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Pardaillan et Fausta

Pardaillan et Fausta

de Michel Zévaco

>Chapitre 1 LA MORT DE FAUSTA

À l’aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur la Rome des papes – la Rome de Sixte Quint. En même temps, la rumeur sourde qui déferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous était sur la place del Popolo. Là se dressait un échafaud. Là, tout à l’heure, la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette tête roulera. Cette tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple de Rome, ainsi qu’il est dit dans la sentence… Et ce sera la tête d’une femme jeune et belle,dont le nom prestigieux, évocateur de la plus étrange aventure de ces siècles lointains, est murmuré avec une sorte d’admiration parle peuple qui s’assemble autour de l’échafaud :

– Fausta ! Fausta ! C’est Fausta qui va mourir !…

* * * * *

La princesse Fausta était enfermée au château Saint-Ange depuis dix mois qu’elle avait été faite prisonnière dans cette Rome même où elle avait attiré le chevalier de Pardaillan… le seul homme qu’elle eût aimé… celui à qui elle s’était donnée… celui qu’elle avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait mort. C’est ce que la formidable aventurière, qui avait rêvé de renouer avec la tradition de la papesse Jeanne, attendait, le jour où serait exécutée la sentence de mort prononcée contre elle. Chose terrible,il avait été sursis à l’exécution de la sentence parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu’elle allait être mère. Mais maintenant que l’enfant était venu au monde, rienne pouvait la sauver.

Et bientôt l’heure allait sonner pour Fausta d’expier son audaceet sa grande lutte contre Sixte Quint.

Ce matin-là, Fausta devait mourir !

* * * * *

Ce matin-là, dans une de ces salles d’une somptueuse élégancecomme il y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face à face,se disaient de tout près et dans la figure des paroles de hainemortelle rendues plus effrayantes par les attitudes immobiles,comme pétrifiées. Ils étaient tous deux dans la force de l’âge etbeaux tous deux. Et tous deux aussi, bien qu’appartenant àl’Église, portaient avec une grâce hautaine l’harmonieux costumedes cavaliers de l’époque : grands seigneurs, à n’en pasdouter. Et c’était bien la même haine qui grondait dans ces deuxcœurs, puisque c’était le même amour qui les avait faitsennemis.

L’un d’eux s’appelait Alexandre Peretti. Peretti ! le nomde famille de Sa Sainteté Sixte Quint. Cet homme, en effet, c’étaitle neveu du pape. Il venait d’être créé cardinal de Montalte. Ilétait ouvertement désigné pour succéder à Sixte Quint, dont ilétait le confident et le conseiller. L’autre s’appelait HerculeSfondrato ; il appartenait à l’une des plus opulentes famillesdes Romagnes, et il exerçait les fonctions de grand juge avec unesévérité qui faisait de lui l’un des plus terribles exécuteurs dela pensée de Sixte Quint.

Et voici ce que ces deux hommes se disaient :

– Écoute, Montalte, écoute ! Voici le glas qui sonne…rien ne peut la sauver maintenant, ni personne !

– J’irai me jeter aux pieds du pape, râlait le neveu deSixte Quint, et j’obtiendrai sa grâce…

– Le pape ! Mais le pape, s’il en avait la force, latuerait de ses mains plutôt que de la sauver. Tu le sais, Montalte,tu le sais, moi seul je puis sauver Fausta. Hier la sentence lui aété lue. Maintenant l’échafaud est dressé. Dans une heure, Faustaaura cessé de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur lacouronne d’épines et sur les plaies que tu renonces à elle…

– Je jure… bégaya Montalte.

Et il s’arrêta, ivre de douleur, de rage et d’horreur.

– Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu ?

Ils étaient maintenant si près l’un de l’autre qu’ils setouchaient. Leurs yeux hagards se jetèrent une dernière menace etleurs mains tourmentèrent les poignées des dagues.

– Jure, mais jure donc ! répéta Sfondrato.

– Je jure, gronda Montalte, de m’arracher le cœur plutôtque de renoncer à aimer Fausta, dût-elle me haïr d’une haine aussiimpérissable que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne porterala main sur Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même. Jejure de la défendre à moi seul contre Rome entière s’il le faut. Eten attendant, grand juge, meurs le premier, puisque c’est toi quias prononcé sa sentence.

En même temps, d’un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveudu pape Sixte Quint, leva sa dague et l’abattit sur l’épauled’Hercule Sfondrato.

Puis, avec une sorte de râle, qui était peut-être uneimprécation, peut-être une prière, Montalte s’élança au dehors.

Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les genoux. Maispresque aussitôt il se releva, défit rapidement son pourpoint etconstata que le poignard de Montalte n’avait pu traverser la cottede mailles qui ouvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terribleet murmura :

– Ces chemises d’acier que l’on fabrique à Milan sontvraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour reçu,Montalte ! et je te jure que ma dague à moi saura trouver lechemin de ton cœur !

Montalte s’était élancé dans le dédale des couloirs, des sallesimmenses, des cours et des escaliers. Il pénétra dans le passagecouvert qui reliait le Vatican au château Saint-Ange. Il parvint aucachot où Fausta vaincue attendait l’heure de mourir.

Montalte s’approcha en tremblant de la porte que gardaient deuxhallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiserles hallebardes. Mais sans doute puissante était, dans le Vatican,l’autorité du neveu de Sixte-Quint, ou peut-être sa physionomie, àce moment, était-elle terrible, car les deux gardes reculèrent.

Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveillerl’intérieur du cachot.

Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le cardinalMontalte… Fugitive, rapide et effrayante vision de rêvefunèbre.

Sur un lit étroit était étendue une jeune femme… La jeune mère…elle… Fausta… un être éblouissant de beauté. Dans ses deux mainselle a saisi l’enfant et elle l’élève d’un geste de force et dedouceur, et elle le contemple de ses yeux larges et profonds quiont l’éclat des diamants noirs.

Au pied du lit se tient une suivante.

Et Fausta, d’une voix étrangement calme, prononce :

– Myrthis, tu le prendras, tu l’emporteras loin de Rome,loin de l’Italie. N’aie crainte, nul ne s’opposera à ta sortie duchâteau Saint-Ange : j’ai obtenu cela que, moi morte, meureaussi la vengeance de Sixte-Quint.

– Je n’aurai nulle crainte, répond Myrthis avec une sortede ferveur exaltée. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, jevivrai pour lui.

Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre acte decette promesse. Une minute elle garde le silence ; puis, lesyeux fixés sur l’enfant, elle prononce encore :

– Fils de Fausta !… Fils de Pardaillan !… queseras-tu ?… Ta mère, en mourant, te donne le baiser d’orgueilet de force par quoi elle espère que son âme passera dans tonêtre !… Fils de Pardaillan et de Fausta, Queseras-tu ?…

C’est fini. Myrthis a pris dans ses bras l’enfant qu’elle doitemporter loin de Rome, loin de l’Italie, le fils de Fausta, le filsde Pardaillan. Et elle se recule, et elle se détourne, comme pourcacher à l’innocent petit être, à peine entré dans la vie, la vuede sa mère entrant dans la mort.

Fausta, d’un geste funèbrement tranquille, a ouvert un médaillond’or qu’elle porte suspendu à son cou et a versé dans une coupepréparée d’avance les grains de poison que contient cemédaillon.

C’est fini, Fausta a vidé d’un trait la coupe et elle retombesur l’oreiller… Morte.

Chapitre 2LE GRAND INQUISITEUR D’ESPAGNE

De l’autre côté de la porte retentit un effroyable crid’angoisse et d’horreur. C’est Montalte qui clame sa stupeur,Montalte que ce dénouement imprévu vient de foudroyer et quirâle :

– Morte ?… Comment ! elle est morte !…Insensé ! Comment n’ai-je pas prévu que Fausta, pour sesoustraire au contact du bourreau, se donnerait la mort !…

Et presque aussitôt, une ruée tout impulsive contre cette portequ’il martèle d’un poing furieux en bégayant :

– Vite ! vite ! Du secours !… On peut lasauver peut-être !

Et devant le néant de cette tentative, s’adressant auxhallebardiers qui assistent, impassibles, à cette crise dedésespoir :

– Ouvrez ! mais ouvrez donc, je vous dis qu’elle semeurt… qu’il faut la sauver !

L’un des deux gardes répond :

– Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur legrand juge.

– Hercule Sfondrato !… Malédiction sur moi !…

Et Montalte s’abat sur ses genoux, la tête dans ses mains,secoué de sanglots.

À ce moment une voix calme prononça ces mots :

– Moi aussi, j’ai le droit d’ouvrir cette porte… Et jel’ouvre !…

Montalte se redressa d’un bond, considéra une seconde l’hommequi venait de parler ainsi, et d’un accent de sourde terreur, mêléde respect, murmura :

– Le grand inquisiteur d’Espagne !

Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède, grandinquisiteur d’Espagne, proche parent et successeur de Diego deEspinosa, était un homme de cinquante ans, grand, fort et dephysionomie presque douce ou, pour mieux dire, il était bien rareque cette physionomie exprima ouvertement un sentiment quelconque.L’inquisiteur était à Rome depuis un mois. Il était venu yaccomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avecSixte Quint de nombreux entretiens auxquels nul n’avait assisté.Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère encore sirobuste et si redoutable athlète dans ses entrevues diplomatiques,était sorti de ses entretiens avec Espinosa de plus en plus brisé,de plus en plus vieilli. On savait aussi que l’inquisiteur devait,le lendemain, reprendre le chemin de l’Espagne.

Sur un geste impérieux d’Espinosa, les deux gardes s’inclinenten tremblant et vont se placer à l’extrémité de l’étroit couloir oùils reprennent, de loin, leur garde monotone.

Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l’a dit, ouvre laporte et pénètre dans le cachot.

Montalte se précipite à sa suite, le cœur débordant d’une joiedélirante, l’esprit soulevé par un espoir aussi puissantqu’irraisonné. Sans savoir pourquoi avec la certitude absolue qu’unmiracle va se produire là, devant lui et pour lui, il se rue versle lit étroit sur lequel repose le corps de Fausta.

Et soudain il reste cloué sur place… Ses yeux hagards se fixentavec douleur, avec rage… avec haine, sur un tout petit être, là,dans les bras de la suivante.

La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans l’espritde cet homme robuste un monde de pensées tumultueuses dont lesouffle empesté emporte et détruit tout sentiment humain, ne laisserien… rien qu’une pensée de haine mortelle… car, ce tout petit,c’est le fils de Pardaillan !

Et l’innocente créature, avertie sans doute par quelque instinctmystérieux et sûr, laisse entendre un vagissement plaintif et seblottit dans les bras de celle qui, désormais, sera sa mère.

Et Myrthis, debout, les yeux rivés sur le visage convulsé de cetinconnu, resserre sur l’enfant son étreinte presque maternelle, enun geste de protection.

Pas un détail de cette scène rapide, d’une éloquence terribledans son mutisme même, n’a échappé à l’œil observateur du grandinquisiteur.

Cependant, d’une voix calme, presque douce, il dit en montrantla porte ouverte :

– Vous êtes libre, femme. Accomplissez la missionmaternelle qui vous a été confiée… Allez, et que Dieu vousgarde !

Puis impérieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fonddu couloir :

– Laissez passer la clémence de Sixte !

Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans unmot, sans un geste, franchit le seuil de la porte, s’éloigne d’unpas rapide.

Espinosa referme la porte et vient tranquillement se placer auchevet de Fausta, morte.

Quand l’enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne versFausta dont la tête, déjà pâle, auréolée de la splendeur de seslongs cheveux, se détache sur la blancheur de l’oreiller. Il lacontemple un moment, puis il s’écroule, saisit la main de Faustaqui pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main déjàfroide et sanglote :

– Fausta ! Fausta !… Est-il vrai que tu soismorte ?…

Et soudain le voilà debout, l’œil injecté, la dague au poing, etcette fois, il hurle :

– Malheur à ceux qui me l’ont tuée !…

Mais alors il se trouve face à face avec l’inquisiteur, et commeun éclair la notion de la réalité lui revient. Alors, c’est àEspinosa qu’il s’adresse d’une voix tour à tour ardente ousuppliante :

– Monseigneur ! monseigneur ! pourquoim’avez-vous conduit ici ? Pourquoi ?… Ah ! tenez,monseigneur, je ne sais si mon esprit chavire mais il me semble…oui, je devine… je sens… je vois que vous êtes ici pour y faire unmiracle… Vous allez me la ressusciter, n’est-ce pas ?…, Degrâce, parlez, monseigneur !… mais parlez donc ou, par le Dieuvivant, je vais la rejoindre !…

D’un geste furieux il lève la dague sur sa propre poitrine, prêtà se frapper.

Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce :

– Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sousvos yeux lui a été vendu par Magni[1] , lemarchand d’herbes que vous connaissez… Ce Magni est un homme à moi…Il existe un contrepoison unique… Ce contrepoison, je l’ai sur moi…Le voici !

En disant ces mots, Espinosa fouille dans sa bourse et en sortun minuscule flacon.

Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de Montalte. Ilsaisit les mains de l’inquisiteur, et d’une voixvibrante :

– Ah ! monseigneur, sauvez-la !… Sauvez-la etpuis prenez ma vie… je vous la livre.

– Monsieur le cardinal, votre vie nous est trop précieuse…Ce que j’ai à vous demander, Dieu merci, est de moindreimportance.

Ceci fut dit très simplement, avec douceur même.

Montalte eut la sensation très nette que l’inquisiteur allaitlui proposer quelque effroyable marché duquel dépendrait la mort deFausta. Mais il regarda Espinosa bien en face et dit :

– Tout, monseigneur ! Demandez !

Espinosa s’approcha jusqu’à le toucher presque, et le dominantdu regard :

– Prenez garde, cardinal !… Prenez bien garde !…Je sauve cette femme, puisque sa vie vous est précieuse au-dessusde tout… Mais en échange, vous, vous m’appartenez… n’oubliez pascela…

Montalte secoue furieusement la tête pour manifester que sarésolution est irrévocablement prise, et d’une voix rauque, ilgronde :

– Je n’oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vousappartiens… Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il en essuyantson front où perle la sueur de l’angoisse.

– Je retiens votre engagement, dit Espinosa gravement.

Et désignant Fausta rigide :

– Aidez-moi.

Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la têtede Fausta dans ses mains tremblantes, et frissonnant d’espoir, lasouleva doucement pendant qu’Espinosa versait dans la bouche lecontenu de son flacon.

– Attendons maintenant, dit l’inquisiteur.

Au bout de quelques instants, une légère rougeur vint colorerles joues de Fausta.

Montalte, penché sur elle, suivait avec une angoisseinexprimable les effets du contrepoison, qui lui paraissaient d’unelenteur mortelle.

Enfin un souffle à peine perceptible s’échappe doucement deslèvres entrouvertes et Montalte, qui sent sur son visage ce souffleléger, pousse lui-même un profond soupir, comme s’il voulait aiderau travail lent qui se fait dans cet organisme.

Il pose sa main sur le sein et se redresse les yeuxétincelants : le cœur bat… très faiblement, il est vrai, maisenfin il bat.

– Elle vit ! elle vit ! crie-t-il, éperdu dejoie.

Au même instant Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montaltequi se penche sur elle. Presque aussitôt elle les referme.

Un souffle régulier soulève son sein. Elle semble dormir.

Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute cette scène,dit :

– Avant deux heures la princesse Fausta aura retrouvé toutesa conscience.

Certain désormais que le miracle est enfin accompli, Montalteesquisse un signe de tête pour indiquer qu’il prend acte de cetteaffirmation, et s’inclinant devant Espinosa prononce :

– Vos ordres, monseigneur ?

– Monsieur le cardinal, répond l’inquisiteur, je suis venud’Espagne à Rome tout exprès pour chercher un document portant lasignature d’Henri III de France, ainsi que son cachet. Ce documentest enfermé dans le petit meuble placé dans la chambre de SaSainteté. En l’absence du pape, nul ne peut pénétrer dans sachambre… Nul… hormis vous, Montalte !… Ce document, reprend-ilaprès une légère pause, ce document, il nous le faut.

Ce disant, Espinosa fixe Montalte droit dans les yeux.

Le cardinal répond froidement :

– C’est bien… Je vais le chercher.

Et il sort aussitôt d’un pas rude et violent.

Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment dans une profondeméditation. Puis il s’approche de Fausta, la touche légèrement àl’épaule pour la réveiller, et dit :

– Êtes-vous assez forte, madame, pour m’entendre et mecomprendre ?

Fausta ouvre les yeux et les pose graves et lucides sur levisage de l’inquisiteur qui se contente de cette réponse muette etreprend :

– Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer sur lesort de votre enfant… Il vit… Et votre servante Myrthis doit, àl’heure qu’il est, avoir quitté Rome, emportant ce dépôt sacré quevous lui avez confié… Toutefois, ne croyez pas que Sixte Quint alaissé vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu’il vousa fait… Si l’enfant vit, madame, c’est que Sixte sait que vous avezcaché quelque part une somme de dix millions[2] et queces millions, vous les avez légués à votre fils… Si Myrthis a puquitter Rome sans encombre, c’est que Sixte sait que votre suivanteconnaît l’endroit où sont enfouis ces millions.

Espinosa s’arrête un moment pour juger de l’effet produit par sarévélation.

Fausta le fixe toujours de ses grands yeux noirs. Mais sur cevisage impassible, l’œil exercé de l’inquisiteur ne découvre pas lamoindre trace d’émotion, et comme il veut savoir, ilinsiste :

– Vous m’avez entendu ?… Vous m’avez biencompris ?…

D’un signe, Fausta fait entendre qu’elle a compris.

Espinosa se contente encore une fois de cette réponsemuette.

– C’est tout ce que je voulais vous dire, madame.

Il s’incline gravement, avec une sorte de déférence, et sedirige lentement vers la porte qu’il ouvre. Mais, avant de franchirle seuil, il se retourne et ajoute :

– Encore un mot, madame : le sire de Pardaillan a puéchapper à l’incendie du palais Riant… Pardaillan est vivant,madame !… Vous m’entendez ?… Pardaillan…vivant !

Et cette fois, Espinosa sort tranquillement.

Chapitre 3LA VIEILLESSE DE SIXTE QUINT

Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, çàet là quelques escabeaux ; une étroite couchette, unprie-dieu, au-dessus du prie-dieu un magnifique christ en ormassif, merveille de ciselure signée Benvenuto Cellini, seul luxede ce retrait ; une vaste cheminée où pétille un feuclair ; un épais tapis, de lourds rideaux hermétiquementclos : c’était la chambre de Sa Sainteté Sixte Quint.

Usé par le temps et le long effort, ce n’est plus le formidableathlète d’autrefois. Mais à l’éclair qui parfois luit sous lessourcils, on devine encore l’infatigable lutteur.

Sixte Quint était assis à sa table de travail, le dos tourné àla cheminée. Et le Pape songeait :

« À cette heure, Fausta a pris le poison. Bourreau, peupleromain, la fête est finie : Fausta est morte !… Lasuivante Myrthis a quitté le château Saint-Ange, emportant l’enfantde Fausta… le fils de Pardaillan !… »

Le pape se leva, fit quelques pas, les mains au dos, puis revints’asseoir dans son fauteuil, qu’il tourna vers le feu, et présentases mains amaigries à la flamme. Et il reprit sa rêverie :

« Oui, les quelques jours que j’ai à vivre serontpaisibles, car l’aventurière n’est plus !… Il me reste, avantde mourir, il me reste à frapper Philippe d’Espagne… Lefrapper ! Lui ! Le roi catholique !… Oui, par leciel, puisqu’il a voulu me frapper, et que nul n’a impunément bravéSixte Quint !… Mais comment le frapper ?…Comment ?… »

Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit unparchemin qu’il parcourut des yeux, lentement. Et ilmurmura :

– Funeste inspiration que j’ai eue d’arracher cettedéclaration à la pusillanimité d’Henri III… inspiration plusfuneste encore que j’aie eue de la garder si longtemps… Maintenant,Philippe connaît son existence, et le grand inquisiteur est venuici me menacer de mort !… Moi !…

Sixte Quint haussa les épaules :

– Mourir !… ce n’est rien… Mais mourir sans avoirréalisé son rêve : Philippe chassé d’Italie !… L’Italieunifiée du nord au midi, l’Italie entière soumise et asservie et lapapauté maîtresse du monde… Que faire ?… Envoyer ce parcheminà Philippe ? – Par quelqu’un qui n’arriverait jamais ?…Peut-être… L’anéantir ?… Ce serait un coup terrible pourPhilippe… Aussi bien j’ai juré à Espinosa qu’il a été détruit… Oui…un geste, et il devient la proie de cette flamme !…

Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvertsur lequel s’étale un large sceau… le sceau d’Henri III deFrance.

Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.

Un instant encore, et c’en était fait des rêves de Philipped’Espagne.

Brusquement Sixte Quint mit le parchemin hors d’atteinte, ethochant la tête répéta :

– Que faire ?…

À ce moment une main, d’un geste rude, saisit le parchemin.

Sixte Quint se retourna furieusement et se trouva en présence deson neveu, le cardinal Montalte. À l’instant, les deux hommesfurent face à face.

– Toi !… toi !… Comment oses-tu !… Jevais…

Et le pape allongea la main vers le marteau d’ébène posé sur latable pour appeler, jeter un ordre.

D’un bond, Montalte se plaça entre la table et lui, etfroidement :

– Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas, n’appelezpas !

– Holà ! dit le vieux pape, en se redressant de toutesa hauteur, oserai tu porter la main sur le souverainpontife ?

– J’oserai tout… si je n’obtiens de vous ce que je suisvenu demander.

– Et que veux-tu ?

– Je veux…

– Allons, ose ! puisque tu es en veine d’audaceinsensée !

– Je veux… eh bien, je veux la grâce de Fausta.

Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu’elleétait morte, un sourire :

– La grâce de Fausta ?

– Oui, Saint-Père, dit Montalte courbé.

– La grâce de Fausta ?… Soit !

Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers rangéssur sa table, et, très posément, le remplit et le signa d’une mainferme.

Pendant que le pape écrivait, Montalte, d’un coup d’œil rapide,parcourait le parchemin qu’il venait de lui arracher.

– Voici la grâce, dit Sixte Quint, grâce pleine et entière.Et maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ceparchemin, et va-t’en… va-t’en… À toi aussi, fils de ma sœurbien-aimée, je fais grâce !

– Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin, unmot : si vous avez signé cette grâce, c’est que vous croyezFausta morte… Eh bien, vous vous trompez, mon oncle, Fausta n’estpas morte !

– Fausta vivante ?

– Oui ! car je l’ai sauvée en lui faisant prendremoi-même le contrepoison qui l’a rappelée à la vie.

Sixte Quint resta un moment rêveur, puis :

– Eh bien, soit ! Après tout, que m’importe Faustavivante ?… Elle ne peut plus rien contre moi. Sa puissancereligieuse est morte en même temps que naissait son enfant… Maistoi, qu’espères-tu donc d’elle ?… As-tu fait ce rêve insenséque tu pourrais être aimé de Fausta ?… Triple fou !…Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le plus duravant que d’attendrir le cœur de Fausta.

Et gravement :

– Il n’y a pas deux Pardaillan au monde !

Montalte ferma les yeux et pâlit.

Plus d’une fois, en effet, il avait songé en grinçant à cePardaillan inconnu qui avait été aimé de Fausta. Et alors il avaitsenti une haine mortelle et tenace l’envahir. Alors desimprécations furieuses étaient montées à ses lèvres. Alors despensées de meurtre et de vengeance étaient venues le hanter. Etd’une voix morne, il répondit :

– Je n’espère rien. Je ne veux rien… si ce n’est sauverFausta… quant à ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais leremettre à Fausta qui ira le porter, elle, à Philippe d’Espagne àqui il appartient… Et pour plus de sûreté j’accompagnerai laprincesse.

Sixte Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître céder àdes menaces à peine déguisées lui était insupportable. Bravant lepoignard de Montalte, il allait appeler, lorsqu’il se souvint quece parchemin, somme toute, il l’avait lui-même retiré de la flammeoù il hésitait à le jeter. L’instant d’avant il était irrésolu,cherchant une solution. Cette solution, sans le vouloir, Montaltela lui indiquait peut-être… Pourquoi pas ?… Après tout,qu’importait le messager : Fausta ou comparse, pourvu qu’iln’arrivât pas à destination ? Sa résolution fut prise. Ilrépondit :

– Peut-être as-tu raison. Et puisque j’ai fait grâce à toiet à elle, va !…

Un quart d’heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et luidisait :

– Monseigneur, j’ai le parchemin.

L’œil froid de l’inquisiteur eut comme une lueur aussitôtéteinte, et toujours calme :

– Donnez, monsieur.

– Monseigneur, avec votre agrément, la princesse Fausta irale porter à S. M. Philippe d’Espagne… C’est là, je crois, cequi vous importe le plus.

Espinosa fronça légèrement le sourcil, et :

– Pourquoi la princesse Fausta ?

– Parce que je vois là un moyen de la préserver de toutnouveau danger, dit fermement Montalte en le regardant en face.

Espinosa réfléchit une seconde, puis :

– Soit, monsieur le cardinal. L’essentiel, en effet, est,comme vous le dites, que ce document parvienne à mon souverain leplus tôt possible.

– La princesse partira dès que ses forces lui permettrontd’entreprendre le voyage… Je puis vous assurer que le parcheminparviendra à destination, car j’aurai l’honneur de l’accompagnermoi-même.

– En effet, dit sérieusement Espinosa, la princesse serabien gardée.

– Je le crois aussi, monseigneur, répondit froidementMontalte.

Chapitre 4LE RÉVEIL DE FAUSTA

Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d’abord, dans son esprit,un prodigieux étonnement. Sa première pensée fut que Sixte Quintn’avait pas permis qu’elle échappât à la hache du bourreau. Le cride Montalte, clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrantde passion qu’elle voulut savoir quel était l’homme qui l’aimait àce point. Elle ouvrit les yeux et reconnut le neveu du pape. Elleles referma aussitôt et pensa :

« Celui-là, a obtenu de Sixte qu’il me fît grâce de la vie…Que m’est la vie à présent que morte est mon œuvre et quePardaillan n’est plus ! Que suis-je, à présent ? Néant.Je dois retourner au néant. Avant ce soir ce serafait ! »

Cette résolution prise, elle écouta et alors elle compritqu’elle s’était trompée. Non ! Sixte Quint n’avait pas faitgrâce. Montalte, seul, au prix de quelque infamie héroïquementconsentie, avait accompli ce miracle de l’arracher à Sixte et à lamort. Aussitôt, elle entrevit tout le parti qu’elle pourrait tirerd’un pareil dévouement. Mais à quoi bon !… Elle voulait, elledevait mourir !

Malgré tout, elle ne put se désintéresser de ce qui se disaitprès d’elle Qu’était-ce que ce document ?… Quel rapport entreelle et ce parchemin ?…

Elle sentit qu’on la touchait à l’épaule… on lui parlait… Elleouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et à mesure, sonesprit réfutait ses arguments.

Son fils ?… Oui ! Sa pensée s’est déjà portée versl’innocente créature. Il vit… Il est libre… C’est là le pointcapital… quant au reste : mieux vaut sa mère mortequ’ensevelie vivante dans un cachot.

Et soudain, comme un coup de tonnerre, ces mots répétés dans sonesprit éperdu :

– Pardaillan vivant !

Deux mots évocateurs d’un passé d’enivrante passion… et deluttes mortelles ! Ce passé qui lui semblait siéloigné !… et qui, cependant, était si proche, puisquequelques mois à peine la séparaient du moment où elle avait voulufaire périr Pardaillan, dans l’incendie du palais Riant !… CePardaillan si haï… et tant adoré !…

Quel passé !…

Elle : riche, souveraine, puissante et adulée, vaincue,brisée, meurtrie dans toutes ses entreprises. Lui : pauvre,gentilhomme sans feu ni lieu, vainqueur par la force de son génied’intrigue et de son cœur généreux. Et, suprême humiliation, sonamour à elle, la vierge d’orgueil, son amour dédaigné !…

Pardaillan vivant !… Mais alors la mort, pour Fausta, ceserait la fuite devant l’ennemi ! Et Fausta n’a jamaisfui !… Non, elle ne veut plus mourir… Elle vivra pourreprendre le tragique duel interrompu et sortir enfin triomphantede ce suprême combat.

C’est à ce moment que Montalte s’approcha d’elle.

Pendant qu’il se courbait, elle l’étudiait d’un coup d’œilprompt et sûr, et tout de suite, comme si elle eût toujours été lasouveraine redoutée – ou peut-être pour bien marquer, dès le début,la distance infranchissable qu’elle entendait établir entre eux –cette femme étrange qui semblait échapper à toutes les faiblesses,à toutes les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, etd’une voix qui ne tremblait pas !

– Vous avez à me parler, cardinal ? Je vousécoute.

En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte,étrangement dominateurs et pourtant graves et doux.

Et Montalte, qui peut-être avait rêvé de la conquérir, vaincudès le premier contact, se courbait davantage, presque prosterné,dans une muette adoration. Et Fausta comprit qu’il se donnait corpset âme et sans réserve, et elle lui sourit et elle répéta avec unedouceur inexprimable :

– Parlez, cardinal.

Alors Montalte, d’une voix basse et tremblante, lui annonçaqu’elle était libre.

Sans manifester ni surprise, ni émotion, Fausta dit :

– Sixte Quint me fait donc grâce ?

Montalte secoua la tête :

– Le pape n’a pas fait grâce, madame. Le pape a cédé devantune volonté plus forte que la sienne.

– La vôtre… n’est-ce pas ?

Montalte s’inclina.

– Alors Sixte Quint révoquera la grâce qu’il a signée parcontrainte.

– Non, madame, car en même temps j’ai… obtenu de SaSainteté un document qui sera votre égide.

– Qu’est-ce que ce document ?

– Le voici, madame.

Fausta prit le parchemin et lut :

« Nous, Henri, par la grâce de Dieu roi de France,inspiré de notre Seigneur Dieu, par la voix de son Vicaire, notreTrès Saint Père le Pape ; en vue de maintenir et conserver ennotre royaume la religion catholique, apostolique et romaine ;attendu qu’il a plu au Seigneur, en expiation de nos péchés, denous priver d’un héritier direct ; considérant Henri deNavarre incapable de régner sur le royaume de France, commehérétique et fauteur d’hérésie ; à tous nos bons et loyauxsujets : Sa Majesté Philippe II, roi d’Espagne, est Seule apteà nous succéder au trône de France, comme époux d’Élisabeth deFrance, notre sœur bien-aimée, décédée ; mandons à tous nossujets demeurés fils soumis de notre Sainte Mère l’Église, lereconnaître comme notre successeur et uniquehéritier. »

– Madame, dit Montalte, lorsqu’il vit que Fausta avaitterminé sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi,cette proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiersde la France. De ce fait, Henri de Béarn, abandonné par tous lescatholiques, voit ses espérances à jamais détruites. Son arméeréduite à une poignée de huguenots, il n’a d’autre ressource que deregagner promptement son royaume de Navarre, trop heureux encore siPhilippe consent à le lui laisser. Celui qui apportera ce parcheminà Philippe lui apportera donc en même temps la couronne de France…Celui-là, madame, si c’est un esprit supérieur comme le vôtre, peuttraiter avec le roi d’Espagne et se réserver sa large part… Votrepuissance est ruinée en Italie, votre existence y est en péril.Avec l’appui de Philippe, vous pouvez vous créer une souverainetéqui, pour n’être pas celle que vous avez rêvée, n’en sera pas moinsde nature à satisfaire une vaste ambition… Ce parchemin, je vous lelivre et je vous demande de consentir à le porter à Philippe…

Aussitôt la résolution de Fausta fut prise :

Son fils ?… Il était sous la garde de Myrthis et maintenanthors de l’atteinte de Sixte Quint. Plus tard, elle saurait bien leretrouver.

Pardaillan ?… Plus tard aussi, elle le retrouverait.

Montalte ?… Pour celui-là, c’est à l’instant qu’il fallaitdécider. Et elle décida :

– Celui-là ?… Celui-là sera mon esclave !

Et tout haut :

– Quand on s’appelle Peretti, on doit avoir assezd’ambition pour agir pour son propre compte… Pourquoi avez-vousimposé ma grâce à Sixte ?… Pourquoi m’avez-vous empêchée demourir ?… Pourquoi me faites-vous entrevoir ce nouvel avenirde splendeur ?

– Madame… balbutia Montalte.

– Je vais vous le dire : parce que vous m’aimez,cardinal.

Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un gested’imploration.

Impérieuse, elle arrêta avant qu’elle se produisit l’explosionpassionnée qu’elle même avait provoquée :

– Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d’irréparablesparoles… Vous m’aimez, soit, je le sais. Mais moi, cardinal, moi,je ne vous aimerai jamais.

– Pourquoi ? pourquoi ? bégaya Montalte.

– Parce que, dit-elle gravement, parce que j’aime, cardinalMontalte, et que Fausta ne peut concevoir deux amours.

Montalte se redressa, écumant :

– Vous aimez ?… Vous aimez ?… et vous me ledites… à moi ?…

– Oui, dit simplement Fausta en le fixant droit dans lesyeux.

– Vous aimez !… Qui ?… Pardaillan, n’est-cepas ?…

Et Montalte d’un geste de folie, tira sa dague.

Fausta, immobile dans son lit, le regardait d’un œil très calme,et d’une voix qui glaça Montalte, elle dit :

– Vous l’avez dit : j’aime Pardaillan… Maiscroyez-moi, cardinal Montalte, laissez votre dague… Si quelqu’undoit tuer Pardaillan, ce n’est pas vous.

– Qui ?… Qui ?… râla Montalte dont les cheveux sehérissèrent.

– Moi !…

– Pourquoi ? hurla Montalte.

– Parce que je l’aime, répondit froidement Fausta.

Chapitre 5LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE QUINT

Après le départ de son neveu, Sixte Quint, assis devant sa tablede travail, demeura longtemps songeur.

Il fut tiré de sa rêverie par l’entrée d’un secrétaire qui vint,à voix basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitaitavec instance la faveur d’une audience particulière, ajoutant quele comte paraissait violemment ému.

Le nom d’Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation,fut comme un trait de lumière pour le pape qui murmura :

– Voilà l’homme que je cherchais !

Et à voix haute :

– Faites entrer le comte Sfondrato.

Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, entraitd’un pas rude, se campait devant le pape, de l’autre côté de latable, et attendait dans une attitude de violence.

– Eh bien, comte, dit Sixte Quint en le fixant,qu’avez-vous à nous dire ?

Pour toute réponse, Sfondrato, furieusement, dégrafait sonpourpoint, écartait la cotte de mailles et montrait sur sa poitrinela marque du coup de dague de Montalte.

Le pape examina la plaie en connaisseur, etfroidement :

– Beau coup, par ma foi ! et sans la chemised’acier…

– En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un sourirelivide.

Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec unhaussement d’épaules dédaigneux, les dents serrées, d’un tontranchant :

– Le coup n’est rien… J’eusse peut-être pardonné à celuiqui l’a porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend mahaine mortelle, ce qui fait que je le poursuivrai partout ettoujours jusqu’à ce qu’enfin ma dague lui fouille le cœur, c’estque… tous deux, nous aimons la même femme.

– Fort bien, dix Sixte paisiblement. Mais pourquoi me direcela à moi ?

– Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à VotreSainteté, parce que la femme que j’aime s’appelle Fausta et l’hommeque je hais s’appelle Montalte !

Sixte Quint le considéra un instant, puis, froidement :

– J’apprécie la valeur de l’avertissement que vous medonnez.

Le pape prit un parchemin sur sa table et, d’une main calme, semit à le remplir.

Sfondrato, immobile, songeait :

« Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, parl’enfer ! celui qui osera toucher au grand juge… »

Sixte Quint achevait de remplir le parchemin.

– Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vousm’avez demandé le duché de Ponte-Maggiore et Morciano. En voici lebrevet…

Stupéfait, Sfondrato, d’un geste machinal, prit le parchemin etgronda :

– Votre Sainteté n’a donc pas entendu ?… Celui que jeveux tuer c’est Montalte… Montalte ! votre neveu !celui-là même que vous avez désigné au conclave pour vousremplacer ?

Le pape se leva, redressa sa taille voûtée. Son visage prit uneexpression d’indicible amertume. Et il prononça :

– Que vous frappiez Montalte, c’est affaire entre lui etvous. Frappez-le donc !… Mais frappez-le dans ses entreprises,mais frappez-le dans son amour en lui enlevant cette femme… celavaudra mieux, croyez-moi, qu’un stupide coup de dague !

– Oh ! haleta Sfondrato, quel crime a donc commisMontalte pour que vous, son oncle, vous parliez ainsi ?

– Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalten’est plus mon neveu. Montalte est mon ennemi. Montalte estl’ennemi de notre Église ! Montalte a conspiré ! Montaltea arraché de mes mains l’arme qui peut anéantir la puissance de lapapauté et, cette arme, Fausta, graciée par le pape, oui, graciéepar moi !… Fausta libre et vivante ira la porter à l’Espagnolmaudit.

– Fausta graciée ! gronda Sfondrato anéanti.

– Oui, dit Sixte, Fausta libre !… Fausta qui, dansquelques heures peut-être, quittera Rome et s’en ira, escortée deMontalte, porter à l’Escurial[3] le documentqui donne à Philippe le trône de France. Voilà l’œuvre de Montalte,instrument docile aux mains du grand inquisiteur !…

– Fausta libre ! grinça Sfondrato, Fausta accompagnéede Montalte ! Par l’enfer ! moi vivant, cela ne serapas !…

Et avec une résolution sauvage, posant rudement sur la table lebrevet de duc que le pape venait de lui conférer :

– Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi lesfonctions de grand juge, et en échange, nommez-moi chef de votrepolice. Avant une heure, je vous rapporte ce document, cette armeredoutable… L’échafaud est prêt, le bourreau attend. Eh bien, j’enmourrai de douleur peut-être, mais cette femme appartient aubourreau et sa tête tombera !… Montalte, je le saisis, je lecondamne comme rebelle et sacrilège ; quant au grandinquisiteur, un coup de dague vous en délivre… Un mot, Saint-Père,un ordre !

– Oui ! dit le pape d’une voix sombre. Et avant troisjours, j’aurai, moi, cessé de vivre !

Et comme Sfondrato reculait en le considérant avecstupeur :

– Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grandinquisiteur lui-même pèsent d’un grand poids dans la main de SixteQuint ?… Par le sang du Christ, je n’aurais qu’à la fermer,cette main, pour les broyer ! Mais au-dessus du grandinquisiteur, il y a l’Inquisition !… Et l’Inquisition metient !… Si je les frappe… si j’essaye de reprendre cedocument, l’Inquisition m’assassine… Et je ne veux pas mourirencore… J’ai besoin de deux ou trois années d’existence pourassurer le triomphe définitif de la papauté !… Comprenez-vouspourquoi Montalte, Fausta et Espinosa doivent sortir libres de mesÉtats ?

Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec une attentionpassionnée. Quand le pape eut terminé :

– Eh bien, soit, Saint-Père, qu’ils partent… Mais quand ilsseront hors de vos États, moi, je les rejoins, et je vous jure quede ce moment leur voyage est terminé.

– Oui ! Mais on sait que vous m’appartenez… et alors…Et puis, duc, êtes-vous sûr de vous ?

– Dix Montalte ! Cent Montalte ! Je ne les crainspas, gronda le duc.

– Et le grand inquisiteur ?

– Un ordre… il meurt !

– Et Fausta ?

– Fausta ! bégaya Ponte-Maggiore livide.

– Oui ! Fausta, malheureux ! Fausta voustuera ! Fausta vous brisera comme je brise cetteplume !

Et, d’un coup sec, Sixte Quint cassait une plume qu’il maniaitmachinalement en parlant.

Et sur un geste du duc :

– Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, je neconnais qu’un seul homme au monde capable de tenir tête à Fausta…et de la vaincre… Et cet homme, c’est le chevalier dePardaillan !

Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais surmontantson émotion, il demanda d’une voix rauque :

– Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là où jeserais brisé, moi ?

– Je l’ai vu mener à bien des entreprises autrementredoutables. Oui, si Pardaillan voulait… si quelqu’un avait assezd’intelligence à la tête, assez de haine au cœur pour aller trouvercet homme, et le décider… oui, ce serait le seul moyen d’arrêterFausta et Montalte en leur voyage !

– Eh bien, j’aurai cette intelligence et cette haine,moi ! Je consens à m’effacer. Et puisqu’il y a au monde undogue de taille à les broyer d’un coup de mâchoire, je vais lechercher, je vous l’amène, et vous le lâchez sur eux, tonnaPonte-Maggiore.

Et en lui-même :

– Quitte à lui briser les crocs après, s’il estnécessaire…

– Lâchez ! lâchez !… C’est bientôt dit !…Sachez, duc, que Pardaillan n’est pas un homme qu’on peut lâchersur qui on veut et comme on veut… Non, par le Christ, Pardaillan nemarche à l’ennemi que quand il lui convient, à lui… et alors,malheur à ceux contre qui il fonce… Lâcher Pardaillan ! répétale pape avec un rire terrible.

Puis, sérieusement, l’index levé :

– Dieu seul, duc, peut lâcher la foudre !

– Saint-Père, est-ce d’un homme que vous parlezainsi ?

– Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être leseul homme qui ait forcé l’admiration de Sixte Quint… Puisque vousle voulez, allez, duc. Essayez de décider Pardaillan.

– Où le trouverai-je ?

– Au camp du Béarnais. Vous allez monter à cheval et vousrendre auprès d’Henri de Navarre. Vous lui ferez connaître lateneur exacte du document que Fausta porte à Philippe – documentque nous n’avons livré que par la violence. Votre missionofficielle se borne à cela seul. Le reste vous regarde… c’est àvous de trouver Pardaillan. Et quand vous l’aurez trouvé, vous luidirez simplement ceci : Fausta est vivante ! Fausta porteà Philippe un document qui lui livre la couronne de France.

– Est-ce là tout ce que j’aurai à lui dire,Saint-Père ?

– C’est tout oui… et cela suffira !

– Quand faut-il partir ?

– À l’instant.

Chapitre 6LE CHEVALIER DE PARDAILLAN

Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et selança au galop sur la route de France. Les passions grondaient dansson cœur. La colère, la haine et l’amour s’y déchaînaient. À unedemi-lieue de la Ville Éternelle, il s’arrêta court et, longtemps,sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointainesilhouette du château Saint-Ange. Son poing se tendit et ilmurmura :

– Montalte, Montalte, prends garde, car à partir de cemoment je suis pour toi l’ennemi que rien ne désarmera…

Et plus bas, plus doucement :

– Fausta !…

Alors il reprit sa course, et pendant des jours, par les monts,par les plaines, il passa, cavalier rapide que poussait lavengeance.

* * * * *

Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurschevaux, et ne s’arrêtant, parfois, que lorsque la fatigue leterrassait.

À quelques lieues de Paris il rejoignit un gentilhomme qui s’enallait, lui aussi, vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cetinconnu en lui demandant si on avait des nouvelles du roi Henri etsi on savait vers quel point de l’Île-de-France le Béarnais setrouvait alors.

– Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roia pris ses logements dans le village de Montmartre, à l’abbaye desBénédictines de Mme Claudine de Beauvilliers, qui,dit-on, passe ses jours à prier et ses nuits à essayer de convertirà la messe le royal hérétique.

Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l’étranger quiparlait avec cette sorte d’irrévérence moqueuse et il vit un hommed’une quarantaine d’années, au visage fin, au profil de médaille,vêtu sans aucune recherche, mais avec cette élégance qui tenait àsa manière de porter le pourpoint et le manteau, dont les plisretombaient avec grâce sur la croupe du cheval.

– Si vous le désirez, monsieur, reprit l’inconnu, je vousconduirai jusqu’au roi, qui m’a donné rendez-vous pour ce soir.

Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur lecostume simple et sans aucun ornement.

– Oh ! continua l’inconnu en souriant, vous serez bienplus étonné quand vous verrez le roi qui porte un costume si râpéque vraiment vous lui ferez honte, vous avec toutes vos broderiesreluisantes, avec votre superbe manteau en velours de Gênes, avecla plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d’or,avec…

– Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, nem’accablez pas, ou, par le Dieu vivant, je vous montrerai que si jeporte de l’argent à mon pourpoint et de l’or aux talons de mesbottes, je porte aussi de l’acier dans ce fourreau.

– Vraiment, monsieur ? Eh bien ! je ne vousaccablerai donc pas et me bornerai à vous tirer mon chapeau, car ilserait malséant qu’un illustre cavalier, venu en droite ligne dufond de l’Italie…

– Comment savez-vous cela ? interrompit furieusementPonte-Maggiore.

– Eh ! monsieur, si vous ne vouliez pas qu’on lesache, vous auriez bien dû laisser votre accent de l’autre côté desmonts.

En disant ces mots, le gentilhomme salua d’un geste de grâce etd’aisance merveilleuse et reprit paisiblement son chemin.

Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa dague. Maisconsidérant la silhouette vigoureuse de l’inconnu, il se calma.

– Accomplissons d’abord la mission que je suis venu remplirici. Et quand j’aurai vu le roi, quand j’aurai retrouvé cePardaillan de malheur, alors il sera temps d’infliger une leçon àcet insolent, si je le trouve encore en travers de ma route.Eh ! monsieur, continua-t-il à haute voix, ne vous fâchez pas,je vous prie, et permettez-moi d’accepter l’offre bienveillante quevous m’avez faite tout à l’heure.

L’inconnu salua de nouveau et dit du bout des lèvres :

– En ce cas, monsieur, suivez-moi.

Les deux cavaliers allongèrent le trot, et vers le soir, aumoment où le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent sur leshauteurs de Chaillot.

Le gentilhomme français s’arrêta, étendit le bras etprononça :

– Paris !…

De la ville, sur laquelle planait un morne silence, onn’apercevait que le fouillis des toitures, d’où émergeaient lesflèches de ses innombrables églises et la massive ceinture depierre, chargée de la protéger, entourée elle-même d’un cercle detoile : les tentes des troupes royalistes, dont le cordon seresserrait de plus en plus.

Tandis que Ponte-Maggiore considérait ce spectacle de la grandeville assiégée, son compagnon semblait rêver à des choseslointaines. Sans doute des souvenirs s’évoquaient dans son esprit,sans doute le lieu même où il se trouvait lui rappelait quelqueépisode héroïque ou charmant de sa vie, qui avait dû êtreaventureuse, car un sourire mélancolique errait sur seslèvres : ce souvenir de poésie qui vient fleurir les lèvres del’homme quand, se tournant vers le passé, il y trouve, par hasard,une heure de joie ou de charme sans amertume.

– Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis àvous.

L’inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes, etmurmura :

– Allons…

Ils descendirent donc vers Paris en obliquant du côté deMontmartre.

Sous les murs, c’était le même fourmillement de troupesassiégeantes.

Sur les remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité deprêtres et de moines, la robe retroussée, le capuchonrenversé ; quelques-uns avaient la salade en tête, quelquesautres portaient des cuirasses ; tous étaient armés de piques,de hallebardes, de colichemardes ou dagues, de vieux mousquets, outout uniment de solides gourdins. Tous avaient le crucifix à lamain ou pendu à la ceinture. Et ces étranges soldats allaient,venaient, se démenaient, prêchaient d’un côté,anathémisaient[4] de l’autre, et somme toute faisaientbonne garde.

Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, setraînaient péniblement, pourchassés sans cesse par lesmoines-soldats et revenant sans cesse, avec l’obstination dudésespoir, occuper les créneaux, d’où ils criaient avec des voixlamentables :

– Du pain !… du pain !…

– Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que lesParisiens accepteraient volontiers une invitation à dîner.

– C’est vrai, murmura l’inconnu, ils ont faim. Pauvresdiables !…

– Vous les plaignez ? dit Ponte-Maggiore, avec le mêmericanement.

– Monsieur, dit l’inconnu, j’ai toujours plaint les gensqui ont faim et soif, car moi-même souvent, dans mes longuescourses à travers le monde, j’ai eu faim et j’ai eu soif.

– C’est ce qui ne m’est jamais arrivé, fit dédaigneusementPonte-Maggiore.

L’inconnu le parcourut de haut en bas d’un étrange regard, et,avec un sourire plus étrange encore, répondit :

– Cela se voit.

Si simple que fut cette réponse, elle sonna comme une insulte,et Ponte-Maggiore pâlit.

Sans doute il allait cette fois répondre par une provocationdirecte, lorsqu’au loin s’éleva une clameur qui, se gonflant deproche en proche, de troupe en troupe, s’en vint déferler jusqu’àeux :

– Le roi !… le roi !… Vive le roi !…

Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahitles remparts, bouscula les moines-soldats, s’empara des parapets encriant :

– Sire ! Sire !… Du pain !…

– Me voici, mes amis ! criait Henri IV. Eh !Ventre-saint-gris ! pourquoi diable ne m’ouvrez-vous pas vosportes ?

Alors l’inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces chosesémouvantes que l’histoire enregistre avec un sourireattendri :

Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux ou trois centscavaliers qui l’entouraient l’imitèrent, et alors on vit s’avancertoute une théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier,prit un de ces pains, le fixa au bout d’une immense perche et letendit aux affamés des remparts. En un clin d’œil, le pain futpartagé et englouti.

– Que fait-il ? s’écria Ponte-Maggiore stupéfait.

– Eh ! monsieur, vous voyez bien que Sa Majesté inviteles Parisiens à dîner !

En même temps les cavaliers de l’escorte suivaient l’exemple duroi. De tous les côtés, par des moyens divers, on faisait passeraux assiégés quantité de pains accueillis avec transport, et lescris de joie, les bénédictions éclataient sur les remparts, bientôtsuivis d’une longue acclamation :

– Vive le roi !

Et quand tout fut distribué :

– Mangez, mes amis, mangez, dit le roi. Demain je vous enapporterai encore.

– Bravo, Sire ! cria l’inconnu.

– Intrigant ! murmura Ponte-Maggiore.

Henri IV se tourna vers celui qui manifestait si hautement sonapprobation, et, avec un bon sourire :

– Ah ! enfin !… Voici doncM. de Pardaillan !

– Pardaillan ! gronda Ponte-Maggiore…

– Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV, je suis bienheur de vous voir. Et la célérité avec laquelle vous avez répondu àmon invitation me fait présager que, cette fois, vous serez desnôtres.

– Votre Majesté sait bien que je lui suis tout acquis.

Henri IV posa un moment son œil rusé sur la physionomiesouriante du chevalier et dit :

– À cheval, messieurs, nous rentrons au village deMontmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous placer près demoi.

Au moment de partir :

– Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s’il vousplaît de me dire votre nom, j’aurai l’honneur, en arrivant àMontmartre, de vous présenter à Sa Majesté, selon ma promesse…

– Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, ducde Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte Quintauprès de S. M. le roi Henri et auprès de M. le chevalierde Pardaillan !

Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturelinsoucieux et narquois reprenant le dessus :

– Peste ! je ne m’attendais pas à un telhonneur !

Lorsque le roi s’éloigna, à la tête de son escorte, une immenseacclamation partit du haut des remparts.

– Au revoir, mes amis, au revoir ! cria Henri IV.

Et, se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son côté, avecun soupir :

– Quel dommage que de si braves gens s’entêtent à ne pasm’ouvrir leurs portes !

– Eh ! Sire, dit le chevalier en haussant les épaules,ces portes tomberont d’elles mêmes quand vous le voudrez.

– Comment cela, monsieur ?

– J’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté :Paris vaut bien une messe !

– Nous verrons… plus tard, dit Henri IV avec un finsourire.

– Il faudra toujours bien en venir là, murmura lechevalier.

Cette fois Henri IV ne répondit pas.

Bientôt l’escorte s’arrêtait devant l’abbaye où le roi pénétra,suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore et de quelquesgentilshommes.

Le roi avant mis à terre, Pardaillan qui, sans doute, l’avaitavisé de la venue d’un envoyé du pape, présenta le duc :

– Sire, j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté leseigneur Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore et Marciano,ambassadeur de S. S. Sixte Quint auprès de S. M. le roi Henriet auprès de M. le chevalier de Pardaillan.

– Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur dePardaillan, quand vous aurez reçu la communication que M. leduc est chargé de vous faire, n’oubliez pas que nous vousattendons.

Et, tandis que le chevalier s’inclinait, Henri IV se tourna versdes hommes occupés à transporter des sacs. Le heurt d’un de cessacs avait produit un son argentin et ce bruit avait fait dresserl’oreille au Béarnais, toujours à court d’argent. Avisant unpersonnage qui surveillait le transport des précieux colis, le roilui cria gaiement :

– Hé ! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pourvotre merveilleux diamant[5] et nousapportez-vous quelque argent pour garnir nos coffresvides ?

– Sire, j’ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais unprêteur qui, sur la garantie de ce diamant, a consenti à m’avancerquelques milliers de pistoles que j’apporte à mon roi.

– Merci, mon brave Sancy.

Et, avec une pointe d’émotion :

– Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous lesrendre, mais, ventre-saint-gris ! argent n’est pas pâture pourdes gentilshommes comme vous et moi[6]  !

Et, à Ponte-Maggiore stupéfait :

– Venez, monsieur.

Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et oùtravaillaient encore ses deux secrétaires : Rusé de Beaulieuet Forget de Fresnes :

– Parlez, monsieur.

– Sire, dit Ponte-Maggiore en s’inclinant, je suis chargépar Sa Sainteté de remettre à Votre Majesté cette copie d’undocument qui l’intéresse au plus haut point.

Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie de laproclamation d’Henri III que l’on connaît. Quand il eût terminé,impassible :

– Et l’original, monsieur ?

– Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l’original setrouve entre les mains de Mme la princesse Fausta,laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal Montalte, doit être, àl’heure présente, en route vers l’Espagne pour le remettre auxmains de Sa Majesté Catholique.

– Ensuite, monsieur ?

– C’est tout, Sire. Le souverain pontife a cru devoirdonner à Votre Majesté ce témoignage de son amitié enl’avertissant. Quant au reste, le Saint-Père connaît trop bien lavaste intelligence de Votre Majesté pour n’être pas assuré que voussaurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.

Henri IV inclina la tête en signe d’adhésion. Puis, après unléger silence, en fixant Ponte-Maggiore :

– Le cardinal Montalte n’est-il pas parent de SaSainteté ?

Le duc s’inclina.

– Alors ?

– Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouvertecontre le Saint Père ! dit rudement Ponte-Maggiore.

– Bien !…

Et s’adressant à un des deux secrétaires :

– Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. lechevalier de Pardaillan, et faites en sorte qu’ils se puissententretenir librement. Puis, quand ils auront terminé, vousm’amènerez M. de Pardaillan.

Et, avec un gracieux sourire :

– Allez, monsieur l’ambassadeur, et n’oubliez pas qu’il mesera agréable de vous revoir avant votre départ.

Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait entête-à-tête avec le chevalier de Pardaillan, assez intrigué aufond, mais dissimulant sa curiosité sous un masque d’ironie etd’insouciance.

– Monsieur, dit le chevalier d’un ton très naturel, vousplairait-il de me dire ce qui me vaut l’insigne honneur que veutbien me faire le Saint-Père en m’adressant, à moi, pauvregentilhomme sans feu ni lieu, un personnage illustre tel queM. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano ?

– Monsieur, Sa Sainteté m’a chargé de vous faire savoir quela princesse Fausta est vivante… vivante et libre.

Le chevalier eut un imperceptible tressaillement et, toutaussitôt :

– Tiens ! tiens ! Mme Fausta estvivante !… Eh bien, mais… en quoi cette nouvelle peut-ellem’intéresser ?

– Vous dites, monsieur ? dit Ponte-Maggioreabasourdi.

– Je dis : qu’est-ce que cela peut me faire à moi, queMme Fausta soit vivante ? répéta le chevalierd’un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura :

– Oh ! mais… il ne l’aime donc pas ?… Mais alorsceci change bien les choses !

Pardaillan reprit :

– Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment ?

– La princesse est en route pour l’Espagne.

– L’Espagne ! songea Pardaillan, le pays del’Inquisition !… Le génie ténébreux de Fausta devaitfatalement se tourner vers cette sombre institution de despotisme…oui, c’était fatal !

– La princesse porte à Sa Majesté Catholique un documentqui doit assurer le trône de France à Philippe d’Espagne.

– Le trône de France ?… Peste ! monsieur. Etqu’est-ce donc, je vous prie, que ce document qui livre ainsi toutun pays ?

– Une déclaration du feu roi Henri troisième, reconnaissantPhilippe II pour unique héritier.

Un instant, Pardaillan resta plongé dans une profondeméditation, puis relevant sa tête fine et narquoise :

– Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la part de SaSainteté ?

– C’est tout, monsieur.

– En ce cas, veuillez m’excuser, monsieur, mais S.M. le roi Henri m’attend, comme vous savez… Veuillez donctransmettre à Sa Sainteté l’expression de ma reconnaissance pour leprécieux avis qu’elle a bien voulu me faire passer et agréer pourvous-même les remerciements de votre très humble serviteur.

* * * * *

Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avecune impassibilité toute royale, mais en réalité, le coup étaitterrible et à l’instant il avait entrevu les conséquences funestesqu’il pouvait avoir pour lui.

Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fidèlesqu’il avait sous la main, et lorsque le chevalier fut introduit, iltrouva auprès du roi, Rosny, du Bartas, Sancy et Agrippa d’Aubigné,accourus en hâte.

Dès que le chevalier eut pris place, le roi, qui n’attendait quelui, fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore et donnalecture de la copie que Sixte Quint lui avait fait remettre.

Pardaillan, qui savait à quoi s’en tenir, n’avait pas bronché.Mais chez les quatre conseillers ce fut un moment de stupeurindicible aussitôt suivi de cette explosion :

– Il faut le détruire !…

Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors le roi, qui ne le quittaitpas des yeux :

– Et vous, monsieur de Pardaillan, quedites-vous ?

– Je dis comme ces messieurs, sire : Il faut reprendrece parchemin ou c’en est fait de vos espérances, dit froidement lechevalier.

Le roi approuva d’un signe de tête, et fixant le chevalier commes’il eût voulu lui suggérer la réponse qu’il souhaitait, ilmurmura :

– Quel sera l’homme assez fort, assez audacieux, assezsubtil pour mener à bien une telle entreprise ?

D’un commun accord, comme s’ils se fussent donné le mot, Rosny,Sancy, du Bartas, d’Aubigné se tournèrent vers Pardaillan. Et cethommage muet, venu d’hommes illustres ayant donné des preuveséclatantes de leur mérite à la guerre ou dans l’intrigue, cethommage fut si spontané, si sincère que le chevalier se sentitdoucement ému. Mais se raidissant, il répondit avec cettesimplicité si remarquable chez lui :

– Je serai donc celui-là.

– Vous consentez donc ? Ah ! chevalier, s’écriale Béarnais, si jamais je suis roi… roi de France… je vous devraima couronne !

– Eh ! sire, vous ne me devrez rien…

Et avec un sourire étrange :

– Mme Fausta, voyez-vous, est une ancienneconnaissance à moi à qui je ne serai pas fâché de dire deux mots…Je tâcherai donc de faire en sorte que ce document n’arrive jamaisaux mains de Sa Majesté Catholique… Quant aux moyens àemployer…

– Monsieur, interrompit vivement le roi, ceci vous regardeseul… Vous avez pleins pouvoirs.

Pardaillan eut un sourire de satisfaction.

Le roi réfléchit un instant, et :

– Pour faciliter autant que possible l’exécution de cettemission forcément occulte, mais qui doit aboutir coûte que coûte,il est nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission,officielle, celle-là. En conséquence, vous irez trouver le roiPhilippe d’Espagne et vous le mettrez en demeure de retirer lestroupes qu’il entretient dans Paris.

Et se tournant vers son secrétaire :

– Rusé, préparez des lettres accréditant M. lechevalier de Pardaillan comme notre ambassadeur extraordinaireauprès de S. M. Philippe d’Espagne. Préparez, en outre, despleins pouvoirs pour M. l’ambassadeur.

Pardaillan, mélancolique et résigné, songeait :

– Allons ! il était écrit que je finirais dans la peaud’un diplomate !… Mais que dirait monsieur mon père si,sortant du tombeau, il voyait son fils promu à la dignitéd’ambassadeur extraordinaire ?

Et à cette pensée, un sourire ironique arquait le coin de salèvre moqueuse.

– Combien d’hommes désirez-vous que je mette à votredisposition ? reprenait le roi.

– Des hommes ?… Pour quoi faire, sire ?… fitPardaillan avec son air naïvement étonné.

– Comment, pourquoi faire ?… s’écria le roi stupéfait.Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-làseul ? Vous ne prétendez pas lutter seul contre le roid’Espagne et son inquisition ?… Vous ne prétendez pas enfin,et toujours seul, disputer la couronne de France à Philippe pour mela donner à moi ?…

– Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegmeimperturbable, je ne prétends rien !… Mais il est de fait quesi je dois réussir dans cette affaire, c’est seul que je réussirai…C’est donc seul que je l’entreprendrai, ajouta-t-il froidement, enfixant sur le roi un œil étincelant.

– Ventre-saint-gris ! cria le roi suffoqué.

Pardaillan s’inclina pour manifester que sa résolution étaitinébranlable.

Le Béarnais le considéra un moment avec une admiration qu’il nechercha pas à cacher. Puis ses yeux se portèrent sur sesconseillers, muets de stupeur, et enfin il leva les bras en l’airdans un geste qui signifiait :

– Après tout, avec ce diable d’homme, il faut s’attendre àtout, même à l’impossible.

Et à Pardaillan, qui attendait très calme, presqueindifférent :

– Quand comptez-vous partir ?

– À l’instant, sire.

– Ouf !… Voilà un homme, au moins !… Touchez-là,monsieur.

Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi deprès par de Sancy, à qui le roi venait de donner un ordre à voixbasse.

Au moment où le chevalier se disposait à monter à cheval, Sancylui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et :

– Monsieur de Pardaillan, dit-il, Sa Majesté m’a chargé devous remettre ces mille pistoles pour vos frais de route.

Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, ettoujours gouailleur :

– Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur deSancy ?

Et sur une réponse affirmative :

– Peste, monsieur, le roi a-t-il donc fait fortuneenfin ?… Ou bien cette réputation de ladrerie qu’on lui faitne serait-elle qu’une légende comme… toutes les légendes ?Mille pistoles !… c’est trop ! beaucoup trop !

Et tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sacau fond de son porte-manteau.

Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta enselle, et en serrant la main de Sancy :

– Dites au roi qu’il se montre, à l’avenir, plus ménager deses pistoles… Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous enserez réduit à engager jusqu’aux aiguillettes[7] devotre pourpoint.

Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant cequ’il devait le plus admirer : ou son audace intrépide, ou safolle insouciance.

Chapitre 7BUSSI-LECLERC

Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan,l’abbesse Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisinedu cabinet où le Béarnais s’entretenait avec ses conseillers.

L’abbesse s’en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichetdissimulé dans la tapisserie, et, par cette étroite ouverture,écouta, sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans lecabinet.

Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine deBeauvilliers referma le guichet et sortit à son tour.

L’instant d’après elle était en tête à tête avec le roi, qui,remarquant l’expression sérieuse de sa physionomie habituellementenjouée, s’écria galamment :

– Hé là ! ma douce maîtresse, d’où vient ce nuage quiassombrit votre beauté et voile l’éclat de vos jolisyeux ?

– Hélas ! sire, les temps sont durs ! et lessoucis de notre charge écrasent nos faibles épaules de femmes.

Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle levoulait, Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sacharge d’abbesse et des embarras financiers dans lesquels elle sedébattait.

– Cent mille livres, Sire ! Avec cette somme, je sauvevotre maison de la ruine. Me refuserez-vous ces cent pauvres millelivres ?

L’humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement àl’énoncé de cette somme plus que rondelette. Et comme Claudineinsistait :

– Hélas ! ma mie, où voulez-vous que je prenne cettesomme énorme ?… Ah ! si les Parisiens m’ouvraient enfinleurs portes !… si j’étais roi de France !…

Ceci était dit sans conviction, par pure galanterie, et Claudines’en rendit fort bien compte. Alors elle atténua sesprétentions :

– S’il ne s’agit que d’attendre, sire, peut-être pourrai-jem’arranger… Si au moins vous me faisiez la promesse d’une abbayeplus importante, celle de Fontevrault, par exemple.

– Hé ! mon cœur, vous n’y pensez pas ! L’abbayede Fontevrault est la première du royaume. Il faut être de sangroyal, ou tout au moins de très illustre maison, pour prétendre àla diriger.

Tant et si bien que lorsque Claudine de Beauvilliers quitta sonroyal amant, elle n’en avait rien obtenu, si ce n’est quelquespromesses très vagues. Aussi, en longeant le vaste couloir quiconduisait à ses appartements, elle murmurait :

– Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais doncme tourner du côté de Fausta qui, elle, au moins, sait reconnaîtreles services qu’on lui rend.

Et avec un sourire aigu :

– Cent mille livres, ce n’était pourtant pas trop !…Mon doux sire, ce refus vous coûtera cher… très cher !…

Rentrée dans sa chambre, l’abbesse réfléchit fort longtemps,ensuite de quoi elle fit appeler une sœur converse, à qui elledonna des instructions minutieuses, et la congédia par cesmots :

– Allez, sœur Mariange, et faites vite.

Une heure n’était pas écoulée encore, que sœur Mariangeintroduisait auprès de l’abbesse un cavalier soigneusementenveloppé dans un vaste manteau.

Et, quand la sœur converse eut refermé la porte :

– Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vousasseoir… Vous êtes ici en sûreté.

Bussi-Leclerc s’inclina et, sur un ton farouche :

– Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit,il a suffi de prononcer devant lui un nom…

– Pardaillan ?…

– Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclercpasserait au travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne…C’est vous dire que je ne crains rien lorsque ma haine est enjeu.

– Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.

Puis, après une légère pause :

– M. de Pardaillan vient de partir avecl’intention d’entraver les projets d’une personne que j’aime… Ilfaut que cette personne soit avisée du danger qu’elle court, etconnaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je vousai fait appeler et je vous dis : voulez-vous satisfaire à lafois votre haine et votre ambition ? Voulez-vous vous défairede celui que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissantprotecteur ?

– Le nom de ce puissant protecteur ? dit Bussi, quiréfléchissait.

– Fausta !

– Fausta !… Elle n’est donc pas morte ?

– Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci !

– Mais… excusez-moi, madame… quel intérêt avez-vous, vous,à aviser Fausta du danger qu’elle court ?

– Monsieur, je pourrais vous dire que la princesse, autemps si proche encore de sa toute-puissance, a été la bienfaitricede notre maison… Je pourrais vous parler de reconnaissance, mais jevois à votre sourire désabusé que vous ne me croiriez pas. Je vousdirai donc simplement ceci : de la réussite des projets de laprincesse dépend l’avenir de notre maison… Celle que j’ai silongtemps appelée ma souveraine saura reconnaître royalement leservice que je lui aurai rendu…

– Bon ! grogna Bussi, voilà une raison que jecomprends !… Il s’agit donc, madame, d’aviser Fausta que lesire de Pardaillan est à ses trousses et la veut contrecarrer unpeu dans ses entreprises… Mais quels sont, au juste, cesprojets ?

– Placer la couronne de France sur la tête de Philipped’Espagne.

Bussi-Leclerc bondit, et stupéfait :

– Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous…vous ?…

Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n’en parut pasautrement choquée.

– Monsieur, j’ai sondé les intentions du roi Henri. S’ildevient roi de France, l’abbaye de Montmartre et son abbesse n’enseront pas plus riches ni plus favorisées pour cela. Alors…

– Parfait ! madame, c’est encore une raison que jecomprends admirablement. J’accepte donc d’être votre messager.Veuillez, maintenant, me mettre au courant.

– En peu de mots, monsieur, voici : il s’agit d’unedéclaration d’Henri III, reconnaissant Philippe comme son seulhéritier… Cette déclaration, la princesse la porte au roid’Espagne, M. de Pardaillan doit s’en emparer pour lecompte d’Henri de Navarre, et vous, vous devez avertir Fausta,l’aider et la défendre… Et ceci me fait penser qu’il seraitpeut-être utile que vous fussiez secondé par quelques bonnesépées.

– J’y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant. Je vaisdonc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons.Que devrai-je dire à la princesse de votre part ?

– Simplement que c’est moi qui vous ai envoyé à elle et queje suis toujours son humble servante.

– C’est tout, madame ?

– C’est tout, monsieur Bussi-Leclerc.

– En ce cas, madame, je vous dis adieu, dit Bussi ens’inclinant.

Au point du jour, Bussi-Leclerc trottait sur la route d’Orléanset, tout en trottant, songeait : « Bussi, vous avez étéun des piliers de la Ligue… un des plus fermes soutiens des ducs deGuise et de Mayenne… un des chefs les plus actifs et les plusinfluents du conseil de l’Union… gouverneur de la Bastille où vousavez su amasser une fortune honorable… Vous avez été encorrespondance directe avec les principaux ministres de Philippe etun des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de cesouverain au trône de France… Pour tout dire, vous avez été unpersonnage avec lequel il fallait compter. »

Il s’interrompit tout à coup pour sacrer :

– Tripes du diable !… Cornes de Belzébuth ! Voilàmaintenant le vent qui se met de la partie et m’enlève monmanteau !… Que la peste emporte le seigneur Borée[8] et ses enragés suppôts !… Il veutdonc, ce scélérat de vent, que le personnage que je ne suis plussoit reconnu par quelque ligueur ou quelque huguenot, que l’enferles confonde !… Hum !… c’est que je ne me soucie guèred’être reconnu !

Ayant réparé le désastre :

– Là !… voilà qui va mieux… Je disais donc que j’avaisété un grand personnage… Et maintenant ?… Que suis-jemaintenant ? Ah ! misère de moi ! La déconvenues’est appesantie sur le pauvre Leclerc ! Il a fallu rendre legouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, secacher, se terrer, tête et ventre ! moi, Bussi ! Avec laperspective d’être pendu si je tombe aux mains de Mayenne, écartelési je suis pris par le Béarnais !

Ici une légère pause, puis :

– Pendu !… Écartelé !… C’est curieux comme lalangue française a des mots biscornus !… Pendu !Écartelé ! Je n’avais jamais remarqué ce qu’il y a de revêcheet de rébarbatif dans ces deux mots… On a bien raison de dire qu’onapprend à tout âge !… Voyons, Bussi, quel préfères-tu ?pendu ou écartelé ?… Heu !… si j’ai bonne mémoire, ledernier pendu que je vis avait une langue qui pendait, longue d’uneaune… C’était hideux !… Le dernier écartelé que je vis eut lesquatre membres proprement emportés… Oui, oui, je le vois encore, ilne restait que la tête et le tronc… Alors moi, Bussi, si j’étaisécartelé, je serais donc mué en cul-de-jatte ? Fi !… Maisje ne veux pas être un épouvantail pour les petits oiseaux, tripesdu pape ! Et puisqu’il en est ainsi, c’est décidé, je ne seraini pendu, ni écartelé !

À ce moment, son cheval ayant fait un écart, il le morigéna,puis le flatta doucement de la main et reprit le cours de sesréflexions.

– Donc l’effondrement de ma situation politique estcomplet… Il est vrai que j’ai la consolation d’avoir sauvé unepartie de ma fortune, que j’avais eu la prévoyante idée de mettre àl’abri. C’est quelque chose, mais c’est peu. Et voilà que, aumoment précis où tout croule sous moi, au moment où je n’ai plusd’autre alternative que de me retirer à l’étranger et d’y vivreobscur et oublié, à ce moment survient cette brave, cetteexcellente, cette digne abbesse – que le Ciel la comble de sesgrâces ! – qui me remet le pied à l’étrier, qui me donne lemoyen de me refaire une situation magnifique auprès de Philippe,car je n’aurai pas la naïveté de m’attacher à Fausta, non, parl’enfer ! Bussi s’adresse toujours à Dieu lui-même et non àses saints. Et par surcroît, cette sainte abbesse me donne le moyende me venger du sire de Pardaillan !… Tous les bonheurs à lafois, et du coup ma fortune est assurée, si je ne suis pas unniais… et sans me vanter, j’ai toujours entendu dire queBussi-Leclerc avait la tête aussi bien organisée que le poignetsolide… Reste la question des sacripants qu’il me faudrait pour meseconder, mais bah ! je trouverai toujours bien mon affaire enroute.

Chapitre 8TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES

L’auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de laroute défoncée. L’aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne,était si engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passantdevant lui.

Ils étaient trois compagnons, surgis d’on ne sait où. Jeunestous les trois – l’aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine –mais dans quel état !… Dépenaillés, fripés, râpés. Etcependant, il y avait comme une sorte d’élégance native dans lamanière de porter le manteau, et ils gardaient une allure dégagée,une aisance de manières qui n’étaient pas celles de malandrinsvulgaires.

Ils s’arrêtaient, hésitants, devant le perron de l’auberge.

– Quel coupe-gorge ! murmura le plus jeune.

Les deux autres haussèrent les épaules et le plus âgédit :

– Toujours délicat, ce Montsery !

– Ma foi ! dit le troisième, nous sommes exténués defatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas les finesbouches – nos ressources d’ailleurs ne nous le permettent pas –entrons, et, à défaut d’autre chose, reposons-nous.

Les trois marches branlantes du perron franchies, ils setrouvère dans une vaste salle, déserte.

– Quatre tables, douze escabeaux… c’est pour faire semblantde meubler ce désert, dit Sainte-Maline…

– Tu n’y es pas, fit Chalabre, en désignant les quatretables, elles jouent aux quatre coins.

– Du feu ! cria Montsery en montrant l’immensecheminée au fond de laquelle quelques tisons achevaient de seconsumer. Du feu et du bois !…

Et saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il lajeta dans l’âtre, souffla dessus, d’ailleurs aidé des deux autres,et, bientôt, une flamme claire s’éleva en ronflant.

– Ça égaie un peu, fit-il.

– Rien aux solives, dit Sainte-Maline, qui inspectait leslieux, rien, si ce n’est de la suie et des toiles d’araignées.

– Et personne ici, fit à son tour Chalabre. Il est vrai quepour ce qu’il y a !

– Holà ! hé ! l’hôte ! appela Montsery enfrappant la table du pommeau de sa rapière.

Sans se presser l’hôte apparut. C’était un colosse qui les toisad’un coup d’œil exercé et qui, sans empressement, sans aménité,grogna :

– Que voulez-vous ?

– À boire !… à boire et à manger.

L’hôte tendit une patte large et velue.

– On paye d’avance.

– Maroufle ! s’écria Montsery.

En même temps, son poing se détendit et s’abattit sur la face ducolosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d’ailleurs, etdompté, sortit, l’échine basse, après avoir murmuré :

– Je vais vous servir, messeigneurs !

L’instant d’après, il posait sur la table trois gobelets, unbroc, un pain et un pâté, et sortit après avoir dit :

– Je n’ai pas autre chose.

Les trois contemplèrent silencieusement la maigre pitance, puisse regardèrent tristement.

– Enfin ! soupira Sainte-Maline, les beaux joursreviendront peut-être…

Alors ils approchèrent la table du foyer, et ayant retiré leursmanteaux, qu’ils plièrent soigneusement et déposèrent sur desescabeaux, près d’eux, ils apparurent avec, chacun, la dague et larapière aux côtés et le pistolet passé à la ceinture. Etmélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions tropmaigres pour leurs estomacs affamés.

– Ah ! soupira Montsery, où est le temps où, logés etnourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas par jour, commetout bon chrétien qui se respecte !

– C’était le bon temps ! dit Chalabre. Nous étionsgentilshommes de sa Majesté, ses ordinaires, comme on disait, sesintimes même…

– Et notre service ?… Toujours auprès du roi, chargésde veiller sur sa personne, ne le quittant jamais que sur sonordre…

– Et pour nous entretenir la main, de temps en temps,quelque bon coup de dague ou d’épée, bien appliqué entre les deuxépaules, délivrait Sa Majesté ou nous débarrassait nous-mêmes dequelque ennemi trop entreprenant…

– Guise en sait quelque chose.

– Il est de fait que nous l’avons servi proprement.

– Enfin, mordiable ! ce jour-là, le jour où nous avonsoccis Guise, nous avons sauvé la royauté !

– Notre fortune était assurée du coup.

– Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant leroi à mort, anéantit en même temps toutes nos espérances, murmuraSainte-Maline, rêveur.

– Que tous les diables fourchus d’enfer tisonnent à jamaisl’âme du Jacques Clément maudit ! s’écria Montsery.

– Ah ! le coup fut dur pour nous…

– Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n’existionsque par lui.

– De tous côtés on nous tournait le dos, grinçaMontsery.

– Ceux du roi comme ceux de la Ligue et ceux duBéarnais.

– Nous avons tenu tête, dit doucement Sainte-Maline. Etplus d’un, à la douce, a payé son insolence d’un bon coup dedague.

– Oui, mais maintenant ?… Que sommes-nousdevenus ?…

– Mort de tous les diables ! quand je mastiquel’horrible bouillie noire que cet hôtelier de malheur nous a donnéepour du pain, quand j’avale l’infect liquide qu’il nous a donnépour du vin, savez-vous à quoi je pense ? Eh bien, je pense autemps où nous étions enfermés à la Bastille, d’où nous tira le sirede Pardaillan[9] , et je le regrette ce temps, oui,mordiable ! je regrette le temps où nous étions pensionnairesde Bussi-Leclerc, car lui, du moins, nous nourrissait presquechrétiennement…

– C’est vrai, Bussi-Leclerc, nous lui devons cette justice,nous traita, en somme, sans trop de rigueurs.

– J’enrage quand je pense que le temps des franches lippéesn’est plus et ne reviendra peut-être jamais !

– Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrerquelque voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, debon gré… ou de force…

À ce moment, sur la route, au loin, le galop d’un cheval se fitentendre.

Les trois compagnons se regardèrent un moment sans prononcer uneParole. Enfin Sainte-Maline prit son manteau, s’en enveloppavivement, tira la dague et l’épée hors des fourreaux, prononçarudement. « Allons ! » et se dirigea vers la portequ’il franchit.

– Allons ! répéta résolument Chalabre.

Montsery resta un moment indécis, puis il suivit ses deuxcompagnons.

Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciensordinaires d’Henri III se défilèrent le long des haies, sous lesgrands peupliers qui bordaient la route.

Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval, sanssoupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les troisspadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mitson cheval au pas.

Quand il ne fut plus qu’à quelques pas, dissimulant les armessous les manteaux, les trois s’arrêtèrent, et Sainte-Maline, sansdoute chef et orateur de la bande dans les grandes occasions,Sainte-Maline mit le chapeau à la main, et très poliment du reste,dit :

– Halte ! monsieur, s’il vous plaît !

Le voyageur s’arrêta docilement.

Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait levisage enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins,Sainte-Maline prit la parole :

– Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes, à n’enpas douter, un gentilhomme fortuné. Mes amis et moi sommesgentilshommes de haute naissance et n’ignorons rien des égardsqu’on se doit entre gens de qualité.

Ici, légère pause. Coup d’œil scrutateur sur le voyageur pourjuger de l’effet produit, impassibilité et immobilité de celui-ci.Savante révérence de Sainte-Maline et reprise de laharangue :

– Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sontsillonnés par des bandes armées : ligueurs ou royalistes,Espagnols ou Allemands, Suisses ou Anglais, catholiques ouhuguenots, qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et mêmeceux qui sont de leur parti. Je ne parle que pour mémoire d’uneinfinité de gens qui sont de tous les partis et n’appartiennent àaucun, tels que malandrins, détrousseurs de grands chemins,coupe-jarrets et autres gens de sac et de corde. Vous ignorez toutcela, monsieur, sans quoi vous n’auriez pas commis l’imprudence devoyager seul, avec, pendu à l’arçon, un porte-manteau d’apparenceaussi respectable que celui que je vois là.

Nouvelle pause, et péroraison :

– Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d’éviter toutemauvaise rencontre est d’aller en très modeste équipage… ainsi quenous faisons. De cette façon, on n’excite pas la convoitise desmauvais routiers et on ne les expose pas à la tentation de vouscasser la tête afin de vous dépouiller. Or, monsieur, c’est ce quivous arriverait inévitablement si votre bonne étoile ne nous avaitplacés sur votre route à point nommé… En conséquence, par purebonté d’âme, et pour vous obliger, si vous voulez nous fairel’honneur de nous confier votre bourse, mes amis accepteronsvolontiers de la dissimuler sous nos hardes et… vous pourrezachever votre voyage en toute sécurité.

– Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec sonplus joyeux sourire, soyez assuré, monsieur, qu’avec ceci, noussaurons défendre la bourse que vous nous aurez confiée.

– Et que nous nous ferons un devoir de vous la restituer…plus tard.

– Mordiable ! tudiable ! ventrediable !vociféra Montsery en fouettant l’air de sa rapière, faut-il fairetant de manières !

– Monsieur, reprit Sainte-Maline, veuillez excuser notreami : il est jeune, il est vif, mais au demeurant c’est un bongarçon.

Comme s’il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelquespièces d’or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire,au sol. Mais ils ne firent pas un geste pour les ramasser.

– Oh ! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.Cinq pistoles seulement !… Se peut-il qu’un gentilhommed’aussi haute origine soit si peu fortuné ?… Ou bienn’auriez-vous pas confiance en nous ?

– Mordieu ! dit Chalabre en armant son pistolet d’unair féroce, je suis très chatouilleux sur le point d’honneur,monsieur !

– Tripes et ventre ! appuya Montsery en précipitant lemoulinet de sa rapière et en démasquant sa dague, je ne permettraipas…

De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomberquelques nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, nefurent ramassées.

– Là ! là ! messieurs, dit Sainte-Maline,calmez-vous. Ce gentilhomme n’a pas eu l’intention de vousoffenser.

Et se tournant vers le voyageur :

– Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu’ilsen ont l’air. Ils se déclareront satisfaits pourvu que vousveuillez bien ajouter aux excuses que vous venez de laisser tomber,la bourse entière d’où vous les avez extraites… en y ajoutant ceporte-manteau qui doit être convenablement garni, si j’en juge parl’apparence.

Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitudemenaçante.

Mais alors le voyageur, muet jusque-là, cria tout àcoup :

– Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline !

Et laissant tomber son manteau, il ajouta :

– Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur deMontsery.

– Bussi-Leclerc ! crièrent les trois.

– Lui-même, messieurs ! Enchanté de vous revoir enbonne santé.

Et avec une ironie féroce :

– Alors, depuis que ce pauvre Valois n’est plus, nous noussommes faits détrousseurs de grand chemin ?

– Fi ! monsieur, dit doucement Sainte-Maline,fi !… Ne sommes-nous pas en guerre ?… Vous êtes d’unparti, nous d’un autre ; nous vous prenons, vous payez rançon,tout est dans l’ordre ! Et n’est-ce pas ainsi que les chosesse passent ?

– Ce Leclerc n’a jamais su dire que des incongruités !dit dédaigneusement Chalabre.

– N’avons-nous pas un compte avec monsieur ?… Onpourrait le régler sur l’heure, dit Montsery en aiguisant sa dagueà la lame de son épée.

– Là ! là ! ne vous fâchez pas, dit Bussinarquois.

Et rudement :

– Vous savez bien que Bussi est de force à vous embrochertous les trois !… Causons plutôt d’affaires… C’est de l’argentque vous voulez ? Eh bien, je puis vous faire gagner millefois plus que les quelques centaines de pistoles que voustrouveriez dans ma bourse. Et encore, ma bourse, il faudra mel’enlever, et je vous préviens que je ne vous laisserai pas faire.Tandis que ce que je vous offre vous sera donné de bonnevolonté.

Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblementdéconcertés, puis leurs regards se reportèrent sur Bussi-Leclercqui, toujours souriant, les observait sans faire un geste.

Enfin Sainte-Maline rengaina et :

– Ma foi ! monsieur, s’il en est ainsi, causons.

– Il sera toujours temps de revenir au présent entretien sinous ne nous entendons pas, ajouta Chalabre.

Bussi-Leclerc approuva de la tête, et :

– Messieurs, j’ajouterai cent pistoles à ce que je viens devous donner si vous vous engagez à vous trouver demain à Orléans, àl’hôtellerie du Coq-Hardy, montés et équipés ainsi qu’ilconvient à des gentilshommes. Là je vous ferai connaître quel seravotre service et ce qu’on attend de vous. Mais, dès maintenant, jevous avertis qu’il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-jecompter sur vous ?

– Une question, monsieur, avant d’accepter ces centpistoles ; si le service que vous nous proposez ne nousconvient pas ?…

– Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vousconviendra.

– Mais enfin, monsieur ?…

– En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce quej’aurai donné vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs ?

– C’est dit, foi de gentilshommes.

– Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles…Et ce n’est qu’une avance… Au revoir, messieurs ; à demain, àOrléans, hôtellerie du Coq-Hardy.

– Soyez tranquille, monsieur, on y sera.

– J’y compte, cria Bussi-Leclerc, qui déjà était parti.

Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravid’Henri III restèrent immobiles, sans un mot, sans un geste.

Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de laroute, alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassales pièces d’or restées à terre.

– Hé ! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagneà être connu ailleurs qu’à la Bastille !… Trente-cinq pistolesqui, ajoutées aux cent que voici nous font à chacun quarante-cinqpistoles. Vive Dieu ! nous voici riches à nouveau,messieurs !

– Tu vois bien, Montsery, que le temps des franches lippéesrevient !

– Oui ! Mais qui m’eût dit qu’après avoir été lesennemis de Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nousdeviendrions compagnons d’armes !… Car nous allons fairecampagne ensemble, si j’ai bien compris.

– Tout arrive, dit sentencieusement Sainte-Maline.

Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s’arrêtaient avec grandtapage dans la cour de l’hôtellerie du Coq-Hardy.

– Holà ! mordiable ! tudiable ! iln’y a donc personne dans cette hôtellerie de malheur ! criaitle plus jeune.

Déjà les laquais d’écurie accouraient. Déjà l’hôte apparaissait,criant :

– Voilà ! voilà ! messeigneurs !

Et aux trois valets qui s’emparaient des chevaux, par habitude,sans doute :

– Holà ! Perrinet, Bastien, Guillaume,fainéants ! bourreaux ! sacs à vin !… Çà, vivement,les chevaux de ces seigneurs à l’écurie, et qu’on leur fasse bonnemesure d’avoine. Entrez, messeigneurs, entrez !

Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L’aînédit :

– Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtessoient bien traitées et bien pansées. J’irai moi-même m’assurer quetous les soins convenables leur ont été donnés.

– Soyez sans inquiétude, monseigneur…

Alors les trois cavaliers se regardèrent en souriant et sefirent des révérences aussi raffinées que s’ils eussent été à lacour et non dans une cour d’auberge.

– Peste ! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbemine vous avez sous ce pourpoint cerise !

– Mordiable ! monsieur de Chalabre, les merveilleusesbottes, et comme elles font ressortir la finesse de votrejambe !

– Vivedieu ! monsieur de Montsery, vous avez tout àfait grand air dans ce magnifique costume de velours gris souris.Vous êtes, par ma foi, un fort galant gentilhomme !

Et riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnonspénétrèrent dans la salle, à moitié pleine, précédés par l’hôte, lebonnet à la main, multipliant les courbettes, époussetant la tablede chêne brillante de propreté, avançant des escabeaux,répétant :

– Par ici… par ici… Vos seigneuries seront admirablementici !…

– Nos seigneuries ont faim et soif… soif surtout… L’étapede ce matin nous a mis l’enfer dans le gosier…

Déjà les servantes s’empressaient, et l’hôte criait :

– Madelon ! Jeanneton ! Margoton !holà ! coquines, vite ! Le couvert pour ces troisseigneurs qui meurent de faim… En attendant, je vais moi-mêmechercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray, bienfrais, dont vos seigneurs me donneront des nouvelles…’

– Tu entends, Montsery ? Messeigneurs par-ci, VosSeigneuries par là… Ah ! il n’est plus question de nous fairepayer d’avance !

– Mordiable ! ça réchauffe le cœur de se voir traiteravec le respect auquel on a droit.

– C’est que maintenant les pistoles tintent dans nosbourses.

– Dites-moi, ma belle enfant, comment vousnomme-t-on ?

– Margoton, mon gentilhomme.

– Eh bien, Margoton la jolie, vous nous ferez sauter unebelle omelette, bien mordorée et cuite à point.

– Avec une de ces appétissantes volailles que j’aperçoislà-bas au tournebroche.

– Avec quelque pâté léger tel que : alouettes, merlesou bécassines, bien dégraissé.

– Avec quelques menues pâtisseries telles que :tartelettes, flancs, gelées de fruits…

– Le tout arrosé de trois bouteilles de Beaugency.

– Plus trois bouteilles de ce Vouvray qui, en effet, meparaît assez convenable.

– Plus trois bouteilles de Beaujolais.

– Plus trois bouteilles de ce petit vin blanc de Saumur,qui mousse et qui pétille qu’on croit avaler des perlesblondes.

Et quand l’omelette bien dorée fut posée sur la table :

– Ah ! mordiable, je renais, je respire ! Il mesemble que les quelques mois que nous venons de passer sont unaffreux cauchemar, et que je m’éveille enfin.

– Bah ! prenons le temps comme il vient !Oublions hier et son pain noir, faisons souriant accueil à la bonnefortune, ne soyons pas trop maussades devant l’adversité etattaquons l’omelette.

Et l’attaque fut impétueuse, je vous en réponds. Cela se terminapar une déroute mémorable de toutes les victuailles, qui furentenglouties en un rien de temps, le tout arrosé de grandes lampéesde vin, accompagné de grasses plaisanteries et d’œillades auxservantes jeunes et avenantes. Et quand il ne resta plus que lesgelées et les pâtisseries qu’ils grignotaient par passe-temps, enles arrosant de petit vin de Saumur, avec un énorme soupir desatisfaction :

– Vienne Bussi-Leclerc maintenant, et il faudra que leservice qu’il veut nous proposer soit bien détestable pour qu’on lerefuse.

– Eh ! justement, le voici, Bussi-Leclerc !

C’était en effet Bussi-Leclerc ; il s’avança.

– Bonjour, messieurs ! Exacts au rendez-vous. C’est debon augure… Que je vous voie un peu… Parfait !…Superbes !… Vive Dieu ! mes maîtres, vous avez repris vosallures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que lepiteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais,pardieu ! continuez votre repas… Je prendrai un verre de cepetit vin blanc avec vous.

Et quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verreplein :

– Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons quevous nous fassiez connaître à quel service vous nous destinez.

– Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesseFausta ?

– Fausta ! s’exclama Sainte-Maline d’une voixétouffée. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise ?

– Celle qui était, chuchotait-on, la papesse ?

– Fausta ! qui conçut et créa la Ligue… Fausta, qu’onappelait la Souveraine… Fausta ! pour tout dire. Et,mordiable ! il n’y a pas deux Fausta !… Eh bien,messieurs, c’est à son service que j’entends vous faire entrer…Acceptez-vous ?

– Avec joie, monsieur ! Nous étions au service d’unsouverain, nous serons au service d’une souveraine.

– Quel sera notre rôle auprès de la princesse ?

– Le même qu’auprès d’Henri de Valois… Vous étiez chargésde veiller sur la personne du roi, vous veillerez sur celle deFausta ; vous frappiez sur un ordre du roi vous frapperez surun signe de Fausta ; vous étiez les ordinaires du roi ;vous serez les ordinaires de Fausta.

– Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc… Maisla princesse a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu’illui faut trois gardes du corps tels que nous ?

– Ne vous ai-je pas prévenus ?… Il y aurabataille.

– C’est vrai, mordieu ! Bataille donc !

– Il vous reste à nous désigner ces ennemis.

– La princesse n’a qu’un ennemi, dit Bussi, soudaingrave.

– Un ennemi !… Et on nous engage tous les trois !Vous voulez plaisanter ?

– La princesse, et vous trois, et moi, et d’autres encore,nous ne serons pas de trop pour faire face à cet ennemi-là.

– Oh ! oh !… C’est vous, monsieur deBussi-Leclerc, qui prononcez de telles paroles ?

– Oui, monsieur de Chalabre. Et j’ajoute : malgré tousnos efforts réunis, je ne suis pas sûr que nous en viendrons àbout ! fit Bussi toujours grave.

Les trois se regardèrent, impressionnés.

– C’est donc le diable en personne ? ditSainte-Maline.

– C’est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé legouverneur à sa place, dans son cachot ; c’est celui qui,ensuite, s’est emparé de la forteresse et a délivré tous lesprisonniers. Et vous le connaissez comme moi, car si j’étais legouverneur, vous étiez, messieurs, au nombre de cesprisonniers.

– Pardaillan !

Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et au mêmeinstant, les trois furent debout, se regardant, effarés, bouclantd’un geste machinal leurs ceinturons qu’ils avaient dégrafés, commesi l’ennemi eût été là, prêt à fondre sur eux.

– Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre qu’iln’est plus question de plaisanter.

– Pardaillan ! C’est lui que nous devonscombattre ?… C’est lui que nous devons tuer ?…

– C’est lui !… Pensez-vous encore que nous serons tropde quatre ?

– Pardaillan !… Oh diable !… Nous lui devons lavie, après tout.

– Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté notredette…

– C’est vrai, au fait !

– Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta ?Marchez-vous contre Pardaillan ?

– Eh bien, mordieu ! oui, nous sommes à Fausta !Oui, nous marchons contre Pardaillan !…

– Je retiens cet engagement, messieurs. Et maintenant, jebois à la princesse Fausta et à ses ordinaires. Je bois au triomphede Fausta et au succès de ses ordinaires !

– À Fausta ! aux ordinaires de Fausta ! reprit letrio en cœur.

– Et maintenant, messieurs, en route !

– Où allons-nous, monsieur ?

– En Espagne !

Chapitre 9CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA

Bussi-Leclerc, Montsery, Sainte-Maline et Chalabre traversèrentla France, franchirent les Pyrénées sans encombre, et pénétrèrentdans la Catalogne où ils espéraient sinon rencontrer Fausta, dumoins trouver ses traces.

Ils s’arrêtèrent à Lérida, autant pour y prendre un instant derepos que pour se renseigner.

À l’auberge, avant même de mettre pied à terre, Bussi s’informaet l’aubergiste répondit :

– L’illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daignés’arrêter dans notre ville. Elle est partie, voici une heureenviron, se dirigeant sur Saragosse pour, de là, gagner Madrid,résidence habituelle de la cour de notre sire, le roi Philippe, quila préfère à Tolède, l’antique capitale des Castilles, maintenantdéchue.

Et sur une nouvelle question de Bussi :

– La princesse voyage en litière. Vous n’aurez pas de peineà la rejoindre.

Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent pied àterre, et :

– Mes compagnons et moi, nous sommes affamés et nousétranglons de soif… Y a-t-il à manger chez vous ?… La moindredes choses…

– Dieu merci ! nous avons des provisions, seigneur. Dequoi satisfaire les plus délicats et les plus affamés, réponditl’aubergiste, non sans orgueil.

– Vivedieu ! servez-nous ce que vous avez de meilleuren ce cas. Et ne ménagez ni le vin, ni les victuailles.

L’instant d’après, l’hôte posait sur une table : du pain,une outre rebondie, trois oignons énormes, une épaule de moutonbouillie et un grand plat rempli de pois chiches cuits à l’eau, etse tournant vers les voyageurs :

– Vos Seigneuries sont servies… Et, pardieu ! ce n’estpas souvent que nous servons pareil festin !

– Mordiable ! bougonna Montsery, c’est cette maigrepitance qu’il appelle un festin !

– Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, ettâchons de nous habituer à cette cuisine, car c’est à peu près ceque nous rencontrerons partout… D’ailleurs, au besoin, nous nousrattraperons sur les pâtisseries et les confitures, qui sontgénéralement exquises.

Au bout d’une heure, les quatre compagnons enfourchèrent leursmontures, se lancèrent sur les traces de Fausta, et bientôt, ilseurent la satisfaction d’apercevoir sa litière que des mules,richement caparaçonnées, traînaient d’un pas nonchalant maissûr.

Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables d’un soleiléblouissant, la route pierreuse côtoyait le flanc de la montagne,enjambait une sorte de petit plateau d’où la vue s’étendait auloin, plongeait brusquement et, sinueuse, s’en allait traverser laplaine qui s’étendait à perte de vue, roussie, monotone, sans uneprairie, sans un bois, sans rien sur quoi l’œil pût se reposer.

Fausta et son escorte apparurent sur le plateau ets’immobilisèrent un instant, dans un flamboiement de lumière.

Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute allure,semblait accourir à sa rencontre.

Devant elle, elle venait de reconnaître Bussi-Leclerc, et ellesongeait :

« Bussi-Leclerc ici !… Que vient faire Bussi-Leclercen Espagne ? »

Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui setenait à cheval près de la litière, se courba sur l’encolure ducheval pour écouter :

– Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers… au casoù ils auraient à me parler.

Montalte saluait, allait se mettre à la tête de l’escorte,donnait ses ordres.

Et Fausta s’immobilisa, sur les coussins de la litière, en unepose de grâce et de majesté, et cependant, irrésistiblement, commeattirés par quelque fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur lecavalier, dans la plaine, là-bas, point noir qui grossissait peu àpeu.

Bussi-Leclerc et les ordinaires s’arrêtèrent devant la litièreet, le chapeau à la main, attendirent que Fausta les interrogeât.Alors :

– Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur deBussi-Leclerc ?

Bussi s’inclina.

Fausta le considéra une seconde, et sans manifester ni surpriseni émotion :

– Voyons, monsieur, qu’avez-vous à me dire ?

– Je vous suis envoyé par Mme l’abbesse desbénédictines de Montmartre.

– Claudine de Beauvilliers n’a donc pas oubliéFausta ?

– On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eul’honneur de l’approcher, ne fût-ce qu’une fois.

Bussi fit une pause pour juger de l’effet de sa réponse, qu’iltrouvait, lui, assez galante.

Impassible, Fausta reprit :

– Que me veut Mme l’abbesse ?

– Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre estau courant des moindres détails de la mission que vous allezaccomplir auprès de Philippe d’Espagne… Il y a de longues années,madame, que le Béarnais rêve de s’asseoir sur le trône de France etqu’il prépare ses voies. Aujourd’hui, il se croit sur le point devoir ses rêves se changer en réalité. Et c’est à ce moment que vousintervenez pour lui susciter un compétiteur redoutable qui peutanéantir à jamais ses espérances… Prenez garde, madame ! Henride Navarre ne reculera devant aucune extrémité pour vous arrêter etvous briser… Prenez garde ! On vient à vous !

– C’est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé de medonner cet avis ? dit Fausta, songeuse.

– J’ai eu l’honneur de vous le dire, madame.

– On m’a assurée que le roi Henri avait pris ses logementsà l’abbaye de Montmartre… Est-ce vrai, monsieur ?

– C’est exact, madame.

– On dit le roi très inflammable… Claudine est jeune, elleest jolie, et son caractère d’abbesse ne la met pas à l’abri de latentation, dit-on.

Bussi esquissa un sourire :

– Je comprends, madame… Entre le roi Henri et vous, madame,l’abbesse n’a pas hésité pourtant… Vous le voyez.

– Bien ! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vousavez à me dire ?

– Pardonnez-moi, madame,Mme de Beauvilliers m’a expressémentrecommandé d’engager à votre service quelques gentilshommes braveset dévoués et de vous les amener.

– Pour quoi faire, monsieur ? dit Fausta avec un calmedéconcertant.

– Mais, madame, fit Bussi-Leclerc interloqué, pour vousprotéger… pour vous défendre… N’avez-vous pas entendu : vousallez être attaquée, vigoureusement attaquée, même.

– Nous sommes en Espagne, où nul n’oserait manquer aurespect dû à celle qui voyage sous la sauvegarde du roi et de soninquisiteur… Pour le reste, monsieur le cardinal Montalte, quevoici, suffit.

– Mais, madame, il n’est pas question du roi Philippe et deses sujets !… Il s’agit du roi Henri et de ses émissaires, quisont Français, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de lasauvegarde du grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d’uncoup d’épée.

À ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pasde vue tout en s’entretenant avec Leclerc, était arrivé au bas dela montagne et, s’engageant sur la route qui serpentait le long deses flancs, disparut à un tournant.

– Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfinFausta. J’accepte donc le secours que vous m’amenez et je ratified’avance les conditions que vous avez pu faire en mon nom. Qui sontces braves gentilshommes ?

– Trois des plus braves et des plus intrépides parmi lesQuarante-Cinq, ceux qu’on appelait les ordinaires du roi.

Et les présentant au fur et à mesure :

– Monsieur de Sainte-Maline, monsieur de Chalabre, monsieurde Montsery.

Fausta connaissait-elle ces trois noms ?… Savait-elle lerôle que la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragiquedu duc de Guise ?… C’est probable. En tout cas elle n’ignoraitpas que le duc avait été frappé en combat loyal et que le coupmortel lui avait été porté par celui-là même qu’elle chérissait ethaïssait tout à la fois. Le reste ne comptait sans doute pas à sesyeux.

Aussi, au salut profondément respectueux des trois, ellerépondit avec un sourire :

– Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesseFausta ne vous fasse pas trop regretter celui de feu S. M. leroi Henri III.

Et à Bussi-Leclerc :

– Et vous, monsieur ? Entrez-vous aussi au service deFausta ?

S’il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne laperçut pas, tant elle fut faite naturellement.

– Veuillez m’excuser, madame, je désire réserver monindépendance pour quelque temps. Toutefois, j’aurai l’honneur devous accompagner à la cour du roi Philippe, où j’ai affairemoi-même, et jusque-là, l’épée de Bussi-Leclerc est à vous.

À ce moment, le cavalier apparut au flanc de la montagne. Ilavait mis son cheval au pas et cheminait doucement.

– Soyez remercié, monsieur… Mais, mon Dieu ! à vousentendre, on croirait vraiment que le roi Henri a lancé sur moi unebande d’assassins.

– Madame, dit gravement Bussi, s’il en était ainsi, vous neme verriez pas inquiet, et je vous dirais : « Cegentilhomme (il désignait Montalte) et ces serviteurs suffiront àvous défendre. »

– Oh ! oh ! dit Fausta, d’ailleurs très calme, leroi de Navarre enverrait-il contre nous un corps d’armée ?… Lepauvre sire n’a pourtant pas trop de troupes pour conquérir ceroyaume de France qui lui fait si fort envie :

– Plut à Dieu qu’il en fût ainsi, madame ! Non, cen’est pas un corps d’armée qui marche contre vous !… C’est unhomme, un homme seul !… Mais celui qui vient à vous, par songénie infernal, est plus redoutable à lui seul qu’une arméeentière. Ce n’est pas un homme, madame, c’est la foudre qui vafondre sur vous… c’est Pardaillan !…

– Le voici ! dit Fausta, froidement.

– Qui ? hurla Bussi-Leclerc hérissé.

– Celui que vous m’annoncez !

Et du doigt elle désignait le cavalier qui s’avançait à leurrencontre.

– Pardaillan ! rugit Bussi-Leclerc.

– Pardaillan ! Enfin !… gronda Montalte.

– Le sire de Pardaillan ! répétèrent les trois.

Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayantfait leurs preuves en maint duel, en maint combat. Ils étaiententourés d’une troupe armée. Ils venaient du fond de la France etdu fond de l’Italie pour se rencontrer avec Pardaillan… Pardaillanapparaissait et ils se regardèrent et se virent livides… Et chacunput lire dans les yeux de son voisin le même sentiment qu’ilsentait se glisser dans ses moelles. Ils se regardèrent et virentqu’ils avaient peur.

Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquoisaux lèvres, s’avançait paisiblement.

Et, quand il ne fut plus qu’à deux pas de Fausta, d’un mêmemouvement, les cinq mirent l’épée à la main et se disposèrent àcharger.

– Arrière !… Tous !… cria Fausta.

Et sa voix était si dure, son geste si impérieux, son attitudesi majestueuse, qu’ils restèrent cloués sur place, se regardanteffarés.

Et sur un simple geste, plus impérieux, plus autoritaire encore,ils se reculèrent en grondant, hors de la portée de la voix, leslaissant tous les deux face à face.

Pardaillan s’inclina avec cette grâce altière qui lui étaitpropre, et le visage pétillant de malice :

– Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous êtestirée saine et sauve du gigantesque brasier que fut l’incendie dupalais Riant.

Fausta fixa sur lui son œil profond et répondit :

– Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi.

– À propos, madame, savez-vous quelle main scélérate… ousimplement maladroite, alluma le formidable incendie où j’ailongtemps cru que vous aviez laissé votre précieuseexistence ?

– Ne le savez-vous pas vous-même, chevalier ? fitFausta d’un ton très naturel.

– Moi, madame ? répondit Pardaillan avec son air leplus naïf. Eh ! bon Dieu ! comment voulez-vous que je lesache ?

– En ce cas, monsieur, comment saurais-je, moi, ce que vousignorez, vous ?

– C’est que, madame, je n’ai pas perdu le souvenir decertaine nasse… Vous souvient-il, madame, de cette jolie nasse aufond de la Seine que vous aviez fait établir à mon intention, etdans laquelle je dus bien passer toute une nuit ?

Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n’échappapourtant pas à Pardaillan, car il dit :

– Oui ! Je vois à votre air que vous vous souvenezaussi… Le fer, le feu, l’eau, que vous aviez déchaînés à monintention, vous ont trahie, tour à tour. En sorte que, reprit-il enriant, je me demande quel élément vous pourriez bien déchaîneraujourd’hui, à mon intention toujours.

Un moment, avec une expression d’indicible mélancolie, il setut, rêveur, tandis qu’elle le considérait avec une secrèteadmiration. Puis, reprenant son air insouciant etnarquois :

– C’est pour vous dire qu’il est assez dans mes habitudesde me tirer d’affaire… Mais vous ?… Croiriez-vous qu’onm’avait assuré que vous aviez trouvé une mort horrible dans cetincendie ?… Croiriez-vous que j’ai éprouvé une angoissemortelle à cette nouvelle ?

Si maîtresse d’elle-même que fut Fausta, elle ne put réprimer unmouvement, et son œil étincela.

Déjà il reprenait :

– Mon Dieu, oui ! Je me suis dit que si j’avais étémoins pressé de me tirer de la fournaise, j’aurais pu, j’aurais dûvous sauver, et j’éprouvai un vrai remords de ma stupideprécipitation qui causait votre mort.

Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l’éclat sevoilait d’une douceur attendrie et, sous son masqued’impassibilité, elle haletait, car ces paroles que Pardaillanprononçait d’un air lointain, comme s’il se fût parlé à lui-même,ces paroles venaient de faire naître un espoir insensé dans soncœur agité.

Il se mit à rire à nouveau, et :

– J’avais oublié qu’une femme de tête comme vous ne pouvaitavoir manqué de prendre des mesures infaillibles pour sortirindemne d’une aussi périlleuse situation… ce dont je vousfélicite !

Fausta sentit son cœur se contracter à ces paroles qui lacinglèrent comme une insulte. Son œil redevint froid, saphysionomie se fit plus hermétique, et :

– Est-ce pour me dire ces choses, que vous m’avezabordée ?

– Non, pardieu ! Et je vous demande pardon de voustenir ainsi sous ce soleil torride pour écouter, avec une patiencedont je vous sais un gré infini, les fadaises que je viens de vousdébiter.

Gravement, Fausta approuva d’un signe de tête, et :

– Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchantsous le ciel rayonnant d’Espagne ?

– Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.

Pour la deuxième fois, Fausta ne put réprimer un imperceptibletressaillement. Son regard s’adoucit, et :

– Eh bien ! maintenant que vous m’avez trouvée,dites-moi pourquoi vous me cherchiez ?

À son tour, le visage de Pardaillan se fitimpénétrable :

– Madame, S. M. le roi Henri m’a chargé de luirapporter certain parchemin qui est en votre possession et que vousdestinez au roi d’Espagne. Et je vous cherchais pour vousdire : Madame, voulez-vous me remettre ce parchemin ?

Tandis qu’il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelquerêve lointain, et quand il se tut, fixant sur lui ses yeux deflamme, comme si elle eût voulu lui communiquer sa volonté, d’unevoix basse, pénétrante :

– Chevalier, je vous ai proposé, il n’y a pas bienlongtemps, de vous tailler un royaume en Italie et vous avez refuséparce qu’il vous aurait fallu combattre un vieillard… Bien que cevieillard s’appelât Sixte Quint, venant d’un esprit chevaleresquecomme le vôtre, ce refus ne m’a pas surprise. Les plans que j’avaisélaborés et que votre refus d’alors anéantissait, je puis lesreprendre en les modifiant… Il ne s’agit plus cette fois d’attaquerun vieillard… Il s’agit de faire une alliance avec un souverain… leplus puissant de la terre…

Fausta fit une pause.

Alors, d’une voix calme, sans impatience, comme s’il n’eût rienentendu :

– Madame, voulez-vous me remettre le parchemin ?

Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute et dudécouragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif – enapparence – qu’elle reprit :

– Écoutez-moi, chevalier… Contre la remise de ce parchemin,vous devez obtenir le commandement en chef de l’armée que Philippeenverra en France. Et cette armée sera formidable, ainsi que lecomporte l’enjeu de cette entreprise… Sous le commandement d’unchef tel que vous, cette armée est invincible… À la tête de vostroupes, vous fondez sur la France, vous battez le Béarnais sanspeine, vous le saisissez, on le juge, on le condamne, on l’exécutecomme fauteur d’hérésie… Philippe II est reconnu roi de France etvous… on crée pour vous un gouvernement spécial, quelque chosecomme la vice-royauté de France !… Vous vous en contentez…jusqu’au jour où, raccourcissant le titre d’un mot, vous pourrez,par droit de conquête, placer sur votre tête la couronne royale…Voilà mon plan… Dites un mot et ce parchemin que vous me demandezpour Henri de Navarre, je vous le remets à l’instant à vous,chevalier de Pardaillan…

Pardaillan, glacial, répéta :

– Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j’aipromis de rapporter à S. M. Henri, roi de France ?

Fausta le fixa un instant, et se renversant sur les coussins,d’une voix morne :

– Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin, etvous l’avez refusé… Je le porterai donc à Philippe.

– À votre aise, madame, dit Pardaillan en s’inclinant.

– Alors, qu’allez-vous faire ?

– Moi, madame ?… J’attendrai… Et puisque vous êtesdécidée à aller à Madrid, j’irai aussi. Je ne vous dis donc pasadieu, mais au revoir, madame.

– Au revoir, chevalier, répondit Fausta sur un tonétrange.

Pardaillan salua d’un geste large et, paisiblement, reprit lechemin par où il était venu.

Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route,Bussi-Leclerc, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte,entourèrent la litière avec des jurons et des imprécations, etMontalte gronda :

– Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés de chargerce truand ?

– Oui ! pourquoi ? grinça Bussi.

Fausta les considéra un instant avec un sourire de dédain,et :

– Pourquoi ?… Parce que vous trembliez de peur,messieurs.

– Par le Christ !… Tripes et ventre !… Mort dudiable !…

– Madame, il en est encore temps !… Un mot, et cethomme n’arrive pas au bas de la montagne.

– Oui ?… Eh bien, essayez…

Et du doigt elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissaitau pas sur la route en lacets.

Humiliés par le dédain qu’elle leur manifestait, exaspérésjusqu’à la fureur par le dédain encore plus outrageant de celui quis’en allait là-bas, sans avoir même paru remarquer leur présence,ils se ruèrent en se bousculant, grondant de sourdes menaces.

Cependant Fausta, avec un sourire étrange, se soulevait sur lescoussins, s’accoudait, prenait les attitudes de quelqu’un qui sedispose à assister commodément à un spectacle intéressant.

Nous avons dit que la route serpentait le long de la montagne,en sorte que, en descendant, on avait : à droite, la massegranitique qui se dressait imposante et féerique en ses aspectschangeants, variés à l’infini par les magiques rayons d’un soleilrutilant ; à gauche, les pentes, tantôt douces, tantôt raides,souvent à pic, gouffres béants, prêts à engloutir, mutilée,déchiquetée par les aloès géants et les épines des cactus, lavictime d’un faux pas.

Quant à ce que nous appelons la route, c’était tout simplementle fer des chevaux et des mules qui, à la longue, avait fini partracer une sorte de sentier capricieux, tantôt assez large pourpermettre à plusieurs cavaliers de l’aborder de front, tantôt àpeine suffisant pour un seul. Toutefois, par-ci, par-là, les hommesavaient consenti à rectifier, arranger le chemin tracé par lesbêtes.

Les cinq gardes du corps de Fausta s’étaient élancés pêle-mêle àla poursuite de Pardaillan. La route, en se rétrécissant, lesobligea à se mettre en file, et voici quel était l’ordre de marcheétabli par le hasard En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline,Chalabre, Montsery, et fermant la marche, Montalte.

Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où letravail des bêtes avait été sommairement façonné par les hommes, etde telle sorte qu’il y avait là une façon de minusculeplate-forme.

Lorsqu’il entendit derrière lui le pas des chevaux, il seretourna :

– Tiens ! c’est ce brave Bussi-Leclerc, et les troismignons que j’ai tirés de la Bastille, et celui-là que je neconnais pas !… Pourquoi diable Fausta les a-t-elle empêchés deme charger là-haut ? Ils y avaient de la place au moins,tandis qu’ici…

Et son sourire se fit aigu tandis qu’il inspectait le terrainavec un hochement de tête significatif.

Posément, il fit faire volte-face à son cheval et l’accula dansl’angle, contre la paroi, la croupe presque appuyée contred’énormes quartiers de roche éboulés. Ainsi placé, il avait devantlui le sentier par où venait Bussi ; derrière, les roches quilui faisaient un rempart ; à sa gauche, il avait le flanc dela montagne et à sa droite le précipice. On ne pouvait doncl’attaquer que de front et un à un.

Son épée dégagée, il attendit, et lorsque Bussi-Leclerc ne futplus qu’à quelques pas de lui :

– Eh ! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vousainsi ?… Est-ce après la leçon d’escrime que je vous promisvoici quelques mois ?

– Misérable fanfaron ! hurla Leclerc, en chargeantl’épée haute, attends, je vais te donner la leçon que tu mérites,moi !

– Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant.

– Tue ! tue ! crièrent les trois ordinaires.

– Là ! là ! messieurs… Si vous vouliez me tuer,il ne fallait pas mettre en avant cet écolier.

– Mort de ma mère ! un écolier, moi, Bussi !…

– Et un mauvais écolier encore… qui ne sait même pas tenirson épée… là !… hop ! sautez !

Et l’épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.

– Oh ! démon ! rugit Leclerc en s’arrachant lescheveux.

Derrière lui Sainte-Maline criait :

– Place ! faites-moi place, mordieu !

Bussi hébété ne bougeait pas, continuait de barrer la route auxautres. Et comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vitMontalte qui avait mis pied à terre, s’était faufilé au premierrang et lui tendait son épée.

Bussi s’en saisit avec un rugissement de joie, et sans hésiter,fonça de nouveau, tête baissée.

– Encore ! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous êtesinsatiable !

Il achevait à peine que l’épée de Bussi décrivait une courbedans l’air et allait rejoindre la première au fond duprécipice.

– Là ! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfaitmaintenant ? Si je sais compter, c’est la cinquième fois queje vous désarme… Vous n’avez décidément pas de chance avec moi.

Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation ets’affaissa, terrassé par la rage et la honte.

C’en était fait de lui si Pardaillan – suprême humiliation etsuprême générosité – ne l’avait saisi de sa poigne de fer etmaintenu, évanoui, sur la selle.

Sainte-Maline s’efforçait vainement de passer et de prendre laplace de Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d’unevoix basse et sifflante :

– Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas !

– Mort du diable ! monsieur, êtes-vous fou ?

– Ne bougez pas, vous dis-je… Cet homme est un démon !Si nous le laissons faire, il nous tuera les uns après les autresou nous désarmera… Emmenez Bussi et retournez auprès de laprincesse… Je l’ordonne en son nom… Allez, messieurs.

Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers lesordinaires, et de son air le plus aimable :

– À qui le tour, messieurs ?

Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient engrommelant à l’ordre du cardinal, et en jetant des regards furieuxqui s’adressaient autant à Montalte qu’à Pardaillan, mettaient piedà terre, s’emparaient de Bussi, s’efforçaient de le faire revenir àlui…

Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pâlede rage contenue :

– Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.

– Bah ?… Mais je ne vous connais pas, monsieur. Quiêtes-vous ?…

– Je suis le cardinal Montalte, dit l’autre en seredressant.

– Le neveu de cet excellent M. Peretti ?… Il vabien, M. votre oncle ? répondit Pardaillan avec son plusgracieux sourire.

– Je vous hais, monsieur…

– Vous l’avez déjà dit, monsieur, fit froidement lechevalier.

– Et je vous tuerai !

– Ah ! ah ! ceci, c’est autre chose !…Comment comptez-vous m’occire, monsieur ?

– Je vous ai averti, monsieur, dit Montalte en grinçant.Nous nous retrouverons.

– Tout de suite, si vous voulez… Non ? Eh bien, oùvous voudrez, en ce cas, et quand vous voudrez.

Cependant les ordinaires s’éloignaient, emmenant Bussi-Leclerc,qui, revenu à lui, pleurait sur sa défaite, sans écouter lesconsolations qu’ils lui prodiguaient, suivis d’assez loin parMontalte pensif.

– À vous revoir, messieurs ! leur cria Pardaillan.

Et haussant les épaules, il reprit sa route en fredonnant un airde chasse du temps de Charles IX.

Il n’avait pas fait cinquante pas qu’il entendait un coup defeu. La balle venait s’aplatir à quelques toises de lui, sur leversant qu’il côtoyait.

Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur l’abîme,au-dessus de lui, tenait à la main le pistolet fumant qu’il venaitde décharger. Le cardinal, voyant son coup manqué, sauta sur soncheval et, avec un geste de menace, se lança à la poursuite de sescompagnons.

Chapitre 10DON QUICHOTTE

Le cavalier, tout en poursuivant son chemin vers la plaine,songeait :

« Diable ! s’il avait mieux calculé la portée, c’enétait fait de M. l’ambassadeur et de sa mission. »

Et avec un froncement de sourcils :

– Bussi-Leclerc et les autres m’ont attaqué engentilshommes, épée contre épée… Celui-là est d’Église… et il tentede m’assassiner… Celui-là est à surveiller de près ! Il mehait, m’a-t-il dit, mais pourquoi ?… Je ne le connais pas,moi…

Il réfléchit un moment, et, avec ce haussement d’épaules qui luiétait familier :

– Ça, mordieu ! je serai donc le même toute mavie ?… Mon pauvre père, s’il vivait encore, pourraitm’accabler des plus véhéments reproches, et à juste raison…bon ! me voilà sorti des traquenards de cette montagne. Ici,du moins, on voit venir de loin.

Et il reprit le cours de ses réflexions :

– Eh quoi ! libre de toute attaque, la consciencenette, ayant liquidé, dans le passé, toutes mes dettes – dettes dereconnaissance, dettes de haine – je pouvais contempler lesévénements en spectateur et me laisser vivre tranquille. Oui,morbleu ! car après tout, que m’importent à moi les affaireset du roi Henri et du roi Philippe ? et deMme Fausta et du pape ? et de l’Église et dela Réforme ? et de je ne sais quoi encore ?…

Il se retourna et aperçut, au loin, Fausta et son escorteparvenus au bas de la montagne. Il hocha la tête, et :

– Au lieu de cela, me voici, une fois de plus, piqué de latarentule de me mêler de ce qui ne me regarde pas !… Me voici,une fois de plus, jeté au milieu d’une partie où je n’avais quefaire, et où ma présence vient tout brouiller… Et j’ai la sottisede m’ébahir que des gens que je ne connais pas me veulent lamale-mort ? Par Pilate ! mais c’est précisément lecontraire qui devrait m’étonner !… Sans compter que les chosesne font que commencer et qu’avant longtemps tout ce qu’il y a defrocards en Espagne – et Dieu sait s’il y en a ! – seradéchaîné contre moi !

Il se retourna encore une fois et ne vit plus l’escorte deFausta.

Il se secoua, et avec un sourire narquois :

– Bah ! le vin est tiré !… Au surplus, j’en ai vubien d’autres, et je ne suis pas manchot, Dieu merci !

En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid sans avoir aperçuune seule fois l’escorte de Fausta et sans aventure digne d’êtrenotée.

Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l’endroit même où sedresse aujourd’hui le palais royal, s’élevait alors l’Alcazar,résidence du roi.

Pardaillan s’y rendit tout droit. Le premier officier auprèsduquel il se renseigna lui répondit :

– Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques joursdéjà.

– Et où le roi se rend-il ?

– Le roi se rend à Séville à la tête d’un corps d’arméecastillan pour soumettre les hérétiques : juifs, musulmans etbohêmes.

– C’est là une entreprise digne de ce grand roi, ditPardaillan, avec son air figue et raisin.

L’officier castillan, charmé de cette approbation flatteuse,ajouta :

– Le roi a juré d’exterminer l’hérésie dans tout leroyaume. Il faudra que juifs et Maures se convertissent, ousinon…

– On les grillera en masse !… Vive Dieu ! celaleur apprendra à vivre !… Comme je ne voudrais pour rien aumonde manquer un spectacle aussi édifiant, souffrez, monsieur, queje vous quitte.

Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course à travers montset plaines.

Passé Cordoue, après avoir traversé de véritables forêtsd’orangers et d’oliviers, en longeant les bords du Guadalquivir,dont le cours était barré par des milliers de moulins à huile, ilarriva à Carmona, ville fortifiée, à quelques lieues de Séville, oùil fut tout surpris de voir l’armée royale occupée à dresser sestentes.

Pardaillan demanda pourquoi l’armée s’arrêtait si près dubut.

– C’est que, lui répondit-on, c’est aujourd’hui mardi.

– Mardi, fit Pardaillan, jour consacré à Mars… Favorable,par conséquent, à une entreprise guerrière, comme la vôtre.

– Jour néfaste, au contraire, seigneur. Chacun sait quetoute entreprise commencée un mardi est vouée à un écheccertain.

– Tiens ! chez nous, en France, c’est le vendredi quia la fâcheuse réputation de porter malheur !… Alors le roi vacamper ici ?

– Non pas, seigneur. Le roi est un prince valeureux, ennemide toute superstition. Il a bravement continué et couchera ce soirà Séville.

– Alors, dit gravement Pardaillan, comme je suis aussiennemi de toute superstition – à ma manière – je ferai comme votrevaleureux souverain : je m’en irai bravement coucher àSéville.

Et il se remit en route encore une fois.

Vers le soir, il aperçut enfin l’escorte du roi, hérissée depiques et de bannières, qui déroulait lentement ses anneaux sur laroute poudreuse, bordée de bois d’oliviers, chênes-liège, orangerset palmiers.

Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se lança sousbois, où il eut tôt fait de la dépasser. Mais alors il s’arrêta,et :

– Mordieu ! pendant que je le puis, voyons un peu deprès la figure de ce valeureux prince, qui n’a pas peurd’entreprendre un mardi l’extermination d’une partie de sessujets !

Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés, une centainede seigneurs, bardés de fer et la lance au poing, précédaient unevaste et somptueuse litière traînée par des mules parées de houssesaux couleurs éclatantes, couvertes de filets terminés par descordelettes à nœuds qui tombaient jusqu’à terre, les harnaismagnifiques ornés de rosettes, de houppes et de bouffettesmulticolores et surchargés de coquillages, de plaques, d’anneaux etde clochettes d’argent qui tintinnabulaient gaiement.

Dans un opulent et sévère costume de soie et de velours noirs,le roi était à demi étendu sur des coussins de velours broché.

Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris,œil froid, d’une fixité par ma foi peu ordinaire, taille plutôtpetite, de la morgue hautaine plutôt que de la majesté, physionomiesombre et glaciale… un spectre !…

Tel fut le signalement que Pardaillan établit de S.M. catholique Philippe II, alors âgé de soixante-troisans.

Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer etd’acier.

– Cordieu ! fit Pardaillan en s’éloignant à toutebride, la sombre figure que voilà !… Et c’est là le tristesire que Mme Fausta rêve d’imposer au peuple deFrance, si vivant, si joyeux !… Par Pilate ! la seule vuede ce glacial despote suffirait à figer à jamais le rire sur lesjolies lèvres des filles de France !

Séville, capitale de l’Andalousie, était autrement importanteque de nos jours. Située dans la plaine, dépourvue de toute défensenaturelle, si ce n’est du côté du Guadalquivir, elle était protégéepar une enceinte crénelée, et quinze portes principales gardaientl’entrée de la ville.

Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement depourpre et d’or, Pardaillan fit son entrée par la porte de laMacarena, située au nord de la ville.

Si l’on veut savoir d’où vient ce nom bizarre, nous dirons quec’était le nom d’une infante mauresque.

Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut de prime abord,le chevalier le pria de lui indiquer une hôtellerie convenable quine fût pas trop éloignée du palais royal.

Le cavalier fixa sur lui un œil pénétrant et le considéra unmoment avec une attention et une insistance qui eussent fait bondirPardaillan s’il n’avait reconnu dans le regard et le sourire de cetinconnu une sympathie manifeste et comme une sorted’admiration : visiblement ce cavalier le couvait du regardattendri d’un père admirant un fils tendrement chéri.

Si bien que Pardaillan, qui n’était pourtant pas d’un natureltrès patient, voyant qu’il ne répondait pas reprit doucement etavec un sourire :

– Monsieur, j’ai eu l’honneur de vous prier de m’indiquerune auberge.

L’inconnu sursauta, et :

– Oh ! excusez-moi, seigneur… Une hôtellerie ?…dans les environs de l’Alcazar ? Eh bien, mais… l’hôtelleriede La Tour me paraît tout indiquée… Elle est trèsconfortable d’abord, et ensuite l’hôtelier est de mes amis… Mais,vous êtes étranger, seigneur. Français !… Oui, je levois !… Si vous voulez bien me le permettre, j’aurai l’honneurde vous conduire moi-même à l’hôtellerie de La Tour et devous recommander aux bons soins de l’hôte.

– Monsieur, je vous rends mille grâces. J’accepte trèsvolontiers votre offre obligeante, mais croyez bien que toutl’honneur est pour moi, répondit le chevalier qui, à son tour,détailla son guide d’un coup d’œil rapide.

C’était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Ilétait grand et maigre : il avait un front superbe, le frontvaste d’un penseur, surmonté d’une chevelure abondante,naturellement bouclée, rejetée en arrière, légèrement grisonnanteaux tempes ; des yeux vifs, perçants, tantôt pétillants demalice, tantôt vagues comme des yeux de visionnaire ; un nezlong et crochu ; les pommettes saillantes, les joues creuses,une petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbichetaillée en pointe.

Le chevalier remarqua que son costume quoique râpé était d’unepropreté méticuleuse ; que l’inconnu paraissait se servirpéniblement de son bras gauche. Enfin, il portait au côté une largeet solide rapière.

Ils se mirent en route côte à côte, et chemin faisant, avec unecomplaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan,l’inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur toutce qu’il Pensait devoir intéresser un étranger.

Comme ils traversaient la plaza de San-Francisco :

– Que signifie cet autel dressé sur cette place ?demanda Pardaillan.

– Seigneur, c’est devant cet autel que la SainteInquisition s’efforce, en brûlant leurs corps, de sauver les âmesdes misérables qui s’obstinent à méconnaître les bienfaits de notresainte religion.

Rien ne saurait traduire le ton sur lequel furent prononcées cesparoles, en soi rigoureusement conformes à l’esprit del’époque.

Pardaillan fixa un instant son interlocuteur, qui soutint ceregard avec un air ingénu.

Et à son tour, avec une mélancolie inexprimable, ilmurmura :

– Comme la vie serait belle et douce et facile sous ce cielradieux, dans cette atmosphère embaumée, au milieu de cette richenature qui est un enchantement !… Comme la vie serait bonne…si les hommes consentaient à agir en véritables hommes et non enfauves déchaînés !… Oui, mais les hommes sont ce qu’ils sont…des fauves plus ou moins déguisés.

L’inconnu avait écouté ces réflexions avec un air pétillant dejoie, et à son tour il murmura quelque chose que Pardaillan nesaisit pas bien !

En approchant du fleuve, l’inconnu dit en désignant une tourencastrée dans l’enceinte du palais royal :

– L’hôtellerie de La Tour, où je vous conduis, sedénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette tour.

– Qui s’appelle ?…

– La tour de l’Or… C’est le coffre où notre sire le roienferme les richesses qui lui viennent d’Afrique.

– Peste ! le coffre est de taille ! À cecompte-là, je me contenterais d’un coffret ! fitPardaillan.

– Je me contenterais de moins encore ! Vous pouvez levoir à ma mise, répondit l’inconnu en riant aussi.

– Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe la miseet que l’escarcelle soit vide… Je vois à votre air que vouspossédez ce que votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous sestrésors, fussent-ils de taille à exiger cent coffres pareils àcette tour.

– Diable ! seigneur, fit l’inconnu d’un air narquois,qu’ai-je donc de si précieux, selon vous ?

– Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant sondoigt tour à tour sur son front et sa poitrine.

L’inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirmaPardaillan dans la bonne opinion qu’il commençait à s’en faire. Ilse contenta de murmurer, mais cette fois le chevalierl’entendit :

– Merveilleux ! Tout comme don Quichotte !

Et arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement ildit :

– Seigneur, je m’appelle Miguel de Cervantès de Saavedra,gentilhomme castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus detout si vous me permettez de me proclamer votre ami.

– Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan,gentilhomme français, et j’ai vu, du premier coup, que nous étionsfaits pour nous entendre à merveille. Touchez-là donc, monsieur, etcroyez bien que si quelqu’un se trouve honoré, c’est moi.

Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.

Cependant ils étaient arrivés à l’auberge, et avant de mettrepied à terre :

– Monsieur de Cervantès, dit Pardaillan, ne voussemble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là et que laconnaissance ainsi ébauchée ne peut dignement continuer qu’à tableet en choquant nos verres ?

– C’est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantès ensouriant.

– Vraidieu ! monsieur, vous me réjouissez l’âme !Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer de tempsen temps un homme qui fait fi des simagrées, qui manifestefranchement ses sentiments et avec qui on peut parler en touteloyauté de cœur.

– Oui, dit Cervantès, rêveur. Je vois que ce plaisir doitêtre plutôt rare pour vous.

– Très rare, en effet.

– C’est que pour comprendre et apprécier une nature aussisimple et aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-mêmed’un cœur très simple et très droit. Or, chevalier, en notre époqueeffroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et lasimplicité sont considérées comme des crimes impardonnables. Lemalheureux affligé de cette tare monstrueuse, qui commetl’imprudence de la montrer, voit aussitôt les honnêtes gens dont secompose l’immense troupeau de ce que l’on est convenu d’appeler lasociété, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à ledéchirer ; et le moins qui puisse lui arriver, c’est de passerpour un fou… J’ai idée que vous devez en savoir quelque chose…

– C’est par Dieu ! vrai. Je n’ai, jusqu’à ce jour,rencontré que des loups qui m’ont montré les crocs et ont essayé deme déchirer… Mais vous voyez que je ne m’en porte pas plus mal.

En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l’auberge, et ilfaut croire que la recommandation de Cervantès n’était pas sansvaleur, car, fait remarquable dans un pays où l’indolence des gensn’a d’égale que leur extrême sobriété, l’hôtelier se montra trèsaccueillant et s’empressa de préparer le festin que Pardaillanvoulait offrir à son nouvel ami.

– Nous causerons à table, avait-il dit à Cervantès, et, enbuvant des vins de mon pays, qui ne valent peut-être pas lesvôtres, mais qui savent agréablement délier les langues les plusrebelles. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui jesuis.

En attendant que le dîner fût à point, ils s’attablèrent dans lepatio, au milieu d’autres consommateurs assez nombreux, devant unebouteille de vieux Xérès.

Le patio de l’auberge de La Tour était – comme tous lespatios – une cour dallée assez vaste, recouverte de voiles pourgarantir du soleil. La nuit étant venue, le patio était éclairé parune demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en ferforgé.

– Vous voyez, chevalier, dit Cervantès, le jour, lorsque lesoleil darde trop violemment ses rayons, on peut s’étendre à l’abrisous les arcades que supportent ces minces colonnettes. Ce patiod’auberge n’a rien à envier au patio du plus somptueux palais. Il amême sa petite fontaine entourée d’orangers, de palmiers et defleurs. L’eau entretient une fraîcheur agréable et les fleursembaument l’air. Que peut-on désirer de plus ?

Enfin le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille dequinze ans, la propre fille de l’hôtelier, que son père envoyaitpour honorer ses hôtes de marque.

Et tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant forcerasade de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crusd’Espagne, ils causaient ; et Cervantès ayant raconté sonhistoire :

– Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat etvous être vaillamment battu à cette glorieuse bataille deLépante[10] , d’où vous êtes revenu à peu prèsestropié, si j’en juge par votre bras gauche dont vous vous servezsi péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement desIndes et piqué du désir de vous immortaliser en écrivant quelqueimpérissable chef-d’œuvre ? Mordieu ! vous l’écrirez, cechef-d’œuvre, et votre gloire égalera, si elle ne la surpasse,celle de M. de Ronsard que j’ai connu autrefois.

– Voulez-vous que je vous dise, chevalier ? Ehbien ! jusqu’ici j’étais en proie aux affres du doute.Maintenant je crois, qu’en effet, j’écrirai, sinon le chef-d’œuvredont vous parlez, du moins une œuvre digne d’être remarquée.

– Là ! j’en étais sûr !… Mais dites-moi pourquoine doutez-vous plus maintenant ?

– Parce que j’ai enfin trouvé le modèle que je cherchais,répondit Cervantès avec un sourire énigmatique.

– Tant mieux, corbleu !

Le patio s’était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu’un groupede consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l’autreextrémité de la cour, une servante qui allait et venait et la jeunefille qui les servait.

Cervantès, d’un coup d’œil circulaire, s’était assuré qu’on nepouvait les entendre, et baissant la voix :

– Et vous, seigneur, dit-il, vous m’avez parlé d’unemission… Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veuxvous poser, rien d’autre que le désir de vous être utile…

– Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.

– Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avecle roi ?

– En contact… et en conflit ! dit nettement Pardaillanen le regardant en face.

Cervantès soutint le regard du chevalier un moment, sans riendire, puis, se penchant sur la table à voix basse :

– En ce cas je vous dis : gardez-vous, chevalier,gardez-vous bien !… Si vous êtes venu ici dans l’intention decontrarier la politique du roi, laissez de côté cette loyauté quiéclate dans vos yeux… Dissimulez, mettez un masque impénétrable survotre visage car, ici, vous ne verrez que des masques recouverts decagoules… Observez vos paroles, vos gestes, vos pensées, car ici,l’enfant à qui vous jetterez un os, l’oiseau qui vous frôlera deson souffle, tout, tout, tout ira vous trahir et vous dénoncer auSaint-Office… Si vous êtes venu en ennemi, ne vous fiez pas à votreforce, à votre entourage, à votre intelligence !… Tremblez,chevalier ; et regardez non devant vous, mais à droite, àgauche, derrière, derrière surtout, car c’est par derrière que vousserez frappé.

– Diable, mon cher, vous m’impressionnez… Dites-moi, mabelle enfant, comment vous appelez-vous ?

– Juana, seigneur.

– Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de cesgelées d’oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses,par ma foi !… Ah ! pendant que vous y êtes, voyez doncsi, en cherchant bien, votre estimable père ne nous trouvera pasquelque autre bouteille de ce saumurois que j’affectionneparticulièrement.

– Don Quichotte ! murmura Cervantès.

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitureset le vin demandés et se retirait de son pied léger.

– Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantès ?… ditPardaillan en étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau demiel.

Cervantès le considéra une seconde avec ébahissement et hochadoucement la tête.

À ce moment ils se trouvaient seuls dans le patio.

– Savez-vous ce que c’est que le roi Philippe ? repritCervantès, toujours à voix basse.

– Je l’ai vu passer dans sa litière, il n’y a pas bienlongtemps, et ma foi, l’impression qu’il m’a produite n’est guère àson avantage.

– Le roi, chevalier, c’est l’homme qui a fait trancher latête à un de ses ministres, coupable d’avoir osé parler devant luiavant d’y être invité… C’est l’homme qui note minutieusementl’ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travailafin de s’assurer que nulle main indiscrète n’est venue lestoucher… C’est l’homme qui poursuit d’une haine implacable la femmequ’il a cessé d’aimer et la laisse lentement mourir dans le cachotoù il l’a fait jeter… C’est l’homme qui vient ici à la tête d’unearmée pour meurtrir d’inoffensifs savants, de paisiblescommerçants, coupables seulement d’adorer un autre dieu que lesien… et dont le véritable crime est de posséder d’immensesrichesses, bonnes à confisquer… C’est l’homme sous les pas duquelles bûchers se dressent tout allumés pour réduire en cendre ceuxque la mousquetade a épargnés… C’est l’homme enfin qui, parjalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures son proprefils, l’héritier de son trône, l’infant don Carlos ! Voilà ceque c’est que le roi d’Espagne contre lequel vous venez vousheurter, vous, chevalier de Pardaillan !…

– Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblementPardaillan, il m’a été donné de combattre quelques monstres d’assezbelle envergure… J’avoue, toutefois, n’en avoir jamais rencontréd’aussi complet, d’aussi magnifique dans sa hideur que celui dontvous venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à macollection, et tout ce que vous me dites me donne une furieuseenvie de le voir de près… dussé-je être broyé pauvre atome que jesuis.

– Exactement ce que dirait don Quichotte ! fitCervantès avec admiration.

– Vous dites ?

– Rien, chevalier, une idée à moi.

Et, gravement :

– Et pourtant, s’il n’y avait que le roi seul… ce ne seraitrien…

– Comment ! cher monsieur, il y a pis encore ?…S’il en est ainsi, prenons des forces, mordieu !…Allons ! tendez votre verre… À votre santé, monsieur deCervantès !

– À votre santé, monsieur de Pardaillan ! réponditCervantès d’un air lugubre.

– Là ! fit Pardaillan en posant son verre vide sur latable. Parlez maintenant, je suis curieux de savoir de quelmonstre, plus monstrueux encore, vous allez me menacermaintenant.

– L’Inquisition ! dit Cervantès dans un souffle.

– Bah ! fit Pardaillan en éclatant de rire… Fi !vous, un gentilhomme, vous tremblez devant les moines !

– Hé ! chevalier, ces moines font trembler le roi etle pape lui-même !

– Bon ! Qu’est-ce que votre roi ?… Une façon defaux moine couronné… Qu’est-ce que le pape ? un ancien moinemitré ! Je comprends que des moines puissent s’effrayer entreeux, mais nous ? Fi donc !… D’ailleurs, le pape, et mêmela papesse – vous ignorez sans doute qu’il y a eu une papesse –pape et papesse, je les ai tenus dans la main que voici, et je vousjure qu’ils ne pesaient pas lourd !… et j’ai dédaigné de lafermer, cette main, sans quoi ils eussent été broyés !…

– Merveilleux ! s’exclama Cervantès en frappant dansses mains, vous parlez tout à fait comme don Quichotte !

– Je ne connais pas ce don Quichotte, mais s’il parle commemoi, c’est un homme sage, mordieu !… à moins que ce ne soit unfou… Quoi qu’il en soit, raisonnable ou fou, ce don Quichotte, s’ilétait ici, vous dirait comme moi : « Buvez, cher monsieurde Cervantès, buvez de ce vin clair de mon pays, de ce vin sipétillant, et si gai, et vous verrez s’enfuir les sombres penséesqui vous agitent. »

– Ah ! chevalier, dit Cervantès assombri, neplaisantez pas !

Et, avec un accent de sourde terreur :

– Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que cet effroyabletribunal qu’on appelle le Saint-Office… car tout est saint danscette redoutable institution de bourreaux… Vous ne savez pas que cepays, si magnifiquement doté par la nature, naguère encoredébordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et deses savants que l’on massacre en masse, ce pays, aujourd’hui,agonise lentement sous l’impitoyable étreinte d’un régimed’épouvante… oui, d’épouvante… et l’épouvante est telle que,devenus déments, oui, fous de peur ! des milliers demalheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmesaux flammes des autodafés !… Dieu vous garde de jamais savoirce que sont ce qu’ils appellent des casas santas :saintes maisons !… des cellules toujours bondées de victimes,des trous infects, privés d’air, de lumière… Vous ne savez pasenfin que, lorsqu’il ne se trouve pas de vivants pour assouvir soninsatiable soif de sang humain, le tribunal va jusqu’à déterrer lesmorts pour les jeter au bûcher !… Et c’est à ce monstre quevous voulez vous heurter ?… Prenez garde ! vous serezbrisé, comme je brise cette coupe !

Et d’un coup sec Cervantès brisait la coupe placée devantlui.

– Juana ! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez uneautre coupe à M. de Cervantès.

Et quand la coupe fut remplacée et remplie, lorsque Juana se futretirée, Pardaillan se tourna vers Cervantès et :

– Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu’il avaitdans ses moments d’émotion, vous me voyez ravi et tout ému de labelle amitié que vous voulez bien témoigner à l’étranger que jesuis. Quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que j’ai dû déjàêtre brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie, et au bout ducompte, sans savoir pourquoi ni comment, j’ai toujours vu que cesont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.

– Ce qui veut dire que, malgré ce que je vous ai dit, vouspersistez ?

– Plus que jamais ! dit simplement Pardaillan.

– Oh ! superbe don Quichotte ! admiraCervantès.

– Cependant, continua doucement Pardaillan, je dois à votreamitié une explication. La voici : tout ce que vous venez deme dire, je le savais aussi bien que vous. Mais une chose que vousignorez peut-être, vous, et que je sais, moi, c’est que mon paysest menacé de ce double fléau : Philippe II et sonInquisition… et je sais encore qu’il est impossible que la Francesoit lentement étranglée comme votre malheureux pays.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne le veux pas ! dit froidementPardaillan.

– Vous parlez encore comme don Quichotte ! exultaCervantès qui, à de certaines réponses de Pardaillan, perdait lanotion de la réalité pour enfourcher on ne savait quellechimère.

– Je sais, continua Pardaillan – qui n’avait peut-être pasentendu – je sais que je risque ma vie dans cette entreprise, maisconvenez que c’est bien peu de chose lorsqu’il s’agit du salut demillions d’êtres humains.

– Pensée digne de don Quichotte ! s’émerveillaCervantès.

Pardaillan le considéra une seconde avec une sorted’attendrissement railleur, et le voyant perdu dans un rêve, ilhaussa les épaules en disant :

– S’il en est ainsi, corbacque ! ce don Quichotte dontvous me rabattez les oreilles, votre ami don Quichotte estfou !

– Fou ? Peut-être bien !… oui… c’est une idée quevous me donnez là… Il faudra voir… murmura Cervantès.

Et tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s’inclinaprofondément devant Pardaillan ébahi, et :

– En tout cas, dit-il, c’est un brave homme et un brave… Etje veux vous faire une proposition, chevalier.

– Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considéraitavec un commencement d’inquiétude.

– C’est, dit Cervantès, l’œil pétillant de joyeuse malice,de porter avec moi la santé de l’illustre chevalier don Quichottede la Manche !

– Mordieu ! fit Pardaillan qui se leva avec un soupirde soulagement, je le veux de tout mon cœur, bien que je neconnaisse pas ce digne seigneur…

– À la gloire de don Quichotte ! dit Cervantès avecune émotion étrange.

– À l’immortalité de votre ami don Quichotte !renchérit le chevalier en choquant son verre contre celui deCervantès qui mit la main sur son cœur en signe deremerciement.

Et en lui-même, le chevalier pensait : « ParPilate ! ces poètes sont tous un peu fous ! »

Et aussitôt, avec un sourire narquois : « Bah !après tout, est-ce bien à moi à jeter la pierre auxautres ? »

Chapitre 11DON CÉSAR ET GIRALDA

Après avoir vidé leurs coupes d’un trait, comme il était derigueur, ils se rassirent en face l’un de l’autre, et :

– Chevalier, dit Cervantès avec simplicité, je n’ai pasbesoin de vous dire, n’est-ce pas ? que je vous suis toutacquis.

– J’y compte bien, mordieu ! répondit Pardaillan avecla même simplicité.

Et d’une poignée de main, ils scellèrent le pacte de leuramitié.

Cependant le patio s’était de nouveau garni. Plusieurs cavaliersd’assez mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendantles boissons rafraîchissantes qu’ils venaient de commander.

– Par la Trinité Sainte ! disait l’un, savez-vous,seigneurs, que Séville, depuis quelque temps, ressemblait à uncimetière ?

– Plus de distractions, plus d’autodafés, plus de corridas,plus rien… que l’ennui qui nous minait ! disait un autre.

– El Torero, don César, disparu… retiré dans les ganaderiasde la Sierra… en proie à un de ces accès d’humeur noire qui leprennent parfois.

– La Giralda invisible…

– Tout nous manquait à la fois.

– Heureusement, notre sire le roi vient d’arriver. Toutcela va changer enfin.

– Vive Dieu ! nous allons donc avoir un peu de bontemps !

– Le roi organise une battue… nous allons chasser le juifet le Maure !… Par le corps du Christ ! les coups d’estocet de taille vont pleuvoir !

– Sans compter les grillades qu’on fera de ceux qui, parhasard, auront échappé aux canons et aux mousquets !

– Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.

– El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelquemagnifique corrida.

– Sans compter les petits profits que nous retirerons del’expédition !

– Après le roi, seigneur, après le roi et les grands de lacour !…

– Bah ! laissez donc, si vaste que soit l’appétit denotre sire le roi et de ses grands, les richesses des mécréantsmaudits sont assez considérables pour que nous trouvions, Dieumerci ! à glaner notre part.

– Nous allons revivre !

Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d’énormes éclats derire, soulignées de rudes coups de poing sur la table. Ils étaientdans la jubilation et ils tenaient à le faire voir.

– En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d’après ce quej’entends, cette croisade, comme toute croisade qui se respecte,n’est qu’une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu’audernier de ces… braves, espère tirer un honnête profit.

– N’est-ce pas toujours ainsi ? répondit Cervantès enhaussant les épaules.

– Qu’est-ce que ce Torero dont ils parlent ?

Les traits mobiles de Cervantès prirent une expression degravité et de mélancolie qui frappa vivement le chevalier.

– Il s’appelle don César, sans autre nom, dit-il, car iln’a jamais connu ni son père ni sa mère. On l’appelle El Torero eton dit El Torero comme on dit le roi ; de même qu’il n’y aqu’un roi pour toutes les Espagnes, il n’y a qu’un toréador pourtous les Andalous : El Torero, c’est tout, et cela suffit. Ils’est rendu célèbre dans toute l’Andalousie par sa façon decombattre le taureau, inconnue jusqu’à ce jour. Il ne descend pasdans l’arène comme font tous les autres toréadors, bardé de fer,couvert de la rondache[11] , lalance au poing, monté sur un cheval caparaçonné… Il vient à pied,vêtu de soie et de satin : sa cape, enroulée autour de sonbras gauche, remplace la pesante rondache ; il tient une épéede parade à la main… De la pointe de cette petite épée, il enlèvele flot de rubans placé entre les cornes de la bête, qu’il nefrappe jamais et ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, ilva le déposer aux pieds de la plus belle… C’est un brave que vousaimerez quand vous le connaîtrez.

– Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, leroi est tellement pressé d’argent qu’il ne dédaigne pas de semettre à la tête d’une armée de détrousseurs ?

Cervantès secoua la tête, et :

– La question d’argent, la répression de l’hérésie, lesexécutions en masse… s’il n’y avait que cela, le roi laisseraitfaire ses ministres et généraux… Tout cela n’est que prétexte pourmasquer le véritable but, que nul ne connaît en dehors du roi et dugrand inquisiteur… et que, seul, je devine…

– Pardieu ! je me disais aussi qu’il devait y avoirautre chose de plus grave, là-dessous ! s’écriaPardaillan.

Et avec une sorte de curiosité :

– Voyons, est-ce qu’Élisabeth d’Angleterre menaceraitd’envahir l’Espagne ?… Voilà qui avancerait singulièrement lesaffaires du roi Henri ! Non… Tant pis ! morbleu !…Est-ce que des hommes de cœur, résolus enfin à briser le joug defer sous lequel tout un peuple agonise, auraient fomenté quelquerévolte bien organisée ! Est-ce que quelque terriblecomplot…

– Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriezpas !… Cette expédition formidable, dans laquelle des milliersd’innocentes victimes seront sacrifiées, est dirigée contre… unseul homme !

– Oh ! diable !… s’exclama Pardaillan hérissé.C’est donc un tranche-montagne ? Quelque conspirateurenragé ? Quelque puissant personnage ?…

– C’est un jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n’apas de nom, pas de fortune – car s’il gagne largement sa vie dansle périlleux métier qu’il a choisi, ce qu’il gagne appartient plusaux malheureux qu’à lui-même. C’est un homme qui, lorsqu’il nedescend pas dans l’arène, passe son existence dans les ganaderiasoù il dompte le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que cen’est ni un conspirateur, ni un personnage.

– C’est le toréador dont vous me parliez avec tant dechaleur…

– Lui-même, chevalier.

– Je comprends maintenant que vous me disiez que jel’aimerais quand je le connaîtrais… Mais, dites-moi, il est doncd’une illustre famille, ce jeune homme sans nom ?

Cervantès jeta un coup d’œil soupçonneux autour de lui, vints’asseoir tout près de Pardaillan, et dans un souffle :

– C’est, dit-il, le fils de l’infant don Carlos, mortassassiné, il y a vingt-deux ans.

– Le petit-fils du roi Philippe !… L’héritier, alors,de la couronne d’Espagne, au lieu et place de don Philippe,l’infant actuel ?…

Silencieusement, Cervantès approuvait de la tête.

– C’est le grand-père, monarque puissant, qui organise etdirige une expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre diable…Il y a, là-dessous, quelque sombre secret de famille, murmuraPardaillan, rêveur.

– Si le prince – nous pouvons lui donner ce titre entrenous – si le prince savait, s’il voulait… l’Andalousie, qui l’adoresous sa personnalité de toréador, l’Andalousie se soulèveraitdemain : demain il aurait des milliers de partisans ;demain l’Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même…Comprenez-vous maintenant ? L’expédition est à deuxfins : on se débarrassera de quelques hérétiques, onenveloppera le prince dans ce vaste coup de filet, et on s’endébarrassera sans que nul ne soupçonne la vérité.

– Et lui ?…

– Rien !… il ne sait rien.

– Et s’il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître,que ferait-il ?

Cervantès haussa les épaules :

– Le roi va se charger la conscience bien inutilement,dit-il. D’abord parce que le prince ignore tout de sa naissance,ensuite parce que même s’il savait, il se soucierait fort peu de lacouronne.

– Ah ! ah ! fit Pardaillan, dont l’œil pétilla.Pourquoi ?

– Le prince a une nature d’artiste, ardente et généreuse,et de plus il est amoureux fou de la Giralda.

– Corbleu ! Il me plaît, votre prince !… Maiss’il est si féru d’amour pour cette Giralda, que nel’épouse-t-il ?

– Hé ! il ne demande que cela !… Malheureusement,la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter l’Espagne.

– Eh bien, qu’il l’épouse ici… Ce ne sont pas les prêtresqui manquent pour bénir cette union, et quant au consentement de lafamille, puisqu’il ne se connaît ni père ni mère…

– Mais, fit Cervantès, vous ignorez que la Giralda estbohémienne…

– Qu’est-ce que cela fait ?

– Comment, qu’est-ce que cela fait ? Etl’Inquisition ?…

– Ah çà ! cher ami, voulez-vous me dire ce quel’Inquisition vient faire là-dedans ?

– Comment ! fit Cervantès stupéfait… La Giralda estbohémienne, bohémienne, entendez-vous ?… C’est-à-dire quedemain, ce soir, dans un instant, l’Inquisition peut la fairesaisir et jeter au bûcher… Et si ce n’est déjà fait, c’est que laGiralda est adorée des Sévillans et qu’on a craint un soulèvementen sa faveur.

– Mais le prince n’est pas bohémien, lui, dit Pardaillanqui ne voulait pas en démordre.

– Non !… Mais s’il épouse une hérétique, il devientpassible de la même peine : le feu.

Et, sur le ton de quelqu’un qui récite :

– Quiconque entretient des relations avec un hérétique, luidonne asile ou ne le dénonce pas… quiconque, qu’il soit gentilhommeou manant, refuse de prêter main forte à un agent du Saint-Office,commet un crime aussi grave que celui d’hérésie et devient passiblede la même peine : le feu, encore ! toujours !…Voilà ce que disent les mandements de l’Inquisition.

– Oh ! vous m’en direz tant !… Au diablel’Inquisition ! Morbleu ! la vie n’est plus tenable aveccette institution-là !… et je vous avertis que la bilecommence à me travailler singulièrement à ce sujet !… Quant àvotre petit prince, voulez-vous que je vous dise ?… Eh bien,j’éprouve une furieuse envie de me mêler un peu de ses affaires…sans quoi il ne s’en tirera jamais !

– Hardi ! hardi ! trépigna Cervantès avecadmiration. Don Quichotte entre en campagne !

– Que la fièvre maligne étouffe votre don Quichotte !bougonna Pardaillan. Contez-moi plutôt l’histoire de ce fils del’infant don Carlos ; vous me paraissez la connaître àfond.

– C’est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmuraCervantès, dont le front se rembrunit.

– Je m’en doute un peu. Mais bah ! il nous resteencore du vin, et nous avons du temps devant nous.

D’un coup d’œil circulaire, Cervantès s’assura que nul nepouvait l’entendre, et :

– Sachez d’abord que tous ceux qui ont été mêlés de près oude loin à cette histoire sont morts de mort violente… Tous ceux quil’ont simplement connue et qui ont commis l’imprudence de montrerqu’ils savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sansqu’on ait jamais pu savoir ce qu’ils étaient devenus.

– Bon ! comme nous ne voulons pas avoir le même sort,nous ferons en sorte que nul ne se doute que nous laconnaissons.

À cet instant, sans qu’ils y prissent garde, un couple entradiscrètement dans le patio.

L’homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait unepartie du visage. La femme était non moins soigneusement enveloppéedans une mante dont le capuchon rabattu cachait entièrement safigure.

Silencieusement, se tenant par la main, ils passèrent comme desombres et vinrent s’asseoir sous les arcades où une demi-obscuritéles mettait à l’abri de tout regard indiscret : évidemmentc’étaient deux amoureux désireux de solitude et de mystère.

Les deux nouveaux venus n’étaient pas plutôt assis qu’un autrepersonnage, entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sansque nul fit attention à lui, venait se dissimuler entre deuxpalmiers, à quelques pas des deux amoureux qu’il paraissaitguetter.

Mais si habile qu’eût été la manœuvre, elle n’avait pas échappéà l’œil de Pardaillan, toujours en éveil.

« Ouais ! songea-t-il, on dirait quelque vilainearaignée tapie au fond de son trou, prête à fondre sur saproie !… Mais qui diable guette-t-il ainsi ?… J’ysuis !… C’est à ces deux amoureux, là-bas, qu’il en a… Je neles avais pas remarqués, ces deux-là !… C’est un jaloux… unrival… »

Et à Cervantès :

– Allez, mon cher, je vous écoute.

– Vous savez, chevalier, qu’une des clauses du traité deCateau-Cambrésis[12]stipulait le mariage de l’infant don Carlos, alors âgé de quinzeans, avec Élisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgéeelle-même de quatorze ans.

– Et que le roi Philippe épousa lui-même la femme qu’ildestinait à son fils… Je sais.

– Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l’ont su ontdisparu comme je vous ai dit, c’est que l’infant Carlos s’étaitpris pour sa jolie fiancée d’une passion irrésistible… Une de cespassions foudroyantes, sauvages, tenaces, comme seuls sont capablesde les concevoir les tout jeunes gens et les vieillards… Le princeétait beau, élégant, spirituel et il était follement épris… Laprincesse l’aima. Pouvait-il en être autrement ? Et nedevait-il pas être son époux ?… La fatalité voulut que le roi,veuf depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de sonfils…

– Et il en devint amoureux… c’est dans l’ordre.

– Malheureusement oui, reprit Cervantès. Dès l’instant oùil sentit la passion gronder en lui, planant au-dessus dessentiments et des lois qui régissent le vulgaire, le roi, avec unesuperbe impudence, réclama pour lui celle qu’il avait destinée àson fils… La princesse aimait don Carlos… Mais c’était une enfant…et Catherine de Médicis était sa mère… Elle refoula ses sentimentset céda sans trop de difficultés. Mais le prince…

– Le fait est que c’était dur pour lui !… Quefit-il ?

– Il supplia, il pleura, il cria, il menaça… Il parla deson amour en termes qui eussent attendri tout autre que son rival –car c’étaient deux rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises– et glorieusement comme un argument décisif, il confia à son pèreque son amour était partagé. Inspiration qui devait lui êtrefatale… Dans son orgueil, prodigieux à ce point qu’il se croitd’une autre essence que le commun des mortels et qu’il voit en luicomme une émanation de la puissance divine, le roi n’avait même pasété effleuré par cette pensée que son fils pouvait lui êtrepréféré. La naïve confidence de l’infant, en le frappantbrutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes lesfureurs d’une sombre jalousie qui se changea en haine implacable…Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont lesecret est jalousement gardé par les grands arbres des jardinsd’Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets… Et laprincesse Élisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disonsici… mais le père et le fils restèrent à jamais deux ennemisirréconciliables.

Cervantès s’arrêta un moment, vida d’un trait la coupe quePardaillan venait de remplir, et il reprit son récit :

– L’infant don Carlos fut systématiquement écarté desaffaires du gouvernement et de la cour. Il était préférable,d’ailleurs, qu’il en fût ainsi, car chaque fois que le roi etl’infant se trouvaient face à face, c’était, de part et d’autre, lemême regard sanglant où se lisaient des pensées de meurtre, la mêmeexpression de haine jalouse, le même déchaînement de passionsfurieuses qui menaçait de les précipiter l’un contre l’autre, ladague au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois,durant des années, lorsqu’un jour, comme un coup de tonnerre,éclata cette nouvelle : l’infant est arrêté, jugé, condamné àmort…

– Il y eut réellement jugement ?

– Oui ! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant lesinstruments de la basse vengeance du père, osèrent condamner lefils à mort : le cardinal Espinosa, grand inquisiteur ;Ruy Gomez de Sylva, prince d’Éboli, et le licencié Birviesca,membre du conseil privé.

– Sous quel prétexte ?

– Connivence avec les ennemis de l’État, machinations dansles Flandres, voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité,autrement terrible, la voici : l’infant Carlos avait une nuéed’espions à ses trousses. La reine n’était pas moins surveillée, etcependant les deux amoureux, que la passion du roi avait séparés,trouvèrent moyen de se rencontrer et de se témoigner leur amour.Où ?… Comment ?… Ce sont là de ces miracles qu’un amourardent et sincère parvient à réaliser sans qu’on puisse lesexpliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l’amant de lareine, que la reine allait être mère et que l’enfant qu’elleattendait avait pour père l’amant et non l’époux. Commirent-ilsquelque imprudence à ce moment-là ?… Furent-ils trahis parquelque comparse ?… Nul n’a jamais su… Toujours est-il qu’unjour la reine avisa son amant que le roi, pris de soupçons, lafaisait mystérieusement conduire dans un couvent. Elle voyait dansla soudaine et imprévue décision de son royal époux une menace pourla vie de l’enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt sesdispositions pour sauver son enfant, et lorsque les émissaires duroi se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait denaître, il avait disparu… Le lendemain, l’infant était arrêté.

– Pauvre diable ! murmura Pardaillan apitoyé, en voilàun qui aurait dû suivre le conseil de mon pauvre père, lequeldisait toujours : méfiez-vous des femmes !

– L’infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Maisce procès était qu’une comédie destinée à masquer le drame qui sedéroulait dans l’ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ceque l’imagination put concevoir. Le roi, dans son orgueil, nepouvait pas croire qu’il eût été bafoué à ce point… Il doutaitencore et cependant il voulait savoir… et pour savoir il ne reculapas devant la question.

– La question ?… à son fils ?… il aosé !…

– Oui, cette chose hideuse, inimaginable : un pèrefaisant torturer son enfant, cette chose atroce se produisit.Ah ! chevalier, l’horrible, l’épouvantable scène !…Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses étouffentles plaintes du patient, ce cachot lugubrement éclairé par destorches fumeuses ?… Sur le chevalet, la victime est étendue. Àses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, disposeses instruments de torture. Et en face, le roi, seul témoin… jugeet bourreau tout à la fois… Et tandis que les membres se brisentsous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous lamorsure des tenailles rougies, le père, l’infâme père, penché surla victime pantelante, répète d’une voix qui n’a plus riend’humain :

– Parle… Avoue !… Avoue donc, misérable ?…

Et la victime, dans un spasme d’agonie, coupant elle-même, d’uncoup de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avecson mépris, ce lambeau sanglant au visage de son père comme pourlui dire :

– Je ne parlerai pas !

Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain,écrasé par l’ignominieux affront, essuyant d’un geste machinal sonvisage souillé, arrêtant d’un geste le supplice… Voilà ce qui sepassa dans ce cachot, chevalier.

– Mordieu ! l’épouvantable histoire !… Mais d’oùtenez-vous ces détails si précis ?…

Comme s’il n’avait pas entendu, Cervantès reprit :

– On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine demort était commuée en prison perpétuelle. Et quelques jours plustard, en juillet 1568, on annonça que l’infant était mort. Onajoutait que ce malheureux prince menait une vie fort déréglée,qu’il mangeait énormément de fruits et autres choses contraires àsa santé, qu’il buvait à jeun de grands verres d’eau glacée,dormait découvert, au serein, pendant les fortes chaleurs, et quetous ces excès avaient miné sa santé et l’avaient conduitprématurément au trépas.

– Et la reine, fut-elle épargnée ?

– On ne touche pas à la reine, en Espagne… La reine ne futpas inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos,elle mourait elle-même, à vingt-deux ans… des suites de couches…dit-on.

– Oui, c’est une coïncidence assez éloquente, en effet.

Et sans transition :

– Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué comme,parfois, le silence parle plus éloquemment que la parole ?

Et du coin de l’œil, il désignait les cavaliers qui, l’instantd’avant menaient si grand tapage.’

– En effet, ces braves sont devenus bien soudainementmuets.

– Silence ! fit Pardaillan à voix basse, il se tramequelque chose ici qui sent le guet-apens d’une lieue.

Tandis que Cervantès contait à Pardaillan attentif la tragiquehistoire de l’infant Carlos, le personnage tapi entre les deuxpalmiers se glissait furtivement jusqu’à la table des bruyantscavaliers. Là, il prononçait quelques paroles en montrant un objetqu’il montrait dans le creux de sa main.

Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude derespect mêlée de sourde terreur.

L’homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement desinstructions, et tous, sans hésitation, s’inclinaient en signed’obéissance… Tous, moins deux cependant, qui parurent faire desobjections, d’ailleurs plutôt timides. Alors l’homme se redressaavec un air terrible, et le doigt levé vers le ciel, il prononçaquelques mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là secourbèrent comme les autres.

Sans plus s’occuper d’eux, l’homme saisit au passage la servantequi allait et venait, et lui glissa un ordre à l’oreille. Et laservante, comme ses clients, s’inclina avec les mêmes marques deterreur et de respect, sortit vivement, revint presque aussitôtposer un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec unerapidité qui dénotait une frayeur intense.

Impassible, l’homme s’assit près de la porte et attendit.

Et alors, sur le patio jusque-là si bruyant et si animé, planaun silence angoissant, précurseur de l’orage qui, bientôt, allaitse déchaîner.

Cependant les deux amoureux, tout à leur conversation, n’avaientrien remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu’ilsétaient entrés.

Lorsqu’ils furent à deux pas de la porte, l’homme mystérieux sedressa devant eux, et la main tendue :

– Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t’arrête !dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.

D’un geste prompt et doux en même temps, l’amoureux écarta lajeune fille, et ne voyant qu’un homme sans arme apparente, confiantdans sa force musculaire, il dédaigna de tirer l’épée qu’il avaitau côté. Seulement il se porta rapidement en avant, le poinglevé.

Au même instant il sentit un grouillement entre sesjambes ; son bras levé, pris brusquement dans un lacet, étaitviolemment ramené en arrière, son épée arrachée. En moins d’uneseconde, garrotté des pieds à la tête, il était réduit àl’impuissance, et cependant, écumant de colère, il trouvai le moyende secouer frénétiquement la grappe d’assaillants qui l’avaientsurpris par derrière, et il rugissait :

– Lâches !… Oh ! misérables lâches !

À contrecœur, il est vrai, mais avec une précision et unepromptitude remarquables, les cavaliers, descendus au rangd’alguazils, avaient exécuté la manœuvre commandée par l’agentsecret de l’Inquisition.

Nous disons qu’ils avaient obéi à contrecœur. En effet, enréponse aux insultes de l’amoureux, l’un d’eux bougonna :

– Eh ! par Dios ! la besogne n’est guèrede notre goût !… Mais quoi ?… On nous a dit :« Ordre du Saint-Office !… » Oh !diable !… on ne tient pas à aller pourrir dans les casassantas, on obéit… Faites comme nous, señor.

Cependant l’amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et lesquatre vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur luiparvenaient difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leurbesogne à peu près terminée, ils eurent le loisir de contempler lestraits étincelants de celui qui, par sa force peu commune, leurinspirait une secrète admiration, et ce cri leur échappa :

– Don César !… El Torero !…

Aussitôt suivi de cet autre :

– La Giralda !…

Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir sondéfenseur, et en se débattant, son capuchon, arraché, venait demettre à découvert sa radieuse beauté.

Tout cela s’était accompli avec une rapidité foudroyante, etl’agent, toujours impassible, figé dans une immobilité de pierre,avait contemplé la scène d’un œil sombre.

Lorsqu’il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlantsous la quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giraldaau poignet et, avec une explosion de joie furieuse :

– Enfin !… Je te tiens !

La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût etelle avait sursauté comme sous quelque brûlure, et, en se tordantpour échapper à la brutale étreinte, en se raidissant de toutes sesforces, elle jetait autour d’elle le coup d’œil désespéré du noyéqui cherche vainement après quoi se raccrocher.

Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais elle nepesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissaitdoué d’une belle force, à en juger par l’aisance avec laquelle illa maintenait d’une seule main et sans effort apparent.

– Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons,suis-moi !

Et d’un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînantbrutalement.

Mais, arrivé là, il dut s’arrêter.

Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les brascroisés sur sa large poitrine, le regardait paisiblement.

L’inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissaitvouloir lui barrer le passage.

Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu,Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment iln’était pas possible de le croire animé de mauvaisesintentions.

Et d’ailleurs, comment supposer que quelqu’un serait assezinsensé pour oser manquer au respect dû au représentant d’unpouvoir devant lequel tout se courbait ? Cette idée étaittellement extravagante que l’agent du Saint-Office la repoussaaussitôt, et conscient de la supériorité que ses redoutablesfonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler ; d’ungeste impérieux il commanda à cet intrus de s’écarter.

L’intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avecdes yeux où se lisait, maintenant, un vague étonnement.

Impatienté, il dit sèchement :

– Allons, monsieur, faites-moi place. Vous voyez bien queje veux sortir.

– Hé ! que ne le disiez-vous plus tôt ? Vousvoulez sortir ?… Sortez, sortez, je n’y vois aucuninconvénient.

En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d’un pouce.

L’inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant de cetinconnu commençait à l’inquiéter.

Néanmoins, il se contint encore, et d’une voix sourde :

– Monsieur, dit-il, j’exécute un ordre du Saint-Office etil est mortel, même pour un étranger comme vous, d’entraverl’exécution de ces ordres. Il est mortel de manquer de respect à unagent de la Sainte Inquisition.

– Ah ! c’est différent !… Malepeste ! jen’aurais garde d’entraver les ordres de ce saint… commentdites-vous ?… Saint-Office, quoi… Et quoique étranger, je nemanquerai pas de vous traiter avec tous les égards dus à un agent…tel que vous.

Et il ne bougeait toujours pas, et cette fois l’inquisiteurblêmit, car il n’y avait pas à se méprendre sur le sens injurieuxde ces paroles, tombées du bout des lèvres.

– Que voulez-vous enfin ? dit-il d’une voix que lafureur faisait trembler.

– Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur.Je veux – et il insista sur le mot – je veux que vous laissiezcette jeune fille que vous maltraitez… je veux que vous rendiez laliberté à ce jeune homme que vous avez fait saisir traîtreusement…Après quoi, vous pourrez sortir… Je vous engagerai même à le fairevivement.

L’agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrangeénergumène, et enfin gronda :

– Prenez garde ! Vous jouez votre tête, monsieur.Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office ?

– Et vous ?… Refusez-vous obéissance à mes ordres, àmoi fit Pardaillan, froidement.

Et comme l’inquisiteur restait muet de saisissement :

– je vous avertis que je ne suis pas très patient.

Un silence lourd d’angoisse pesa sur tous les spectateurs decette scène prodigieuse.

L’acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté àl’autorité suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvaitpasser que pour l’acte d’un dément ou d’un prodige d’audace et debravoure. Il ne pouvait inspirer que la pitié ou l’admiration.

Au milieu de l’effarement général, Pardaillan, seul, restaitparfaitement calme, comme s’il avait dit et accompli les choses lesplus simples et les plus naturelles du monde. Et rompant ce silencechargé de menaces, une voix éclatante claironna soudain :

– Oh ! magnifique don Quichotte !

C’était Cervantès qui, encore un coup, perdait la notion de laréalité, et manifestait son enthousiaste admiration pour le modèleque son génie devait immortaliser.

L’inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, setourna vers les cavaliers, et, d’une voix blanche,ordonna :

– Emparez-vous de cet hérétique !

Et du doigt, il désignait Pardaillan.

Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s’occupaient àmaintenir le prisonnier : don César. Les deux à qui l’ordres’adressait se regardèrent, hésitants.

Devant cette hésitation, l’agent menaça :

– Obéissez, par le Dieu vivant ! ou sinon…

Les deux hommes se résignèrent et se mirent en marche. Mais laphysionomie du chevalier ne leur annonçait rien de bon sans doute,car ils portèrent soudain la main à la poignée de l’épée. Ilsn’eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre,Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deuxhommes tombèrent comme des masses.

Alors, s’approchant de l’inquisiteur jusqu’à le toucher, leregardant droit dans les yeux, glacial :

– Laissez cette enfant, dit-il.

– Vous violentez un familier[13] ,monsieur, vous payerez cher cette audace ! grinçal’inquisiteur avec un regard haineux.

– Trop familier, même !… Je crois, drôle, que tu tepermets de menacer un gentilhomme !… Allons, laisse cettejeune fille, te dis-je !

Le familier se redressa, farouche, et :

– Portez donc la main sur moi, si vous l’osez !

– Ma foi, j’eusse préféré m’épargner ce contact répugnant,mais enfin, puisqu’il le faut…

Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par laceinture, le souleva comme une plume malgré sa résistance,l’emporta à bout de bras jusqu’à la porte qu’il poussa du pied, etle jeta rudement dans la rue en disant :

– Si tu tiens à tes oreilles, ne t’avise pas de revenir icitant que j’y serai.

Puis, sans plus s’en occuper, il rentra dans le patio, et auxquatre cavaliers qui le regardaient d’un air ébahi,rudement :

– Détachez ce seigneur !

Ils s’empressèrent d’obéir, et en coupant les cordes :

– Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Officevous aurait infailliblement coûté la vie… Nous eussions été marrisde perdre El Torero.

Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte dudoigt et dit :

– Sortez !

– Nous sommes des cavaliers ! fit l’un d’un airrogue.

– Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblementPardaillan, mais je sais que vous avez agi comme des sbires… Sortezdonc si vous ne voulez que je vous traite comme tels…

Et il montrait la pointe de sa botte.

Les quatre, honteux, courbèrent l’échine, et avec des juronsétouffés, en roulant des yeux féroces, ils se dirigèrent vers laporte.

– Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nousdébarrasser de ça.

Ça, c’étaient les deux qu’il avait à moitié assommés.

Piteusement, les quatre s’attelèrent, et l’un soulevant lesépaules, l’autre les jambes, emportant leurs camarades évanouis,ils firent une sortie qui était loin d’être aussi brillante queleur entrée.

Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l’hôte, sa fille, lesservantes, qui surgirent soudain d’on ne savait quels coins d’ombreet qui, maintenant, étaient partagés entre l’admiration que leurinspirait cet homme extraordinaire et la crainte d’une accusationde complicité, malheureusement très possible :

– Cordieu ! On respire mieux maintenant ! dittranquillement Pardaillan.

– Sublime, magnifique, admirable don Quichotte !exulta Cervantès.

– Écoutez, cher ami, fit Pardaillan avec cet air figue etraisin qu’il avait en de certaines circonstances, dites-moi, unefois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont, soit dit sansreproche, vous me rebattez les oreilles depuis une heure ?

– Il ne connaît pas don Quichotte ! s’apitoyaCervantès en levant ses longs bras avec un air de désolationcomique.

Et, avisant la petite Juana :

– Écoute ici, muñeca (poupée). Regarde un peu sien furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceaude miroir.

– Pas besoin d’aller si loin, seigneur, répondit Juana enriant. Voilà le miroir que vous demandez.

Et fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira unecoquille plate, couverte d’un enduit blanc aussi brillant que del’argent[14] .

Cervantès prit la coquille-miroir, la présenta gravement àPardaillan, et s’inclinant :

– Regardez-moi là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cetadmirable don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuisune heure.

– C’est bien ce qu’il me semblait, murmura Pardaillan, quiregagna un moment Cervantès avec un air très sérieux.

Puis, haussant les épaules :

– J’avais bien dit : votre don Quichotte est un maîtrefou.

– Pourquoi ? demanda Cervantès, ébahi.

– Parce que, reprit froidement Pardaillan, un homme de sensn’aurait pas accompli toutes les folies qui vient de faire ici cefou de… don Quichotte.

El Torero et la Giralda s’approchèrent alors du chevalier, etd’une voix tremblante d’émotion :

– Je bénirai l’instant où il me sera donné de mourir pourle plus brave des chevaliers que j’aie jamais rencontrés, dit donCésar.

La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement elle prit la main dePardaillan, et la porta vivement à ses lèvres, en un geste de grâceingénu.

Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance oud’admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné,assurément, devant cette explosion de sentiments sincères, qu’il nel’eût été devant les pointes acérées de plusieurs rapières menaçantsa poitrine.

Il contempla une seconde le couple, adorable de charme et dejeunesse, qui le regardait avec des yeux sincèrement admiratifs, etde cet air bourru qu’il avait dans ses moments d’émotiondouce :

– Mordieu ! monsieur, il s’agit bien de mourir !…Il faut vivre, au contraire, vivre pour cette adorable enfant…vivre pour l’amour qui, croyez-moi, triomphe toujours, quand on apour soi ces deux auxiliaires puissants que sont la jeunesse et labeauté. En attendant, asseyez-vous là, tous les deux, et en buvantdu vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de voussoustraire aux dangers qui vous menacent.

Chapitre 12L’AMBASSADEUR DU ROI HENRI

Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l’Alcazarde Séville.

La pièce est vaste, lambrissée et plafonnée de bois d’essencesrares, bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe.Sommairement meublée : larges fauteuils, quelques escabeaux,énormes bahuts, une grande table de travail, surchargée depaperasses.

De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins,célèbres dans le monde entier.

Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et sonœil froid erre distraitement sur les splendeurs d’une natureluxuriante, corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent,mais trop raffiné.

Le grand inquisiteur est debout près de lui.

Plus loin, appuyé au chambranle d’une autre fenêtre, pareil àquelque cariatide vivante, un colosse se tient immobile, les brascroisés. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression,c’est tout ce qui émerge d’une forêt de cheveux crépus, retombantsur le front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, etd’une barbe neptunienne, envahissant tout le bas du visagejusqu’aux pommettes, le tout d’un roux ardent.

Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à lacour Barba Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c’était le dogue dePhilippe II.

Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses,aux exécutions, au conseil partout et toujours, on voyait BarbaRoja, immobile, muet, les yeux fixés sur son maître, ne voyant,n’entendant, ne comprenant que sur son ordre exprès.

C’était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelquesorte, des accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais,sur un signe, sur un regard du maître, la brute devenait d’uneintelligence remarquable pour exécuter l’ordre secret saisi auvol.

Il était redouté autant pour ses fonctions que pour sa forceherculéenne.

D’une très noble et très ancienne famille des Castilles, ilaurait pu frayer de pair avec les plus grands de la cour, mais d’unnaturel farouche, il fuyait toutes relations, et nul ne pouvait sevanter d’avoir entendu parler Barba Roja, si ce n’est dansl’exécution d’un ordre du roi. Et encore là, ne disait-il que cequi était strictement nécessaire.

Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombreet glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement lesexplications d’Espinosa.

La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la mêmequi a rêvé de renouer avec la tradition de la papesse Jeanne. C’estla même qui a fait trembler Sixte V et a failli le renverser de sontrône pontifical, c’est une intelligence et c’est une illuminée…Elle est à ménager, son concours peut être précieux.

– Et ce chevalier de Pardaillan ?

– D’après ce que j’en ai entendu dire, c’est une forceredoutable qu’il faudra s’attacher à tout prix ou briserimpitoyablement… Mais encore faudrait-il le voir à l’œuvre pour lejuger… Tant de ces réputations sont surfaites !… Cependant, onpeut déjà établir des données : ainsi ce chevalier dePardaillan est authentiquement comte de Margency et il dédaigne cetitre… C’est peut-être un caractère… à moins que ce titre de comtene lui paraisse insuffisant. D’autre part, le jour même de sonarrivée à Séville, il s’est heurté à un de mes agents… CePardaillan l’a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant…C’est un audacieux, assurément.

– Il a osé porter la main sur un agent del’Inquisition ? fit le roi d’un air de doute.

Espinosa s’inclina en signe d’affirmation.

– Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut lechâtier… tout ambassadeur qu’il est.

– Il est nécessaire de savoir d’abord ce que veut et ce quepeut le sire de Pardaillan.

– Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il estimpossible de laisser impunie l’offense faite à un agent de l’État…Il faut un exemple.

– Les apparences sont sauvegardées : l’agent n’avaitpas d’ordres… il a agi de sa propre initiative et par excès dezèle… C’est un manquement grave à la discipline, qui mérite unepeine sévère. Elle lui sera rigoureusement infligée… C’est aussi unexemple nécessaire pour ceux de nos agents qui se mêlent d’avoir del’initiative, alors qu’ils n’ont qu’à exécuter, sans chercher àcomprendre, les ordres de leurs supérieurs… Quant au sire dePardaillan, on saura trouver un prétexte… si besoin est.

– Bien ! fit le roi avec indifférence.

Et se levant, il vint, d’un pas lent et majestueux, se placerprès de la table de travail, et avec cet air sombre qui ne lequittait, pour ainsi dire, jamais :

– Faites introduire Mme la princesseFausta.

Et il s’assit dans une attitude qui lui était familière :la jambe droite croisée sur la jambe gauche, le coude sur le brasdu fauteuil, le menton appuyé sur le poing fermé.

Espinosa s’inclina profondément, alla transmettre les ordres duroi et revint se placer discrètement dans une embrasure, non loinde Barba Roja.

Au même instant, Fausta faisait son entrée.

Elle s’avançait lentement, avec cette souveraine majesté quifaisait se courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir seposaient, larges et lumineux, sur les yeux de Philippe qui,impassible, figé dans son immobilité voulue, la fixait avec uneinsistance vraiment royale.

Entre ces deux forces d’orgueil, dès le premier contact, le duels’annonçait implacable. Comme des épées, les deux regards setâtaient avec la même résolution de porter le premier coup, avec lamême volonté de briser toute résistance.

Seulement, tandis que chez le roi le regard était froid,impérieux, foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer d’un seulcoup, chez Fausta, il se montrait enveloppant, d’une douceurinexprimable et en même temps d’une force irrésistible, qui tendaità désarmer simplement.

Et dans la lutte angoissante de ces deux caractères égalementdominateurs, sans que rien dans sa physionomie vînt trahir la joiedu succès, Espinosa, témoin silencieux, marqua le premier coup pourFausta.

En effet, lentement, comme à regret, le roi détourna les yeux etune légère rougeur vint colorer ses pommettes livides.

Alors Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences decour.

Mais de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de têtealtier, du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autoritéqu’elle semblait écraser celui devant qui elle s’inclinait.

Et l’impression était si saisissante qu’Espinosa ne puts’empêcher d’admirer, et murmura :

– Incomparable comédienne !

Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cetteétincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptableorgueil.

Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un gesteempreint de l’orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissantpar la main, la redressa avant que la révérence ne fût terminée, laconduisit à un fauteuil en disant gravement :

– Veuillez vous asseoir, madame.

De la part de ce fier monarque, rigide observateur de la plusminutieuse des étiquettes, ce geste imprévu, qui stupéfia Espinosa,constituait le triomphe le plus éclatant pour Fausta.

Et, avec une sérénité souriante, elle accepta comme un tributpayé à l’ascendant suprême de son vaste génie ce qui, peut-être,n’était qu’un hommage rendu à la beauté de la femme.

Qu’était-ce que le roi Philippe ?

C’était un croyant sincère.

Dès son enfance, des évêques, des cardinaux, des archevêques,avaient avec une habileté lente et patiente labouré son cerveau ety avaient semé un effroi indéracinable.

Il croyait comme on respire.

Doué d’une intelligence supérieure, il avait haussé cette foijusqu’à l’absolu, s’en était fait une arme et un palladium – et ilavait rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c’est-à-direl’univers soumis à sa foi, c’est-à-dire soumis à lui-même.

L’Histoire nous dit, en parlant de lui : sombre fanatique,orgueilleux, despote… Peut-être !… en tout cas, c’est bientôtdit.

Nous disons, nous : IL CROYAIT ! Et cela expliquetout.

Il croyait que la foi est nécessaire à l’homme pour vivre unevie heureuse et mourir d’une mort paisible. Attenter à la foi,c’était donc attenter au bonheur des hommes, c’était donc les vouerà une mort désespérée, puisque rien, aucun espoir, nulle croyance,ne venait adoucir l’amertume de ce dernier moment… Les incroyants,les hérétiques apparaissaient comme des êtres malfaisants qu’ilétait nécessaire d’exterminer.

De là les effroyables hécatombes de vies humaines. De là lesraffinements inouïs de supplices. Bête féroce ? Non ! Ilsauvait les âmes en martyrisant les corps…

Il croyait.

Et comme il voulait être inaccessible à tout sentiment de pitié,il se disait :

– Un roi est au-dessus de tout. Un roi, c’est le bras deDieu chargé de maintenir sur terre les fidèles dans la foi et deles y maintenir impitoyablement.

De là son orgueil.

– Je suis roi des Espagnes, roi de Portugal, empereur desIndes, souverain des Pays-Bas, fils de l’empereur d’Allemagne,époux d’une reine d’Angleterre ; je suis le monarque le pluspuissant de la terre, celui que Dieu a désigné pour imposer la foisur le monde entier !

Et sa foi religieuse se transformait en foi politique, il avaitcru à la monarchie universelle.

De là ses menées dans tous les pays d’Europe.

De là son intervention immédiate dans les affaires de la France.Ce pays, logiquement, devait être annexé le premier puisqu’il setrouvait sur sa route, et, en l’annexant, il réunissait en mêmetemps ses États en un formidable faisceau.

Tel était l’homme sur lequel Fausta, par la force du regard, parl’éclat de sa prestigieuse beauté, venait de remporter un premiersuccès dont elle avait le droit d’être fière.

Fausta s’assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avaitle secret.

À son tour le roi s’assit et :

– Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.

Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était sipuissant :

– J’apporte à Votre Majesté la déclaration du roi HenriIII, par laquelle vous êtes reconnu comme successeur et uniquehéritier du roi de France.

Espinosa darda son œil de feu sur Fausta et pensa :

– Va-t-elle réellement remettre le parchemin ?

Le roi dit :

– Voyons cette déclaration.

Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d’œil habitué àfouiller les masques les plus impassibles, à sonder les consciencesles plus hermétiques, et ne le voyant pas au point où elle ledésirait :

– Avant de vous remettre ce document, il me paraîtindispensable de vous donner quelques explications, de me présenterà vous. Il est nécessaire que Votre Majesté sache ce qu’est laprincesse Fausta, ce qu’elle a déjà fait et ce qu’elle peut et veutfaire encore.

Espinosa se rencoigna et grommela :

– J’en étais sûr !

Le roi dit simplement :

– Je vous écoute, madame.

– Je suis celle que vingt-trois princes de l’Église, réunisen un conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saintPierre. Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté deréformer le culte. Celle qui, par la persuasion ou par la violence,saura imposer la foi à l’univers entier. Je suis lapapesse !

Philippe, à son tour, la considéra une seconde.

Un tel aveu fait à lui, le roi catholique, dénotait de la partde son auteur une bravoure peu commune, car il pouvait avoir desconséquences mortelles.

Philippe admira peut-être, mais :

– Vous êtes celle qu’un souffle du chef de la chrétienté arenversée avant qu’elle ne mît le pied sur les marches de ce trônepontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée àmort, dit-il non sans rudesse.

– Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans samarche, c’est vrai !… Mais je suis aussi celle que ni latrahison, ni le pape, ni la mort même, n’ont pu abattre parcequ’elle est l’Élue de Dieu qui la conduit à l’inéluctable triomphepour le bien de la foi !

Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que leroi, croyant comme il l’était, ne pouvait pas ne pas en êtreimpressionné et qu’il commença de la regarder avec un respect mêléde sourde terreur.

Plus sceptique, sans doute, Espinosa songea : « Quellepuissance ! Et quel admirable agent de l’Inquisition, si jepuis… »

Fausta reprit :

– Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône dePierre ? Des théologiens savants ont fait des recherchesminutieuses et patientes ; rien, dans les écrits saints, dansles paroles du Christ, rien n’autorise à croire qu’elle doit êtreexclue. L’Église l’admet à tous les échelons de la hiérarchie. Elleprononce ses vœux et elle porte la parole du Christ. Il y a desabbesses et il y a des saintes. Pourquoi n’y aurait-il pas unepapesse ? D’ailleurs, il y a un précédent. Les écrits prouventque la papesse Jeanne a régné. Pourquoi ce qui a été fait une foisne saurait-il être recommencé ? Le sexe féminin est-il unobstacle aux grandes conceptions ? Voyez la papesse Jeanne,voyez Jeanne d’Arc, voyez, dans ce pays même, Isabelle laCatholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette têtefléchirait sous le poids de la triple couronne ?

Elle était rayonnante d’audace et de foi ardente.

– Madame, dit gravement Philippe, j’avoue que les feuxd’une couronne royale pâliraient singulièrement sous l’éclatanteblancheur de ce front si pur… Mais une tiare !… excusez-moi,madame, il me semble que d’aussi jolies lèvres ne peuvent êtrefaites pour d’aussi graves propos.

Cette fois, Fausta se sentit touchée.

Elle s’était efforcée de transporter son auditeur à des hauteursoù le vertige est seul à redouter et voilà que, par des fadaises,il la ramenait brutalement à terre. Elle avait cru se poser à sesyeux comme un être exceptionnel, planant au-dessus de toutes lesfaiblesses humaines, et voilà qu’il n’avait vu en elle que lafemme.

Le coup était rude ; mais elle n’était pas femme à renoncerpour si peu.

Elle reprit avec force !

– Si je suis l’Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes,vous l’êtes, vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve demonarchie universelle qui a hanté tant de cerveaux puissants, vousêtes désigné pour le réaliser… avec l’aide du chef de lachrétienté, représentant de Dieu. Je ne parle pas ici d’un papepréoccupé avant tout de son pouvoir temporel et qui, pour étendreses propres États, reprend d’une main ce qu’il a donné de l’autre…Je parle d’un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parcequ’il aura l’indépendance nécessaire, parce qu’il aura besoin des’appuyer sur vous comme vous aurez besoin de son assistancemorale. Et pour qu’il en soit ainsi, que faut-il ? Peu dechoses en vérité : que les États de ce pape soient suffisantspour lui permettre de tenir dignement son rang de souverainpontife. Donnez-lui l’Italie, il vous donnera le monde chrétien.Vous pouvez être ce maître du monde… je puis être ce pape…

Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rienmanifester de ses impressions.

Lorsqu’elle se tut :

– Mais, madame, dit-il, l’Italie ne m’appartient pas. Ceserait une conquête à faire.

Fausta sourit.

– Je ne suis pas aussi déchue qu’on le croit, dit-elle.J’ai des partisans nombreux et décidés, un peu partout. J’ai del’argent. Ce n’est pas une aide pour une conquête que je demande.Ce que je demande, c’est votre neutralité dans ma lutte contre lepape. Ce que je demande, c’est l’assurance d’être reconnue parVotre Majesté si je triomphe dans cette lutte. Le reste me regardeseule… y compris l’unification de l’Italie.

