs, ne voulait qu’on la touchât. Est-ce qu’on les prenait pour des filles ? Cependant, Gaga, qui avait rattrapé la Faloise, le tenait presque sur ses genoux ; tandis que Clarisse, entre deux messieurs, disparaissait, secouée d’un rire nerveux de femme qu’on chatouille. Autour du piano, le petit jeu continuait, dans un coup de folie bête ; on se poussait, chacun voulait y verser son fond de bouteille. C’était simple et gentil.
— Tiens ! mon vieux, bois un coup… Diantre ! il a soif, ce piano !… Attention ! en voici encore une ; il ne faut rien perdre.
Nana, le dos tourné, ne les voyait pas. Elle se rabattait décidément sur le gros Steiner, assis près d’elle. Tant pis ! c’était la faute de ce Muffat, qui n’avait pas voulu. Dans sa robe de foulard blanc, légère et chiffonnée comme une chemise, avec sa pointe d’ivresse qui la pâlissait, les yeux battus, elle s’offrait de son air tranquille de bonne fille.
Les roses de son chignon et de son corsage s’étaient effeuillées ; il ne restait que les queues. Mais Steiner retira vivement la main de ses jupes, où il venait de rencontrer les épingles mises par Georges. Quelques gouttes de sang parurent. Une tomba sur la robe et la tacha.
— Maintenant, c’est signé, dit Nana sérieusement.
Le jour grandissait. Une lueur louche, d’une affreuse tristesse, entrait par les fenêtres. Alors, le départ commença, une débandade pleine de malaise et d’aigreur. Caroline Héquet, fâchée d’avoir perdu sa nuit, dit qu’il était temps de s’en aller, si l’on ne voulait pas assister à de jolies choses. Rose faisait une moue de femme compromise. C’était toujours ainsi, avec ces filles ; elles ne savaient pas se tenir, elles se montraient dégoûtantes à leurs débuts. Et, Mignon ayant nettoyé Vandeuvres, le ménage partit, sans s’inquiéter de Steiner, après avoir invité de nouveau Fauchery pour le lendemain. Lucy, alors, refusa de se laisser reconduire par le journaliste, qu’elle renvoya tout haut à sa cabotine. Du coup, Rose, qui s’était retournée, répondit par un « Sale grue ! » entre les dents. Mais, déjà, Mignon, paternel dans les querelles de femmes, expérimenté et supérieur, l’avait poussée dehors, en la priant de finir. Derrière eux, Lucy, toute seule, descendit royalement l’escalier. Puis, ce fut la Faloise que Gaga dut emmener, malade, sanglotant comme un enfant, appelant Clarisse, filée depuis longtemps avec ses deux messieurs. Simonne aussi avait disparu. Il ne restait plus que Tatan, Léa et Maria, dont Labordette voulut bien se charger, complaisamment.
— C’est que je n’ai pas du tout envie de dormir ! répétait Nana.
Il faudrait faire quelque chose.
Elle regardait le ciel à travers les vitres, un ciel livide où couraient des nuages couleur de suie. Il était six heures. En face, de l’autre côté du boulevard Haussmann, les maisons, encore endormies, découpaient leurs toitures humides dans le petit jour ; tandis que, sur la chaussée déserte, une troupe de balayeurs passaient avec le bruit de leurs sabots. Et, devant ce réveil navré de Paris, elle se trouvait prise d’un attendrissement de jeune fille, d’un besoin de campagne, d’idylle, de quelque chose de doux et de blanc.
— Oh ! vous ne savez pas ? dit-elle en revenant à Steiner, vous allez me mener au bois de Boulogne, et nous boirons du lait.
Une joie d’enfant la faisait battre des mains. Sans attendre la réponse du banquier, qui consentait naturellement, ennuyé au fond et rêvant autre chose, elle courut jeter une pelisse sur ses épaules. Dans le salon, il n’y avait plus, avec Steiner, que la bande des jeunes gens ; mais, ayant égoutté dans le piano jusqu’au fond des verres, ils parlaient de s’en aller, lorsqu’un d’eux accourut triomphalement, tenant à la main une dernière bouteille, qu’il rapportait de l’office.
— Attendez ! attendez ! cria-t-il, une bouteille de chartreuse !… Là, il avait besoin de chartreuse ; ça va le remettre… Et maintenant, mes enfants, filons. Nous sommes idiots.
Dans le cabinet de toilette, Nana dut réveiller Zoé, qui s’était assoupie sur une chaise. Le gaz brûlait. Zoé frissonna, aida madame à mettre son chapeau et sa pelisse.
— Enfin, ça y est, j’ai fait ce que tu voulais, dit Nana qui la tutoya, dans un élan d’expansion, soulagée d’avoir pris un parti.
Tu avais raison, autant le banquier qu’un autre.
La bonne était maussade, engourdie encore. Elle grogna que madame aurait dû se décider le premier soir. Puis, comme elle la suivait dans la chambre, elle lui demanda ce qu’elle devait faire de ces deux-là. Bordenave ronflait toujours. Georges, qui était venu sournoisement enfoncer la tête dans un oreiller, avait fini par s’y endormir, avec son léger souffle de chérubin. Nana répondit qu’on les laissât dormir. Mais elle s’attendrit de nouveau, en voyant entrer Daguenet ; il la guettait de la cuisine, il avait l’air bien triste.
