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Paris et Londres en 1793 – Le Marquis de Saint-Évremont

Paris et Londres en 1793 – Le Marquis de Saint-Évremont

de Charles Dickens
Partie 1
RÉSURRECTION.

Chapitre 1 En 1775.

C’était le meilleur et le pire de tous les temps, le siècle de la folie et celui de la sagesse ; une époque de foi et d’incrédulité ; une période de lumières et de ténèbres, d’espérance et de désespoir, où l’on avait devant soi l’horizon le plus brillant, la nuit la plus profonde ; où l’on allait droit au ciel et tout droit à l’enfer.

Bref, c’était un siècle si différent du nôtre,que, suivant l’opinion des autorités les plus marquantes, on ne peut en parler qu’au superlatif, soit en bien, soit en mal.

En ce temps-là, un roi pourvu d’une forte mâchoire, et une reine ayant un laid visage, régnaient en Angleterre, pendant qu’un roi pourvu d’une mâchoire non moins forte, et une reine ayant un beau visage, occupaient le trône de France.

Dans l’un et dans l’autre pays, il était plus clair que le cristal, pour tous les grands de l’État, que le miracle de la multiplication des pains se renouvelait tous les jours, et que l’ordre des choses établi ne devait jamais changer.

À cette époque favorisée du ciel, desrévélations de l’autre monde étaient, comme aujourd’hui, concédéesà la Grande-Bretagne.

Un prophète, simple garde du corps, avaitannoncé que le jour où mistress Southcott accomplirait savingt-cinquième année, un gouffre, déjà prêt à s’ouvrir,engloutirait Londres et Westminster ; et c’est tout au pluss’il y avait douze ans que l’esprit de Cock-Lane avait frappé sesmessages, absolument comme les esprits de l’année dernière(entièrement dépourvus d’originalité) nous ont frappé lesleurs.

De simples nouvelles, d’un ordre beaucoup plusterrestre, étaient parvenues depuis peu en Angleterre, relativementà un congrès formé en Amérique par des sujets de laGrande-Bretagne ; nouvelles qui, chose étrange, acquirent plusd’importance pour les humains que toutes les communicationstransmises par la race des médiums.

La France, moins favorisée en matière despiritisme, roulait avec quiétude sur une pente d’une douceurinfinie. Elle faisait du papier monnaie qu’elle se hâtait dedépenser ; et, sous la conduite de ses pasteurs chrétiens, sedivertissait à des actes remplis d’humanité, par exemple, à brûlervif un jeune homme, après lui avoir coupé les mains et arraché lalangue, pour ne pas s’être agenouillé, sous la pluie, en l’honneurd’une procession de moines crasseux, qui passait à cinquante mètresde l’endroit où il se trouvait.

Le jour de ce martyre, il poussait dans lesgrands bois de France et de Norvège des arbres que le Destin,puissant bûcheron, avait déjà marqués pour être abattus, afin quede leurs madriers on pût construire un échafaudage mobile, pourvud’un couteau et d’un sac, et dont l’histoire devait garder unterrible souvenir.

Ce jour-là, sous les hangars de quelques-unsdes laboureurs qui cultivaient les terres des environs de Paris,s’abritaient de grossières charrettes couvertes de boue, flairéespar les cochons et servant de perchoir aux volailles, que la Mort,fermière universelle, avait déjà choisies pour en faire lespourvoyeuses de la hache révolutionnaire.

Mais, bien qu’ils agissent sans cesse, leDestin et la Mort ne travaillent qu’en silence, et personnen’entendait le bruit étouffé de leurs pas, d’autant plus qu’ilsuffisait de soupçonner leur éveil, pour se faire accuser detraîtrise et d’athéisme.

En Angleterre, c’est à peine s’il y avaitassez d’ordre, et si la vie et les biens des habitants étaientsuffisamment protégés pour justifier la jactance nationale. Desvols à main armée, d’audacieuses effractions, avaient lieu chaquenuit au sein même de la capitale. Les familles étaient publiquementaverties de ne pas quitter la ville sans avoir déposé leurs meubleschez le tapissier, afin d’être plus sûres de les retrouver à leurretour. Le brigand nocturne se transformait, à la clarté du soleil,en marchand de la Cité ; reconnu et défié par son confrère, ill’arrêtait en vertu de son titre de capitaine, lui cassaitgalamment la tête, et s’enfuyait à cheval.

Le courrier tombait dans une embuscade oùl’attendaient sept voleurs ; trois de ceux-ci étaient tués parle garde qui accompagnait les dépêches, et qui, manquant demunitions, était tué à son tour par le quatrième bandit ;après quoi la malle était pillée à loisir.

Le lord-maire de Londres, ce puissantpotentat, se voyait contraint d’obéir à un détrousseur qui luidemandait la bourse ou la vie, et qui dépouillait l’illustrepersonnage, en présence de ses nombreux laquais.

Les prisonniers se battaient avec la geôle, etla loi, dans sa majesté, déchargeait à bout portant ses espingolessur les mutins.

Des filous enlevaient les croix de diamant surla poitrine des nobles lords, jusque dans les salons de la cour.Des mousquetaires allaient au quartier Saint-Gilles pour y saisirdes marchandises de contrebande ; la canaille tirait sur lesmousquetaires, les mousquetaires sur la canaille, et personne nes’inquiétait d’un fait qui s’éloignait peu de la voie commune.

Au milieu de tout cela le bourreau, fortoccupé, était mis sans cesse en réquisition. Tantôt il pendait enlongues rangées des criminels de toute espèce ; tantôt ilétranglait le samedi un briseur de volets arrêté le mardiprécédent ; le matin il marquait à Newgate les gens à ladouzaine, et le soir il brûlait des pamphlets à la porte deWestminster. Aujourd’hui, c’était la vie d’un horrible assassinqu’il allait prendre ; demain, celle d’un misérable qui avaitvolé douze sous à l’enfant d’un fermier.

Tout cela se passait en France et enAngleterre en l’an de grâce 1775 ; et dans ce milieu, tandisque le Destin et la Mort travaillaient inaperçus, les deux rois àla forte mâchoire, et les deux reines, l’une belle, l’autre laide,marchaient avec fracas portant leur droit divin d’une main haute etferme. Ainsi, disons-nous, cette bonne vieille année 1775conduisait leurs grandeurs, et des myriades d’infimes créatures,sur les divers chemins qu’elles avaient à parcourir.

Chapitre 2La malle-poste.

C’était la route de Douvres qui, un vendredisoir de la fin de novembre, se déployait devant le premierpersonnage à qui notre histoire ait affaire.

Entre cet individu et l’horizon était lamalle-poste, qui gravissait péniblement la côte escarpée deShooter.

Notre homme barbotait dans la boue, ainsi queles autres voyageurs ; non pas qu’en pareille circonstance lamarche leur fût agréable ; mais parce que les harnais étaientsi pesants, la montée si rapide, la malle si lourde et la boue siépaisse, que les chevaux s’étaient arrêtés déjà trois fois, avec lapensée subversive de retourner à leur écurie. Néanmoins, l’actioncombinée des rênes, du fouet, du garde et du conducteur, s’étantopposée, en vertu des lois de la guerre, à ce dessein, qui prouvaitque les animaux sont doués de raison, l’attelage, forcé decapituler, était rentré dans le devoir.

La tête baissée, la queue frémissante, lesquatre chevaux enfonçaient dans la boue, se débattaient,glissaient, tombaient lourdement, et menaçaient de se mettre enpièces.

Toutes les fois qu’après une halte prudente leconducteur les forçait à repartir, le cheval de devant, qui setrouvait à côté du fouet, secouait violemment la tête et semblaitnier que la voiture pût jamais parvenir au sommet de lamontagne.

Chacune de ces bruyantes dénégations faisaittressaillir notre voyageur, et lui troublait l’esprit. Unbrouillard fumeux emplissait tous les bas-fonds, et rampait sur lacolline, ainsi qu’une âme en peine qui cherche à se reposer ;brouillard froid et gluant, qui s’élevait avec lenteur et poussaitpéniblement dans l’air ses vagues épaisses et fétides.

La lumière projetée par les lanternes de lavoiture, enfermée dans un cercle de brume, éclairait à peinequelques mètres de la route, et la vapeur qui s’élevait des chevauxen nage se confondait avec le brouillard dont ils étaientenvironnés.

Deux autres voyageurs marchaient à côté de lavoiture. Enveloppés jusqu’aux sourcils, et portant des bottesfortes, aucun de ces trois hommes, d’après ce qu’il en voyait,n’aurait pu soupçonner la figure de son voisin ; et ce qu’ilpensait n’était pas moins caché à l’esprit des deux autres, que sapersonne aux yeux de ses compagnons.

À cette époque, on ne savait pas trop sedéfier des gens qu’on rencontrait en route ; chacun d’euxpouvait être un bandit, ou tout au moins affilié à des voleurs.Rien n’était plus ordinaire que de trouver dans chaque maisonsituée au bord des chemins, auberge ou cabaret, depuis le maître deposte jusqu’au garçon d’écurie, quelque sacripant soldé par unMandarin quelconque.

C’est à cela que pensait le garde quiaccompagnait la malle de Douvres, ce vendredi soir du mois denovembre 1775, tandis que, perché derrière la voiture, il battaitdes pieds la paille qui lui servait de tapis, et avait l’œil et lamain sur un coffre où un tromblon chargé jusqu’à la gueule reposaitsur huit pistolets de fontes, également chargés à balle et couchéssur un lit d’armes blanches.

Comme il arrivait chaque soir, le gardesuspectait les voyageurs, qui se soupçonnaient mutuellement, ainsique le garde et le cocher, qui à son tour ne répondait que de seschevaux et aurait juré en conscience, sur les deux Testaments, queles pauvres bêtes n’étaient pas de force à faire une pareillecorvée.

« Allons ! hue ! s’écria leconducteur ; un dernier coup de collier, et vous serez au boutde vos peines, damnées rosses que vous êtes ! j’aurai eu assezde mal à vous faire arriver… Joé ! quelle heureest-il ?

– Onze heures dix minutes, répondit legarde.

– Miséricorde ! s’écria le cocheravec impatience. Onze heures dix ! et pas en haut de lamontagne. Psitt ! hue ! vieilles rosses ! »

Le cheval de tête, arrêté par un violent coupde fouet au milieu de ses plus vives dénégations, fit un nouveleffort, entraîna le reste de l’attelage, et la malle-poste deDouvres se remit en marche, escortée des trois voyageurs quibarbotaient dans la boue.

Ils s’étaient arrêtés chaque fois ques’arrêtait la voiture, et ils s’en écartaient le moins possible.Celui d’entre eux qui aurait eu l’audace de proposer à son voisind’aller un peu en avant, au milieu du brouillard et des ténèbres,se serait fait prendre pour un voleur et mis en position derecevoir une balle dans le corps.

On était enfin au sommet de la montagne ;les chevaux reprenaient haleine, le garde avait quitté son siègeafin d’enrayer pour la descente, et d’ouvrir la portière auxvoyageurs qui allaient remonter en voiture.

« Psitt ! Joé ! » cria lecocher en regardant au bas de son siège.

Et tous les deux écoutèrent.

« Un cheval monte la côte au galop,Joé.

– Au grand galop, Tom, reprit le garde ensautant sur son siège. Gentlemen, ajouta-t-il, après avoir armé sontromblon, au nom du roi, je réclame votre assistance. »

Le voyageur qui fait partie de notre histoireallait entrer dans la voiture, où les deux autres se disposaient àle suivre ; il resta sur le marchepied, et ses deuxcompagnons, derrière lui, sur la route.

Tous les trois regardaient tour à tour legarde et le conducteur. Ceux-ci tournaient la tête en arrière, etle cheval aux vives dénégations dressait les oreilles en regardantderrière lui sans qu’on l’en empêchât.

L’immobilité qui succédait tout à coup auroulement pénible de la malle-poste ajoutait au silence de la nuit,dont elle augmentait le calme funèbre. Le souffle haletant deschevaux communiquait une sorte de frisson à la voiture, etpeut-être le cœur des trois compagnons de voyage battait-il assezfort pour qu’on pût en compter les battements. Dans tous les cas,c’était le silence d’individus hors d’haleine, qui n’osent pasrespirer, et dont le pouls est précipité par l’attente.

Un cheval franchissait la montagne d’un galoprapide, et approchait de plus en plus.

« Holà ! cria le garde de toute lapuissance de ses poumons, arrêtez ou je fais feu ! »

Il fut immédiatement obéi, et du fond dubrouillard une voix enrouée s’écria :

« Est-ce la malle-poste deDouvres ?

– Peu vous importe ! répondit legarde.

– Est-ce la malle-poste deDouvres ?

– Qu’avez-vous besoin de lesavoir ?

– J’ai affaire à un voyageur.

– De qui voulez-vous parler ?

– De M. Jarvis Lorry. »

L’individu qui était sur le marchepied de lavoiture fit un mouvement, et sembla dire que c’était de lui qu’ils’agissait. Le cocher, le garde et les deux autres le regardèrentavec défiance.

« Restez où vous êtes, ou sans cela vousêtes mort, répondit le garde à la voix qui sortait du brouillard.Voyageur du nom de Lorry, veuillez répondre avec franchise.

– Qu’est-ce que c’est ? demandacelui-ci d’une voix douce et vibrante. Qui a besoin de meparler ? Est-ce vous, Jerry ?

– Je n’aime pas la voix de ce Jerry,murmura le garde entre ses dents ; elle est plus enrouée quede raison.

– Oui, monsieur Lerry, je vous apporteune lettre de chez Tellsone.

– Je connais ce messager, » dit legentleman en s’adressant au garde, et en mettant pied à terre,assisté avec plus de hâte que de politesse par les deux autresvoyageurs, qui s’élancèrent dans la voiture, dont ilss’empressèrent de fermer la portière et de relever les glaces.

« Vous pouvez lui permettre d’approcher,continua M. Lorry, vous n’avez rien à craindre.

– C’est possible, mais tout le monde n’enest pas convaincu, répondit le garde en se parlant à lui-même.Holà ! eh !

– Eh bien ? demanda Jerry, plusenroué qu’auparavant.

– Écoutez-moi : avancez, mais aupas ; et si par hasard il y a des fontes à la selle qui vousporte, n’y glissez pas la main ; je suis diablement prompt àla méprise, et quand je me trompe, mon erreur prend la forme d’uneballe. Maintenant que vous êtes averti, montrez-nous votrefigure. »

La silhouette d’un cheval et de son cavalierse dessina vaguement à travers le brouillard, et s’approcha de lamalle-poste. Arrivé auprès de Lorry, le messager arrêta sa montureet tendit un papier au voyageur.

Le cheval était hors d’haleine, et tous deuxétaient couverts de boue, depuis le sabot de la bête jusqu’auchapeau du cavalier.

« Garde, reprit le voyageur avec calme,je vous répète que vous n’avez rien à craindre. J’appartiens à labanque Tellsone et Cie, – vous devez connaître la maison Tellsone,de Londres, – je vais à Paris pour affaires. Ai-je le temps de lirece billet ? Il y aura une couronne pour boire.

– Cela dépend de sa longueur… Si vous nedevez pas… »

M. Lorry s’approcha de la lanterne,ouvrit la lettre qu’il tenait à la main, et lut à haute voix laphrase suivante :

« Attendez mademoiselle àDouvres ! »

« Ce n’est pas long, comme vous voyez,dit-il au garde ; et s’adressant à l’émissaire : Vousdirez à la maison que je vous ai répondu par le mot :Ressuscité.

– Quelle singulière réponse !s’écria Jerry de sa voix la plus rauque.

– Portez-la néanmoins à ces messieurs,ils auront ainsi la preuve que j’ai reçu leur billet. Bonsoir,Jerry, bonsoir ; retournez là-bas le plus vitepossible. »

En disant ces mots, le gentleman ouvrit laportière et monta dans la voiture, sans être, cette fois, assistépar ses compagnons de voyage. Ceux-ci avaient caché d’une manièreexpéditive leurs bourses et leurs montres dans leurs grandesbottes, et faisaient semblant d’être plongés dans le plus profondsommeil, afin de se dispenser d’agir.

La portière refermée, la malle-postes’ébranla, et, descendant la côte, s’enfonça dans un brouillard deplus en plus épais.

Le garde, qui avait fini par remettre sontromblon à sa place, examina les pistolets qu’il portait à laceinture, et jeta un coup d’œil sur une petite caisse où étaientrenfermés quelques outils de maréchal, une couple de torches, unbriquet et de l’amadou. Si les lanternes de la voiture avaient étésoufflées et brisées, comme il arrivait de temps à autre, iln’avait qu’à s’enfermer dans l’intérieur, et à battre le briquetavec courage, pour obtenir de la lumière au bout de cinq minutes,en supposant qu’il eût de la chance.

« Tom ! dit le garde à voix bassepar-dessus la voiture.

– Qu’est-ce que c’est, Joé ?

– As-tu entendu ce message ?

– Oui.

– Qu’en penses-tu ?

– Rien du tout.

– Ni moi non plus, » répondit legarde, tout surpris de cette coïncidence d’opinion entre lui et lecocher.

Une fois seul, au milieu du brouillard et desténèbres, Jerry avait mis pied à terre, non-seulement pour soulagersa bête, mais encore pour essuyer la boue qui lui couvrait levisage, et pour secouer son chapeau, dont les retroussis pouvaientcontenir environ deux litres d’eau.

Lorsqu’il eut terminé cette double opération,il se retourna du côté de Londres, et, tenant son cheval par labride, il se mit à descendre la montagne.

« Après une pareille course, ma vieille,dit-il à sa monture, je ne me fierai à vos quatre jambes quelorsque nous serons en plaine. Oui, ma vieille.Ressuscité ! Quelle singulière réponse ! Cela neserait pas ton affaire ; non, Jerry, non, tu serais dans unefâcheuse position, si la mode allait prendre de revenirici-bas. »

Chapitre 3Les ombres de la nuit.

Chose étonnante, pour qui veut y réfléchir,que tous les hommes soient constitués de façon à être les uns pourles autres un mystère impénétrable. Lorsque j’entre dans une grandeville pendant la nuit, c’est pour moi une considération grave quede penser que chacune de ces maisons groupées dans l’ombre a dessecrets qui lui appartiennent ; que chacune des chambresqu’elles renferment a son propre secret, et que chacun des cœursqui battent dans ces milliers de poitrines est un secret pour lecœur qui lui est le plus cher et le plus proche !

Il y a dans ce mystère quelque chose quiajoute à ce que la mort a de terrible et de poignant. Je ne pourraiplus tourner le feuillet de ce livre aimé que j’espérais vainementlire jusqu’au bout. Je ne sonderai plus du regard cette eauprofonde où, à la lueur des éclairs, j’ai aperçu un trésor. Ilétait écrit que le livre se fermerait pour toujours, aussitôt quej’en aurais déchiffré la première feuille. Il était dit que l’onde,où je plongeais mes yeux avides, se couvrirait d’une glaceéternelle, au moment où la lumière se jouait à sa surface, et queje resterais sur le rivage, dans mon ignorance des richesses quis’y trouvaient contenues.

Mon voisin, mon ami est mort ; celle quej’aimais, qui était la joie et le bonheur de mon âme, a cessé devivre. C’est l’inexorable continuité du secret qui fut toujours aufond de leur âme, comme il en est un en moi que j’emporterai dansla tombe. Y a-t-il, dans les cimetières de cette cité que jetraverse, un dormeur plus impénétrable que ne le sont, pour moi,dans leur for intérieur, les habitants affairés de ses rues lesplus vivantes, ou que moi-même je ne le suis pour euxtous ?

Le pauvre messager de Tellsone avait à cetégard, en sa qualité d’homme, exactement la même puissance que leroi, le premier ministre de l’État, ou le plus riche marchand de lacapitale. Ainsi des trois voyageurs enfermés dans la malle-poste deDouvres ; chacun était pour les deux autres un mystère aussicomplet que s’il avait été dans son carrosse à quatre ou à sixchevaux, et que le territoire d’un ou deux comtés l’eût séparé deson voisin.

L’émissaire de la banque trottinait du côté deLondres ; il s’arrêtait presque à chaque taverne, mais il setenait à l’écart, ne disait rien, et portait son chapeau enfoncéjusqu’aux sourcils. Les yeux du pauvre homme se trouvaient, dureste, parfaitement en rapport avec ces mesures de prudence ;noirs à la surface, mais sans profondeur aucune, ils serapprochaient l’un de l’autre, comme s’ils avaient craint, en seséparant, d’être surpris, chacun de son côté, dans quelque besognecompromettante. Les regards qu’ils jetaient sous les bordsretroussés d’un vieux chapeau, ressemblant à un crachoir à troiscornes, et par-dessus l’immense cache-nez, qui de la paupièredescendait jusqu’aux genoux, avait une expression sinistre.Voulait-il boire, l’émissaire de Tellsone se découvrait la bouche,y versait la liqueur qu’il tenait de la main droite, et laissaitretomber l’immense cache-nez dès que l’opération était faite.

« Non, Jerry, non, se disait-il pendantqu’il trottinait sur la route, en ruminant la réponse qu’ilrapportait à ces messieurs. Non, Jerry, ce ne serait pas tonaffaire. Ressuscité ! Corps de mon âme ! jesuppose, Dieu me pardonne ! que le gentleman avaitbu ! »

Cette réponse lui causait de tellesperplexités, qu’à diverses reprises il avait ôté son chapeau pourse gratter la tête. Excepté sur le sommet du crâne, où il étaitmisérablement chauve, le messager de Tellsone avait des cheveuxnoirs et roides, inégalement répartis, et vaguant dans toutes lesdirections, depuis la base de l’occiput jusque, pour ainsi dire, àl’origine d’un nez large et camard. Ces cheveux hérissésrappelaient tellement les broussailles de fer qui garnissaient lacrête de certains murs, que les plus habiles sauteurs n’auraientpas accepté notre homme au cheval fondu, en raison de cettechevelure menaçante.

Tandis qu’il revenait à Londres, rapportant lemessage qu’il devait délivrer au watchman[1] établi à laporte de Tellsone, afin que celui-ci pût, à son tour, letransmettre à qui de droit, les ombres de la nuit formaient à sesyeux des contours bizarres, suscités par le message dont il étaitporteur ; et à ceux de la vieille jument certaines formes quinaissaient des inquiétudes de la pauvre bête, inquiétudesnombreuses, si l’on en juge par les écarts que faisait la maigrehaquenée pour s’éloigner des fantômes qu’elle voyait sur laroute.

La malle-poste de Douvres, pendant cetemps-là, roulait pesamment, grinçait, tintait, raclait, bondissaitet cahotait les trois individus mystérieux que renfermait sonintérieur. Il est probable que les ombres de la nuit se révélaientà ces messieurs, ainsi qu’à l’émissaire et à sa bête, sous la formeque leurs suggéraient leurs préoccupations, et leurs paupièresgonflées par le sommeil.

Parmi celles qui hantaient la malle-poste deDouvres était la maison Tellsone. M. Lorry, un bras dans lacourroie qui l’empêchait de tomber sur son voisin, et le retenait àsa place quand la voiture faisait un bond trop fort, se penchait enavant et balançait la tête, les yeux à demi fermés ; bientôtles lanternes, qui scintillaient obscurément à travers les vitresbrumeuses, le corps massif du voyageur qui était en face de lui, setransformèrent en maison de banque et firent un nombre prodigieuxd’affaires. Le tintement des harnais fut le cliquetis desécus ; et, en moins de cinq minutes il fut payé plus de bonset de lettres de change que Tellsone et Cie, malgré leurs immensesrelations, n’en payaient en un jour. Puis les caveaux de la Banque,remplis de valeurs et de secrets importants, s’ouvrirent devantM. Lorry, qui les parcourut, tenant d’une main une chandellefumeuse, de l’autre un paquet d’énormes clefs, et qui les trouvaprécisément dans le même état qu’à sa dernière inspection.

Mais, bien qu’il fût toujours chez Tellsone,et qu’il n’eût pas quitté la voiture, dont il sentait vaguement laprésence, comme on a le souvenir d’une plaie couverte d’opium, ilne cessa pendant toute la nuit d’être sous l’impression de cetteidée qu’il allait à Paris pour déterrer un mort et le sortir dutombeau.

Parmi cette multitude de faces livides quisurgissaient devant lui, quelle était celle du revenant qu’ilallait déterrer ?

Rien ne le lui indiquait. Tous ces visagesétaient celui d’un homme de quarante-cinq ans, et ne différaiententre eux que par les passions qu’ils exprimaient, et par l’aspectplus ou moins effrayant de leur masque décharné. L’orgueil, lemépris, la colère, le soupçon, l’entêtement, la stupidité, lafaiblesse et le désespoir passaient devant ses yeux tour à tour,ainsi qu’une variété de joues osseuses, de teints cadavéreux, demains amaigries, de squelettes desséchés. Mais au fond, c’étaittoujours la même figure, la même tête prématurément blanchie.

Pour la centième fois, notre voyageur adressaau spectre la question suivante :

« Combien y a-t-il que vous êtesenterré ?

– Bientôt dix-huit ans ! répondit lespectre, qui cent fois lui avait dit la même chose.

– N’aviez-vous pas renoncé à l’espérancede revoir le jour ?

– Depuis longtemps.

– Vous savez que vous êtes rappelé à lavie ?

– On m’en a prévenu.

– Êtes-vous content de revivre ?

– Je ne sais pas.

– Faut-il que je vous l’amène, ouviendrez-vous la chercher ? »

À cette question, les réponses étaientcontradictoires ; parfois le spectre murmurait d’une voixbrisée :

« Il faut attendre ; sa présence metuerait, si vous l’ameniez trop tôt. »

Parfois il disait avec amour et en fondant enlarmes :

« Conduisez-moi près d’elle. »

Ou bien il s’écriait d’un air égaré :

« Que voulez-vous dire ? je neconnais personne, et je ne vous comprends pas. »

Après ce dialogue imaginaire, M. Lorry,toujours en pensée, creusait, creusait, creusait, tantôt avec unebêche, tantôt avec une grosse clef, tantôt avec ses ongles, pourdélivre le malheureux qu’il devait rendre au jour. Le spectrefinissait par être tiré de sa fosse, la figure et les cheveuxremplis de terre sépulcrale, et retombait tout à coup, ne laissantqu’un peu de cendres à la place qu’il occupait.

Le gentleman se réveillait en sursaut, etbaissait la glace, afin de se replonger dans la réalité, en sentantla pluie et le brouillard lui mouiller le front et les joues.

Mais les yeux ouverts, regardant tour à tourle ciel brumeux, la lueur mouvante qui s’échappait des lanternes,la haie dont le chemin était bordé, M. Lorry voyait au dehorsles mêmes formes que celles dont il était assailli à l’intérieur.La maison Tellsone, les affaires du jour précédent, les caveaux dela Banque et leurs mystères, le billet qu’il avait reçu, la réponsequ’il avait faite à Jerry : tout cela était dans lebrouillard ; et du milieu de ces images, à la fois confuses etd’une incroyable réalité, s’élevait un spectre livide qu’ilinterrogeait de nouveau :

« Combien y a-t-il que vous êtesenterré ?

– Bientôt dix-huit ans.

– Êtes-vous satisfait derevivre ?

– Je ne sais pas. »

Et il creusait, creusait, creusait encore,jusqu’à ce qu’un voyageur, faisant un mouvement d’impatience, luidit sèchement de fermer la glace.

Il remettait son bras dans la courroie, sedemandait quels pouvaient être ses compagnons de voyage ; et,de conjecture en conjecture, il en arrivait à retrouver dans lesdeux masses endormies la maison de banque, le spectre aux yeuxcaves, et se reprenait à dire :

« Combien y a-t-il que vous êtesenterré ?

– Bientôt dix-huit ans.

– N’aviez-vous pas renoncé à l’espérancede revoir le jour ?

– Depuis longtemps. »

Ces derniers mots vibraient encore à sonoreille, aussi distinctement que les paroles les plus nettes qu’onlui eût jamais dites, lorsqu’il s’éveilla tout à coup et vits’enfuir les ombres de la nuit, que chassait la venue du jour.

Il mit la tête à la portière et dirigea sesregards vers le soleil levant. Un sillon, où le laboureur avaitlaissé la charrue, frappa ses yeux ; plus loin on voyait unjeune bois, dont les branches avaient conservé de nombreusesfeuilles d’un rouge vif et d’un jaune d’or. La terre était humideet froide ; mais le ciel était pur, et le soleil répandaitpartout sa lumière féconde et brillante.

« Dix-huit ans ! murmuraM. Lorry, en contemplant le soleil. Ô divin créateur dujour ! être enterré vivant pendant dix-huitannées ! »

Chapitre 4Préliminaires.

Lorsque, dans le courant de l’après-midi, lamalle-poste fut arrivée sans encombre au terme de son voyage, lepremier garçon de l’hôtel du Roi George ouvrit la portière de lavoiture, ainsi qu’il en avait l’habitude. Il le fit avec un certainrespect ; car, à cette époque, venir de Londres, en hiver, parle courrier, passait par une action aventureuse, et l’on félicitaitle voyageur assez courageux pour l’entreprendre.

De nos trois personnages, un seul restait àcomplimenter de son audace ; les deux autres étaient descendussur la route pour se rendre à leur destination respective.

L’intérieur de la malle, avec sa paille humideet fangeuse, sa mauvaise odeur et son obscurité, pouvait passerpour un chenil ; et celui qui l’occupait, se secouant aumilieu de sa litière, enveloppé d’un manteau à longs poils, couvertd’une casquette à oreilles ballantes, et crotté jusqu’à l’échine,offrait assez de ressemblance avec un chien de grande espèce.

« Garçon, demanda M. Lorry, n’ya-t-il pas un paquebot qui part demain pour Calais ?

– Oui, monsieur ; si le temps sesoutient et que le vent ne soit pas contraire, la marée serafavorable, et l’on en profitera vers deux heures de l’après-midi.Faut-il préparer le lit de monsieur ?

– Je ne me coucherai pas à présent ;mais donnez-moi une chambre, et faites venir un barbier.

– Monsieur déjeune, alors ? Fortbien. Par ici, monsieur ; conduisez monsieur à laConcorde ! Monsieur trouvera un bon feu. Accompagnez monsieuret tirez-lui ses bottes. Allez chercher le barbier, et faites-lemonter à la Concorde. »

Toujours donnée aux voyageurs qui arrivaientpar la malle-poste, et ceux-ci ne manquaient jamais d’êtreenveloppés jusqu’aux oreilles, la chambre dite de la Concordeprésentait cette particularité bizarre qu’on n’y voyait entrerqu’une seule espèce d’individus, et qu’il en sortait les types lesplus divers. Conséquemment, un autre garçon, deux porteurs,plusieurs filles et l’hôtesse allaient et venaient de l’office, dela cuisine, de la lingerie à la chambre en question, lorsqu’unpersonnage ayant la soixantaine, vêtu d’un habillement complet endrap marron, un peu usé, mais d’une propreté rigoureuse, d’uneexcellente coupe, et mis selon toutes les règles, sortit de laConcorde pour se rendre à la salle à manger.

Celle-ci était déserte. Une petite table,évidemment préparée pour l’homme vêtu de marron, se trouvait miseauprès de la cheminée. Le gentleman s’en approcha, s’assit au coindu feu et demeura dans une immobilité aussi complète que s’il avaitposé pour qu’on fît son portrait. C’était un homme méthodique etrangé, du moins il en avait l’air ; une main sur chaque genou,semblant prêter l’oreille au tic-tac sonore de la grosse montrequi, sous son gilet à basques, mesurait la fuite du temps, ilparaissait opposer son âge, et sa gravité, aux caprices et à lanature éphémère de la flamme.

Il avait la jambe bien faite, le pied mince etcambré, ce dont, je crois, il était fier, car ses bas de soiemarron, d’une fraîcheur irréprochable et d’une extrême finesse,étaient tirés avec soin et collaient sur la peau ; lessouliers ne montraient pas moins de recherche, et si les boucles enétaient simples, elles ne manquaient pas d’élégance. Son linge,bien qu’il ne fût pas d’une finesse en rapport avec la qualité desbas, était d’une blancheur aussi pure que celle de la crête desvagues. Il était coiffé d’une petite perruque blonde, frisée,luisante et juste à la tête, qui avait la prétention de représenterles cheveux, et qu’on aurait prise pour de la soie, ou pour duverre filé.

Sous cette jolie petite perruque, un visage,habituellement impassible, était néanmoins éclairé par des yeuxbrillants et humides, qui avaient dû coûter jadis bien de la peineà leur propriétaire pour acquérir le calme et la réserve exigés parTellsone. Les joues avaient la fraîcheur de la santé, et la figure,bien qu’elle portât des rides, ne laissait voir aucune traced’inquiétudes. Peut-être les vieux célibataires, employésconfidentiels de Tellsone et Cie, n’avaient-ils que les soucis desautres ; et il est possible que les anxiétés de seconde mainne soient pas de plus longue durée que les habits de hasard.

M. Lorry, pour compléter sa ressemblanceavec un homme qui fait faire son portrait et qui pose, ne tarda pasà s’endormir. Il se réveilla lorsqu’on apporta son déjeuner, et ditau garçon, en se tournant vers la table :

« Vous direz que l’on face tous lespréparatifs nécessaires pour recevoir une jeune femme qui arriveradans la soirée. Elle demandera M. Jarvis Lorry, ou peut-êtrel’agent de la maison Tellsone. Vous me préviendrez aussitôt.

– Oui, monsieur ; la banqueTellsone, de Londres ?

– Certes.

– Fort bien, monsieur ; nous avonssouvent l’honneur de traiter ces messieurs lorsqu’ils vont de Parisà Londres, et réciproquement ; on voyage beaucoup dans lamaison Tellsone.

– Oui ; nous avons en France uncomptoir tout aussi important que notre maison d’Angleterre.

– Monsieur voyage rarement. Il me sembleque je n’ai pas eu l’honneur de le voir aussi souvent que lesautres.

– En effet, mon dernier voyage en Franceremonte à quinze années.

– Vraiment ! monsieur. Je n’étaispas encore ici, et depuis cette époque l’hôtel a changé demains.

– Je le croirais volontiers.

– Mais je parie tout ce qu’on voudra,monsieur, que la maison Tellsone était déjà prospère, il y a aumoins, je ne dis pas quinze ans, mais cinquante.

– Vous pourriez tripler votre chiffre,mettre plus d’un siècle et demi, et ne pas approcher de lavérité.

– Ah bah ! »

Le garçon arrondit la bouche et les yeux, fitun pas en arrière, jeta sous le bras gauche la serviette qu’iltenait de la main droite, et se posant carrément, regarda levoyageur boire et manger, comme s’il avait été au sommet d’unbeffroi ou d’un observatoire.

Lorsque M. Lorry eut fini de déjeuner, ilalla faire un tour sur le rivage.

La petite ville de Douvres, tortueuse etrepliée sur elle-même, paraissait fuir la mer, et cacher sa têtedans la falaise, comme une autruche effrayée. La baie offrait auxyeux l’aspect d’un désert de vagues où les flots, livrés à leurscaprices, n’agissaient que pour détruire ; ils seprécipitaient vers la ville en rugissant, assaillaient la côte avecfureur, et dispersaient au hasard les débris qu’ils enlevaient auxrochers.

L’air qui circulait autour des maisons situéesprès du rivage avait une odeur de marée tellement forte, qu’onaurait pu supposer que les poissons malades venaient s’y baigner,comme en été les gens débiles vont se plonger dans la mer.

Le port de Douvres, où la pêche se faisaitalors sur une assez petite échelle, était vers le soir un lieu depromenade assez fréquenté, surtout à l’heure de la marée montante.On y voyait de petits négociants, ne faisant nulle part aucuneaffaire, réaliser parfois d’immenses fortunes, dont l’originedemeurait inexplicable ; et, chose digne de remarque, personnedans le voisinage ne pouvait souffrir les allumeurs deréverbères.

Quand, au déclin du jour, l’atmosphère, quipar intervalle avait permis d’entrevoir les côtes de France, sechargea de nouveau d’un épais brouillard, les pensées deM. Lorry parurent également s’assombrir ; et, lorsque lesoleil fut couché, notre voyageur, qui se retrouvait dans la grandesalle de l’hôtel, attendant son repas du soir, comme il y avaitattendu son déjeuner, se mit à creuser, creuser, creuser, enesprit, la masse de charbons ardents qu’il avait sous les yeux.

Après le dîner, une bouteille d’excellent vinde Bordeaux ayant produit son effet habituel, qui est de faireoublier les préoccupations du jour, M. Lorry avait suspenduson travail imaginaire, et se reposait dans une entière quiétude.Il y avait déjà longtemps qu’il savourait cette oisiveté pleine decharmes, et il finissait de se verser un dernier verre de vin avecautant de satisfaction qu’en éprouva jamais un homme au teintfleuri, et d’un certain âge, qui arrive au fond de la bouteille,lorsque le bruit d’une voiture résonna sur le pavé, et s’arrêtadevant la porte du Roi George.

« C’est elle ! » ditM. Jarvis Lorry, en posant son verre sans y avoir touché.

Cinq minutes après, le garçon vint annoncerque miss Manette arrivait de Londres, et qu’elle faisait demanderle gentleman de la maison Tellsone.

« Déjà ! » répondit celui-ci,qui hasarda quelques observations.

Mais la jeune miss avait dîné en route, ellene voulait rien prendre, et témoignait le plus vif désir de voirimmédiatement le représentant de Tellsone et Cie, si la chose étaitpossible.

M. Lorry ne pouvait que se résigner etobéir ; il vida son verre, ajusta sa petite perruque, etsuivit le garçon chez miss Manette.

Il entra dans une vaste pièce garnie d’unmobilier funèbre, recouvert de crin noir, et encombrée de tablesd’un aspect lugubre. Celle qui occupait le milieu de la chambre, etoù étaient posés deux flambeaux, avait été si souvent frottéed’huile, que les deux bougies, dont elle réfléchissait obscurémentla lumière, paraissaient brûler au fond d’un tombeau d’acajou, etdevoir être exhumées de la tombe, si l’on voulait en obtenir leplus léger service. Il était si difficile de rien reconnaître, aumilieu de cette vague obscurité, que M. Lorry, cherchant entâtonnant son chemin sur le tapis râpé, supposa que miss Manette setrouvait dans la chambre voisine.

Toutefois, quand il eut dépassé les deuxbougies, il aperçut auprès du feu, entre la table et la cheminée,une jeune fille de dix-sept ans, couverte d’un manteau de voyage,et tenant à la main le chapeau qu’elle venait d’ôter.

Comme il regardait cette jolie taille, petiteet mince, cette profusion de cheveux d’un blond doré, ces yeuxbleus qui l’interrogeaient avec ardeur, ce front pur, doué d’unefaculté singulière de se contracter vivement, et dont l’expressionactuelle participait à la fois de la surprise, de l’embarras, de lacrainte et de la curiosité, M. Lorry vit passer tout à coupl’image d’une enfant qu’il avait jadis tenue dans ses bras, deCalais à Douvres, par une froide journée où la grêle tombait avecforce et où la mer était orageuse.

L’image s’effaça comme un souffle qui auraiteffleuré la glace placée derrière la jeune fille ; un trumeauencadré d’une guirlande de petits cupidons noirs, plus ou moinsendommagés, qui présentaient des fruits à de noires divinités dusexe féminin.

M. Lorry fit à miss Manette un salut danstoutes ses règles.

« Veuillez vous asseoir, monsieur, ditune voix fraîche et douce avec un faible accent étranger.

– Je vous baise les mains, réponditM. Lorry, qui fit un second salut d’un air respectueux, etprit le siège qui lui était offert.

– Monsieur, reprit la jeune fille, j’aireçu hier, de la banque, une lettre où l’on m’apprend que desnouvelles… une découverte…

– Le mot importe peu à la chose,mademoiselle ; l’un et l’autre, d’ailleurs, peuvent égalementconvenir.

– C’est au sujet de la petite fortune quem’a laissée mon père… Pauvre père, je ne l’ai jamais connu ;il y a si longtemps qu’il est mort !… »

M. Lorry s’agita sur sa chaise, et lançaun regard troublé aux petits cupidons noirs qui entouraient laglace, comme s’il y avait eu dans les paniers de ceux-ci quelquechose qui pût lui venir en aide.

« D’après les termes de cette lettre, ilfaut me rendre à Paris, où je dois trouver un représentant de lamaison Tellsone, que ces messieurs ont été assez bons pour yenvoyer à mon sujet.

– C’est moi-même.

– Je m’en doutais, monsieur. »

Elle le salua profondément (les jeunes filles,à cette époque, faisaient la révérence), elle le salua,disons-nous, avec le désir de lui exprimer tout le respect dontelle était pénétrée pour son âge et ses lumières.

Le voyageur s’inclina pour la troisièmefois.

« J’ai répondu à ces messieurs, qui m’onttoujours témoigné tant de bonté, poursuivit miss Manette, que,puisqu’il était nécessaire que je me rendisse en France, jem’estimerais bien heureuse, moi qui suis orpheline et qui n’aipersonne qui puisse m’accompagner, s’il m’était permis de me placersous la protection de ce digne gentleman. Celui-ci avait déjàquitté Londres ; mais on lui a dépêché une estafette pour leprier de m’attendre ici.

– Je me trouvais déjà fort honoré de lamission qui m’avait été confiée, répliqua M. Lorry ; jeme trouve maintenant fort heureux d’avoir à la remplir.

– Merci mille fois, monsieur ; jevous suis bien reconnaissante… On me disait encore, dans cettelettre, que la personne en question me communiquerait les détailsde cette affaire, et que je devais m’attendre à ce qu’ils fussentde la nature la plus surprenante. Je me suis préparée du mieux quej’ai pu, à recevoir ces détails, et j’ai le plus vif désir de lesconnaître.

– Assurément ! dit M. Lorry,vous savez que je dois d’abord… »

Il ajusta de nouveau sa petite perruque, etdit, après un instant de silence :

« C’est une affaire très-difficile àentamer. »

Dans son trouble, et ne sachant comment ilentrerait en matière, le gentleman arrêta son regard sur la figurede miss Manette. Le front de la jeune fille avait cette expressioncaractéristique dont nous avons parlé plus haut, et qui, pour êtresingulière, n’en était pas moins charmante.

« Vous ne m’êtes pas complètementétranger, monsieur, dit miss Manette, en allongeant la main commepour saisir une ombre au passage.

– Croyez-vous ? » réponditM. Lorry avec un sourire, et les deux bras tendus verselle.

La ligne expressive qui se dessinait entre lessourcils, au-dessus d’un petit nez féminin d’une extrêmedélicatesse, devint encore plus profonde, et miss Manette, quijusqu’alors s’était tenue debout près de son fauteuil, s’assit d’unair rêveur.

Le vieillard la contempla en silence, etreprenant la parole dès qu’elle se tourna vers lui :

« Je crois, lui dit-il, ne pas pouvoirmieux faire, tant que nous serons dans votre patrie adoptive, quede vous parler comme si vous étiez Anglaise.

– Je vous serai obligée, monsieur.

– Je suis un homme d’affaires, missManette, et la mission que j’ai à remplir n’est elle-même qu’uneaffaire. Veuillez donc me considérer, je vous prie, comme unesimple machine parlante ; je ne suis vraiment pas autre chose.Ceci bien établi, je vais, si vous le permettez, vous raconterl’histoire de l’un des clients de notre maison.

– L’histoire de… » interrompit missManette.

M. Lorry fit semblant de se méprendre surle sens de cette interruption.

« Oui, reprit-il en toute hâte, de l’unde nos clients ; c’est ainsi, qu’en matière de banque, nousappelons les personnes avec qui nous sommes en relation. C’était unFrançais, un homme de science, un docteur en médecine fortdistingué…

– Natif de Beauvais ?

– Mon Dieu ! oui, comme monsieurvotre père, et jouissant, ainsi que le docteur Manette, d’unetrès-grande réputation à Paris, où il était venu s’établir. C’estdans cette dernière ville, que j’ai eu l’honneur de leconnaître ; nos relations étaient de simples relationsd’affaires, mais confidentielles. Je me trouvais alors attaché ànotre maison de Paris…

– Puis-je vous demander à quelle époque,monsieur ?

– Il y a vingt ans, miss Manette. Cedocteur était marié ; il avait épousé une Anglaise, et j’étaischargé de ses affaires et de sa procuration. Toute sa fortuneétait, comme celle de beaucoup de Français, dans les mains deTellsone et Cie, d’où il résulte que j’ai été son fondé de pouvoir,comme celui de beaucoup d’autres clients. De simples relationsd’affaires, miss, où le sentiment n’avait rien à démêler. J’aipassé de l’une à l’autre, dans tout le cours de ma vie, comme je lefais à l’égard des personnes qui viennent toucher le montant d’unelettre de change, ou déposer des fonds. (Je n’ai aucun sentiment,je ne suis qu’une vraie machine.) Ce docteur…

– Mais c’est l’histoire de monpère ! s’écria miss Manette en se levant ; et je crois merappeler, monsieur, qu’à la mort de ma mère, c’est vous qui m’avezconduite à Londres, j’en ai la presque certitude. »

M. Lorry s’empara de la main tremblantequi s’avançait vers la sienne, et, l’ayant portée à ses lèvres avecune grâce cérémonieuse, il fit rasseoir la jeune fille, posa lamain gauche sur le fauteuil de cette dernière, et se servit de samain droite pour se frotter le menton, ajuster sa petite perruque,ou pour appuyer ses paroles du mouvement de son index.

« Vous avez raison, c’était moi, dit-ilen regardant miss Manette, qui levait les yeux vers lui, vous voyezcombien j’étais dans le vrai lorsque j’affirmais tout à l’heure queje n’ai pas le moindre sentiment, et que les seules relations queje garde avec mes semblables ne sont que des rapportsd’affaires ; sans cela je vous aurais revue depuis cetteépoque. Depuis lors, vous avez bien été pupille de la maisonTellsone ; mais j’étais chargé d’une autre ligne d’opérations.Des sentiments ! je n’ai pas le temps, pas la chance d’enavoir : je passe toute ma vie à défricher des broussaillespécuniaires. »

Après avoir ainsi caractérisé l’emploi de sesjours, M. Lorry porta les deux mains à sa tête pour aplatir lapetite perruque, chose complètement inutile, et reprit l’attitudequ’il avait auparavant.

« Ainsi que vous l’avez remarqué, miss,poursuivit-il, cette histoire est celle de monsieur votre père.Supposez maintenant que le docteur ne soit pas mort à l’époque…calmez-vous, je vous en prie ! Comme vous voilàtremblante !… »

Elle avait saisi le poignet de M. Lorry,et s’y cramponnait d’une façon convulsive.

« Voyons, dit le gentleman d’une voixdouce, en retirant sa main gauche du fauteuil pour la poser sur lesdoigts suppliants qui le serraient avec force, voyons, chère miss,un peu de calme, nous parlons d’affaires. Je vous disaisdonc… »

Il s’arrêta déconcerté par le regard de lajeune fille.

« Supposons, comme je le disais tout àl’heure, reprit-il en faisant un effort sur lui-même, supposons queM. Manette, au lieu de mourir, ait seulement disparu ;qu’il ait été impossible de le retrouver, bien qu’on ait eu quelquesoupçon de l’affreux endroit où il pouvait être captif ;supposons qu’il ait eu pour ennemi l’un de ces hommes qui, del’autre côté du détroit, jouissent d’un privilège, dont les plustéméraires ne parlent qu’à voix basse, tel que celui de remplirquelque blanc seing, en vertu duquel un malheureux est jeté enprison, où il s’éteint dans le désespoir et l’oubli ;supposons que la femme de ce malheureux ait vainement supplié leroi et la reine, les ministres, la magistrature et le clergé, delui permettre d’avoir des nouvelles de son mari, l’histoire demonsieur votre père serait exactement celle du docteur deBeauvais.

– Je vous en supplie, monsieur,continuez.

– Certainement, je vais tout dire. Vousaurez la force de l’entendre ?

– Je veux tout supporter, si ce n’estl’incertitude.

– À merveille ! Vous avez plus desang-froid, vous vous possédez mieux. (L’accent de M. Lorrydémentait ses paroles). Une simple affaire ! ne le considérezpas autrement ; une affaire qu’il faut terminer. Jecontinue : si la femme du docteur en avait conçu tant dechagrin avant la naissance…

– De sa fille, monsieur.

– Précisément. Il s’agit d’une simpleaffaire, miss, ne vous désolez pas. Si la femme du docteur, voulantépargner à sa fille les angoisses que lui faisaient subir lestortures du captif, avait dit à l’enfant, dès qu’elle put lacomprendre, que son père était mort !… Au nom du ciel pourquoivous mettre à genoux.

– Pour que vous me disiez lavérité ; je vous en prie, monsieur, vous êtes sibon !

– Une simple affaire, miss, vous meconfondez ; comment pourrai-je traiter la chose, si vous metroublez ainsi ? Il faut conserver notre sang-froid. Si vousétiez assez bonne pour me dire quel est le total de neuf pence,multiplié par neuf ; ou combien trente guinées contiennent deshillings, je serais beaucoup plus à mon aise, plus rassuré à votreégard. »

Miss Manette, sans répondre directement àcette question, reprit assez d’empire sur elle-même pour calmer àson tour M. Lorry.

« C’est très-bien, reprit l’homme debanque, très-bien, chère demoiselle ; du courage ! c’estune affaire sérieuse. Madame votre mère prit donc la résolution devous cacher l’emprisonnement du docteur ; et, lorsqu’ellemourut de chagrin, sans avoir pu obtenir les moindres nouvelles deson mari, elle vous laissa un avenir calme et paisible qui vouspermit de croître en beauté, sans que votre jeunesse fût assombriepar l’inquiétude dévorante qui lui avait brisé le cœur. »

En disant ces mots, il abaissa un regard émusur les cheveux ondoyants de miss Manette, qu’il se représentaitblanchis avant l’âge par une douleur sans espoir.

« Le docteur et sa femme, poursuivit-il,n’avaient qu’une fortune médiocre, et vous possédez aujourd’huitout ce qui leur a jamais appartenu. Nous n’avons rien découvert àcet égard ; il ne s’agit nullement pour vous ni d’une somme nid’une propriété quelconque… »

Il sentit les doigts de la jeune fille luiserrer plus fortement le poignet, et s’arrêter court. Les lignesexpressives du front de miss Manette, qui avaient si vivementfrappé M. Lorry, témoignaient d’une souffrance et d’unehorreur profondes.

« On l’a retrouvé, balbutia le dignehomme ; il vit encore. Il est bien changé, bien vieilli ;ce n’est plus qu’une ombre ; mais enfin il est vivant. Unancien serviteur qui habite Paris lui a donné asile, et c’est à cepropos que nous nous rendons en France, moi pour établir sonidentité, s’il est possible de le reconnaître, et vous, chèredemoiselle, pour le rappeler à la vie, et l’entourer de soins etd’amour. »

Un frisson parcourut tous les membres de lajeune fille.

« Ce n’est pas lui que je vais trouver,dit-elle à demi-voix, c’est un spectre.

– Allons, chère miss, interrompitM. Lorry, en frappant sur les mains de sa compagne ; voussavez tout maintenant, vous n’avez rien à craindre. Nous partonspour la France, où nous attend monsieur votre père ; le tempsest beau ; la marée favorable ; notre voyage ne sera nilong ni difficile.

– J’étais libre, j’étais heureuse,continua miss Manette parlant toujours comme en rêve ; et sonombre ne m’est jamais apparue pour me reprocher ma joie !

– Encore une chose, reprit M. Lorry,qui appuya sur ses paroles, dans l’espérance d’attirer l’attentionde la jeune fille ; le docteur ne porte plus son nom. Il estinutile de se demander pourquoi ; inutile de rechercher si onl’avait oublié dans son cachot, ou si la détention qu’il devaitsubir avait une longueur déterminée. La moindre enquête à son égardserait non-seulement une chose vaine, mais elle pourrait êtredangereuse ; il est beaucoup plus sage de n’en dire mot àpersonne, et de revenir immédiatement à Londres avec l’ancienprisonnier. Moi-même, qui suis couvert par ma double qualitéd’Anglais et d’agent d’une maison fort importante pour le crédit dela France, je crois devoir éviter de faire allusion à cetteaffaire. Je n’ai pas un seul écrit où le fait soit mentionné ;mes lettres de créance, les papiers qui doivent m’ouvrir certainesportes, les paroles que je dois répondre, tout est compris dans cesimple mot : Ressuscité ! Mais elle ne m’entendpas ! Qu’est-ce que c’est, miss Manette ?… »

Complètement immobile, ne s’étant pas mêmerenversée dans son fauteuil, les yeux ouverts et la terreur sur lefront, la jeune fille avait perdu connaissance. Elle serraittoujours avec tant de force le bras du gentleman, que celui-ci,n’osant pas s’arracher à son étreinte, de peur de la blesser,appela du secours, sans bouger de place.

Une femme tout effarée, dont M. Lorry,malgré son émotion, remarqua les cheveux rouges, la figure colorée,la robe étroite, la coiffure ébouriffée, couronnée d’un chapeauressemblant à un boisseau, accourut dans la chambre, arrachaprestement le représentant de Tellsone aux doigts crispés de lajeune fille, et l’envoya, d’un revers de main, tomber contre lemur.

« Elle était faite pour être un homme,pensa M. Lorry en touchant la muraille.

– Que faites-vous là, vous autres ?mugit cette virago en s’adressant aux gens de l’hôtel. Pourquoin’allez-vous pas chercher du vinaigre au lieu de me regarder commeune bête curieuse ? Je ne suis pas quelque chose de si beau àvoir. Vite, un flacon, des sels, de l’eau froide ! »

Tandis que chacun s’enfuyait à la recherche deces réconfortants, la femme au chapeau bizarre étendait missManette sur le canapé, et la soignait avec autant de douceur qued’adresse.

« Ma toute belle ! mafauvette ! murmurait cette femme, d’une voix émue, endéployant avec orgueil la chevelure de la jeune fille. Et vous,l’homme en brun ! s’écria-t-elle en se retournant versM. Lorry, ne pouviez-vous pas lui faire part de vos nouvellessans la mettre dans cet état-là ? Voyez-vous sa pâleur, sesmains froides, ses yeux morts ! Est-ce le fait d’un banquier,je vous le demande ? »

Excessivement embarrassé de répondre à cettequestion, M. Lorry détourna les yeux d’un air humble etcontrit, pendant que la forte femme, ayant chassé de nouveau lesgens de l’hôtel par un : « Vous allez voir ! »qui les menaçait d’une correction quelconque, ramenait peu à peu lajeune fille à elle-même, et arrivait, par ses caresses, à lui faireposer la tête sur sa vigoureuse épaule.

« J’espère qu’elle est remise tout àfait, murmura M. Lorry.

– Ce n’est pas de votre faute, l’homme enbrun, si la chose n’est pas plus grave. Pauvre joliemignonne !

– Accompagnez-vous miss Manette àParis ? demanda le gentleman après un nouveau silence.

– Ah vraiment ! riposta la fortefemme, si j’étais destinée à traverser la mer, croyez-vous que leProvidence m’eût fait naître dans une île ? »

Cette seconde question n’étant pas moinsembarrassante que la première, M. Lorry se retira dans sachambre afin d’y réfléchir.

Chapitre 5La boutique du marchand de vin.

Une énorme pièce de vin s’était brisée dans larue ; c’était en déchargeant la voiture que l’accident étaitarrivé : la barrique avait roulé jusqu’à terre, les cercless’étaient rompus, et les débris du tonneau gisaient sur le pavé, auseuil de la porte d’une boutique de marchand de vin.

Tous les gens du voisinage avaient suspenduleur travail ou leur oisiveté, pour accourir sur le théâtre del’accident, et pour boire le vin qui s’y trouvait répandu.

Les pavés inégaux, faisant saillie dans toutesles directions, comme si, en les jetant au hasard, on n’avait eud’autre but que d’estropier les passants, avaient retenu la liqueurdivisée par petites flaques. Chacune de ces flaques était entouréed’un groupe d’individus, plus ou moins nombreux, qui sebousculaient à l’envi. Quelques hommes agenouillés, faisant uneécuelle de leurs deux mains, puisaient le précieux liquide ets’empressaient de le boire, ou le défendait contre les femmes qui,penchées sur leurs épaules, essayaient de humer la liqueur avantqu’elle eût filé entre leurs doigts.

D’autres individus, hommes et femmes,plongeaient dans les flaques vineuses de petits gobelets de terreébréchés, ou les mouchoirs qui leur servaient de marmottes, et lesmères en exprimaient ensuite le contenu dans la bouche des enfants.Ceux-ci faisaient en toute hâte de petites chaussées de boue afinde retenir le vin qui fuyait entre les pierres, ou, dirigés par desspectateurs placés aux fenêtres, couraient dans tous les sens pourarrêter les rigoles qui se formaient dans de nouvelles directions.Un certain nombre s’était emparé des éclats du tonneau, couverts delie et de fange, et les suçaient, les mâchaient avec délices.

Bientôt la portion du pavé qui s’étendaitdevant le cabaret fut, non-seulement à sec, mais la boue en avaitété si bien ramassée, qu’on l’aurait attribué au passage d’unbalayeur soigneux, si quelqu’un, parmi les habitants du quartier,avait pu croire à la présence de ce fonctionnaire, inconnu dans lefaubourg.

Un bruit perçant d’éclats de rire et de voixjoyeuses, voix d’hommes, de femmes et d’enfants, retentissait dansla rue où cette buvette avait lieu. Un peu de rudesse et beaucoupd’enjouement caractérisaient le plaisir de cette foule ; unesprit de sociabilité particulière se faisait remarquer dans tousles groupes, ainsi qu’un entraînement visible de chacun à serapprocher des autres, qui, chez les moins malheureux, ou chez lesplus réjouis, se traduisait par des embrassements folâtres, destoasts, des poignées de main et des rondes animées.

Lorsque le vin eut entièrement disparu,laissant entre les pavés les mille rigoles qu’y avaient tracées lesbuveurs, ces démonstrations cessèrent tout à coup, ainsi qu’ellesavaient commencé ; le scieur de bois, dont la scie étaitplantée dans une bûche, alla se remettre à la besogne ; lafemme, qui avait laissé sur le pas de sa porte le gueuxrempli de cendres chaudes où elle essayait de réchauffer ses pieds,ses mains et son enfant amaigri, se dirigea vers sa demeure.

Les ouvriers aux bras nus, aux cheveux emmêléset poudreux, à la face cadavéreuse, qui, du fond des caves, étaientapparus à la clarté de ce jour d’hiver, redescendirent à leursateliers respectifs, et une sombre tristesse plana de nouveau surces lieux où elle sembla moins déplacée que le soleil et lajoie.

C’était du vin rouge qui avait coulé danscette rue obscure du faubourg Saint-Antoine, et qui avait taché lespavés, taché ces mains, ces visages, ces pieds nus. Le scieur debois laissait des marques rouges sur les bûches qu’il prenait. Lafemme, qui allaitait son enfant, portait au front des taches rougesque lui avaient faites le haillon replacé autour de sa tête. Ceuxqui avaient mâché les douelles rougies de la barrique avaientautour de la bouche les traces qu’on voit aux lèvres des tigres, etl’un de ces hommes d’humeur plaisante, la tête sortie presque enentier d’un sale bonnet de coton flottant sur son épaule, trempason doigt dans la bourbe vineuse, et griffonna sur la muraille lemot : SANG.

Un jour devait venir où le sang coulerait surle pavé des rues, et laisserait des taches rouges au front et auxmains de la plupart de ceux qui se trouvaient là.

Depuis que le nuage, écarté un instant par unrayon furtif, assombrissait de nouveau la physionomie deSaint-Antoine, d’épaisses ténèbres enveloppaient tout le faubourg.Le froid, la crasse, l’ignorance, la maladie et la misère formaientle cortège du bienheureux patron : de puissants seigneurs,surtout la faim, qui les domine tous.

Des individus, sans cesse broyés entre desmeules inexorables, frissonnaient dans tous les coins, entraientdans les maisons, débouchaient des allées, regardaient aux portes,aux fenêtres, grelottaient dans chaque guenille agitée par le vent.La meule impitoyable, qui les broyait de la sorte, n’est pas celledu moulin fabuleux qui transforme les vieillards en jeunes gens,mais bien les jeunes gens en vieillards. L’enfance, elle-même,avait la figure vieille, la voix creuse ; et dans les ridesprécoces de son visage, ainsi qu’au masque sillonné de ses pères,la faim avait gravé sa signature.

On la retrouvait partout : dans leshaillons étendus sur les cordes et flottant aux perches quisortaient de chaque fenêtre ; dans la paille, les chiffons,les menus copeaux qui, à l’intérieur, garnissaient les paillasses.La faim répétait son nom dans chaque fragment de bûchette quedébitait le scieur de bois ; elle regardait les passants duhaut des cheminées froides et vides, et surgissait de la ruefangeuse, dont les ordures ne renfermaient pas un seul débris d’unseul objet qui se mange.

La faim se montrait sur les tablettes duboulanger, sur chaque mauvais pain de sa fournée peuabondante ; elle se voyait dans le fromage et les saucisses dechien mort que vendait le charcutier. On entendait bruire ses osdécharnés parmi les marrons qui étaient secoués sur le feu, et dansles quelques gouttes d’huile, mises à regret au fond de la poêle,où crépitaient de menues tranches de pommes de terre.

La faim était logée dans tous les replis decette rue tortueuse, encombrée d’immondices, où aboutissaientd’autres rues, également tortueuses, sales et puantes, peuplées debonnets de coton, et de guenilles sentant la crasse, et où chaqueobjet visible, pâle, maladif ou sordide, paraissait un présage demalheur.

On entrevoyait dans ces physionomies d’animaltraqué sans repos ni trêve, que la bête fauve pourrait bien un jourfaire volte-face et répondre aux abois. Parmi ces spectres abattus,qui fuyaient d’un air craintif, il se trouvait des yeux remplisd’éclairs, des lèvres serrées, pâlies par la rage, et des frontscontractés, où les rides tordues et noueuses ressemblaient à descordes, au souvenir de la potence qu’ils pouvaient subir etpeut-être infliger.

On retrouvait l’image de la faim dans lesenseignes des boutiques, dans les maigres lambeaux de viande peintsau-dessus de la porte du boucher, dans l’ombre du pain sec et noirqui indiquait la boulangerie, dans les buveurs qui, barbouillés surla porte du cabaret, grimaçaient au-dessus de leurs verres de petitvin frelaté, et qui, l’œil en feu, se penchaient l’un vers l’autrepour se faire de mutuelles confidences.

Tout ce qui s’offrait à la vue était chétif etpauvre, excepté les outils et les armes ; le tranchant descouteaux et des haches était brillant et affilé, les marteaux duforgeron étaient lourds, et les fusils nombreux dans la boutique del’armurier.

La voie publique n’avait pas de trottoirs, etla pavé boiteux, avec ses flaques de boue et d’eau fangeuse,arrivait jusqu’aux murailles. Par contre, le ruisseau coulait aumilieu de la rue, quand toutefois il venait à couler, ce quin’arrivait qu’après une forte averse ; et prenant alors desallures excentriques, il inondait les rez-de-chaussée et lescaves.

Au-dessus du ruisseau, en travers de la rue,pendaient, de loin en loin, de grossières lanternes, attachées àune corde ; et le soir, quand l’allumeur les avait descendues,éclairées et remontées, un certain nombre de lumignons fumeux sebalançaient au-dessus de vous d’une façon maladive, comme s’ilsavaient été sur les flots. Ils s’agitaient, il est vrai, au-dessusd’une mer orageuse, et le navire et l’équipage étaient menacés parla tempête. Un jour devait venir où les épouvantails décharnés quipeuplaient cette région auraient, dans leur oisiveté et leur faim,regardé si longtemps l’allumeur de réverbères, qu’ils songeraient àse servir de ses poulies et de ses cordes pour hisser des hommes àcôté de ses lanternes, afin d’éclairer d’une lueur plus vive lesténèbres de leur affreuse condition. Mais ce jour était loinencore ; et les vents qui passaient sur la France secouaienten vain les guenilles, de ces épouvantails : les oiseaux, à lavoix douce et au riche plumage, n’y voyaient aucunavertissement.

La boutique du marchand de vin, au seuil delaquelle s’était brisée la barrique, faisait le coin de la rue, etparaissait moins pauvre que la plupart de ses voisines. Sur le pasde la porte se tenait le cabaretier qui, vêtu d’une culotte verteet d’un gilet jaune, avait regardé la foule se disputer le vinrépandu.

« Cela m’est égal, dit-il en haussant lesépaules, quand la dernière goutte fut essuyée. Qui casse les verresles paye ; ceux qui ont été cause de l’accident me donnerontune autre pièce. Eh ! Gaspard ! s’écria-t-il ens’adressant à l’homme qui écrivait le mot SANG sur la muraille,qu’est-ce que tu fais donc là ? »

Gaspard montra du doigt le mot qu’il venait detracer, et mit dans son geste une expression significative, ainsiqu’il arrive souvent aux gens du peuple ; mais il manqua sonbut, et produisit un effet contraire à celui qu’il attendait, commeil arrive souvent encore aux personnes de sa classe.

« Est-ce que tu as perdu la tête ?lui demanda le marchand de vin, qui traversa la rue, prit unepoignée de boue, et effaça la plaisanterie de Gaspard. À quoi bonl’écrire en public, je te le demande ? Est-ce qu’il n’y a pasd’autres endroits où l’on puisse graver de pareilsmots ? »

En terminant cette phrase, le marchand de vin,peut-être sans y penser, peut-être avec intention, posa la maingauche sur le cœur de l’artisan. Celui-ci pressa la main ducabaretier, fit un saut prodigieux, retomba dans une attitudefantastique, en rattrapant son soulier rougi, qu’il avait jeté enl’air, et s’arrêta ferme sur la pointe du pied. Plaisant railleur,qui paraissait tout disposé à mettre ses railleries enpratique.

« Rechausse-toi, dit l’autre, appelle duvin ce qui est du vin, et que tout cela soit fini. »

Le cabaretier essuya sa main boueuse surl’épaule de Gaspard avec autant de sang-froid que s’il l’avaitsalie à cette intention ; retraversa la rue et rentra dans saboutique. Il pouvait avoir trente et quelques années ; sonencolure était celle d’un taureau, il avait l’air martial, et sansdoute beaucoup de chaleur naturelle ; car, bien que le froidfût assez vif, il portait sa veste sur son épaule ; sesmanches de chemise étaient relevées, ses bras nus jusqu’au coude,et pour toute coiffure il n’avait que ses cheveux noirs et crépus,coupés autour de la tête. Sa peau était brune, ses yeux étaientgrands, pleins de franchise et largement écartés. En somme, ilparaissait un garçon de belle humeur, mais sa colère devait êtreimplacable. Évidemment c’était un homme résolu, qu’il ne fallaitpas rencontrer sur un chemin étroit, bordé d’un précipice, car rienau monde ne devait le déranger de sa route.

Mme Defarge, son épouse, étaitassise au comptoir lorsqu’il rentra dans la boutique. C’était unefemme vigoureusement taillée, à peu près du même âge que son mari,et dont le regard vigilant ne paraissait rien voir de ce qui sepassait autour d’elle. Une grande et belle main, chargée de baguespesantes, un visage impassible, des traits fortement accusés, unsang-froid imperturbable la caractérisaient tout d’abord, etquelque chose en elle vous faisait prédire qu’elle se trompaitrarement à son préjudice, dans les comptes dont elle étaitchargée.

Très-sensible au froid,Mme Defarge était enveloppée de fourrures et avaitautour de la tête un fichu de couleur éclatante qui, néanmoins,laissait à découvert d’énormes boucles d’oreille. Elle avait prèsd’elle son tricot, et venait de le poser pour se curer les dents.Le coude droit soutenu par la main gauche, la cabaretière ne fitpas un geste, ne détourna pas même les yeux lorsqu’entra sonmari ; mais elle toussa légèrement, sans changer d’attitude.Ce léger accès de toux, joint à un mouvement imperceptible dessourcils noirs et bien marqués de la dame, suggéra au mari l’idéede chercher dans la boutique, si pendant son absence il n’était pasentré de nouveaux buveurs. Il promena son regard autour de lasalle, et l’arrêta sur un homme d’un certain âge, et sur une jeunefille qui étaient assis dans un coin.

Deux individus jouaient aux cartes, deuxautres finissaient une partie de dominos ; trois grandsgaillards étaient debout près du comptoir, où ils faisaient durerle plus possible un tout petit verre de vin. M. Defarge, aumoment où il passa derrière eux, observa que le monsieur d’uncertain âge adressait à sa compagne un regard qui signifiait :« Voilà notre homme ! »

« Eh ! que diable venez-vous fairedans cette galère ? » se demanda M. Defarge.

Il ne sembla pas néanmoins faire attention auxdeux étrangers, et se mit à causer avec les trois camarades qui setenaient près du comptoir.

« Jacques, lui demanda l’un des troisbuveurs, est-ce qu’ils ont tout ramassé ?

– Jusqu’à la dernière goutte,Jacques. »

Après cet échange de noms de baptême,Mme Defarge, qui continuait à faire usage de soncure-dents, toussa de nouveau et releva les sourcils.

« Il est si rare que ces pauvres diablesconnaissent le goût du vin ! reprit le second buveur, ens’adressant au cabaretier ; la plupart d’entre eux n’ontjamais, leur vie durant, que celui du pain noir, et celui de lamort à la fin de leurs jours.

– Très-vrai, Jacques, répondit encoreM. Defarge. »

Après ce second échange de noms de baptême, lafemme du marchand de vin, se servant toujours de son cure-dentsavec le même sang-froid, toussa et releva les sourcils.

« C’est une rude existence que la vie dupauvre monde, Jacques !

– Il n’en connaît que l’amertume, dit letroisième buveur, en posant son verre sur le comptoir et en faisantclaquer ses lèvres.

– Tu as raison, Jacques, » répondittoujours le cabaretier.

Au moment où avait lieu ce troisième échangede noms de baptême, Mme Defarge mit son cure-dentsde côté, releva les sourcils et s’agita légèrement sur sachaise.

« C’est vrai. Chut ! murmura lemari, c’est ma femme, messieurs. »

Les trois buveurs ôtèrent leurs chapeaux etsaluèrent Mme Defarge. Elle répondit à leurshommages en inclinant la tête, et en leur adressant un regardrapide ; puis elle jeta les yeux comme par hasard autour de laboutique, reprit son tricot, avec le plus grand calme, et parutdonner à son ouvrage toute l’attention dont elle étaitsusceptible.

« Je vous souhaite le bonjour, messieurs,dit le mari aux trois Jacques, sans quitter sa femme du regard. Lachambre garnie que vous désirez voir, et dont vous me parliez toutà l’heure, au moment où je suis allé dans la rue, est au sixième,l’escalier à gauche, au fond de la petite cour, par ici ; maisje me rappelle que l’un de vous l’a déjà visitée, il pourra vousmontrer le chemin. Au revoir, messieurs. »

Les trois camarades payèrent, et sortirent dela boutique.

M. Defarge, appuyé sur le comptoir,paraissait étudier l’ouvrage de sa femme, qui tricotait toujours,lorsque le monsieur d’un certain âge s’étant avancé, lui demandas’il pouvait lui dire un mot.

« Très-certainement, monsieur, » etle marchand de vin se dirigea vers la porte, avec soninterlocuteur.

La conversation fut brève ; à la premièreparole le cabaretier fit un mouvement de surprise, et manifesta leplus vif intérêt ; la seconde phrase était à peine achevée,que d’un signe il engagea l’inconnu à le suivre, ainsi que la jeunefille qui l’avait accompagné, et tous les trois s’éloignèrent.

Quant à Mme Defarge, le frontcalme, les yeux baissés, elle tricotait rapidement, et ne vit riende ce qui se passait au seuil de la boutique.

M. Lorry et miss Manette furent conduitspar le marchand de vin à l’escalier que venaient de prendre lestrois Jacques. Il fallait, pour y arriver, traverser une petitecour humide et puante, commune à plusieurs maisons habitées par unnombre considérable de locataires. Dès qu’il eut pénétré sous lavoûte obscure où débouchait l’escalier, M. Defarges’agenouilla devant la fille de son ancien maître, et lui baisa lamain. Une transformation complète s’était opérée chez lecabaretier : ce n’était plus le bon vivant, à la figureouverte et riante, mais un homme grave, discret et menaçant.