Le roi paraissait réfléchir profondément, et d’un air rêveur, ilmurmura :

– Il faudrait des millions pour cette entreprise. Noscoffres sont vides.

L’œil de Fausta étincela :

– Que Votre Majesté dise un mot, et avant huit joursj’aurai fait entrer dans ses coffres dix millions, plus si c’estnécessaire, dit-elle avec dédain.

Philippe la fixa une seconde, et hochant la tête :

– Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vousdonner puisqu’il ne m’appartient pas… Je vois mal ce que vouspourriez me donner en échange.

– J’apporte à Votre Majesté la couronne de France… Il mesemble que cela compenserait largement l’abandon du Milanais.

– Eh ! madame, si je la veux, cette couronne deFrance, il me faudra la conquérir. Et si je la prends, ce serontmes canons et mes armées qui me l’auront donnée, et nonvous !

– Votre Majesté oublie la déclaration du roi HenriIII ? dit vivement Fausta.

– La déclaration du roi Henri III ? fit le roi enayant l’air de chercher. J’avoue que je ne comprends pas.

– Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c’est lareconnaissance assurée de Votre Majesté par les deux tiers, aumoins, du royaume de France.

– C’est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclarationpeut avoir la valeur que vous dites… Encore faudrait-il lavoir ? Ne devriez-vous pas me la remettre, madame ? ditnégligemment le roi en la regardant fixement.

Fausta soutint ce regard sans sourciller et,tranquillement :

– Votre Majesté ne pense pas que j’aurais été assezinsensée pour porter sur moi un document de cette valeur ?

– Évidemment, madame, vous n’êtes pas femme à commettre unetelle imprudence ! répondit Philippe sans qu’il fut possiblede percevoir la moindre ironie dans ces paroles prononcées avec sagravité habituelle.

Fausta, cependant, sentit venir l’orage ; mais, intrépidecomme toujours, elle ne recula pas. Et, toujours souriante etpaisible :

– Votre Majesté l’aura dès qu’elle m’aura fait connaître sadécision au sujet des propositions que j’ai eu l’honneur de luifaire.

– Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n’auraipas vu ce parchemin.

Alors, le regardant droit dans les yeux :

– Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisserentrevoir vos intentions.

– Mon Dieu, madame, tout ce que vous m’avez dit concernantla papesse m’a singulièrement intéressé… De vrai, et malgré ce quepeuvent prétendre les Écritures, le fait d’une femme s’asseyant surle trône du Saint-Père a quelque chose qui choque mes croyancesplutôt naïves… Cependant tout cela serait, à la rigueur, réalisablesi vous étiez d’âge respectable. Mais vraiment vous, madame, jeuneet adorablement belle comme vous voilà ? Mais nous autres,pauvres pécheurs, nous n’oserions jamais lever les yeux sur vous,car ce n’est pas la vénération due au représentant de Dieu que nouséprouverions alors, mais l’adoration ardente et jalouse due àl’incomparable beauté de la femme. Mais pour un regard de vous, lesfidèles prosternés se redresseraient pour se poignarder. Mais pourun sourire de vous, ils se vendraient à Satan… Au lieu de sauverles âmes, vous les damneriez à tout jamais. Est-ce possible ?Vous rêvez de souveraineté pontificale ! Mais par la grâce,par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre lessouveraines et votre puissance est si prestigieuse que la miennen’hésite pas à s’incliner devant elle.

Le roi avait commencé à parler avec sa froideur habituelle. Peuà peu, emporté par la violence de ses sentiments, il s’était animé,et c’est sur un ton ardent, plus significatif que ses parolesassurément, qu’il avait terminé.

Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle unesourde irritation.

Ainsi elle avait inutilement essayer de prouver à ce roi qu’elleavait un esprit mâle, capable de se hausser jusqu’aux plusaudacieuses ambitions ; il n’avait rien compris, rien senti.Obstinément, il n’avait voulu voir en elle que la femme et sabeauté, et il avait fini par une plate déclaration à peine voilée.C’était une cruelle désillusion.

Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter àl’amour ? Ne pourrait-elle donc plus s’adresser à un hommesans qu’il se changeât en adorateur ? S’il en était ainsi,elle n’avait plus rien à faire qu’à disparaître.

C’était la ruine anticipée de tous ses projets, c’étaitl’avortement assuré de toutes ses tentatives.

Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et leseul, l’unique dont elle aurait désiré ardemment l’amour,Pardaillan, serait le seul à la dédaigner ?

Elle songeait à ces choses, et en même temps elle s’inclinaitdevant Philippe. Et de sa voix harmonieuse :

– J’attendrai donc qu’il plaise à Votre Majesté de seprononcer, dit-elle simplement.

Et Philippe, d’un air détaché :

– C’est ce que je ferai dès que j’aurai vu cettedéclaration.

Fausta comprit qu’elle n’en tirerait rien de plus pourl’instant, et elle songea :

« Nous reprendrons la conversation plus tard. Et puisqu’ilplaît à ce roi que je croyais si fort au-dessus des faiblesseshumaines, de ne voir en moi que la femme, je descendrai, s’il lefaut, jusqu’à son niveau et j’emploierai les armes de la femme pourle dominer et arriver à mon but. »

Tandis qu’elle songeait, Espinosa était allé jusqu’àl’antichambre transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de sonpas feutré, se remettre discrètement à l’écart, lorsque le roi luifit un signe, et :

– Monseigneur le grand inquisiteur, avez-vous organiséquelque imposante manifestation religieuse en vue de célébrerpieusement le jour du Seigneur ?

– Devant l’autel de la place San-Francisco, autant debûchers qu’il y a de jours dans la semaine seront dressés, surlesquels sept hérétiques opiniâtres seront purifiés par le feu,demain dimanche, dit Espinosa en se courbant.

– Bien, monsieur, dit froidement Philippe.

Et s’adressant à Fausta, impassible :

– S’il vous est agréable d’assister à cette saintecérémonie, je vous y verrai avec plaisir, madame.

– Puisque le roi daigne m’y convier, je ne manquerai pas unspectacle aussi édifiant, dit Fausta gravement.

Avec autant de gravité, le roi acquiesça d’un signe de tête, etrevenant à Espinosa, d’un ton bref :

– La corrida ?

– Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même placeSan-Francisco. Toutes les dispositions sont prises.

Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange queFausta en fut frappée :

– El Torero ?

– On lui a fait connaître la volonté du roi. El Toreroparticipera à la course, répondit Espinosa de sa voix calme.

Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chezlui :

– Vous ne connaissez pas El Torero, madame ? demandaPhilippe. C’est le premier toréador d’Espagne. C’est un innovateur,une manière d’artiste dans son genre. Il est adoré de toutel’Andalousie. Vous ne savez pas ce qu’est une course detaureaux ? Eh bien, je vous réserve une place à mon balcon.Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant… Tel que vousn’avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la mêmeintonation qui avait déjà frappé Fausta.

Et ses paroles étaient accompagnées d’un geste de congé, aussigracieux qu’il pouvait l’être chez un tel personnage.

Fausta se leva donc et dit simplement :

– J’accepte avec joie, Sire.

Au même instant, la porte s’ouvrit et un huissierannonça :

– M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S.M. le roi Henri de Navarre.

Et tandis que Fausta, malgré, elle, restait clouée sur place,tandis que le roi la fixait avec cette insistance quidécontenançait les plus intrépides et les plus grands de sonroyaume, et que le plus grand inquisiteur se rencoignait, toujourscalme, l’étudiant de son coin avec une attention soutenue, lechevalier s’avançait d’un pas assuré, la tête haute, le regarddroit, avec cet air de simplicité ingénue qui masquait sesvéritables impressions, s’arrêtait à quatre pas du roi ets’inclinait avec cette grâce altière qui lui étaitparticulière.

Mais, en traversant la vaste salle, les yeux fixés sur les yeuxdu roi qui s’efforçait – comme il avait coutume de faire – de lecontraindre à baisser la paupière, Pardaillan songeait :« Mordieu ! Voici donc, de près, ce redoutable sire… D’oùvient donc que je ne suis pas ébloui ?… J’en tiens pour ce quej’ai dit : c’est un triste sire. »

Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises tandisque d’un coup d’œil rapide il dévisageait Barba Roja, immobile etrêveur dans son encoignure, et Espinosa, plus près.

Et à la vue de cette physionomie calme, presque souriante, ilmurmura :

– Celui-là, c’est le véritable adversaire que j’aurai àcombattre. Celui-là, seul, est redoutable.

Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, futqu’Espinosa, observateur attentif, n’aurait pu dire si la révérencede cet extraordinaire ambassadeur s’adressait au roi, à Fausta, quile fixait de ses yeux ardents, ou à lui-même.

Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura :

– Voici un homme !

Et son œil calme semble peser tour à tour Fausta et Philippe,revient de nouveau se poser sur Pardaillan, et alors il a une moueimperceptible qui semble dire :

– Heureusement, je suis là, moi !

Et il se rentre dans son coin davantage encore, s’efface le plusqu’il peut.

Et, en se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peuhautaine, qui constituait à elle seule une flagrante infraction auxrègles de la rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeaitencore : « Ah ! tu cherches à me faire baisser lesyeux !… Ah ! tu t’es découvert devantMme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoirl’envoyé du roi de France !… Ah ! tu fais trancher latête du téméraire qui ose parler devant toi sans tapermission !… Mordiable ! tant pis… »

Et faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retiraitlentement, avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu’on nesavait pas s’il plaisantait :’

– Quoi ! vous partez, madame ?… Restezdonc !… Puisque le hasard nous met tous les trois en présence,nous pourrons ainsi régler d’un coup nos petites affaires.

Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirentl’effet de la foudre.

Fausta s’arrêta net et se retourna, fixant tour à tourPardaillan, comme si elle ne le connaissait pas, et le roi pourdeviner s’il n’allait pas foudroyer à l’instant l’audacieux quiosait une telle inconvenance.

Le roi devint plus livide encore ; son œil gris lança unéclair et se porta aussitôt sur Espinosa comme pour dire :Quel homme est-ce là ?

Barba Roja, lui-même, se redressa, porta la main à la garde deson épée et regarda le roi, attendant l’ordre de frapper.

Espinosa, en réponse à l’interrogation muette du roi, eut unhaussement d’épaules et un geste qui signifiaient :

– Je vous ai averti… Laissez faire… Nous réglerons toutquand il en sera temps.

Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur,intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoureétincelantes de ce personnage qui ressemblait si peu à sescourtisans, toujours courbé devant lui, Philippe se taisait ;mais en lui-même il murmurait : « Voyons jusqu’où iral’insolence de ce routier ! »

Et son regard restait fulgurant ; l’expression de saphysionomie, de glaciale qu’elle était, se faisait terrible.

Fausta, oubliant qu’elle avait congé, oubliant le roi lui-même,fixait sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi –et cependant d’un esprit trop supérieur pour ne pas admirerintérieurement.

Chez Espinosa, l’admiration se traduisait par cetteréflexion : « Il faut que cet homme soit à nous à toutprix ! »

Barba Roja, lui, s’étonnait que le roi ne lui eût pas fait signedéjà.

Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait passoupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitudeet qu’il jouait sa tête.

Et avec la même simplicité, la même rondeur souriante, setournant vers le roi :

– Je vous demande pardon, Sire, je manque peut-être àl’étiquette, mais mon excuse est dans ce fait que notre sire, leroi de France (et il insistait sur ces derniers mots) nous ahabitués à une large tolérance sur ces questions, quelque peupuériles.

La position risquait de devenir ridicule, c’est-à-dire terriblepour le roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui luiapparaissait comme une insolence, ou l’écraser de son dédain. Or,puisqu’il avait résolu de patienter, il lui fallait absolumentrépondre.

– Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi deFrance, dit-il, en insistant à son tour sur ces derniers mots,d’une voix blanche de fureur concentrée et sur un ton qui eût faitrentrer sous terre tout autre que Pardaillan.

Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d’autres. Pardaillanétait dans un de ses moments de bonne humeur. Pardaillan, enfin,avait résolu de piquer l’orgueil de ce roi qui lui déplaisaitoutrageusement.

Il ne rentra donc pas sous terre, mais il s’inclina avec grâceet avec, au coin de l’œil, l’intense jubilation de l’homme quis’amuse follement.

– Je remercie Votre Majesté de la permission qu’elle daignem’accorder avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que jesuis curieux de voir de près certain parchemin que possèdeMme la princesse Fausta. Mais curieux à tel point,Sire, que je n’ai pas hésité à traverser la France et l’Espagnetout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous partagez, j’enjurerais, attendu que ce parchemin n’est pas dénué d’intérêt pourvous.

Et tout à coup, avec cette froide tranquillité qu’il prenaitparfois :

– Ce parchemin, je suis certain que vous l’avez demandé àMme Fausta, je suis certain qu’elle vous a réponduqu’elle ne l’avait pas sur elle, qu’il était placé en lieu sûr… Ehbien ! c’est faux… Ce parchemin est là…

Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la papessedu bout de son index.

Et le ton était d’une assurance si irrésistible, le geste à lafois si imprévu et si précis que, de nouveau, l’espace de quelquessecondes, le silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scènerapide.

Une fois encore, Espinosa admira.

– Quel rude jouteur !

Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais ellene broncha pas. Son front se redressa plus orgueilleux, son œilsoutint avec une froide intrépidité le regard étincelant duchevalier, tandis qu’elle rugissait en elle-même :« Oh ! démon ! »

Le roi, lui, commençait à s’intéresser à cet étrange ambassadeurau point qu’il oubliait ses façons cavalières qui l’avaient sicruellement froissé.

Le chevalier continuait :

– Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin,montrez-le nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, cars’il intéresse Sa Majesté le roi d’Espagne, il intéresse aussi SaMajesté le roi de France que j’ai l’insigne honneur de représenterici.

En disant ceci, Pardaillan s’était redressé. Et il y avait unetelle flamme dans son regard, une telle force, une telle autoritédans son geste et sa parole que, cette fois, le roi lui-même ne puts’empêcher d’admirer cet homme qu’il ne reconnaissait pour ainsidire plus, tant il lui apparaissait, maintenant, imposant etmajestueux.

Fausta n’était pas femme à reculer devant une telle mise endemeure et elle songeait : « Puisque cet homme bat lesdiplomates les plus consommés par sa franchise audacieuse, pourquoin’emploierais-je pas la même franchise comme une arme redoutablequi se tournerait contre lui ? »

Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parcheminqui s’y trouvait en effet et l’étaler dans un geste de bravade.

Mais, sans doute, il n’entrait pas dans les vues du roi dediscuter sur ce sujet avec l’ambassadeur du roi Henri car ill’arrêta en disant impérieusement :

– J’ai donné congé à madame la princesse Fausta.

Fausta n’acheva pas son geste. Elle s’inclina devant le roi,regarda Pardaillan droit dans les yeux, et :

– Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d’une voixtrès calme.

– J’en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.

Fausta approuva non moins gravement d’une légère inclination detête et se retira lentement, majestueusement, comme elle étaitentrée, accompagnée par Espinosa qui, soit pour lui faire honneur,soit pour tout autre motif, la conduisit jusqu’à l’antichambre oùil la laissa pour revenir assister à l’entretien du roi et dePardaillan.

Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place :

– Monsieur l’ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faireconnaître l’objet de votre mission.

Avec cette sûreté de coup d’œil, qui était un don chez lui, aveccette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves oùune décision prompte s’imposait, Pardaillan avait étudié et comprisinstantanément le caractère de Philippe II.

« Esprit sombre et cauteleux, fanatique sincère, orgueilimmodéré, prudent et patient, tenace dans ses projets, tortueuxdans la conduite de ses plans… un prêtre couronné. Si j’essaie dejouer au plus fin avec lui, je n’en finirai jamais. C’est à coupsde vérités, à coups d’audace que je dois l’assommer. »

On a vu qu’il avait immédiatement et non sans succès employécette tactique.

Lorsque le roi lui dit :

– Faites-nous connaître l’objet de votre mission.

Pardaillan, qui supportait le regard fixe du roi sans paraîtretroublé, répondit, avec une tranquille aisance, comme s’il eûttraité d’égal à égal :

– Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez lestroupes espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans leroyaume. Le roi, animé des meilleures intentions à l’égard de VotreMajesté et de son peuple, estime que l’entretien de ces garnisonsdans son royaume constitue un acte peu amical de votre part. Le roiestime que vous n’avez rien à voir dans les affaires intérieures dela France.

L’œil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinteet :

– Est-ce tout ce que désire S. M. le roi deNavarre ? fit-il.

– C’est tout… pour le moment, dit froidementPardaillan.

Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit :

– La demande que vous nous transmettez serait juste etlégitime si S. M. de Navarre était réellement roi deFrance… ce qui n’est pas.

– Ceci est une question qui n’est pas à soulever ici, ditfermement Pardaillan. Il ne s’agit pas de savoir, Sire, si vousconsentez à reconnaître le roi de Navarre comme roi de France. Ils’agit d’une question nette et précise… le retrait de vos troupesqui n’ont rien à faire en France.

– Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui nesait même pas prendre d’assaut sa capitale ? fit le roi avecun sourire de dédain.

– En effet, Sire, dit gravement Pardaillan, c’est uneextrémité à laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.

Et soudain, avec son air figue et raisin :

– Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets sedonnent à lui librement. Il lui répugne de les forcer par unassaut, en somme facile. Ce sont là scrupules exagérés qui nesauraient être compris du vulgaire, mais qu’un roi comme vous,Sire, ne peut qu’admirer.

Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder enlui, mais il se contint, ne voulant pas paraître avoir compris laleçon que lui donnait ce gentilhomme sans feu ni lieu. Il secontenta de dire d’un air évasif :

– Nous étudierons la demande de S. M. Henri deNavarre. Nous verrons…

Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à nepas se contenter de faux-fuyants.

– Faut-il conclure, Sire, que vous refusez d’accéder à lademande juste, légitime et courtoise du roi de France ?insista Pardaillan.

– Et quand cela serait, monseigneur ? fit le roi d’unair rogue.

Pardaillan reprit paisiblement :

– On dit, Sire, que vous adorez les maximes et lessentences. Voici un proverbe de chez nous que je vous conseille deméditer : « Charbonnier est maître chez lui. »

– Ce qui veut dire ? gronda le roi en seredressant.

– Ce qui veut dire, Sire, que vous ne pourrez vous enprendre qu’à vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles leméritent et chassées du royaume de France, dit froidementPardaillan.

– Par la Vierge Sainte ! je crois que vous osezmenacer le roi d’Espagne, monsieur ! éclata Philippe, lividede fureur.

Et Pardaillan, avec un flegme sublime en semblablecirconstance :

– Je ne menace pas le roi d’Espagne… Je l’avertis.

Le roi, qui ne s’était contenu jusque-là que par un puissanteffort de volonté, donnait soudain libre cours à l’exaspérationsuscitée en lui par les façons cavalières et hardies de cet étrangeambassadeur.

Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe defrapper, déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, sedisposait à dégainer lorsque Espinosa s’interposa et, très calme,d’une voix presque douce :

– Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et unzèle absolus, ne saurait vous reprocher de posséder à un si hautdegré les qualités d’un excellent serviteur. Il rend hommage, aucontraire, à votre ardeur et saura, le cas échéant, en témoignerauprès de votre maître.

– De quel maître voulez-vous parler, monsieur ? fittranquillement Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouveladversaire.

Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdrecontenance devant cette question imprévue.

– Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.

– Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fitPardaillan imperturbable.

– Le roi de France, soit, condescendit Espinosa. N’est-cepas votre maître ?

– Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Maisle roi n’est pas mon maître pour cela.

Pour le coup Espinosa et Philippe se regardèrent avec unébahissement qu’ils ne cherchèrent pas à dissimuler et la mêmepensée leur vint en même temps :

– Serait-ce un fou ?

Et Pardaillan qui lut cette pensée sur leurs physionomieseffarées, Pardaillan sourit d’un air narquois. Mais l’esprit tendu,l’attention en éveil, il se tenait prêt à tout, car il sentait queles choses pouvaient tourner au tragique d’un instant àl’autre.

Enfin Espinosa se ressaisit et, doucement :

– Si le roi n’est pas votre maître, qu’est-ce donc, selonvous ?

Pardaillan devint glacial et, s’inclinant :

– C’est un ami auquel je m’intéresse, dit-ilsimplement.

En soi le mot était énorme. Prononcé devant des personnages telsque Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient lepouvoir dans ce qu’il a de plus absolu, il apparaissait d’uneénormité prodigieuse.

Et, ce qu’il y eut de plus prodigieux encore, c’est que, aprèsavoir considéré un instant cette physionomie étincelante d’audaceet d’intelligence, après avoir admiré cette attitude de forceconsciente au repos, Espinosa l’accepta, ce mot, comme une chosetoute naturelle, car il s’inclina à son tour et,gravement :

– Je vois à votre air, monsieur, qu’en effet vous ne devezavoir d’autre maître que vous-même et l’amitié d’un homme tel quevous est précieuse pour honorer même un roi.

– Paroles qui me touchent d’autant plus, monsieur, que moiaussi, je vois à votre air que vous ne devez pas prodiguer lesmarques de votre estime, répondit Pardaillan.

Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de latête.

– Pour en revenir à l’objet de votre mission, Sa Majesté nerefuse pas d’accéder à la demande que vous lui avez transmise. Maisvous devez comprendre qu’une question aussi importante ne se peutrésoudre sans qu’on y ait mûrement réfléchi.

Ayant écarté l’orage momentanément, Espinosa s’effaça denouveau, laissant au roi le soin de continuer la conversation dansle sens où il l’avait aiguillée. Et Philippe, comprenant quel’inquisiteur ne jugeait pas le moment venu de briser lespourparlers, ajoutait :

– Nous avons nos vues.

– Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu’ilserait intéressant de discuter. Vous rêvez d’occuper le trône deFrance et vous faites valoir votre mariage avec Élisabeth deFrance. C’est un droit nouveau en France et vous oubliez, Sire, quepour consacrer ce droit, il vous faudrait une loi en bonne et dueforme. Or, jamais le Parlement ne promulguera une pareille loi.

– Qu’en savez-vous, monsieur ?

Pardaillan haussa les épaules et :

– Eh ! Sire, voici des années que vos agents sèmentl’or à pleines mains pour arriver à ce but. Avez-vousréussi ?… Toujours vous vous êtes heurté à la résistance duParlement… Cette résistance, vous ne la briserez jamais.

– Et qui vous dit que nous n’avons pas d’autresdroits ?

– Le parchemin de Mme Fausta ?… Ehbien, parlons-en de ce parchemin ! si vous mettez la maindessus, Sire, publiez-le et je vous réponds qu’aussitôt Paris et laFrance reconnaissent Henri de Navarre.

– Comment cela ? fit le roi avec étonnement.

– Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agentsvous renseignent bien mal sur l’état des esprits en France. LaFrance est lasse d’être pillée et ravagée sans pudeur et sans freinpar une poignée d’ambitieux forcenés. La France n’aspire qu’aurepos, à la tranquillité, à la paix, enfin. Pour l’avoir, cettepaix, elle est prête à accepter Henri de Navarre, même s’il restehérétique… à plus forte raison l’acceptera-t-elle s’il embrasse lareligion catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameuxparchemin et ses hésitations disparaissent, pour en finir il sedécide à aller à la messe et alors, c’est Paris qui lui ouvre sesportes, c’est la France qui l’acclame.

– En sorte que, selon vous, nous n’avons aucune chance deréussite dans nos projets ?

– Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu’en effet, vousne serez jamais roi de France.

– Pourquoi ? fit doucement Philippe.

Pardaillan fixa son œil clair sur le roi, et avec un calmeimperturbable :

– La France, Sire, est un pays de lumière et de gaieté. Lafranchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous lessentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie quel’air qu’on respire. C’est un pays vivant et vibrant, ouvert à toutce qui est noble et beau, qui n’aspire qu’à l’amour, c’est-à-direla vie, et à la lumière, c’est-à-dire la liberté. Pour régner surce pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes cesqualités, un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entretous.

– Eh bien ! fit sincèrement Philippe, ne puis-je êtrece roi ?

– Vous, Sire ? dit Pardaillan qui prit un airstupéfait. Mais les bûchers naissent sous vos pas comme degigantesques rôtissoires à chair humaine. Mais vous apportez avecvous votre Inquisition, sombre régime de terreur qui prétend régirjusqu’à la pensée. Mais regardez-vous, Sire, et voyez si cet airmajestueux que vous avez ne suffirait pas à glacer les plus gais etles plus joyeux vivants. Mais on sait en France le régime que vousavez instauré dans les Flandres. Mais dans ce pays de joie et delumière vous n’apporteriez que les ténèbres et la mort… Mais lespierres se dresseraient d’elles-mêmes pour vous barrer la route. Ehnon ! Sire, tout cela peut être bon pour l’Espagne, maisjamais ne sera accepté en France.

– Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinçaPhilippe.

Pardaillan eut cet air d’étonnement ingénu qu’il prenaitlorsqu’il se disposait à dire quelque énormité.

– Pourquoi ? J’ai parlé au roi de France avec la mêmefranchise que vous qualifiez de brutale, et il ne s’en est pointoffusqué… bien au contraire… De vrai nous ne saurions nouscomprendre parce que nous ne parlons pas la même langue. En Franceil en serait toujours ainsi, vous ne comprendriez pas vos sujetsqui ne vous comprendraient pas davantage. Le mieux est donc derester ce que vous êtes.

Philippe eut un sourire livide.

– Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit-il. Enattendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme devotre mérite. Vous plaîrait-il d’assister à l’autodafé dominical dedemain ?

– Mille grâces, Sire, mais ces sortes de spectaclesrépugnent à ma sensibilité un peu nerveuse.

– Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilitésincère. Mais enfin je veux vous distraire et non vous imposer desspectacles qui, s’ils nous conviennent à nous, sauvages d’Espagne,peuvent en effet choquer votre nature raffinée de Français.Éprouvez-vous la même répugnance pour la corrida ?

– Ah ! pour cela, non ! fit Pardaillan sanssourciller. J’avoue même que je ne serais pas fâché de voir une deces fameuses courses. On m’a précisément parlé d’un toréador fameuxen Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.

– El Torero ? fit le roi paisiblement. Vous le verrez…Vous êtes invité à la corrida d’après-demain lundi. Vous verrez làun spectacle extraordinaire, qui vous étonnera, j’en suis sûr,reprit Philippe avec cette intonation étrange qui fit dresserl’oreille à Pardaillan comme elle avait frappé Fausta l’instantd’avant.

Néanmoins le chevalier répondit :

– Je remercie Votre Majesté de l’honneur qu’elle veut bienme faire, et je ne manquerai pas d’assister à un aussi curieuxspectacle.

– Allez, monsieur l’ambassadeur, je vous ferai connaître maréponse à la demande de S. M. Henri de Navarre… Et n’oubliezpas la corrida, lundi. Vous verrez quelque chose de curieux… detrès curieux…

« Ouais ! songeait Pardaillan en s’inclinant,serait-ce quelque traquenard à mon intention ?…Mordiable ! il ne sera pas dit que ce sinistre despote m’aurafait reculer ! »

Et en se redressant, l’œil étincelant :

– Je n’aurai garde d’oublier, Sire ! Et enlui-même : Pas plus que tu n’oublieras les quelques véritésdont je t’ai gratifié.

Et d’un pas ferme, il se dirigea vers l’antichambre.

Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Rojase mit en marche.

En passant près de son maître, Barba Roja s’arrêta uneseconde :

– Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde… mais nele tue pas, murmura le roi.

Et le molosse sortit derrière Pardaillan enmarmonnant :

– Diantre soit de la fantaisie du roi ! C’était sifacile de le prendre par le cou et de l’étrangler comme un poulet…ou bien encore quelque bon coup de dague ou d’épée et la besogne setrouvait proprement expédiée… Le corriger ! passe encore, jesais, Dieu merci ! comment m’y prendre… Mais leridiculiser ?… Que diable pourrai-je lui faire pourcela ?

Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière unelourde portière de brocart, poussa légèrement la porte et de là semit à surveiller attentivement ce qui allait se passer.

Pardaillan ne paraissait pas se douter qu’une ombre le suivaitpas à pas. L’antichambre dans laquelle il venait de pénétrer étaitune vaste salle nue, garnie simplement d’immenses banquettescourant le long des murs. Elle était encombrée de courtisans,gentilshommes de service, officiers de garde, laquais chamarrés,allant et venant, affairés et pressés, huissiers immobiles, labaguette d’ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns étaientassis sur les banquettes, d’autres se promenaient à petits pas,d’autres encore, groupés dans les embrasures de fenêtres, causaiententre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l’épée aupoing, devant d’autres, un huissier.

De temps en temps, un page, vif et alerte, se faufilaitadroitement dans la cohue, sans que nul ne fit attention à lui.D’autres fois, c’était quelque ecclésiastique qui traversaitgravement, lentement, la salle. Devant celui-là, simple moine ouévêque, chacun s’effaçait, se courbait, car le roi exigeait detous, grands ou petits, le plus profond respect pour tout ce quiportait l’habit religieux. Et comme le roi donnait lui-mêmel’exemple, chacun, pour être bien vu, s’empressait de renchérir surSa Majesté.

Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages deconnaissance. Il murmura :

– Tiens ! les trois anciens ordinaires deValois ! Ils attendent sans doute leur maîtresse, la digneFausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni cet excellent neveude M. Peretti.

Dans cette antichambre, où s’entassait une foule, on n’entendaitque de vagues chuchotements ou le bruit étouffé des pas glissantsur les dalles de marbre. On se fût cru dans une église. Nul, ici,n’eût été assez téméraire pour élever la voix.

Curieux comme il l’était sous ses airs de ne pas l’être,Pardaillan fit Plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup ils’aperçut qu’un silence de mort planait maintenant sur cette fouletout à l’heure discrètement bruissante. Et, chose plus étrangeencore, tout mouvement avait cessé. On eût dit que tous lesassistants avaient été soudain pétrifiés, en sorte que Pardaillanavait l’air d’évoluer au milieu de statues.

L’explication de cet apparent phénomène est très simple.

Barba Roja cherchait toujours ce qu’il pourrait bien faire pourridiculiser Pardaillan devant tous les assistants. Et comme il netrouvait rien, il se contentait d’emboîter les pas du chevalier.Seulement son manège avait été vite remarqué. Alors un murmure serépandit de proche en proche : il allait se passer quelquechose. Quoi ? On n’en savait rien. Mais chacun voulut voir etentendre. Chacun se tut et s’immobilisa dans l’attente du spectaclepressenti : comédie ou tragédie.

Et, au milieu du silence et de l’immobilité générale, Pardaillandevint le point de mire de tous les regards.

Il n’en parut nullement gêné d’ailleurs et, d’un pas très posé,il s’achemina vers la sortie.

Devant la porte, un officier se tenait raide comme à la parade.Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe impérieux. L’officier,au lieu de s’effacer, tendit son épée en travers de la porte et,très poliment d’ailleurs, dit :

– On ne passe pas ici, seigneur !

– Ah ! fit simplement Pardaillan. En ce cas veuillezme dire par où je pourrai sortir.

L’officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issuessans en désigner aucune plus spécialement.

Pardaillan parut s’en contenter et ne dit rien. Résolument, aumilieu de l’attention générale, il se dirigea vers une autre porte.Là, il se heurta à un huissier qui, comme l’officier, lui barra lechemin en étendant sa baguette et, très poliment, en saluant trèsbas, lui dit qu’on ne passait pas par là.

Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut par-dessus sonépaule un coup d’œil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Rojas’il avait pu le saisir au passage.

Mais Barba Roja ne vit rien. Barba Roja cherchait toujourscomment s’y prendre pour ridiculiser le chevalier… Barba Roja netrouvait toujours pas.

Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même :

– Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent demoi !

Et, avec un sourire aigu :

– Souriez, nobles cuistres, souriez !… Tout à l’heurevos sourires se changeront en grimaces, et c’est moi qui rirai.

Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soithasard, soit intention, l’amena près des trois Ordinaires deFausta.

Alors Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s’avancèrent, saluèrentfort galamment le chevalier qui rendit le salut de son air le plusgracieux et, avec des sourires aimables, mais à voix basse, ilséchangèrent rapidement ces quelques phrases :

– Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savezsans doute que nous avons mission de vous occire… ce que nousferons, dès que nous le pourrons.

– Avec bien du regret cependant, dit Montsery avecsincérité.

– Car nous vous tenons en singulière estime, ajoutaChalabre avec une révérence impeccable.

Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant.

– Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu’on chercheà vous faire jouer ici un rôle… ridicule. Excusez le mot, monsieur,c’est une constatation et non un commentaire désobligeant.

– Dites toujours votre pensée, messieurs, dit polimentPardaillan.

– Eh bien ! monsieur, dit Montsery, qui était toujoursle plus fougueux des trois, la pensée de laisser berner uncompatriote devant nous, sans protester, nous estinsupportable.

– Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme commevous, monsieur, ajouta Sainte-Maline.

– Alors ? Qu’avez-vous résolu, messieurs ? ditPardaillan qui se raidit comme il faisait toujours dans ses momentsd’émotion.

– Vivedieu ! monsieur, dit Chalabre en frappant sur lapoignée de son épée d’une manière significative, nous avons résolud’infliger à ces mangeurs d’oignon cru la leçon que mérite leuroutrecuidance.

– Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l’épée à voscôtés, dit Sainte-Maline, en saluant galamment.

– Tout l’honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillanen rendant le salut.

– Quitte à reprendre notre liberté d’action après, et àvous charger quand l’occasion se présentera, ajouta Montsery.

– Cela va de soi, fit doucement Sainte-Maline.

Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla uninstant avec une expression d’indicible mélancolie. Enfin, trèsgravement :

– Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ceque vous faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, voussera compté. Pour ma part, quoiqu’il advienne, je ne l’oublieraijamais. Mais – ici il reprit sa physionomie narquoise et sonsourire d’ironie aiguë – mais quittez tout souci en ce qui meconcerne. Vous pouvez rester ici sans crainte de voir ridiculiserun compatriote. On rira peut-être tout à l’heure, je vous jurequ’on ne rira pas de votre serviteur qui vous remercie encore,messieurs.

– Comme il vous plaira, monsieur, dit Sainte-Maline sansinsister davantage.

– Nous restons néanmoins à votre disposition, ditChalabre.

– Et au premier signe de votre part nous chargeons, ajoutaMontsery.

Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan seremit à déambuler.

Tout à coup, il sentit qu’on lui avait marché sur le talon. Il yeut une explosion de rires étouffés chez les courtisanes.

Pardaillan se retourna vivement et aperçut Barba Roja quiroulait des yeux effarés. C’était sans le faire exprès que lecolosse avait marché sur le talon du chevalier. Mais ce banalincident fut un trait de lumière pour lui, car il se frappa lefront et murmura :

– J’ai trouvé ! Enfin !… Maintenant on vas’amuser un peu.

Pardaillan le contempla un instant en souriant de son sourirefroid et railleur. Barba Roja soutint le regard du chevalier ensouriant avec confiance.

– Excusez-moi, monsieur, fit Pardaillan très doucement,j’espère que je ne vous ai pas fait mal.

Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l’hilaritégénérale À ce moment, il passait près de la porte du cabinet duroi. Il eut dans l’œil une lueur aussitôt éteinte.

Au même instant, et coup sur coup, Barba Roja lui marcha sur lestalons.

Pardaillan se retourna encore et avec son immuablesourire :

– Décidément, monsieur, vous allez me trouver d’unemaladresse insigne.

Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit lamain sur l’épaule.

Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchitsubitement.

Si Barba Roja eut connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonnéde rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui, BarbaRoja ne connaissait pas Pardaillan, et confiant dans sa forceherculéenne, il crut sincèrement l’avoir écrasé. Dédaigneux, ilredressa cet adversaire indigne de lui, et magnanime, le relâchabrusquement, ce qui le fit trébucher.

Un éclat de rire général accompagné d’exclamations admirativesvint chatouiller agréablement la vanité du dogue de Philippe II etl’encourager en même temps à persévérer dans son rôle.

Les courtisans savaient que Barba Roja n’agissait jamais que surl’ordre du roi. L’applaudir bruyamment était donc une manière commeune autre de faire leur cour. Ils n’avaient garde d’y manquer, etle silence respectueux avait fait place à une tapageuseanimation.

Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie, etd’un air à la fois piteux et béant d’admiration, qui fit redoublerles rires :

– Mon compliment, monsieur, vous avez une poignesolide !

Barba Roja, d’un geste, appela un huissier. Il lui prit sabaguette d’ébène, la plaça posément dans la position horizontale, àun pied environ du sol, et ordonna :

– Maintenez ainsi cette baguette.

Et tandis que l’huissier s’accroupissait pour exécuter l’ordre,se tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivaitattentivement ces préparatifs :

– Monsieur, dit Barba Roja, d’un air rogue, j’ai parié quevous sauteriez par-dessus cette canne.

– Par-dessus cette canne ? Diable ! fitPardaillan en tortillant sa moustache d’un air embarrassé.

– J’espère que vous ne voulez pas me faire perdre mon paripour si peu de chose.

– Peu de chose, en effet, balbutia Pardaillan, toujoursembarrassé.

Barba Roja fit un pas vers lui et, désignant la canne quel’huissier maintenait avec un sourire de jubilationféroce :

– Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.

Alors, devant l’air piteux du chevalier, les exclamationsfusèrent de tous les côtés :

– Il sautera ! dit un seigneur.

– Il ne sautera pas !

– Cent doubles ducats contre un maravédis[15] , qu’il saute !

– Tenu !…

– Il ne sautera pas !… Même s’il le voulait, il n’enaurait pas la force !

– Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.

– Et si je refuse ? demanda Pardaillan, presquetimide.

– Alors, je vais vous pousser avec ceci, dit froidementBarba Roja qui mit l’épée à la main.

« Enfin ! songea Pardaillan avec un sourire de joiepuissante. »

Et, au même instant, il dégaina.…

Un duel dans l’antichambre royale… C’était un fait inouï, sansprécédent, et Barba Roja était le seul homme qui put se permettreun geste pareil.

Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pourune des premières lames d’Espagne, et pour peu que l’étranger sûtmanier proprement son épée, le spectacle allait être passionnant auplus haut point étant données les conditions dans lesquelles ilavait lieu. Aussi le silence s’établit subitement. On se rangea enun vaste demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deuxcombattants qui se trouvaient non loin de la porte parl’entrebâillement de laquelle Philippe II, invisible, assistait àtoute la scène, l’œil étincelant d’une joie sauvage. Pardaillanavait admirablement joué son rôle de poltron et, pour le roi commepour tous les assistants, le doute n’était pas possible : ledogue du roi allait rudement châtier l’insolent Français.

L’huissier avait voulu se mettre à l’écart, mais Barba Rojaétait si sûr de lui qu’il commanda :

– Ne bougez pas. Monsieur sautera tout à l’heure.

Et l’huissier obéit en souriant.

Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercleattentif.

Ce fut bref, foudroyant, étincelant. À peine quelquesfroissements de fer, quelques éclairs, et l’épée de Barba Roja,arrachée par une force irrésistible, s’en alla rouler au milieu ducercle muet d’effarement.

– Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.

Le colosse s’était déjà précipité sur son épée. De nouveau ilfonça sur Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriverétait le fait d’une surprise, d’une faiblesse passagère, d’unaccident enfin, qui ne se renouvellerait pas.

Et une deuxième fois, l’épée violemment arrachée alla rouler surles dalles, où, cette fois, elle se cassa net.

– Demonio ! hurla Barba Roja, qui se rua, ladague levée.

D’un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épéedans sa main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et d’uneétreinte formidable le maintint levé, le pétrit, le broya, sanseffort apparent, avec aux lèvres un sourire terrible.’

Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles tendus àse briser… Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuseétreinte, et au milieu du silence de mort qui planait surl’assistance, on entendit un râle étouffé. Une expression destupeur et de douleur atroce se répandit sur les traits ducolosse ; ses doigts engourdis s’ouvrirent malgré lui ;le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa avec unbruit sec !

Alors, d’un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet enarrière et le maintint sur le dos, tandis que de la main gauche, ilrengainait son épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses oscraquer sous la pression de fer, Barba Roja fut contraint de secourber.

Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l’huissier qui,d’étonnement ou de terreur s’était laissé choir sur les dalles etmaintenait sa baguette à deux mains d’un geste purementmachinal.

– Saute ! commanda impérieusement Pardaillan enmontrant la baguette de son doigt tendu.

Barba Roja essaya une suprême résistance…

– Saute ! répéta Pardaillan, ou je te brise les os dubras.

Et un craquement sinistre, suivi d’un gémissement plaintif, vintprouver aux courtisans pétrifiés que la menace n’était pasvaine.

Et soulevé par les tenailles d’acier, sentant son bras sedésarticuler sous la puissante pesée, les traits contractés, lividede honte, écumant de fureur et de douleur, Barba Roja sauta.

Impitoyable, Pardaillan l’obligea à se retourner et à sauterdans le sens contraire.

Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi.

Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités,Barba Roja paraissait sur le point de s’évanouir.

Alors Pardaillan le lâcha.

Mais de la main gauche, saisissant à pleine main l’opulentebarbe du colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme unebête qu’on traîne à l’abattoir, il le traîna, à peu près inerte,vers le cabinet du roi.

Et Philippe II, qui le vit venir, n’eut que le temps de sereculer précipitamment, sans quoi il eut reçu en plein visage lebattant de la porte, que Pardaillan repoussa d’un violent coup depied.

Alors laissant la porte grande ouverte derrière lui, d’unedernière poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds duroi :

– Sire, dit Pardaillan d’une voix claironnante, je vousramène ce mauvais drôle… Une autre fois, ne le laissez pas allersans sa gouvernante, car s’il s’avise encore de me vouloir jouerses farces incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un lespoils de sa barbe… et ce sera fâcheux pour lui, car alors il serahideux.

Et dans la stupeur et l’effarement généraux, il sortit sans sepresser, jetant autour de lui des regards étincelants.

Alors une voix murmura à l’oreille de Philippe,médusé :

– Je vous avais bien dit, Sire, que vous vous y preniezmal !… Me laisserez-vous agir maintenant ?

– Vous aviez raison, monsieur l’inquisiteur… Allez, faitesà votre idée, répondit le roi d’une voix tremblante de fureur.

Et avec une admiration mêlée de stupeur et de sourdeterreur :

– Mais, quel homme !… Il a à moitié occis ce pauvreBarba Roja.

Lorsque gentilshommes et officiers, enfin revenus de leurstupeur, se décidèrent à courir sus à l’insolent, il était troptard, Pardaillan avait disparu.

Chapitre 13LE DOCUMENT

En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit :

– Madame, vous plairait-il de m’attendre un instant dansmon cabinet ? Je reprendrai avec vous la conversation au pointoù elle est restée avec le roi, peut-être arriverons-nous à nousentendre.

Fausta le regarda fixement, et :

– Me sera-t-il permis de me faire accompagner ?dit-elle.

Sans hésiter, Espinosa répondit :

– La présence de M. le cardinal Montalte, que je voisici, suffira, je pense, à vous rassurer. Pour les braves qui vousescortent, nous ne saurions vraiment les faire assister à unentretien aussi important.

Fausta réfléchit l’espace d’une seconde, et :

– Vous avez raison, monsieur le grand inquisiteur, laprésence du cardinal Montalte suffira, dit-elle avec cette gravitésereine qui la faisait si imposante.

– À tout à l’heure donc, madame, répondit simplementEspinosa, qui fit un signe à un dominicain, s’inclina et retournaprès du roi.

Montalte s’était avancé vivement. Les trois ordinaires enavaient fait autant et se disposaient à l’escorter.

Le dominicain s’approcha de Fausta et :

– Si l’illustre princesse et Son Éminence veulent bien mesuivre, j’aurais l’honneur de les conduire jusqu’au cabinet demonseigneur, dit-il en s’inclinant profondément.

– Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillezm’attendre encore un instant. Cardinal, vous venez avec moi. Allez,Mon Révérend, nous vous suivons.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery, avec un soupir derésignation, reprirent leur morne faction au milieu de cette fouleétrangère, où ils ne connaissaient personne et où ils devaient, unpeu plus tard, se mettre généreusement à la disposition dePardaillan.

Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passagedans la foule, qui d’ailleurs s’ouvrait respectueusement devantlui.

Au bout de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnaitsur un large couloir, et s’effaça pour laisser passer Fausta.

Au moment où Montalte se disposait à la suivre, une mains’abattit rudement sur son épaule. Il se retourna vivement ets’exclama sourdement :

– Hercule Sfondrato !

– Moi-même, Montalte. Ne m’attendais-tu pas ?

Le dominicain les considéra une seconde d’un air étrange et,sans fermer la porte, il s’éloigna discrètement et rattrapaFausta.

– Que veux-tu ? gronda Montalte en tourmentant lemanche à sa dague…

– Laisse ce joujou, dit le duc de Ponte-Maggiore, avec unsourire livide… Tu vois bien que les coups que tu portes glissentsur moi sans m’atteindre.

– Que veux-tu ? répéta Montalte furieux.

– Te parler… Il me semble que nous avons des chosesintéressantes à nous dire. N’est-ce pas ton avis aussi ?

– Oui, dit Montalte avec un regard sanglant, mais… plustard… J’ai autre chose à faire pour le moment.

Et il voulut passer, courir après Fausta qu’une secrèteintuition lui disait être en danger.

Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore s’abattit surson épaule, et, d’une voix blanche de fureur, en pleinvisage :

– Tu vas me suivre à l’instant, Montalte, menaça-t-il, ou,par le Dieu vivant ! je te soufflette devant toute lacour !

Et, d’un geste violent, le duc leva la main.

– C’est bien, fit Montalte, livide, je te suis… Maismalheur à toi !

Et, s’arrachant à l’étreinte, il suivit Ponte-Maggiore engrondant de sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment où,peut-être, elle avait besoin de son bras.

Fausta cependant avait continué son chemin sans rien remarquer,et au bout d’une cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit unedeuxième porte et s’effaça comme il avait déjà fait.

Fausta pénétra dans la pièce, et alors seulement elle s’aperçutque Montalte ne l’accompagnait plus.

Elle eut un imperceptible froncement de sourcils, et regardantle dominicain en face :

– Où est le cardinal Montalte ? fit-elle sans troublecomme sans surprise.

– Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence a étéarrêtée par un seigneur qui avait sans doute une communicationurgente à lui faire, répondit le dominicain avec un calmeparfait.

– Ah ! fit simplement Fausta.

Et son œil profond scruta avec une attention soutenue le visageimpassible du religieux et fit le tour de la pièce qu’il étudiarapidement.

C’était un cabinet de dimensions moyennes, meublé de quelquessièges et d’une table de travail placée devant l’unique fenêtre quil’éclairait. Tout un côté de la pièce était occupé par une vastebibliothèque sur les rayons de laquelle de gros volumes et desmanuscrits étaient rangés avec un ordre parfait. L’autre côté étaitorné d’une grande composition enchâssée dans un cadre d’ébènemassif, sans aucun ornement, d’une largeur démesurée, etreprésentait une descente de croix signée Coello[16].

Presque en face la porte d’entrée, il y avait une autre petiteporte.

Fausta, sans hâte, alla l’ouvrir et vit une sorte d’oratoireexigu, très simple, sans issue apparente, éclairé par une fenêtreogivale aux vitraux multicolores.

Elle ferma la porte et vint à la fenêtre du cabinet. Elledonnait sur une petite cour intérieure.

Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette inspectionminutieuse, quoique rapide, dit alors :

– Si l’illustre princesse le désire, je puis aller à larecherche de Son Éminence le cardinal Montalte et le ramener auprèsd’elle.

– Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui remerciad’un sourire.

Le dominicain sortit aussitôt, pour la rassurer, laissa la portegrande ouverte.

Fausta vint se placer dans l’encadrement et constata que ledominicain reprenait paisiblement le chemin par où ils étaientvenus. Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte par oùils étaient entrés était encore ouverte. Des ombres passaient etrepassaient devant l’ouverture.

Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet, s’assit dansun fauteuil, et attendit, très calme en apparence, mais l’œil auxaguets, prête à tout.

Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut. Il poussa laporte derrière lui, d’un geste très naturel, et sans faire un pasde plus, très respectueux :

– Madame, dit-il, il m’a été impossible de rejoindre SonÉminence. Le cardinal Montalte a, paraît-il, quitté le palais encompagnie du seigneur qui l’avait abordé.

– S’il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je meretire.

– Que dirai-je à monseigneur le grandinquisiteur ?

– Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas sentieen sûreté que j’ai préféré renvoyer à plus tard l’entretien que jedevais avoir avec lui, dit froidement Fausta.

Et avec un accent de souveraine autorité :

– Reconduisez-moi, mon révérend.

Le dominicain ne bougea pas de devant la porte. Il se courbaprofondément et, toujours respectueux :

– Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votrebienveillance ? fit-il.

– Vous ? dit Fausta étonnée. Qu’avez-vous à medemander ?

– Peu de chose, madame… Jeter un coup d’œil sur certainparchemin que vous cachez dans votre sein, dit le dominicain en seredressant.

– Je suis prise ! pensa Fausta, et c’est à Pardaillanque je dois ce nouveau coup, puisque c’est lui qui leur a révéléque j’avais le parchemin sur moi.

Et, tout haut, avec un calme dédaigneux :

– Et si je refuse, que ferez-vous ?

– En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je me verraicontraint de porter la main sur vous, madame.

– Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant la maindans son sein.

Toujours impassible, le religieux s’inclina, comme s’il prenaitacte de l’autorisation qu’elle lui donnait, et fit deux pas enavant.

Fausta leva le bras, soudain armé d’un petit poignard qu’ellevenait de prendre dans son sein, et d’une voix calme :

– Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis,mon révérend, que la lame de ce poignard est empoisonnée et que lamoindre piqûre suffit pour amener une mort foudroyante.

Le dominicain s’arrêta net, et quelque chose comme un sourireénigmatique passa sur ses lèvres.

Fausta devina plutôt qu’elle ne vit ce sourire. Elle eut unrapide regard circulaire et se vit seule avec le religieux, lapetite porte, qu’elle avait fermée elle-même, toujours closederrière elle.

Elle fit un pas en avant, le bras levé, et :

– Place ! dit-elle impérieusement, ou, par le Ciel, tues mort !

– Vierge sainte ! clama le dominicain, oseriez-vousfrapper un inoffensif serviteur de Dieu ?

– Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.

– J’obéis, madame, j’obéis, fit le religieux d’une voixtremblante, tandis qu’avec une maladresse visible il s’efforçaitvainement d’ouvrir la porte.

– Traître ? gronda Fausta, qu’espères-tudonc ?

Et elle leva le bras dans un geste foudroyant.

Au même instant, par derrière, deux poignes vigoureusessaisirent le poing levé tandis que deux autres tenailles vivantesparalysaient son bras gauche.

Sans opposer une résistance qu’elle comprenait inutile, elletourna la tête et se vit aux mains de deux moines taillés enathlètes.

Ses yeux firent le tour du cabinet. Rien ne paraissait dérangé.La petite porte était toujours fermée. Par où étaient-ilsentrés ? Évidemment le cabinet possédait une, peut-êtreplusieurs issues secrètes. Peu importait d’ailleurs ; ce quiimportait pour elle, c’est qu’elle était en leur pouvoir, et que,cependant, il lui fallait se tirer de là coûte que coûte.

Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutilemaintenant. L’arme disparut, subtilisée, escamotée avec unepromptitude et une adresse rares, et dès qu’elle fut désarmée, lesdeux moines, avec un ensemble d’automates, la lâchèrent, reculèrentde deux pas, passèrent leurs mains noueuses dans leurs largesmanches et s’immobilisèrent dans une attitude méditative.

Le dominicain se courba devant elle avec un respect où elle crutdémêler elle ne savait quoi d’ironique et de menaçant, et de savoix calme et paisible :

– L’illustre princesse voudra bien excuser la violence quej’ai été contraint de lui faire, dit-il. Sa haute intelligencecomprendra, je l’espère, que je n’y suis pour rien… Que suis-je,moi, humble et chétif ? Un instrument aux mains de messupérieurs… Ils ordonnent, j’obéis sans discuter.

Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain qu’elle nechercha pas à cacher, Fausta approuva de la tête.

– Cet homme a dit le mot exact, réfléchit-elle. Lui et sesacolytes ne sont que des instruments. Ils n’existent pas pour moi.Dès lors, à quoi bon discuter ou récriminer ? C’est au-dessusd’eux qu’il me faut chercher qui je dois rendre responsable. Cen’est pas le roi : le roi m’eût fait arrêter tout uniment. Lecoup vient donc du grand inquisiteur. C’est avec lui qu’il mefaudra compter.

Et s’adressant au dominicain, très calme :

– Que voulez-vous de moi ?

– J’ai eu l’honneur de vous le dire, madame : leparchemin que vous avez là…

Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de Fausta.

– Vous avez ordre de le prendre de force, n’est-cepas ?

– J’espère que l’illustre princesse m’épargnera cette durenécessité, fit le religieux en s’inclinant.

Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et sans ledonner :

– Avant de céder, répondez à cette question : quefera-t-on de moi après ?

– Vous serez libre, madame, entièrement libre, dit vivementle dominicain.

– Le jureriez-vous sur ce christ ? dit Fausta en lefouillant jusqu’au fond de l’âme.

– Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix calmeet forte. Ma parole doit vous suffire, et vous l’avez, madame.

Fausta se retourna vivement et se trouva en face d’Espinosa,entré sans bruit par quelque porte secrète.

D’une voix cinglante, en le dominant du regard :

– Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal, alorsque vous agissez comme un laquais ?

– De quoi vous plaignez-vous, madame ? fit Espinosaavec un calme terrible. Je ne fais que vous retourner les procédésque vous avez employés envers nous. Ce document, Montalte et vousdeviez nous le restituer. Vous, cependant, abusant de notreconfiance, vous avez essayé de nous vendre ce qui nous appartientet, ayant échoué dans cette tentative, vous avez résolu de legarder, dans l’espoir, sans doute, de le vendre à d’autres. Commentqualifiez-vous votre procédé, madame ?

– Je le disais bien : vous avez l’âme d’un laquais,dit Fausta avec un mépris écrasant. Après l’avoir violentée, vousinsultez une femme.

– Des mots, madame, rien que des mots ! fit Espinosaen haussant les épaules avec dédain.

Et rudement :

– Malheur à celui qui cherche à contrecarrer lesentreprises de la sainte Inquisition ! Celui-là, homme oufemme, sera brisé impitoyablement. Allons, madame, donnez-moi cedocument qui nous appartient, et rendez grâces au ciel, que parégard pour le roi qui vous couvre de sa protection, je ne vousfasse pas payer cher votre audacieuse et déloyale intervention.

– Je cède, dit Fausta, mais je vous jure que vous payerezcher et vos insultes et la violence que vous me faites.

– Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s’emparant duparchemin. J’agis pour le bien de l’État, le roi ne pourra quem’approuver. Et quant à ce document, je dois des remerciements àM. de Pardaillan, qui nous le livre. Je ne manquerai pasde les lui adresser la première fois que je le rencontrerai.

– Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fit une voixrailleuse.

D’un même mouvement, Fauta et Espinosa se retournèrent et virentPardaillan qui, le dos appuyé à la porte, les contemplait avec sonsourire narquois.

Ni Fausta, ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune marque desurprise. Fausta eut comme une lueur rapide dans le regard,Espinosa, un imperceptible froncement de sourcils. Ce fut tout.

Le dominicain et les deux moines échangèrent un furtif coupd’œil ; mais dressés à n’avoir d’autre volonté, d’autreintelligence que celle de leur supérieur, ils restèrent immobiles.Seulement les deux moines athlètes se tinrent prêts à tout.

Enfin Espinosa, d’un air très naturel :

– Monsieur de Pardaillan !… Comment êtes-vous parvenujusqu’ici ?

– Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec sonsourire le plus ingénu. Vous aviez oublié de la fermer à clef… celam’a évité la peine de l’enfoncer.

– Enfoncer la porte, mon Dieu ! Et pourquoi ?

– Je vais vous le dire, et en même temps je vousexpliquerai par quel hasard j’ai été amené à m’immiscer dans votreentretien avec madame. C’est, je crois, ce que vous me faisiezl’honneur de me demander, monsieur ? fit Pardaillan le pluspaisiblement du monde.

– Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fitEspinosa.

Et comme les deux moines, soit lassitude réelle, soit sur unsigne du grand inquisiteur, esquissaient un mouvement :

– Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa,ordonnez à ces dignes moines de se tenir tranquilles… J’ai horreurdu mouvement autour de moi.

Espinosa fit un geste impérieux. Les religieuxs’immobilisèrent.

– C’est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant,sans quoi je serais forcé de me remuer aussi… et dame, ce pourraitêtre au détriment de vos vénérables échines.

Et se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout devant lui,attendaient :

– Ce qui m’arrive, monsieur, est très simple : lorsquej’eus ramené près du roi ce géant à barbe rousse de qui la couravait voulu se gausser, et que j’ai dû protéger, je sortis, ainsique vous l’avez pu voir. Mais vos diablesses de portes sont sipareilles que je me trompai. Je m’aperçus bientôt que j’étais perdudans un interminable couloir, et pas une âme à qui demander monchemin ! Pestant fort contre ma maladresse, j’errai de couloiren couloir, lorsque, en passant devant une porte, je reconnus lavoix de madame… J’ai le défaut d’être curieux. Je m’arrêtai donc etj’entendis la fin de votre intéressante conversation.

Et s’inclinant avec grâce devant Fausta :

– Madame, fit-il gravement, si j’avais pu penser qu’on seservirait de mes paroles pour vous tendre un traquenard et vousextorquer ce parchemin auquel vous tenez, je me fusse coupé lalangue plutôt que de parler. Mais il ne sera pas dit que lechevalier de Pardaillan aura fait acte de délateur, fût-ceinvolontairement. Je me devais à moi-même de réparer le mal quej’ai fait sans le vouloir, et c’est pourquoi je suis intervenu…C’est pourquoi, monsieur, je n’eusse pas hésité à enfoncer laporte, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.

Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu théâtrale quilui seyait à merveille, le chapeau à la main droite, la main gaucheappuyée à la garde de l’épée, l’œil doux, la figure rayonnante degénérosité, parlait avec sa mâle franchise, Espinosasongeait : « Cet homme est une force de la nature. Nousserons invincibles s’il consent à être à nous. Mais nos procédéshabituels d’intimidation ou de séduction, efficaces avec quiconque,n’auraient aucune prise sur cette nature exceptionnelle. Cet hommeest la force, la bravoure, la loyauté et la générosité incarnéesPour se l’attacher, il faut se montrer plus chevaleresque que lui,il faut l’écraser par plus de force, de bravoure, de loyauté et degénérosité qu’il n’en a lui-même… Si ce moyen ne réussit pas, iln’y aura qu’à renoncer… et se débarrasser de lui au plustôt. »

Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec cettesérénité majestueuse qui lui était personnelle, et de sa voixharmonieuse, avec un regard d’une douceur inexprimable :

– Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît trèsnaturel, venant de vous, chevalier.

– Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorentgrandement celui qui a le cœur assez haut placé pour leséprouver.

– Ah ! monsieur, fit le chevalier avec vivacité, vousne sauriez croire combien votre approbation flatteuse me remplitd’aise. Elle me fait prévoir que vous accueillerez favorablementles deux grâces que je sollicite de votre générosité.

– Parlez, monsieur de Pardaillan, et si ce que vous voulezdemander n’est pas absolument irréalisable, tenez-le pour accordéd’avance.

– Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s’inclinant.Voici donc : Je désire que vous rendiez àMme Fausta le document que vous lui avez pris. Cefaisant, monsieur, vous me déchargerez du remords de l’avoirdénoncée par mes paroles inconsidérées et vous acquerrez des droitsà ma gratitude, car c’est là une chose que je ne me pardonneraisjamais.

Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n’y avait pasle moindre doute : Espinosa refuserait. Elle regardaPardaillan comme pour s’assurer s’il pensait réellement voir sademande accueillie favorablement. Mais Pardaillan étaitimpassible.

Espinosa, de son côté, demeura impénétrable. Il ditsimplement :

– Voyons la seconde demande ?

– La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et raisin,vous paraîtra sans doute moins pénible. Je désire que vous donniezl’assurance à madame qu’elle pourra se retirer sans êtreinquiétée.

– C’est tout, monsieur ?

– Mon Dieu, oui, monsieur.

Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur :

– Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible devous laisser sous le coup d’un remords, et, pour vous prouvercombien grande est l’estime que j’ai pour votre caractère, voici ledocument que vous demandez. Je vous le remets, à vous, comme auplus brave et au plus digne gentilhomme que j’aie jamais connu.

Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et quePardaillan, en prenant le document que lui tendait Espinosa,songea : « Que veut dire ceci ?… Je m’attendais àdisputer sa proie à un tigre et je trouve un agneau docile etdésintéressé. Je m’attendais à la bataille tumultueuse et acharnéeet, au lieu d’un échange de coups mortels, je trouve un échanged’aménités et de courtoisies… Mordiable ! il y a quelque choselà-dessous ! »

Et, tout haut, à Espinosa :

– Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.

Puis à Fausta, lui tendant le parchemin conquis, sans même leregarder :

– Voici, madame, le document que mon imprudence faillitvous faire perdre.

– Eh quoi ! monsieur, fit Fausta avec un calmesuperbe, vous ne le gardez pas ?… Ce document a, pour vous,autant de valeur que pour nous. Vous avez traversé la France etl’Espagne pour vous en emparer. C’est à vous personnellement, sirede Pardaillan, qu’on vient de le remettre, ne pensez-vous pas quel’occasion est unique et que vous pouvez le garder sans manquer auxrègles de chevalerie si sévères que vous vous imposez ?

– Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j’ai demandé cedocument pour vous. Je dois donc vous le remettre séance tenante,ce que je fais. Me croire capable du calcul que vous venezd’énoncer serait me faire une injure injustifiée.

– À Dieu ne plaise, dit Fausta, que j’aie la penséed’insulter un des derniers preux qui soient au monde !… Jevoulais simplement vous faire remarquer que pareille occasion ne seprésentera jamais plus. Alors comment ferez-vous pour tenir laparole que vous avez donnée au roi Henri de Navarre ?

– Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j’ai eu l’honneurde vous le dire : j’attendrai qu’il vous plaise de me remettrede plein gré ce chiffon de parchemin.

Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura songeuse.

– Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole :vous et votre escorte pourrez quitter librement l’Alcazar.

– Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement Pardaillan,vous avez acquis des droits à ma reconnaissance, et chez moi, cecin’est pas une formule de banale politesse.

– Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa. Etj’en suis d’autant plus heureux que, moi aussi, j’ai quelque choseà vous demander.

« Ah ! ah ! pensa Pardaillan, je me disaisaussi : voilà bien de la générosité ? Eh bien !morbleu ! j’aime mieux cela. Il me répugnait de devoir quelquechose à ce sombre et énigmatique personnage ; du diable si jesais pourquoi, par exemple ! »

Et, tout haut :

– S’il ne dépend que de moi, ce que vous avez à me demandervous sera accordé avec autant de bonne grâce que vous en avez misvous-même à acquiescer à mes demandes, quelque peu excessives, jele reconnais volontiers.

Espinosa approuva de la tête et dit :

– Avant tout, monsieur le chevalier, laissez-moi vousprouver que si j’ai cédé à vos demandes, c’est uniquement parestime pour votre personne et non par crainte, comme vous pourriezle supposer.

– Monsieur, dit Pardaillan, avec cette nuance de respectqui, chez lui, avait tant de prix, jamais l’idée ne me viendra decroire un homme tel que vous capable de céder à une craintequelconque.

Une fois encore, Espinosa approuva de la tête, mais ilinsista :

– Il n’importe, monsieur, mais je tiens à vousconvaincre.

– Faites à votre idée, monsieur, dit polimentPardaillan.

Sans bouger de sa place, avec le pied, Espinosa actionna unressort invisible, et au même instant la bibliothèque pivota,démasquant une salle assez spacieuse, dans laquelle des hommesarmés de pistolets et d’arquebuses se tenaient immobiles et muets,prêts à faire feu au commandement.

– Vingt hommes et un officier ! dit laconiquementEspinosa.

« Ouf ! pensa Pardaillan, me voilà bien loti !…Quand je pense que j’ai eu la naïveté de croire que le tigres’était mué en agneau pour moi ! »

Et il eut un sourire de pitié pour cette naïveté qu’il sereprochait.

– C’est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais ;mais il y a autre chose, et mieux.

Et sur un signe, les hommes se massèrent à droite et à gauche,laissant au centre un large espace libre. L’officier alla au fondde ce passage ouvrir toute grande une porte qui s’y trouvait. Cetteporte donnait sur un large couloir occupé militairement.

– Cent hommes ! fit Espinosa qui s’adressait toujoursà Pardaillan.

« Misère de moi ! » pensa le chevalier, qui,néanmoins, resta impassible.

– L’escorte de Mme la princesseFausta ! commanda Espinosa d’une voix brève.

Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel…

Pardaillan s’appuya nonchalamment à la porte par où il étaitentré et un sourire d’orgueil illumina ses traits fins à la vue desprécautions inouïes prises contre un seul homme, lui ! Etcependant, dans la sincérité de son âme, il se gratifiaitlibéralement des invectives les plus violentes.

– Que la peste m’étouffe ! pensait-il. Qu’avais-jebesoin de me poser en cavalier servant de l’infernale Fausta ?Et que me faisaient à moi ses dissensions avec ce chefd’inquisiteurs qui me fait l’effet d’un lutteur redoutable, malgréses airs confits en douceur, et qui, en tout cas, n’est pas unécervelé comme moi, lui, à preuve les précautions minutieuses dontil a su s’entourer !… Çà, mordiable ! je serai donc mavie durant un animal fantasque et inconsidéré, incapable de toutraisonnement honnête et sensé ? Que la fièvre maligne me fasseclaquer du bec jusqu’à la fin de mes jours ! Dans quel guêpierme suis-je fourvoyé avec ma sotte manie de me vouloir mêler de cequi ne me regarde pas ! Et si mon pauvre père me voyait en sifâcheuse posture, par ma sottise, de quelles invectives méritées neme couvrirait-il pas ?… Il n’est pas jusqu’à mon nouvel amiCervantès qui, s’il me voyait ainsi pris au gîte comme un renardeauexpérimenté, ne manquerait pas de me jeter à la tête son éternel« Don Quichotte ! »

Mais par un revirement naturel chez lui, après s’être congrûmentadmonesté, son insouciance reprenant le dessus :

– Bah ! après tout, je ne suis pas encore mort !…et j’en ai vu bien d’autres !

Et il sourit de son air narquois.

Et Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification de cesourire, continuait de son air toujours paisible :

– Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vousappuyez, monsieur de Pardaillan ?

Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu’on lui demandait.

Derrière la porte se dressait maintenant une cloison de fer.Toute retraite était coupée par là.

– Malepeste ! murmura Pardaillan.

Et, malgré lui, il guigna la fenêtre.

Au même instant, au milieu du silence qui planait sur cettescène fantastique, un léger déclic se fit entendre et unedemi-obscurité se répandit sur la pièce.

Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre :comme la porte, elle était maintenant murée extérieurement par unrideau de fer.

– Au diable ! ragea Pardaillan intérieurement, j’aibien envie de l’étrangler tout de suite !

À ce moment, Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dansle couloir.

– Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous êteslibre.

– Au revoir, chevalier, dit Fausta sans aucune marqued’émotion.

– Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la regardant enface.

Espinosa la reconduisit, et en traversant la pièce secrète oùles sbires faisaient la haie, à voix basse :

– J’espère qu’il ne sortira pas vivant d’ici, ditfroidement Fausta.

Si cuirassé que fut le grand inquisiteur, il ne put s’empêcherde frémir.

– C’est cependant pour vous, madame, qu’il s’est mis danscette situation critique, fit-il avec une sorte de rudesseinaccoutumée chez lui.

– Qu’importe ! fit Fausta.

Et avec dédain :

– Êtes-vous donc d’un esprit assez faible pour vous laisserarrêter par des considérations de sentiment ?

– Je croyais que vous l’aimiez ? dit Espinosa en lafixant attentivement.

Ce fut au tour de Fausta de frémir. Mais se raidissant, dans unsouffle, elle râla :

– C’est précisément pour cela que je souhaite ardemment samort !

Espinosa la contempla une seconde sans répondre, puis ens’inclinant cérémonieusement :

– Que Mme la princesse Fausta soitreconduite avec les honneurs qui lui sont dus, ordonna-t-il.

Et tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait de sonpas lent et majestueux devant la troupe qui rendait les honneurs,revenant vers Pardaillan, qui attendait très calme, Espinosa repritpaisiblement :

– Le cabinet où nous sommes est une merveille de machinerieexécutée par des Arabes qui sont des maîtres incomparables dansl’art de la mécanique. Dès l’instant où vous y êtes entré, vousavez été en mon pouvoir. J’ai pu, devant vous, sans éveiller votreattention, donner des ordres promptement et silencieusementexécutés. Je pourrais, d’un geste dont vous ne soupçonneriez mêmepas la signification, vous faire disparaître instantanément, car leplancher sur lequel vous êtes est machiné comme tout le reste ici…Convenez que tout a été merveilleusement combiné pour réduire ànéant toute tentative de résistance.

– Je conviens, fit Pardaillan du bout des lèvres, que vousvous entendez admirablement à organiser un guet-apens.

Espinosa eut un mince sourire, et sans relever cesparoles :

– Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que si j’ai accédé àvos demandes, c’est bien par estime pour votre caractère. Et quantau nombre des combattants que j’ai mis sur pied à votre intention,il vous dit assez quelle admiration je professe pour votre force etvotre bravoure extraordinaires. Et maintenant que je vous ai prouvéque je n’ai accédé que pour vous être agréable, je vousdemande : consentez-vous à vous entretenir avec moi,monsieur ?

– Eh ! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur,vous vous acharnez à me prouver, clair comme le jour que je suis envotre pouvoir, pieds et poings liés, et vous me demandez si jeconsens à m’entretenir avec vous ?… La question est plaisante,par ma foi !… Si je refuse, les sbires que vous avez apostésvont se ruer sur moi et me hacher comme chair à pâté… à moins que,vous-même, d’un geste dont je ne devinerai même pas lasignification, vous ne m’envoyiez proprement ad patres enfaisant crouler ce plancher que d’habiles mécaniciens arabes ontmerveilleusement machiné… Si j’accepte, au contraire, nepenserez-vous pas que j’ai cédé à la crainte ?

– C’est juste ! fit simplement Espinosa.

Et se tournant vers ses hommes :

– Qu’on se retire, dit-il. Je n’ai plus besoin de vous.

Silencieusement, avec un ordre parfait, les troupes seretirèrent aussitôt, laissant toutes les portes grandesouvertes.

Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain et les deuxmoines disparurent à leur tour.

Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la porte et lafenêtre se relevèrent comme par enchantement. Seule la large baiedonnant sur la pièce secrète, où se trouvaient les hommesd’Espinosa l’instant d’avant, continua de marquer la place où setrouvait primitivement la bibliothèque.

– Mordieu ! soupira Pardaillan, je commence à croireque je m’en tirerai.

– Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa, jen’ai pas cherché à vous intimider. Ce sont là procédés vulgairesqui n’auraient aucune prise sur une nature fortement trempée commela vôtre. J’ai voulu seulement vous prouver que j’étais de force àme mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vousmaintenant m’accorder l’entretien que je vous ai demandé ?

– Pourquoi pas, monsieur ? fit paisiblementPardaillan.

– Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être mêmeserons-nous amis bientôt si, comme je l’espère, nous arrivons ànous entendre. Cela dépendra de l’entretien que nous allons avoir…Dans tous les cas, quoi qu’il arrive, quoi que vous décidiez, jevous engage ma parole que vous sortirez du palais librement commevous y êtes entré. Notez, monsieur, que je ne m’engage pas plusloin… L’avenir dépendra de ce que vous allez décider vous-même.J’espère que vous ne doutez pas de ma parole ?

– À Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan. Jevous tiens pour un gentilhomme incapable de manquer à sa parole. Etsi j’ai pu, me croyant menacé, vous dire des choses plutôt dures,je vous en exprime tous mes regrets. Ceci dit, monsieur, je suis àvos ordres.

Et en lui-même il pensait : « Attention !Tenons-nous bien ! Ceci va être une lutte autrement redoutableque ma lutte avec le géant à barbe rousse. Les duels à coups delangue n’ont jamais été de mon goût. »

– Je vous demanderai la permission de mettre toutes chosesen place ici, dit Espinosa. Il est inutile que des oreillesindiscrètes entendent ce que nous allons nous dire.

Au même instant la porte se referma derrière Pardaillan, labibliothèque reprit sa place, et tout se trouva en l’ordre primitifdans le cabinet.

– Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons,sinon comme deux amis, du moins comme deux adversaires quis’estiment mutuellement et désirent ne pas devenir ennemis.

– Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en s’installantdans un fauteuil.

Chapitre 14LES DEUX DIPLOMATES

– Comment se fait-il qu’un homme de votre valeur n’aitd’autre titre que celui de chevalier ? demanda brusquementEspinosa.

– On m’a fait comte de Margency, fit Pardaillan avec unhaussement d’épaules.

– Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvregentilhomme sans feu ni lieu ?

– On m’a donné les terres et revenus du comte de Margency…J’ai refusé. Un ange, oui, je dis bien, un ange par la bonté, parle dévouement, par l’amour sincère et constant, fit Pardaillan avecune émotion contenue, m’a légué sa fortune – considérable –monsieur, puisqu’elle s’élevait à deux cent vingt mille livres.J’ai tout donné aux pauvres sans distraire une livre.

– Comment se fait-il qu’un homme de guerre tel que voussoit resté un simple aventurier ?

– Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal de sesarmes… J’ai refusé.

– Comment se fait-il enfin qu’un diplomate comme vous secontente d’une mission occasionnelle, sans grandeimportance ?

– Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi son Premierministre… J’ai refusé.

Espinosa parut réfléchir un instant. En réalité ilpensait : « Chaque réponse de cet homme est un véritablecoup de boutoir… Eh bien, procédons comme lui… Assommons-le d’unseul coup. »

Et à Pardaillan qui attendait paisiblement :

– Vous avez bien fait de refuser. Ce qu’on vous offraitétait au-dessous de votre mérite, dit-il, d’un air convaincu.

Pardaillan le considéra d’un œil étonné et, doucement :

– Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce quim’a été offert était, au contraire, fort au-dessus de ce quepouvait rêver un pauvre aventurier comme moi.

Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la modestie. Ilétait sincère. C’était un des côtés remarquables de cette natureexceptionnelle de s’exagérer les obligations, très réelles, qu’onlui devait.

Espinosa ne pouvait pas comprendre qu’un homme conscient de sasupériorité, comme paraissait l’être le chevalier, un audacieuxpareil, fût en même temps un timide et un modeste dans lesquestions de sentiment.

Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu’en y mettant leprix, il pourrait se l’attacher. Il reprit donc, avec une lenteurcalculée :

– Je vous offre le titre de duc avec la grandesse et dixmille ducats de rente perpétuelle à prendre sur les revenus desIndes ; un gouvernement de premier ordre, avec rang device-roi, pleins pouvoirs civils et militaires, et une allocationannuelle de vingt mille ducats pour l’entretien de votremaison ; vous serez fait capitaine de huit bannières[17] espagnoles et vous aurez le collier del’ordre de la Toison… Ces conditions vous paraissent-ellessuffisantes ?

Cela dépend de ce que j’aurai à faire en échange de ce que vousm’offrez, dit Pardaillan avec flegme.

– Vous aurez à mettre votre épée au service d’une causesainte, pour mieux dire, dit Espinosa.

– Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie,il n’est pas un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à donnerl’appui de son épée à une cause que vous qualifiez noble et juste.Il n’est besoin pour cela que de faire appel à des sentimentsd’honneur ou, plus simplement, d’humanité… Gardez donc titres,rentes, honneur et emplois… L’épée du chevalier de Pardaillan sedonne, mais ne se vend pas.

– Quoi ! s’écria Espinosa stupéfait, vous refusez lesoffres que je vous fais ?

– Je refuse, dit froidement le chevalier… Mais j’accepte deme consacrer à la cause dont vous parlez.

– Cependant, il est juste que vous soyezrécompensé !

– Ne vous mettez pas en peine de ceci… Voyons plutôt enquoi consiste cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec sonair narquois.

– Monsieur, fit Espinosa après avoir jeté un coup d’œild’admiration sur le chevalier, modeste et paisible, vous êtes un deces hommes avec qui la franchise devient la suprême habileté…J’irai donc droit au but.

Espinosa parut se recueillir un instant.

« Mordieu ! se dit Pardaillan, voici une franchise quine paraît pas vouloir sortir toute seule ! »

– Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez auroi, continua Espinosa en fixant Pardaillan, et il m’a semblé quel’espèce d’aversion que vous paraissiez avoir pour lui provientsurtout du zèle qu’il déploie dans la répression de l’hérésie. Ceque vous lui reprochez le plus, ce qui vous le rend antipathique,ce sont ces hécatombes de vies humaines qui répugnent à votresensibilité, selon votre propre expression… Est-ce vrai ?

– Cela… et puis autre chose encore, fit énigmatiquement lechevalier.

– Parce que vous ne voyez que les apparences et non laréalité. Parce que la barbarie apparente des effets vous frappeseule et vous empêche de discerner la cause profondément humaine,généreuse, élevée… Trop généreuse et élevée, même, puisqu’elleéchappe à un esprit comme le vôtre, monsieur. Mais si je vousexpliquais…

– Expliquez, monsieur, je ne demande pas mieux que d’êtreconvaincu… Quoique, à vrai dire, vous aurez bien de la peine à mepersuader que c’est par générosité et par humanité que vous faitesgriller des pauvres diables qui ne demandent qu’à vivre leur viepaisiblement, et sans nuire à leur prochain.

– C’est cependant ce que je me fais fort de vous prouver,dit gravement Espinosa.

– Pardieu ! je suis curieux de voir comment vous vousy prendrez pour justifier le fanatisme religieux et lespersécutions qu’il engendre, fit Pardaillan avec son sourirerailleur.

– Fanatisme religieux ! Persécution ! s’exclamaEspinosa. On croit avoir tout dit, tout expliqué, avec ces deuxmots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de Pardaillan, je l’ai vu dupremier coup, vous n’avez pas de religion, n’est-ce pas ?

– Si vous entendez parler de culte, de doctrine, oui, jesuis sans religion.

– C’est bien ainsi que je l’entends, approuva Espinosa. Ehbien ! monsieur, comme vous, et au même sens que vous, je suissans religion… Cet aveu que je fais et qui pourrait, s’il tombaitdans d’autres oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grandinquisiteur, vous dit assez quelle confiance j’ai en votre loyautéet jusqu’à quel point j’entends pousser la franchise.

– Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assuréqu’en sortant d’ici j’oublierai tout ce que vous aurez bien voulume dire.

– Je le sais, monsieur, et c’est pourquoi je parle sanshésitation et sans fard, dit simplement Espinosa, quireprit :

– Là où il n’y a pas de religion, il ne saurait y avoirfanatisme. Il n’y a que l’application rigoureuse d’un systèmemûrement étudié.

– Fanatisme ou système, le résultat est toujours lemême : la destruction d’innombrables existences humaines.

– Comment pouvez-vous vous arrêter à d’aussi pauvresconsidérations ? Que sont quelques existences lorsqu’il s’agitdu salut et de la régénération de toute une race ! Ce quiapparaît aux yeux du vulgaire comme une persécution n’est enréalité qu’une vaste opération chirurgicale nécessaire… Noustaillons les membres gangrenés pour sauver le corps, nous brûlonsles plaies pour les cicatriser… Bourreaux ! dit-on. Niaiserie.Le blessé qui sent le couteau de l’opérateur taillerimpitoyablement sa chair pantelante hurle de douleur et injurie sonsauveur qu’il traite, lui aussi, de bourreau. Cependant celui-ci nese laisse pas émouvoir par les clameurs de son malade en délire… Ilaccomplit froidement sa mission, il va jusqu’au bout de son devoir,qui est d’achever l’opération bienfaisante avec tout le soin voulu,et il sauve son malade, souvent malgré lui. Alors, redevenu sain,robuste et vigoureux, l’opéré n’a plus que de la gratitude pourcelui qu’il appelait bourreau et en qui, revenu à une plus justeappréciation des choses, il ne voit maintenant que ce qu’il est enréalité : un sauveur. Nous sommes, monsieur, ces opérateursimpassibles, impitoyables – en apparence – mais au fond, humains etgénéreux. Nous ne nous laissons pas plus émouvoir par les plaintes,les clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchés pardes manifestations de reconnaissance le jour où nous aurons mené àbien l’opération entreprise, c’est-à-dire le jour où nous auronssauvé l’humanité. Comme ces opérateurs, nous poursuivonsméthodiquement notre tâche, nous accomplissons patiemment notredevoir sans que rien puisse nous rebuter, et notre seule récompensesera dans la satisfaction du devoir accompli.

Le chevalier avait écouté attentivement l’explicationqu’Espinosa venait de lui donner avec une chaleur qui contrastaitétrangement avec le calme immuable qu’il montraithabituellement.

Lorsque Espinosa eut terminé, il resta un moment rêveur, puisredressant sa tête fine :

– Je ne doute pas de votre sincérité, dit-il. Mais vousavez proclamé votre manque de foi religieuse. Or le médecin dontvous parliez est sincèrement convaincu de l’efficacité del’opération qu’il va pratiquer sur un corps malade. Il peut setromper, il est respectable parce que sincère… Mais vous, monsieur,vous vous attaquez à un corps sain, et sous prétexte de lerégénérer, de le sauver – et je me demande de quoi vous voulez lesauver puisqu’il n’est pas malade – vous voulez lui imposer unremède auquel vous-même vous n’avez pas foi… Alors, monsieur,j’avoue que je ne comprends plus…

– Comme vous, monsieur, reprit Espinosa avec une convictionardente, je suis dénué de cette religion qui consiste à rendre unculte aveugle à une divinité quelconque. Comme vous, j’ai cettereligion qui ne suit que les inspirations du cœur et de la raison.Comme vous, je me sens animé pour mon prochain de cet amour vaste,profond, désintéressé qui m’a fait rêver le bonheur de messemblables. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à consacrer toutesles forces de mon intelligence et de mon énergie à rechercher où setrouvait ce bonheur, afin de le leur donner. Mais, monsieur,cherchez combien sont capables de comprendre ce que je vous dis… Àpeine une infime poignée de cerveaux naturellement doués, à peinequelques âmes hautes et droites… Le reste – la masse immense,incalculable – est dans la situation de ce blessé, dont je vousparlais, à qui le médecin doit imposer l’opération salutaire qu’ilmaudit sur le moment parce qu’il ne la comprend pas et qu’il béniraplus tard quand il sentira la vie affluer de nouveau en lui.

– Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu’en agissant ainsi, vousréalisez le bonheur de l’humanité ?

– Oui, fit nettement Espinosa. J’ai longuement médité cesquestions et j’ai mesuré le fond des choses, je suis arrivé à cetteconclusion que la science est la grande, l’unique ennemie qu’ilfaut combattre avec une ténacité implacable, parce que la scienceest la négation de tout et qu’au bout c’est la mort, c’est-à-direle néant, c’est-à-dire la terreur, le désespoir, l’horreur. Tout cequi se livre à la science aboutit fatalement là où je suis :au doute. Le bonheur se trouve donc dans l’ignorance la pluscomplète, la plus absolue, parce qu’elle préserve la foi, et que lafoi seule peut rendre doux et paisible l’inéluctable moment où toutest fini. Parce qu’avec la foi tout n’est pas fini précisément, etque ce moment d’horreur intense devient un passage dans une viemeilleure. Voilà pourquoi je poursuis irrémissiblement tout ce quimanifeste des idées d’indépendance, tout ce qui s’adonne à lascience maudite. Voilà pourquoi je veux imposer à l’humanitéentière cette foi que j’ai perdue, parce que, assuré de mourirdésespéré, je veux, dans mon amour pour mes semblables, leur éviterdu moins, mon sort affreux.

– En sorte que vous leur imposez toute une vie decontrainte, de souffrances et de malheur pour leur assurerquoi ?… Un moment d’illusions qui durera l’espace d’unsoupir.

– Qu’importe ! Croyez-moi, le moment est assez affreuxpour que son adoucissement ne soit pas payé trop cher par toute unevie misérable, comme vous dites.

Le chevalier le considéra un instant avec une stupeur indignée,et d’une voix vibrante :

– Vous osez parler d’humanité quand vous rêvez de fairepayer de toute une vie de misère l’adoucissement problématique d’uninstant fugitif ! dit-il. Il me semble, à moi, qu’il seraitpréférable de vivre toute une vie heureuse, quitte à la payer d’uninstant de terreur et d’angoisse. Soyez sûr, monsieur, que lesmalheureux à qui vous voulez imposer l’effroyable supplice que, parsuite de je ne sais quelle aberration, vous appelez un bonheur,vous diraient ce que je dis si vous preniez la peine de lesconsulter sur une chose qui les intéresse pourtant un peu,convenez-en.

– Ce sont des enfants, dit Espinosa avec dédain. On neconsulte pas des enfants… On les corrige, et tout est dit.

– Des enfants ! c’est bientôt dit, monsieur ! Cesenfants sont en droit de vous dire, avec quelque apparence deraison, que c’est vous et vos pareils qui êtes, non pas des enfantsinoffensifs, malheureusement, mais des fous furieux, qu’il faudraitabattre sans pitié pour le bien général. Mordieu ! monsieur,de quoi vous mêlez-vous ? Laissez donc les gens vivre à leurguise et ne cherchez pas à leur imposer un bonheur qu’à tort ou àraison ils considèrent comme un épouvantable malheur.

– Ainsi, monsieur, fit Espinosa, qui reprit son air calmeet paisible, vous croyez que le bonheur consiste à vivre saguise ?

– Monsieur, dit froidement Pardaillan, je crois que sousvos airs d’humanité et de désintéressement, vous cherchez votrepropre bonheur avant tout. Eh bien, ce bonheur, vous ne letrouverez pas dans l’effroyable domination que vous rêvez. Le longdes routes où j’ai passé la plus grande partie de mon existence,j’ai ramassé des idées qui ont cours et qui pourraient vousparaître étranges. Cependant, nous sommes quelques-uns, plusnombreux qu’on ne pense, qui voulons notre part de soleil et de vieNous estimons que la vie serait belle si nous la vivions en hommesque nous sommes et non en loups dévorants, et nous ne voulons passacrifier notre part de bonheur à l’appétit d’une poignéed’ambitieux titrés rois, princes ou ducs. C’est pourquoi je vousdis : Ne vous occupez pas tant des autres, vivez la vie tellequ’elle est, prenez-en tout ce qu’on en peut prendre dans ce courtpassage. Aimez le soleil et les étoiles, la chaleur de l’été et lesneiges de l’hiver, aimez surtout l’amour, qui est tout l’homme.Mais laissez à chacun la part qui lui revient. Vous trouverez là lebonheur… En tout cas, Espagnol vous êtes, restez Espagnol, etlaissez-nous nous débrouiller comme nous pourrons chez nous.N’essayez pas de venir nous imposer les sinistres idées que vousavez… Cela vaudra mieux pour nous… et pour vous.

– Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, jen’ai pas réussi à vous convaincre. Mais si j’ai échoué dans desgénéralités, peut-être serai-je plus heureux dans un casparticulier que je veux vous soumettre.

– Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.

– Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vousqui êtes un preux, toujours prêt à tirer l’épée pour le faiblecontre le fort, refuserez-vous de prêter l’appui de votre épée àune cause juste ?

– Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable.Ce qui vous apparaît comme noble et juste peut m’apparaître, à moi,comme bas et vil.

– Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face,laisseriez-vous accomplir froidement un assassinat sous vos yeux,sans essayer d’intervenir en faveur de la victime ?

– Non pas, certes !

– Eh bien ! monsieur, dit nettement Espinosa, ils’agit d’empêcher un assassinat.

– Qui veut-on assassiner ?

– Le roi Philippe, dit Espinosa avec un air de sincéritéimpressionnant.

– Diantre ! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit sonsourire gouailleur, il me semble pourtant que Sa Majesté est detaille à se défendre !

– Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas toutparticulier, Sa Majesté se trouve livrée pieds et poings liés auxcoups qui la menacent.

– Expliquez-vous, monsieur, fit le chevalier, intrigué.

– Un homme, un ambitieux, a juré de tuer le roi. Il amûrement et longuement préparé son forfait. À cette heure, il estprêt à frapper, et nous ne pouvons rien contre ce misérable, parcequ’il a eu la diabolique adresse de se faire adorer de toutel’Andalousie, et que porter la main sur lui, tenter seulement del’arrêter serait provoquer un soulèvement irrésistible. Parce quepour l’atteindre et sauver le roi, il faudrait frapper les milliersde poitrines qui se dresseront entre cet homme et nous. Le roin’est pas l’être sanguinaire que vous croyez, et plutôt que defrapper une multitude d’innocents égarés par les machinations decet ambitieux, il préfère s’abandonner aux mains de Dieu etaffronter la mort. Mais nous, monsieur, qui avons pour devoir sacréde veiller sur les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyend’arrêter la main criminelle avant l’accomplissement de sonforfait, sans déchaîner la fureur populaire. Et c’est pourquoi jevous demande, si vous consentez à empêcher ce crime monstrueux.

– Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à démêlerla vérité dans l’accent et la physionomie du grand inquisiteur, quebien que le roi ne me soit guère sympathique, il s’agit d’un crimeque je ne pourrais laisser s’accomplir froidement s’il dépendait demoi de l’empêcher.

– S’il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi estsauvé et votre fortune est faite.

– Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas,railla le chevalier, qui réfléchissait profondément. Expliquez-moiplutôt comment je pourrai exécuter seul ce que votre Saint-Officene peut accomplir malgré la puissance formidable dont ildispose.

– C’est bien simple. Supposez qu’un accident survienne quiarrête l’homme avant l’accomplissement de son crime, sans qu’onpuisse nous accuser d’y être pour quelque chose. Le roi est sauvésans que ces troubles soient à redouter, ce qui estl’essentiel.

– Vous ne pensez pourtant pas que je vaisl’assassiner ! fit Pardaillan glacial.

– Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvezvous prendre de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal.L’homme est brave. Mais votre épée est invincible. Le dénouement dela rencontre est assuré, c’est la mort certaine de votreadversaire. Pour le reste, la foule n’ira pas, je présume,s’ameuter parce qu’un étranger se sera pris de querelle avec ElTorero, et d’un coup d’épée malheureux aura brisé net la carrièrede ce trop remuant personnage… C’est l’accident banal dont je vousparlais.

« J’avais bien deviné, pensa Pardaillan. C’est un tour detraîtrise à l’adresse de ce malheureux prince, et ce prêtre pensebénévolement que j’accepterai d’exécuter le coup. »

Et, la moustache hérissée :

– Vous avez bien dit El Torero ?

– Oui, fit Espinosa avec un commencement d’inquiétude.Auriez-vous des raisons personnelles de le ménager ?

– Monsieur, dit Pardaillan, d’un air glacial et sansrépondre à la question, je pourrais vous dire que cette histoire decomplot contre la vie du roi n’est qu’un conte forgé de toutespièces… je me contenterai de vous dire que vous me proposez là unbel assassinat dont je ne me ferai pas le complice.

– Pourquoi ? fit doucement Espinosa.

– Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d’abord parcequ’un assassinat est une action basse et vile, et qu’avoir osé mela proposer, m’avoir cru capable de l’accepter, constitue uneinjure grave que je devrais vous faire rentrer dans la gorge, si jene me souvenais qu’il n’y a pas bien longtemps vous avez préservémes jours en négligeant d’utiliser les assassins que vous aviezaposté à mon intention. Mais prenez garde ! La patience n’ajamais été une de mes vertus, et les propositions injurieuses quevous me faites depuis une heure me dégagent des obligations que jecrois vous avoir. Mais comme vous pourriez ne pas comprendre cesraisons, que je m’étonne d’être obligé de vous donner, je vousavertis simplement que don César est de mes amis. Et si j’ai unconseil à vous donner à vous et à votre maître, c’est de ne rienentreprendre de fâcheux contre ce jeune homme.

– Pourquoi ? fit encore Espinosa avec la mêmedouceur.

– Parce que je m’intéresse à lui et que je ne veux pasqu’on y touche, dit froidement Pardaillan, qui se leva.

Espinosa eut un sourire livide et se levait aussi :

– Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pournous entendre, dit-il.

– Je l’ai vu du premier coup… je l’ai même dit à votremaître, fit Pardaillan toujours froid.

– Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engagé maparole que vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens maparole c’est que je suis sûr de vous retrouver et alors je vousbriserai impitoyablement, car vous êtes un obstacle à des projetslonguement et patiemment élaborés… Allez donc, monsieur, etgardez-vous bien.

Pardaillan le regarda bien en face et l’air étincelant, sansforfanterie, avec une assurance impressionnante :

– Gardez-vous vous-même, monsieur, dit-il, car moi aussi jeme suis promis à moi-même de renverser ces projets longuement etpatiemment élaborés, et quand je promets quelque chose, je tienstoujours ma promesse.

Et il sortit d’un pas ferme et assuré, suivi des yeux parEspinosa, qui souriait d’un sourire étrange.

Chapitre 15LE PLAN DE FAUSTA

Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l’Alcazar. Sansprononcer une parole, il le conduisit sur les berges à peu prèsdésertes du Guadalquivir, non loin de la tour de l’Or, sentinelleavancée à l’entrée de la ville.

Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes méditations,marchait à quelques pas derrière eux et ne les perdait pas devue.

Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regardcirculaire autour de lui, et ne voyant personne, il s’arrêta enfin,se campa en face de Montalte, et d’une voix haletante :

– Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te demandeune dernière fois : veux-tu renoncer à Fausta ?

– Jamais ! dit Montalte avec une sombre énergie.

Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa main se crispasu la poignée de sa dague. Mais faisant un effort surhumain, il semaîtrisa, et ce fut d’un ton presque suppliant qu’ilreprit :

– Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la quitter…momentanément. Écoute-moi… Nous étions amis, Montalte, nouspourrions le redevenir… Si tu voulais, nous partirions, nousretournerions tous deux en Italie. Sais-tu que le pape estmalade ? Ton oncle est bien vieux, bien usé… Un dénouementfatal est à redouter et, tous deux, nous avons un intérêt capital ànous trouver à Rome au moment où ce dénouement se produira ;toi, Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné poursuccéder à Sixte ; moi, pour mon oncle, le cardinal deCrémone.