— Voyons, mon Mimi, sois raisonnable, dit-elle en le prenant dans ses bras, en le baisant avec toutes sortes de câlineries. Il n’y a rien de changé, tu sais que c’est toujours mon Mimi que j’adore… N’est-ce pas ? il le fallait… Je te jure, ce sera encore plus gentil. Viens demain, nous conviendrons des heures… Vite, embrasse-moi comme tu m’aimes… Oh ! plus fort, plus fort que ça !
Et elle s’échappa, elle rejoignit Steiner, heureuse, reprise par son idée de boire du lait. Dans l’appartement vide, le comte de Vandeuvres demeurait seul avec l’homme décoré qui avait récité le Sacrifice d’Abraham, tous deux cloués à la table de jeu, ne sachant plus où ils étaient, ne voyant pas le plein jour ; tandis que Blanche avait pris le parti de se coucher sur un canapé, pour tâcher de dormir.
— Ah ! Blanche en est ! cria Nana. Nous allons boire du lait, ma chère… Venez donc, vous retrouverez Vandeuvres ici.
Blanche se leva paresseusement. Cette fois, la face congestionnée du banquier blêmit de contrariété, à l’idée d’emmener cette grosse fille qui allait le gêner.
Mais les deux femmes le tenaient déjà, répétant :
— Vous savez, nous voulons qu’on le tire devant nous.
V
On donnait, aux Variétés, la trente-quatrième représentation de la Blonde Vénus. Le premier acte venait de finir. Dans le foyer des artistes, Simonne, en petite blanchisseuse, était debout devant la console surmontée d’une glace, entre les deux portes d’angle, s’ouvrant en pan coupé sur le couloir des loges. Toute seule, elle s’étudiait et se passait un doigt sous les yeux, pour corriger son maquillage ; tandis que des becs de gaz, aux deux côtés de la glace, la chauffaient d’un coup de lumière crue.
— Est-ce qu’il est arrivé ? demanda Prullière, qui entra, dans son costume d’Amiral suisse, avec son grand sabre, ses bottes énormes, son plumet immense.
— Qui ça ? dit Simonne sans se déranger, riant à la glace, pour voir ses lèvres.
— Le prince.
— Je ne sais pas, je descends,… Ah ! il doit venir. Il vient donc tous les jours !
Prullière s’était approché de la cheminée, qui faisait face à la console, et où brûlait un feu de coke ; deux autres becs de gaz y flambaient, largement. Il leva les yeux, regarda l’horloge et le baromètre, à gauche et à droite, que des sphinx dorés, de style Empire, accompagnaient. Puis, il s’allongea dans un vaste fauteuil à oreillettes, dont le velours vert, usé par quatre générations de comédiens, avait pris des tons jaunes ; et il resta là, immobile, les yeux vagues, dans l’attitude lasse et résignée des artistes habitués aux attentes de leur entrée en scène.
Le vieux Bosc venait de paraître à son tour, traînant les pieds, toussant, enveloppé d’un ancien carrick jaune, dont un pan, glissé d’une épaule, laissait voir la casaque lamée d’or du roi Dagobert.
Un instant, après avoir posé sa couronne sur le piano, sans dire une parole, il piétina, maussade, l’air brave homme pourtant, avec ses mains qu’un commencement d’alcoolisme agitait ; tandis qu’une longue barbe blanche donnait un aspect vénérable à sa face enflammée d’ivrogne. Puis, dans le silence, comme une giboulée fouettait les vitres de la grande fenêtre carrée, qui s’ouvrait sur la cour, il eut un geste dégoûté.
— Quel cochon de temps ! grogna-t-il.
Simone et Prullière ne bougèrent pas. Quatre ou cinq tableaux, des paysages, un portrait de l’acteur Vernet, jaunissaient à la chaleur du gaz.
Sur un fût de colonne, un buste de Potier, une des anciennes gloires des Variétés, regardait de ses yeux vides. Mais il y eut un éclat de voix. C’était Fontan, dans son costume du second acte, en garçon chic, tout habillé de jaune, ganté de jaune.
— Dites donc ! cria-t-il en gesticulant, vous ne savez pas ? c’est ma fête, aujourd’hui.
— Tiens ! demanda Simonne, qui s’approcha avec un sourire, comme attirée par son grand nez et sa bouche largement fendue de comique, tu t’appelles donc Achille ?
— Juste !… Et je vais faire dire à madame Bron de monter du champagne, après le deux.
Depuis un moment, une sonnette au loin tintait. Le son prolongé s’affaiblit, puis revint ; et, quand la sonnette eut cessé, un cri courut, monta et descendit l’escalier, se perdit dans les couloirs : « En scène pour le deux !… En scène pour le deux !… » Ce cri se rapprochait, un petit homme blafard passa devant les portes du foyer, où il jeta de toute la puissance de sa voix grêle : « En scène pour le deux ! »
— Fichtre ! du champagne ! dit Prullière, sans paraître avoir entendu ce vacarme, tu vas bien !
— Moi, à ta place, je le ferais venir du café, déclara lentement le vieux Bosc, qui s’était assis sur une banquette de velours vert, la tête appuyée au mur.
Mais Simonne disait qu’il fallait respecter les petits bénéfices de madame Bron. Elle tapait des mains, allumée, mangeant du regard Fontan, dont le masque en museau de chèvre remuait, dans un jeu continuel des yeux, du nez et de la bouche.
— Oh ! ce Fontan ! murmurait-elle, il n’y a que lui, il n’y a que lui !