« Ne vous pressez pas, c’est un peu haut,et l’escalier est très-roide, dit-il d’une voix sombre, ens’adressant à M. Lorry.

– Il est seul ? murmura legentleman.

– Bonté divine ! Qui donc seraitauprès de lui ? répliqua le marchand de vin, également à voixbasse.

– Il est toujours seul ?

– Toujours !

– Est-il bien changé ?

– S’il est changé ! »

Le marchand de vin s’arrêta pour frapper lamuraille, et proféra entre les dents une imprécation effroyable.Nulle réponse ne pouvait être plus significative, et M. Lorrys’attrista de plus en plus à mesure qu’ils avançaient.

L’escalier d’une maison de pareil ordre, avecses accessoires, est encore actuellement, dans les anciensquartiers de Paris, une chose assez révoltante ; mais, à cetteépoque, il était difficile, à quiconque n’y était pas habitué, d’ensupporter la vue et l’odeur. Chaque appartement, ou plutôt chaquepièce de cette ruche à six étages, déposait ses ordures sur lecarré, et jetait le reste par la fenêtre. Cette masse de débris endécomposition aurait été plus que suffisante pour vicier l’air leplus vif, alors même que la misère n’y aurait pas ajouté seseffluves ; et ces deux sources combinées l’empêchaient d’êtrerespirable.

C’est au milieu de cette atmosphèreempoisonnée que se dressait la voie sombre et fangeuse, suivie parle marchand de vin et ses deux compagnons. M. Lorry s’étaitreposé trois fois, par besoin personnel et par pitié pour missManette, dont l’agitation devenait de plus en plus vive. Chacune deces pauses avaient eu lieu près d’un jour de souffrance, dont lesbarreaux laissaient échapper la partie la moins corrompue del’atmosphère, tandis que les miasmes empestés rampaient àl’intérieur, où ils s’accumulaient sans cesse. À travers cettegrille, couverte de sanie dégoûtante, on avait l’avant-goût, plutôtque la vue, d’une massa confuse de maisons voisines ; et, àl’exception du sommet des tours de Notre-Dame, on n’apercevait rienqui rappelât une vie saine ou des aspirations honnêtes.

Nos amis gagnèrent enfin la dernière marche del’escalier, où ils se reposèrent une quatrième fois. Un secondescalier, encore plus roide et plus étroit, à vrai dire uneéchelle, conduisait au grenier.

Le marchand de vin, toujours un peu en avant,et toujours du côté de M. Lorry, comme s’il avait redouté lesquestions de la jeune fille, s’arrêta, fouilla dans la poche de laveste qu’il portait sur son épaule, et en tira une clef.

« Est-ce qu’il est enfermé ? demandaM. Lorry avec surprise.

– Comme vous dites, répliquaM. Defarge.

– Vous croyez que c’estnécessaire ?

– Indispensable.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il a vécu trop longtemps sousles verrous, et qu’il aurait peur, qu’il se tuerait, ferait je nesais quelle extravagance, s’il trouvait la porte ouverte.

– Est-il possible ! s’écriaM. Lorry.

– Certes, répondit le cabaretier avecamertume. L’heureux monde que celui où pareille chose estnon-seulement possible, mais où, comme tant d’autres faits qui luisont analogues, elle se passe chaque jour à la face du ciel !Mais continuons. »

Ce dialogue avait eu lieu à voix basse, et lajeune fille n’en avait rien entendu ; toutefois son émotionétait si vive, sa terreur si profonde, que M. Lorry crutdevoir lui adresser quelques mots.

« Chère miss, du courage ! luidit-il ; une affaire importante… le plus cruel est de franchirla porte, et puis tout sera fini. Pensez aux consolations, aubonheur que vous lui apportez. Chère enfant, laissez-vous soutenirpar cet excellent Defarge. Très-bien, mon cher ami ; allons,enfant, du courage, c’est une affaire… une affaire… »

L’échelle était courte ; ils arrivèrentbientôt à son extrémité. L’espèce de corridor où ils débouchèrentfaisait un brusque détour, et ils se virent en face de trois hommesqui, rapprochés les uns des autres, avaient les yeux collés à unefente de la muraille, et regardaient avec une extrême attention.Ces hommes se retournèrent en entendant marcher auprès d’eux, etM. Lorry reconnut les trois buveurs qui un instant auparavantétaient à côté de Mme Defarge.

« Votre visite m’a tellement surpris queje les avais oubliés, dit le marchand de vin. Laissez-nous,camarades, nous avons affaire ici. »

Les trois hommes s’éloignèrent et disparurenten silence. Dès qu’ils furent passés, le cabaretier se dirigea versla seule porte qu’on aperçut dans le corridor.

« Faites-vous de M. Manette un objetde curiosité ? lui demanda tout bas M. Lorry, avec unecertaine irritation.

– Je le montre seulement à quelquesélus.

– Croyez-vous que ce soit bien ?

– Je le pense.

– Quels sont les gens à qui vous lemontrez ainsi ?

– Des gens de cœur, des hommes quiportent mon nom (je m’appelle Jacques), et pour qui ce spectacleest salutaire. Vous êtes Anglais, vous, c’est autrechose. »

M. Defarge se baissa, mit un œil à lacrevasse de la muraille ; puis s’étant redressé, frappa deuxou trois coups à la porte, sans autre intention que de faire unbruit quelconque ; c’est pour le même motif qu’il fit grincerla clef dans la serrure.

La porte s’ouvrit avec lenteur, le cabaretieravança la tête, il proféra certaines paroles auxquelles réponditune voix faible ; et se retournant du côté de M. Lorry etde miss Manette, il leur fit signe de venir. M. Lorry sentitchanceler la jeune fille, et la soutint dans ses bras au moment oùelle allait tomber.

« Du courage, enfant !balbutia-t-il, le front trempé d’une moiteur qui n’avait rien decommun avec les affaires, du courage ! vous voyez bien qu’ilfaut entrer !

– J’ai peur, répondit-elle enfrissonnant.

– Peur de quoi, chère miss ?

– De lui, de mon père ! »

Effrayé de l’état où il voyait sa compagne, ettroublé par les signes que lui faisait le marchand de vin,M. Lorry prit un parti désespéré ; il souleva la jeunefille et se précipita avec elle dans la mansarde, où, la faisantasseoir, il continua de la soutenir.

Defarge, après avoir fermé la porte à doubletour, retira la clef de la serrure, et la conserva dans la main.Tout cela méthodiquement et avec bruit. Enfin, il alla d’un pasmesuré jusqu’à la fenêtre, et se retourna du côté desvisiteurs.

Le galetas où ils venaient d’entrer, construitpour y mettre du bois, était complètement sombre ; la fenêtre,c’est-à-dire ce que nous avons nommé ainsi, n’était qu’une brèche àla toiture, close par une porte, non vitrée, que surmontait unegrosse poulie au moyen de laquelle étaient hissés les fagots ettous les gros objets qu’on voulait mettre au grenier. Les deuxbattants de cette porte, à peine entr’ouverts, sans doute à causedu froid, laissaient pénétrer si peu de jour dans ce taudis, qu’ilfallait une bien longue habitude de l’obscurité pour y faire unebesogne exigeant un peu de soin.

Quelqu’un cependant y travaillait avecapplication ; la figure tournée vers la fenêtre, près delaquelle le marchand de vin se tenait debout, un vieillard, assissur un escabeau, la tête penchée sur son ouvrage, faisait une pairede souliers qui l’absorbait entièrement.

Chapitre 6Le cordonnier.

« Bonjour ! dit M. Defarge ens’adressant au vieillard.

– Bonjour ! lui répondit une voixtellement affaiblie qu’on l’aurait prise pour un écho lointain.

– Vous êtes toujours ferme àl’ouvrage ? » continua le cabaretier.

Après un instant de silence, la tête blanchiese releva, deux yeux hagards se fixèrent sur M. Defarge, et lavoix murmura faiblement :

« Oui… je travaille. »

Cette voix avait quelque chose de poignant etd’horrible ; ce n’était pas la faiblesse qui résulte del’appauvrissement physique, bien que cependant la souffrance y eûtcontribué sans aucun doute ; c’était celle qui est contractéedans la solitude, et qui vient du manque d’usage. Cette paroleéteinte, d’où la vie était absente, et qui n’avait plus rien desvibrations de la voix humaine, produisait le même effet qu’uneriche couleur, effacée par le temps, et qui n’est plus qu’une tachepâle et fanée, sans rapport avec la nuance qu’elle avait autrefois.On aurait dit, tant cette voix était creuse, qu’elle s’échappaitd’un souterrain, et son accent expressif était celui dont unvoyageur, mourant de soif au désert, se lamente en se rappelant lapatrie et les êtres aimés qu’il ne reverra jamais.

Lorsqu’il eut travaillé en silence pendantquelques minutes, l’homme aux cheveux blancs releva de nouveau lesyeux, non par intérêt ou par curiosité, mais sous l’influence d’uneperception toute machinale : parce que l’endroit où il avaitaperçu M. Defarge, le seul des trois visiteurs qu’il eûtdécouvert, était toujours occupé.

« Je voudrais y voir davantage, dit lemarchand de vin, qui ne le quittait pas du regard, pouvez-vousapporter une lumière un peu plus vive ? »

Le cordonnier détourna la tête, jeta les yeuxsur le plancher, à droite et à gauche, en prêtant l’oreille d’unair distrait ; puis il regarda M. Defarge.

« Qu’avez-vous dit ?murmura-t-il.

– J’ai demandé si vous supporteriez sanssouffrir une lumière un peu plus vive.

– Il faudra bien que je la supporte, sivous le voulez. »

L’ombre d’une intention avait fait timidementressortir ce dernier membre de phrase.

M. Defarge poussa l’un des volets, qu’ilassujettit ; dans la position où il venait de le placer, unvif rayon de lumière entra subitement et permit de voir lecordonnier qui, sa forme sur ses genoux, avait suspendu sontravail.

Il était entouré de ses outils et de quelqueslambeaux de cuir. Sa barbe blanche, inégalement coupée, n’était pastrès-longue, mais sa figure était décharnée. Ses yeux, dont l’éclatexcessif brillait sous deux sourcils restés noirs, et sous unemasse confuse de cheveux blancs, paraissaient d’une grandeursurnaturelle. Une guenille jaune, qui lui servait de chemise, étaitouverte sur sa poitrine, et laissait voir un corps flétri et usé.Toute sa personne, aussi bien que sa vieille blouse de grossetoile, ses bas trop larges et ses haillons, étaient devenus, par laprivation de jour et d’air, d’une couleur de parchemin tellementuniforme, qu’il aurait été difficile d’en reconnaître la nuanceprimitive, et de deviner ce qu’ils avaient été jadis.

Il avait mis une de ses mains devant lalumière pour se préserver la vue, et non-seulement ses muscles,mais ses os, paraissaient diaphanes. Les yeux fixés dans le vide,il ne répondait au marchand de vin qu’après avoir regardé àplusieurs reprises autour de lui, comme s’il avait perdu l’habitudede rattacher les sons au lieu de leur origine, et qu’il eût cherchéd’où provenaient les paroles dont son oreille était frappée.

« Finirez-vous aujourd’hui cette paire desouliers ? lui demanda M. Defarge, en faisant signe àl’Anglais de venir se mettre à côté de lui.

– Qu’est-ce que vous dites ?

– Je demande si vous avez l’intention definir ces souliers aujourd’hui même.

– Je ne peux pas dire que j’en aiel’intention… je le suppose… je n’en sais rien… »

Ces paroles lui rappelèrent son ouvrage et ilse remit au travail. Cependant, lorsqu’il y eut environ deuxminutes que M. Lorry fut à côté de Defarge, le cordonnierreleva ses yeux hagards. Il ne témoigna aucune surprise en voyantune seconde personne devant lui ; mais il porta ses doigtstremblants à ses lèvres, qui avaient la même pâleur que ses ongles,et reprit de nouveau sa besogne.

« On vous fait une visite, vous levoyez, » dit le marchand de vin.

Le cordonnier regarda autour de lui sansquitter son ouvrage.

« Allons, poursuivit Defarge, voilà unmonsieur qui se connaît en chaussures, montrez-lui votre soulier,il verra qu’il est bien cousu. »

Le vieillard obéit machinalement.

« Dites à monsieur comment on appellecette chaussure, et quel est le nom de celui qui l’a faite, »poursuivit le cabaretier.

La réponse se fit attendre plus longtemps qu’àl’ordinaire.

« Vous me demandez quelque chose ?dit enfin l’ouvrier. Qu’est-ce que c’était ? Je n’en sais plusrien.

– Je vous prie d’expliquer à monsieur dequel genre est le soulier que vous venez de faire.

– C’est un soulier de femme ; unsoulier de promenade ; on les fait comme cela maintenant. Jen’ai pas vu la mode, mais j’ai eu un modèle, » ajouta-t-il enregardant son ouvrage avec une nuance de satisfaction etd’orgueil.

Depuis qu’il avait remis son soulier àM. Lorry, il passait le dos de sa main droite dans le creux desa main gauche, et réciproquement, les portait l’une après l’autreà son menton, dont il faisait le tour, et ainsi de suite, avecrégularité et sans interruption. Il fallait, pour le tirer del’absence où il retombait immédiatement après avoir parlé, sedonner autant de peine que pour faire revenir une personneévanouie, ou pour ranimer un agonisant, dans l’espoir d’en obtenirune confidence.

« Ne m’avez-vous pas demandé monnom ? reprit-il d’un air distrait.

– Oui.

– 105, tour du Nord.

– Est-ce tout ?

– 105, tour du Nord. »

Il articula faiblement un son qui, sans êtreun gémissement ou un soupir, exprimait la fatigue, et il reprit sontravail jusqu’à ce qu’on lui adressât de nouveau la parole.

« Vous n’avez pas toujours étécordonnier ? » lui demanda M. Lorry, en le regardantfixement.

Ses yeux hagards se tournèrent vers Defarge,comme pour lui transférer la question qui lui était faite ;mais voyant que celui-ci restait silencieux, il finit par regarderle gentleman, après avoir cherché où il pouvait être.

« Si j’ai toujours été cordonnier ?lui dit-il, non ! Ce n’était pas mon état. C’est ici que j’aicommencé, j’ai appris tout seul. J’avais demandé… »

Il s’arrêta brusquement, parut avoir oubliéson interlocuteur, et se remit à poser ses mains l’une dans l’autreavec une régularité machinale. Au bout de quelques minutes, sesyeux rencontrèrent de nouveau la figure de l’Anglais ; iltressaillit comme un homme qui se réveille en sursaut, et continuala phrase qu’il avait commencée.

« J’avais demandé la permissiond’apprendre un état… j’ai eu bien de la peine… j’ai été bienlongtemps à l’obtenir… mais depuis lors j’ai toujours fait dessouliers.

– Docteur Manette, lui dit M. Lorryen lui rendant son ouvrage, ne vous souvenez-vous pas de m’avoirvu ? »

Il laissa tomber le soulier qu’il avaitrepris, et regarda fixement le gentleman.

« Docteur Manette, continua celui-ci enposant la main sur le bras de M. Defarge, cet homme ne vousrappelle-t-il aucun souvenir ? regardez-le bien, regardez-moi.N’y a-t-il pas un vieux banquier… un ancien serviteur… d’anciennesaffaires… tout un passé qui vous revienne à lamémoire ?… »

Tandis que ses yeux se fixaientalternativement sur son ancien ami et sur le marchand de vin,quelques signes d’une vive intelligence percèrent le nuage quicouvrait son esprit, et reparurent un instant dans les plis de sonfront pâle. Ils s’affaiblirent presque aussitôt ets’effacèrent ; mais ils se retrouvaient avec une telleressemblance sur le front de la jeune fille, qui tendait vers luises bras tremblants, qu’on aurait pu croire qu’ils avaient passé del’un à l’autre, ainsi que le reflet d’une lumière mouvante.

Replongé dans l’ombre, il regarda ses deuxvisiteurs d’un air de plus en plus distrait, promena autour de luises yeux, dont le regard était absent, poussa un long soupir,ramassa le soulier auquel il travaillait, et se remit àl’ouvrage.

« Avez-vous reconnu monsieur ? luidemanda Defarge à voix basse.

– Oui. J’ai cru d’abord que je ne lepourrais pas ; mais je suis sûr d’avoir vu, pendant uninstant, une personne que j’ai connue autrefois… Chut !…reculons-nous un peu… Chut !… »

Sa fille s’était lentement approchée de sonescabeau ; elle aurait pu lui mette la main sur l’épaule, maislui, qui ne savait même pas qu’elle existât, ne se doutait point desa présence, et, courbé sur sa forme, il travaillaitactivement.

Pas un mot, pas un son.

Elle était debout auprès de lui, comme un bonange ; et, les yeux attachés sur son ouvrage, il avait oubliéqu’il n’était pas seul. Il arriva cependant qu’il eut besoin de sontranchet ; cet instrument était à ses pieds ; il leramassa, et, comme il allait s’en servir, il aperçut le bord d’unerobe, leva les yeux et vit la jeune fille.

M. Lorry et le cabaretier s’avancèrentdans la crainte qu’il ne la frappât de son outil ; mais ellen’avait pas peur et les éloigna d’un geste. L’ancien captif arrêtasur elle un regard effrayé ; ses lèvres s’agitèrent sansproduire aucun son ; puis, à travers sa respiration haletante,il finit par articuler ces mots :

« Qui est-elle ? »

La figure baignée de larmes, elle porta lesdeux mains à ses lèvres, lui envoya un baiser, et croisa ses brassur sa poitrine, comme si elle eût serré sur son cœur la têteblanchie du captif.

« Êtes-vous la fille du geôlier ?lui demanda-t-il.

– Non.

– Qui êtes-vous alors ? »

N’osant pas s’en rapporter à sa voix, ellealla s’asseoir auprès de lui sur le banc qui lui servait de siègeet de table. Il voulut reculer, mais elle lui posa la main sur lebras. Un frisson parcourut tous ses membres lorsqu’il sentit cetattouchement ; il posa son tranchet et regarda la jeunefille.

Les cheveux dorés de cette dernière, rejetésde côté, formaient des grappes épaisses de longues bouclessoyeuses. Il leva la main, l’avança par degrés, saisit l’une de cesmèches blondes et la contempla pendant quelques instants ;comme il la tenait toujours, il rentra peu à peu dans l’étatd’absence qui lui était ordinaire et, poussant un profond soupir,il se remit à l’ouvrage.

Mais ce ne fut pas pour longtemps. Aprèsavoir, à deux ou trois reprises différentes, jeté un regardincertain sur la jeune fille, comme pour s’assurer qu’elle étaittoujours là, il suspendit son travail, porta sa main droite à sapoitrine et en retira un cordon noirci auquel était suspendu unchiffon plié. Ce chiffon, qu’il ouvrit soigneusement sur son genou,renfermait deux longs cheveux d’un blond doré qu’il avait jadisroulés autour de son doigt. Il prit de nouveau dans sa main l’unedes boucles de la jeune fille, en approcha les cheveux et lesregarda pendant quelque temps.

« Ce sont les mêmes, dit-il ;comment cela peut-il être ? Quand ai-je pu les avoir ? Dequelle manière me les suis-je procurés ? »

Tandis que l’intelligence reparaissait sur sonfront, il sembla reconnaître sur le visage de sa fille les lignesqui se formaient sur le sien, et la tournant en pleine lumière, illa considéra plus attentivement qu’il n’avait fait jusqu’alors.

« Elle avait posé la tête sur mon épaule…reprit-il comme se parlant à lui-même, c’était la nuit… on étaitvenu me demander… Elle avait peur et ne voulait pas me laisserpartir ; moi, je ne craignais rien. Lorsque je fus dans latour du Nord, ils les ont trouvés sur ma manche :« Voulez-vous me les laisser ? leur ai-je dit ; ilsne peuvent pas faire que mon corps vous échappe, mais ilspermettront à mon esprit de fuir quelquefois ces murs ! »J’ai dit cela, je me le rappelle très-bien. »

Il avait articulé des lèvres, à plusieursreprises, chacun des mots qu’il voulait dire, avant de pouvoir lesproférer d’une manière perceptible ; mais une fois qu’il étaitparvenu à les faire entendre, il les avait répétés avecintelligence, bien qu’avec une extrême lenteur.

« Comment cela se fait-il ?Est-ce que c’était vous ? »

Les deux spectateurs s’avancèrent de nouveau,tant ils furent effrayés de la manière dont ces paroles avaient étéprononcées, et du mouvement rapide qui les accompagna. Mais elleleur fit signe de rester à leur place.

« Je vous en prie, dit-elle, mes bonsmessieurs, n’appelez pas, ne dites rien, laissez-nous.

– Écoutez !… s’écria l’anciencaptif, quelle est cette voix ?… »

Il porta les mains à ses cheveux blancs, etles arracha dans un accès de frénésie ; puis son émotion passacomme une lueur fugitive.

Il renferma les deux cheveux blonds dans lelambeau de toile qui leur servait d’enveloppe, et les remit dans sapoitrine ; mais il ne cessait de regarder la jeune fille, ethochant la tête d’un air sombre :

« Non… murmura-t-il, non… Vous êtes tropjeune, trop fraîche. Cela ne se peut pas !… Voyez ce qu’estdevenu le prisonnier… Ce ne sont pas là les mains, la figure, lavoix qu’elle connaissait !… Non ! Elle et lui vivaient,il y a longtemps, bien longtemps !… Avant ces longues annéespassées à la tour du Nord… Comment vous appelez-vous, mon belange ?…

– Je vous le dirai plus tard, réponditmiss Manette en s’agenouillant devant son père et en étendant verslui ses mains jointes ; vous saurez quels ont été mes parentset comment il s’est fait que je n’ai pas connu leur histoire…Aujourd’hui, c’est impossible… Tout ce que je peux actuellement,c’est de vous prier de me bénir… de m’embrasser… Je vous ensupplie… embrassez-moi !… »

Le captif inclina la tête, et mêla ses cheveuxblancs à la chevelure rayonnante de sa fille, qui l’entoura d’uneauréole.

« Si dans ma voix, poursuivit-elle, vousreconnaissez la voix que vous aimiez jadis, laissez couler voslarmes… Si en touchant mes cheveux vous vous rappelez la têtechérie qui s’appuyait sur vous, lorsque vous étiez libre, pleurez,mon père ; si, vous parlant des soins dont vous entourera monamour, si j’éveille dans votre âme le souvenir du foyer où l’on atant gémi de votre absence… pleurez… pleurezencore !… »

Elle le pressa sur sa poitrine et le berçacomme un enfant.

« Cher ! oh ! bien cherpère ! si en vous disant que je suis venue vous chercher pourvous donner le repos, je vous fais songer à votre existence quipouvait être si utile, et qui s’est perdue dans l’inaction et ladouleur ; si, en vous disant que je vous conduis enAngleterre, je vous fais penser à la France, qui s’est montrée sicruelle envers vous, pleurez, pleurez sans crainte. Il me reste àvous parler de celle qui n’est plus, à vous dire que je me mets auxgenoux de mon père, afin qu’il me pardonne ma vie heureuse ettranquille… à moi, qui devais nuit et jour songer à ses tortures ethâter sa délivrance. Pleurez sur elle, pleurez sur moi… Mes bonsmessieurs, je viens de sentir ses larmes sacrées. »

Ses sanglots soulevèrent sa poitrine.

« Oh ! voyez donc ! Soyezbéni ! mon Dieu ! soyez béni ! »

La tête appuyée sur le cœur de la jeune fille,il s’abandonnait aux deux bras qui l’avaient entouré. Spectacle sitouchant que les deux spectateurs se couvrirent le visage.

Lorsque cette crise violente eut suivi toutesses phases, et que le calme profond qui, chez l’homme ainsi quedans la nature, succède aux orages, se fut emparé de l’anciencaptif, le gentleman et le cabaretier allèrent relever celui-ci,qui gisait sur le plancher, tandis que sa fille lui soutenait latête, et lui faisait de ses cheveux un rideau, qui le préservait dujour.

M. Lorry, après s’être mouché à diversesreprises, se pencha auprès de miss Manette.

« Si l’on pouvait tout préparer, luidit-elle, de manière à ne sortir d’ici que pour retourner enAngleterre ?

– Est-il capable de supporter levoyage ? demanda M. Lorry.

– Plus que de rester dans cette ville,dont le séjour lui est odieux.

– Mademoiselle a raison, dit lecabaretier, qui s’était mis à genoux pour mieux l’entendre ;j’ai d’ailleurs de bons motifs pour désirer que M. Manettequitte la France le plus tôt possible. Faut-il que j’aillecommander les chevaux de poste ?

– Ceci rentre dans les affaires, et parconséquent est de mon ressort, répliqua le gentleman en reprenantaussitôt ses allures méthodiques.

– Soyez assez bon pour me laisser aveclui, dit miss Manette d’une voix pressante. Vous voyez comme il estcalme… Ne redoutez rien ; que pourrais-je craindre ? Sivous avez peur qu’un étranger ne vienne ici, fermez la porte àclef. Je prendrai soin de lui pendant que vous n’y serez pas, et àvotre retour vous le trouverez aussi paisible qu’à votredépart. »

M. Lorry et M. Defarge, moinsconfiants que miss Manette, inclinaient pour que l’un d’eux restâtprès d’elle ; mais comme, en outre des chevaux et de lavoiture, il fallait des passeports, que la journée s’avançait, etqu’il n’y avait pas de temps à perdre, ils se décidèrent à separtager la besogne.

Lorsque ces messieurs furent partis, la jeunefille se coucha près de son père et le regarda dormir. L’ombre serépandit peu à peu ; elle devint plus épaisse, et bientôt lanuit fut complète. Tous deux restèrent immobiles jusqu’au moment oùla clarté d’une lampe pénétra dans le grenier par les crevasses dela muraille. M. Lorry et M. Defarge rapportaientnon-seulement les papiers nécessaires, mais des manteaux, descouvertures, du pain, de la viande, du café et du vin. La lampe etles vivres furent déposés sur le petit banc qui, avec un grabat,formait tout l’ameublement du taudis ; et se faisant assisterpar le gentleman, M. Defarge réveilla M. Manette et leremit sur ses pieds.

Il n’est personne qui, en voyant la figure ducaptif, où la crainte se mêlait à la surprise, eût pu deviner lespensées mystérieuses qui agitaient son esprit. Avait-il consciencede ce qui s’était passé ? Se souvenait-il des paroles qu’onlui avait dites ? Comprenait-il surtout que la liberté luiétait rendue ? Autant de questions que la sagacité la plusgrande n’aurait pas pu résoudre.

Le représentant de Tellsone et le marchand devin lui adressèrent la parole ; mais ses yeux étaient siégarés, ses réponses tellement vagues et lentes, qu’ils craignirentd’augmenter son trouble, et convinrent de le laisser à lui-même. Detemps à autre, il se pressait la tête à deux mains, et la serraitd’un air étrange qu’on ne lui avait pas vu jusqu’alors. Cependantla voix de sa fille lui causait une satisfaction évidente, et il setournait invariablement du côté de miss Manette chaque fois qu’ellevenait à parler. Habitué depuis longtemps à une obéissance passive,il but et mangea tout ce qu’on voulut, et ne fit aucune observationquand on le pria d’endosser les habits et le manteau que Defargeavait apportés ; mais il parut mettre un certain empressementà recevoir le bras de la jeune fille, et lui prit la main, qu’ilconserva dans les siennes.

Nos amis n’avaient plus qu’à partir.M. Defarge prit la lumière, passa le premier, et ce futM. Lorry qui ferma le petit cortège.

Ils avaient à peine descendu quelques marchesde l’escalier principal, lorsque M. Manette s’arrêta et fixades yeux étonnés sur le plafond et sur les murs.

« Vous vous rappelez cet escalier, monpère ? Vous vous souvenez d’être venu par ici ?

– Que dites-vous ? » murmura lecaptif.

Mais il n’attendit pas, pour lui répondre,qu’elle eût répété sa question.

« Me rappeler ! balbutia-t-il ;non, je ne me rappelle plus… Il y a si longtemps !… silongtemps !… »

Sa translation de la Bastille au galetas qu’ilvenait de quitter ne lui avait, à ce qu’il paraît, laissé aucunsouvenir. On l’entendait murmurer tout bas : « 105 !Tour du Nord ! »

Et lorsqu’il regardait autour de lui, c’étaitévidemment pour chercher les murailles épaisses de la forteresse oùil avait passé dix-huit ans. Arrivé dans la cour, il modifia samarche ; et quand, au lieu du pont-levis qu’il s’attendait àfranchir, il aperçut la voiture en pleine rue, il quitta la main desa fille, et se pressa de nouveau la tête, sous l’empire d’unétonnement qui approchait du vertige.

Il n’y avait personne autour de lamaison ; personne à aucune des nombreuses fenêtres duvoisinage ; pas même des passants dans la rue. Un silence peunaturel planait sur ces lieux abandonnés, le seul être qu’onaperçût était Mme Defarge qui, appuyée contre laporte de la boutique, et les yeux sur son ouvrage, tricotait sansrien voir.

« À la barrière ! » dit lemarchand de vin, en montant sur le siège.

Le postillon fit claquer son fouet, et lavoiture les emporta immédiatement. D’abord sous la faible lueur desréverbères fumeux, sous la lumière de plus en plus vive des beauxquartiers, près des riches magasins, des théâtres, des cafésresplendissants, à travers la foule joyeuse, puis sous lesréverbères de plus en plus rares, sous la lueur de plus en pluspâle des faubourgs, enfin à l’une des portes de la ville. Ici, uncorps de garde, des soldats, des lanternes, un officier quis’avance.

« Vos papiers, messieurs !

– Les voilà, répond Defarge, qui estdescendu, et qui prend l’officier à part. Voici le passeport dumonsieur à cheveux blancs que vous trouverez dans lavoiture. »

Il baisse la voix, l’officier fait un signe.Les lanternes s’ébranlent, l’une d’elle est introduite dans lavoiture par un bras en uniforme ; deux yeux, qui suivent lalanterne, jettent sur le voyageur à tête blanche, un regard qu’ilsn’ont pas tous les jours.

« C’est bien, passez ! ditl’uniforme.

– Adieu ! » s’écrieDefarge.

Et la voiture les emporte sous la lueur dequelques réverbères, qui se balancent dans la nuit ; enfinsous la voûte profonde, toute émaillée d’étoiles, flambeauxéternels, si éloignés de nos regards, qu’il en est dont les rayonsn’ont pas encore découvert notre petit globe, ce pointimperceptible de l’espace, où l’on souffre tout ce que l’on peutsouffrir.

Les ténèbres étaient épaisses, la nuitfroide ; et jusqu’au point du jour M. Lorry, placé enface de l’homme qu’il avait tiré de la tombe, et se demandantquelle somme de puissance vitale le ressuscité pourrait recouvrerdans l’avenir, entendit plus d’une fois les ombres nocturnesmurmurer ces paroles :

« Êtes-vous satisfait d’être rendu à lavie ? »

Et, lui répondre, comme dans la malle deDouvres :

« Je ne sais pas ! »

Partie 2
LE FIL D’OR.

Chapitre 1Cinq ans plus tard.

La banque Tellsone occupait, dans le voisinagede Temple-Bar, une maison qui, déjà fort ancienne en 1780, étaittrès-petite, très-sombre, très-incommode. Il y avait d’autant moinsd’espérance de la voir participer aux avantages des constructionsnouvelles, que MM Tellsone et Cie étaient fiers de sa petitesse, desa laideur, de ses inconvénients, et allaient même jusqu’às’enorgueillir de la supériorité qu’elle possédait sur cesdifférents points. Ils demeuraient persuadés que leur maison eûtété moins respectable si l’on avait eu moins de reproches à luifaire ; et ce n’était pas là une conviction passive, mais unearme puissante qu’ils dirigeaient sans cesse contre les banquesmieux installées que la leur.

« La maison Tellsone, disaient-ils, n’apas besoin d’espace, de lumière, encore moinsd’embellissements ; cela peut être indispensable à Snooksfrères, ou à Noakes et Bridge, mais pas à Tellsone et Cie, grâces àDieu ! »

Il n’est pas un des associés qui n’eûtdéshérité son fils unique, si le malheureux avait parlé de rebâtirla maison. Le pays, il est vrai, suit, à l’égard des enfants, lemême principe que Tellsone, et déshérite ceux qui ont le tort derêver la transformation de vieilles lois et de vieilles coutumes,reconnues mauvaises depuis longtemps, et qui par cela même n’ensont que plus respectables.

On avait donc fini par admettre que la maisonTellsone était le triomphe de l’incommodité. Après avoir forcé uneporte opiniâtre, qui s’ouvrait en grinçant, vous tombiez en bas dedeux marches, et vous repreniez vos sens dans un misérable petitbureau, meublé de deux comptoirs, où les plus vieux de tous leshommes faisaient trembler dans leurs doigts vos billets à ordre,tandis qu’ils en examinaient la signature, près de fenêtrescrasseuses, qu’obscurcissaient encore d’énormes barreaux de fer, etl’ombre épaisse de Temple-Bar.

S’il vous fallait nécessairement parler auchef de la maison, on vous conduisait dans une pièced’arrière-cachot, où vous méditiez sur les erreurs d’une viedissipée, jusqu’au moment où l’un de ces messieurs, les mains dansles poches, vous apparaissait à la clarté douteuse d’un jourcrépusculaire.

Votre argent sortait de vieux tiroirs qui,chaque fois qu’on les ouvrait ou les fermait, vous envoyaient aunez et dans la gorge quelques parcelles de leur bois vermoulu. Vosbillets de banque sentaient le moisi et paraissaient tomber endécomposition.

Votre argenterie, serrée au milieu desciternes du voisinage, perdait en un jour son poli et sacouleur.

Vos titres, placés dans une chambre fortifiéequi servait autrefois de cuisine et de lavoir, serecroquevillaient, et répandaient dans l’air toute la graisse deleurs parchemins.

Les boîtes qui renfermaient vos papiers defamille allaient au premier étage, dans une salle à manger dont latable n’avait jamais porté ni plats ni bouteilles, et où lespremières lettres de vos petits-enfants ou de vos anciennes amoursvenaient à peine, en 1780, d’être délivrées du regard des têtessanglantes que l’on exposait à Temple-Bar avec une férocité dignedes Abyssiniens ou des Cafres.

Il est vrai qu’à cette époque la peinecapitale jouissait d’une grande faveur auprès des honnêtes gens, etTellsone et Cie la tenaient en grande estime. La mort est un remèdesouverain, que la nature applique à tous les êtres ; pourquoila loi n’en ferait-elle pas autant ?

Il résultait de ce principe que le faussaireétait mis à mort, l’émetteur de faux billets de banque mis à mort,celui qui ouvrait une lettre, non à lui adressée, mis à mort, levoleur de deux guinées[2] mis àmort ; le faux-monnayeur, n’eût-il fait qu’un seul shilling,le pauvre diable qui gardait le cheval d’un cavalier, montait surla bête et fuyait avec elle, mis à mort ! mis à mort !mis à mort !

Les trois quarts des notes qui composent lagamme du crime étaient punies du billot ou de la corde. Non pas quecela produisit le moindre effet préventif. C’était justement lecontraire, la chose est digne de remarque ; mais ce procédéavait l’avantage de trancher la question, d’éviter aux magistratsla peine d’étudier les causes qui leur étaient soumises, et defaire que, plus tard, on n’avait pas à s’occuper des individus,plus ou moins embarrassants, que l’on dépêchait dans un autremonde.

Comme tous les grands centres d’affaires decette époque, la maison Tellsone avait fait supprimer tantd’existences que, si toutes les têtes abattues devant ses mursavaient été rangées sur Temple-Bar[3], il estprobable qu’elles auraient obstrué le peu de lumière qui pénétraitau rez-de-chaussée.

Casés dans toutes sortes d’armoires et decages ténébreuses, les vieux commis de Tellsone conduisaientgravement les affaires. Quand, par aventure, ces messieursprenaient un jeune homme, ils le cachaient quelque part enattendant qu’il eût vieilli, et le conservaient, comme le fromage,dans un endroit humide et sombre jusqu’à ce qu’il eût acquis lefumet et la saveur inhérents à la maison Tellsone. On luipermettait alors de se laisser voir, la tête penchée, l’œilattentif sur de gros livres de comptes, et d’ajouter ses lunettes,sa calotte et ses guêtres, au poids général qu’avaitl’établissement.

En dehors de la porte, jamais à l’intérieur, àmoins qu’on ne l’y appelât, se tenait un homme de peine,commissionnaire à l’occasion, et qui servait pour ainsi dired’enseigne vivante à nos banquiers. Toujours là, pendant l’heuredes affaires, il ne s’absentait que pour courir où ces messieursl’envoyaient, et se faisait alors représenter par son fils, ungamin ratatiné de douze ans, qui était sa propre image.

Ceux qui voyaient cet homme comprenaient toutde suite que Tellsone et Cie, dans leur munificence, toléraient cecommissionnaire. La maison avait toujours toléré à sa portequelqu’un en qualité de messager, et les vents et les flots avaientconduit notre homme à cette position peu avantageuse. Il le nommaitCruncher, et lorsque, dans son premier âge, il avait renoncé, parprocuration, à satan, à ses pompes et à ses œuvres ; onl’avait baptisé du nom de Jerry.

Transportons-nous au domicile privé deM. Cruncher, passage de l’Epée-Suspendue, quartier deWhite-Friars ; il est sept heures et demie du matin, et noussommes en mars, anno Domini 1780. M. Cruncher désignetoujours l’année dont il parle sous le nom d’anno Domino, étantbien persuadé que l’ère chrétienne date de l’invention d’un certainjeu populaire par une certaine lady Anna Dominoes, qui lui a donnéson nom.

L’appartement de Jerry n’est pas situé enbonne odeur ; il se compose de deux chambres, si toutefois onveut bien compter pour une pièce un cabinet dont la fenêtre secompose d’un seul carreau ; mais c’est un logis fort bientenu. Même à l’heure où nous sommes, par cette matinée venteuse demars, la chambre, où notre commissionnaire se trouve encore au lit,est déjà balayée, et les tasses, disposées sur une table de sapin,laissent voir entre elles une nappe d’une blancheurirréprochable.

M. Cruncher repose sous un couvre-pieds àcarreaux en losange, comme un arlequin dans se souquenille ;tout à l’heure il dormait d’un sommeil profond et sonore ;mais il commence à s’agiter dans son lit, dont les couvertures sesoulèvent et moutonnent, jusqu’à ce que, s’éveillant tout à fait,il surgisse enfin, et, les cheveux hérissés, jette un regard autourde lui.

« Corps de mon âme ! s’écrie-t-ilavec exaspération, je t’y prendrai donc toujours ! »

Une femme à l’air propre et laborieux,agenouillée dans un coin, se lève précipitamment, et de façon àprouver que c’est à elle que s’adressent ces paroles.

« Je t’y prends encore ! tu ne diraspas non, cette fois, » continue le mari, en se penchant horsde sa couverture, pour chercher une de ses bottes.

Après avoir inauguré la journée par cetteapostrophe, M. Cruncher, ayant trouvé la botte qu’ilcherchait, la lance d’une main vigoureuse à la tête de safemme.

À propos de cette botte, excessivementcrottée, mentionnons un détail bizarre de la vie privée ducommissionnaire : quelle que fût la propreté de sa chaussurequand il rentrait chez lui après sa journée faite, il lui arrivaitle lendemain matin de retrouver ces mêmes bottes couvertes de terrejusque par-dessus l’empeigne.

« Dis-moi, poursuit notre homme qui vientde manquer son but, dis-moi ce que tu faisais dans ce coin-là.

– J’y disais mes prières.

– Tes prières ! La bonneépouse ! À quoi penses-tu, de te flanquer à genoux pour armerle ciel contre moi ?

– C’est pour toi que je priais.

– Tu en as menti ; je ne veux pasd’ailleurs que tu prennes cette liberté. Jarry ! tu as unemère qui demande au Seigneur, l’excellente femme ! de fairemanquer les entreprises de ton père. Oh ! la bonne mère, lapieuse mère que tu as là, mon fils ! Une mère qui invoque leciel pour qu’il retire le pain de la bouche de sesenfants ! »

Le marmot, qui est en chemise, prend la choseen mauvaise part, et, se tournant vers sa mère, protesteénergiquement contre les manœuvres religieuses ou autres quipeuvent tendre à diminuer ses vivres.

« Quelle valeur, je te le demande,reprend le mari avec une inconséquence dont il ne s’aperçoit pas,quelle valeur imagines-tu que puissent avoir tes prières ?dis-moi le prix que tu y attaches, femme présomptueuse.

– Elles viennent du cœur, Jarry, voilàtout le prix qu’elles peuvent avoir.

– Elles n’en ont pas beaucoup, dans cecas-là ; mais peu importe ; je ne veux pas qu’on priepour moi ; tu m’entends, je m’y oppose. Je n’ai pas besoin quetu me portes malheur avec tes génuflexions. Si tu veux absolumentte jeter la face sur le carreau, fais-le en faveur de ton mari etde tes enfants, non à leur préjudice. Si je n’avais pas une femmedénaturée, j’aurais gagné de l’argent la semaine dernière, au lieud’être contrecarré, contreminé, circonvenu religieusement dans unguignon sans pareil. Corps de mon âme ! continueM. Cruncher en mettant sa culotte, corps de mon âme ! lapiété par-ci, une chose ou l’autre par-là, et j’ai plus de malheurqu’il n’en arriva jamais à un honnête commerçant. Habille-toi, monfils, et pendant que je nettoierai mes bottes, veille à ce que tamère ne se remette pas à genoux ; car, je te le répète, dit-ilen se tournant vers sa femme, je ne souffrirai pas que tu conspirescontre moi. Je suis aussi éreinté qu’un cheval de louage, plusendormi qu’une fiole de laudanum ; sans les douleurs que j’aidans les membres, je ne saurais plus s’ils m’appartiennent ou s’ilssont à un autre, et je n’en suis pas plus riche… quand on prie nuitet jour pour m’empêcher de réussir ! »

M. Cruncher, tout en exhalant sa mauvaisehumeur, et en lançant à sa femme les traits de son indignation,s’était remis à nettoyer ses bottes et à faire les préparatifs deson départ quotidien. Pendant ce temps-là, son fils, dont lesjeunes yeux, à l’instar des yeux paternels, semblaient avoir peurde s’éloigner l’un de l’autre, surveillait sa mère, d’après larecommandation qui lui avait été faite, et, s’élançant du cabinetoù il était en train de s’habiller, s’écriait de temps entemps :

« Papa, la voilà quirecommence. »

Puis, faisant une grimace, il rentrait dans saniche après cette fausse alarme.

M. Cruncher, d’une humeur de plus en plusmassacrante lorsqu’il se mit à table, s’irrita d’une façon toutespéciale contre le Benedicite que murmurait sonépouse.

« Encore ! s’écria-t-il exaspéré,maudite créature ! Qu’est-ce que tu nousbredouilles ?

– Je demande au Seigneur de bénir notrerepas ! répondit la pauvre femme.

– Je te le défends, répliqua l’époux enregardant autour de lui, comme s’il se fût attendu à voirdisparaître son déjeuner. Je ne veux pas être béni et ruiné, sansfeu ni lieu, sans pain, pour le reste de mes jours. Ainsi, restetranquille, je te le dis une fois pour toutes. »

Les yeux excessivement rouges, la figure tiréecomme un homme qui a passé la nuit à une besogne peu réjouissante,Jerry Cruncher dévora son déjeuner, en grognant au-dessus de sonassiette, à la façon des quadrupèdes les moins apprivoisés. Versneuf heures, il calma son visage, prit l’air le plus respectabledont il lui fut impossible de masquer sa nature, et sortit pour serendre à ses occupations.

En dépit du titre d’honnête commerçant qu’ilaimait à se donner, il nous est difficile de voir un négoce dans letravail quotidien auquel se livrait Cruncher. Un tabouret de bois,provenant d’une chaise cassée dont on avait scié le dos, et que lepetit Jerry, trottinant sur les talons paternels, portait chaquejour sous les fenêtres de Tellsone, composait le fond de commercedu prétendu négociant. Campé sur cet escabeau, les pieds sur unepoignée de paille que laissait tomber la première charrette quipassait, M. Cruncher n’était pas moins connu dans tout lequartier que la porte de Temple-Bar, dont il avait l’aspectmaussade et maladif. Arrivé à neuf heures moins cinq, juste au bonmoment pour soulever son tricorne en l’honneur des vieux employésqui entraient à la banque, notre homme s’installa comme àl’ordinaire, ayant à côté de lui son fils, qui ne s’éloignait quepour infliger une correction aux marmots dont la faiblesse luipermettait d’accomplir sans crainte cet aimable dessein. Aussi prèsl’un de l’autre que leurs yeux l’étaient dans leurs visages, ayantles mêmes cheveux, les mêmes traits, la même posture, et guettantla pratique en silence, le père et le fils ressemblaient énormémentà deux singes ; et cela d’autant plus, que Jerry l’aînémordillait un brin de paille, dont il recrachait les morceaux,pendant que les yeux clignotant du jeune homme l’épiaient avec nonmoins de malice qu’ils regardaient tout ce qui se passait d’un boutà l’autre de la rue.

Tout à coup l’un des messagers intérieurs deTellsone mit la tête à la porte et jeta ces paroles d’un tonbref :

« Commissionnaire, on vous demande.

– Bravo ! papa, la journée commencebien. »

Après cette félicitation, le petit Jerrygrimpa sur le tabouret, s’enfonça dans la paille, que son pèremordillait tout à l’heure, et se mit à réfléchir.

« Toujours les doigts tachés derouille ! murmura-t-il entre ses dents. Toujours !toujours ! Où peut-il prendre toute cette rouille ? Cen’est pourtant pas ici. »

Chapitre 2Spectacle.

« Vous connaissez Old-Bailey ? ditau commissionnaire l’un des vieux employés de Tellsone et Cie.

– Oui, monsieur, répondit notre hommed’un ton un peu bourru.

– Très-bien ! Vous connaissezégalement M. Lorry ?

– Beaucoup mieux qu’un honnêtecommerçant, tel que moi, ne peut connaître Old-Bailey.

– À merveille ! Rendez-vous à laporte des témoins, et montrez ce billet au concierge, il vouslaissera entrer.

– Dans la salle où se tient lacour ?

– Précisément. »

Les yeux de M. Cruncher parurent serapprocher plus que jamais, et s’adresser l’un à l’autre cettequestion embarrassante :

« Qu’en penses-tu ?

– Dois-je attendre la réponse ?demanda le messager, comme si cette phrase eût résulté de laconférence que venaient d’avoir ses yeux.

– Je vais vous le dire. Le concierge ferapasser le billet à M. Lorry, dont vous attirerez l’attentionpar vos gestes, afin qu’il sache où vous êtes ; et vousresterez à la même place jusqu’à ce qu’il ait besoin de vous.

– Est-ce tout, monsieur ?

– Complètement. Il désire avoir uncommissionnaire sous la main, et ce billet a pour but de l’avertirde votre présence. »

Le vieux commis plia soigneusement son billet,y mit l’adresse, et au moment où il le passait dans son buvard, ilentendit la phrase suivante :

« On juge probablement un faux enécriture publique ? demandait M. Cruncher.

– Un crime de haute trahison.

– Le supplice de l’écartèlement, dit lemessager ; quelle barbarie !

– C’est la loi, objecta l’homme de banqueen tournant ses lunettes étonnées sur le commissionnaire ;c’est la loi.

– Une loi cruelle, monsieur ; il estbien assez dur de tuer un homme, sans lui arracher les membres,répliqua Jerry.

– Du tout ! riposta l’employé, celane suffit pas. Quant à vous, mon brave, je vous conseille detraiter la loi avec un peu plus de respect. Soignez votre poitrine,économisez vos paroles ; croyez-moi, laissez à la justice lesoin de faire ce qui la regarde, et de le faire comme ellel’entend.

– C’est l’humidité, monsieur, qui metombe sur la poitrine et qui m’enroue ; si vous saviez dequelle façon humide je gagne ma vie ! retourna lecommissionnaire.

– Bien ! bien ! rétorqua levieil employé ; nous gagnons tous notre vie d’une manière oud’une autre. Voici la lettre ; partez vite, et ne vous amusezpas. »

Jerry prit le billet et dit en lui-même, avoirmoins de respect qu’il n’en laissa paraître :

« Si je suis enroué, vous êtes diablementmaigre, vous. »

Il salua le commis, informa son fils, enpassant de l’endroit où il allait, et se dirigea vers la courd’assises.

À cette époque c’est à Tyburn que l’onpendait, et la rue de Newgate n’avait pas cette infâme notoriétéqui depuis lors s’est attachée à son nom ; mais la vieillegeôle n’en était pas moins un lieu abominable, où l’on pratiquaittous les genres de débauche et de scélératesse, et où ils’engendrait d’horribles maladies qui, se ruant au dehors,atteignaient jusqu’au chef de la justice, et l’arrachaient de sonbanc pour le jeter dans la fosse[4].

Il est arrivé plus d’une fois que le juge quiprésidait aux débats d’une affaire criminelle recevait son arrêt demort en même temps que le coupable et souvent mourait le premier.Old-Bailey avait, du reste, plus d’un titre à la célébrité :c’était la cour d’une hôtellerie meurtrière, d’où sortaient sanscesse de pâles voyageurs qui, soit en carrosse, soit en charrette,partaient violemment pour l’autre monde, et qui arrivaient au butfatal, après une traversée d’environ deux milles sur la voiepublique, où ils faisaient rougir quelques bons citoyens, ce quitoutefois était rare, tant l’usage est puissant, et tant il estdésirable qu’il soit bons dès l’origine.

C’est à Old-Bailey qu’était placé le pilori,institution antique et sage, qui infligeait un châtiment dontpersonne ne pouvait prévoir l’étendue. On y trouvait également lepoteau où l’on attachait ceux qui devaient subir le fouet, autreancienne institution, dont la vue était bien faite pour adoucir lecaractère du spectateur et pour lui inspirer des sentimentsd’humanité. C’était encore dans ces lieux maudits que se traitaitle prix du sang, transaction infâme, réglée par la sagesse de nosancêtres, et qui conduisait systématiquement aux crimesmercenaires, les plus effroyables que l’on commette sous leciel.

Bref, Old-Bailey à cette époque était unprécieux commentaire de l’opinion qui veut que tout ce qui est soitéquitable et bien ; l’opinion décisive, aussi satisfaisantepour la conscience qu’agréable pour la paresse, si ellen’impliquait pas cette conséquence embarrassante et forcée :que rien de ce qui fut a jamais été mal.

Se frayant un passage à travers les groupesqui encombraient cet affreux théâtre d’actions hideuses, lecommissionnaire trouva bientôt la porte des témoins, et remis salettre au concierge par un guichet de recette ; car on payaitalors pour voir la pièce que l’on jouait à Old-Bailey, ainsi quepour assister à celle qui se représentait à Bedlam[5]. Seulement le premier de ces deuxspectacles était beaucoup plus cher que l’autre ; c’estpourquoi toutes les portes de la geôle étaient fermées et gardées,à l’exception toutefois de celle par où entraient les prévenus, etqui était toujours grande ouverte.

Après une longue hésitation, la porte, àlaquelle avait frappé Jerry, s’entre-bâilla en grinçant, et permitau commissionnaire de pénétrer jusque dans la salle desassises.

« Où en est la cause ? demanda toutbas M. Cruncher à son voisin.

– On n’a rien fait encore.

– Qu’est-ce qui va venir ?

– Un cas de haute trahison.

– Coupé en quatre, hein !

– Oui, répondit l’homme d’un airaffriandé ; il sera traîné sur une claie, ensuite à demipendu ; puis on le détachera de la potence, on l’écorchera vifsur la poitrine, le ventre, les cuisses et les côtes, on luienlèvera les chairs, qu’on brûlera sous ses yeux, on lui trancherala tête, et enfin on le coupera par quartiers : c’est lasentence.

– Si toutefois il est reconnu coupable,ajouta Jerry provisionnellement.

– Oh ! n’ayez pas peur, dit l’autre,il sera condamné, pour sûr. »

Ici l’attention du commissionnaire futdétournée par le concierge, qui se dirigeait vers M. Lorry,tenant à la main le billet qu’il devait remettre à ce dernier.

Le gentleman entouré d’avocats portantperruque, était assis devant une table, non loin du conseil del’accusé, et presque en face d’un autre avocat, également àperruque, ainsi que les précités, et qui, les mains dans lespoches, regardait le plafond d’un air méditatif.

Après avoir toussé à diverses reprises, agitéla main et s’être frotté le menton, Cruncher parvint à se faireremarquer de M. Lorry, qui, debout, le cherchait du regard, etqui, l’ayant aperçu, lui fit un léger signe de tête et se rassitimmédiatement.

« Quel rapport ce monsieur a-t-il avec lacause ? demanda au commissionnaire l’homme avec qui celui-ciavait entamé la conversation.

– Que je sois pendu si je le sais, ditJerry.

– Et vous-même, qu’est-ce que vous êtesdans l’affaire, pourrait-on le savoir ? continua le voisind’un air de vif intérêt.

– Je ne le sais pas davantage, »répliqua le messager.

L’arrivée du juge et le tumulte qui s’ensuivitinterrompirent ce dialogue. Tous les regards se fixèrent aussitôtsur la porte qui communiquait avec la prison. Deux geôliers, qu’onvoyait là depuis l’entrée du public, disparurent un instant etramenèrent l’accusé qui fut conduit à la barre.

Toutes les personnes présentes, à la seuleexception de l’avocat dont les mains étaient dans les poches,ouvrirent de grands yeux et les attachèrent sur le prévenu. Lesouffle de toutes les poitrines roula vers lui comme une ondeentraînée par le courant ; des figures avides se tendirentavec effort autour des piliers, dans les coins, dans l’embrasuredes fenêtres, afin de l’apercevoir ; les gens qui étaient dansl’amphithéâtre se levèrent pour ne pas perdre un détail de cettevue intéressante ; ceux qui étaient de niveau avec la courplacèrent leurs mains sur les épaules des personnes qui étaientdevant eux, et restèrent sur la pointe du pied ; les autresgrimpèrent sur leur siège, sur le rebord des lambris, sur presquerien, pour contempler le héros du drame qui allait s’ouvrir.

Parmi ces derniers, et fort en évidence, étaitJerry, plus hérissé que jamais, et dont l’haleine, chargée d’un potde bière qu’il avait bu en chemin, se mêlait aux vagues d’ale, deporter, de gin, de thé, de café, de tout au monde, qui seprécipitaient vers l’accusé, vagues impures qui déjà se déposaienten brouillard méphitique sur les carreaux des grandes fenêtressituées derrière le prévenu.

Le point de mire de tous ces regards était unjeune homme d’environ vingt-cinq ans, ayant une belle taille, debeaux traits, l’air noble et distingué, l’œil brun, la peau haléepar le soleil. Il était simplement vêtu de gris et de noir, et seslongs cheveux châtains étaient rattachés derrière le cou par unruban, destiné à les retenir d’une façon commode plutôt qu’à servirde parure. Comme l’esprit révèle toujours ce qu’il ressent, malgrél’épaisseur du masque dont on couvre le visage, l’émotion duprévenu se trahissait par la pâleur qui perçait à travers le brunde ses joues. Du reste, il était calme, et s’assit tranquillement,après avoir salué le juge avec aisance et dignité.

Le genre d’intérêt qu’il inspirait à la foule,et qui tenait tous ses yeux ouverts, toutes ces poitrineshaletantes, n’était pas dû à l’un des sentiments qui honorentl’humanité, et qui l’élèvent. L’espèce de fascination que cemalheureux jeune homme exerçait sur les spectateurs venait del’effroyable arrêt dont il était menacé ; elle eût perdu de saforce en raison des chances qu’il aurait eues d’échapper auxdétails du supplice. Le corps qui allait être si affreusementmutilé formait le spectacle des yeux, et les tortures que devaitsubir cet être immortel, dont les chairs et les membres allaientêtre arrachés, fournissaient l’émotion.

Quel que fût le vernis que, suivant leur plusou moins d’habileté dans l’art de se tromper soi-même, lesspectateurs de ce drame honteux parvinssent à étendre sur lesmotifs qui les y avaient amenés, l’intérêt qu’ils y prenaient avaitsa source dans un instinct féroce, un appétit sauvage.

« Silence devant la cour ! L’acted’accusation a dénoncé hier Charles Darnay comme s’étant renducoupable de trahison envers le très-puissant, très-célèbre,très-excellent, très-auguste prince, Sa Majesté le roi de laGrande-Bretagne ; comme ayant, à diverses reprises et par desmoyens frauduleux, prêté son concours au roi de France dans laguerre que fait celui-ci au prince très-célèbre, très-excellent,etc. ; comme ayant fait des voyages multipliés des États deson auguste et puissante Majesté Britannique, à ceux dudit roi deFrance, à cette fin de révéler méchamment, faussement,traîtreusement (et autres injures en ment), audit roi deFrance, quelles sont les forces que notre dit prince très-célèbre,très-puissant, très-excellent, etc., se dispose à envoyer dans lenord de l’Amérique, ce dont le prévenu susnommé a refusé hier de sereconnaître coupable. »

Après avoir suivi tous les détours de cetextrait de l’acte d’accusation ; Jerry, de plus en plushérissé, à mesure que la loi multipliait les adverbes et lessuperlatifs, découvrit avec joie que le procès du susdit CharlesDarnay allait enfin commencer, que tous les membres du jury avaientprêté serment, et que M. l’attorney général était sur le pointde prendre la parole.

L’accusé, qui était déjà pendu, écorché,décapité mentalement par chacun des spectateurs, et qui nel’ignorait pas, resta ferme et digne, sans qu’il y eût néanmoinsd’affectation dans sa pose et dans sa physionomie. L’air grave etattentif, il suivait avec un sérieux intérêt l’ouverture desdébats, et se possédait assez pour n’avoir pas même dérangé l’undes brins d’herbe qui couvraient la tablette où reposaient ses deuxmains. Toute la salle était jonchée de plantes aromatiques, et onl’avait aspergée de vinaigre, afin de combattre les effluves de lageôle, et de se prémunir contre les atteintes de la fièvre deprison. Vis-à-vis du banc des prévenus était un miroir, destiné àrabattre la lumière sur la tête de l’accusé. Que de misérablesavaient été réfléchis par ce trumeau, et dont l’image avait disparude la terre en même temps qu’elle s’était effacée du miroir !Quelle armée de spectre eût visité ces lieux abominables, si laglace avait rendu tous les visages qui s’y étaient reproduits,comme un jour l’Océan doit rejeter tous les morts qu’ont engloutisles flots !

Peut-être la pensée du déshonneur quiattendait sa mémoire, peut-être l’idée du supplice traversa-t-ellel’esprit de l’accusé, je l’ignore ; toujours est-il queCharles Darnay fit un mouvement, et qu’en changeant d’attitude, illeva les yeux pour voir d’où sortait la lumière qui lui frappait lafigure.

Le sang lui monta au visage quand il aperçutla glace qui était placée devant lui, et sa main écarta vivementles brins d’herbe. Voulant éviter le miroir, il tourna la tête versla cour, qui se trouvait à sa gauche. Au niveau de ces yeux, prèsde l’endroit où siégeait le juge, étaient assises deux personnesqui arrêtèrent son regard, et cela d’une manière si soudaine, et enproduisant chez lui une impression tellement vive, que tous lesyeux, dont il était le point de mire, se dirigèrent aussitôt versces individus. On aperçut alors une jeune fille de vingt etquelques années, et un vieillard, évidemment son père. Celui-civous frappait à première vue par ses cheveux d’un blanc de neige etpar l’expression indescriptible de son visage, reflet d’un espritpeu actif, mais d’une profondeur, d’une puissance méditativeextraordinaires. Quand cet homme se renfermait en lui-même, ce quiparaissait lui être habituel, vous auriez dit qu’il étaitvieux ; mais quand il s’animait, comme à l’instant dont nousparlons, il était vraiment beau et semblait dans toute la force del’âge.

La jeune fille, bien qu’elle fût assise, avaitcroisé ses deux mains sur le bras de son père, dont elle serapprochait le plus possible, dans l’effroi que lui inspiraient lesdébats. Il était facile de comprendre qu’elle ne voyait que lepéril de l’accusé. Son front pâle exprimait tant d’alarmes, sacompassion était si visible, si touchante, que les spectateurs, quin’avaient pas eu pitié de lui, se laissèrent toucher par elle, etchacun demanda tout bas quelles étaient ces deux personnes.

Jerry, qui de son côté les observait, tout ensuçant la rouille dont ses doigts étaient couverts, allongea le coupour mieux entendre ce qu’on disait autour de lui.

« Qui sont-ils ? avait-on répété debouche en bouche dans la foule, jusqu’à ce que la question fûtarrivée à un huissier de la cour ; et la réponse de celui-cirevenait à ceux qui l’avaient provoquée, mais avec plus de lenteur.À la fin cependant elle atteignit la place où était lecommissionnaire.

« Ce sont des témoins.

– De quel côté ?

– À charge. »

Le juge, qui avait cédé à l’impulsion commune,rappela ses yeux à son banc, s’appuya au dossier de son fauteuil,et fixa un regard ferme sur l’homme dont il tenait la vie dans sesmains ; tandis que l’attorney général se levait pour filer lacorde, aiguiser la hache, et dresser l’échafaud.

Chapitre 3Débats.

M. l’attorney général avait à dire aujury : Que le prévenu, bien qu’il fût jeune par son âge, étaitdéjà vieux dans la pratique de la trahison, crime capital quientraîne la peine de mort. Que les relations de l’accusé avecl’ennemi public ne dataient pas d’aujourd’hui, pas d’hier, pas mêmede l’année passée, non plus que de l’année précédente ; qu’ilétait certain que depuis déjà longtemps Charles Darnay allait etvenait sans cesse de Paris à Londres, et réciproquement, au sujetd’affaires secrètes, dont il n’avait pu donner une explicationsatisfaisante. Que s’il était permis au criminel de réussir dansses coupables entreprises (ce qui heureusement ne peut arriver), laprofonde scélératesse de l’accusé n’aurait jamais été reconnue,tant il y avait d’infâme habileté dans les manœuvres auxquellesCharles Darnay avait eu recours ; mais que la Providence avaitinspiré au cœur d’un homme de bien, sans reproches comme sanscrainte, la pensée de chercher à découvrir les plans du traître, etque, frappé d’horreur, il était venu faire part de sa découverte aupremier ministre de Sa Majesté. Que cet homme pur et loyal, dont laconduite et l’attitude n’avaient pas cessé un instant d’êtresublimes, serait produit comme témoin. Que cet homme d’honneuravait été l’ami du prévenu ; mais qu’en un jour, à la foispropice et douloureux, acquérant la certitude de la culpabilité decelui qui avait son affection, il avait résolu d’immoler surl’autel sacré de la patrie, l’infâme qu’il ne pouvait plus niestimer ni chérir. Que si des statues étaient élevées enAngleterre, comme autrefois en Grèce et à Rome, aux bienfaiteurspublics, il en serait évidemment érigé une à la gloire de ce grandcitoyen. Que puisque telle n’est pas la coutume anglaise, il étaitprobable que cet excellent patriote ne recevrait aucune récompense.Que la vertu, ainsi que de grands poètes l’ont proclamé dans maintspassages, passages que le jury tout entier (M. l’attorneygénéral n’en doutait pas) avait textuellement dans la mémoire, quela vertu est contagieuse, surtout cette vertu éclatante qui portele nom de patriotisme, c’est-à-dire amour de la patrie ; quele sublime exemple du témoin immaculé, sur la parole infaillibleduquel s’appuyait l’organe de la loi, avait éveillé chez ledomestique du prévenu la sainte détermination de fouiller dans lespoches, dans les tiroirs de son maître, et d’examiner avec soin lespapiers secrets de ce dernier. Que lui, attorney général, étaitpréparé au blâme que de mauvais citoyens ne manqueraient pas dejeter sur la conduite de cet admirable serviteur ; mais que,personnellement, il le préférait en quelque sorte à ses plusproches parents, et le tenait en plus grande estime que son proprepère ; qu’il n’attendait pas moins du jury, et qu’il sereposait avec confiance sur le sentiment de justice et d’équité,dont il ne manquerait pas de donner la preuve en cette occasionsolennelle. Que le témoignage de l’ancien ami, et de l’ancien valetdu prévenu, joint aux documents qui prouvaient leur découverte,produits devant la cour, établirait d’une manière incontestable quel’accusé avait entre les mains la liste des forces de Sa MajestéBritannique, les plans de campagne qui devaient être suivis par lesarmées anglaises, tant sur mer que sur terre, et ne permettrait pasde révoquer en doute que l’accusé n’eût l’intention, et mêmel’habitude, de transmettre ces précieux détails au chef du peupleennemi. Qu’il n’était pas possible d’établir que ces notes fussentécrites de la main du prévenu, mais que cela n’empêchait pas lagravité du fait ; que c’était au contraire une preuve de lascélératesse qui avait présidé à toutes ces machinationsinfâmes ; que les débats montreraient de la manière la plusévidente que ces pratiques frauduleuses et traîtresses dataientdéjà de cinq années, c’est-à-dire qu’elles remontaient à l’époquedu premier combat qui avait eu lieu entre les Américains et lestroupes du roi d’Angleterre ; que par tous ces motifs, lesjurés, étant des hommes loyaux entre tous, devraient nécessairementdéclarer le prévenu coupable du crime dont on l’accusait, quelleque fût d’ailleurs la répugnance qu’ils eussent à faire appliquerla peine appliquée par la loi ; qu’ils ne pourraient plusgoûter de repos, qu’ils ne pourraient plus souffrir la pensée queleurs femmes sont endormies, que leurs enfants sont plongés dans unsommeil paisible, bref, qu’il n’y aurait plus moyen pour eux nipour leurs familles de poser la tête sur l’oreiller, à moins quecelle de l’accusé ne tombât sous la hache du bourreau. Cette tête,M. l’attorney général la leur demandait au nom de tout ce quepouvait lui fournir une période arrondie, une phrase retentissante,et il conclut en affirmant, de la manière la plus solennelle, qu’ilregardait le coupable comme ayant déjà subi la peine de mort.

Lorsque le dernier mot de cette harangue eutété prononcé, un bourdonnement s’éleva de tous les points del’auditoire, comme si des nuées de mouches bleues s’étaient réuniesautour du prévenu, par anticipation de ce qu’il allaitdevenir ; puis le bourdonnement cessant quand le silence futrétabli, le patriote immaculé apparut comme témoin.

M. le sollicitor général, marchant surles traces de son chef de file, interrogea le patriote :

« Votre nom ?

– John Barsad, etc.… »

L’histoire de son âme pure et de sa conduitesublime fut exactement la même que celle dont M. l’attorneygénéral avait édifié son auditoire. Le seul défaut qu’on pût luireprocher, si toutefois elle en avait un, fut de rappeler troplittéralement la version précédente.

Après avoir déchargé sa noble poitrine dufardeau qui l’oppressait, l’éminent citoyen se serait modestementretiré, si l’avocat du prévenu, placé dans le voisinage deM. Lorry, ne lui avait, à son tour, posé plusieursquestions.

(L’avocat en perruque, dont les yeux étaientfixés au plafond, n’avait pas changé d’attitude.)

« Le témoin a-t-il lui-même espionné leprévenu ?

– Grands Dieux ! cette vileinsinuation ne fait qu’exciter son mépris.

– Quels sont les moyens d’existence dutémoin ?

– Il a des propriétés.

– À quel endroit sont-ellessituées ?

– Il ne pourrait pas le direactuellement, le nom lui échappe.

– De quelle nature sont cespropriétés ?

– Cela ne regarde personne.

– Les a-t-il achetées, ou luiviennent-elles de succession ?

– Il les a eues par héritage.

– De qui ?

– D’un parent éloigné.

– Le témoin n’a-t-il jamais été enprison ?

– Miséricorde !

– En prison pour dettes ?

– Il ne voit pas quel rapport cela peutavoir…

– Le témoin n’a pas été en prison pourdettes ?

– Pourquoi cette insistance ?

– Jamais ? persiste l’avocat.

– Eh bien ! oui.

– Combien de fois ?

– Une ou deux.

– N’est-ce pas cinq ou six ?

– Peut-être.

– Quelle est la profession dutémoin ?

– Gentleman.

– Le témoin n’a jamais reçu de coups depied ?

– C’est possible.

– Fréquemment ?

– Pas du tout.

– On ne l’a jamais jeté du haut en bas del’escalier ?

– Certes non : une fois il était aupremier étage, on l’a poussé un peu fort, mais s’il a rouléjusqu’en bas, c’est de son propre mouvement.

– N’était-ce pas pour avoir joué avec desdés pipés ?

– Quelque chose d’analogue a été dit parl’impudent qui a causé la chute du témoin ; mais rien n’étaitplus faux.

– Le témoin en jurerait-il ?

– Assurément.

– Est-ce que le témoin n’est pas unjoueur de profession ?

– Pas plus qu’un autre.

– Il n’a jamais emprunté d’argent àl’accusé ?

– Si.

– Le lui a-t-il rendu ?

– Non.

– Ses relations avec l’accusé ne sebornaient-elles pas à un emprunt perpétuel, sous forme de frais devoitures, d’auberge, de paquebots, etc. ?

– Pas précisément.

– Le témoin est-il bien sûr d’avoir vules listes dont il s’agit entre les mains du prévenu ?

– Très-sûr.

– Peut-il en dire davantage à l’égard deces papiers ?

– Non.

– N’est-ce pas lui que se les seraitprocurés ?

– Non.

– Combien croit-il que lui sera payé sontémoignage ?

– Bonté divine !

– N’espère-t-il pas recevoir dugouvernement des fonctions salariées, par exemple celles d’agentprovocateur ?

– Oh ciel !

– Une autre place du mêmegenre ?

– Miséricorde !

– Le témoin l’affirmerait-il sous la foidu serment ?

– Sur tout ce qu’il y a de plussacré ; le patriotisme le plus pur lui a seul inspiré saconduite. »

Cet interrogatoire est suffisant ; letémoin se retire.

L’ancien et vertueux domestique du prévenujure à son tour, et multiplie les serments avec chaleur etvolubilité.

Il s’appelle Roger Cly ; c’est un honnêtehomme, qui, dans sa bonne foi, s’est mis il y a quatre ans auservice de l’accusé.

« N’a-t-il pas supplié qu’on le prit parcharité ?

– Jamais. Il a demandé au prévenu, qu’ilrencontra sur le paquebot de Calais, si par hasard il n’aurait pasbesoin d’un serviteur intelligent et probe ; c’est ainsi qu’ilest entré au service de l’accusé. Diverses circonstanceséveillèrent ses soupçons, et il résolut d’avoir l’œil sur sonmaître. Il a trouvé maintes fois, dans les poches du prévenu, despapiers absolument pareils à ceux qu’on lui présente. Les listesque la cour a sous les yeux ont été prises par lui dans lesecrétaire de son maître. Il a surpris l’accusé montrant ces mêmeslistes à des Français, tant à Calais qu’à Boulogne. Rempli d’amourpour son pays, le témoin n’a pu voir de pareilles menées sans unevive indignation, et s’est empressé d’en informer la justice.

– N’a-t-on pas accusé Roger Cly d’avoirvolé une théière en argent ?

– Pas du tout ; on l’a calomnié ausujet d’un pot à moutarde qui, en fin de compte, n’a jamais été queplaqué.

– Roger Cly n’est-il pas en relationsavec le dernier témoin depuis sept à huit ans ?

– C’est une simple coïncidence. On nesaurait s’étonner de ce qu’elle peut avoir d’étrange : toutesles coïncidences sont plus ou moins singulières ; et c’estencore par hasard que le seul motif qui l’ait animé dans tout ceci,est comme chez le précédent témoin, le patriotisme le plusardent ; c’est un loyal Anglais, et il espère que les citoyensde son espèce sont nombreux dans le pays. »

Les mouches bleues recommencent à bourdonner.Le silence rétabli dans l’auditoire, l’attorney général appelleM. Jarvis Lorry.

« N’êtes-vous pas employé à la banqueTellsone ?

– Oui.

– Un vendredi soir du mois de novembre1775, n’avez-vous pas fait un voyage pour les affaires de lamaison, et n’êtes-vous pas allé à Douvres par lamalle-poste ?

– Oui.

– Étiez-vous seul dans lavoiture ?

– Non ; il y avait avec moi deuxautres voyageurs.

– Ne sont-ils pas descendus sur la route,bien avant le point du jour ?