À l’annonce de la maladie de Sixte Quint, Montalte ne putréprimer un tressaillement. La tiare avait toujours été le but deses rêves d’ambition. Et il se trouvait pris soudain entre sonamour et son ambition. Il devait sur l’heure choisir : oucourir à Rome pour tâcher de ramasser la couronne pontificale ets’éloigner de Fausta, ne plus la voir, la perdre peut-être à toutjamais ; ou rester près de Fausta et renoncer à son ambition.Il n’hésita pas et, secouant la tête avec une résolutionfarouche :

– Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peude la mort du pape et de qui lui succédera… Tu veux m’éloignerd’elle !

– Eh bien ! oui, c’est vrai ! grondaPonte-Maggiore ; la pensée que je vis loin d’elle, tandis quetoi tu peux la voir, lui parler, la servir, l’aimer… te faire aimerpeut-être… cette pensée me met hors de moi, je vois rouge et j’aides envies furieuses de tuer !… Il faut que tu partes, que tuviennes avec moi !… Je ne la verrai jamais, mais tu ne laverras pas davantage… Je serai délivré, du moins, de cet horriblesupplice qui finirait par me rendre fou.

Montalte haussa furieusement les épaules, et d’une voixsourde :

– Insensé ! dit-il. Sa présence m’est aussiindispensable pour vivre que l’air qu’on respire… Laquitter !… autant vaudrait me demander ma vie !…

– Meurs donc ! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui serua, la rapière au poing.

Montalte évita le coup d’un bond en arrière et, dégainant d’ungeste rapide, il reçut le choc sans broncher et les fers setrouvèrent engagés jusqu’à la garde.

Ils étaient tous deux de force égale, tous deux animés d’unemême haine mortelle, d’un égal désir de meurtre.

Pendant quelques instants, ce fut, sous l’éclatant soleil, unelutte acharnée ; coups foudroyants suivis de parades rapides,bonds de tigre suivis d’aplatissements soudains, le tout accompagnéde jurons, d’imprécations et d’injures, sans aucun avantage marquéde part et d’autre.

Enfin Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilementexécutées, se tendit brusquement et son épée vint s’enfoncer dansl’épaule de son adversaire.

Au moment où il se redressait avec un rugissement de joietriomphante, Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa sonépée au travers du corps. Tous deux battirent un instant l’air deleurs bras, puis se renversèrent comme des masses.

Alors, d’un coin d’ombre ou il s’était tapi, surgit le moine quis’approcha des deux blessés, les considéra un instant sans émotionet se dirigea aussitôt vers la tour de l’Or où il pénétra par uneporte, dérobée qui s’ouvrit silencieusement, après qu’il eut frappéd’une manière spéciale.

Quelques instants plus tard, il reparaissait, conduisantd’autres moines porteurs de civières sur lesquelles les deuxblessés, maintenant évanouis, furent chargés et transportés avecprécaution dans la tour.

Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui le premier.Il se vit dans une chambre qu’il ne connaissait pas, étendu sur unlit moelleux aux courtines soigneusement tirées. Au chevet du lit,une petite table encombrée de potions, d’onguents, de linges àpansement. De l’autre côté de la table, un deuxième lithermétiquement clos.

Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas menus etfeutrés, broyait des ingrédients mystérieux dans un petit creusetde marbre blanc, versait des liquides épais et inconnus,minutieusement dosés, préparait avec un soin méticuleux une sortede pommade brunâtre de laquelle il paraissait attendre merveille, àen juger par son air de satisfaction visible.

Lorsque le moine s’aperçut que le blessé devait être éveillé, ils’approcha du lit, tira les rideaux, et d’une voix douce, nuancéede respect :

– Comment Votre Éminence se sent-elle ?demanda-t-il.

– Bien ! répondit Montalte d’une voix faible.

Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate quetout marche normalement selon ses prévisions, et :

– Votre Éminence sera sur pied dans quelques jours, à moinsd’imprudence grave de sa part, dit-il.

Montalte brûlait du désir de poser une question. Il espéraitbien avoir tué Ponte-Maggiore et il n’osait s’informer. À cemoment, un gémissement se fit entendre. Le moine se précipita ettira les rideaux du deuxième lit d’où partait le gémissement.

« Hercule Sfondrato ! pensa Montalte. Je ne l’ai doncpas tué ! »

Et une expression de rage et de haine s’étendit sur ses traitsconvulsés.

De son côté, Ponte-Maggiore aperçut tout d’abord la tête lividede Montalte et la même expression de haine et de défi se lut dansses yeux.

Cependant, le moine-médecin s’empressait. Avec une adresse etune légèreté de main remarquables, il appliquait sur la blessure unlinge fin recouvert d’une épaisse couche de la pommade qu’il venaitde fabriquer et, soulevant la tête de son malade avec desprécautions infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d’unélixir. Aussitôt une expression de bien-être se répandait sur lestraits de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tête surl’oreiller, murmurait :

– Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas… Le moindremouvement peut vous être funeste.

– Duc ! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi àarracher à mon oncle ce titre qu’il convoitait depuis silongtemps !

Sous l’effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiauxénergiques du moine, les deux blessés avaient recouvré toute leurconscience et maintenant ils se jetaient des regards furieux,chargés de menaces. Et le moine, qui les observait, songea :« Sainte Vierge ! si je les laisse seuls une minute, ilssont capables de se jeter l’un sur l’autre et de détruire en uninstant tout l’effet de mes soins patients. »

Il se dirigea vivement vers une pièce voisine. Là un religieuxattendait patiemment, plongé dans la prière et la méditation… dumoins en apparence. Le moine-médecin lui dit quelques mots à voixbasse et revint précipitamment se placer entre ses deux malades,prêt à intervenir au moindre geste équivoque.

Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre ets’approcha du moine-médecin qui se courba respectueusement, tandisque Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur,murmuraient avec une sourde terreur :

– Le grand inquisiteur !

Espinosa eut une interrogation muette à l’adresse du médecin quirépondit par un geste rassurant et ajouta, à voix basse :

– Ils sont sauvés, monseigneur !… Mais voyez-les… jecrains à chaque instant qu’ils ne se ruent l’un sur l’autre et nes’entretuent !

Le grand inquisiteur les considéra, l’un après l’autre, avec unefixité troublante et fit un geste impérieux. Le moine se courbaprofondément et se retira aussitôt de son pas silencieux.

Espinosa prit un siège et s’assit entre les deux lits, face auxdeux blessés qu’il tenait sous son regard dominateur.

– Ça, dit-il, d’un ton très calme, êtes-vous des enfants oudes hommes ?… Êtes-vous des êtres sensés ou des fousfurieux ?… Comment ! vous, cardinal Montalte, et vous,duc de Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes supérieurs,dignes de commander à vos passions !… Et quellepassion ?… la jalousie aveugle et stupide !…

Et comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement deprotestation, Espinosa reprit avec plus de force :

– J’ai dit stupide… je le maintiens !… Eh ! quoi,vous ne voyez donc rien ? Niais que vous êtes ? Pendantque vous vous entre-déchirez, qui triomphera ? Qui ?…Pardaillan !… Pardaillan qui est aimé, lui ! Pardaillanqui, grâce à votre stupide aveuglement, réussira à vous prendreFausta pendant que vous serez bien occupés à vous mordre, à vousdéchirer, et qui, alors, se moquera de vous… et il aura bienraison !

– Assez ! assez ! monseigneur, râlaPonte-Maggiore, tandis que Montalte, l’œil injecté, crispaitfurieusement ses poings.

Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude, plusimpérieux :

– Au lieu de vous ruer l’un sur l’autre comme deux fauvesdéchaînés, unissez vos forces et vos haines par le Christ !Elles ne sont pas de trop pour combattre et terrasser votre ennemicommun. Chargez-le sans trêve ni repos jusqu’à ce que vous l’ayezréduit à merci ! jusqu’à ce que vous le teniez pantelant etrâlant sous vos coups combinés… Alors, quand vous l’aurez tué, ilsera temps de vous entre-tuer, si vous n’arrivez pas à vousentendre.

Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants et effarés.Ils n’avaient pas songé, ni l’un ni l’autre, à cette solutionpourtant logique.

– C’est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur !murmura Montalte.

– Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul àredouter pour vous ?

– Oui, râlèrent les deux blessés.

– Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir d’unemort lente et désespérée ?

– Oh ! tout mon sang en échange de cetteminute !

– Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de vous aidermutuellement. Jurez de marcher la main dans la main jusqu’à ce quePardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ ! ajouta Espinosaen leur tendant sa croix pastorale.

Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine commune contrele rival préféré, tendirent la main sur la croix et grondèrentd’une même voix :

– Je jure !…

– C’est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte devotre serment. Vous reprendrez votre indépendance quand vous serezdébarrassés de votre ennemi et vous serez libre alors de vousdévorer mutuellement si vous y tenez absolument. Mais jusque là,alliance offensive et défensive et sus à Pardaillan !

– Sus à Pardaillan ! C’est juré, monseigneur.

– Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous êtesmoins grièvement atteint que le duc de Ponte-Maggiore ; je leconfie à vos bons soins. Il n’y a pas un instant à perdre,messieurs ; il faut que vous soyez sur pied le plus tôtpossible. Songez que vous avez affaire à un rude lutteur, qui,pendant que vous êtes cloués ici par votre faute, ne perd pas sontemps, lui. Au revoir, messieurs.

Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.

* * * * *

Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortée deSainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitté l’Alcazar avectous les honneurs dus à son rang.

Fausta aimait à s’entourer d’un luxe inouï partout où elleallait. À cet effet, elle semait l’or à pleines mains et sanscompter. Le luxe, chez cette femme extraordinaire, n’était pas unvulgaire manège de coquette soucieuse de faire un cadre étincelantà sa beauté prodigieuse, qui aurait pu s’en passer. Le luxefabuleux dont elle s’entourait faisait partie d’un système, un peuthéâtral, savamment étudié. C’était comme une sorte de mise enscène éblouissante destinée à frapper l’imagination de ceux quil’approchaient, grands ou petits, tout en mettant en relief sabeauté.

À Séville, Fausta s’était fait immédiatement aménager unedemeure somptueuse où s’entassaient les meubles précieux, lestentures chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maîtres lesplus réputés de l’époque, où rien n’avait été épargné pour produireune profonde impression sur le visiteur ébloui. Ce fut dans cettedemeure que sa litière la conduisit.

Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueuxcostume de cour qu’elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II,et lui passèrent une ample robe de lin fin, tout unie et d’uneblancheur immaculée. Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre àcoucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait étrangementpar sa simplicité, avec les splendeurs qui l’environnaient.

Là, sûre que nul œil indiscret ne pouvait l’épier, elle sortitde son sein la déclaration d’Henri III qu’Espinosa avait failli luienlever. Elle la considéra plus longtemps d’un air rêveur, puiselle l’enferma dans un petit étui à fermoir secret qu’elle plaçadans un tiroir habilement dissimulé au fond d’un coffre en chênemassif, défendu par un double rang de serrures compliquées.

– À moins de réduire le coffre en miettes, on ne trouverapas cet étui, murmura-t-elle.

Ces précautions prises, elle s’assit et, sans que son visageperdît rien de ce calme majestueux qu’elle devait à une longueétude, elle réfléchit :

– Ainsi, j’ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cetterencontre a suffi pour me faire trébucher encore ! J’ai failliêtre prise et dépouillée par le grand inquisiteur.

Et, avec un sourire indéfinissable :

– Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu medélivrer !… Pourquoi ?… M’aimerait-il, sans s’en douterlui-même ? Cet homme a de ces gestes qui me déroutent, moi,Fausta !…

Et, avec une expression sinistre :

– Il est vrai que si Espinosa est bien l’homme que jecrois, le geste chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie…Mais Espinosa osera-t-il profiter du traquenard qu’il avait siadmirablement machiné ?… Ce n’est pas sûr ! La diplomatiede ce prêtre est lente et tortueuse. Moi seule, j’ose vouloir et jesais aller droit au but… Lui aussi !… Pourquoi ne veut-il oune peut-il être à moi ?… Que ne ferions-nous pas si nousétions unis ?… Que ne suis-je moi-même un homme ! jevoudrais voir l’univers asservi à mes pieds ! Mais je ne suisqu’une femme, et puisque je n’ai pas pu arracher de mon cœur cetamour, cause de ma perte, je frapperai l’objet de cet amour etcette fois mes précautions seront si bien prises qu’il n’échapperapas. C’est ma propre existence qui est en jeu : pour que jevive il faut que Pardaillan meure !

Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à PhilippeII :

– L’impression que j’ai produite sur le roi m’a paruprofonde… Sera-t-elle humble ? Alors que j’espérais l’éblouirpar l’élévation de mes conceptions, ma beauté seule a paruimpressionner cet orgueilleux vieillard. Eh bien, soit… L’amour estune arme comme une autre et par lui on peut mener un homme… surtoutquand cet homme est affaibli par l’âge… J’eusse préféré autrechose, mais je n’ai pas le choix.

Et revenant à ce qui était le fond de sa pensée :

– Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales… SiPardaillan revoit Philippe, cet amour du roi s’éteindra aussi vitequ’il s’est allumé. Pourquoi ?… Comment ?… Je n’en saisrien ! mais cela sera, c’est inéluctable… Il faut donc quePardaillan meure !…

Encore un coup une saute dans sa pensée :

– Myrthis !… Où peut être Myrthis en ce moment ?Et mon fils ?… Son fils !… Ils doivent être en Francemaintenant. Comment les retrouver ?… Qui envoyer à larecherche de cet enfant… mon enfant ! Je cherche vainement,nul ne me paraît assez sûr, assez dévoué.

Et avec un accent intraduisible :

– Fils de Pardaillan !… Si ton père t’ignore, si tamère t’abandonne, que seras-tu ?… quedeviendras-tu ?…

Longtemps elle resta ainsi à songer, à combiner. Enfin, sarésolution sans doute inébranlablement prise, elle sortit de sachambre et entra dans un salon meublé avec un luxe raffiné.

Elle fit venir son intendant, lui donna des instructions etdemanda :

– Monsieur le cardinal Montalte est-il là ?

Son Éminence n’est pas encore rentrée, madame.

Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.

– Cette disparition est étrange… Montalte metrahirait-il ? Ne lui a-t-on pas plutôt tendu quelqueembûche ?… Il doit y avoir de l’Inquisition là-dessous…J’aviserai…

Et tout haut :

– Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et deMontsery ?

– Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc quisollicite la faveur d’être reçu.

Fausta réfléchit une seconde et ordonna :

– Faites entrer le sire de Bussi-Leclerc avec mesgentilshommes.

L’intendant sorti, Fausta prit place dans un fauteuil monumentalet somptueux comme un trône, en une de ces attitudes de charme etde grâce dont elle avait le secret, et attendit.

Quelques instants plus tard, les trois ordinaires s’inclinaientrespectueusement devant elle pendant que Bussi, avec cettegalanterie de salle d’armes qu’il croyait irrésistible, débitaitson compliment :

– Madame, j’ai l’honneur de déposer aux pieds de votreradieuse beauté les très humbles hommages du plus ardent de vosadmirateurs.

Ayant dit, il se campa, frisa sa moustache, et attendit l’effetde sa galanterie. Comme toujours, cette superbe assurance sombrapiteusement devant l’accueil hautain de Fausta, qui, avec unfugitif sourire de mépris, répondit :

– Soyez le bienvenu, monsieur.

Et tout aussitôt, sans plus s’occuper de lui, avec ce sourireenchanteur et de cette voix chaude et caressante qui charmaient lesplus réfractaires :

– Messieurs, dit-elle, asseyez-vous. Nous avons à causer.Monsieur de Bussi-Leclerc, vous n’êtes pas de trop.

Les quatre gentilshommes s’inclinèrent en silence et prirentplace dans des fauteuils disposés autour d’une petite table qui lesséparait de la princesse.

– Messieurs, reprit Fausta, en s’adressant particulièrementà ses ordinaires, vous avez bien voulu accourir du fond de laFrance pour m’apporter l’assurance de votre dévouement et l’appuide vos vaillantes épées. Le moment me paraît venu de faire appel àce dévouement. Puis-je compter sur vous ?

– Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.

– Jusqu’à la mort ! ajouta Montsery.

– Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.

Fausta remercia d’un signe de tête et reprit :

– Avant toute chose, je désire établir nettement lesconditions de votre engagement.

– Les conditions que vous nous avez faites nous paraissenttrès raisonnables, madame ! dit Sainte-Maline.

– Combien vous rapportait votre emploi auprès d’Henri deValois ? demanda Fausta en souriant.

– Sa Majesté nous donnait deux mille livres par an.

– Sans compter la nourriture, le logement,l’équipement.

– Sans compter les gratifications et les menus profits.

– C’était peu, fit simplement Fausta.

– M. Bussi-Leclerc nous a offert le double en votrenom, madame.

– M. de Bussi-Leclerc s’est trompé, ditfroidement Fausta qui frappa sur un timbre.

À cet appel, l’intendant, porteur de trois sacs rebondis, fitson entrée. Sans mot dire, il salua gravement, aligna ses troissacs sur la petite table, salua de nouveau et disparut.

Du coin de l’œil, les trois spadassins soupesèrent les sacs etse regardèrent avec des sourires émerveillés.

– Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres danschacun de ces sacs… C’est le premier quartier de la pension quej’entends vous servir… sans compter la nourriture, le logement etl’équipement… sans compter les gratifications et les menusprofits.

Les trois eurent un éblouissement. Cependant Sainte-Maline, nonsans dignité, s’exclama :

– C’est trop ! madame… beaucoup trop !

Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant que des yeuxils caressaient les vénérables sacs.

– Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous étiezau service du roi. Vous voici à celui d’une princesse quiredeviendra souveraine un jour, peut-être… mais qui ne l’est pluspour le moment. C’est une sorte de déchéance pour vous… je vousdois bien une compensation.

Et désignant les sacs :

– Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné de grandcœur.

– Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était le plusjeune, entre le service du plus grand roi de la terre et celui dela princesse Fausta, croyez bien que nous n’hésiterons pas un seulinstant.

– Même sans compensation ! ajouta Sainte-Maline, enfaisant disparaître un des trois sacs.

– Ni menus profits ! dit Chalabre à son tour, ensubtilisant d’un geste prompt le deuxième sac.

Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste s’empara dudernier sac en disant :

– C’est pour vous obéir, madame.

Cette sorte d’escamotage avait été si prestement exécuté, avecdes airs si ingénument détachés, que Bussi-Leclerc, témoinsilencieux et impassible, ne put réprimer un sourire.

Fausta, elle, ne sourit pas, mais elle dit :

– Vous allez en expédition, messieurs.

Les trois dressèrent l’oreille.

– La même somme vous sera comptée à la fin de l’expédition…Les trois furent aussitôt debout :

– Noël pour Fausta !… Bataille !…Sangdieu !… Tripes du pape !… crièrent-ils,électrisés.

Alors Fausta, soudain très grave, révéla :

– Il s’agit de Pardaillan, messieurs.

– Ah ! ah ! pensa Bussi, je me disaisaussi : de quelle entreprise mortelle cette générosité, plusque royale, est-elle le prix ?

L’enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. Lesfaces épanouies s’effarèrent, devinrent graves et inquiètes, lesourire se figea sur les lèvres pincées et les yeux scrutèrent lescoins d’ombre, comme s’ils se fussent attendus à voir apparaîtrecelui dont le nom seul suffisait à les affoler.

– Trouvez-vous toujours votre service payé trop cher ?demanda Fausta, sans raillerie.

Les trois hommes hochèrent la tête.

– Dès l’instant où il s’agit de Pardaillan, non,mordiable ! ce n’est pas trop cher !

– Hé quoi ! hésiteriez-vous ? demanda encoreFausta, maintenant glaciale.

– Non, par tous les diables !… Mais Pardaillan…Diantre ! madame, il y a de quoi hésiter !

– Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamaisdépenser les pistoles qui tintent si agréablement dans cesac ?

Fausta, toujours glaciale, dit simplement :

– Décidez-vous, messieurs.

Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ilspréméditaient le meurtre eût été là pour les entendre,Sainte-Maline dit :

– Il s’agit donc de ?…

Et un geste d’une éloquence terrible traduisit sa pensée.

Toujours brave et résolue, avec un imperceptible dédain, Faustaformula tout haut, froidement, résolument, ce que le bravo n’avaitpas osé dire :

– Il faut tuer Pardaillan !

Les trois eurent une dernière hésitation et se consultèrent ducoin de l’œil. Puis retrouvant leur insouciance habituelle, avec unhaussement d’épaules, comme pour jeter bas tout vain scrupule ettoute crainte :

– Ah ! bah ! après tout un homme en vaut unautre ! trancha Sainte-Maline.

– Nous sommes tous mortels ! énonça sentencieusementChalabre en passant délicatement le bout du doigt sur le fil de sadague.

– On commençait à se rouiller ! constata Montsery enfaisant craquer ses articulations.

Et d’un commun accord, avec des rictus de dogues prêts à mordre,la rapière au poing, ils crièrent :

– Sus à Pardaillan !

Fausta sourit. Et sûre de ces trois, elle se tourna versBussi.

– Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneurpour entrer au service de la princesse Fausta ? dit-elle.

– Madame, fit vivement Bussi, croyez-bien que je seraisfort honoré d’entrer à votre service.

– Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d’uneépée telle que la vôtre serait un appoint précieux. Faites vosconditions vous-mêmes. Quelles qu’elles soient je les accepte.

Bussi-Leclerc se leva brusquement. D’un geste violent il tira sadague et, avec un accent de haine furieuse, il gronda :

– Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le cœurde Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, non seulement ma fortunejusqu’au dernier denier, mais encore mon sang jusqu’à la dernièregoutte… Mon concours vous est donc tout acquis… Mais vous comprenezqu’il ne saurait être question d’engagement ni d’argent entre nous,d’abord parce que la joie d’assouvir ma haine me suffit amplement,ensuite parce que je suis résolu à considérer comme un ennemi et àtraiter comme tel quiconque cherchera à se placer entre Pardaillanet moi… S’il vous prenait fantaisie de sauver Pardaillan aprèsl’avoir condamné, je ne pourrais me tourner contre vous sansforfaiture si j’étais à votre service.

Gravement Fausta approuva de la tête.

– Plus tard, madame, j’accepterai les offres gracieuses quevous voulez bien me faire. Pour le moment, et pour cetteentreprise, il vaut mieux que je garde mon indépendance.

– Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous metrouverez dans les mêmes dispositions à votre égard.

Bussi s’inclina et, avec résolution :

– En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois lechef de cette entreprise… Ne vous fâchez pas, messieurs, je nedoute ni de votre zèle ni de votre dévouement, mais vous agissezpour le compte de madame, tandis que j’agis pour mon propre compte,et quand il s’agit de sa haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc,voyez-vous, n’a confiance qu’en lui-même.

– Ces messieurs agiront d’après vos instructions, ordonnaFausta.

Les trois s’inclinèrent en silence.

– Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi ? demandaFausta.

– Très vague, madame.

– Il faut cependant que Pardaillan meure… le plus tôtpossible, insista Fausta en se levant.

– Il mourra ! grinça Bussi avec assurance.

Fausta interrogea du regard les trois ordinaires quigrondèrent :

– Il mourra !

Fausta réfléchit un moment, et :

– Messieurs, dit-elle, je vous laisse libres d’agir. Maissi d’ici à lundi vous n’avez pu atteindre Pardaillan, vous viendreztous les quatre avec moi à la corrida royale. Je vous y donneraimes instructions et, cette fois, je crois que Pardaillann’échappera pas.

– C’est bien, madame, dit Bussi, nous y serons tous… sid’ici là nous n’avons pas réussi.

– Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant avec ungeste de souveraine.

Dès qu’ils furent dans la vaste salle qui leur servait dedortoir, le premier soin des trois ordinaires fut d’éventrer leurssacs, de compter les écus et les pistoles et d’aligner les pilesd’or et d’argent avec des airs de jubilation intense.

– Trois mille livres ! exulta Montsery en faisantsauter dans sa main une poignée de pièces d’or. Jamais je ne mesuis vu si riche !

Chalabre se précipita vers son coffre et, tout en enfouissantsoigneusement sa part, il grommela :

– Le service de Fausta a du bon !

– Quand tout ceci sera congrûment bu, mangé et joué, il yen aura d’autres, remarqua Sainte-Maline.

– C’est vrai, vivedieu ! Fausta nous a promis unegratification, s’écria joyeusement Montsery.

– Quand nous aurons occis Pardaillan, dit Sainte-Malineavec un air contraint.

Une fois encore, ce nom suffit à faire tomber toute leur joie etils demeurèrent un moment rêveurs.

– M’est avis que nous ne tenons pas encore lagratification, murmura Chalabre en hochant la tête.

Et Montsery, exprimant tout haut ce qu’il pensait toutbas :

– C’est dommage !… Il me plaisait, à moi, ce diabled’homme !

– Il a joliment étrillé le seigneur à la barberousse !

– Et de quel air il a traité le roi lui-même !

– Il a rudement mortifié l’insolente morgue de cesseigneurs castillans ! Tudieu ! Quel homme !

– J’étais fier d’être Français comme lui !… Aprèstout, ici, nous sommes en pays ennemi !

– C’est pourtant ce même homme que nous devons… attaquer…si nous ne voulons renoncer à la brillante situation que notrebonne fortune nous a fait trouver, fit Sainte-Maline qui, étant leplus âgé, était aussi le plus sérieux et le plus pratique.

– Je le regrette, morbleu !

– Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu’onveut.

– C’est la vie !

– Et puisque la mort de Pardaillan doit nous assurerl’abondance et la prospérité, ma foi tant pis pourPardaillan ! décida Sainte-Maline.

– Au diable le Pardaillan ! grogna Chalabre.

– Chacun pour soi et Dieu pour tous ! repritSainte-Maline.

– Amen ! firent les deux autres en éclatant derire.

Chapitre 16LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS

Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva denouveau dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir desoulagement :

– Ouf ! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savammentmachiné, certes, mais qui manquait vraiment trop de sécurité avecses chausse-trappes et ses pièces secrètes et ses cloisons mobileset ses planchers à bascule… Ici, du moins, je sais où je pose lepied.

Et, de son coup d’œil si prompt et si sûr, étudiant le terrainautour de lui :

– Hum ! c’est bientôt dit ! Qui me prouve que cecouloir n’est pas machiné comme le cabinet d’où je sors ? Dequel côté aller ?

« De quel côté sortir ? À droite ou à gauche ?…Ce brave monsieur Espinosa aurait bien pu me renseigner… Si jeretournais lui demander mon chemin ?

Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais ilréfléchit :

– Ouais ! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dansla gueule du loup ?… Ce chef des inquisiteurs m’a donné saparole que je pourrais sortir comme j’étais entré. Il la tiendra…je l’espère… Mais diantre ! pourquoi souriait-il de si étrangefaçon quand je l’ai quitté ?… Je n’aime pas beaucoup cesourire-là !… Peut-être serait-il prudent de ne pas trop sefier à la bonne foi de ce prêtre… Tâchons de nous tirer d’affairetout à la douce…, Voyons ! je suis venu par la droite,continuons par la gauche… Que diable ! j’arriverai toujoursquelque part !

Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, l’œil auxaguets, l’oreille aux écoutes, la main sur la garde de l’épée biendégagée, prête à jaillir du fourreau à la moindre alerte.

Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C’étaitcomme une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitudede voies transversales plus étroites, dont quelques-unes n’étaientque de simples boyaux. Quelques rares fenêtres jetaient, par-cipar-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores,en sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue,plutôt sombres ou même complètement obscurs.

Au bout d’une cinquantaine de pas, le couloir central tournaitbrusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grandepartie de la distance sans encombre, lorsqu’en approchant dutournant il entendit le bruit d’une troupe nombreuse en marche. Lebruit se rapprochait rapidement.

Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre.Impossible de passer inaperçu.

Pardaillan s’arrêta.

Au même instant, un commandement bref se fit entendre :

– Halte !

Un silence de quelques secondes, suivi du bruit des armes poséesà terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées etvenues, les différents bruits particuliers à une troupe quis’installe.

– Diable ! pensa Pardaillan, ils vont camper là.

Il réfléchit un instant, se demandant s’il devait revenir surses pas ou continuer. Il eut un de ces sourires froids et résolusqu’il avait dans les circonstances critiques, et murmura :

– C’est ici que nous allons voir ce que vaut la parole demonsieur le grand inquisiteur de toutes les Espagnes…Allons !…

Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.

À peine avait-il fait quelques pas qu’un groupe d’hommes d’armesdéboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer laprésence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s’approchèrent dela fenêtre, s’assirent en rond sur les dalles et se mirent à joueraux dés.

Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à undeuxième groupe qui s’en allait rejoindre le premier, soit pour semêler à la partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillanpassa au milieu des soldats, qui s’écartèrent devant lui sans fairela moindre remarque.

« Allons, pensa-t-il, décidément ce n’est pas à moi qu’ilsen veulent ! »

Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s’engagerétait occupé par une quinzaine d’hommes qui paraissaient s’établircomme pour y camper, ainsi qu’il l’avait pensé, tout en poursuivantson chemin d’un air très calme, le chevalier se tenait prêt àtout.

Il avait déjà dépassé le groupe des hommes d’armes sans que nulfît attention à lui. Il n’y avait plus devant lui qu’un soldat quis’était arrêté et, accroupi sur les dalles, paraissait trèsattentionné à réparer une de ses chaussures.

Pardaillan sentit la confiance lui revenir.

« Décidément, pensait-il, j’ai quelque peu calomnié cedigne inquisiteur. Pourquoi m’aurait-il tendu un nouveautraquenard, alors qu’il lui était si facile de me faire disparaîtrependant qu’il me tenait en son pouvoir dans ce cabinet si bienmachiné. »

Et avec un haussement d’épaules : « Est-ce que jedeviendrais mauvais ? »

Comme il pensait ainsi, il se trouvait presque à la hauteur dusoldat accroupi. Alors il entendit une voix murmurer :

– Tenez-vous sur vos gardes, seigneur… Évitez les rondes…le palais est gardé militairement… on veut vous prendre… Surtout nerevenez jamais en arrière, la retraite vous est coupée…

Pardaillan, qui allait dépasser le soldat, se retourna vivementpour lui répondre, mais déjà l’homme s’était élancé et rejoignaitses camarades en courant.

« Oh oh ! pensa le chevalier qui se hérissa, je mesuis trop hâté de faire amende honorable… Qui est cet homme, etpourquoi me prévient-il ?… A-t-il dit vrai ?… Oui,morbleu ! voici les hommes qui s’alignent et me barrent lechemin… Un, deux, trois, quatre, cinq rangs de profondeur, tousarmés de mousquets… Malepeste ! M. Espinosa fait bien leschoses, et si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas de safaute. Mme Fausta qui, pourtant, s’entendadmirablement à organiser un guet-apens, n’est qu’une pauvreécolière à côté de cet homme… En attendant, tirons au large, cars’il prend fantaisie à ces braves de décharger leurs mousquets surmoi, c’en est fait de M. l’ambassadeur. »

Ayant dit, il s’éloigna à grands pas en grommelant :

– Éviter les rondes !… C’est plus facile à dire qu’àfaire… Si seulement je connaissais la structure de ceslieux !… Quant à revenir en arrière, je n’aurais garde de lefaire… on vient de me signifier clairement ce qui m’attend… Mais,mordiable !… si je me tire de ce guêpier, je me méfierai de laparole de M. Espinosa.

Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et,comme cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d’un passouple et allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas tropinquiet, en somme, bien que sa situation fût plutôt précaire.

Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l’avertir del’approche d’une nouvelle troupe.

– Une des rondes qu’il me faut éviter, murmura-t-il encherchant instinctivement autour de lui.

Au même instant la ronde déboucha d’un couloir transversal etvint droit à lui.

« Me voici pris entre deux feux, songeaPardaillan. »

En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, uneembrasure et, comme la ronde approchait, d’un bond, il se jeta dansce coin d’ombre plus épaisse et s’appuya à la porte qui se trouvaitlà.

Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentitque la porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d’œilrapide par l’entrebâillement : il n’y avait personne. Il seglissa avec souplesse, repoussa vivement la porte sur lui et restalà, l’oreille tendue, retenant son souffle.

La ronde passa.

Pardaillan eut un soupir de soulagement. Et comme le bruit despas s’était perdu au loin, il voulut sortir et tira la porte àlui : elle résista. Il insista, chercha : la porte qu’ilavait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché, s’étaitfermée d’elle-même et il lui était impossible de l’ouvrir.

– Diable ! murmura-t-il, voilà qui se complique.

Sans s’obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit quil’avait abrité momentanément.

C’était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, maisle chevalier qui, depuis sa sortie du cabinet d’Espinosa, marchaitpresque constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisammentpour se rendre compte de la disposition des lieux. En face de laporte, il distinguait un petit escalier tournant.

« Bon ! songea-t-il, je passerai par là… je n’aid’ailleurs pas le choix. »

Résolument il s’engagea dans l’escalier fort étroit et montalentement prudemment.

L’escalier émergeait du sol sans rampe, sans garde-fou etaboutissait à une sorte de vestibule. Sur ce vestibule, troisportes, une de face, l’autre à droite, la troisième à gauche del’escalier.

D’un coup d’œil, Pardaillan se rendit compte de cettedisposition. Il eut une moue significative et murmura :

– Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un ratdans une souricière.

Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongédans une demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre,commençait à peser lourdement sur lui. Des sensations étrangesl’assaillaient, un frisson parfois passait sur sa nuque.Confusément il se sentait pris dans il ne savait quel inextricablefilet. Il regrettait presque d’avoir écouté l’homme qui lui avaitconseillé d’éviter les rondes.

– J’aurais dû foncer, se dit-il rageusement. Je sais bienqu’il y avait les mousquets ; mais bah !… ils m’auraientmanqué !

Il se secoua pour faire tomber cette impression de terreur quis’appesantissait sur lui. Il allait se diriger au hasard vers l’unedes trois portes, lorsqu’il crut entendre un murmure étouffé sur sagauche. Il changea de direction, s’approcha et entenditdistinctement une voix qui disait :

– Eh bien ! que fait-il ?

« Espinosa ! songea Pardaillan qui reconnut la voix.Voyons ce qui se trame là derrière. »

Et l’oreille collée contre la porte, il concentra toute sonattention. Une deuxième voix inconnue répondait :

– Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu.

– Cornes du diable ! gronda Pardaillan, ceci meconcerne à n’en pas douter.

Et avec un sourire terrible :

– Si je me tire de ce mauvais pas, vous payerez cher votretrahison, M. d’Espinosa.

De l’autre côté de la porte, la voix d’Espinosa reprenait sur ceton bref et impérieux qui lui était habituel :

– Les troupes ?

– Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupentcette partie du palais. Des postes de cinquante hommes gardenttoutes les issues. Des rondes de vingt à quarante hommes sillonnentles corridors dans tous les sens, fouillent toutes les pièces. Sil’homme se heurte à l’une de ces rondes ou à l’un de ces postes,une décharge générale le foudroie… Il est irrémissiblementperdu ; c’est comme si vous le teniez dans votre main,monseigneur. Fermez la main, l’homme est broyé !

– Tête et ventre ! rugit Pardaillan exaspéré, c’est cequ’il faudra voir !

Et dans sa tête, avec l’instantanéité de l’éclair, le pland’évasion se dessinait net et précis, d’une simplicitéremarquable : entrer brusquement, saisir Espinosa, lui mettrela pointe de l’épée sur la gorge et lui dire :

– Vous allez me conduire à l’instant hors de ce coupe-gorgeou sinon, foi de Pardaillan, je vous étripe avant que d’être broyémoi-même.

Tout cela n’était qu’un jeu pour lui, mais pour l’accomplir ilfallait que la porte ne fût pas fermée à clef.

Et comme, chez lui, l’exécution suivait de près la pensée, ilchercha aussitôt à ouvrir sans bruit.

– Tripes du diable ! clama Pardaillan en lui-même, laporte est fermée !… L’enfoncer ?… Peut-être !… Maiscela n’ira pas sans quelque bruit et, pendant ce temps, le nobleEspagnol ne restera pas là à m’attendre stupidement.

Cependant Espinosa donnait ses ordres :

– Il faut l’acculer à la salle des tortures et l’obliger ày pénétrer.

– La torture ! frissonna Pardaillan.

– C’est facile, monseigneur, fit la voix inconnue ;l’homme est bien obligé de passer par les voies que nous laissonslibres devant lui. Sans qu’il s’en doute, on l’y conduira commeavec la main et il ira se livrer de son chef.

– La torture ! répéta Pardaillan flamboyant de colère,la pensée est digne de ce prêtre doucereux et félon. Mais, parPilate ! il ne me tient pas encore !

Et en disant ces mots, il appuya l’épaule contre la porte,s’arc-bouta solidement et, comme il allait pousser de toutes sesforces, il étouffa une clameur de joie et de triomphe.

La porte qu’il avait crue fermée ne l’était pas. Il n’eut qu’àla pousser et se rua dans la pièce.

Elle était vide.

D’un coup d’œil rapide, il en fit le tour : il n’y avaitpas de porte, pas de fenêtre, aucune issue visible autre que cellepar où il venait de pénétrer. Elle était sans meubles, nue, froide,obscure. Et de cette nudité, de ce froid, de cette ombre et de cesilence subit, il se dégageait on ne sait quoi de sinistre et demenaçant.

Dès qu’il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappelaavec quelle facilité la porte du bas s’était si énigmatiquement etsi mal à propos fermée sur lui.

« Si celle-ci se ferme toute seule sur moi je suisperdu ! songea-t-il. »

Et en même temps, d’un bond, il sortit plus vite qu’il n’étaitentré Et dès qu’il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue parun mécanisme invisible, se referma d’elle-même.

– Il était temps ! murmura Pardaillan en passant lamain sur son front où pointait la sueur de l’angoisse.

Il appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bienclose et paraissait assez solide pour résister à un assaut.

Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeurastupéfait : il ne se reconnaissait plus.

L’escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il étaitentré était comblé. L’instant d’avant il y avait trois portes,maintenant il n’y en avait plus que deux : celle sur laquelleil s’appuyait encore et celle qui aurait dû se trouver en face del’escalier.

Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait àsentir l’affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentaitpeu à peu l’horreur le pénétrer.

Ajoutez qu’il était à jeun, et que depuis des heures, peut-être,il errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir.

S’il y avait danger de mort, il n’y avait pas à en douter, et cen’est pas cela qui était fait pour l’effrayer. Mais où était cedanger ? En quoi consistait-il ? Il se voyait sur unterrain machiné, en tout pareil à la mouche se débattant au milieude la toile tissée par l’araignée, invisible, tapie dans quelquetrou obscur, d’où elle guette sournoisement, prête à fondre sur saproie quand elle la verra déprimée.

Tout était mystérieux et tortueux autour de lui. Il ne savaitpas si le couloir qui semblait s’allonger à l’infini devant luin’allait pas s’obstruer tout à coup, si le plancher sur lequelposaient ses pieds n’allait pas s’effondrer sous lui, si le plafondn’allait pas s’abattre et l’ensevelir sous ses décombres. Commentserait-il frappé ? Par où ? Par quel moyen ? Il nesavait rien. Il éprouvait le vertige de l’inconnu.

– On savait donc que j’étais là, aux écoutes ?grommelait furieusement le chevalier. Et que me veut-on,décidément ? M’obliger à me réfugier dans la chambre detorture ? Le scélérat qui parlait ici tout à l’heure ajustement observé : l’homme sera bien obligé de passer par lesvoies que nous laisserons libres devant lui !

Et avec cette froide raillerie qui ne l’abandonnait jamais, mêmedans les passes les plus périlleuses :

– L’homme, c’est moi ! Que tous les chiens d’enferdéchirent la charogne de carcasse du malotru ! L’homme !…Il ne lui suffit pas d’assassiner les gens, il faut encore qu’illes injurie !…

Il demeura un moment rêveur et murmura :

– La chambre des tortures !… Eh bien soit, par lamordieu ! allons voir ce qui nous attend dans cettesalle !

Et d’un pas rude il se dirigea vers la porte, bien certain de latrouver ouverte.

– Pardieu ! ricana-t-il en voyant qu’elle cédait soussa pression, puisque je dois passer par là…

Il franchit le seuil, et une fois de plus il se trouva dans uncouloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence, lamême impression de tristesse pesante qui semblait descendre desmurs nus, la même atmosphère lourde qui lui paraissait chargée demystère et d’horreur.

Pardaillan était habitué à se dompter, et d’ailleurs il s’étaittrouvé déjà à plus d’une aventure périlleuse. Il avait mis l’épée àla main et il allait d’un pas ferme et tranquille, mettant unesorte d’orgueil à conserver une allure de sang-froid. Mais del’effort qu’il faisait, il sentait la sueur couler de son front àgrosses gouttes, et son cœur battait la chamade pendant qu’il sedisait : « Voici ma dernière aventure ! Pour cettefois, le diable lui-même ne saurait, je crois, me tirer de cemauvais pas ! »

Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant etretournant sans cesse, et sans s’en douter, dans les mêmescouloirs, qui s’enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coinsd’ombre plus épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied,cherchant toujours, sans la trouver, une sortie à ce fantastiquelabyrinthe où il errait éperdument.

Tout à coup, sans qu’il pût discerner d’où elle venait, devantlui, dans l’ombre, il devina plutôt qu’il ne la vit une nouvelletroupe qui, silencieusement, venait à sa rencontre.

Il s’arrêta et écouta attentivement. « Ils sont au moinsune trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir briller les fameuxmousquets dont la décharge doit me foudroyer. »

D’un geste rapide il assujettit son ceinturon, s’assura que ladague était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt àbondir, retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu’iln’avait plus devant lui que des êtres de chair et d’os commelui.

– Il faut en finir, gronda-t-il, je charge !… Quediable ! je trouverai bien moyen de passer !

Il allait bondir et charger ainsi qu’il avait dit ; ils’arrêta net : derrière lui, il ne savait d’où, une autretroupe s’avançait à pas de loup. Une fois encore il était prisentre deux feux.

« Eh bien non ! réfléchit Pardaillan, ce serait foliepure ! Mordiable ! il ne s’agit pas de se faire tuerstupidement… Il faut sortir vivant d’ici !… Par les tripes dupape ! j’ai un compte à régler avec le très noble sireEspinosa. »

Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours, uneembrasure.

– Parbleu ! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à lachambre de torture, je pensais bien qu’on m’aurait ménagé une deces voies par lesquelles je dois passer.

Et avec un sourire railleur il poussa la porte qui céda, ainsiqu’il l’avait prévu. Il pensait que les gens d’armes allaientpasser sans s’arrêter, ainsi qu’ils l’avaient fait à l’autre étage.Il repoussa rageusement la porte en maugréant :

– En voilà encore une que je ne pourrai plusouvrir !

La porte poussée violemment claqua, mais ne se ferma pas.

– Tiens ! s’étonna Pardaillan, elle reste ouverte,celle-là ! Qu’est-ce que cela veut dire ?

Comme pour le renseigner, une voix cria soudain :

– Nous le tenons ! Il est entré là !

Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.

« Ah ! ah ! pensa Pardaillan, cette fois-ci cesbraves vont m’attaquer Bataille ! soit… aussi bien j’aimemieux cela que de me sentir constamment poussé vers je ne sais quelbut mystérieux. »

Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait pas sontemps et inspectait les lieux.

– Encore un cul-de-sac ! s’exclama-t-il. Au fait,c’est peut-être toujours le même qui change d’aspect et où je suisramené sans m’en douter.

Dans ce cul-de-sac, il ne vit rien qu’un énorme bahut placéjustement à côté de la porte.

Sans perdre un instant, Pardaillan le poussa, le traîna devantla porte. Il était temps ; la même voix qui s’était déjà faitentendre disait en frappant la porte :

– Il est là ! Je l’ai vu se glisser.

– Enfoncez la porte, commanda une autre voix impérieuse,nous le tenons.

– Pas encore ! railla Pardaillan, campé devant lebahut.

Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en même temps,des rires, des plaisanteries, des menaces éclataient.

Le chevalier comprenait parfaitement que dans le cul-de-sacobscur, il lui serait impossible de tenir tête à cinquante ousoixante assaillants. Tout ce qu’il pourrait espérer, lorsque lebahut serait tombé – ce qui ne pouvait tarder – était d’en découdrequelques-uns. Mais il devait fatalement succomber sous le nombre.Il continuait donc de chercher instinctivement par où il pourraitbattre en retraite.

Comme il jetait autour de lui des regards scrutateurs, ses yeuxtombèrent sur l’emplacement occupé précédemment par le bahut. D’unbond, il fut sur l’endroit et vit, là, une ouverture que le bahutservait à dissimuler sans doute, et qu’il n’avait pas remarquée aupremier abord. Il se pencha. C’était encore un petit escalier quis’enfonçait dans le sol.

Pardaillan réfléchit une seconde et décidasur-le-champ :

– Puisque c’est par là qu’on veut que je passe,passons.

Et il s’engagea dans l’étroit escalier tournant. Il descendit àtâtons et compta soixante marches, au bout desquelles il se trouvadans un étroit souterrain plongé dans une obscurité complète, et sibas qu’il fut forcé de se courber.

À tâtons toujours, il fit une vingtaine de pas, assez surpris den’être pas poursuivi. – ce moment il entendit derrière lui un bruitassez semblable au grincement d’une grille poussée violemment. Ilse retourna, et ses bras tendus heurtèrent, en effet, une grillequi venait de se fermer sur lui.

– Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas mepoursuivre… mais on ne veut pas non plus que je revienne sur mespas.

Et avec une angoisse qu’il cherchait vainement àrefouler :

– Décidément, plus je vais et plus ma situation devientprécaire.

C’était vrai. La situation du chevalier, traqué dans lescouloirs du haut, était brillante comparée à celle dans laquelle ilse trouvait maintenant.

En haut, il pouvait aller et venir, en se tenant droit, dans descouloirs spacieux pour la plupart ; en haut, il y voyaitsuffisamment pour se diriger, et il respirait un air qui sentaitbien un peu le moisi, à la vérité, mais qui somme toute étaitencore respirable.

Ici, les choses changeaient d’aspect.

Plus de dalles propres et luisantes d’abord. Un sol fangeux etgluant, semé de flaques dans lesquelles il s’enfonçait jusqu’à lacheville. Ici, plongé dans des ténèbres épaisses, il était obligéd’aller à tâtons et de se tenir courbé en deux. À chaque instant,il sentait le répugnant contact d’animaux immondes, qui fuyaientd’abord sous ses pas, puis, furieux sans doute d’être dérangés dansce sinistre lieu – leur domaine – revenaient ensuite le frôler, leflairer, comme s’ils eussent voulu voir qui était le téméraire quivenait les troubler.

Ici, l’air était méphitique, les murs suintaient, la voûte bassepleurait des gouttes saumâtres et nauséabondes, qui tombaient surlui. Ici un froid glacial le pénétrait jusqu’aux moelles.

Pour comble d’infortune, son estomac hurlait la faim, et lafatigue de ces interminables marches et contremarches commençait àse faire cruellement sentir, et cependant il ne voulait pass’arrêter.

Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s’emparait de luidès qu’il séjournait.

De l’angoisse il passait maintenant à la fureur.

Il était furieux contre Espinosa qui manquait odieusement à saparole et lui infligeait ce singulier supplice d’une chasseabominable où il jouait le rôle du gibier aux abois. Et cela seullui faisait présumer ce qui l’attendait dans la salle des tortures,terme mortel de cette course affolante où tout se terminerait pourlui dans les raffinements de quelque supplice monstrueux :effroyable surprise que lui ménageait la haine d’Espinosa qui serévélait tortionnaire génial après s’être montré maître enguet-apens.

Il était furieux contre Fausta, cause initiale de tout ce quilui advenait.

Enfin, il était furieux contre lui-même, se reprochant amèrementson manque de résolution, exaspéré à tel point que pour un peu ilse fut accusé de couardise, cherchant, très sincèrement, à sepersuader qu’il aurait dû foncer sur les hommes d’armes et quetout, même la mort, était préférable à sa situation présente etsurtout à ce danger inconnu qui le guettait et qui fondrait surlui, il ne savait d’où ni comment, il serait dans la salle destortures.

Et en avançant aussi vite que l’obscurité le lui permettait, ilgrognait :

– Mort de ma vie ! pour une fois que j’ai voulu fairel’homme raisonnable et agir avec prudence, il faut avouer que celane m’a guère réussi. Que la peste m’étrangle ! Qu’avais-jebesoin de tant combiner ? N’ai-je pas toujours vu les pirescoups de folie me réussir ? J’ai voulu être prudent et sauverma chienne de carcasse de quelques balles de mousquets… me voilàacculé à la chambre de torture, et que je veuille ou non, il mefaudra y pénétrer, ainsi qu’en a décidé Espinosa.

Et dans le désarroi de ses pensées, au milieu de l’affolement,au plus fort de la fureur, une lueur d’espoir et de réconfort, encette suprême constatation :

– Heureusement M. d’Espinosa, qui pense à tout etmachine si admirablement le guet-apens, a oublié de me fairedésarmer. Mordieu ! j’ai encore ma dague et ma rapière ;avec cela je défie le sieur Espinosa de me livrer vivant à sesbourreaux !

À ce moment, il buta sur un obstacle. Il tâta du bout dupied : c’était la première marche d’un escalier. Ilréfléchit :

– Faut-il monter ? Ne vaudrait-il pas tout autantm’asseoir là et attendre la mort ? Oui, mais la mort par lafaim !…

Il frissonna longuement et :

– Non, par tous les diables ! Tant qu’il me reste unsouffle de vie, tant que j’aurai la force de tenir une arme, jedois me défendre. Montons !… Allons voir ce qui nous attend àla chambre de torture.

La chambre de torture ! Cette phrase était son cauchemar.Elle le hantait comme une obsession tenace. Même quand il ne laprononçait pas, elle fulgurait en lettres de feu dans sonimagination éperdue. La chambre de torture signifiait pour lui ledanger mystérieux, inconnu, devant lequel, quoi qu’il en eût, ilsentait qu’il avait peur, ce dont il enrageait furieusement.

Il monta.

L’escalier aboutissait à une salle voûtée faiblement éclairéepar un soupirail situé tout en haut de la voûte. Et ce pâlecrépuscule succédant aux ténèbres opaques dans lesquelles ils’était débattu, lui parut clair et joyeux comme un ciel radieux.Et lui qui sortait d’une tombe où il ne respirait qu’à grand-peineun air méphitique et glacial, il aspira avec délices l’air tiède etmoisi qui tombait du soupirail.

Il éprouva instantanément un peu de bien-être. Avec lebien-être, la confiance et le courage lui revinrent aussitôt.

Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes desboues accumulées dans le souterrain et, avec un sourire desatisfaction, il s’écria tout haut, pour le plaisir d’entendre unevoix humaine :

– À la bonne heure, mordieu ! Ici, on respire, on yvoit, on n’a pas à lutter avec les immondes bêtes qui m’assaillenten bas. Tête et ventre ! il fait bon vivre. Quand je pense quetout à l’heure je me morigénais parce que j’avais eu assez de bonsens pour ne pas affronter la mousquetade des chiens enragés qui mebarraient la route ! Ce que c’est que de nous, et comme un peud’air et de lumière suffit pour vous ramener à une plus justeappréciation des choses !

Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa promptitudeet sa sûreté habituelles. Alors il pâlit et murmura :

– Ah ! ah ! me voici donc acculé en cette fameusesalle de torture qui doit être pour moi la fin de tout ! Parle nombril du pape ! M. d’Espinosa avait décidé que j’ypénétrerais, et m’y voici en effet.

Sa physionomie prit cette expression hermétique et glacialequ’elle avait au moment de l’action ; ses lèvres eurent cetimperceptible sourire comme saupoudré de raillerie, et de son œilfroid il étudia plus minutieusement ce lieu patibulaire.

La salle était relativement propre. Jusqu’à hauteur d’homme lesmurs étaient revêtus de plaques de marbre blanc, elle était dalléedu même marbre blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaientdans tous les sens, servaient à l’écoulement du sang des malheureuxsur qui la main de l’inquisiteur s’était appesantie.

Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre ou sur destablettes, une collection complète de tous les instruments detorture en usage – et Dieu sait si l’époque était féconde eninventions de ce genre ! Il y en avait même d’inédits. Pinces,tenailles, masses de fer, couteaux, haches de toutes dimensions etde toutes formes, réchauds, paquets de cordes, instruments bizarreset inconnus, tous les sinistres outils que l’imagination en délirede tortionnaires enragés de souffrances lentes, longues etraffinées, avait pu concevoir, se trouvaient là, rangésméthodiquement et soigneusement entretenus.’

Après avoir jeté un coup d’œil sur ces divers instruments, sedemandant lequel lui était destiné, Pardaillan fit le tour de lasalle.

L’escalier par lequel il avait pénétré là, aboutissait deplain-pied à la salle. Il n’y avait pas de porte. C’était comme untrou noir qui se perdait dans la nuit opaque.

Presque en face de ce trou, trois marches et une porte bardée defer, renforcée de clous énormes, défendue par une serrure et deuxverrous de dimensions extraordinaires.

Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan au cours de safuite éperdue, il n’eût pas manqué d’aller à elle, avec laquasi-certitude de la trouver ouverte.

Mais Pardaillan était logique. Il savait qu’il devait aboutirlà, il savait que cette salle d’horreur était le terme où il devaittrouver la mort. Comment ? Par quel moyen ? Il n’ensavait rien. Mais il l’avait dit lui-même : là était la fin detout pour lui. Pardaillan était donc certain que cette porte étaitbien et dûment cadenassée, et qu’essayer de l’ébranler serait peineinutile. Par là sans doute viendraient le bourreau et ses aides, etqui sait ? peut-être aussi Espinosa, désireux d’assister à sonagonie.

Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d’approcher la porte,de la visiter soigneusement. À quoi bon user ses forces en effortssuperflus ? Sans doute tout à l’heure il aurait besoin detoute sa vigueur pour tenir tête aux assassins.

Instruit par l’expérience, il marchait en sondant le terrain,craignant une surprise ou quelque coup de traîtrise que lesmachinations fantastiques dont il était la victime lui faisaientune nécessité de prévoir et de redouter.

Il choisit dans le tas une lourde masse de fer garnie de pointesacérées ; il prit en outre un couteau à lame courte et large –ceci pour le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se briserdans le choc qu’il devinait imminent.

Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait sans doute aubourreau, le traîna dans un angle, et la rapière au poing, la dagueet le couteau à la ceinture, la masse à portée de la main, ils’assit et attendit en établissant lui-même la situation :

– Ainsi, on ne pourra m’attaquer que de front !… Àmoins que ces murs ne s’écartent d’eux-mêmes pour permettre dem’assaillir par derrière. Ainsi du moins je puis me reposer uninstant… si on m’en laisse le temps.

Combien de temps resta-t-il ainsi ? Des heures peut-être.Tant qu’il avait marché, le feu de l’action, le mouvement,l’inquiétude et l’angoisse l’avaient empêché de songer à la faim.Maintenant qu’il était immobile et relativement tranquille, elle sefaisait impérieusement sentir. Sans doute aussi avait-il la fièvre,car une soif ardente le dévorait et le faisait cruellementsouffrir.

Il n’osait pas se déplacer, n’osait rien entreprendre, paralysépar la crainte d’être saisi par derrière au moment où il s’yattendrait le moins, et ses paupières lourdes s’abaissaient malgrélui et il lui fallait faire des efforts énergiques pour résister ausommeil qui l’envahissait.

Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui vint quepeut-être Espinosa avait conçu cette idée vraiment diabolique de lelaisser mourir de faim et de soif. Cette pensée lui donna lefrisson de la male mort et il fut aussitôt sur pied engrondant :

– Par Pilate et Barrabas ! il ne sera pas dit quej’aurai attendu stupidement la mort sans rien tenter pour l’éviter…Cherchons, mordiable ! cherchons !…

Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte, dontl’aspect formidable l’avait tout d’abord rebuté, et il formula sapensée à haute voix :

– Qui me dit qu’elle est fermée ?… Pourquoi ne pass’en assurer ?

Et en parlant il franchissait les trois marches, il était sur laporte. Les lourds verrous, soigneusement huilés, glissèrentfacilement et sans bruit.

Le cœur lui battait à grands coups dans la poitrine ; ilexamina la serrure. Elle était fermée et bien fermée. Il voyait lepêne épais et massif bien engagé dans la gâche.

Il tira vigoureusement à lui : la porte résista. Elle nefut même pas ébranlée.

Alors il lâcha la serrure pour examiner le chambranle et lagâche. Il étouffa un cri de joie.

Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses têtes rondes.La dévisser n’était qu’un jeu ; les instruments ne manquaientpas dans la chambre pour mener à bien cette opération.

Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit de tournevis,et tout en travaillant il se disait : « Triple brute queje suis ! si j’avais visité de suite cette porte, je seraismaintenant hors d’ici !… Mais aussi, comment medouter… »

Et avec un rire silencieux : « Pardieu ! j’ysuis !… les gens qu’on amène ici sont généralement enchaînéset escortés de gardes… sans cela on n’aurait pas commisl’imprudence de placer aussi maladroitement cette serrure… Espinosaa oublié ce détail… il a oublié que j’ai les mains libres… aussi,j’en profite. »

En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, les deux visétaient arrachées. Au moment de tirer la porte à lui, il s’arrêta,la sueur de l’angoisse au front, et murmura :

– Et si elle est maintenue par des verrousextérieurs ?…

Mais se secouant furieusement, il saisit à deux mains l’énormeserrure et tira à lui : la gâche tomba sur les marches, laporte s’ouvrit.

Pardaillan s’élança avec un rugissement de joie délirante. Ilrespira à pleins poumons. Il ne doutait pas qu’il fût sauvémaintenant.

En effet, il l’avait entendu, Espinosa voulait le forcer àentrer dans la chambre de torture ; là tout devait être fini.Or, pour une cause qu’il ignorait, nul n’était intervenu, oupeut-être Espinosa avait-il réellement pensé à le laisser mourir defaim dans ce cachot.

Or, il était sorti vivant de ce lieu d’horreur qui devait êtreson tombeau ; il n’avait donc plus rien à redouter, lesprécautions et les embûches de l’inquisiteur devaient s’arrêter làoù il devait trouver la mort. Cela lui paraissait très clair,logique, évident. De là la joie puissante qui l’étreignait.

Certes, il n’était pas libre encore, il s’en fallait debeaucoup. Mais maintenant, il en avait la certitude, il n’étaitplus poursuivi par une menace invisible, maintenant il en eût missa main au feu, il marchait sur du certain et du solide. Iln’allait plus, comme précédemment, poussé malgré lui par des voiespréparées avec une habileté infernale, sur un terrain truqué,conduit vers un but précis, pour aboutir à un dénouement régléd’avance. Il était sauvé. Le reste, c’est-à-dire la liberté,viendrait facilement avec du sang-froid – et il avait reconquistout le sien – de l’adresse et de la patience.

Avec un soupir de joie, il murmura :

– Allons, allons, je commence à croire que je m’entirerai !

Il commença par repousser la porte derrière lui et regardaautour de lui. Il se trouvait dans une façon de petit vestibule etil avait en face de lui une porte simplement poussée. Il la tira àlui et entra. Il se trouva alors dans une allée étroite, largementéclairée par un œil-de-bœuf situé tout en haut, à droite.

– Ouf ! s’écria joyeusement le chevalier, voici enfinle ciel !… Morbleu ! j’ai bien cru que je ne le verraisplus.

En effet, ce n’était plus ici le jour tamisé d’un intérieur,c’était la lumière pleine, éclatante, qui pénétrait par là. Le toutétait d’arriver jusque là. Pour ce faire, Pardaillan chercha autourde lui, ce qu’il n’avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu’ilétait par la joie de revoir le ciel et la lumière.

– Oh ! diable ! fit-il en reculant, ce n’est pasgai !

Effectivement, ce n’était pas gai : il était dans un caveaumortuaire.

Il murmura :

– Lieu de sépulture provisoire !…

Surmontant sa répugnance, il se livra à un examen attentif de sanouvelle prison.

Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies toutes les troisde cercueils en plomb.

Sur sa droite, il y avait aussi trois cases, mais une seule,celle du bas, était garnie. Les deux autres béaient, attendant ledépôt funèbre qui devait leur être confié provisoirement.

Mais ce qu’il y avait de bizarre, c’est que ces cases, au lieud’être en maçonnerie, comme cela se pratique généralement, étaienten bois de chêne massif et lourd.

Pardaillan ne s’attarda pas à ce détail. Il eut un riresilencieux et, désignant les deux cases vides :

– Pardieu ! Voilà une échelle toute trouvée pouratteindre cette lucarne.

Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas et se hissajusqu’à la case du haut où il dut s’allonger tout de son long surle ventre.

« Ça n’est pas précisément drôle, mais enfin, je n’ai pasle choix et ce n’est vraiment pas le moment de faire la petitebouche, pensa-t-il. »

L’œil-de-bœuf était coupé par deux barreaux en croix. Pardaillansortit la tête entre les barreaux et regarda. La vue donnait surdes jardins. Il mesura de l’œil la hauteur et eut unsourire :

– Un saut insignifiant.

À droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres ogivalesgarnies de vitraux de couleurs à sujets religieux.

« La chapelle du palais ! pensa Pardaillan. Auxbarreaux, maintenant ! »

Il se recula, se tassa le plus qu’il pût pour allonger le braset tâter les barreaux.

– Ils sont en bois !

Et il se mit à rire de bon cœur. Cette fois il était biendéfinitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se laisser glisser,franchir le mur qu’il voyait là-bas, tout cela ne serait qu’un jeupour lui.

– Mordieu ! soupira-t-il, la vie paraît bonne quand ona vu la mort de si près.

Il était maintenant plein de joie, de force et de courage. Sadélivrance lui paraissait assurée, certaine, et il se voyaitracontant cette fantastique aventure à son ami Cervantès, qui nemanquerait pas de lui jeter à la tête son éternel don Quichotte. Ilvoyait le fin visage de don César, pour qui il s’était prisd’affection, suivre anxieusement toutes les phases de son récit. Ilvoyait encore la mignonne et tant jolie Giralda le regarder avecses grands yeux apitoyés, en se pressant avec effroi contre sonamant.

Et il souriait en évoquant le tableau.

Cependant, il s’agissait maintenant de briser l’obstacle, qui nerésisterait pas longtemps à sa poigne vigoureuse, malgré que saposition ne fût pas pour lui faciliter la besogne.

Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et tirait detoutes ses forces, lorsqu’il sentait que quelque chose montaitdoucement sous lui, pesait sur sa gorge.

Il râla :

– Oh là ! Qu’est ceci ! j’étrangle !… et ilrentra précipitamment la tête.

Au même instant ce quelque chose passa brusquement à un pouce deson visage. Il entendit un bruit sec, comme celui d’un couverclequi se rabat, et il fut plongé dans une obscurité complète.

Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre.

Horreur !

Sa jambe heurta violemment une cloison.

Il voulut reculer, se soulever… Partout, il se heurtait à dubois dur comme du fer… Il se sentait pressé dans des cloisonsépaisses et solides, basses et étroites, dans lesquelles ilrespirait péniblement, serré de toutes parts.

Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.

Il eut un soupir atroce et ferma les yeux en songeant :« Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa !Voici donc le piège final qu’il me tendait et dans lequel j’aidonné tête baissée comme un étourneau ! »

Alors le cercueil pivota lentement sur lui-même et lorsqu’ils’immobilisa, une multitude de petites lumières scintillèrentsoudain devant ses yeux éblouis.

Refoulant à force de volonté l’épouvante qui l’agrippait,Pardaillan chercha d’où venaient ces lumières.

Il vit qu’un petit judas ouvert était ménagé dans l’intérieur desa boîte, à hauteur du visage.

– M. d’Espinosa veut que je voie et que j’entende…Soit, regardons et écoutons.

Et Pardaillan regarda.

Et voici ce qu’il vit :

L’intérieur désert de la chapelle. Le chœur brillamment éclairé.Au milieu de l’allée centrale un catafalque autour duquel brûlaienthuit cierges.

Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillandevina que ce catafalque lui était destiné et qu’on allait porterlà son cercueil.

Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l’ombre ets’approchèrent du cercueil. Et voici ce que Pardaillanentendit :

– On va donc célébrer l’office des morts ?

– Oui, mon frère.

– Pour qui ?

– Pour celui qui est dans ce cercueil.

– L’homme qui a passé par la chambre de torture ?

– La chambre de torture, vous le savez, mon frère, n’estqu’un épouvantail destiné à attirer le condamné dans le caveaudes morts vivants.

Au même instant une cloche se mit à sonner le glas. La porte dela chapelle du roi s’ouvrit à deux battants, et une longue théoriede moines, recouverts de cagoules blanches, tenant d’énormescierges en main, entra, et d’un pas lent et solennel, en silence,vint se ranger devant l’autel.

Derrière les moines à cagoules blanches, d’autres moines àcagoules noires, puis d’autres encore à cagoules jaunes.

Puis le bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer devant lecatafalque.

Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts de cagoulesde toutes les couleurs, qui vinrent se ranger autour du catafalquejusqu’à ce que la petite chapelle fut pleine.

Un prêtre, revêtu des habits sacerdotaux de deuil, monta àl’autel, flanqué de ses desservants et de ses enfants de cœur.

Les mugissements de l’orgue se déchaînèrent, se répandirent envolutes sonores sous les voûtes de la royale chapelle qu’ilsemplirent d’une musique tour à tour plaintive et menaçante.

Alors les moines rassemblés là, en un chœur formidable,entonnèrent le De Profundis.

Et l’office des morts commença.

Pardaillan, fou d’horreur, glacé d’épouvante, secoué du frissonmortel, Pardaillan, vivant, dut assister à son propre office desmorts.

Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et des poingsles parois de son étroite prison.

Mais les sons de l’orgue couvrirent ses appels désespérés. Maislorsqu’il frappait plus fort, les moines, impassibles,mugissaient :

– Miserere nobis… Dies iræ ! Diesilla !

Et quand cet interminable office prit fin, les moines seretirèrent comme ils étaient venus : en procession lente etsolennelle. Les desservants éteignirent les cierges de l’autel.Tout retomba dans le silence et la pénombre. Enfin, autour ducatafalque, faiblement éclairé par quelques lampes d’argent quitombaient de la voûte, il n’y eut plus que les quatre moinesporteurs… Tout n’était pas fini encore…

Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser et un frissond’horreur le parcourut de la nuque aux talons quand il entendit unde ces moines demander, avec une indifférence placide :

– La fosse de ce malheureux est-elle creusée ?

– Il y a plus d’une heure qu’elle est prête.

– Alors dépêchons-nous de le porter en terre, car voiciqu’il est l’heure de souper.

Et Pardaillan sentit qu’on le soulevait, qu’on l’emportait.

Alors, rassemblant toutes ses forces, la bouche collée contre lejudas, il cria :

– Mais je suis vivant !… Sacripants, vous n’allez pasm’enterrer vivant !…

Comme s’ils eussent été sourds, les quatre sinistres porteurscontinuèrent imperturbablement leur route, le cahotantabominablement, n’apportant aucune précaution dansl’accomplissement de leur funèbre et abominable besogne, uniquementpréoccupés qu’ils étaient de se rendre au plus vite auréfectoire.

Si le chevalier pu tirer sa dague, nul doute qu’il ne se fûtpoignardé à ce moment pour s’épargner l’horrible supplice d’êtreenterré vif. Mais il n’était pas muré dans un cercueil ordinaire.Celui-ci était beaucoup plus bas et plus étroit que tout ce qui sefaisait habituellement. Il était, là-dedans, littéralement tassé etpressé. Et malgré tous ses efforts, il ne put parvenir à saisirl’arme libératrice.

Bientôt il sentit un air plus frais caresser son visage qu’iltenait obstinément collé contre le judas. Il se vit au grand air,dans un jardin, et il frissonna :

– Le cimetière !…

Si l’office des morts lui avait paru d’une lenteur mortelle, lamarche vers le trou suprême lui parut s’accomplir avec une rapiditéfantastique. C’est qu’il espérait encore qu’un miracles’accomplirait en sa faveur et il comprenait que lorsqu’il seraitdans le trou, que la terre pèserait sur lui lourde et glaciale,tout espoir de délivrance serait à jamais perdu.

Déjà les porteurs s’arrêtaient.

Il sentit qu’on le posait assez rudement sur un sol meuble.

Il perçut distinctement le glissement des cordes sous lecercueil qui soulevé, glissa doucement et tomba mollement au fondde la fosse.

Une voix de basse tonitrua :

– Requiescat in pace !

Et, les autres, en chœur, répondirent :

– Amen !

Et la terre s’abattit lourdement sur lui avec un bruit sourd quirésonnait jusqu’au plus profond de son être.

Alors Pardaillan s’abandonna. Et avec une résignation où perçaitencore et malgré tout une pointe de raillerie, ilmurmura :

– Cette fois-ci, me voici mort et enterré !

Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps. Presque aussitôtil se ressaisit et recommença à crier furieusement, à talonner lecouvercle à grands coups, à se meurtrir les coudes et les épaulesen s’efforçant de faire éclater les parois.

Combien de temps s’écoula ainsi ?

Des minutes ou des heures ?

Il n’en eut pas conscience.

Et comme pour la centième fois peut-être, s’arc-boutant detoutes ses forces décuplées par le désespoir et la rage, ilessayait de faire sauter le couvercle, tout à coup, au moment où ilrâlait, à bout de forces et de courage, sur une faible poussée del’épaule, le couvercle s’ouvrit comme de lui-même, eût-on dit.

– Mort de tous les diables ! Tripes de tous lessaints ! Par le pied fourchu de Satan ! Par le ventre dema mère ! se soulagea Pardaillan, coup sur coup.

Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d’horreur. Ilrespira à grands coups comme s’il n’eût pu rassasier ses poumons etpassa machinalement sa main sur son front d’où coulaient de grossesgouttes de sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil etregardait autour de lui sans voir, avec des yeux de fou, ne pensantqu’à fuir.

Il ne remarqua pas qu’il était dans un jardin et non dans uncimetière comme il l’avait cru. Il ne remarqua même pas que safosse n’avait presque pas de profondeur et que toute la terre qu’onavait jetée sur lui, à pleines pelletées, s’était, par suite dequelque agencement spécial, éparpillée à droite et à gauche,laissant le cercueil bien dégagé.

Il ne remarqua rien, il ne vit rien… qu’une chose :

C’est qu’il était vivant et libre, qu’il avait de l’air et del’espace devant lui, et que maintenant, enragé de vengeance, ilétait résolu à tordre le cou de ce scélérat d’Espinosa qui avaitcombiné le supplice sans nom qu’on venait de lui infliger, et que,sa bonne rapière au poing, bravant la mousquetade, il se sentaitenfin de force à tenir tête à tous les sbires de l’inquisiteur,fussent-ils légion.

Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l’air frais du soir– la nuit commençait à tomber – ayant retrouvé un peu desang-froid, il escalada lestement la fosse et à pas rudes etallongés, avec cette foudroyante rapidité de décision qu’il avaitdans l’action, il se dirigea droit vers une porte dérobée situéejuste en face de lui.

Arrivé devant la porte, il tira sa rapière, la fit siffler d’unair terrible, et brusquement il ouvrit.

La porte donnait sur une cour occupée militairement par unecompagnie d’hommes d’armes.

Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il seheurta à l’officier de garde commandant la troupe, lequel, en levoyant, s’écria d’un air étonné :

– Monsieur de Pardaillan ! D’où sortez-vousdonc ?

Pardaillan entendit-il ou n’entendit-il pas ? Il ne compritqu’une chose : c’est que l’officier ne cherchait pas à luibarrer le passage.

Il répondit froidement par une autre question :

– Par où sort-on ?

Il crut du moins avoir répondu froidement. En réalité, il hurlasa question d’un air terrible et menaçant, à peu près comme il eûtcrié :

– Place, ou je vous tue !

Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, auhasard, sans savoir, et s’éloigna à grands pas.

L’officier cria à son tour :

– Eh ! monsieur de Pardaillan !… pas parlà !

Et comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner,sans se détourner d’un pouce, l’officier courut après lui, lesaisit par le bras et dit, très poliment :

– Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n’est paspar là qu’on sort… c’est par ici.

Et, du doigt, il désignait la direction opposée.

– Vous dites, monsieur ? hoqueta Pardaillan stupided’effarement, ne sachant s’il rêvait ou s’il était éveillé.

L’officier répondit paisiblement :

– Vous m’avez fait l’honneur de me demander où était lasortie. Je vous fais remarquer que vous vous trompez… La sortie està gauche et non à droite.

– Ah çà ! monsieur, gronda Pardaillan qui se sentaitdevenir fou, vous n’êtes donc pas là pour m’arrêter ? Vousn’avez donc pas ordre de me meurtrir ?

– Quelle plaisanterie, monsieur, fit l’officier ensouriant. J’ai, il est vrai, reçu l’ordre d’arrêter quiconque seprésentera devant moi. Mais cet ordre ne concerne pasM. de Pardaillan, pour lequel, au contraire, on nous aordonné d’avoir tous les égards dus au représentant de S.M. le roi de Navarre.

Le chevalier regarda l’officier jusqu’au fond des yeux. Il vitqu’il était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à sontour l’homme qui lui parlait la tête découverte :

– Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois quej’ai pris la fièvre… là… dans ces couloirs.

– Cela se voit, dit l’officier, toujours souriant etaimable.

Et il ajouta avec un empressement qui paraissaitsincère :

– Désirez-vous que je fasse appeler un médecin de SaMajesté ?

– Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan avec cette exquiseurbanité qui, chez lui, avait tant de prix. Je me sens mieux… Ce nesera rien.

Et à part lui, il murmura entre haut et bas :

– Puisse ma carcasse être dévorée par les chiens si jecomprends rien à ce qui m’arrive !

À ce moment une voix, qu’il reconnut aussitôt, dit aveccalme :

– Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriezsortir comme vous étiez entré ?

– Espinosa ! gronda Pardaillan. Mais d’où sort-ildonc ?

Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi deterre.

Pardaillan s’approcha d’Espinosa jusqu’à le toucher et, les yeuxflamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l’indiced’une colère blanche refrénée à force de volonté, il lui dit enplein visage :

– Vous arrivez à propos, monsieur. Il me semble que nousavons un compte à régler !

Espinosa ne broncha pas. Ses yeux ne se baissèrent pas devantl’éclair qui jaillit des prunelles du chevalier. Avec ce calmeimperturbable qui lui était particulier, il repritpaisiblement :

– Si vous ne m’aviez pas fait l’injure de douter de cetteparole, si vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes,comme vous venez de le faire, un peu tard, vous n’auriez pas vécuces quelques heures de transes mortelles. C’est une leçon que j’aivoulu vous donner, monsieur. En même temps, c’est un avertissement.Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient lesapparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir etdans ma main, comme vous l’avez été dans ce palais.

Et avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorted’intérêt :

– Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l’homme desluttes épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeuxdans les yeux. Mais vous n’entendez rien à ces luttes sournoises ettortueuses, dans l’ombre et les ténèbres. Rentrez chez vous, enFrance, monsieur de Pardaillan ; ici vous serez broyé, etvraiment j’en aurais du regret, car vous êtes un brave.

Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avaitdisparu sans qu’il eut discerné par où ni comment, le laissantébahi de cette disparition soudaine autant que de tout ce quivenait de lui arriver.

Chapitre 17OÙ BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES

Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin.Quand il en sortit, la nuit était venue.

Comme on était en été, à une époque où les jours sont encorelongs, il calcula mentalement qu’il avait dû passer de huit à neufheures à errer dans les couloirs et les souterrains, et sur ceshuit à neuf heures, il en avait bien passé trois ou quatre dans lecercueil.

– Je voudrais bien voir la figure que feraitM. d’Espinosa si on lui infligeait pareil supplice,maugréait-il en s’éloignant à grands pas. La nasse métallique oùm’enferma, l’an passé, la douce Fausta, comparée au séjour que jeviens de faire, était un lieu de délices. Cordieu ! l’horribleinvention ! Comment ne suis-je pas devenu fou ? Est-ilpossible que des êtres humains puissent avoir l’idée d’infliger detels supplices à leurs semblables ?… Décidément, M. monpère avait grandement raison, lorsqu’il me disait :« L’humanité, chevalier, n’est qu’un vaste troupeau de loups.Malheur à l’honnête homme qui s’aventure au milieu de cetroupeau ! Il sera déchiré, dévoré, mis enpièces !… »

Et c’était admirable que cet homme pût garder une telle luciditéd’esprit après une de ces hideuses aventures auxquelles succombentles cerveaux les plus fermes.

Cependant on ne supporte pas impunément de telles secousses sansque le physique s’en ressente un peu. Si Pardaillan, avec cetteforce de caractère qui faisait de lui un être vraimentexceptionnel, avait pu reconquérir assez de calme et de sang-froidpour philosopher non sans ironie, il n’avait pu retrouver avec lamême facilité ses forces épuisées.

Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond desprunelles, et il marchait en titubant comme un homme ivre.

Et tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car lanuit était tout à fait venue, il bougonnait :

– C’est la faim qui m’affaiblit et me fait tituber ainsi.Maître Manuel, la perle des hôteliers d’Espagne, n’aura, je crois,jamais assez de provisions dans son auberge de La Tourpour apaiser la fringale qui me dévore.

Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculerGargantua lui-même.

Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement,il se fût sans doute aperçu que depuis sa sortie du palais quatreombres s’étaient attachées à ses pas et le suivaient à distancerespectueuse avec une patience inlassable.

Mais Pardaillan, nous l’avons dit, ne rêvait pour le moment queripaille et beuverie. La vérité nous oblige à dire qu’il en avaitréellement besoin. Aussi, plus la route lui paraissait longue etpénible, et plus s’allongeait le menu qu’il élaborait dans satête.

Mais si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nousavons pour devoir de renseigner le lecteur, et c’est pourquoi nousle prions de revenir quelques heures en arrière, au moment précisoù Bussi-Leclerc quittait Fausta, bien décidé à occire Pardaillanaprès s’être fait attribuer le commandement des troisordinaires.

Bussi-Leclerc était un maître en fait d’armes dont la réputationétait solidement établie par plus de vingt duels où il avaittoujours blessé ou tué son homme… sans compter ses innombrablesassauts avec tous les maîtres prévôts, spadassins et traîneurs derapière les plus réputés, assauts dont il était toujours sortivainqueur.

Cette réputation de maître invincible, c’était l’orgueil, lagloire, l’honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu’à tout.Pour maintenir intacte cette réputation, il eût sans hésitersacrifié sa fortune, sa situation politique, sa vie et son honneurmême.

Or, cette réputation avait lamentablement sombré le jour oùPardaillan l’avait, comme en se jouant, désarmé devant témoins.

Désarmé ! lui ! Bussi-Leclerc l’invincible ! Ilen avait pleuré de rage et de honte.

Le plus terrible, c’est qu’après avoir subi cette douloureusehumiliation, il avait longuement et savamment étudié la passe dansla solitude de la salle d’armes. Et sûr enfin de tenir à fond lecoup préalablement et victorieusement expérimenté sur tout ce quiavait un nom dans l’art de manier une épée, il s’était àdifférentes reprises mesuré avec son vainqueur – une fois même,dans des conditions étranges et fantastiques, toutes à son avantageà lui, Bussi-Leclerc – et, dans toutes ces rencontres, il s’étaitfait honteusement désarmer.

La dernière mésaventure de ce genre lui était arrivée récemment,en Espagne même, au moment où ayant rejoint Fausta, il s’étaitinopinément heurté à Pardaillan, qu’il avait bravement attaqué. CarBussi était brave, très brave.

Cette mésaventure lui avait été plus douloureuse encore que lesprécédentes, parce qu’à la suite de cette rencontre – la quatrième– qu’il était venu chercher si loin, il avait dû s’avouer lui-mêmeque jamais il n’arriverait à toucher ce diable d’homme qui, parsurcroît, se faisait un malin plaisir de le ménager.

Car Bussi-Leclerc, ne pouvant parvenir à toucher l’infernalPardaillan, en était arrivé à désirer qu’un coup mortel l’étendîtraide sur le carreau, lui, Bussi, préférant la mort à ce qu’ilconsidérait comme un déshonneur.

Pardaillan, c’était donc le déshonneur vivant de Bussilui-même.

– Or puisque Pardaillan – et que la foudre m’écrase àl’instant même si je sais pourquoi ! – s’obstine à ne pas memeurtrir, il faut bien que ce soit moi qui le meurtrisse !rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands pas sa chambre.

« Oui, mais comment l’atteindre ? Chaque fois que jecroise le fer avec lui, mon épée, comme si la carogne trouvait ledésir de montrer sa grâce et sa légèreté, s’envole d’elle-même ets’en va parader dans les nues. C’est à croire que le diable luiprête ses ailes, et au fait… j’y pense… il y aurait de la magielà-dessous que je n’en serais pas étonné. »

Et le brave Bussi, frissonnant à cette pensée d’une interventiondes puissances infernales, content tout de même d’avoir trouvécette explication, qui lui paraissait très sincèrement plausible,de ses multiples défaites, n’en continuait pas moins à cherchercomment il pourrait occire Pardaillan. Et il mâchonnaitfurieusement :

– Tête et ventre ! mort du diable ! il faudra quej’en arrive là, moi, Bussi !

Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foini loi… mais il n’était pas un assassin !

Et c’était la pensée d’un assassinat qu’il traduisait par cesmots : « en arriver là », c’était cela quil’enrageait, qui le faisait verdir de honte et le plongeait dansdes accès de fureur indescriptibles.

– Et pourtant, songeait-il en sacrant et en assénant defurieux coups de poing sur les meubles, pourtant je ne vois pasd’autre moyen.

Et peu à peu cette idée d’un assassinat, contre laquelle il serévoltait, s’insinuait en lui. Il avait beau la chasser, ellerevenait, tenace, tant et si bien qu’il finit pars’écrier :

– Eh bien, soit ! descendons jusque-là s’il lefaut !… Aussi bien, il ne m’est plus possible de continuer àvivre ainsi, et tant que cet homme vivra, la pensée de mondéshonneur m’assassinera de rage ! Allons !…

Et tout en se couvrant d’injures et d’invectives, tout en sechargeant lui-même d’imprécations à faire frémir tout un corps degarde, il ceignit son épée et sa dague, s’enveloppa dans sonmanteau, et à grands pas, en maugréant toutes sortes de jurons etde malédictions, il s’en fut chercher les trois ordinaires qu’ilemmena incontinent.

Il était environ sept heures du soir lorsqu’ils arrivèrent àl’Alcazar, où Bussi s’informa.

– Je ne crois pas que M. l’ambassadeur de S.M. le roi de Navarre soit sorti, lui répondit l’officier qu’ilinterrogeait.

Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea :« Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besognefaite ? Si pourtant le maudit Pardaillan était proprementoccis dans quelque recoin du palais !… Je n’en serais pasréduit à un assassinat, moi, Bussi ! »

Frémissant d’espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tousquatre se blottirent dans une encoignure de la place qu’on appelleaujourd’hui plaza del Triumfo, et ils attendirent. Leur attente nefut pas longue. Un Peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut lechagrin de voir Pardaillan bien vivant traverser la place entitubant, ce qui arracha une imprécation à Bussi quigrinça :

– Par les tripes de messire Satan ! non seulement cepapelard d’Espinosa l’a laissé échapper, mais encore il me semblequ’il l’a traité magnifiquement, car l’infernal Pardaillan meparaît avoir bu copieusement !

Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puisils se lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons,se faufilant sous les arcades, se tapissant dans lesencoignures.

Plus d’une fois déjà ils auraient pu l’assaillir et lesurprendre avec des chances de succès. Mais Bussi-Leclerc manquaitde résolution. Quoi qu’il en eût et malgré qu’il se couvritlittéralement d’injures variées et d’exhortations forcenées, ilhésitait toujours à frapper par derrière, et lorsqu’enfin il allaitagir, il constatait, non sans une secrète satisfaction quel’occasion était momentanément perdue.

Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l’objet,le chevalier s’était engagé sur les quais, lieu propice, s’il enfût, à l’exécution d’un mauvais coup. On eût pu croire qu’ilcherchait à faciliter la besogne des assassins. La vérité est quenouveau venu dans la ville, ne connaissant que ce chemin, que luiavait indiqué Cervantès, Pardaillan, avec son habituelleinsouciance du danger, n’avait pas cru devoir se mettre à larecherche d’un chemin plus sûr.

D’ailleurs il enrageait de faim et de soif et n’aspirait qu’às’asseoir au plus tôt devant une table plantureusement garnie. Dèslors, à quoi bon perdre du temps par des voies inconnues.

Or, comme il allait d’un pas qui se faisait plus ferme et plusassuré le long des quais encombrés et déserts, une ombre, surgied’un coin sombre, se dressa devant lui, et une voix glapitlamentablement :

– Por Christo crucificado, una limosna ! (Lacharité, au nom du Christ crucifié !)

Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu,se fût prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n’avait pasles idées préconçues de tout le monde. Dans ce cas particulier,nouvellement échappé, comme par miracle, à une mort affreuse, ileût considéré comme une mauvaise action de ne pas soulager unemisère, si anormales que fussent les conditions dans lesquelleselle se présentait à lui.

Il se fouilla donc vivement. Mais ce faisant, par une habitudedevenue chez lui comme une seconde nature, il étudiait d’un coupd’œil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne.

Ce mendiant, quoi qu’il se tînt courbé humblement, paraissaittaillé en athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rudetignasse lui couvrait le front, cependant que le bas du visageétait enfoui sous un épaisse barbe noire, inculte.

Il sembla au chevalier qu’il avait déjà vu quelque part ces yeuxfuyants. Mais ce ne fut qu’une impression vague et fugitive. Cettephysionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui etil tendit une pièce d’or au mendiant ébloui qui se courba jusqu’àterre en égrenant tout un chapelet de bénédictions.

Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vaguecompassion.

Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressabrusquement.

Sa face humble et implorante l’instant d’avant paraissaitmaintenant terrible. Ses yeux étincelaient d’une joie sauvage etses lèvres avaient ce rictus du fauve couvant sa proie. Son bras seleva dans un geste foudroyant, et une lame courte, large, acérée,jeta dans la nuit une lueur blafarde.

Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu – gestemortel – du mendiant. Ils s’immobilisèrent, se tapirent dansl’ombre, témoins muets et haletants du meurtre qui allaits’accomplir sous leurs yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès dejoie délirante, hoqueta :

– Mort du diable ! s’il nous débarrasse de Pardaillan,la fortune de ce mendiant est faite !

Au même instant, le chevalier pensait :

– Où diable ai-je vu ces yeux-là ?… Et cettevoix !… Il me semble l’avoir entendue déjà !…

Et, machinalement, il se retourna.

Le bras armé du mendiant ne retomba pas. Il se courba plus basque jamais et nasilla éperdument :

– Mil gracias, señor !… Muchas gracias,señor !… (Grand merci, seigneur !)

Pardaillan n’avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussantles épaules et murmura à part lui :

– Bah ! tous ces mendiants se ressemblentici !

Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda :

– Brute !… Il le laisse échapper !

Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse,résolu à faire payer la déconvenue qu’il venait d’éprouver par unemagistrale correction appliquée en passant au trop maladroitmendiant.

Mais il eut beau regarder et chercher dans l’ombre, le mendiantavait disparu comme par enchantement.

Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l’Or ets’était engagé dans la rue étroite et sombre où était situéel’auberge de la Tour, dont il apercevait, non loin de là, leperron, faiblement éclairé de l’intérieur.

– Il faut en finir ! grogna Bussi-Leclerc au paroxysmede la rage.

Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, ladague au poing, allait de ce pas souple et silencieux qu’ont lesgrands félins à l’affût. Quelques pas encore le séparaient del’homme qu’il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la daguelevée, il franchit d’un bond la distance en rugissant :

– Enfin ! je te tiens !

À cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans lesilence de la nuit :

– À vous, monsieur de Pardaillan ! Prenezgarde !

Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui lefit trébucher dans son élan. De son côté, Pardaillan s’était jetébrusquement de côté, en sorte que le coup, au lieu de l’atteindreentre les deux épaules, ne fit que l’effleurer au bras.

En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier etle couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cetintrépide défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitiérailleur, et murmura en dégainant, sans se presser :

– Don César !

El Torero, car c’était bien lui qui venait d’arriver si fort àpropos pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avecune anxiété qui toucha profondément le chevalier :

– Vous n’êtes pas blessé, monsieur ?

– Non, mon enfant, rassurez-vous, fit doucement lechevalier.

– Par la Trinité sainte ! j’ai eu peur, monsieur, ditdon César.

Et il se mit à rire de bon cœur.

Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline,qui s’étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l’épée haute.Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé roulersur les cailloux pointus qui pavaient la rue, se relevait ensacrant comme un païen et tous quatre ils chargèrent avecensemble.

Pardaillan, dès qu’il s’était trouvé l’épée à la main, enprésence d’un danger matériel, bien défini, avait instantanémentretrouvé toute sa vigueur et surtout ce calme et ce sang-froid quile faisaient si redoutable dans l’action.

Il avait du premier coup d’œil reconnu à qui il avait affaire,et en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à donCésar :

– Adossons-nous contre cette maison… Ces braves ne serontpas tentés de nous prendre par derrière.

La manœuvre s’accomplit avec promptitude et décision et lorsqueles quatre foncèrent ils trouvèrent deux pointes longues et acéréesqui les reçurent sans faiblir.

Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des troisordinaires et de Bussi écumant. L’intervention soudaine et imprévuede don César faisait avorter piteusement leur coup. Il ne pouvaitplus être question d’atteindre Pardaillan, et bien qu’ils fussentquatre contre deux, ils se sentaient en infériorité.

En effet, les séides de Fausta n’ignoraient pas que Pardaillan,à lui seul, était parfaitement de force à les battre tous lesquatre réunis. Ils savaient qu’ils ne pouvaient l’avoir que par uncoup de traîtrise.

Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes etleur faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pourcomble, voici qu’un inconnu, tombé ils ne savaient d’où, venaitbravement seconder les efforts de celui qu’ils croyaient tenir. Etle pis est que cet inconnu de malheur paraissait manier son épéeavec une maîtrise incontestable. C’était vraiment jouer demalheur.

Non seulement Pardaillan leur échappait du coup, mais encore ilsauraient bien du mal à sauver leur peau, car il était évident quePardaillan n’allait pas les ménager. Au bout du compte ils setrouvaient pris alors qu’ils croyaient prendre.

Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme unéclair le cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ilsétaient braves, somme toute, comme leur amour-propre se trouvaitengagé, pas un instant la pensée ne leur vint d’abandonner lapartie et ils attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer trèshonorablement de ce mauvais pas ou à y laisser leur peau.

Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait :

– Bonsoir, messieurs !… Vous voulez donc me meurtrirun peu ?

– Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit,d’ailleurs paré avec une remarquable aisance, monsieur, nous vousavons averti pas plus tard que ce matin.

– C’est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sansnulle raillerie, je me souviens… Je me souviens même si bien que,vous le voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommesqui se sont comportés si galamment avec moi ce matin même.

En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisaithurler Bussi, rouge de honte, étranglant de fureur, Pardaillan nerendait aucun coup. Il avait l’œil à tout ; son épée, quiparaissait animée d’une vie intelligente, se trouvait partout à lafois, mais c’était pour parer comme en se jouant et non pourattaquer. Et cela ne lui suffisant pas encore, après s’être renducompte que don César était un second digne de lui, il lui disait desa voix mordante :

– Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, cesont de braves gentilshommes.

Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, secontentait de parer, couvert d’ailleurs par l’épée étincelante etmagique du chevalier qui trouvait moyen de parer même les coupsdestinés à son second qui, sans lui, eût été touché à deux reprisesdifférentes.

Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pasmême l’avoir vu.

Ils étaient près du patio de l’auberge. Au bruit, la portes’était ouverte, Cervantès était apparu dans l’entrebâillement. Ilavait mis tout de suite l’épée à la main et avait voulu se rangerauprès de ses deux amis, mais le chevalier l’avait cloué sur placeen disant paisiblement :

– Ne bougez pas, cher ami… Ces messieurs seront tôtlassés.

Et Cervantès, qui commençait à connaître Pardaillan, n’avait pasbougé. Mais il gardait l’épée à la main, prêt à intervenir à lamoindre défaillance.

Et, à la lueur de la lune, sous un ciel constellé d’étoiles,Manuel, l’hôtelier, et des consommateurs accourus derrièreCervantès assistèrent effarés à ce spectacle fantastique de deuxhommes – d’un seul homme eût-on aussi bien pu dire, tant l’épée dePardaillan se multipliait, était à tout et partout à la fois –tenant tête à quatre forcenés, hurlant, jurant sacrant, bondissant,frappant à droite, à gauche, de la pointe, du revers des coupsfurieux, imperturbablement parés, jamais rendus.

Et s’adressant toujours à Chalabre, Sainte-Maline etMontsery :

– Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quandvous serez fatigués, nous arrêterons. Remarquez toutefois que jepourrais en finir tout de suite en vous désarmant l’un aprèsl’autre. Mais ceci est une honte que je ne veux pas infliger à degalants hommes tels que vous.

Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, encontinuant cet étrange combat, avaient compté que Pardaillanfinirait par se piquer au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dèsqu’ils virent qu’ils s’étaient trompés et que leurs adversairess’obstinaient sans que rien pût les faire changer d’attitude, leurardeur se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, quiétant le plus jeune était toujours le plus primesautier dans sesmouvements, abaissa son épée en disant :

– Mordiable ! je ne saurais continuer la lutte dansces conditions.

Et il rengaina sans attendre l’assentiment de sescompagnons.

Comme s’ils n’eussent attendu que ce signal, Chalabre etSainte-Maline firent de même, et s’inclinant galamment :

– Nous rougirions de nous obstiner, fit Sainte-Maline.

– D’autant que cela pourrait aller longtemps ainsi, ajoutaChalabre.

Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il réponditgravement :

– C’est bien, messieurs.

Alors, alors seulement, il parût apercevoir Bussi qui nedésarmait pas, lui, et écartant d’un geste don César, il marchadroit à l’ancien gouverneur de la Bastille. Et tandis qu’ilavançait avec un calme terrible, parant toujours, Bussi reculait.Et en reculant, Bussi, les yeux exorbités fixés sur les yeux dePardaillan, y lisait le sort qui l’attendait, et dans son esprit endélire, il clama :

– Ça y est !… Il va me désarmer encore…toujours !…

Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien aumonde ne saurait lui épargner cette dernière humiliation qu’ilsentit son cerveau chavirer. Il eut autour de lui ce regardangoissé de la bête aux abois. Brusquement il baissa la pointe desa rapière et râla dans un sanglot atroce :

– Pas ça ! pas ça !… Tout, hormis ça !…

Alors Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n’aimaient pasBussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoureindomptable, virent avec une émotion poignante le spadassin jeterlui-même son épée à toute volée derrière lui et se ruer têtebaissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en hurlantdésespérément :

– Tue-moi !… Mais tue-moi donc !