Les deux portes du foyer restaient grandes ouvertes sur le corridor menant aux coulisses. Le long du mur jaune, vivement éclairé par une lanterne à gaz qu’on ne voyait pas, des silhouettes rapides filaient, des hommes costumés, des femmes à demi nues, enveloppées dans des châles, toute la figuration du second acte, les chien-lits du bastringue de la Boule Noire ; et l’on entendait, au bout du corridor, la dégringolade des pieds tapant les cinq marches de bois qui descendaient sur la scène. Comme la grande Clarisse passait en courant, Simonne l’appela ; mais elle répondit qu’elle revenait tout de suite. Et elle reparut presque aussitôt en effet, grelottante sous la mince tunique et l’écharpe d’Iris.
— Sapristi ! dit-elle, il ne fait pas chaud ; et moi qui ai laissé ma fourrure dans ma loge !
Puis, debout devant la cheminée, grillant ses jambes, dont le maillot se moirait de rose vif, elle reprit :
— Le prince est arrivé.
— Ah ! crièrent les autres curieusement.
— Oui, je courais pour ça, je voulais voir… Il est dans la première avant-scène de droite, la même que jeudi.
Hein ? c’est la troisième fois qu’il vient en huit jours. A-t-elle une chance, cette Nana !… Moi, je pariais qu’il ne viendrait plus.
Simonne ouvrait la bouche. Mais ses paroles furent couvertes par un nouveau cri, qui éclata près du foyer. La voix aiguë de l’avertisseur lançait dans le couloir, à toute volée : « C’est frappé ! »
— Ça commence à être joli, trois fois, dit Simonne, lorsqu’elle put parler. Vous savez qu’il ne veut pas aller chez elle ; il l’emmène chez lui. Et il paraît que ça lui coûte bon.
— Parbleu ! quand on va en ville ! murmura méchamment Prullière, en se levant pour jeter dans la glace un coup d’œil de bel homme adoré des loges.
— C’est frappé ! c’est frappé ! répétait la voix de plus en plus perdue de l’avertisseur, courant les étages et les corridors.
Alors, Fontan, qui savait comment ça s’était passé la première fois entre le prince et Nana, raconta l’histoire aux deux femmes serrées contre lui, riant très haut, quand il se baissait, pour donner certains détails. Le vieux Bosc n’avait pas remué, plein d’indifférence. Ces machines-là ne l’intéressaient plus. Il caressait un gros chat rouge, couché en rond sur la banquette, béatement ; et il finit par le prendre entre ses bras, avec la bonhomie tendre d’un roi gâteux. Le chat faisait le gros dos ; puis, après avoir flairé longuement la grande barbe blanche, répugné sans doute par l’odeur de colle, il retourna dormir en rond sur la banquette. Bosc restait grave et absorbé.
— Ça ne fait rien, moi, à ta place, je prendrais le champagne au café, il est meilleur, dit-il tout d’un coup à Fontan, comme celui-ci finissait son histoire.
— C’est commencé ! jeta la voix longue et déchirée de l’avertisseur.
C’est commencé ! c’est commencé !
Le cri roula un instant. Un bruit de pas rapides avait couru. Par la porte du couloir brusquement ouverte, il vint une bouffée de musique, une lointaine rumeur ; et la porte retomba, on entendit le coup sourd du battant rembourré.
De nouveau, une paix lourde régnait dans le foyer des artistes, comme à cent lieues de cette salle, où toute une foule applaudissait. Simonne et Clarisse en étaient toujours sur Nana. En voilà une qui ne se pressait guère ! La veille encore elle avait manqué son entrée. Mais tous se turent, une grande fille venait d’allonger la tête, puis, voyant qu’elle se trompait, avait filé au fond du couloir. C’était Satin, avec un chapeau et une voilette, prenant des airs de daine en visite. Une jolie roulure ! murmura Prullière, qui la rencontrait depuis un an au café des Variétés. Et Simonne conta comment Nana, ayant reconnu Satin, une ancienne amie de pension, s’était toquée d’elle et tannait Bordenave pour qu’il la fit débuter.
— Tiens ! bonsoir, dit Fontan en donnant des poignées de main à Mignon et à Fauchery qui entraient.
Le vieux Bosc lui-même tendit les doigts, pendant que les deux femmes embrassaient Mignon.
— Une belle salle, ce soir ? demanda Fauchery.
— Oh ! superbe ! répondit Prullière. Il faut voir comme ils gobent !
— Dites donc, mes enfants, fit remarquer Mignon, ça doit être à vous.
Oui, tout à l’heure. Ils n’étaient que de la quatrième scène. Seul, Bosc se leva avec l’instinct du vieux brûleur de planches qui sent venir sa réplique.
Justement, l’avertisseur paraissait à la porte.
— Monsieur Bosc ! mademoiselle Simonne ! appela-t-il.
Vivement, Simonne jeta une pelisse fourrée sur ses épaules et sortit. Bosc, sans se hâter, alla chercher sa couronne, qu’il se posa au front, d’une tape ; puis, traînant son manteau, mal d’aplomb sur ses jambes, il s’en alla, grognant, de l’air fâché d’un homme qu’on dérange.
— Vous avez été bien aimable dans votre dernière chronique, reprit Fontan en s’adressant à Fauchery. Seulement, pourquoi dites-vous que les comédiens sont vaniteux ?
— Oui, mon petit, pourquoi dis-tu ça ? s’écria Mignon, qui abattit ses mains énormes sur les épaules grêles du journaliste, dont la taille plia.