– Oui.

– Veuillez regarder l’accusé, et nousdire s’il n’était pas l’un de vos compagnons de voyage ?

– Il me serait impossible de vousrépondre.

– Est-ce qu’il ne ressemble pas à l’un ouà l’autre des deux voyageurs en question ?

– Ces voyageurs étaient si complètementenveloppés, la nuit était si noire, que je ne me fais pas même uneidée de leur extérieur.

– Regardez l’accusé de nouveau, monsieurLorry ; supposez-le complètement enveloppé, ainsi que les deuxvoyageurs dont nous parlons, et voyez s’il n’y aurait pas dans sataille, dans son ensemble, quelque chose qui pût rendre probablequ’il était l’un de vos deux compagnons de route.

– Je ne puis vraiment pas vousrépondre.

– Affirmeriez-vous sous la foi du sermentqu’il n’était pas dans la voiture ?

– Non.

– Ainsi, vous reconnaissez qu’il pouvaitêtre l’un de ces deux voyageurs.

– Ce ne serait pas impossible ; jedirai néanmoins que les deux personnes dont il s’agit avaient unecrainte excessive des voleurs, crainte que je partageais moi-même,et que l’accusé ne paraît pas être un homme à craindre quoi que cesoit.

– Êtes-vous sûr de n’avoir jamaisrencontré l’accusé ?

– Je l’ai vu très-certainement.

– Dans quelle occasion ?

– Je revenais de Paris quelques joursaprès m’être embarqué à Douvres ; l’accusé était sur lepaquebot, et nous avons fait ensemble la traversée.

– À quelle heure vint-il àbord ?

– Un peu après minuit.

– Au plus fort des ténèbres. Y eut-ild’autres passagers qui vinrent à la même heure ?

– Le hasard voulut…

– N’employez pas cette expressiondubitative, monsieur Lorry. L’accusé, ici présent, fut-il le seulqui s’embarqua à cette heure avancée ?

– Oui.

– Vous-même, étiez-vous seul ?

– Non : j’étais accompagné d’unvieil ami et de sa fille. Tous les deux sont ici comme témoins.

– Êtes-vous entré en conversation avecl’accusé ?

– Nous avons à peine échangé quelquesparoles ; la mer était orageuse, la traversée fut longue etpénible, et je restai couché sur un canapé jusqu’à notre arrivée àDouvres.

– C’est bien. MissManette ! »

La jeune fille, sur qui tous les regardsavaient été fixés un instant auparavant, et qui les attira denouveau, se leva de son siège ; elle resta debout sans changerde place, et continua à s’appuyer sur le bras de son père, quis’était levé en même temps qu’elle.

« Miss Manette, regardezl’accusé. »

Tant de compassion dans le regard, tant d’âmeet tant de beauté, soumirent Charles Darnay à une épreuve bienautrement difficile que toutes celles qu’il avait subies depuisqu’il était devant ses juges. Bien qu’au bord de la tombe, etmalgré les yeux avides qui s’attachaient sur lui, malgré la forced’âme qu’il avait montrée jusque-là, il fut impossible au prévenude rester calme sous le regard plein de pitié de la jeune fille.Ses mains groupèrent convulsivement les brins d’herbe qui étaientdevant lui, comme pour en former un bouquet de fleursimaginaires ; et ses efforts, pour maîtriser sa respirationhaletante, firent trembler ses lèvres, d’où le sang reflua vers soncœur.

« Miss Manette, avez-vous déjà vu leprisonnier ?

– Oui, monsieur.

– Où cela ?

– À bord du paquebot de Calais à Douvres,et dans les circonstances dont il vient d’être question.

– Vous étiez avec le témoin qu’on vientd’entendre ?

– Oui, monsieur ; oh ! bienmalheureusement. »

Les sons plaintifs de sa voix harmonieusefurent couverts par la voix beaucoup moins musicale du juge, quilui dit d’un ton bref :

« Répondez sans commentaires auxquestions qui vous sont faites : Avez-vous causé avec leprévenu, lors de cette traversée ?

– Oui, monsieur.

– Rappelez la conversation que vous avezeue ensemble.

– Lorsque monsieur fut à bord…commença-t-elle, d’une voix faible, au milieu du plus profondsilence.

– Est-ce du prévenu que vous parlez, missManette ? lui demanda le juge en fronçant les sourcils.

– Oui, milord.

– Dans ce cas, dites l’accusé.

– Lorsque l’accusé fut à bord dupaquebot, il remarqua la faiblesse de mon père. Celui-ci était simalade que je n’osais pas le faire descendre, de peur que l’air nevînt à lui manquer. Je lui avais organisé un lit sur le pont, àcôté des marches qui conduisaient aux cabines, et je m’étaisinstallée auprès de lui. Le paquebot n’avait pas d’autres passagersque nous quatre. L’accusé fut assez bon pour me donner sesconseils, et pour m’aider à mieux abriter mon père que je nel’avais fait, ne sachant pas de quel côté soufflerait le vent,quand nous aurions quitté le port. Il se donna beaucoup de peinepour nous être utile, le fit avec une extrême douceur, et témoignapour l’affreux état de mon père une compassion profonde, qu’ilsentait réellement, j’en suis sûre. C’est ainsi que la conversationcommença entre nous.

– L’accusé était-il seul au moment où ils’est rendu à bord ?

– Non, monsieur.

– Combien y avait-il de personnes aveclui ?

– Deux Français.

– Ont-ils parlé d’affaires, etl’entretien a-t-il été de longue durée ?

– Ils ont causé ensemble jusqu’au momentoù les Français ont dû quitter le paquebot.

– N’ont-ils point échangé entre eux deslistes pareilles à celle-ci ?

– Ils tenaient des papiers, mais je nesais pas quel en était le contenu.

– Ces papiers avaient-ils la dimension etla forme de ceux-ci ?

– Je l’ignore.

– Que disaient ces messieurs ?

– Je ne le sais pas davantage. Ilsétaient bien sur la dernière marche de l’escalier, pour être plusprès de la lampe, qui éclairait à peine, mais ils parlaient à voixbasse, et d’ailleurs je ne les écoutais pas.

– Que vous a dit l’accusé ?

– Il s’est montré pour moi aussi confiantqu’il était doux et attentif pour mon père. Dieu sait, poursuivitla jeune fille en fondant en larmes, combien je voudrais ne pasrépondre aux bontés qu’il a eues pour moi en disant quelque chosequi pourrait tourner contre lui. »

Bourdonnement dans la salle.

« Miss Manette, reprit le juge, sil’accusé n’a pas déjà compris que vous répondez avec une extrêmerépugnance aux questions qui vous sont posées, il est certainementle seul dans l’auditoire qui puisse le mettre en doute. Veuillezcontinuer, miss Manette.

– Il me raconta qu’il voyageait pouraffaires, qu’il avait à remplir une mission tellement épineusequ’il avait dû changer de nom pour ne pas compromettre sa famille.Il ajouta que cette affaire le ramènerait en France avant peu, etl’obligerait pendant longtemps à traverser fréquemment ledétroit.

– Ne vous a-t-il rien dit au sujet del’Amérique ? Précisez votre réponse, rappelez-vous toutes lesparoles de l’accusé.

– Il essaya, autant que je puis lecroire, de me faire comprendre les motifs de la querelle qui venaitd’éclater, entre les colons et la métropole ; mais il estpossible que je me trompe. Il ajouta, sous forme de plaisanterie,que le nom de George Washington serait peut-être un jour aussicélèbre que celui de Sa Majesté George III ; mais je répètequ’il le disait en riant, sans y penser, comme il aurait dit autrechose. »

L’expression gravée sur les traits d’unacteur, qui excite au plus haut degré l’intérêt de son auditoire,se reflète en général sur le visage des individus qu’il captive,sans même que ceux-ci en aient conscience. Il en résulta que lejuge, qui s’était penché pour écrire la réponse de la jeune fille,retrouva chez la plupart des spectateurs l’horrible anxiété qu’onvoyait peinte sur le front du témoin, lorsqu’il releva la tête avecsurprise en entendant cette effroyable hérésie, touchant la gloirefuture de George Washington.

M. l’attorney général ayant représenté àmilord qu’il serait bon d’interroger le père de la jeune fille, nefût-ce que pour la forme, le docteur Manette fut appelé commetémoin.

« Docteur Manette, avez-vous déjà vul’accusé ?

– Une fois, lorsqu’il vint me faire unevisite ; il y a de cela trois ou quatre ans.

– Reconnaissez-vous en lui le compagnonde voyage que vous avez eu en venant en Angleterre, et pouvez-vousdire quelques mots de l’entretien qu’il eut avec votrefille ?

– Cela me serait complètementimpossible.

– Avez-vous quelque raison spéciale quivous empêche de répondre à cette question ?

– Oui, monsieur.

– Est-ce vrai, docteur Manette, que vousavez eu le malheur d’être incarcéré sans jugement, dans votre paysnatal, et pendant de longues années ?

– Oh ! oui, de bien longues années,répond le témoin d’une voix qui émeut tous les cœurs.

– Vous étiez libre depuis peu de temps,n’est-ce pas, lors du voyage dont nous parlons ?

– On me l’a dit.

– Avez-vous quelque souvenir de latraversée ?

– Aucun ; il y a dans mon esprit unvide complet à partir de l’époque – je ne sais même pas laquelle –où, dans ma prison, j’ai commencé à faire des souliers, jusqu’aumoment où je me suis trouvé à Londres avec ma fille. La présence decette chère enfant m’était devenue familière, quand un Dieu pleinde miséricorde a permis que je retrouvasse mes facultés ; maisje ne me rends pas compte de la manière dont je m’étais familiariséavec ce nouveau genre de vie ; et je ne saurais dire commentj’en étais arrivé à reconnaître ma fille, ou plutôt à avoirconscience de sa tendresse et des soins qu’elle meprodiguait. »

M. l’attorney général s’assied.

M. Manette et sa fille reprennentégalement leurs sièges.

Il s’agit toujours de prouver que ce vendredisoir du mois de novembre 1775, l’accusé était parti de Londres, parla malle-poste de Douvres, avec l’un de ses complices, dont onn’avait pu retrouver la trace ; que tous les deux, quittant lavoiture, bien avant le jour, étaient descendus à un endroit qu’ilsavaient choisi pour donner le change, et où ils ne devaient pointséjourner ; qu’ils firent alors une douzaine de milles enrevenant sur leurs pas, et arrivèrent à une ville de garnison etd’ateliers maritimes, où ils se procurèrent les renseignementsfrauduleux qu’ils étaient chargés de prendre.

Un témoin est appelé à ce sujet ; sadéposition fait naître un curieux incident.

Suivant le témoin, l’accusé était précisémentà l’heure voulue dans la salle à manger d’un hôtel de cette villede garnison et d’arsenal maritime, où il attendait quelqu’un quivint peu de temps après.

Le défenseur pose à son tour différentesquestions au témoin, sans rien pouvoir en obtenir, si ce n’estqu’il n’a jamais vu l’accusé que cette fois-là, mais qu’il l’a fortbien vu.

L’avocat dont les yeux n’ont pas quitté leplafond depuis le commencement de la séance, écrit alors deux outrois mots sur un chiffon de papier qu’il jette au défenseur.

Celui-ci reçoit le papier et, l’ayant ouvert,regarde le prévenu avec une extrême attention.

« Vous êtes bien sûr que c’étaitl’accusé ? dit-il au témoin.

– Très-sûr.

– Vous n’avez jamais vu personne quiressemblât au prévenu ?

– Jamais, ou du moins qui lui ressemblâtde manière à s’y méprendre.

– Veuillez regarder mon savant collègue,poursuit le défenseur en désignant l’avocat qui lui a lancé lebillet ; fort bien ! Regardez maintenant l’accusé. Qu’endites-vous ? N’y a-t-il pas entre eux une ressemblanceparfaite ? »

– Il est certain qu’à part l’indolencequi caractérise le savant collègue, sa tenue peu soignée, uncertain air de fatigue, pour ne pas dire de débauche, il y a entrelui et l’accusé une assez grande ressemblance pour que chacun ensoit surpris, dès que l’attention est appelée sur ce point.

– Milord est prié de requérir le savantcollègue d’ôter un instant sa perruque, prière à laquelle milordcondescend de fort mauvaise grâce, et la ressemblance devientfrappante.

« M. Stryver, demande le juge àl’avocat du prévenu, auriez-vous l’intention de mettre en cause laloyauté de M. Cartone (le savant collègue) et de l’accuser dehaute trahison ? »

M. Stryver est bien loin d’avoir cettepensée. Il demande seulement à MM. les jurés si le fait quivient de se produire devant la cour, ne peut pas avoir eu lieu dansune autre circonstance ; et il suppose qu’après cet incident,le témoin sentira de lui-même ce qu’il y a de téméraire àreconnaître dans l’accusé une personne qu’il n’a fait qu’entrevoirdans un hôtel.

Il résulte de cet incident que le témoin estpulvérisé, et devient pour la cause un débris inutile.

Jerry, qui pendant les dépositions a eu letemps de sucer toute la rouille de ses doigts, est loin de toucherau dénouement de la pièce dont il est spectateur. Il lui fautencore suivre le plaidoyer de M. Stryver, qui reprend leréquisitoire de l’attorney général, et qui, le retournant comme unhabit, montre aux jurés « que le patriote Barsad est un espionà gages, un vil calomniateur, qui trafique du sang des malheureuxqu’il dénonce, l’un des traîtres les plus éhontés qu’on ait vusdepuis Judas, dont il a certainement la figure ; et que levertueux Roger Cly est son complice depuis plus de dix années. Ilmontre comment ces deux hommes, à la fois parjures et faussaires,ont jeté les yeux sur l’accusé pour en faire leur victime ;comment celui-ci, ayant des affaires de famille qui l’appelaientcontinuellement en France, son pays natal, a fourni des preuvesapparentes au crime dont il est accusé, preuves qu’on exploitéesavec une infâme adresse les faux témoins, qui, après avoir vécu àses dépens, avaient intérêt à se défaire de sa personne. Comment ladéposition arrachée à miss Manette, dont chacun a pu voir lesangoisses, établit simplement que l’accusé a mis dans sa conduite,à l’égard de cette jeune personne, la politesse et les attentionsgalantes que tout jeune homme bien élevé aurait eues certainementen pareille circonstance ; que leur entretien n’a été qu’uninnocent badinage, si on en excepte les paroles qui auraient étédites, par l’accusé, au sujet de la gloire de Washington, et quisont tellement extravagantes qu’il est impossible d’y voir autrechose qu’une monstrueuse plaisanterie. Le défenseur ajoute que ceserait une faiblesse indigne du gouvernement que de profiter d’unepareille cause pour chercher à se rendre populaire, en flattant lesantipathies et les terreurs nationales les moins motivées et lesplus basses ; que malgré le zèle de M. l’attorneygénéral, malgré l’importance que celui-ci s’est efforcé de donner àcette affaire, elle ne repose absolument sur rien, car elle n’ad’autre base que ces témoignages dont le caractère infâme salittrop souvent de pareilles causes, et qu’on retrouve dans tous lesprocès politiques de la Grande-Bretagne. »

Ici, milord interrompt l’avocat en prenant unair grave, comme si tout cela était faux, et dit qu’il ne souffrirapas de semblables allusions, tant qu’il aura l’honneur de siégersur le banc qu’il occupe.

M. Stryver produit ses quelques témoins àdécharge.

Notre messager, après les avoir entendus, estcontraint de subir la réplique de M. l’attorney général, qui,remettant à l’envers l’habit que le défenseur vient de tailler auxjurés, prouve que Barsard et Cly sont infiniment plus honorables,et le prévenu cent fois plus perfide qu’il ne l’avait crud’abord.

Enfin le juge reprenant l’habit, dont ilmontre tour à tour et l’endroit et l’envers, lui donne décidémentla coupe qu’il doit avoir, et en fait un linceul qu’il destine àl’accusé.

Les membres du jury commencent leurdélibération, et les mouches bleues se remettent à bourdonner avecune force nouvelle.

M. Stryver, l’éloquent défenseur,rassemble les papiers qui sont devant lui, chuchote avec sesvoisins, et jette de temps en temps un coup d’œil inquiet sur lesjurés.

Milord quitte son siège, se promène sur sonestrade, poursuivi par l’idée qu’il y a quelque chose de putridedans l’atmosphère, idée qui tourmente plusieurs membres de lacour.

Seul, dans tout l’auditoire, le docte collèguede M. Stryver est assis, les deux mains dans ses poches, larobe à demi tombante, la perruque de travers et les yeux auplafond. Il y a chez lui une paresse, un abandon de lui-même quidiminuent tellement sa ressemblance avec le prévenu, surtout cellequ’il avait au moment où l’on a comparé les deux visages, qu’uncertain nombre de spectateurs se communiquent la surprise qu’ils enéprouvent, et ne comprennent pas comment il se peut qu’il soit sidifférent de l’accusé, dont il a néanmoins la figure.

Cruncher en fait la remarque à sonvoisin :

« Je parierais une demi-guinée,ajoute-t-il, que c’est un avocat sans cause ; jamais un hommeoccupé n’a eu cette tournure-là. »

Cependant M. Cartone saisit beaucoupmieux les détails de la scène que le commissionnaire ne paraît lesupposer ; car, il est le premier à s’apercevoir que la têtede miss Manette vient de s’incliner sur l’épaule du docteur, et ils’écrie d’une voix forte :

« Huissier, rendez-vous auprès de cevieillard, aidez-le à transporter sa fille au dehors ; nevoyez-vous pas qu’elle se trouve mal ? »

Le docteur et miss Manette excitent la plusvive sympathie parmi les assistants. M. Manette a évidemmentbeaucoup souffert quand on lui a parlé du passé, et le nuage quil’assombrit parfois, et lui donne l’aspect d’un vieillard, n’a pascessé depuis lors de couvrir sa figure.

Au moment où le père et la fille traversaientl’auditoire, le président du jury adresse la parole au président dela cour : « MM. les jurés, dit-il, ne peuvents’entendre, et désirent se retirer dans la salle desdélibérations. »

Milord, qui a toujours sur le cœur la gloirefuture de Washington, est très-surpris que MM. les jurés nesoient pas d’accord sur un fait aussi simple ; mais il consentavec plaisir à ce qu’ils aillent délibérer dans la piècevoisine ; lui-même profite de la circonstance pour sortir dela salle.

La nuit approche ; tandis qu’on allumeles quinquets, le bruit circule parmi la foule que MM. lesjurés en ont encore pour longtemps avant de s’être entendus. Lesspectateurs sortent presque tous pour aller prendre quelquesrafraîchissements, et l’accusé va s’asseoir près de la porte quiconduit à la prison. M. Lorry, qui avait accompagné le docteuret sa fille, reparaît dans la salle, et fait signe aucommissionnaire d’approcher.

« Si vous avez besoin de prendre quelquechose, vous pouvez sortir, lui dit-il. Seulement ne vous éloignezpas trop ; soyez là quand le verdict sera prononcé, j’auraibesoin de vous pour le porter à la banque. Vous êtes le messager leplus rapide que je connaisse, et vous serez à Temple-Bar beaucoupplus vite que moi. »

Jerry a tout juste assez de front pour se letoucher de l’index, en reconnaissance du shilling qui accompagnecet ordre. Au même instant M. Cartone se présente et, posantla main sur le bras de M. Lorry :

« Comment va la jeune fille ?demande-t-il à l’associé de Tellsone.

– Elle est très-malheureuse de tout cequi s’est passé ; mais elle va beaucoup mieux depuis qu’elleest au grand air.

– Restez-là, je vais en faire part auprévenu. Il ne serait pas convenable qu’un homme de votrecaractère, un homme qui occupe une certaine position dans labanque, parlât en public à un prisonnier quelconque. »

Le gentleman rougit, comme s’il avaitconscience d’avoir pensé à commettre cette énormité, etM. Cartone se dirige vers l’extérieur de la barre.

« Monsieur Darnay, dit-il, vous désirezsavoir comment va miss Manette, la chose est naturelle. Je viensd’apprendre que son agitation commence à se calmer et qu’elle estbeaucoup mieux.

– Je suis désolé d’avoir été la cause deson malaise ; seriez-vous assez bon pour le lui dire de mapart, et pour lui porter l’expression de ma profondegratitude ?

– Je ne demande pas mieux, si vous ytenez, répondit M. Cartone d’un ton indifférent qui frisaitl’insolence.

– J’y tiens beaucoup, et je vous remerciemille fois.

– Qu’attendez-vous du jury, monsieurDarnay ? reprit Cartone, qui appuyé sur la barre, se tournavers l’accusé.

– Ma condamnation, répliqua celui-ci.

– C’est ce qu’il y a de mieux à faire,d’autant plus que la chose est probable ; toutefois ledésaccord des jurés vous donne des chances de succès. »

Jerry, qui avait écouté ce dialogue, n’enentendit pas davantage, et laissa les deux interlocuteurs, siressemblants de figure, si différents au moral, debout à côté l’unde l’autre, et réfléchis tous deux par le trumeau qui dominait lebanc des accusés.

Une heure et demie se traîna lentement jusqu’àla rentrée de la cour ; et, malgré les pâtés de mouton et lespots d’ale qui lui prêtèrent leur assistance, elle parut boiteuseaux gens de toute espèce qui remplissaient les couloirs durez-de-chaussée.

Notre commissionnaire, après avoir bu et mangéd’une manière satisfaisante, était allé se mettre sur un banc, oùil était en train de faire un somme, lorsqu’il fut réveillé par unpuissant murmure et porté jusqu’en haut de l’escalier par lecourant qui se précipitait dans la salle des assises.

« Jerry ! Jerry ! s’écriait legentleman, qu’il trouva près de la porte dès qu’ilarriva ?

– Me voilà, monsieur, me voilà ! ilfaudra se battre pour sortir.

– Partez bien vite, reprit le banquier enlui tendant un billet au milieu de la foule. Le tenez-vous,Jerry ! Partez et ne vous amusez pas.

– Oui, monsieur. »

Le papier que tenait le commissionnaire nerenfermait qu’un seul mot :

Acquitté.

« Cette fois, murmura Cruncher en s’enallant, si vous aviez mis Ressuscité, je l’auraisparfaitement compris. »

Il n’eut pas le temps d’en penserdavantage ; car il fut obligé de courir pour n’être pasdébordé par la foule qui se répandait au dehors, et dont lebourdonnement ruisselait dans la rue, comme si les mouches bleues,déçues dans leur espoir, se fussent précipitées à la recherche d’unautre cadavre.

Chapitre 4Félicitations.

Tandis que s’écoulait le dernier sédiment del’étuvée humaine qui bouillait depuis le matin dans la salle desassises, Lucie Manette et son père, l’avocat et l’avoué deM. Darnay, s’étaient rassemblés autour de celui-ci, et lefélicitaient d’avoir échappé à la mort. Il eût été difficile, mêmeà une clarté plus brillante, de reconnaître dans le docteur auvisage intelligent, à la démarche pleine de noblesse, le cordonnierdu faubourg Saint-Antoine.

Cependant il n’était personne qui, l’ayantregardé une fois, ne le regardât de nouveau, alors même qu’onn’avait point eu l’occasion de remarquer le timbre douloureux de savoix grave, et l’air distrait qui, par instant, voilait tout à coupsa figure. Non-seulement une cause extérieure, un mot relatif à sesannées d’agonie, évoquaient des profondeurs de son âme cet étatd’abstraction, mais il arrivait aussi que le nuage se formait delui-même, et répandait sur les traits de l’ancien captif uneobscurité aussi incompréhensible aux spectateurs qui ne savaientpas son histoire, que si, par un ciel pur, ils avaient vu laBastille projeter son ombre sur lui, malgré les trois cents millesdont il en était séparé.

Sa fille avait seule le pouvoir de dissiperces nuages. Elle était le fil d’or qui, pour lui, rattachait sesbeaux jours au calme dont il jouissait après sa misère. La voix, leregard, l’attouchement de Lucie, avaient sur l’ancien prisonnierune souveraine influence. Pourtant elle se rappelait qu’encertaines occasions, sa tendresse était restée sans effet ;mais ces occasions étaient rares, et chaque jour elle acquéraitplus de certitude de ne pas les voir se reproduire.

M. Darnay baisa la main de Lucie Manetteavec ferveur, puis se retourna vers M. Stryver, qu’il remerciachaudement. Celui-ci avait à peine trente et quelques années, etparaissait en avoir près de cinquante. Il était gras et court,avait la voix haute, les manières brusques, les cheveux roux, leteint fleuri, une absence complète de délicatesse, et une certainemanière de se pousser au milieu d’une société ou d’uneconversation, en se donnant à lui-même un coup d’épaule, quifaisait bien augurer du chemin qu’il ferait dans le monde.

Ayant encore sa perruque et sa robe, leditavocat se poussa en face de son client avec une telle violence,qu’il écrasa l’innocent M. Lorry, et le chassa du groupe, oùil s’installa carrément.

« Je suis heureux de vous avoir faitsortir de ce mauvais pas, monsieur Darnay, s’écria-t-il ;c’était une poursuite infâme, ignoble, mais qui par cela même n’endevait que mieux réussir.

– C’est un service que je me rappelleraitoute ma vie, répondit le jeune homme avec chaleur.

– J’ai fait tout mon possible, monsieurDarnay, et je crois que tout mon possible vaut bien celui d’unautre. »

Il incombait à quelqu’un d’ajouter :« Beaucoup mieux ! »

Ce fut M. Lorry qui s’en chargea,peut-être avec l’intention de reprendre une petite place à côté decelle qu’il occupait tout à l’heure.

« Est-ce bien votre façon depenser ? demanda M. Stryver, j’en serais fort aise. Vousavez assisté aux débats, et vous devez vous y connaître. Vous êtesun homme d’affaires, un homme sérieux, un homme grave.

– En cette qualité, répliquaM. Lorry, qu’un petit coup d’épaule du légiste avait rejetédans le groupe, je fais appel au docteur pour qu’il rompe cetteconférence et nous ordonne le départ. Miss Lucie est très-pâle,M. Darnay a subi une journée terrible, et nous sommes tous surles dents.

– Parlez pour vous, dit l’avocat, parlezpour vous, lorsqu’il s’agit de repos ; quant à moi, j’ai àtravailler toute la nuit.

– C’est surtout pour miss Manette et pourM. Darnay, répliqua le gentleman. Ne pensez-vous pas, miss,que je peux même parler pour nous tous, ajouta-t-il en désignant duregard le docteur. »

La figure de celui-ci, dont les yeux étaientrivés sur Charles Darnay, avait une expression particulière, qui,de plus en plus marquée, annonçait une défiance et une aversionmêlées de crainte.

« Mon père, dit miss Manette en luiposant la main sur le bras. »

Il secoua l’ombre sinistre qui était sur sonvisage, et se tourna vers sa fille.

« Rentrons-nous ?

– Oui, dit-il en poussant un longsoupir. »

On venait d’éteindre les quinquets descouloirs, de fermer les grilles pesantes, qui s’étaient closes avecfracas, et l’affreux théâtre allait rester désert jusqu’à ce que lepuissant intérêt qu’éveillaient la potence, le pilori, la marque etle fouet, le repeuplât au point du jour.

Lucie Manette, donnant le bras à son père etaccompagnée de M. Darnay, qui marchait à côté d’elle, setrouva dans la rue, monta dans une voiture de louage et disparutavec le docteur. Quant à l’avocat, il les avait laissés dans lecouloir pour aller au vestiaire.

Pas un de ceux qui avaient assisté aux débatsne s’était aperçu de la part qu’y avait prise le collègue deM. Stryver. M. Darnay lui-même ne s’en était pasdouté.

L’insouciant Cartone, qui, depuis la fin de laséance, avait quitté sa robe et sa perruque, et dont l’aspect n’yavait rien gagné, ne s’était pas joint à ceux qui avaient félicitéle prévenu ; il s’était appuyé contre la muraille, à l’endroitle plus sombre du couloir, et n’avait rien dit à personne ;puis il avait suivi le docteur et sa fille, toujours en silence, etles avait regardés jusqu’au moment où ils étaient montés envoiture.

Après leur départ il s’approcha deM. Darnay, qui causait avec M. Lorry.

« Il paraît, dit-il à ce dernier, qu’onpeut maintenant, sans se compromettre, adresser la parole auprévenu. Si vous aviez pu voir, monsieur Darnay, la lutte qui sepasse dans l’esprit d’un homme respectable, lorsqu’il est partagéentre le besoin de céder à l’impulsion d’un bon cœur et lanécessité de garder les apparences que lui imposent les affaires,vous vous seriez bien amusé.

– Monsieur, dit le banquier enrougissant, et avec une certaine chaleur, vous avez déjà mentionnéle fait ; mais permettez-moi de vous faire observer que lesgens qui sont au service d’une maison importante ne s’appartiennenten aucune occasion, et qu’ils doivent penser aux intérêts dont ilssont chargés beaucoup plus qu’à leurs propres désirs.

– Je le sais, répondit Cartone avecindifférence. Ne vous fâchez pas, monsieur Lorry, vous êtes aussibon qu’un autre ; je suis même persuadé que vous êtesmeilleur.

– En vérité, monsieur, reprit legentleman, que ces paroles n’avaient point calmé, je ne comprendspas l’intérêt que vous prenez à ma conduite. Excusez-moi, si, en maqualité de vieillard, je me permets de vous donner un conseil, maisje crois que vous feriez beaucoup mieux de vous occuper de vosaffaires.

– Je n’en ai pas, répondit l’avocat.

– Tant pis ! monsieur, tantpis ! c’est extrêmement regrettable.

– Je suis entièrement de votre avis.

– Si vous en aviez, poursuivit legentleman, vous en prendriez soin, et…

– Il est probable que non, interrompitM. Cartone.

– Vous auriez tort, monsieur, s’écrial’ardent vieillard exaspéré par tant d’indifférence ; lesaffaires sont une excellente chose, et rien n’est plus respectableque le travail qu’elles nécessitent. M. Darnay a tropd’intelligence pour ne pas comprendre ma situation, et je le saistrop généreux pour craindre un instant qu’il m’en veuille de lacontrainte que je me suis imposée à son égard… Bonsoir, monsieurDarnay, j’espère que c’est pour jouir d’une heureuse existence quevous nous avez été conservé ; je vous en renouvelle mescompliments bien sincères. Ici, porteurs ! »

M. Lorry, qui s’en voulait à lui-mêmeautant qu’à l’avocat, de ce mouvement d’impatience, monta dans sachaise, et fut transporté chez Tellsone et Cie.

« N’est-ce pas un singulier hasard quecelui qui nous rassemble, monsieur Darnay, dit en riant SydneyCartone, lorsque le gentleman les eut quittés. Cela doit voussembler étrange d’être ce soir dans la rue, seul avec votresosie.

– C’est à peine si je me crois encore dece monde ! répondit Charles.

– Cela ne m’étonne pas, il y a si peu detemps que vous étiez sur le point d’aller dans l’autre ! Maisvous paraissez fatigué.

– En effet, je me sens très-faible.

– Pourquoi diable ne dînez-vouspas ? Moi, j’ai mangé pendant qu’on se demandait à quel mondevous deviez appartenir. Laissez-moi vous mener dans la plus prochetaverne où puisse dîner un honnête homme. »

Sydney Cartone, prenant le bras de CharlesDarnay, entraîna celui-ci jusqu’au bas de Lugdate, puis dansFleet-street, et, après lui avoir fait traverser plusieurs rues, leconduisit dans une taverne située au bout d’un passage. Arrivés là,ils furent introduits dans une petite pièce où Charles eut bientôtrecouvré ses forces au moyen d’un repas confortable, arrosé d’unbon vin, tandis que Cartone, assis en face de lui, dégustait sabouteille de porto de son air moitié indolent, moitiéimpertinent.

« Commencez-vous à sentir que vous êtesencore de ce monde ? demanda-t-il à M. Darnay.

– Je commence à le comprendre, mais jesuis tellement brouillé avec ces lieux, que je ne sais plus où jeme trouve.

– Cela doit être une immensesatisfaction, reprit Cartone avec amertume, et en remplissant sonverre. Quant à moi, je n’ai pas d’autre désir que d’oublier quej’en fais partie. Excepté le vin de Porto, la terre, où je suiscomplètement inutile, ne me présente aucun bien. De ce côté-là noussommes loin de nous ressembler ; à vrai dire, je crois qu’ilest fort peu de côtés sous lesquels, vous et moi, nous nousressemblions au moral. Qu’en pensez-vous ? »

Troublé par les émotions du jour, et croyantrêver en voyant en face de lui sa propre image revêtir un caractèresi différent du sien, Charles Darnay, fort embarrassé de laquestion, résolut de n’y pas répondre.

« Maintenant que vous avez mangé,poursuivit l’avocat, pourquoi ne portez-vous pas untoast ?

– Quel toast voulez-vous que jeporte ?

– Vous l’avez sur le bout de lalangue.

– À miss Manette ?

– J’en étais sûr ; cela devaitêtre ; à miss Manette ! »

Tout en buvant à la santé de la jeune fille,M. Cartone regarda fixement M. Darnay, puis il brisa sonverre, et sonna pour qu’on lui en rendît un autre.

« C’est une jolie femme ; il doitêtre doux de la conduire à sa voiture par la main et dans l’ombre,reprit l’avocat en remplissant le verre qu’on venait de luiapporter.

– Oui ! dit le jeune homme, d’un tonbref.

– Une jolie femme dont il est douxd’exciter la pitié et les larmes. Quelle impression celafait-il ? Est-ce trop payer la sympathie d’une aussi charmantepersonne que de risquer d’être condamné à mort, monsieurDarnay ? »

Celui-ci garda le silence.

« Elle a été bien heureuse en écoutantles paroles que vous m’aviez chargé de lui dire ; non pasqu’elle l’ait fait voir, mais j’en ai la certitude. »

Cette allusion rappela fort à propos à CharlesDarnay que l’insolent personnage avait fait preuve de générositéenvers lui au moment de sa détresse, et il en profita pourdétourner l’entretien, en remerciant M. Cartone de la bontéqu’il avait eue.

« Je ne mérite pas vos remerciements,répondit l’avocat ; la chose était facile, et je l’ai faitesans y songer. Permettez-moi seulement de vous poser unequestion.

– Volontiers, je voudrais pouvoir vousaccorder davantage en retour de vos bons offices.

– Pensez-vous que je vous aime ?

– À dire vrai, monsieur, réponditl’autre, singulièrement déconcerté, c’est une question que je ne mesuis jamais faite.

– Adressez-vous-la maintenant.

– Vous vous êtes conduit à mon égard envéritable ami, et cependant je ne crois pas que vous m’aimiez.

– Ni moi non plus, dit l’avocat ;votre réponse me donne de votre jugement une opiniontrès-favorable.

– Néanmoins, poursuivit Darnay en selevant, je suppose qu’il n’y a dans vos sentiments pour moi rienqui puisse m’empêcher de payer la carte ; et j’espère que nousnous séparerons sans aigreur, ni d’un côté ni de l’autre.

– Assurément, répondit Cartone ;est-ce que vous avez l’intention de payer toute ladépense ?

– Si vous le permettez, répliquaDarnay.

– Dans ce cas-là, dit l’homme de loi augarçon, apportez une seconde bouteille du même, et ne manquez pasde m’éveiller à dix heures. »

Après avoir payé la carte, Charles Darnay seleva et souhaita le bonsoir à M. Cartone, qui, se levant à sontour, lui dit avec un air de défi :

« Un dernier mot, monsieur Darnay :vous pensez que je suis ivre ?

– Je pense que vous avez bu.

– Vous faites plus que de le penser, vousen êtes sûr.

– En effet, M. Cartone.

– Sachez-en donc la raison : je suisun misérable goujat, sans position aucune ; je ne me soucie depersonne, et personne ne se soucie de moi.

– Je le déplore, monsieur, vous pourriezfaire de votre intelligence un bien meilleur usage.

– Quoi qu’il en soit, monsieur Darnay, sivous m’êtes supérieur, n’en tirez pas vanité : qui peut savoirce que renferme l’avenir ? »

Quand il fut seul, Cartone prit la chandelle,s’approcha du miroir qui pendait à la muraille, et s’examina d’unair attentif.

« As-tu de l’affection pour cethomme ? murmura-t-il à sa propre image. Pourquoil’aimerais-tu ? Parce qu’il te ressemble ? Mais quepeut-on aimer en toi ? Rien ; tu le sais depuislongtemps. Que le diable te confonde ! Quel changement s’estopéré dans ton âme ! Est-ce une raison pour s’attacher à unhomme parce qu’il vous montre ce que vous auriez pu être, et vousfait comprendre la grandeur de votre chute ! Si tu avais été àsa place, tu aurais eu le regard que ces yeux bleus ont attaché surlui, tu aurais fait naître l’émotion qui agitait ce visage. Allons,dis-le franchement, tu le détestes. »

Il retourna près de sa bouteille, y chercherune consolation ; la vida tout entière, et s’endormit, lafigure appuyée sur ses bras, ses cheveux épars couvrant la table,et la chandelle coulant sur lui.

Chapitre 5Le chacal.

À cette époque la plupart des hommes buvaienttellement, et il y a eu sous ce rapport un progrès si notable dansles mœurs, que, de nos jours, quiconque citerait la quantité deliqueur enivrante qu’un gentleman engouffrait alors sans porter laplus légère atteinte à sa réputation d’homme bien élevé, seraittaxé d’exagération ridicule.

À l’égard de ces habitudes bachiques, lebarreau n’était certes pas en arrière des autres professionssavantes, et M. Stryver, qui avait déjà fait un chemin rapidevers une clientèle aussi lucrative qu’étendue, rivalisait de toutpoint avec les praticiens les plus célèbres, qu’il s’agît de labouteille ou des parties arides de la chicane. Très-en faveur à lacour criminelle, et qui plus est aux cours civiles, cet habilehomme commençait à élaguer avec prudence les degrés inférieurs del’échelle qu’il continuait à gravir. Non-seulement Old-Bailey, maisla cour du banc du roi[6], tendaientles bras à leur favori, et l’on voyait M. Stryver, se poussantd’un vigoureux coup d’épaule en face du grand juge, montrerau-dessus d’une plate-bande de perruques sa figure épanouie, qu’ilfaisait virer, comme un tournesol, vers l’astre éclatant dujour.

On avait souvent remarqué, dans le barreau,que si M. Stryver était doué d’une parole facile, d’uncaractère peu scrupuleux, d’un esprit plein d’audace et prompt à laréplique, il n’avait pas cette faculté de grouper les faits et d’enextraire la quintessence, qui est l’un des talents les plusindispensables à l’avocat. Mais, depuis quelque temps, il avaitfait à cet égard un pas immense ; plus il avait d’affaires,plus il paraissait les creuser et en saisir les points saillantsavec une pénétration qu’on ne lui soupçonnait pas. Quelle que fûtla débauche qu’il eût faite la nuit précédente, le lendemain matinil possédait sa cause sur le bout du doigt, et savait en tirer desmoyens d’attaque ou de défense tout à fait imprévus.

Sydney Cartone, le plus paresseux des êtres,et celui de tous qui promettait le moins, était l’allié,l’inséparable du légiste ; on aurait mis à flot un vaisseau duroi avec ce qu’ils buvaient ensemble depuis la Saint-Hilairejusqu’à la Saint-Michel.

Jamais l’habile avocat ne plaidait quelquepart sans que l’ami Cartone ne fût présent, les mains dans sespoches et les yeux au plafond. Ils faisaient tous deux les mêmescircuits[7],se livraient en province aux mêmes orgies qu’à Londres, et lesprolongeaient tellement, qu’on prétendait avoir vu Cartone rentrerchez lui, au grand jour, d’un pas furtif et chancelant, comme unchat dissipé.

Bref, le bruit commençait à courir, parmi ceuxqui avaient intérêt à la chose, que, s’il n’était pas un lion,Cartone faisait un merveilleux chacal, et en remplissant l’officeauprès dudit Stryver.

« Il est dix heures ! monsieur, vintdire à Sydney Cartone le garçon de taverne qu’il avait chargé del’éveiller.

– Que me voulez-vous ?

– J’avertis monsieur qu’il est dixheures.

– Dix heures du soir ?

– Oui, monsieur. Votre Honneur m’arecommandé de l’appeler ?

– Très-bien ! très-bien ! je mele rappelle. »

Après avoir fait quelques efforts pour serendormir, efforts que le garçon de taverne combattit avec adresse,en attisant le feu bruyamment, Cartone se leva, mit son chapeau etsortit. Il se dirigea vers le Temple, parcourut deux fois letrottoir de la promenade de King’s-Bench, afin de secouer satorpeur, et alla frapper au cabinet de M. Stryver.

Le clerc de ce dernier, qui n’assistait jamaisà ces conférences nocturnes, était rentré chez lui, et ce futl’avocat lui-même qui ouvrit la porte à son collègue. Il était enpantoufles, en robe de chambre flottante, et avait ôté sa perruqueet sa cravate pour être plus à l’aise. Le tour de ses yeuxprésentait cet éraillement enflammé qu’on observe chez tous lesfrancs buveurs, depuis Jeffries[8] jusqu’à nosjours, et qui se retrouve, en dépit des artifices de l’art, danstous les portraits des siècles bachiques.

« Tu es en retard, Mnémosin, ditl’avocat.

– D’un quart d’heure tout au plus, »répondit Sydney.

Ils entrèrent dans une pièce enfumée dont lesmurs disparaissaient derrière un amas de livres et le parquet sousdes monceaux de paperasses. Une bouilloire fumait à côté de lagrille, pleine de charbon flambant, et au milieu de ces papiers,faisant litière, brillait une table chargée de vin, d’eau-de-vie,de rhum, de sucre et de citrons.

« Tu as déjà bu ta bouteille, Sydney, jem’en aperçois, dit l’avocat.

– Je crois que j’en ai bu deux, réponditCartone ; j’ai dîné ce soir avec le client du jour, ou plutôtje l’ai vu dîner, ce qui est la même chose au fond.

– Tu as eu là une idée rare, Sydney, dete faire confronter avec le prévenu. Comment diable y as-tusongé ? Quand est-ce que tu as été frappé de ta ressemblanceavec M. Darnay ?

– Je l’ai trouvé beau garçon, et j’aipensé que j’aurais été comme lui, si j’avais eu de la chance.

– La chance et toi, mon pauvre ami !vous avez toujours été brouillés, dit l’avocat en riant de manièreà secouer son ventre précoce. Mais à l’ouvrage, Sydney, àl’ouvrage ! »

Le chacal défit sa cravate et son habit d’unair sombre, alla dans une chambre voisine, et en rapporta une jarred’eau froide, un bassin et deux serviettes ; il trempa lesdeux serviettes dans l’eau, les tordit légèrement, s’en coiffa, ets’asseyant auprès de la table :

« Maintenant, je suis prêt, dit-il àl’avocat.

– Il n’y a pas grand’chose, réponditStryver d’un ton jovial, en fouillant dans les paperasses.

– Combien d’affaires ?

– Deux seulement.

– Donne-moi la plus difficiled’abord.

– Les voilà, Sydney ; fais tout ceque tu voudras, mais vite à l’œuvre, et mets-y toutes teslumières. »

Après avoir dit ces paroles d’un ton superbe,le lion s’étendit sur un sofa placé à portée des bouteilles,pendant que le chacal s’installait devant une espèce de mauvaisbureau, couvert de dossiers, et d’où l’on pouvait égalements’abreuver aux bouteilles qui se trouvaient sur la table.

Les deux camarades y puisaient sans réserve,mais chacun d’une manière différente. Le lion, étendunonchalamment, une main dans la ceinture, regardait le feu etjouait de temps à autre avec un léger feuillet. Le chacal, lessourcils froncés, la figure attentive, était si profondémentabsorbé par sa tâche, que ses yeux ne suivaient même pas la mainqu’il allongeait pour prendre son verre. Quand la besogne devenaittrop épineuse, le travailleur se levait pour aller retremper sesdeux serviettes, et se remettait immédiatement à l’œuvre, le cheforné d’une coiffure indescriptible, que son air grave et soucieuxrendait encore plus excentrique. Ayant enfin complété le repas dumaître, le chacal se mit en mesure de le lui offrir. Le lion voulutbien étendre la main pour recevoir ce qu’on lui présentait, fitchoix de ce qui lui parut convenable, et en discuta le mérite,toujours avec l’assistance de son très-humble serviteur. Puis, lerepas dégusté, il fourra ses deux mains dans sa ceinture et serecoucha d’un air méditatif.

Le chacal puisa de nouvelles forces dans unerasade de porto, réimbiba ses deux serviettes, et s’occupa deséléments d’un second repas. Cette nouvelle proie fut servie de lamême façon que la précédente, et, lorsqu’elle fut complètementexpédiée, trois heures sonnèrent aux horloges de la ville.

« Maintenant que la besogne est terminée,fais-nous un bol de punch, Sydney, dit l’avocat.

Sydney enleva les serviettes fumantes qui luicouvraient la tête, se secoua, bâilla, frissonna, et obéit àl’ordre qui lui était donné.

« Sais-tu, Sydney, que tu as été fortjudicieux à propos de ce témoin à charge ? Toutes lesquestions que tu avais prévues ont été faites.

– Est-ce que cela n’arrive pas tous lesjours ?

– Je ne dis pas le contraire. Mais surquelle herbe as-tu marché ? Avale-moi du punch pour adoucirton humeur. »

Le chacal obéit en grommelant.

« Toujours le même, l’ancien Sydney del’école de Shrewsbury, continua l’homme de loi, en regardant sonancien camarade de collège ; toujours Sydney la Navette :en haut maintenant, une minute après tout en bas ; radieux àmidi, et le soir désespéré.

– Oui ! toujours le même et toujoursla même chance, répondit Cartone avec amertume. Déjà dans cetemps-là, je faisais les devoirs des autres, jamais les miens.

– Pourquoi cela ?

– Dieu seul pourrait le dire ;c’était sans doute ma destinée. »

Il était assis, les deux mains dans sespoches, les jambes allongées, et regardait le feu d’un airdistrait.

« Cartone, lui dit l’avocat en se posantcarrément devant lui, d’un air d’importance, comme si la grilleflamboyante du foyer eût été la fournaise où l’on forgeât lesefforts soutenus qui donnent le succès, et que l’ancien camarade deShrewsbury n’eût pas eu autre chose à faire que de l’y pousservigoureusement, Cartone, reprit l’avocat, ta destinée a toujoursété et sera toujours boiteuse ; tu n’as aucune énergie, aucuneapplication au travail. Regarde-moi et tâche de m’imiter.

– Miséricorde ! s’écria Sydney avecun éclat de rire plein de bonne humeur, vas-tu devenirmoraliste ?

– Comment ai-je fait tout ce que j’aifait ? poursuivit l’avocat sur le même ton. Comment fais-jeencore aujourd’hui tout ce que le public me voit faire ?

– En me payant pour que je t’aide, ouplutôt pour que je le fasse moi-même, répliqua Sydney. Mais cela nevaut pas la peine de m’apostropher de la sorte, et d’un air aussigrave ; tu as la faculté de prendre la place qui te convient,d’où il résulte que tu es toujours devant, et moi derrière ;voilà tout.

– Si j’occupe la première place, nem’a-t-il pas fallu la conquérir ? Ignores-tu que je n’y suispas né, Sydney ?

– Je n’en sais rien, je n’étais pasprésent à la cérémonie, répondit Cartone. Je ne sais qu’une chose,c’est qu’avant d’aller au collège, tu avais déjà pris ta place etmoi la mienne, et que depuis lors nous avons conservé chacun lanôtre. Même à Paris, quand nous habitions le quartier latin, oùnous cherchions à ramasser quelques bribes de français, de droitcivil, etc., toutes choses dont tu n’as guère profité, soit dit enpassant, tu étais toujours partout, et moi nulle part.

– À qui la faute ?

– Sur mon âme ! je crois que c’estla tienne. Tu étais sans cesse occupé à t’ouvrir un cheminquelconque ; toujours prêt à fendre la foule, à presser, àpousser, à t’insinuer. Tu accaparais le mouvement, il ne me restaitque le repos. Mais il est triste de revenir sur le passé lorsque lejour va paraître ; avant que je parte, donne à mon esprit uneautre direction.

– Je ne demande pas mieux, Sydney. À lasanté du charmant témoin, dit l’avocat. As-tu maintenant uneperspective plus agréable ? »

Apparemment non, car son visage devint encoreplus sombre.

« Le charmant témoin ! murmura-t-ilen regardant au fond de son verre ; j’en ai vu de touteespèce ; de qui veux-tu parler ?

– De la jolie fille du docteur, de missManette.

– Elle ! jolie !

– Est-ce qu’elle ne l’est pas ?

– Non.

– À quoi penses-tu ? Elle a faitl’admiration de toute la cour.

– Foin de ce jugement-là ! qui ajamais reconnu la compétence d’Old-Bailey en matière debeauté ? C’est une poupée à cheveux d’or.

– Eh bien ! Sydney, repritM. Stryver, qui attacha sur son camarade un regard pénétrant,et se caressa le menton avec lenteur, je m’étais imaginé que tuéprouvais une vive sympathie pour cette poupée à cheveuxd’or ; et il m’avait semblé que tu avais mis une promptitudeextrême à t’apercevoir de ce qui lui arrivait.

– Quand une jeune fille, poupée ou non,s’évanouit sous le nez d’un homme, il n’a pas besoin d’un télescopepour le voir, répondit Cartone. Je veux bien te faire raison etvider mon verre à sa santé, mais je nie formellement qu’elle soitjolie. Et maintenant je ne bois plus ; adieu ! je vais mecoucher. »

Lorsque Sydney sortit de chez l’avocat, lejour regardait froidement l’escalier à travers les vitrescrasseuses ; au dehors l’air était froid et glacial, le cieltriste et nuageux, l’eau du fleuve épaisse et noirâtre, la villesilencieuse et morne. Des nuées de poussière couraient en setordant, chassées par le vent de mars, comme si l’Afrique eûtenvoyé ses flots de sable pour engloutir la cité endormie.

Seul au milieu de ce désert, ayant en lui-mêmele vide qu’y avaient laissé tant de forces perdues, Cartones’arrêta au bord d’une terrasse, et contempla pendant quelquesinstants un mirage où brillaient l’amour du bien, l’oubli desoi-même, la persévérance, la dignité, le noble usage de l’espritet du cœur. Dans cette vision éblouissante, les amours et lesgrâces se penchaient vers lui du haut des colonnades aériennes, etlui montraient des jardins où mûrissaient les fruits de la vie, etoù l’espérance faisait jaillir des sources enchantées.

L’instant d’après le mirage avaitdisparu ; Cartone avait gagné sa chambre, située au faite d’ungroupe de maisons noires et humides, et se jetait, tout habillé,sur un lit en désordre, qu’il mouillait de larmes aussi amèresqu’inutiles.

Le soleil se leva tristement, bien tristement,au sein de la brume, et n’éclaira pas d’objet plus douloureux àvoir que cet homme doué de facultés solides et brillantes, remplide sentiments généreux, susceptible d’émotions vives et pures, maisincapable d’en diriger l’emploi, de se suffire à lui-même, de rienfaire pour son propre bonheur, et qui, pleurant son existenceperdue, s’abandonne à celui qui le dévore.

Chapitre 6Par centaines.

Le docteur Manette habitait, dans le voisinagede Soho-Square, une maison paisible qui faisait le coin d’une ruepeu fréquentée. Il y avait à peu près quatre mois que le procès dehaute trahison avait été jugé, et le public en avait déjà perdu lesouvenir, quand un dimanche, par une belle après-midi de juillet,M. Jarvis Lorry, franchissant les rues brûlantes deClerkenwell, se dirigea vers la maison du docteur, où il allaitdîner.

Après être retombé plusieurs fois dansl’indifférence prétendue où le plongeaient les affaires,M. Lorry avait cédé à l’affection que lui inspiraient ledocteur et sa fille, et le quartier paisible où demeuraient sesamis était devenu le point lumineux de son existence.

Le jour dont nous parlons, M. Lorrys’était mis en route de bonne heure, et cela par troismotifs : d’abord, parce que le dimanche, quand le temps étaitbeau, il avait l’habitude d’aller, avant le dîner, faire un tour depromenade avec le docteur et sa fille. Secondement, parce quetoutes les fois qu’il faisait mauvais, ou qu’une autre raisonmettait obstacle à la promenade, il s’installait chez les Manette,causait en famille, prenait un livre ou regardait par la fenêtre,et se trouvait beaucoup mieux que s’il eût été chez lui.Troisièmement, enfin, parce qu’il avait quelques doutes àéclaircir, et qu’il connaissait assez l’intérieur de ses amis poursavoir qu’à ce moment-là du jour il aurait sans doute l’occasion desatisfaire sa curiosité.

On n’aurait pas trouvé dans toute la ville deLondres un plus charmant endroit que celui qu’habitait ledocteur ; il était peu fréquenté, ainsi que nous l’avons ditplus haut, et des fenêtres de M. Manette l’œil suivait une ruespacieuse, ouverte à l’air et au soleil, et dont l’aspecttranquille invitait au recueillement.

De grands arbres élevaient leur feuillagetouffu de l’autre côté d’Oxford-Road, sur un terrain couvert defleurs sauvages et d’aubépine, où l’on ne voit plus aujourd’huiqu’un amas de briques, sillonné de rues bruyantes ; il enrésultait, qu’à cette époque, les brises de la campagne circulaientavec vigueur autour de Soho-Square, au lieu d’y pénétrerlanguissamment comme des pauvres échappés de leurs paroisses, etqu’il y avait dans le voisinage du docteur de nombreux espaliersexposés au midi, où les pêches mûrissaient en leur saison.

Le soleil frappait brillamment le coin desManette pendant toute la matinée ; il le laissait dans l’ombreau moment où la chaleur allait devenir un peu trop vive, sanstoutefois s’éloigner assez pour qu’on perdît de vue sa lumièreéclatante.

C’était un coin béni ; tiède en hiver,frais en été, paisible sans tristesse, et merveilleux par seséchos : un véritable port situé à la sortie des rues, où lebruit et le mouvement faisaient rage.

Le docteur occupait une partie d’une grandemaison qui renfermait plusieurs ateliers, dont les divers travauxcessaient tous à la nuit. Au fond de la cour, où murmurait lefeuillage d’un magnifique platane, on fabriquait des orguesd’église ; à côté on ciselait des métaux, et, un peu plusloin, l’or était battu par quelque géant mystérieux, dont le brasdoré sortait de la muraille, et semblait menacer les passants deles convertir en son précieux métal.

C’est à peine si l’on entrevoyait lesindividus qui appartenaient à ces divers ateliers, non plus qu’uncélibataire qui, disait-on, habitait le dernier étage, et untapissier pour voitures, qui, d’après la voix publique, avait uncomptoir dans l’une des pièces du rez-de-chaussée.

Mais, si les habitants de la maison étaientsilencieux au point de faire douter de leur existence, les moineauxdu platane et les échos du quartier, dont l’appartement du docteurparaissait être le contre, babillaient et résonnaient librementdepuis le dimanche matin jusqu’au samedi soir.

Le docteur Manette donnait chez lui desconsultations, que lui attiraient son mérite, et plus encore lesouvenir de sa captivité, dont l’histoire se disait à l’oreille etpassait de bouche en bouche. Il devait en outre à ses connaissancesprofondes, aux soins assidus qu’il prodiguait à ses malades, et àl’habileté dont il avait fait preuve au sujet d’expériencesintéressantes, une clientèle sérieuse qui lui donnait largement dequoi satisfaire à ses besoins.

Tout cela était présent à la pensée deM. Lorry quand il sonna chez le docteur, ce fameux dimanchedont il est question.

« Le docteur Manette y est-il, demanda legentleman.

– Non, mais il va rentrer.

– Miss Lucie ?

– Elle est avec son père.

– Et miss Pross ?

– Il est probable qu’elle est chez elle,mais on ne sait pas si elle est visible.

– Peu importe, dit M. Lorry, jemonte au salon. »

Bien que la fille du docteur eût quitté laFrance en bas âge, elle n’en devait pas moins à son pays natal lafaculté de faire beaucoup avec peu de ressources, faculté précieusequi est l’un des traits caractéristiques les plus utiles et lesplus agréables des Français, chez qui elle paraît innée. Lesmeubles, très-simples en eux-mêmes, étaient relevés par desornements si gracieux, malgré leur peu de valeur, qu’ilsproduisaient un effet charmant. La disposition de chaque objet,depuis celui qui avait le plus d’importance jusqu’à la moindrebagatelle, l’harmonie des couleurs ; l’élégante variété,l’heureux contraste, obtenu par des mains délicates, des yeuxpleins de finesse et de pénétration, unis au bon sens et au bongoût, formaient un délicieux ensemble, et rappelaient tellementcelle qui en était l’auteur, que les chaises et les tablessemblaient demander à M. Lorry, avec cette expressionparticulière qui lui était si connue :

« Trouvez-vous que ce soitbien ? »

Le gentleman ne se lassait pas de regarderautour de lui, et souriait, d’un air d’approbation, en découvrantpartout la main habile qui avait groupé tous ces riens avec tant decaprice et tant d’art. Il avait traversé les trois pièces qui, aupremier étage, formaient l’appartement du docteur, et dont lesportes en enfilade étaient ouvertes pour que l’air circulâtlibrement.

Il s’était arrêté d’abord dans un charmantsalon où étaient les oiseaux de Lucie Manette, ses fleurs, seslivres, son pupitre, sa table à ouvrage et sa hotted’aquarelle ; puis il avait passé dans le cabinet desconsultations, qui servait en même temps de salle à manger, et setrouvait enfin dans une pièce remplie d’ombre mouvante qu’yrépandaient les feuilles agitées du platane, car elle donnait surla cour. C’était la chambre à coucher du docteur, et l’on y voyaitdans un coin le vieux ban et la sébile renfermant les outils ducordonnier, tels que nous les avons vus dans le galetas deSaint-Antoine.

« Je suis toujours étonné, ditM. Lorry en regardant la sébile, que M. Manette aitconservé ce triste souvenir de ses années de douleur !

– Et pourquoi vous étonner ? demandabrusquement une voix qui fit tressaillir M. Lorry. »

Cette question était faite par miss Pross, laforte femme aux cheveux roux, à la main leste, dont le gentlemanavait fait connaissance à l’hôtel du Roi George, connaissance quidepuis lors était devenue plus intime.

« J’aurai pensé… commençaM. Lorry.

– Ah ! bah ! » dit missPross en l’interrompant.

M. Lorry laissa tomber laconversation.

« Et comment vous portez-vous ?reprit la dame d’un ton bref, mais de manière à prouver augentleman qu’elle ne lui en voulait pas.

– Assez bien, je vous remercie, réponditl’homme d’affaires avec douceur ; et vous, miss Pross,êtes-vous contente de votre santé ?

– Il n’y a pas de quoi, répliqua ladame.

– Vraiment !

– Comment voulez-vous que je me portebien ? je suis continuellement à l’envers au sujet de mafauvette.

– Vraiment !

– Ah ! pour l’amour de Dieu !dites-moi autre chose, ou vous me ferez mourir en me portant surles nerfs.

– En vérité ! dit M. Lorry sousforme d’amendement.

– En vérité n’est pas meilleur ;mais c’est égal, cela change un peu, riposta la vieille fille. Jevous disais donc que j’étais sans cesse hors des gonds.

– Puis-je vous en demander lacause ?

– Elle est facile à dire : je suisvexée que des gens tout à fait indignes de ma fauvette aientl’impudence de venir ici, par douzaines, pour la regarder sous lenez.

– On vient ici par douzaines pourregarder miss Lucie ?

– Par centaines, » ajouta missPross.

L’un des traits caractéristiques de cettebrave dame (ainsi que de beaucoup d’autres qui l’ont précédée ousuivie) était de renchérir sur la proposition qu’elle venaitd’émettre, lorsque celle-ci était révoquée en doute.

« Bonté divine ! s’écriaM. Lorry.

– J’ai vécu avec cette chère mignonne,poursuivit miss Pross, ou plutôt c’est elle qui me paye depuisquinze ans pour vivre avec moi, ce que je n’aurais jamais souffert(qu’elle me payât comprenez bien), si j’avais pu suffire auxdépenses communes, et c’est vraiment très-dur,convenez-en. »

M. Lorry, qui ne savait pas quelle étaitcette chose si dure, se contenta de hocher la tête.

« Voilà toutes sortes d’individus qui nesont pas dignes de dénouer les cordons de ses souliers, et qui s’enviennent de tous les bouts du monde… C’est vous qui avezcommencé.

– Moi ? dit le gentleman avecsurprise.

– Est-ce que ce n’est pas vous qui avezdéterré son père ?

– Certainement ! Et si tel est ceque vous appelez commencer…

– Ce n’était pas la fin, il me semble, etc’était déjà bien assez dur ; non pas que j’aie quelque choseà reprocher à M. Manette, excepté qu’il n’est pas digned’avoir une pareille fille, soit dit sans l’attaquer ; et ilest archidur de voir une foule de gens venir après lui, me chasserdu cœur de ma fauvette. »

M. Lorry connaissait d’avance la jalousiede la vieille fille, mais il savait également que sous cette rudeenveloppe se trouvait l’un de ces êtres dévoués qui se rencontrentseulement parmi les femmes ; créatures excellentes qui, sousl’influence de l’admiration et de l’amour le plus pur, se font lesesclaves volontaires de la jeunesse qu’elles ont perdue, de labeauté qu’elles n’eurent jamais, des talents qu’elles n’ont puacquérir, et qui saluent pour les autres les brillantes espérancesdont leur vie froide et sombre fut toujours déshéritée.

Le gentleman avait assez vécu pour savoircombien le service d’un cœur fidèle et précieux ; et, dans sonrespect pour son humble dévouement, aussi désintéresséqu’infatigable, il casait miss Pross (chacun a ses idées en matièrede justice distributive), il casait miss Pross, disons-nous,infiniment plus près des anges que maintes et maintes ladiesbeaucoup plus favorisées de la nature, beaucoup moins étrangèresaux arts de toute espèce, et qui avaient chez Tellsone des comptesd’un total imposant.

« Il n’y a jamais eu qu’un homme qui aitété digne de ma fauvette, continua l’excellente femme :c’était mon frère Salomon, avant l’erreur qu’il acommise. »

M. Lorry savait depuis longtemps que missPross avait eu pour frère un coquin fieffé, qui, après l’avoirdépouillée sans vergogne de tout ce qu’elle possédait, l’avaitabandonnée sans remords à la misère la plus profonde. C’était de cegarnement sans âme que venait de parler miss Pross, et l’affectionqu’elle conservait pour ce frère dénaturé, sa persistance à ne voirqu’une erreur dans la conduite de cet odieux coquin, ajoutaitencore à la bonne opinion qu’avait d’elle M. Lorry.

« Puisque nous voilà seuls et que noussommes des gens sérieux, dit cet excellent homme, permettez-moi devous adresser une question : le docteur, en causant avec safille, a-t-il quelquefois rappelé l’époque où il faisait dessouliers ?

– Non.

– Il conserve néanmoins ses outils et sonbanc.

– Mais je n’ai pas dit qu’il n’y pensaitjamais, répondit miss Pross en hochant lentement la tête.

– Croyez-vous qu’il y pensebeaucoup ?

– J’en suis sûre.

– Imaginez-vous que…

– Je n’ai point la moindre imagination,interrompit miss Pross.

– Supposez-vous, dirai-je alors… Voussupposez bien quelquefois ?

– De temps en temps.

– Supposez-vous, continua le gentleman,que le docteur ait conservé quelque soupçon à l’égard du motif quil’a fait emprisonner ? Croyez-vous qu’il connaisse le nom deses ennemis !

– Je ne suppose rien ; je ne sais àcet égard-là que ce qui m’a été dit par ma fauvette.

– Et qu’en pense-t-elle ?

– Qu’il sait tout !

– Ne vous fâchez pas de mes questions, jesuis ennuyeux comme un homme d’affaires. Vous, également, vous êtesune femme…

– Ennuyeuse ? demanda miss Prossavec placidité.

– Assurément non ; vous êtes unefemme d’un esprit positif, pratique, c’est là ce que je voulaisdire ; mais revenons à notre affaire. N’est-il pas singulierque le docteur Manette, dont l’innocence est incontestable pourtout le monde, évite avec autant de soin de parler de sonincarcération ? Je ne dis pas avec moi, bien que nous ayonsensemble des rapports d’affaires depuis nombre d’années, etqu’aujourd’hui je sois son ami intime ; mais avec sa charmantefille, avec Lucie qu’il aime tant, et qui lui est si dévouée. Sij’aborde cette question, veuillez être convaincue, miss Pross, quec’est par intérêt pour le docteur, non par curiosité.

– Autant que je puis le comprendre, etvous savez que cela ne va pas loin, répliqua la vieille filletrès-adoucie par le ton du gentleman, c’est un sujet dontM. Manette a peur.

– Comment cela ?

– La chose est naturelle ; pourquoivoulez-vous, qu’en revenant sur les tortures qui lui ont faitperdre la raison, il coure le risque d’ébranler son esprit, etpeut-être de retomber en démence ? d’autant plus que c’est unsouvenir qui n’a rien d’agréable. »

Cette remarque était plus profonde que lebanquier ne s’y attendait.

« Vous avez raison, dit-il, et c’estaffreux à penser ; toutefois je me demande s’il est bon pourle docteur de renfermer de pareils souvenirs en lui-même ;c’est précisément le doute que j’ai à cet égard, et l’inquiétudequ’il me cause, qui m’a fait entamer cette conversation.

– Nous n’y pouvons rien, dit miss Prossen tournant la tête d’un air triste. Chaque fois qu’on touche àcette corde, il change d’une manière effrayante ; je croisqu’il vaut mieux n’en pas parler ; je suis sûre d’ailleurs,qu’il ne répondrait pas à ce qu’on pourrait lui dire. Il lui arrivequelquefois de se lever pendant la nuit et d’arpenter sa chambre delong en large ; nous l’entendons, nous qui sommes au-dessus desa tête. Miss Manette a fini par comprendre que dans ces moments-làson esprit est dans le passé, et qu’il croit parcourir sa prisoncomme il le faisait jadis. Elle va aussitôt le rejoindre, et tousles deux marchent… marchent… marchent de long en large, jusqu’à ceque la présence de sa fille l’ait rappelé à lui-même. Il s’arrêtealors ; non-seulement il est de sang-froid, mais il possèdetoute sa présence d’esprit ; cependant, il cache à Lucie lemotif de son agitation, et la chère enfant est persuadée qu’il vautmieux ne pas réveiller ce souvenir. »

La manière dont miss Pross, en répétant cesmots : « ils marchent… marchent… de long en large, »avait exprimé la pénible monotonie d’une pensée qui vous obsède,prouvait, bien qu’elle n’en voulût pas convenir, qu’elle n’étaitpas dépourvue de toute imagination.

Nous avons dit que l’appartement du docteurétait situé dans un endroit merveilleux pour les échos ;tandis que miss Pross racontait les allées et venues deM. Manette et de sa fille, le banquier aurait pu croire qu’ilentendait la promenade du captif, en écoutant le bruit des pas quiretentissaient à son oreille, s’il n’avait pas su quelle en étaitl’origine.

« Les voilà, dit la gouvernante en selevant pour rompre la conférence, les voilà ; et bientôt lesautres vont arriver en foule. »

C’était un endroit si curieux pour sespropriétés acoustiques, une sorte d’oreille où tous les sonsconvergeaient d’une manière si étrange, que M. Lorry, penché àla fenêtre, crut un instant ne voir jamais apparaître le docteur etLucie, qu’il entendait marcher. Puis c’était un bruit confus, celuid’une foule plus ou moins nombreuse, dont les pas s’éteignaient aumoment où l’on pensait qu’elle allait être en sa présence.

Néanmoins le père et la fille se montrèrent,et miss Pross courut immédiatement à la porte de la rue, où elleles attendit.

En dépit de son extérieur, de sa grandetaille, de sa robe étroite et de son visage écarlate, il futtouchant de lui voir prendre le chapeau de miss Manette,l’épousseter avec le coin de son mouchoir, et lisser les beauxcheveux de la jeune fille d’un air aussi fier que si cettechevelure opulente lui avait appartenu, et qu’elle eût été la plusvaine, la plus coquette des femmes.

Il fut charmant de voir la jeune fille laremercier, l’embrasser avec effusion, et protester contre la peineque l’on se donnait pour elle, ce qu’elle fut obligée de dire enriant, pour ne pas blesser sa gouvernante, qui en aurait eu leslarmes aux yeux. Il fut touchant de voir le docteur regarder l’uneet l’autre, gronder miss Pross de ce qu’elle gâtait Lucie, etprouver par son accent et par ses yeux qu’il l’aurait gâtée plusencore, si la chose avait été possible.

Enfin, il n’était pas moins doux de contemplerM. Lorry qui, tout rayonnant sous sa petite perruque,remerciait son étoile célibataire de lui avoir donné dans savieillesse toutes les joies du foyer domestique.

Mais il ne vint personne pour jouir du tableauque présentait la famille ; et M. Lorry attenditvainement la foule qu’avait annoncée la gouvernante : le dînerarriva, mais pas une seule visite.

Miss Pross, qui, dans la maison, était chargéedu ménage, s’en acquittait d’une façon merveilleuse ; sesrepas, toujours simples en eux-mêmes, étaient si bien servis, latable d’une propreté si engageante, la cuisine mi-anglaise,mi-française, tellement parfaite, qu’on n’imaginait pas qu’il y eûtdes mets plus recherchés. Sans cesse occupée du bien-être de ceuxqu’elle servait avec amour, l’excellente femme avait fouillé toutle voisinage pour découvrir de pauvres Français qui, tentés par sesdemi-couronnes, lui avaient fait part de tous leurs secretsculinaires ; et le talent qu’elle avait su acquérir auprès deces enfants de la Gaule était si prodigieux, que les deux servantesplacées sous ses ordres la tenaient pour une sorcière ou pour unefée, capable de prendre un poulet, un lapin, un légume quelconque,et de les transformer en ce que bon lui semblait.

Le dimanche miss Pross dînait à la table dudocteur ; mais en semaine, elle prenait ses repas à une heureinconnue, soit dans les basses régions où était située la cuisine,soit dans la chambre bleue qu’elle occupait au second étage, et oùpersonne, excepté Lucie, ne mettait jamais les pieds.

Le jour dont nous parlons, elle se déridacomplètement pour répondre aux attentions dont la comblait missManette ; et le dîner fut des plus agréables.

Après le dessert (il faisait une chaleurétouffante), Lucie proposa d’aller s’asseoir à l’ombre du platane.Comme ses moindres désirs étaient des ordres pour tous ceux quil’entouraient, chacun se leva immédiatement ; elle prit labouteille, à l’intention de M. Lorry, dont elle était l’Hébé,et nos convives s’installèrent dans la cour.

Des murailles et des toits mystérieux lesregardaient sourire en causant, tandis que les branches du platanemurmuraient au-dessus de leurs têtes. Bientôt M. Darnay vintaugmenter le petit cercle de famille ; mais cela ne faisaitqu’une personne ; et les centaines d’individus annoncés parmiss Pross étaient toujours absents.

Le docteur Manette et sa fille accueillirentCharles avec un empressement affectueux. Quant à la gouvernante,elle fut prise d’inquiétudes dans les membres qui l’obligèrent derentrer ; malaise auquel miss Pross était sujette, et qu’elleappelait sa crise de nerfs.

Jamais le père de Lucie n’avait été enmeilleure disposition ; il avait surtout un air de jeunessequi rendait encore plus frappante la ressemblance que sa filleavait avec lui, et l’on retrouvait avec plaisir la même expressionde bonheur sur ces deux visages, alors rapprochés l’un del’autre.

La tête de Lucie était appuyée sur l’épaule deM. Manette, dont le bras était posé sur le dos de la chaise desa fille ; on parlait d’anciens édifices, et le docteurprenait part à la conversation avec un entrain qui ne lui était pasordinaire, quand M. Darnay lui demanda s’il avait vu la Tourde Londres.

« J’y suis allé un jour avec Lucie,répondit-il, et seulement en passant ; mais cela nous a suffipour comprendre l’immense intérêt qu’elle éveille.