Si Pardaillan n’avait écarté précipitamment son fer, c’en étaitfait de Bussi-Leclerc.

Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper,Bussi-Leclerc, comme un fou, s’arracha les cheveux, se meurtrit lafigure à coups d’ongles et criant :

– Oh ! démon ! il ne me tuera pas !…

Pardaillan s’approcha de lui jusqu’à le toucher, et avec unaccent où il y avait plus de tristesse que de colère :

– Non, je ne vous tuerai pas, Jean Leclerc.

Et Bussi se mordit les poings jusqu’au sang, car en l’appelantLeclerc tout court Pardaillan lui infligeait encore une humiliationcuisante. On sait, en effet, que le maître d’armes s’appelaitLeclerc simplement, et que, de son autorité privée, il avait ajoutéà son nom celui de Bussi, en mémoire du fameux Bussi d’Amboise. Or,Jean Leclerc, devenu Bussi-Leclerc, tenait essentiellement à cequ’on lui donnât ce nom qu’il se targuait, non sans orgueil,d’avoir illustré – à sa manière. Et s’il acceptait encore qu’onl’appelât Bussi, en revanche il ne tolérait pas qu’on l’appelâtLeclerc.

Pardaillan, impassible, reprit :

– Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j’en auraisle droit… À chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer.Moi, j’ai toujours agi sans haine avec vous… Je me suis contenté deparer vos coups et de vous désarmer, ce que vous ne pouvez mepardonner. Je vous ai connu geôlier et j’ai été votre prisonnier.Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire arrêter, sachantque ma tête était mise à prix. Aujourd’hui, vous avez descendu unéchelon de plus dans l’ignominie[18] et vousavez voulu m’assassiner, lâchement, par derrière. Oui, certes,j’aurais le droit de vous tuer, Jean Leclerc !

– Mais tue-moi donc ! répéta Bussi affolé.

Pardaillan secoua la tête et, froidement :

– Je comprends votre désir, dit-il, mais ce serait vraimenttrop simple… et au surplus je ne suis pas un assassin, moi !Mais pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi quine vous ai jamais rien fait… si ce n’est d’exercer vos jambes… j’aidroit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Orma vengeance, la voici : je vous fais grâce, Leclerc… Maissachez-le bien, si vous aviez eu le courage d’affronter mon fer, sivous m’aviez combattu loyalement, vaillamment, comme ungentilhomme, cette fois-ci je ne vous eusse pas désarmé etpeut-être même vous eussé-je fait la grâce de vous toucher… Maisvous vous êtes désarmé vous-même. Leclerc, vous vous êtes dégradévous même… Restez donc ce que vous avez voulu être.

Bussi fit entendre un râle étouffé et se boucha les oreillesavec ses deux poings, pour ne plus entendre la voix implacable quireprenait :

– Allez donc, Leclerc, je vous fais grâce de la vie, àseule fin que vous puissiez vous répéter votre vie durant :après avoir été geôlier et pourvoyeur de bourreau, Leclerc s’estravalé au rang d’assassin. Après s’être fait assassin, Leclercs’est jugé indigne de croiser le fer avec un gentilhomme et s’estdésarmé lui-même. Allez !

Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, maisBussi-Leclerc en avait entendu plus qu’il n’en pouvait supporter.Bussi-Leclerc, qui s’était jeté courageusement sur le fer dePardaillan ne put endurer plus longtemps le supplice de ces injuresdébitées posément, d’une voix presque apitoyée. Il prit sa tête àdeux mains et, se martelant le front à coups de poings furieux, ils’enfuit en hurlant comme un chien qui hurle à la mort.

Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les troisordinaires, pâles et raides d’émotion contenue :

– Messieurs, fit-il en saluant de son geste le plusgracieux, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu,ce matin, la généreuse pensée de m’offrir vos services, je n’ai pasvoulu, ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que jepouvais le faire. Mais, ajouta-t-il, d’un ton plus rude et enfronçant le sourcil, mais n’oubliez pas que je me crois dégagéenvers vous maintenant… Évitez, messieurs, de vous heurter à moi…N’ayant plus de raison de vous ménager, je me verrais contraint devous meurtrir, ce dont j’aurais du regret, croyez-le bien.

Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissementprofond cet homme extraordinaire qui, attaqué à l’improviste partrois braves, lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osaitleur dire en face, sans forfanterie, comme la chose la plusnaturelle du monde, qu’il n’avait pas voulu les tuer. Et ce quiredoubla leur ébahissement, ce fut de voir ces trois bravesaccepter ces paroles sans protester et comme l’expression de laplus rigoureuse vérité, car ils se contentèrent de saluergracieusement.

– Nous reconnaissons volontiers que vous avez agi de fortgalante façon avec nous, dit Sainte-Maline.

– Trop galamment même, ajouta Chalabre, car vous ne nousdevez rien, monsieur, quoi qu’il vous plaise de dire.

– Quant à ne plus nous heurter à vous, je crains fort,monsieur, que nous ne puissions vous donner satisfaction sur cepoint, dit Montsery en montrant ses dents blanches dans unsourire.

– Dis plutôt, Montsery, qu’il est certain que nous nousrencontrerons encore, monsieur et nous, puisque, aussi bien, nousne sommes venus en Espagne que dans cette intention.

Pardaillan écoutait très gravement, en approuvant de la tête, etSainte-Maline ajouta encore :

– Croyez bien, monsieur, que nous ferons de notre mieuxpour vous épargner le regret de nous tuer.

– Ajoute, Sainte-Maline, que si M. de Pardaillanveut bien nous dire qu’il éprouverait un certain regret à nousenlever la vie, nous serions, nous, franchement désolés de laperdre, conclut Montsery.

Et ils éclatèrent de rire.

– Au revoir, monsieur de Pardaillan !

– Nous vous laissons le champ libre.

– À vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujoursgrave.

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras ets’éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsiqu’il était de bon ton pour des mignons.

Pardaillan, demeuré immobile, entendit encore :

– Mordieu ! la piteuse figure que faisait le brave desbraves, railla férocement une voix qu’il reconnut pour être cellede Montsery.

Puis il n’entendit plus rien. Alors il poussa un soupirmélancolique, haussa les épaules, et prenant le bras de donCésar :

– Allons souper, dit-il en l’entraînant vers l’auberge. Ilme semble que vous devez avoir faim.

Chapitre 18DON CRISTOBAL CENTURION

Comme bien on pense, Pardaillan trouva l’hôtellerie sens dessusdessous. Manuel, l’hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, toutle monde, au bruit de la bataille, s’était empressé d’accourir etavait assisté à toute la scène. Les fenêtres des maisons voisineselles-mêmes s’étaient prudemment entrebâillées pour permettre auxhabitants de regarder. D’ailleurs il faut rendre justice à cesbadauds : nul ne songea un instant à intervenir, soit pourprêter main-forte aux deux hommes qui en tenaient quatre enrespect, soit pour essayer de les séparer.

Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on sehâtait de le servir avec égards. Mais ce soir-là il ne puts’empêcher de sourire en voyant avec quelle célérité le personnelde l’auberge de la Tour, patron en tête, s’empressait de prévenirses moindres désirs.

– Mon cher hôte, avait-il dit en rentrant, voici monsieurqui enrage de faim et de soif. Donnez-nous ce que vous voudrez,mais pour l’amour de Dieu, faites vite !

En un clin d’œil, la table avait été dressée dans le coin lemieux abrité du Patio, abondamment garnie de mets propres àaiguiser l’appétit, tels que : olives vertes, piments rouges,marinades diverses, saucissons et tranches de porc froid – menushors-d’œuvre destinés à tromper la faim, flanqués d’un nombreimposant de flacons vénérables, aux formes diverses, proprementalignés en bataille, le tout d’un aspect fort réjouissant… surtoutpour un homme qui, enterré vivant, avait pu penser que jamais plusil ne lui serait donné de se délecter à si appétissantspectacle.

Bien entendu, pendant ce temps, l’hôte, rué à ses fourneaux,s’activait en conscience et se disposait à envoyer l’omelette bienmordorée, les pigeons cuits à l’étouffée, les côtes d’agneaugrillées sur des sarments bien secs, plus quelques bagatelles commepâtés divers, tranches de venaison, truitons frits, arrosés d’unjus de citron, ce, en attendant la pièce rare, la grande nouveauté,le régal du jour, importé d’Amérique et vulgarisé par des pèresjésuites, savoir : un magnifique dindonneau farci et cuit à labroche devant un feu bien vif[19] . Enfin,pour couronner dignement le tout : le régiment des marmelades,compotes, gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagné del’escadron des flans, tartes, échaudés, oublies renforcés par lesfruits frais de la saison.

Tandis que le personnel de l’hôtellerie s’activait à sonservice, Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d’ungeste Cervantès et don César, vida la sienne d’un trait, la remplitet la vida une deuxième fois, et, en reposant la coupe sur latable :

– Ah ! morbleu ! cela fait du bien !…dit-il. Ce vin d’Espagne vous réchauffe le cœur et, par mafoi ! j’en avais besoin.

– En effet, dit Cervantès qui l’observait avec uneattention soutenue, vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému…Je ne pense pourtant pas que ce soit le combat que vous venez desoutenir qui vous ait ainsi frappé… Il y a certainement autrechose.

Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantès en face,sans répondre. Puis, haussant les épaules :

– Asseyez-vous là, dit-il en s’asseyant lui-même, et vousici, don César.

Sans se faire autrement prier, Cervantès et don César prirentplace sur les sièges que leur indiquait le chevalier. S’adressant àdon César et faisant allusion à son intervention qui l’avaitpréservé du coup de poignard de Bussi :

– Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n’aimez pas, àce que je vois, laisser traîner longtemps une dette derrièrevous.

Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton etl’air affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour lesparoles elles-mêmes. Et avec cette franchise et cette loyauté quiparaissaient être le fond de son caractère, il réponditvivement :

– Ma bonne étoile m’a fait arriver à point pour vous éviterun mauvais coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte enversvous ; au contraire, me voici à nouveau votre débiteur.

– Comment cela, monsieur ?

– Eh ! monsieur, n’avez-vous pas paré pour moiplusieurs coups qui m’eussent indubitablement atteint… si vousn’aviez veillé sur moi !

– Ah ! fit simplement Pardaillan, vous avez remarquécela ?

– Nécessairement, monsieur.

– Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froiddans l’action, ce dont je vous félicite vivement… C’est une qualitéprécieuse qui vous rendra service dans l’avenir.

Et changeant de sujet, brusquement :

– Maintenant, si vous m’en croyez, attaquons toutes cesvictuailles qui doivent être succulentes, si j’en juge par leurmine, fort appétissante, ma foi. Nous causerons en mangeant.

Et les trois amis commencèrent bravement le massacre desprovisions accumulées devant eux.

* * * * *

Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un longjeûne, les fatigues et les émotions d’une journée si bien remplie,il nous faut revenir pour un instant à un personnage dont les faitset les gestes sollicitèrent notre attention.

Nous voulons parler de cet étrange mendiant qui, enreconnaissance d’une aumône royale que lui avait généreusementfaite le chevalier de Pardaillan, n’avait rien trouvé de mieux quede le menacer de son poignard, par derrière, et s’était soudainévanoui pendant que Bussi-Leclerc le cherchait dans l’ombre, avecl’intention peu charitable, mais bien arrêtée, de lui infliger unecorrection soignée.

Le mendiant, qui d’ailleurs ne soupçonnait nullement la menacesuspendue sur sa tête, s’était tout simplement glissé entre lesmarchandises qui encombraient le quai, avait gagné une desnombreuses ruelles qui aboutissaient au Guadalquivir, et s’étaitélancé en courant dans la direction de l’Alcazar.

Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot depasse et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle,sans paraître autrement surprise, s’effaça respectueusement.

Le mendiant, d’un pas délibéré, s’engagea dans le dédale descours et des couloirs, qu’il paraissait connaître à fond, etparvint rapidement à la porte d’un appartement à laquelle il frappad’une manière spéciale. Un grand escogriffe de laquais vint luiouvrir aussitôt, et sur quelques mots que le mendiant lui dit àl’oreille, il s’inclina avec déférence, ouvrit une porte ets’effaça.

Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambreétait celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, pluscommunément appelé Barba-Roja, lequel, présentement, le bras droitentouré de bandes et de compresses, se promenait rageusement, enproférant d’horribles menaces à l’adresse de ce Français, cePardaillan de malheur, qui lui avait presque démis un bras.

Au bruit, Barba-Roja s’était retourné. En voyant devant lui uneespèce de mendiant sordide, il fronça terriblement les sourcils, etdéjà s’apprêtait à foudroyer l’impudent quémandeur, lorsque celui,saisissant son épaisse barbe noire, arracha d’un tour de mainladite barbe qui lui couvrait le bas de la figure et la tignassequi lui tombait jusqu’aux yeux.

– Cristobal ! s’exclama Barba-Roja. Enfin, tevoilà !

Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui queBarba Roja venait d’appeler Cristobal, le familier qu’il avaitdélicatement jeté hors du patio le jour de son arrivée àl’hôtellerie de la Tour.

Qu’était-ce donc que ce Cristobal ? Le moment nous paraîtvenu de faire plus ample connaissance avec lui.

Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bacheliercomme il y en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune,vigoureux, intelligent, instruit, il avait résolu de faire sonchemin et d’arriver à une haute situation. C’était plus facile àdécider qu’à réaliser. Surtout lorsqu’on ne se connaît plus de pèreni de mère et qu’on a été instruit et élevé que par la charité d’unvieux brave homme d’oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dansun royaume où prêtres et moines sont légion.

Il commença d’abord par se décharger de ces vains scrupules quisont l’apanage des sots et la pierre d’achoppement de toutambitieux fermement résolu à réussir. L’opération se fit avecautant plus de facilité que les susdits scrupules, on peut lecroire, n’encombraient pas précisément la conscience du jeuneCristobal Centurion. Devenu plus léger il n’en demeura pas moins cequ’il était avant, pauvre à faire pitié au Job de biblique mémoire.Mais comme les efforts louables qu’il avait faits pour détester saconscience méritaient somme toute une récompense, le diable la luidonna en lui suggérant l’idée d’alléger son vieux curé d’oncle dequelques doublons que le brave homme avait parcimonieusementéconomisés en se privant durant de longues années, et qu’il avaitprécautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûrepourtant que le jeune drôle ne la découvrit après de longues etpatientes recherches.

Comme tout bon Castillan, il se prétendait de famille noble, etsans doute l’était-il, pourquoi pas ? Mais il est de faitqu’il eût été fort empêché de produire ses parchemins si quelqu’unse fût avisé de les lui demander.

Muni de ce maigre pécule, subtilement emprunté à la prévoyanceavunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don CristobalCenturion, se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelquepuissant protecteur. Ceci était dans les mœurs de l’époque. Il yavait en ce temps un don Centurion que Philippe II venait de créermarquis de Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinentune parenté indéniable – du moins elle lui parut telle – avec ceriche seigneur. Cristobal s’en fut le trouver tout droit et réclamade lui l’assistance que tout seigneur en faveur à la cour doit à unparent pauvre et obscur. Le marquis de Estepa était un de ceségoïstes comme il y en a malheureusement trop. Il demeuraintraitable. Et non seulement ce mauvais parent ne voulut rienentendre, mais encore il déclara tout net à son infortuné homonymeque s’il s’avisait encore de se réclamer d’une parenté que lui,marquis de Estepa, s’obstinait à nier contre toute évidence, il nese gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens à seule finde lui montrer péremptoirement qu’un Centurion obscur et sans lesou ne saurait raisonnablement être le parent d’un Centurion richeet marquis, et si la bastonnade ne suffisait à le convaincre, Dieumerci ! le marquis avait assez de pouvoir pour faire jeterdans quelque cul de basse-fosse l’importun Cristobal.

La menace des coups de bâton produisit une impression péniblesur don Cristobal Centurion. La menace d’un internement quirisquait fort de durer autant que durerait sa vie lui dessilla lesyeux, et il s’aperçut alors qu’il s’était trompé et qu’en effet leseigneur marquis n’était pas de sa famille. Il renonça donc àréclamer une assistance qu’on avait le droit de lui refuser,puisque, en conscience, il n’y avait aucun droit.

Durant quelques années, il continua de vivre, ou, pour mieuxdire, de mourir lentement de faim, du produit vague de non moinsvagues besognes.

Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis ilse fit détrousseur de grands chemins et il apprit à manier nonmoins noblement le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses surla manière de se servir convenablement d’à peu près toutes lesarmes en usage à l’époque, il mit généreusement ses talents à ladisposition de ceux qui ne les possédaient point ou, les ayant,manquaient du courage nécessaire à leur emploi, et moyennant unehonnête rétribution, il vous délivrait de quelque ennemi acharné ouvengeait une offense mortelle, un honneur outragé.

Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il étaitd’ailleurs merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant enphilosophie, en théologie et en procédures de toutes sortes. Etpour varier ses occupations et en même temps accroître quelque peuses maigres ressources, entre un coup de poignard et unearquebusade, il donnait une leçon à celui-ci, passait une thèsepour le compte de celui-là, écrivait un sermon pour le compte detel prédicateur, voire de tel évêque à court d’éloquence, ou encorerédigeait les attendus de tel magistrat ou, indifféremment, lesplaidoiries de tel avocat.

C’était en résumé un spécimen assez rare, même à une époquepourtant fertile en phénomènes de tous genres : moitié bravoet moitié prêtre.

Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d’enfance –ce qu’il appelait : fouiller dans ses papiers de famille – ilse rappela qu’une de ses arrière-cousines avait, autrefois, épouséle cousin de l’arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnageconsidérable, promu à l’honneur de veiller directement sur lesjours de Sa Majesté Catholique et d’exécuter à la douce ceux que lahaine du roi lui désignait lorsqu’elle ne pouvait les atteindreouvertement, au grand jour.

Don Centurion se dit que ce coup-ci, sa parenté était claire,évidente, palpable, et que l’illustre Barba-Roja – qui, sommetoute, faisait en haut de l’échelle sociale, et pour le compte duroi, ce que, lui, Centurion faisait en bas, pour le compte de toutle monde – ne pouvait manquer de le comprendre et de le bienaccueillir.

Il se trouva qu’en effet Barba-Roja comprit admirablement leparti qu’il pourrait tirer d’un sacripant instruit et vigoureux,décidé à tout, capable de tenir tête au casuiste le plus subtil,capable d’en remontrer au légiste le plus madré, et, en même temps,capable de diriger et exécuter adroitement un coup de main oùl’emploi de la force devenait nécessaire.

Il lui apparut que pour l’exécution de certaines expéditionsmystérieuses qu’il entreprenait de temps en temps, soit pour lecompte du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui luitombait du ciel serait le lieutenant idéal qu’il n’aurait jamaisosé espérer. Sans compter que ce second providentiel se doubleraitd’un conseiller avisé, capable de le diriger sûrement dans letaillis, inextricable pour lui, des affaires d’État, civiles,militaires ou religieuses – religieuses surtout – dans lequel ilrisquait à chaque instant de trébucher et de se casser lesreins.

Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voirbien accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et sonnouveau cousin le fit entrer d’emblée à la General Inquisicionsuprema avec des appointements qui, pour si modestes qu’ilsfussent, n’en parurent pas moins mirifiques au bravo habitué depuislongtemps à vivre de longs jours avec quelques réaux, Dieu saitcombien péniblement gagnés !

Au moment où nous le présentons au lecteur, don Centurion, fortbien vu de ses chefs, qui avaient pu apprécier ses divers mérites,était en passe de faire doucettement son chemin et il se tâtaitpour savoir s’il resterait laïque et se ferait résolument homme deguerre, ou s’il entrerait dans les ordres, ce qui pouvait luipermettre d’aspirer à tous les emplois, y compris celui de grandinquisiteur qu’il entrevoyait confusément dans ses rêves, sans oserencore se l’avouer à lui-même.

Au fond, il penchait pour cette dernière solution, car s’ilétait devenu homme d’action, par éducation première il avait gardéune prédilection marquée pour l’étude. Et ce bravo, qui maniait lepoignard avec une maîtrise incomparable, avait gardé les manièrespapelardes et onctueuses d’un homme d’église, habile à dissimuler,prompt à se courber humblement devant plus fort que lui, quitte àse redresser avec arrogance devant un plus faible, rancunier ethaineux, mais capable de refouler sa haine durant des années.

Dans de telles conditions, dire que don Centurion était toutdévoue à Barba-Roja serait quelque peu exagérer.

Une fois pour toutes il s’était débarrassé de tout sentimentencombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Maiss’il n’avait aucune reconnaissance pour son bienfaiteur, il étaittrop intelligent pour n’avoir pas compris que tant qu’il ne sesentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il luifaudrait s’appuyer sur quelqu’un de puissant. Ainsi compris, sondévouement pour son cousin était réel et profond puisque entravaillant pour son protecteur il travaillait pour lui-même.

Ah ! si quelqu’un de plus puissant s’était offert àl’employer, il n’eût pas hésité à lâcher et au besoin à trahirodieusement le confiant Barba-Roja. Mais comme nul ne songeaitencore à se l’attacher, il restait momentanément foncièrementattaché à son cousin. Tiens ! en se dévouant aveuglément pourcette brute, n’était-ce pas pour son propre avenir qu’iltravaillait ?

Tel était l’homme qui venait d’entrer chez Barba-Roja au momentoù le molosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauveen cage, gardant une sombre rancune de sa récente défaite,proférant des menaces terribles à l’adresse de celui qui lui avaitinfligé cette double humiliation de le battre, lui, Barba-Roja, lefort des forts, devant qui chacun tremblait, et pour comble, de lebattre sous les yeux du roi et des courtisans amusés.

– Eh bien ? interrogea-t-il anxieusement.

Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d’unevoix qu’il s’efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgrélui, une sourde irritation et une rancune furieuse :

– Eh bien, c’était prévu ! Mgr le grand inquisiteur,pour des raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisseréchapper.

– Sang du Christ !… Que la fièvre maligne étrangle ledamné prêtre qui s’avise de jouer à la générosité !… Malheurde moi !… si cet homme vit, je reste déshonoré, moi, et jeperds la confiance du roi et je n’ai plus qu’à me retirer dansquelque cloître et y crever de honte et de macération !… Il mefaut une revanche, entends-tu, Cristobal ! une revancheéclatante… Sans quoi le roi va me chasser comme un chien qui aperdu ses crocs…

Ces paroles jetèrent la consternation dans l’âme du dévouéCenturion. La disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sadéconfiture à lui. C’était l’écrasement fatal des vastes projetséchafaudés par son ambition. Il lui fallait donc à tout prixs’employer de son mieux à éviter cette catastrophe à son cousin,puisque lui-même devait en être la première victime. Aussi fût-cetrès sincèrement qu’il répondit non sans quelquemélancolie :

– J’entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelquepeu, à mon sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire uncrime d’avoir trouvé votre maître. À bien considérer les choses,j’estime que dans votre malheur vous avez encore du bonheur.

– Comment cela ?

– Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombésur un Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vouseussiez été irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eula bonne fortune de tomber sur un Français, et qui mieux est, surun ennemi de Sa Majesté. Vous voilà bien tranquille : celui-làne cherchera pas à prendre votre place… Vous restez, aux yeux duroi, comme aux yeux de tous, l’homme le plus fort de toutes lesEspagnes. Dès lors, pourquoi se priver de vos services ? Quiprendre pour vous remplacer ? On ne change pas un bon chevalpour un mauvais. Vous avez été vaincu ? Soit. Les plus grandscapitaines éprouvent parfois des revers…

– Peut-être as-tu raison, en effet, dit Barba-Roja quiavait écouté attentivement. Mais, n’importe, il me faut unevengeance.

– Oh ! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duqueljaillit une lueur fauve, je suis de votre avis. Et si vous avez unedent contre le Français qui vous a mis à mal, j’en ai une aussi, etd’une belle longueur, je vous en réponds…

– Enfin, l’as-tu vu ? Où est-il ? Quefait-il ?

– Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je supposequ’il se restaure. Je l’ai vu et je lui ai parlé. À tellesenseignes qu’il m’a fait l’aumône… Il faut croire que le drôle estmême fort riche car il m’a bien donné une pistole, par mafoi !

– Tu l’as vu, gronda Barba-Roja, tu lui as parlé et…

– Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec unsourire livide. S’il a échappé, croyez bien que ce n’est pas lefait de ma volonté. Il faut croire qu’une providence veille sur luicar, comme j’allais lui enfoncer le poignard que voici entre lesdeux épaules, il s’est retourné à point nommé et, diable !nous connaissons tous deux la force redoutable du sire. Je n’ai pasdemandé mon reste, j’ai filé vivement, et me voici.

Et avec une explosion de joie sauvage, il reprit :

– Nous le tenons, mon cousin ! Je cerne l’auberge etje le prends mort ou vif, dussé-je démolir la bicoque pierre àpierre ou la brûler de la cave au grenier.

– Bon ! grogna Barba-Roja tout joyeux, c’est cela,grille-le comme un pourceau !… Prends autant d’hommes qu’il enfaudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent… Quelmalheur que le scélérat m’ait à moitié désarticulé le bras !…Je n’aurais laissé à personne le soin de mener à bien cetteaffaire… Ma vengeance serait plus complète si je la pouvais exercermoi-même, mais enfin il faut savoir se contenter de ce que l’ona.

– Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurionavec une joie frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.

Et avec un grincement hideux :

– La haine que vous portez au sire de Pardaillan estbénigne comparée à celle que je lui porte, moi, et si vous luivoudriez voir les tripes au vent, je lui voudrais, moi, manger lecœur !

– Il t’a fort mal accommodé, toi aussi.

Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrementrésolu :

– Dieu aidant, j’espère lui rendre avec usure ce qu’il m’afait, dit-il. Mais la question n’est pas là… S’il n’y avait eu qu’àagir, je n’aurais, certes, pas perdu de temps. Il s’agit de savoirsi je dois opérer.

– Certainement ! fit violemment Barba-Roja. Je t’endonne l’ordre formel.

– Entendons-nous, mon cousin, dit Centurion avec un sourirenarquois. Vous m’aviez donné l’ordre de rechercher et de vousamener cette petite Giralda, pour laquelle vous êtes féru d’amour.Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n’est certes pas ma fautesi je n’ai pas réussi. Qui pouvait prévoir qu’il se trouverait unhomme assez audacieux pour résister aux ordres duSaint-Office ? Or, grâce à l’intervention de ce Pardaillan,qui ne respecte rien – que le Ciel le foudroie ! – j’ai échouéet j’ai été désavoué par mes supérieurs… mieux, j’ai été puni pouravoir agi sans ordres… L’ordre venait de vous, mon cousin, maiscomme vous n’avez pas jugé à propos de le proclamer et de mecouvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi,je n’ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, etj’ai accepté la punition sans murmurer.

– En effet, dit Barba-Roja, plutôt gêné, j’avais desraisons toutes spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Maisje me souviendrai de ton dévouement, et d’abord, comme il n’est pasjuste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.

Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnieau dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, touten serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, ilrépondit :

– Ce que j’en ai dit était, comme on dit, pour parler, moncousin, et non pour vous inciter à pareille munificence.

– Je sais, fit majestueusement Barba-Roja. Mais oùvoulais-tu en venir ?

– À ceci, mon cousin : qui me dit qu’il ne m’arriverapas avec ce Pardaillan ce qui m’est arrivé avec la Giralda ?Que je réussisse, comme je l’espère, ou que j’échoue, qui me ditque Mgr d’Espinosa ne se fâchera pas ? Si mon action contrarieses projets, c’en est fait de moi. Cette fois-ci je tâte du cachotet dame… vous ne l’ignorez pas mon cousin, on sait bien quand onentre au cachot, on ne sait jamais quand on en sortira.

– Enfin, dit Barba-Roja impatienté, explique-toiclairement. Que veux-tu ?

– Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit devotre main, à seule fin d’être complètement couvert au cas où ceque je vais entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grandinquisiteur.

– N’est-ce que cela ? Que ne le disais-tu plustôt ! fit Barba-Roja en se dirigeant vers un cabinet d’ébènequi ornait sa chambre.

Mais après avoir ouvert le meuble, il s’arrêta et, considérantpiteusement son bras en écharpe :

– Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m’y prenne pourécrire avec mon bras malade ?

– Ventre de veau ! murmura Centurion désappointé,c’est vrai, j’avais oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-ilavec cette froideur qui dénotait une résolution bien arrêtée,pourtant je n’agirai pas sans un ordre écrit.

– Diable ! fit Barba-Roja perplexe, comment faire ence cas ?

Centurion parut réfléchir un instant et :

– Ne pourriez-vous, dit-il, faire signer cet ordre auroi ?

Barba-Roja haussa ses larges épaules.

– Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire auroi : Sire, vous plairait-il de me signer l’ordre de meurtrirle sire de Pardaillan ? Je serais bien reçu, par ma foi !et c’est du coup que je pourrais faire mes paquets… s’il nem’arrivait quelque chose de pire.

– C’est vrai ! c’est vrai ! acquiesça Centurionen se pinçant le lobe de l’oreille, geste machinal qu’ilaffectionnait quand il était plongé dans de graves méditations.

Et tout à coup, en coulant en dessous un coup d’œil surBarba-Roja :

– Il y aurait bien un moyen, fit-il.

– Lequel ? fit vivement le colosse, qui était de bonnefoi.

– Un blanc-seing !… dit Centurion d’un air trèsdétaché, mais en étudiant toujours du coin de l’œil Barba-Rojahésitant.

– Oh ! fit-il, comme tu y vas ! Sais-tu que ceuxque j’ai ici portent la signature du roi ?

– Je le sais… C’est justement ce qu’il faut.

– Sais-tu qu’ils sont contresignés du grandinquisiteur ?

– Cela n’en vaut que mieux.

– Sais-tu qu’avec un de ces parchemins, convenablementrempli, on peut échapper à toute sanction, on peut exiger mainforte de toutes les autorités civiles ou religieuses ?

L’œil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.

– Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquerque le temps passe et qu’en tardant davantage, nous courons lerisque de trouver l’oiseau déniché.

Barba-Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujourshésitant, il murmura :

– Diable ! un blanc-seing…

En disant ces mots, machinalement il fouillait Cristobaljusqu’au fond de l’âme.

Alors, le voyant ébranlé, Centurion, de son air le plusindiffèrent :

– Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je nesuis pas pressé, moi. J’attendrai que vous soyez en état de mesigner l’ordre… Il est vrai que pareille occasion ne se présenterapeut-être pas de sitôt et que le sire de Pardaillan en profiteraprobablement pour tirer au large, mais je suis bientranquille : je peux attendre patiemment l’heure de lavengeance. Et quant à vous, vous ne serez sans doute pas en peinepour si peu et vous saurez bien, je pense, reconquérir toute lafaveur du roi… Après tout, notre sire n’est pas aussi féroce quevous l’imaginez…

Barba-Roja se décida brusquement.

– Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ceparchemin ? dit-il.

– Eh ! quel profit illicite voulez-vous qu’un pauvrediable comme moi puisse tirer de ce méchant carré deparchemin ? Si encore c’était un bon sur le Trésor, jecomprendrais… Mais ça !…

Barba-Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un desblancs-seings dont il disposait pour l’exécution des ordres secretsdu roi et le tendit à Centurion en disant :

– Tiens ! tu me rendras ceci après l’expédition.

Centurion prit le parchemin d’un air très détaché, mais siBarba-Roja avait pu discerner l’éclair de triomphe qui s’allumasoudain dans l’œil du familier, nul doute qu’il ne lui eût arrachéà l’instant le redoutable papier.

Mais Barba-Roja ne discerna rien. Il ne vit qu’une chose :c’est qu’il allait se venger de Pardaillan et rétablir du coup soncrédit qu’il croyait ébranlé.

Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et sedirigeant vers la porte :

– À bientôt, mon cousin, dit-il. Je n’ai pas un instant àperdre et cependant il me faut aller changer ce costume.

Déjà Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba-Roja, avecune timidité étrange chez ce colosse, murmura :

– Cristobal !…

Centurion repoussa la porte et attendit. Mais voyant queBarba-Roja, très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, illui dit avec cette brusque familiarité qu’il ne se permettait quedans le tête-à-tête :

– Les moments sont précieux, l’homme peut nous échapper.Voyons, videz votre sac une bonne fois, mais faites vite…

– Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.

– La Giralda ?… Voilà donc où le bât vous blesse,railla Centurion narquois.

Sans relever la raillerie, Barba-Roja reprit :

– Ne pourrais-tu… si l’occasion se présente… faire d’unepierre deux coups ?…

– Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire,si toutefois la jeune fille est à l’auberge… car autrement,souvenez-vous que quiconque veut courir deux lièvres à la foisrisque fort de les manquer tous les deux.

– Mais si elle est là ? insista Barba-Roja.

– Si elle est là, je ferai de mon mieux et peut-êtreserai-je plus heureux que l’autre jour.

– Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba-Roja, dont levisage s’éclaira.

Et avec un accent empreint d’une passion sauvage etviolente :

– Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille,demande-moi tout ce que tu voudras !…

– Je n’aurai garde d’oublier la promesse, fit Centurionentre haut et bas.

Et tout haut :

– Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votrehaine et votre amour.

Et sur ces mots il s’éclipsa.

Chapitre 19LE SOUPER

Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le braveCenturion, et en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu’ilvenait d’arracher à la naïveté de Barba-Roja, il répétait à chaqueinstant, comme s’il eût voulu se convaincre lui-même d’une chosequi lui paraissait incroyable :

– Riche ! Je suis riche !… Enfin ! je vaisdonc pouvoir déployer mes ailes et montrer ce dont je suiscapable !

Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêvesmerveilleux, ce qui ne l’empêchait pourtant pas d’avoir l’œil auxaguets, une ombre, surgie de derrière un pilier, se dressa soudaindevant lui. Centurion s’arrêta et demanda à voix basse :

– Eh bien ? L’homme ?

– Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à laporte de l’auberge. Il les a mis en fuite.

– À lui tout seul ? demanda Centurion sur un tond’incrédulité.

– Il lui est venu du secours.

– Qui ?

– El Torero.

– Et maintenant ?

– Il vient de se mettre à table avec El Torero et un granddiable qu’il a appelé Cervantès.

– Bon ! je connais.

– Ils en ont bien pour au moins une heure às’empiffrer.

– Tout va bien ! Retourne à ton poste, et s’il y a dunouveau, viens m’avertir à la maison des cyprès.

L’ombre s’éclipsa instantanément. Centurion reprit sa coursedans la nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense,et arriva rapidement sur les berges du fleuve.

À quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroitdésert, une maison solitaire, d’assez belle apparence, sedissimulait, prudemment tapie au centre de massifs de palmiers,d’orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils parfums. Toutautour de cette première barrière de fleurs et de verdure, unedouble rangée de cyprès géants dressaient leur impénétrable etsombre feuillage comme un rideau opaque opposé à l’indiscrètecuriosité des passants égarés dans ce lieu solitaire. Le rideau decyprès était entouré lui-même d’une muraille assez élevée quigardait la mystérieuse demeure et la défendait contre touteintrusion intempestive.

Centurion s’en fut droit à une porte bâtarde percée dans lamuraille, du côté opposé au fleuve. Il frappa d’une certaine façonet la porte s’ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme quiconnaît son chemin, contourna la maison et, après avoir franchi lesmarches d’un perron monumental, il pénétra dans un vaste etsomptueux vestibule.

Quatre laquais, revêtus d’une livrée de nuance discrète et trèssobre d’ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule oùle bachelier-bravo était sans doute attendu, car sans qu’une parolefût prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velourset l’introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d’une richesseinouïe.

Ce n’était sans doute pas la première fois qu’il pénétrait dansce cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur lessplendeurs qui l’environnaient. Il était resté campé au milieu dela pièce, plongé dans des pensées couleur de rose, à en juger parle sourire qui errait sur ses lèvres minces.

Une apparition blanche surgit soudain d’une merveilleuseportière de brocart, soulevée par une main invisible et s’avançad’un pas lent et majestueux.

C’était Fausta.

Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à unagenouillement et, se redressant à demi, attendit respectueusementd’être autorisé à parler.

– Parlez, maître Centurion, dit Fausta de sa voixharmonieuse et sans paraître remarquer l’étrange costume dupersonnage.

– Madame, dit Centurion toujours courbé, j’ai leblanc-seing.

– Donnez, dit Fausta sans manifester la moindreémotion.

Centurion tendit le parchemin que venait de lui confierBarba-Roja.

Fausta le prit, l’étudia attentivement et demeura un long momentrêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et,toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle allas’asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fineécriture sur un parchemin qu’elle tendit au familier endisant :

– Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la villeet, sur le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingtmille livres promises.

Centurion saisit le bon d’une main frémissante et le parcourutd’un coup d’œil.

– Madame, fit-il d’une voix tremblante d’émotion, il y aerreur, sans doute…

– Comment cela ? Ne vous ai-je pas promis vingt millelivres ? dit Fausta, très calme.

– Précisément, madame… et vous me remettez un bon de trentemille livres !

– Les dix milles livres en surplus sont pour récompenser lacélérité avec laquelle vous avez exécuté mes ordres.

Centurion se courba plus que jamais.

– Madame, fit-il avec sincérité, vous êtes vraimentsouveraine par la générosité.

Un fugitif sourire de mépris vint arquer les lèvres deFausta.

– Allez, maître, dit-elle simplement, de son tond’irrésistible autorité.

Centurion ne bougea pas.

– Qu’est-ce ? fit Fausta sans impatience. Parlez,maître Centurion.

– Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j’ai lajoie de vous annoncer que je tiens le sire de Pardaillan.

Fausta était restée assise devant la table. En entendant cesmots elle se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur lebravo presque prosterné, elle répéta, comme si elle n’eût pu croireses oreilles :

– Vous avez dit que vous tenez Pardaillan !…Vous ?…

Rien ne saurait traduire ce qu’il y avait d’incrédulité et desouverain mépris dans le ton de ces paroles.

Cependant, avec une modeste assurance, Centurionreprit :

– J’ai eu l’honneur de le dire, madame.

Fausta fit deux pas dans la direction du sbire et, le fixantopiniâtrement :

– Expliquez-vous, dit-elle.

– Voici, madame : le sire de Pardaillan est en cemoment attablé dans une hôtellerie dont toutes les issues sontgardées par mes hommes. En sortant d’ici je prends avec moi dixbraves lurons dont je réponds comme de moi-même, nous envahissonsl’hôtellerie en question et nous cueillons l’homme…

– L’homme !… Qui ça, l’homme ? interrompitFausta, artiste trop raffinée pour ne pas être furieusement choquéepar ce qu’il y avait de déconcertant dans ce fait exorbitant :Pardaillan pris par cet espion doublé d’un bravo.

Et Centurion, déconcerté par le ton violent de cetteinterruption, balbutia :

– Mais… Pardaillan…

– Dites : M. le chevalier de Pardaillan, grondaFausta.

– Ah ! fit Centurion de plus en plus éberlué.Soit ! Nous arrêtons M. le chevalier de Pardaillan etnous vous l’amenons… à moins que vous ne préfériez que nousl’expédions proprement ad patres… ce qui serait peut-êtrepréférable, ajouta-t-il avec une intonation haineuse.

Fausta réfléchissait :

« Je me disais aussi, qu’un ignoble sbire, qu’un bravo debas étage réussisse à s’emparer d’un homme tel que Pardaillan,c’est au contraire au sens naturel des choses. »

Et à voix haute, sans nulle raillerie :

– Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan ?… Vousvous ferez tuer, vous et vos dix braves.

– Oh ! fit Centurion incrédule, vous croyez,madame ?

– J’en suis sûre, dit froidement Fausta.

– Qu’à cela ne tienne… je prendrai vingt hommes, trente,s’il le faut.

– Et vous vous ferez battre… Vous ne connaissez pas lechevalier de Pardaillan.

Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d’un gesteimpérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveauquelques lignes. Quand elle eut terminé :

– Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres…Il est à vous si vous le voulez.

– À moi !… s’exclama Centurion ébloui. Que faut-ilfaire ?

– Je vais vous le dire, répondit Fausta.

Alors, d’une voix calme et posée, elle donna ses instructions aubravo attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mitdans son sein avec le blanc-seing et dit :

– Si vous réussissez, ce bon est à vous.

– C’est comme si je le tenais, fit Centurion, avec unsourire sinistre.

– Allez, donc. Il n’y a plus un instant à perdre.

– Madame !… fit Centurion avec une hésitation et unembarras soudains.

– Qu’est-ce encore ?

– Vous m’aviez promis que la petite bohémienne ne seraitpas livrée à don Almaran.

– Eh bien ? fit Fausta en l’étudiantattentivement.

– Eh bien, je désire savoir si cette promesse tienttoujours. Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotionétrange, je ne suis qu’un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n’afait que loger le diable dans sa bourse… C’est vous dire que lescinquante mille livres que je devrai à votre générositéreprésentent pour moi une fortune considérable, inouïe… Pourtant,cette fortune, je l’abandonnerais de grand cœur contre l’assuranceque jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute deBarba-Roja.

– Tu l’aimes donc bien ? demanda Fausta de son airpaisible.

Sans répondre, Centurion joignit les mains en une extasemuette.

– Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeunefille ne sera par ma volonté, livrée à ton parent. Et maintenant,va.

Centurion se courba jusqu’à terre et s’élança au dehors, ivre dejoie.

Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête lesderniers détails du guet-apens qui devait enfin faire disparaîtrede sa vie cet obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutesses entreprises et qui s’appelait Pardaillan.

Ayant tout réglé jusque dans les plus petits détails, elle seleva et sortit du cabinet. Dans le corridor où elle s’engagea, elles’arrêta devant une porte, poussa un judas invisible et regarda parla petite fente.

Une jeune fille, blottie dans un large fauteuil, en une poseadorable de grâce et de charme, paraissait sommeiller doucement, latête penchée sur son épaule.

Cette jeune fille, c’était Giralda.

– Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout àl’heure.

Doucement elle repoussa le judas et poursuivit sa route.Parvenue au bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu’elletrouva à main droite et entra.

La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était située aurez-de-chaussée, un rez-de-chaussée surélevé comme un entresol.

C’était une espèce de boudoir très simple, éclairé par unefenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient en assezmauvais état.

Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais qui seprésenta aussitôt.

Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce etrepoussa du côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaienten sorte que, lorsqu’il eut terminé sa besogne, il ne resta pluscomme meubles qu’une petite table, un coffre et un cabinet placédans une encoignure. En fait de siège, il ne resta qu’un largedivan, sorte de lit de repos sur lequel s’amoncelaient des coussinsde soie et de velours. Le divan était placé juste en face de lafenêtre en sorte qu’après cet agencement bizarre, une moitié de lapièce se trouva meublée et l’autre moitié, celle où était située lafenêtre, se trouva complètement dégarnie.

Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Faustasortit, précédée du laquais portant un candélabre garni de ciresallumées.

Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu’il ouvritet se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait auxcaves. Le laquais descendit et, après maints détours, s’arrêtadevant une porte de fer, qu’il ouvrit. Il posa son flambeau sur leseuil et se tint à l’écart, tandis que Fausta pénétrait dans uncaveau, bas de plafond, sans aucune ouverture apparente autre quela porte, assez long, mais fort étroit, assez semblable comme formeà une baignoire de dimensions anormales. Les parois et le sol de cecaveau étaient recouverts de larges dalles de marbre blanc.

À la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieuqui n’avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire auflambeau, la leva en l’air et étudia minutieusement le plafond.Puis, satisfaite sans doute de son inspection, elle remit la cireen place, revint au milieu du caveau, fouilla dans son sein et ensortit une boîte minuscule, dans laquelle elle prit une petitepastille.

Sa pastille à la main, elle songea :

« Ceci m’a été vendu par Magni. Magni est un homme àEspinosa. Il m’a trompée déjà en me donnant pour du poison ce quin’était qu’un narcotique[20] . N’ensera-t-il pas de même avec cette pastille ?… Peu importe aprèstout, mes précautions sont bien prises cette fois-ci… J’eusse voulului épargner une trop lente agonie, mais je n’ai plus le tempsd’expérimenter ceci. Allons… »

Elle alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Ellesouffla légèrement pour activer la combustion et vint la déposer àterre, au milieu du caveau. De minces volutes d’une fumée bleuâtreet odoriférante s’échappèrent de la petite pastille qui seconsumait lentement.

Fausta sortit alors. Le laquais s’approcha et ferma la porte àdouble tour.

– Vous irez jeter cette clé dans le fleuve, à l’instant,dit Fausta. Demain matin, à la première heure, vous ferez venir desmaçons et vous ferez murer solidement cette porte.

Le laquais s’inclina en signe d’obéissance.

Et en remontant l’escalier, Fausta songeait :

« Qu’il vienne seulement… et rien ne pourra le sauver. Mêmepas moi… si j’en avais le désir. »

Et tandis que le laquais s’en allait docilement jeter la clédans le Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre oùdormait la Giralda, en murmurant :

– Allons styler la petite bohémienne.

Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apensimaginé par elle, pendant que Centurion procède à l’exécution de ceguet-apens, Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.

Les premiers moments du souper furent plutôt silencieux. Lechevalier avait surtout besoin de réparer ses forces et, ma foi, ils’en acquittait en conscience. Lorsque sa fringale fut un peucalmée, il demanda, entre deux bouchées, en s’adressant à donCésar :

– Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à pointnommé dans cette rue ?

– C’est très simple. M. de Cervantès et moin’étions pas sans appréhensions au sujet de l’entrevue que vousdeviez avoir avec le roi. Sans nous être concertés, nous noustrouvions ici vers midi, pensant vous y trouver. Ne vous voyanttoujours pas revenir de l’Alcazar, nous y allâmes, espérant sinonvous y rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussentrassurés.

– Ah ! fit Pardaillan en le regardant en face, vousvous êtes inquiétés de moi ?… Qu’eussiez-vous fait si je nefusse pas revenu ?

– Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Maisil est certain que nous ne fussions pas restés inactifs… Nousaurions cherché à pénétrer dans le palais.

– Nous serions entrés, assura Cervantès.

– Et alors ? demanda Pardaillan, dont les yeuxpétillaient de joyeuse malice.

– Alors il aurait bien fallu qu’on nous dît ce que vousétiez devenu… et dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurionscherché à vous délivrer… Nous aurions plutôt mis le feu au palais,n’est-ce pas, monsieur de Cervantès ?

Cervantès opina gravement.

Pardaillan vida son verre d’un trait, ce qui était manière de sedonner une contenance, et, avec cet air naïf et narquois qu’ilprenait dans ses moments de bonne humeur… ou d’émotion, ildit :

– Mais, cher ami, j’eusse brûlé aussi, en ce cas.

– Oh ! fit don César tout saisi, c’est vrai !… Jen’y avais point pensé.

– Et puis, quelle idée bizarre !… venir me chercher aupalais, c’est la plus insigne folie que vous eussiez pu faire.

– Fallait-il donc vous abandonner ? s’indigna leTorero.

– Je ne dis pas… Mais pénétrer au palais pour m’en tirer,diable !… grommela Pardaillan.

Et, s’adressant à Cervantès, il reprit :

– Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant oumort ?

Cervantès et don César échangèrent un regard furtif.

– Quelle question, fit Cervantès.

– Répondez toujours, insista Pardaillan en souriant.

– Il me semble que vous êtes bien vivant, quediable !… À preuve cette volaille que vous êtes en train demassacrer.

– Eh bien, c’est ce qui vous trompe, dit froidementPardaillan. Je suis mort… ou plutôt je suis le mort-vivant… À telleenseigne que, dûment et proprement cloué entre quatre planches,j’ai assisté à mon propre office, ce matin, ensuite de quoi j’aibel et bien été descendu dans la fosse… Qu’avez-vous donc, Juana,ma mignonne ?

Cette question était motivée par le bris d’un flacon plein d’unvin généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles dupatio au moment où le chevalier expliquait pourquoi et comment ilétait le mort-vivant.

– Oh ! fit Juana, rouge sans doute de confusion poursa maladresse, est-ce vrai ce que vous dites, monsieur lechevalier ?

– Quoi donc ? mon enfant.

– Que vous avez été enterré vivant aujourd’hui ?

– Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligéede remplacer le flacon que vous venez de briser… et c’est vraimentdommage car cet excellent liquide est fait pour nous abreuver etnous donner des forces et non pour laver les dalles de cettecour.

– C’est horrible ! frissonna Juana, qui, sous l’œilperspicace du chevalier, rougissait de plus en plus.

Cervantès et don César ne purent s’empêcher de frémir, et tandisque Cervantès murmurait :

– Affreux ! en effet.

Don César demandait anxieusement :

– Et vous vous êtes tiré de là ?

– Sans doute… puisque me voici.

– C’est donc cela que je vous ai vu si pâle ? fitCervantès.

– Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort…

– Sainte mère de Dieu ! marmotta Juana, en sesignant.

– Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suismort, je suis aussi vivant… puisque je suis mort-vivant…

Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible,Juana jugea prudent de battre précipitamment en retraite et seréfugia dans la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantès,ému autant qu’intrigué, disait :

– Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vousvenez d’échapper à quelque terrible aventure.

– Eh, morbleu ! que voulez-vous que je vous dise deplus ?… Après avoir passé par le caveau des morts-vivants oùj’ai été mis en bière, un peu malgré moi, comme bien vous pensez,j’ai été porté en terre, et voilà !… Vous ne connaissez pas cecaveau des morts-vivants ?… C’est une invention deM. d’Espinosa, que Dieu veuille me garder vivant jusqu’au jouroù je lui aurai dit les quelques mots que j’ai à lui dire… Mais cesont là histoires de l’autre monde… Versez-moi plutôt à boire etdites-moi, don César, comment vous êtes intervenu si fort à propospour faire dévier le coup de poignard de Bussi-Leclerc.

– Diable d’homme ! murmura Cervantès ; ce n’estque par bribes qu’on peut lui arracher la vérité sur sesaventures.

Don César se contenta de répondre docilement :

– C’est comme je vous l’ai dit, monsieur, qu’étant inquiet,je ne pouvais tenir en place. Tandis que M. de Cervantèscherchait une combinaison qui nous permît de vous arracher auxgriffes de l’inquisiteur, j’étais allé me mettre sur la porteextérieure du patio. C’est de là que j’ai vu s’élancer l’homme etque, n’ayant pas le temps de l’arrêter, j’ai crié pour vous avertirdu danger.

Pardaillan parut s’absorber un instant dans la dégustation d’unflan savoureux. Tout à coup, redressant la tête :

– Mais, fit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolieGiralda.

– La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.

Pardaillan posa brusquement son verre qu’il allait porter à seslèvres et dit en scrutant le visage souriant du jeunehomme :

– Ouais !… Vous dites cela d’un air bienpaisible ! Pour un amoureux, ce calme me surprend, jel’avoue.

– Ce n’est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Toreroen continuant de son sourire. Vous savez, monsieur le chevalier,que la Giralda s’obstine à ne pas quitter l’Espagne.

– Ce n’est pas ce qu’elle fait de mieux, fit Pardaillan, etm’est avis que vous devriez l’exhorter à fuir au plus tôt.Croyez-moi, l’air de ce pays est mauvais pour vous comme pourelle.

– C’est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantès enhaussant les épaules ; mais les jeunes gens n’en font toujoursqu’à leur tête.

– C’est que, dit gravement don César, il ne s’agit pas làd’un simple caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez lecroire. La Giralda, comme moi, n’a jamais connu son père ni samère. Or, depuis quelque temps, elle a appris que ses parents sontvivants et elle croit être sur leurs traces.

Et avec un accent poignant :

– La douceur du foyer familial, le réconfort des caressesmaternelles, apparaissent comme le suprême bonheur à ceux qui,comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être ont-ils étéabandonnés volontairement, peut-être ces parents qu’ils désirentardemment connaître sont-ils indignes et les repousseronthaineusement… n’importe, ils cherchent quand même, quitte à semeurtrir le cœur… La Giralda cherche… et comment aurais-je le cœurde l’empêcher puisque, moi-même, je chercherais, comme elle… si jene savais, hélas ! que ceux dont je ne connais même pas le nomne sont plus.

– Diable ! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m’endirez tant… Mais pourquoi n’aidez-vous pas votre fiancée dans sesrecherches ?

– La Giralda est un peu sauvage, c’est une bohémienne, vousle savez – ou du moins elle fut élevée par des Bohémiens. Elle ases idées et ses manières à elle ; elle ne dit que ce qu’elleveut bien dire… même à moi… J’ai cru comprendre qu’elle a laconviction que ses recherches n’aboutiront pas si elle ne les faitelle-même. Quant à sa disparition, si elle ne m’inquiète pasautrement, c’est que plusieurs fois déjà elle a disparu ainsi. Jesais qu’elle suit une piste… Pourquoi l’entraver ? Demainpeut-être je la verrai revenir avec une déception de plus… et jem’efforcerai de la consoler.

Pardaillan se souvint qu’Espinosa lui avait proposé d’assassinerle Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne necachait pas un piège à l’adresse du fils de don Carlos.

– Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s’est absentéevolontairement, et dans le but que vous venez d’indiquer ?Êtes-vous sûr qu’il ne lui est rien arrivé de fâcheux ?

– La Giralda m’a prévenu elle-même. Son absence devaitdurer un jour ou deux. Mais, ajouta don César avec un commencementd’inquiétude, que pensez-vous donc ?

– Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous aprévenu elle-même… Seulement, si demain matin vous ne l’avez pasrevue, suivez mon conseil : venez me chercher sans perdre uninstant et nous nous mettrons ensemble à sa recherche.

– Vous m’effrayez, monsieur !

– Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avecson flegme habituel, et attendons à demain.

Et changeant de sujet brusquement :

– Est-il vrai que vous prendrez part à lacorrida ?

– Oui, monsieur, dit don César, dans l’œil de qui passacomme un éclair sombre.

– Ne pourriez-vous vous abstenir d’y paraître ?

– Impossible, monsieur, fit le Torero sur un tontranchant.

Et comme pour s’excuser, il ajouta d’une voix qui résonna avecd’étranges vibrations :

– Le roi m’a fait le très grand honneur de m’ordonner d’yparaître… Sa Majesté a même poussé l’insistance jusqu’à envoyer àdifférentes reprises me rappeler qu’elle comptait absolument mevoir dans l’arène… Vous voyez bien que je ne saurais medérober.

– Ah ! fit Pardaillan qui avait son idée. Est-il dansles usages de faire pareille démarche ?

– Non pas, monsieur… Aussi bien l’honneur que me fait SaMajesté n’en est que plus précieux, dit don César, d’une voixmordante.

Pardaillan le considéra une seconde droit dans les yeux etregarda Cervantès qui hochait la tête d’un air pensif. Puis sepenchant par-dessus la table, à voix basse :

– Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque envous une étrange émotion quand vous parlez du roi… Jureriez-vousque vous n’avez pas un sentiment contre S.M. Philippe ?

– Non ! fit nettement don César, je ne ferai pas untel serment… Je hais cet homme ! Je me suis juré qu’il nemourrait que de ma main… et vous voyez que je sais respecter unserment.

Ceci fut dit d’une voix ardente, avec un accent auquel il n’yavait pas à se méprendre et avec une résolution farouche.

– Fatalité ! murmura Cervantès en levant les mains auciel, le grand-père et le petit-fils se veulent la malemort.

« Diable ! pensa Pardaillan, voici qui n’est pas faitpour arranger les choses ! »

Et tout haut :

– Et vous me dites, cela, à moi, que vous connaissez depuisquelques jours à peine !… J’admire votre confiance, si elles’étend ainsi à tout le monde… seulement, s’il en est ainsi, je nedonnerais pas un maravédis de votre peau.

– Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires àtout venant, dit vivement le Torero. J’ai été élevé dans uneatmosphère de mystère et de trahison. À l’âge où l’on vitinsouciant et heureux, je n’ai connu que malheurs et catastrophes,et j’ai dû errer dans les ganaderias ou dans les sierras en mecachant comme un criminel, ayant pour compagnon et pour maître unganadero, que je croyais mon père, et qui était bien l’homme leplus taciturne et le plus soupçonneux que j’ai connu. J’ai doncappris à me méfier et à me taire. Je n’ai dit à personne, pas mêmeà M. de Cervantès, qui est un ami éprouvé, ce que jeviens de dire à vous que je connais depuis quelques jours àpeine.

Pardaillan prit son air de naïveté aiguë :

– Pourquoi à moi ? dit-il.

– Le sais-je ! fit don César avec un abandon juvénile.Est-ce la loyauté qui éclate sur votre visage ? Est-ce labonté que j’ai lue dans vos yeux si railleurs pourtant ?Est-ce votre générosité ou votre éclatante bravoure ? Il mesemble que je vous connais depuis toujours. Un irrésistiblepenchant m’attire vers vous et j’éprouve ce sentiment fait deconfiance, de respect et d’affection, tel que je n’en ai jamaiséprouvé pour personne, tel qu’on le doit éprouver, me semble-t-il,pour un grand frère… Excusez-moi, monsieur, je vous ennuiepeut-être, mais c’est la première fois que je me sens assez deconfiance pour parler ainsi à cœur ouvert.

– Pauvre petit prince ! murmura Pardaillan attendripendant que Cervantès disait gravement :

– Les êtres de bonté et de loyauté pure, tels que vous, donCésar, sont des anormaux submergés par l’immense troupeau de fauvesà deux pieds qu’on appelle des hommes, lequel, les considérantcomme des monstres, les traquent sans trêve ni merci et les veut, àtoute force, déchirer à belles dents. Il est juste qu’un instinctmystérieux et sûr guidant ces victimes de la férocité humaine,elles se reconnaissent entre elles, du premier coup d’œil, de sorteque les plus faibles se peuvent appuyer sur les plus forts. Ce quifait que vous vous êtes senti à votre aise et en confiance avecM. de Pardaillan, que vous connaissez à peine, c’est quevous avez reconnu en lui un monstre comme vous, et comme, par unede ces exceptions comme il ne s’en produit que de loin en loin,celui-là est une force capable de tenir tête à la meute déchaînée,tout naturellement, sans savoir, par ce même instinct, vous ayezcherché à vous appuyer sur lui.

– Ce que vous dites là, ô poète, fit Pardaillan d’un airrêveur, me paraît assez juste. Seulement vous eussiez pu ajouterque vous-même, vous faites partie de cette honorable société demonstres destinés à être dévorés par le troupeau des fauves. Et,morbleu ! cette société n’est pas si nombreuse que vouspuissiez vous permettre de la diminuer d’un de ses membres qui aplus de valeur qu’il ne veut bien s’en accorder. Quant à vous, donCésar, je vous dirai que si j’ai appris, moi aussi, à me méfier, jesais par expérience combien il est pénible de vivre toujoursconcentré en soi-même. C’est pourquoi je vous dis : parlez monenfant, déchargez votre cœur, vous en serez soulagé… sans compterque peut-être pourrons-nous vous venir en aide. Et d’abord, quesavez-vous de votre famille ?…

– Rien, monsieur… ou si peu. Je sais que mon père et mamère sont morts et tout me porte à croire qu’ils étaient d’illustrefamille.

– S’il en est ainsi, et c’est probable, dit Cervantès, neregrettez pas trop cette famille. L’adversité, voyez-vous, formedes caractères de votre trempe et de la trempe du chevalier. Élevéau sein d’une famille riche, puissante, illustre, vous feriezprobablement partie du troupeau de fauves dont nous parlions. Etcette famille que vous regrettez, pour une terre, pour un titre,pour un hochet, vous la combattriez peut-être en ennemi acharné. Cequi vous apparaît comme un malheur, au fond est peut-être un grandbonheur.

– Peut-être, monsieur, j’avoue que je me suis dit àmoi-même plus d’une fois ce que vous venez d’exprimer. Mais celan’atténue ni mes regrets ni ma douleur.

– Comment avez-vous appris la mort de vos parents ?demanda Pardaillan. Comment sont-ils morts ? Êtes-vous biensûr qu’on ne vous a pas trompé, volontairement ou non, sur cepoint ?

Le Torero secoua tristement la tête :

– Je tiens ces détails du ganadero qui m’a élevé, et jesuis bien sûr qu’il ne m’a pas menti. Dans quel but,d’ailleurs ? Il connaissait, dans tous ses détails, l’histoirede ma famille, et s’il n’a jamais consenti à me révéler certaineschoses, comme le nom de mes parents, par exemple, c’est que,m’a-t-il souvent répété : « Le jour où votre existencesera connue, si vous ignorez tout de votre famille on vous laisserapeut-être vivre. Mais si on soupçonne que vous connaissez votrenom, vous êtes un homme mort ! »

– Comment cet homme, qui disait que la divulgation dusecret de votre naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentirà vous dévoiler certains détails qu’il eût été plus humain de vouslaisser ignorer ?

– C’est que, dit gravement le Torero, il pensait que lepremier devoir d’un fils est de venger la mort de ses parents.C’est pourquoi il m’a dit et répété que, peu de temps après manaissance, mon père et ma mère sont morts de mort violente,assassinés par Philippe, roi d’Espagne… Vous comprenez maintenantpourquoi j’ai dit et je répète que cet homme ne mourra que de mamain.

– Je comprends en effet, dit Pardaillan, qui cherchait cequ’il pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de cemeurtre qui lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde ! Quivous dit que le roi soit responsable ? Qui vous dit que,croyant venger les vôtres, vous ne commettrez pas vous-même uncrime plus monstrueux que l’assassinat que vous reprochez auroi ?

Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s’il eûtvoulu pénétrer le fond de sa pensée. Mais Pardaillan avait priscette physionomie hermétique qui ne laissait rien paraître de sessentiments réels. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, leTorero eut un geste de colère et, d’une voix sourde, tremblanted’émotion contenue :

– La pensée qu’un homme tel que vous peut me croire capabled’un acte monstrueux m’est insupportable, dit-il. Je vais donc vousdire ce que je sais. Vous jugerez ensuite si j’ai le droit devenger les miens.

Le jeune homme se recueillit une seconde et, tout d’une traite,il débita :

– Mon père a été arrêté sur l’ordre du roi, enfermé dans uncachot, soumis à la torture et finalement mis à mort, sansjugement, par le seul bon plaisir du roi, comme vous dites enFrance. Ma mère a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elleest morte, empoisonnée, quelques mois après son enlèvement… Monpère et ma mère avaient à peu près l’âge que j’ai aujourd’hui.Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu’à la compassiond’un serviteur, lequel m’emporta et me cacha si bien qu’il parvintà me soustraire à l’implacable haine du royal bourreau de mafamille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi,d’assassin qu’il était, se fit voleur et fit main-basse sur lesrichesses qui auraient dû me revenir.

Le fils de don Carlos s’interrompit un moment pour passer samain sur son front moite. Et pendant que Pardaillan et Cervantès seregardaient consternés, il reprit d’une voix qui se faisaitmordante et rude :

– Quel crime mon père avait-il donc commis ? Était-cequelque ennemi déclaré de la politique du roi ? Était-cequelque fauteur de troubles et de révoltes ? Était-ce enfinquelque redoutable criminel complotant la mort de son roi ?…Rien de tout cela… Mon père avait une femme qu’il adorait et qui lelui rendait bien : ma mère. Or, le roi se prit d’une passionviolente pour la femme de son sujet… Habitué à voir ses courtisanss’abaisser jusqu’aux plus viles complaisances, le roi crut qu’il enserait de même cette fois-ci. Il eut l’impudence de faire connaîtresa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui livrersa femme… Il arriva qu’il se heurta à une résistance que niprières, ni menaces ne purent faire fléchir. C’est alors que lajalousie l’exaltant jusqu’au crime, le larron d’honneur, le banditcouronné, fit arrêter celui qu’il considérait comme un rivalheureux, le fit torturer par esprit de vengeance et finalementmettre à mort, pensant que, le mari trépassé, la femme céderait… Ilarriva que cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la femmeà la mémoire de son mari lâchement assassiné… Alors l’amour du roise mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la résistance de mamère, il la fit empoisonner. Sa haine sauvage s’étendit jusqu’àl’enfant de ses malheureuses victimes, et j’eusse aussi étéassassiné si, comme je vous l’ai dit, je n’avais été enlevé etcaché par un serviteur dévoué.

Don César se tut et demeura un long moment rêveur. EtPardaillan, qui le considérait d’un air apitoyé, pensait :

« Pauvre diable !… Mais quel intérêt ce soi-disantserviteur dévoué a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récitqui, par certains côtés, frôle si dangereusement l’effroyablevérité ? »

Don César redressa sa tête fine et intelligente etdit :

– Pensez-vous toujours que venger la mort des miens seraitun crime monstrueux ?

Chapitre 20LA MAISON DES CYPRÈS

Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de répondre àune question aussi scabreuse lorsqu’il fut tiré d’embarras parl’arrivée d’un personnage qui vint sans façon interrompre leurconversation.

C’était un petit bout d’homme qui paraissait douze ans à peine,noir comme une taupe, sec comme un sarment, l’air déluré, l’œil vifmais singulièrement mobile. Guère plus haut que la table surlaquelle il posa ses petits poings, il se campa devant don César etattendit dans une attitude pleine de fierté.

– Eh bien ! El Chico (le petit) qu’y a-t-il ?demanda doucement le Torero.

– C’est rapport à la Giralda, répondit le petit homme avecun laconisme plutôt ambigu.

– Lui serait-il arrivé quelque chose ? demandavivement le Torero.

– Enlevée !…

– Enlevée ! répétèrent les trois hommes d’une mêmevoix.

Au même instant, ils furent debout tous les trois, et comme donCésar atterré par cette nouvelle inattendue, jetée aussibrutalement, restait muet de stupeur, Pardaillan, repoussant latable, dit :

– Voyons, ne nous effarons pas et procédons avecméthode.

Et s’adressant à El Chico qui attendait toujours campé dans sapose pleine de dignité :

– Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée ?

– Oui, seigneur.

– Quand ?

– Il y a deux heures environ.

– Où ?

– Passé la Puerta de las Atarazanas.

– Comment sais-tu cela, toi ?

– Je l’ai vu, tiens !

– Raconte ce que tu as vu.

– Voilà, seigneur : je m’étais attardé hors les murset je me hâtais pour arriver avant la fermeture des portes, lorsqueje vis, non loin devant moi une ombre qui se hâtait aussi vers laville : c’était la Giralda.

– Tu en es sûr ?

El Chico eut un sourire entendu :

– Tiens ! dit-il, j’ai de bons yeux !… Et quandmême je ne l’aurais pas reconnue, quelle autre que la Giralda eûtappelé El Torero à son secours ? Tiens !…

– Elle m’a appelé ?

– Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle acrié : « César ! César ! à moi ! »puis les hommes lui ont jeté une cape sur la tête et l’ontemportée.

– Quels sont ces hommes ? Le sais-tu, petit ?

El Chico eut encore son sourire entendu et, avec ce laconismequi faisait bouillir l’amoureux désespéré :

– Don Centurion, dit-il.

– Centurion ! s’exclama don César ; le damnéruffian mourra de ma main !

– Qu’est-ce que ce Centurion ? demanda Pardaillan quine perdait pas de vue un seul instant le petit homme, lequel,d’ailleurs, ne paraissait nullement s’en préoccuper.

– Le familier que vous avez jeté dehors l’autre jour, ditCervantès.

– Le drôle est donc enragé !

– On sait trop pour le compte de qui opère le sacripant,murmura Cervantès.

– Pour qui ?

– Pour don Almaran, dit Barba-Roja.

– Barba-Roja ?… Ce colosse qui ne quitte jamais leroi ?

– Lui-même !… Vous le connaissez, chevalier ?

– Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.

Et en lui-même : « Du diable s’il n’y a pas del’Espinosa là-dessous !… Enfin je suis là, et,mordiable ! je veillerai sur ce petit prince pour lequel je mesens de l’affection. »

Pendant ces apartés, don César continuait l’interrogation dupetit homme :

– Et toi, Chico, qu’as-tu fait, quand tu as vu ces hommesenlever la Giralda ?

– Je les ai suivis… de loin… Tiens ! on aime leTorero !

– Et tu sais où ils l’ont conduite ?

– Tiens ! je ne serais pas venu vous chercher sansça ! fit El Chico en levant les épaules.

– Bravo, Chico !… Conduis-moi.

Et sans plus attendre, don César se dirigea vers la porte.

– Un instant ! fit Pardaillan, en se plaçant devantlui. Nous avons le temps, que diable !

Et, voyant que le Torero, trépignant d’impatience, n’osait paslui résister.

– Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement, vousn’aurez pas à le regretter.

– Chevalier, j’ai pleine confiance en vous, mais… voyezdans que état je suis !

– Un peu de patience, donc !… Si tout ce que ce petitbout d’homme vient de raconter est vrai, je réponds de tout… maisdiantre ! il ne s’agit pas d’aller nous jeter tête baisséedans quelque traquenard.

– Quoi, vous consentiriez ?…

Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules :

– Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantès, quise contenta d’approuver d’un signe de tête.

– Voyons, petit, reprit le chevalier en s’adressant à ElChico, tu as vu enlever la Giralda, tu as suivi les ravisseurs, tusais où ils l’ont conduite et tu es accouru le dire à donCésar.

– Oui, seigneur !

– Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que don César étaitici ?

El Chico eut une hésitation imperceptible qui n’échappa pourtantpas à l’œil perspicace du chevalier.

– Tiens ! fit-il, je suis allé chez lui. On m’adit : Il doit être à l’hôtellerie de la Tour. J’y suis venu,tiens !

Et comme s’il eût deviné ce qui se passait dans l’esprit duchevalier, il ajouta :

– Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu’elle vienneavec lui. Et, se tournant vers Cervantès, muet : Vous aussi,seigneur… et tous vos amis… tant que vous en avez… Tiens ! àprésent qu’il a pris la Giralda, don Centurion ne la rendra passans montrer un peu les crocs… un bon chien ne lâche pas son ossans le défendre, tiens ! Il y aura bataille, il y aura descoups… et les coups ne font pas mon affaire. Moi, je peux vousconduire à la maison et puis après, serviteur, je ne compte plus.Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi !… Je suis troppetit, tiens !

El Chico paraissait sincère et devait l’être en effet. C’est ceque se disait Pardaillan qui pensait :

– Si c’était un guet-apens on n’aurait évidemment pas lanaïveté de recommander à don César de se faire accompagner. Tout aucontraire, on chercherait à l’attirer seul. À moins que…

Et s’adressant à El Chico :

– Tu penses donc qu’ils sont en nombre autour de laGiralda ?

– Savoir ?… Il y a d’abord les quatre qui l’ontenlevée… Il y a don Centurion… Ceux-là, j’en suis sûr. Je les aivus entrer et ils ne sont pas ressortis… J’ai idée qu’il doit bieny en avoir quelques autres cachés dans la maison… mais je ne peuxpas affirmer ni préciser… Tiens ! vous Pensez bien que je neme suis pas risqué à visiter le chenil !

– Allons ! décida soudain Pardaillan.

Aussitôt El Chico se dirigea vers la porte.

Cervantès, sur un signe de Pardaillan, se plaça à la gauche duTorero, tandis que le chevalier se plaçait à sa droite. Pardaillanétait bien persuadé que le guet-apens – en admettant qu’il y eûtguet-apens – était dirigé contre don César. Pas un instant lapensée ne l’effleura qu’il pouvait être visé lui-même.

Cette pensée, Cervantès ne l’eut pas davantage. Dans cesconditions, leur unique préoccupation, à tous deux était de veillersur le fils de don Carlos, seul menacé.

Quant à don César, il n’en cherchait pas si long. La Giraldaétait en danger, il courait à son secours. Le reste n’existait paspour lui.

Le temps, si clair deux heures avant, s’était couvert, etmaintenant d’épais nuages masquaient complètement la lune. La portedu patio franchie, ils se trouvèrent donc dans la nuit noire.

– Où nous conduis-tu, El Chico ? demanda donCésar.

– À la maison des Cyprès.

– Bien, je connais !… Marche devant, nous tesuivons.

Sans faire la moindre observation, El Chico prit la tête de lapetite troupe et se mit à marcher d’un bon pas.

Tout en marchant à côté d’El Torero, qu’il tenait amicalementpar le bras, Pardaillan, l’œil aux aguets, l’oreille tendue, luidemanda à voix basse :

– Êtes-vous sûr de cet enfant ?

– Quel enfant, monsieur ?… El Chico ?

– Eh oui, morbleu !

– C’est que El Chico n’est pas un enfant. Il a vingt ans,peut-être même plus. Malgré sa taille minuscule, c’est bel et bienun homme très proportionné, comme vous avez pu le remarquer, etsans aucune difformité. C’est un nain, un joli nain, mais c’est unhomme, et diable ! n’allez pas lui dire qu’il n’est qu’unenfant, il est fort chatouilleux sur ce point et n’entend pas laplaisanterie.

– Ah ! c’est un homme.… Tant pis, morbleu ! Je lepréférais enfant…

– Pourquoi ?

– Pour rien… une idée à moi… Mais enfin, homme ou enfant,qu’est-ce que ce nain ? D’où le connaissez-vous ?Êtes-vous sûr de lui ?

– Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse que jen’en sais rien… ni lui non plus, ni personne… On l’appelle El Chicoà cause de sa taille… D’où je le connais ? Comme il est tropfaible pour exercer un métier, que d’ailleurs nul ne s’est inquiétéde lui en apprendre un, il traîne par les rues de la ville et ilvit, comme il peut, des aumônes qu’on lui fait. Quand je lerencontre, je lui donne quelques réaux et il est heureux comme unroi. Un jour, j’ai pris sa défense contre une bande de mauvaisdrôles qui le maltraitaient. Depuis, il m’a toujours témoigné unecertaine affection Est-il dévoué ? Je crois que oui… je n’enjurerais pas cependant.

– Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous verronsbien.

Le reste du trajet s’accomplit en silence. Tant qu’il dura,Pardaillan se tint sur ses gardes et il fut plutôt étonné de voirque nulle agression ne s’était encore produite lorsque El Chicos’arrêta enfin devant la porte bâtarde de la maison des Cyprès, enmurmurant :

– C’est là !

« Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-êtretrompé !… Je deviens trop méfiant, sur mafoi ! »

Il y avait une borne cavalière à côté de la porte. El Chico ladésigna aux trois hommes, et dans un souffle il murmura en montrantle mur :

– C’est bien commode, tiens !

De l’œil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit.

L’escalade, avec un tel marchepied, ne serait qu’un jeu.

El Chico continua :

– Évitez les allées… à cause du sable qui fait du bruit,marchez sur le gazon. Avec un peu d’adresse, vous pouvez réussirsans qu’il y ait bataille ; ce serait préférable à cause quevous n’êtes que trois, tiens !… Sûr qu’ils dorment là-dedans…La Giralda, elle, ne doit pas dormir… Moi je vous attends ici, ets’il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.

Et le petit homme fit entendre un léger hululement parfaitementimité.

– Pourquoi ne viens-tu pas avec nous ? demandaPardaillan, peut-être par un reste de méfiance.

El Chico eut un geste d’effroi.

– Non, fit-il, vivement, je n’entrerai pas là. Tiens, quevoulez-vous que je devienne, si vous vous battez ? Je vous aiconduit, le reste vous regarde, tiens.

Don César, qui avait hâte de passer de l’autre côté du mur,tendit sa bourse en disant :

– Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas quittepour si peu envers toi. Quoi qu’il arrive, désormais j’aurai soinde toi.

El Chico eut une seconde d’hésitation, puis il prit la bourse endisant :

– J’étais déjà payé, seigneur… Mais il faut bien vivre,tiens !

– Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé ? fitPardaillan, qui avait cru démêler comme, une bizarre intonationdans la réponse du petit homme.

Sur un ton très naturel, celui-ci répondit :

– J’ai dit que j’étais payé parce que je suis contentd’avoir rendu service à don César, tiens !

Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en se servantde la borne, eurent tôt fait d’escalader le mur et se laissèrentdoucement tomber dans les jardins de la maison des Cyprès.

Don César voulut s’élancer aussitôt ; mais Pardaillan leretint en disant :

– Doucement, s’il vous plaît. Ne nous exposons pas à unéchec par trop de précipitation. C’est le moment d’agir avecprudence et surtout silencieusement. Je passe le premier enéclaireur ; vous, don César, derrière moi ; et vous,monsieur de Cervantès, vous fermerez la marche. Ne nous perdons pasde vue, et maintenant plus un mot.

Dans l’ordre qu’il venait d’établir, Pardaillan s’avançaprudemment, évitant les allées sablées comme l’avait judicieusementrecommandé El Chico, se dirigeant droit vers le côté de la maisonqui lui faisait face.

Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus petitfilet de lumière ne se voyait nulle part. De ce côté, tout semblaitbien endormi.

Pardaillan contourna la maison et atteignit le deuxième côté,aussi sombre, aussi silencieux que le premier. Il poussa plus loinet parvint au troisième côté.

De ce côté, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans l’anglede la maison, à travers des volets mal joints, un mince filet delumière filtrait.

Pardaillan s’arrêta.

Jusque-là, tout paraissait marcher à souhait. Il s’agissaitmaintenant d’atteindre la fenêtre éclairée et de voir ce qui sepassait à l’intérieur.

Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons et, sans motdire reprit sa marche en avant, en redoublant de précautions.

D’ailleurs tout paraissait les favoriser. Ils marchaient sur unépais gazon qui étouffait complètement le bruit de leurs pas et ilscôtoyaient de nombreux massifs, derrière lesquels il leur seraitfacile de se dissimuler en cas d’alerte.

Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à quelques pas dela fenêtre. Don César et Cervantès suivirent à la file et neremarquèrent rien d’anormal. Ce massif une fois dépassé, ilsn’avaient plus qu’à franchir une petite pelouse qui s’étendait,presque jusque sous la fenêtre.

Derrière Cervantès, du sein de ce massif où ils n’avaient rienremarqué d’anormal, des ombres surgirent soudain, rampèrentsilencieusement et se redressèrent tout à coup pour exécuter avecun ensemble parfait la manœuvre que voici :

Deux mains saisirent l’écrivain au cou, par derrière, etétouffèrent dans sa gorge le cri prêt à jaillir. Une cape futlestement jetée sur sa tête, vivement entortillée et serrée àl’étouffer. Des poignes vigoureuses le saisirent aux bras et auxjambes, l’enlevèrent comme une plume avant qu’il eût pu se rendrecompte de ce qui lui arrivait, et le portèrent dans le massif.

La capture s’était opérée avec une rapidité foudroyante, sansheurt, sans bruit, sans à-coup d’aucune sorte, sans que ni leTorero, ni Pardaillan, plus éloignés, se fussent aperçus de quoique ce soit.

Dans le massif une des ombres dépouilla lestement Cervantès deson manteau. Elle s’en enveloppa soigneusement et, s’efforçantd’imiter l’allure du prisonnier, s’en fut délibérément rejoindre lechevalier et don César.

Une voix brève prononça :

– Qu’on le porte dehors, sans lui faire du mal.

Et Cervantès, à moitié étranglé, se trouva porté hors de lamaison en moins de temps certes qu’il n’en avait mis àpénétrer.

Pendant que Cervantès était ainsi lestement enlevé Pardaillan etdon César étaient parvenus sous la fenêtre éclairée.

Nous avons dit qu’elle était située au rez-de-chaussée. Maisc’était un rez-de-chaussée assez élevé pour qu’un homme, même degrande taille, ne pût atteindre les volets et jeter un regardindiscret dans l’intérieur.

Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait deux arbustesplantés dans deux grandes caisses. Et Pardaillan, qui avait passésa journée à se débattre dans le filet d’Espinosa, Pardaillan quiavait pu se rendre compte à ses dépens, de quelles précautionsminutieuses l’inquisiteur savait s’entourer, Pardaillan ne puts’empêcher de trouver bizarre que ces deux caisses se trouvassentprécisément là, sous cette fenêtre, la seule éclairée de lamystérieuse demeure.

– On jurerait qu’on les a placées là pour nous faciliter labesogne, grommela-t-il.

D’un coup d’œil rapide, il étudia les volets et ilpensa :

« Bizarre ! ces volets ne tiennent pour ainsi direpas. La lumière filtre par quantité de fentes et de trous…Mordiable ! cette fenêtre de rez-de-chaussée si mal défendue,dans une maison qui, partout ailleurs, paraît gardée !… Voilàqui ne me dit rien qui vaille !… »

Mais tandis que Pardaillan observait et réfléchissait, ElTorero, impatient comme tous les amoureux, agissait. C’est-à-direque sans se poser des points d’interrogation comme le faisait lechevalier, il traînait une des deux caisses sous la fenêtre,grimpait dessus sans s’inquiéter de l’arbuste qu’il piétinait, et,appliquant son œil à une de ces nombreuses fentes qui paraissaientsuspectes à Pardaillan, il regarda et, oubliant toute prudence, ils’exclama presque à haute voix :

– Elle est là !…

En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les yeux autourde lui. À ce moment l’homme qui s’était enveloppé dans le manteaude Cervantès s’approchait avec précaution, tout comme aurait faitle romancier. Dans l’ombre Pardaillan le prit pour Cervantès etn’apercevant rien de suspect, il s’élança d’un bond à côté de donCésar et regarda lui aussi, oubliant toutes ses appréhensions ducoup.

Sur un lit de repos, placé juste en face la fenêtre, la Giralda,étendue, paraissait profondément endormie. C’était bien elle, iln’y avait pas le moindre doute, et l’amoureux n’aurait certes pus’y tromper.

Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent sansparler.

S’arc-boutant sur leur caisse ils saisirent les volets ettirèrent de toutes leurs forces réunies.

Les volets s’ouvrirent sans trop de peine et sans aucun bruit,ce qui, en l’occurrence, était le plus important.

Débarrassés de cet obstacle, ils s’établirent le mieux qu’ilspurent sur le bord de la fenêtre afin de l’ouvrir sans bruit, commeils venaient d’ouvrir les volets.

À ce moment une porte s’ouvrit dans la chambre. Un homme entraqui s’approcha de la Giralda et la contempla un moment avec uneexpression passionnée qui fit pâlir don César. Puis, se baissant,l’homme saisit dans ses bras la jeune fille qui s’abandonna, lesmembres ballants, comme un corps privé de la vie. Chargé de sonprécieux fardeau, qui ne paraissait pas peser bien lourd à ses brasrobustes, l’homme se redressa et se dirigea vers la porte par où ilétait entré.

– Vite ! rugit don César en donnant de l’épaule contrela fenêtre, il l’emporte !

Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de toutes sesforces contre la fenêtre, qui s’ouvrit violemment, avec fracas, etl’épée à là main il sauta à l’intérieur de la pièce. Au mêmeinstant il entendit un cri terrible.

Lorsqu’il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts, don Césarse ramassa pour bondir. Dans le même moment, il se sentit saisirpar les jambes et ramené en arrière. Alors il poussa le cri quePardaillan entendit en sautant.

Ramené violemment à terre, le Torero fut saisi en un clin d’œil,réduit à l’impuissance, comme l’avait été Cervantès, et comme luiporté hors la maison.

Pardaillan, lui, avait sauté.

Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol trembleret s’écrouler sous lui, et il tomba dans le noir.

Instinctivement il étendit les bras pour se raccrocher, et sonépée, heurtant il ne savait quoi, lui échappa. Il tomba comme unemasse, fort rudement. Heureusement la chute n’était pas trèsprofonde ; il ne se fit aucun mal, mais il se trouva dansl’obscurité la plus complète.

– Ouf ! dit-il, je ne m’attendais pas à cettechute !

Et avec cet air railleur qu’il avait en de certainescirconstances :

– Ceci me paraît une répétition des appartements sihabilement machinés du seigneur Espinosa. Mais diantre ! cen’est plus de jeu, c’est trop dans la même journée, et si chaquejour doit m’apporter une telle abondance d’émotion, la vie ne seraplus tenable !… Le tour est bien joué, par ma foi ! Iln’en reste pas moins acquis que je ne suis qu’un niais et ce quim’arrive est bien fait pour moi. Une autre fois je serai plusperspicace… si toutefois je ne laisse pas ma carcasse dans un deces pièges grossiers à tel point qu’un renardeau novice leséventerait de loin, tandis que moi je donne tête baissée dedans, etpourtant je devrais être un fin renard… au moins par l’âge etl’expérience.

S’étant convenablement morigéné et invectivé ainsi qu’il avaitcoutume de faire chaque fois qu’il était victime de quelqueterrible mésaventure qu’il se reprochait – assez injustement, cenous semble – de n’avoir pas su prévoir et éviter, il se leva, sesecoua et se tâta.

– Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manquetoujours d’un peu de cervelle, le reste, du moins, est encorepassable… Mon épée a dû rebondir dans la chambre, là-haut.Heureusement, la dague me reste. C’est peu, mais enfin, le caséchéant, on tâchera de se tirer d’affaire avec.

Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour s’assurer quela dague y était bien.

Il constata que si le fourreau était bien accroché au ceinturon,la lame, en revanche, avait disparu.

– De mieux en mieux ! ragea-t-il. Si mon pauvre pèrevoyait pareille mésaventure, il ne manquerait pas de mecomplimenter. « C’est admirable, chevalier, me dirait-il,voici maintenant que tu te laisses désarmer à la douce et tu n’yvois que du feu !… » Mort de ma vie ! me voilà bienloti !

Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son cachot. Cefut vite fait.

– Peste ! fit-il avec un claquement de languesignificatif, ce n’est pas très vaste ! Et pas un meuble, pasmême un peu de paille… Comment vais-je passer la nuit sur cesdalles ?… Heureusement, je suis moulu, je dormirai quand même…Et ce plafond, que je touche avec la main !… Ceci ressemble,en plus grand et en pierre, au joli cercueil dans lequel m’enfermace matin S. E. le cardinal d’Espinosa. Tiens ! qu’est-ce quececi ?

En marchant, il avait senti quelque chose glisser sous son pied,et il avait perçu comme un léger frôlement sur la dalle. Il sebaissa et chercha à tâtons.

– Tiens ! tiens !… Un parchemin !… Maisdiantre il fait noir comme dans un four, ici… Ceci meconcerne-t-il ? Ceci a-t-il été mis ici pour moi ?… Non,évidemment, sans quoi on m’eût donné de la lumière afin que jepuisse lire… Un parchemin égaré, alors ? Peut-être. Nousverrons plus tard, puisque aussi bien je ne peux faireautrement…

Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit à discuteravec lui-même.

– Au fait, qui m’a mis en si fâcheuse posture ?Espinosa ?… Fausta ?… Bah ! après tout, je suispris, et que ce soit l’un ou l’autre, je sais trop bien que cen’est pas précisément par amitié, ni par sollicitude qu’on m’aplongé – c’est le mot – dans ce lieu qui n’a rien de délicieux… Etmaintenant, que va-t-on faire de moi ?… Je ne suis pasévidemment dans un cachot ordinaire… Alors, qu’est-ce ?

Il s’interrompit pour renifler fortement autour delui :

– Quel diable de parfum est-ce là ?… Ce n’est pourtantpas un boudoir pour jolie femme !… Ah ! mordieu !j’y suis… Fausta !… Quelle femme autre que Fausta consentiraità descendre de plein gré dans pareil tombeau ? D’autant plusque je ressens d’étranges sensations. Ma respiration s’oppresse… matête s’alourdit… je me sens engourdi… le sommeil me gagne…Fausta ! eh ! par Pilate ! la damnée Fausta a passépar là !…

Et avec un sourire narquois, déconcertant en semblableoccurrence :

– Après avoir essayé de m’assassiner de tant de façonsdifférentes, je serais curieux de savoir ce qu’elle a bien puimaginer cette fois-ci.

Comme pour répondre à cette question mentale, un judas grandcomme la main s’ouvrit à ce moment dans le haut de la voûte. Unimperceptible rais de lumière descendit par les fentes du judas et,en même temps une voix, que Pardaillan reconnut aussitôt, prononçaces paroles :

– Pardaillan, tu vas mourir.

– Pardieu ! fit Pardaillan, dès l’instant où la douceFausta m’adresse la parole, il ne saurait être question que demort. Voyons ce qu’elle me réserve.

– Pardaillan, continua Fausta invisible, j’ai voulu te tuerpar le fer et tu as échappé au fer, j’ai voulu te tuer par lanoyade et tu as échappé à l’eau, j’ai voulu te tuer par le feu ettu as échappé à l’incendie. Tu m’as demandé : « À quelélément aurez-vous recours ? » Je te réponds :« À l’air. » L’air que tu respires, Pardaillan, estsaturé de poison. Dans deux heures, tu ne seras plus qu’uncadavre.

– Voilà donc l’explication que je cherchais. Figurez-vous,madame, que j’étais intrigué par ce parfum que je sens autour demoi, et vous ne me croirez peut-être pas, mais, ma parole, j’aipensé à vous.

– Je te crois, Pardaillan, dit gravement la voix de Fausta.Qu’as-tu donc pensé ?…

– J’ai pensé, dit froidement Pardaillan, qu’il n’y avaitqu’une femme au monde pour descendre volontairement dans une fossecomme celle-ci : vous, madame. J’ai pensé que si Fausta étaitdescendue dans cette fosse, ce ne pouvait être que pour y apporterla mort et la changer en un tombeau. Voilà ce que j’ai pensé,madame.

– Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué parl’air que tu respires et que j’ai, moi, empoisonné.

Il y avait on ne sait quoi de fantastique dans cetteconversation macabre entre deux êtres qui ne se voyaient pas, quise parlaient à travers l’épaisseur d’un plafond, dont l’un était,pour ainsi dire, déjà dans la tombe et qui, sur un ton paisible etcomme détaché, se disaient des choses effrayantes.

Cependant Pardaillan répondait :

– Mourir ! mourir ! c’est bientôt dit, madame.Mais, voyez-vous, j’ai les poumons solidement attachés, et jecrois, Dieu me damne ! que je suis homme à résister à tous lespoisons dont vous avez eu l’attention de saturer l’air à monintention. J’en suis bien fâché pour vous, madame, dont la marotteest de me vouloir occire à tout prix, par n’importe quel moyen etdu diable si je sais pourquoi, par exemple ?

– Parce que je t’aime, Pardaillan, dit la voix morne deFausta.

– Eh ! morbleu ! ce serait une raison pour melaisser vivre au contraire ! Du moins, j’ai toujours vu lesgens qui aiment sincèrement tenir à la vie de l’être aimé plus qu’àleur propre vie. Quoi qu’il en soit, madame, je crois quej’échapperai à votre poison comme j’ai échappé à la noyade et aufeu.

– C’est possible, Pardaillan, mais si tu échappes aupoison, tu restes condamné quand même.

– Expliquez-moi un peu cela, madame… si toutefois ce n’estpas être trop curieux.

– Tu mourras par la faim et par la soif.

– Diable ! c’est assez hideux cela, madame, et, voyezma naïveté, j’aurais eu honte de vous croire capable d’une pareillemonstruosité… Comme on se trompe !…

– Je sais, Pardaillan, c’est une mort lente et horrible.Aussi ai-je voulu te l’éviter, et c’est pourquoi j’ai eu recours aupoison. Prie Dieu que ce poison agisse sur toi, c’est la seulechance qui te reste d’échapper au supplice de la faim.

– Bon ! goguenarda le chevalier, je reconnais là votrehabituelle circonspection. Vous avez si grand-peur de me manquerque vous vous êtes dit que deux précautions valent mieuxqu’une.

– C’est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas deuxmais toutes les précautions possibles. Vois-tu cette porte de ferqui ferme ta tombe ?

– Je ne la vois pas, madame, parbleu ! Je n’ai pas desyeux de hibou pour voir dans la nuit. Mais si je ne la vois pas, jel’ai reconnue avec mes doigts.

– Cette porte, dont la clé a été jetée dans le fleuve, dansquelques heures sera murée… Le mécanisme actionnant le plafond paroù tu es descendu sera détruit, la chambre où je suis aura sesportes et sa fenêtre murées… Alors tu seras isolé du monde, alorstu seras muré vivant, nul ne soupçonnera que tu es là, nul nepourra t’entendre si tu appelles, nul ne pourra pénétrer jusqu’àtoi, même pas moi… Comprends-tu, Pardaillan, que tu es biencondamné et que rien au monde ne peut te sauver,maintenant ?

– Bah ! vous avez beau entasser les obstacles,j’échapperai au poison, je ne mourrai pas de faim et je sortiraid’ici vivant… Le seul avantage que vous retirerez de cette nouvellemarque d’affection qu’il vous a plu de me donner… car c’est pour metémoigner votre amour, n’est-ce pas, que vous voulez à toute forceme retrancher du nombre des vivants ?…

– Oui, Pardaillan, c’est parce que je t’aime qu’il faut quetu meures, râla la voix de Fausta.

– Je disais bien, railla Pardaillan, et que la pestem’étrangle si je comprends rien à cette manière d’affectionner lesgens… Je disais donc que le seul avantage que vous retirerez decette nouvelle marque d’amour sera d’allonger un peu plus le compteque nous aurons à régler un jour… et que nous réglerons en effet,ou j’y perdrai mon nom de Pardaillan.

Ces derniers mots furent dits sur un ton qui ne laissait aucundoute sur les intentions du chevalier, intentions peubienveillantes, on le conçoit aisément.

Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était, parcertains autres, ardemment sincère et convaincue. C’était enquelque sorte une illuminée. La foi vibrante qu’elle avait eue enson œuvre s’était, sous le choc des revers répétés, peu à peueffacée. Elle persistait pourtant, mais c’était maintenantl’orgueil qui la guidait ; c’était cet esprit de dominationqu’elle tenait du sang des Borgia, dont elle était issue, quiprésidait à toutes ses décisions.

Précipitée du haut des cimes inaccessibles où sa foi l’avaitélevée et longtemps maintenue, elle s’était relevée meurtrie,désemparée, étonnée d’un étonnement prodigieux de se voir ramenéebrutalement à terre elle qui se proclamait « la Vierge »,elle qui sincèrement se croyait l’Envoyé et l’Élue de Dieu.

Et qui l’avait ainsi abattue ? Pardaillan.

Dès lors, la superstition s’empara d’elle, l’effroi entra dansce cœur jusque-là indompté, et superstition et terreur uniesexercèrent sur elle leur action dissolvante.

Longtemps elle avait cru qu’en tuant Pardaillan elle tuerait dumême coup ces sentiments nouveaux qui la choquaient et ne pouvaientpas ne pas la choquer, car elle était trop véritablement artisteraffinée, éprise de toute beauté, d’où qu’elle jaillit, fût-cel’horreur.

Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de lalégende, cet homme réapparaissait alors qu’elle se croyait certainede l’avoir tué, bien définitivement tué. Et chaque fois qu’ilréapparaissait ainsi, c’était pour anéantir irrémédiablement sescombinaisons les plus savantes, longuement et patiemmentéchafaudées.

Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et la superstitions’en mêlant, elle n’était pas éloignée de croire que cet hommeétait invincible, plus qu’invincible : immortel. De là àcroire que Pardaillan était son mauvais génie contre lequel elles’épuiserait vainement, de là à croire que Pardaillan échapperaitfatalement à toutes ses embûches jusqu’au jour où elle succomberaitsous ses coups, il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi.

Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais ellen’avait plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et ellen’était pas éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien,qu’elle aurait beau faire, Pardaillan, l’infernal Pardaillan,toujours ressuscité, sortirait une dernière fois de la tombe oùelle croirait l’avoir cloué pour la frapper mortellement.

On conçoit aisément, dans de telles conditions, l’effet quedurent faire les paroles de Pardaillan, affirmant avec une paisibleassurance qu’il échapperait au poison et au supplice de lafaim.

Ce n’était nullement une gasconnade de sa part, comme onpourrait le croire. Par une suite d’impressions opposées à cellesde Fausta, voyant qu’il échappait toujours, comme par miracle, àses tentatives d’assassinat les mieux ourdies, il en était arrivé,lui, à croire sincèrement que dans ce tragique et long duel, ildevait, lui, Pardaillan, avoir le dessus sur sa terrible etopiniâtre adversaire.

Dès lors, et si précaire que fût la situation à laquelle Faustal’acculait, il devait nécessairement croire qu’il en sortirait aumoment voulu, puisqu’il devait finalement avoir le dessus.

Lorsque Pardaillan eut affirmé qu’il sortirait vivant de sonactuel tombeau, Fausta frémit et commença à se demander avecangoisse si elle avait bien pris toutes les précautionsnécessaires, si quelque moyen de fuite inconnu n’avait pas échappéà son minutieux examen des lieux. Ce fut donc d’une voix malassurée qu’elle demanda :

– Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cettefois-ci comme les autres ?

– Parbleu ? assura Pardaillan.

– Pourquoi ? haleta Fausta.

Alors, d’une voix mordante qui la glaça :

– Parce que, je vous l’ai dit, nous avons un compteterrible à régler… Parce que je vois enfin que vous n’êtes pas unêtre humain, mais un monstre de perversité et de malfaisance, etque vous épargner, comme je l’ai fait jusqu’à ce jour, serait plusque de la folie, serait un crime… Parce que vous avez lassé mapatience et que je suis résolu enfin à vous écraser… Parce qu’ilest écrit, je le vois, que Pardaillan domptera Fausta et la réduiraà l’impuissance… Vous voyez bien que vous ne sauriez me tuer commevous le souhaitez, et que je dois sortir d’ici vivant. Or,maintenant que j’ai reconnu que vous n’êtes pas une femme, mais unmonstre suscité par l’enfer, je vous le dis en toute loyauté :gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, aussi vrai que je vousle dis, le jour où cette main s’appesantira sur Fausta, c’en serafait d’elle, elle expiera tous ses crimes et le monde sera délivréd’un tel fléau.

Tant que Pardaillan s’était contenté d’expliquer pourquoi il sesentait sûr d’échapper à ses coups, Fausta avait écouté enfrémissant, d’autant plus que, sous l’obsession de la superstition,pendant qu’il parlait, dans son cerveau affolé, elle serépétait :

– Oui, il se sauvera comme il le dit, c’est écrit, c’estinéluctable… Fausta ne saurait atteindre Pardaillan, puisquePardaillan doit tuer Fausta !…

Mais lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s’animant au furet à mesure, assura qu’un jour prochain viendrait où il aurait sarevanche et lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptablede cette femme extraordinaire reprit le dessus.

La menace d’un tel homme, qui ne menaçait que très rarement etjamais en vain, cette menace, qui eût, à juste raison, affolél’esprit le plus ferme et le plus courageux, loin de l’abattre oude l’effrayer, ne fit que retremper sa nature exceptionnellementcombative.

Elle retrouva à l’instant sa lucidité et son sang-froid. Ce futd’une voix très calme qu’elle répondit :

– Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et jeferai en sorte que votre main ne s’appesantisse plus jamais surpersonne.

– Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous yengager… Mais, excusez-moi, madame, si j’en use sans façon avecvous… je ne sais si c’est le poison que vous m’avez libéralementdispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil. Brisons donccet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur cesdalles qui n’ont rien de moelleux, et dont il faut bien que je mecontente, puisque Votre Sainteté n’a pas daigné octroyer même unehumble botte de paille au condamné à mort que je suis, ce qui eûtété tout de même moins inhumain, soit dit sans reproche… Sur ce,bonsoir !…

Et Pardaillan qui, sous l’influence des miasmes délétères émanésde la pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forcesl’abandonner et tout tourner dans sa tête endolorie, Pardaillans’enroula dans son manteau et s’étendit du mieux qu’il put sur lesdalles froides.

– Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.

– Non, pas adieu, par tous les diables ! railla unedernière fois Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais aurevoir… Diantre ! nous sommes gens de revue… nous avons àrégler…

Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeuraimmobile, raide comme un cadavre, endormi… mort, peut-être.

Chapitre 21CENTURION DOMPTÉ

Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement,n’entendant rien… que les palpitations de son cœur qui battait àcoups redoublés.

Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse neparvint à son oreille tendue.

Alors elle se redressa, sortit lentement et, confiante sansdoute en ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrièreelle.

Elle vint s’asseoir dans ce cabinet où nous l’avons vue enconversation avec Centurion. Là, immobile dans son fauteuil, ellemédita longtemps. Dans sa tête, avec l’obstination d’une obsession,cette question accessoire se posait avec ténacité :

« Magni m’a-t-il trompée ? Est-ce un narcotique ou unpoison ? »

Cette question aboutissait fatalement à la principale, à laseule qui comptât pour elle :

« Est-il mort ou simplement endormi ? »

Haletante, souffrant vraiment une torture physique devantl’effroyable geste accompli, elle en tirait logiquement toutes lesconclusions, avec une lucidité que ni la douleur réelle, nil’angoisse de l’incertitude ne parvenaient à obscurcir.

« Mort, tout est dit… Délivrée de cet amour que Dieum’imposa comme une épreuve, mon âme victorieuse redevientinvulnérable. Je puis reprendre ma mission avec confiance, sûre detriompher désormais, le seul obstacle qui entravait ma route ayantété supprimé par ma volonté.

« Endormi seulement tout est à refaire peut-être !…Qui peut jamais savoir, avec Pardaillan ?… Si je pouvaispénétrer jusqu’à lui… un coup de poignard pendant qu’il dort ettout serait fini… Funeste idée que j’ai eue de faire jeter la clefdu caveau !… Mes précautions se retournent contre moi… J’étaissi sûre de mon fait… l’assurance de cet homme indomptable a jeté letrouble et l’indécision dans mon esprit. Et maintenant il me faudraattendre durant des jours et des jours, et tandis qu’il agoniserapeut-être dans sa tombe, moi, j’agoniserai aussi d’incertitude,d’angoisse et de crainte, oui de crainte, jusqu’au jour où j’auraienfin la certitude qu’il n’est plus et ce sera long… mortellementlong. »

Longtemps encore elle resta ainsi à méditer et à combiner.

Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappasur un timbre.

À cet appel un homme parut qui se courba avec obséquiosité.

Cet homme c’était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousinde Barba-Roja, c’était don Centurion.

– Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine,je confesse qu’on ne m’avait pas trompée sur votre compte. Entredes mains habiles et puissantes, vous pourrez être un auxiliaireprécieux. Vous vous êtes tiré à votre honneur des diverses missionsque je vous avais confiées, à seule fin de vous mettre à l’épreuve.Vous avez, j’en conviens, intelligemment et diligemment exécuté mesordres. Je consens à vous prendre définitivement à mon service.

– Ah ! madame, fit Centurion au comble de la joie,croyez que mon zèle et mon dévouement…

– Point de protestations superflues, interrompit Faustahautaine. La princesse Fausta paye royalement, c’est pour qu’on laserve avec zèle et dévouement. L’intérêt, vous le savez, vous quiêtes un subtil casuiste, est le plus sûr garant de la fidélitéhumaine. Votre intérêt me répond et de votre zèle et de votredévouement… Pour la fidélité, nous en parlerons tout à l’heure.L’essentiel, pour le moment, est que vous soyez bien pénétré decette vérité, savoir : que vous ne trouverez jamais un maîtretel que moi.

– C’est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c’estpourquoi je considérais comme un grand bonheur et un honneurinsigne d’entrer au service de la puissante princesse que vousêtes.

Fausta approuva gravement de la tête et reprit, trèscalme :

– Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé detous – surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit, vousêtes intelligent, dénué de scrupules, et cependant, malgré votresupériorité intellectuelle, incontestable, vous resterez ce quevous êtes : l’homme des viles besognes, un composé bizarre etmonstrueux de bravo, d’espion, de prêtre, de spadassin, de tout ceque l’on voudra de bas et de mauvais. On vous emploie sous cesformes diverses, mais, quels que soient les services que vousrendez, vous n’avez pas d’espoir de vous élever au-dessus de cettebasse condition. On a tout intérêt à vous laisser dans l’ombre.

– Hélas ! madame, ce que vous me dites sans fard niménagement n’est que trop vrai, dit Centurion, sans qu’il fûtpossible de démêler, sur son visage impassible, s’il s’était sentitouché par ces paroles d’une impitoyable vérité.

Fausta l’étudia une seconde avec une ardente curiosité, et avecun sourire elle reprit :

– Voilà ce que vous êtes et ce que vous resterez, parce quevos actuelles fonctions basses et infamantes, jointes à votre passéqui n’est pas sans reproches, vous empêcheront toujours de sortirdu cloaque où vous croupissez. Enfin parce que, malgré que vousayez pris le « don », votre noblesse est plus quedouteuse et que, hors l’Église, pour aspirer aux emplois élevés, ilfaut être né. Est-ce vrai ?

– Malheureusement, madame.

– Cependant, malgré tous ces empêchements, vous avez devastes ambitions.

Fausta s’arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous sonclair regard. Puis elle laissa tomber :

– Ces ambitions, je puis les réaliser… au-delà de ce quevous avez rêvé. Et seule, je puis cela, parce que seule, ayant lapuissance, j’ai en outre assez d’indépendance d’esprit pour ne pasme laisser arrêter par des préjugés.

– Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ceque vous dites, je serai votre esclave !

– Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettresde noblesse en bonne et due forme et d’une authenticitéindiscutable ; je t’élèverai au-dessus de ceux qui t’écrasentde leur mépris aujourd’hui. Et quant à ta fortune, ce que tu asdéjà reçu de moi n’est rien comparé à ce que je te donnerai. Mais,tu l’as dit, tu seras mon esclave.

– Parlez… ordonnez… haleta Centurion, jamais chien fidèlene vous sera aussi dévoué que je le suis.

Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Sespieds, chaussés de mules de satin blanc, croisés l’un sur l’autre,étaient posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur unlarge tabouret de tapisserie, haut comme une marche. Ainsi posés,ses pieds croisés dépassaient le bord du coussin. Centurion s’étaitprosterné, et comme pour bien marquer qu’elle était pour lui unedivinité, pour prouver qu’il entendait rester, au pied de lalettre, le chien soumis dont il avait parlé, il franchit en rampantla distance qui le séparait de Fausta et posa dévotement ses lèvressur la pointe du soulier.

Il y avait certes, dans ce geste imprévu, une intentiond’hommage religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alorsqu’elle pouvait se croire papesse.

Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoide vil et de répugnant dans sa bassesse outrée.

Cependant Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l’égardde Centurion car, et bien qu’elle eût un geste de répulsion, ellene retira pas son pied. Au contraire, elle le pencha sur lui et,posant sa main blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, ellele maintint un inappréciable instant les lèvres collées sur lasemelle, puis retirant son pied, brusquement, elle le lui posa surla tête, appuyant fortement dessus, sans ménagement, et le tenantainsi écrasé dans cette pose plus qu’humiliée, elle dit de sa voixchaude et douce comme une caresse :

– J’accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme unchien fidèle et je te serai bon maître.

Ayant dit elle retira son pied.

Centurion redressa son front courbé mais resta agenouillé.

– Debout ! dit-elle, d’une voix soudain changée.

Et sur un ton de souveraine autorité :

– S’il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suisvotre maître, il est juste aussi que vous appreniez à vousredresser et à regarder les plus grands, car bientôt vous serezleur égal !

Centurion se releva, ivre de joie et d’orgueil. Il exultait, lesacripant ! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure,maintenant qu’il avait enfin trouvé le maître puissant de sesrêves. Il allait enfin être quelqu’un avec qui l’on compte. Ilallait donc dominer à son tour. Ah ! certes, il lui seraitfidèle, à celle qui le tirait du néant pour faire de lui un hommeredoutable et puissant.

Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête,Fausta reprit d’une voix calme, mais où perçait cependant unesourde menace :

– Oui, il faudra m’être fidèle, c’est ton intérêt…D’ailleurs, n’oublie pas que j’en sais assez sur ton compte pourfaire tomber ta tête rien qu’en levant un doigt.

Et comme il pâlissait sous la menace, qu’il savait on ne peutplus sérieuse, elle ajouta :

– On ne me trahit pas, moi, maître Centurion, ne perdezjamais ceci de vue.

Centurion la regarda en face, et d’une voix basse,ardente :

– Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de mafidélité, puisque j’ai trahi pour vous. Je vous jure cependant queje suis sincère en vous disant que je vous appartiens corps et âmeet que vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendrez. À défautde cette sincérité, vous l’avez dit vous-même, mon intérêt vousrépond de moi. Je sais trop en effet que nul au monde ne fera pourmoi ce que vous avez résolu de faire… je trahirais Dieu lui-même,madame, avant que de trahir la princesse Fausta, parce que latrahir serait me trahir moi-même, et je ne suis pas mon propreennemi à ce point.

– Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que jecomprends. Passons maintenant à nos affaires. Voici le bon de vingtmille livres promis pour la capture du sire de Pardaillan. Voici deplus un bon de dix mille livres pour récompenser les braves quivous ont aidé.

Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fitdisparaître vivement en songeant à part lui :

« Dix mille livres pour ces drôles !… Halte-là, madameFausta, ceci c’est du gaspillage… Avec mille livres, ils serontcontents comme des rois, et je réaliserai, moi, un honnête bénéficede neuf mille livres. »

Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encorebien Fausta. Elle se chargea incontinent de lui prouver que s’ilavait cherché en elle un maître, ce maître enfin trouvé avait unepoigne robuste, et qu’il lui faudrait marcher droit avec lui s’ilne voulait pas se faire casser à gages.

En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sapensée, lui dit, sans manifester ni colère nimécontentement :

– Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La partque je vous fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun,sans regrets ni envie, ce que je lui alloue. La princesse Faustan’admet à son service que des gens sur la probité desquels ellepuisse absolument compter. Si vous tenez à rester à mon service, ilfaudra devenir scrupuleusement honnête. Si ces raisons ne vous ontpas suffisamment convaincu, dites-vous qu’un maître tel que moi al’œil à tout et partout. Sachez qu’une heure après que vous aurezfait votre distribution, je saurai exactement quelle somme vousaurez remise à chacun, et si vous avez soustrait seulement undenier, je vous briserai impitoyablement.

Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même,et se courbant :

– Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée,puisqu’il vous a donné le pouvoir de lire dans les consciences.Désormais, madame, je vous le jure, je n’aurai plus de tellesidées.

– Bien vous ferez, dit froidement Fausta, quireprit :

– Faites entrer cet enfant, ce nain.

Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d’ElChico.

Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par lesrichesses entassées dans la pièce, ni s’il fut impressionné par labeauté et la majesté de la grande dame devant qui on venait del’introduire. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il se montraindifférent, en apparence. Il se campa devant Fausta, dans cetteattitude fière, qui ne manquait pas d’une certaine grâce sauvage etqui lui était particulière, et respectueux sans humilité, ilattendit, dressé sur ses ergots, ne perdant pas une ligne de sapetite taille.

Fausta le fouilla un instant de son œil d’aigle, et voilantl’éclat du regard, adoucissant sa voix si douce et siharmonieuse :

– C’est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français etses amis ?

El Chico, on l’a peut-être remarqué, n’était pas très bavard etil n’avait, cela va sans dire, que de très vagues notionsd’étiquette, si tant est qu’il connût la signification de cemot.

Il se contenta de répondre d’un signe de tête affirmatif.

Fausta possédait au plus haut point l’art de composer sesmanières suivant le caractère et la situation de ceux qu’elle avaitintérêt à ménager ou qu’elle voulait s’attacher. Avec Centurionelle venait de se montrer mâle, hautaine, dominatrice, parlant etagissant en souveraine puissante et redoutée. Avec le nain, lasouveraine disparut, la grande dame s’effaça. Ses manières sefirent plus simples, plus familières, très douces, presqueaffectueuses et ce fut en souriant avec indulgence qu’elleaccueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce fut ensouriant encore qu’elle dit négligemment :

– Ce Torero, don César, vous a fait du bien. À défautd’affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance.Pourtant vous avez consenti à l’attirer ici. Pourquoi ?

El Chico eut un sourire rusé.

– Je savais bien qu’on en voulait seulement au Français,dit-il. Tiens ! on a des oreilles et des yeux. On écoute, onregarde… On est petit, c’est vrai, on n’est pas un sot.

– De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotesne couraient aucun danger ?… Si cependant la vie de don Césareût été menacée, eussiez-vous agi comme vous l’avez fait ?Répondez franchement.

Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits secontractèrent douloureusement. Il ferma les yeux et crispa sespetits poings. Un combat violent paraissait se livrer en lui, dontFausta suivait curieusement toutes les phases.

Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d’une voixsourde :

– Non.

– Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux millelivres qu’on vous a promises en mon nom.

El Chico avait sans doute définitivement résolu la questionqu’il venait de débattre dans son esprit, car il répondit, cettefois sans hésitation et résolument :

– Tant pis !

Fausta sourit.

– Allons, dit-elle, je vois que vous savez êtrereconnaissant. Et le français ?

À cette question, l’œil du petit homme eut une lueur aussitôtéteinte, et vivement il dit :

– Je ne le connais pas. Tiens, ce n’est pas un ami commedon César.

Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.

– C’est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnezau point de lui sacrifier deux mille livres ! dit-elle.Savez-vous qu’en frappant ceux qu’ils aiment, on atteint parfoisplus cruellement les gens que si on les frappaiteux-mêmes ?

Fausta posait la question sans paraître y attacher d’importance,mais elle fixait son œil doux sur le nain et l’étudiaitattentivement.

Celui-ci tressaillit et parut visiblement étonné de ces parolesÉvidemment il n’avait pas pensé qu’en aidant à meurtrir Pardaillanil pouvait, du même coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaientle chevalier. Mais approfondir de telles idées était au-dessus dujugement d’El Chico. Il secoua donc les épaules et grommelaquelques paroles confuses que Fausta ne parvint pas à saisir.

Voyant qu’elle n’en tirerait rien, elle fit un geste comme pourl’engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre àCenturion qui s’éclipsa aussitôt.

– On va vous apporter la somme promise, dit-elle enrevenant au petit homme. C’est une somme considérable pourvous.

Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s’illuminèrent mais ilne répondit rien.

À ce moment Centurion revint et déposa devant Fausta un petitsac sur lequel les yeux d’El Chico se portèrent aussitôt pour neplus le perdre de vue.

– Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deuxmille livres, mais cinq mille… Prenez, c’est à vous.

À l’énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, ElChico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent tellesqu’il demeura cloué sur place, balbutiant d’une voix étrangléed’émotion :

– Cinq mille livres !…

– Oui ! fit de la tête Fausta qui souriait.

– Pour moi ?

– Pour vous. Prenez.

Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui,retrouvant soudain le mouvement, s’en saisit brusquement et lepressa de ses deux mains contre sa poitrine, comme s’il eût craintqu’on ne voulût le lui arracher, en répétant machinalement, n’enpouvant croire ses yeux ni ses oreilles :

– Cinq mille livres !

– Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s’amuser de lajoie folle du nain. Vous pouvez vérifier.

Vivement El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac,visiblement anxieux de vérifier à l’instant même si on ne se jouaitpas de lui. Mais il n’acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrentangoissés sur Fausta. Et il la vit si douce, si bienveillante qu’ilse rasséréna. Il secoua la tête d’un air farouche, comme pour direqu’il ne ferait pas à la dame si bonne et si généreuse l’injure devérifier, et tout à coup il se mit à rire. Mais son rire avaitquelque chose d’effarant. On eut dit plutôt des sanglotsconvulsifs, et des larmes coulaient lentement sur ses jouesbronzées ; ses yeux, perdus dans le vague, semblaientpoursuivre quelque mystérieuse chimère, et il bégayait doucement,sur un ton plaintif :

– Riche ! Je suis riche !… autant que leroi !…

Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie,elle n’en laissa rien paraître. Elle demeura grave, avec une pointed’attendrissement, peut-être factice, mais si naturel, siadmirablement joué, que de plus expérimentés que le nain s’yseraient laissés prendre. Et de sa voix douce, de son air le plusbienveillant, elle dit :

– Vous voilà riche, en effet. Vous allez pouvoir… épousercelle que vous aimez.

À ces mots, El Chico tressaillit violemment. Il rougit et pâlittour à tour, et fixa sur Fausta, des yeux effarés où se lisaitcomme une vague terreur. Et Fausta, qui n’avait parlé, comme ondit, que pour parler, au hasard, sans intention précise, ayantnégligé de se documenter, ainsi qu’elle avait coutume de faire, surce personnage qu’elle avait jugé sans doute sans importance, Faustanota soigneusement cette émotion violente du petit homme.

Et comme il secouait la tête négativement, avec une expressionde douleur manifeste :

– Pourquoi non ? dit-elle gravement. Vous êtes unhomme par l’âge et par le cœur. Vous voilà riche. Pourquoi nesongeriez-vous pas à vous établir, à vous créer un intérieur ?Vous êtes petit, c’est vrai, mais vous n’êtes pas contrefait. Vousêtes admirablement conformé dans votre petitesse, on peut même direque vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez, je le vois,pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi ?… Croyez-moi, vouspouvez être heureux comme tout le monde.

El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cetteprincesse qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d’unair convaincu, il « buvait du lait », pour employer uneexpression populaire imagée.

Mais sans doute le bonheur qu’on lui faisait entrevoir lui parutirréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Faustan’insista pas.

– Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que si vousavez besoin d’une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soitauprès de sa famille, vous me trouverez prête à intervenir en votrefaveur. Je suis puissante, très puissante, je pourrais peut-êtrearranger vos affaires, ne l’oubliez pas le cas échéant. Allezmaintenant.

El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement.Titubant, comme s’il était ivre, il se dirigea vers la porteoubliant de s’incliner devant la grande dame et, comme il allaitfranchir le seuil, il se retourna brusquement, se précipita surFausta, saisit sa main qui pendait nonchalamment appuyée au bras deson fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se redressantaussi vivement qu’il était accouru, sans dire un mot, il sortit encourant.

Fausta n’avait pas fait un mouvement, pas prononcé uneparole.

De même qu’elle s’était prêtée complaisamment à l’hommagereligieux et servile de Centurion, exagérant la rudesse du geste etde l’attitude jusqu’à une outrance qui pourrait nous paraîtreexcessive, mais qui pourtant était dans les mœurs de l’époque, demême elle accueillit l’hommage reconnaissant du nain sans un geste,avec cette douceur bienveillante qu’elle avait prise dès l’instantoù elle s’était trouvée en contact avec le petit homme et qu’elleavait gardée avec cet art consommé qui faisait d’elle uneincomparable comédienne.

Lorsque El Chico fut sorti, elle songea :

« Voilà un petit bout d’homme qui maintenant se fera hacherpour moi. Mais quelle est la femme dont il s’est épris, et pourquoiai-je cru démêler comme de la haine dans sa manière de parler dePardaillan ? Il faudra savoir ; ce nain me sera peut-êtreutile. Nous verrons. »

Écartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, allasoulever une tenture et, avant de disparaître, s’adressant àCenturion, qui attendait, immobile et muet :

– Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez merejoindre aussitôt dans l’oratoire.

Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraientexécutés, elle laissa tomber la portière et disparut.

Elle s’engagea dans le corridor et s’arrêta devant cette porteoù nous l’avons déjà vue s’arrêter. Elle poussa le judas etregarda.

La Giralda, sous l’empire de quelque narcotique, dormaitpaisiblement, étendue sur un large lit de repos.

« Dans dix minutes elle se réveillera, pensa Fausta quirepoussa le judas et poursuivit son chemin. »

Elle parvint à la pièce qu’elle avait désignée à Centurion et ypénétra en laissant la porte grande ouverte derrière elle. Cetoratoire était plutôt petit et meublé très simplement. Elle s’assitet attendit quelques minutes au bout desquelles Centurion parutdans l’encadrement de la porte et, sans entrer, dit :

– C’est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer auplus tôt. Il est à présumer qu’ils vont visiter la maison.

Fausta fit un geste qui signifiait qu’elle avait le temps etreprit sa méditation sans plus s’occuper de Centurion qui attenditsans bouger de sa place.

À quoi songeait-elle ? Quels plans nouveaux s’élaboraientdans sa tête ? Quelques minutes, qui parurent plutôt longues àCenturion immobile, s’écoulèrent ainsi. Enfin Fausta se leva et fitsigne à Centurion d’entrer.

– Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il esttemps nous retirer.

– Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d’unair paisible.

Sans murmurer, visiblement intrigué, Centurion obéit. Quand ilse retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une étroiteouverture, pratiquée dans l’épaisseur de la muraille, que la portegrande ouverte jusque-là lui avait masquée.

– Une porte secrète, murmura-t-il ; je comprendsmaintenant.

– Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.

Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l’ouverture. Unétroit escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre,éclairant la marche de Fausta qui referma la porte secrète derrièreelle sans que le bravo, qui pourtant la guignait du coin de l’œil,parvînt à saisir le secret de cette fermeture.

Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrentdans une galerie souterraine assez large pour permettre à deuxpersonnes de passer de front, assez élevée pour qu’un homme, mêmede haute taille, pût marcher sans être obligé de baisser la tête.Le sol de ce souterrain était tapissé d’un sable très fin, doux àla marche, étouffant le bruit des pas mieux que n’eût pu le fairele tapis le plus épais et le plus moelleux.

Après avoir parcouru un assez long espace, Centurion rencontraune galerie transversale. Il s’arrêta devant le mur de cettegalerie et demanda :

– Faut-il tourner à droite ou à gauche ?

– Restez où vous êtes, répondit Fausta.

À son tour, elle s’approcha du mur, et sans chercher, sanshésitation, elle saisit une pierre qui se détacha d’autant plusaisément que cette prétendue pierre était tout simplement uneplanche assez habilement peinte et maquillée pour qu’elle pût seconfondre avec les vraies pierres qui l’entouraient.

La planche enlevée démasqua une petite excavation.

Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort caché.Aussitôt un déclic se fit entendre et, à quelques pas, uneouverture apparut dans le mur.

– Passez, dit Fausta en montrant du doigt l’ouverture.

Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi deFausta.

Ils se trouvèrent alors dans une grotte artificielle assezvaste. Le sol de cette grotte, comme les galeries qu’ils venaientde parcourir, était tapissé de sable fin. De la voûte assez élevéependaient plusieurs lampes. Sur une façon d’estrade basse, troisfauteuils étaient disposés devant une grande table. D’énormesbanquettes en chêne massif étaient placées au pied de l’estrade, àdroite et à gauche de la table, de telle façon qu’un espace assezlarge était ainsi aménagé devant l’estrade.

Ainsi disposée et meublée, cette grotte ressemblait assez à unesalle de réunion publique dans laquelle une cinquantaine depersonnes auraient pu prendre place et s’asseoir sans trop degêne.

Centurion connaissait-il cette salle de réunionclandestine ? Savait-il à quoi servait cette retraitesouterraine et ce qui se tramait là-dedans ?

On aurait pu le croire, car dès l’instant où il avait pénétrédans la grotte, une singulière inquiétude s’était emparée de lui.En reconnaissant tout à fait des lieux qui sans doute lui étaientfamiliers, son inquiétude s’était changée en épouvante. Il étaitdevenu livide, un tremblement convulsif s’était emparé de lui etfaisait danser d’une manière fantastique le flambeau qu’il tenaitdans sa main crispée. Il regardait avec des yeux hagards Fausta quine paraissait pourtant pas remarquer son trouble et disaittranquillement :

– Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire passuffisamment.

Heureux de cacher son trouble, Centurion se hâta d’obéir et, leslampes allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table etpassa sa main sur son front, où perlait la sueur de l’angoisse.

Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo dela suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l’excavationqu’elle avait laissée ouverte, et :

– Regardez, dit-elle impérieusement.

Centurion se pencha et regarda. Alors il sentit ses cheveux sehérisser sur sa tête.

Que voyait-il donc de si extraordinaire ?

Rien que de très simple : une infinité de petits trousétaient ménagés dans le fond de l’excavation. Par ces petits trous,on pouvait voir jusqu’aux moindres recoins de la grotte, mais plusparticulièrement l’estrade qui se trouvait précisément en face destrous.

On voit qu’il n’y avait là rien de bien terrifiant, et pourtant,lorsqu’il se redressa, Centurion flageolait sur ses jambes etparaissait sur le point de s’évanouir.

Fausta, toujours impassible, ne paraissait toujours rienremarquer de ce trouble qui maintenant tournait à l’affolement.Elle rentra dans la grotte, suivie de Centurion hébété, en proie àune terreur mystérieuse qui anéantissait ses facultés au pointqu’il ne s’aperçut même pas que Fausta, actionnant un deuxièmeressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient depénétrer.

– Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulementon peut tout voir, comme vous avez pu vous en rendre compte, maisencore on entend tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j’aipu assister, invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont ététenus dans cette salle… Ai-je besoin d’ajouter que je saistout ?

Centurion s’écroula à genoux, la figure dans le sable, etrâla :

– Grâce ! madame !

Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds unregard empreint d’un souverain mépris, et le poussant rudement dubout du pied :

– Debout ! gronda-t-elle, debout donc !Pensez-vous que je vous aie pris à mon service pour vous livrer àl’Inquisition !

D’un bond, Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir depeur, il pensait maintenant s’évanouir de joie.

– Vous ne voulez donc pas me livrer ?balbutia-t-il.

Fausta leva les épaules.

– La terreur vous rend fou, mon maître, dit-ellefroidement.

Et sur un ton menaçant :

– Prenez garde ! je ne garderais pas un lâche à monservice.

Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, seredressant :

– Par le Christ vivant ! je ne suis pas un lâche,madame, et vous le savez bien ! Mais, misère ! j’ai crusincèrement que vous alliez me livrer.

Et avec un frisson d’épouvante, il ajouta :

– J’appartiens à l’Inquisition et je sais trop quelssupplices effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Jevous jure que sans être un lâche on peut trembler à l’évocation deces supplices. Ce qui m’attendait, madame, est tellement au-dessusde ce que l’imagination peut concevoir que je n’eusse pas hésité àme poignarder devant vous pour me soustraire au sort affreux quieût été le mien.

Fausta le considéra un instant. Il avait reconquis tout sonsang-froid et il était évidemment sincère.

– Soit, dit-elle d’un ton radouci, je te pardonne d’avoirtremblé devant le supplice. Je te pardonne aussi d’avoir essayé deme cacher des choses que j’avais intérêt à connaître. Mais que cesoit la dernière fois ! Le service de la princesse Fausta doitpasser avant tout, même avant celui de ton roi, avant celui del’Inquisition. Tu n’as pas à apprécier la valeur des événementsauxquels tu peux être mêlé. Tu as des rapports à me faire sur toutce que tu vois, ce que tu entends, ce que tu fais, ce que tu dis etmême ce que tu penses… Il m’appartient de voir le parti à tirer detes rapports. Tu es à moi pour trahir à mon profit ceux quit’utilisent, mais ne tente pas de me trahir moi-même, tu tebriseras les reins. Entends-tu ?

– J’entends, madame, dit humblement Centurion, etj’obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de force avecvous, je le confesse humblement.

– Bien ! opina Fausta. À quelle heure, laréunion ?

– Dans deux heures, madame.

– Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea versl’estrade et s’assit dans un fauteuil.

Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied del’estrade.

– Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravojusqu’au fond des yeux, les hommes qui se réunissent ici saventqu’il existe quelque part un fils de don Carlos, dont ils désirentfaire leur chef. Malgré les recherches les plus minutieuses, ilsn’ont pu parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureuxprince. Ce nom, j’en jurerais tu le connais, toi.

– C’est vrai, madame, dit Centurion définitivementdompté.

L’œil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.

– Ce nom ? fit-elle d’une voix calme.

– Don César, connu dans toute l’Andalousie sous le nom d’ElTorero, répondit Centurion sans hésiter.

Sans doute Fausta était bien loin de s’attendre à ce nom. Sansdoute aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement desplans soigneusement élaborés. Sans doute enfin Centurion necomptait pas plus à ses yeux que le chien soumis qu’il avait juréd’être pour elle, car à l’énoncé de ce nom, prise d’une fureursoudaine, Fausta s’exclama :

– Tu as bien dit don César… l’amant de laGiralda !…

– Lui-même, fit Centurion étonné de son agitation.

Pâle de rage, Fausta se dressa toute droite et gronda :

– Ah ! misérable ! C’est maintenant que je les ailaissés aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens ?… Jedevrais !…

Debout sur l’estrade, une main appuyée sur la table, l’autretendue dans un geste de menace, prise d’un accès de colèreeffrayant chez cette femme toujours si maîtresse d’elle-même,Fausta foudroyait du regard le malheureux Centurion terrifié qui,ne comprenant rien à cette fureur subite, se demandait si ellen’allait pas le poignarder à l’instant même ou le livrer aubourreau pour le punir d’il ne savait quelle faute.

– Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas… Vous ne m’aviezpas interrogé.

Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement.Ses traits se rassérénèrent et reprirent leur expression habituellede calme et de force. Elle s’assit lentement et, le coude sur latable, le menton dans la paume de la main, les yeux perdus dans levague, elle réfléchit longuement, paraissant avoir oublié laprésence de Centurion qui, muet, retenant son souffle, respecta saméditation.

Enfin elle releva la tête, et très calme :

– Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle.Maintenant, racontez-moi tout.

Chapitre 22LE NAIN À L’ŒUVRE

Nous sommes obligé de revenir momentanément à l’un de nospersonnages dont les faits et gestes prennent une importance quisollicite notre attention d’autant plus vivement que peut-être, parces faits et gestes, arriverons-nous à déchiffrer le caractèreplutôt énigmatique jusqu’ici de ce modeste personnage.

Voici donc le nain El Chico – car c’est de lui que nous voulonsparler – promu au rang de protagoniste.

Pourquoi pas ? Pourquoi un pauvre bougre de nainn’aurait-il pas droit à son chapitre ? Pourquoi n’aurait-ilpas droit aux honneurs réservés aux grands premiersrôles ?

Celui-ci est une réduction d’homme – gracieuse, il est vrai, etnous avons entendu Fausta, qui doit s’y connaître, lui dire qu’ilest beau dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a étéélevé à la dure, du moins faible comme un enfant qu’il est par lataille. Il est placé tout au bas de l’échelle sociale, puisqu’iln’est qu’un pauvre diable de bout d’homme, sans père ni mère, élevéon ne sait comment ni par qui, venu on ne sait d’où, gîtant on nesait dans quel trou, vivant Dieu sait comme ! de la charitépublique, ne reculant pas devant certaines besognes louches pourassurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant pas d’unevague dignité, d’une inconsciente fierté.

S’il en est ainsi et non autrement, ce n’est pas notre faute etnous n’y pouvons rien. Nous avons entrepris de raconter unehistoire ; nous le faisons avec cette impartialité qui nous atoujours guidé dans nos précédents ouvrages. Pour le reste, nouslaissons au lecteur le soin de dispenser à son gré le blâme oul’éloge ; nous le laissons maître absolu de ses sympathies oude ses antipathies.

Donc El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était,on s’en souvient peut-être, fou de joie – ou de douleur, car onn’aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux sentimentsdominait en lui. En sorte que nous serions porté à croire qu’il yavait en lui autant de joie que de douleur.

Toujours courant il se rendit au fond du jardin, du côté dufleuve. Il paraissait d’ailleurs connaître admirablement ce jardinet, à travers le labyrinthe des allées et des bosquets, dans lanuit accrue de l’ombre opaque des arbres en quantité considérable,il se dirigeait sans hésitation, allant avec une sûretéremarquable, une souplesse de félin qui lui faisaient éviter toutbruit susceptible de trahir sa présence.

Arrivé à la ceinture de cyprès il grimpa sur un de ces arbresavec une dextérité qui dénotait une grande habitude de ce genred’exercice et s’engagea dans le cône de verdure sombre où sa petitetaille seule pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler.Sans doute il avait là quelque cachette connue de lui seul et desoiseaux habitants de ce lieu car il se débarrassa du sac d’or qu’ildevait à la munificence de Fausta, après quoi il se laissa glisserà terre.

Sans se presser maintenant, l’air grave et méditatif, il longeal’enceinte de verdure et s’arrêta de nouveau devant un jeune cyprèsque le hasard avait sorti de l’alignement et fait pousser tout prèsdu mur. Cet arbre, placé là, c’était une échelle naturelle toutetrouvée pour franchir l’obstacle élevé.

En effet, El Chico grimpa là jusqu’à ce qu’il fut arrivé àdominer le mur. Alors il imprima un léger balancement au troncfrêle de l’arbuste et, avec l’adresse et la souplesse d’un chat, ilsauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et selaissa tomber doucement hors de la propriété.

Il s’éloigna du mur et alla s’asseoir dans l’herbe qui poussaithaute et drue, à moitié roussie par l’ardent soleil d’Espagne, etdans laquelle il disparut complètement. Les coudes appuyés sur lesgenoux ramenés au corps, la tête dans ses mains, il resta longtempsainsi, immobile.

Peut-être pensait-il à des choses que lui seul savait. Peut-êtreobéissait-il à des instructions reçues dans la maison des Cyprès.Peut-être enfin, et plus simplement, s’était-il endormi.

Les vibrations lointaines d’un bronze religieux laissant tomberdans la nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de satorpeur.

C’était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée deCenturion, s’engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maisonde campagne.

El Chico se leva, s’ébroua et dit tout haut :

– Tiens ! il est temps !… Allons !

Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de lapropriété, ne cherchant nullement à se cacher. On eût même ditqu’il souhaitait attirer l’attention sur lui, car il faisait leplus de bruit qu’il pouvait.

Et tout à coup il entendit des gémissements étouffés et il vitcomme deux masses informes déposées au pied du mur et quis’agitaient éperdument en des soubresauts qui avaient on ne saitquoi de fantastique.

El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de cessourires rusés qui illuminaient parfois sa physionomie siextraordinairement mobile, et allongeant le pas, il s’approcha deces deux masses. Il reconnut alors qu’il se trouvait en présence dedeux corps humains étroitement roulés dans des capes et congrûmentficelés des pieds à la tête.

Sans perdre un instant il se pencha sur le premier de ces corpset se mit à trancher les liens qui l’enserraient, à le débarrasserdes plis de la cape qui l’étouffait.

– El señor Torero ! s’exclama El Chico, lorsque levisage de la victime fut enfin dégagé.

Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente,l’intonation était si naturelle, si sincère, que le plus méfiants’y fût laisse prendre.

Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car sansperdre le temps de remercier son sauveur – ou prétendu tel – ils’écria :

– Vite ! aide-moi !

Et sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnond’infortune qu’avec l’aide d’El Chico, complaisant, il eut tôt faitde dégager.

– Le seigneur Cervantès ! s’écria le nain avec unébahissement croissant.

C’était en effet Cervantès qui se mit péniblement sur son séantet, d’une voix enrouée, s’écria :

– Mort de tous les diables ! j’étouffaislà-dedans ! Merci, don César.

– Venez, s’écria le Torero, bouleversé, il n’y a pas uninstant à perdre !… s’il n’est pas trop tard déjà !

C’était plus facile à dire qu’à faire. L’écrivain avait été fortmalmené et don César, non sans angoisse, vit bien qu’il fallait, detoute nécessité, lui laisser le temps de se remettre. Cervantès,d’ailleurs, ne se fit pas faute de le dire car ilbredouilla :

– Une minute !… Que diable ! mon cher, laisse-moirespirer un peu… On m’a à moitié étranglé.

Ce n’était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner sonami dans cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, commechaque minute qui s’écoulait diminuait les chances qui luirestaient d’arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer laGiralda, il fit la seule chose qu’il avait à faire, c’est-à-direqu’aidé d’El Chico et de Cervantès lui-même, il se mit àfrictionner énergiquement son ami.

Celui-ci cependant, tout en s’aidant lui-même le mieux qu’ilpouvait, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant lenain :

– Que fais-tu là, toi ? dit-il en fronçant le sourcil.Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte ?

Le petit homme, sans interrompre ses frictions,répondit :

– Tiens ! j’ai vu que vous ne reveniez pas… j’étaisinquiet, j’ai voulu savoir. J’ai fait le tour de la maison…heureusement pour vous, car sans moi…

Et du coin de l’œil il montrait les cordes et les capes restéesà terre.

El Chico était sans doute un comédien de première force, carCervantès, qui ne le perdait pas de vue, ne put rien démêler desuspect dans son attitude, pas plus que dans ses paroles. Ce qu’ildisait n’avait, d’ailleurs, rien que de très naturel.

D’un air plutôt piteux, l’aventurier écrivain soupira :

– Il est de fait que sans toi j’étranglerais encore sous cemaudit bâillon, et Dieu sait quand et comment nous nous serionstirés de là.

Enfin il se mit debout et fit quelques pas.

– Allons, dit-il avec satisfaction, rien n’est cassé, et jecrois que me voilà assez solide pour vous suivre, don César.

– Venez donc ! s’écria le Torero qui bouillaitd’impatience.

Et il s’élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui luiétait arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à lapoursuite du ravisseur de la Giralda.

– En sorte, dit Cervantès, que le chevalier a attaquéseul ? S’ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il y a deschances pour qu’il s’en tire.

– Hélas ! soupira le Torero.

Tout en s’expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde.Cervantès monta sur la borne, et en un clin d’œil le Torero fut surle mur. Cervantès allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent surle nain qui les avait suivis et assistait à l’escalade. Il sauta àterre, prit El Chico dans ses bras et le passa à don César qui lefit glisser de l’autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la mainque lui tendait le Torero et se hissa sur le mur engrommelant :

– J’aime mieux l’avoir avec nous. Je serai plustranquille.

Le nain pourtant n’avait opposé aucune résistance, et Cervantèsvit avec satisfaction qu’il les attendait bien tranquillement aupied du mur et qu’il ne paraissait avoir aucune velléité defuite.

Les deux amis sautèrent ensemble et s’élancèrent en courant,accompagnés du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi etanimé des meilleures intentions, ce qui chassa tout à fait lessoupçons qui persistaient dans l’esprit du romancier.

Il ne s’agissait plus cette fois de ruser et de s’attarder à desprécautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre untemps précieux. Ils n’en avaient que trop perdu déjà.

Ils avaient mis l’épée à la main, et l’œil aux aguets ilscouraient droit devant eux.

Le hasard fit qu’ils aboutirent au perron.

Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par lenain qui avait fini par les précéder. Ils le suivirentmachinalement, sans se rendre compte peut-être.

En quelques bonds ils franchirent les marches et furent devantla porte. Ils s’arrêtèrent un moment, hésitants. À tout hasard leTorero porta la main au loquet. La porte s’ouvrit.

Ils entrèrent.

Une lampe d’argent, suspendue au plafond, éclairait d’une lueurtamisée les splendeurs du vestibule.

– Oh ! diable ! murmura Cervantès émerveillé, àen juger par le vestibule, c’est ici la demeure d’un prince, pourle moins.

Don César, lui, ne s’attarda pas à admirer ces merveilles. Uneportière était devant lui. Il la souleva et passa résolument.

Ils se trouvèrent tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peud’instants plus tôt, avait remis au nain la somme de cinq millelivres qu’il était allé cacher dans un cyprès.

Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici,c’était un flambeau d’argent massif garni de cires roses quidistribuait une lumière discrète et parfumée.

– Pour le coup, songea Cervantès, nous sommes dans unepetite maison du roi !… Il va nous tomber dessus une nuéed’hommes d’armes déguisés en laquais.

La réflexion de Cervantès était motivée précisément par ceslumières.

En effet, à moins de supposer qu’ils étaient attendus et qu’onavait voulu leur faciliter la besogne – ce qui eût été une purefolie – il fallait bien admettre que ce merveilleux palais étaitactuellement habité. Or le propriétaire d’une aussi somptueusedemeure, s’il n’était pas le roi en personne, ne pouvait être qu’ungrand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de gardeset de gens d’armes. De plus, il était évident que ce personnagen’était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent étééteintes. Lui, ou quelqu’un de ses gens, pouvait donc apparaîtred’un instant à l’autre, et alors il était à présumer que les coupspleuvraient drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs. Enfinsi, comme la somptuosité royale de la demeure permettait de lesupposer, le propriétaire n’était autre que le roi lui-même, lasituation des intrus devenait terrible car, en admettant qu’ilspussent se tirer sains et saufs de la lutte, ils n’échapperaientpas à la rancune du roi, et une arrestation discrète, suivie d’uneexécution non moins discrète, opérée à la douce, les corrigerait àtout jamais du péché de curiosité. Le roi, plus que le commun desmortels, n’aimait pas à être dérangé dans ses bonnes fortunes.

Tout en se faisant ces réflexions judicieuses quoique peuencourageantes, Cervantès ne lâchait pas d’une semelle le fils dedon Carlos. Tous deux se rendaient parfaitement compte du dangercouru. Ils n’en étaient pas moins résolus à l’affronter jusqu’aubout.

En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda – quilui paraissait plus que compromise – passait au second plan.Pardaillan, qu’il croyait aux prises avec les gens du ravisseur,s’était exposé par amitié pour lui. La pensée qui dominait en luiétait donc de retrouver le chevalier, d’accourir à son secours,s’il en était temps encore. Quant à abandonner celui qui s’étaitgénéreusement exposé pour lui, il est à peine besoin de dire quecette pensée indigne ne l’effleura même pas.

Pour Cervantès, c’était plus simple encore. Il avait accompagnéses amis, il devait les suivre jusqu’au bout, dussent-ils y laisserleur peau, tous.

Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement résolus.

Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.

Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivantFausta, était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par deslampes suspendues au plafond de distance en distance.

Et toujours la solitude. Toujours le silence. C’était à sedemander si cette opulente demeure était habitée.

Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la premièreporte qu’il rencontra.

– Giralda ! cria-t-il dans un transport de joie.

Et il se rua à l’intérieur de la pièce, suivi de Cervantès et dunain.

La Giralda, nous l’avons dit, sous l’empire d’un narcotique,dormait profondément.

Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu’elle nerépondait pas à son appel.

– Giralda ! balbutia-t-il angoissé,réveille-toi ! Réponds-moi !

En disant ces mots, il lâchait le buste, s’agenouillait devantla jeune fille et lui saisissait les deux mains. Le buste, n’étantplus soutenu, s’abandonna mollement sur les coussins.

– Morte ! sanglota l’amoureux livide. Ils me l’onttuée !…

– Non pas, corps du Christ ! s’écria vivementCervantès. Elle n’est qu’endormie. Voyez comme le sein se soulèverégulièrement.

– C’est vrai ! s’écria don César, passant du désespoirle plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit !

À ce moment, la Giralda soupira et commença à s’agiter. Presqueaussitôt elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée devoir le Torero à ses pieds et elle lui sourit.

Elle dit très doucement :

– Mon cher seigneur !

Et sa voix ressemblait au gazouillis d’un oiseau.

Il répondit :

– Mon cœur !

Et sa voix avait des inflexions d’une tendresse infinie.

Ils ne s’en dirent pas plus long et cela leur suffit.

Ils se prirent les mains et, oubliant le reste de la terre, ilsse parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c’était untableau d’une fraîcheur et d’une grâce exquises.

Avec son éclatant costume : mélange de soie, de velours, desatin, de tresses, de galons, de houppettes multicolores, avec sonopulente chevelure, aux mèches indisciplinées retombant en désordresur le front, la raie cavalièrement jetée sur le côté, la tachepourpre d’une fleur de grenadier au-dessus de l’oreille, avec sesgrands yeux ingénus, son teint éblouissant, son sourire gracieuxdécouvrant l’écrin perlé de sa bouche ; avec son air à la foiscandide et mutin, et dans sa pose chastement abandonnée, la Giraldasurtout était adorable.

Il est probable qu’ils seraient restés indéfiniment à se parlerle langage muet des amoureux, si Cervantès n’avait été là. Iln’était pas amoureux, lui, et après avoir, en artiste qu’il était,accordé un coup d’œil admiratif au couple ravissant qu’il avaitsous les yeux, il revint vite au sentiment de la réalité quin’avait pas cessé d’être menaçante. Sans se soucier autrement detroubler l’extase des jeunes gens, il s’écria donc, sansfaçon :

– Et M. de Pardaillan ! Il ne faudraitpourtant pas l’oublier !

Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince seredressa aussitôt, honteux d’avoir oublié un moment l’ami sous lacaresse des yeux de l’amante.

– Où est donc M. de Pardaillan ? dit-il àson tour.

Cette question s’adressait à la Giralda, qui ouvrit de grandsyeux étonnés.

– M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l’ai pasvu !

– Comment ! s’écria le Torero troublé. Ce n’est doncpas lui qui vous a délivrée ?

– Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plusétonnée, je n’avais pas à être délivrée !… J’étaisparfaitement libre.

Cette fois ce fut au tour de don César et de Cervantès d’êtrestupéfaits.

– Vous étiez libre ! Mais alors, comment se fait-ilque je vous ai trouvée ici, endormie ?

– Je vous attendais.

– Vous saviez donc que je devais venir ?

– Sans doute !

La Giralda, le Torero et Cervantès étaient plongés dans unétonnement qui allait sans cesse grandissant. Il était évidentqu’ils ne comprenaient rien à la situation. Les questions du Toreroparaissaient incompréhensibles à la Giralda, et les réponses decelle-ci ne faisaient qu’embrouiller les choses au lieu de lesélucider. Ils étaient debout tous les trois et se regardaientmutuellement avec des yeux effarés.

Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calmeinaltérable. Il paraissait, d’ailleurs, se désintéressercomplètement de ce qui se passait autour de lui, et, les yeuxperdus dans le vague, il pensait à des choses que lui seulsavait.

Cependant Torero s’exclamait :

– Ah ! par exemple ! ceci est trop fort !Qui vous avait dit que je viendrais ici ?

– La princesse.

– Quelle princesse ?

– Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m’a pasdit son nom. Je sais qu’elle est aussi bonne que belle. Je saisqu’elle m’avait promis de vous aviser du moment où vous pourriezvenir me chercher sans danger. Je sais qu’elle a tenu parole…puisque vous voilà. C’est tout ce que je sais.

– Voilà qui est étrange ! murmura don César d’un airrêveur.

– Oui, plutôt ! dit Cervantès. Mais il me semble, donCésar, que le mieux serait de vous mettre incontinent à larecherche du chevalier. Nous pourrons aussi bien interroger laGiralda en fouillant la maison.

– Pardieu ! vous avez raison. Nous perdons un tempsprécieux. Mais emmener Giralda avec nous ne me paraît guèreprudent, surtout s’il faut en découdre. La laisser seule ici ne mesemble guère plus prudent. Qui sait ce qui peut advenir quand nousserons occupés à visiter la maison !

– Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, pourquoifouiller cette maison ? Il n’y a plus personne ici.

– Comment savez-vous cela, Giralda ?

– C’est la princesse qui me l’a dit. N’avez-vous pas trouvétoutes les portes ouvertes ? N’avez-vous pas trouvé les pièceséclairées ?

– C’est vrai, corps du Christ ! dit Cervantès.

– Et cette fameuse princesse, où est-elle pourl’heure ? reprit doucement le Torero.

– Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée deses gens… Du moins me l’a-t-elle assuré.

El Torero interrogea Cervantès du regard.

– Visitons toujours la maison, trancha celui-ci.

Don César considéra la jeune fille avec un rested’incertitude.

– Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda avecassurance, que je peux aller sans crainte avec vous. Il n’y a pluspersonne ici. La princesse l’a assuré et j’ai bien vu à son air quecette femme ne connaît pas le mensonge.

– Allons ! décida brusquement El Torero.

Sans mot dire El Chico prit un flambeau allumé sur une petitetable et se disposa à éclairer la petite troupe.

La visite commença. D’abord avec prudence, ensuite plusouvertement, sans nulle précaution, au fur et à mesure qu’ilss’apercevaient que la maison mystérieuse était en effet vide detout habitant.

Des caves, où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrentpas une porte fermée à clé. Ils pénétrèrent partout, fouillèrenttout.

Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.

Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d’oùils avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don Césarrevenait obstinément à cette pièce, pensant, avec raison, que là iltrouverait l’explication de cette inquiétante disparition. Ilsétaient donc encore un coup réunis tous les quatre dans cettepièce, déplaçant les quelques meubles que Fausta y avait laissés,sondant les murs et le plancher, ne laissant pas un pouceinexploré.

Et toujours rien.

Et cependant, sans qu’ils s’en doutassent, là, sous leurs pieds,celui qu’ils cherchaient avec tant d’acharnement, Pardaillan,dormait, peut-être, de l’éternel sommeil.

Les deux amis, et Giralda mise au courant, s’énervaient à cesrecherches infructueuses, et avec l’énervement, l’inquiétude allaitcroissant.

Seul le nain les suivait passivement, avec une indifférenceabsolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps s’il avait voulu.Cervantès, qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenude ses présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giraldaet don César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant lepetit homme restait. Malgré son indifférence apparente, on eût ditqu’un intérêt puissant l’obligeait à rester. Parfois, lorsque lenom de Pardaillan était prononcé, une lueur s’allumait dans l’œildu petit homme, un rictus sarcastique plissait ses lèvres. Celuiqui l’eût observé à ce moment eût juré qu’il était heureux de lamésaventure du chevalier.

Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantès et donCésar décidèrent d’accompagner la Giralda chez elle, de rentrerchacun chez soi et de revenir au grand jour s’informer auprès de lamystérieuse princesse qui sans doute serait de retour dans sasomptueuse maison de campagne.

Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à laporte que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, ellen’était pas fermée à clé et les verrous n’étaient pas poussés.

– C’était bien la peine d’escalader le mur, remarquaCervantès, nous n’avions qu’à entrer tranquillement.

– Encore eût-il fallu savoir, répondit El Torero.

– C’est juste ! Mais quand je pense aux richessesaccumulées là-dedans et laissées à la portée du premier malandrinvenu qui n’aurait qu’à pousser une de ces portes, je ne puism’empêcher de dire qu’il faut que la grande dame à qui appartientcette royale demeure doit être superbement insouciante oufabuleusement riche.

Et, sous l’empire de cette pensée, le brave Cervantèss’évertuait à fermer de son mieux la porte du jardin.

Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nainqui marchait en éclaireur.

Au bout de quelques pas El Chico s’arrêta brusquement et, secampant dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deuxcavaliers :

– Le Français !… Il est peut-être rentré à l’auberge,tiens ! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui étaitparticulière.

Don César et Cervantès échangèrent un coup d’œil.

– Au fait, dit le romancier, c’est possible après tout.

Don César secoua la tête d’un air de doute et dit :

– Je ne le crois pas… N’importe, allons à l’auberge de laTour.

L’œil du nain eut une lueur de contentement. Et sans ajouter uneparole, changeant de direction, il prit le chemin de l’hôtelleriedu chevalier.

Cependant El Torero marchait sombre et silencieux à côté de laGiralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demandaavec une tendre inquiétude :

– Qu’avez-vous, César ? Se peut-il que la disparitionde M. de Pardaillan vous affecte à ce point ? Lechevalier, croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des piressituations. Là où d’autres, et des plus intrépides, périraientinfailliblement, il sortira indemne et vainqueur. Il est sifort ! si bon ! si courageux !

Ceci était dit sur un ton d’admiration naïve et de confianceabsolue qui, en toute autre circonstance et s’il se fût agi de toutautre que Pardaillan, n’eût pas manqué de piquer la jalousie dujeune homme.

Mais il faut croire que El Torero avait d’autres pensées entête, car il répondit doucement :

– Non, Giralda ! J’ai recherchéM. de Pardaillan et je le chercherai jusqu’à ce que jesache ce qu’il est devenu, parce que, en-dehors de l’affectionfraternelle que je lui porte, l’honneur me le commandeimpérieusement. Mais je sais bien qu’il saura se tirer d’affairesans notre assistance.

– C’est certain, appuya, avec conviction, Cervantès qui neperdait pas un mot de l’entretien des deux amoureux. Pardaillan estde ces êtres privilégiés qui prêtent, sans marchander, l’appui deleur bras à quiconque fait appel à eux. Mais lorsque par aventureils se trouvent eux-mêmes dans l’embarras, ils se démènent si bienque, lorsqu’on accourt à leur secours, ils ont déjà accompli toutela besogne. On arrive toujours trop tard. Il est écrit que cesgens-là rendent service à tout venant sans qu’on puisse leur rendreune partie, si faible soit-elle, du bien qu’ils ont fait.

Et c’était admirable la confiance et l’admiration que ces troisêtres de pure loyauté manifestaient à l’égard de Pardaillan qu’ilsconnaissaient depuis quelques jours à peine.

Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles deCervantès d’un air convaincu, retombait dans son morne abattement,la Giralda reprit :

– Alors, mon doux seigneur, qu’est-ce donc qui vous rendsoudain si chagrin ?

– Giralda, fit El Torero en s’arrêtant, qu’est-ce donccette histoire d’enlèvement qu’El Chico est venu nousraconter ?

– C’est la vérité pure, dit la Giralda qui cherchait àdémêler où il voulait en venir.

– Vous avez été enlevée ? Réellement ?

– Oui, César.

– Par Centurion ?

– Par Centurion.

– Mais Centurion, dans ces sortes d’affaires, n’agit paspour son propre compte.

– Je vous entends, César. Centurion est le bras droit dedon Almaran.

Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amantqui la tenait par le bras. Elle rougit cependant qu’un souriremalicieux vint effleurer ses lèvres. Elle venait de comprendre cequi se passait dans l’esprit du jeune homme.

Simplement don César était jaloux.

Cervantès devait avoir compris aussi, car il marmotta :

– Amour ! jalousie !… Folie !

Cependant El Torero, après un instant de silence, reprenaitd’une voix qui tremblait :

– Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de cemonstre que vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et sitranquille, ne cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eûtété pourtant très facile.

Giralda aurait pu répondre que pour fuir comme le disait sonamant, il aurait fallu qu’elle n’eût pas été endormie par unnarcotique assez puissant pour que lui-même l’eût crue morte unmoment. Elle se contenta de répondre en souriant :

– C’est que cette fois Centurion n’agissait pas pour lecompte de celui que vous savez.

– Ah ! fit El Torero plus inquiet encore, pour quidonc alors.

– Pour la princesse, dit Giralda en riant.

– La princesse !… Je ne comprends plus.

– Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse.Écoutez-moi, César. Vous savez que j’étais partie à la recherche demes parents ?

– Eh bien ? demanda El Torero, oubliant sa jalousiepour ne penser qu’à la consoler. Vous avez été encoredéçue ?

– Non, César, cette fois je sais, dit tristement laGiralda.

– Vous connaissez votre famille ? Vous savez qui estvotre père, qui est votre mère ?

– Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota lajeune fille.

– Hélas ! c’était à prévoir, dit El Torero en laprenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette mère,étaient-ce des gens de qualité, comme vous le pensiez ?

– Non, César, dit très simplement la Giralda, mon père etma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très pauvres,puisqu’ils durent m’abandonner ne pouvant me nourrir. Votrefiancée, César, n’est même pas fille de petite noblesse. C’est unefille du peuple devenue bohémienne.

Don César la serra plus fortement dans ses bras.

– Pauvre Giralda ! dit-il avec une tendresse infinie.Je vous aimerai davantage, puisqu’il en est ainsi. Je serai toutpour vous, comme vous êtes tout pour moi.

La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes,elle eut un sourire à l’adresse de celui qui lui parlait sitendrement et de l’amour duquel elle était sûre comme de son propreamour.

El Torero reprit :

– Êtes-vous bien sûre cette fois-ci, Giralda ? Vousavez été si souvent leurrée.

– Il n’y a pas de doute, cette fois-ci. On m’a donné despreuves.

Elle resta un moment rêveuse puis, essuyant ses larmes, ellereprit en souriant avec une pointe de scepticisme :

– Ce que je gagne dans cette affaire, c’est de savoir quej’ai été baptisée, autrefois, avant d’être la bohémienne que jesuis devenue. Vous voyez que l’avantage n’est pas bien grand.

La Giralda était à moitié païenne. C’est ce qui explique qu’elleparlait de son baptême avec une telle désinvolture.

Don César, lui, avait été élevé, comme il était d’usage, enfervent pratiquant. Et bien qu’avec l’âge, le raisonnement, leslectures et la fréquentation de savants et de lettrés, sessentiments religieux se fussent atténués au point de devenirquantité négligeable, il ne lui était cependant pas possible de sesoustraire complètement aux idées de l’époque. Il répondit doncgravement :

– Ne dites pas cela, Giralda. C’est beaucoup au contraire.Vous échappez de ce fait à la menace d’hérésie suspendue sur votretête. Vous n’avez plus à craindre l’horrible supplice dont vousétiez sans cesse menacée. Mais ne m’avez-vous pas dit que vous avezété enlevée sur l’ordre de cette princesse inconnue ?

– Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains deCenturion et de ses hommes, je fus prise d’un désespoir affreux.C’est que je pensai qu’on allait me livrer à l’horrible Barba-Roja.Jugez de ma surprise et de ma joie lorsque je me vis en présenced’une grande dame que je n’avais jamais vue, laquelle, avec desparoles de douceur, me rassura, me jura que je ne courais aucundanger et, mieux, que j’étais libre de me retirer à l’instant si jele désirais.

– Vous êtes restée pourtant ! Pourquoi ? Pourquoicette princesse vous a-t-elle fait enlever ? De quoi semêle-t-elle et qu’avez-vous à faire avec elle ? Elle vousconnaissait donc ? D’où ? Comment ?

Don César avait égrené le chapelet de ses questions avec unenervosité croissante. La Giralda, qui devinait ses pensées jalouseset qu’il souffrait, répondit avec une grande douceur :

– Que de questions, monseigneur ! Oui, la princesse meconnaissait. D’où ? Comment ? Celle qu’on a appelée laGiralda, un peu parce qu’elle a vécu ses premières années à l’ombrede la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité avec laquelleelle tournait longtemps en dansant sur les places publiques,celle-là n’est-elle pas connue de tout Séville ?

– C’est vrai, murmura don César, dépité.

– À proprement parler, la princesse ne m’a pas faitenlever. Elle m’a plutôt délivrée. Voici : vous savez queCenturion me guettait depuis longtemps. Sans l’intervention deM. de Pardaillan, il m’aurait même arrêtée toutrécemment. Or, je ne sais pourquoi ni comment – car on ne me l’apas dit – il se trouve que Centurion est employé aussi par laprincesse et qu’il est sous sa dépendance beaucoup plus qu’il n’estsous celle de Barba-Roja. Centurion a dû dire à la princesse qu’ilavait ordre de m’enlever et celle-ci lui a, à son tour, donnél’ordre de me conduire directement à elle. Ce qu’il a été contraintde faire.

– Pourquoi ? Pourquoi cette princesse que vous neconnaissiez pas s’intéresse-t-elle ainsi à vous ?

– Pur hasard ! La princesse m’a vue. Elle a étéfrappée – c’est elle qui parle – de la grâce de mes danses et s’estinformée de moi, sans que j’en aie jamais rien su. Riche etpuissante comme elle est, elle a eu tôt fait de découvrir enquelques jours ce que je n’avais pu trouver en des années derecherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près ;elle a profité de la première occasion qui s’est présentée à elle,avec d’autant plus d’empressement et de joie que, ce faisant, elleme tirait d’un grand danger.

– En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je luisuis redevable d’un grand service.

– Plus que vous ne croyez, César, dit gravement la Giralda.Enfin, pourquoi je suis restée quand j’étais libre de meretirer ? Parce que la princesse m’a affirmé qu’il y avaitdanger de mort, pour quelqu’un que vous connaissez, à me rencontrerpendant une période de deux fois vingt-quatre heures. Parce quej’aime ce quelqu’un plus que ma propre vie et que dès l’instant oùma présence pouvait lui être mortelle je me serais plutôt ensevelievive. Parce que la princesse enfin m’avait assuré que lorsque toutdanger serait conjuré, ce quelqu’un serait avisé par ses soins etviendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer cequelqu’un, don César ? ajouta la Giralda avec un souriremalicieux.

Autant El Torero s’était montré inquiet, autant il étaitmaintenant radieux.

Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et deprotestations qui la firent rougir de plaisir.

Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explicationsde la Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de safiancée ne laissèrent pas que de l’étonner grandement, et ils’écria :

– Cette princesse me connaît donc aussi ? En quoi lepauvre diable que je suis peut-il l’intéresser ? Et queldanger pouvait bien me menacer ? Savez-vous que tout cela estfort étrange ?

– Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que laprincesse est aussi bonne que belle : ce serait une raisonsuffisante pour expliquer l’intérêt qu’elle vous porte. Mais il y amieux : elle sait qui vous êtes, elle connaît votrefamille.

– Elle sait qui je suis ? Elle connaît le nom de monpère ?

– Oui, César, dit la Giralda, gravement.

– Elle vous a dit ce nom ?

– Non ! Ceci elle ne le dira qu’à vous.

– Elle vous a dit qu’elle me révélerait le mystère de manaissance ? demanda El Torero, frémissant d’espoir.

– Oui, seigneur, quand il vous plaira de le luidemander.

– Ah ! s’écria El Torero, il me tarde d’être à demainpour aller voir cette princesse et l’interroger. Oh !savoir ! savoir enfin qui je suis et ce qu’étaient lesmiens ! reprit-il avec exaltation.

Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidencessans prêter attention à lui, Cervantès se disait :

« Ouais ! Qu’est-ce que cette princesse qui connaîttant de gens et possède tant de secrets ? Et de quoi semêle-t-elle d’aller révéler qui il est à ce malheureuxprince ? Elle ne se doute donc pas qu’une pareille révélationle condamne sûrement à mort ! Comment empêcher cette inconnuede parler ? »

Cependant ils arrivèrent à l’auberge de La Tour sansqu’il leur fût survenu rien de fâcheux.

Il était environ une heure et demie du matin. L’auberge, parconséquent, était silencieuse et obscure. Tous ses habitantsétaient certainement plongés dans un sommeil réparateur.

El Chico, qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappaà la porte extérieure du patio d’une manière spéciale, connueseulement d’intimes de la maison.

Contrairement à son attente, comme s’ils eussent été attendus,la porte s’ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille del’hôtelier Manuel, montra dans l’encadrement son fin visage à lafois inquiet et curieux.

En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il fautcroire pourtant que le petit homme savait se maîtriser avec uneénergie extraordinaire chez un être aussi débile ; il fautcroire qu’il savait dissimuler soigneusement ses impressions et sessentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répanditbrusquement sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, netrahit l’émotion intense qui s’était emparée de lui.

Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeunefille ce sourire amical qu’on a pour les amis de longue date.Évidemment, Juana et El Chico se connaissaient depuis leurenfance.

Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eûtdémêlé dans l’attitude du nain, surtout dans le sourire commerésigné, dans l’expression tendre, comme voilée d’angoisse, cettepointe d’admiration à la fois humble et ardente que l’on a pour lesêtres considérés comme d’une essence supérieure. Bref, dans lesmoments où il ne se croyait pas observé, El Chico avait devant lajeune fille l’attitude d’un dévot fervent adorant la Vierge.

Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, trèscordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur,apparent malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que lajolie Andalouse, fille d’un notable bourgeois dont les affairesétaient prospères, savait garder la distance qui la séparait de cemendiant. Un plus attentif eût aisément découvert dans ces manièresune affection réelle, quasi maternelle.

De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres,quoique grondeuses, empreintes d’une coquetterie enfantine, tellesque les ont les petites filles jouant à la petite maman avec leurpoupée préférée.

Oui, c’était bien cela. Le nain devait être pour elle comme unjouet vivant que l’enfant aime de tout son cœur tout en lemaltraitant, sans méchanceté d’ailleurs, dans un instinctif besoinde jouer au petit maître, au petit tyran. L’enfant est-il las deson jouet ? Il le jette dédaigneusement dans un coin, sans sesoucier de le briser, et ne le regarde plus. Éprouve-t-il le besoinde reprendre son jouet et s’aperçoit-il que, dans son geste brutal,il l’a cassé quelque part ? Il pleure sincèrement, il prend lejouet dans ses petits bras, il le berce, il le câline, il leconsole, lui parlant avec douceur, s’efforçant de réparer le malqu’il a fait involontairement.

Telles étaient à peu près les manières de Juana à l’égard dunain.

Le plus étonnant c’est que celui-ci, dont la susceptibilitéétait grande pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pasavec la passivité d’un jouet, mais avec un plaisir réel quoiquedissimulé. Il trouvait cela très naturel. Et, de la part de Juana,rien ne l’offensait, rien ne le fâchait, rien ne le rebutait.C’était Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et sesvivacités d’enfant espiègle et gâtée, assurée à son despotiquepouvoir, lui paraissaient douces, et en tout cas, préférables à sonindifférence, Juana était le maître, dans le sens absolu du mot.Lui, n’était que l’esclave acceptant avec joie les bons et lesmauvais traitements.

Était-ce là l’effet d’une habitude contractée dèsl’enfance ? Peut-être.

En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cetteadmiration étaient parfaitement justifiées.

Juana avait seize ans. C’était le type de l’Andalouse dans toutesa pureté. Elle était petite, mignonne, fluette, et ses mouvementsvifs et enjoués étaient empreints d’une grâce mutine qui n’étaitpas sans une élégance naturelle remarquable. Elle avait le teintchaud de l’Andalouse, des yeux noirs superbes, tour à tourlangoureux et ardents, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peusensuelles. Elle avait les attaches d’une finesse aristocratique etses mains fines et blanches, entretenues avec un soin jaloux,eussent fait envie à plus d’une dame de la noblesse.

Elle était méticuleusement propre et sa mise, fort au-dessus desa condition, dénotait une coquetterie raffinée que l’indulgentorgueil paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait àexciter, car le brave Manuel, qui sans doute faisait des affairesd’or, ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire lescaprices de cette enfant gâtée.

Aussi Juana était-elle toujours parée comme une madone etd’ailleurs portait avec une aisance pleine de charme l’élégantcostume de l’Andalouse.

Seulement tandis que ce costume était habituellement, pour lesfilles de sa condition, de drap ou de toile, Juana portait casaquede velours, corsage de soie claire, moulant avantageusement unetaille fine et souple, basquine de soie assortie au corsage,laissant à découvert un mollet nerveux laissant ressortir lafinesse de la cheville, la petitesse d’un pied d’enfant mince etcambré, chaussé de satin et dont elle se montrait très fière, commetoute vraie Andalouse. Au lieu de l’écharpe, elle portait un richetablier surchargé de tresses, de galons, de nœuds et de houppettes,comme le reste du costume d’ailleurs.

Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père et ilfallait être un bien grand seigneur – comme ce Français – ou un bonvieil ami – comme M. de Cervantès – pour qu’ellecondescendit à servir elle-même et de ses blanches mains. Encoreestimait-elle que tout l’honneur était pour ceux qu’elle servait etpeut-être n’avait-elle pas tort.

On conçoit que dans ces conditions Cervantès n’eût pas manqué des’étonner de trouver cette sorte de petite reine veillant elle-mêmeau lieu et à la place d’une humble maritorne. Mais Cervantès étaittrop préoccupé pour s’arrêter à d’aussi futiles détails.

Juana s’effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs et,bien qu’elle parût troublée et inquiète, elle répondit au sourired’El Chico par un sourire de satisfaction visible souligné d’ungeste bienveillant et amical avec cet air de petite souverainequ’elle avait, malgré elle, avec lui.

Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peude cette rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeunefille. Cela suffit pour illuminer son regard d’une joie intérieurequ’il ne chercha pas à cacher, certain qu’il était que sescompagnons avaient bien d’autres soucis en tête que de l’observerlui, El Chico.

Lorsque Cervantès, qui fermait la marche, eut pénétré dans lepatio, Juana eut une seconde d’hésitation et, avant de repousser laporte, elle se pencha et regarda au dehors, dans la nuit claire etconstellée de milliards de feux qui constituaient, à peu près, toutle luminaire que le gouvernement de la Sainte Inquisition octroyaità ses sujets. Sans doute pour se réserver entièrement auxautodafés.

Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.

On eût dit vraiment qu’elle attendait quelqu’un, qu’elles’inquiétait et s’affligeait de ne pas voir apparaître. Quand ilfut bien avéré qu’il n’y avait plus personne, elle eut un soupirqui ressemblait à un sanglot, poussa tristement les verrous etintroduisit le groupe dans la cuisine, qui, par sa dispositionintérieure, pouvait être éclairée sans avoir à redouter lespénalités encourues par l’infraction aux édits de police trèsrigoureux, lesquels interdisaient d’avoir de la lumière passé lecouvre-feu.

Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s’activait enmarmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit quivenaient troubler le sommeil de bons chrétiens à une heure aussiavancée, alors qu’ils eussent dû être depuis longtemps dans leurslits, les draps tirés jusqu’au menton, Juana la suivait d’un regardmachinal. Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien tropémue, la petite Juana. Elle était très pâle. Ses jolis yeux, sigais d’habitude, étaient comme embués de larmes refoulées. Unequestion lui brûlait les lèvres, qu’elle n’osait formuler etpersonne ne remarqua l’étrange émotion de la jeune fille.

Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta demâchonner des réflexions empreintes d’acrimonie, non exemptespourtant d’affection bourrue, à l’adresse des jeunes maîtresses quise mêlent de passer les nuits à s’abîmer les yeux inutilement alorsque, Dieu merci ! il y a de dignes matrones, dures à lafatigue, et honnêtes et attachées à leurs maîtres, pour s’acquitteren conscience de devoirs d’hospitalité qui ne sont pas le fait demains blanches de petite dame.

Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, àmesure, voyait toute sa joie s’envoler et la regardait avec sesbons yeux de chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire surles lèvres du maître.

Pour être juste, il faut dire qu’en revanche la petite Juana nevoyait ni la servante, ni le Chico, ni personne. Elle paraissaitsuivre un rêve intérieur plutôt douloureux.

Et de ce rêve, une question vint la tirer brusquement.

– M. de Pardaillan est-il rentré ? demandale Torero.

La petite Juana tressaillit violemment, et c’est à peine si elleput balbutier d’une voix étranglée :

– Non, seigneur César.

– J’en étais sûr ! murmura le Torero en regardantCervantès d’un air consterné.

La petite Juana put faire un gros effort, et pâle comme une cireelle demanda :

– Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J’espèrequ’il ne lui est rien arrivé de fâcheux ?

– Nous l’espérons aussi, petite Juana, mais nous ne lesaurons vraiment que demain, dit Cervantès d’un air trèspréoccupé.

Juana chancela. Elle fût tombée si elle n’avait rencontré unetable à laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cettedéfaillance soudaine.

Personne, hormis la servante, qui clama :

– Vous tombez de fatigue, notre demoiselle ! Êtes-vousdonc devenue le bourreau de votre corps que vous ne voulez pasaller vous coucher, cette nuit ?

El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, lui, mais ils’approcha vivement comme s’il eût voulu lui prêter l’appui de safaiblesse.

Sans rien remarquer, Cervantès reprit :

– Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nousachèverons la nuit ici, et demain, ajouta-t-il en se tournant versdon César et la Giralda, nous reprendrons nos recherches.

Le Torero approuva d’un signe de tête.

Juana, heureuse peut-être d’échapper à une contrainte pénible,suivit la servante malgré ses protestations énergiques, lesquelleseurent le sort réservé à toutes les protestations : celui dene pas être entendues.

Cervantès, après un geste amical à l’adresse de Chico, se hâtade regagner la chambre qui lui était destinée.

Le Torero ne voulut pas le suivre avant de l’avoir chaudementremercié et de l’avoir assuré encore une fois qu’il se chargeaitdésormais de pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit sesprotestations à celles de son fiancé. Le petit homme accueillit cesmarques d’amitié avec cet air fier et détaché qui lui étaitparticulier. Mais l’éclat de son regard montrait clairement qu’ilétait content de cette amitié.

Chapitre 23EL CHICO ET JUANA

Demeuré seul dans la cuisine de l’auberge, Chico grimpa sur unescabeau, préalablement traîné auprès de l’âtre mourant.

Il était triste, le nain, car il l’avait vue,« elle », bien triste et agitée.

La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de sonpassé si court encore. Et ce passé, comme son présent, comme sansdoute son avenir aussi, se résumait en un seul mot :Juana.

Aussi loin que remontaient ses souvenirs, Juana avait toujoursvu le nain placé entre ses petites mains, comme un jouet. Le petitn’avait pas de famille, et si quelqu’un s’occupait parfois de lui,c’était pour le corriger à grand renfort de taloches. Sollicitudedont il se fût fort bien passé. Malgré son espièglerie, Juana avaitle cœur bon. Sans comprendre, sans savoir, elle avait été touchéede cet abandon. Et toute jeune, guidée par cet instinct dematernité qui sommeille dans le cœur de chaque fillette, elle avaitpris l’habitude de veiller elle-même à ce qu’il fût convenablementnourri et logé. Petit à petit, elle s’était accoutumée à jouerainsi à la petite maman. Et comme son père donnait l’exemple de lasoumission à ses caprices, comme elle était très câline, ellesavait se faire obéir sans peine. De là venaient les petits airsprotecteurs qu’elle avait gardés avec le Chico.

Lui, de son côté, s’était habitué à la voir commander et commetous, à la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait faitcomme tout le monde. D’ailleurs, au cas où il eût eu des velléitésde révolte – ce à quoi il ne pensait guère, car son servage luiétait trop doux – la morale, représentée en l’espèce par les leçonset objurgations du propre père de son petit tyran, le digne Manuel,la morale donc lui avait appris que celui qui donne est de beaucoupsupérieur à celui qui reçoit. En conséquence, celui-ci ne sauraittrop s’humilier et se courber devant celui-là. S’humilier, engénéral, ne rentrait pas très aisément dans l’entendement du Chico,qui avait des idées à lui, des idées qui, à ce que prétendait lamême sainte morale, le conduiraient, un jour ou l’autre, droit aubûcher, seule fin promise à un petit garçon qui, bien que baptisé,ne savait bien concevoir que des idées à faire frémir le dernierdes hérétiques. Néanmoins, vis-à-vis de Juana, il voulait bienbaisser la tête. Et il avait pris ce pli. Il l’avait même si bienpris qu’il devait le garder toute sa vie et que discuter un ordre,un désir de Juana lui apparaissait comme une chose monstrueuse,impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être, enragéassurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître niautorité, après avoir facilement accepté l’autorité de Juana,l’avait si bien reconnue pour son unique maître, que parvenu àl’âge d’homme il l’appelait encore fréquemment : « Petitemaîtresse », ce dont la jeune fille se montrait même trèsfière.

Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeunefille.

Chico était devenu un homme… mais il était resté enfant par lataille.

Juana avait d’abord été prodigieusement surprise de voir que peuà peu elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon,qui avait quatre ans bien sonnés de plus qu’elle. Elle en avait étéravie. Sa poupée restait toujours une petite poupée. Ce seraitcharmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait faitplace à la pitié. D’autant que le Chico se montrait très mortifiéet très chagrin de rester toujours tout petit, alors que tousgrandissaient autour de lui. Et Juana s’était bien promis de nejamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans elle ?

Ce qui n’avait été d’abord que l’effet de l’habitude d’une part,de l’exemple et des leçons de morale récitées à perte de vued’autre part – la soumission et l’obéissance passive de Chicos’accrurent encore, s’il était possible, par suite d’un sentimentnouveau que lui-même n’arrivait pas sans doute à biendémêler : l’amour. Mais l’amour dans ce qu’il a de pluspur ; l’amour absolu, surhumain ; l’amour fait desacrifice et d’abnégation. Et il ne pouvait en être autrement.Durant des années et des années, Juana avait été pour lui une sortede petit Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle. Pourelle, rien n’était trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Il seserait couché dans le ruisseau et lui aurait fait avec joie untapis de son corps à seule fin d’éviter à ses petits pieds lasouillure du pavé. Toutes ses pensées convergeaient vers un butunique : faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices deJuana, dût-il en souffrir lui-même, dût son cœur en saigner. Quandelle était là, il n’avait plus ni volonté, ni raisonnement, nisensations. C’était elle qui pensait, parlait, éprouvait pour euxdeux. Lui ne vivait que par elle et ne savait qu’admirer etapprouver aveuglément ce qu’elle avait décidé.

Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avaitbeau dire qu’il était un homme, il savait bien, tiens ! que cen’était pas. Cette pensée d’un mariage possible entre une femme,une vraie femme, et lui, bout d’homme, ne l’avait même paseffleuré. Est-ce que c’était possible, voyons ? Il avait falluque cette grande dame lui en parlât pour éveiller en lui de tellesidées. Encore, sûrement la belle dame s’était moquée de lui !Certainement elle avait voulu rire, voir ce qu’il dirait et cequ’il ferait, lui, Chico. Heureusement, il n’avait rien dit. Ilavait compris. S’il était petit, il était malin aussi,tiens !

Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, paréecomme une dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettrela main à la besogne, fi donc ! mais pour suppléer lamaîtresse de maison, morte depuis longtemps et remplacée – sitoutefois une mère peut être remplacée – par l’excellente matroneque nous avons vu précisément bougonner la jeune fille, laquellematrone répondait au nom de Barbara, autrement dit, en français,Barbe.

Donc Juana s’était mise à surveiller le personnel, peu nombreuxd’abord, à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nulne se fût avisé de lui résister. En même temps elle savait siadroitement contenter le client, pas toujours facile pourtant, ellesavait si bien se retourner avec tant de tact, distribuer sourireset louanges avec tant d’adresse, que ç’avait été une vraiebénédiction et qu’en peu de temps l’auberge de la Tour étaitdevenue une des mieux achalandées de tout Séville, où pourtant lesbonnes auberges ne manquaient pas.

Alors la morale était de nouveau intervenue, toujoursreprésentée par le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu’ilserait scandaleux que Juana, son unique héritière, se meurtrît à labesogne alors que ce paresseux de Chico, qui allait bien sur sesdix-sept ans, se gobergerait tranquillement, n’ayant d’autre soucique de bayer aux corneilles du matin au soir, sous le fallacieuxprétexte qu’il était trop petit.

La même morale avait ajouté que lorsqu’on est pauvre et qu’onn’a pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chicos’était demandé, non sans terreur, ce qu’il pourrait bien fairepour gagner sa vie, vu qu’on avait totalement négligé de luiapprendre quoi que ce fût dans ce sens et que, d’ailleurs, lepauvre n’avait guère plus de force qu’un petit oiselet fraîchementtombé du nid.

Mais comme, par extraordinaire, Juana avait paru approuver cettemorale, Chico, plein d’ardeur et de bonne volonté, avait consenti àce travail qui devait faire de lui un homme libre. Manuel en avaitaussitôt profité pour lui attribuer les besognes les plus basses etles plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyaitlibéralement le gîte et la pâtée.

La besogne assignée était au-dessus des forces du nain.Peut-être l’eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait suménager sa susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chicoétait une chose qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions,le nain devint tout de suite le souffre-douleur de tous. Depuis lepatron jusqu’au dernier garçon d’écurie, chacun se crut en droit delui donner des ordres. Et lorsque ces ordres étaient mal exécutés,les taloches ne lui étaient pas ménagées.

Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout lejour loin de la présence de Juana, ce qui en soi était déjà uncruel tourment et ce qui avait en outre le grave inconvénient de lelivrer à la merci d’une valetaille et d’une clientèle souventavinée, qui ne lui ménageaient ni les humiliations ni lescoups.

Jamais il n’avait été aussi malheureux.

Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d’unsupplice sans nom, Chico planta là tablier, balais, clients etpatron et disparut.

Comment vécut-il ? De maraude tout simplement. Il ne luifallait pas gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaientdans ce vaste jardin qu’était l’Andalousie. Il n’avait qu’àprendre. Quand le temps ne permettait pas cette maraude, il serendait aux porches des églises et tendait la main. Ceci était dansles mœurs de l’époque et le fin moraliste Manuel lui-même nepouvait y trouver à redire.

Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, étaitcouvert de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bonsoleil, vautré dans l’herbe sèche ; libre de rêver auxétoiles. Il était fier et content. Il se redressait plus quejamais, et il fallait voir de quel air il tournait le dos àquiconque lui parlait sur un ton qui ne lui convenait pas.

Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s’était répandue enplaintes amères, en reproches sanglants, en prédictionsterrifiantes. Le Chico était un misérable ingrat, un paresseux, unêtre sans foi ni loi, sans cœur, sans aucun sentiment humain, quifinirait inévitablement sur quelque bûcher.

Cependant Chico n’était pas un ingrat, comme le prétendait ledigne Manuel. Seulement sa gratitude allait – et c’était asseznaturel – au seul être qui lui eût témoigné de la bonté et del’affection : Juana.

Chaque jour il trouvait le moyen de se faufiler dans l’auberge –il était si petit – et là, tapi dans un coin, il se remplissait lesyeux de la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardaitJuana, vive et alerte, toujours mise comme une petite reine, quiallait et venait, surveillant le service, l’œil à tout, en aviséeménagère qu’elle était, d’instinct, malgré sa jeunesse. Et quand ilavait bien rempli ses yeux et son cœur il s’en allait content… pourrevenir le lendemain.

Quelquefois, lorsqu’elle passait à sa portée, il osait allongerla main, saisissait un coin de sa basquine et la baisaitdévotement. Tiens ! il avait bien baisé la trace de ses pas,restée visible sur le sable répandu dans le patio ! Maisc’étaient là bonheurs qui ne pouvaient lui échoir souvent.

Un jour qu’il avait mal calculé son mouvement, au lieu de labasquine il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi.D’autant que Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelqueclient, s’était arrêtée, pâle d’indignation, en jetant un grandcri, qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.

Le pauvre Chico avait immédiatement entrevu le résultat de samaladresse ; l’auberge bouleversée, sa découverte à lui,Chico, effaré, et qu’il allait être ignominieusement chassé devantelle, sans préjudice de la raclée qui ne lui serait pasménagée.

Piteusement, il était sorti de sa cachette, et à genoux devantelle, les mains jointes, il avait murmuré :

– C’est moi, Juana. N’aie pas peur.

Malgré qu’il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avecdes pincettes, elle l’avait reconnu tout de suite. Elle n’avait paseu peur. Elle avait même paru très contente et elle avait répondu àson père qui s’informait :

– Ce n’est rien. Je me suis heurtée contre cette table etje n’ai pu me retenir de crier comme une sotte.

Le père Manuel, ne voyant rien de suspect, s’était retiré,satisfait de l’explication ; les serviteurs avaient reprisleurs occupations interrompues, et elle, elle lui avait fait unsigne imperceptible auquel il avait obéi. N’était-ce pas dans seshabitudes de lui obéir en tout ?

Elle l’avait conduit dans un endroit écarté où on ne pouvait lasurprendre. Tout de suite elle l’avait pris de très haut aveclui :

– Que faisais-tu dans ce coin ? Sacripant !paresseux ! hérétique ! Comment oses-tu reparaître dansla maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regret ?…Ingrat ! sans cœur !

Elle avait beau gronder et faire sa grosse voix, il voyait bienà ses yeux qu’elle était contente de le revoir, joliment contente,tiens ! Alors, très ému, il avait réponduhumblement :

– Je voulais te voir, Juana.

– Oui-dà ! Et d’où te vient ce tardif désir, après desjours et des jours d’oubli ?

Très triste, il répondit :

– Je ne t’ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pasd’ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.

– Tous les jours ! Tu veux m’en faire accroire.Pourquoi ne t’es-tu jamais montré ?

– Je pensais qu’on m’aurait chassé.

Elle l’avait regardé avec un air de commisération étonné.

Et haussant les épaules :

– Tu l’aurais, ma foi, bien mérité… Tu devrais savoirpourtant que je n’aurais pas fait cela, moi.

– Toi, Juana, oui. Mais ton père ? Mais lesautres ?

L’argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas toutde suite. Elle ne doutait pas de ce qu’il disait d’ailleurs et – cequ’elle se gardait bien d’avouer – peut-être l’avait-elle découvertplus d’une fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pourdissimuler son embarras elle reprit, grondeuse :

– Dans quel état te voilà ! On te prendrait pour unmalandrin. Comment n’as-tu pas honte de te présenter ainsi devantmoi ? Ne pourrais-tu être propre, au moins ?

Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils. Lereproche le cinglait ; et il est de fait que sans cemalencontreux incident jamais il ne se serait montré à elle danscet état.

Elle vit qu’elle lui avait fait de la peine en l’humiliant. Elledit d’un ton radouci, en le regardant finement :

– N’est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs quej’ai trouvée parfois sur ma fenêtre ?

Il rougit et fit signe que oui de la tête.

– Pourquoi as-tu fait cela ? insista-t-elle en lefixant toujours.

Très naturellement, sincèrement peut-être, ilrépondit :

– Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres,ça m’est égal ; mais toi, je ne veux pas, tiens !… Alorsj’ai pensé que tu devinerais et que tu me pardonnerais.

Elle le regarda une seconde sans répondre, puis avec un sourireénigmatique :

– C’est du joli ! Comment as-tu pu parvenir jusqu’à mafenêtre ? Malheureux ! n’as-tu pas réfléchi que tupouvais te tuer et que je ne me serais jamais pardonné tamort ?

Il se sentit le cœur ensoleillé. Allons, elle n’était plusfâchée. Elle l’aimait toujours, puisqu’elle tremblait pour lui. Etriant d’un bon rire clair :

– Il n’y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais jesuis adroit, tiens !

– C’est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle enriant de bon cœur, elle aussi. N’importe, ne recommence plus… tu meremettras tes fleurs toi-même, je serai plus tranquille.

– Tu veux bien que je vienne te voir ? fit-iltremblant d’espoir.

Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse :

– À présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t’enretourner, je pense ? dit-elle.

– Mais ton père ? Manuel ?

Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n’était pascela qui l’embarrassait et trancha :

– Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ounon ?

Il joignit les mains avec un air extasié.

– En ce cas, dit-elle avec son sourire déluré, net’inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas avec nous, tucoucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et pour ce quiest du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire de tonchef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.

Il secoua la tête et ne bougea pas.

Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche,elle dit avec des larmes dans la voix :

– Tu ne veux pas ?

Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elleajouta :

– Je ne suis donc plus ta petite maîtresse ? Je necommande plus ? Tu te révoltes ?

Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit :

– Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais àtravers le feu pour te voir… Mais je ne veux plus que tu menourrisses, je ne veux plus que tu me loges et que tum’habilles.

Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore uncoup, il baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton dubout de ses petits doigts, l’obligea à relever la tête et plongeaavec une grande tendresse son regard innocent dans le sien. Et ellecomprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle eut cettedélicatesse vraiment féminine de ne pas insister.

– Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tuvoudras. Quand au reste, tu feras comme tu voudras. Seulementn’oublie pas, si tu avais besoin, que tu me ferais une grosse peinede ne pas te souvenir que je suis et resterai toujours pour toi unesœur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas oublier ?

Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion surlaquelle il n’y avait pas à se méprendre.

Alors, ainsi qu’il leur arrivait parfois quand elle faisait lareine et qu’il lui rendait humble hommage, il s’agenouilla et posadoucement ses lèvres sur la pointe de son petit soulier desatin.

Il n’y avait pas à se méprendre sur la signification de cegeste. Inconsciemment certes, mais clairement, le pauvre Chico,dans son humble et combien timide baiser, mit tout son amour faitde soumission, de dévouement et d’abnégation. Et l’humilité dugeste était d’autant plus touchante que le pauvre diable étaithabituellement très fier. Si innocente que fût Juana, elle ne seméprit pas et une expression de joie et d’orgueil irradia son jolivisage.

D’ailleurs elle reçut l’hommage avec sans-gêne, sans faussemodestie et sans fausse pudibonderie, comme un tribut dû à sabeauté et à sa bonté. Elle le reçut en souveraine sûre de planerbien au-dessus du mortel prosterné à ses pieds d’enfant. Lasimplicité et le naturel parfait de l’attitude, l’expression desuprême dignité répandue sur ses traits délicats etaristocratiques, chez une jeune fille de son âge et de sacondition, eussent arraché une approbation admirative à Faustaelle-même, ce prestigieux modèle de poses superbes.

Et cependant qu’elle recevait, sans en paraître écrasée, cethommage, elle laissait tomber sur l’être pantelant, qui était biensa chose à elle, un regard d’une douceur attendrie, où perçait unepointe de malice nuancée de pitié.

Lui cependant se redressait et disait dans un grand élan de toutson être :

– Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.

Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et s’écria,orgueilleusement triomphante :

– Je le sais bien !

Et tout aussitôt, en gamine qu’elle était, elle le prit par lamain :

– Viens, dit-elle, rose de plaisir, viens voir monpère !

– Non ! dit-il encore doucement.

Elle frappa du pied d’un air mutin, et moitié boudeuse, moitiécurieuse :

– Qu’y a-t-il encore ? dit-elle.

Il jeta un coup d’œil sur ses hardes et dit :

– Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Jereviendrai demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.

Comment s’arrangea-t-il ? Par quel tour de forced’ingéniosité ? Par quelle mystérieuse besogne accomplie fortà propos ? C’est ce que nous ne saurions dire. Tant il y a quelorsqu’il revint le lendemain il était superbe dans son costumepresque neuf, qui, sans avoir rien de fastueux, comme de juste,était d’une propreté méticuleuse et d’une élégance qui faisaitadmirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu’ilétait.

Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.

D’abord il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisirà le voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite il put liresur les physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus,la stupeur admirative que leur causait la vue de Chico en fringantcavalier.

Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu’iln’endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu’ilrangeait soigneusement ensuite dans quelqu’une de ces cachettesconnues de lui seul. Le reste du temps, ses haillons habituels nelui faisaient pas peur. Seulement la leçon de Juana avait profité,et si à courir les routes et les bois ses vêtements étaient quelquepeu malmenés, du moins se maintenait-il toujours dans une propretéméticuleuse qui, jointe à son air digne et fier, attirait sur luila bienveillance et la sympathie.