Prullière et Clarisse retinrent un éclat de rire. Depuis quelque temps, tout le théâtre s’amusait d’une comédie qui se jouait dans les coulisses. Mignon, furieux du caprice de sa femme, vexé de voir ce Fauchery n’apporter au ménage qu’une publicité discutable, avait imaginé de se venger en le comblant de marques d’amitié ; chaque soir, quand il le rencontrait sur la scène, il le bourrait de coups, comme emporté par un excès de tendresse ; et Fauchery, chétif à côté de ce colosse, devait accepter les tapes en souriant d’un air contraint, pour ne pas se fâcher avec le mari de Rose.
— Ah ! mon gaillard, vous insultez Fontan ! reprit Mignon, poussant la farce. En garde ! Une, deux, et v’lan dans la poitrine !
Il s’était fendu, il avait porté une telle botte au jeune homme, que celui-ci resta un instant très pâle, la parole coupée. Mais, d’un clignement de paupière, Clarisse montrait aux autres Rose Mignon, debout sur le seuil du foyer.
Rose avait vu la scène. Elle marcha droit vers le journaliste, comme si elle n’apercevait pas son mari ; et, se haussant, les bras nus, dans son costume de Bébé, elle présenta le front, avec une moue de câlinerie enfantine.
— Bonsoir, bébé, dit Fauchery, qui, familièrement, la baisa. C’étaient là ses dédommagements. Mignon ne parut même pas remarquer ce baiser ; tout le monde embrassait sa femme au théâtre. Mais il eut un rire, en jetant un mince coup d’œil sur le journaliste ; sûrement celui-ci allait payer cher la bravade de Rose.
Dans le couloir, la porte rembourrée s’ouvrit et retomba, soufflant jusqu’au foyer une tempête d’applaudissements. Simonne revenait après sa scène.
— Oh ! le père Bosc a fait un effet ! cria-t-elle. Le prince se tortillait de rire, et il applaudissait avec les autres, comme si on l’avait payé… Dites donc, connaissez-vous le grand monsieur qui est à côté du prince, dans l’avant-scène ? Un bel homme, l’air très digne, des favoris superbes.
— C’est le comte Muffat, répondit Fauchery. Je sais que le prince, avant-hier, chez l’impératrice, l’avait invité à dîner pour ce soir… Il l’aura débauché ensuite.
— Tiens ! le comte Muffat, nous connaissons son beau-père, n’est-ce pas, Auguste ? dit Rose en s’adressant à Mignon. Tu sais, le marquis de Chouard, chez qui je suis allée chanter ?… Justement, il est aussi dans la salle. Je l’ai aperçu au fond d’une loge. En voilà un vieux…
Prullière, qui venait de coiffer son immense plumet, se retourna pour l’appeler.
— Eh ! Rose, allons-y.
Elle le suivit en courant, sans achever sa phrase.
À ce moment, la concierge du théâtre, madame Bron, passait devant la porte, avec un énorme bouquet entre les bras. Simonne demanda plaisamment si c’était pour elle ; mais la concierge, sans répondre, désigna du menton la loge de Nana, au fond du couloir. Cette Nana ! on la couvrait de fleurs. Puis, comme madame Bron revenait, elle remit une lettre à Clarisse, qui laissa échapper un juron étouffé. Encore ce raseur de la Faloise ! en voilà un homme qui ne voulait pas la lâcher ! Et lorsqu’elle apprit que le monsieur attendait, chez la concierge, elle cria :
— Dites-lui que je descends après l’acte… Je vas lui coller ma main sur la figure.
Fontan s’était précipité, répétant :
— Madame Bron, écoutez… Écoutez donc, madame Bron… Montez à l’entracte six bouteilles de champagne.
Mais l’avertisseur avait reparu, essoufflé, la voix chantante.
— Tout le monde en scène !… À vous, monsieur Fontan ! Dépêchez ! dépêchez !
— Oui, oui, on y va, père Barillot, répondit Fontan, ahuri. Et, courant derrière madame Bron, il reprenait :
— Hein ? c’est entendu, six bouteilles de champagne, dans le foyer, à l’entracte… C’est ma fête, c’est moi qui paie…
Simonne et Clarisse s’en étaient allées, avec un grand bruit de jupes. Tout s’engouffra ; et, lorsque la porte du couloir fut retombée sourdement, on entendit, dans le silence du foyer, une nouvelle giboulée qui battait la fenêtre. Barillot, un petit vieillard blême, garçon de théâtre depuis trente ans, s’était familièrement approché de Mignon, en présentant sa tabatière ouverte.
Cette prise offerte et acceptée lui donnait une minute de repos, dans ses continuelles courses à travers l’escalier et les couloirs des loges. Il y avait bien encore madame Nana, comme il la nommait ; mais celle-là n’en faisait qu’à sa tête et se fichait des amendes ; quand elle voulait manquer son entrée, elle la manquait. Il s’arrêta, étonné, murmurant :
— Tiens ! elle est prête, la voici… Elle doit savoir que le prince est arrivé.
Nana, en effet, parut dans le corridor, vêtue en Poissarde, les bras et le visage blancs, avec deux plaques roses sous les yeux. Elle n’entra pas, elle envoya simplement un signe de tête à Mignon et à Fauchery.
— Bonjour, ça va bien ?
Mignon seul serra la main qu’elle tendait. Et Nana continua son chemin, royalement, suivie par son habilleuse qui, tout en lui marchant sur les talons, se penchait pour arranger les plis de sa jupe. Puis, derrière l’habilleuse, fermant le cortège, venait Satin, tâchant d’avoir un air comme il faut et s’ennuyant déjà à crever.