– J’y ai séjourné davantage ; vousvous le rappelez, continua M. Darnay avec un sourire un peuamer, et, malgré cela, je n’en sais pas plus que vous à cet égard.Toutefois on m’a raconté un incident assez curieux qui s’est passépendant que je m’y trouvais. Les ouvriers avaient été mis dans unancien cachot pour y faire un changement, ou une réparation, je nesais lequel ; toujours est-il que parmi les dates, les noms,les plaintes, les prières dont les parois de ce cachot étaientcouvertes, on remarqua dans un coin trois lettres majuscules,gravées d’une main tremblante, et sans doute au moyen d’untrès-mauvais instrument. On prit d’abord ces trois lettres pour lesinitiales D. J. C., mais en y regardant de plus près, on vit que ladernière était un G. Or, comme ces initiales ne se rapportaientnullement aux prisonniers qui avaient habité la cellule, on finitpar comprendre qu’elles formaient, non pas un chiffre, mais un mot,et que ce mot était DIG[9]. Dès qu’oneut fait cette découverte, on examina l’endroit du carrelage qui setrouvait directement sous l’inscription, et après avoir levé unepierre ou un carreau, on trouva un chiffon de papier réduit enpourriture, au milieu des débris d’un portefeuille et d’un petitsac de cuir. Il fut impossible de savoir ce qu’avait écrit leprisonnier ; mais il est évident qu’il avait écrit quelquechose, et qu’il l’avait caché là pour le dérober aux recherches deses gardiens.

« Êtes-vous malade ! monpère ? » s’écria Lucie avec effroi.

Le docteur s’était levé subitement, avaitporté ses deux mains à sa tête, et promenait autour de lui unregard qui les effraya tous.

Néanmoins, se remettant presqueaussitôt :

« Non chère enfant, dit-il ; je meporte à merveille. Ce sont des gouttes de pluie qui, en me tombantsur le front, m’ont causé une impression désagréable. Je crois quenous ferons bien de rentrer. »

La pluie tombait réellement en larges gouttes,et M. Manette montra que sa main était mouillée ; mais ilne dit pas un mot de l’épisode dont il venait d’êtrequestion ; et pendant toute la soirée M. Lorry crutdécouvrir sur la figure du docteur, chaque fois qu’elle rencontraitcelle de M. Darnay, l’étrange expression de défiance, mêlée dehaine, qu’il avait remarquée au moment où chacun félicitait lejeune homme d’avoir échappé à la mort. M. Manette avaitnéanmoins recouvré tout son sang-froid ; il était si calme, ilavait dans les manières tant de grâce et d’aisance, queM. Lorry douta de ses yeux, et mit sur le compte d’un souvenirimportun la singulière physionomie que, par instants, il croyaitvoir au docteur.

C’était le moment de faire le thé ; missPross s’en acquitta avec un talent habituel, en dépit d’unenouvelle crise nerveuse. Pourtant la foule qu’elle redoutaitn’arrivait pas ; on venait, il est vrai, d’introduireM. Cartone dans le salon, mais cela ne faisait jamais que deuxpersonnes étrangères, ce qui était loin de plusieurs centaines.

Jamais l’air n’avait été plus orageux, lachaleur plus accablante. Dès qu’on eut fini de prendre le thé,chacun s’approcha des fenêtres et plongea ses regards dans lesténèbres, qui s’épaississaient de plus en plus. Miss Manette étaità côté de son père, M. Darnay auprès d’elle, etM. Cartone appuyé au balcon de la fenêtre voisine. Le ventd’orage, qui entrait dans le salon par bouffées violentes, suiviesdes éclats du tonnerre, gonflait les rideaux blancs, et les faisaitflotter comme les ailes diaphanes d’une ombre séraphique.

« Les gouttes de pluie sont toujourslarges et rares, dit M. Manette. Comme cet orage vientlentement !

– Et sûrement, » ajoutaM. Cartone.

Ils parlaient à voix basse, comme la plupartdes gens qui sont dans les ténèbres, comme tous ceux qui attendentà la lueur des éclairs. On se pressait dans les rues voisines, pourchercher un abri contre l’orage ; et, l’écho merveilleuxmultipliant le bruit des pas, on eût dit qu’une foule immenseallait et venait sous les fenêtres, où cependant il ne passaitpersonne.

« Le bruit de la multitude, et néanmoinsl’isolement ! dit Charles Darnay en prêtant l’oreille àl’écho.

– Est-ce que cela ne vous fait pas unevive impression ? demanda Lucie. Quant à moi, lorsque le soir,je suis assise à côté de cette fenêtre… mais je ferais mieux de metaire… je frissonne rien que d’y songer… Cette nuit est si obscure,si imposante !

– Dites toujours, miss Manette ;nous frissonnerons avec vous, répondit M. Darnay.

– Il est possible que cela ne vous fasserien, reprit la jeune fille ; les folles idées qui noustraversent l’esprit doivent toute leur influence à notre proprenature, et l’émotion qu’elles nous font ressentir ne peut pas secommuniquer. Jugez-en par vous-même : lorsque le soir jereste, dis-je, à côté de cette fenêtre, il me semble que toutes cesallées et venues, dont l’écho m’apporte le bruit, sont les pas degens qui s’approchent dans l’ombre pour se mêler à notreexistence.

– S’il en est ainsi, la foule qui doit unjour se trouver sur notre chemin sera bien considérable, » ditM. Cartone d’une voix indifférente.

Les pas devenaient de plus en plus nombreux,de plus en plus rapides. En les répétant, l’écho éveillait d’autreséchos. Un piétinement précipité résonnait dans tous les sens ;on entendait la foule se ruer sous les fenêtres, se presser dans lesalon, aller et venir, s’arrêter, courir au loin, assiéger les ruesvoisines ; et l’œil ne découvrait personne.

« Tous ces pas doivent-ils nous rejoindreen masse, ou se diviser pour suivre chacun de nous, missManette ?

– Je l’ignore, monsieur Darnay. C’est unefolle idée qui ne vaut pas qu’on la discute. Lorsqu’elle m’estvenue, j’étais seule, et je me suis imaginée, comme je le disaistout à l’heure, que c’étaient les pas d’individus qui, un jour,doivent entrer dans ma vie et dans celle de mon père.

– Que tous viennent me trouver, ditCartone ; je ne sais pas de restriction, je ne réclame ni nestipule rien. Une grande foule s’ébranle et se dirige vers noustous, miss Manette, je la vois à la lueur des éclairs. »

Une vive clarté remplit le salon comme ildisait ces mots, et le montra négligemment appuyé contre lafenêtre.

« Je l’entends, poursuivit Cartone, aprèsun effroyable coup de tonnerre, elle vient rapide etfurieuse. »

Il faisait allusion à la tempête et aux nuéesqui fuyaient sous un ciel noir ; la pluie qui tomba subitementcouvrit sa voix et chacun garda le silence.

Jamais ils n’avaient vu d’orage aussi affreux.Pas le moindre intervalle entre les détonations de la foudre ;s’entre-croisant dans la nuit, elles roulaient au milieu deséclairs et des nappes d’eau torrentielles qui se déversaient avecfracas.

Malgré sa violence, l’orage fut de longuedurée. La grande cloche de Saint-Paul venait de sonner une heuredans l’air calme et pur, lorsque M. Lorry, escorté deCruncher, qui portait une lanterne, s’achemina vers son logis.

Pour se rendre de Soho-Square à Clerkenwell,on avait à franchir certains endroits solitaires, et l’agent deTellsone, qui pensait toujours aux voleurs, ne manquait jamais dese faire accompagner d’une lanterne portée par Jerry, bienqu’ordinairement il sortît de chez les Manette avant onzeheures.

« Quel effroyable temps, Jerry, dit legentleman ; un temps à faire sortir les morts de leurstombeaux.

– Je ne sais pas, monsieur, répondit lecommissionnaire ; je n’ai jamais vu, et j’espère bien nejamais les voir ressusciter.

– Bonsoir, monsieur Cartone, dit l’hommed’affaires. Bonsoir, monsieur Darnay. Quel orage !… Y enaura-t-il jamais de pareil, et le verrons-nous ensemble ?

– Peut-être, » répondit SydneyCartone.

*

**

Peut-être verront-ils fondre sur eux la foulerapide et mugissante.

Chapitre 7M. le marquis à la ville.

Monseigneur, l’un des hommes les plusinfluents de la cour de France, l’un des grands de l’État quitenaient alors le pouvoir, recevait deux fois par mois, dans lemagnifique hôtel qu’il habitait à Paris, et c’était son jour deréception. Tandis que la foule idolâtre, pour laquelle il était leSaint des saints, se pressait dans ses salons, Monseigneur, retirédans un somptueux boudoir qui lui servait de sanctuaire, prenaitson chocolat.

Sa Seigneurie pouvait sans peine engloutirnombre de choses ; de méchants cerveaux pensaient même qu’elleabsorbait rapidement les trésors de la France ; mais sonchocolat ne pouvait atteindre son noble gosier qu’avec l’aide dequatre hommes vigoureux, sans compter le cuisinier qui l’avaitfait. Mon Dieu ! oui, pour que ce bienheureux chocolat arrivâtaux lèvres de Monseigneur, il fallait quatre hommes dans toute laforce de l’âge, galonnés sous toutes les coutures, et dont le chef,rivalisant avec son noble et chaste maître, ne pouvait exister sansavoir au moins deux montres. L’un de ces valets apportait lachocolatière en présence de Sa Seigneurie ; le second faisaitmousser le chocolat avec le petit instrument destiné à cet usage,instrument dont il avait la charge ; le troisième présentaitla serviette ; le quatrième, l’homme aux deux montres, versaitle chocolat dans la tasse.

Ces quatre valets étaient indispensables àMonseigneur pour soutenir le rang qu’il occupait sous les cieux,inclinés devant lui. C’eût été pour son écusson une tacheindélébile si le chocolat qu’il prenait tous les matins lui avaitété ignoblement servi par trois valets. Il n’aurait eu qu’à mourir,s’il n’y en avait eu que deux !

Monseigneur avait assisté la nuit dernière àun petit souper, où la Comédie et l’Opéra étaient représentés d’unefaçon ravissante. Il lui arrivait fréquemment de souper en ville,et presque toujours avec une société délicieuse. Monseigneur avaittant de délicatesse dans l’esprit, de sensibilité dans l’âme, queles intérêts de la Comédie et de l’Opéra le touchaient bienautrement que les besoins de la nation ; circonstance heureusepour la France, comme pour tous les royaumes qui jouissent du mêmeprivilège, ainsi qu’il arriva pour l’Angleterre, à l’époqueregrettée où l’un des Stuarts la vendit.

Monseigneur possédait, relativement auxaffaires générales qui concernent le public, une noble théorie, àsavoir : qu’il faut laisser aller les choses comme bon leursemble. Quant aux affaires privées de l’État, il pensait, non moinsnoblement, qu’elles devaient aller comme bon lui semblait,c’est-à-dire enfler sa poche et augmenter sa puissance.

Monseigneur avait encore cette idée vraimentnoble, que le monde était fait pour contribuer à ses plaisirs.« La terre, et tout ce qu’elle renferme, est à moi, »disait-il, prenant pour devise le texte sacré, dont il ne changeaitque le pronom possessif.

Néanmoins il avait fini par découvrir que devulgaires embarras s’étaient glissés dans ses affaires, à la foispubliques et privées ; et contraint par la force des choses,il s’était allié à un fermier général. Deux raisons lui avaientfait prendre ce parti désespéré : la première, c’est que, nepouvant rien pour les finances de l’État, mieux valait en fairel’abandon à quelqu’un de plus habile ; la seconde, c’est queles fermiers généraux étaient riches, et qu’après le luxehéréditaire des générations précédentes, Monseigneur, qui nedépensait pas moins que ses aïeux, allait s’appauvrissant de jouren jour.

Il avait donc été chercher sa sœur au couvent,où elle devait bientôt prendre le voile (l’habit le moins cherqu’elle pût revêtir), et avait donné la jeune fille à un fermiergénéral, aussi pauvre de naissance qu’il était riche d’écus.Celui-ci, ayant à la main la canne traditionnelle à pomme d’or, setrouvait parmi la foule dans les salons de son beau-frère, où ilétait l’objet du culte des mortels, à l’exception toutefois desgens de très-noble race qui, sa femme comprise, le regardaient avecun suprême dédain.

C’était un homme somptueux que ce fermiergénéral : trente chevaux dans ses écuries, vingt-quatre valetsdans ses antichambres, et six femmes au service de son épouse.Connu pour ne faire autre chose que de fourrager et de piller entoute occasion et en tout lieu, M. le fermier général était,au fond, ce qu’il passait pour être, et parmi les gens qui sepressaient chez Monseigneur, c’était le seul qui fût un personnageréel. Car, en dépit de leur éclat et de leur nombre, cesmagnifiques salons, encombrés des merveilles que l’art et le goûtdu temps pouvaient produire, étaient bien peu solides ; etc’eût été matière à une extrême inquiétude, si quelqu’un avaitpensé, en face de leur fragilité, aux épouvantails en guenilles eten bonnets de coton qui habitaient à l’autre bout de la ville,assez près de l’hôtel, néanmoins, pour que les tours de Notre-Damefussent placées à égale distance des deux faubourgs.

Mais qui trouvait-on, chez Monseigneur, quipût avoir souci d’une aussi basse réalité ? des officiersdépourvus de toute connaissance militaire, des marins ne sachantpas ce que c’était qu’un vaisseau, des administrateurs ignorant leslois et l’administration, des prêtres effrontés, du pire de tousles mondes, aux yeux lascifs, aux paroles scandaleuses, aux mœursdissolues ; tous complètement incapables de remplir leursoffices, tous faisant un horrible mensonge en prenant le titre desfonctions qu’ils prétendaient occuper, mais tout appartenant, deprès ou de loin, à la caste de Monseigneur, et, par ce motif,pourvus de tous les emplois où il y avait quelque chose àgagner.

D’autres individus, n’ayant aucune parentéavec les précédents, et ne se rattachant pas davantage au côtégrave et utile de la vie, n’étaient pas moins nombreux dans cesnobles salons.

D’habiles médecins, faisant fortune avec lesdrogues friandes qu’ils prescrivaient pour des maux imaginaires,souriaient dans les antichambres à leur noble clientèle ; desfaiseurs, ayant trouvé maint expédient pour fermer les plaies del’État, excepté celui de se mettre à l’œuvre et de déraciner lesabus, versaient leurs élucubrations dans les oreilles qu’ilspouvaient accaparer ; des philosophes sans foi, quirepétrissaient le monde avec des phrases creuses, et faisaient deschâteaux de cartes pour escalader le ciel, causaient avec deschimistes sans conscience, uniquement préoccupés de la pierrephilosophale ; des gens d’une exquise délicatesse, dontl’éducation parfaite se révélait alors, comme de nos jours, par uneprofonde indifférence pour tout ce qui est sérieux, montraient leurennui et leur épuisement exemplaires à l’hôtel de Monseigneur.

Et chose digne de remarque, c’est que lesespions, qui formaient la bonne moitié de cette excellentecompagnie, auraient eu mille peines à découvrir, au milieu de cenoble monde, une seule femme qui, par ses allures et son aspect,confessât qu’elle était mère. À vrai dire, si l’on en exceptel’action pure et simple de mettre au monde une créature gênante, ilétait bien peu de ces nobles dames qui connussent lamaternité ; des paysannes conservaient auprès d’elles cesmarmots importuns, qui n’étaient pas encore de mode ; et leurscharmantes grand’mères, ayant passé la cinquantaine, s’habillaientet soupaient comme à vingt ans.

La lèpre du mensonge et du factice défiguraitchacun des personnages qui se pressaient chez Monseigneur.Néanmoins dans la première antichambre se trouvaient cinq ou sixindividus exceptionnels, qui depuis quelques années pressentaientvaguement que la chose publique allait de travers. Dans l’espérancede la remettre dans la bonne voie, la moitié de cette demi-douzainede pessimistes s’étaient fait recevoir membres d’une secte deconvulsionnaires, et se demandaient alors s’ils ne feraient pasbien d’écumer, de rugir, de se cataleptiser, séance tenante, afind’avertir Monseigneur de la fausse direction qu’il avait prise.

Les trois autres, ne partageant pas la foi deces derviches, prétendaient sauver l’État par un certain jargonmystico-philosophique ; suivant eux, l’homme s’était éloignédu centre de la vérité, ce qui n’avait pas besoin dedémonstration ; mais il n’était pas sorti de lacirconférence ; et pour l’y maintenir et faire qu’il serapprochât du centre, il fallait jeûner et se mettre encommunication avec les purs esprits. Cette dernière partie duprogramme se réalisa immédiatement, sans que les affaires généralesen retirassent le moindre bénéfice.

Mais, ce qu’il y avait de consolant chezMonseigneur, c’est que toutes les personnes qui s’y trouvaientréunies étaient mises à ravir. Des cheveux si bien crêpés, frisés,poudrés, et portés avec tant de grâce ; des teints sidélicats, réparés ou conservés avec tant d’art ; des épées sigalantes, au service d’un honneur si chatouilleux sur l’article desparfums, devaient conserver à jamais l’état des chosesexistant.

Chaque fois que ces messieurs, d’une tenue siparfaite, se retournaient avec lenteur, ils agitaient les bijouxqui pendaient à leurs montres ; et l’air embaumé quiaccompagnait le cliquetis des breloques, des colliers et desaiguillettes, le frôlement des jupes de soie et des habits debrocart, le chiffonnement de la dentelle et du linon, chassaientbien loin l’idée de saint Antoine et de sa faim dévorante.

La parure était le charme suprême, le talismaninfaillible que la société d’alors employait pour se maintenir.Chacun était paré pour un bal travesti qui, suivant l’opinioncommune, devait durer toujours. Depuis Versailles, en passant parMonseigneur et la cour, les gens d’épée, les magistrats, labourgeoisie, petite et grande, tout le monde concourait à cetteprécieuse mascarade ; jusqu’à l’exécuteur des hautes œuvres,qui, pour aider à l’effet du charme, était requis d’officier engrande tenue : « cheveux crêpés et poudrés, habit galonnéd’or, escarpins et bas de soie blancs. » C’est dans cettetoilette que monsieur de Paris, suivant la formulé épiscopale dontses collègues, messieurs d’Orléans, de Bordeaux et autres lieux,faisaient usage pour le désigner, c’est dans cette toilette,disons-nous, qu’il rouait et qu’il pendait. Il était rare qu’ilemployât la hache.

Qui donc, parmi les gens qui se trouvaientchez Monseigneur, en l’an de grâce 1780, aurait pu mettre en doutequ’un système appuyé sur un bourreau poudré, galonné d’or, chausséd’escarpins, et en bas de soie blancs, ne dût survivre à la chutedes étoiles ?

Monseigneur ayant délivré ses quatre hommes deleur fardeau, et pris son chocolat, donna l’ordre d’ouvrir lesportes à deux battants, et quitta son sanctuaire. Quelle servilitérampante ! quelle profonde abjection ! C’est probablementparce qu’ils se courbaient si bas devant sa personne, que lesadorateurs du ministre ne trouvaient plus moyen de s’inclinerdevant Dieu.

Accordant ici un geste, là-bas un signe detête, plus loin un sourire, parfois un mot aux plus défavorisés,Monseigneur passa d’un air affable, de salon en salon, jusqu’auxrégions lointaines où se tenaient les partisans de la circonférencevéridique. Une fois arrivé là, il revint sur ses pas, regagna sonsanctuaire, et disparut aux yeux de la foule charmée. La réceptionfinie, le souffle embaumé qui voltigeait dans les salons setransforma en petit ouragan, et les précieuses breloques tintèrentjusqu’en bas de l’escalier.

Bientôt il ne resta plus de la foule qu’unseul individu. Celui-ci, le chapeau sous le bras, et la boite d’orà la main, passa lentement au milieu des salons déserts. Lorsqu’ilfut à la porte de l’antichambre, il se retourna vers le sanctuairedu ministre, et d’un ton glacial, où perçait l’amertume :

« Soyez maudit, Monseigneur, »dit-il en secouant le tabac qui lui restait aux doigts, comme onsecoue la poussière de ses pieds au moment de quitter des lieux oùl’on ne veut plus revenir.

C’était un homme d’environ soixante ans, misavec une extrême élégance, ayant les manières hautaines, et pourvisage un masque d’une pâleur transparente, dont les traitsdélicats et nettement dessinés étaient d’un calme impassible. Leseul changement de physionomie qu’on pût saisir parfois sur cemasque de pierre résidait au-dessus des narines, dans une légèredépression du nez, dont la forme était d’ailleurs admirable. On yremarquait, en certaines circonstances, une rougeur imperceptibleet fugitive, ou de faibles pulsations, qui donnaient quelque chosede cruel et de fourbe à tout le reste du visage. Quand alors onexaminait celui-ci d’un œil attentif, on retrouvait cetteexpression de fourberie et de cruauté dans la bouche et dansl’orbite des yeux, dont les lignes étaient trop minces et trophorizontales. Néanmoins l’ensemble en était frappant et d’unesuprême distinction.

Le possesseur de cette figure remarquabledescendit tranquillement l’escalier, traversa la cour et monta dansson carrosse. À la réception qui venait d’avoir lieu, Monseigneurlui avait témoigné peu d’intérêt, et peu de personnes lui avaientadressé la parole ; aussi était-il dans un état d’irritationqui lui faisait prendre plaisir à voir la canaille se disperserdevant ses chevaux. Le cocher conduisait comme s’il avait eu àcharger l’ennemi, et sa fougue insensée n’amenait aucune réprimandesur les lèvres du maître.

Bien qu’en général, dans cette ville sourde,la masse du peuple fût muette, on se plaignait souvent, même assezhaut, de la rapidité avec laquelle les nobles traversaient les ruesétroites, où leurs équipages estropiaient les manants de la façonla plus cruelle ; mais l’instant d’après, les auteurs de cesaccidents les avaient oubliés ; et les vilains, dans cetteoccasion, ainsi que dans tant d’autres, se tiraient d’affaire commeils pouvaient.

Le carrosse du marquis volait avec fracas aumilieu des rues sans trottoirs, chassant devant lui des femmeseffarées et des hommes qui, dans leur fuite, saisissaient lesenfants pour les arracher aux pieds des chevaux. Tout à coup, audétour d’une rue populeuse, dont le coin était occupé par unefontaine, l’une des roues heurta quelque chose ; un cris’échappa de la bouche des spectateurs, et les chevaux reculèrenten se cabrant.

Sans cette dernière circonstance, il estprobable que l’équipage eût continué sa route. Il arrivait souventà ses pareils de laisser derrière eux leurs victimes ; maiscette fois l’un des laquais, dans sa frayeur, avait sauté parterre, et vingt poignets vigoureux avaient pris les chevaux à labride.

« Qu’est-ce que c’est ? »demanda le possesseur du carrosse, en mettant la tête à laportière.

Un homme de grande taille, coiffé d’un bonnetde coton, avait retiré d’entre les jambes des chevaux un paquet dehardes sanglantes ; il l’avait déposé sur le soubassement dela fontaine, et le couvrait de caresses, en hurlant comme un animalsauvage.

« Pardon, monsieur le marquis ! ditavec humilité un homme en guenilles, c’est un enfant…

– Pourquoi ce misérable fait-il ce bruitaffreux ? Est-ce que c’est à lui l’enfant ?

– Oui, monsieur le marquis ; faitesexcuse, mais c’est une grande pitié. »

La rue, en cet endroit, formait une petiteplace d’environ douze mètres de large ; et la fontaine, situéeau coin opposé à la voiture, s’en trouvait à une certaine distance.Soudain l’homme au bonnet de coton, se relevant de la fange où ilétait à genoux, s’élança vers le carrosse d’un air tellementfarouche, que M. le marquis porta la main à la garde de sonépée.

« Il est mort ! » s’écria lemalheureux père avec désespoir, et en levant les bras au ciel.

La foule entoura l’équipage et attacha sur legentilhomme un regard avide ; mais rien dans les yeux desassistants n’exprima la menace ou la colère ; après avoir jetéun cri d’effroi, que leur avait arraché la terreur, ils avaientgardé le silence ; et la voix humble et soumise de l’homme enhaillons, dont nous avons cité les paroles, était la seule quis’était fait entendre.

M. le marquis promena sur eux tous unregard froid et dédaigneux, comme s’ils avaient été de simples ratssortis du ruisseau ; et prenant sa bourse :

« Je ne comprends pas, dit-il, que vousautres, gens du peuple, ayez si peu de soin de vos enfants et devos personnes ; on vous trouve toujours sous les roues desvoitures, ou dans les jambes des chevaux. Je ne sais même pas sil’un des miens n’est point blessé. Vois-y, Jean, dit-il à sonlaquais, et donne-lui ça. »

Toutes les têtes s’avancèrent pour voir cequ’il jetait au valet, et Jean ramassa un louis.

« Mais il est mort ! » répétad’une voix déchirante le père du petit enfant.

Un homme robuste arrivait d’un pas rapide, etla foule s’écarta pour lui livrer passage ; il s’approcha dupauvre père, qui se jeta sur son épaule en sanglotant, et luimontra du doigt la fontaine, où des femmes, inclinées sur le paquetde hardes sanglantes, remuaient doucement le petit cadavre.

« Je sais tout, dit le nouvel arrivé, jesais tout. Aie du courage ; console-toi, mon pauvreGaspard ; cela vaut mieux pour ton enfant que d’avoir vécu. Iln’a pas souffert pour mourir ; et dans la vie aurait-il étéune heure sans endurer quelque souffrance ?

– Tu es philosophe, mon brave, dit lemarquis en souriant. Comment t’appelle-t-on ?

– Je me nomme Defarge.

– Quel est ton état ?

– Marchand de vin, monsieur lemarquis.

– Tiens, cabaretier philosophe, dit legentilhomme en jetant une nouvelle pièce d’or, fais-en ce qu’il teplaira. Les chevaux n’ont rien, Jean ? »

M. le marquis se renfonça dans savoiture, sans regarder une seconde fois cette vile canaille ;et il s’éloignait de l’air d’un homme qui, par hasard, a briséquelque objet dont il a payé la valeur, quand sa quiétude futtroublée subitement par une pièce d’or, lancée avec adresse, et quiroula sur le tapis du carrosse.

« Arrêtez ! s’écria-t-il,arrêtez ! »

Il jeta les yeux à l’endroit où il venait deparler au marchand de vin ; mais il n’aperçut que le pauvreGaspard, qui se roulait dans la boue en sanglotant ; et à côtéde ce malheureux, la grande taille et le visage sombre d’une femmequi tricotait.

« Misérables ! dit tranquillement legentilhomme, dont toutefois les narines étaient frémissantes ;j’écraserais volontiers jusqu’au dernier rejeton de votre méchanterace, pour qu’elle disparût de la terre. Si je connaissais lemaraud qui a jeté cela dans ma voiture, j’aurais du plaisir à lebroyer sous mes roues. »

Leur condition était si abjecte, ils avaientune si longue expérience de ce que pouvait leur infliger un pareilhomme, en dehors de la légalité, et même sans en sortir, que pas unregard ne se leva pour répondre à ces paroles insultantes, si cen’est toutefois celui de la tricoteuse, dont les yeux ne quittèrentpas la figure du gentilhomme.

Il était au-dessous de la dignité du marquisde s’en apercevoir, et, promenant sur elle, comme sur tous lesautres, un coup d’œil méprisant, il se rejeta au fond du carrosse,en ordonnant de partir.

Le marquis avait disparu ; mais denombreux équipages se succédaient rapidement dans la directionqu’il avait prise. Le ministre, le fermier général, le docteur,l’avocat, l’ecclésiastique, l’Opéra, la Comédie, tous les masquesdu bal travesti avaient passé comme de brillants météores.

Les rats étaient restés dans la rue pourregarder l’élégant tourbillon. À différents intervalles, dessoldats et des agents de police s’étaient placés entre lescarrosses et la foule ; mais celle-ci, rejetée en arrière,avait fait des trouées dans la haie qui se déployait devant elle,et n’avait rien perdu de la mascarade.

Il y avait longtemps que le malheureux pèreétait parti, chargé du cadavre mutilé de son fils ; lesfemmes, qui avaient cherché à ranimer le pauvre enfant, regardaienttoujours couler la fontaine et rouler les voitures, tandis que latricoteuse poursuivait sa tâche avec l’impassibilité du destin.

L’eau de la fontaine allait au ruisseau, leruisseau vers le fleuve. Le fleuve se précipitait vers la mer, lejour vers le soir, l’existence vers la mort : le temps et lesflots n’attendent pas.

Les rats dormaient entassés dans leurs trousobscurs ; les gens du bal soupaient inondés de lumière.

Chaque chose suivait son cours, chacun sadestinée.

Chapitre 8M. le marquis à la campagne.

Malgré la beauté réelle du paysage, lacampagne était triste : çà et là quelques champs de blé,malheureusement trop rares ; de grandes pièces de seiglechétif, de petits carrés de pois malingres, de pauvres haricots, demisérables choux, y remplaçaient le froment. Les produits de laterre, ainsi que les hommes et les femmes qui les cultivaient,avaient une tendance maladive à se flétrir. On eût dit que les unset les autres végétaient malgré eux, et ne demandaient qu’à cesserde vivre.

M. le marquis, étendu au fond d’un lourdcarrosse attelé de quatre chevaux conduits par deux postillons,gravissait péniblement une côte escarpée. La rougeur dont sa figureétait couverte ne le faisait nullement déroger à sa parfaiteéducation ; elle ne provenait d’aucun trouble moral, etn’avait rien qui lui fût personnel : c’était le reflet ducouchant.

Le soleil frappait d’un éclat si vifl’intérieur de la pesante voiture que le gentilhomme, lorsqu’il futau sommet de la côte, se trouva plongé dans des dots depourpre.

« Cela ne durera pas, » dit lemarquis en jetant les yeux sur ses mains.

En effet, tandis que le carrosse enrayéglissait sur la colline, au milieu d’un nuage de poussière, lalueur rougeâtre s’effaça rapidement, et, le soleil et le marquisdescendant à la fois tout rayon avait disparu quand le sabot eutété remis à sa place. Mais il restait au bas de la côte unecampagne froide et nue, un petit village, un clocher, un moulin, uncoteau bornant la plaine, une vaste forêt consacrée à la chasse, unénorme rocher, et sur ce rocher une forteresse, qui depuislongtemps servait de prison.

Le village avait une pauvre rue, une pauvretannerie, un pauvre cabaret, une pauvre auberge, où s’abritaientles chevaux de poste, une pauvre fontaine et de pauvreshabitants.

Des femmes, accroupies devant leur porte,épluchaient quelques oignons pour le souper de la famille, tandisque les autres lavaient à la fontaine quelques feuilles de chou,d’herbe quelconque, de salade ou de plante sauvage. La cause deleur misère se révélait d’elle-même : des taxes pour l’État,pour l’église, pour le seigneur, taxes locales et générales,devaient être payées ici, payées là, payées partout, suivant lesinscriptions placardées à chaque pas. Il y avait à s’étonner de ceque le village lui-même n’eût pas disparu, avec la substance de sapopulation.

On y voyait peu d’enfants, et l’on n’ytrouvait pas un chien. Quant aux adultes, ils n’avaient qu’àchoisir entre ces deux perspectives : la faim dans les masuresqui rampaient au bas de la colline, ou la captivité et la mort dansla prison qui dominait la plaine.

Précédé par un courrier galonné d’or, annoncépar le claquement des fouets, qui se tordaient au-dessus de la têtedes postillons, comme s’il eût été conduit par les furiesvengeresses, le noble voyageur s’arrêta devant l’auberge où étaitla poste aux chevaux. C’était près de la fontaine, et lesvillageois se réunirent pour le regarder.

Il tourna les yeux vers le groupe de paysans,et vit, sans la reconnaître, l’œuvre sûre et lente de la faim, quia rendu la maigreur des Français proverbiale en Angleterre, où elleest restée à l’état de préjugé plus d’un demi-siècle après avoircessé d’être réelle.

M. le marquis promenait un regardindifférent sur les malheureux qui s’inclinaient devant lui, commeses pareils s’étaient inclinés devant le ministre, avec la seuledifférence que les uns baissaient la tête par humilité, et que lesautres l’avaient courbée par ambition.

Au même instant, un homme d’un affreux aspect,ayant pour état de réparer les chemins, et que pour ce motif nousqualifierons de cantonnier[10],s’approcha de la fontaine.

« Fais approcher ce rustaud, » ditle gentilhomme à son courrier.

Le rustre fut amené près de la voiture, sonbonnet à la main ; il fut suivi de tous les autres, quientourèrent le carrosse pour voir, et pour entendre ce qui allaitse passer.

« Ne t’ai-je pas rencontré sur laroute ? lui demanda M. le marquis.

– Oui, monseigneur.

– Que regardais-tu d’un air siattentif ?

– Monseigneur, je regardaisl’homme. »

Il se baissa en disant ces mots, et de sonbonnet bleu, tout en loques, désigna le dessous de la voiture. Sescamarades se baissèrent avec lui, pour regarder sous lecarrosse.

« De qui parles-tu, imbécile ; etque voyez-vous sous la voiture ?

– Monseigneur, c’est qu’il était pendu àla chaîne du sabot.

– Qui cela ?

– Monseigneur, c’était l’homme.

– Que la peste l’étouffe. Qu’est-ce quiétait pendu ?

– Faites excuse, monseigneur, il n’estpas de notre endroit, et je ne sais pas son nom. Je ne l’ai jamaisvu, ni de ma vie ni de mes jours.

– Est-ce qu’il s’est étranglé ?

– Avec votre permission, monseigneur,c’est ce qu’il y a d’étonnant ; car il était commeça ! »

Le cantonnier s’appuya contre le carrosse, lespieds en avant, la tête penchée sur la poitrine ; puis il seretourna et fit un salut, en tortillant son bonnet bleu.

« Mais comment était cet homme ?

– Plus blanc que le meunier, monseigneur,tout couvert de poussière, et grand et pâle, comme unspectre. »

Ce portrait fit une immense impression dansl’auditoire, et tous les yeux s’attachèrent sur le marquis,peut-être pour regarder s’il n’avait pas un spectre sur laconscience.

« Crois-tu avoir bien fait, quand tu asvu ce misérable accompagner ma voiture, de n’en pas ouvrir labouche ? Mais bah ! dit le marquis, en se félicitant den’avoir pas à s’inquiéter d’une semblable vermine, éloignez cemaraud Gabelle. »

M. Gabelle cumulait les fonctions demaître de poste et celles de collecteur des taxes. Il s’étaitapproché de la voiture pour assister à l’interrogatoire ducantonnier, qu’il avait tenu par la manche d’une manière toutofficielle.

« Arrière ! animal, dit-il en jetantson homme de côté.

– Ne manquez pas, Gabelle, de mettre lamain sur cet étranger, si par hasard il entrait dans le village,reprit le gentilhomme, et assurez-vous de ses intentions.

– Monseigneur, je serai toujours flattéd’obéir à vos ordres.

– Cet imbécile qui était là tout àl’heure, où est-il passé ? »

L’imbécile était sous la voiture avec unedouzaine d’amis intimes, et leur montrait la chaîne à laquelle lespectre était pendu. D’autres amis, non moins intimes, l’appelèrentimmédiatement, et le présentèrent tout essoufflé à M. lemarquis.

« Dis-moi un peu, grand benêt, l’homme enquestion s’est donc sauvé lorsqu’on a enrayé la voiture ?

– Monseigneur, il a couru sur le bas côtéde la route, et a dévalé dans le bois, comme qui se jette àl’eau.

– Ayez l’œil sur lui, Gabelle. Partez,postillon ! »

La demi-douzaine d’amis qui regardaient lachaîne à laquelle le spectre était pendu était toujours au milieudes roues, comme les moutons ; et le carrosse partit sibrusquement qu’ils furent bien heureux de sauver leur peau ;s’ils avaient possédé autre chose, il est probable qu’ils auraienteu moins de bonheur.

Lorsque après avoir traversé la vallée, ilfallut gravir la pente qui en formait l’autre versant, l’allure ducarrosse se ralentit peu à peu, et c’est au pas du maigre attelagequ’il avait pris chez Gabelle, que M. le marquis, bercé dansse pesante machine, monta la dernière côte qu’il avait àfranchir.

Les postillons, couronnés d’un cercle decousins, raccommodaient tranquillement la mèche de leurs fouets,tandis que le valet de pied marchait à côté des chevaux, et qu’onentendait le courrier qui trottait dans le lointain.

À l’endroit le plus escarpé de la côte, il yavait un humble cimetière, précédé d’une croix, où l’on voyait, enbois peint, l’image du Christ, aussi grande que nature ;c’était l’œuvre d’un ciseau peu expérimenté ; mais lestatuaire avait pris modèle sur le vif, peut-être sur lui-même, etle divin crucifié était d’une maigreur effroyable.

Au pied de ce déchirant emblème d’une misèrequi s’accroissait tous les jours, une femme étaitagenouillée ; elle tourna la tête, quand la voiture passa prèsd’elle, se leva rapidement et courut à la portière.

« Oh ! c’est vous,monseigneur !… Prenez ma pétition, » dit-elle d’une voixsuppliante.

Le marquis avança la tête avec impatience,mais sans changer de visage.

« Toujours des pétitions ! dit-il.Que demandez-vous ?

– Monseigneur, pour l’amour du bonDieu !… C’est au sujet de mon pauvre homme, le forestier…

– Qu’est-ce qu’il a votre pauvrehomme ? C’est toujours la même chose, il n’a pas payé ce qu’ildoit ?

– Au contraire, mon bon seigneur, il atout payé, puisqu’il est mort.

– Eh bien ! il est tranquille ;est-ce que je peux le ressusciter ?

– Hélas ! non, monseigneur !c’est qu’il est là-bas, sous un petit monceau d’herbe…

– Après ?

– Monseigneur ! il y en a tant deces monceaux d’herbe, et qui sont tous pareils…

– Que voulez-vous que j’yfasse ? »

On l’aurait prise pour une vieille femme,cependant elle était jeune. Dans sa douleur passionnée, ellejoignait ses mains amaigries, où les posait doucement sur laportière de la voiture, comme si la pesante machine avait euquelque chose d’humain, et pouvait être sensible à sescaresses.

« Monseigneur… écoutez-moi… lisez mapétition !… Mon mari est mort de misère, comme tant d’autres…il y en a tant qui jeûnent…

– Est-ce que je peux lesnourrir ?

– Le bon Dieu le sait, monseigneur, maisce n’est pas là ce que je demande ; c’est une croix de bois,avec le nom de mon pauvre homme, afin qu’on le mette sur sa fosse,pour savoir où il est ; autrement la place sera bien viteoubliée, on ne la trouvera plus quand je serai morte ; ce quine tardera guère – la faim, cela ne pardonne pas – et l’onm’enterrera sous un autre monceau d’herbe ; il y en a tant,monseigneur ! les morts sont nombreux, la misère est sigrande ! Je vous en prie, monseigneur !… je vous ensupplie ! »

Le laquais l’avait chassée de laportière ; le carrosse, dont les postillons accéléraient lamarche, s’éloignait rapidement, et le noble personnage, conduit denouveau par les furies, voyait diminuer de minute en minute ladistance qui le séparait de son château.

Les parfums du soir s’élevaient sur sa route,et se répandaient, avec la même impartialité que la pluie, sur legroupe d’affamés poudreux et couverts de haillons, qui entouraientla fontaine. Ceux-ci écoutaient toujours l’histoire du spectre,dont le cantonnier, son bonnet à la main, leur répétait lesdétails. Ils se dispersèrent enfin, et chacun rentra chezsoi ; des lueurs tremblantes apparurent aux lucarnes duvillage ; puis les lucarnes s’obscurcirent, au moment où lesétoiles commencèrent à paraître, et l’on eût dit qu’au lieu des’éteindre, la clarté des chaumières avaient gagné les cieux.

Pendant ce temps-là, une vaste demeure, dontles toits s’élevaient au-dessus d’une épaisse ramée, couvrait deson ombre le carrosse du marquis. Un flambeau dissipa les ténèbres,on ouvrit la grande porte, et le seigneur du village entra dans sonchâteau.

« M. Charles est-il arrivéd’Angleterre, demanda le gentilhomme.

– Non, monseigneur, pasencore. »

Chapitre 9La tête de Méduse.

C’était un vaste bâtiment, aux proportionsmassives, que le château de M. le marquis ; un amas depierre devant lequel s’étendait une immense cour d’honneur,entourée de pierres de taille ; dans cette cour, deux grandsescaliers de pierre, se rejoignaient en fer à cheval, sur uneterrasse en pierre, où s’ouvrait la porte du château.

De la pierre partout ; des urnes, desbalustrades, des fleurs de pierre, des faces de lion, des têtesd’hommes et d’animaux dans tous les coins, et toujours en pierre.On eût dit que vers la fin du seizième siècle, au moment où l’onvenait de terminer l’édifice, la tête de Méduse y avait promené sonregard.

Précédé d’un flambeau, qui troublaitsuffisamment les ténèbres pour exciter les plaintes d’un hibou logésous le vieux toit d’une ancienne remise, le marquis monta lesgrandes marches qui conduisaient à la terrasse. L’air était d’uncalme si profond, qu’il n’agitait pas même la flamme portée devantMonseigneur, ni celle qui l’attendait à la porte du château.

Excepté la voix du hibou et le murmure d’unefontaine s’écoulant dans un bassin de pierre, aucun son ne sefaisait entendre ; c’était l’une de ces nuits ténébreuses quiretiennent leur souffle haletant, et poussent de loin en loin unsoupir, aussitôt réprimé.

La grande porte se referma bruyamment, etMonseigneur se trouva dans une grande salle garnie d’anciensépieux, de lourdes épées, de nombreux couteaux de chasse, et querendaient horrible à voir certaines cravaches pesantes, certainsfouets aux lanières de cuir dont maint paysan avait éprouvé lescoups, avant d’avoir été rejoindre la Mort, son uniquebienfaitrice.

Évitant les salons où il n’y avait pas delumière, le marquis se rendit au premier étage, franchit une portequi s’ouvrait dans un corridor et entra dans ses appartementsprivés : de grandes pièces étincelantes de dorure, ainsi que,dans un siècle et dans un pays de luxe, il convenait à la positionde Monseigneur.

Le style du temps de Louis XIV prédominaitdans le riche ameublement, diversifié toutefois par une quantitéd’objets précieux, dont l’origine se rattachait aux anciennes pagesde l’histoire de France.

Deux couverts étaient mis dans la dernièrepièce de cet appartement, petite rotonde occupant l’une destourelles, coiffées d’un éteignoir, qui se trouvaient suspenduesaux quatre angles du château. La fenêtre était ouverte, mais lespersiennes étaient fermées, et la nuit se révélait seulement parles raies noires qui alternaient avec les planchettes grises.

« On m’avait dit que mon neveu n’étaitpas arrivé, dit le marquis en jetant un coup d’œil sur latable.

– On l’attendait avec monseigneur.

– Il n’est pas probable qu’il vienne cesoir ; laissez néanmoins son couvert. Je serai prêt dans vingtminutes. »

À peine les vingt minutes étaient-ellesécoulées que Monseigneur s’asseyait devant un souper délicat etsomptueusement servi. Le potage venait d’être enlevé. M. lemarquis tenait à la main son verre de vin de Bordeaux, mais au lieude le porter à ses lèvres, il le reposa sur la table.

« Qu’est-ce qui vient de passer ?demanda-t-il, en regardant la fenêtre qui se trouvait en face delui.

– Où cela, monseigneur ?

– Dehors ; ouvrez lespersiennes.

– Je ne vois rien, monseigneur ; iln’y a dehors que la nuit et les arbres.

– C’est bon, fermez. »

Les persiennes furent closes, et Monseigneurcontinua son repas. Il était au rôti, lorsque de nouveau ils’arrêta le verre à la main, en entendant le bruit d’unevoiture.

« Demandez qui arrive, » dit-il.

C’était le neveu de M. le marquis. Ilavait fait tous ses efforts pour rejoindre le carrosse de sononcle, mais il n’avait pu atteindre la dernière poste qu’au momentoù M. le marquis arrivait au château.

Monseigneur, lui dit-on, le faisait prévenirque le souper était servi, et qu’il était attendu. L’instant aprèsle neveu du marquis entrait dans la petite pièce de la tourelle.Nous avons fait connaissance avec lui en Angleterre, où il portaitle nom de Charles Darnay.

M. le marquis le reçut avec grâce, maisne lui tendit pas la main.

« C’est hier que vous avez quitté Paris,monsieur ? demanda le jeune homme en se mettant à table.

– Hier matin. Et vous,monsieur ?

– Je suis venu directement.

– De Londres ?

– Oui, monsieur.

– Vous avez été bien long à venir, dit lemarquis en souriant.

– Au contraire, je ne me suis pas arrêtéune heure.

– Je ne parle pas du temps que vous avezpu mettre à faire le voyage, mais du peu d’empressement que vousavez mis à l’entreprendre.

– J’ai été retenu par… différentesaffaires, répondit le jeune homme avec hésitation.

– Je n’en doute pas, » répliqua lemarquis avec une grâce parfaite.

Ils ne dirent point autre chose, tant que ledomestique fut présent. Mais lorsqu’ils se retrouvèrent seuls aprèsqu’on leur eut servi le café, Charles leva les yeux sur son oncle,et entama la conversation.

« Je suis revenu, dit-il, ainsi que vousle devinez sans doute, avec l’intention de poursuivre le projet quim’a fait aller en Angleterre. La persistance que j’ai mise à toutcela m’a jeté dans un péril aussi grand qu’inattendu. Néanmoins jecontinuerai cette œuvre, qui pour moi est sacrée ; si elle meconduit à la mort, j’espère que le sentiment qui me l’inspire mesoutiendra jusqu’à la fin.

– Pourquoi dire à la mort ? c’estune exagération.

– En supposant que je n’aie pointexagéré, monsieur, je vous demande, si au moment fatal, vousm’auriez tendu la main pour me secourir. »

L’oncle protesta de son dévouement à son neveupar un geste plein de grâce, mais il était si évident que cetteprotestation n’était qu’une simple formule de politesse, qu’ellen’avait rien de rassurant.

« Je vais plus loin, poursuivit le jeunehomme : autant que j’ai pu le savoir, il paraîtrait que vousavez contribué à rendre suspectes les circonstances fâcheuses où jeme trouvais placé.

– Non, du tout, dit le marquis d’un airaimable.

– Quoi qu’il en soit, reprit le neveu enregardant son oncle avec méfiance, je sais que vous ferez toutvotre possible pour m’empêcher de réussir ; et vous n’avezjamais été scrupuleux quant au choix des moyens.

– Je vous ai prévenu depuis longtemps,répondit Monseigneur, dont les narines étaient frémissantes ;faites-moi la grâce de vous le rappeler, cher neveu.

– Je ne l’ai point oublié.

– Je vous en suisreconnaissant. »

La voix du marquis laissait dans l’air unevibration prolongée, comme celle d’un instrument harmonieux.

« Je crois, en effet, continua le jeunehomme, que c’est à ma bonne étoile, et plus encore à votre mauvaisefortune, que je dois de ne pas être enfermé dans quelque prisonfrançaise.

– Je ne vous comprends pas, dit l’oncleen sirotant son café, oserai-je vous demander un motd’explication ?

– Je veux dire que si vous n’étiez pas simal en cour, et si vous n’en aviez pas tant abusé, une lettre decachet m’aurait envoyé dans une forteresse quelconque pour un tempsindéfini.

– C’est possible, dit le marquis avec leplus grand calme ; j’aurais pu aller jusque-là pour sauverl’honneur de la famille ; je vous en fais bien mesexcuses.

– Il est fort heureux pour moi que laréception d’avant-hier ait été, comme toujours, d’une froideurexcessive, fit observer le jeune homme.

– Je ne suis pas sûr, mon cher ami, qu’onait à vous en féliciter, répondit l’oncle avec une exquisepolitesse ; les avantages de la solitude, l’occasion qui vouseût été fournie de réfléchir sérieusement, auraient pu influer survotre avenir d’une manière plus favorable que vous ne l’imaginez.Mais il est inutile de discuter à cet égard ; je suis, commevous dites, assez mal en cour. On n’accorde plus aujourd’hui qu’àl’intérêt et à l’importunité les instruments de correction quivenaient autrefois en aide aux familles pour affermir leur pouvoiret conserver leur honneur. Il y a tant de demandes, que le nombredes favorisés est relativement fort restreint. Ce n’était pas commecela jadis ; mais tout est changé en France. Nos ancêtresavaient droit de vie et de mort sur les manants des environs.Combien de ces rustres sont sortis de ce château pour êtrependus ! Il est à votre connaissance que dans la piècevoisine, qui est ma chambre à coucher, l’un de ces maroufles a étépoignardé pour l’insolente délicatesse dont il faisait parade àl’égard de sa fille. Sa fille ! Nous perdons chaque jour denos privilèges. Une nouvelle philosophie est à la mode ; etsoutenir son rang est aujourd’hui d’une difficulté réelle. Cela vamal, très-mal. »

Le marquis, en disant ces mots, puisa dans satabatière avec une suprême élégance, et hocha la tête d’un airinquiet, sans toutefois désespérer de la régénération d’un pays quiavait l’avantage de le posséder.

« Nous avons si bien soutenu le rang denotre famille depuis des siècles, dit le neveu d’une voix sourde,que je ne crois pas qu’il y ait en France de nom plus détesté quele nôtre.

– Je l’espère bien, réponditl’oncle : la haine que l’on porte aux grands est, de la partdu peuple, un hommage involontaire.

– Dans tout le voisinage, poursuivit lejeune homme sur le même ton, il n’y a pas un seul être qui ne meregarde avec la crainte et la bassesse d’un esclave.

– C’est un compliment à la famille, unéloge mérité par la manière dont elle a soutenu sagrandeur. »

Le marquis aspira lentement une nouvelle prisede tabac, et se croisa les jambes. Mais lorsque le jeune homme, lecoude appuyé sur la table, eut porté la main à son front, et s’enfut couvert les yeux, le regard fourbe et cruel de Monseigneurs’attacha sur lui avec une puissance de pénétration et de haine quidémentait singulièrement l’air dégagé du noble personnage.

« La compression est, dit-il, la seulephilosophie qui soit réelle et permanente, la crainte de l’esclaveest salutaire, mon ami ; et le fouet maintiendra nos chiensdans l’obéissance autant que dureront ces murs. »

Cela pouvait être moins long que le marquis nele supposait. Si on lui eût montré ce que son château seraitquelques années plus tard, il lui aurait été difficile d’enreconnaître les ruines, au milieu de tant d’autres que le fer et lefeu avaient faites.

« En attendant, continua le marquis, jeprendrai soin du repos et de l’honneur de la famille qui vousimportent si peu. Mais vous devez être las, et je craindraisd’augmenter votre fatigue en prolongeant cet entretien.

– Veuillez m’accorder quelquesminutes.

– Une heure si vous voulez.

– Nous avons fait le mal, reprit leneveu, et nous en subissons les conséquences.

– Nous avons fait le mal ? répéta lemarquis avec un sourire, et en se désignant après avoir montré lejeune homme.

– Je parle de notre famille, dontl’honneur nous préoccupe tous les deux, bien que d’une façontrès-différente. Même du vivant de mon père, nous avons eu tous lestorts imaginables, insultant et brisant tous ceux qui faisaientobstacle à nos plaisirs ; quel besoin ai-je de lerappeler ? cette vie a été la vôtre ; n’étiez-vous pas lefrère jumeau de mon père, son cohéritier des titres et des biens dela famille, celui qui profita de sa succession ?

– C’est la mort qui l’a voulu ! ditMonseigneur.

– Et qui m’a laissé désarmé, en face d’unsystème odieux, auquel je suis lié fatalement, dont je me trouveresponsable, et contre lequel je ne puis rien ; qui m’a laissécherchant sans cesse à exécuter la dernière volonté de ma mère, àobéir à son dernier regard, qui me suppliait d’avoir pitié et derendre justice. Oh ! quelle torture d’être sans pouvoir, et dene trouver nulle part l’assistance qu’on réclame !

– Si c’est à moi que vous la demandez,vous êtes bien certain de ne pas l’obtenir, mon cherneveu. »

M. le marquis, alors debout près de lacheminée, regarda le jeune homme d’un air froid et perfide, sous lecalme apparent de sa figure pâle ; et touchant de l’index lapoitrine de son neveu, comme si l’extrémité de son doigt fin etblanc eût été la pointe d’une épée menaçante.

« Mon ami, dit-il, je mourrai ensoutenant l’ordre des choses au milieu duquel j’ai vécu. »

Il appuya ces paroles d’une prise de tabacdécisive, et remit sa tabatière dans sa poche.

« Mieux vaudrait faire preuve de raison,et accepter la destinée que vous avez reçue du ciel continua lemarquis en agitant la sonnette ; mais si je comprends bien,vous êtes perdu sans ressource.

– Ce domaine est perdu pour moi, ainsique la France, murmura le jeune homme avec tristesse ; j’airenoncé à tous les deux.

– En avez-vous la faculté, monsieurCharles ? Que vous renonciez à la France, c’estpossible : mais à ce domaine, vous ne l’avez pas encore.

– Je le sais, monsieur ; j’aiseulement voulu dire que si demain il passait de vous à moi…

– J’ai la vanité de croire qu’il n’ensera pas ainsi.

– Remettons la chose à vingt ans.

– Vous me faites trop d’honneur, dit lemarquis ; mais je préfère cette supposition.

– J’abandonnerais cette propriété pouraller vivre ailleurs, et autrement qu’on n’y a vécu. Ce serait unfaible sacrifice après tout, que de quitter un endroit commecelui-ci, où tout est ruine et misère.

– Ah ! fit le marquis, en jetant lesyeux sur le luxe dont il était environné.

– Dans cette chambre, le regard estsatisfait, reprit le neveu ; mais, au fond, et à la clarté dujour, ce n’est qu’un amas croulant de désordres, d’extorsions, dedettes scandaleuses, de tyrannies révoltantes, soutenues par lafaim, la nudité et la maladie.

– Ah ! fit de nouveau le marquisavec indifférence.

– Si jamais ce domaine est à moi,poursuivit le jeune homme, je le confierai à des mains plus habilesque les miennes, pour que les enfants des malheureux qui habitentcette campagne, où ils ont tant souffert, aient plus tard moins demaux à supporter. Mais ce n’est pas moi qui rendrai cettejustice : cette terre est maudite comme la famille qui lapossède.

– Et vous ? demanda l’oncle,pardonnez-moi ma curiosité ; mais avec vos principes,avez-vous l’intention de vivre ?

– Je vivrai, monsieur, comme tantd’autres, comme beaucoup de gentilshommes pourront un jour y êtreforcés, je vivrai en travaillant.

– Sans doute en Angleterre ?

– Oui, monsieur, ne craignez rien ;l’honneur de la famille est sauf, du moins en France. »

Le tintement de la sonnette avait donnél’ordre d’éclairer la chambre du marquis. Monseigneur jeta les yeuxvers la porte qui ouvrait dans la pièce voisine, prêta l’oreille,et attendit pour reprendre la conversation que le valet se fûtéloigné.

« Il faut, dit-il, que l’Angleterre aitpour vous beaucoup de charmes, car la position que vous y occupezn’a, par elle-même, que fort peu d’avantages ; votreprospérité ne m’y paraît pas très-grande, ajouta-t-il ensouriant.

– C’est à vous que j’en suis redevable,je crois vous l’avoir déjà dit, monsieur. Du reste, je ne suis alléen Angleterre que pour y trouver un refuge, non pour m’yenrichir.

– L’Angleterre se vante d’être un asilepour beaucoup de gens. N’y connaissez-vous pas un Français, réfugiécomme vous sur ce terrain hospitalier, un docteur enmédecine ?

– Oui, monsieur.

– Il a une fille ?

– Oui, monsieur.

– Très-bien, dit le marquis, je voussouhaite le bonsoir, vous devez être fatigué. »

Comme il inclinait la tête avec grâce, il yeut dans son regard et son sourire, dans ses narines frémissantes,une expression particulière qui donnait à ses paroles un cachettellement significatif et mystérieux, que le jeune homme en futfrappé. Les lignes droites de ses paupières et de ses lèvres,courbées par le sarcasme, imprimaient à sa figure quelque chosed’infernal qui n’était pas sans beauté.

« Le docteur a une fille ! répéta lemarquis, fort bien ! C’est ainsi que débute la philosophienouvelle. Mais vous êtes fatigué : bonsoir, mon neveu.

Il n’eût pas été moins inutile d’interrogerles masques de pierre qui décoraient le château que de questionnerla figure de Monseigneur ; et son neveu le regarda vainementcomme il franchissait la porte.

« Bonsoir ! répéta le marquis ;à demain matin, j’espère que vous serez complètement reposé.Éclairez, et conduisez monsieur à son appartement ! Si vouspouviez l’y rôtir ! » murmura l’oncle en sonnant pourqu’on vînt l’aider à faire sa toilette du soir.

Débarrassé du valet, M. le marquis, vêtude sa robe de chambre, arpenta la pièce de long en large pour sedisposer au sommeil. Ses pantoufles moelleuses s’appuyaient sansbruit sur le parquet ; et ses pas silencieux, joints à lasouplesse de ses mouvements lui donnaient quelque chose de félin,comme si un enchanteur l’ayant condamné pour ses fautes à prendrela forme d’un tigre, le changement périodique vînt d’avoir lieu oufût sur le point de s’accomplir.

Tout en allant et venant dans cette chambrevoluptueuse, le marquis pensa aux derniers incidents de son voyage,qui lui revinrent malgré lui à la mémoire : la montée silongue et si pénible de la côte, ses mains rougies par le soleilcouchant, la descente au milieu d’un tourbillon de poussière, levillage au pied de la colline, la prison sur le rocher, lesvillageois autour de la fontaine, et le cantonnier désignant lachaîne du sabot avec son bonnet bleu.

La fontaine du village évoqua celle de Paris,le petit paquet de hardes sanglantes déposé sur la margelle depierre, les femmes penchées sur le petit cadavre, et le malheureuxpère jetant ses bras au ciel en criant : il estmort !

« Maintenant, dit Monseigneur, je suiscalme et je puis me coucher. »

Il souffla les bougies des candélabres, àl’exception d’une seule, laissa retomber ses rideaux de soie et degaze, ferma les yeux, écouta la nuit pousser un long soupir, ets’abandonna au sommeil.

Pendant trois heures, les masques de pierrequi décoraient la façade regardèrent les ténèbres de leurs yeuxaveugles, les chevaux s’agitèrent devant leurs râteliers, leschiens aboyèrent, et le hibou jeta des cris tout différents de ceuxque les poètes lui assignent ; mais c’est la sotte coutume depareilles créatures de ne jamais s’exprimer ainsi qu’on le leurcommande.

Pendant trois heures, l’obscurité la plusépaisse enveloppa tout le pays et ajouta son ombre au silence quiplanait sur la campagne. Au cimetière, on ne distinguait plus lesmonceaux d’herbe ; l’image du Christ aurait pu se détacher dela croix sans qu’on s’en aperçût ; et dans le village, taxeurset taxés étaient profondément endormis.

Peut-être rêvaient-ils de banquets, ainsiqu’il arrive souvent à ceux qui meurent de faim ; de repos etde bien-être, comme doivent le faire l’esclave et le bœuf, accabléssous le poids du joug ; mais ils dormaient ; et, pendantce temps-là, oubliant la faim et le collier de misère, ils étaientlibres et rassasiés.

Pendant trois heures, les eaux de la fontainedu village et de celle du château coulèrent dans la nuit ets’enfuirent au loin, comme les minutes que le temps épanchait sursa route. Puis leur onde fugitive détacha son pâle reflet du milieudes ténèbres, devenues moins épaisses, et les lions qui décoraientla façade du château virent poindre la lumière. L’horizon blanchit,s’enflamma peu à peu ; le soleil, après avoir touché la cimedes arbres, empourpra la colline, les masques de pierre rougirent,et l’eau parut être mêlée de sang.

De tous côtés, l’hymne du matin salua la venuedu jour ; sur la fenêtre de la chambre à coucher deMonseigneur, un petit oiseau fit entendre ses chants les plusdoux ; le monstre qui soutenait les armes du marquis en parutétonné, et, les yeux fixes, la gueule béante, sembla frappéd’effroi.

Le soleil levé, tout le village fut enmouvement : les lucarnes, puis les portes s’ouvrirent, et lestravailleurs, frissonnant à l’air vif et pur, allèrent se mettre àla tâche quotidienne. Ici des femmes au lavoir ; là-bas deshommes et des femmes piochant, creusant, bêchant, soignant depauvres bestiaux, et conduisant de maigres vaches sur les chemins,pour y tondre l’herbe qui pouvait s’y trouver. Dans l’église, uneou deux femmes à genoux. À la porte du cimetière, une pauvre veuve,dont la chèvre broutait l’herbe qui poussait au pied de lacroix.

Le château s’éveilla plus tard, comme ilconvenait à sa qualité, et graduellement chacun de ses hôtes,d’après leur position et leur nature. Les épieux et les couteaux dechasse avaient rougi d’abord aux premières lueurs du jour ;plus tard la porte des écuries s’était ouverte, et les chevauxavaient regardé par-dessus l’épaule, en attendant l’avoine quevannait le palefrenier. Les chiens, pendant ce temps-là, tiraientleurs chaînes et se dressaient sur leurs pattes de derrière,impatients d’être lâchés. Enfin les rideaux s’étaient tirés auxfenêtres.

Jusque-là rien d’étonnant dans ces faitsroutiniers qui se produisaient chaque jour.

Mais pourquoi sonne-t-on la cloche ?Pourquoi ces allées et ces venues, ces figures ahuries, qui sepressent sur la terrasse, ces bottes éperonnées qui résonnent dansla cour ? Pourquoi les chevaux sont-ils sellés en toutehâte ?

Pourquoi les lance-t-on, bride abattue, auversant de la colline ?

Est-ce le vent qui porte la nouvelle de cetumulte au cantonnier, déjà au travail, et dont la nourriture dujour, indigne d’attirer l’attention d’une corneille, repose sur untas de pierres ? Les oiseaux, qui disséminent les graines,ont-ils par hasard laissé tomber près de lui quelques bribes de lanouvelle ? Quoi qu’il en soit, le cantonnier, laissant sur laroute ses outils et son bissac, descend la côte en courant comme sile diable le poursuivait, et ne s’arrête qu’à la fontaine.

Il y trouve tous les habitants du village,causant à voix basse avec animation, mais sans témoigner autrechose que la surprise et la curiosité. Les vaches, attachéesn’importe où, regardent devant elles d’un air stupide, ou, couchéesdans la poussière, ruminent lentement, sans que rien dans leurmaigre pâture les dédommage de leur peine. De l’autre côté de larue, et plus ou moins armés, sont des gens du château, plusieurspostillons et tous les publicains du village.

Le cantonnier s’est faufilé dans un groupe decinquante amis intimes, où il agite vivement son bonnet bleu.

Que signifie tout cela ? Que présage lesaut de M. Gabelle, en croupe d’un domestique à la livrée deMonseigneur, et le galop du cheval, qui, malgré sa double charge,disparaît comme dans la ballade allemande ?

Cela signifie qu’il y a au château une face depierre que nul ne s’attendait à voir.

La Gorgone est venue dans la nuit visiterl’édifice, pour y ajouter la seule tête qui manquât à cette nobledemeure, et qu’elle attendait depuis deux cents ans : surl’oreiller du marquis repose le masque d’un homme éveillésubitement, devenu furieux, et pétrifié dans sa colère. Dans lapoitrine de cet homme il se trouve un couteau, enfoncé droit aucœur ; au manche du couteau est attaché un papier ; surce papier on lit ces paroles :

De la part de Jacques.

Chapitre 10Deux promesses.

Quelques mois après les événements que nousavons rapportés dans les pages précédentes, Charles Darnay étaitétabli à Londres, où il enseignait le français. Aujourd’hui on lequalifierait de professeur ; à cette époque c’était toutsimplement un maître de langues. Il faisait un cours aux jeunesgens qui se trouvaient assez de loisir pour cultiver une languevivante, parlée dans le monde entier, et s’efforçait de répandreparmi ses élèves le goût de la littérature française, dont ilexposait d’ailleurs les beautés en excellent anglais.

Dans ce temps-là de pareils maîtres étaientrares ; des princes qui un jour devaient monter sur le trône,n’enseignaient pas encore les sciences dont plus tard ils devaientdonner des leçons ; les nobles, qui étaient inscrits sur legrand-livre de Tellsone, n’étaient pas encore réduits à faire lacuisine, ou à devenir charpentiers.

Grâce au talent qu’il possédait, à l’étenduede ses connaissances, au charme de son esprit et de ses manières,le jeune maître de langues n’avait pas tardé à réussir. Il étaitd’ailleurs fort au courant des affaires de son pays, qui devenaientchaque jour de plus en plus intéressantes ; et c’était unmotif de plus pour qu’on s’empressât de le rechercher.

Si, en venant à Londres, il s’était attendu àrouler sur l’or et sur l’argent, il est certain qu’il eût éprouvéune amère déception. Mais il avait demandé du travail, en avaitobtenu, s’en acquittait avec zèle, et c’était là tout le secret desa fortune. Il donnait des leçons à l’Université de Cambridge, oùl’on tolérait qu’il passât en contrebande les richesses d’unelangue moderne, au lieu d’y faire entrer du grec et du latin avecapprobation de la douane académique. Ces travaux universitaires luiprenaient une partie de son temps, dont le reste était consacré àses élèves de Londres.

Or, vous savez que depuis l’époque où un étéperpétuel régnait dans l’Eden, jusqu’à nos jours, où il est rareque l’hiver abandonne ces latitudes déchues, les hommes ontinvariablement subi la loi qui les oblige à être amoureux d’unefemme ; et Charles Darnay suivait la loi commune. Il aimaitLucie Manette depuis l’instant où il avait failli mourir. Jamais iln’avait entendu de voix plus douce, plus sympathique, jamais iln’avait contemplé de visage plus céleste, d’émotion plus touchante,qu’au moment où, sur le bord de la tombe, il avait été regardé parle charmant témoin, sommé de le reconnaître, et de déposer contrelui.

Mais c’était un secret qu’il n’avait confié àpersonne. Depuis un an que le marquis était mort assassiné, del’autre côté du détroit, Charles n’avait pas dit à miss Manette unseul mot qui pût faire soupçonner l’état de son âme. Il y avait àcela de bonnes raisons, dont il connaissait trop la valeur.

Cependant un soir Charles Darnay, revenu toutrécemment de Cambridge, se dirigea vers l’endroit aux échos, avecl’intention de dire au docteur ce qu’il avait dans l’esprit. Onétait encore en été, et vers la fin du jour Lucie avait l’habitudede sortir avec miss Pross. Notre amoureux, qui savait cela, trouvaM. Manette seul dans son cabinet, lisant auprès de lafenêtre.

Le docteur avait recouvré peu à peu toute lapuissance morale qui l’avait soutenu dans les premiers temps de sonincarcération, et qui en avait aggravé les tortures. Parfoiscependant l’énergie dont il faisait preuve, s’affaissait tout àcoup, et reparaissait brusquement, ainsi que l’avaient fait sesautres facultés, avant de revenir à leur état normal. Mais cessortes de crises avaient toujours été peu fréquentes et ledevenaient de moins en moins. Il étudiait beaucoup, dormait peu,supportait la fatigue avec aisance, avait le caractère gai, et nemanquait pas d’enjouement. En voyant entrer Charles Darnay, il posason livre et tendit la main au jeune homme.

« Je suis enchanté de vous voir, luidit-il, nous vous attendions depuis plusieurs jours ; MMStryver et Cartone disaient hier que vous restiez à Cambridgebeaucoup plus que de raison.

– Je leur suis fort obligé de l’intérêtqu’ils me portent, répondit Charles d’un ton assez froid, mais quiévidemment ne concernait que ces messieurs. Miss Manette…reprit-il.

– Se porte à merveille, interrompit ledocteur. Elle est sortie pour aller faire quelques achats, maiselle ne tardera pas à rentrer, et je suis sûr qu’elle sera fortcontente de votre retour.

– Je pensais bien ne pas la trouver,répliqua Darnay ; et je profite de l’occasion pour vousdemander un instant d’entretien.

– Approchez-vous et parlez, » dit ledocteur avec une contrainte évidente, et après être resté quelquetemps sans répondre.

Charles prit une chaise, alla s’asseoir àl’endroit indiqué, mais trouva moins facile d’aborder laquestion.

« J’ai été assez heureux, dit-il enfin,pour faire depuis dix-huit mois partie de votre intimité ;cela me donne l’espérance que la chose dont j’ai à vousentretenir…

– Est-ce de Lucie que vous avezl’intention de me parler ? interrompit M. Manette.

– Oui, docteur.

– C’est toujours pour moi un sujetd’entretien pénible ; et je vous avoue qu’il m’esttrès-douloureux d’entendre parler d’elle avec le ton que vous ymettez, monsieur Darnay.

– C’est avec l’admiration la plusfervente, l’amour le plus sincère, docteur, répondit Charles d’unair respectueux.

– Je le crois et je vous rendsjustice, » reprit M. Manette.

Celui-ci tardait tellement à répondre, et lefaisait avec une répugnance si évidente, que Charles Darnay luidemanda en hésitant s’il pouvait continuer.

Le docteur ayant fait un signeaffirmatif :

« Vous savez, lui dit le jeune homme,tout ce que j’ai à vous dire ; mais vous ne pourriezcomprendre de quel intérêt est pour moi cet entretien, que si vousconnaissiez les inquiétudes, les tortures qui ont rempli monexistence. J’aime votre fille d’une tendresse à la foisrespectueuse et ardente ; si jamais il y eut au monde un amourprofond et dévoué, c’est celui que j’ai pour elle. Vous avez aimé,docteur ; rappelez-vous votre ancien amour… »

M. Manette avait détourné la tête, et sesyeux étaient fixés sur le parquet ; aux derniers mots du jeunehomme, il étendit la main en s’écriant :

« Ne parlez pas de cela, monsieur, jevous en conjure ! Oh ! ne me le rappelezpas ?… »

Sa voix exprimait tant de douleur qu’ellerésonna longtemps à l’oreille de Charles, après avoir cessé deretentir. Sa main s’agitait auprès du jeune homme pour lui demanderen grâce de rester silencieux.

« Pardonnez-moi, murmura-t-il, au bout dequelques minutes ; je ne doute pas de votre amour pour mafille ; croyez-le, monsieur Darnay… »

Il se tourna du côté de Charles, mais sansrelever la tête, appuya son front sur sa main, et demeura ainsi, lafigure couverte de ses cheveux blancs.

– Lui en avez-vous parlé ?demanda-t-il.

– Non, monsieur.

– Vous ne lui avez pas écrit ?

– Jamais.

– C’est par égard pour son père que vousavez agi avec tant d’abnégation ; il serait peu généreux de leméconnaître, et son père vous en remercie. »

Le docteur, en disant ces mots, tendit la mainau jeune homme, sans toutefois détourner les yeux du parquet.

« Je sais, répondit Charles, et commentne le saurais-je pas, moi qui vous ai vu chaque jour ? je saisqu’il y a entre miss Manette et vous une affection tellementtouchante, tellement exceptionnelle, en raison des circonstances oùelle s’est développée, qu’il est impossible de la comparer même ausentiment le plus vif qui ait jamais existé entre un père et safille. Je le sais, docteur ; il y a dans l’amour qu’elle vousporte un mélange de cette tendresse profonde et dévouée quiappartient à la femme, et de l’instinct irréfléchi, de la confiancede l’enfant. Non-seulement elle vous aime, mais vous avez pour elleun caractère sacré dont rien ne saurait diminuer le prestige. Envous regardant elle se rappelle sa mère, et vous aime tous deux àl’âge où nous sommes aujourd’hui. Elle souffre de vos malheurs,elle bénit le ciel de votre délivrance, et tout cela vientaccroître la tendresse qu’elle vous donne ; je le sais, j’y aipensé nuit et jour depuis l’époque où vous m’avez admis dans votreintérieur. »

M. Manette garda le silence ; sarespiration devint plus vive ; mais il ne donna aucun signedes sentiments qui l’agitaient.

« C’est parce que je savais cela,docteur, et que, moi-même, je vous voyais au front l’auréole dumartyre, que je me suis abstenu de parler, aussi longtemps que lecourage me l’a permis. Je sentais, et je sens encore maintenant,que placer mon amour entre vous deux est presque une faute :mais je l’aime trop, et n’ai plus la force de me taire.

– Je l’avais déjà pensé, dit tristementl’ancien captif.