Juana n’avait eu qu’à jeter ses bras au cou de son père pourobtenir le pardon de Chico. Et comme le bonhomme n’était pasméchant au fond, il avait accueilli assez convenablement le retourde l’ingrat, comme il disait. Même il n’avait pu se retenir d’unecertaine considération en apprenant que le petit abandonné avaiténergiquement refusé de se laisser héberger comme par le passé.

À la fête de Juana, et à de certaines fêtes carillonnées, leChico s’arrangeait toujours – comment ? mystère ! – defaçon à apporter quelques menus cadeaux que « petitemaîtresse » acceptait avec une joie bruyante, car ilsconsistaient généralement en objets de toilette, et nous savons quela coquetterie était son péché mignon.

Ces jours-là, El Chico daignait accepter l’invitation à dîner deManuel, et prenait place à la table familiale, à côté de samaîtresse, aussi heureuse que lui.

Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristementtoutes ces choses, pendant que Juana, là-haut, s’occupait de seshôtes.

Soit que la force de caractère du petit homme fût réellementsurprenante ; soit que sa timidité, jointe au sentiment de soninfériorité physique, l’eût porté à croire que les joies du commundes mortels lui étaient interdites ; soit enfin qu’il fûtdésigné d’avance aux plus douloureux sacrifices, jamais jusqu’à cejour un aveu n’était venu effleurer ses lèvres. C’est avec un soinjaloux qu’il s’était toujours efforcé de dissimuler ses sentimentsintimes et qu’il y était parvenu… croyait-il.

La vérité est que Juana, si ignorante qu’elle fût des choses del’amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas avoir devinédepuis longtemps ce que le Chico se donnait tant de peine à luicacher. Et de fait il n’était pas besoin d’être fort experte pourcomprendre que le nain était entièrement dans sa petite main àelle.

Si elle était amoureuse ou non de Chico, c’est ce que nousverrons par la suite. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’elle étaithabituée à le considérer comme une chose bien à elle etexclusivement à elle. L’adulation du nain l’avait inconsciemmentconduite à l’égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétréede sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée que si elle était,elle, parfaitement libre de ses sentiments, libre de le tourner etde le retourner à sa guise, libre de le choyer où de le fairesouffrir selon son caprice, il n’en pouvait être de même de lui,qui ne devait avoir aucune affection en dehors d’elle.

Sur ce point, si elle n’était pas amoureuse, elle était du moinsfort exclusive, et pour mieux dire, jalouse, au point qu’elle eûtsouffert à la seule pensée d’une infidélité, voire d’unepréférence, même momentanée.

Dès l’instant où il lui paraissait que le nain ne saurait jamaistrop l’adorer, elle ne pouvait être froissée de son amour. Était-cesimple coquetterie ? Nous ne saurions dire. Mais il estévident qu’elle trouvait une jouissance réelle à exercer un empireabsolu sur cet esclave soumis, et une atteinte portée à cet empire,si légère qu’elle fût, lui eût été très douloureuse.

Mais tout ceci le nain l’ignorait. Car s’il était discret, ellene l’était pas moins. Et c’était à ce moment qu’une parole deFausta, lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeterle trouble dans son âme jusque-là peut-être résignée.

Et le Chico ressassait dans son esprit un certain nombre dequestions, toujours les mêmes.

Était-il possible, à présent qu’il était riche, qu’il pût semarier comme tous les autres hommes ? Oserait-il jamais parleret comment serait accueillie sa demande ? Ne soulèverait-ilpas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur, sidésintéressé, connu de tous, bafoué et ridiculisé, ne ferait-il pasun objet de dérision universelle ?

Et Juana ? L’aimait-elle ? Il se disait :non ! Juana l’aimait comme un jouet, comme un frère faible etdébile peut-être. C’était tout.

Juana aimait d’amour ailleurs, et le rival préféré il ne leconnaissait que trop.

La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sarêverie.

– Sainte Vierge ! clamait la matrone, vous voulez doncvous tuer ? Mais que se passe-t-il donc, pour l’amour deDieu ?

– Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j’ai affaire enbas et n’irai me coucher que lorsque j’aurai fini.

– Ne suis-je plus bonne à vous aider ? fit aigrementla voix de Barbara.

– J’ai besoin d’être seule. Va te coucher. Dans un instantj’irai aussi.

Et comme la duègne insistait encore :

– Va, dit fermement Juana, je le veux !

Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd desavate traînant sur le carreau, puis le bruit d’une porte pousséerageusement, puis plus rien.

Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s’assurait quela duègne obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talonsclaquant sur les marches de chêne sculpté de l’escalier intérieur.Il se laissa glisser de son escabeau et il attendit debout.

La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans dire un mot, ellese laissa tomber dans un large fauteuil de bois que la vieilleBarbara avait eu la précaution de traîner là pour elle, et posantle coude sur la table, elle laissa tomber sa tête dans sa main etresta ainsi, sans un mouvement, les yeux fixes, dilatés, sans unelarme.

Silencieusement, Chico s’assit devant elle, sur les dallespropres et luisantes de la cuisine, et comme s’il eût craint pourelle le froid des dalles, il prit doucement ses petits pieds dansses mains et les posa sur lui en les tapotant doucement.

Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu’elle fût troppréoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendreset délicats dont il l’entourait. Elle restait toujours immobile ettrès pâle, les yeux perdus dans le vague, secouée parfois d’un longfrisson.

Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux debon chien, et quand il la sentait frissonner, il pressait doucementses pieds, comme pour lui dire :

– Je suis là ! Je compatis à tes douleurs.

Longtemps ils restèrent ainsi silencieux. Elle, ayant peut-êtreoublié sa présence, lui, ne sachant comment s’y prendre pourl’arracher à sa douloureuse méditation.

Enfin il murmura d’une voix apitoyée :

– Tu souffres, petite maîtresse ?

Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse quisemblait émaner de lui fit se dilater son pauvre cœur meurtri, carelle laissa tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurerdoucement, silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs,comme en ont les enfants à qui l’on a fait une grosse peine.

– Pauvre Juana ! dit-il encore en pétrissantmachinalement ses petits pieds.

Et c’était admirable qu’il eût la force de la plaindre, elle,d’abord. Car il savait bien ce qu’elle avait et pourquoi ellepleurait ainsi, la petite Juana ! Et ses larmes retombaientsur son cœur à lui, comme des gouttes de plomb fondu. Et il sentaitconfusément que l’irréparable allait s’accomplir, qu’elle allaitparler et qu’il verrait son cœur déchiré en lambeaux par l’aveuque, cruellement inconsciente, elle allait lui faire. Et poussantl’oubli de soi jusqu’à la plus complète abnégation, il prit lesdevants et bravement, les larmes dans les yeux, mais un sourirestoïque aux lèvres, il dit :

– Tu l’aimes donc bien ?

– Qui ?

Il savait bien qu’il n’avait pas besoin de le nommer etqu’elle comprendrait quand même.

Et en effet, elle comprit tout de suite, et elle ne fut pasétonnée du tout qu’il sût, lui.

Seulement la question en soi la laissa toute désemparée.Évidemment elle ne s’était jamais interrogée elle-même, car elleécarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes,elle dit avec une naïveté touchante :

– Je ne sais pas !

Il eut une seconde d’espoir. Si elle ne savait pas elle-même, lemal n’était peut-être pas irréparable. À la longue, peut-êtrearriverait-il à la guérir et à la conquérir…

Espoir très fugitif. Tout de suite l’aveu détourné jaillitspontanément, douloureux dans sa cruauté involontaire :

– Je ne sais pas si je l’aime ! Mais ceux qui lepoursuivent avec tant d’acharnement et qui pour le vaincre, lui sicourageux et si fort, ont dû l’attirer dans quelque odieuxguet-apens et l’assassiner lâchement, ceux-là, je les déteste. Jeles déteste et ce sont des assassins… des assassins maudits… oui,maudits.

Et en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups detalons furieux, oubliant que c’était sur lui, Chico, qu’elletrépignait ainsi, ou, peut-être, s’en souciant fort peu puisqu’illui appartenait et qu’elle pouvait le maltraiter à son gré.

Lui ne broncha pas. Il n’avait même pas senti les coups detalons pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l’écraserlittéralement, il ne s’en serait pas aperçu davantage. Il étaitdevenu livide. Une seule pensée subsistait en lui, qui le rendaitinsensible à la douleur physique :

« Elle déteste et maudit ceux qui l’ont attiré dans unguet-apens ! Mais j’en suis, moi, de ceux-là !… Alorselle va me détester et me maudire aussi ? Et si ellesavait ! Elle me cracherait au visage ce mot :« Assassin ! » Elle me chasserait de sa présence… ceserait fini, il ne me resterait plus qu’à mourir.Mourir !… »

Et comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, ellereprit en pleurant doucement :

– Je ne sais pas si je l’aime ? Mais il me semble queje mourrai si je ne le vois plus.

Alors de la voir pleurer, de l’entendre dire qu’elle mourrait,comme un enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Eten pleurant, sans savoir ce qu’il faisait, il baisait les petitspieds et les arrosait de ses larmes, et il répétait dans dessanglots convulsifs :

– Je ne veux pas que tu meures ! Je ne veuxpas !

Tout à coup, une idée lui traversa l’esprit. Il se mit debout,et :

– Écoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va tecoucher et dors bien tranquillement. Moi je vais le chercher, etdemain je te le ramènerai.

La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelleenvers qui l’aime et qu’elle dédaigne. Tout lui est sujet àsoupçons injurieux.

Au même instant, Juana fut debout aussi, et le saisissant aucollet, l’œil étincelant, d’une voix dure qu’il ne lui connaissaitpas :

– Tu sais quelque chose ! cria-t-elle en le secouantrudement. C’est toi qui es venu le chercher, au fait. C’est toi quil’as poussé à suivre don César. Qu’en a-t-on fait ?Parle ! mais parle donc, misérable !

Il gémit, sans essayer de se dégager :

– Tu me fais mal !

Honteuse, elle le lâcha.

– Je ne sais rien, Juana, je te le jure ! dit-il trèsdoucement. Si je suis venu le chercher, c’est pour l’amour detoi.

– C’est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir !Pour l’amour de moi, tu n’aurais pas voulu aider à le meurtrir. Jesuis folle… pardonne-moi.

Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bonchien fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer etla baisa tendrement.

Mais il avait déchaîné l’espoir en elle, et frémissante,impatiente :

– Que comptes-tu faire ? dit-elle.

– Je ne sais pas. Mais si quelqu’un peut le sauver, jecrois que c’est moi… Je suis si petit, je passe partout et on ne seméfie pas de moi. Je ne sais rien, ne me demande rien… Attendsjusqu’à demain seulement. Tu peux bien faire cela pour moi.

Brusquement elle le prit dans ses bras, et le pressant sur sonsein :

– Ah ! mon Chico ! mon cher Chico ! si tu mele ramènes sauf, comme je t’aimerai ! gémit-elle retournantsans le savoir le fer dans la plaie.

Il se dégagea doucement.

Qu’il baisât le bout de ses doigts, le bas de sa basquine ou lapointe de son soulier, Juana le laissait faire avec la complaisanced’une divinité se prêtant à l’adoration d’un fidèle. Quant elleétait contente, elle lui tapotait les joues ou lui tirait doucementl’oreille. Parfois elle allait jusqu’à poser ses lèvres sur sonfront. C’était tout. Jamais elle ne l’avait serré dans ses brascomme elle venait de le faire.

Et ce baiser qui s’adressait à un autre, il le sentait bien, luifaisait mal.

– Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Mepromets-tu d’aller te reposer ?

– Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement. Je ne visplus.

– Il le faut pourtant… Sans quoi demain, quand je leramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera laide.

Et il souriait en disant cela, le malheureux !

Et elle eut la cruauté de dire :

– Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu’il metrouve laide.

– Et quand il sera de retour, que feras-tu ?Qu’espères-tu, Juana ?

Elle tressaillit et pâlit affreusement.

Qu’espérait-elle, au fait ?

Elle ne s’était pas posé cette question, la petite Juana. Elleavait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant etsi bon aussi. Son petit cœur vierge avait battu la chamade et ellel’avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu’il luifaisait courir.

Mais devant la question si nette et si franche du Chico, ellevoyait trop tard, l’énormité à quoi aboutissait son inconséquence.Son cœur se serra. Évidemment il ne pouvait être question d’unionentre la fille d’un hôtelier comme elle et ce seigneur français,envoyé d’un roi – et quel roi ! le roi de France – à un autreroi ! C’eût été folie insigne que de s’arrêter un instant àpareille pensée.

Alors que pouvait-elle espérer ?

Le Français avait-il seulement fait attention à elle ?C’était un seigneur qui paraissait avoir à régler des entreprisesautrement sérieuses et importantes. Évidemment elle n’existait paspour lui, et s’il avait eu pour elle quelques paroles de banalegalanterie, c’était par pure habileté sans doute, car il n’étaitpas fier et il était si bon. Mais de là à concevoir un espoirquelconque, quelle folie ! Elle comprit que son amour nepourrait jamais être qu’un amour humble et dédaigné… comme celui deChico pour elle.

Son désespoir devant l’étendue de son malheur lui fit comprendrequelle devait être la douleur de Chico, placé vis-à-vis d’elle dansla même situation où elle était vis-à-vis de Pardaillan, et combienelle avait été cruelle, sans le savoir, envers lui. Et par uneffort de volonté puissant, qui dénotait la bonté de son cœur, elleeut la force de sourire et de dire sur un tonmi-plaisant :

– Ramène-le vivant, c’est tout ce que je demande. Pour lereste, je sais bien, que je n’ai rien à espérer. Le sire dePardaillan retournera dans son pays, et moi Je me consolerai etl’oublierai petit à petit.

Après s’être efforcée de réparer en partie le mal qu’elle avaitfait, elle voulut faire plus encore, et avec cette hypocrisieparticulière à la femme, peut-être sincère en réalité tant sa pitiépour le Chico était grande, elle ajouta :

– Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t’aimerai bien, va…Nul ne le mérite plus que toi.

Cette espérance qu’elle lui donnait, sans y croire elle-mêmepeut-être, lui mit la joie dans l’âme, et, pour achever del’affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement ses lèvres surson front et dit en le poussant doucement dehors :

– Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher dereposer un peu en t’attendant.

Chapitre 24SUITE DES AVENTURES DU NAIN

Le nain s’en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine,plongé dans des pensées qui l’absorbaient entièrement. Il allaitsans appréhension. Qu’aurait-il redouté ? Tout ce qu’il yavait de mendiants, de vagabonds, de gens de sac et de corde dansSéville – et Dieu sait s’il y en avait ! – connaissaient leChico. Tous ces bons bougres étaient trop unis contre l’ennemicommun à exploiter ou à dévaliser pour se chercher noise entreeux.

Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n’est la rencontred’une ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l’ouïe trèsfine ; il était vif et leste comme un singe, et, en casd’alerte, l’exiguïté de sa taille lui permettait de se faire unabri de tout ce qu’il rencontrait sur sa route : borne, troncd’arbre ou simple trou. Là où un homme ordinaire eût étéinfailliblement découvert, il était sûr, lui, de se terrer àtemps.

S’il était sans appréhension, par contre il était trèsperplexe.

Remué jusqu’au fond de l’âme par la plainte de Juana disantqu’elle mourrait de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurerla portée de ses paroles, avait promis de le rechercher et leramener vivant, laissant ainsi entendre qu’il était persuadé que lechevalier était vivant.

Or c’était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons decroire que celui qu’il considérait comme un rival avait étéproprement occis. Aussi, tout en marchant sous le ciel étoilé, ilbougonnait, l’air furieux :

– J’avais bien besoin de promettre de le chercher !Que vais-je faire maintenant ? Le Français, c’est certain, àl’heure qu’il est, son corps doit rouler dans les flots duGuadalquivir, et c’est bien fait pour lui ! C’est bienfait ! Tiens ! Pourquoi est-il venu me voler le cœur deJuana ?

Sans le savoir, il avait ainsi pris nombre de gestes,d’attitudes et d’expressions de la jeune fille. Juana était, à peuprès, deux fois plus grande que lui, ce qui ne l’empêchait pasd’être petite elle-même, ce dont elle enrageait du reste. Aussi,non contente de se hausser sur de grands talons effilés et cambrés,elle redressait sa taille souple et fine et avait une manière àelle de porter haut la tête qui était un charme de plus ajouté à sagracieuse petite personne.

Sans s’en douter, El Chico avait pris le même port de tête, etcomme elle il bombait la poitrine et se redressait fièrement sansperdre une ligne de sa taille d’homuncule. Juana ayant l’habitudede trépigner quand on la contrariait ou qu’elle était en colère, lenain faisait de même, sans s’en apercevoir.

Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il repritle cours de ses réflexions.

« Je ne suis pas une bête, tiens ! J’ai bien comprisque les hommes de Centurion avaient préparé une embuscade dans lamaison où je le conduisais. Si don César n’a rien trouvé, c’est quele corps a été jeté dans le fleuve. C’est sûr. Tiens ! laprincesse n’aurait pas complaisamment laissé visiter sa maison sielle n’avait pas pris toutes ses précautions. À moinsque… »

Il réfléchit un moment, l’index posé au coin des lèvres, surlesquelles se jouait un sourire rusé.

« À moins que le Français ne soit enfermé dans une descaches secrètes de la maison. Tiens ! c’est qu’il y en a descaches dans cette maison, et je ne les connais pas toutes. Maispourquoi ? Qu’en ferait-on, en ce cas ? Qui sait si on nele relâchera pas un de ces jours ! »

Cette idée lui parut absurde. Il haussa les épaules etreprit :

« Non ! ce n’est pas pour le relâcher que la princessel’a attiré chez elle ! Et si moi, Chico, j’étais assez stupidepour aller le lui demander, à cette belle princesse, comme j’en aieu l’idée quand j’ai vu pleurer Juana, qu’arriverait-il ?… Onm’enverrait rejoindre le Français voilà ! Aussi je n’irai pas.Pas si bête, tiens. »

Il s’arrêta un instant et réfléchit :

« Pourtant j’ai promis à Juana. Alors, que faire ?Aller visiter les caches que je connais ?… Et si, par malheur,je trouve le Français vivant ! Il faudrait donc le prendre parla main et le conduire à petite maîtresse ?… Moi !…Est-ce possible ?… »

Une expression d’angoisse inexprimable crispa ses traits et,farouche, il pensa :

« Un vrai homme n’aurait pas cet affreux courage. Parce queje suis petit et faible, il faudrait que je l’aie, moi ! Il mefaudrait, refoulant mes sentiments, m’arracher le cœur moi-même etle jeter pantelant sous les pieds de ma maîtresse ! Allonsdonc ! C’est injuste, cela !… Je suis un homme aussi,moi, tiens ! je ne suis pas un saint ! »

Ces raisonnements n’arrivaient pourtant pas à le convaincre, etil murmura, d’un air rêveur :

– Je suis un homme et je suis riche maintenant, et je suisbien fait, m’a-t-on dit, et à part ma petitesse je n’ai nulleinfirmité ni monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pasde moi ? Juana, si grande près de moi, hélas ! est toutepetite, à ce qu’on dit. Si elle le voulait, je ferais d’elle lafemme la plus heureuse du monde. Je l’aime tant ! Je lagâterais tant ! Oui, mais je suis petit, voilà ! Alorspersonne ne veut de moi, elle pas plus qu’une autre.Pourquoi ? Parce que le monde se moquerait de la femme quioserait prendre pour époux un nain !… Ils ont tout dit quandils ont dit ce mot !… Je suis condamné à ne jamais êtreaimé ? à ne jamais avoir de foyer ? Eh bien, soit !J’y consens. Mais du moins que ma maîtresse me reste comme devant.Qu’elle ne me demande pas de lui amener moi-même son galant.Non ! c’est trop ! je ne peux pas !

Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et comme s’ileût voulu se cacher à soi-même la vision de sa maîtresse aux brasd’un galant. Et de nouveau la lutte reprit dans cette conscienceaux abois :

« La princesse, qui est une savante, m’a dit qu’onatteignait les gens plus sûrement en les frappant dans leursaffections qu’en les frappant eux-mêmes. Juana m’a dit qu’ellemourrait si ce Français de malheur ne revenait pas. C’est moi quil’ai conduit à la mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m’atraité d’assassin. Si Juana meurt, comme elle l’a dit, c’est doncmoi qui l’aurai tuée et je serai deux fois assassin. Et cela,est-ce possible ? Et pourtant !… Si Juana meurt, jemeurs. Si je lui amène le Français, elle vit, et moi je meurs quandmême… Je meurs de désespoir et de jalousie… De quelque manière queje me retourne, c’est moi qui suis frappé. Pourquoi ? Qu’ai-jefait ? Quel crime ai-je commis ? Pourquoi suis-jemaudit ? »

Et tout d’un coup, avec une résolution farouche :

« Eh bien, non !… Mourir pour mourir, du moins qu’ellene soit pas à un autre par mes propres soins. Que le Françaismaudit disparaisse à tout jamais… je ne ferai rien pour le sauver…je le tuerais plutôt de mes faibles mains !… Et puis, quisait ? Après tout, Juana l’a dit aussi, elle oublierapeut-être, et elle m’aimera, comme avant, elle me l’a promis. Jen’en demande pas davantage puisqu’il est écrit que je ne dois rienespérer de plus. »

C’était la condamnation définitive de Pardaillan que le petithomme décidait là.

Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignitbientôt la maison des Cyprès.

Il s’en fut droit à la porte et avec précaution il essaya del’ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.

– La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portessont fermées maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s’agitd’être prudent. Tiens ! je n’ai pas envie d’aller rejoindre leFrançais au fond du fleuve.

Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons.Quand il se redressa, il tenait une corde mince, longue, solide,munie de forts crampons. Il se dirigea vers le cyprès qui touchaitle mur. Il fit tournoyer la corde au-dessus de sa tête et la lançacontre l’arbre. À la seconde tentative, les crampons se prirentdans les branches de l’arbre. Il tira sur la corde : elle tintbon.

Alors il se mit à grimper avec la souplesse d’un jeune chat.Bientôt il fut dans l’arbre. Il enroula la corde autour de son couet se laissa glisser à terre.

Prudemment il se dirigea vers le cyprès où il avait caché sontrésor. Il reprit le sac de Fausta, auquel il avait attaché labourse de don César, et il cacha le tout dans son sein. Quelquesminutes plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitementréussi dans son expédition.

Il replaça la corde où il l’avait prise et se dirigea droit versle fleuve, non sans s’assurer d’un coup d’œil circulaire que nul nel’observait.

On avait construit là une sorte de quai à pic au fond duquel,maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaientlentement. À une faible distance du sol, et hors de l’atteinte deseaux, il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille defer dont les barreaux croisés étaient énormes et trèsrapprochés.

El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche,et avec une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouvabientôt cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, sciédepuis longtemps sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fitune ouverture carrée au travers de laquelle un homme mince et petitn’aurait pu passer et par laquelle il se laissa glisser trèsfacilement, après avoir remis le barreau en place, excès deprécaution dont il eût pu se dispenser.

Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûtetrès basse bien que le nain pût s’y tenir droit.

Autrefois, au temps de la domination des Maures, ce conduitavait dû servir à amener les eaux dans les piscines de lapropriété.

Plus tard, lorsque la maison passa aux mains de quelque guerrierchrétien, le conduit changea de destination. On en fit une voiesecrète qui devait servir à assurer la retraite en cas de besoin.Naturellement on l’avait aménagé selon sa nouvelle destination. Onl’avait notamment coupé en différents endroits par des murs épaischargés d’arrêter les incursions indiscrètes. Seulement, danschacun de ces murs, des ouvertures avaient été ménagées, habilementdissimulées et actionnées au moyen de ressorts cachés.

Plus tard encore, le secret de ces ouvertures s’était perdu, etil est à présumer que Fausta les ignorait sans quoi elle n’eût pasmanqué de prendre les précautions nécessaires pour se mettre àl’abri d’une irruption inattendue.

El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours etdétours du souterrain ainsi que les différentes manières d’ouvrirles portes secrètes, car il allait sans hésitation. Commentconnaissait-il ces secrets ? Par hasard, sans doute. Le nainavait dû découvrir fortuitement la première ouverture. Faible commeil était, sans appui, à la merci du premier venu, il avait comprisqu’il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul ne pourraitsoupçonner. Il n’avait pas hésité et s’était installé aussitôt.Comme il était intelligent et observateur, il n’avait pas tardé àsoupçonner qu’il devait y avoir autre chose que le cul-de-sac qu’ilavait découvert. Et il s’était mis à chercher. Durant des mois,durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment étudié sondomaine pierre à pierre. Et favorisé par le hasard sans doute ilavait peu à peu découvert la plus grande partie des ouverturessecrètes de ces substructions. Il avait ainsi considérablementagrandi son empire, sans lutte homicide, sans autre effusion desang que les écorchures qu’il se faisait parfois à essayerd’ébranler les pierres que son instinct, ou des déductionsparfaitement raisonnées, lui désignaient comme devant déceler unmécanisme caché.

Après avoir fait pivoter ou s’enfoncer des pans de muraille quise redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu’en lestouchant, les monstrueuses portes de fer qui se refermaientd’elles-mêmes sur lui, il parvint au pied d’un petit escalier depierre très étroit et très raide. Il était dans l’obscurité la pluscomplète mais il n’en paraissait nullement gêné et se dirigeaitavec autant de facilité que s’il avait été éclairé.

Il grimpa lestement une dizaine de marches et ne s’arrêta quelorsque son front vint heurter la voûte. Alors il se pencha sur lesmarches et il chercha des doigts, à tâtons. Un déclic se fitentendre, la dalle placée juste au-dessus de sa tête se soulevad’elle-même et sans bruit. Avant de monter les deux dernièresmarches, il chercha dans une autre direction. Un nouveau déclic sefit entendre. Alors seulement il franchit les dernières marches etpénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme ont coutume defaire les personnes qui vivent seules :

– Enfin, me voici chez moi !

Et sans se retourner, certain que la dalle se refermeraitd’elle-même, il fit deux pas et s’accroupit devant une des paroisdu caveau. Il toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée parle ressort qu’il avait déclenché avant d’entrer, la plaque bascula,et avec elle toute la maçonnerie sur laquelle elle étaitcimentée.

Cela fit une excavation si basse qu’il dut baisser la tête pourla franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillanteéclaira faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.

C’était un petit réduit, pratiqué dans l’épaisseur de lamuraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois delarge. Il était assez haut pour qu’un homme de taille moyenne pûtse tenir debout sans toucher la voûte.

Il y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds quil’isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourréede paille fraîche, et sur cette paille deux petits matelas étaientétendus. Des draps blancs et des couvertures achevaient de luidonner l’apparence d’un lit confortable.

Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avaitun petit coffre solide, muni de grosses serrures, s’il vous plaît,une petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles deménage, tout cela reluisant de propreté. On eût dit l’intérieurd’une poupée.

C’était le palais d’El Chico.

Le réduit était aéré par un soupirail devant lequel El Chicoavait installé lui-même et rudimentairement un volet de bois.

Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousserle volet, afin que la lumière ne trahît pas sa présence au cas oùil eût pris fantaisie à la princesse ou à ses gens de descendredans les caves qui donnaient de l’autre côté.

Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l’entrée de sademeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre parlà !

Le Chico posa son sac d’or sur sa table, s’assit sur un de sesescabeaux et, les coudes sur la table, la tête dans les mains, ilse mit à réfléchir.

* * * * *

Ce que Fausta appréhendait si vivement s’était réalisé.Pardaillan n’était pas mort par le poison.

Après quelques heures d’un sommeil qui ressemblait à la mort, leréveil se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant etconsidéra d’un œil trouble l’étrange lieu où il se trouvait. Sousl’influence des émanations soporifiques dont l’air avait étésaturé, son cerveau engourdi subissait comme une sorte d’ivressequi abolissait la mémoire et paralysait l’intelligence.

Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau sedégagea, la mémoire lui revint ; il retrouva toute saconscience, et avec elle, il retrouva ce sang-froid et cetteconfiance en soi qui le faisaient si redoutable.

Il ne fut d’ailleurs pas étonné de se voir vivant. Il s’yattendait.

Pardaillan, en effet, n’était pas un trompeur, ou pour parler lelangage du jour : ce n’était pas un bluffeur. C’était, aucontraire, un sincère et un convaincu. C’est très sincèrementconvaincu qu’il avait dit à Fausta qu’il échapperait au poison etsortirait de son sépulcre.

Pourquoi ? D’où lui venait cette conviction ?

Il eût probablement été bien embarrassé de l’expliquer. Lecertain, c’est qu’il avait cette conviction et qu’il ne cherchaitpas à savoir d’où elle lui venait.

Tout autre que lui se fût gardé de le dire. Mais Pardaillann’était pas qu’un sincère. C’était aussi un esprit très simple,d’une franchise et d’une loyauté déconcertantes. Ce n’étaitvraiment pas sa faute si cette franchise et cette loyauté passaientaux yeux de certains pour de la diplomatie, voire de laroublardise. Cela tenait uniquement à ceci, que certaines naturesretorses sont incapables de comprendre la simplicité, la bonté etla loyauté.

Pardaillan pensait – et du diable s’il savait pourquoi – qu’iléchapperait au hideux supplice que lui réservait Fausta. Lepensant, il le disait sans même songer aux conséquences fâcheusesque sa franchise pouvait avoir.

Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voirqu’il avait échappé au poison. Il gouailla :

– Mme Fausta joue vraiment de malheur avecmoi ! Son poison a fait long feu. Je le lui avais biendit ! Maintenant il ne me reste plus qu’à réaliser la secondepartie de ma prédiction qui est, si j’ai bonne mémoire, que je doissortir d’ici avant que la faim et la soif ne m’aient terrassé,ainsi qu’en a décidé cette bonne Mme Fausta qui mecomble vraiment de ses attentions.

Sortir d’ici, comme disait si simplement le chevalier,apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt chimérique. Iln’y pensa pas un instant et murmura :

– Voyons ! depuis ce matin je me débats dans une foulede lieux divers qui sont des merveilles de mécanique, comme ditM. d’Espinosa.

« Ce serait bien du diable si ce tombeau n’était pasquelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta, et il meparaît invraisemblable qu’elle ne se soit pas réservé quelque voiesecrète par où il lui soit possible de s’assurer qu’elle me tienttoujours. Cherchons donc.

Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement,patiemment, autant que cela lui était possible dans la nuit opaquequi l’enveloppait.

Mais, depuis la veille, il n’avait pris aucun repos. Sans doute,aussi, le narcotique avait considérablement affaibli ses forces,car il dut s’arrêter au bout de quelques instants.

– Diable ! fit-il, m’est avis que voilà une recherchequi pourrait être plus longue et plus laborieuse que je ne lejugeais de prime abord. C’est le poison deMme Fausta qui casse ainsi les jambes. Ne nousépuisons pas inutilement. Laissons l’effet se dissiper entièrementen nous reposant un peu.

Ayant décidé, faute de siège, il s’assit sur son manteau pliésur les dalles et attendit le retour de ses forces. En attendant,il étudiait la topographie de son cachot de son mieux, afin defaciliter, autant que possible, les recherches matérielles par desdéductions.

Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pourreprendre son travail.

Et tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de sonlong, l’oreille collée contre les dalles. Il se redressa presqueaussitôt et, restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourirenarquois, il murmura :

– Pardieu ! ou je me trompe fort, ou voici qui vam’éviter de longues recherches. Si c’est Mme Faustaqui, pour en finir, m’envoie…

Il s’interrompit, la sueur de l’angoisse au front.

– S’ils sont plusieurs, et c’est probable, songea-t-il,aurai-je la force de lutter ?

Il s’accroupit sur les talons et se mit silencieusement à fairejouer les articulations de ses bras.

– Bon ! fit-il avec un sourire de satisfaction, s’ilsne sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s’en tirer.

Et il se rencogna contre le mur, l’oreille tendue, l’œilattentif, prêt à l’action.

Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement. Vivementil s’approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.

Maintenant la dalle, poussée par une main invisible, sesoulevait lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillanaccroupi.

Sans bouger de place, il tendit ses mains, prêtes à se refermersur le cou de l’ennemi qu’il attendait là, à l’orifice du troubéant.

Ses mains ne s’abattirent pas.

Au lieu des hommes armés qu’il attendait, Pardaillan, étonné,vit surgir un petit diable qu’il reconnut aussitôt, car il murmuraavec ébahissement :

– Le petit nain !… Est-il seul ? Que vient-ilfaire ici ?

Comme s’il eût voulu le renseigner, le nain s’écria à hautevoix :

– Enfin ! me voilà chez moi !

« Chez lui ! pensa Pardaillan en regardant autour delui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau ! »

La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s’en occupaitplus maintenant. Il avait changé d’idée. Il n’avait d’yeux que pourEl Chico.

« Que diable fait-il donc ? pensait-il. »

El Chico, qui, on le voit, avait commis une grave imprudence enne se retournant pas, ouvrait la porte – si l’on peut ainsi dire –de son logis et allumait sa chandelle.

– Ah ! ah ! fit Pardaillan émerveillé, voici doncce qu’il appelle son chez lui ! Du diable si j’aurais jamaistrouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici un petit boutd’homme que je ne serais pas fâché d’étudier d’un peuprès !

El Chico avait – deuxième imprudence – laissé sa porte ouverte.En rampant, Pardaillan s’approcha de l’ouverture et jeta un coupd’œil indiscret dans l’intérieur. Il ne put s’empêcher d’éprouverune sorte d’admiration pour l’ingéniosité déployée par le petithomme dans l’aménagement de son mystérieux retrait.

« Pauvre petit bougre ! pensa le chevalier apitoyé.Comment peut-il vivre là-dedans ? Est-il possible qu’unecréature humaine, parce qu’elle est faible et solitaire, en soitréduite à vivre dans une tombe, sans air, sans lumière, pour semettre à l’abri de la méchanceté de ces loups dévorants que sontles hommes ! »

Emporté par son cœur généreux, Pardaillan oubliait sespréventions contre le nain et qu’il le soupçonnait véhémentementd’avoir participé à le mettre dans la situation précaire où il setrouvait. Sa bonté naturelle faisait taire son ressentiment et iln’éprouvait plus qu’une immense pitié pour le pauvre déshérité.

Le nain s’était assis devant sa table et il tournait le dos àl’ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l’observer à loisir. LeChico était du reste à mille lieues de soupçonner qu’onl’épiait.

Après être resté un long moment pensif, il allongea la main versle sac et le vida sur la table.

« Peste ! songea Pardaillan en entendant le bruit del’or remué, ce petit mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-ilpris cet or ? »

Comme pour le renseigner, le Chico dit :

– Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n’a pasmenti.

« De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d’oret il connaît des princesses. Il ne reste plus qu’à apprendre qu’ilest lui-même un prince métamorphosé en nain par quelque méchantenchanteur. »

Une idée lui passant soudain par l’esprit, une lueur de colères’alluma dans son œil.

– Triple sot ! fit-il. Cette princesse, c’est Fausta…Cet or, c’est le prix de mon sang… C’est pour toucher cet or que cemisérable avorton m’a conduit dans le traquenard où j’ai donné têtebaissée. Je ne sais ce qui me retient de l’étriller comme il lemérite.

Le nain replaça son or dans le sac qu’il ficela solidement, puisil alla à son coffre, en tira une poignée de pièces d’argent qu’ildéposa sur la table. Il vida ensuite la bourse qu’il tenait de lagénérosité de don César et fit son compte à haute voix.

– Cinq mille cent livres, plus quelques réaux, dit-il.

Il était debout devant la table, et Pardaillan le voyait deprofil !

« Il a l’air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livresconstituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce unavare ? »

– Je suis riche ! répéta le Chico d’un air morne.

Et, avec colère :

– À quoi me sert cette fortune ? Juana ne voudrajamais de moi, puisqu’elle aime le Français !

« Oh ! diable ! s’écria Pardaillan dans son forintérieur. Voici du nouveau, par exemple ! Je commence àcomprendre maintenant. Ce n’est pas un avare, c’est un amoureux… etun jaloux. Pauvre petit diable ! »

– Et le Français est mort ! continua le Chico.

« Je suis mort ? Je veux bien, moi !… C’estinimaginable ce que je rencontre de gens qui veulent à toute forceme voir dûment cloué entre quatre planches ! C’est assommant,à la longue ! »

– Que vais-je faire de tout cela ?… Puisque je ne puisavoir Juana, eh bien, j’emploierai cet or en cadeaux pour elle. Ily a de quoi en acheter, des bijoux et des casaques richementbrodées, et des robes, et des écharpes, et des mantilles, et desmignons souliers en satin et même en cuir de Cordoue souple etparfumé… Il y en aura !… Et ma Juana ! Dieu !qu’elle sera belle… et heureuse ! Elle qui aime tant latoilette !

Il rayonnait, le Chico.

« Où diable l’amour va-t-il se nicher ? pensaPardaillan. »

La joie du nain tomba soudain. Il râla :

– Non ! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juanas’étonnerait de me voir si riche. C’est qu’elle est fine,tiens ! Elle devinerait peut-être d’où m’est venue marichesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux auvisage en me traitant d’assassin. Non ! cet or est maudit,c’est le prix du sang et je ne puis m’en servir… J’aurai étéinutilement criminel !

Et d’un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur lesdalles.

« Tiens ! tiens ! fit Pardaillan, dont l’œilpétilla, il me plaît ce bout d’homme ! »

Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit.Il s’arrêta devant l’ouverture, l’œil perdu dans le vague, lesourcil froncé, et il murmura :

– Assassin… Juana l’a dit : je suis un assassin… Aumême titre que ceux qui ont tué le Français… plus… Tiens !sans moi, il ne serait pas mort… C’est comme si je l’avais tué demes mains… Je n’avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendaitfou… Et maintenant que ma maîtresse a prononcé ce motterrible : assassin ! je comprends et je me faishorreur !…

Pardaillan ne perdait pas une de ces paroles et il suivait avecune attention passionnée les phases du combat qui se livrait dansl’esprit du nain.

Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupéespar les apartés du chevalier :

– Le Français n’est peut-être pas mort ?

– C’est à quoi il eût fallu songer d’abord ! raillaPardaillan.

– Il est peut-être encore possible de le sauver. Je l’aipromis à Juana.

– Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s’intéressersi vivement à moi !

– Si le Français est mort, Juana mourra et moi je mourraide la mort de Juana.

– Mais non, mais non ! Je ne veux pas toutes ces mortssur ma conscience, morbleu !

– Si le Français est vivant et que je le sauve…

– Ceci est mieux !… Voyons, que fais-tu en cecas ?

– Juana sera heureuse… Le Français l’aimera.

– Non, cornes du diable ! Je ne l’aimerai pas,niais !

Comme s’il eût entendu, Chico reprit :

– Comment ne pas l’aimer ? Elle est sijolie !

– La peste soit des amoureux ! Ils sont tous lesmêmes ! Ils se figurent que l’univers entier n’a d’yeux quepour l’objet de leur flamme.

– Le Français l’aimera et alors je mourrai.

– Encore ! Décidément, c’est une manie !

– Qu’importe après tout ! Est-ce que je compte ?J’aurai réparé le mal que j’aurai fait. Je ne serai plus unassassin. Ma maîtresse me devra son bonheur. Je pourrai m’en allercontent, je serai regretté !

– Superbe idée, par ma foi ! et bien digne de cetteespèce de fou qui s’appelle un amoureux.

– C’est dit. Je vais fouiller toutes les caches que jeconnais.

– Bon ! Tu n’iras pas loin, dit Pardaillan en riantsous cape.

Et sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot,s’enroula dans son manteau, s’étendit sur les dalles et parutdormir profondément. Le nain continua :

– Si je ne le trouve pas… s’il est mort… demain j’irai leréclamer à la princesse.

Et avec un sourire douloureux :

– Nul doute qu’elle ne m’envoie le rejoindre. Ainsi Juanaignorera toujours l’horrible vérité. Elle croira que je suis morten cherchant à le sauver et elle me pleurera.

Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement iléteignit chandelle et sortit en disant :

– Allons !

Tout de suite la tache noire que faisait Pardaillan étendu surles dalles blanches attira ses regards. Il frissonna :

– Le Français !

Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s’attendait pas à letrouver si vite… Là surtout… Il s’inquiéta :

– Comment ne l’ai-je pas vu en entrant ? Ah !oui, la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné. Aussi,comment supposer… Et moi qui ai parlé tout haut !…

Il s’approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin del’œil tout en paraissant profondément endormi.

« Serait-il mort ? songea le nain. »

Cette pensée le fit frémir, sans qu’il eût pu dire si c’était dejoie ou d’appréhension. Il ne savait plus rien, le petit nain,sinon que sa tête était vide de pensées, que son pauvre petit cœursaignait affreusement.

Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et rude.Maintenant le bien triomphait définitivement : il était bienrésolu à sauver son rival, et cependant on l’eût fort étonné en luidisant qu’il accomplissait un acte héroïque. Il ne pensait qu’unechose, lui : c’est qu’il ne voulait pas que Juana le détestâtet le traitât d’assassin. Et puisqu’il fallait donner sa vie pourcela, il trouvait très naturel de la donner. Voilà tout. Le restene comptait pas.

Il s’approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythméde sa respiration.

– Il dort ! fit-il.

Et malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir derendre un hommage mérité à son rival, car il murmura en hochantdoucement la tête :

– Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce quil’attend et qu’il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il estbrave, et c’est peut-être pour cela que Juana l’aime.

Et sans amertume, sans envie, comme une simpleconstatation :

– Moi aussi, si j’étais fort comme lui, je serais brave… ilme semble, du moins.

El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait labravoure, tout en feignant de dormir, l’admirait lui-même pour unebravoure qu’il ne soupçonnait pas.

Chapitre 25OÙ LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI

Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l’épaule.

Celui-ci feignit se réveiller en sursaut. Il le fit d’unemanière si naturelle qu’El Chico s’y laissa prendre. Pardaillan semit aussitôt sur son séant et ainsi placé, il dominait encore d’unebonne moitié de tête le nain debout devant lui.

– Le Chico ? s’exclama Pardaillan, étonné.

Et d’un air apitoyé, il ajouta :

– Te voilà donc prisonnier aussi, pauvre petit ! Tu nesais pas quel horrible supplice nous est réservé.

– Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit leChico avec gravité.

– Tu n’es pas prisonnier ! s’écria Pardaillan, aucomble de l’étonnement. Mais alors que fais-tu ici,malheureux ? N’as-tu pas entendu : c’est la mort, unemort hideuse, qui nous attend.

Le Chico parut faire un effort, et d’une voix sourde :

– Je suis venu vous chercher, dit-il.

– Pour quoi faire ?

– Pour vous sauver, tiens !

– Pour me sauver ? Ah ! diable !… Tu saisdonc comment on sort d’ici, toi ?

– Je le sais, seigneur. Tenez, voyez !

En disant ces mots, le Chico s’approchait de la porte de fer et,sans chercher, il appuyait sur un des nombreux clous énormes quirivaient les plaques épaisses.

Le chevalier qui, sans bouger, le regardait faire, frémit ensongeant :

« Quel temps précieux j’aurais perdu en recherches vainesavant de songer à la porte ! »

Cependant la dalle s’était soulevée sans bruit.

– Voilà ! dit simplement le Chico.

– Voilà ! répéta Pardaillan avec son air le plus naïf.C’est par là que tu es venu pendant que je dormais ?

Le Chico fit signe que oui de la tête.

– Je n’ai rien entendu. Et c’est par là que nous allonsnous en aller ?

Nouveau signe de tête affirmatif.

– Tu n’es pas très bavard, remarqua Pardaillan, qui souriten songeant que l’instant d’avant, quand il se croyait seul, lenain s’était montré moins avare de ses paroles.

– Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit leChico.

– Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tusavais donc que j’étais enfermé ici ? Car tu m’as bien dit,n’est-ce pas, que tu étais venu me chercher ?

Cette question parut embarrasser le nain qui s’abstint d’yrépondre.

– Tu me l’as bien dit, pourtant, insista le chevalier.

– Je l’ai dit. La vérité est que si je vous cherchais,j’ignorais que vous fussiez ici.

– Alors pourquoi y es-tu venu ? Qu’yfais-tu ?

Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras.Pardaillan ne paraissait pas le remarquer. El Chico aux aboislâcha :

– C’est ici mon logis, tiens !

Il n’avait pas plutôt dit qu’il regrettait ses paroles.

– Ici ? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire !Tu ne loges pas dans cette manière de sépulcre ?

Le nain fixa le chevalier. El Chico n’était pas un sot. Ilhaïssait Pardaillan, mais sa haine n’allait pas jusqu’àl’aveuglement. Sans le savoir, un vague instinct lui faisaitentrevoir confusément ce qui était beau, réprouver ce qui étaitlaid ou vil. S’il avait pu, il aurait tué Pardaillan en qui ilvoyait un rival heureux, et il n’eût éprouvé aucun remords de cemeurtre. Il avait cependant senti ce qu’il y avait eu de bas dansle fait de conduire son rival à la mort pour une somme d’argent. Etlui, pauvre diable, vivant de rapines ou de la charité publique, ilavait rejeté avec dégoût cet or primitivement accepté ! Ilhaïssait Pardaillan. Cependant, il avait rendu hommage à labravoure de son ennemi dormant paisiblement, ayant la mort à sonchevet. Il haïssait Pardaillan ; mais en considérant cettephysionomie étincelante de loyauté, et où il lui semblait démêlerune expression de pitié attendrie, il comprit d’instinct quel’homme possesseur d’une telle physionomie devait avoir le cœurtrop haut placé pour le trahir, lui chétif.

Il eut honte d’avoir hésité et, à la question de Pardaillan, ilrépondit franchement :

– Non, mais je loge ici.

Et il démasqua l’ouverture de son réduit et alluma sa chandelle.Pardaillan, qui avait sans doute son idée, pénétra derrièrelui.

– Bon ! fit-il, on se voit les yeux. C’est déjàmieux.

Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieuxéclairer les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu’enmême temps il éclairait en plein le sac d’or étalé sur les dalles.Il ne remarqua pas que les yeux de Pardaillan s’étaient aussitôtportés sur ce sac et qu’il avait eu un mince sourire à cettevue.

– C’est merveilleux ! admira le chevalier avec unecomplaisance qui fit rougir de plaisir le nain, interloquécependant de ne pas sentir vibrer en lui que de la haine. Maiscomment peux-tu vivre ainsi dans cette manière de tombeau ?ajouta Pardaillan.

– Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pastoujours tendres pour moi. Ici, je suis en sûreté.

Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.

– On ne vient jamais te déranger ? fit-il,indifférent.

– Jamais !

– Ceux de la maison, là-haut ?

– Non plus. Personne ne connaît pas cette cache.Tiens ! il y en a des caches dans la maison que nul neconnaît, hormis moi.

Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s’assitgravement à terre.

Et sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut touché de cegeste, comme il avait été touché du compliment sur son logis. Illui semblait que ce seigneur si brave et si fort ne consentait às’asseoir ainsi sur les dalles froides que pour ne pas l’écraser desa superbe taille, lui Chico si petit. Il croyait n’éprouver que dela haine pour ce rival, et il était tout effaré de sentir la haines’effacer ; il était stupide de sentir poindre en lui unsentiment qui ressemblait à de la sympathie ; il en étaitstupide et indigné contre lui-même aussi.

Sans trop savoir ce qu’il disait, peut-être pour cacher cetrouble étrange qui pesait sur lui, le petit homme dit :

– Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.

– Bah ! rien ne presse. Et puisque personne ne connaîtcette cache, comme tu dis, nul ne viendra nous déranger. Nouspouvons bien causer un peu.

– C’est que… je ne peux pas vous faire sortir par où jepasse d’habitude, moi.

– Parce que ?

– Vous êtes trop grand, tiens !

– Diable ! Alors ? Tu connais un autre chemin paroù je pourrai passer ? Oui !… Tout va bien.

– Oui, mais par ce chemin nous pouvons rencontrer dumonde.

– Ces souterrains sont donc habités ?

– Non, mais quelquefois, il y a des hommes, qui seréunissent là-dedans… Aujourd’hui, justement, il y a uneréunion.

Le nain parlait avec circonspection, en homme qui ne veut pasdire plus qu’il ne faut. Pardaillan ne le quittait pas des yeux, cequi ne faisait qu’augmenter sa gêne.

– Qu’est-ce que ces hommes, et que font-ils ? demandacurieusement le chevalier.

– Je ne sais pas, seigneur.

Ceci fut dit d’un ton sec. Pardaillan vit qu’il savait, maisqu’il n’en dirait pas plus long. Il était inutile d’insister. Ileut un léger sourire e murmura :

– Discret !

Et tout haut, avec cet air de naïveté aiguë auquel de plussubtils que le nain se laissaient prendre, sans le perdre devue :

– Sais-tu, dit-il, que j’étais condamné à mort ? Oui.Je devais mourir de faim et de soif.

Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur sonvisage.

– Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant.C’est horrible !

– Oui, assez horrible, en effet. Tu n’aurais pas imaginécela, toi ? C’est une idée d’une princesse de ma connaissance…que tu ne connais pas, toi, heureusement pour toi.

En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriaitdoucement. Pourtant le nain rougit et détourna les yeux. Il luisemblait que l’étranger voulait lui faire sentir de quelleabominable action il s’était fait le complice. Et, frémissantd’horreur, il se disait :

« Ainsi les cinq mille livres que cette princesse m’adonnées, c’était pour faire mourir de faim et de soif leFrançais ! Et je l’ai livré ! Que dirait ma maîtresse sielle savait que j’ai été misérable à ce point ? Et cetteprincesse, que je croyais si bonne ! C’est donc un monstresorti de l’enfer ? »

Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenantque des choses qu’il n’avait jamais soupçonnées jusque-là selevaient dans son esprit éperdu. Et il considérait avec un respectmêlé d’une terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoirl’air, en souriant d’un air railleur, disait très simplement deschoses très simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête desidées confuses, des idées qui lui faisaient mal, qu’il necomprenait pas très bien et qui heurtaient ses idéesaccoutumées.

Qui était donc cet homme qui, par la seule puissance du regard,par la fascination de ce sourire qui disait tant de choses étrangesalors que ses lèvres ne laissaient tomber que des paroles banales,qui était cet homme qui le troublait à ce point ?

Pourquoi, puisqu’il le haïssait – car il le haïssait de toutesses forces, tiens ! – pourquoi la pensée de l’affreuxsupplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, lesoulevait-elle d’horreur et de dégoût ? Pourquoi ? Qu’yavait-il donc en lui ?

Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinitéssecrètes qui font que, sans se connaître, elles se devinent ets’apprécient à leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas lenain, il avait de bonnes raisons de croire qu’il lui devait d’avoirété placé dans la situation critique où il se trouvait. Pourquoin’éprouvait-il aucune colère contre lui ? Pourquoin’éprouva-t-il que de la pitié ? Pourquoi conçut-ilinstantanément le projet d’arracher cette petite créature inconnueà l’affreux désespoir où il la voyait sombrer ?Pourquoi ?

Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnesraisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l’intuitionque cette raillerie aiguë, cette ingénuité narquoise n’étaientqu’un masque ? Comment devina-t-il que sous ce masque secachait la bonté, la pitié, la générosité, ledésintéressement ? Pourquoi, alors qu’il croyait n’avoir quela haine au cœur, se sentait-il attiré vers cet hommedétesté ? Pourquoi enfin – et ceci paraîtra peut-être unecontradiction ? – pourquoi ce sourire railleur avait-il le donde l’exaspérer, malgré qu’il vît qu’il n’y avait que bontédessous ? Pourquoi ? Comment ? Nous constatons. Nousne nous chargeons pas d’expliquer.

Il ne faudrait cependant pas croire que le nain se rendaitbénévolement, sans combat, à ces sentiments nouveaux qui naissaienten lui. Ils le déconcertaient trop, ces sentiments, pour qu’il pûts’y abandonner sans résister. Il se raidissait donc de toutes sesforces pour échapper à cette influence qu’il n’était pas éloigné decroire surnaturelle. Il s’excitait à la haine autant qu’il était enson pouvoir, et ce n’était pas sans colère, sans dépit et sans sedispenser à soi-même les malédictions et les injures qu’ilconstatait le néant de ses efforts. Et c’est lorsqu’il se sentaitsur le point de céder qu’il se révoltait et montrait une violencequ’il croyait sincère et dont n’était pas dupe le redoutablejouteur avec lequel il était aux prises.

Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico était un peucomme un pur sang sauvage aux mains d’un écuyer consommé : ila beau se cabrer et ruer, la main souple et ferme, sans avoirbesoin de recourir à la cravache, l’oblige à se calmer et à suivredocilement le chemin par où elle veut le faire passer. Voyant qu’ilse taisait, le chevalier reprit, soudain grave :

– Tu vois de quel épouvantable supplice tu me sauves !Je ne suis pas riche, Chico, mais tout ce que j’ai, à compterd’aujourd’hui, t’appartient. Je veux que tu sois comme un petitfrère pour moi. Tu n’auras plus besoin de te terrer comme une bêtemauvaise. Le chevalier de Pardaillan veillera sur toi, et sachequ’il faut respecter ceux qu’il aime et estime. Voici ma main,Chico.

En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et dans ses yeuxil y avait comme une lueur de malice.

Le nain hésita une seconde. Cet instinct particulier qui leguidait à son insu lui fit-il deviner cette imperceptiblemalice ? Nous ne saurions dire. Toujours est-il qu’il reculavivement et, comme s’il eût eu peur de se brûler au contact decette main qui se tendait à lui, largement ouverte, il cacha lasienne derrière son dos.

Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du regards’accentua d’un léger sourire.

– Holà ! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grandseigneur pour serrer la main que voici ? Peste ! moncher, sais-tu qu’ils sont très rares ceux à qui je la tendsainsi.

– Ce n’est pas cela, balbutia le nain sans trop savoir cequ’il disait.

– Touche là, en ce cas !… Non ?… Serait-ce que tute crois indigne de serrer ma main ? fit Pardaillan d’un airdétaché, mais avec cet éternel sourire qui avait le don d’exaspérerle nain…

Le Chico regarda le chevalier en face, et d’une voix quitremblait de honte… ou de fureur :

– Et si cela était ? fit-il d’un air de bravade.

– Oh ! oh ! Quoi ! tu es indigne ? Tun’es pas le brave garçon que je croyais ? Quel crime as-tudonc commis ?

Le nain qui jusque-là s’était contenu, tiraillé qu’il était pardes sentiments contraires, éclata soudain.

– Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. Jene veux pas de votre protection, ni toucher votre main. Je ne veuxrien de vous, rien, rien… C’est moi qui vous ai conduit ici, et jesavais qu’on voulait vous tuer… Je le savais, entendez-vous ?et on m’avait payé pour cette besogne… Oui, on m’avait donné cinqmille livres… et tenez, les voici ! ajouta-t-il en poussantd’un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, à demi éventré,aux pieds de Pardaillan, devant qui les pièces d’ors’éparpillèrent.

– Tu as fait cela ? gronda Pardaillan.

– Je l’ai fait, tiens ! puisque je le dis ! fitle nain en soutenant fièrement son regard.

– Ah ! tu as fait cela ! fit Pardaillan glacial.Eh bien, tu peux faire ta prière, ta dernière heure est venue.

Et sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frêlesépaules d’El Chico, qui ployèrent.

Devant la pitié qui éclatait parfois très visible sur le visagedu chevalier, le nain s’était trouvé paralysé, indécis, ne sachantà quelle résolution s’arrêter ni quelle contenance garder. Devantle sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son cœur, car,malgré sa petite taille et sa faiblesse, il n’en était pas moinstrès chatouilleux.

Devant la colère et la menace – réelles ou simulées – ilretrouva le calme qui lui avait fait défaut jusque-là. Et comme lessentiments chez cet étrange personnage étaient poussés à leurextrême, il montra un sang-froid qui dénotait une bravoureremarquable.

Il ne fit pas un geste de défense. Il ne chercha pas à sedérober. Sous la pesée puissante, il eut cet orgueil de se raidirafin de ne pas ployer, et ses yeux se fixèrent, intrépides, fiers,provocants, sur ceux de son adversaire. Toute son attitude semblaitaller au-devant du coup mortel. Et peut-être était-ce là ce qu’ilsouhaitait.

Peut-être venait-il de trouver en un éclair la solutionvainement cherchée jusqu’alors : mourir étouffé, broyé par sonennemi.

Mourir, oui !… Mais du même coup son ennemi était perduaussi. Comment sortirait-il, après avoir tué le nain ? Ladalle du cachot, il est vrai, était soulevée. Mais après ?

L’escalier aboutissait à un cul-de-sac d’où il lui seraitimpossible de sortir, faute de connaître le secret qui ouvrait laparoi. Il n’aurait fait que changer de tombe, voilà tout. Et lenain ne pouvait se tenir d’éprouver un certain dédain pour ce rivalsi fort, si brave… mais si faible d’esprit qu’il ne comprenait pasqu’en tuant le nain maintenant, il se condamnait lui-même.

Mourir tout de suite ! Il ne demandait que cela,tiens ! Il perdait Juana, mais du moins l’autre ne l’avait pasnon plus !

Oui, décidément, c’était là la bonne solution. Mais…

Mais il arriva que le rival abhorré relâcha son étreinte. Ilarriva que l’ironie du regard avait fait place à une telle douceur,il arriva que cette physionomie, l’instant d’avant si menaçante etsi terrible, exprima une telle bonté, une telle mansuétude que leChico, qui le regardait bien en face, sentit son trouble lereprendre, et emporté malgré lui, comme il aurait crié :« Prenez garde ! » il dit doucement, sans chercher àse dégager :

– Si vous me tuez, comment sortirez-vous d’ici ?

– Peste ! c’est, par ma foi, très juste, ce que tu dislà ! Et moi qui n’y pensais plus ! Mais sois tranquille,tu ne perdras rien pour attendre, promit Pardaillan.

Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce faisant,l’affolant sourire recommençait à se dessiner… Oh ! à peineperceptible ! Mais le Chico le devinait. Alors il regretta. Etcomme s’il eût voulu exciter la colère de cet homme déconcertant,il dit rudement :

– Venez donc. Et quand je vous aurai sauvé, moi, vouspourrez me tuer, vous. Je vous jure que je ne chercherai pas àéviter le coup dont vous me menacez.

Et plus bas, pour lui-même :

– Ce sera la délivrance !

– Tu souhaites donc la mort ?

Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bascependant : il avait entendu quand même, le diaboliquepersonnage. S’il voulait mourir, c’était son affaire, tiens !De quoi se mêlait-il là ? Enfin, puisqu’il avait stupidementlaissé passer l’occasion, il n’y avait plus qu’à aller jusqu’aubout.

– Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l’heure ilsera trop tard.

– Un instant, que diable ! Je suis curieux, moi. Jeveux savoir, d’abord, pourquoi tu m’as conduit à la mort.

Cette fois il était revenu en plein, le fameux sourire. Et deplus la voix avait ces vibrations railleuses qu’El Chico commençaità connaître.

Une flamme jaillit de ses yeux plantés droit sur les yeux dePardaillan et il exhala sa haine dans ce cri puéril :

– Parce que je vous déteste ! je vousdéteste !

Dans sa fureur il ne trouvait que ces trois mots, et il lesrépéta rageusement, en trépignant.

– Tu me détestes, tant que ça ? goguenarda Pardaillande plus en plus narquois.

– je vous déteste tant que si je n’avais promis de voussauver, je vous tuerais ! grinça le petit homme hors delui.

– Tu me tuerais ! railla Pardaillan, oui-dà ! Etavec quoi, pauvre petit ?

Le nain bondit jusqu’à son lit et en tira une dague cachée entreles deux matelas.

– Avec ceci ! cria-t-il en brandissant son arme.

– Tiens ! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c’estma dague !

– Oui, dit El Chico avec une violence qui voulait être ducynisme. Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l’aivolée ! volée ! volée !

Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver uneâpre jouissance à se cingler avec.

Imperturbablement calme, Pardaillan dit :

– Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veuxma mort, tue-moi.

Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec unecertaine curiosité, eût-on dit.

Fou de fureur, le nain leva le bras.

Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarderfroidement, bien en face.

Le bras du nain s’abattit dans un geste foudroyant. Mais ce futpour jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et ilgémit :

– Je ne veux pas ! Je ne veux pas !

– Pourquoi ?

– Parce que j’ai promis…

– Tu as déjà dit cela. À qui as-tu promis, monenfant ?

Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle lechevalier prononça ces paroles. La voix était si chaude, sicaressante ; il se dégageait de toute sa personne des effluvessympathiques si puissantes et si enveloppantes qu’El Chico en futremué jusqu’au fond des entrailles. Son pauvre petit cœur,contracté à en étouffer, se dilata doucement et les larmesjaillirent, douces et bienfaisantes, cependant qu’une plaintemonotone, pareille au vagissement d’un tout petit, s’exhalait deses lèvres crispées :

– Je suis trop malheureux ! trop malheureux !trop !

« Bon ! pensa Pardaillan, il pleure : le voilàsauvé ! Nous allons pouvoir nous entendremaintenant. »

Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa petite têtebaignée de larmes sur sa large poitrine, et avec des gestestendrement fraternels, il se mit à le bercer doucement, avec desparoles réconfortantes.

Et le nain qui de sa vie ne s’était connu un ami, le nain quin’avait jamais senti une affection se pencher sur sa détresse, lenain se laissait faire, ému d’une émotion infiniment douce, étonnéet émerveillé en même temps de sentir au contact de ce cœur nobleet généreux germer en lui la fleur d’un sentiment fait de gratitudeattendrie et d’affection naissante.

Et ceux qui ne connaissaient que la force redoutable,l’intrépidité froide, le courage indomptable, la parole cinglanteet la mine narquoise de cet être de beauté exceptionnelle quis’appelait le chevalier de Pardaillan, eussent été fort ébahiss’ils avaient pu voir avec quelle tendresse fraternelle il berçaitdans ses bras puissants, avec quelle bonté insoupçonnée ils’ingéniait à consoler ce petit déshérité, ce vagabond, cemendiant, inconnu la veille… et qui avait cherché à le faireassassiner.

Mais El Chico était un homme, tiens ! Il se raidit detoutes ses forces et parvint à enrayer la crise.

Doucement il se dégagea et regarda Pardaillan comme s’il nel’avait jamais vu. Il n’y avait plus ni colère ni révolte dans lesyeux du petit homme. Il n’y avait plus cette expression de mornedésespoir qui avait ému le chevalier. Il n’y avait plus dans cesyeux qu’un étonnement prodigieux : étonnement de ne plus sesentir le même, étonnement de ne pas reconnaître celui dont lecontact avait suffi pour opérer en lui une métamorphose qui lestupéfiait.

Maintenant qu’il ne le voyait plus avec les yeux de la haine, ilse disait en le regardant avec une naïve admiration :

– Il est beau, il est fort, il est brave. Il a quelquechose d’imposant dans la figure que je n’ai jamais vu à personne.Il me paraît plus grand et plus noble que le roi… Et il est bon…bon comme les saints dont j’ai vu les portraits dans la cathédrale.Comment pourrait-on ne pas l’aimer ?

Et comme Pardaillan le regardait avec un bon sourire, sans s’enapercevoir il sourit aussi, comme on sourit à un ami.

– Là ! fit joyeusement Pardaillan, c’est fini,n’est-ce pas ? Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais diableque tu croyais. Allons, donne ta main et soyons bons amis.

Et de nouveau il tendit sa main à El Chico, qui baissa la tête,et honteux murmura :

– Malgré ce que j’ai fait et dit, vous voulez…

– Donne ta main, te dis-je, insista Pardaillan sérieux. Tues un brave garçon El Chico, et quand tu me connaîtras mieux, tusauras que je dis bien rarement ce que je viens de te dire.

Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, où elledisparut, et murmura :

– Vous êtes bon !

– Chansons ! bougonna Pardaillan, j’y vois clair,voilà tout. Parce que tu ne te connais pas toi-même, il ne s’ensuitpas que je ne te connais pas, moi.

Les plus longues conversations du nain solitaire avaient lieuavec soi-même. Dans ces conditions, et bien qu’il fût d’esprit trèsouvert, on conçoit aisément que certaines tournures de phrases lelaissaient perplexe en ce qu’il ne saisissait pas très bien lesens. Il ne comprit pas tout à fait les dernières paroles duchevalier et les prit au pied de la lettre.

– Vous me connaissez ! s’écria-t-il très étonné. Quivous a renseigné ?

Gravement Pardaillan leva un doigt et, souriant comme on sourità un enfant :

– Mon petit doigt ! dit-il.

El Chico ouvrit de grands yeux et considéra son interlocuteuravec une crainte superstitieuse. L’impulsion qui le poussait verslui lui paraissait tellement surnaturelle qu’il n’était pas éloignéde le croire un peu sorcier.

– Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Etn’oublie pas que je sais tout. Voyons, d’abord, pourquoi as-tuvoulu me faire tuer ? Tu étais jaloux, n’est-ce pas ?

Le nain fit signe que oui.

– Bien. Comment s’appelle-t-elle ? Ne fais pas labête, tu me comprends très bien. Si tu ne la nommes pas, je vais lanommer moi-même… Mon petit doigt est là pour me renseigner.

Le nain, qui avait hésité à répondre, vit qu’il ne lui seraitpas possible de se dérober. Il se résigna et laissa tomber cenom :

– Juana.

– La fille de l’hôtelier Manuel ?

– Oui.

– Il y a longtemps que tu l’aimes ?

– Depuis toujours, tiens !

Il n’y avait pas à se méprendre sur la sincérité de cetteréponse. Pardaillan sourit et continua :

– Lui as-tu dit que tu l’aimais ?

– Jamais ! s’écria El Chico scandalisé.

– Si tu ne lui dis pas, comment veux-tu qu’elle le sache,nigaud ? fit Pardaillan amusé.

– Je n’oserai jamais.

– Bon ! le courage te viendra un jour. Continuons. Tuas cru que je l’aimais, hein ! et tu m’as détesté ?

– Ce n’est pas tout à fait cela.

– Ah ! Qu’est-ce alors ?

– C’est Juana qui vous aime.

– Tu es un niais, El Chico.

– C’est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car ilsongeait au chagrin de Juana. C’est vrai, un grand seigneur commevous ne peut avoir rien de commun avec la fille d’un hôtelier.

– Tu crois cela, toi ?

– Tiens !

– Eh bien ! dit gravement Pardaillan, tu te trompes.Et la preuve en est qu’un grand seigneur comme moi a épouséautrefois une cabaretière.

– Vous vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.

– Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan,avec une émotion profonde.

Et parlant plutôt pour lui-même que pour le nain, ilreprit :

– Avant d’être madame de Pardaillan, comtesse de Margency –car je suis comte de Margency, et si je te le dis ce n’est certespas pour en tirer vanité – avant d’être comtesse de Margency, donc,cet ange de bonté et de pur dévouement, que la mort m’a ravie,avait été simplement la belle Huguette, hôtesse de laDevinière, auberge fameuse à Paris et que tu ne sauraisconnaître, toi qui n’es jamais sorti de Séville, jolie ville, mafoi, mais où l’on ne sait pas manger comme à Paris, morbleu !Tu vois bien que ce que tu croyais une bonne raison n’était qu’unesottise.

– Ce peut-il ! s’écria El Chico ébahi. Quel hommeêtes-vous donc ?

– Je suis un grand seigneur… C’est toi qui l’a dit, fitPardaillan avec son air figue et raisin.

– Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez…

– Quoi donc ?

– Épouser Juana.

– Non, par tous les diables ! Pour deux raisons, dontla première, qui suffirait à elle seule, est que je ne l’aime paset ne l’aimerai jamais. Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeuxféroces, c’est ainsi. Parce que cette petite Juana t’apparaît commeune reine de beauté, il ne s’ensuit pas qu’il en doive être ainsipour tout le monde. Juana, j’en conviens, est une délicieuseenfant, pleine de grâce et de charme, qui ressemble assez à unepetite marquise déguisée en cabaretière – quant tu auras fini de tepâmer d’aise ! ce n’est pas de toi que je parle, il mesemble ! Quoi qu’il en soit, il faut en prendre tonparti : je ne l’aime ni l’aimerai mie.

Et avec une mélancolie poignante qui bouleversa le nain et leconvainquit plus et mieux que n’aurait pu faire un longdiscours :

– Mon cœur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu,petit.

– Pauvre Juana ! soupira El Chico.

– Je n’ai jamais vu d’animal aussi capricant et biscornuque cet animal qu’on appelle un amoureux, éclata Pardaillan avecune fureur comique. En voici un qui, tout à l’heure, me voulaitpoignarder pour que sa Juana ne soit pas à moi. Et maintenant ilmugit comme veau à l’abattoir parce que je n’en veux pas. Tripes dupape ! tu ne sais donc pas ce que tu veux ?

Le nain rougit, mais se tut.

– Enfin, que veux-tu dire avec ton pauvre Juana ?

– Elle vous aime, dit tristement El Chico.

– Tu me l’as déjà dit. Et moi je te dis qu’elle ne m’aimepas, mort de tous les diables ! Elle ne m’aime pas plus que jene l’aime !

Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement quePardaillan éclata de son bon rire sonore.

– Malgré ce que ton étonnement a de flatteur pour monamour-propre, fit-il malicieusement, c’est tout de même tel que jete le dis : Juana ne m’aime pas.

– Cependant…

– Cependant elle t’a dit qu’elle mourrait de ma mort.

– Quoi !… Vous savez ?…

– Mon petit doigt, t’ai-je dit. Malgré tout, je maintiensce que j’ai dit.

– Serait-ce possible ! bredouilla le nain qui n’osaits’abandonner à la joie.

Pardaillan haussa les épaules.

– Voyons, reprit-il, as-tu confiance en moi ?

– Oh ! fit El Chico avec un élan de tout son être.

– Bon ! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana detout ton cœur, comme tu l’as fait jusqu’à ce jour, et ne t’occupepas du reste, j’en fais mon affaire.

– Mais vous êtes donc le bon Dieu ? fit naïvement lenain en joignant les mains avec extase. Et quand je pense que j’aiété assez misérable pour…

– Tu vas dire encore des sottises, interrompit Pardaillan.Maintenant que nous nous sommes expliqués, filons.

Le nain se précipita et ramassa la dague qu’il tendit àPardaillan en disant :

– Prenez-là, nous courons le risque de rencontrer du mondemaintenant. Quel dommage que vous n’ayez plus votre épée !

– On tâchera de se tirer d’affaire avec ceci, fittranquillement Pardaillan en plaçant avec une satisfaction visiblela lame dans sa gaine.

– Allons, dit El Chico, le voyant prêt.

– Un instant, petit. Et cet or ? Tu ne vas pas lelaisser là, je suppose ?

– Que faut-il en faire ?

Le nain posait cette question avec une candeur qui fit sourirele chevalier. Il semblait dire que lui seul, désormais, avait ledroit de donner ses ordres.

– Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans lecoffre que voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour temarier ?

Le nain pâlit et rougit tour à tour.

– Quoi ! fit-il avec un tremblement convulsif, vousespérez ?…

– Je n’espère rien. Qui vivra verra.

Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues surles dalles :

– Cet or !… murmura-t-il avec une mouesignificative.

– Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. Voyons,pourquoi t’a-t-on donné cet or ?

– Pour vous conduire à la maison des Cyprès.

– Tu m’y as conduit, je pense, puisque j’y suis encore.

– Hélas ! soupira El Chico, honteux.

– Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien à toi.Ramasse-le, et, encore un coup, ne t’occupe pas du reste.

Chapitre 26LES CONSPIRATEURS

L’ombrageuse fierté d’El Chico avait fait de lui un déclassérebelle à toute autorité.

Jusqu’à ce jour une seule personne avait pu lui parler enmaître&|160;: Juana Mais cet empire de Juana, il le subissaitdepuis toujours, pour ainsi dire. Il y était fait maintenant, et ilétait clair que, quoi qu’il pût advenir, jamais, lui, El Chico,n’aurait ni la volonté ni même la pensée de commander à Juana.Est-ce que c’était possible, cela&|160;? Il était et il resteraittoute sa vie le très humble adorateur de celle qui personnifiait lamadone à ses yeux. Un bon chrétien oserait-il commettre cesacrilège, de résister à un ordre de la madone&|160;? Non,tiens&|160;! Et bien que son indépendance, en fait de religion, lefit passer aux yeux de certains pour un hérétique, cetteindépendance ne pouvait être que très relative&|160;: il ne pouvaitéchapper à l’influence de certaines idées courantes. Donc Juana luiapparaissait comme la madone, il lui obéissait comme telle.

Or, voici que maintenant, dans son existence, surgissait unautre maître&|160;: Pardaillan. Il lui semblait que de tout tempscelui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n’avait riende mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et cequi le confirmait dans cette pensée, c’était de constater que lui,qui s’était si longuement et si vigoureusement débattu pouréchapper à cet ascendant, il l’acceptait sans conteste et luiobéissait non avec résignation, mais avec plaisir.

Pourquoi&|160;?

C’est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cetteconviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d’un amour partagépouvait devenir une réalité. De ce fait, si Juana lui apparaissaitcomme la madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même. Lapensée d’une résistance ne pouvait pas l’effleurer puisque lesordres donnés tendaient à la réalisation d’une conquête jugée,jusque-là, irréalisable.

En conséquence Pardaillan ayant commandé de ramasser l’or deFausta, le Chico obéit docilement.

Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûmentcadenassé&|160;:

–&|160;En route, maintenant, il est temps&|160;! ditPardaillan.

Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant laplaque qui obstruait l’entrée de son réduit et, suivi du chevalier,il s’engagea dans l’escalier.

Ainsi qu’il l’avait brièvement expliqué, le Chico ne suivit pasle chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant aubesoin, aurait pu parvenir jusqu’à la grille qui fermait le conduitaboutissant au fleuve. Mais là il n’aurait pu passer parl’ouverture que le nain avait pratiquée à sa taille. Il eût falluagrandir cette ouverture, et, pour ce faire, se livrer à un travailqui eût demandé plusieurs heures et nécessité l’emploi d’outilsqu’ils n’avaient pas en leur possession.

Au reste, pourvu qu’il sortît enfin de ce lieu sinistre oùl’implacable volonté de Fausta l’avait condamné à mourir par lafaim, peu importait à Pardaillan par quel chemin.

Il n’était pas autrement incommodé par l’obscurité, ses yeux yétant faits, et à travers le dédale des voies souterrainesmultiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit homme, ilallait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement dansson esprit les explications de son guide, qui lui dévoilaitcomplaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leurbarraient fréquemment la route.

Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pourleur permettre de passer de front sans se gêner mutuellement. Cecouloir aboutissait à un autre couloir qui le coupaittransversalement.

Et tout à coup Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avaitsemblé, là, devant lui, au travers de cette muraille qui sedressait à quelques pas d’eux, il lui avait semblé voir scintillerdes étoiles.

–&|160;Nous approchons de la sortie&|160;? demanda-t-il à voixbasse.

–&|160;Pas encore, seigneur, répondit El Chico sur le mêmeton.

–&|160;Il m’avait semblé cependant… Morbleu&|160;! je ne metrompe pas&|160;! Voici que je vois de nouveau les étoiles.

Ils approchaient de la muraille et devant eux, en effet,Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l’avaitcru de prime abord, mais des lumières assez nombreuses.

Son premier mouvement fut de mettre la dague au point enmurmurant&|160;:

–&|160;Tu avais raison, petit, je crois qu’il va falloir endécoudre.

Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s’en tenirsur le compte de ces lumières, car, sans en avoir l’air, ilpoussait tout doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cettemanœuvre avait pour but de lui dérober la vue de ces lumières en lepoussant hors du rayon où elles étaient visibles. Mais l’attentionde Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne aumonde n’aurait pu la détourner.

En approchant tout à fait, il vit avec satisfaction qu’il nes’agissait nullement d’une poursuite ou d’une mauvaise rencontre,comme il l’avait craint un instant. Les lumières venaient del’autre côté de la muraille, Passant à travers quelque trou ouquelques pierres désagrégées. Et comme il ne voyait à cettemuraille nulle issue apparente, il en concluait que nul danger nele menaçait, de ce fait du moins.

Cependant, comme s’il n’avait rien remarqué, le Chico voulaitcontinuer son chemin en tournant sur sa gauche.

–&|160;Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, situ ne l’es pas, toi. Je veux voir ce qui se passe là derrière.

Les lumières jaillissaient d’une excavation placée devant lui.Pardaillan se pencha et regarda. Presque aussitôt il se redressa,en faisant entendre ce léger sifflement de l’homme qui vient dedécouvrir quelque chose d’intéressant.

–&|160;Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez,vous verrez que tout à l’heure il sera trop tard.

D’un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silenceet, se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avecune attention soutenue, pendant que le nain, voyant l’inutilité deses efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les brascroisés, attendait le bon plaisir de son compagnon.

Que voyait donc Pardaillan qui l’intéressait à ce point&|160;?Ceci&|160;:

On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrainsde sa maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé unepierre de la muraille et avait ordonné à Centurion de regarder parce trou afin de lui prouver que, par là, invisible, on pouvaitassister à tout ce qui se passait dans cette étrange grotteaménagée en salle de réunion.

Fausta avait négligé ou dédaigné de refermer l’ouverture et lehasard venait d’amener Pardaillan devant cette excavation parlaquelle, et au travers de petits trous habilement ménagés du côtéintérieur, filtraient les nombreuses lumières qui éclairaientprésentement, cette grotte.

Sur les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit unevingtaine de personnages qui lui étaient tous inconnus. Surl’estrade, assis dans les fauteuils, trois autres personnages,président et assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, luiétaient aussi parfaitement inconnus.

Au moment où Pardaillan s’était penché pour la première fois surl’excavation, le président de cette réunion, assis au milieu,s’était levé, et d’une voix que Pardaillan aux écoutes entenditdistinctement, il dit&|160;:

–&|160;Seigneurs, frères et amis, j’ai l’insigne honneur de vousprésenter une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m’effacehumblement devant cette recrue et je salue en elle le seul chefvraiment digne de nous diriger, en attendant la venue de celui quevous savez.

Ces paroles produisirent dans l’assemblée étonnée une certainerumeur suivie d’un vif mouvement de curiosité lorsqu’on s’aperçutque cette nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible,était une femme.

Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c’est à cemoment qu’il eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cettefemme, c’était Fausta.

Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui étaitparticulière, elle monta sur l’estrade et se tint debout, face à cepublic inconnu, qu’elle semblait dominer de son œil de diamantnoir, étrangement fascinateur.

Les trois personnages assis sur l’estrade, qui savaient sansdoute ce que Fausta venait de faire là, se levèrent alors d’un mêmemouvement. En un clin d’œil, la table fut repoussée, un fauteuilfut placé presque au bord de l’estrade, dans lequel Fausta s’assitavec cette sérénité majestueuse si puissante chez elle. Dès qu’ellefut assise, les trois se placèrent debout derrière son fauteuil,dans l’attitude raide et compassée de dignitaires de cour enservice auprès de leur souverain.

Et sans doute ces trois-là étaient de nobles et hautsseigneurs&|160;; sans doute, par leur rang ou leurs vertus, ilsavaient su conquérir l’estime et la confiance de tous, car cesmarques de respect extraordinaire firent une profonde impressionsur le reste de l’assemblée.

Bientôt, soit qu’ils fussent entraînés par cet exemple, soitqu’ils fussent transportés par la souveraine beauté de celle quisurgissait inopinément au milieu d’eux, pareille à une reine,bientôt, sans que nul eût pu dire pourquoi il agissait ainsi, tousles assistants se levèrent comme un seul homme et, debout,attendirent respectueusement qu’il plût à ce nouveau chef des’expliquer.

Avant d’avoir parlé Fausta était assurée du succès. Elle en eutla perception très nette.

Pardaillan l’eut aussi, cette perception, car ilmurmura&|160;:

–&|160;Incomparable magicienne&|160;!

Et presque aussitôt il traduisit son inquiétude par cesmots&|160;:

–&|160;Que va-t-elle leur proposer&|160;? Et qui sont cesgens&|160;?… Bah&|160;! écoutons, nous verrons bien.

Fausta, toujours maîtresse d’elle-même, n’avait rien laisséparaître de ses sentiments intimes. Elle accepta l’hommage de cesinconnus comme une chose due et avec cette dignité bienveillantequ’elle savait prendre en de certains moments.

Un instant elle laissa errer son œil chargé d’effluves sur cesfronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit unsigne à celui des trois qui l’avait présentée à l’assemblée.

L’homme quitta la place qu’il avait prise juste derrière Fausta,et s’avançant au bord de l’estrade, en ayant bien soin de ne pasmasquer ni dépasser Fausta&|160;:

–&|160;Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Princessesouveraine en ce pays du soleil, de l’amour et des fleurs, ce paysbéni qui s’appelle l’Italie. La princesse Fausta est fabuleusementriche. Elle connaît tout de nos projets et pourrait, je crois, vousnommer tous par vos noms, titres et qualités.

À cette révélation, des murmures se firent entendre dansl’assemblée. Tous ces hommes, l’instant d’avant si confiants, seregardèrent avec des regards chargés de soupçons.

Fausta comprit ce qui se passait dans ces esprits.

Elle étendit sa main dans un geste d’apaisement etdit&|160;:

–&|160;Rassurez-vous, seigneurs, il n’y a pas de traîtres parmivous. Votre association ne m’a pas été révélée. Je l’ai devinée.Sous un régime d’oppression sanglante pareil à celui sous lequelagonise votre beau pays d’Espagne, il ne fallait pas être grandclerc pour deviner qu’une action devait se faire et que des hommesde cœur et de dévouement se trouveraient qui, tout au moins,tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le reste n’étaitplus qu’un jeu pour moi. Et quant à vos personnes, quant à vosprojets, si je les connais, c’est que j’ai pu assister, invisible,à la plupart de vos conciliabules.’

Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance,fit tomber les suspicions qui déjà se faisaient jour.

Mais qu’une femme, par la seule puissance du raisonnement, fûtparvenue à les deviner d’abord, eût eu ensuite cette audaceinimaginable de se mêler à eux qui se connaissaient tous, sans querien ne dénonçât sa présence, cela leur causait un étonnementprodigieux qui se manifesta ouvertement sur la plupart desphysionomies de ces hommes qui, pourtant, ne paraissaient pasfaciles à étonner.

Enfin la désinvolture avec laquelle cette femme avait parléd’une chose qui leur apparaissait comme un tour de forceremarquable, tout cela réuni commença de leur donner une hauteopinion de celle qui venait de leur parler.

Fausta perçut parfaitement ces impressions, mais elle n’enlaissa rien paraître. Comme si, désormais, elle eût acquis le droitde commander, elle se tourna vers le personnage qui la présentaitet dit d’un ton bref&|160;:

–&|160;Continuez, duc&|160;!

Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s’inclinaprofondément et reprit, se faisant l’interprète des pensées de plusd’un qui l’écoutait&|160;:

–&|160;Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, iln’y a jamais eu et il n’y aura jamais de traître parmi nous. Etcependant la princesse Fausta nous connaît, nous et nos projets.Mais alors qu’elle paraît trouver tout simple de nous avoirdécouverts, qu’elle me permette de dire ici que pour nous avoirdevinés, il faut être doué d’une perspicacité peu commune. Pouravoir osé s’aventurer parmi nous, il faut être doué d’un courage etd’une audace que bien des hommes – j’entends des plus courageux –n’auraient pas.

Un murmure approbateur se fit entendre.

–&|160;Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine,continua le duc, ses immenses richesses, son esprit supérieur, soncourage viril, ses ambitions vastes et ses grandes pensées, toutcela, la princesse Fausta le met au service de l’œuvre derégénération que nous poursuivons.

Cette fois ce ne fut plus un murmure, ce furent des acclamationsqui saluèrent ces paroles, tandis que tous les yeux contemplaient,avec une admiration manifeste, cette femme qu’on leur présentaitcomme un être exceptionnel.

Le duc reprit d’une voix qui se fit plus forte&|160;:

–&|160;Tout ce que je viens de vous dire, qui n’est pas dénué devaleur, comme vous l’avez fort bien compris, ainsi que le prouventvos acclamations, tout cela n’est rien à côté de ce qui me reste àvous révéler.

Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateurhabile, soit pour permettre au silence de se rétablir, car sesparoles avaient soulevé un mouvement assez vif dansl’assemblée.

Quand le silence se fut complètement rétabli, ilreprit&|160;:

–&|160;Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longsmois, le fils de don Carlos, la princesse le connaît… elle se faitforte de nous l’amener.

Ici l’orateur dut s’arrêter, interrompu qu’il fut par lesexclamations diverses, les trépignements, les manifestations lesplus diverses d’une joie bruyante et sincère. Toutes ces clameursse confondirent en un cri unanime de «&|160;Vive don Carlos&|160;!Vive notre roi&|160;!&|160;» jailli spontanément de toutes cespoitrines haletantes.

Un geste du duc ramena instantanément le silence. Chacunredevint attentif.

–&|160;Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît lefils de don Carlos, et elle nous l’amènera. Mais il y a mieuxencore. Écoutez ceci&|160;: la princesse sera, d’ici peu, l’épouselégitime de celui dont nous voulons faire notre roi. Épouse denotre chef, elle mettra à son service son pouvoir, qui est grand,sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son épouxnon pas un roi de l’Andalousie comme nous le souhaitons, maisdépassant toutes nos espérances, toutes nos ambitions, elle fera delui, avec votre aide, le roi de toutes les Espagnes. J’avais doncraison de dire qu’elle seule pouvait être notre chef, puisqu’elleest déjà notre souveraine. C’est pourquoi, moi&|160;: don RuyGomès, duc de Castrana, comte de Mayalda, marquis de Algavar,seigneur d’une foule d’autres lieux, grand d’Espagne, dépouillé demes titres et biens par l’infâme tribunal qui s’intitule«&|160;Saint-Office&|160;», je lui rends hommage ici et jecrie&|160;: «&|160;Vive notre reine&|160;!&|160;»

Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et commel’étiquette très rigoriste de la cour d’Espagne interdisait detoucher à la reine, sous peine de mort, il se courba devant Faustajusqu’à toucher du front les planches de l’estrade.

Et un cri formidable retentit&|160;:

–&|160;Vive la reine&|160;!

Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourcillerl’enthousiaste hommage. Sans doute s’était-elle blasée sur ce genrede manifestations, ayant reçu – alors qu’elle pouvait se croire lapapesse – des hommages religieux faits d’adoration mystique,autrement grandioses que ces quelques vivats, si spontanés et sisincères fussent-ils. Cependant elle daigna sourire.

Et comme cette femme remarquable possédait au plus haut pointl’art d’asservir et d’ensorceler les foules, elle comprit qu’ungeste d’elle suffirait à changer ces enthousiastes en esclavesprêts à se faire tuer sur un signe.

Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâcecaptivante&|160;:

–&|160;À Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nosmeilleurs et de nos plus fidèles sujets le front dans lapoussière.

Et lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal,elle reprit sa place dans son fauteuil et, gravement&|160;:

–&|160;Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône deses pères, nous voulons que soient réformées les règles d’uneétiquette étroite et mesquine. Nous sommes souveraine et nous nel’oublions pas, mais nous sommes avant tout femme, et nousentendons le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujetspuissent nous approcher sans que cela leur soit imputé à crime.

Et désignant d’un geste empreint d’une grâce hautaine les hommesqui venaient de l’acclamer&|160;:

–&|160;Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujoursles plus chers et les bienvenus auprès de nous.

Alors ce fut du délire. Pendant un long moment on n’entendit queles vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied del’estrade, chacun voulant avoir l’insigne honneur de toucher à lareine. Celui-ci baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sarobe, cet autre plaquant ses lèvres à l’endroit où s’était posé sonpied, d’autres enfin – et c’étaient les mieux partagés, les plusheureux et les plus fiers aussi – effleurant le bout de ses doigtsqu’elle leur abandonnait avec une grâce nonchalante, ayant auxlèvres un indéfinissable sourire où il y avait certes, plus dedédain que de gratitude.

Mais qui donc se serait avisé d’analyser le sourire de lareine&|160;? Et notez que ces fanatiques étaient tous de hautenoblesse, avaient occupé un rang ou des emplois considérables.

Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d’œil,admirait aussi Fausta, réellement superbe en son abandondédaigneux.

–&|160;Superbe, divine comédienne, murmurait-il.

En même temps il plaignait les malheureux affolés par le sourirede Fausta.

–&|160;Pauvres bougres&|160;! qui sait dans quelle épouvantableaventure la diabolique enchanteresse va les lancer&|160;!

Enfin il songeait à don César&|160;:

«&|160;Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantès m’aassuré que le Torero était le fils de don Carlos.M.&|160;d’Espinosa m’a demandé, de façon fort claire, del’assassiner. C’est donc que lui aussi le croit le fils de donCarlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bonM.&|160;d’Espinosa. Or le Torero est féru d’amour pour la Giralda,qui est bien la plus ravissante petite bohémienne que j’ai connue –à l’exception toutefois d’une certaine Violetta[21] ,devenue une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du moins pasque je sache. Il est bien décidé à épouser sa bohémienne defiancée. Donc Mme&|160;Fausta ne peut devenir sonépouse… à moins de faire de lui un bigame, action qui, aux yeuxd’un païen tel que moi, n’aurait qu’une importance relative, maisqui, aux yeux de ce saint tribunal qu’on appelle le Saint-Office,passerai pour crime, lequel crime conduirait son auteur droit aubûcher. Serait-ce que don César, informé de son illustre naissancepar la noble Fausta, dédaignerait maintenant sa bohémienne pour uneprincesse souveraine, et fabuleusement riche, comme disait ce ducde Castrana&|160;? Eh&|160;! eh&|160;! ces sortes de choses se sontvues&|160;! Un prince royal ne peut pas avoir la même conception del’honneur qu’un obscur Torero. Serait-ce plutôt queMme&|160;Fausta, que rien n’embarrasse et dont jeconnais le génie inventif, aurait découvert un deuxième fils de donCarlos qu’elle tiendrait dans sa main&|160;? Peut-être,morbleu&|160;! J’ai peine à croire à la félonie de don César&|160;!Le mieux est d’écouter. Mme&|160;Fausta va peut-être merenseigner elle-même.&|160;»

Le calme s’était rétabli dans l’assistance. Chacun avait regagnésa place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avaitoctroyée. Le duc de Castrana déclara&|160;:

–&|160;Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent às’expliquer devant vous.

Ayant dit, il s’inclina devant Fausta et reprit sa placederrière son fauteuil. À cette annonce du duc, un silence religieuxs’établit comme par enchantement.

Un instant, Fausta les tint sous le charme de son regard, et desa voix harmonieuse, singulièrement prenante, elle dit&|160;:

–&|160;Vous êtes ici une élite. Non pas tant par la naissance,mais encore et surtout par l’intelligence et par le cœur, parl’indépendance de l’esprit et je dirai même, pour certains d’entrevous, par la science. Catholiques ou hérétiques – comme on ditcouramment – vous êtes tous des croyants sincères et partantrespectables. Mais vous êtes aussi animés d’un esprit de largetolérance. Et ceci constitue votre vrai crime. En effet, sous ungouvernement sain, honnête, indépendant, cette tolérance, cetteindépendance d’esprit eussent fait de vous des hommes en vue, pourle bien de tous. Sous le sombre despotisme de cette institutionjustement anathématisée par des papes qui payèrent ce courage deleur vie, l’Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits,déchus de leurs titres et de leur rang, ruinés, traqués,pourchassés comme des bêtes malfaisantes, avec la menace du bûcheréternellement suspendue sur vos têtes, jusqu’au jour où la main dubourreau s’appesantira sur vous pour la réaliser, cette menace.

Ici, une rumeur d’approbation. Fausta continua&|160;:

–&|160;Vous vous êtes souvenus que l’union fait la force, etlassés de l’effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et sur lesconsciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalementassociés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayantfait le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vousvous êtes mis bravement à l’œuvre. Aujourd’hui, tous ici, vous êtesdes chefs occultes. Chacun de vous présente une force de plusieurscentaines de combattants qui attendent un ordre. Le soulèvementpopulaire que vous dirigez est prêt qui doit aboutir à détacher del’État l’Andalousie entière. Vous avez rêvé de faire de cetteprovince un État indépendant dans lequel vous pourrez vivre enhommes libres, où chacun, pourvu qu’il ait le respect de la libertéd’autrui, le respect des lois que vous réviserez dans un sens plushumain et plus large, le respect des chefs librement acceptés,chacun sera libre de pratiquer telle croyance que ses pères lui ontinculquée ou que la raison lui aura fait adopter. Car il va de soique, dans votre gouvernement, ce minotaure insatiable qui s’appellel’Inquisition disparaît à tout jamais.

–&|160;Oui, crièrent plusieurs voix, qu’elle disparaisse à toutjamais, la maudite institution&|160;!

–&|160;Un État où la science, honorée, vaudra la naissance, oùcette science sera accessible à tous et non à une infime minoritéde prêtres et de moines soucieux avant tout de maintenir le peupledans les ténèbres de l’ignorance afin de le diriger en maîtresabsolus&|160;; un État enfin où les fonctions publiques iront, àpart égale, au mérite, surgirait-il des plus basses classes de lasociété, et à la naissance.

–&|160;Honneur, bravoure, science, probité, arts, poésie, valentbien noblesse, déclama une voix vibrante d’enthousiasme.

–&|160;Nous sommes tous de cet avis, dit froidement Fausta.

Elle prit un temps, comme si elle eût voulu laisser àl’assemblée le loisir de manifester son sentiment sur cetteinterruption. Personne ne parla. Nul ne broncha. Tous les visagesdemeurèrent hermétiques.

Fausta eut un imperceptible sourire. Elle continua&|160;:

–&|160;Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieused’un fils de don Carlos, par conséquent d’un petit-fils du despotesanguinaire sous la rude poigne duquel l’Espagne, lentement,agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils de l’infant Carlos,votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait ledémembrement de ses États en faveur de son petit-fils. C’est biencela, n’est-ce pas&|160;?

Directement interrogés, les auditeurs répondirentaffirmativement.

–&|160;Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vousêtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.

Des rumeurs, des protestations éclatèrent un peu partout.

–&|160;Pourquoi&|160;? crièrent plusieurs au milieu dutumulte.

Impassible, Fausta attendit sans faire un geste, n’essayant pasde dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut apaisé&|160;:

–&|160;Jamais, reprit-elle froidement, jamais, vous entendez,l’orgueil de Philippe ne consentira un tel démembrement.

–&|160;On ne lui demandera pas son consentement, expliquaquelqu’un. Le moment venu, nous serons assez forts pour imposer nosvolontés.