— Et Steiner ? demanda brusquement Mignon.
— Monsieur Steiner est parti hier pour le Loiret, dit Barillot, qui retournait sur la scène. Je crois qu’il va acheter là-bas une campagne…
— Ah ! oui, je sais, la campagne de Nana.
Mignon était devenu grave. Ce Steiner qui avait promis un hôtel à Rose, autrefois ! Enfin, il fallait ne se fâcher avec personne, c’était une occasion à retrouver. Pris de rêverie, mais supérieur toujours, Mignon se promenait de la cheminée à la console. Il n’y avait plus que lui et Fauchery dans le foyer.
Le journaliste, fatigué, venait de s’allonger au fond du grand fauteuil ; et il restait bien tranquille, les paupières demi-closes, sous les regards que l’autre jetait en passant. Quand ils étaient seuls, Mignon dédaignait de le bourrer de tapes ; à quoi bon ? puisque personne n’aurait joui de la scène. Il se désintéressait trop pour s’amuser lui-même à ses farces de mari goguenard. Fauchery, heureux de ce répit de quelques minutes, allongeait languissamment les pieds devant le feu, les yeux en l’air, voyageant du baromètre à la pendule. Dans sa marche, Mignon se planta en face du buste de Potier, le regarda sans le voir, puis retourna devant la fenêtre, où le trou sombre de la cour se creusait. La pluie avait cessé, un silence profond s’était fait, alourdi encore par la grosse chaleur du coke et le flamboiement des becs de gaz. Plus un bruit ne montait des coulisses. L’escalier et les couloirs semblaient morts. C’était une de ces paix étouffées de fin d’acte, lorsque toute la troupe enlève sur la scène le vacarme assourdissant de quelque finale, tandis que le foyer vide s’endort dans un bourdonnement d’asphyxie.
— Ah ! les chameaux ! s’écria tout à coup la voix enrouée de Bordenave.
Il arrivait seulement, et il gueulait déjà contre deux figurantes, qui avaient failli s’étaler en scène, parce qu’elles faisaient les imbéciles. Quand il aperçut Mignon et Fauchery, il les appela, pour leur montrer quelque chose : le prince venait de demander à complimenter Nana dans sa loge, pendant l’entracte. Mais, comme il les emmenait sur le théâtre, le régisseur passa.
— Collez donc une amende à ces rosses de Fernande et de Maria ! dit furieusement Bordenave.
Puis, se calmant, tâchant d’attraper une dignité de père noble, après s’être passé son mouchoir sur la face, il ajouta :
— Je vais recevoir Son Altesse.
La toile tombait, au milieu d’une salve prolongée d’applaudissements. Aussitôt, il y eut une débandade, dans la demi-obscurité de la scène, que la rampe n’éclairait plus ; les acteurs et les figurants se hâtaient de regagner leurs loges, tandis que les machinistes enlevaient rapidement le décor. Cependant, Simonne et Clarisse étaient restées au fond, causant à voix basse. En scène, entre deux de leurs répliques, elles venaient d’arranger une affaire. Clarisse, tout bien examiné, préférait ne pas voir la Faloise, qui ne se décidait plus à la lâcher pour se mettre avec Gaga. Simonne irait simplement lui expliquer qu’on ne se collait pas à une femme de cette façon. Enfin, elle l’exécuterait.
Alors, Simonne, en blanchisseuse d’opéra-comique, les épaules couvertes de sa fourrure, descendit l’étroit escalier tournant, aux marches grasses, aux murailles humides, qui menait à la loge de la concierge. Cette loge, placée entre l’escalier des artistes et l’escalier de l’administration, fermée à droite et à gauche par de larges cloisons vitrées, était comme une grande lanterne transparente, où brûlaient violemment deux flammes de gaz. Dans un casier, des lettres, des journaux s’empilaient. Sur la table, il y avait des bouquets de fleurs, qui attendaient à côté d’assiettes sales oubliées et d’un vieux corsage dont la concierge refaisait les boutonnières. Et, au milieu de ce désordre de soupente mal tenue, des messieurs du monde, gantés, corrects, occupaient les quatre vieilles chaises de paille, l’air patient et soumis, tournant vivement la tête, chaque fois que madame Bron redescendait du théâtre avec des réponses. Elle venait justement de remettre une lettre à un jeune homme, qui s’était hâté de l’ouvrir dans le vestibule, sous le bec de gaz, et qui avait légèrement pâli, en trouvant cette phrase classique, lue tant de fois à cette place : « Pas possible ce soir, mon chéri, je suis prise. »
La Faloise était sur une des chaises, au fond, entre la table et le poêle ; il semblait décidé à passer la soirée là, inquiet pourtant, rentrant ses longues jambes, parce que toute une portée de petits chats noirs s’acharnaient autour de lui, tandis que la chatte, assise sur son derrière, le regardait fixement de ses yeux jaunes.
— Tiens, c’est vous, mademoiselle Simonne, que voulez-vous donc ? demanda la concierge.