– Ne croyez pas cela, répliqua Charles, àqui cette voix douloureuse produisit l’effet d’un reproche, que sije devais lui appartenir un jour, l’idée me vint jamais de vousséparer l’un de l’autre. Ce serait d’ailleurs impossible, ensupposant que je sois assez cruel pour l’essayer. Mais ne craignezrien, docteur, ajouta-t-il en prenant la main de M. Manette,je ne peux pas y penser. Comme vous, chassé de la France par sesfolies et ses misères, comme vous, demandant au travail de quoivivre, et me confiant dans un avenir plus heureux, je n’ai d’autreambition que de m’asseoir à votre foyer et de vous être fidèlejusqu’à la mort. Bien loin de songer à vous prendre votre enfant,je demande à partager les soins qu’elle vous donne, à me joindre àelle pour augmenter votre bonheur, et à resserrer vos liens, si lachose est possible. »

Après avoir répondu à la pression de main dujeune homme, le père de Lucie releva la tête pour la première foisdepuis le commencement de la conférence. Sa figure trahissait lalutte qui se passait dans son âme, et avait une tendance manifesteà exprimer le doute et l’effroi. Il fit cependant un effort surlui-même, et dit avec calme et douceur :

« Je vous remercie, Charles Darnay ;vos paroles sont à la fois dignes et touchantes, et je vais à montour vous parler avec franchise. Avez-vous quelque motif de croireà l’amour de Lucie ?

– Aucun jusqu’à présent.

– Est-ce pour vous assurer du fait, aprèsm’en avoir averti, que vous avez entamé cet entretien ?

– Non, docteur ; en venant ici, jen’élevais pas jusque là mes prétentions ; mais j’espère, c’estpeut-être une erreur de ma part, que vous me permettrez demain d’enacquérir la certitude.

– Me demandez-vous un conseil ?

– Je ne le demande pas, docteur. Jedésire seulement que vous fassiez à mon égard tout ce que vouscroirez bon.

– Est-ce une promesse que vous êtes venuchercher ?

– Oui, docteur.

– Laquelle ?

– Je sais à merveille que sans vous jen’ai rien à espérer. Miss Manette aurait-elle quelque sympathiepour moi, ce que je suis bien loin de prétendre, qu’elle ne me lagarderait pas contre la volonté de son père.

– S’il en est ainsi, l’effet contrairepourrait se produire. Y avez-vous pensé ?

– Il est facile de comprendre qu’uneparole de votre bouche, en faveur d’un soupirant quelconque,balancerait auprès d’elle ses propres sentiments, et que vos désirsl’emporteraient sur les siens. C’est pour cela, docteur, que je nevous demanderais pas cette parole, au péril de ma vie.

– Je n’en doute pas, monsieurDarnay ; mais il y a entre les personnes le plus étroitementliées, des mystères impénétrables qui naissent précisément del’étendue de leur affection, et je ne saurais deviner l’état ducœur de Lucie.

– Puis-je vous demander, monsieur, sivous pensez qu’elle soit…

– Recherchée par quelqu’un ?

– C’est là ce que je voulais dire.

– Vous avez vu ici M. Cartone,répondit le docteur après un instant de réflexion ;M. Stryver vient également quelquefois : cela ne pourraitêtre que l’un ou l’autre.

– À moins que ce ne soit tous lesdeux.

– Je n’en crois rien ; il est mêmeprobable que pas un d’eux n’y a songé – mais la promesse dont ilétait question ?

– Si jamais Mlle votrefille venait à vous faire une confidence analogue à celle que vousvenez d’entendre, promettez-moi, docteur, de lui rapporter mesparoles et de lui dire que vous y avez ajouté foi. J’espère vousavoir inspiré assez d’estime pour que vous ne me desserviez pasauprès d’elle ; c’est là tout ce que je vous demande ;veuillez à votre tour m’imposer la condition que vous avez le droitd’y mettre, je l’accepte immédiatement et sans réserves.

– Je vous promets de faire ce que vous medemandez, et sans condition aucune ; je crois fermement toutce que vous m’avez dit, je suis persuadé que vous n’avez nulleintention d’affaiblir les liens qui m’unissent à la plus chèrepartie de moi-même. Si elle me dit que vous êtes nécessaire à sonbonheur, je vous la donnerai, monsieur Darnay. »

Le jeune homme saisit la main du docteur et lapressa avec reconnaissance.

« Alors même qu’il y aurait despréventions motivées, de graves sujets d’antipathie contre l’hommequ’elle aimerait, tout serait oublié par amour pour elle. Lucie esttout pour moi, elle a sur mon âme plus d’influence que la douleur,que le souvenir, elle est plus puissante que… Mais à quoi bon cesparoles ? »

Il y eut quelque chose de si étrange dans lamanière dont sa voix s’éteignit et dont son regard se fixa dans levide, que Charles Darnay sentit sa main se refroidir dans la mainqui se retira bientôt, et qui retomba inerte à côté du docteur.

« Vous me disiez quelque chose, repritM. Manette en souriant, qu’est-ce quec’était ? »

D’abord fort embarrassé de répondre, Charlesse rappela qu’il avait parlé d’une condition à remplir, en échangede la promesse qui lui avait faite le père de Lucie.

« Votre confiance en moi, dit-il audocteur, doit être payée de retour. Vous vous rappelez que le nomque je porte aujourd’hui, bien qu’il soit à peu près celui de mamère, est un nom supposé. Je désire que vous sachiez à quellefamille j’appartiens, et pourquoi…

– Pas un mot de plus ! s’écria lemédecin de Beauvais.

– Je veux cependant mériter votreconfiance, n’avoir pas de secret pour vous.

– Je vous en conjure !… »

Le docteur, qui d’abord avait porté les mainsà ses oreilles, les croisa toutes deux sur les lèvres du jeunehomme.

« Vous me le direz plus tard, lorsque jevous le demanderai, pas maintenant. Si elle vous aime il sera tempsde me l’apprendre le matin de votre mariage. Promettez-vous de nem’en parler qu’à cette époque ?

– Volontiers.

– Votre main ; elle varevenir ; il vaut mieux qu’elle ne nous trouve pas ensemble.Bonsoir, et que Dieu vous garde. »

Le soleil venait de se coucher lorsque Darnays’éloigna, et il faisait nuit noire quand miss Manette rentra. Ellecourut au salon et fut surprise de ne pas y trouver le docteur.

« Mon père, » dit-elle en élevant lavoix.

Pour toute réponse, elle n’entendit que lebruit sourd d’un marteau dans la chambre, et s’enfuit touteffrayée. Mais revenant bientôt sur ses pas, elle frappa légèrementà la porte et appela son père à voix basse. Le bruit cessa dèsqu’elle eut parlé, son père vint à elle, et tous les deuxarpentèrent la chambre en silence jusqu’à une heure assez avancée.Pendant la nuit, elle se leva et descendit pour le voir ; ildormait d’un profond sommeil, et le petit blanc, dans la sébiled’outils et le soulier inachevé, avaient été remis à leurplace.

Chapitre 11Une confidence.

Vers la fin de cette même soirée,M. Stryver disait à son chacal :

« Sydney, prépare un nouveau bol depunch, j’ai quelque chose à t’apprendre. »

Sydney avait travaillé à toute vapeur, ainsique les nuits précédentes, afin de mettre en ordre les papiers del’avocat, et d’expédier, avant l’ouverture des vacances, toutes lesaffaires dont celui-ci était chargé. La besogne était finie,l’arriéré mis à jour, et ledit avocat débarrassé de toutepréoccupation, jusqu’à ce que le mois de novembre, escorté desbrumes atmosphériques et légales, ramenât la mouture au moulin.

Toutes ces nuits triplement laborieusesn’avaient rendu Cartone ni plus vif ni plus sobre. Ce n’était qu’àforce de serviettes mouillées et de libations incessantes qu’ilavait pu se tirer d’affaire ; aussi était-il dans un étatdéplorable lorsqu’il enleva son turban et le relégua dans le bassinoù, depuis six heures, il l’avait trempé mainte et mainte fois.

– Tu ne fais pas ce bol de punch ?lui dit Stryver le majestueux, qui, les mains dans la ceinture etcouché sur le divan, jeta un regard autour de lui.

– Si, je m’en occupe.

– C’est bien ; écoute-moi ;j’ai à te dire quelque chose qui va te surprendre, et qui te ferapeut-être penser que je ne suis pas aussi habile que tu l’avais crujusqu’ici : je vais me marier, Sydney.

– Toi ?

– Oui, et pas pour de l’argent. Qu’endis-tu ?

– Rien ? Qui est-elle ?

– Devine.

– Est-ce que je la connais ?

– Devine.

– Il m’est impossible de rien deviner àcinq heures du matin, avec une cervelle qui frit dans ma tête commedans une poêle. Si tu veux me proposer des énigmes, invite-moi àdîner.

– Je vais donc te parler sans détours,dit Stryver en se mettant à son séant ; malgré cela, jen’espère pas me faire comprendre : tu es tellementinsensible !

– Et toi, répondit Cartone en s’occupantdu punch, tu as le cœur si tendre, tu es un homme sipoétique !

– Allons, répliqua Stryver en riant d’unair satisfait, bien que je n’aie pas le caractère romanesque (j’aitrop de savoir et de haute raison pour cela), je n’en suis pasmoins beaucoup plus impressionnable que toi.

– Vraiment, tu as de la chance.

– Impressionnable n’est pas le mot ;je veux dire que j’ai plus de…

– Plus de galanterie. Va ! dis-lependant que tu y es.

– Précisément. Je veux dire, continuaStryver d’un air d’importance, que dans le monde je fais beaucoupplus de frais que toi, et que je connais le moyen de me rendreagréable aux femmes beaucoup mieux que tu ne le sauras jamais.

– Passons, répondit Cartone.

– Avant d’aller plus loin, réponditl’avocat en hochant la tête avec son aplomb habituel, je veuxépuiser la matière. Tu as été reçu chez le docteur Manette aussifréquemment et plus que moi-même ; d’où vient que j’aitoujours eu à rougir de l’air morose que tu prends dans cettemaison ? ton silence y est maussade et ta figure piteuse commecelle d’un chien perdu. Je te le répète, Sydney, j’en suis honteuxpour toi.

– C’est un grand avantage pour un membredu barreau que de connaître la honte, répliqua Sydney ; tudois me savoir gré de t’avoir appris à rougir.

– Pas de moyens dilatoires ; ils teseraient inutiles, riposta l’orateur en donnant un coup d’épaule àsa réplique. Je dois te dire, en ma qualité d’ami, et je te diraien face, dans ton propre intérêt, que tu es diablement mal tournéet mal appris dans le monde, qui tu y fais la plus détestablefigure qui s’y soit jamais vue. »

Cartone se mit à rire, et avala une rasade dupunch qu’il était en train de faire.

« Prends modèle sur moi, poursuivitl’avocat, en se posant carrément ; avec ma position et mafortune, je pourrais bien plus que toi me dispenser d’être aimable,et cependant je ne néglige rien pour l’être.

– Je ne t’ai jamais vu dans cesmoments-là, répondit Cartone.

– Ce n’est donc pas par nécessité, maispar principe, continua Stryver, et c’est ainsi que j’avance.

– Non pas dans la communication de tesvues matrimoniales, répliqua Sydney d’un air insouciant ;j’aimerais à te voir aborder le fait. Quant à ce qui m’estpersonnel, ne comprendras-tu jamais que je suisincorrigible ?

– Tu as tort, ce n’est pas là tonaffaire, dit l’avocat d’un ton bourru.

– Est-ce que mon affaire est d’être quoique ce soit ? Mais, peu importe ; dis-moi qui tuépouses ?

– Que cette nouvelle ne te soit pasdésagréable, Sydney, reprit l’avocat en manière de précautionoratoire. Tu ne sais jamais ce que tu dis ; et lorsque, parhasard, tu songes à tes paroles, ton opinion n’en acquiert pas plusd’importance. Je te fais ce petit exorde, parce qu’autrefois tum’as parlé de cette jeune fille en termes quelque peuméprisants.

– Moi ?

– Et dans ce cabinet même. »

Sydney Cartone regarda tour à tour le punch etson ami, but un verre de la liqueur brûlante, et reporta ses yeuxsur l’avocat.

« Tu as traité cette jeune fille depoupée aux cheveux d’or ; car, puisqu’il faut te le dire, ils’agit de miss Manette. Si tu avais le moindre tact, la moindredélicatesse à l’égard des femmes, j’aurais pu t’en vouloir de cetteexpression insultante ; mais comme tu as aussi peu de jugementque de sensibilité, je ne m’inquiète pas plus de ton opinion sur mafuture, que je ne me tourmenterais de celle d’un homme ayantl’oreille fausse, qui se permettrait de critiquer la musique quej’aurais faite. »

Sydney Cartone buvait le punch, et le buvait àpleins verres, sans cesser toutefois de regarder son ami.

« Te voilà maintenant dans la confidence,poursuivit l’avocat. Je ne tiens pas à la fortune. Elle estcharmante, et je suis résolu à m’en passer la fantaisie ; j’aile moyen de satisfaire mes caprices. Elle aura en moi un hommeposé, qui s’élève rapidement, et qui n’est pas sans mérite ;pour elle, c’est un coup de fortune ; mais elle en estvraiment digne. Tu n’es pas surpris ?

– Pas du tout, répondit Cartone encontinuant à boire.

– Tu m’approuves ?

– Pourquoi tedésapprouverais-je ?

– Tu prends la chose plus facilement queje ne l’aurais cru, et tu es moins intéressé pour moi que je ne lepensais. À vrai dire, connaissant la volonté ferme de ton anciencamarade, tu sais que tes observations seraient complètementinutiles. Oui, Sydney, je veux changer de manière de vivre ;je commence à comprendre qu’il est fort agréable d’avoir une maisonoù l’on puisse rentrer quand on veut (il est si aisé d’êtreailleurs, lorsqu’on s’ennuie chez soi), et j’ai senti que missManette me convenait à merveille ; elle est faite pour occuperune haute position, et me fera honneur ; je suis donc biendécidé à ce mariage. Et maintenant, mon pauvre Syd, mon vieil ami,parlons un peu de ton avenir. Tu es dans une mauvaise passe,excessivement mauvaise ; – je n’ai pas besoin de ledémontrer ; – tu es incapable de rétablir tes affaires ;tu ne connais pas le prix de l’argent, tu vis fort mal, bienqu’avec beaucoup de peine ; un de ces jours tu seras au boutde tes forces, les infirmités viendront, et tu tomberas dans lamisère ; il faut absolument penser à unegarde-malade. »

L’air de protection qu’il avait, en donnant ceconseil, le faisait paraître deux fois plus gros, deux fois plusinsolent qu’il ne l’était toujours.

« Prends mes paroles en considération,poursuivit l’avocat. J’ai bien examiné les choses ; crois-encelui dont tu aurais dû imiter la conduite à tous égards, suis monexemple : épouse, procure-toi une personne qui te soigne. Nem’oppose pas ton dégoût pour les femmes, le peu de succès que tu asauprès d’elles, ton peu de tact et d’esprit ; cherche unebonne âme, sans penser à ce qui te manque ; découvre-moiquelque veuve respectable, ayant une petite propriété, une auberge,une maison, voire des rentes, et marie-toi pour éviter la misère.Voilà ce qui te convient, mon ami, fais en sorte de le trouver.

– J’y penserai, » dit Cartone.

Chapitre 12Un homme plein de délicatesse.

M. Stryver, ayant pris la résolutionmagnanime de faire à miss Manette la faveur de l’épouser, décidéqu’il lui apprendrait cette bonne fortune avant d’entrer envacances. Après quelques instants de réflexion, il pensa qu’ilferait bien de terminer de suite tous les préliminaires, quitte àvoir plus tard s’il donnerait sa main à la charmante Lucie avant larentrée de la cour ou pendant les fêtes deNoël. Quant à la cause enelle-même, il ne doutait pas le moins du monde qu’elle ne fûtgagnée d’avance. À l’égard des avantages matériels, les seuls quidussent entrer en ligne de compte, l’affaire ne souffrait pas lamoindre observation : il se présentait ; l’avocat de lajeune fille renonçait à la parole, les jurés n’avaient pas mêmebesoin de réfléchir, et jamais verdict n’avait été plusfavorable.

Le jour même de l’ouverture des vacances,M. Stryver écrivit donc à miss Manette pour lui proposer de laconduire aux Vaux-hall ; la proposition ayant été repoussée,il se rejeta peu de temps après sur le Ranelagh ; et, n’ayantpas été plus heureux, il se décida enfin à se présenter chez lajeune fille et à lui faire part de la noble résolution qu’il avaitprise. Quiconque l’aurait vu portant sa figure épanouie vers lamaison du docteur, alors même qu’il était encore dans le voisinagede Temple-Bar, qui l’aurait vu se carrer sur le trottoir, sanssouci des passants, aurait deviné qu’il était sûr de son fait, etque rien ne pouvait lui faire obstacle.

Comme il passait devant Tellsone, et qu’endehors des capitaux qu’il avait dans la maison, il connaissaitM. Lorry pour l’avoir rencontré chez les Manette, il lui vintà l’esprit d’entrer à la banque, et de révéler au gentleman lebrillant horizon qui s’ouvrait à la fille du docteur. Il poussavigoureusement la porte, sauta malgré lui les deux marches, passaprès des deux employés, et se dirigea vers le cabinet moisi oùM. Lorry passait toute la journée devant de grands livres decomptes, auprès d’une fenêtre rayée de barreaux perpendiculaires,comme si on l’eût destinée à recevoir des chiffres, et qu’iln’existât sous les nuages que les éléments d’un total.

« Bonjour ! comment vousportez-vous ? s’écria M. Stryver ; cela va bien,n’est-ce pas ? »

C’était l’une des particularités de notreavocat de sembler toujours trop gros pour l’endroit où il setrouvait, quelle que fût la dimension des lieux. Lorsqu’il entrachez Tellsone, l’espace fut tellement encombré, que les vieuxcommis, du fond de leur coin, semblèrent en témoigner leurdéplaisir, et parurent s’écraser contre la muraille ; leschefs de la maison eux-mêmes, qui lisaient le journal au bout d’unesombre perspective, prirent un air mécontent, comme si la tête del’avocat eût été frapper dans leur gilet solvable.

« Bonjour, monsieur Stryver, comment vousportez-vous ? » répondit M. Lorry d’une voixdiscrète, en prenant la main du légiste. Il y avait dans la manièredont il s’acquitta de cette formalité quelque chose de spécial àtous les agents de la maison, lorsque ceux-ci recevaient un clienten présence de leur chef, quel que fût l’éloignement de ce dernier.Le vieux gentleman salua donc l’avocat avec l’abnégation d’unindividu qui serre la main pour Tellsone et Cie.

« Que désirez-vous, monsieurStryver ? demanda le comptable dans l’exercice de sesfonctions.

– Je veux simplement vous voir, monsieurLorry. C’est une visite particulière ; j’aurais quelque choseà vous communiquer.

– Vraiment ! dit le gentleman enbaissant la tête pour approcher l’oreille du visiteur, pendant queson œil s’égarait dans le lointain à la recherche de Tellsone.

– Je vais de ce pas, repritM. Stryver en s’appuyant d’un air confidentiel sur l’énormepupitre, qui sembla trop étroit pour le recevoir, je vais m’offriren mariage à miss Manette, votre aimable petite amie.

– Bonté divine ! s’écria legentleman, qui se frotta le menton et regarda l’avocat d’un aird’incrédulité.

– Comment ! bonté divine ?répéta M. Stryver en se reculant, qu’entendez-vous par là,monsieur Lorry ?

– Ce que j’entends, répondit l’hommed’affaires, est à votre avantage, croyez-le bien ; j’apprécievotre intention comme elle mérite de l’être ; soyez persuadéqu’à mes yeux elle vous fait le plus grand honneur. Mais voussavez, monsieur Stryver… »

M. Lorry hocha la tête en regardant lejuriste de la façon la plus étrange, comme s’il eût dit enlui-même : « Elle est vraiment beaucoup trop bien pourvous.

« Si je vous comprends, monsieur Lorry,je veux être pendu ! » répliqua l’homme de loi, quifrappa sur le pupitre, en ouvrant de grands yeux et en respirantavec force.

M. Lorry ajusta sa petite perruque, etmordilla les barbes de sa plume.

« Que signifie tout cela, monsieur ?Au diable les réticences ! Ne suis-je pasacceptable ?

– Oh ! si, monsieur, vous êtes fortacceptable.

– Ma position n’est-elle pasexcellente ?

– Assurément.

– Ne devient-elle pas plus belle de jouren jour ?

– Personne ne le met en doute, réponditM. Lorry, fort heureux de pouvoir approuver en touteconscience.

– Eh bien ! alors, pourquoi cet airinqualifiable ? demanda l’homme de loi, quelque peudémonté.

– C’est que… Y allez-vousmaintenant ? répliqua M. Lorry.

– Tout droit ! répondit l’avocat enfrappant du poing sur le pupitre.

– Eh bien ! à votre place, jen’irais pas.

– Pourquoi cela ? repritM. Stryver. Je veux une réponse catégorique ; je vouspousserai dans vos derniers retranchements, ajouta-t-il en remuantl’index par un mouvement oratoire en usage dans le barreau ;vous êtes un homme sérieux, qui ne parlez pas sans connaissance decause ; établissez vos raisons, et dites-moi par quel motif jene dois pas faire la démarche dont il s’agit.

– Parce que c’est une démarche, réponditle gentleman, que je ne voudrais pas faire sans avoir préalablementquelque chance de succès.

– Le diable m’emporte ! s’écriaM. Stryver, on n’a jamais rien vu de pareil. »

M. Lorry jeta un regard à Tellsone, etreporta les yeux sur son interlocuteur.

Voici un homme grave, poursuivit l’avocat, unhomme âgé, plein d’expérience, l’un des employés les plus notablesd’une banque importante, qui, après avoir additionné trois causesd’un succès positif, vient déclarer qu’il n’y a pas de chances deréussir, et qui vous dit cela froidement, avec sa tête sur sesépaules. »

M. Stryver appuya sur cette dernièrephrase, comme s’il eût été beaucoup moins bizarre que M. Lorryeût avancé la chose, ayant la tête coupée.

« Quand je parle des motifs qui, enpareille matière, sont des chances de succès, je pense aux raisonsqui peuvent influer sur la jeune fille. C’est là le point capital,dit M. Lorry en posant la main sur celle de M. Stryver.Il faut être agréé de la jeune personne, et lui convenir avanttout.

– Ainsi, répliqua l’homme de loi en secroisant les bras sur la poitrine, votre opinion bien arrêtée,monsieur Lorry, est que la jeune fille dont nous parlons n’estautre chose qu’une folle ou une bégueule.

– Pas tout à fait, monsieur, répondit lebanquier en rougissant ; ma conviction bien arrêtée est que jene permettrai jamais à qui que ce soit de manquer en ma présence aurespect qu’on doit à cette jeune fille ; et s’il existait unhomme assez malappris, ce que je ne crois pas possible, pour parlerd’elle impertinemment dans ce cabinet, la réserve que m’imposentmes devoirs à l’égard de cette maison, ne m’empêcherait même pas dedire à ce grossier personnage toute ma façon de penser. Voilà,monsieur, le sens exact de mes paroles, et je vous prie instammentde ne pas vous y méprendre, poursuivit le gentleman, dont lesystème nerveux, ordinairement si paisible, n’était pas moinstroublé que celui de notre avocat.

– J’avoue, monsieur Lorry, que j’étaisloin de m’attendre à pareille chose, reprit l’homme de loi enrompant le silence qui avait suivi cette mercuriale, et en retirantde sa bouche une règle dont il se frappa les dents après en avoirsucé l’extrémité. J’avoue que je ne m’y attendais pas ; vous,un homme sérieux, vous me conseillez de ne pas demander missManette en mariage, moi, Stryver, avocat à la cour du banc duroi ?

– Me demandez-vous mon avis, monsieurStryver ?

– Assurément.

– C’est inutile que je le répète, vousvenez de l’exprimer en propres termes.

– Tout ce que je puis vous répondre, ditnotre homme en riant jaune, c’est que voilà qui est renversant, etqui surpasse tout au monde !

– Comprenez-moi bien, répliquaM. Lorry, je ne suis nullement qualifié pour émettre uneopinion à cet égard, en tant qu’homme d’affaires ; sous cerapport, je ne sais rien de ce qui peut advenir, et je garde lesilence le plus complet ; mais comme vieillard honoré de laconfiance et de l’affection de miss Manette, et qui a pour elle etpour son père l’amitié la plus profonde, j’ai cru devoir vous direla vérité. Ce n’est pas moi qui ai provoqué cette confidence,veuillez vous en souvenir. Après cela, vous pensez peut-être que jeme trompe ?

– Du tout, répondit Stryver, qui se mit àsiffler ; pourquoi m’étonnerais-je de la folie desautres ? je suis habitué à ne voir de bon sens que chez moi.J’avais cru qu’il pouvait exister ailleurs ; vous quiconnaissez les lieux, vous supposez qu’on y aurait la sottise defaire la petite bouche et de repousser la fortune ; je peux enêtre surpris, mais c’est vous qui avez raison, et moi qui me suistrompé.

– Je ne laisse à personne, monsieurStryver, le droit de me prêter des suppositions que je n’ai pointexprimées, dit M. Lorry en prenant feu de nouveau. Je prétendsdire moi-même ce que je suppose, et je ne souffrirai pas, même ici,qu’on se charge d’interpréter ce que je pense.

– Veuillez m’excuser, dit l’avocat, jeretire mes paroles, et je vous en demande pardon.

– Je vous l’accorde avec plaisir, et jevous remercie d’avoir bien voulu vous rétracter. Si j’ai parlécomme je l’ai fait, monsieur Stryver, c’est parce qu’il pourraitvous être pénible de rencontrer un refus, et qu’il ne serait pasmoins désagréable pour le docteur et pour miss Manette d’avoir àvous le formuler. Vous savez dans quels termes j’ai l’honneur et lasatisfaction d’être dans la famille ; si vous voulez me lepermettre, sans rien dire de vos projets, sans vous représenter enaucune manière, je chercherai à m’éclairer davantage, à rectifiermon jugement par des observations plus précises et pluscomplètes ; il sera toujours temps pour vous de sonder leterrain vous-même, si vous êtes mécontent de mon rapport. Dansl’autre cas, vous entreprendrez avec certitude la démarche que vousvouliez faire aujourd’hui, à moins que vous ne préfériez que jevous en évite la peine, ce qui pourrait être plus agréable pourtout le monde. Qu’en pensez-vous ?

– Combien cela me retiendra-t-il ?Vous savez qu’on est en vacances, et j’ai le projet de quitterLondres jusqu’à la rentrée.

– Oh ! c’est l’affaire d’uninstant ; je puis aller ce soir chez le docteur, et me rendreensuite à votre cabinet.

– Dans ce cas-là j’accepte, réponditStryver ; je me sens moins pressé de conclure que je nel’étais en arrivant. Ayez cependant la bonté d’accomplir votrepromesse, je vous attendrai dans la soirée ; ainsi donc aurevoir. »

Il s’éloigna en disant ces mots, et provoquasur son passage un tel déplacement d’air qu’il faillit renverserles deux commis, placés derrière leurs comptoirs, faibles etvénérables personnages que l’on voyait toujours saluant, et quipassaient dans le public pour n’avoir d’autre emploi chez Tellsoneque de s’incliner sans cesse, depuis l’arrivée du premier clientjusqu’au départ du dernier.

M. Stryver avait assez de finesse pourcomprendre que M. Lorry ne se serait point exprimé avec autantde franchise s’il n’avait eu qu’une certitude morale pour étayerson opinion, et bien que la pilule fût aussi grosse qu’inattendue,l’avocat finit par l’avaler.

« Je n’ai qu’un moyen de sortir de là,dit-il en apostrophant Temple-Bar, c’est de rejeter sur vous lestorts que je puis paraître avoir. »

Rejeter sur la partie adverse le désavantagede la situation où l’on se trouve n’était qu’un jeu pour untacticien d’Old-Bailey ; et rien que d’y penser fut pourM. Stryver un soulagement immédiat.

« Ce n’est pas vous, jeune lady, quiplacerez jamais un homme tel que moi sous un jourdésagréable ; non ! non ! non ! c’est vous quiaurez tort. »

En conséquence, lorsque M. Lorry seprésenta vers dix heures du soir, il trouva M. Stryver entouréde livres et de paperasses, et préoccupé de toute autre chose quede l’affaire du matin. L’avocat témoigna même quelque surprise enle voyant, et le reçut d’un air distrait, comme une personne quel’on dérange au milieu d’un travail sérieux.

« Eh bien ! dit l’excellent hommeaprès avoir essayé pendant une demi-heure d’amener l’avocat à laquestion, je suis allé chez le docteur ainsi qu’il étaitconvenu.

– Chez le docteur ? répétafroidement M. Stryver… Ah ! m’y voilà ! j’ysuis ! À quoi pensais-je ?

– Il n’est plus possible d’avoir lemoindre doute ; j’avais raison, mon jugement est confirmé, etje vous réitère le conseil que je vous donnais ce matin.

– J’en suis désolé, dit l’avocat du tonle plus affectueux, et pour vous et pour ce pauvre père. Je saiscombien la famille doit en être malheureuse. Qu’il n’en soit plusquestion, je vous en prie.

– Excusez-moi, monsieur ; je necomprends pas, dit le vieillard…

– Cela doit être, répliqua l’homme deloi, mais peu importe !

– Au contraire, monsieur ; ilimporte beaucoup.

– Nullement, je vous assure. J’avaissupposé du bon sens et une noble ambition où ils n’existent pas.C’est une méprise de ma part ; me voilà détrompé ; il n’ya pas de mal à cela ? Bien d’autres jeunes filles ont commissemblables fautes, et plus tard se sont repenties, dans la gêne etdans l’obscurité, de la sottise qu’elles avaient faite. J’en suisfâché pour elle ; c’était une bonne fortune qui ne sereprésentera pas ; mais au point de vue personnel, je ne puisque m’en féliciter. Je n’ai pas besoin de vous dire que c’étaitpour moi une triste affaire ; je n’y gagnais rien, tant s’enfaut. Je n’ai fait aucune démarche, il n’y a pas eu entre la jeunefille et moi la plus légère proposition ; je ne crois pas mêmeque je fusse allé jusque-là, si j’y avais pensé deux fois. Jeconnais les sottes vanités, les folies ridicules de ces jeunesfilles dont le visage est agréable, mais dont la tête estvide ; ne croyez pas que vous pourrez jamais diriger leurscaprices, vous éprouveriez un amer désappointement. C’estdéplorable, mais c’est ainsi ; n’en parlons plus. Comme jevous le disais, je ne le regrette que pour les autres. Je vous saisun gré infini de vos bons conseils ; vous connaissez mieux quemoi cette jeune fille, et vous aviez raison ; ce n’était pasmon affaire. »

M. Lorry, tombant des nues, regardaitavec un étonnement stupide l’homme de loi, qui le mettait à laporte d’un air protecteur.

« Prenez-en votre parti, mon chermonsieur, lui disait l’avocat ; je vous remercie encore de vosrenseignements et de vos conseils. Bonsoir ; vous me trouvereztoujours à votre disposition. »

Le vieillard était dehors avant qu’il s’endoutât ; et pendant qu’il cherchait à se reconnaître,l’avocat, étendu sur son divan, clignait de l’œil au plafond d’unair habile et satisfait.

Chapitre 13Un homme dépourvu de délicatesse.

Si jamais Cartone avait brillé quelque part,ce n’était pas chez le docteur. Il y était allé souvent, ettoujours il y avait eu l’air sombre et maussade. Quand par hasardil prenait la parole, il s’en acquittait fort bien ; mais ilétait rare que l’indifférence dont il s’enveloppait laissât percerla lumière qui brillait dans son âme. Et cependant, ilaffectionnait le voisinage de cette maison, et chérissait jusqu’auxpierres dont les rues étaient pavées.

Que de nuits il avait passées à les parcourir,alors que l’ivresse ne le distrayait pas de lui-même ! Que defois les premiers rayons du jour l’avaient trouvé dans ce coinbéni ! Que de fois le soleil, en éclairant peu à peu lesflèches des églises, le sommet des grands édifices, lui avait rendule souvenir des nobles choses qu’il ne pouvait plusatteindre ! Le grabat qu’il avait dans Temple-Court le voyaitmoins que jamais, et si, par hasard, accablé de fatigues il allaits’y reposer en sortant de chez l’avocat, il y restait quelquesminutes à peine, et se retrouvait bientôt dans le voisinage de missManette.

On était au mois d’août. M. Stryver,après avoir dit à Sydney qu’il avait réfléchi et ne pensait plus àfaire un sot mariage, avait transporté sa galanterie et sadélicatesse dans le Devonshire. Le temps était beau, la vue et leparfum des fleurs inspiraient de bon sentiments aux plus mauvais,rendaient la santé aux malades et la jeunesse aux vieillards.Sydney Cartone parcourait à l’aventure son quartier deprédilection ; tout à coup ses pas irrésolus s’animèrent et,se dirigeant vers l’endroit qui leur était désigné, le conduisirentà la porte du docteur.

On le fit monter. Lucie était seule ettravaillait au salon. Jamais elle n’avait été à l’aise avecM. Cartone, et c’est avec un certain embarras qu’elle le vits’asseoir auprès de sa table à ouvrage. Toutefois, lorsqu’enrépondant aux phrases banales qu’on échange au début d’une visite,elle regarda le jeune homme avec plus d’attention, miss Manetteobserva combien il était pâle.

« Est-ce que vous êtes souffrant ?lui demanda-t-elle avec intérêt.

– Je ne suis pas bien, la vie que je mèneest mauvaise pour la santé : que voulez-vous attendre de ladissipation et des veilles, pour ne rien dire de plus ?

– N’est-il pas regrettable,pardonnez-moi, monsieur Cartone, si vous me trouvez indiscrète,n’est-il pas regrettable d’avoir adopté un pareil genre devie ?

– C’est plus que regrettable, c’esthonteux, miss Manette.

– Pourquoi n’en paschanger ? »

Elle attacha sur lui un regard plein dedouceur, et fut à la fois surprise et attristée de lui voir lesyeux mouillés de larmes.

Il n’est plus temps, répondit-il avec despleurs dans la voix ; je ne puis que tomber plus bas de jouren jour. »

Sydney appuya son coude sur la table, porta lamain à ses yeux et ne put retenir ses sanglots. Après quelquesinstants de silence, n’ayant pas besoin de regarder Lucie poursavoir qu’elle était profondément émue :

« Pardonnez-moi, reprit-il, je manque decourage au moment de tout vous dire. Et d’abord, voulez-vousm’écouter ?

– De grand cœur, si cela peut vous fairedu bien… ou vous être agréable, monsieur Cartone.

– Soyez bénie pour tant de compassion,dit-il en se découvrant la figure ; n’ayez pas peur, necraignez pas de m’entendre, continua Sydney d’une voix ferme ;je suis semblable à un homme qui est mort au début de sa carrière,et dont on peut supposer que la vie aurait été belle.

– Ne dites pas cela, monsieurCartone ; vous avez devant vous la meilleure partie de votreexistence, vous serez digne de vous-même, vous le pouvez, j’en suissûre.

– Je n’en crois rien, miss Manette ;je me connais trop pour cela ; mais je n’oublierai jamais quevous avez pensé un instant que je pourrais un jour être moinsindigne de vous. »

Il vit qu’elle tremblait, et puisa du calmedans son désespoir.

« En supposant, miss Manette, que vouseussiez répondu à l’amour de celui qui est devant vous ;malgré tout le bonheur qu’il en aurait éprouvé, cet homme perdu,cet ivrogne abandonné de lui-même, ne vous aurait apporté enéchange que le regret, la honte et la misère. Je sais bien que vousn’avez pour moi nulle affection ; je n’en demandeaucune ; je suis heureux de penser que la chose estimpossible.

– Mais ne puis-je vous être utile à rien,monsieur Cartone ? ne puis-je vous payer de la confiance quevous avez en moi ? car enfin, dit-elle les yeux en pleurs etla voix tremblante, je sais bien que vous ne diriez pas cela à uneautre. Est-il impossible que je vous aide à sortir de cette voiedéplorable ?

– Hélas ! dit-il en secouant latête, la seule chose que vous puissiez faire, c’est de m’entendrejusqu’à la fin. Vous avez été le dernier rêve de mon âme, et jesuis heureux de vous le dire. Quelle que soit ma dépravation, je nesuis pas tellement dégradé que vous et votre père n’ayez évoqué enmoi des souvenirs qui me semblaient effacés. Depuis que je vous aivue, miss Manette, je suis troublé par des remords dont je ne mecroyais pas capable ; j’entends le murmure d’anciennes voixqui, sans vous, resteraient silencieuses ; j’ai de vaguesdésirs de rentrer dans la lutte, de secouer ma paresse, de sortirde la débauche et de recommencer la vie. Tout cela n’est qu’unsonge, et celui qui l’a fait se retrouve, au réveil, à la place oùil était avant ; mais j’avais besoin de vous dire que c’estvous qui l’avez fait rêver.

– Pourquoi laisser perdre ces bonnesinspirations ? Ayez du courage, monsieur Cartone, essayez.

– Je ne veux pas, miss Manette ; jesuis indigne d’exciter votre intérêt ; et cependant j’ai lafaiblesse de vouloir que vous sachiez avec quelle puissance vousm’avez transformé tout à coup, moi, pauvre tas de cendres, en unfeu ardent qui toutefois, participant de ma triste nature, nerépand au dehors ni chaleur ni lumière, et se consume sans profitpour personne.

– Puisque j’ai le chagrin d’avoir ajoutéà votre malheur…

– Ne dites pas cela, miss Manette ;vous m’auriez sauvé si mon salut avait été possible.

– Puisque, d’après vos paroles mêmes,j’ai sur vous une influence réelle, permettez-moi d’en user à votreavantage, monsieur Cartone. Je ne sais pas si je me faiscomprendre ; mais aurais-je le pouvoir de vous troubler, sansêtre assez puissante pour vous rendre un service ?

– Mieux que cela, miss Manette, vous medonnez le seul bien que je puisse encore ressentir ; au milieudes folies de mon existence, je me rappellerai toujours que c’est àvous que, pour la dernière fois en ce monde, j’ai ouvert moncœur ; et que vous y avez trouvé quelque chose qui vousinspira des regrets et de la pitié.

– Quelque chose, monsieur Cartone, que jecrois capable de ce qu’il y a de plus noble ici-bas ; je vousen supplie, soyez-en convaincu.

– Merci de votre erreur, que je ne puisaccepter. Mais, pardon ! je vous afflige. Un motseulement : quand je me souviendrai de cet entretien,pourrai-je avoir la certitude que ma dernière confidence repose aufond de votre âme, et que personne ne la partage ?

– Vous pouvez en être sûr.

– Pas même celui qui vous sera plus cherque tous les autres ?

– C’est votre secret, non pas le mien,répondit-elle avec un instant de silence, et je vous promets de lerespecter.

– Merci ! que Dieu vousprotège ! »

Il posa ses lèvres sur la main de la jeunefille et se dirigea vers la porte.

« Ne craignez pas, dit-il en seretournant, que je revienne jamais sur ce que je vous ai ditaujourd’hui ; je n’y ferai pas même allusion ; j’auraiscessé de vivre que la chose ne serait pas plus certaine. À l’heurede ma mort, le souvenir sacré m’en reviendra : je bénirai detoute mon âme celle à qui j’ai fait mes derniers aveux, et dont lecœur indulgent se rappellera mon nom, mes fautes et mesmisères ! »

Il ressemblait si peu à ce qu’il étaittoujours, il exposait si bien tout ce qu’il avait perdu, tout cequi lui restait encore à jeter au vent de la débauche, que missManette pleurait amèrement, sans chercher à dissimuler ce qu’elleéprouvait pour lui.

« Consolez-vous, lui dit-il, je ne méritepas vos larmes. Avant deux heures d’ici, les ignobles habitudes,les vils compagnons que je méprise et qui m’entraînent, me rendrontmoins digne de votre pitié que le misérable qui tombe dans leruisseau. Mais du fond du cœur, je resterai pour vous ce que jesuis maintenant, ce que je serai toujours ; croyez-le, c’estla dernière supplication que je vous adresse ; n’en doutezpas, quand, désormais, je serai tel que vous m’avez vujusqu’ici.

– Je vous crois, balbutia missManette.

– Il ne me reste plus qu’à terminer cettevisite, déjà trop longue ; qu’avez-vous de commun avecmoi ? un abîme nous sépare. Je voudrais cependant vous direencore un mot ; c’est inutile, je le sais, mais cela s’échappede mon âme. Pour vous, miss Manette, je ferais tout au monde, commepour tous ceux que vous aimez. Si ma position était différente, etme permettait de le faire, je me sacrifierais avec bonheur pourvous et pour les vôtres. Retenez bien mes paroles, pensez-yquelquefois, et dites-vous que je retrouverais une volonté ardentepour accomplir le sacrifice qui pourrait vous servir. Un jourviendra, et ne tardera pas, où de nouveaux liens, plus puissants etplus doux, vous attacheront au foyer domestique, dont vous êtes lajoie, et vous rendront la vie plus précieuse. Alors, miss Manette,quand la figure d’un heureux père s’abaissera vers la vôtre, etquand votre charmant visage se retrouvera dans l’enfant auquel voussourirez, n’oubliez pas qu’il existe un homme prêt à donner sa viepour vous conserver l’un des êtres qui ont part à votreamour. »

Il lui dit adieu, la bénit une dernière fois,ouvrit la porte et s’éloigna.

Chapitre 14Un honnête commerçant.

Un nombre infini d’objets mouvants seprésentaient chaque jour aux yeux de Jérémiah Cruncher, tandis que,perché sur son escabeau, il attendait à la porte de Tellsone qu’onl’envoyât n’importe où, chargé de quelque message. Qui pourraits’asseoir dans Fleet-Street et y passer la journée sans être éblouipar deux immenses processions, l’une se dirigeant vers l’ouest avecle soleil, l’autre suivant la direction opposée ; toutes lesdeux allant au-delà de cette ligne de pourpre et d’or, d’où lesoleil disparaissait à nos regards !

M. Cruncher, un brin de paille à labouche et son affreux gamin près de lui, regardait passer les deuxcourants sans qu’il pût espérer de les voir tarir ;perspective d’ailleurs qui, pour lui, n’eût pas été brillante,puisqu’il tirait une partie de ses finances du pilotage des femmescraintives, ayant pour la plupart passé la quarantaine, et qui, ducôté de Tellsone et Cie, cherchaient à se rendre de l’autre côté dela rue. Si bref que fût le trajet, M. Cruncher avait le tempsde s’intéresser à la dame, au point de lui exprimer le vif désir deboire à sa santé ; et les sommes, plus ou moins minimes, qu’ilrecevait pour mettre à exécution ce bienveillant dessein formaient,comme nous l’avons dit, l’une des branches de son revenu.

Il fut une époque où un poète allait s’asseoirsur la place publique, et y rêvait sous les yeux des passants.M. Cruncher, également assis dans un lieu de passage, maissans être poète, rêvait aussi peu que possible, et regardait autourde lui. Or, il se trouvait dans une maison où les allants et lesvenants sont en petit nombre, les femmes attardées peucommunes ; et ses affaires allaient assez mal pour qu’ilsoupçonnât son épouse d’indisposer le ciel contre lui, quand unefoule bruyante, se dirigeant vers l’ouest, attira son attention. Ilreconnut bientôt que c’était un cortège funèbre, et qu’il y avait,contre ces funérailles, quelque opposition populaire, d’oùrésultaient les clameurs dont ses oreilles étaient frappées.

« C’est un enterrement, Jerry, ditM. Cruncher à son fils.

– Bravo ! papa, » s’écria legamin en donnant à ce cri de triomphe une significationmystérieuse.

Mais le père Cruncher le prit en mauvaisepart, souffleta le gamin, et dit à son tour :

« À quoi penses-tu, mauvais drôle ?Que je t’entende, et tu auras de mes nouvelles ! Cet enfant-làdevient trop rusé, ajouta-t-il en regardant de côté l’affreuxgamin.

– Il n’y a pas de mal à crier bravo,reprit le marmouset en se frottant la joue.

– Vas-tu te taire ? Je n’entends pasque tu me répondes. Perche-toi là-dessus, et regarde. »

Le fils obéit, et le cortège avança. Lamultitude criait, sifflait autour du corbillard et d’une voiture dedeuil, laquelle ne renfermait qu’un seul pleureur, équipé de noir,ainsi qu’il convenait à ses fonctions. Le malheureux, fort inquiet,cherchait, en se blottissant dans la voiture, à éviter les regardsde la canaille, qui lui faisait d’horribles grimaces, et mêlait aucri de : « À bas les espions ! » une averse decompliments beaucoup trop énergiques pour être rapportés.

En toute saison, M. Cruncher avait pourles pompes funèbres un goût tout spécial ; il suffisait d’unenterrement pour le mettre en émoi : on se figure, dès lors,combien il fut surexcité par le bruyant cortège qui s’avançait verslui.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-ilà un passant.

– Je n’en sais rien, dit l’homme. À basles espions ! Tsitt !… tsitt ! à bas lesespions !

– Qui est mort ? demanda-t-il à unautre.

– Je ne sais pas, répondit cet autre, quise fit un porte-voix de ses mains, et vociféra avec ardeur : Àbas les espions ! À bas les espions ! »

Enfin M. Cruncher put apprendre quec’était l’enterrement d’un nommé Roger Cly.

« Il était donc espion ? demanda lecommissionnaire.

– Espion d’Old-Bailey, réponditl’homme.

– Mais je l’ai vu, j’en suis sûr !s’écria Jerry, qui se souvint du procès de Charles Darnay. Il estdonc mort ?

– On ne peut plus mort, et il ne le serajamais trop. À bas les espions ! dans le ruisseau lesespions ! Qu’on les prenne et qu’on lestraîne ! »

En l’absence de toute autre idée, celle-ciparut tellement acceptable, que la foule, y mordant tout à coup, serua sur les deux véhicules dont elle interrompit la marche. Laportière de la voiture, brusquement ouverte, l’unique pleureur setrouva face à face avec les assaillants ; mais, audacieux etfluet, il fit si bon usage de ses ressources, qu’en moins d’uneminute, il eut gagné l’extrémité d’une ruelle transversale, aprèsavoir jeté son crêpe, son manteau, son rabat, son blanc mouchoir,et autres emblèmes des larmes symboliques. Tout cela fut mis enpièces et dispersé au loin, tandis que les marchands fermaientleurs boutiques en toute hâte ; car, à cette époque, la fouleétait un monstre redouté.

Les plus entreprenants avaient ouvert lecorbillard et se disposaient à prendre le cercueil, sans tropsavoir ce qu’ils allaient en faire, lorsqu’un brillant génieproposa de laisser le défunt à sa place, et de le conduire à sadernière demeure, au milieu des acclamations générales. Cette idéepratique fut accueillie avec transport ; la voiture futimmédiatement remplie de huit personnes, et chargée d’une douzaineà l’extérieur, pendant que le corbillard recevait tous lesindividus qui pouvaient y grimper, ou s’y accrocher d’une façonquelconque.

Parmi les plus empressés à faire partie ducortège se trouvait Jérémiah Cruncher, dont la tête ébouriffée secachait modestement dans l’un des coins de la voiture, afind’échapper aux observations d’un employé quelconque de la maisonTellsone. Les directeurs officiels des funérailles essayèrent biend’élever la voix contre ce changement de cérémonial ; mais laTamise était d’une proximité alarmante, et diverses remarques àpropos de l’excellent effet des bains de rivière sur lescroque-morts récalcitrants firent cesser les protestations, quid’ailleurs n’étaient pas très-vives, et le convoi s’ébranla.

Un ramoneur, assisté du cocher véritable, quipour ce motif avait été placé à côté de lui, menait la voiture dedeuil, tandis qu’un marmiton, également pourvu des lumières et del’expérience de son ministre, conduisait le char funèbre. Quelquesinstants après, un bateleur, propriétaire d’un ours, très-connudans la Cité, vint s’adjoindre au cortège ; et sa bête, dontle pelage noir et galeux semblait emprunté aux magasins des pompesfunèbres, devint la seule figure sérieuse que l’on trouvât dans lafoule.

C’est ainsi que buvant, fumant, chantant,hurlant, parodiant la douleur, grossissant à chaque pas, le convoidésordonné chemina vers une ancienne église, bâtie extra muros, etdédiée à saint Pancrace. Avec le temps, il arriva au terme de sonvoyage, força les portes du cimetière et finit par enterrer ledéfunt à sa guise et à sa très-grande satisfaction.

La foule, après avoir disposé du mort, ayantbesoin d’un nouveau plaisir, l’un des membres les plus ingénieux,peut-être celui qui l’avait déjà inspirée, conçut la penséedrolatique de s’emparer des passants, de les accuser d’être espionsd’Old-Bailey, et de les traiter en conséquence. À peine eut-onrépandu cette idée lumineuse, qu’une vingtaine de personnesinoffensives, ne connaissant pas même de vue l’ancienne geôle,furent saisies, houspillées et battues de la bonne manière. D’unpareil jeu, au bris des fenêtres, au pillage des tavernes, latransition était aussi naturelle que facile. Enfin, après uncertain nombre d’heures, quand les esprits belliqueux eurentarraché les barreaux des grilles pour s’en faire des armes, etdéfoncé les portes, le bruit courut que les soldats approchaient,et la foule se dispersa immédiatement.

La garde arriva-t-elle ou n’arriva-t-ellepas ? c’est ce que l’on ne pourrait dire, car personne n’étaitlà pour le voir.

Quant à M. Cruncher, il n’avait pas prispart au divertissement final ; après la descente du corps, ilétait resté dans le champ de repos, où il avait offert sescondoléances aux agents des pompes funèbres ; puis il avaitallumé sa pipe, et trouvant un charme particulier au cimetière deSaint-Pancrace, tout en fumant, il en examina les clôtures et enétudia les moindres détails.

« Tu as vu ce Roger Cly, dit-il en separlant à lui-même, tu l’as vu de tes propres yeux ; il étaitjeune, robuste et bien tourné ».

Il médita encore pendant quelques instants, ets’éloigna, afin de se retrouver à la porte de Tellsone quand onfermerait la banque. Mais, soit que ses méditations sur la mort luieussent troublé la bile, soit que depuis quelques jours il fûtmécontent de sa santé, ou qu’il n’eût d’autre intention que deprésenter ses respects à un homme de mérite, il passa, en revenant,chez son docteur, qui était l’un des chirurgiens les plusdistingués de Londres.

Le jeune Cruncher rendit à l’auteur de sesjours la place qu’il occupait depuis quelques heures, en déclarant,toutefois, qu’elle n’avait produit aucun bénéfice depuis le départdu titulaire. Les vieux commis ne tardèrent pas à sortir, la banquese ferma, et les deux Jerry, père et fils, rentrèrent chez eux pourprendre le thé.

« Je sais où il est, dit en entrantM. Cruncher à sa femme, et si par aventure la chose tournemal, c’est à toi que je m’en prendrai, car je serai certain que tuas mis le ciel contre moi, tout aussi certain que si je l’avais vufaire. »

La pauvre femme secoua la tête d’un airdécouragé.

« Tu y reviens encore, et à ma barbe,reprit le bourru avec une certaine inquiétude.

– Je n’ai rien dit.

– Mais tu n’en penses pas moins : etque tu sois contre moi d’une façon ou d’une autre, c’est toujoursla même chose. Je ne veux pas plus de méditations que de prières.Tu m’entends ?

– Oui, Jerry.

– Quelle réponse ! dit Cruncher ense plaçant devant sa tasse ; oui, Jerry ! cela secomprend ; oui, Jerry, c’est bien facile à dire. »

Le mari n’attachait à ses paroles aucun sensparticulier. C’était tout simplement une façon ironique d’exprimersa mauvaise humeur, ainsi que le font beaucoup d’autres, enpareilles circonstances.

« Je te crois, poursuivit-il en avalantavec effort une bouchée de sa tartine, je te crois, tu fais bien dene pas dire non.

– Est-ce que tu sortiras cettenuit ? demanda timidement sa femme, lorsqu’il eut avalé uneseconde bouchée de pain.

– Oui, je sortirai.

– Veux-tu que j’aille avec toi,papa ? s’écria le petit Cruncher.

– Non, tu ne peux pas venir ; tamère le sait bien, je vais à la pêche.

– Ta ligne est moisie et l’hameçon estrouillé. Quand est-ce que tu y vas à la pêche ?

– Cela ne te regarde pas.

– Rapporteras-tu du poisson ?

– Cela dépend. Si la pêche n’est pasbonne, le dîner sera court demain ; que cela te suffise,répondit le père en hochant la tête ; assez de questions commecela. »

Pendant tout le reste de la soirée,M. Cruncher eut l’œil sur sa femme, et l’obligea de prendrepart à la conversation, afin d’empêcher qu’elle ne s’adressât auciel pour contrecarrer ses entreprises ; il engagea son fils àle seconder dans ses efforts, et rendit la vie dure à la pauvrefemme, en insistant sur les fautes qu’il avait à lui reprocher, nevoulant point lui laisser une minute de réflexion. Un dévot pleind’ardeur n’eût pas reconnu plus hautement l’efficacité de laprière, qu’il ne le faisait par sa crainte des oraisons de safemme ; il ressemblait à un esprit fort qui ne croirait pas àl’âme, et qui aurait peur des revenants.

« Retiens bien mes paroles, continuaM. Cruncher : demain, pas de plaisanterie ; si lachance est pour moi, et que je rapporte un morceau de viande,j’entends qu’on en mange, et qu’on ne se mette pas au painsec ; si, en ma qualité d’honnête commerçant, je peux acheterun peu de bière, ne me déclare pas que tu ne bois que de l’eau.Quand vous allez à Rome, suivez la coutume de Rome ; et pourtoi, c’est moi qui suis Rome et la coutume. Avec ta manière dereprocher à la nourriture d’où elle vient, je me demande commentnous avons de quoi manger, femme sans cœur ! Vois un peu tongarçon : il est maigre comme une latte ; or, ne sais-tupas que le premier devoir d’une mère est d’engraisser sonenfant. »

Ému de ces paroles, qui le touchaient dans sonendroit sensible, l’enfant adjura sa mère de remplir à son égard ledevoir impérieux qui lui était rappelé avec tant de délicatesse.C’est ainsi que se passa la soirée jusqu’au moment où le petitJerry alla se coucher ; sa mère, invitée à suivre son exemple,ne tarda pas à obéir ; et Jerry, le chef du ménage, fumaplusieurs pipes, en attendant qu’il pût se mettre en route pour sonexpédition.

À une heure moins un quart il se leva, tiraune clef de son gousset, ouvrit une armoire, y prit un sac, unepioche, un levier de belle taille, une corde, une chaîne et diversengins de pareille nature.

Lorsqu’il se fut adroitement chargé de cesobjets, il regarda mistress Cruncher avec inquiétude, souffla lachandelle et sortit.

Le petit Jerry, qui ne dormait pas, et quis’était couché tout habillé, fut immédiatement sur les talons deson père. À la faveur des ténèbres, il le suivit dans l’escalier,dans la cour, dans la rue, sans s’inquiéter de savoir comment ilrentrerait : la maison était pleine de locataires, et, même lanuit, la porte n’était pas fermée. Poussé par le noble désir deconnaître et d’étudier la profession de son auteur, le petit Jerryse glissa le long des murailles, et ne perdit pas de vue sonhonorable père. Celui-ci, se dirigeant vers le Nord, fut bientôtrejoint par un autre disciple d’Isaac Walton ; et les deuxpêcheurs s’en allèrent côte à côte. Une demi-heure après ilsavaient échappé à la lanterne du dernier watchman, et se trouvaientsur une route solitaire. Un troisième pêcheur se joignit tout àcoup aux deux autres, et le fit si rapidement, et avec si peu debruit, qu’on aurait pu croire que l’un des précédents s’étaitdédoublé. Les trois camarades, toujours suivis du gamin,s’arrêtèrent sous une espèce de terrasse qui dominait la route.

Un mur en briques s’élevait sur la terrasse,et une grille de fer surmontait la muraille. Les trois pêcheurss’engagèrent dans une impasse, dont le mur, ayant alors huit ou dixpieds d’élévation, formait l’un des côtés. La première chose quifrappa le petit Jerry, couché à plat ventre, afin de rester dansl’ombre, fut la silhouette de son honorable père qui escaladait lagrille ; les deux autres le suivirent, et, après être demeurésquelque temps immobiles, sans doute pour écouter, ils se traînèrentsur les mains et les genoux.

C’était maintenant au petit Jerry às’approcher de la grille ; il retint son haleine, se tapitdans un coin, et regardant à travers les barreaux, il vit les troishommes ramper dans l’herbe d’un cimetière, dont les tombes,éclairées vaguement par la lune, ressemblaient à une légion defantômes que dominait l’église, pareille elle-même au spectre d’ungéant monstrueux. Quand ils furent arrivés à l’endroit qu’ilscherchaient, les trois hommes se relevèrent ; ils commencèrentà pêcher d’abord avec une bêche ; puis il sembla au petitJerry que son honorable père appliquait à la fosse un énormetire-bouchon. Du reste, quel que fût l’instrument que chacun d’euxemployât, le gamin fut surpris du zèle que les pêcheurs mettaient àleur besogne, et s’en étonna jusqu’au moment où l’horloge ayantfrappé plusieurs coups, il s’enfuit terrifié. Mais le désir qu’ilavait depuis si longtemps de s’éclairer sur la professionpaternelle l’arrêta dans sa course, et le fit revenir sur sespas.

Lorsque le bambin se retrouva près de lagrille, les trois hommes pêchaient toujours avec courage ; ilssemblaient avoir fait quelque prise importante, car tous les trois,penchés au bord de la fosse, attiraient avec force un objet pesant,qui apparut enfin à la surface de la terre.

Bien qu’il devinât sans peine quel était cetobjet, le bambin, pour qui ce spectacle était nouveau, fut saisid’une telle épouvante, en voyant son père se disposer à ouvrir lecercueil, qu’il ne s’arrêta, cette fois, qu’après une course d’unmille. Sans l’obligation où il était de reprendre haleine, il estmême à croire qu’il ne se serait reposé qu’en arrivant au gîte.

Le malheureux se figurait avoir le cercueil àses trousses. Il le voyait toujours prêt à le rejoindre, à lesaisir par le bras, tandis que, jouissant d’une ubiquitédésespérante, le cercueil infernal bondissait devant lui, sortaitdes chemins de traverse, des allées, des coins obscurs, se heurtaitcontre les portes, se frottait contre les murailles, et, prenantune forme humaine, semblait lever les épaules en ricanant dansl’ombre, si bien que le pauvre Jerry avait raison de se croire àdemi mort lorsqu’il gagna sa porte. L’odieux cercueil, lepoursuivant toujours, sauta pesamment les marches, entra dans sachambre, se fourra dans les draps, et, bondissant une dernièrefois, retomba sur la poitrine du gamin dès que celui-ci ferma lesyeux.

Au point du jour, l’affreux marmot fut tiré deson cauchemar par la présence de son père dans la chambre voisine.Les choses avaient mal tourné. C’est du moins ce que présuma lepetit Jerry en voyant M. Cruncher tenir sa femme par lesoreilles, et lui frapper la tête contre le dossier de lacouchette.

« Cela t’apprendra, disaitM. Cruncher, tu vois que je suis de parole.

– Jerry ! s’écriait la malheureused’une voix suppliante.

– Pourquoi faire manquer mesentreprises ? Tu veux donc ma ruine et celle de mesassociés ? Ton devoir est de me respecter et de m’obéir…est-ce que tu ne le sais pas ?

– Je fais tous mes efforts pour être unebonne épouse, répondit-elle en pleurant.

– Est-ce être bonne que de m’empêcher degagner ma vie ? Est-ce m’honorer que de jeter le blâme sur moncommerce ? Est-ce m’obéir que de me contrecarrer dans tout ceque j’entreprends. Tu avais pourtant juré d’être soumise etrespectueuse.

– À cette époque-là, Jerry, tu n’avaispas encore cet horrible métier.

« Est-ce que cela te regarde ? Tu asbien assez de tes obligations envers moi, sans te mêler de ce queje fais, ou de ce que je ne fais pas. Une femme qui remplitconvenablement ses devoirs ne s’occupe pas du métier de son mari.Tu dis que tu es pieuse, j’en aimerais mieux une autre, qui auraitoublié de l’être. Tu n’as pas plus le sentiment de tes devoirs quela terre n’a celui du bâton qu’on y enfonce ; il paraît quec’est à coups de marteau qu’il faut t’en pénétrer. »

Après cette mercuriale, qu’il avait faite àvoix basse, l’honnête commerçant défit ses bottes, crottées jusqu’àmi-jambe, s’étendit par terre, où, se couchant sur le dos, il posasa tête sur ses mains couvertes de rouille, et ne tarda point às’endormir.

Il n’y eut pas de poisson au déjeuner, dont lemenu se composa de fort peu de chose. M. Cruncher, d’unehumeur plus massacrante que jamais, gardait à côté de lui lecouvercle de la marmite, afin de le lancer à la tête de sa moitié,si la pauvre créature manifestait la moindre tendance à proférerses grâces.

Il fut toutefois lavé, brossé, habillé, àl’heure de partir, comme il le faisait chaque matin, pour se rendreà son poste. Le petit Jerry, marchant à côté de son père, letabouret sous le bras, au milieu des passants qui remplissaient lesrues, différait essentiellement du bambin terrifié, qui, la nuitprécédente, courait dans l’ombre, poursuivi par un fantôme. Laclarté du jour lui avait rendu sa malicieuse effronterie, et sesterreurs s’étaient dissipées en même temps que les ténèbres. Il estprobable qu’à ce double point de vue, il ne manqua pas de confrèresdans la bonne ville de Londres.

« Papa, dit le rusé marmot en se plaçantà distance respectueuse de l’auteur de ses jours et en s’abritantderrière son tabouret, qu’est-ce qu’un résurrectionniste ?

– Comment le saurais-je ? dit lepapa en s’arrêtant sur le trottoir.

– Je croyais que vous saviez tout,répliqua le bambin.

– Hum ! reprit M. Cruncher ensoulevant son chapeau, pour donner plus de liberté à ses cheveux,c’est un commerçant, mon fils.

– Quel genre de commercefait-il ?

– Un commerce… d’objets scientifiques,dit le papa en se grattant la tête.

– Il vend des cadavres, n’est-cepas ? continua le gamin.

– C’est possible.

– Oh ! papa, quand je serai grand,je me ferai résurrectionniste. »

M. Cruncher, très-flatté du désir de sonhéritier, n’en hocha pas moins la tête, à la façon des moralistes,et répliqua d’une voix sententieuse :

« Cela dépendra de tes dispositions, etdu développement que tu sauras leur donner ; il faut cultiverton intelligence, avoir soin de ne parler à qui que ce soit, quepour dire les choses vraiment indispensables. Quant à l’adressenécessaire, je ne vois rien jusqu’à présent qui puisse me fairecraindre que tu ne sois pas capable un jour de remplir cesfonctions. »

Ravi de cet encouragement paternel, le bambincourut planter l’escabeau devant Tellsone et Cie, tandis que sonpère se disait à lui-même :

« Jerry, brave et honnête commerçant, ily a tout lieu d’espérer que cet enfant-là sera la consolation detes vieux jours, et te dédommagera amplement de ce que sa mère tefait souffrir ! »

Chapitre 15La tricoteuse.

La boutique de M. Defarge s’était ouvertebeaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire. Dès six heures du matin, depâles visages collés aux barreaux des fenêtres avaient aperçu àl’intérieur du cabaret d’autres figures blêmes, penchées au-dessusde leurs chopines.

C’était toujours de très-petit vin quedébitait M. Defarge, même dans les meilleures années ;mais jamais sa piquette n’avait été aussi mauvaise qu’elle l’étaità cette époque. Une boisson indescriptible, aigre et surtoutaigrissante, à en juger par l’humeur noire où elle mettait lesbuveurs. Aucune flamme bachique ne sortait du jus de la grappe quevendait M. Defarge, mais il couvait, dans la lie des tonneaux,un feu sinistre qui brûlait dans l’ombre.

Depuis trois jours la boutique du cabaretiers’emplissait dès le matin. À vrai dire on paraissait y aller moinspour boire, que pour y causer de choses sérieuses. La plupart desindividus qui, parlant à voix basse, s’y étaient glissés, dès qu’onavait ouvert la porte, n’auraient pas pu mettre un liard sur lecomptoir, même pour sauver leur âme ; cependant ils nes’intéressaient pas moins que les buveurs à l’objet de laréunion ; et, circulant d’une table à l’autre, ilsrecueillaient des paroles au lieu de vin, et les écoutaient d’uneoreille attentive.

Malgré ce concours inusité de chalands, lemaître du logis n’était pas là. Personne toutefois ne remarquaitson absence, personne ne le demandait, ne le cherchait même duregard. Aucun de ceux qui franchissaient la porte ne s’étonnait devoir Mme Defarge présider à la distribution deschopines, à côté d’une écuelle remplie de menues pièces de monnaie,rognées, tordues, et dont l’effigie primitive était aussi effacéeque chez le billon[11] humainqui les avait tirées de sa poche.

Les espions, qui un peu plus tards’introduisirent dans la boutique de M. Defarge, comme ils lefaisaient partout, depuis les salons de Versailles jusqu’à la courdes geôles, ne virent sur tous les visages qu’un air indifférent oudistrait. Les parties de cartes étaient languissantes, onconstruisait des tours avec les dominos, ou l’on traçait deschiffres du bout du doigt sur les tables souillées de vin.

Mme Defarge, appuyée sur soncomptoir, y dessinait le patron de ses manches avec la pointe deson cure-dent, et, les yeux baissés, apercevait quelque chosed’invisible à la foule.

C’est ainsi que passa la première partie dujour. Midi sonna ; deux voyageurs entrèrent dans le faubourgSaint-Antoine. L’un était M. Defarge, l’autre un cantonniercoiffé d’un bonnet bleu, couvert de poussière, et mourant de soif.Ils se rendirent à la boutique du marchand de vin. Le bruit de leurarrivée, en se répandant sur leur passage, avait allumé dans lefaubourg un feu intérieur, qui se révélait aux portes et auxfenêtres par des visages enflammés. Cependant personne ne les avaitsuivis ; et quand ils entrèrent dans la boutique, pas un deschalands qui s’y trouvait ne leur adressa la parole.

Mais M. Defarge leur ayant dit bonjour,toutes les langues se délièrent et tout le monde lui rendit sonsalut.

« Un mauvais temps, » messieurs, ditle cabaretier en secouant la tête.

Chacun regarda son voisin, baissa les yeux ets’assit en silence, puis un individu se leva et sortit ducabaret.

« J’ai fait une partie de la route avecce brave cantonnier, qui s’appelle Jacques, continua le marchand devin en s’adressant à sa femme ; je l’ai rencontré par hasard àune vingtaine de lieues de Paris ; donne-lui à boire, carc’est un bon enfant. »

Un second individu se leva, et sortit, pendantque la cabaretière plaçait une chopine devant le nouvel arrivé. Lecantonnier remplit son verre, ôta son bonnet bleu, salua lacompagnie, et but d’un trait la piquette du marchand de vin. Puisil tira de sa blouse un morceau de pain noir ; et tandis qu’ilmangeait et buvait tour à tour, un troisième individu se leva etdisparut comme les deux autres.

M. Defarge avait lui-même besoin de serafraîchir ; mais comme le vin n’était pas pour lui choserare, il en but fort peu, comparativement au villageois, et restadebout en attendant que celui-ci eût déjeuné. Personne ne leregardait ; il ne regardait personne, pas même sa femme quiavait repris son tricot.

« As-tu fini ? demanda-t-il aucantonnier, lorsque celui-ci eut achevé son pain.

– Oui, répondit le paysan.

– Dans ce cas-là, viens voir tachambre. »

Ils sortirent de la boutique, allèrent dans lacour, gravirent un escalier roide et puant, et se trouvèrent dansle galetas, où nous avons vu jadis un homme à tête blanche, courbéau-dessus d’un soulier qu’il se pressait de finir. Le vieillard n’yétait plus ; mais les trois buveurs, qui avaient quitté laboutique isolément, s’y trouvaient réunis ; et le seul rapportqu’ils eussent avec le cordonnier d’autrefois, c’est qu’ilsregardaient celui-ci par les fentes de la muraille, au moment oùmiss Manette venait chercher l’ancien captif. Le marchand de vinferma la porte avec soin, et prenant la parole à voixbasse :

« Jacques premier, dit-il, Jacques deux,Jacques trois, voici le témoin auquel j’avais donné rendez-vous.Moi, Jacques quatre, je le prie de vous dire tout ce qu’il a vu,tout ce qu’il a pu savoir. Parle, Jacques cinq.

– Par où faut-il commencer,monsieur ? demanda Jacques cinq en s’essuyant le front avecson bonnet bleu.

– Par le commencement, réponditM. Defarge.

– Je le vis alors, messieurs, dit Jacquescinq, voilà un an fait du mois passé ; il était sous lecarrosse du marquis, et se tenait pendu à la chaîne du sabot.C’était l’heure de quitter l’ouvrage ; le soleil allait secoucher, et la voiture du marquis montait lentement la côte, letraînant toujours dans la position que voilà. »

Le cantonnier recommença la pantomime qu’ilavait exécutée devant monseigneur, et qu’il avait nécessairementperfectionnée, car depuis treize mois elle avait été la seuledistraction du village.

« Le connaissais-tu ? demandaJacques premier au témoin.

– Pas du tout, répondit le cantonnier enrecouvrant sa perpendiculaire.

– Comment as-tu pu le reconnaître ?dit Jacques deux.

– À sa grande taille, répliqua levillageois en touchant le bout de son nez de l’indicateur de samain droite. Lorsque M. le marquis m’a dit comme çà :« Comment est-il ? – Grand « comme unfantôme, » que je lui ai répondu.

– Il fallait dire grand comme une botte,répliqua Jacques deux.

– Est-ce que je savais ? riposta lecantonnier. La chose n’était pas faite ; il ne m’en avait pasparlé. Remarquez d’ailleurs que ce n’est pas moi qui ai offert montémoignage. J’étais près de la fontaine : M. le marquispasse la main par la portière : « Gabelle, qu’il s’écrieen me montrant, faites approcher ce « maraud ! »Vous comprenez, messieurs, je n’ai pas pu faire autrement.

– Il a raison, Jacques, ditM. Defarge à l’interrupteur, continue, Jacques cinq !

– Bon ! dit le paysan d’un airmystérieux, le grand gaillard est perdu ; voilà qu’on lecherche, combien de mois ? neuf… dix… onze…

– Peu importe, dit le marchand de vin, onl’a découvert, continue.

– Je travaillais encore sur la mêmepente ; le soleil allait se coucher, tout comme la premièrefois ; je ramassais mes outils pour descendre au village, afinde revenir chez nous, quand je lève les yeux, et que je vois dessoldats monter la côte. Ils étaient six, et au milieu d’euxj’aperçois un homme de fameuse taille, qui avait les bras attachésau corps. »

Le paysan, au moyen de son indispensablebonnet, représenta un homme dont les deux coudes étaient liésderrière le dos.

« Je me mets de côté, au droit d’un tasde pierres, pour voir les soldats et le prisonnier, car la routeest si déserte qu’on est bien aise de profiter des gens quipassent. Les voilà qui avancent, et, comme je vous le disais tout àl’heure, ils étaient six soldats avec un homme de fameusetaille ; tous les sept me paraissaient quasiment noirs,excepté du côté où le soleil se couchait, qu’ils étaient bordés derouge. Leurs ombres s’allongeaient sur la pente, qu’on aurait ditque c’étaient des ombres de géants, puisque je vois qu’ils sontcouverts de poussière, et que celle de la route s’élève autourd’eux à chaque pas qu’ils font : plan ! plan !plan ! que je suis sûr qu’on les entendait du village. Enfin,lorsqu’ils sont tout près de moi, je reconnais le prisonnier, quime reconnaît aussi. Pauvre garçon ! qu’il aurait été contentde se laisser dévaler du haut en bas, comme ce certain soir que jel’avais rencontré, quasiment à la même place ! »

Le cantonnier semblait encore y être ; ilétait évident que la scène dont il rappelait les détails seretraçait à ses yeux, et d’une manière d’autant plus vive, qu’iln’avait jamais vu grand’chose.