–&|160;Philippe ne cédera qu’à la force, nous sommes d’accordsur ce point. Et j’admets volontiers que vous aurez cette force.Mais après, que ferez-vous&|160;?

–&|160;Nous serons libres chez nous&|160;!

–&|160;Pas pour longtemps, dit nettement Fausta. Vous vousleurrez d’une illusion singulièrement dangereuse pour l’avenir devotre entreprise, dangereuse pour la sécurité de vos personnes.Même vainqueurs, vos jours seront comptés, à vous tous iciprésents, chefs connus et avérés du mouvement.

Et avec plus de force encore&|160;:

–&|160;Il faudrait bien peu connaître le caractère intraitabledu roi pour supposer que, même vaincu, il acceptera sa défaite avecrésignation. Vaincu, le roi cédera. C’est entendu. Mais tenez pourassuré que, dès le premier jour, il préparera dans l’ombre sarevanche et qu’elle sera implacable. Votre victoire sera le produitd’une surprise. Trop de forces resteront entre les mains du roi. Ilne lui faudra pas longtemps pour les rassembler. Alors il envahiravotre État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettral’Andalousie à feu et à sang. Il n’aura pas grand-peine à vousécraser. Dans ce coin de terre, qui représente à peine le dixièmedu territoire que vous aurez laissé à Philippe, ce coin de terreencerclé de toutes parts, quelle résistance sérieuse pourrez-vousopposer à un ennemi dix fois supérieur&|160;? Vous n’aurez même pasla suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serezbloqués par la flotte de Philippe qui paralysera votre négoce, vousaffamera, et enfin vous barrera la route à coups de canon si vouscherchez à fuir. Votre succès aura été éphémère. Votre entrepriseest mort-née.

Pardaillan, devant son trou, songeait&|160;:

«&|160;Toujours très forte, Fausta&|160;! Quel dommage qu’ellesoit pétrie de méchanceté&|160;! Ces naïfs conspirateurs n’ont pas,à eux tous, le demi-quart de la netteté de vues de cette femme.Mordieu&|160;! comme elle vous a balayé leurs illusions en quelquesmots&|160;! Les voilà tout pantois&|160;!&|160;»

Et avec un sourire malicieux qu’il ne put réprimer&|160;:

«&|160;C’est égal, avoir connu Fausta papesse, chef occulte dela Ligue, poursuivant avec une ardeur inlassable l’extermination del’hérésie, et la voir pactisant avec des hérétiques, l’entendrestigmatiser en termes indignés les horreurs de l’Inquisition,l’entendre parler sérieusement de tolérance, de liberté,d’indépendance, d’égalité, que sais-je encore&|160;? voici, certes,qui n’est point banal. Ah&|160;! l’ambition est une bellechose&|160;! J’admire avec quelle désinvolture elle amène unecréature humaine à brûler ce qu’elle a adoré pour adorer ce qu’ellea brûlé.&|160;»

Dans la salle, comme l’avait malicieusement observé lechevalier, les conjurés se regardaient avec consternation.

Cette femme, avec une sûreté de coup d’œil admirable, avec unefranchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher du doigt lespoints faibles – et ils étaient nombreux – de leur entreprise. Desa voix douce et chantante, elle leur avait montré combientéméraire était cette entreprise, à quel échec certain, fatal, ilscouraient, et dit des vérités flagrantes.

À vrai dire, plusieurs d’entre eux avaient dès le début entrevucette vérité. Mais ils s’étaient bien gardés de trop approfondirles choses. Ils s’étaient surtout soigneusement abstenus decommuniquer le résultat de leurs réflexions à ceux d’entre eux quicroyaient au succès certain. La confiance des uns avait étouffé lesappréhensions des autres. Puis, si parmi eux se trouvaient desambitieux sans scrupules, d’autres, il faut leur rendre cettejustice, étaient des sincères et des convaincus. Ceux-là étaientbien résolus à vaincre ou mourir. Ceux-là rêvaient réellementd’émancipation, ils étaient réellement à bout de forces et depatience Tout, même la défaite et la mort inévitable, leurparaissait préférable au régime atroce qui les étranglaitlentement, misérablement.

Ceux-là s’étaient mis volontairement un bandeau sur les yeux,tandis que les autres se disaient qu’ils trouveraient toujours àpêcher en eau trouble. En sorte que parmi ces clairvoyants, les unspar désespoir, les autres comme on tente un coup de dé, touss’étaient obstinément refusés à envisager une défaite et s’étaientefforcés de s’abandonner au même rêve de bonheur que ceux dont laconfiance était absolue.

On conçoit que, dans ces conditions, les paroles de Faustaétaient venues troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.C’était un réveil pénible et douloureux.

Quelqu’un traduisit le sentiment général en demandant d’une voixhésitante&|160;:

–&|160;Est-ce à dire qu’il nous faut renoncer&|160;?

–&|160;Non, par le Dieu vivant&|160;! lança Fausta avecvéhémence. Élargissez votre horizon. Jetez les yeux plus haut etplus loin. Ayez assez d’ambition pour vous transporter d’un coupjusqu’aux sommets… ou n’en ayez pas du tout&|160;!

Ceci était dit d’une voix rude, cinglante, avec un air desouveraine hauteur, une sorte de dédain à peine voilé.

–&|160;Ce n’est pas l’Andalousie qu’il faut soulever, continuaFausta d’une voix vibrante, c’est l’Espagne tout entière. Comprenezdonc qu’avec le roi et son gouvernement un arrangement estimpossible. Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir,vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il fauttout renverser si vous ne voulez être broyés.

Elle s’arrêta un instant pour juger de l’effet de ses paroles.Il était sans doute tel qu’elle le souhaitait, car elle eut unvague sourire et reprit&|160;:

–&|160;Jamais l’occasion ne fut aussi propice. L’oppressionengendre la révolte. La faim fait sortir le loup du bois. Ce sontlà vérités profondes. Or, vit-on jamais oppression comparable àcelle que subit ce malheureux pays&|160;? Vit-on jamais misère plusgrande&|160;? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce quele plus grand nombre pensent tout bas&|160;: le peuple se lèvera enfoule. Que des hommes énergiques et audacieux se mettent à satête&|160;: ils le lanceront sur qui ils voudront et il balayeratout dans sa colère&|160;: l’oppresseur et ceux qui le poussent oule soutiennent seront emportés comme fétus par la tempête.

Et avec un sourire qui en disait long&|160;:

–&|160;Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi… Il nes’agit que de trouver les mots qui les convainquent et alorsmalheur à ceux sur qui on les a lâchées&|160;! Mais est-il besoind’avoir recours à de tels moyens&|160;? Évidemment, non. Tout serésume à ceci&|160;: la disparition d’un homme. Avec lui, tout unsystème exécrable s’écroule. Est-il besoin de tant combiner quandil suffit d’un peu d’audace&|160;? Que quelques hommes résoluss’emparent de celui de qui vient tout le mal, et l’Espagne entièrepoussera un immense soupir de délivrance, et ces hommes serontconsidérés comme des libérateurs.

Les conjurés, à ces paroles, terriblement claires, furentsecoués d’un frisson de terreur. Ils n’avaient jamais envisagé leschoses sous cet aspect. Ah&|160;! ils étaient loin de la timideconspiration ébauchée&|160;! Et c’était une femme qui osait detelles conceptions. C’était une femme qui, en termes à peinevoilés, leur proposait de toucher au roi&|160;; et, quel roi&|160;?Le plus puissant de la terre&|160;! Ils en étaient blêmes.

Et cependant l’ascendant de cette femme extraordinaire était telque la plupart se sentaient disposés à tenter l’aventure. Ilsavaient la vague intuition qu’avec un chef de cette envergure,quiconque aurait un courage égal à son ambition pouvait espérer laréalisation de ses rêves les plus fous.

La beauté de la femme les avait d’abord troublés etemballés&|160;; maintenant, c’était la force de son esprit mâle etaudacieux qui les soulevait, et ils la contemplaient avec unrespect mêlé de crainte.

Si formidable que leur parût l’aventure, ils décidèrent de latenter et un, plus audacieux, posa la question sansambages&|160;:

–&|160;Le roi pris, qu’en fera-t-on&|160;?

Fausta réprima un sourire.

Dès l’instant où ils consentaient à discuter, elle était sûre dusuccès.

–&|160;Le roi, dit-elle de sa voix grave, touché de la grâcedivine, à l’exemple de son illustre père, l’empereurCharles[22] , le roi demandera à se retirer dans uncloître.

–&|160;On sort du cloître.

–&|160;Le cloître est une manière de tombe. Il ne s’agit que debien sceller une dalle… Les morts ne quittent pas leur tombeau.

C’était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçonde scrupule. Timidement, une voix dit&|160;:

–&|160;Un assassinat&|160;!…

–&|160;Qui a prononcé ce mot&|160;? gronda Fausta en foudroyantdu regard l’imprudent contradicteur.

Mais celui-là avait sans doute épuisé tout son courage, car ilse tint coi.

Violemment, Fausta reprit&|160;:

–&|160;Moi qui parle, vous tous qui m’écoutez, d’autres qui noussuivront, que faisons-nous&|160;? Nous sommes des centaines et descentaines qui risquons nos têtes contre une seule&|160;: celle duroi. Qui oserait dire que la partie est égale&|160;? Qui oseraitnier qu’elle n’est pas tout à fait à notre désavantage&|160;? Sinous la perdons, cette partie, nos têtes tombent. Le sacrifice enest librement consenti d’avance. Si nous la gagnons, il est juste,il est légitime que le perdant paye&|160;: et c’est sa tête, à lui,qui roule à terre. Qui ose dire qu’il y a assassinat&|160;? S’ilcraint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.

«&|160;Ouais&|160;! pensa Pardaillan, il faut croire que j’ail’esprit biscornu, comme ce brave qui se tait si prudemment, car,mordieu&|160;! moi aussi, je dirais qu’il y aassassinat.&|160;»

L’argument de Fausta avait porté cependant.

Il était visible que les hommes auxquels elle s’adressaitacceptaient son point de vue.

–&|160;Je vais plus loin, continua Fausta avec une violence quiallait grandissant, je le ramasse ce mot, je l’accepte, mais je leretourne à celui sur le sort duquel on a prétendu nous apitoyer etje vous dis ceci&|160;: Philippe, roi, qui pourrait faire saisir,juger, condamner, exécuter le fils de Carlos, son petit-fils – cequi serait une manière d’assassinat légal – Philippe, j’en ai lapreuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et après-demain,lundi, à la corrida, sur son ordre, le fils de Carlos seratraîtreusement assassiné. L’exemple vient toujours d’en haut. Etmaintenant je vous demande&|160;: laisserez-vous lâchementassassiner celui que vous avez choisi pour chef, celui dont vousvoulez faire votre roi&|160;?

À cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.

Pendant un moment on n’entendit que des jurons, desimprécations, des menaces horribles, des explosions de colèrefurieuse et de révolte aussi. Fausta étendit sa main pour réclamerle silence. Et le tumulte s’apaisa.

–&|160;Vous voyez bien qu’il nous faut frapper pour ne pasl’être nous-mêmes. Nous nous défendons, et cela est juste etlégitime, je pense.

–&|160;Oui, interrompit le duc de Castrana. Assez desensibleries. Sommes-nous des femmes, bonnes tout au plus à filerla quenouille&|160;? Et encore, en parlant de femmes, je viens decommettre une énorme incongruité, dont je demande pardon à notreaimable souveraine. J’ai été assez inconséquent pour oublier uninstant que celle qui nous éclaire de sa pensée hautaine, celle quis’efforce de réveiller notre virilité au contact de son indomptableénergie, n’est qu’une femme. Honte sur ceux qui laisseront unefemme s’engager la première dans la mêlée&|160;! Les événements seprécipitent, seigneurs, il ne s’agit plus de discuter et d’hésiter.L’heure de l’action a sonné. La laisserez-vous passer&|160;?

–&|160;Non&|160;! non&|160;! Nous sommes prêts&|160;! Mort autyran&|160;! Vive à jamais l’Espagne régénérée&|160;! Sus àl’Inquisition&|160;! Sauvons notre roi d’abord. Mourons pourlui&|160;! Donnez vos ordres&|160;!

Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient,éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages, animéesd’une résolution farouche. Cette fois, ils étaient bien déchaînés.Fausta les sentit prêts à tout. Un signe et ils se rueraient sur lavoie qu’elle leur désignerait.

–&|160;Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravementquand le silence se fut rétabli. Nous sommes en présence de deuxfaits primordiaux&|160;: premièrement l’assassinat projeté de votrechef. Si nous voulons, pour la grandeur de ce pays, qu’il monte surle trône, il faut nécessairement qu’il vive. Il vivra donc. Nous lesauverons, car – retenez bien ceci&|160;: lui seul peut succéderlégitimement à l’actuel roi – dussions-nous périr jusqu’au dernier,lui sera sauvé. Comment&|160;? C’est un point que nous régleronstout à l’heure.

«&|160;Secondement, la disparition de Philippe. Ceci estl’affaire d’un plan que j’ai établi et que je vous soumettrai entemps utile, plan dont je garantis la réussite et dont l’exécutionnécessitera l’intervention d’un très petit nombre d’hommes. Si vousêtes, comme je le crois, des hommes de valeur et de courage, dixd’entre vous suffiront pour enlever le roi. Une fois en notrepouvoir, le reste me regarde.

Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanéesde volontaires décidés à entreprendre l’expédition. Fausta remerciad’un sourire et continua&|160;:

–&|160;Ces deux points réglés, il ne reste plus qu’à faciliterl’accès du trône au roi de votre choix. Et tout d’abord, afin qu’iln’y ait point de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, deremplir fidèlement et scrupuleusement les conditions que vous aurezposées. Établissez vos demandes par écrit, messieurs,établissez-les, comme de juste, en vue du bien général. Puis dugénéral, passez au particulier. Ne craignez pas de trop demanderpour vous et vos amis. Nous souscrivons d’avance à vosdemandes.

C’était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles nepouvaient passer sans soulever une légitime joie&|160;; elles nepouvaient passer sans être saluées de vivats frénétiques.

Quand vous jetez un os à un chien, il grogne de plaisir, quitteà gronder et à montrer les crocs si vous essayez de le luireprendre. Fausta ne jetait même pas l’os. Elle se contentait de lepromettre. Le chien, qui n’est qu’une bête, attend qu’on lui aitdonné l’os pour manifester sa joie. L’homme, qui est un êtresupérieur, se contente de la promesse, et sa joie n’en est pasmoins bruyante. Donc les paroles de Fausta furent saluées de&|160;:«&|160;Vive la reine&|160;! Vive le roi&|160;!&|160;» biennourris.

Si Fausta était restée dans le vague de promesses imprécises,elle n’ignorait pas qu’un point capital existait sur lequel tous semontreraient férocement intransigeants&|160;: la suppression del’Inquisition. Éviter d’en parler eût été dangereux. Un espritsupérieur comme celui de Fausta ne pouvait pas ne pas comprendretoute l’importance d’une pareille question.

Aussi sur ce point elle se montra très catégorique.

–&|160;D’ores et déjà, dit-elle, nous jurons que le premierdevoir de votre roi sera de supprimer les tribunaux del’Inquisition.

Ayant déblayé le terrain et semé l’allégresse parmi sesauditeurs, elle put revenir à ce qui l’intéressaitdirectement&|160;: la réalisation de ses projet personnels, avec lacertitude d’être approuvée et secondée par tous.

Elle reprit donc avec assurance&|160;:

–&|160;Vous avez cherché un chef qui fit vos idées siennes etvous l’avez trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avezchoisi peut seul devenir roi et être accepté comme tel et de lanoblesse, et du clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, sansconteste, sans lutte, accepté avec joie, acclamé. Ceci, messieurs,est d’une importance capitale. Ne croyez pas que la luttem’effraye. Ai-je l’air d’une femme qui recule&|160;? Non&|160;!Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprisescabreuse. Sans compter que ce n’est pas toujours le droit quitriomphe.

Elle respira un instant et reprit avec plus de force, avec unesorte d’exaltation mystique et sur un ton prophétique qui produisitune impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés&|160;:

–&|160;Dans le choix que vous avez fait, je vois la main deDieu. Notre cause triomphera, j’en ai la ferme conviction, car ilne s’agit pas ici de renverser une dynastie, de soutenir et depousser un usurpateur. Non, et c’est ici que je vois la main deDieu. Il s’agit d’une succession régulière, normale, et, je vousl’ai déjà dit, légitime. Une légitimité incontestable et qui nesera pas contestée, j’en réponds.

Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité pousséeà son plus haut point.

Pardaillan lui-même se disait&|160;:

«&|160;Voilà qui est particulier. Comment cette génialeintrigante va-t-elle s’y prendre pour justifier et légitimer, commeelle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé et nonprévenu comme une belle et bonne usurpation&|160;?&|160;»

Fausta continuait, au milieu d’un silence religieux&|160;:

–&|160;Notre futur roi est sauvé. J’en réponds. Le roi actuelest pris, avec votre aide, j’en fais mon affaire. Pris, ildisparaît, et tenez, ayons le courage d’appeler les choses par leurnom&|160;: le roi actuel meurt, le roi est mort. La successionroyale est ouverte. Qui succède au roi Philippe&|160;? Qui luisuccède de droit&|160;?

–&|160;L’infant Philippe&|160;! lança quelqu’un.

–&|160;Non&|160;! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votreerreur&|160;: confondre un homme, un nom, avec un principe. Lesuccesseur de droit, le successeur légitime, c’est le fils aîné duroi défunt&|160;! Or, le fils aîné du roi, ce n’est pas cet enfantque des prêtres façonnent déjà pour en faire un instrument docileentre leurs mains. Le véritable aîné, le véritable infant, c’estcelui que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l’école dumalheur, celui qui pense comme vous parce qu’il a souffert autantet plus que vous, celui qui sera le roi de vos rêves. C’est celuique vous dites fils du défunt infant Carlos et que je dis, moi,fils aîné et successeur de son père Philippe II. C’est celui-là quisera de droit roi de toutes les Espagnes, roi de Portugal,souverain des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles,sixième du nom.

«&|160;Ouf&|160;! railla Pardaillan, que de titres&|160;! Jecomprends maintenant que Mme&|160;Fausta se soitsoudainement férue d’amour pour l’homme assez fortuné – ou assezmalheureux – pour accumuler sur sa tête autant de titrespompeux&|160;! Princesse, souveraine, reine, impératrice,malepeste&|160;! à défaut d’une tiare, c’est un pis-aller assezconvenable. Mais si je comprends pourquoi elle a renoncé à sesidées intransigeantes d’autrefois pour devenir très libérale,puisque cette conversation à rebours doit lui rapporter tant decouronnes, je ne comprends pas, en revanche, comment elle s’yprendra pour changer un grand-père en père. Bien qu’il ne s’agisseen somme que de la suppression d’un mot.&|160;»

Cette question était précisément dans l’esprit de tous lesconjurés. L’assurance avec laquelle parlait cette femme mystérieuseles impressionnait et les troublait étrangement. Ils ne doutaientpas qu’elle n’arrivât à fournir les preuves de son extraordinaireargumentation. Mais ils étaient impatients de savoir comment elles’y prendrait et aussi de savoir si ces preuves seraient de force àconvaincre les incrédules et les récalcitrants. Dame, on enrencontre toujours.

Aussi quelques-uns se hâtèrent de poser la question touthaut.

Sans hésiter, très sûre d’elle-même, Fausta répondit&|160;:

–&|160;Il y a parmi vous des gentilshommes qui ont occupé descharges importantes à la cour. C’est à eux que je m’adresse plusparticulièrement, et je leur demande&|160;: Avez-vous entendu direque la reine Isabelle, morte voici vingt ans et plus, ait étérépudiée par le roi son époux&|160;? Non, n’est-ce pas&|160;?Avez-vous eu connaissance d’un acte quelconque la déclarantindigne&|160;? Non, encore non. Y eut-il jamais une accusationd’adultère portée contre elle&|160;? Non, toujours non. Élisabethde Valois, épouse de Philippe, reine d’Espagne sous le nom de donaIsabelle, a vécu et est morte reine d’Espagne, elle a été enterréeavec les honneurs royaux. Jamais le roi Philippe n’a élevé la voixcontre son épouse. Toujours, au contraire, il a rendu un publichommage aux vertus de celle qu’il appelait une épouse fidèle etsoumise. Ceci est connu de tous. Une foule de personnages, dont laloyauté ne peut être suspectée, en témoigneraient au besoin. Leroi, lui-même n’oserait démentir ce qu’il a affirmé durant delongues années, en toutes circonstances, devant toute sa cour,savoir&|160;: la fidélité de son épouse. Ce que je dis là est-ilvrai&|160;?

–&|160;Nous attestons&|160;! dirent spontanément quelquesseigneurs.

Fausta approuva d’un signe de tête et reprit&|160;:

–&|160;Donc la loyauté, la fidélité, l’honneur de la reinedéfunte est inattaquable. Ceci est incontestable et, croyez-moi,nul n’osera le contester. Et maintenant, je vous le demande, de quiest fils celui que nous voulons proclamer sous le nom deCharles&|160;?

–&|160;De l’infant Carlos et de la reine Isabelle, cria une voixperdue dans la foule.

–&|160;Calomnie odieuse et sacrilège&|160;! Crime delèse-majesté&|160;! tonna Fausta indignée.

Et à demi redressée, les poings crispés sur les bras de sonfauteuil, l’œil fulgurant, avec une violence qui fit passer lefrisson de la malemort sur plus d’une nuque&|160;:

–&|160;Le blasphémateur qui, sous une influence diabolique,oserait salir d’une aussi vile et basse accusation la mémoirevénérée de la défunte reine, mériterait d’avoir la langue arrachée,d’être démembré vif, lambeau par lambeau, et sa charogne, indignede sépulture, jetée en pâture aux pourceaux&|160;!

Pardaillan sourit.

–&|160;Allons, grommela-t-il, je retrouve la tigresse&|160;!Douceur, tolérance, mansuétude, sont des sentiments qui nepouvaient s’accorder longtemps avec sa férocité naturelle.

Les conjurés, eux, se regardaient avec effarement. Que voulaitdire ceci&|160;? Était-ce une trahison&|160;? Parlait-ellesérieusement et où voulait-elle en venir, enfin&|160;? Sansparaître remarquer les effets de sa violence, Faustacontinua&|160;:

–&|160;Nous avons en main des documents d’une authenticitéincontestable. Ces documents portent la signature et le cachet denombreux dignitaires de la cour. Voici l’énumération d’une partiede ces documents&|160;: premièrement, attestation de médecins et dela première femme de chambre de la reine, comme quoi Sa Majestéétait en état de grossesse en l’année 1568, année de sa mort&|160;;secondement, attestation desdits médecins et de ladite femme dechambre qui aidèrent à la délivrance de la reine&|160;;troisièmement, attestation de la naissance d’un infant&|160;;quatrièmement, attestation d’un prince de l’Église, lequel ondoya,à sa naissance, ledit enfant. Je ne cite que les plus importants.Toutes ces pièces, et d’autres encore démontrent jusqu’à la pluscomplète évidence que celui que nous avons choisi est bienlégitimement le fils de la reine Isabelle, épouse légitime de S.M.&|160;Philippe, roi d’Espagne. Le père de l’enfant n’est pascité. Mais il va de soi que le père ne peut être que l’époux de lamère, lequel n’a cessé de témoigner publiquement de son estime poursa défunte épouse. L’enfant dont il est question est donc bien lefils aîné du roi actuel et, comme tel, l’unique héritier de sesÉtats et de ses couronnes. Celui qui osera soutenir le contraireencourra le châtiment réservé aux régicides. Voilà, messieurs, lavérité claire et lumineuse, vérité dont nous pourrons étaler augrand jour les preuves irréfutables. C’est cette vérité qu’il vousfaut, dès aujourd’hui, répandre dans la foule&|160;:«&|160;L’enfant, abandonné ou volé, est fils du roi et de la reineIsabelle.&|160;»

–&|160;Le roi niera cette paternité.

–&|160;Trop tard&|160;! fit Fausta d’une voix rude. Les preuvesabondent. Elles convaincront les plus incrédules. La foule,messieurs, est simpliste. Elle ne comprendra pas, elle n’admettrapas que le roi ait attendu vingt ans pour porter une accusationd’adultère – car son désaveu de paternité tendrait à cela – contreune épouse dont il a toujours proclamé les vertus.

–&|160;Il peut s’obstiner contre toute évidence.

–&|160;Nous ne lui en laisserons pas le temps, déclara Faustaavec un geste d’une éloquence terrible. Et quand au reste, desjuristes savants, des casuistes subtils démontreront, avec textes àl’appui, la force et la valeur de ce prince de droit romain&|160;:Is pater est quem nuptiæ demonstrant. Ce qui, en langagevulgaire, signifie&|160;: l’enfant conçu pendant le mariage ne peutavoir pour père que l’époux.

«&|160;Oh&|160;! diable&|160;! pensa Pardaillan, je n’auraisjamais trouvé celle-là, moi. Forte&|160;! très fortedécidément&|160;!&|160;»

C’était aussi le sentiment des conjurés, qui avaient enfincompris où elle voulait en venir et qui saluèrent ses paroles pardes acclamations folles.

Imperturbablement, Fausta insista&|160;:

–&|160;Il faut donc, dès maintenant, combattre de toutes vosforces et détruire à tout jamais cette légende d’un fils de donCarlos et de la reine Isabelle. Il n’y a, il ne peut y avoir qu’unfils du roi Philippe, lequel fils, par droit d’aînesse, succède àson père. Cette vérité reconnue et admise, il n’y aura nicontestation ni opposition le jour où l’héritier présomptif monterasur le trône laissé vacant par son père.

Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta&|160;: nulne protesta, nul ne s’indigna. Tous, sans hésiter, acceptèrent cesinstructions et se firent complices. Avec une unanimité touchante,le plan de la future reine d’Espagne fut adopté. Chacun s’engagea àrépandre dans le peuple les idées qu’elle venait d’exposer.

Il fut entendu que si le roi – chose improbable, car on ne luien laisserait pas le temps – si le roi protestait, l’infant auraitété écarté par suite d’on ne savait quelle aberration. La même,sans doute, qui lui avait fait écarter le premier infant, donCarlos, qu’il avait fini par faire arrêter et condamner. Et enexploitant habituellement ces deux abandons aussi inexplicablesqu’injustifiés, on pourrait parler de folie.

Si le roi n’avait pas le temps de protester, c’est-à-dire s’ilétait doucement envoyé ad patres avant d’avoir pu éleverla voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par descriminels, qu’on retrouverait au besoin. Le roi, naturellement,n’aurait jamais cessé de faire rechercher l’enfant volé. Etl’émotion, la joie d’avoir enfin miraculeusement retrouvél’héritier du trône, auraient été fatales au monarque affaibli parla maladie et les infirmités, ainsi que chacun le savait.

Ces différents points étant réglés&|160;:

–&|160;Messieurs, dit Fausta, préparer l’accès du trône à celuique nous appèlerons Carlos, en mémoire de son grand-père,l’illustre empereur, c’est bien. Encore faut-il qu’on nel’assassine pas avant. Il nous faut parer à cette redoutableéventualité. Je vous ai dit, je crois, que l’assassinat seraitperpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain lundi, carnous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savammentcombiné en vue de ce meurtre. Le roi n’est venu à Séville que pourcela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faireun rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et quevous connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritablepersonnalité. Il faudra, sans hésiter, risquer vos existences poursauver la sienne. Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et lesplus déterminés. C’est à une véritable bataille que je vous convie,et il est nécessaire que le prince ait autour de sa personne unegarde d’élite uniquement occupée de veiller sur lui En outre, ilest indispensable d’avoir sur la place San-Francisco, dans les ruesadjacentes, dans les tribunes réservées au populaire et dansl’arène même, le plus grand nombre de combattants possibles. Lesordres définitifs vous seront donnés sur ce que je n’hésiterai pasà appeler le champ de bataille. De leur exécution rapide etintelligente dépendra le salut du prince, et partant l’avenir denotre entreprise.

Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés.Il leur parut évident qu’il n’était pas question d’une échauffouréeinsignifiante, d’une bagarre sans importance, mais bien d’une belleet bonne bataille comme elle l’avait dit.

La perspective était moins attrayante. Mais quoi&|160;?Obtient-on rien sans risques et périls&|160;?

Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart desambitieux sans grands scrupules, ils étaient tous des hommesd’action, d’une bravoure incontestable. Le premier moment destupeur passé, leurs instincts guerriers se réveillèrent. Les épéesjaillirent comme d’elles-mêmes hors des fourreaux et comme s’il eûtfallu charger à l’instant même. Vingt voix ardentescrièrent&|160;:

–&|160;Bataille&|160;! bataille&|160;!

Fausta comprit que si elle les laissait faire, dans leur ardeurguerrière, ils oublieraient totalement qu’ils avaient un but biendéterminé à atteindre. Elle refréna leur ardeur d’une voixrude&|160;:

–&|160;Il ne s’agit pas, dit-elle, d’échanger stupidement descoups. Il s’agit de sauver le prince. Il ne s’agit que de cela pourle moment, entendez-vous&|160;?

Et avec un accent solennel&|160;:

–&|160;Jurez de mourir jusqu’au dernier, s’il le faut, mais dele sauver, coûte que coûte. Jurez&|160;!

Ils comprirent qu’ils s’étaient emballés et, d’une seulevoix&|160;:

–&|160;Nous jurons&|160;! crièrent-ils en brandissant leursépées.

–&|160;Bien&|160;! dit gravement Fausta. À lundi donc, à lacorrida royale.

Elle sentait qu’il n’y avait pas à douter de leur sincérité etde leur loyauté. Ils marcheraient tous bravement à la mort s’il lefallait. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus ellesavait que, si grand que soit un dévouement, un peu d’or répandu àpropos n’est pas fait pour le diminuer, au contraire.

D’un air détaché elle porta le coup qui devait lui rallier leshésitants, s’il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle etl’ardeur de ceux qui lui étaient acquis.

–&|160;Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l’or est unadjuvant indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, ildoit s’en trouver à coup sûr un certain nombre qui sentirontredoubler leur audace et leur courage lorsque quelques doublonsseront venus garnir leurs escarcelles. Répandez l’or à pleinesmains. Ne craignez pas de vous montrer trop généreux. On vous l’adit tout à l’heure, nous sommes fabuleusement riche. Que chacun devous fasse connaître à M.&|160;le duc de Castrana la somme dont ila besoin. Elle lui sera portée à son domicile demain. Ladistribution que vous allez faire se rapporte exclusivement aucombat de demain. Par la suite il sera bon de procéder à d’autreslargesses. Les sommes nécessaires vous seront remises au fur et àmesure des besoins. Et maintenant, allez, messieurs, et que Dieuvous garde.

Fausta omettait volontairement de leur parler d’eux-mêmes. Ellesavait bien qu’ils ne s’oublieraient pas, eux, le proverbe qui ditque charité bien ordonnée commence par soi-même ayant été vrai detous les temps. En agissant ainsi elle évitait de froisser dessusceptibilités à effaroucher. Mais elle put lire sur tous lesvisages devenus radieux combien son geste généreux était apprécié àsa valeur.

Ayant dit, elle les congédia d’un geste de reine et fit un signeimperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placerprès de l’ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortirtous, puisqu’il n’y en avait pas d’autre – du moins pas d’autreapparente.

Au geste de congé de celle qui, après s’être révélée souverainepar l’autorité, se montrait doublement souveraine par la générositéplus que royale, les conjurés répondirent par des acclamations etchacun fit ses préparatifs de départ en répétant&|160;:

–&|160;À la corrida, demain.

Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait paséveiller l’attention en se montrant par groupes dans les rues de laville, non encore éveillée.

Le duc de Castrana recueillait et notait sur des tablettes lechiffre que lui donnait chacun avant de s’éloigner. Il échangeaitquelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation àcelui-là, serrait la main de cet autre et chacun se retirait ravide son urbanité car personne ne doutait que, sous le nouveaurégime, il ne deviendrait un puissant personnage, et chacun aussis’efforçait de se concilier ses bonnes grâces.

Pendant ce temps Fausta, demeurée seule sur l’estrade, n’avaitpas bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortiede ces hommes qu’elle avait su faire siens grâce à son habileté età sa générosité.

Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-ilappris à lire sur cette physionomie indéchiffrable, ou peut-êtreétait-il servi par une intuition mystérieuse, car ilmurmura&|160;:

–&|160;La comédie n’est pas finie, ou je me trompe fort. Ceci mefait l’effet d’un temps de repos et je serais fort étonné qu’il n’yeût pas une deuxième séance. Attendons encore.

Ayant ainsi décidé il mit à profit le temps, assez long, dudépart de conjurés et se retourna vers le Chico.

Le nain avait attendu très patiemment sans bouger de sa place.Ce qui se passait derrière ce mur le laissait parfaitementindifférent, et même il se demandait quel intérêt pouvait trouverson compagnon à écouter ces sornettes de conspirateurs.

Quant à lui, Chico, s’il était à la place du seigneur français,il savait bien qu’il serait déjà loin de ces lieux où on avaitvoulu le faire périr d’une mort lente et atroce. Mais l’ascendantque Pardaillan avait pris sur lui était déjà tel qu’il se seraitbien gardé de se permettre la plus petite observation. Si leseigneur français restait, c’est qu’il le jugeait utile et iln’avait qu’à attendre qu’il lui plût de s’en aller.

C’est ce qu’il avait fait et tandis que Pardaillan écoutait etregardait, lui s’était replongé dans ses rêves d’amour. Si bien quele chevalier dut le secouer, croyant qu’il s’était bonnementendormi.

Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné,Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non sans animation. Etsans doute s’était-il avisé de demander quelque chosed’extraordinaire, car le nain, après avoir montré un ébahissementprofond, s’était mis à discuter vivement comme quelqu’un quis’efforce d’empêcher de commettre une sottise.

Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-ilde lui ce qu’il désirait, car lorsqu’il se mit à regarder parl’excavation, il paraissait satisfait et son œil pétillait demalice.

Fausta maintenant était seule. Le dernier conjuré s’étaitretiré, et cependant elle restait calme et majestueuse, dans sonfauteuil, semblant attendre on ne savait quoi ou qui. Tout à coup,sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une ombresurgit de derrière l’estrade et vint silencieusement se placerdevant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu’à six ombressurgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.

Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana, et aussile familier qu’il avait jeté hors du patio&|160;: CristobalCenturion, dont il savait le nom maintenant.

Le sourire de Pardaillan s’accentua.

–&|160;Pardieu&|160;! murmura-t-il, je savais bien que toutn’était pas fini.

–&|160;Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j’ai demandéà M.&|160;le duc de Castrana de me désigner quatre des plusénergiques et des plus décidés d’entre vous tous. Il vous connaîttous. S’il vous a choisis, c’est qu’il vous a jugés dignes del’honneur qui vous est réservé. Je n’ai donc qu’à ratifier sonchoix.

Les quatre désignés s’inclinèrent profondément et attendirent.Fausta reprit en désignant Centurion&|160;:

–&|160;Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je leconnais. Il est à moi corps et âme.

Salut de Centurion ressemblant à une génuflexion.

–&|160;Vous tous ici présents, vous serez les chefs des chefsqui viennent de sortir. À part don Centurion qui reste attaché à mapersonne, vous recevrez les ordres de M.&|160;le duc de Castrana,qui devient ainsi le chef suprême.

Grave révérence du duc.

–&|160;Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun lahaute main sur dix chefs et sur leurs troupes. À dater demaintenant, vous faites partie de notre maison et je pourvoirai àtous vos besoins. Nous réglerons ces questions secondaires plustard. Pour le moment, je tiens à vous dire ceci&|160;: je comptesur vous, messieurs, pour que vos hommes n’oublient pas un instantque ce qui importe avant tout, c’est de sauver le prince dont nousferons un roi. À vous je dis, séance tenante, ce prince vous leconnaissez. Il est célèbre dans l’Andalousie. On le nomme donCésar.

–&|160;Le Torero&|160;! s’exclamèrent les cinq.

–&|160;Lui-même. Vous connaissez l’homme. Pensez-vous qu’il soità la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer&|160;?

–&|160;Oui, par le Christ&|160;! C’est une vraie bénédiction duciel que ce soit justement celui-là le fils de don Carlos. Nous nepouvions rêver chef plus noble, plus généreux, plus brave&|160;!s’écria le duc de Castrana, avec une sorte d’enthousiasme.

–&|160;Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous saistrès réservé dans vos admirations. Je dois vous avouer que jeconnais peu le prince. Je sais qu’on parle de lui comme d’unemanière de Cid dont on se montre très glorieux. Mais je medemandais, non sans inquiétude, s’il aurait assez d’intelligencepour me comprendre, assez d’ambition pour adopter mes idées et lesfaire siennes. En un mot, si nous arriverions facilement à nousentendre. Car pour ce qui est de sa bravoure, elle ne saurait êtremise en doute.

Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes quil’entouraient eussent pu se demander justement comment cetteprincesse avait pu parler de son mariage certain avec un hommequ’elle ne connaissait même pas.

Ils n’y pensèrent pas. Ou s’ils y pensèrent, comme elle ne leurparaissait pas femme à s’avancer à la légère, ils durent supposerqu’elle disposait de moyens connus d’elle seule pour amener leprince à accepter cette union.

Quoi qu’il en soit, le duc se contenta de dire&|160;:

–&|160;Le Torero, c’est un fait connu, a des idées qui serapprochent sensiblement des nôtres, et s’il est une chose qui nousétonne, c’est qu’il ne soit pas déjà venu à nous. Pour ce qui estde vos inquiétudes, je crois fermement qu’elles seront dissipéesdès que vous aurez eu un entretien avec le prince. Il estimpossible qu’avec un caractère tel que le sien il ne soit pasambitieux. Nul doute, pour moi, que vous ne vous entendiez àmerveille.

–&|160;J’en accepte l’augure. Mais, duc, n’oubliez plus qu’iln’y a pas, qu’il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peuty avoir qu’un fils légitime du roi. Don César, puisqu’ainsi on lenomme, est ce fils… Il importe essentiellement que vous soyez touspénétrés de cette vérité si vous voulez la propager efficacement.Pour convaincre les incrédules, pour leur parler avec la persuasionnécessaire, il n’est rien de tel que de paraître sincère etconvaincu soi-même. Cette sincérité, vous l’obtiendrez en voushabituant à considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ceque vous voulez faire pénétrer dans l’esprit des autres.

–&|160;C’est vrai, madame. Soyez assurée que nous n’oublieronspas vos recommandations.

Fausta approuva de la tête et reprit&|160;:

–&|160;Pour l’exécution de vastes desseins il me faut des hommesd’élite et c’est pourquoi je vous ai pris à part. Il faut que ceshommes sachent être des chefs énergiques envers les troupes qu’ilsauront à commander, audacieux et résolus dans l’exécution desordres reçus.

–&|160;Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer quevous aurez toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom detous.

–&|160;Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps,il faudra que ces hommes consentent à rester entre mes mains desinstruments passifs.

Centurion ne broncha pas. Il savait à quel redoutableantagoniste ils avaient affaire. Il avait été dompté.

Mais les autres se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemmentils ne s’attendaient pas à semblable exigence. Et le ton sur lequelcela avait été dit dénotait une résolution que rien ne sauraitfléchir.

Fausta devina leur pensée. Elle reprit&|160;:

–&|160;Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes devotre valeur. Il est nécessaire pourtant qu’il en soit ainsi.J’entends rester le cerveau qui pense. Vous serez les membres quiexécutent. Votre rôle, ne l’oubliez pas, sera néanmoins assezimportant pour vous valoir honneurs et gloire. Si vous acceptez, ladestinée qui vous attend dépassera en splendeur ce que vos rêvesles plus fous auront à peine osé concevoir. Afin que vous n’enignoriez, je dois ajouter, dès maintenant, que vous trouverez enmoi un maître exigeant et sévère, n’admettant aucunediscussion&|160;; mais aussi un maître juste, équitable et généreuxau-delà de tout ce que vous pouvez espérer. S’il en est parmi vousqui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps encore.

On ne pouvait pas être d’une franchise plus brutale. Et quant àl’autorité, tout dans le ton, dans l’attitude, indiquait qu’eneffet ils se trouvaient devant un être exceptionnel qui serait lemaître, dans le sens absolu du mot. Cette main blanche et parfumée,cette main aux ongles roses, serait une poigne de fer à l’étreintede laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois qu’ellese serait abattue sur vous.

Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu&|160;!

Il n’y avait pas à en douter&|160;: cette femme tiendrait, etau-delà, ce qu’elle promettait. Et quant à essayer de lutter contreelle, il n’y avait qu’à considérer ce front pur, rayonnant d’unmâle génie, il n’y avait qu’à voir l’expression résolue de ceregard perçant et si doux, pour comprendre qu’on aboutiraitfatalement à un désastre.

Le duc et ses amis furent dominés, comme l’avait été Centurion,comme l’étaient, en général, tous ceux qui approchaient de prèscette femme extraordinaire.

Le duc se fit l’interprète de tous en disant&|160;:

–&|160;Nous acceptons, Madame. Disposez de nous commed’esclaves.

–&|160;J’accepte cet engagement, dit Fausta d’une voix grave. Etsoyez tranquilles, vous monterez si haut que peut-être enserez-vous éblouis vous-même. Je compte sur vous pour établir unediscipline sévère et maintenir vos hommes dans des idéesd’obéissance passive. C’est ce qui importe le plus, pour le moment.Je ne vous ferai pas l’injure de répéter les paroles de toléranceet d’émancipation que vous avez déjà entendues. Vous n’y croyez pasplus que je ne les pensais. Cependant, il est utile de laissermomentanément accréditer ces idées. Plus tard nous mettrons ordre àtout cela. Chaque chose viendra à son heure. Nous rêvons de grandeschoses. L’empire de Charlemagne n’est pas impossible à réédifier.Je me sens la force de mener à bien cette œuvre colossale. Celuique nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous. Vous voyezdonc bien que ceux qui m’auront aidée à échafauder la puissance laplus étendue que le monde ait jamais vue, ceux-là pourront avoirtoutes les ambitions.

Elle parlait plutôt pour elle-même, car elle les sentait dûmentacquis. Ils écoutaient émerveillés, béats d’admiration, sedemandant s’ils ne faisaient pas un rêve délicieux que la réalitéviendrait brutalement interrompre.

Fausta revint vite au sentiment de la réalité.

–&|160;Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposentsur une tête menacée, une tête que l’on s’efforcera d’abattredemain. Ai-je besoin d’ajouter&|160;: si cette tête tombe, c’en estfait de ces rêves&|160;?

–&|160;On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nouspérir tous, il sera sauvé. Vous avez notre parole degentilshommes.

–&|160;J’y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir,demain, mes instructions précises. Allez, maintenant.

Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle quileur avait fait entrevoir un avenir prodigieux et, s’enveloppant deleurs manteaux, ils se disposèrent à sortir.

Alors Pardaillan se redressa et fit un signe. Le Chico se mitaussitôt en marche, guidant le chevalier qui, jugeant la séanceterminée, se décidait, sans doute, à quitter les souterrains de lamaison des Cyprès.

Si Pardaillan ne s’était tant hâté, il eût entendu uneconversation asse brève, laquelle n’eût pas manqué del’intéresser.

Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et sesamis s’étaient retirés, elle descendit de l’estrade et, s’adressantà Centurion, demeuré près d’elle, d’une voix brève&|160;:

–&|160;Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle ànos projets Elle me gêne. Il faut qu’elle disparaisse dans labagarre de demain.

Elle eut l’air de réfléchir un instant en surveillant Centuriondu coin de l’œil et elle décida&|160;:

–&|160;Prévenez votre parent Barba-Roja. Lui seul, je crois,pourra m’en débarrasser.

–&|160;Quoi&|160;! madame, fit Centurion d’une voix étranglée,vous voulez&|160;!…

–&|160;Je veux, oui&|160;! dit Fausta avec un imperceptiblesourire.

Sur un ton douloureux, le bravo dit&|160;:

–&|160;Vous m’avez promis cependant…

Dédaigneuse, Fausta le fixa un instant et, haussant lesépaules&|160;:

–&|160;Quand donc, fit-elle tranquillement, quand donc vousdéciderez-vous à cesser cette comédie&|160;? Que faudra-t-il doncque je fasse pour arriver à vous persuader qu’on ne me prend paspour dupe&|160;?

–&|160;Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprendspas.

–&|160;Vous allez comprendre. Vous m’avez dit que vous étiezamoureux de cette petite Giralda.

–&|160;Hélas&|160;!

–&|160;Amoureux au point que vous parliez de l’épouser. Ehbien&|160;! soit, j’y consens, épousez-la.

–&|160;Ah&|160;! madame&|160;! je vous devrai la fortune et lebonheur&|160;! s’émerveilla Centurion, radieux.

–&|160;Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement ilest une petite chose, sans grande importance pour un amour aussiviolent, aussi désintéressé que le vôtre.

Elle insista sur le mot que nous avons souligné et fit unepause.

–&|160;Quoi donc, madame&|160;? demanda Centurion, vaguementinquiet.

Sans qu’il fût possible de percevoir la moindre ironie dans sesparoles, elle reprit&|160;:

–&|160;Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,vous serez un personnage en vue. On s’étonnera peut-être que lepersonnage que vous allez être ait pour épouse une humblebohémienne.

–&|160;L’amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur lecompte de ma femme. La Giralda, malgré qu’elle ne soit qu’unebohémienne, est connue comme la vertu la plus farouche del’Andalousie. Cela est l’essentiel. Quant à ceux qui pourraient mereprocher d’avoir épousé cette bohémienne, je sais ce que j’aurai àleur répondre, assura Centurion d’un air entendu.

Fausta eut un mince sourire et, comme si elle n’avait pasentendu, elle continua&|160;:

–&|160;On s’étonnera surtout que ce personnage ait été assezoublieux de son rang et de sa dignité pour épouser une jeune filledu peuple. Car la famille de la Giralda est connue maintenant. Elleest, cette petite, de la plus basse extraction et ses parents,m’a-t-on assuré, sont morts de misère, ou peu s’en faut.

Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L’amourqu’il avait affiché pour la Giralda n’était qu’une comédie. Ils’était imaginé, par suite d’on ne savait quels indices, que labohémienne était issue d’une illustre famille. Il avait conçu ceplan&|160;: avec l’assistance de Fausta, dont il avait su apprécierla toute-puissance, évincer Barba-Roja et son amour brutal, écarterle Torero, amoureux sincère, il est vrai, mais dont l’amour nesaurait hésiter entre une couronne et une fille obscure. Débarrasséde ces deux obstacles, lui, Centurion, déjà riche, en passe dedevenir un personnage, consentait à épouser cette fille sansnom.

Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui feraitconnaître à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait ducoup l’allié d’une des plus riches, des plus puissantes, des plusillustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu roi, leTorero s’avisait de rechercher son ancienne amante, lui, Centurion,savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut tirerd’un caprice royal. L’exemple de don Ruy Gomès de Sylva, devenuduc, prince d’Éboli, conseiller d’État, un personnage tout-puissanten un mot, pour avoir su complaisamment fermer les yeux à laliaison notoire de sa femme avec le roi Philippe, cet exemple étaitlà pour lui dicter la conduite à suivre.

Et comme il n’était pas de ces imbéciles que de vains scrupulesembarrassent à tout propos, il était bien résolu à tirer tout leparti possible d’une aussi extraordinaire bonne fortune, si le cielvoulait qu’elle lui échût.

Tel avait été le plan de Centurion. Et c’est au moment où ilvoyait ses affaires marcher au mieux de ses désirs qu’il apprenaitbrutalement qu’il s’était trompé, que la Giralda, dont il avaitrêvé de faire le pivot de sa fortune, n’était qu’une pauvre fillede basse extraction.

Ce coup l’assommait.

Et le pis est qu’il avait cru pouvoir ruser avec Fausta,convaincu qu’il était que nul au monde n’avait pu pénétrer le fondde sa pensée. Il voyait maintenant que cette femme, inspirée deDieu, certainement – comment expliquer autrement le pouvoir qu’elleavait de pénétrer dans ses pensées les plus secrètes&|160;? – ilvoyait qu’elle savait et il se demandait avec angoisse comment elleallait prendre la chose, si elle n’allait pas le rejeter au néantd’où elle l’avait tiré.

Le voyant muet d’hébétude, Fausta acheva&|160;:

–&|160;Hé&|160;! quoi&|160;! Ne le saviez-vous pas&|160;?Auriez-vous commis cette faute, impardonnable pour un homme devotre force, de prêter une oreille crédule aux propos de cettefille qui se croit issue d’une famille princière&|160;? Le rêveétait beau… Ce n’était qu’un rêve.

Cette fois il n’y avait pas à douter, la raillerie étaitflagrante, cruelle&|160;: elle savait certainement.

Une fois de plus, il avait été pénétré et battu à plate couturepar celle qu’il s’obstinait à vouloir duper.

Honteux et confus, il supplia&|160;:

–&|160;Épargnez-moi, madame&|160;!

Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement lesépaules, comme elle avait déjà fait, elle ditsérieusement&|160;:

–&|160;Êtes-vous enfin convaincu qu’il est inutile d’essayer dejouer au plus fin avec moi&|160;?

Centurion chercha ce qu’il pourrait bien dire pour réparer sabalourdise. Il pensa que le mieux était de jeter le masque et,résolument cynique&|160;:

–&|160;Que faut-il dire de votre part à Barba-Roja&|160;?demanda-t-il.

–&|160;De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. Dela vôtre, à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pasd’assister à là corrida, puisque son amant doit y prendre part. DonAlmaran, placé à la source même des informations, ne doit pasignorer qu’il se trame quelque coup de traîtrise, lequel sera mis àexécution pendant que se déroulera la corrida. Il doit savoir quele coup préparé par M.&|160;d’Espinosa avec le concours du roin’ira pas sans tumulte. À lui de profiter de l’occasion, de lafaire naître au besoin, et de s’emparer de celle qu’il convoite.Quant à vous, comme j’ai besoin d’être tenue au courant de ce quise trame chez mes adversaires, il vous faut éviter à tout prixd’éveiller les soupçons. En conséquence, vous aurez soin de vousmettre à sa disposition pour ce coup de main et de le seconder detelle sorte qu’il réussisse. Tout le reste vous regarde à lacondition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César,et sans que j’y sois pour rien. Vous me comprenez&|160;?

Heureux d’en être quitte à si bon compte, le bravodit&|160;:

–&|160;Je vous comprends, madame, et j’agirai selon vosordres.

Très froide, elle dit&|160;:

–&|160;Je vous engage à prendre toutes les dispositions utilespour mener à bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous fairepardonner, maître Centurion.

Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. Lasituation dépendait de sa réussite.

Il réussirait donc coûte que coûte. C’est ce qu’il traduisittout haut en disant avec assurance&|160;:

–&|160;La bohémienne disparaîtra, j’en réponds, dussé-je lapoignarder de mes mains.

Et en disant ceci il scrutait la physionomie de Fausta pour voirjusqu’à quel point elle l’autorisait à aller.

Fausta eut un geste de suprême indifférence.

Pourvu que la Giralda disparût, peu lui importait comment. C’estce que Centurion comprit.

Comme s’il n’y eût plus à revenir sur ce point, Fausta ditpaisiblement&|160;:

–&|160;Partons.

Centurion s’en fut chercher son flambeau, qu’il avait dissimulésous l’estrade, et l’alluma.

Il n’y avait qu’une porte visible dans cette salle&|160;: cellepar où les conjurés s’étaient dispersés et qui donnait sur unegalerie souterraine, laquelle aboutissait hors du mur d’enceinte dela maison.

Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus ets’étaient retirés par une issue qu’on ne voyait pas.

Fausta elle-même était entrée par une troisième porte qu’on nevoyait pas davantage.

Son flambeau allumé à la main, Centurion demanda&|160;:

–&|160;Quel chemin prenez-vous, madame&|160;?

–&|160;Celui du duc.

L’estrade n’était pas appuyée contre le mur. Centurion, sur laréponse de Fausta, contourna cette estrade et ouvrit une petiteporte secrète qui se trouvait là, habilement dissimulée.

Puis, sans se retourner, convaincu qu’elle le suivait, ils’engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette porte etattendit que Fausta le rejoignît.

Fausta de son côté s’était mise en marche.

Elle avait contourné l’estrade et allait disparaître à son tour,lorsqu’elle demeura clouée sur place.

Une voix vibrante, qu’elle connaissait trop bien, venait delancer sur un ton railleur&|160;:

–&|160;La restauratrice de l’empire de Charlemagnedaignera-t-elle accorder une minute de son temps si précieux aupauvre routier que je suis&|160;?

Fausta s’était arrêtée net. Elle ne se retourna pasimmédiatement.

Son œil eut une lueur sinistre et, dans sa pensée éperdue, ellehurla&|160;:

–&|160;Pardaillan&|160;! L’infernal Pardaillan&|160;!… Ainsi ila échappé à la mort, comme il l’avait dit&|160;! Il est sorti de latombe où je croyais bien l’avoir emmuré vivant&|160;! Et chaquefois c’est ainsi. Quand je crois l’avoir tué il reparaît plusvivant et plus railleur. Cette fois, il connaît déjà mes nouveauxprojets, puisqu’il me salue – avec quelle ironie&|160;! – de cetitre de restauratrice de l’empire de Charlemagne. Et je suisseule&|160;!… Et il va me narguer à son aise&|160;! et il pourra seretirer tranquillement, sans être inquiété&|160;! et pas un hommepour le frapper&|160;!… Ce serait si facile ici&|160;!…

On remarquera qu’elle ne tremblait pas pour elle-même. Elle eûtpu cependant se demander si cet homme, exaspéré par tant descélératesse, n’allait pas l’étrangler de ses mains puissantes, etc’eût été son droit. Croyait-elle que son heure n’était pasvenue&|160;? Peut-être.

Connaissait-elle mieux que lui l’incoercible générosité de cethomme qui se contentait de défendre sa vie constamment menacée etnégligeait de lui rendre coup pour coup, parce qu’elle étaitfemme&|160;? Plutôt. Quoi qu’il en soit, elle n’eût aucune craintepour elle-même.

Elle éprouva seulement le regret mortel de ne pouvoir le fairetuer une bonne fois, puisqu’il était assez fou, pouvant se retirertranquillement, pour venir la braver chez elle, etdésarmé&|160;!

Ce regret fut si poignant qu’elle leva vers le ciel un regardfulgurant comme si elle eût voulu foudroyer ce Dieu quis’acharnait, alors qu’elle croyait l’avoir définitivement supprimé,à remettre sur sa route cet obstacle vivant, ou peut-être, car elleétait croyante, pour sommer ce Dieu de lui venir en aide.

Et voici qu’en abaissant les yeux elle vit dans l’ombreCenturion, qui se livrait à une pantomime effrénée dont lasignification lui était très claire&|160;:

–&|160;Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion,je cours chercher du renfort, et cette fois, nous letenons&|160;!

Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrerqu’elle avait compris, et alors elle se retourna.

Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer,s’était produit en un temps inappréciable.

En tenant compte de la surprise à laquelle elle n’avait puéchapper, si maîtresse d’elle-même qu’elle fût, Pardaillan putcroire que rien d’anormal ne s’était passé, qu’elle était bienseule et qu’elle s’était retournée à son appel. Elle se retourna etson visage était si calme, son œil si limpide, son attitudeempreinte d’une telle sérénité, tout en elle dénotait si bien lasuperbe quiétude d’une force au repos que Pardaillan, qui laconnaissait bien pourtant, ne put se tenir de l’admirer.

Elle se retourna et s’avança vers lui avec la grâce souple etfière d’une grande dame qui, pour honorer un visiteur de marque, leconduit elle-même vers le siège qu’elle lui destine.

Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquetteset s’asseoir là où elle voulait qu’il s’assît.

Or, et ceci est une preuve du caractère indomptable de cettefemme extraordinaire, cet accueil flatteur, cette grâce hautaine,ce sourire bienveillant, ces gestes gracieux, tout, tout était unemanœuvre savamment exécutée. Ici, nous sommes contraints de faireune description, aussi brève qu’il nous sera possible de cettegrotte artificielle.

Nous avons dit qu’il n’y avait qu’une porte visible&|160;: elleétait à droite. Au centre se trouvait l’estrade.

Derrière l’estrade était située la porte secrète par oùCenturion venait de sortir, courant chercher du renfort. Devantl’estrade, il y avait un espace vide au bout duquel se trouvait lemur qui faisait face à l’estrade.

Dans ce mur étaient percées l’excavation par où Pardaillan avaitregardé et écouté, et, un peu plus loin, la porte invisible par oùil était entré – du moins Fausta avait tout lieu de croire qu’ilétait entré par là. À droite et à gauche de l’estrade se trouvaientles banquettes, lourdes, massives, sur lesquelles les conjuréss’étaient assis.

La manœuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s’asseoir sur ladernière des banquettes placées à gauche de l’estrade, avait eupour but de l’acculer sur le seul côté de la salle où il n’y avaitaucune porte, visible ou invisible, de cela Fausta était sûre.

Ainsi, au moment où l’attaque se produirait, Pardaillan, arméseulement d’une dague – Fausta avait tout de suite remarqué cedétail – Pardaillan se trouverait dans un angle où nulle fuiten’était possible, pour chercher le salut il lui faudrait, avec saseule dague, foncer sur les assaillants, contourner ou enjambertoutes les banquettes pour aboutir à l’espace libre du milieu etpartant à l’une des deux portes invisibles placées devant etderrière l’estrade.

Il était à supposer qu’il n’arriverait jamais jusque-là.

Quant à la porte visible, en cœur de chêne, renforcée de clouset de pentures énormes, jamais Pardaillan, malgré sa force et sabravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée pour arriverjusqu’à elle.

Et même s’il parvenait à accomplir ce miracle, il n’en seraitpas plus avancé, la porte étant fermée à triple tour.

Pardaillan était bien pris cette fois.

Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnesrapières dont il allait être menacé&|160;?

Pas grand-chose, assurément.

Pardaillan s’était prêté avec une bonne grâce, dont lui seulétait capable en pareil moment, à la petite manœuvre de Fausta.

Il serait certes téméraire d’affirmer qu’il n’avait rienremarqué de ces dispositions inquiétantes. Mais Fausta leconnaissait bien.

Elle savait qu’il n’était pas homme à reculer sur n’importe quelterrain. Puisqu’il lui plaisait d’agir dans cette manière de cavecomme elle aurait fait dans une salle de réception, puisqu’il luiplaisait de l’accabler de marques d’estime et d’avoir recours auxartifices de la politesse la plus raffinée, il se fût cru déshonoréà ses propres yeux en essayant de se dérober par crainte ou parprudence.

Fausta savait cela et, sans scrupule comme sans remords, elleexploitait habilement ce qu’elle considérait comme unefaiblesse.

Donc Pardaillan s’assit sur la dernière banquette, à la placemême qu’elle désignait. Elle-même s’assit sur une autre banquette,en face de lui.

Ils se regardèrent en souriant.

On eût dit deux amis heureux de se retrouver.

Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois,insaisissable pour tout autre qu’elle. Instinctivement, elle jetaun rapide coup d’œil autour d’elle comme si elle n’eût pas connu lelieu où elle le recevait – nous ne trouvons pas d’autre expression,puisqu’en réalité elle avait tout à fait les manières d’une femmequi reçoit. Elle ne vit rien, elle ne perçut rien, elle ne devinarien, elle ne sentit rien.

Car ce qu’il y avait de remarquable chez ces deux antagonistes,exceptionnellement doués, c’est que, en de certaines circonstances,ils ne voyaient pas qu’avec leurs yeux, comme le commun desmortels. Non.

Il semblait qu’ils eussent à leur disposition des sens spéciauxqui leur permettaient de percevoir ce qui échappait à leurs sensordinaires.

Ne percevant rien d’anormal, elle se rassura.

Alors d’une voix très calme, douce et chantante, en fixant surlui son œil grave, un sourire aux lèvres, comme on s’informe de lasanté d’une personne qui vous est chère, elle dit&|160;:

–&|160;Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l’air de votrecachot était saturé&|160;?

Elle disait cela simplement, comme si ce n’était pas elle quieût, selon son expression, saturé l’air de son cachot d’un poisonqu’elle avait tout lieu d’espérer mortel, comme si elle n’eût pasété, elle, l’empoisonneuse, lui la victime.

Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation,sans arrogance, mais avec fermeté et assurance.

Il dit, en prenant cet air d’étonnement ingénu qui rendait saphysionomie indéchiffrable&|160;:

–&|160;Ne vous avais-je pas prévenue&|160;?

Elle dit, en hochant doucement la tête, avec un airrêveur&|160;:

–&|160;C’est vrai. Vous aviez bien vu&|160;?

Ainsi, dans son idée, Pardaillan avait vu qu’il échapperait à lamort qu’elle lui préparait. Visionnaire comme elle l’était,sincèrement persuadée qu’elle n’était pas d’une essence commune autroupeau des ordinaires humains, elle était convaincue que luiaussi, comme elle, était un être exceptionnel et que ce qui eûtparu surnaturel chez tout autre devenait normal chez eux.

Un long moment elle le considéra en silence et ellereprit&|160;:

–&|160;Ce poison n’était qu’un narcotique. À vrai dire, j’enavais le soupçon. Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez pu sortir dece cachot où vous étiez emmuré comme dans une tombe. Commentavez-vous fait&|160;?

–&|160;Cela vous intéresse-t-il vraiment&|160;?

–&|160;Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente,croyez-le bien.

Elle disait cela gravement, et elle était sincère. Son œil noir,rivé sur le sien, n’exprimait ni colère, ni dépit. Il était doux etpresque caressant.

On eût dit qu’elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Etpeut-être, dans le désarroi où se débattait sa pensée, seréjouissait-elle en effet.

Il répondit, en s’inclinant gracieusement&|160;:

–&|160;Vous me comblez, vraiment&|160;! Prenez garde&|160;! vousallez me rendre outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus del’intérêt que vous voulez bien me porter. J’aurai cependant assezde raison pour ne pas vous ennuyer avec des détails qui n’ont riende bien intéressant, je vous assure.

Il n’y avait nulle raillerie dans sa voix, et il la contemplaitencore d’un œil vaguement étonné.

Il avait beau la connaître à fond, elle le déroutaittoujours.

Elle paraissait si sincèrement intéressée qu’il en arrivait àoublier que c’était sa mort, à lui, Pardaillan, qu’il étaitquestion.

Il en arrivait à oublier que c’était elle qui, toujours, entoutes circonstances, avait de longue main prémédité cette mort, etque ce n’était pas sa faute, certes, s’il était encore vivant.

Au surplus, ils étaient aussi sincères l’un que l’autre.

Ils en arrivaient à se persuader presque qu’ils ne parlaient pasd’eux-mêmes, mais de quelque autre auquel tous deux ilss’intéressaient.

Et ils se disaient ces choses terribles, effroyables, avec unair souriant et paisible, avec des gestes doux et mesurés, avec desposes et des attitudes telles qu’on eût dit deux amoureux heureuxde coqueter librement, loin de tout importun.

Elle répondit&|160;:

–&|160;Ce qui vous paraît très simple et dénué d’intérêt paraîtprodigieux à d’autres. Tout le monde ne peut pas avoir votre raremérite, ni votre modestie plus rare encore.

–&|160;De grâce, madame, ménagez cette modestie&|160;! Voustenez donc à savoir&|160;?

Elle fit&|160;: oui&|160;! doucement de la tête.

–&|160;Soit. Vous savez qu’une partie du plafond de ce cachots’abaisse au moyen d’un mécanisme.

–&|160;Je sais.

–&|160;Vous ignorez sans doute que dans le cachot même unressort caché permet de faire descendre ce plafond qui remonteensuite automatiquement&|160;?

–&|160;Je l’ignorais, en effet.

–&|160;Eh bien, c’est par là que je suis sorti. Ma bonne fortunem’a fait trouver ce ressort sur lequel j’ai appuyé de façon tout àfait fortuite. Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement.Cela constituait un petit plateau sur lequel je me suis placé. Leplafond, en remontant, l’a ramené dans la chambre d’où j’avais étéprécipité. Vous voyez que c’est très simple.

–&|160;Très simple, en effet.

–&|160;Vous désirez peut-être savoir où est dissimulé le ressortqui m’a permis de m’évader&|160;?

–&|160;Si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

–&|160;Aucun. Je comprends l’intérêt qui vous guide. Sachez doncque ce ressort est placé tout en haut de la dernière des plaques demarbre qui tapissent le bas des murs, juste en face de cette portede fer dont la clé a été jetée dans le Guadalquivir. Vous verrez,cette plaque est fendue. Il y a là un petit morceau qui a l’aird’avoir été cimenté après coup. En appuyant sur ce petit morceau demarbre, le mécanisme fonctionne. Vous pouvez maintenant le fairebriser, ce mécanisme, en sorte que si, par hasard, il m’arrivait denouveau de m’égarer dans ce cachot, je serais cette fois dansl’impossibilité d’en sortir.

–&|160;Ainsi ferai-je.

Pardaillan approuva en souriant.

–&|160;Je comprends comment vous êtes sorti. Mais commentavez-vous eu l’idée de descendre dans les sous-sols&|160;?

–&|160;Toujours par hasard, dit-il de son air le plus naïf. J’aitrouvé toutes les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison.Sans savoir comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suisassez observateur, vous le savez.

–&|160;Vous êtes un profond observateur, je le sais.

il s’inclina en signe de remerciement et continua&|160;:

–&|160;J’ai pensé qu’une maison que vous aviez choisie devaitposséder plus d’une issue secrète semblable à celle par où j’étaissorti. J’ai cherché. Et toujours favorisé par le hasard, j’ai étéamené dans un couloir où mon attention a été sollicitée parquelques lumières qui transparaissaient à travers le mur. Est-ilnécessaire de vous en dire plus long&|160;?

–&|160;C’est inutile. Je comprends maintenant.

–&|160;Ce que je ne comprends pas, moi, c’est qu’une femme telleque vous ait pu commettre cette faute impardonnable de laisser samaison déserte, toutes portes ouvertes.

Et avec un sourire aigu&|160;:

–&|160;Voyez les conséquences de cette imprudence. Alors quevous vous teniez bien tranquille, assurée que vous étiez que je nepouvais me soustraire au genre de mort que vous me réserviez, moije sortais facilement de cette manière de tombe où vous aviez eul’intention de me loger. Quelle situation eût été la mienne sij’avais trouvé toutes les portes solidement verrouillées&|160;? Queserais-je devenu, seul et sans armes, si j’étais tombé dans unesalle bien gardée&|160;?… Au lieu de cela, je trouve tout disposécomme pour mieux favoriser ma fuite, en sorte que me voici devantvous, bien portant et libre.

Lorsque Pardaillan posa la question&|160;: «&|160;Que serais-jedevenu seul et sans armes si j’étais tombé dans une salle biengardée&|160;?&|160;» Fausta ne put réprimer un tressaillement. Illui avait semblé démêler comme une vague raillerie dans le ton dontfurent prononcées ces paroles.

Lorsqu’il dit&|160;: «&|160;Me voici libre&|160;!&|160;», elleeut un mince sourire. Mais si elle dévisageait le chevalier avecune attention soutenue, celui-ci ne la quittait pas des yeux nonplus. Et comme lorsque Pardaillan regardait avec attention il étaitplutôt malaisé de le dérouter, le tressaillement de Fausta commeson sourire ne passèrent pas inaperçus. Pardaillan ne releva pas letressaillement mais, quant au sourire, il dit&|160;:

–&|160;Je vous comprends, madame. Vous vous dites sans doute queje ne suis pas encore sorti de chez vous. Il s’en faut de si peuque, par ma foi, je maintiens le mot&|160;: Me voicilibre&|160;!

Le dialogue entre ces deux adversaires redoutables prenait desallures de duel. Jusqu’ici ils n’avaient fait que se tâter.Maintenant ils se portaient des coups. Et comme toujours, c’étaitPardaillan qui chargeait le premier.

Sans paraître attacher la moindre importance à la menacesous-entendue dans ce mot, Fausta se contenta de relever lereproche d’imprudence. Elle expliqua&|160;:

–&|160;Si j’ai laissé toutes portes ouvertes, j’avais desraisons. Vous n’en doutez pas, puisque vous me connaissez… Que voussoyez arrivé à point nommé pour bénéficier de cette apparentenégligence, c’est un malheur… réparable. En ce qui concerne cet œilsecret qui vous a permis d’assister à mon entrevue avec lesgentilshommes espagnols, je conviens que le reproche est mérité.J’aurais dû en effet le fermer. J’ai péché par trop de confiance etj’aurais dû me garder, même contre l’impossible. C’est une leçon.Tenez pour certain qu’elle ne sera pas perdue.

Elle disait cela paisiblement, comme s’il se fût agi d’une chosede médiocre importance. Elle constatait une erreur de sa part, sansplus.

Mais après avoir confessé son erreur, elle revint aussitôt à cequi lui paraissait autrement important, et avec un sourire aigucomme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer lesconséquences de son imprudence&|160;:

–&|160;Mais vous-mêmes, croyez-vous que vous ayez été bieninspiré en entrant ici&|160;? Vous parlez d’imprudence et de fauteirréparable&|160;? Il vous était si facile de tirer aularge&|160;!

–&|160;Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus naïf,n’avez-vous pas entendu que j’ai eu l’honneur de vous dire quej’avais absolument besoin d’avoir un entretien avec vous&|160;?

–&|160;Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit biengrave pour que vous vous exposiez ainsi après avoir échappémiraculeusement à la mort&|160;?

–&|160;Bon Dieu&|160;! madame, où prenez-vous que je m’expose,et qu’ai-je à craindre en tête à tête avec vous&|160;?

Fausta le considéra un instant. Parlait-il sérieusement&|160;?Était-il aveugle à ce point&|160;? Ou bien la confiance qu’il avaiten sa force le rendait-elle présomptueux au point de lui faireoublier qu’il n’était pas encore hors de chez elle&|160;?

Mais Pardaillan avait cet air de naïveté ingénue qui le faisaitimpénétrable. Fausta ne put rien lire sur cette physionomie. Unmoment elle hésita sur ce qu’elle allait dire, et soudain elle sedécida.

–&|160;Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir d’ici aussifacilement que vous y êtes entré&|160;? dit-elle.

Pardaillan sourit.

–&|160;À mon tour de vous dire&|160;: je vous comprends,dit-elle. Vous vous dites que ce n’est pas moi qui vous barrerai laroute… Vous avez raison. Mais, sachez que dans un instant vousallez être assailli. Vous allez vous trouver seul et sans armes,dans cette salle bien gardée.

Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu’elle était seule encoreavec lui&|160;? Elle savait bien que s’il lui plaisait de mettre àprofit l’avertissement qu’elle lui donnait, il n’avait que quelquespas à faire pour sortir. Pensait-elle qu’il ne trouverait pas leressort qui actionnait la porte secrète&|160;? Ou plutôt nepensait-elle pas qu’en l’avertissant il se croirait obligé derester&|160;?

Elle n’aurait peut-être pas pu dire elle-même pourquoi elleavait parlé. Très tranquillement, il répondit&|160;:

–&|160;Vous voulez parler des braves que ce sacripantd’inquisiteur est allé chercher, tout courant&|160;?

–&|160;Vous saviez…

–&|160;Sans doute&|160;! De même que j’ai bien remarqué votrepetit manège qui consistait à m’acculer dans ce coin de lasalle.

Quoi qu’elle en eût, Fausta ne put s’empêcher de l’admirer. Maisen même temps que l’admiration, l’inquiétude pénétrait en elle.Elle se disait que, si fort qu’il fût, Pardaillan ne pouvait s’êtreexposé placidement à un aussi formidable danger sans avoir lacertitude de s’en tirer indemne.

Une fois encore elle jeta autour d’elle un coup d’œilsoupçonneux et ne découvrit rien.

Elle étudia encore la physionomie du chevalier et le vit siconfiant en sa force, si calme, si maître de soi que ses soupçonsse dissipèrent, et elle se dit&|160;:

«&|160;Il pousse la bravade aux plus extrêmeslimites&|160;!&|160;»

Et, tout haut&|160;:

–&|160;Sachant que vous alliez être attaqué – et je vouspréviens qu’une vingtaine d’épées vont vous assaillir – sachantcela vous êtes resté. Vous vous êtes prêté complaisamment à monpetit manège. Vous comptez donc passer sur le corps aux vingtcombattants que vous allez avoir sur les bras&|160;?

–&|160;Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais ce que jesais, c’est que je m’en irai d’ici sans blessure sérieuse, pour nepas dire sans blessure du tout.

Ceci était dit sans jactance, avec une telle assurance qu’ellesentit l’énervement la gagner et le doute l’envahir. Il avaitmontré la même assurance quand elle lui avait parlé à travers leplafond de son cachot. Et il en était sorti de ce cachot&|160;! Quisait si, maintenant, il ne se tirerait pas sans à-coup duguet-apens improvisé à la hâte&|160;? Elle s’efforçait de serassurer et, malgré elle, dans son esprit, elle se disait avecrage&|160;:

«&|160;Oui&|160;! il échappera, encore,toujours&|160;!&|160;»

Et comme elle avait déjà fait quand elle croyait le tenir dansune tombe, elle demanda&|160;:

–&|160;Pourquoi&|160;?

Très froid, il dit&|160;:

–&|160;Je vous l’ai dit&|160;: parce que mon heure n’est pasvenue… Parce qu’il est écrit que je dois vous tuer.

–&|160;Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en cecas&|160;?

Elle prononça ces mots avec bravade et comme si elle l’eût défiéde mettre sa menace à exécution.

Très naturellement, il dit&|160;:

–&|160;Votre heure n’est pas venue à vous non plus.

–&|160;Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes lestentatives que je dirigerai contre vous&|160;?

–&|160;Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons un peules différents moyens que vous avez employés dans l’unique but dem’occire&|160;: le fer, la noyade, l’incendie, le poison, la faimet la soif… et me voici devant vous, bien vivant, Dieu merci&|160;!Tenez, voulez-vous que je vous dise&|160;? Vous faites fausse routeen cherchant à me tuer. Renoncez-y. C’est dur&|160;? Vous tenezabsolument à m’expédier dans un monde qu’on prétend meilleur&|160;?Oui&|160;!… Mais puisque vous ne pouvez y parvenir&|160;! Quediable&|160;! il n’est pas besoin de tuer les gens pour s’endébarrasser. On cherche. Les moyens ne manquent pas qui font qu’unhomme, vivant encore, n’existe plus pour ceux qu’il gênait.

Il plaisantait.

Malheureusement, dans l’état d’esprit où elle était, sousl’influence de la superstition qui lui suggérait qu’en effet ilétait invulnérable, elle ne pouvait pas comprendre qu’il osâtplaisanter sur un sujet aussi macabre.

Et même, en négligeant la superstition qui la guidait en cemoment, même avec toute sa lucidité, si forte qu’elle fût, si fortqu’elle le crût lui-même, la pensée ne lui serait pas venue qu’ilpût pousser la bravoure jusqu’à ce point.

Il plaisantait et elle prit ses paroles au sérieux.

Et dans sa superstition, elle se persuada que, nouveau Samson,il livrerait lui-même le secret de sa force, il indiqueraitlui-même par quel moyen elle le réduirait à l’impuissance.

Machinalement, naïvement, elle demanda&|160;:

–&|160;Comment&|160;?

Il eut un imperceptible sourire de pitié. Oui, de pitié.Fallait-il qu’elle fût déprimée pour en arriver à ce degréd’inconscience qui la faisait lui demander, à lui, comment ellepourrait l’annihiler, sans le tuer.

Et il continua de plaisanter en disant&|160;:

–&|160;Eh&|160;! le sais-je&|160;?

Et avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant son doigtsur son front&|160;:

–&|160;Ma force est là… Essayez de me frapper là.

Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux.

Il eût frémi s’il eût pu lire ce qui se passait dans son cerveauet quelle pensée infernale il venait de faire germer en elle parune simple plaisanterie.

Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre le sensde ses paroles et le parti qu’elle pourrait en tirer, et dans sonesprit obstinément tendu vers ce but&|160;: la suppression dePardaillan, en un éclair, elle entrevit la solution cherchée etelle pensa&|160;:

–&|160;Le cerveau&|160;!… le frapper au cerveau… le fairesombrer dans la folie&|160;!… peut-être… oui&|160;! Et c’est luiqui m’indique ce moyen… preuve qu’il doit réussir… Il a raison,cela vaut mille fois mieux que la mort… Comment n’y ai-je paspensé&|160;?

Et tout haut, avec un sourire sinistre&|160;:

–&|160;Vous avez raison. Si vous sortez d’ici vivant, je nechercherai plus à vous tuer. J’essayerai autre chose.

Quoi qu’il en eût, Pardaillan ne put réprimer un frisson. Cetteintuition merveilleuse qui le guidait lui fit deviner qu’elle avaitcombiné quelque chose d’horrible et que ce quelque chose avait étésuggéré par sa plaisanterie.

Il bougonna en lui-même&|160;:

–&|160;La peste m’étrangle&|160;! J’avais bien besoin de fairele bel esprit&|160;! Voilà la tigresse lâchée sur une nouvellepiste, et Dieu sait ce qu’elle me réserve maintenant&|160;!

Mais il n’était pas homme à rester longtemps sous cetteimpression pénible. Il se secoua et, de sa voixrailleuse&|160;:

–&|160;Mille grâces&|160;! dit-il.

Il lui apparut si calme, si imperturbablement maître de lui, quede nouveau elle l’admira, et sa résolution en fut ébranlée à cepoint que, avant de se lancer dans une nouvelle entreprise hérisséede difficultés, elle voulut tenter un dernier effort pour sel’attacher. Et d’une voix vibrante&|160;:

–&|160;Vous avez entendu ce que j’ai dit à ces Espagnols&|160;?Encore ne leur ai-je point dévoilé ma pensée tout entière. Vousm’avez, en raillant, saluée du titre de restauratrice de l’empirede Charlemagne. L’empire de Charlemagne ne serait rien comparé àcelui que je pourrais créer si je m’appuyais sur un homme tel quevous. Cet avenir prestigieux ne vous tente-t-il pas&|160;? Que neferions-nous pas tous les deux&|160;! Nous pourrions voir l’universentier soumis à notre loi. Dites un mot, un seul, ce princeespagnol disparaît, vous seul demeurez maître de celle qui n’eûtjamais d’autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête dumonde. Ce mot, voulez-vous le dire&|160;?

Glacial, il répondit&|160;:

–&|160;Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes monsentiment sur ces rêves d’ambition. Excusez-moi, madame, ce n’estpas ma faute, mais nous ne pouvons pas nous entendre.

Elle comprit qu’il était inébranlable. Elle n’insista pas et secontenta d’approuver de la tête.

Pardaillan reprit d’une voix mordante&|160;:

–&|160;Mais ceci, madame, m’amène à vous dire ce que j’avaisrésolu de dire en entrant ici. Et si je ne l’ai fait plus tôt,convenez que cela n’a point tenu qu’à moi.

–&|160;Je vous écoute, fit-elle froidement.

Pardaillan la regarda droit dans les yeux et,posément&|160;:

–&|160;Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme il y aquelques mois vous avez fait assassiner Henri de Valois, c’estaffaire entre vous et lui. Je n’ai pas à prendre la défense dePhilippe qui, du reste, me paraît de taille à se défendre lui-même.Que vous mettiez, dans un but d’ambition personnelle, ce pays à feuet à sang, que vous y déchaîniez les horreurs de la guerre civile,comme vous l’avez fait en France, ceci encore est affaire entrevous et Philippe ou son peuple. Si les moyens que vous employezétaient avouables, je dirais même que je n’en suis pas fâché, caren soulevant l’Espagne contre son roi, vous donnerez assezd’occupation à celui-ci pour le mettre dans l’impossibilité depoursuivre ses projets sur la France. Par cela même, mon malheureuxpays, sous la conduite d’un roi rusé mais brave homme, tel que leBéarnais, aura le temps de réparer en grande partie les calamitésque vous aviez déchaînées sur lui. Sur ces deux points, madame, sije n’approuve pas vos idées et vos procédés, du moins, vous ne metrouverez pas devant vous.

–&|160;C’est beaucoup, cela, chevalier, dit-elle franchement, etsi vous n’avez pas des exigences inacceptables en échange de cetteneutralité qui m’est précieuse, je suis assurée du succès.

Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit&|160;:

–&|160;Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous regarde.Mais ne jetez pas les yeux sur mon pays. Je vous l’ai dit, laFrance a besoin de repos et de paix. Ne cherchez pas à y fomenterla haine et la discorde comme vous l’avez déjà fait, vous metrouveriez sur votre route. Et sans vouloir vous humilier, sanstrop me vanter non plus, vous devez savoir ce qu’il en coûte dem’avoir pour ennemi.

–&|160;Je le sais, dit-elle gravement. Est-ce tout ce que vousaviez à me dire&|160;?

–&|160;Non, par tous les diables&|160;! j’ai encore à vous direceci&|160;: la nouvelle entreprise que vous tentez ici est appeléeà un échec certain. Elle aura le même sort qu’ont eu vosentreprises en France&|160;: vous serez battue.

–&|160;Pourquoi&|160;?

–&|160;Je pourrais vous dire&|160;: parce que ces entreprisessont fondées sur la violence, la trahison et l’assassinat. Je vousdirai plus simplement&|160;: parce que vos rêves d’ambitionreposent sur la tête d’un homme loyal et simple, le Torero, quin’acceptera pas les offres que vous voulez lui faire. Parce que donCésar est un homme que j’estime et que j’aime, moi, et que je vousdéfends, vous entendez bien, je vous défends de vous attaquer àlui, si vous ne voulez me trouver sur votre route. Et maintenantque je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, vous pouvez faireentrer vos assassins.

En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant elle,rayonnant d’audace.

Et, comme s’ils eussent entendu son ordre, au même moment lesassassins se ruèrent dans la salle avec des cris de morts.

Fausta s’était levée aussi.

Elle ne répondit pas un mot. Sans se presser,elle se retourna, s’éloigna majestueusement et alla se placer àl’autre extrémité de la salle, désireuse d’assister à la lutte.

Si Pardaillan avait voulu, il n’aurait eu qu’à étendre le bras,abattre sa main sur l’épaule de Fausta, et le combat eût ététerminé avant que d’être engagé. C’eût été là une merveilleuseégide. Aucun des assistants n’eût osé ébaucher un geste en voyantleur maîtresse aux mains de celui qu’ils avaient pour mission detuer sans pitié.

Mais Pardaillan n’était pas homme à employer de tels moyens. Illa regarda s’éloigner sans faire un geste.

Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un peu long,mais il savait qu’il pouvait compter sur Fausta pour garder lechevalier autant de temps qu’il serait nécessaire. Il amenait aveclui une quinzaine de sacripants, ses séides ordinaires, qui lesuivaient dans toutes ses expéditions avec Barba-Roja et luiobéissaient avec une précision toute militaire, assurés qu’ilsétaient de l’impunité et de recevoir en outre une gratificationraisonnable.

En plus de cette troupe, le familier amenait avec lui les troisordinaires de Fausta&|160;: Sainte-Maline, Montsery et Chalabre,lesquels avaient bien consenti à suivre Centurion parlant au nom dela princesse, mais étaient bien résolus à agir à leur guise, peusoucieux qu’ils étaient de se placer sous les ordres d’unpersonnage qui ne leur inspirait nulle sympathie.

Les deux troupes, car les ordinaires ne se quittaient pas ets’écartaient ostensiblement de leurs compagnons de rencontre, lesdeux troupes réunies formaient un total d’une vingtaine d’hommes –juste le chiffre annoncé par Fausta – armés de solides et longuesrapières et de bonnes et courtes dagues.

Les assaillants, avons-nous dit, s’étaient rués avec des cris demort. Mais si la précaution qu’avait eue Fausta de placerPardaillan au fond de la salle était bonne en ce sens qu’ellel’acculait dans un coin et le mettait dans la nécessité d’enjamberun nombre considérable d’obstacles et de passer sur le ventre detoute la troupe pour atteindre la sortie, cette précaution devenaitmauvaise en ce sens que, pour atteindre leur victime, les hommes deCenturion devaient d’abord, eux aussi, enjamber ces mêmesobstacles, ce qui ralentissait considérablement leur élan.

Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire railleurqu’il avait dans ces moments.

Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu’il eût à sadisposition. Seulement, il s’était placé derrière la banquette, surlaquelle il était assis l’instant d’avant. Cette banquette était ladernière de la rangée. Pardaillan avait placé son genou gauche surcette banquette, et ainsi placé, les bras croisés, le sourire auxlèvres, l’œil aux aguets et pétillant de malice, il attendaitqu’ils fussent à sa portée.

Que méditait-il&|160;? Quel coup d’audace, foudroyant etimprévu, leur réservait-il&|160;? C’est ce que se demandait Fausta,qui le surveillait de sa place, et qui, devant cette froideintrépidité, sentait le doute l’envahir de plus en plus, et sedisait&|160;:

«&|160;Il va les battre tous&|160;! c’est certain&|160;! c’estfatal&|160;! Et il sortira d’ici sans une égratignure.&|160;»

Cependant, Pardaillan avait reconnu les ordinaires, et de savoix railleuse&|160;:

–&|160;Bonsoir, messieurs&|160;!

–&|160;Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment lestrois.

–&|160;C’est la deuxième fois aujourd’hui que vous me chargez,messieurs. Je vois que vous gagnez honnêtement l’argent que vousdonne Mme&|160;Fausta. Seulement je suis confus de vousdonner tant de mal.

–&|160;Quittez ce souci, monsieur. Pourvu que nous vous ayons aubout du compte, c’est tout ce que nous demandons, ditSainte-Maline.

–&|160;J’espère que nous serons plus heureux cette fois-ci,ajouta Chalabre.

–&|160;C’est possible&|160;! fit paisiblement Pardaillan,d’autant que, vous le voyez, je suis sans arme.

–&|160;C’est vrai&|160;! dit Montsery, en s’arrêtant,M.&|160;de&|160;Pardaillan est désarmé&|160;!

–&|160;Ah&|160;! diable&|160;! firent les deux autres, ens’arrêtant aussi.

–&|160;Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s’il ne peut sedéfendre, dit tout bas Montsery.

–&|160;Très juste, opina Chalabre.

–&|160;D’autant qu’ils sont assez nombreux pour mener à bien labesogne, ajouta Sainte-Maline en désignant du coin de l’œil leshommes de Centurion.

Et tout haut à Pardaillan&|160;:

–&|160;Puisque vous n’avez pas d’arme pour vous défendre, nousnous abstenons, monsieur. Que diable&|160;! nous ne sommes pas desassassins&|160;!

Pardaillan sourit, et comme les trois, avant de rengainer, lesaluaient de l’épée d’un même geste qui ne manquait pas denoblesse, il s’inclina gracieusement, et dit, toujourscalme&|160;:

–&|160;En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez… si celavous intéresse.

À ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les assaillantsn’avaient plus que deux rangées de banquettes à franchir pour êtresur lui.

Posément, avec des gestes mesurés, Pardaillan se courba etsaisit à pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait songenou.

C’était une banquette longue de plus d’une toise, en chênemassif et dont le poids devait être énorme.

Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand lespremiers assaillants se trouvèrent à sa portée, il balaya l’espacede sa banquette tendue à bout de bras, en un geste large,foudroyant de force et de rapidité, le geste du faucheur quifauche.

Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent en gémissant,les autres s’arrêtèrent interdits.

Pardaillan se mit à rire doucement et souffla un moment.

Mais le reste de la bande arrivait et poussait les premiersrangs, qui durent avancer malgré eux.

Pardaillan, froidement, méthodiquement, recommença le geste dela mort. Trois nouveaux éclopés durent se retirer.

Ils n’étaient plus que treize, en omettant les trois ordinairesqui assistaient, béats d’admiration, à cette lutte épique d’unhomme contre vingt.

Les hommes de Centurion s’arrêtèrent, quelques-uns mêmes’empressèrent de reculer, de mettre la plus grande distancepossible entre eux et la terrible banquette.

Pardaillan souffla encore un moment et, profitant de ce qu’ilsse tenaient en groupe compact, il souleva de nouveau l’armeformidable que lui seul peut-être était capable de manier aveccette aisance&|160;: il la balança un instant et la jeta à toutevolée sur le groupe pétrifié.

Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion s’enfuirenten désordre et ne s’arrêtèrent que dans l’espace libre devantl’estrade.

Avec Centurion, qui avait eu la chance de s’en tirer avecquelques contusions sans importance, bien qu’il ne se fût pasménagé, ils n’étaient plus que six hommes valides.

Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop grièvementendommagés pour avoir la force de se relever. Les autres, plus oumoins éclopés, geignant et gémissant, étaient hors d’état dereprendre la lutte.

Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant de l’effortsoutenu, et en riant, du bout des lèvres&|160;:

–&|160;Eh bien, mes braves, qu’attendez-vous&|160;? Chargezdonc, morbleu&|160;! Vous savez bien que je suis seul et sansarme&|160;!

Mais comme en disant ces mots il plaçait son pied sur labanquette qui se trouvait à sa portée, les autres, malgré lesobjurgations de Centurion, restèrent cois.

Alors Pardaillan se mit à rire plus fort, et s’apercevant queplusieurs rapières s’étalaient à ses pieds, il se baissatranquillement, ramassa celle qui lui parut la plus longue et laplus solide, et, la faisant siffler, de son air railleur, il leurlança&|160;:

–&|160;Allez, drôles&|160;! le chevalier de Pardaillan vous faitgrâce&|160;!

Et se tournant vers Fausta, sans plus s’occuper d’eux&|160;:

–&|160;À vous revoir, princesse&|160;! lui cria-t-il.

Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans se retourner,comme s’il eût été sûr qu’on n’oserait inquiéter sa sortie, il sedirigea vers la muraille qui fermait le fond de la salle, dans cecoin où il avait plu à Fausta de le placer parce qu’elle se croyaitcertaine qu’il n’y avait là aucune issue.

Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau de larapière qu’il venait de ramasser.

La muraille s’ouvrit d’elle-même.

Avant de sortir, il se retourna, Centurion et ses hommes,revenus de leur stupeur, se lançaient à sa poursuite. Les troisordinaires eux-mêmes, le voyant armé, chargeaient de leur côté.

Le rire clair de Pardaillan fusa plus ironique que jamais. Illança&|160;:

–&|160;Trop tard&|160;! mes agneaux.

Et il sortit, sans se presser, la tête haute.

Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle se heurta à lamuraille qui s’était refermée d’elle-même.

Honteux, furieux, enragés, ils se mirent à frapper le mur àcoups redoublés. Trois hommes de Centurion soulevèrent péniblementune de ces banquettes que le chevalier avait maniée avec tant defacilité apparente, et s’en servirent de bélier sans réussirdavantage à ébranler le mur.

Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite, etpiteux, ils se rangèrent autour de Fausta. Centurion surtout étaittrès inquiet. Il s’attendait à des reproches sanglants, et bienque, personnellement, il se fût comporté bravement, il se demandaitcomment elle allait prendre cette défaite honteuse.

Sainte-Maline, Chalabre, Montsery n’étaient pas très rassurésnon plus. Certes, leur geste avait été chevaleresque et ils ne leregrettaient pas, mais enfin, Fausta les payait pour tuerPardaillan et non pour faire assaut de galanterie et de générositéavec lui.

Ils se tenaient donc raides, comme à la parade, attendantl’averse avec une mélancolique résignation.

À la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche. Ellesavait, elle, que Pardaillan devait sortir vainqueur de la lutte.La défaite de ses hommes ne pouvait donc ni la surprendre nil’indigner. Ils avaient fait ce qu’ils avaient pu, elle les avaitvus manœuvrer. S’ils avaient été battus, c’est qu’ils s’étaientheurtés à une force surnaturelle. Ils eussent été trois fois plusnombreux, ils eussent subi le même sort&|160;: c’était fatal. Dèslors, à quoi bon se fâcher&|160;?

Donc Fausta se contenta de dire&|160;:

–&|160;Ramassez ces hommes, qu’on leur donne les soins quenécessite leur état. Vous distribuerez à chacun cent livres à titrede gratification. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, je n’ai rien àdire.

Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un clin d’œil leséclopés furent enlevés, et il ne resta que Centurion et les troisordinaires.

–&|160;Messieurs, leur dit Fausta, veuillez m’attendre un momentdans le couloir.

Silencieusement les quatre hommes s’inclinèrent et sortirent, lalaissant seule.

Longtemps, Fausta resta immobile sur la banquette où elles’était assise cherchant, combinant, mettant en œuvre toutes lesressources de son esprit si fertile en inventions de toutessortes.

Que voulait-elle&|160;? Peut-être ne le savait-elle pas trèsbien elle-même. Toujours est-il que de temps en temps elleprononçait un mot, toujours le même&|160;:

–&|160;La folie&|160;!…

Et après avoir prononcé ce mot, elle se replongeait dans saméditation.

Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant cherchée, ellese leva, rejoignit ses gardes du corps et remonta dans sesappartements.

Tandis que les ordinaires, sur un signe d’elle, s’installaientdans le vestibule, elle pénétra dans son cabinet, suivie deCenturion à qui elle donna des instructions claires et minutieuses,ensuite de quoi le bravo quitta la maison des Cyprès et rentra dansSéville en marchant d’un pas allongé.

Fausta attendit dans son cabinet. Son attente ne fut pas longue,d’ailleurs, car une demi-heure à peine s’était écoulée depuis ledépart de Centurion, que la litière de Fausta l’attendait devant leperron, et une partie de ses gens allaient et venaient dans lamaison.

Il faisait jour maintenant. Fausta monta dans sa litière, quis’ébranla aussitôt, sans qu’elle eût besoin de donner aucun ordre.Autour de la litière caracolaient ses gardes ordinaires&|160;:Montsery, Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une imposanteescorte de cavaliers armés jusqu’aux dents.

La litière pénétra dans l’Alcazar et s’arrêta devant lesappartements réservés à Mgr le grand inquisiteur.

Quelques instants plus tard, Fausta était introduite auprèsd’Espinosa, avec qui elle eut une longue et secrète conversation.Sans doute ces deux puissants personnages arrivèrent-ils às’entendre, sans doute Fausta obtint ce qu’elle voulait, carlorsqu’elle sortit, reconduite jusqu’à sa litière par d’Espinosalui-même, un sourire de triomphe errait sur ses lèvres et une lueurde contentement rendait ses yeux noirs plus brillants.

Et pour ceux qui connaissaient la princesse, la satisfaction quiéclatait sur son visage ne pouvait provenir du grand honneur quelui faisait le grand inquisiteur&|160;: Fausta était accoutumée àrecevoir les hommages des plus grands parmi les plus grands.

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