Simonne la pria de faire sortir la Faloise. Mais madame Bron ne put la contenter tout de suite. Elle tenait sous l’escalier, dans une sorte d’armoire profonde, une buvette où les figurants descendaient boire pendant les entractes ; et comme elle avait là cinq ou six grands diables, encore vêtus en chienlits de la Boule-Noire, crevant de soif et pressés, elle perdait un peu la tête. Un gaz flambait dans l’armoire ; on y voyait une table recouverte d’une feuille d’étain et des planches garnies de bouteilles entamées. Quand on ouvrait la porte de ce trou à charbon, un souffle violent d’alcool en sortait, qui se mêlait à l’odeur de graillon de la loge et au parfum pénétrant des bouquets laissés sur la table.
— Alors, reprit la concierge quand elle eut servi les figurants, c’est ce petit brun là-bas, que vous voulez ?
— Mais non, pas de bêtise ! dit Simonne. C’est le maigre, à côté du poêle, celui dont votre chatte sent le pantalon.
Et elle emmena la Faloise dans le vestibule, pendant que les autres messieurs se résignaient, étouffant, pris à la gorge, et que les chienlits buvaient le long des marches de l’escalier, en s’allongeant des claques, avec des gaietés enrouées de soûlards.
En haut, sur la scène, Bordenave s’emportait contre les machinistes, qui n’en finissaient pas d’enlever le décor.
C’était fait exprès, le prince allait recevoir quelque ferme sur la tête.
— Appuyez ! Appuyez ! criait le chef d’équipe.
Enfin, la toile de fond monta, la scène était libre. Mignon, qui guettait Fauchery, saisit l’occasion pour recommencer ses bourrades. Il l’empoigna dans ses grands bras, en criant :
— Prenez donc garde ! ce mât a failli vous écraser.
Et il l’emportait, et il le secouait, avant de le remettre par terre. Devant les rires exagérés des machinistes, Fauchery devint pâle ; ses lèvres tremblaient, il fut sur le point de se révolter, pendant que Mignon se faisait bonhomme, lui donnant sur l’épaule des tapes affectueuses à le casser en deux, répétant :
— C’est que je tiens à votre santé, moi !… Fichtre ! je serais joli, s’il vous arrivait malheur !
Mais un murmure courut : « Le prince ! Le prince ! » Et chacun tourna les yeux vers la petite porte de la salle. On n’apercevait encore que le dos rond de Bordenave, avec son cou de boucher, qui se pliait et se renflait dans une série de saluts obséquieux. Puis, le prince parut, grand, fort, la barbe blonde, la peau rose, d’une distinction de viveur solide, dont les membres carrés s’indiquaient sous la coupe irréprochable de la redingote. Derrière lui, marchaient le comte Muffat et le marquis de Chouard. Ce coin du théâtre était obscur, le groupe s’y noyait, au milieu de grandes ombres mouvantes. Pour parler à un fils de reine, au futur héritier d’un trône, Bordenave avait pris une voix de montreur d’ours, tremblante d’une fausse émotion. Il répétait :
— Si Son Altesse veut bien me suivre…
Son Altesse daignerait-elle passer par ici… Que Son Altesse prenne garde…
Le prince ne se hâtait nullement, très intéressé, s’attardant au contraire à regarder la manœuvre des machinistes. On venait de descendre une herse, et cette rampe de gaz, suspendue dans ses mailles de fer, éclairait la scène d’une raie large de clarté. Muffat surtout, qui n’avait jamais visité les coulisses d’un théâtre, s’étonnait, pris d’un malaise, d’une répugnance vague mêlée de peur. Il levait les yeux vers le cintre, où d’autres herses, dont les becs étaient baissés, mettaient des constellations de petites étoiles bleuâtres, dans le chaos du gril et des fils de toutes grosseurs, des ponts volants, des toiles de fond étalées en l’air, comme d’immenses linges qui séchaient.
— Chargez ! cria tout à coup le chef des machinistes.
Et il fallut que le prince lui-même prévînt le comte. Une toile descendait. On posait le décor du troisième acte, la grotte du mont Etna. Des hommes plantaient des mâts dans les costières, d’autres allaient prendre les châssis, contre les murs de la scène, et venaient les attacher aux mâts, avec de fortes cordes. Au fond, pour produire le coup de lumière que jetait la forge ardente de Vulcain, un lampiste avait fixé un portant, dont il allumait les becs garnis de verres rouges. C’était une confusion, une apparente bousculade, où les moindres mouvements étaient réglés ; tandis que, dans cette hâte, le souffleur, pour délasser ses jambes, se promenait à petits pas.
— Son Altesse me comble, disait Bordenave en s’inclinant toujours. Le théâtre n’est pas grand, nous faisons ce que nous pouvons…
Maintenant, si Son Altesse daigne me suivre…
Déjà le comte Muffat se dirigeait vers le couloir des loges. La pente assez rapide de la scène l’avait surpris, et son inquiétude venait beaucoup de ce plancher qu’il sentait mobile sous ses pieds ; par les costières ouvertes, on apercevait les gaz brûlant dans les dessous ; c’était une vie souterraine, avec des profondeurs d’obscurité, des voix d’hommes, des souffles de cave. Mais, comme il remontait, un incident l’arrêta. Deux petites femmes, en costume pour le troisième acte, causaient devant l’œil du rideau. L’une d’elles, les reins tendus, élargissant le trou avec ses doigts, pour mieux voir, cherchait dans la salle.
— Je le vois, dit-elle brusquement. Oh ! cette gueule !