« Comme bien vous l’imaginez,poursuivit-il, je ne montrai pas aux soldats que je connaissaisleur homme ; lui, de son côté, en fit autant, mais d’un coupd’œil nous nous étions dit l’un à l’autre qu’on s’était bienreconnu. « Alerte ! dit le chef aux soldats en leurmontrant le village, alerte ! mes enfants. » La bande sepresse pour obéir à son chef, et moi qui la suis avec mon bissac,et mes outils sur l’épaule. Les bras du prisonnier étaient gonflés,tant les cordes le serraient ; ses sabots qui étaient lourdset mal faits l’avaient rendu boiteux, et, comme ça l’empêchaitd’aller plus vite, ils le poussèrent dans le dos avec la crosse deleurs fusils, si bien qu’en descendant, le pauvre diable tomba, etqu’il fallut s’arrêter. Les soldats se mirent à rire ; enfinon le ramassa ; il avait la figure toute saignante, etcouverte de poussière, et comme il ne pouvait pas l’essuyer,puisqu’il n’avait pas les mains libres, ça fit rire encore lesautres. Ils n’arrivèrent pas moins au village ; tout le mondeaccourut pour les voir, ils passèrent près du moulin, gagnèrent lecoteau, et s’en furent droit à la prison, dont chacun vit la portes’ouvrir, et l’avaler ! »

Le cantonnier écarta les mâchoires de toutesses forces et les rapprocha en faisant claquer ses dents.

« Continue, Jacques, lui dit Defarge,s’apercevant qu’il était prêt à recommencer.

– Tout le village, reprit l’homme aubonnet en baissant la voix et en se levant sur la pointe des pieds,tout le village revint à la fontaine, où chacun dit son mot ;puis tout le monde s’en fut coucher, et rêva de ce malheureux qu’onavait mis en prison, d’où il ne devait sortir que pour être pendu.Au matin, comme j’allais à l’ouvrage, mes outils sur l’épaule, etmangeant mon pain noir, je fis un détour et je passais devant laprison. Il était là, sa pauvre figure sanglante et poudreuse colléeaux barreaux de fer. Les bras étant toujours attachés, il n’a pu mefaire aucun signe, mais ses yeux fixes m’ont regardé comme auraitfait un mort. »

Les trois Jacques et le marchand de vinécoutaient ce récit d’un air sombre, et parfois échangeaient uncoup d’œil où se trahissaient la haine et la soif de vengeance. Dureste, leur visage était calme, leur attitude sévère et pleined’autorité. Deux de ces juges implacables siégeaient sur le grabat,leur main soutenait leur menton, leur regard s’attachait sur lepaysan. Jacques trois, non moins attentif, agenouillé derrière eux,promenait ses doigts crispés sur le réseau de nerfs qui entouraitses lèvres pâles et ses narines frémissantes. Defarge se tenaitdebout entre les juges et le témoin, qu’il avait placé auprès de lafenêtre, et ses yeux alternaient du cantonnier au tribunal.

« Continue, Jacques, dit-il après unmoment de silence.

– Il resta là-haut pendant plus d’unesemaine, reprit l’homme au bonnet bleu. Tout le village avait peur,et n’osait pas approcher ; mais on le regardait de loin, et àla chute du jour, quand après l’ouvrage on se rassemblait à lafontaine, chacun tournait la tête du côté de la prison. Vous pensezbien qu’on jasait ; d’aucuns disaient tout bas qu’il ne seraitpoint exécuté, qu’on avait fait des pétitions, où l’on prouvaitqu’il était devenu fou après la mort de son enfant. On ajoutait,comme ça, qu’une de ces pétitions avait été présentée à la cour.Est-ce que je sais, moi ? Après tout, c’est possible,peut-être que oui, peut-être que non.

– Écoute bien, Jacques, dit à son tourl’un des juges ; une pétition a été présentée au roi et à lareine ; c’est Defarge qui, au péril de sa vie, s’est élancéau-devant des chevaux, et qui l’a remise lui-même. Nous quatre, iciprésents, avons vu cette pétition aux mains du roi.

– Écoute encore, Jacques, dit l’hommeagenouillé derrière les autres, et qui de sa main convulsive secaressait la bouche, comme s’il avait été sous l’empire d’une faiminassouvie, écoute encore, Jacques : les gardes du roi, tant àpied qu’à cheval ont entouré le porteur de la pétition, et l’ontfrappé ; tu entends, Jacques, ils l’ont frappé.

– C’est bien, dit Defarge ; continueJacques cinq.

– D’un autre côté, poursuivit lenarrateur, on disait à la fontaine qu’on l’avait ramené chez nouspour le faire mourir à l’endroit même du crime, et que pour sûr ilserait exécuté. Quelques-uns disaient même qu’ayant tuémonseigneur, et monseigneur étant considéré comme le père de sestenanciers, il aurait à subir la peine des parricides. Un de nosanciens dit alors qu’on lui mettrait un couteau dans la maindroite, et qu’on la lui brûlerait tout entière ; puis, qu’onlui ferait dans les bras, dans la poitrine, par tout le corps, desblessures où l’on verserait de l’huile bouillante, du plomb fondu,de la résine, du soufre, de la cire enflammée, et que finalement onlui arracherait les membres en l’écartelant avec des chevaux. Notreancien prétendait que la chose avait eu lieu à l’occasion d’unparricide, qui avait essayé de tuer le roi Louis XV. Comment vousdirais-je s’il a menti, moi qui ne sais pas seulementlire ?

– S’il a menti ! reprit l’homme auxlèvres félines ; écoute-moi encore, Jacques : le nom dece parricide était Damiens ; toutes ces horreurs ont étécommises en plein jour, en pleines rues ; et parmi la foulequi affluait pour jouir de ces tortures, les femmes de qualité seremarquaient en grand nombre, des femmes élégantes qui restèrentjusqu’à la fin du supplice, jusqu’à la fin, Jacques ! Il étaitnuit, le malheureux avait perdu un bras et deux jambes et respiraitencore. Oui, tout cela s’est fait. Mais quel âge as-tu ?

– Trente-cinq ans ! répondit levillageois, qui en paraissait soixante.

– Eh bien ! tu aurais pu le voir,car tu avais plus de dix ans lorsque la chose eut lieu.

– Assez ! dit Defarge avecimpatience. Continue, Jacques ; et vive l’enfer !

– Ainsi donc, reprit le cantonnier, lesuns disaient ceci, les autres disaient cela ; on ne parlaitplus d’autre chose, et jusqu’à la fontaine, qui semblait dire sonmot et chuchoter comme nous. Enfin, un dimanche soir, quand toutele village est censé endormi, des soldats, je ne sais combien ilsétaient, descendent de la prison, ils s’arrêtent et on entend leursfusils résonner sur le pavé. Des ouvriers prennent la pioche, etles voilà qui creusent, et qui cognent, pendant que les soldats semettent à rire et à chanter ; si bien qu’au point du jour unegrande potence de quarante pieds de haut s’élevait près de lafontaine. »

Les yeux du cantonnier percèrent la toiture,et il leva les mains comme s’il avait vu la potence se dresser versle ciel.

« Personne ne travaille, personne ne mèneles bêtes aux champs, tout le monde est là comme vous pensez, lesvaches avec le reste. À midi on entend battre le tambour ; lessoldats, qui étaient rentrés à la prison, en redescendent avec lecondamné. Il a toujours les bras derrière le dos, et de plus unbâillon, qui lui fend la bouche jusqu’aux oreilles et lui donnel’air de rire. En haut de la potence est planté le couteau, dont ils’est servi pour monseigneur ; on le met à quarante pieds deterre, à côté de son couteau ; il y est restépendu. »

Les quatre Jacques se regardèrent, tandis quele paysan s’essuyait le front avec son bonnet bleu.

« N’est-ce pas terrible ! continuale villageois. Comment voulez-vous qu’aujourd’hui les femmesaillent puiser de l’eau ? Comment se réunir autour de lafontaine, et causer sous ce pendu ? Quand je suis parti lundisoir, le soleil se couchait ; en haut de la côte, je meretourne, et je regarde : l’ombre de ce malheureux s’étendaitsur l’église, sur le moulin, sur la prison, elle s’étendait, mesbons messieurs, jusqu’à l’endroit où le terre se joint auciel. »

L’homme affamé se rongeait les ongles, enregardant les trois autres, et ses doigts frémissaient del’horrible faim dont il était saisi.

« Voilà tout, messieurs, dit le paysan.J’ai quitté le village au coucher du soleil, ainsi qu’on me l’avaitcommandé ; j’ai marché toute la nuit, toute la matinée dulendemain, jusqu’à ce que j’aie rencontré le camarade quevoilà ; puis nous avons cheminé ensemble, tantôt à pied,tantôt en voiture ; et en fin de compte me voici.

– Bien ! dit le premier Jacquesaprès un instant de silence ; tu as agi fidèlement et dit lavérité. Va nous attendre au dehors pendant quelquesminutes. »

Defarge sortit avec le villageois, qui allas’asseoir sur les premières marches de l’escalier ; puis ilrevint près des trois Jacques ; lorsqu’il entra, ceux-ci,très-rapprochés les uns des autres, paraissaient être endélibération.

« Qu’en dis-tu ? lui demanda lepremier des trois Jacques, faudra-t-il enregistrer ?

– Oui, répondit le marchand de vin, etcomme devant être détruits.

– La famille et le château ?

– La famille et le château, répliqua lemarchand de vin ; extermination complète.

– Superbe ! croassa l’homme auvisage de tigre.

– Es-tu bien sûr que notre façon de tenirnos comptes ne nous sera jamais un motif d’embarras ? ditJacques deux au cabaretier. C’est un langage secret s’il en fût,puisque personne n’en connaît l’existence ; mais pourrons-nousle déchiffrer, ou plutôt, en sera-t-elle toujourscapable ?

– Jacques, répondit le marchand de vin ense redressant de toute sa hauteur, ma femme aurait gravé tous noscomptes dans sa mémoire, qu’elle n’en perdrait pas une syllabe.Sois tranquille ; ces mailles, qui d’après une combinaisonspéciale, forment une écriture, dont les caractères sont fixes, nemanqueront jamais de clarté pour celle qui les a faites. Crois-moi,il serait plus aisé au dernier des lâches de sortir de ce monde,que d’effacer du tricot de Mme Defarge une lettrede son nom, ou de la liste de ses crimes. »

Un murmure approbateur accueillit ces paroles,et la chose en resta là.

« J’espère qu’on va renvoyer cecampagnard dans son village, dit le troisième Jacques ; il esttellement simple qu’il pourrait être dangereux.

– Il ne sait rien de relatif aux autres,répondit le marchand de vin, tout ce qu’il pourrait dire neservirait qu’à le faire pendre : soyez sans inquiétude, c’estmon affaire ; je le renverrai quand il faudra ; il veutvoir le roi, la reine et toute la cour, et je me propose de les luimontrer dimanche.

– Comment ! s’écria l’homme à labouche féline, peut-on compter sur un homme qui a le désir de voirla noblesse et le roi ?

– Jacques, répondit Defarge, montre dulait à un chat, si tu désires qu’il en ait soif ; et mets unchien en face de sa proie, si tu veux qu’un jour il tel’apporte. »

Les quatre Jacques n’en dirent pas davantage,et se disposèrent à descendre. Sur les premières marches, ilstrouvèrent le paysan qui s’était assoupi, et lui conseillèrentd’aller dormir dans le grenier ; le brave homme ne se le fitpas répéter deux fois, et fut bientôt plongé dans un profondsommeil.

Il aurait été difficile, pour un provincial decette espèce, de trouver dans Paris une hospitalité plusconfortable que celle du marchand de vin ; excepté la craintemystérieuse que lui inspirait la cabaretière, le genre de vie qu’ilmenait chez les Defarge était, pour le cantonnier, aussi agréableque nouveau ; mais la maîtresse de la maison, assise toute lajournée dans la boutique, semblait si peu se douter de sa présence,et paraissait tellement décidée à ne pas s’en apercevoir, qu’ilfrissonnait, jusque dans ses sabots, toutes les fois que ses yeuxs’arrêtaient malgré lui sur cette femme impassible. À quoipensait-elle ? Qui pouvait dire ce qu’elle allait imaginer, cequ’elle allait entreprendre ? Il est certain, pensait levillageois, que s’il lui prenait fantaisie d’affirmer qu’elle m’avu tuer un homme, elle irait jusqu’au bout, et me verrait pendresans broncher.

Aussi, lorsqu’arriva le dimanche, notrecantonnier fut-il peu satisfait, en voyant queMme Defarge l’accompagnait à Versailles. Commentn’être pas troublé d’avoir cette femme à côté de soi, dans lavoiture publique, où elle tira son ouvrage et tricota sans leverles yeux ? Comment ne pas se déconcerter de plus en plus, enla retrouvant auprès de soi dans la foule, sans que la prochainearrivée du roi pût la distraire de son éternel tricot ?

« Quelle ardeur à la besogne,madame ! lui dit un des ses voisins.

– J’ai beaucoup à travailler, réponditMme Defarge.

– Peut-on, madame, vous demande ce quevous faites ?

– Une foule de choses.

– Par exemple ?

– Des linceuls. »

Le questionneur s’éloigna de la tricoteuseaussitôt qu’il put y parvenir, et le cantonnier, pris subitement desuffocation, fut obligé de s’éventer avec son bonnet bleu. Sitoutefois, pour surmonter ses défaillances, il avait besoin d’uncortège royal, le remède n’était pas loin. Bientôt apparurent, dansleur carrosse doré, le roi aux fortes mâchoires, et la reine aubeau visage, suivis d’une multitude de brillants seigneurs et defemmes souriantes, élégamment parées. Si bien qu’à la vue de tantde bijoux, de panaches, de poudre, de soie, de splendeur, debeauté, de figures dédaigneuses et de regards insolents, notrecantonnier fut pris de vertige, et, dans son ivresse temporaire,cria : « Vive le roi ! Vive la reine ! Viventles nobles ! Vive tout le monde ! » comme s’iln’avait jamais entendu dire qu’il existât des Jacques.

À force de regarder ces jardins, ces cours,ces terrasses, ces fontaines et ces fleurs, de contempler denouveau le roi, la reine et toute leur suite, de crier :« Vive chacun ! Vivent eux tous ! » il finitpar pleurer d’admiration, et pendant trois heures que dura cespectacle, il ne cessa d’acclamer et de larmoyer, tandis que lemarchand de vin le retenait par sa blouse, comme pour empêcherqu’il ne se ruât sur les objets de son culte, et ne les mît enlambeaux.

« Très-bien ! lui dit Defarge en luifrappant sur l’épaule, très-bien ! tu es un bravegarçon ! »

Rentré en lui-même, le villageois commençait àcroire qu’il avait dû se tromper, et que ses manifestationspourraient bien être une faute. Mais non, car M. Defarge luidisait à l’oreille :

« Tu as bien fait, mon ami, ce sont lesgens de ton espèce qui leur font croire que tout cela dureralongtemps ; ils n’en sont que plus tranquilles, et la chose enfinira plus tôt.

– C’est pourtant vrai, dit le cantonnierd’un air pensif.

– Ils ne se doutent de rien, ces fousorgueilleux qui te méprisent ; ils feraient périr cent de tespareils, plutôt qu’un de leurs chevaux ou un de leurs chiens ;mais ils croient ce que tu leur dis, et ne connaissent pas autrechose. Continue à les tromper, mon ami, continue : leurillusion ne sera jamais assez profonde. »

Mme Defarge regarda lecantonnier d’un air impérieux, et fit un signe affirmatif.

« Vous, lui dit-elle, vous applaudirez etvous pleurerez toujours, dès qu’il y aura du bruit et de la foule,n’est-ce pas ?

– C’est bien possible, madame.

– Si l’on te montrait une masse depoupées, et que l’on te jetât sur elles, en te disant de les mettreen pièces et de les piler, tu choisirais les plus brillantes,n’est-ce pas ?

– Bien sûr que oui, madame.

– Si l’on te plaçait en face d’une trouped’oiseaux, ne pouvant pas s’enfuir, et qu’on t’ordonnât de lesplumer à ton profit, tu exterminerais ceux dont la dépouille seraitla plus riche, n’est-ce pas ?

– C’est bien vrai, madame.

– Tu as vu tout à l’heure de magnifiquespoupées, de superbes oiseaux, lui dit la tricoteuse en lui montrantla place où venait de passer la cour ; maintenant tu peuxretourner dans ton village ! »

Chapitre 16Toujours tricotant.

Tandis que Mme Defarge et sonépoux revenaient amicalement au giron de Saint-Antoine, un pointimperceptible, coiffé d’un bonnet bleu, cheminait dans les ténèbresà travers la poussière, le long d’une route interminable, et sedirigeait vers l’endroit où le château de feu monseigneur écoutaitchuchoter les vieux chênes.

Les faces de pierre avaient à présent tant deloisirs pour prêter l’oreille aux murmures des feuilles et à celuide la fontaine, que le petit nombre d’épouvantails qui, encherchant de l’herbe pour se nourrir, du bois pour se chauffer,s’égaraient aux environs de la grande cour, s’imaginaient, dansleur esprit mort de faim, que ces masques pétrifiés n’avaient plusla même expression. Le bruit courait dans le village, un bruitfaible, exténué, comme ceux qui le répandaient, qu’au moment où lecouteau avait frappé si juste, l’orgueil, empreint sur ces figuresde pierre, avait fait place à une colère mêlée de douleur ; etqu’à dater du jour où le malheureux Jacques avait été pendu àquarante pieds au-dessus de la fontaine, elles avaient, changeantde nouveau, pris un air de cruauté satisfaite qu’elles gardaienttoujours.

Celle qui surmontait la grande fenêtre de lachambre à coucher, où le meurtre avait été commis, portaitau-dessus des narines deux empreintes frémissantes, que tout lemonde reconnaissait, et que personne n’y voyait autrefois. Si bienque, dans les rares occasions, ou deux ou trois paysans, couvertsde guenilles, sortaient de la foule pour entrevoir le visagepétrifié du marquis, un doigt osseux ne l’avait pas désigné quechacun prenait la fuite, et se cachait parmi la mousse et lesbroussailles, aussi heureux qu’un lièvre d’y trouver asile.

Château et cabanes, masques de pierre etsquelette de pendu, taches sanglantes sur les dalles, eau pure dansle bassin du village, arpents de terre par milliers, toute uneprovince, toute la France repose dans l’ombre, où l’espace qu’elleoccupe se réduit à l’épaisseur d’un cheveu.

Un monde entier, avec toutes ses petitesses,est renfermé dans l’étoile qui scintille ; et, de même que lascience peut décomposer la lumière et en reconnaître chaque rayon,l’intelligence humaine peut lire dans le reflet de notre planèteles pensées et les actes, les vices et les vertus des êtresresponsables qui se meuvent à la surface.

Les époux Defarge, montés dans la voiturepublique, roulaient pesamment, à la clarté des étoiles, vers celledes portes de Paris où tendait leur voyage. Il fallut, commetoujours, s’arrêter à la barrière ; comme toujours leslanternes, apparaissant tout à coup, vinrent faire l’examen etl’enquête de rigueur. M. Defarge descendit ; ilconnaissait un ou deux soldats du poste, et l’un des agents depolice ; il était même si intimement lié avec celui-ci qu’ill’embrassa cordialement.

Quand, enveloppés de nouveau des sombres ailesde Saint-Antoine, les Defarge eurent définitivement quitté leurvéhicule, l’épouse du cabaretier prit la parole, tout en cherchantson chemin à travers la fange noire et les ordures qui encombraientla rue.

« Qu’est-ce que t’a dit Jacques de lapolice ? demanda-t-elle à son mari.

– Peu de chose, répondit le marchand devin ; mais c’est tout ce qu’il savait ; un nouvel espionest commissionné pour notre quartier ; peut-être y en a-t-ild’autres ; il n’a pas pu me le dire.

– Faut-il l’enregistrer ? repritMme Defarge en levant les sourcils d’un air grave.Quel est cet homme ?

– Un anglais.

– Tant mieux ! Ils’appelle ?

– Barsad, répondit Defarge, qui prononçale mot en français. Toutefois, il l’avait appris avec tant de soinqu’il l’épela correctement.

– Barsad ! répéta la femme.Bien ! Son nom de baptême ?

– John.

– Très-bien ! Son signalement est-ilconnu ?

– Âge, quarante ans environ ;taille, cinq pieds neuf pouces ; cheveux noirs ; teintbrun ; l’ensemble du visage plutôt bien que mal ; yeuxfoncés ; figure mince, longue et pâle ; nez aquilin,s’écartant de la ligne droite, et s’inclinant vers la jouegauche ; physionomie sinistre.

– Le portrait est complet, dit la dame,il sera enregistré demain. »

La boutique était fermée, car il était minuit,et les deux époux y entrèrent par une porte intérieure.Mme Defarge alla immédiatement au comptoir, pritles menues pièces de monnaie qu’on avait reçues en son absence,compta les bouteilles qui restaient, examina les liqueurs, vérifiales registres, y inscrivit divers articles, questionna le garçon,qu’elle troubla de mille manières, et finit par l’envoyer coucher.Puis, renversant pour la seconde fois le bol qui renfermait larecette du jour, elle en plaça le contenu dans une série de nœudsqu’elle fit à son mouchoir, afin de l’emporter dans sa chambre pourplus de sécurité.

Pendant ce temps-là, Defarge, la pipe à labouche, arpentait la boutique et admirait, sans toutefoisintervenir dans les actions de la dame ; c’est, il est vrai,de la sorte qu’il parcourait la vie, sans plus se mêler de soncommerce que de ses affaires domestiques.

La nuit était chaude, l’air étouffant, levoisinage infect, et la boutique, dont la porte et les voletsétaient clos, exhalait une odeur effroyable. L’appareil olfactif deM. Defarge n’était nullement délicat ; mais son vin avaitplus de fumet que de saveur ; il en était de même del’eau-de-vie, du rhum, de l’anisette qu’il débitait ; et,suffoqué par ce mélange de senteurs immondes, il le repoussa, enchassant la fumée qui lui remplissait la bouche, et posa sa pipesur une table. Sa femme leva les yeux.

« Tu es fatigué ? lui demanda-t-elleen continuant sa besogne ; c’est l’odeur de tous les jours, iln’y en a pas d’autre.

– En effet, avoua le mari, je suis un peulas.

– Et non moins abattu, reprit l’épousedont l’œil vif n’était pas tellement absorbé par ses comptes, qu’iln’eût dardé quelque rayon sur M. Defarge. Oh ! leshommes ! les hommes !

– Mais, ma chère… commença lecabaretier.

– Mais, mon cher interrompit la dame enhochant la tête avec force, tu faiblis, tu as des défaillances.

– Pourquoi pas ! dit le marchand devin avec effort ; il y a si longtemps que cela dure !

– Si longtemps ? reprit safemme ; et quand cela serait ? la vengeance est longue àpréparer ses moyens ; elle veut du temps beaucoup de temps,c’est la règle.

– Il en faut si peu à la foudre pouranéantir un homme répliqua le marchand de vin.

– Combien en faut-il pour amasserl’orage ? » demanda l’épouse avec calme.

Defarge releva les yeux d’un airpensif. ».

« Un tremblement de terre peut engloutirune ville en moins de quelques minutes, poursuivit la dame sanss’émouvoir ; combien a-t-il fallu de temps pour préparer lacatastrophe ?

– Peut-être des siècles, murmura lecabaretier.

– Mais quand l’heure est venue, la terreéclate, et il ne reste pas vestige de ce qui était auparavant.Jusque-là, tout se préparait sans relâche, bien que personne ne pûtle voir ni l’entendre. Que cela te console et tesoutienne. »

Elle serra le nœud de son mouchoir, et sesyeux flamboyèrent comme si elle eût étranglé un ennemi.

« Je te dis, continua-t-elle en étendantla main pour donner plus de force à ses paroles, je te dis, moi,qu’en dépit du temps qu’elle met à venir, l’heure de la justicearrive. Regarde autour de toi, examine la figure de tous ceux quit’approchent, vois le mécontentement, vois la rage auxquels lajacquerie s’adresse tous les jours avec plus de certitude. Est-ceque ces choses-là durent ? Bah ! tu me fais presquepitié.

– Ma brave et digne femme, retourna lemarchand de vin qui, debout en face du comptoir, la tête légèrementinclinée, les mains croisées derrière le dos, ressemblait à unélève soumis qui tremble devant son catéchiste, ma brave et dignefemme, je ne mets pas cela en doute ; mais c’est bien longcependant ! Et il est possible que cela n’arrive pas de nosjours.

– Qu’est-ce que cela fait ? demandal’épouse en serrant un second nœud, comme si elle eût étranglé unsecond ennemi.

– Cela fait, répliqua le mari avec unmouvement d’épaule, où la plainte se joignait à l’excuse, cela faitque nous ne verrons pas le triomphe.

– Qui l’aura préparé ? demandaMme Defarge avec un geste plein de puissance ;rien de ce que nous faisons ne sera perdu. Je crois fermement quenous prendrons part à la victoire ; mais je serais persuadéedu contraire, j’en aurais la certitude, que si je tenais le coud’un aristocrate, d’un noble, je le… »

Elle grinça des dents, et fit un dernier nœudterriblement serré.

« Moi non plus, répliqua le mari enrougissant, comme s’il eût senti qu’elle le taxait de couardise,moi non plus, ma femme, je ne reculerais devant rien.

– Je le crois ; mais tu as besoind’être en face de ta victime, et d’entrevoir l’occasion pourremonter ton courage ; c’est de la faiblesse ; prends taforce en toi-même, quelles que soient les circonstances. Lorsque lemoment viendra, sois un tigre, un démon ; jusque-là, que tigreet démon soient enchaînés, et que toujours prêts, nul ne soupçonneleur existence.

La cabaretière, sans doute pour appuyer sesparoles, frappa le comptoir avec la chaîne qui renfermait sonargent ; puis elle ramassa le pesant mouchoir, le mit sous sonbras et fit observer d’un ton plein d’aisance qu’il était l’heured’aller se coucher.

Le lendemain matin,Mme Defarge occupait sa place ordinaire etallongeait son tricot avec assiduité. Une rose était à côtéd’elle ; mais, si de temps à autre elle lui jetait un coupd’œil, c’était de l’air distrait qu’elle avait presque toujours.Quelques habitués, buvant ou ne buvant pas, les uns assis, lesautres debout, étaient épars dans la salle. Il faisait une chaleurexcessive, et des mouches sans nombre, qui poussaient leursperquisitions aventureuses jusque dans les petits verres gluants,placés auprès de la dame, trouvaient la mort au fond. Leur trépasne faisait aucune impression sur les autres mouches qui, du dehors,les regardaient avec une suprême indifférence (comme si elles-mêmesavaient été des éléphants, ou quelque animal aussi éloigné de laclasse des défuntes), jusqu’au moment où elles partageaient leurmalheureux sort.

Chose curieuse de voir combien les mouchessont inconsidérées ! Il est possible, après tout, que parcette journée brûlante, on ne réfléchit pas davantage à lacour.

Un homme, en franchissant la porte, jeta surMme Defarge une ombre qu’elle sentit appartenir àun nouveau chaland. Elle posa son tricot ; et, avant detourner les yeux vers celui qui venait d’entrer, elle attacha sarose au mouchoir qui lui servait de coiffure.

Rien de plus étrange ; dès que lacabaretière eut mis la fleur à sa tête, on cessa de parler dans laboutique, et tous ceux qui étaient là sortirent l’un aprèsl’autre.

« Bonjour, madame, commença le nouveauvenu.

– Bonjour, monsieur, réponditMme Defarge, qui, reprenant son tricot, poursuiviten elle-même : Quarante ans, cinq pieds neuf pouces, cheveuxnoirs, plutôt bien que mal, teint brun, yeux foncés, figure longueet pâle, nez aquilin s’écartant de la ligne droite et s’inclinantvers la joue gauche, expression sinistre ; c’est bien cela…Bonjour, monsieur ; que faut-il vous servir ?

– Veuillez, madame, me faire donner unpetit verre de cognac et un gobelet d’eau fraîche. »

Mme Defarge satisfit, ellemême, à cette demande de l’air le plus poli.

« Ce cognac est merveilleux,madame. »

C’était la première fois que l’eau-de-vie ducabaretier recevait pareil compliment ;Mme Defarge connaissait trop son origine pours’abuser sur son compte. Elle répondit néanmoins que son cognacétait bon, mais pas miraculeux ; et tricota de plus belle. Levisiteur la suivit du regard pendant quelques instants, profita del’occasion pour examiner la place, et ramenant ses yeux vers lamaîtresse du logis :

« Vous tricotez bien habilement, luidit-il.

– C’est l’effet d’une grande habitude,répondit la cabaretière.

– Un charmant dessin !

– Vous trouvez ? dit-elle avec unsourire.

– D’un goût parfait ; peut-on savoirà quoi vous le destinez ?

– C’est un passe-temps, dit la dame quile regarda en souriant toujours, tandis que ses doigtstravaillaient avec agilité.

– Ce bel ouvrage ne servirapas ?

– Cela dépendra ; il est possibleque plus tard on lui trouve un emploi ; si je le fais… bien,continua la dame en respirant avec force et en hochant la têted’une certaine façon, à la fois coquette et sévère, il est probablequ’il servira. »

Il fallait qu’une rose à la coiffure deMme Defarge fût souverainement antipathique àSaint-Antoine ; deux hommes venaient d’entrer ; ilsallaient demander à boire lorsque, avisant la fleur, ilsbalbutièrent, s’approchèrent de la porte sous prétexte de regardersi un de leurs amis n’arrivait pas, et disparurent. Pas un de ceuxqui étaient dans la salle avant que Mme Defarge eûtmis la rose ne s’y trouvait actuellement. L’espion n’avait cesséd’ouvrir les yeux, et n’avait découvert parmi les fuyards aucunsigne d’intelligence : ils étaient sortis en flânant, avec cetair languissant et indécis qui appartient aux pauvres, et qu’on nepeut inculper.

« JOHN, pensa Mme Defargeen repoussant de la main son ouvrage sans cesser detravailler ; elle regarda l’espion et murmura enelle-même : Restez encore un peu, et j’aurai tricoté BARSADavant votre départ.

– Vous avez un mari, madame ? repritl’Anglais.

– Oui, monsieur.

– Des enfants ?

– Je n’en ai jamais eu.

– Le commerce ne me paraît pas bienaller ?

– Il va fort mal, l’ouvrier est sipauvre.

– Oh ! oui, bien pauvre ; onl’opprime tellement, comme vous dites avec raison.

– C’est vous qui le dites, monsieur,rétorqua la dame en ajoutant au nom de Barsad quelques maillesparticulières, qui ne présageaient rien de bon à celui qui lesprovoquait.

– Pardon, madame ; il est certainque c’est moi qui ai proféré ces paroles ; mais je n’ai faitqu’exprimer votre opinion, car vous pensez ainsi.

– Moi ! reprit la tricoteuse d’unevoix forte, moi et mon mari nous avons assez de nos affaires sanspenser à autre chose. Tout ce qui nous occupe est de savoir commentvivre ; c’est notre tourment du matin jusqu’au soir, on n’apas le temps de songer à ce qui ne vous regarde pas ; nous nepensons guère aux autres. »

John Barsad, qui était venu là pour ramasserles miettes qu’il espérait trouver, ne permit pas à sa figuresinistre d’exprimer sa déception ; il prit au contraire unephysionomie satisfaite, et, le coude appuyé sur le comptoir, ilcausa galamment, tout en mouillant ses lèvres de ce merveilleuxcognac.

« Une douloureuse affaire, madame, quecette exécution de Gaspard ! dit-il avec un tristesourire.

– Ma foi, répondit la tricoteuse, quandon veut jouer du couteau, il faut s’attendre à le payer ; cethomme-là savait d’avance ce que coûtait la partie : l’enjeuétait gros, mais il ne l’ignorait pas.

– Je crois, dit Barsad à voix basse, etd’un ton qui invitait à la confiance, que dans tout ce quartier-cion éprouve une pitié réelle pour ce pauvre garçon, et, soit ditentre nous, de la colère pour ceux qui l’ont fait pendre.

– Vraiment ? ditMme Defarge d’un air distrait.

– Vous pensez que je me trompe ?

– Voici mon mari, » dit-elle.

Au moment où le marchand de vin entra dans laboutique, Barsad porta la main à son chapeau, et lui dit ensouriant :

« Bonjour, Jacques »

Le cabaretier s’arrêta brusquement, et regardal’étranger d’un air surpris.

« Bonjour, Jacques, répéta l’espion avecun peu moins d’aisance, troublé qu’il était par le regard dumarchand de vin.

– Vous me prenez pour un autre, monsieur,dit celui-ci ; je m’appelle Ernest Defarge.

– N’importe, dit l’espion un peudéconcerté, je ne vous en souhaite pas moins le bonjour.

– Bonjour, répondit M. Defarge d’unton sec.

– Je disais à madame, avec qui j’avais leplaisir de faire la conversation, lorsque vous êtes entré, qu’ilexistait dans le faubourg, cela n’a rien d’étonnant, une vivecompassion, et même de la colère, touchant le malheureux sort del’infortuné Gaspard.

– Je n’en sais rien, dit Defarge ;personne ne m’en a parlé. »

Après avoir dit ces mots, le cabaretier passaderrière le comptoir, et posant la main sur le dos de la chaise desa femme, il regarda l’étranger qui était en face de lui.

Barsad, en homme habile, conserva l’attitudequ’il avait prise, avala sa dernière goutte de liqueur, butlentement une gorgée d’eau, et demanda un second verre de cognac.Mme Defarge le servit immédiatement, reprit sonouvrage, et fredonna un petit air pendant qu’elle tricotait.

« Vous paraissez connaître parfaitementnotre quartier, mieux que je ne le connais moi-même, ditM. Defarge à l’espion.

– Pas du tout, répondit Barsad ;mais je ferai connaissance avec lui ; je m’intéresse tant auxmalheureux qui l’habitent.

– Ah ? murmura le cabaretier.

– Le plaisir que j’ai à causer avec vous,monsieur Defarge, poursuivit l’espion, me rappelle diverses chosesauxquelles vous avez été mêlé.

– Vraiment ? répondit Defarge avecfroideur.

– Mon Dieu, oui ; j’ai su qu’àl’époque où le docteur Manette fut mis en liberté, c’est vous, sonancien domestique, qui vous êtes chargé de le recevoir.

– C’est vrai, » dit le marchand devin.

Un léger mouvement du coude de sa femme, quitricotait toujours, avait dit au cabaretier qu’il fallait répondreà Barsad, mais le plus brièvement possible.

« C’est chez vous, continua l’espion,qu’on envoya Mlle Manette ; et c’est grâce àvos soins qu’elle put emmener son père. N’était-elle pasaccompagnée d’un vieillard propret, vêtu d’un habit brun ?Comment déjà s’appelle-t-il ? Un visage rose et blanc, sousune petite perruque. Ah ! m’y voilà : M. Lorry, dela banque Tellsone et Cie.

– Tout cela est exact, réponditM. Defarge.

– Souvenirs pleins d’intérêt ! ditBarsad. J’ai connu le docteur et sa fille en Angleterre.

– Ah ! fit le cabaretier.

– Vous n’avez pas souvent de leursnouvelles ? reprit Barsad.

– Non, dit le marchand de vin.

– Nous n’en avons jamais, ditMme Defarge, qui interrompit d’un petit air etregarda l’espion en face. Lors de son arrivée à Londres,Mlle Manette nous a écrit pour nous dire qu’ilsavaient fait bon voyage ; nous avons reçu encore une lettre oudeux ; que chacun de nous a suivi son chemin ; et touts’est borné là.

– Vous savez qu’elle va se marier ?demanda l’espion.

– Elle est assez jolie pour l’être depuislongtemps, dit Mme Defarge ; mais vous autresAnglais, vous me paraissez d’une froideur…

– Comment ! vous savez que je suisAnglais ?

– Je m’en aperçois à votre langage,répondit la tricoteuse ; je suppose que l’homme est du mêmepays que son accent. »

L’espion ne se trouva pas flatté ;toutefois il se mit à rire, et ajouta, en sirotant soncognac :

« Oui, madame,Mlle Manette se marie. Ce n’est pas un Anglaisqu’elle épouse ; le prétendu est Français, bien qu’il habitel’Angleterre. Et puisque nous parlions tout à l’heure de Gaspard(il est cruel de songer à ce malheureux), n’est-il pas étrange quela fille du docteur épouse précisément le neveu du personnage dontla mort a fait pendre cet infortuné ? Bref, c’est avec lemarquis de Saint-Évremont que se marieMlle Manette. Il est vrai qu’il ne porte pas sontitre ; on ne le connaît à Londres que sous le nom de CharlesDarnay. Sa mère, comme vous savez, était une demoiselled’Aulnais. »

Mme Defarge tricotait toujoursd’un air impassible ; mais son mari eut beau faire pour sedonner une contenance, battre le briquet et rallumer sa pipe, ilavait la main tremblante et ne put dissimuler son trouble. L’espionn’aurait pas été du métier s’il ne s’en était pas aperçu, et si, enayant fait la remarque, il n’en avait pas pris note.

Cette découverte une fois acquise, et personnene venant l’aider à surprendre autre chose, Barsad paya saconsommation et prit congé du mari et de la femme, en leur disantqu’il espérait bientôt les revoir.

M. et Mme Defarge,craignant qu’il ne revînt sur ses pas, conservèrent pendantquelques minutes l’attitude où il les avait laissés.

« Est-ce possible ? dit à voix bassele marchand de vin, qui, toujours appuyé sur la chaise de sa femme,baissa les yeux sur cette dernière, en continuant de fumer sa pipe.Est-ce que tu crois à ce mariage ?

– Venant d’un pareil homme, dit l’épouseen relevant les sourcils, la nouvelle est probablementfausse ; mais elle n’a rien d’impossible.

– Si la chose est vraie… commença lecabaretier.

– Si elle est vraie ? interrompit safemme.

– Et si la victoire doit arriver de notrevivant, j’espère que, par considération pour elle, la destinéeempêchera son mari de remettre le pied en France.

– La destinée, répliquaMme Defarge avec son calme ordinaire, conduira lemari de mamzelle Manette où il doit venir, et ne lui imposera quela mort qu’il doit avoir.

– Mais n’est-il pas étrange, bienétrange, dit le cabaretier en cherchant à le faire convenir decette bizarrerie du sort, qu’après toute notre affection, toutnotre dévouement pour son père et pour elle, le nom de celuiqu’elle épouse soit proscrit de ta propre main, à l’instant même…et qu’il se trouve accolé au nom du chien maudit qui vient departir ?

– Quand l’heure sera venue, on verra deschoses plus étranges que celle-là, répondit la tricoteuse. Il estcertain que j’ai ici leurs deux noms, mais non pas sansmotif ; que cela te suffise. »

Elle roula son tricot en disant ces paroles,et ôta de sa marmotte la rose qu’elle y avait placée.

Eut-il le sentiment instinctif de l’enlèvementde cette fleur, ou faisait-il le guet pour saisir le moment où elleaura disparu, c’est ce que j’ignore ; maisMme Defarge avait à peine ôté sa rose, queSaint-Antoine reprit courage, et que la boutique du marchand de vinrecouvra son aspect habituel.

Le soir, à l’heure du jour où Saint-Antoine seretournant comme un habit, s’asseyait sur les marches des portes,sur l’appui des fenêtres, s’adossait aux murailles, se répandait aucoin des rues pour tâcher de respirer, Mme Defargesortit, son tricot à la main, et s’arrêta de groupe engroupe : terrible missionnaire que le monde fera bien de nepas créer de nouveau. Toutes les femmes tricotaient ; non pasque leur ouvrage eût une valeur quelconque ; mais ce travailmécanique suppléait au manque de nourriture ; les mainsremuaient pour les mâchoires, et fonctionnaient pour l’appareildigestif : si les doigts étaient restés inoccupés, l’estomacaurait trop crié famine.

En même temps que les doigts, s’agitaient lapensée et le regard ; et tandis queMme Defarge allait d’un groupe à l’autre les doigtset la pensée couraient plus vite, les yeux devenaient plusétincelants chez les tricoteuses qu’elle laissait derrièreelle.

Son mari, qui fumait devant sa porte, lacontemplait avec admiration : « Grande et courageusefemme ! murmura-t-il, effroyablement grande etcourageuse ! »

L’ombre descendit peu à peu ; on entenditle son des cloches, le bruit éloigné des tambours de la garderoyale ; les femmes tricotaient, tricotaient ;l’obscurité les enveloppa ; elles tricotaient toujours.

D’autres ténèbres, non moins épaisses,devaient les environner plus tard, lorsque ces cloches, quisonnaient gaiement dans leurs cages aériennes, seraienttransformées en canons foudroyants, et que le roulement destambours étoufferait des voix éplorées ; alors que cestricoteuses, tellement enveloppées d’ombre qu’elles ne voyaient pasen elles-mêmes, seraient assises autour d’un édifice où ellestricoteraient sans relâche, en comptant les têtes que le bourreauferait tomber !

Chapitre 17Un soir.

Jamais le soleil ne s’était couché plusradieux sur le coin paisible de Soho[12], jamaisla lune, en se levant, ne répandit un éclat plus doux sur la villede Londres, qu’un soir où, à travers la feuillée, elle éclaira levisage du docteur et de sa fille, assis l’un près de l’autre sousleur arbre favori.

Miss Manette devait se marier lelendemain ; elle avait consacré ce dernier soir à son père, etils étaient seuls sous le platane.

« Père chéri, tu es heureux, n’est-cepas ?

– Très-heureux, chère fille. »

Bien qu’ils fussent là depuis longtemps, ilss’étaient dit peu de chose. Même à l’heure où elle aurait pu lireou travailler, Lucie n’avait pas songé à prendre son ouvrage, ou àfaire la lecture à son père, ainsi qu’il lui arrivait toujours enpareille occasion ; ce soir-là ne ressemblait à aucun autre,et rien ne pouvait lui enlever ce cachet exceptionnel.

« Je suis bien heureuse, père chéri,profondément heureuse que le ciel ait béni mon amour pourCharles ; mais si je ne pouvais plus te consacrer mes soins,si mon mariage devait nous séparer, ne fût-ce que de la largeurd’une rue, je serais maintenant bien malheureuse, et j’aurais plusde remords que je ne pourrais te le dire. Même, telles que sont leschoses… »

Il lui fut impossible de continuer. À laclarté de la lune, elle se jeta au cou du docteur, et cacha sonvisage sur le sein paternel ; à la clarté de la lune qui est,comme la lumière du soleil elle-même, et comme la vie humaine,cette autre lumière, toujours triste à sa naissance et à sondéclin.

« Dis-moi, père chéri, que tu es bienconvaincu, bien sûr que pas une de mes nouvelles affections, pas unde mes nouveaux devoirs ne se placera entre nous. J’en ai lacertitude ; mais toi, la sens-tu au fond du cœur ?

– Oui, bon ange, lui répondit sonpère ; oui, j’en suis sûr ; mieux que cela, poursuivit-ilen l’embrassant, ton mariage me rend l’avenir plus brillant qu’ilne l’a jamais été.

– Si je le croyais, bon père !

– N’en doute pas, chère enfant, rienn’est plus vrai. Considère un peu, c’est tellement simple ! Tues trop jeune, trop dévouée pour le comprendre, mais tu ne sais pascombien j’ai eu peur de voir ton existence flétrie, rejetée à causede moi, en dehors de ce qui est l’ordre naturel des choses. Tonabnégation empêchera toujours que tu puisses savoir à quel pointcette inquiétude me tourmentait ; mais, je te le demande,comment mon bonheur pourrait-il être complet tant que le tien ne leserait pas ?

– Si je n’avais jamais vu Charles, père,j’aurais été complètement heureuse avec toi. »

Il sourit de lui voir admettre, sans y penser,qu’ayant vu Charles elle aurait été malheureuse sans lui.

« Mais tu l’as vu, dit-il ; et cen’aurait pas été Charles, que cela aurait été un autre. Si personnene t’avait plu, c’est moi qui en aurais été la cause ; c’estque la partie obscure de mon existence aurait projeté son ombre audelà de moi-même, et serait tombée sur toi. »

– Jamais, excepté à l’occasion du procèsde Charles, Lucie n’avait entendu son père faire la moindreallusion à sa captivité. Elle fut vivement impressionnée desparoles qu’il venait de dire, et se rappela, longtemps après,l’étrange émotion qu’elle en avait ressentie.

« Regarde-la, reprit le docteur en levantla main vers la lune ; je l’ai vue du carreau de ma prison, àune époque où je ne pouvais pas supporter sa lumière, où la penséequ’elle brillait sur ce que j’avais perdu était pour moi une siaffreuse torture que je me frappais la tête contre la muraille. Jel’ai vue trop tard, alors que, plongé dans une léthargie profonde,je ne pensais plus à rien, si ce n’est à compter les lignestransversales dont je pouvais la couvrir lorsqu’elle était pleine,et les perpendiculaires dont je les coupais ensuite. D’un côtécomme de l’autre, ajouta-t-il d’un air pensif en regardant toujoursla lune, il y en avait seulement vingt, et il était bien difficiled’y faire tenir la vingtième. »

Le frisson, qui tout à l’heure avait parcourules membres de Lucie, la fit tressaillir de nouveau. Rien pourtantne motivait son émotion : le docteur comparait les tortures dupassé avec la félicité présente, et l’on ne pouvait être surpris dece que sa parole était plus grave.

« Je l’ai regardé mille fois en songeantà l’enfant que je n’avais pas vu naître, continua l’ancien captif.Avait-il vécu ? Avait-il été tué par le coup douloureux quiavait frappé sa mère ? Était-ce un fils qui plus tard mevengerait ? Il fut une époque où, dans ma prison, le désir quej’avais de la vengeance était d’une force inexprimable. Ensupposant que ce fût un fils, connaîtrait-il mon histoire ? Nepouvait-il pas supposer que j’étais parti librement ? croireque je l’avais abandonné ? Si c’était une fille,grandirait-elle jusqu’à devenir une femme ? »

Lucie se rapprocha du docteur, et lui baisa lajoue et la main.

« Ma fille, pensais-je, oubliera qu’ellea un père ; elle l’ignorera peut-être ; elle vivra sans ysonger, épousera un homme à qui je serai complètement inconnu, quine saura pas que je suis captif ; je disparaîtrai du souvenirdes vivants ; et la génération prochaine ne verra pas même unvide à la place que j’occupais.

– Mon père ! ces sentiments que tuprêtes à un être qui n’a jamais existé me frappent au cœur comme sij’étais cette fille.

– Toi, Lucie ! mais c’est de laconsolation que tu m’as donnée, de l’intelligence que tu m’asrendue que ces souvenirs me viennent, et passent entre nous et lalune, dans cette dernière soirée… Que disais-je donc, monenfant ?

– Qu’elle ne te connaissait pas, qu’elleoubliait son père…

– En effet, je me rappelle. Mais d’autresfois, lorsque la solitude et le silence m’avaient donné ce reposdouloureux qui est au fond du désespoir, la lune m’impressionnaitdifféremment. Je me représentais ma fille entrant dans ma prison,m’emmenant avec elle, et me rendant au grand air et à la liberté.J’ai vu souvent son image, à la clarté de la lune, comme je te voisaujourd’hui ; seulement elle ne me tenait pas dans sesbras ; elle restait entre la porte et les barreaux de malucarne ; mais comprends bien, ce n’était pas l’enfant dont jeparlais.

– N’était-ce pas son image ?

– Non ; c’était tout autre chose.Elle restait debout ; je la voyais de mes yeux troublés ;mais elle ne bougeait pas. Le fantôme que mon esprit poursuivaitétait celui d’un enfant plus réel. Je ne connaissais pas sonextérieur, je savais seulement qu’elle ressemblait à sa mère.L’autre avait bien cette ressemblance ; tu l’as également,chère fille ; mais ce n’était pas la même. Peux-tu me suivre,Lucie ? C’est tout au plus, n’est-ce pas ? Il faut avoirété seul au fond d’un cachot, y être resté longtemps pourcomprendre ces distinctions impossibles à rendre. »

Malgré l’empire qu’il avait sur lui-même, ilne put empêcher son sang de se figer dans ses veines, tandis qu’ilessayait d’analyser ses anciennes impressions.

« Dans les moments paisibles dont je teparle, dit-il, je m’imaginais, à la clarté de la lune, que ma fillevenait me chercher, et qu’elle m’emmenait pour me montrer que sademeure était remplie de mon souvenir. Elle avait mon portrait danssa chambre, elle mettait mon nom dans ses prières. Sa vie étaitlaborieuse, utile, souriante ; et cependant ma pauvre histoirese révélait partout.

– Cette fille-là, mon père, c’étaitmoi : je n’ai pas ses qualités, mais j’ai tout son amour.

– Elle me montrait ses enfants, continual’ancien captif ; ils connaissaient mon nom, et avaient apprisà me plaindre ; quand ils passaient devant une prison d’État,ils s’éloignaient des sombres murailles, levaient les yeux vers lesbarreaux des fenêtres, et parlaient à voix basse. Il fallaitcependant qu’elle ne pût pas me délivrer, car je me retrouvais dansma cellule. Je me figurais qu’après m’avoir montré tout cela, elleme ramenait à la prison. Mais alors, goûtant le bienfait deslarmes, je tombais à genoux et bénissais mon enfant.

– C’était moi, bon père ! Oh !me béniras-tu demain avec la même ferveur ?

– Si j’évoque ces tristes souvenirs,c’est parce que j’ai ce soir, ma Lucie, plus de raisons que je nepeux le rendre, de t’aimer et de remercier Dieu de mon bonheur.Jamais, dans mes pensées les plus délirantes, je n’ai rêvé la joieque tu m’as fait connaître, encore moins celle que nous prometl’avenir. »

Il l’embrassa tendrement, la recommanda auSeigneur d’une voix émue, remercia Dieu de la lui avoirdonnée ; et, quelques instants après, le docteur et sa fillerentraient à la maison.

Personne, excepté M. Lorry, n’étaitinvité au mariage ; il n’y avait pas même d’autre filled’honneur que miss Pross. Rien ne devait être changé dans leshabitudes de la famille ; les jeunes gens ne quitteraient pasM. Manette ; pour rendre la chose praticable, ils avaientloué l’étage supérieur, occupé jusqu’ici par le locataireinvisible ; et cela leur suffisait.

Le docteur fut très-gai pendant le souper. Ilregretta que Charles Darnay fût absent, blâma le petit complot quiavait éloigné le jeune homme, et but de la manière la plusaffectueuse à la santé de son futur gendre.

Arriva le moment où il dit bonsoir à sa fille,et où ils se séparèrent. Vers trois heures du matin, Lucie,tourmentée par de vagues inquiétudes, descendit de sa chambre ets’introduisit chez son père. La tranquillité la plus grande,l’ordre le plus parfait régnaient néanmoins dans la pièce. Ledocteur dormait d’un profond sommeil ; son oreiller, où sescheveux blancs s’épanchaient en boucles pittoresques, n’avait mêmepas un pli, et ses mains étaient placées avec calme sur lacouverture. La jeune fille, après avoir éloigné sa lampe,s’approcha du lit, posa ses lèvres sur la joue de son père, et,penchée au-dessus du vieillard, le regarda pendant longtemps.

Les larmes amères du captif avaient sillonnéde rides sa noble et belle figure ; mais il en effaçait latrace avec tant de force et de persistance, qu’il les dissimulaitmême en dormant. Rien n’inspirait plus de respect que cette figure,à la fois pleine de calme et de décision, qui témoignait d’unelutte incessante avec un ennemi invisible. Certes, on n’aurait pastrouvé dans l’immense empire du sommeil un visage plusremarquable.

Lucie posa timidement la main sur cettepoitrine vénérée, et demanda au Seigneur d’être aussi dévouée à sonpère qu’il le méritait par ses souffrances, et qu’elle-même yaspirait de tout son amour. Elle retira sa main, baisa de nouveaula joue du vieillard, puis remonta dans sa chambre. Le soleilcommençait à paraître, et l’ombre des feuilles du platane s’agitaaussi doucement sur le front du docteur, que les lèvres de la jeunefille lorsqu’elle priait pour lui.

Chapitre 18Neuf jours.

Le ciel était pur, la lumière vive etradieuse ; le docteur, enfermé dans sa chambre, s’entretenaitavec Charles, tandis que l’épousée, M. Lorry et miss Prossattendaient au salon pour aller à l’église. Réconciliée peu à peuavec l’événement du jour, la gouvernante aurait trouvé ce mariageun véritable bienfait, si au fond de l’âme elle ne s’était dit queson frère Salomon aurait dû être le marié.

« C’était donc pour cela, ditM. Lorry, qui, ne pouvant se lasser d’admirer la jeune fille,tournait autour d’elle afin de voir les moindres détails de sajolie toilette, c’était donc pour cela, ma belle Lucie, que je vousai fait traverser le détroit à un âge, pauvre bébé ! où jevous portais dans mes bras. Bonté divine ! je ne pensais guèreà ce que je faisais alors. Combien je me doutais peu del’obligation que je conférais à notre ami Charles !

– Puisque vous n’y songiez pas, fitobserver la positive miss Pross, vous ne pouviez pas le savoir.Paroles inutiles que tout cela.

– Fort bien, mais pourquoipleurez-vous ? demanda l’excellent homme.

– Ce n’est pas moi qui pleure, réponditla vieille fille, c’est vous.

– Moi, Pross ! (M. Lorry, àcette époque, osait de temps en temps se permettre un langagefamilier avec la gouvernante.)

– Vous pleuriez tout à l’heure, je vousai vu ; et cela n’a rien d’étonnant ; une pareille boîted’argenterie ! c’est plus qu’il n’en faut pour faire venir leslarmes aux yeux. Il n’y a pas une fourchette, ni une cuiller qui nem’ait tant fait pleurer que je ne pouvais plus les voir, dit missPross.

– J’en suis très-satisfait, répondit legentleman ; bien que, sur l’honneur, je n’aie jamais eul’intention de rendre ce léger souvenir invisible à qui que cesoit. Miséricorde ! c’est un événement qui fait réfléchir unhomme sur tout ce qu’il a perdu. Miséricorde !miséricorde ! penser qu’il y a quelque cinquante ans il yaurait pu avoir une jeune mistress Lorry et que…

– Nullement, interrompit miss Pross.

– Vous ne croyez pas qu’une mistressLorry pût exister ? demanda le gentleman.

– Bah ! retourna la gouvernante,vous êtes né célibataire.

– C’est probable, dit M. Lorry enajustant sa petite perruque d’un air tout rayonnant.

– Vous étiez taillé pour cela, même avantde naître, poursuivit miss Pross.

– Dans ce cas, répondit le gentleman, ons’est fort mal conduit à mon égard ; je devais être consultéquant au choix du patron qui a déterminé ma coupe ; mais assezparlé de moi. Chère Lucie, continua l’excellent homme en entourantdu bras la taille de la jeune fille, j’entends remuer dans lachambre voisine ; et, miss Pross et moi, nous sommes des genstrop pratiques pour perdre la dernière occasion de vous direquelque chose qui vous soit agréable : les mains entrelesquelles vous laissez votre père ne seront ni moins attentives,ni moins affectueuses que les vôtres ; on prendra de lui tousles soins imaginables ; Tellsone lui-même, viendra au-devantde ses désirs ; et lorsque, dans une quinzaine, ce bon docteurira vous rejoindre dans le pays de Galles, vous le trouvereznon-seulement en bonne santé, mais dans la plus heureusedisposition d’esprit. Allons, j’entends le pas de quelqu’un sediriger vers la porte ; permettez-moi de vous embrasser, chèrefille, et de vous donner la bénédiction d’un vieux célibataire,avant que ce quelqu’un ne vienne vous réclamer comme étant son bienle plus précieux. »

Il contempla pendant un moment cetteravissante figure, regarda ce beau front, dont les lignesexpressives lui étaient si connues, et rapprocha la brillantechevelure dorée de sa petite perruque de soie avec une délicatesse,une affection qui, si l’on peut dire que de pareilles choses aientvieilli, étaient aussi vieilles que le monde.

La porte s’ouvrit, et l’ancien captif sortitde sa chambre avec M. Darnay ; sa figure, d’un blanc mat,ne conservait pas vestige des couleurs qui s’y trouvaient quelquesinstants auparavant. Rien ne paraissait changé dans ses manières,si ce n’est pour M. Lorry, dont le regard fin crut voir que lesentiment de répugnance et de crainte qui l’avait frappé jadisavait, comme un vent glacial, soufflé de nouveau sur l’ancienprisonnier. Le docteur donna le bras à sa fille et la conduisit aucarrosse que le gentleman avait loué pour la circonstance. Lesautres les suivirent dans une seconde voiture, et l’on se rendit àl’église voisine, où, loin de tout regard indifférent, l’heureuseunion de Charles Darnay et de Lucie Manette fut consacrée.

La cérémonie terminée, outre les larmes quibrillèrent parmi les sourires du petit groupe, quelques diamants dela plus belle eau, tirés de l’obscurité profonde de l’une despoches du banquier, étincelèrent au doigt de la jeune épouse.

Ils revinrent déjeuner à la maison, tout allapour le mieux ; les heures s’écoulèrent, et les cheveux auxreflets d’or qui, à Paris, s’étaient jadis mêlés aux cheveux blancsdu pauvre cordonnier, s’y joignirent de nouveau sur le seuil de laporte.

Bien qu’elle dût être à peine quinze joursabsente, la séparation fut cruelle. Son père enfin la consola, etse dégageant avec douceur des bras qui l’entouraient :« Prenez-là, Charles, dit-il à son gendre, elle est maintenantà vous. » Elle agita la main à la portière, les chevauxpartirent ; elle disparut.

Le coin paisible qu’habitait le docteurn’étant pas sur le chemin des oisifs, M. Manette,M. Lorry et miss Pross se trouvèrent seuls, et restèrent à laplace où Lucie les avait quittés. Ils gardaient le silence depuisle départ du jeune couple, et ce n’est qu’en entrant dans lavieille salle, remplie d’ombre et de fraîcheur, que M. Lorryobserva le changement qui s’était fait chez M. Manette :on aurait dit que le bras d’or, placé au-dessus de la porte,l’avait frappé d’une flèche empoisonnée.

Le docteur s’était contenu devant sa fille, etil était naturel que la réaction s’opérât dès qu’il n’avait plus demotif pour rien dissimuler ; mais c’était l’air égaréd’autrefois qui troublait M. Lorry ; et à la manière dontl’ancien captif se pressait la tête et gagnait sa chambre d’un pasincertain, le gentleman pensa malgré lui au cabaretier deSaint-Antoine, et au voyage qu’ils avaient fait à la clarté desétoiles.

« Je crois, dit-il à la gouvernante,après un instant de réflexion, que nous ferons bien de le laisser àlui-même. Il faut absolument que j’aille chez Tellsone ; j’yvais tout de suite et je reviens ; nous lui ferons faire unepromenade en voiture ; je dîne ici, et tout se passera bien,j’en ai la conviction. »

Il était plus facile à M. Lorry d’entrerchez Tellsone que d’en sortir, et il fut retenu pendant deuxheures. À son retour, il monta sans parler à la servante, et sedirigea vers la porte de M. Manette, où il fut arrêté par lebruit d’un marteau.

« Mon Dieu ! » murmura-t-il entressaillant.

Miss Pross, la figure bouleversée, était àcôté de lui. « Tout est perdu ! s’écria-t-elle avecdésespoir. Que dirons-nous à ma fauvette ? Il ne m’a pasreconnue, et a repris son soulier ! »

M. Lorry, après avoir employé tous lesmoyens pour calmer la vieille fille, entra dans la chambre dudocteur. Le petit banc était tourné vers la lumière, comme lapremière fois qu’il avait vu le cordonnier à la besogne, etcelui-ci, la tête penchée sur son ouvrage, paraissait fortoccupé.

« Docteur ! mon cher ami, docteurManette ! »

L’ouvrier releva la tête, regarda le gentlemand’un air à demi curieux, à demi fâché, de ce qu’on lui adressait laparole, et se remit au travail.

Il avait ôté son habit et son gilet ; sachemise était ouverte sur sa poitrine ; comme à l’époque oùnous l’avons vu pour la première fois ; sa figure flétrieavait retrouvé l’air hagard des mauvais jours ; et iltravaillait avec ardeur, même avec impatience, comme pour réparerle temps que lui avait fait perdre l’interruption du gentleman.

Le soulier qu’il paraissait vouloir finirétait d’une forme ancienne ; M. Lorry en ramassa un quiétait par terre, et lui demanda ce que c’était.

« Un soulier de femme, un soulier pour larue, murmura le vieillard sans lever les yeux de son ouvrage ;il y a bien longtemps qu’il devrait être achevé ;laissez-le-moi finir.

– Docteur Manette,regardez-moi. »

Il obéit avec cette soumission passive duprisonnier, mais sans interrompre sa besogne.

« Me reconnaissez-vous, mon vieilami ? Rappelez vos souvenirs ; réfléchissez, docteur. Cetravail n’est pas celui qui vous convient ; pensez-y, monsieurManette. »

Rien ne put lui arracher une parole. Il levaitles yeux lorsqu’on le lui ordonnait ; mais impossible de luifaire dire un mot. Il travaillait, travaillait, travaillait ensilence ; tout ce qu’on pouvait lui dire tombait sur sonoreille, comme un mur sans écho, et se dispersait dans l’air. Unseul fait empêchait M. Lorry de perdre tout espoir ;c’est que parfois le vieillard relevait les yeux furtivement, sansqu’on l’en eût prié. Son regard semblait alors exprimerl’inquiétude, comme s’il avait essayé de comprendre certains doutesqui s’élevaient dans son esprit.

Dans la position où il se trouvait placé,M. Lorry pensa que deux choses étaient indispensables :la première était de cacher complètement cette rechute àLucie ; la seconde, de faire que rien ne transpirât de cettecrise douloureuse parmi les connaissances du docteur. Avec l’aidede miss Pross, on répondit aux personnes qui se présentaient pourvoir M. Manette, que celui-ci était souffrant, et que son étatde fatigue exigeait un repos absolu. Quant à sa fille, miss Prosslui écrivit une lettre de quatre pages, où elle lui annonçait quele docteur venait d’être appelé à cinquante milles de Londres, enqualité de médecin ; elle récrivit au bout de deux ou troisjours, dit qu’elle avait reçu la veille quelques lignes deM. Manette qui lui demandait divers objets, et qui lachargeait de dire à sa fille chérie qu’il se portait àmerveille.

Dans l’espérance que la guérison du docteurserait prochaine, M. Lorry, qui avait en réserve un moyen dontil comptait faire usage lorsque le moment serait venu, prit larésolution de garder le malade lui-même et d’empêcher que celui-cine se doutât qu’on le surveillait. Il s’arrangea donc de manière às’absenter de la banque pour la première fois de sa vie, et allas’installer dans la chambre du docteur, où il se mit près de lafenêtre.

Dès le premier jour, il s’aperçut qu’il étaitnon-seulement inutile d’adresser la parole à M. Manette, maisque toutes les fois qu’on lui parlait c’était pour lui une fatigueet un tournant. Se décidant alors à rester silencieux, le gentlemanse contenta de demeurer en face du vieillard, afin de protester parsa présence contre l’erreur où celui-ci était tombé ; prenantdu reste un livre, écrivant, changeant de place, et faisant tousses efforts pour montrer au captif imaginaire qu’il se trouvaitdans un endroit où l’on était complètement libre.

Le docteur mangea et but tout ce qui lui futdonné ; puis se remit à l’ouvrage, et travailla jusqu’àl’instant où la lumière lui manqua, au moins une demi-heure aprèsque le banquier eut cessé de lire, et qu’au péril de sa vie, il luieût été impossible de distinguer un chiffre. Lorsque l’anciencaptif eut mis de côté ses outils, comme ne pouvant lui êtred’aucun usage jusqu’au lendemain matin, M. Lorry s’approcha etlui demanda s’il voulait faire un tour de promenade.

Il regarda le plancher comme autrefois, levades yeux dont le regard était absent, et répéta d’une voixfaible : « Un tour de promenade ?

– Oui, docteur ; et pourquoipas ? »

Il ne répondit rien à cette question ;mais lorsque, penché dans l’ombre, les coudes appuyés sur sesgenoux, il posa la tête dans ses mains, il parut se répéter àlui-même : « Pourquoi pas ? »

Miss Pross et le gentleman se partagèrent lesoin de le veiller pendant la nuit, et l’observèrent de la piècevoisine. Il arpenta sa chambre de long en large pendant longtemps,mais lorsqu’enfin il se coucha, il s’endormit tout de suite. Dèsqu’il fut réveillé, ce qui arriva de très-bonne heure, il alladroit à son banc, et se remit à l’ouvrage.

M. Lorry entra dans sa chambre, luisouhaita le bonjour, l’appela par son nom, et lui parla dedifférentes choses qui l’avaient occupé tout dernièrement. Il nerépondit pas plus que la veille aux paroles du gentleman ;mais certes il les avait entendues, et paraissait y réfléchir, bienque d’une manière confuse. M. Lorry, encouragé par ce symptômefavorable, dit à miss Pross d’apporter son ouvrage, et l’engagea àvenir plusieurs fois dans la journée travailler auprès d’eux. Ilprofita de la présence de la vieille fille pour s’entretenir avecelle de Lucie et du docteur, ainsi qu’ils avaient l’habitude de lefaire lorsqu’ils étaient ensemble ; et comme si rien defâcheux n’était arrivé dans la maison. Tous les deux apportèrent leplus de naturel possible dans ces entretiens, qu’ils ne firent pasassez longs pour fatiguer le malade ; et le gentleman crutvoir que l’ancien captif relevait la tête plus souvent, etparaissait étonné de ce qui se passait autour de lui.

Lorsque le soir fut arrivé, le banquier luidit, comme il avait fait la veille :

« Cher docteur, ne voulez-vous pas faireun tour de promenade ? »

Ainsi que la veille, il répéta machinalementle dernier mot de la question.

« Venez-vous avec moi ? » luidit encore le gentleman.

N’ayant point obtenu de réponse, M. Lorryfit semblant de sortir, et ne revint dans la chambre qu’après uneheure d’absence, qu’il avait passée dans le salon. M. Manettealla s’asseoir auprès de la fenêtre et attacha ses yeux sur leplatane ; mais, aussitôt qu’il vit rentrer le banquier, ilretourna vers sa sébile.

Le temps s’écoulait avec une lenteurdésespérante ; chaque soir, l’espérance de M. Lorry étaitplus faible et son cœur plus affligé. La troisième journée étaitfinie ; la quatrième, la cinquième passèrent ; il y eutsix jours, il y en eut sept, huit, neuf, que le gentleman, de plusen plus désespéré, attendait le retour de cette intelligence,naguère encore si brillante.

Le secret avait été bien gardé, et Lucie étaittoujours heureuse. Mais le gentleman voyait avec douleur quel’ancien cordonnier, qui tout d’abord maniait gauchement l’alène,reprenait à vue d’œil une habileté désespérante. Jamais il n’avaittravaillé avec plus d’ardeur, jamais ses doigts n’avaient été plushabiles, plus experts que le soir du neuvième jour.

Chapitre 19Une consultation.

Accablé de fatigue et d’inquiétude,M. Lorry, toujours à son poste, avait fini par s’endormir. Laclarté du jour qui brillait dans la chambre, où il faisait nuitlorsqu’il avait été surpris par le sommeil, le réveillabrusquement ; c’était le dixième matin de sa cruelleanxiété.

Il se frotta les paupières pour se réveillertout à fait, s’avança jusqu’à la porte, jeta les yeux dans lachambre du malade et s’imagina qu’il rêvait ; non-seulementles outils du cordonnier, son petit banc, son ouvrage, étaientrestés dans le coin où ils avaient été mis la veille, mais ledocteur, assis auprès de la fenêtre, lisait d’un air attentif. Ilétait en robe de chambre, et son visage, bien que très-pâle, étaitcalme et intelligent.

M. Lorry fut pris de vertige ; ilétait certain de ne pas dormir, et commençait à croire que tout cequ’il avait souffert depuis dix jours était un affreux cauchemar.Le père de Lucie n’était-il pas là, sous ses yeux, dans le costumequ’il portait chaque matin, avec son aspect ordinaire et sonoccupation habituelle ? Apercevait-on dans la chambre lemoindre signe de cet acte de démence, dont il conservait pourtantune impression si vive ?

Mais la réponse se présentaitd’elle-même : si l’inquiétude qu’il avait éprouvée n’avait paseu de motif réel, si tout ce qu’il avait cru voir n’avait été qu’unrêve, comment se ferait-il que lui, Jarvis Lorry, de la banqueTellsone, fût précisément là ? Comment serait-il venu dormir,tout habillé, sur un sofa, dans le cabinet deM. Manette ? Comment enfin se poserait-il ces questionsau seuil de cette chambre, surtout à pareille heure ?

Quelques minutes après, la gouvernante luiparlait à l’oreille ; et si le gentleman avait conservé lemoindre doute, les paroles de miss Pross auraient achevé de leconvaincre ; mais il avait recouvré son entière présenced’esprit et se rappelait à merveille tout ce qui était arrivé.Après avoir pensé au meilleur parti qui lui restait à prendre,M. Lorry et la vieille fille convinrent de laisserM. Manette à sa lecture, jusqu’à l’heure où il déjeunaithabituellement, et de venir se mettre à table avec lui, comme sirien ne s’était passé.

Miss Pross, entièrement soumise à ce quepouvait dire M. Lorry, observa rigoureusement ce qui avait étéconvenu, et le gentleman ayant eu assez de loisir pour se livreraux soins méthodiques de sa toilette quotidienne, se présenta aumoment du déjeuner avec le linge blanc et le bas immaculé et bientendu qu’on lui voyait toujours. Quant au docteur, averti avec laformule d’usage que le déjeuner était prêt, il se rendit à la salleà manger d’un air qui ne trahissait ni hésitation ni surprise.

Autant qu’il était possible de le comprendre,sans franchir les limites qu’imposait la prudence, le docteur parutsupposer que le mariage de sa fille avait eu lieu la veille. Uneallusion détournée, faite à dessein par le gentleman, relativementau jour de la semaine et au quantième du mois où l’on était alorsfit réfléchir M. Manette et lui causa un malaise évident.Toutefois il était si bien, à tous égards, en possession delui-même, que M. Lorry se décida à chercher auprès de lui lesconseils qu’il désirait depuis longtemps.

C’est pourquoi, lorsque, les tasses ayant étéenlevées, le docteur se trouva seul avec le gentleman, celui-ciprit la parole et d’une voix affectueuse :

« Mon cher Manette, lui dit-il, j’ai leplus vif plaisir d’avoir votre opinion tout à fait confidentielle,au sujet d’un cas très-curieux qui m’intéresse au dernierdegré ; quand je dis très-curieux, je parle pour moi ; ilest fort possible qu’avec la science que vous avez en pareillematière, vous en jugiez différemment. »

Le docteur jeta un coup d’œil rapide sur sesmains que le travail avait noircies, se troubla d’une façonévidente, et prêta une oreille attentive.

« Cher Manette, continua M. Lorry entouchant le bras du docteur, le cas dont je vous entretiens estcelui d’un homme qui m’inspire l’attachement le plus sincère ;accordez-moi, je vous en prie, toute l’attention dont vous êtessusceptible, et donnez-moi un conseil ; je vous le demande paramour pour cet ami, et surtout par amour pour sa fille, vousm’entendez, cher Manette, pour sa fille.

– Si je vous comprends bien, dit ledocteur à demi-voix, c’est une secousse morale…

– Précisément.

– Veuillez être explicite, reprit ledocteur ; n’épargnez aucun détail. »

Le gentleman vit qu’ils se comprenaientmutuellement et continua.

« Il s’agit, en effet, mon cher Manette,d’une secousse morale déjà ancienne, mais à la fois violente etprolongée, qui ébranla jusque dans leur base la plus profonde lesaffections, les sentiments, le… le… l’esprit lui-même, pour meservir du terme que vous employez quelquefois. Cette secousse futeffroyable ; elle terrassa pour ainsi dire mon malheureux amipendant un certain laps de temps. J’en ignore la durée ; c’estpar lui seul qu’on aurait pu la connaître, et son état ne luipermettait pas de s’en rendre compte. Il ne saurait pas diredavantage par quels degrés insensibles il recouvra ses forcesabattues ; je l’ai entendu, lui-même, le déclarer en publicd’une manière que je n’oublierai jamais. Bref, il a triomphé decette terrible secousse, et l’a fait assez complètement pour êtreaujourd’hui un homme de haute intelligence, capable d’une grandeconcentration d’esprit, d’efforts soutenus tant au moral qu’auphysique, et dont s’augmente tous les jours la somme deconnaissances qu’il possédait jadis. Mais par malheur, nous avonseu – M. Lorry fit une pause et soupira profondément – unelégère rechute, ajouta-t-il enfin.