Bordenave, scandalisé, se retint pour ne pas lui lancer un coup de pied dans le derrière. Mais le prince souriait, l’air heureux et excité d’avoir entendu ça, couvant du regard la petite femme qui se fichait de Son Altesse. Elle riait effrontément. Cependant, Bordenave décida le prince à le suivre. Le comte Muffat, pris de sueur, venait de retirer son chapeau ; ce qui l’incommodait surtout, c’était l’étouffement de l’air, épaissi, surchauffé, où traînait une odeur forte, cette odeur des coulisses, puant le gaz, la colle des décors, la saleté des coins sombres, les dessous douteux des figurantes. Dans le couloir, la suffocation augmentait encore ; des aigreurs d’eaux de toilette, des parfums de savons, descendus des loges, y coupaient par instants l’empoisonnement des haleines. En passant, le comte leva la tête, jeta un coup d’œil dans la cage de l’escalier, saisi du brusque flot de lumière et de chaleur qui lui tombait sur la nuque.
Il y avait, en haut, des bruits de cuvette, des rires et des appels, un vacarme de portes dont les continuels battements lâchaient des senteurs de femme, le musc des fards mêlé à la rudesse fauve des chevelures. Et il ne s’arrêta pas, hâtant sa marche, fuyant presque, en emportant à fleur de peau le frisson de cette trouée ardente sur un monde qu’il ignorait.
— Hein ? c’est curieux, un théâtre, disait le marquis de Chouard, de l’air enchanté d’un homme qui se retrouve chez lui.
Mais Bordenave venait d’arriver enfin à la loge de Nana, au fond du couloir. Il tourna tranquillement le bouton de la porte ; puis, s’effaçant :
— Si Son Altesse veut bien entrer…
Un cri de femme surprise se fit entendre, et l’on vit Nana, nue jusqu’à la ceinture, qui se sauvait derrière un rideau, tandis que son habilleuse, en train de l’essuyer, demeurait avec la serviette en l’air.
— Oh ! c’est bête d’entrer comme ça ! criait Nana cachée. N’entrez pas, vous voyez bien qu’on ne peut pas entrer !
Bordenave parut mécontent de cette fuite.
— Restez donc, ma chère, ça ne fait rien, dit-il. C’est Son Altesse. Allons, ne soyez pas enfant.
Et, comme elle refusait de paraître, secouée encore, riant déjà pourtant, il ajouta d’une voix bourrue et paternelle :
— Mon Dieu ! ces messieurs savent bien comment une femme est faite.
Ils ne vous mangeront pas.
— Mais ce n’est pas sûr, dit finement le prince.
Tout le monde se mit à rire, d’une façon exagérée, pour faire sa cour.
Un mot exquis, tout à fait parisien, comme le remarqua Bordenave. Nana ne répondait plus, le rideau remuait, elle se décidait sans doute. Alors, le comte Muffat, le sang aux joues, examina la loge. C’était une pièce carrée, très basse de plafond, tendue entièrement d’une étoffe havane clair. Le rideau de même étoffe, porté par une tringle de cuivre, ménageait au fond une sorte de cabinet. Deux larges fenêtres ouvraient sur la cour du théâtre, à trois mètres au plus d’une muraille lépreuse, contre laquelle, dans le noir de la nuit, les vitres jetaient des carrés jaunes. Une grande psyché faisait face à une toilette de marbre blanc, garnie d’une débandade de flacons et de boîtes de cristal, pour les huiles, les essences et les poudres. Le comte s’approcha de la psyché, se vit très rouge, de fines gouttes de sueur au front ; il baissa les yeux, il vint se planter devant la toilette, où la cuvette pleine d’eau savonneuse, les petits outils d’ivoire épars, les éponges humides, parurent l’absorber un instant. Ce sentiment de vertige qu’il avait éprouvé à sa première visite chez Nana, boulevard Haussmann, l’envahissait de nouveau. Sous ses pieds, il sentait mollir le tapis épais de la loge ; les becs de gaz, qui brûlaient à la toilette et à la psyché, mettaient des sifflements de flamme autour de ses tempes. Un moment, craignant de défaillir dans cette odeur de femme qu’il retrouvait, chauffée, décuplée sous le plafond bas, il s’assit au bord du divan capitonné, entre les deux fenêtres. Mais il se releva tout de suite, retourna près de la toilette, ne regarda plus rien, les yeux vagues, songeant à un bouquet de tubéreuses, qui s’était fané dans sa chambre autrefois, et dont il avait failli mourir. Quand les tubéreuses se décomposent, elles ont une odeur humaine.
— Dépêche-toi donc ! souffla Bordenave, en passant la tête derrière le rideau.
Le prince d’ailleurs, écoutait complaisamment le marquis de Chouard, qui, prenant sur la toilette la patte de fièvre, expliquait comment on étalait le blanc gras. Dans un coin, Satin, avec son visage pur de vierge, dévisageait les messieurs ; tandis que l’habilleuse, madame Jules, préparait le maillot et la tunique de Vénus. Madame Jules n’avait plus d’âge, le visage parcheminé, avec ces traits immobiles des vieilles filles que personne n’a connues jeunes. Celle-là s’était desséchée dans l’air embrasé des loges, au milieu des cuisses et des gorges les plus célèbres de Paris. Elle portait une éternelle robe noire déteinte, et sur son corsage plat et sans sexe, une forêt d’épingles étaient piquées, à la place du cœur.
Je vous demande pardon, messieurs, dit Nana en écartant le rideau, mais j’ai été surprise…
Tous se tournèrent. Elle ne s’était pas couverte du tout, elle venait simplement de boutonner un petit corsage de percale, qui lui cachait à demi la gorge. Lorsque ces messieurs l’avaient mise en fuite, elle se déshabillait à peine, ôtant vivement son costume de Poissarde. Par-derrière, son pantalon laissait passer encore un bout de sa chemise. Et les bras nus, les épaules nues, la pointe des seins à l’air, dans son adorable jeunesse de blonde grasse, elle tenait toujours le rideau d’une main, comme pour le tirer de nouveau, au moindre effarouchement.
— Oui, j’ai été surprise, jamais je n’oserai… balbutiait-elle, en jouant la confusion, avec des tons roses sur le cou et des sourires embarrassés.
— Allez donc, puisqu’on vous trouve très bien ! cria Bordenave.
Elle risqua encore des mines hésitantes d’ingénue, se remuant comme chatouillée, répétant :
— Son Altesse me fait trop d’honneur…
Je prie Son Altesse de m’excuser, si je la reçois ainsi…
— C’est moi qui suis importun, dit le prince ; mais je n’ai pu, madame, résister au désir de vous complimenter…
Alors, tranquillement, pour aller à la toilette, elle passa en pantalon au milieu de ces messieurs, qui s’écartèrent. Elle avait les hanches très fortes, le pantalon ballonnait, pendant que, la poitrine en avant, elle saluait encore avec son fin sourire. Tout d’un coup, elle parut reconnaître le comte Muffat, et elle lui tendit la main, en amie. Puis, elle le gronda de n’être pas venu à son souper. Son Altesse daignait plaisanter Muffat, qui bégayait, frissonnant d’avoir tenu une seconde, dans sa main brûlante, cette petite main, fraîche des eaux de toilette. Le comte avait fortement dîné chez le prince, grand mangeur et beau buveur. Tous deux étaient même un peu gris. Mais ils se tenaient très bien. Muffat, pour cacher son trouble, ne trouva qu’une phrase sur la chaleur.
— Mon Dieu ! qu’il fait chaud ici, dit-il. Comment faites-vous, madame, pour vivre dans une pareille température ?
Et la conversation allait partir de là, lorsque des voix bruyantes s’élevèrent à la porte de la loge. Bordenave tira la planchette d’un judas grisé de couvent. C’était Fontan, suivi de Prullière et de Bosc, ayant tous trois des bouteilles sous les bras, et les mains chargées de verres. Il frappait, il criait que c’était sa fête, qu’il payait du champagne. Nana, d’un regard, avait consulté le prince. Comment donc ! Son Altesse ne voulait gêner personne, elle serait trop heureuse ! Mais, sans attendre la permission, Fontan entrait, zézayant, répétant :
— Moi pas pignouf, moi payer du champagne…
Brusquement, il aperçut le prince, qu’il ne savait pas là.
Il s’arrêta court, il prit un air de bouffonne solennité, en disant :
— Le roi Dagobert est dans le corridor, qui demande à trinquer avec Son Altesse Royale.
Le prince ayant souri, on trouva ça charmant. Cependant, la loge était trop petite pour tout ce monde. Il fallut s’entasser, Satin et madame Jules au fond, contre le rideau, les hommes serrés autour de Nana demi-nue. Les trois acteurs avaient encore leurs costumes du second acte. Tandis que Prullière ôtait son chapeau d’Amiral suisse, dont l’immense plumet n’aurait pas tenu sous le plafond, Bosc, avec sa casaque de pourpre et sa couronne de fer-blanc, se raffermissait sur ses jambes d’ivrogne et saluait le prince, en monarque qui reçoit le fils d’un puissant voisin. Les verres étaient pleins, on trinqua.
— Je bois à Votre Altesse ! dit royalement le vieux Bosc.
— À l’armée ! ajouta Prullière.
— À Vénus ! cria Fontan.
Complaisamment, le prince balançait son verre. Il attendit, il salua trois fois, en murmurant :
— Madame… amiral… sire…
Et il but d’un trait. Le comte Muffat et le marquis de Chouard l’avaient imité. On ne plaisantait plus, on était à la cour. Ce monde du théâtre prolongeait le monde réel, dans une farce grave, sous la buée ardente du gaz. Nana, oubliant qu’elle était en pantalon, avec son bout de chemise, jouait la grande dame, la reine Vénus, ouvrant ses petits appartements aux personnages de l’État. À chaque phrase, elle lâchait les mots d’Altesse Royale, elle faisait des révérences convaincues, traitait ces chienlits de Bosc et de Prullière en souverain que son ministre accompagne.
Et personne ne souriait de cet étrange mélange, de ce vrai prince, héritier d’un trône, qui buvait le champagne d’un cabotin, très à l’aise dans ce carnaval des dieux, dans cette mascarade de la royauté, au milieu d’un peuple d’habilleuses et de filles, de rouleurs de planches et de montreurs de femmes. Bordenave, enlevé par cette mise en scène, songeait aux recettes qu’il ferait, si Son Altesse avait consenti à paraître comme ça, au second acte de la Blonde Vénus.
— Dites donc, cria-t-il, devenant familier, nous allons faire descendre mes petites femmes.
Nana ne voulut pas. Elle-même pourtant se lâchait. Fontan l’attirait, avec son masque de grotesque. Se frottant contre lui, le couvant d’un regard de femme enceinte qui a envie de manger quelque chose de malpropre, elle le tutoya tout à coup.
— Voyons, verse, grande bête !
Fontan remplit de nouveau les verres, et l’on but, en répétant les mêmes toasts.
— À Son Altesse !