– De longue durée ? demanda ledocteur à voix basse.

– De neuf jours.

– Par quel symptôme s’est-ellemanifestée ? Je suppose (il regarda ses mains) que le maladeaura repris certaine occupation étroitement liée à cette secoussemorale ?

– Justement.

– Avez-vous, poursuivit le docteur avecfermeté, bien que toujours à voix basse, avez-vous eu l’occasion dele voir dans l’origine se livrer au travail dont vousparlez ?

– Cela m’est arrivé une fois.

– A-t-il ressemblé, dans cette dernièrerechute, sous divers rapports, à ce qu’il était jadis ?

– Sous tous les rapports.

– Vous parliez de sa fille :sait-elle qu’il a eu cette rechute ?

– Non le secret lui en a été gardé ;et j’espère qu’elle l’ignorera toujours ; ce léger accidentn’est connu que de moi seul et d’une personne à qui l’on peut sefier également. »

M. Manette saisit la main dugentleman : « Que de bonté, murmura-t-il, qued’attentions et de délicatesse ! »

Le gentleman à son tour pressa la main du pèrede Lucie, et il y eut un moment de silence.

« Cher docteur, reprit enfin le banquierde sa voix la plus discrète et la plus affectueuse, je suis toutsimplement un homme d’affaires, incapable, vous le savez, d’entreren lice avec de pareilles difficultés ; je n’ai pour entriompher ni le savoir ni l’intelligence nécessaires ; j’aibesoin d’avoir un guide, et je ne connais personne qui m’inspire àcet égard autant de confiance que vous. Répondez à mesquestions : d’où est venue cette rechute ? Faut-ilcraindre pour l’avenir ? Peut-on empêcher qu’il y en aitd’autres ? En cas de malheur quel traitement pourrions-noussuivre ? Personne n’a jamais eu plus de désir d’être utile àun ami, que je ne l’éprouve pour celui dont je vous parle ;mais j’en ignore le moyen. Si votre sagacité et votre expérience mevenaient en aide je pourrais énormément ; tandis qu’abandonnéà moi-même que voulez-vous que je fasse ? Donnez-moi donc vosconseils, afin que je puisse être utile à mon ami. »

Le docteur, dont l’attitude annonçait laréflexion, resta quelque temps sans répondre.

« Il est probable, dit-il enfin, rompantle silence avec effort, que cette rechute dont vous parlez étaitprévue par votre ami.

– La craignait-il ? demanda lebanquier.

– Énormément, dit M. Manette avec unfrisson involontaire ; vous ne pouvez pas savoir de quel poidscette appréhension pèse sur l’esprit ; et combien il estdifficile, pour ne pas dire impossible, de dire un mot du souci quivous accable.

– Serait-ce pour mon ami un soulagementréel si, faisant un effort sur lui-même, il en parlait àquelqu’un ?

– Je l’imagine ; mais, comme je vousle disais tout à l’heure, cela serait d’une grandedifficulté ; et même, en certain cas, tout à faitimpossible.

– Quelle est, d’après vous, la cause decette nouvelle attaque ? demanda M. Lorry en posant lamain sur le bras du docteur.

– Je crois, répondit M. Manette, quedivers incidents ont réveillé chez votre ami tout un ordre d’idéeset de souvenirs qui furent la source du mal. Des pensées, desimages poignantes, lui auront été rappelées d’une manière tropvive. Il est probable que depuis longtemps il redoutait cettecrise, sachant bien quelle association d’idées ferait naître chezlui un fait… une circonstance particulière. Il a essayé vainementd’y habituer son esprit ; l’effort que cette préparationexigeait de sa part a peut-être rouvert toutes ses blessures.

– Pensez-vous qu’il ait conscience de cequi s’est passé pendant cette dernière crise ? » demandale gentleman avec hésitation.

Le docteur regarda autour de lui d’un airdésolé, secoua la tête, et répondit à voix basse :

« Nullement.

– Et que devons-nous attendre ?insinua M. Lorry.

– Pour ce qui est de l’avenir, répliquaM. Manette, recouvrant sa fermeté, je l’envisage avecconfiance, puisque dans sa miséricorde le Seigneur a permis quecette crise ne durât pas plus longtemps, vous pouvez espérer. Votreami a succombé sous la douleur que ravivaient lescirconstances ; il n’a pu résister à la pression desfaits ; le nuage a crevé sur sa tête ; mais puisqu’il aguéri si promptement, j’espère qu’il n’a plus rien à craindre.

– C’est une grande consolation ; etj’en rends grâces à Dieu, s’écria M. Lorry.

– Oui, rendons grâces à Dieu, répétaM. Manette en s’inclinant avec respect.

– Il y a encore deux autres points que jevoudrais éclaircir, poursuivit le gentleman, me permettez-vousde ?…

– Vous ne sauriez rendre un plus grandservice à votre ami, interrompit le docteur en lui tendant lamain.

– Je continue donc : l’hommeremarquable dont nous nous occupons est extrêmement laborieux, etapporte dans ses travaux une énergie peu commune ; sans cessepréoccupé d’accroître ses lumières, il étudie constamment, fait desrecherches nombreuses, poursuit diverses expériences ; en unmot, il a toujours l’esprit tendu vers un problème quelconque. N’ya-t-il pas un danger dans cet excès de travail ?

– Je ne le pense pas ; la nature deson esprit exige peut-être qu’il soit toujours occupé. Ce besoinimpérieux, qui lui est naturel, s’est singulièrement accru de semisères ; moins ses facultés seront absorbées par l’étude,plus vous aurez à craindre qu’elles ne se repaissent d’idéesmalsaines et qu’elles ne s’égarent dans une fausse direction. Votreami a pu en faire la remarque et en avoir la preuve.

– Vous croyez que cette contentiond’esprit ne lui est pas défavorable ?

– J’en ai la certitude.

– Cependant, mon cher Manette, si letravail venait à excéder ses forces ?

– Je doute que cela soit facile, mon cherLorry. Tout ce qu’il y avait de puissant chez cet homme a étéviolemment refoulé d’un côté, il faut à cela un contre-poids.

– Veuillez m’excuser, cher docteur, jesuis, vous le savez, éminemment pratique, et doué de la persistanceque l’on gagne dans les affaires. Supposons, je vous prie, que letravail ait excédé ses forces, le désordre qui en résulterait semanifesterait-il par un nouveau retour de l’anciennemaladie ?

– Je ne le pense pas, ditM. Manette, d’un air convaincu ; il n’y a qu’une seulechose, un seul courant d’idées qui puisse produire le résultat enquestion ; et je crois pouvoir affirmer que désormais ilfaudrait faire vibrer cette corde avec une terrible violence pourque le mal se renouvelât. Après ce qui est arrivé je n’entrevoisrien d’assez fort pour amener un pareil choc ; oui, tout cequi en aurait eu le pouvoir est maintenant épuisé. »

M. Manette parlait avec la défiance d’unhomme qui sait combien l’intelligence humaine est fragile, etcependant avec la fermeté de celui, qui, au milieu des épreuves, agagné la certitude qu’il peut avoir foi en lui-même. Iln’appartenait pas à M. Lorry de diminuer la confiance dudocteur ; il manifesta, au contraire, plus de satisfactionqu’il n’en éprouvait réellement et se mit en mesure d’aborder lesecond point dont il avait à entretenir M. Manette. La choseétait embarrassante ; jamais il ne l’avait mieuxcompris ; mais, se rappelant une ancienne conversation qu’ilavait eue un certain dimanche avec miss Pross, se rappelant surtoutce qu’il avait vu pendant ces derniers jours, il sentit qu’il étaitindispensable d’affronter la difficulté.

« La rechute de mon ami, dit-il entoussant pour s’éclaircir la voix, s’est donc manifestée, commevous l’avez dit tout à l’heure, par la reprise d’un ancien travailqui l’avait occupé jadis, et que j’appellerai… celui d’unforgeron ; oui d’un forgeron. Il avait autrefois, dirai-jepour rendre mon idée plus précise, l’habitude de travailler à unepetite forge ; et c’est à cette forge précisément qu’on l’aretrouvé il y a quelques jours, alors qu’on s’y attendait le moins.N’est-il pas fâcheux qu’il ait gardé auprès de lui ce souvenird’une époque désastreuse ? »

Le docteur se couvrit les yeux d’une main etbattit du pied avec une agitation fébrile.

« Mon ami a conservé cette petite forgedans un coin de son appartement, ne ferait-il pas mieux de s’enséparer ? » continua le gentleman, en jetant un regardinquiet sur le docteur.

Celui-ci conserva la même attitude et battitdu pied avec la même agitation.

« Il vous est difficile de vous prononcerà cet égard, dit M. Lorry ; je le comprends, la questionest délicate. Il me semble néanmoins… Le gentleman secoua la têteet n’acheva pas sa phrase.

– Si vous saviez, répondit le docteur ense tournant vers M. Lorry, après un silence pénible, combienil est difficile d’expliquer d’une manière satisfaisante le travailqui s’opère dans l’esprit de ce pauvre homme ! Il a soupiréjadis avec tant d’ardeur après cette occupation manuelle, il aéprouvé une joie si vive lorsqu’elle lui fut accordée ! Elle aété pour lui une si grande consolation, en substituant d’abordl’incertitude des doigts aux perplexités de l’esprit ; et plustard, quand il y devint expert, l’ingéniosité des mains à celle dela torture morale, qu’il n’a jamais pu se résoudre à s’en séparertout à fait. Aujourd’hui même, où il croit à une guérison complète,où il parle de lui avec une certaine confiance, l’idée qu’un jouril pourrait avoir besoin de ce travail manuel, et ne pas enretrouver les instruments sous sa main, lui cause une terreursubite, analogue à celle qui doit glacer le cœur d’un pauvre enfantperdu. »

Son visage altéré n’en donnait que trop lapreuve.

« Mais n’est-il pas permis de penser,reprit le gentleman… excusez-moi, je cherche à m’instruire, et j’yapporte la persistance d’un homme d’affaires, accoutumé à n’avoirde rapports qu’avec des objets purement matériels, des livressterling, des billets de banque, n’est-il pas permis de supposerque la conservation de l’instrument implique celle de l’idée ?Si la chose n’était plus sous les yeux, mon cher Manette, lacrainte, dont vous parliez tout à l’heure, ne s’évanouirait-ellepas en même temps ? Bref, n’est-ce pas entretenir unpressentiment fatal que de garder cette petiteforge ? »

Profond silence de part et d’autre.

« C’est un si vieux compagnon ! ditenfin le docteur d’une voix tremblante.

– Je m’en séparerais néanmoins, dit legentleman avec un signe affirmatif, et devenant d’autant plus fermeque le docteur se troublait davantage. Je voudrais, poursuivit-il,demander à mon ami d’en faire le sacrifice ; je n’attends pourcela qu’une parole de votre bouche. Cette forge lui estfatale ; j’en suis sûr ; allons, sanctionnez mon désir devotre autorité ; ordonnez-lui de s’en séparer, docteur ;je vous en conjure ; faites-le pour sa fille, mon cherManette. »

Singulière chose à voir, que la lutte qui selivrait dans son âme !

« En son nom, dit-il, vous pouvez fairece que vous voulez, j’y consens. Mais je demande qu’on n’enlève pascet objet en présence de votre ami ; profitez pour cela d’unmoment où il ne sera pas à Londres ; faites qu’une absence deplusieurs jours l’ait préparé à la perte de son vieuxcompagnon. »

M. Lorry s’empressa de souscrire à ce quilui était demandé ; puis il brisa la conversation, et proposaau docteur d’aller faire un tour à la campagne.

Les trois journées suivantes se passèrent àmerveille, M. Manette, parfaitement rétabli, n’avait plus qu’àpartir pour se rendre où l’attendait le jeune couple ; onl’avait prévenu du stratagème employé auprès de sa fille pourdissimuler son état ; il écrivit dans le même sens, en mêmetemps qu’il annonçait son départ, et Lucie n’eut pas le moindresoupçon de ce qui était arrivé.

Dans la nuit qui succéda au départ du docteur,M. Lorry, chargé d’un ciseau, d’une hache, d’une scie, d’unmaillet, et accompagné de miss Pross, qui portait la lumière, entradans la chambre de M. Manette. Après en avoir refermé la ported’un air mystérieux, le gentleman procéda à la mise en morceaux dupetit banc de cordonnier, tandis que miss Pross, dont l’airrébarbatif se trouvait de circonstance, tenait la chandelle commesi elle eut assisté à un meurtre. Lorsque le banc fut mis enpièces, on en brûla les débris dans la cheminée de la cuisine, puison se rendit au jardin, pour y faire l’autodafé des outils, dessouliers et du cuir.

L’horreur qu’inspire aux esprits honnêtes ladestruction et le mystère est si grande, qu’en accomplissant leuraction charitable, et en en faisant disparaître les traces,M. Lorry et miss Pross avaient les mêmes émotions, et presquele même air, que s’ils avaient commis un effroyable crime.

Chapitre 20Un plaidoyer.

Ce fut Sydney Cartone qui, le premier, vintoffrir ses félicitations au jeune ménage, dès que M. etMme Darnay furent de retour. Ses habitudes nes’étaient pas améliorées, non plus que son extérieur ; mais ily avait en lui je ne sais quel air de fidélité bourrue qui étaitcomplètement nouvelle aux yeux de Charles.

Il guetta l’occasion d’emmener celui-ci dansl’embrasure d’une fenêtre, afin de pouvoir lui parler sans êtreentendu de personne.

« Monsieur Darnay, lui dit-il, je désireque nous soyons amis.

– Ne le sommes-nous pas déjà, monsieurCartone ?

– C’est une façon de parler ; vousêtes assez bon pour l’employer à mon égard ; mais il me fautautre chose : en exprimant le vœu sincère de devenir votreami, je ne donne pas à mes paroles le sens que vous pourriez leurprêter. »

Charles Darnay lui demanda ce qu’il voulaitdire.

« Sur l’honneur, répondit Cartone ensouriant, il m’est beaucoup plus facile de le concevoir que del’expliquer, surtout de vous le faire comprendre. Cependant je vaisessayer. Vous rappelez-vous une circonstance mémorable où j’étaisun peu plus ivre que… de coutume ?

– Tout ce dont je me souviens, c’est quedans une circonstance, il est vrai, très-mémorable, vous m’avezforcé de convenir que vous aviez un peu trop bu.

– Comme je me le rappelle, monsieurDarnay ! le souvenir de ces jours maudits pèse terriblementsur mon âme. J’espère que plus tard, quand tout sera fini pour moi,ce que j’en aurai souffert sera pris en considération ; maisne vous effrayez pas ; je n’ai nulle intention de prêcher.

– Pourquoi m’effrayerais-je ?l’animation chez vous n’a rien que de rassurant.

– Bien, bien, dit l’avocat en faisant ungeste comme pour éloigner ces paroles. Dans la circonstance dont ils’agit, circonstance où j’étais ivre, ce qui est loin d’être rare,je me suis montré insupportable à votre égard, et je serais heureuxque vous pussiez l’oublier.

– La chose est faite depuislongtemps.

– Façon de parler, monsieur Darnay ;pour moi l’oubli est difficile ; et cette soirée m’est tropprésente pour qu’une phrase en l’air puisse l’effacer de mamémoire.

– Si mes paroles n’ont pas été sérieuses,veuillez me le pardonner, répondit Charles ; j’ai cru devoirtraiter légèrement une chose sans intérêt ; et j’avoue masurprise en voyant l’importance que vous y attachez. Je le déclare,sur l’honneur, il y a longtemps que j’ai oublié tous cesdétails ; d’ailleurs, je vous le demande, que pouvais-je merappeler, sinon l’éminent service que vous m’avez rendu cejour-là ?

– Faible service, répondit Cartone ;simple moyen de défense ; voilà tout, je suis obligé de vousle dire : je me souciais fort peu de vous être utile lorsqueje vous l’ai rendu ; notez bien que c’est au passé que jeparle.

– Vous traitez légèrement l’obligationque je vous conserve, répliqua Darnay.

– C’est la vérité pure ; croyez-le.Mais je suis sorti de la question, je vous demandais si nouspouvions être amis ; vous me connaissez, vous savez que jesuis indigne de frayer avec un homme honorable ; demandez-le àStryver, il vous le dira comme moi.

– Je n’ai besoin de personne pour meformer une opinion.

– Comme vous voudrez. Dans tous les cas,vous savez que je ne suis qu’un débauché, qui n’a jamais rien faitet ne fera jamais rien de bon.

– Je ne sais pas cela du tout.

– Moi j’en suis sûr, et vous pouvez m’encroire ; si donc il ne vous répugne pas de voir entrer chezvous un être de mon espèce, un homme sans valeur et sansréputation, je demande à venir ici de temps en temps, à y êtreregardé comme un objet inutile (j’ajouterais, dépourvu d’agrément,sans la ressemblance qui existe entre nous), comme un meuble qu’ontolère pour ses anciens services et qu’on ne remarque plus ;cela m’étonnerait beaucoup si j’abusais de la permission ; ily a cent à parier contre un que je ne m’en servirai pas plus detrois ou quatre fois l’an, mais ce serait pour moi une joie réellede penser que je pourrais venir davantage.

– Dans ce cas, profitez-en.

– Façon charmante de me répondre que vousacceptez ma requête. Je vous en remercie, Darnay. Puis-jem’autoriser de votre nom pour jouir de cette liberté ?

– Dès aujourd’hui, Cartone. »

Ils se donnèrent la main, et Sydney s’éloigna.Une minute après il était retombé dans son indolence, et n’étaitplus, suivant son habitude, que l’ombre de lui-même.

Dans le courant de la soirée, Charles Darnay,se trouvant seul en famille, y compris M. Lorry, dit quelquesmots de la conversation qu’il avait eue avec Sydney, et parla de cedernier comme d’un problème indéfinissable, où la débauche setrouvait accompagnée d’une indolence qui aurait dû l’exclure. Il enparla toutefois sans amertume, sans rudesse, et comme chacunl’aurait fait d’après les apparences.

Charles était loin de penser que les parolesqu’il avait dites à cet égard avaient été recueillies par safemme ; mais quand il monta dans sa chambre, il y trouva Luciequi l’attendait, et dont le front charmant était marqué d’une ligneprofonde.

« Nous sommes pensive, ce soir, dit lejeune homme en lui passant le bras autour de la taille.

– Oui, dit-elle en posant les mains surla poitrine de Charles, et en attachant sur lui son regard sérieuxet pénétrant, nous sommes pensive parce que nous avons quelquechose sur le cœur.

– Qu’est-ce que c’est, maLucie ?

– Promettez-vous de ne pas me presser dequestions lorsque je ne voudrai pas répondre ?

– Si je promets ?… Que pourrais-jene pas te promettre, cher ange ? »

– En effet, que pourrait-il refuser àcette femme ravissante dont il écarte les cheveux blonds pour mieuxvoir le visage, tandis que son autre main est appuyée contre cecœur dont les battements sont pour lui.

« Charles, ce pauvre M. Cartonemérite d’être traité avec plus de considération et de respect quevous ne l’avez fait ce soir.

– Vraiment, mon ange ! Et pourquoicela ?

– C’est là justement ce qu’il ne faut pasdemander ; mais j’en suis sûre.

– Cela suffit ; je n’en doute plus.Quels sont tes ordres, chère âme ?

– Je voudrais te prier d’être généreuxpour lui, mon bien-aimé ! d’avoir de l’indulgence pour sesfautes, et de le défendre lorsqu’il n’est pas là. Je voudrais tepersuader qu’il a de bons sentiments ; s’il est bien rarequ’il le montre, il n’en a pas moins un cœur où sont de profondesblessures : je l’ai vu saigner, Charles.

– C’est pour moi une chose pénible que depenser que j’ai été injuste à son égard, répliqua Darnayprofondément surpris, je n’aurais jamais cru cela de Cartone.

– Rien n’est plus vrai, pourtant. J’aipeur qu’il ne soit trop tard pour le sauver ; peut-être saposition n’offre-t-elle plus de ressource ; mais j’ai lacertitude qu’il est capable de dévouement, de sacrifice, d’uneaction magnanime. »

Elle était si belle, dans la pureté de sa foien cet homme perdu, que Charles aurait passé des heures à lacontempler ainsi.

« Oh ! mon bien-aimé ! elle seserra près de lui, posa la tête sur sa poitrine, et leva les yeuxvers les siens : rappelle-toi combien nous sommes forts dansnotre bonheur, combien il est faible dans sa misère.

– Je ne l’oublierai pas, chère âme,dit-il profondément ému ; je me le rappellerai jusqu’à mondernier jour. »

Il se pencha sur cette tête adorée, posa seslèvres sur ces lèvres roses, et referma ses deux bras sur cettetaille souple et gracieuse.

Si le vagabond solitaire, qui en ce momentparcourait les rues obscures, avait pu entendre sa pieuseconfidence, s’il avait pu voir les larmes de pitié que répandaientses yeux bleus, et que Charles essuyait de ses baisers, il seserait écrié dans les ténèbres, et ce n’eût pas été la premièrefois :

« Qu’elle soit bénie pour sa doucecompassion ! »

Chapitre 21Échos.

Un coin merveilleux pour multiplier les sons,avons-nous dit dans l’un des précédents chapitres, que celui oùdemeurait le docteur Manette ! Sans cesse occupée à filer lasoie et l’or dont se tramait la vie calme et heureuse de son mari,de son père, de miss Pross et d’elle-même, Lucie Darnay, assiseauprès de la fenêtre, écoutait les pas dont ce coin paisible etsonore lui apportait l’écho.

Bien que son bonheur lui parût aussi grand quepossible, il lui était arrivé plus d’une fois, dans les premierstemps de leur union de laisser échapper son ouvrage et d’avoir lesyeux obscurcis par les larmes ; car il y avait dans l’écho unbruit lointain, bruit léger, murmure insaisissable qui lui arrivaitau cœur. L’espoir d’un amour inconnu, la crainte de cesser de vivreau moment de jouir de ces nouvelles délices, se partageaient sonâme. Elle croyait alors entendre, parmi les sons dont elle étaitenvironnée, le bruit des pas qui se dirigeaient vers sa propretombe ; et ses pleurs coulaient à flots à la pensée de l’épouxqui resterait seul, et dont sa mort ferait le désespoir.

Ces inquiétudes passèrent ; et l’échomêla au bruit des pas qui approchaient celui des pas d’un enfant.Quelle que fût la puissance des retentissements du dehors, la jeunefemme, assise près d’un berceau, entendait venir le trottinementdes petits pieds et le babillage de la voix enfantine. L’un etl’autre arrivèrent ; la demeure ombreuse s’illumina d’un rirefrais et joyeux, l’ami céleste des enfants à qui, dans sessouffrances, la jeune mère avait confié le sien, parut tendre lesbras à l’innocente créature, et fit de sa protection une joiesacrée pour la jeune femme.

Toujours active à filer le lien d’or qui lesréunissait, mêlant sa douce influence à la trame de leur vie, sansla montrer nulle part, Lucie n’écouta pendant plusieurs années quedes bruits caressants et propices. Le pas de son mari annonçait laforce et la félicité ; celui de son père était égal etferme ; et, couverte de son harnais rustique, la gouvernante,ainsi qu’un cheval de bataille indiscipliné qui renâcle et frappela terre avec impatience, éveillait vigoureusement l’écho chaquefois qu’elle marchait sous le platane.

Les larmes elles-mêmes coulèrent sansamertume, quand elles vinrent se mêler aux bruits extérieurs, quanddes cheveux dorés pareils à ceux de Lucie entourèrent d’une auréolele visage amaigri d’un petit garçon qui, de sa voix éteinte, disaiten souriant à son père et à sa mère : « Je suis bienfâché de vous quitter tous les deux, de quitter ma sœur ; maison m’appelle, et il faut que je m’en aille. »

Quand l’esprit qui lui avait été confiés’échappa de ses bras, ce ne furent pas des larmes de désespoir queversa la jeune mère : « Souffrez qu’ils partent ;ils verront la face du Seigneur. Bénies soient vos paroles, ô monDieu ! »

Le frémissement des ailes d’un ange se mêladésormais à tous les bruits de l’écho, et y ajouta quelque chose decéleste. Les soupirs de la brise, qui effleurait le petit mausoléedu jardin, s’y joignirent à leur tour, la jeune femme les entendaitbruire dans l’air comme on entend les flots soupirer sur la grèveoù ils sont endormis ; et, tout en travaillant, elle leurprêtait l’oreille pendant que la petite Lucie étudiait avec unsérieux comique la leçon du matin, ou, assise aux pieds de sa mère,habillait sa poupée en babillant dans la langue des deux villes quiétaient sa double patrie.

Il était rare que les pas de M. Cartonefussent reproduits par l’écho. À peine Sydney faisait-il usage cinqou six fois par an du privilège qu’il avait obtenu de venir sansqu’on l’eût invité, et de passer quelques heures avec ses amis,comme il faisait souvent jadis. Il n’avait jamais bu quand ilvenait chez les Manette ; et à ce sujet l’écho murmurait autrechose, qu’ont murmuré d’âge en âge tous les échos fidèles.

Un homme qui aima réellement une femme, etqui, après l’avoir perdue, a conservé son amour dans toute saprofondeur, n’a jamais pu la revoir sans évoquer chez l’enfant decette femme une sympathie étrange, une pitié délicate etinstinctive à son égard. Quels sont les courants invisibles qui enpareille circonstance, éveillent cette sensibilité exquise ?Nul écho ne le dévoile ; mais la chose est certaine, etCartone en donna la nouvelle preuve. Ce fut le premier étranger àqui la petite Lucie tendit ses bras troués de fossettes ; eten grandissant elle lui garda cette préférence. Le petit garçon quiétait mort avait parlé de Sydney à ses derniers moments :« Pauvre Cartone ! avait-il balbutié, embrassez-le bienpour moi. »

Quant à M. Stryver, il continuait à faireson chemin dans le barreau, ainsi qu’une puissante locomotive quipasse de vive force à travers l’eau bourbeuse, et traînait à sasuite son indispensable ami, comme un bateau à la remorque. On saitqu’en général les bateaux qui jouissent de cette faveur, setrouvant dans une condition fâcheuse, sont submergés la plupart dutemps ; d’où il suivait que le malheureux Cartone étaitpresque toujours embourbé. Mais l’habitude, si forte, si commode,était malheureusement plus puissante chez lui que le sentiment dela dégradation où cette manière de vivre le faisait arriver ;il ne pensait pas plus à sortir de l’ignoble dépendance où leretenait son odieux camarade, qu’un véritable chacal ne songe à setransformer en lion.

Stryver était riche ; il avait épousé uneveuve au teint fleuri, possédant de la fortune et trois garçons,qui n’avaient de brillant dans toute leur personne que les cheveuxdroits et lisses de leur tête, pareille à un pouding auxpommes.

L’avocat, exsudant par tous les pores un airde protection de la qualité la plus offensante, avait poussé devantlui ces trois fils de sa femme, et, les conduisant au coin paisiblede Soho, les avait présentés comme élèves à Charles Darnay, ens’écriant avec délicatesse : « Hé ! l’ami !voilà trois morceaux de pain que j’apporte à votre pique-niquematrimonial. » Le refus poli de ces trois morceaux de painavait gonflé M. Stryver d’une indignation qui tourna par lasuite au profit des trois jeunes gens, en leur faisant comprendrel’orgueil de va-nu-pieds, tels que cet insolent professeur. Notreavocat avait également l’habitude, en buvant son vin capiteux, deraconter à Mme Stryver les manœuvres queMme Darnay avait employées autrefois pour leséduire, et de s’étendre avec éloquence « sur les artificesqu’il avait opposés, madame, à ces menées insidieuses, et quil’avaient empêché d’en être victime. »

Quelques-uns de ses familiers du banc du roi,qui venaient de temps en temps prendre leur part de vin capiteux etde la susdite éloquence, excusaient leur collègue en disant qu’àforce de répéter ce mensonge, il avait fini par y croire ;circonstance tellement aggravante, au contraire, du délit primitif,qu’elle aurait motivé l’enlèvement du coupable et sa pendaison enun lieu écarté.

Tous ces discours reproduits par l’écho sejoignaient aux bruits lointains que Lucie Darnay, parfois pensive,parfois souriante et divertie, écoutait du fond de sa retraitesonore. Il n’est pas besoin de vous dire combien l’écho des pas desa fille, de son mari, de son père toujours plein de force etd’activité, lui était doux à entendre ; combien l’écho dubonheur qui régnait dans leur maison, où l’ordre se joignait àl’élégance, était plein de charme à son oreille ; combien ellese réjouissait de retrouver dans l’écho cette assurance mille foisrépétée par son père qu’elle lui paraissait encore plus dévouéedepuis son mariage ; comme elle aimait l’écho des paroles queCharles lui avait si souvent adressées, lorsque, touché des preuvesd’amour qu’elle lui donnait sans cesse, il lui demandait par quelsecret magique elle trouvait le moyen d’être tout entière à chacund’eux, comme si chacun avait été seul, et de ne jamais paraître niaffairée, ni absorbée par ses devoirs.

Mais en même temps grondaient au loin desbruits sourds, dont l’écho répercutait la voix menaçante, préludeeffrayant d’une horrible tempête qui s’annonça au foyer paisible dudocteur à l’époque où la petite Lucie allait entrer dans saseptième année.

Un soir de la mi-juillet 1789, M. Lorryentra chez les Manette ; bien que l’heure fût avancée, il nefaisait que sortir de la banque, et, prenant un siège, il se plaçaentre Lucie et Charles, qui se trouvaient auprès de la fenêtre. Lesalon n’était pas éclairé, et la chaleur étouffante, le ciel obscuret nuageux rappelèrent au souvenir de trois amis, l’orage, dont, undimanche, ils avaient regardé les éclairs sinistres, précisément àla même place.

« Je commençais à croire, ditM. Lorry en rejetant sa petite perruque en arrière, que jepasserais la nuit à la banque, nous avons eu tant de besogne depuisce matin que c’était à ne savoir où donner de la tête. L’inquiétudeest si vive à Paris que nous sommes littéralement accablés ;c’est à qui nous confiera sa fortune, et il semble qu’on ne puissey mettre assez de précipitation. Nos clients, c’est positif, sontpossédés de la manie de placer leurs fonds en Angleterre.

– Mauvais présage, dit Charles.

– C’est possible, mon cher Darnay ;mais jusqu’à présent nous ne voyons pas pourquoi la clientèle estsi déraisonnable. Nous nous faisons vieux chez Tellsone ; etl’on ne devrait pas nous donner un pareil surcroît de travail sansun motif bien avéré.

– Vous savez, reprit Darnay, combien leciel est menaçant.

– Je ne le nie pas, répliqua le bongentleman essayant de se persuader à lui-même qu’il était aigri, etque ses paroles le faisaient voir ; mais, après le vacarme etle tracas de cette longue journée, je suis résolu à être d’unehumeur massacrante. Où est Manette ?

– Me voici, répondit le docteur, quivenait d’entrer dans le salon.

– Tant mieux : car ce désordre, cetétat de précipitation où je me suis trouvé toute la journée, sansrien dire de ces tristes présages, m’ont rendu horriblementnerveux. Vous n’allez pas sortir, j’espère !

– Non, je vais, si vous le voulez, fairevotre partie de tric-trac, répliqua le docteur.

– Je ne crois pas que je le veuille, sitoutefois il m’est permis de le dire. Je ne serais pas capable deme défendre. Est-ce qu’on a enlevé la théière et les tasses,Lucie ?

– Nullement ; elles sont restées làpour vous.

– Merci ! chère, merci ! lepetit ange est couché ?

– Et dort du plus profond sommeil.

– Elle se porte bien ?

– Parfaitement.

– C’est juste ; pourquoi pas ?Je ne vois aucun motif, grâces à Dieu, pour que tout n’aille pasbien dans cette maison bénie. Mais j’ai été si bouleversé depuis cematin ! et je ne suis plus aussi jeune que je l’étaisautrefois. C’est ma tasse de thé ? merci, chère enfant ;asseyez-vous, reprenez votre place, et restons un peu tranquillepour entendre l’écho ; vous avez, à son égard, une théoriecomplète.

– Non pas une théorie ; c’est uneidée que je me fais.

– Soit, ma belle mignonne ; danstous les cas, les bruits qu’il nous apporte sont nombreux etretentissants ; écoutez plutôt ! »

Des pas rapides et affolés qui seprécipitaient dans la vie de chacun, et s’y ruaient avec violence,des pas dont il serait bien difficile un jour d’effacer l’empreintesanglante, parcouraient avec rage des rues lointaines, pendant quenos amis de Londres étaient assis près de leur fenêtre obscure.

Le matin même Saint-Antoine n’avait offertqu’une sombre masse d’épouvantails, dont les flots ondulaient sousles éclairs des lames tranchantes, frappées par le soleil. Aurugissement affreux sorti de la gorge du saint patron, une forêt debras nus s’étaient dressés, pareils à des rameaux flétris qu’agitele vent d’hiver, et toutes ces mains avides s’étaient emparées desarmes qu’on leur jetait des caves, de tout ce qui pouvait leur enservir, peu importe l’endroit où elles se les procuraient.

Qui les avait données ? Qui les avaitrecueillies ? Par quelle entremise vibraient-elles au-dessusdes têtes, lorsque, vingt à la fois, elles brillaient dans l’air oùelles étaient lancées ? Personne n’aurait pu le dire, mais desmousquets étaient distribués, des cartouches, de la poudre et desballes ; des barres de fer, des leviers, des couteaux, deshaches, des piques, tous les instruments dont l’esprit en démencepeut faire un moyen de destruction. Ceux qui ne trouvèrent pasautre chose, arrachèrent les pierres et les briques desmurailles : Saint-Antoine avait la fièvre ; et dans sondélire, chacun de ses membres était prêt à sacrifier sa vie.

Comme dans un tourbillon les eaux seprécipitent vers le centre, la foule, saisie de vertige, se presseautour de la maison du marchand de vin, et chacune des goutteshumaines qui forment cette onde bouillonnante est attirée versl’endroit où Defarge, barbouillé de sueur et de poudre, donne desordres, distribue des mousquets, repousse celui-ci, attirecelui-là, désarme l’un pour armer l’autre, et s’escrime au plusfort du tumulte.

« Ne t’éloigne pas, dit-il à Jacquestrois ; Jacques premier et Jacques deux, séparez-vous, etmettez-vous chacun à la tête d’un groupe de patriotes. Où est mafemme ?

– Me voilà ! réponditMme Defarge, non moins impassible qu’à l’ordinaire,mais qui ce jour-là ne tricotait pas. Au lieu de coton etd’aiguille, sa main tenait une hache ; et à sa ceinture étaitun pistolet et un couteau cruellement affûté.

– Où vas-tu ? lui demanda sonmari.

– Avec vous tous, dit-elle, je me mets àla tête des femmes.

– Nous sommes prêts ; –marchons ! crie Defarge d’une voix retentissante. Patriotes etamis, à la Bastille ! à la Bastille ! »

Comme si la voix de la France entière eûtretenti dans ce mot exécré, le flot humain se soulève en rugissant,les vagues se pressent, et le fond de l’abîme s’élance vers leciel. Au bruit du tocsin, au roulement des tambours, à la voixtonnante de cette mer furieuse qui s’échappe de ses rives, commencel’attaque de la forteresse.

Fossés profonds, double pont-levis, muraillesépaisses, huit grandes tours, des canons et des mousquets ! Àtravers le feu et la fumée, au milieu du feu même, on aperçoitDefarge à la tête des assaillants. Le flot l’a jeté contre uncanon : à l’instant il est devenu canonnier ; et depuisdeux heures il se conduit en brave.

Encore un fossé, un pont-levis, des murs depierre, huit grandes tours, des canons, et de la mitraille.

« En avant, camarades, en avant ! Àl’œuvre Jacques premier, Jacques deux, Jacques trois, Jacques cinqcent, Jacques vingt mille ! Au nom des saints, au nom dudiable, suivant ce que vous adorez, à l’œuvre ! s’écrie lemarchand de vin, toujours à son canon, dont le métal est rougidepuis longtemps.

– Femmes, suivez-moi ! crie à sontour Mme Defarge. Aussi bien que les hommes, nouspourrons tuer, lorsque la place sera prise. » Et vers elleaccourt poussant des cris aigus, un essaim de femmes, diversementarmées, mais toutes également poussées par la faim et lavengeance !

Feu et fumée, canon et mitraille !toujours le fossé profond, le pont-levis, les murailles épaisses,les huit grandes tours ! La vague furieuse se déplacelégèrement par la chute des blessés. Les armes étincellent, lestorches pétillent, les charrettes de foin mouillé brûlent etfument ; des barricades dans tous les sons, des clameurs, descris d’enthousiasme, des cris de haine, du courage sansréserve ! des craquements sourds, des volées d’artillerie, lesrugissements furieux de ces ondes vivantes ; et toujours lefossé profond, le dernier pont-levis, les murs de pierres massives,les huit grandes tours ! Le canon de Defarge est doublementrougi par quatre heures de ce combat effroyable.

Un drapeau blanc sur la forteresse, puis unparlementaire ! On les voit à peine à travers la fumée, onn’entend rien de ce que la voix prononce. Tout à coup la merfurieuse s’étend et s’élève, elle entraîne Defarge, l’emporte audelà du pont-levis abaissé, au delà des murailles massives, et ledépose au milieu des grandes tours, qui se sont enfin rendues.

La force qui l’entraîne est tellementirrésistible qu’il ne peut détourner la tête et reprendre haleineque dans la cour de la Bastille. Appuyé contre le mur, il fait uneffort et regarde autour de lui ; Jacques trois est à soncôté ; Mme Defarge, toujours à la tête desfemmes, et le couteau à la main, s’aperçoit à peu de distance. Toutn’est que vacarme, joie délirante, folle ivresse, bruitassourdissant, pantomime effrénée.

« Les prisonniers !

– Les archives !

– Les oubliettes !

– Les instruments detorture ! »

Mais de tous ces cris, et de mille autres quis’élèvent de la foule, celui qui réclame les prisonniers est leseul que l’on répète ; et la vague se précipite dans la geôle,comme si l’éternité existait pour le supplice, de même que pour letemps et l’espace, et qu’elle dût retrouver dans ces murs tous lescaptifs qu’ils avaient renfermés.

Les premières lames s’écoulèrent, entraînantavec elles les officiers de la prison, et les menaçant de mort,s’il restait un seul endroit qui ne leur fût pas montré. Defargesaisit l’un des geôliers, un homme à cheveux gris, qui avait unetorche à la main, le sépare de la foule, et le place entre lui etla muraille.

« Conduis-moi à la tour du Nord, et pasd’hésitation, lui dit-il.

– Je veux bien, répondit legeôlier ; mais vous n’y trouverez personne.

– Que signifient ces mots : 105,tour du Nord ? demanda Defarge. Allons, vite. Désignent-ils leprisonnier, ou son cachot ? Réponds ou tu es mort.

– Tue-le donc, croassa Jacques trois quis’était approché.

– C’est la cellule, monsieur.

– Montre-la-moi.

– Par ici, monsieur, par ici. »

Jacques trois, évidemment désappointé de laconclusion pacifique de l’entretien, fut saisi par Defarge, commelui-même avait saisi le porte-clefs. Il leur avait fallu rapprocherleurs trois têtes, se crier aux oreilles ce qu’ils avaient eu à sedire, et c’est à peine s’ils avaient pu s’entendre, au milieu debruit que faisait le flot populaire, envahissant les cours, lespassages, les escaliers, tandis qu’à l’extérieur il battait lesmurailles, et que de ces rugissements s’échappaient desacclamations lancées dans l’air, comme la fine écume desvagues.

Defarge, son ami et le porte-clefstraversèrent en toute hâte de sombres voûtes, que jamais n’éclairale jour ; ils franchirent les portes de cavernes hideuses,descendirent des escaliers ténébreux, puis escaladèrent entre deuxmurs, des sillons qui ressemblaient au lit desséché d’un torrent.La multitude les suivit tout d’abord ; mais quand après êtredescendus ils gravirent la spirale, qui conduisait jusqu’à laplate-forme de la tour, non-seulement ils étaient seuls, mais lebruit de la tempête n’était plus pour eux qu’un murmure étouffé,comme si la violence de l’ouragan les avait rendus sourds.

Le geôlier s’arrêta devant une porte basse,tourna la clef dans une serrure grinçante, et poussant la petiteporte avec effort : « Voici, dit-il, len° 105. »

Un trou carré, solidement barré de fer, maissans vitrage, percé tout en haut de la muraille, et masqué auxtrois quarts par des briques, de sorte que pour apercevoir le cielil fallait se coucher au pied du mur et lever les yeuxperpendiculairement, servait de fenêtre à cet endroit maudit. On yvoyait une petite cheminée traversée d’énormes barreaux à quelquespieds du sol. Une pincée de vieilles cendres frissonnait dansl’âtre ; un tabouret, une table, une paillasse, formaient toutl’ameublement. Les quatre murs étaient noircis, et dans l’un d’euxse trouvait scellé un anneau couvert de rouille. « Passelentement la torche devant les murailles que je puisse lesvoir, » dit le marchand de vin au porte-clefs.

L’homme obéit ; Defarge, les yeuxattachés sur le mur, suivit la lumière avec attention.

« Un moment ! regarde ici,Jacques.

– Un À et un M ! croassa Jacquestrois en lisant avec avidité.

– Alexandre Manette, lui dit le marchandde vin dont l’index, profondément incrusté de poudre, désignait lesinitiales. Vois plutôt, c’est encore lui qui a écrit cela :« Un pauvre médecin. » Et ce calendrier, je n’en doutepas, c’est lui qui l’aura fait. Tu as un levier,donne-le-moi. »

Defarge avait encore à la main son boute-feu,il l’échangea pour le levier que tenait Jacques, et se retournantvers la table et l’escabeau il les mit tous deux en pièces.

« Lève ta lumière, dit-il avec impatienceau porte-clefs. Fouille parmi ces débris, Jacques, et regarde avecattention ; prends mon couteau, éventre la paillasse, examinebien la paille. Tiens donc la lumière plus haut,toi ! »

Il jeta un regard menaçant au geôlier, rampadans l’âtre, leva les yeux, frappa dans tous les coins de lacheminée, dont il ébranla les barreaux de fer. Un peu de poussièreet de mortier se détacha, et après avoir détourné la tête pouréviter de le recevoir, il chercha soigneusement dans les cendres,dans les crevasses, dans les trous, dans les moindres fissures.

« Rien dans le bois, rien dans lapaille ? demanda-t-il à Jacques.

– Rien du tout.

– Réunis tout cela dans le milieu ducachot ; et toi mets-y le feu, » dit-il au geôlier.

Le porte-clefs approcha sa torche du petit tasde paille et de copeaux vermoulus, qui flamba immédiatement. Sebaissant alors pour franchir la porte basse, ils se dirigèrent parle même chemin, vers la cour de la citadelle, et semblèrentrecouvrer l’ouïe, à mesure qu’ils se rapprochaient des vaguesfurieuses.

Ils les trouvèrent s’agitant avec rage ausujet du marchand de vin, qu’appelaient des voix rugissantes.Saint-Antoine voulait que son cabaretier fût à la tête del’escouade chargée du gouverneur. Sans cette précaution, cet hommequi avait défendu la Bastille, et tiré sur les patriotes,n’arriverait pas à l’hôtel de ville, où l’attendaient sesjuges ; il s’échapperait, et le sang du peuple, qui après tantde siècles de mépris acquérait tout à coup de la valeur, resteraitsans être vengé.

Au milieu de ces bouches hurlantes, de cesfigures convulsées qui entouraient le gouverneur, reconnaissable deloin à son uniforme gris et à son ruban rouge, on remarquait unefemme au visage impassible : « Voilà, mon mari, »cria-t-elle en désignant le marchand de vin. Puis elle s’approchadu vieil officier, resta auprès de lui jusqu’au moment où lecortège s’ébranla, auprès de lui dans les rues, où le portaient ungroupe de patriotes, ayant Defarge à leur tête ; elle restaprès de lui, calme et froide, lorsque, arrivant à sa destination,on commença à le frapper ; auprès de lui, et toujoursinébranlable, tandis que le sang ruisselait à flots ; si prèsde lui, lorsque enfin il tomba, que, s’animant d’une fureur subite,elle lui mit le pied sur la gorge, et lui trancha la tête de soncouteau, depuis si longtemps préparé.

L’heure était venue où Saint-Antoine allaitsuspendre des hommes à la place de ses lanternes, afin de montrerce qu’il était, de montrer ce qu’il pouvait faire. Saint-Antoineavait le sang échauffé, tandis que le sang de la tyrannie seglaçait sur les marches de l’hôtel de ville, où gisait le corps dugouverneur, se glaçait sous le pied de Mme Defarge,qui avait assujetti de sa semelle le cadavre de la victime pour lemutiler plus facilement.

« Baissez la lanterne, là-bas, vousautres, cria Saint-Antoine après avoir cherché un autre instrumentde supplice, baissez la lanterne, voilà un soldat qu’il faut monterau poste. » La sentinelle se balança en l’air, et le flotpoursuivit sa course ; onde obscure et menaçante, dont lesvagues destructives se pressent avec furie, dont personne neconnaît la profondeur et ne soupçonne la puissance ; flotaveugle et sans remords, océan implacable, d’où s’élèvent des brasinflexibles, des cris de haine et de vengeance, des visagestellement durcis par la misère, que la pitié n’y peut plus marquersa trace.

Parmi ces têtes où, jointe à la fureur,l’ivresse du triomphe était palpitante, il s’en trouvait quatorze,divisées en deux groupes, sept dans chacun, dont les traits étaientpâles et rigides, l’expression éteinte, contrastaient vivement avecl’excès de vie qui débordait autour d’elles. Jamais l’Océancourroucé ne roula dans ses flots de débris plus mémorables :sept captifs dont l’orage venait de briser la tombe apparaissaientau-dessus de la foule, effrayés, éperdus, se demandant s’ilsétaient à leur dernière heure, et si la joie sauvage qu’ontémoignait de leur délivrance n’était pas celle des espritsinfernaux. Derrière eux, sept têtes qui dominaient les autres, septtête cadavéreuses dont les paupières attendaient pour se souleverl’heure du jugement suprême, sept masques immobiles dontl’expression était suspendue, non détruite, comme si, fermés uninstant, leurs yeux devaient se rouvrir, et leur bouche lividecrier : « C’est toi qui as fait cela. »

Sept têtes sanglantes, sept prisonniers portésen triomphe ; les clefs des huit tours de la citadellemaudite, quelques billets, quelques souvenirs d’anciens captifsdepuis longtemps morts de désespoir, telles sont les choses que, lequatorze juillet mil sept cent quatre-vingt-neuf, escorteSaint-Antoine, dont l’écho répète les pas bruyants.

Fasse le ciel que l’idée de Lucie Darnay soitune erreur ; que ces pas, loin de pénétrer dans sa vie,s’écartent de la jeune femme : car, furieux et rapides, ilsrenversent tout sur leur passage, et leur empreinte, rougie denouveau, cette fois non dans des flaques de vin, s’effaceradifficilement.

Chapitre 22Le flot monte toujours.

Il y avait à peu près huit jours queSaint-Antoine, ivre de joie, adoucissait l’amertume de son painnoir et dur, et suppléait à la modicité de la raison par sesembrassements fraternels, lorsque nous retrouvonsMme Defarge à son comptoir, présidant comme àl’ordinaire au service du cabaret. Elle n’avait pas de rose à sacoiffure, car la confrérie des agents de police manifestait depuishuit jours une extrême répugnance à visiter les domaines du saintpatron : les réverbères de ses rues étroites et fangeusesavaient un balancement qui, pour eux, était de mauvais présage.

Mme Defarge, assise, les brascroisés, à l’air chaud et lumineux du matin, regardait vaguement laboutique et la rue. Dans l’une et dans l’autre on voyait çà et làquelques groupes de flâneurs décharnés et crasseux, mais chez quile sentiment de la force trônait sur la détresse. Le bonnet decoton déchiré, coiffant de travers le plus misérable de cesflâneurs, disait évidemment : « Je sais combien il m’estdifficile, à moi qui porte cette guenille, d’entretenir la vie dansmes veines ; mais savez-vous combien il me serait aisé del’éteindre dans les vôtres ? »

Chaque bras nu et flétri qui, plus d’une fois,avait été sans travail, savait qu’à défaut d’autre ouvrage ilaurait à frapper ; et les doigts des tricoteuses avaientacquis l’expérience qu’ils pouvaient déchirer. Une transformationprofonde s’était opérée dans l’aspect de Saint-Antoine ; il ytravaillait sans relâche, depuis des siècles, mais les dernierscoups de marteau avaient puissamment fait ressortir l’expression del’effigie. Mme Defarge le remarquait avec unsentiment d’approbation contenue, ainsi qu’il appartenait au chefdes femmes de Saint-Antoine. L’une de ses consœurs tricotait auprèsd’elle ; c’était la grasse et courtaude épouse d’untrès-maigre épicier, la mère de deux enfants, et qui, lieutenant dela cabaretière, avait déjà gagné le surnom flatteur de laVengeance.

« Écoute un peu ! » dit cettefemme.

Comme une traînée de poudre qui, del’extrémité de Saint-Antoine, aurait abouti à la porte du marchandde vin, et se serait enflammée tout à coup, un murmure accourait,en grossissant, des limites du faubourg.

« C’est Defarge, dit la cabaretière.Silence, patriotes ! »

Defarge entra tout essoufflé, ôta son bonnetrouge et regarda autour de lui. « Écoutez-le ! » ditsa femme.

Debout et pantelant, il se détachait sur unfond de regards enflammés, de lèvres béantes, groupés en dehors dela porte.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda lacabaretière.

– Des nouvelles de l’autremonde !

– De l’autre monde ? répéta la dameavec mépris.

– Y a-t-il ici quelqu’un qui se rappellele vieux Foulon, ce misérable qui répondit que le peuple, s’ilavait faim, n’avait qu’à manger de l’herbe ? Il était mort etparti pour l’enfer, » poursuivit Defarge.

– Personne n’avait oublié Foulon.

« C’est de lui qu’on a des nouvelles.

– Mais puisqu’il est mort !s’écrièrent toutes les voix.

– Pauvres dupes ! Il a eu si peur denous, et il avait raison, continua le cabaretier, qu’il s’est faitpasser pour mort, s’est commandé un magnifique enterrement, et n’enest pas moins en vie. On l’a retrouvé à la campagne, où il étaitcaché ; on l’a ramené ; je viens de le voir ; on leconduit à l’hôtel-de-ville, où il sera bientôt expédié. Il avaitraison de nous craindre ; n’est-ce pas qu’il avaitraison ? »

Vieux pécheur de plus de soixante-dix ans,s’il avait pu douter de ce qu’il avait à craindre, il en auraitacquis la certitude en entendant l’imprécation qui répondit aumarchand de vin.

Un profond silence succéda au tumulte. Defargeet sa femme se regardèrent, la Vengeance se baissa, et l’onentendit le grincement d’un tambour qu’elle traînait derrière lecomptoir.

« Patriotes, dit le cabaretier d’une voixferme, êtes-vous prêts ? »

Immédiatement Mme Defarge eutle couteau à la ceinture, le tambour résonna, la Vengeance poussades cris aigus, et agitant les bras au-dessus de sa tête, frappa deporte en porte avec furie.

Les hommes, terribles de colère, se penchèrentaux fenêtres, prirent leurs armes et se précipitèrent dans la rue.Les femmes, dont l’aspect aurait glacé d’effroi les plus hardisspectateurs, s’arrachèrent aux occupations que leur laissait lapauvreté : à leurs enfants, à leurs parents infirmes, à leursmalades, gisant nus et affamés sur les carreaux disjoints, etcoururent, les cheveux épars, s’enivrant de haine, s’affolant decris sauvages, et accroissant leur délire de leur fureur mutuelle.« L’odieux Foulon est pris, ma sœur ! L’infâme, le chien,le suppôt du diable est arrêté, ma fille ! »

Elles couraient, se déchirant la poitrine ets’arrachant les cheveux. « Foulon est en vie, leserpent ! Foulon qui trouve que le peuple est bon pour mangerde l’herbe ; Foulon qui me l’a dit quand je manquais de painpour mon vieux père ! Foulon qui a eu le cœur de me dire quemon pauvre petit pouvait téter de l’herbe, quand mes seins étaientdesséchés, le misérable ! Ô sainte Vierge ! ô monDieu ! faut-il donc tant souffrir ! M’entends-tu, monpauvre enfant, toi qui en es mort ? mon pauvre père qui astant agonisé, je vous le jure à deux genoux sur ces pavés, je vousvengerai de ce Foulon ! Vous tous qui êtes des hommes, nosmaris et nos frères, donnez-nous le sang de Foulon, donnez-nous soncœur, donnez-nous le corps et l’âme de ce monstre, que nous lemettions en pièces, et de nos ongles nous lui creuserons une tombeoù il se rassasiera d’herbe ! »

Exaltées jusqu’à la rage, elles tournaient surelles-mêmes, hurlant et frappant leurs propres amis ;plusieurs d’entre elles s’évanouirent et auraient été foulées auxpieds si des hommes ne les avaient relevées.

Néanmoins on ne perdit pas une minute, pas uneseconde. Ce Foulon était à l’hôtel de ville et pouvait êtrerelâché… Non, non ! Saint-Antoine avait trop le sentiment dece qu’il avait souffert et des torts qu’on avait eus enverslui.

La foule, qui se précipitait avec violence,attirait derrière elle la lie du quartier avec une telle forced’aspiration, qu’en moins d’un quart d’heure il ne resta plus dansle giron de Saint-Antoine qu’un petit nombre d’infirmes etd’enfants au berceau.

Ils emplissaient déjà la grande salle où étaitle vieux Foulon, et débordaient jusque dans les rues voisines. LesDefarge, mari et femme, la Vengeance et Jacques trois étaient aupremier rang, à une faible distance de l’odieux accusé.

« Le voyez-vous ? s’écriaMme Defarge en désignant le contrôleur général avecla pointe de son couteau ; le voilà, le vieux monstre !On aurait dû le charger d’un fagot d’herbe ; qu’on lui endonne et qu’il en mange ! » Elle mit son couteau sous sonbras, et applaudit comme au théâtre.

Les hommes qui se trouvaient derrière elleexpliquèrent le motif de sa satisfaction aux gens qui étaientderrière eux, et de proche en proche les applaudissementsretentirent jusque dans les rues environnantes. C’est ainsi quependant trois heures les paroles que l’impatience arrachait àMme Defarge se transmirent au loin avec unerapidité d’autant plus merveilleuse, que des hommes, accrochés auxsculptures extérieures, plongeaient leurs regards par les fenêtres,et, dominant la foule, établissaient une communicationtélégraphique entre la cabaretière et les masses qui emplissaientles rues.

Enfin un rayon de soleil, qui vers midipénétra dans la salle, tomba directement sur la tête du vieillardet sembla le protéger. Cette faveur mit le comble àl’exaspération ; la barrière fragile, qui par miracle étaitencore debout, vola aussitôt en éclats, et Saint-Antoine s’emparadu prisonnier.

On sut immédiatement, jusqu’aux dernièreslignes de la multitude, que Defarge avait franchi la balustrade,sauté par-dessus la table et saisi le malheureux Foulon d’uneétreinte mortelle ; que Mme Defarge avaitsuivi son mari et passé la main dans l’une des cordes quiattachaient le prisonnier. Jacques trois et la Vengeance n’avaientpas encore eu le temps d’approcher, les hommes qui étaient auxfenêtres, celui de s’abattre dans la salle, que les cris :« À la lanterne ! à la lanterne ! » retentirentet planèrent sur toute la ville.

On le renverse, on le traîne dans l’escalier,tantôt sur les genoux, tantôt sur les mains, sur le dos, sur lapoitrine. On le frappe, on l’étouffe, on lui jette à la face despoignées de foin et de paille. Pantelant et brisé, la figure et lesmains saignantes, il supplie, il implore ; ou, se relevantavec force, toutes les fois qu’on se recule pour le regarder, illutte avec désespoir. Enfin, tiré, comme une pièce de bois mort, àtravers des milliers de jambes, on l’entraîne au coin de la ruevoisine, où se balance un réverbère. Arrivée là,Mme Defarge le lâche, comme un chat aurait faitd’une souris, et le contemple avec sang-froid, tandis qu’il chercheà l’attendrir. Les femmes le regardent et lui crachent leursinjures, les hommes demandent d’un air sombre qu’il meure avec labouche remplie d’herbe. Il est suspendu, la corde se brise ;on le ramasse en criant. Il est hissé de nouveau, la corde sebrise ; on le ramasse en hurlant. Enfin, la troisième fois, lacorde a pitié de lui et l’étrangle. Sa tête est mise au bout d’unepique, et l’herbe emplit suffisamment sa bouche pour qu’à cette vuela foule soit satisfaite et danse avec ivresse.

L’affreuse besogne du jour n’était pas encoreachevée. Saint-Antoine, à force de danse et de cris, s’étaitéchauffé au point que son sang bouillonna quand on lui apprit quele gendre de Foulon, un autre ennemi du peuple, arrivait sousl’escorte de cinq cents hommes de cavalerie. Saint-Antoine, aprèsavoir inscrit sur d’éblouissantes feuilles de papier les crimes del’arrivant, alla le saisir au milieu des cinq cents gardes, – ill’aurait pris à une armée, – afin de le pendre en compagnie de sonbeau-père. Sa tête et son cœur furent mis au bout d’une pique, etpromenés dans la ville comme trophées de la victoire.

Il faisait nuit lorsque les gens du faubourgvinrent retrouver leurs enfants, qui pleuraient et qui n’avaientpas de pain. Les boutiques des boulangers furent alorsassaillies ; on fit queue à la porte, afin d’avoir son tour,qu’on attendit avec patience. L’estomac vide, le corps défaillant,ils s’embrassaient les uns les autres en s’adressant desfélicitations, et causaient pour tuer le temps. Peu à peu ceslongues files de gens en guenilles s’égrenèrent etdisparurent ; de chétives clartés brillèrent aux étagessupérieurs, des feux grêles et mal nourris s’établirent dans lesrues, on y fit la cuisine en commun, et l’on soupa devant laporte.

Soupers insuffisants, vierges de toute espècede viande, et n’ayant d’autre sauce qu’un peu d’eau dans la soupe.Mais une profonde sociabilité, une fraternité réelle, donnait aupain noir quelque chose de nourrissant, et en faisait jaillir unegaieté franche et communicative. Des pères, des mères, qui avaientparticipé activement aux massacres, jouaient avec leurs enfants,qu’ils couvraient de leurs baisers ; et dans ce milieuterrible, en face d’un pareil avenir, les amoureux s’aimaient etespéraient.

L’aube approchait lorsque M. Defarge,dont les dernières pratiques venaient de s’éloigner, dit à sa femmeen verrouillant la porte :

« Enfin l’heure du triomphe est arrivée,ma chère.

– À peu près, cela commence, »répondit l’épouse du cabaretier.

Tout s’endormit dans Saint-Antoine ; ycompris Defarge et sa femme ; la Vengeance elle-même futplongée dans un profond sommeil, et le tambour reposa ;c’était la seule voix du quartier à laquelle l’émeute avait laissétoute sa puissance.

Chapitre 23Les flammes s’élèvent.

Il y avait aussi du changement dans le villageoù murmurait la fontaine, et d’où chaque jour sortait lecantonnier, pour aller extraire des cailloux le peu de pain quiretenait son âme ignorante à son corps appauvri. La prison bâtiesur le roc avait l’air moins effrayant que jadis ; il y avaittoujours des soldats pour la garder, mais il y en avaitmoins ; et parmi les officiers qui gardaient les soldats, pasun seul n’aurait pu dire ce que feraient ses hommes en casd’attaque, si ce n’est qu’ils ne feraient pas ce qui leur seraitcommandé.

Dans la campagne étaient la ruine et ladésolation. Toutes les feuilles, tous les brins d’herbe, les épisd’orge ou de seigle étaient flétris et ratatinés, comme les gens duvillage. Demeures, clôtures, animaux domestiques, hommes, femmes etenfants, jusqu’au sol que portait leur misère, tout cequ’embrassait le regard était pauvre, languissant, épuisé.

Monseigneur (souvent, comme individu,gentilhomme accompli) était un trésor national ; il savaitimprimer un tour chevaleresque aux actions les plus simples,donnait l’exemple d’une politesse raffinée, d’une vie élégante etsplendide, et servait à mille autres choses de pareille importance.Néanmoins c’était lui (envisagé comme classe sociale), qui avaitamené cet épuisement désastreux. N’est-il pas étrange que lacréation, exclusivement destinée à Monseigneur, se fût si vitedesséchée sous la pression qui la tordait et l’écrasait ? Ilfallait qu’il y eût bien peu de prévoyance dans les arrangementséternels.

Le fait n’en existait pas moins, et les veinespressurées ne donnant plus une goutte de sang, les mâchoires del’étau, après avoir tout broyé n’ayant plus rien à mordre,Monseigneur avait déserté ce phénomène aussi imprévuqu’inexplicable.

Mais ce n’était pas là ce qui constituait lechangement dont nous avons parlé plus haut, changement qui seremarquait dans beaucoup d’autres villages. Depuis longtempsMonseigneur avait fait rendre à ses domaines tout ce qu’ilspouvaient donner, et il était rare qu’il les favorisât de saprésence, hormis pour y goûter les plaisirs de la chasse ;soit qu’il poursuivit les hommes, soit qu’il attaquât le gibier,dont la conservation exigeait la réserve édifiante de terrainsconsidérables, d’une stérilité barbare.

Ce qui changeait la physionomie de cettebourgade, c’était l’apparition d’étranges figures appartenant à labasse classe, et non la disparition des traits de noble race quicaractérisaient Monseigneur. Nous en donnons la preuve.

Notre cantonnier travaillait sur la route, aumilieu d’un tourbillon poudreux, ne songeant pas qu’il étaitpoussière et retournerait en poussière ; mais pensant au peude chose qu’il avait pour souper, et à tout ce qu’il aurait mangés’il avait eu davantage ; il leva les yeux, les détourna deson travail solitaire pour regarder l’horizon, et aperçut unvoyageur qui s’acheminait vers lui, un des ces rudes personnagesqui autrefois étaient rares dans ces lieux, et dont la présenceétait maintenant fréquente. Le voyageur approcha, et notrecantonnier vit, sans en être surpris, que c’était un homme degrande taille, d’un aspect sévère, presque farouche, ayant la peaubrune, les cheveux en désordre, des sabots grossiers, même aux yeuxd’un paysan, et dont les haillons étaient imprégnés de la poussièredes chemins, souillés de la fange des marécages, hérissés d’épines,de feuilles et de mousse, recueillis sous bois, à travers lesbroussailles.

Cet homme se dirigea comme un spectre vers lecantonnier, et l’aborda au moment où il se fourrait dans l’une descavités de la berge, afin d’y trouver un abri contre la grêle, quivenait de tomber tout à coup.

L’étranger regarda le casseur de pierres,regarda le village situé dans le bas fond, la tour qui dominait lacôte, et après avoir reconnu les lieux, prit la parole dans undialecte à peine intelligible.

« Comment ça va-t-il, Jacques ?

– Tout va bien, Jacques, répondit lecantonnier.

– Touche là. »

Ils se donnèrent la main, et le voyageurs’assit à côté du paysan ; le soleil était au plus haut de sacourse, il devait être midi.

« Est-ce que tu ne dînes pas ?

– Non, je ne mangerai que ce soir, dit levillageois d’un air affamé.

– C’est la mode, grommela levoyageur ; nulle part je n’ai rencontré de gens quidînent. »

Il tira de sa poitrine une pipe noire, labourra lentement, battit le briquet, et fuma jusqu’à ce que la pipefût complètement allumée ; la retirant alors de ses lèvres, ily mit une pincée de poudre, qui s’enflamma tout à coup et produisitune petite colonne de vapeur grisâtre.

« Touche là. »

Ce fut le villageois qui après avoir suiviattentivement l’opération, prononça ces paroles.

« Ce soir ? demanda-t-il, lorsqu’ilsse furent serré la main.

Ce soir, répondit l’étranger en remettant sapipe à sa bouche.

– Où cela ?

– Ici. »

Les deux Jacques gardèrent le silence, tantque la grêle tomba sur eux ; mais dès que le ciel s’étaitéclairci, on put voir distinctement le village, et l’étrangergagnant le sommet de la colline, dit au casseur de pierres.

« Indique-moi le chemin.

– Tu viendras ici, répondit le paysan, tusuivras la rue tout droit, tu passeras auprès de la fontaine…

– Au diable ! interrompit levoyageur, en regardant la campagne : je n’entre pas dans lesrues, et je m’éloigne des fontaines. Après ?

– Deux lieues environ, de l’autre côté dela montagne.

– Bien. À quelle heure quittes-tul’ouvrage ?

– Au soleil couché.

– Veux-tu m’éveiller avant departir ? Voilà deux jours et deux nuits que je marche sansrepos ni trêve. Laisse-moi finir ma pipe, et je dormirai comme unenfant. Tu n’oublieras pas de m’éveiller ?

– Pour sûr que non. »

L’étranger finit sa pipe, la replaça dans sapoitrine, ôta ses gros sabots, se coucha sur le tas de pierres ets’endormit immédiatement.

Les nuages, maintenant dispersés, laissaientapparaître de brillantes lignes d’azur, auxquelles répondaient, çàet là, dans le paysage, des points d’un vif éclat. Notrevillageois, qui portait un bonnet rouge, au lieu d’un bonnet bleu,avait repris son labeur poudroyant, mais y mettait peu de zèle etsemblait fasciné par l’homme qui dormait sur le tas de pierres. Lapeau brune, les cheveux noirs et la barbe touffue de l’étranger,son bonnet rouge, ses vêtements bizarres, mi-partis d’étoffegrossière et de peau de bête à longs poils, son corps vigoureux,amaigri par le jeûne, ses lèvres comprimées avec force, son airimplacable, même pendant son sommeil, inspiraient au cantonnier unrespect mêlé de crainte.

Le voyageur venait de loin ; ses piedsétaient déchirés, ses chevilles meurtries et sanglantes. Ses grossabots, remplis d’herbe, avaient été lourds à traîner pendant unesi longue route, et sa chair n’avait pas moins de plaies que sesvêtements n’avaient de trous.

Le cantonnier essaya de découvrir s’il avaitdes armes secrètes ; mais il se baissa vainement pour regardersous l’habit du dormeur ; celui-ci avait les bras croisés surla poitrine, et serrés comme les lèvres. Les places fortes, avecleurs tranchées, leurs corps de garde, leurs bastions, et leurspont-levis parurent au paysan n’être que des fantômes en face d’unpareil homme ; et quand il releva les yeux pour regarder auloin, il vit, dans sa faible imagination, d’autres hommes égalementintrépides, qui se dirigeaient vers tous les points de la France,et que nul obstacle ne pouvait arrêter.

Indifférent aux ondées qui crevaient de tempsà autre, indifférent au soleil, comme à l’ombre qui passait sur sonvisage, à la grêle qui s’abattait sur lui et se transformait endiamants, dès que la lumière brillait entre les nuées, le voyageurcontinua de dormir jusqu’au moment où le soleil disparut àl’horizon.

Après avoir rassemblé ses outils, lecantonnier le réveilla comme ils en étaient convenus.

« Merci, dit l’homme en se levant sur soncoude. C’est à deux lieues[13],n’est-ce pas, de l’autre côté de la vallée ?

– À peu près.

– C’est bon. »

Le cantonnier, précédé par la poussière que levent chassait devant lui, fut bientôt près de la fontaine, et sefaufilant parmi les vaches qui se trouvaient là pour boire, ilparut leur confier son secret, en même temps qu’il le disait auvillage.

Lorsque tout le monde eut maigrement soupé, aulieu de se mettre au lit, comme à l’ordinaire, on se retrouva dansla rue, et chacun y resta. Chose étrange ! la manie de parlerbas, à l’oreille de son voisin, était devenue contagieuse parmi nospaysans, dont les regards se tournaient tous du même côté.M. Gabelle, premier fonctionnaire de l’endroit, en conçut del’inquiétude ; il monta sur le toit de sa maison, regarda versle même point du ciel, et, après avoir jeté les yeux sur sesadministrés, envoya dire au bedeau, qui gardait les clefs del’église, de ne pas être surpris si tout à l’heure on lui ordonnaitde sonner le tocsin.

L’obscurité s’épaissit ; les arbres quienvironnaient le château, et le séparaient du reste de la commune,s’agitèrent sous les premiers efforts de l’orage, et semblèrentmenacer l’édifice seigneurial, dont la masse noire apparaissaitdans l’ombre. La pluie tomba bientôt avec violence, ruissela surles deux escaliers de pierre, fouetta les murailles, et frappa auxvolets et aux portes comme un messager rapide qui veut réveillerceux qu’il doit avertir. Des bouffées de vent lamentables coururentdans la grande salle, au milieu des piques et des coutelas,franchirent l’escalier en sanglotant, et secouèrent les rideaux dela couche où l’ancien marquis dormait autrefois.

Pendant ce temps là, des quatre points del’horizon, quatre hommes à la marche intrépide, aux cheveuxincultes, écrasaient l’herbe sous leurs pas, et faisaient craquerles branches en se dirigeant vers l’édifice. Quatre lueursapparurent, glissèrent au milieu des ténèbres, et tout fut replongédans la nuit ; mais non pas pour longtemps : le châteaus’éclaira de lui-même et parut illuminé ; une raie de feu sedessina sur la façade, laissa voir où les fenêtres, les balcons,les voûtes étaient placées ; elle devint plus brillante,s’étendit, et la flamme, qui éclata soudain par toutes lesouvertures, montra les masques de pierre, effarés et béants.

Un cri s’élève, un homme se précipite auxécuries, un cheval est sellé en toute hâte, on le presse et de lavoix et de l’éperon, il franchit l’espace à travers les ténèbres ets’arrête, écumant, près de la fontaine du village : « Ausecours, Gabelle ! au secours ! »

Le tocsin sonne avec impatience ; mais desecours, il n’en est pas question. Le casseur de pierres et sesdeux cent cinquante amis sont bien à la fontaine, et contemplent laflamme dont le ciel est éclairé : « Elle doit avoir aumoins quarante pieds de hauteur, comme la potence deJacques, » disent-ils en regardant de travers celui quidemande du secours ; mais chacun reste à sa place.

Le cavalier du manoir et son cheval écumants’éloignent, escaladent au galop la montée rocailleuse, et sedirigent vers la prison. À la porte de la geôle est un grouped’officiers qui regardent l’incendie ; à quelque distance estun groupe de soldats : « Au secours, messieurs lesofficiers ; au secours ! le feu est au château. Onsauverait des objets de prix si l’on nous venait enaide ! » Les officiers regardent les soldats, quiregardent l’incendie, mais ils ne donnent pas d’ordre : ilsrépondent en haussant les épaules et en se mordant leslèvres : « Que voulez-vous ; il faut qu’ilbrûle. » Quand le serviteur et sa monture, qui revenaient endésespoir de cause, traversèrent le village, tout le mondeilluminait. Le casseur de pierres et ses deux cent cinquante amis,inspirés comme un seul homme, s’étaient précipités dans leursmasures et mettaient des chandelles au moindre carreau de vitre. Lapénurie générale avait forcé les villageois à emprunter leuréclairage au malheureux Gabelle ; et comme celui-ci paraissaity mettre un peu d’hésitation, le casseur de pierres, autrefois sihumble envers l’autorité, avait fait observer à ses concitoyens queles voitures font d’excellents feux de joie, et que les chevaux deposte rôtiraient à merveille.

Abandonné à lui-même, le château continuait àbrûler. Un vent rouge, qui soufflait de cette région infernale,semblait en disperser les débris, et à la lueur vacillante desflammes qui faisaient rage autour d’eux, les masques de pierresemblaient se tordre et subir le supplice des damnés. Un pan demuraille s’écroula, entraînant une partie de la charpente, lemasque dont les narines pincées avaient l’air de frémir,s’obscurcit tout à coup, sortit du nuage qui l’enveloppait, luttade nouveau contre les flammes, et parut être la face cruelle dumarquis expirant sur le bûcher.

Les arbres voisins du manoir, saisis par lefeu, grillèrent et se racornirent ; ceux qui étaient au loin,allumés par les hommes sinistres, accourus des quatre points del’horizon, entourèrent le château d’une ceinture fumante. C’étaitdu fer, du plomb fondus qui bouillonnaient dans le bassin demarbre ; l’eau tarissait devant la flamme, les éteignoirs destourelles s’évanouissaient comme la neige sous un soleil ardent, etruisselaient au fond des tours, transformés en puits de feu. Lesdéchirures éclataient aux flancs des murailles, s’y propageaientdans tous les sens comme une arborisation fulgurante ; ettandis que les oiseaux, fascinés, planant autour du gouffre,tombaient dans la fournaise, quatre individus sinistres, éclairéspar l’incendie, qui leur servait de flambeau, se dirigeaient versles quatre points de l’horizon, où les appelait leur ministère.

Le village illuminé s’était emparé de lacloche et remplaçait le tocsin par un joyeux carillon. Puis,l’estomac vide, la tête exaltée par le bruit et la flamme, il serappela que M. Gabelle avait d’étroits rapports avec lacollection des taxes, de la dîme et des fermages, devint impatientd’avoir avec lui une entrevue sérieuse, et réclama à grands cris laprésence du publicain. Mais M. Gabelle se retira de nouveausur le toit de sa maison, et caché derrière un massif de cheminées,décida (c’était un petit homme du midi, à l’humeur vindicative) quesi la porte venait à être enfoncée, il se jetterait sur la foule,la tête la première, et aurait la satisfaction d’écraser un ou deuxhommes.

Il est probable que le malheureux Gabelletrouva la nuit bien longue, avec le château pour luminaire et lebruit qu’on faisait à sa porte, sans compter l’inquiétude que luiinspirait la lanterne suspendue en face de ses fenêtres, et que lafoule inclinait à déplacer en sa faveur. Terrible épreuve que depasser toute une nuit sur le bord d’un abîme, sans autreconsolation que de s’y précipiter, ainsi que M. Gabelle yétait résolu. Mais la clarté bénie du jour finit par semontrer ; l’illumination du village s’éteignit, après avoircoulé jusqu’à la dernière goutte, les assiégeants se dispersèrent,et notre publicain put descendre en conservant la vie.

Cette nuit-là, et bien des nuits suivantes, ily eut, à la lueur des incendies, bon nombre de fonctionnaires qui,moins fortunés que Gabelle, se balançaient, au point du jour, entravers des rues qu’ils habitaient depuis leur naissance. Il y eutaussi des villageois et des vilains qui, moins heureux que notrecasseur de pierres et ses amis, furent dispersés par les soldats etpendus à leur tour. Mais les hommes qui se dirigeaient vers lesquatre points de l’horizon poursuivaient leur chemin d’un pasintrépide, et, n’importe qui était pendu, le feu était mis le soir,et la flamme dévorait les châteaux. Ce qu’il aurait fallu ajouter àl’élévation des potences pour les changer en sources vives quipussent arrêter l’incendie, nul fonctionnaire n’était capable de letrouver, en dépit de tous les calculs mathématiques.

Chapitre 24Attiré vers l’abîme.

Trois années se sont écoulées, trois années detempête au milieu des flammes dévorantes, des flots écumeux, destressaillements de la terre, ébranlée par les secousses d’un océanqui monte toujours, toujours, au grand effroi de ceux qui leregardent du rivage.

Trois années de plus ont ajouté leurs filsd’or aux fils dont Lucie Darnay tisse les jours de ceux qu’elleaime, et ramené trois fois l’heureux anniversaire de la naissancede sa fille.

Que de soirées les habitants du coin paisibleont passées, depuis trois ans, à écouter les bruits dont l’écho lesépouvante ; car ils se disent que les pas qu’ils entendentsont ceux d’une foule éperdue qui suit le drapeau rouge, déclare lapatrie en danger, et qu’une terrible incantation a transformé enune troupe de bêtes féroces.

Monseigneur (pris dans un sens collectif),étonné de ne pas être apprécié comme il le mérite, a fui un étatsocial qui présente ce phénomène ; il n’en revient pas que laFrance éprouve si peu le besoin de le posséder, qu’en y restant ilaurait pu être chassé, non-seulement du territoire français, maisencore de ce bas monde. Comme ce paysan de la légende qui, aprèsavoir à grand’peine évoqué le diable, fut si effrayé à la vue dudémon qu’il s’enfuit au lieu de le questionner, Monseigneur, aprèsavoir audacieusement lu à rebours l’oraison dominicale pendant dessiècles, et fait usage de tous les moyens possibles pourcontraindre l’esprit infernal à se montrer, ne l’eut pas plus tôtaperçu qu’il prit ses nobles jambes à son cou.

L’Œil-de-Bœuf s’était éclipsé, pour ne pasêtre le point de mire d’une averse de balles patriotiques. Jamaisil n’avait été bon de regarder de ce mauvais œil, qui avait à lafois l’arrogance de Satan, les passions de Sardanapale[14] et l’aveuglement de la taupe ;mais il avait disparu. La cour, depuis le cercle intime qui enétait le centre, jusqu’à ses limites vermoulues où débordaientl’intrigue, la corruption et l’hypocrisie, la cour entière avaitpris la fuite ; le roi était parti, avait été ramené assiégédans son palais, et venait d’être suspendu au moment où lesdernières dépêches avaient traversé le détroit.

On était au mois d’août 1792, et Monseigneurétait dispersé en tous lieux. Naturellement c’était la banqueTellsone qui, à Londres, était son quartier général. Les espritshantent de préférence les parages qui furent habités par leurscorps, et Monseigneur, dont la poche était vide, se rendait à laplace où ses louis avaient été jadis. Tellsone était d’ailleurs unemaison hospitalière qui avait de grandes libéralités pour sesclients déchus ; il y avait, en outre, parmi les émigrés, desnobles qui, prévoyant le pillage ou la confiscation, avaient, auxpremiers jours de la tempête, placé leurs fonds à Londres ; etc’était chez Tellsone que les nécessiteux avaient la certitude detrouver leur adresse. Ajoutez à cela que tous ceux qui arrivaientde France accouraient chez le banquier, d’où il résultait qu’àcette époque Tellsone était, quant aux nouvelles, une espèce debourse hautement privilégiée. La chose était si connue du public,et les informations qu’il venait prendre étaient si nombreuses, queTellsone avait pris le parti d’écrire sur un morceau de papier lesdernières informations qu’il avait reçues, et de les coller à sesfenêtres pour le bénéfice des passants.

Par une après-dînée humide et suffocante,Charles Darnay, accoudé sur le bureau de M. Lorry, causaitavec le gentleman, et parlait à voix basse. L’autre pénitentiaire,réservé jadis aux entrevues avec les chefs de la maison, servaitmaintenant de bureau à nouvelles, et se trouvait plein comme unœuf. C’était environ une demi-heure avant la clôture de labanque.

« Vous êtes certainement l’un des hommesles plus jeunes qui aient jamais vécu, disait Charles avec unecertaine hésitation ; mais je n’en dois pas moins vousreprésenter…

– Que je suis trop vieux, demandaM. Lorry.

– Une saison fâcheuse, un long voyage,des moyens de transport incertains, un pays désorganisé, une villeoù vous-même pouvez avoir à craindre.

– Vous me donnez là, mon cher Darnay,quelques-uns des motifs qui me font précisément partir, et pas unseul qui pourrait me faire rester. Je ne crains rien : quivoudrait s’attaquer à un vieillard de bientôt quatre-vingts ans,lorsqu’on a tant d’individus plus dignes de sa colère ? Ladésorganisation du pays, dites-vous ? Mais sans elle onn’aurait pas besoin d’envoyer là-bas un agent de notremaison ; il est indispensable, vous le comprenez, que cetagent connaisse les lieux, les affaires de longue date, et qu’ilpossède la confiance de Tellsone. Quant au mauvais temps, à lalongueur du voyage, à ses difficultés, si, après tant d’années deservice, je ne m’y soumettais d’avance pour l’intérêt de la maison,qu’est-ce qui les accepterait ?

– Je voudrais tant y aller ! ditCharles avec agitation, et comme un homme qui pense tout haut.

– Vous ! s’écrie le gentleman ;parlez-moi d’être prudent ! vous qui êtes Français, vousvoudriez aller en France ! mais c’est le comble de ladéraison !

– Si je le désire, monsieur Lorry, c’estparce que je suis Français. On ne peut pas s’empêcher de plaindrece misérable peuple, de souffrir de son égarement, et d’espérer, aunom du peu de bien qu’on lui a fait, de lui imprimer une directionmoins fâcheuse. Hier au soir, poursuivit-il d’un air pensif,lorsque nous avons été seuls, je disais à Lucie…

– À Lucie ? interrompit levieillard, vous n’avez pas honte de proférer son nom au moment oùvous parlez d’aller en France !

– Je n’y vais pas, dit Charles avec unsourire ; c’est à propos de ce que vous disiez tout à l’heureque cette idée m’est venue.

– Pour moi c’est différent ; il fautque je parte, et rien ne m’en empêchera. Vous ne sauriez, mon cherDarnay… M. Lorry jeta un regard au chef de la maison qu’onapercevait dans le lointain, et reprit en baissant la voix :vous ne sauriez concevoir avec quelle difficulté se font là-bas nosaffaires, et quels dangers courent nos livres. Dieu seul pourraitdire quelles tristes conséquences en résulteraient, si nos papiersétaient anéantis ou dispersés ; et qui peut répondre que Parisne sera pas brûlé ce soir, ou mis à sac demain ! Vouscomprenez qu’un choix judicieux, dans le plus bref délai possible,préviendrait la perte de documents essentiels ; et personne,mieux que moi, ne saurait juger de leur importance relative. Lamaison n’en doute pas ; puis-je refuser lorsqu’elle me pried’agir ? la maison, dont j’ai mangé le pain depuis soixanteans ! Puis-je manquer de faire mon devoir sous prétexte quemes membres se sont un peu roidis ? Mais je suis un jeunehomme comparativement aux ganaches que nous avons dans nosbureaux.

– Que j’admire la générosité, l’élan devotre caractère ; vous êtes toujours jeune, mon vieil ami.

– Ne plaisantez pas, monsieur ! Vousdevez savoir, mon cher Darnay, poursuivit le gentleman en jetant unnouveau regard au chef de la maison, qu’il est presque impossibled’enlever de Paris quoi que ce soit actuellement ; des papiers(je vous parle en stricte confidence, je ne devrais le dire àpersonne, pas même à vous), des objets précieux, nous ont été remisaujourd’hui par les porteurs les plus bizarres que vous puissiezimaginer, et dont la vie ne tenait qu’à un fil lorsqu’ilsfranchirent les barrières. Autrefois nos paquets voyageaient enFrance avec la même facilité que dans la commercialeAngleterre ; mais maintenant rien ne peut plus circuler…

– Et vous pensez à partir cesoir ?

– Ce soir même ; la situation esttrop pressante pour admettre le plus simple délai.

– Vous ne partez pas seul ?

– On m’a proposé toute sorted’individus ; mais il ne me convient pas d’avoir affaire àeux. J’ai l’intention d’emmener Jerry ; il est depuislongtemps mon garde du corps, je suis habitué à ses bons offices.Personne ne le soupçonnera d’être autre chose qu’un bouledogue, etd’avoir d’autre dessein que de mordre quiconque voudrait toucher àson maître.

– Je le répète, je ne puis qu’admirervotre esprit loyal et généreux.

– Et je ne puis que vous prier de nouveaude ne pas vous moquer de moi. Quand j’aurai accompli ce derniertravail, il est possible que j’accepte la proposition que me faitTellsone, et que je prenne ma retraite, afin de vivre à ma guise.Alors j’aurai le temps de sentir le poids des années et de merappeler que je ne suis plus jeune. »

Ce dialogue, ainsi que nous l’avons dit encommençant, avait lieu près du bureau de M. Lorry. À deux pasde là, Monseigneur se vantait du châtiment qu’il infligerait, avantpeu, à la canaille révoltée. C’était, chez Monseigneur, au milieude ses traverses, et chez les membres de l’orthodoxie britannique,un parti pris d’envisager la révolution française comme la seulemoisson qui jamais ait mûri sans avoir été semée ; d’en parlercomme si l’on n’avait rien fait, rien omis pour amener cerésultat ; comme si des observateurs, frappés du sort desmasses, du mauvais emploi des ressources qui auraient fait laprospérité du peuple, n’avaient pas vu s’amasser la tempête, etn’avaient pas dit nettement ce qu’ils avaient sous les yeux.

Tant de fatuité de la part de Monseigneur,jointe à ses projets extravagants pour rétablir un ordre de chosesqui avait fatigué le ciel et la terre, était difficile à supporterde la part de tout individu sain d’esprit et connaissant lasituation. C’était cette fumée redondante qui, bourdonnant auxoreilles de Charles Darnay, augmentait le malaise moral qu’iléprouvait, sans se l’expliquer, et causait son agitation.

Au nombre des parleurs était M. Stryver,l’avocat du banc du roi, qui, sur le point d’arriver à un posteofficiel, déployait son éloquence sur le thème susdit, et débitaità Monseigneur une foule de plans ingénieux pour exterminer lepeuple, le faire disparaître de la face de la terre, et se passer àtout jamais de cette détestable engeance ; bref, pour arriverà l’abolition des aigles, en mettant un grain de sel sur la queuede toute la race. Parvenu au comble de l’irritation, Charles étaitpartagé entre l’envie de s’éloigner pour ne pas en entendredavantage, et celle de rester pour dire son mot, lorsquel’événement décida la question.

Tellsone approcha, mit sur le bureau deM. Lorry une lettre salie et cachetée, et demanda au gentlemans’il avait découvert quelque chose au sujet de la personne à quiappartenait cette lettre. Charles, qui se trouvait à côté deM. Lorry, ne pouvait s’empêcher de voir l’adresse, et lasaisit d’autant plus vite qu’elle était ainsi conçue :

« Très-pressée. À monsieur le ci-devantmarquis Saint-Évremont ; remise aux soins de MM. Tellsoneet Cie, banquiers à Londres. »

Le jour du mariage de sa fille, le docteuravait exigé de M. Darnay la promesse de ne révéler sonvéritable nom à qui que ce fût, à moins que lui, docteur Manette,ne l’eût dégagé de cette obligation impérieuse. Charles avait doncgardé le secret que lui avait imposé son beau-père ; Lucieelle-même était loin de se douter qu’il s’appelât autrement, etM. Lorry ne le soupçonnait pas davantage.

« Rien encore, répondit le gentleman auchef de la maison. J’ai présenté cette lettre à tous ceux quiviennent ici, et personne n’a pu me dire où pouvait être cegentilhomme. »

Les aiguilles de l’horloge allaient marquerl’heure de la fermeture de la banque, et les amateurs de nouvelles,se dirigeant vers la porte, côtoyèrent M. Lorry, qui leurprésenta la lettre en les interrogeant du regard. Monseigneur, dansla personne de ces émigrés, à la parole hautaine et conspiratrice,jeta les yeux sur l’adresse ; et chacun laissa tomber un motsur le compte de l’introuvable marquis.

« C’est, je crois, le neveu, mais, entout cas, l’indigne héritier de ce parfait gentilhomme qui mourutassassiné dans son château, dit l’un des passants. Je m’estime fortheureux de ne l’avoir pas connu.

– Un lâche, qui a déserté son poste, il ya une quinzaine d’années, dit un autre qui venait de quitter Paris,à demi étouffé dans une charrette de foin.

– Infecté des doctrines philosophiques,reprit un troisième en regardant l’adresse à travers sonlorgnon ; il a fait une opposition constante à l’ancienmarquis, son oncle, dont il a fini par abandonner les domaines àcette vile canaille ; j’espère que ces manants vont l’enrécompenser comme il le mérite.

– En vérité, clabauda M. Stryver,c’est un garçon de pareille espèce ! Que je voie un peu le nomde ce gueux-là ; au diable le philosophe ! »

Darnay, incapable de se contenir pluslongtemps, frappa sur l’épaule de l’avocat au banc du roi.

« Je connais ce philosophe, dit-il.

– Ah ! bah ! par Jupiter, j’ensuis fâché, répondit l’autre.

– Pourquoi cela ?

– N’avez-vous pas entendu ce qu’il afait ?

– Parfaitement.

– Dans ce cas-là ne demandez paspourquoi.

– Je le demande, au contraire.

– Alors je vous le répète, monsieurDarnay, j’en suis fâché pour vous : et fâché de vous entendrefaire une semblable question. Voilà un être imbu de doctrinespestilentielles, gangrené de principes blasphématoires, quiabandonne ses terres à l’écume de la société, à une gente scélératequi fait l’assassinat en grand, et vous me demandez pourquoi jesuis fâché qu’une pareille brute soit connue d’un homme quiinstruit la jeunesse ? Je n’ai qu’une réponse à vous faire,monsieur : j’en suis fâché parce qu’il y a dans le contactd’un pareil drôle une souillure pour celui qui lefréquente ! »

Se rappelant le secret qu’il avait promis degarder, Charles étouffa sa colère, bien qu’avec beaucoup de peine,et dit à l’avocat :

« Peut-être ignorez-vous les motifs dumarquis, et dès lors vous ne pouvez pas comprendre…

– Dans tous les cas, je n’ignore point lamanière de vous fermer la bouche, monsieur Darnay, interrompitl’avocat ; si ce faquin est vraiment né gentilhomme, je necomprends rien à sa manière de voir, et je ne veux pas lacomprendre. Vous pouvez le lui dire, en lui présentant mescompliments, et ajouter de ma part, qu’après leur avoir faitl’abandon de ses biens, je suis étonné qu’il ne soit pas allé semettre à la tête de ces manants transformés en bourreaux. Mais non,gentilshommes dit l’orateur qui fit claquer ses doigts en regardantautour de lui, je connais assez la nature humaine pour savoir qu’unpareil coquin ne se fie pas à la clémence de ses infâmesprotégés ; il a eu bien soin de leur tourner les talons, et des’enfuir au plus vite. »

Après avoir appuyé ces derniers mots d’unclaquement de doigts final, M. Stryver se poussa dansFleet-Street au milieu de l’approbation de ses noblesauditeurs ; et MM Lorry et Darnay restèrent seuls à labanque.

« Si vous connaissez le marquis, dit legentleman, voulez-vous être assez bon pour vous charger de cettelettre ?

– Volontiers.

– Vous aurez bien soin de dire audestinataire que nous avons fait tous nos efforts pour découvrirson adresse, et que nous regrettons vivement de n’avoir pas pu luitransmettre plus tôt cette missive, qui est chez nous depuislongtemps.

– Je n’y manquerai pas, soyez tranquille.Est-ce d’ici que vous partez ?

– Oui, mon ami, ce soir à huitheures.

– Je reviendrai vous faire mesadieux. »

S’en voulant à lui-même, à l’avocat, à laplupart des hommes, Charles se dirigea vers le Temple ; unefois dans ce lieu solitaire, il décacheta sa lettre, et lut cesquelques lignes :

Paris, prison de l’Abbaye, 21 juin 1792.

« Monsieur, et ci-devant marquis,

« Après avoir failli mourir entre lesmains des gens du village, j’ai été arrêté violemment et conduit àParis, dont on m’a fait faire la route à pied. Je ne vous parleraipas des souffrances que j’ai endurées pendant la route ; maisce n’est pas tout : ma maison a été abattue et rasée jusqu’àterre.

« Le seul crime dont on m’accuse, celuiqui m’a fait emprisonner, et pour lequel je vais être condamné àmort, si votre aide généreuse ne vient pas à mon secours, monsieurle marquis, est de m’être rendu coupable de haute trahison àl’égard du peuple, en agissant au nom d’un émigré. Je leurreprésente en vain que c’est au contraire pour le peuple quej’agissais, d’après vos ordres mêmes ; que bien avant leséquestre, j’avais toujours, d’après vos ordres, remis l’impôt àceux qui ne le payaient pas (et personne ne le payait), et que nerecevant aucun fermage, je m’étais abstenu de poursuivre lesdébiteurs. Ils me répondent à cela que je n’en suis pas moins lefondé de pouvoirs d’un émigré, et ils me demandent où est cetémigré.

« Ah ! mon bien cher monsieur, etci-devant marquis, où êtes-vous, où êtes-vous ? Je le criedans mon sommeil ; je le demande au Seigneur, viendrez-vous àmon secours ? Mais je n’obtiens pas de réponse. Ah !monsieur et ci-devant marquis, j’adresse en Angleterre cetteplainte désolée, dans l’espoir qu’elle pourra vous arriver parl’entremise de la banque Tellsone, bien connue à Paris.

« Pour l’amour de Dieu et de la justice,au nom de votre générosité, de votre honneur, je vous en conjure,monsieur et ci-devant marquis, venez me délivrer. Ma seule fauteest de vous avoir été fidèle ; je vous en supplie, à votretour, ne m’abandonnez pas.

« De cette horrible prison, d’où à chaqueinstant je m’approche de la mort, je vous envoie, monsieur etci-devant marquis, l’assurance de mon infortuné dévouement.

Votre respectueux et affligé,

« GABELLE »

Charles comprit immédiatement la nature dumalaise qu’il éprouvait : c’était le remords d’avoir failli àson devoir. Le danger de cet ancien serviteur, dont le seul crimeétait de lui être resté fidèle, surgissait tout à coup et luiadressait de tels reproches qu’il se cacha le visage pourdissimuler sa rougeur.

Il savait très-bien que, dans son horreur dufait qui avait mis le comble à la mauvaise réputation de safamille, dans son ressentiment pour la mémoire de son oncle, dansson aversion pour le domaine seigneurial dont il avait pu disposer,il n’avait pas agi comme il aurait dû le faire. Il savaittrès-bien, qu’absorbé par son amour, s’il avait, en changeantd’existence, renoncé aux privilèges et à la fortune qui lui étaientéchus, cette renonciation était incomplète et sans valeur. Il sedisait, qu’au lieu de cet abandon personnel que rien n’avaitconsacré, il aurait dû faire un acte légal, reconnaître ses droits,se démettre à bon escient de la fortune dont il était dépositaire,et en surveiller l’emploi fécond. À une autre époque il se l’étaitpromis, et, le moment arrivé, il n’en avait rien fait.

Les joies du foyer domestique, la nécessitéd’un travail continu, les troubles qui étaient survenus en France,la rapidité des événements, leur instabilité qui détruisait lelendemain les projets formés la veille, autant de raisons quil’avaient empêché de se tenir parole à lui-même. Il avait cédé auxcirconstances, non pas sans se le reprocher, mais sans faired’efforts pour résister au courant. Il attendait le momentd’agir : l’occasion fuyait toujours, et il en fut ainsijusqu’à l’époque où les nobles ayant quitté la France, leurs biensfurent confisqués, leurs châteaux détruits, leurs titresdéchirés.

Mais il n’avait opprimé personne, n’avait jetépersonne en prison ; loin d’employer la force pour rentrerdans ce qui lui était dû, il en avait fait la remise de son propremouvement. Dépouillé de toutes les faveurs qu’il devait à lanaissance, il avait gagné son pain par un travail honnête.M. Gabelle, le régisseur de la terre appauvrie et grevée qu’ilpossédait depuis la mort de son oncle, avait reçu l’ordre, écrit desa propre main, d’épargner les paysans, de leur donner en hiver lepeu de bois, en été le peu de seigle ou d’orge que ne prendraientpas les créanciers ; il pouvait en fournir la preuve.N’était-ce pas suffisant pour qu’il n’eût rien àcraindre ?

Cette persuasion confirma le dessein queCharles formait de quitter Londres et d’aller à Paris.

Comme le marin de la légende, les flots et lesvents le poussaient vers la roche aimantée qui l’attirait à saperte. Chacune de ses réflexions l’en rapprochait davantage. Cetétat pénible de son esprit, dont tout à l’heure encore il nes’expliquait pas la nature, provenait du mal qui s’était commis surses domaines. Pourquoi avait-il abandonné à des êtres indignesl’influence qu’il aurait pu avoir ? Pourquoi n’était-il pas làpour arrêter l’effusion du sang, et pour parler au nom del’humanité ? Il se le reprochait tout bas lorsqu’il avait eu àcomparer ses faiblesses au courage de M. Lorry, chez qui lesentiment du devoir suppléait à la force. À cette comparaison,toute à son désavantage, avaient succédé les insolences deMonseigneur, les injures de l’avocat, dont il avait étéprofondément blessé ; puis la lettre de Gabelle ; laprière d’un innocent qui le suppliait au nom de la justice et del’honneur d’accourir à son aide.

C’était bien décidé, il irait à Paris.L’aimant l’attirait par une force invisible, il ne voyait pasl’écueil et ne pensait plus au danger. Il lui semblait qu’une foisen France il n’aurait qu’à prouver ses bonnes intentions, pour êtrecru sur parole, et pour obtenir l’assentiment général. Venaitensuite la pensée de faire le bien, ce glorieux mirage qui seprésente aux esprits généreux et séduit par cette chimère, il sevoyait assez d’influence pour guider la révolution, qui couraitavec furie vers de nouveaux massacres.

Son projet bien arrêté, Charles ne pensa plusqu’aux préparatifs qui lui restaient à faire. Lucie et le docteurne devaient apprendre son départ que lorsqu’il serait déjà loind’eux ; il épargnerait à sa femme les déchirements de laséparation, et à M. Manette les vains efforts qu’il auraitcertainement faits pour le détourner de ce voyage.

Charles continua sa promenade jusqu’au momentoù il revint à la banque pour faire ses adieux au gentleman ;il avait bien l’intention, dès qu’il serait à Paris, de seprésenter à cet excellent homme ; mais il devait le laisserpartir sans lui confier ses projets.

Une voiture et des chevaux de poste étaientdevant la maison Tellsone ; et Jerry, tout équipé, attendaitles ordres de son maître.

« J’ai remis la lettre à son adresse, ditCharles à M. Lorry, on m’a donné la réponse ; mais jen’ai pas consenti à ce qu’elle fût écrite, peut-être vouschargerez-vous de la transmettre verbalement.

– Avec plaisir, répliqua legentleman ; elle n’offre aucun danger ?

– Aucun ; elle est cependant pour unprisonnier de l’Abbaye.

– Quel est son nom ? demandaM. Lorry en ouvrant son carnet.

– Gabelle.

– Très-bien. Que faut-il répondre à cetinfortuné ?

– Tout bonnement que sa lettre a étéreçue, et que la personne arrivera.

– Il n’y a pas d’époque àmentionner ?

– On partira demain soir.

– Pas de nom propre à citer ?

– C’est inutile. »

Charles aida M. Lorry à se couvrir d’unefoule de vêtements, et, précédé du gentleman, il passa de l’airchaud de la vieille banque à l’atmosphère brumeuse deFleet-Street.

« Mes plus tendres compliments à Lucie età notre cher ange ; prenez bien soin d’eux jusqu’à monretour, » dit M. Lorry au moment où les chevauxs’ébranlaient. Charles secoua la tête, et lui répondit par unsourire douteux.

Ce soir-là (on était au 14 août), CharlesDarnay, au lieu de se coucher dès qu’il eût quitté le salon,écrivit deux lettres ferventes ; dans la première, qui étaitdestinée à Lucie, il expliquait le motif de son départ,l’obligation impérieuse qui lui était faite d’aller en France, etdémontrait clairement qu’il n’avait rien à craindre. Dans laseconde lettre, qui était adressée au docteur, il confiait sa femmeet sa fille à son beau-père, et s’étendait également sur lapersuasion où il était de ne courir aucun danger ; enfin ilpromettait à l’un et à l’autre de leur écrire aussitôt son arrivée,et de leur donner fréquemment de ses nouvelles.

Ce fut une journée douloureuse que la journéedu lendemain ; pour la première fois, depuis qu’ils étaientmariés, Charles avait une préoccupation que ne partageait pasLucie ; et il lui était difficile de ne pas lui ouvrir soncœur. À tout moment il était bien sur le point de le faire, tant illui semblait étrange de penser et d’agir sans le doux appui qu’iltrouvait auprès d’elle ; mais en la voyant calme et souriante,il retenait les paroles prêtes à lui échapper, et continuait àdissimuler son trouble. Si pénible que lui parût cette contrainte,la journée s’écoula rapidement. Le soir il prétexta un rendez-vousqui l’appelait au dehors, et qui pouvait le retenir jusqu’à uneheure avancée ; il embrassa plusieurs fois sa femme et safille, alla prendre la petite valise qu’il avait secrètementpréparée, et se plongea au milieu du brouillard, ayant dans l’âmeplus de tristesse que les rues sombres et désertes n’avaientd’obscurité.

Il confia ses deux lettres à un ami fidèle,recommanda bien de ne les remettre que vers onze heures et demie auplus tôt ; puis il monta à cheval, rejoignit la route deDouvres, et commença son voyage, le cœur défaillant au souvenir desêtres aimés qu’il laissait derrière lui.

« Pour l’amour de Dieu et de la justice,au nom de votre générosité, de votre honneur, » sedisait-il ; et retrouvant des forces en répétant ce cri dedétresse, il courut vers l’écueil, dont rien ne balançait plusl’attraction irrésistible.

Partie 3
LA TEMPÊTE.

Chapitre 1Au secret.

Quiconque, au mois d’août 1792, allaitd’Angleterre à Paris, faisait une entreprise sérieuse et de longuehaleine. Le roi de France eût-il régné dans toute sa gloire, quel’état pitoyable des voitures, des routes et des chevaux aurait étéplus que suffisant pour retarder le voyageur ; mais lescirconstances politiques mettaient à la rapidité de sa marche desobstacles bien autrement graves. À la porte des villes, à l’entréedes villages, se trouvait une bande de citoyens patriotes, porteursde mousquets nationaux, toujours prêts à faire explosion, quiarrêtaient les allants et les venants, leur faisaient subirinterrogatoires sur interrogatoires, examinaient leurs papiers,cherchaient leurs noms sur les listes qu’ils possédaient eux-mêmes,les laissaient passer, les renvoyaient d’où il venaient, ou lesmettaient en fourrière, suivant ce que l’imagination du tribunalimprovisé jugeait de plus favorable à la naissance de la Républiqueune et indivisible, et à l’avènement de la devise :liberté, égalité, fraternité ou la mort !

Charles Darnay avait à peine fait quelqueslieues en France, qu’il s’aperçut de l’impossibilité où il setrouvait de retourner sur ses pas, avant d’avoir été à Parisrecevoir un brevet de civisme. Quelque chose qui arrivât désormais,il lui fallait poursuivre son voyage ; non pas qu’on eût fermésur sa route des portes ou des barrières ; mais il n’ensentait pas moins un obstacle infranchissable entre lui et laGrande-Bretagne ; on l’aurait pris dans un filet, outransporté dans une cage à sa destination, qu’il n’aurait pas eu lesentiment plus réel de la perte de sa liberté.

La surveillance ombrageuse des patriotes nel’entravait pas seulement d’une porte à l’autre, elle courait aprèslui, et le ramenait au point de départ ; elle le précédait, etl’arrêtait par anticipation ; elle lui faisait escorte, etralentissait sa marche.

Bref, plusieurs jours s’étaient écoulés depuisson arrivée en France, et il était encore loin de Paris, lorsque,n’en pouvant plus, il coucha dans une petite ville que traversaitla route.

Jamais il ne serait même arrivé jusque-là,s’il n’avait pas eu la lettre de Gabelle ; et les difficultéssans nombre qu’on lui avait faites au dernier corps de garde, luidonnaient à penser qu’il touchait à un point critique de sonvoyage. Il fut donc aussi légèrement surpris qu’un homme peutl’être, de ce qu’on l’éveillait pendant la nuit.

C’était l’autorité locale : unfonctionnaire timide, accompagné de trois patriotes en bonnetrouge, et qui, la pipe aux lèvres, s’installèrent sans façon sur lelit du voyageur.

« Émigré, dit le fonctionnaire, je vousenvoie à Paris sous escorte.

– Mon plus grand désir est précisémentd’y arriver, citoyen ; mais l’escorte n’est pasnécessaire.

– Silence ! grogna l’un des bonnetsrouges, en frappant sur la couverture, avec la crosse de sonmousquet. Tais-toi aristocrate !

– Comme le dit ce bon patriote, objectale fonctionnaire intimidé, vous êtes un aristocrate, et c’est pourcela qu’il vous faut une escorte ; c’est vous qui lapayerez.

– Je me soumets, n’ayant pas la libertéde choisir, répliqua Darnay.

– Choisir ! l’entendez-vous ?s’écria le bonnet rouge ; comme si on ne lui faisait pas unefaveur en ne le mettant pas à la lanterne !

– C’est comme le dit ce bon patriote,répéta le fonctionnaire. Émigré, levez-vous et habillez-vouspromptement. »

Charles fut emmené au corps de garde oùfumaient, buvaient ou dormaient d’autres citoyens coiffés du bonnetrouge. On lui fit donner une somme assez ronde pour payer sonescorte, et il se mit en route, par les chemins détrempés, verstrois heures du matin.

Deux patriotes à cheval, portant le bonnetrouge, la cocarde tricolore, le sabre et le mousquet nationaux,marchaient à côté du suspect. Celui-ci dirigeait sa monture ;mais une corde était fixée à la bride de sa bête, et s’enroulait aubras de l’un des hommes de l’escorte. C’est ainsi qu’ilstraversèrent la ville, par une pluie diluvienne, ainsi qu’ilsfranchirent l’espace marécageux, sans rien changer aux dispositionsprécédentes, si ce n’est de chevaux et d’allure.

Ils voyageaient la nuit, faisaient halte uneheure ou deux après le lever du soleil, et se reposaient jusqu’à lachute du jour. Les deux hommes de l’escorte, pour être moinsmouillés, se garantissaient les jambes et se couvraient les épaulesavec des torsades de paille.

Malgré la contrariété d’avoir une pareillesuite, et le danger que lui faisait courir son voisin qui, dans uneivresse chronique, tenait son mousquet d’une façon peu rassurante,Charles n’en garda pas moins sa confiance dans ses antécédents.« Rien de tout cela, pensait-il, ne me concerne enparticulier ; c’est une mesure générale dont la rigueurtombera devant les faits spéciaux que j’ai à produire, faits quiseront confirmés par ce pauvre Gabelle. »

Mais lorsque le soir, ils arrivèrent àBeauvais, à l’heure où la population est dehors, il ne put sedissimuler la tournure alarmante que prenaient ses affaires. Lafoule se pressa autour de la poste aux chevaux pour regarder lesvoyageurs, et des voix nombreuses crièrent : « À basl’émigré ! à bas l’aristocrate ! »

Darnay qui allait descendre de cheval, restaen selle, où il supposa qu’il était plus en sûreté.

« Un émigré ! dit-il, ne voyez-vouspas que je suis ici, en France, de mon propre mouvement ?

– Et qu’est-ce que tu es donc ?s’écria un maréchal qui, le marteau à la main, s’approcha duvoyageur, si tu n’es pas un émigré, un chiend’aristocrate ? »

Le maître de poste empêcha cet homme de saisirla bride du cheval de M. Darnay, et lui dit d’un tonconciliant :

« Laisse-le, mon ami, laisse-le, il serajugé à Paris.

– Oui, jugé ! répéta le maréchal enbrandissant son marteau, et condamné comme traître. »

La foule poussa un rugissementapprobateur.

Charles Darnay arrêta le maître de poste, aumoment où celui-ci tournait la tête de son cheval vers la cour del’auberge, et s’adressant à la foule, dès qu’il put s’en faireentendre :

« Ou l’on vous trompe, dit-il, ou c’estvous qui vous abusez ; je ne suis pas un traître, bien loin delà.

– Il en a menti ! cria leforgeron ; depuis le décret, il est traître de par laloi ; sa vie est au peuple, et ne lui appartientplus. »

M. Darnay vit un éclair traverser lesyeux des assistants, la multitude s’ébranla, et c’en était fait delui, si le maître de poste n’avait pris son cheval par la bride, etne l’avait entraîné dans la cour.

Les deux citoyens, qui composaient l’escorte,et qui jusque-là étaient restés immobiles, suivirentl’aristocrate ; l’aubergiste ferma la grande porte derrièreeux, et s’empressa de la barrer. Comme il en tirait les verrous, lemarteau du forgeron s’y abattit avec violence, la foule murmuravivement, et s’éloigna sans avoir fait autre chose.

« Quel est le décret dont de forgeron aparlé ? demanda Charles au maître de poste, après lui avoirfait ses remerciements.

– Celui qui ordonne la vente des biensdes émigrés.

– À quelle époque l’a-t-onrendu ?

– Le quatorze.

– Et c’est le quinze que j’ai quittél’Angleterre !

– Il y a plus : on dit que lesexilés sont bannis du territoire, et condamnés à mort s’ilsreviennent jamais en France. Voilà pourquoi cet homme prétendaitque votre vie appartenait au peuple.

– Mais ces décrets-là n’existentpas ?

– Est-ce que je sais ! répondit lemaître de poste en haussant les épaules ; s’ils ne sont pasrendus, ils le seront ; c’est toujours la même chose. Quevoulez-vous ! »

Ils couchèrent dans un grenier, sur un peu depaille, et se remirent en route lorsque la ville fut silencieuse,c’est-à-dire à une heure déjà fort avancée. Parmi les nombreuxchangements qu’avaient subis les détails de la vie ordinaire, l’unde ceux qui concourait le plus à donner à ce voyage nocturne uncachet fantastique, était la rareté du sommeil. Après avoirlonguement éperonné leurs chevaux sur la route obscure, notrevoyageur, et son escorte, arrivaient à quelque pauvrevillage ; au lieu d’être plongé dans les ténèbres, il y avaitde la lumière aux fenêtres, et les habitants dansaient des rondesautour d’un arbre de liberté, ou répétaient des chantspatriotiques. Heureusement qu’on dormait cette nuit-là dansBeauvais. Les trois cavaliers sortirent de la ville sans encombre,et se retrouvèrent clapotant sur la route, par une froidureprécoce, entre des champs stériles, diversifiés çà et là par lesrestes noircis de maisons que le feu avait détruites, la brusquesortie d’une embuscade, et l’arrêt violent des patrouilles quiparcouraient la route.

Au point du jour, ils s’arrêtèrent enfin sousles murs de Paris.

La barrière était close, et gardée par uneforce nombreuse.

« Les papiers du prisonnier ? »demanda d’une voix brève l’une des autorités du poste qu’avaitappelée la sentinelle.

Frappé naturellement de ce mot désagréable,Charles Darnay pria l’homme au ton bref d’observer qu’il étaitcitoyen français, et qu’il voyageait librement, sous la conduited’une escorte, il est vrai, mais nécessitée par la situation dupays, et qu’il avait soldée lui-même.

« Les papiers du prisonnier ? »répéta le même individu, sans accorder la moindre attention auxparoles du voyageur.

Le patriote à l’ivresse chronique avait cespapiers dans son bonnet, et les remit à qui de droit. En jetant lesyeux sur la lettre de Gabelle, le chef se troubla légèrement,manifesta quelque surprise, et attacha sur M. Darnay un regardprofond et scrutateur.

Néanmoins il rentra au corps de garde sansrien dire, laissant l’escorte et l’escorté se morfondre sur leurschevaux. Pendant ce temps-là, notre voyageur, examinant ce qui sepassait autour de lui, vit que le poste nombreux qui gardait labarrière était composé de quelques soldats et de beaucoup depatriotes ; que les charrettes de légumes, et d’autresdenrées, les villageois, les trafiquants de toute sorte quiconcouraient à l’approvisionnement de la capitale, y entraient sanspeine, mais qu’il était très-difficile d’en sortir, même pour lesgens de la plus basse classe.

Une foule compacte d’hommes et de femmes dediverses conditions, sans parler des animaux et des véhicules detoute espèce, attendaient qu’on leur octroyât le passage ;mais l’examen préalable des individus, dont il s’agissait dereconnaître l’identité, se faisait avec tant de scrupule, que lafoule se tamisait lentement à travers la barrière. Quelques-uns,sachant que leur tour était encore éloigné, s’étaient couchés pourfumer ou dormir, tandis que les autres faisaient la conversation ouflânaient aux alentours. Hommes et femmes portaient le bonnet rougeet la cocarde tricolore, dont l’usage était universel.

Après une demi-heure d’attente, Charles seretrouva en face de l’homme au ton bref, qui avait paru toutd’abord. Cet homme délivra aux deux patriotes un reçu duprisonnier, et donna l’ordre à celui-ci de descendre de cheval. Levoyageur obéit, et son escorte, emmenant sa monture fatiguée,reprit le chemin de Beauvais, sans avoir franchi les murs deParis.

M. Darnay suivit l’homme qui lui avaitfait mettre pied à terre, et entra dans une salle de corps degarde, sentant le vin et le tabac, où un certain nombre de soldatset de patriotes endormis, ou éveillés, ivres ou à jeun, et entrel’un et l’autre de ces divers états, gisaient dans les coins,s’adossaient aux murailles, ou se tenaient debout au milieu de lapièce. La lumière qui les éclairait, provenant à la fois desdernières lueurs d’une lampe épuisée, et des premiers rayons d’unciel nébuleux, flottait indécise entre les ombres de la nuit et laclarté du jour. Sur un bureau étaient plusieurs registres, etdevant ces registres, un homme aux façons brusques et à la minerébarbative.

« Citoyen Defarge, dit-il en se disposantà écrire et en s’adressant à celui qui accompagnait Darnay, est-cel’émigré Évremont ?

– Oui, citoyen.

– Ton âge, Évremont ?

– Trente-sept ans.

– Marié ?

– Oui.

– Où cela ?

– En Angleterre.

– Où est ta femme ?

– À Londres.

– C’est tout simple. Tu es consigné à laprison de la Force, Évremont.

– Juste ciel ! s’écria Darnay. Pourquelle faute et au nom de quelle loim’arrêtez-vous ? »

Le patriote leva les yeux et regarda leprisonnier.

« Il existe de nouveaux crimes et denouvelles lois depuis que tu as quitté la France, Évremont, dit-ilavec un sourire cruel, et en se remettant à écrire.

– Je vous supplie de remarquer que jesuis revenu de mon propre mouvement, afin de répondre à l’appel del’un de mes concitoyens, dont vous avez la lettre. J’arrive dansl’intention de me justifier moi-même ; je demande à ce qu’onme permette de le faire, et dans le plus bref délai ; n’est-cepas mon droit ?

– Les émigrés n’ont aucun droit, luirépondit brutalement son interlocuteur, qui continua d’écrire,relut son mandat, le saupoudra de sable, et le donna au citoyenDefarge en lui disant : « Au secret. »

D’un geste de la main qui tenait le papier,Defarge ordonna au prisonnier de le suivre, et ils sortirent ducorps de garde, escortés de deux patriotes.

« C’est vous, lui dit à voix basse lecabaretier, lorsqu’ils furent entrés dans Paris, qui avez épousé lafille du docteur Manette, ancien prisonnier à la Bastille,d’exécrable mémoire.

– Oui, répondit Darnay en le regardantavec surprise.

– Je m’appelle Defarge, marchand de vinau faubourg Saint-Antoine. Vous avez entendu parler demoi ?

– Certainement ; c’est chez vous quema femme est allée chercher son père. »

Cette expression : ma femme, rappelasubitement à l’ordre le citoyen Defarge, dont la figures’assombrit.

« Au nom de la guillotine, pourquoiêtes-vous revenu ; dit-il avec impatience.

– Vous me l’avez entendu dire tout àl’heure ; croyez-vous que ce ne soit pas la vérité ?

– Triste vérité pour vous ! ditDefarge d’un air sinistre, et les yeux fixés devant lui.

– En effet ; tout est si changé, sicontraire à ce qui existait autrefois, que je ne reconnais plusrien ; il me semble que je suis en pays perdu. Voulez-vous merendre un petit service ?

– Aucun, dit Defarge sans détourner latête.

– Voulez-vous répondre à la question queje vais vous faire ?

– Cela dépendra.

– De cette prison, où l’on m’envoie aumépris de toute justice, pourrai-je communiquer librement avec lemonde extérieur ?

– Vous le verrez.

– On ne va pas m’enterrer là sansjugement, sans avoir écouté ma défense ?

– Vous le verrez. Et quand cela serait,d’ailleurs ? Il y en a d’autres qu’on a enterrés dans desprisons qui étaient pires que celle-là.

– Ce n’est pas moi qui l’ai fait,citoyen. »

Pour toute réponse, Defarge lui jeta un regardde côté, et marcha d’un pas plus ferme et plus rapide. Charles,supposant que plus le silence se prolongerait, moins il auraitd’espoir d’attendrir le marchand de vin, s’empressad’ajouter :

« Il est pour moi, vous le comprenez, dela dernière importance que je puisse communiquer avec un agent dela banque Tellsone, qui est maintenant à Paris, ne serait-ce quepour lui apprendre que l’on m’a jeté à la Force. Voulez-vous lefaire pour moi ?

– Non, répondit Defarge d’un ton brusque.J’appartiens au peuple et à la patrie, et j’ai juré de les servircontre vous. »

Charles comprit qu’il serait inutile de prierdavantage ; d’ailleurs son orgueil le lui interdisait.

Tout en marchant, et malgré sespréoccupations, il ne put s’empêcher de remarquer l’indifférenceavec laquelle on voyait emmener un prisonnier. Il fallait une biengrande habitude pour avoir familiarisé la foule avec ce douloureuxspectacle ; c’était à peine si les enfants se retournaientpour le regarder. Un homme bien vêtu qui, alors, s’en allait enprison, n’avait rien de plus extraordinaire qu’un travailleur, quien habits de tous les jours, se rendait à l’ouvrage.

En passant dans une rue étroite et boueuse,Charles vit un fougueux orateur qui, monté sur un tabouret,déployait à son auditoire les crimes que le roi et la familleroyale avaient commis contre le peuple. Le peut de mots qu’ilsaisit apprirent à Charles Darnay que le roi était en prison, etque les ambassadeurs des puissances étrangères avaient quittéParis.

Il l’avait ignoré jusqu’à présent ; lasurveillance dont il était l’objet depuis son arrivée en Francen’avait pas même permis aux nouvelles de pénétrer jusqu’à lui.

À son départ d’Angleterre, il ne se doutaitpas des dangers qu’il pouvait courir à Paris ; il se l’avouaitmaintenant. Les difficultés avaient grandi à chaque pas, et lepéril dépassait tout ce qu’il avait redouté. Certes il n’aurait pasquitté Londres s’il avait pu savoir ce qui l’attendait en France,puisque une fois en prison il lui était impossible d’agir ;mais son inquiétude n’était pas aussi vive que nous le croyons toutd’abord, instruits que nous sommes des événements qui lui étaientcachés. Si ténébreux que fût l’avenir, c’était toujours l’inconnu,et son obscurité renfermait l’espérance. Les horribles massacres,dont la durée devait fatiguer les bourreaux, et tacher de sangl’époque de la moisson féconde, étaient aussi loin de la pensée deCharles Darnay que si, au lieu de quelques tours du cadran, ilavait dû s’écouler des siècles avant d’y arriver. Il connaissait àpeine le nom de la guillotine ; la masse du peuple n’en savaitpas davantage ; et il est probable que les actes effrayantsqui allaient se réaliser n’étaient pas même soupçonnés par leshommes qui devaient les accomplir. Comment la crainte enaurait-elle pu germer dans un esprit qui ne pouvait lesconcevoir ?

L’emprisonnement et ses souffrances, lesdouleurs d’une séparation cruelle dont la durée n’était pasdéfinie, le chagrin qu’en ressentiraient ceux qui lui étaientchers, voilà ce que Charles Darnay croyait être la somme de sesmalheurs ; et c’est avec cette pensée, déjà bien assez lourde,qu’il arriva au lieu de sa détention.

Le guichet fut ouvert par un homme à la facebouffie, auquel Defarge présenta l’émigré.

« Que diable ! s’écria l’homme, ondirait qu’il en pleut des émigrés. »

Defarge prit le reçu du geôlier sans paraîtreavoir entendu cette exclamation, et se retira avec ses deux gardesciviques.

« Que diable ! répéta l’homme de lageôle quand le citoyen fut parti, en viendra-t-ilencore ? »

La femme du geôlier n’étant pas préparée àcette question, dit simplement :

« Il faut de la patience, monami. »

Trois porte-clefs qui entraient au mêmeinstant, ajoutèrent en chœur :

« Pour l’amour de la liberté,citoyen ! » paroles discordantes aux lèvres de qui lesprononçait.

La prison de la Force était noire et obscure,d’une humidité visqueuse, et remplie d’une senteur infâme. C’estextraordinaire combien cette odeur putride qui s’exhale du sommeilemprisonné, se manifeste et s’accumule promptement dans ces geôlesmalpropres et sans air.

« Au secret ! murmura le geôlier enjetant les yeux sur le mandat ; comme si nous n’étions pasdéjà pleins à crever ! »

Il passa le papier dans un fil d’archal, et sereplongea dans sa mauvaise humeur. Le prisonnier, tantôt parcourantla pièce de long en large, tantôt allant s’asseoir sur un banc depierre, attendit quarante minutes que l’homme de la geôle et sesacolytes eussent gravé ses traits dans leur mémoire.

« Allons, suis-moi ! » dit lechef en prenant enfin ses clefs.

Charles accompagna son guide à travers lalueur funèbre qui enveloppait les couloirs, monta des marches, endescendit, s’arrêta devant de lourdes portes qui se refermèrentbruyamment, et fut introduit dans une immense salle basse,encombrée de prisonniers des deux sexes. Les femmes, assises devantune longue table, écrivaient ou lisaient, avaient à la main unouvrage de couture, une broderie ou un tricot. La plupart deshommes se tenaient debout derrière elles, ou se promenaient dans lasalle.

Dominé par la pensée instinctive qui associaitchez lui le mot de prisonniers avec celui d’infamie, le nouvelarrivant se replia sur lui-même en entrant dans cette salle qui luifaisait horreur : mais pour mettre le comble à l’irréalité desa course fantastique, chaque prisonnier se leva pour le recevoir,et l’accueillit avec la politesse raffinée de l’époque, avec toutesles grâces, toutes les séductions de la vie élégante.

Ces manières pleines de charme, ces révérencesprofondes, vues à la clarté douteuse qui pénétrait dans la salle,apparaissait tout à coup entre ces murailles nues et souillées, aumilieu de cet air impur, firent allusion à Charles, qui pensa êtredescendu chez les morts. Rien que des spectres ! l’ombre de labeauté, l’ombre de la grandeur et de l’élégance, l’ombre del’orgueil et de la frivolité, de l’esprit et de la fraîcheur,l’ombre de la vieillesse, attendant qu’on les emmenât du rivage,tournaient vers le nouveau venu l’ombre des regards qu’ellesavaient autrefois. Toute cette foule était morte en entrant dansces lieux.

Charles restait immobile ; le geôlierqu’il avait à côté de lui, ceux qui allaient et venaient dans lasalle auraient pu n’avoir rien de disparate dans l’exercice deleurs fonctions habituelles, mais rapprochés de ces mères pleinesde douleur, de ces jeunes filles nobles et belles, de toutes cesfemmes délicatement élevées, leur grossièreté paraissait tellementexcessive qu’elle poussait à son dernier terme l’invraisemblance dela scène que Charles contemplait. Des spectres, assurément,pensait-il. Cette course nocturne, par le froid et la pluie, surles routes fangeuses, n’était que le rêve de son cerveau malade, uncauchemar prolongé qui évoquait ces ombres.

« Au nom de tous mes compagnonsd’infortune, lui dit un gentilhomme de grand air qui vint à sarencontre, j’ai l’honneur de vous saluer, et de vous offrir noscondoléances, à propos de la calamité qui vous conduit parmi nous.Puisse-t-elle se terminer bientôt, et à votre avantage. Ailleurs ilpourrait être impertinent de vous demander votre nom, votreposition sociale, mais cette demande n’a rien ici qui doive vousoffusquer. »

Charles se réveilla, déclina son titre etremercia son interlocuteur aussi convenablement que possible.

« J’espère que vous n’êtes pas mis ausecret ? reprit le gentilhomme en suivant des yeux leconducteur du nouvel hôte.

– J’ignore ce que signifie cetteexpression, mais on l’a prononcée à mon égard.

– Croyez bien que nous le regrettonsvivement ; toutefois ne vous découragez pas : on y a misd’abord plusieurs membres de notre société, et ils nous sontrevenus peu de temps après. J’ai le chagrin, ajouta-t-il en élevantla voix, d’annoncer à l’assemblée que monsieur est mis ausecret. »

Un murmure de commisération s’élevaimmédiatement, et Charles, en traversant la salle pour se rendre àla grille où l’attendait son guide, recueillit sur son passagel’expression sympathique des vœux et des encouragements qui luiprodiguaient surtout les femmes. Il se retourna pour leur exprimersa reconnaissance ; puis la grille se referma sous la main dugeôlier, et les ombres qu’il venait d’entrevoir disparurent pourtoujours à ses yeux.

Le corridor aboutissait à un escalier depierre qui se dirigeait vers les combles. Après avoir montéquarante marches (à peine était-il prisonnier depuis trois quartsd’heure, et il comptait déjà ce qui le séparait des vivants), songuide ouvrit une porte basse et le fit entrer dans une cellulehumide et froide.

« Voilà ! dit le geôlier.

– Pourquoi m’enferme-t-on àpart ?

– Je n’en sais rien.

– Puis-je me procurer de l’encre, uneplume et du papier ?

– Je n’ai pas d’ordres à cet égard ;on viendra tout à l’heure, tu le demanderas si bon te semble ;quant à présent, tu peux acheter de quoi manger, mais rien deplus. »

La cellule contenait une chaise, une table etune paillasse. Tandis que le geôlier faisait la revue de ces objetset inspectait la pièce, Charles qui, appuyé contre le mur, leregardait machinalement, lui trouva le corps et le visage tellementbouffis d’une enflure malsaine, qu’il crut voir un noyé saturéd’eau. Lorsque cet homme fut parti, le prisonnier, rêvant toujours,se dit en lui-même : « Il m’a laissé là comme unmort. » Puis s’étant penché vers la paillasse, il ajouta, ense détournant avec dégoût : « et quand on a cessé devivre, cette vermine rampante est la première transformation de lachair. »

« Cinq pas sur quatre et demi ;quatre pas et demi sur cinq ; cinq pas sur quatre etdemi, » murmura le prisonnier en arpentant sa cellule ;et planant au-dessus des rumeurs de la ville, qui lui arrivaientaffaiblies comme le son des tambours drapés de noir, des voixpuissantes répétèrent : « Il faisait des souliers, ilfaisait des souliers, il faisait des souliers. » Le captifmesura de nouveau sa cellule, précipité ses pas, et les compta touthaut pour échapper à cette obsession douloureuse.

« Parmi ces ombres qui s’évanouirentlorsque la porte se referma, une jeune femme en deuil était appuyéedans l’embrasure d’une fenêtre, un pâle rayon brillait sur sescheveux d’or ; elle ressemblait… Au nom du ciel ! couronspar les chemins, à travers les villages, dont les habitants, aulieu de dormir, dansent avec frénésie… Il faisait dessouliers ! il faisait des souliers !… Mon Dieu !…Cinq pas sur quatre et demi ! cinq pas sur quatre etdemi !… »

Le prisonnier, secouant l’un après l’autre ceslambeaux de phrases qui surgissaient des profondeurs de son âme,précipitait sa marche de plus en plus, comptait avec obstinationles pas qu’il mesurait ; et aux rumeurs de la cité, roulantsans cesse comme le son des tambours funèbres, s’ajoutaient lesvoix déchirantes de tous ceux qu’il aimait.

Chapitre 2La meule à aiguiser.

La succursale que la maison Tellsone avaitétablie à Paris, occupait dans le quartier Saint-Germain, l’ailegauche d’un hôtel immense, situé au fond d’une vaste cour ;une épaisse et haute muraille séparait cette cour de la rue, etflanquait de chaque côté une porte cochère d’une résistance à touteépreuve. Le gentilhomme, à qui appartenait cet hôtel, l’avaithabité jusqu’au moment où il avait fui la capitale sous les habitsde son cuisinier, et s’était dirigé en toute hâte vers la frontièrela plus prochaine. Simple bête effarée, se sauvant au premier cride la chasse, il n’en était pas moins dans sa métempsycose, leMonseigneur dont le chocolat exigeait naguère pour arriver jusqu’àses lèvres, le concours de quatre hommes vigoureux, sans parler decelui qui l’apprêtait.

Monseigneur une fois parti, ses robustesvalets s’étaient absous du crime d’avoir touché ses gages, en sedéclarant tout prêts à lui couper la gorge ; son hôtel avaitété mis sous le séquestre et enfin confisqué. Les choses allaientsi vite, les décrets succédaient aux décrets avec tant de rapidité,que le soir du 3 septembre, des émissaires de la loi, étaient enpossession de l’hôtel qu’ils avaient décoré d’un drapeau rouge, etbuvaient de l’eau-de-vie dans les appartements d’honneur.

À Londres un local pareil à celui que Tellsoneoccupait avec Monseigneur, eût mis la maison hors d’elle-même etl’eût fait citer dans la gazette. Qu’auraient dit, en effet, laresponsabilité, la respectabilité britannique, en voyant descaisses d’oranger dans la cour d’un lieu d’affaires, et un Cupidonau-dessus du comptoir ? Cela existait néanmoins à Paris.Tellsone avait, il est vrai, fait passer un lait de chaux sur leperfide enfant ; mais on le voyait toujours, dans son légercostume, suspendu au plafond, d’où (ce qui lui arrive trop souvent,hélas !) il visait des écus du matin jusqu’au soir. DansLombard-street à Londres, la banqueroute serait infailliblementsortie de ce jeune païen, de l’alcôve à rideaux galants situéederrière cet enfant immortel, du miroir incrusté dans la muraille,et de ces commis pas du tout vieux, qui auraient dansé en public àla moindre provocation. Mais un Tellsone français pouvait, avec cesénormités, faire d’excellentes affaires ; et depuis leurorigine, pas un client n’avait pris la fuite à leur aspect, nitremblé pour sa fortune.

Combien Tellsone aurait-il désormais derestitutions à faire ? Combien resterait-il dans ses coffresd’argent non réclamé ? Combien de joyaux et de vaisselleplate, se terniraient dans ses cachettes, après la mort de leursdépositaires ? Parmi ses comptes courants, combien s’entrouveraient-ils dont la balance ne se ferait point ici-bas ?Personne n’aurait pu le dire, pas même M. Lorry, que cesquestions préoccupaient vivement.

L’agent de Tellsone était au coin du feu(l’hiver prématuré se faisait déjà sentir), et sur l’honnête etcourageuse figure du gentleman était une ombre plus épaisse que nepouvaient la projeter les objets environnants. Dans sa fidélité àla maison, dont il était devenue partie intégrante, M. Lorrys’était logé à la banque, et sa chambre était voisine des bureaux.Le hasard voulait qu’il fût protégé par l’occupation patriotique dubâtiment principal ; mais l’excellent homme ne l’avait pascalculé : pourvu qu’il fît son devoir, tout le reste lui étaitindifférent.

De l’autre côté de la cour, en face desappartements du gentleman se trouvaient les remises de l’hôtel,soutenues par une colonnade, et où l’on voyait encore les voituresde Monseigneur ; à l’un des piliers étaient attachés deuxflambeaux, qui brûlaient en plein vent, et répandaient leur clartérutilante sur une grande meule à aiguiser, machine grossière,apportée là d’un atelier quelconque.

Le gentleman, qui s’était approché de lafenêtre, pâlit à la vue de ces objets, innocents en eux-mêmes, etrevint s’asseoir auprès du feu ; il avait ouvert la croiséepour fermer les persiennes, avait tiré les rideaux, et frissonnaitdes pieds à la tête.

Aux bruits du soir qui bourdonnaient dans laville, ainsi qu’il arrivait tous les jours, se mêlait à diversintervalles quelque chose qui n’avait rien de terrestre : unerumeur indescriptible, de sons poignants et inconnus, qui montaientjusqu’au ciel.

« Mon Dieu, murmura M. Lorry enjoignant les mains, je vous rends grâces de n’avoir dans ces lieuxaucun des êtres qui me sont chers. Puissiez-vous avoir pitié deceux qui sont en péril ! »

Bientôt après la cloche de la grand’porte sefit entendre. « Les voilà revenus ! » pensa legentleman qui écouta malgré lui ; mais une irruption bruyanten’eut pas lieu dans la cour, comme il s’y attendait ; la portese referma pesamment, et le silence régna de nouveau dansl’hôtel.

L’émotion fébrile, l’horreur qu’il éprouvaitaugmentait chez M. Lorry cette vague inquiétude que donnetoujours la responsabilité d’une charge importante. Le gentleman seleva ; – la caisse et les livres étaient bien gardés, – et nevoulant pas rester seul, il se disposait à rejoindre les commisfidèles qui veillaient dans le bureau, quand la porte s’ouvrit toutà coup, et laissa passer deux personnes dont l’apparition le fitreculer de surprise.

Lucie et son père ! Lucie, les brastendus, et l’air désespéré d’autrefois, ajoutant à l’expressionqu’elle avait aujourd’hui.

« Qu’y a-t-il ? demandaM. Lorry avec stupeur. Qu’est-ce que c’est, Manette ?Lucie ? qu’est-ce qui peut vous amener ? »

Les yeux fixés sur lui, pâle, éperdue, elle sejeta dans les bras du vieillard. « Mon mari ! dit-elled’une voix haletante.

– Votre mari, chère enfant ?

– Oui, Charles.

– Que lui est-il arrivé ?

– Il est ici.

– À Paris ?

– Depuis plusieurs jours, trois ouquatre, je ne sais pas ; je n’ai plus de mémoire. Un appel àson honneur l’a fait partir à notre insu ; on l’a arrêté à labarrière et on l’a mis en prison. »

Un cri s’échappa de la poitrine duvieillard ; au même instant la cloche de la grand’portes’agita violemment, et des voix et des pas se précipitèrent dans lacour.

« Quel est ce bruit ? demandaM. Manette, qui se dirigea vers la fenêtre.

– N’ouvrez pas, s’écria legentleman ; docteur, au nom du ciel, ne regardez pasdehors. »

La main sur l’espagnolette, le docteur seretourna en souriant, et lui dit avec calme : « Soyeztranquille, mon ami, je suis pour eux un être sacré. Il n’y a pasen France un patriote qui, en apprenant que j’ai été à la Bastille,mettrait la main sur moi, autrement que pour me serrer dans sesbras ou me porter en triomphe. C’est grâce à mon ancien martyre quej’ai passé la barrière, que j’ai pu savoir où était Charles, et queje suis arrivé près de vous. Je ne doutais pas de mon influence,cela devait être ; Charles n’a rien à craindre, je lesauverai, je l’ai promis à Lucie. Mais qu’est-ce qu’on entenddonc ?

– Ne regardez pas, je vous en supplie. Nivous non plus, cher ange, dit-il en entourant d’un bras la taillede la jeune femme. Ce n’est pas une raison pour vouseffrayer ; je vous jure que je ne sais rien d’alarmant sur lecompte de Charles ; j’étais même loin de penser qu’il fût àParis. Dans quelle prison est-il ?

– À la Force.

– À la Force !… Lucie, mon enfant,si jamais vous avez été bonne et courageuse, et vous l’aveztoujours été,… je vous en prie, soyez calme ; faites bien ceque je vais vous dire, c’est beaucoup plus important que je ne peuxvous l’exprimer. – Vous ne pouvez rien faire ce soir, il vousserait impossible de sortir. Je vous dis cela au nom de Charles, etdans son intérêt ; je sais combien le sacrifice est pénible,mais entrez dans ma chambre, laissez-moi seul avec votre père, jevous en conjure, obéissez ; vite, vite, au nom de ceux quivous aiment.

– Je vous suis entièrement soumise, bonami, vous le savez ; vous ne me tromperiez pas, je le vois survotre figure. »

Le vieillard l’embrassa, et l’entraîna dans lapièce voisine, dont il ferma la porte à double tour. Revenu près dudocteur, il ouvrit la fenêtre, écarta légèrement les persiennes, etlui et M. Manette regardèrent au dehors.

Environ cinquante individus, hommes et femmes,étaient rassemblés dans la cour. Aussitôt que les gardiens leuravaient ouvert la porte, ils avaient couru vers la meule, ettravaillaient avec zèle. C’était pour eux, évidemment, qu’on avaitapporté cette machine, afin qu’ils pussent faire leur ouvrage sansqu’on les dérangeât.

Mais quels travailleurs, et quelle affreusebesogne !

La meule avait une double manivelle ;deux hommes la tournaient avec furie, deux démons dont la figure,entourée de longs cheveux qui tombaient en avant, et se rejetaienten arrière à chaque tour de roue, était plus horrible à voir quecelles des sauvages les plus atrocement grimés. De faux sourcils,de fausses moustaches collaient à leurs masques hideux ; leurstraits, tachés de sang étaient convulsés par les cris, leurs yeuxdilatés et fixes, leurs paupières rougies par l’ivresse, etl’absence de sommeil. Tandis qu’ils tournaient la machine, sefouettant la figure de leurs cheveux nattés, s’en flagellantensuite le cou et les épaules, des femmes leur portaient du vin auxlèvres, afin qu’ils pussent boire sans arrêter la meule ; etces gouttes rougies, qui tombaient de leurs faces et de leursvêtements, ces flots d’étincelles, qui jaillissaient de la pierre,créaient autour d’eux une atmosphère infernale. L’œil n’en voyaitaucun d’ailleurs, qui, dans ce groupe, ne fût barbouillé de sang.Les uns, nus jusqu’à la ceinture, en avaient le corps et lesmembres couverts ; les autres leurs guenilles imbibées ;des hommes, diaboliquement parés de dentelles et de rubans, lesavaient teints dans la mare sanglante. Couteaux, haches,baïonnettes ou sabres, tout ce qui était là pour être affilé, étaitrouge et humide. Des lambeaux d’étoffe, ou de linge, nouaient auxpoignets de quelques-uns des lames ébréchées ; le tissudifférait, mais la nuance était la même : et quand lespossesseurs de ces armes les arrachaient du flot d’étincelles et seprécipitaient dans la rue, en les brandissant avec frénésie, lateinte rouge qui n’était plus sur l’acier, se retrouvait dans leursregards qu’un spectateur ayant conservé la raison, aurait vouluéteindre d’une balle, au prix de vingt années d’existence.

Tout cela fut aperçu en un moment ;l’homme qui est en train de se noyer, ou qui est en face du péril,verrait un monde en une minute, s’il l’avait sous les yeux. Lesdeux amis s’éloignèrent de la fenêtre et M. Manette questionnadu regard le gentleman au sujet de cette horrible vision.

« Ils massacrent les prisonniers, dit levieillard en baissant la voix, et en jetant les yeux autour de lui.Si vraiment vous avez l’influence dont vous parliez tout à l’heure,faites-vous reconnaître de ces démons, et allez avec eux à laForce ; il est possible qu’il soit trop tard, je n’en saisrien ; mais il n’y a pas une seconde à perdre. »

Le docteur, la tête nue, se précipita hors dela chambre, et se trouva dans la cour au moment où le gentlemanrevenait à la croisée. Ses longs cheveux blancs, sa figureremarquable, la confiance avec laquelle il se jeta au milieu desarmes qu’il écartait sur son passage, impressionnèrent lesspectateurs, et en moins d’une minute il arriva au centre du groupequi entourait la meule. La machine s’arrêta, il y eut un instant desilence, puis un murmure qui alla croissant, et auquel se joignitla voix du docteur. M. Lorry vit le groupe s’ébranler, vingthommes se mettre en ligne, entourer M. Manette, et sortir dela cour en criant : « Vive le prisonnier de laBastille ! Place au prisonnier de la Bastille ! À laForce pour délivrer le gendre du prisonnier de laBastille ! » et mille autres acclamations de mêmenature.

Le gentleman referma la porte, tira lesrideaux, et le cœur palpitant, s’empressa d’aller rejoindre Lucie,pour lui dire que son père, assisté par le peuple, était alléchercher M. Darnay. La jeune femme avait à côté d’elle sapetite fille et miss Pross ; mais M. Lorry ne s’aperçutde leur présence que longtemps après, lorsque assis au coin du feu,il eut recouvré autant de sang-froid que pouvait en permettre cetteeffroyable nuit.

Lucie, plongée dans la stupeur, était à sespieds et se cramponnait à sa main comme à son dernier appui. MissPross avait couché l’enfant sur le lit du gentleman, et sa tête,s’inclinant peu à peu, était tombée sur l’oreiller où reposait lapetite fille. Que la nuit fut longue à côté de cette femmeéplorée ! Qu’elle fut longue, oh ! mon Dieu ! Ledocteur ne revenait pas ; et l’on était sansnouvelles !

Deux fois on avait sonné à la grand’porte,deux fois la cour avait été envahie, la meule avait tourné et faitjaillir ses étincelles au milieu du vacarme.

« Qu’est-ce que c’est ? avaitdemandé Lucie avec terreur.

– Chut ! mon enfant ; c’est iciqu’on aiguise les sabres des soldats ; l’hôtel est maintenantpropriété nationale, et sert d’atelier pour la confection desarmes. »

Toutefois la dernière séance avait été pluscourte que les autres, et la besogne s’était faite avec moinsd’ardeur et moins de suite. Peu de temps après on vit poindre lejour. M. Lorry se détacha doucement de l’étreinte de la jeunefemme, approcha de la fenêtre, l’ouvrit avec précaution, et regardace qui se passait dans la cour. Un homme, tellement ensanglanté,qu’on l’aurait pris pour un soldat tombé sur le champ de bataille,gisait auprès de la meule. Exténué par le massacre, il se levapéniblement, promena autour de lui un regard hébété, et découvrit,à la lumière naissante, l’un des carrosses de Monseigneur ; ilse traîna en chancelant jusqu’au somptueux équipage, y monta, enreferma la portière, et s’endormit sur les coussins, d’une exquiseélégance.

La terre, cette grande meule, avait tournéquand M. Lorry regarda de nouveau par la fenêtre, et le soleilrougissait les pavés et les murs de la cour ; la pierre àaiguiser se détachait seule dans l’air calme du matin, et avait unreflet rouge que le soleil ne donna jamais, et que sa lumière nepeut effacer.

Chapitre 3L’ombre.

L’une des premières considérations qui seprésentèrent à l’esprit pratique de M. Lorry, fut qu’iln’avait pas le droit de compromettre les affaires de Tellsone, enlogeant à la banque la femme d’un émigré. Il aurait sacrifié pourLucie Darnay, et pour ceux qui lui étaient chers, sa fortune, saliberté, sa vie, sans la moindre hésitation ; mais le dépôtqui lui était confié ne lui appartenait pas, et il restait, à cetégard, l’agent scrupuleux et rigide de la maison quil’occupait.

Il songea d’abord à Defarge, et eut la penséed’aller trouver le marchand de vin pour lui demander quel étaitl’endroit de cette ville en désordre où l’on pût loger une femmeavec le plus de sécurité. Mais la même considération lui fitrenoncer à ce projet : Defarge habitait le faubourg le plusrévolutionnaire de Paris ; il était sans doute engagéprofondément dans l’œuvre terrible du quartier Saint-Antoine, et ildevenait dangereux d’éveiller son attention.

Midi étant arrivé, sans que le docteur fûtrevenu, et chaque minute de retard pouvant compromettre la banque,le gentleman confia ses inquiétudes à Lucie. La jeune femme luirépondit que M. Manette avait l’intention de louer unappartement dans le voisinage ; rien du côté des affaires nes’opposait à cela, et comme il leur était impossible de partir, ensupposant même que Charles fût mis en liberté, le gentleman sortittout de suite pour aller chercher un logement ; il ne tardapas à en trouver un convenable, situé au coin d’une rue écartée, etd’une petite place mélancolique, dont les persiennes ferméesannonçaient des maisons désertes.

Il y conduisit immédiatement Lucie, la petitefille et miss Pross, et leur procura tout le confort possible,beaucoup plus qu’il n’en avait lui-même. Il leur laissa Cruncher,qu’il savait très-capable de défendre la porte, et de recevoir sansbroncher une grêle de coups sur la tête ; puis il revint à labanque. C’est le cœur bien triste, l’âme singulièrement troublée,qu’il se mit au travail, et le jour se traîna pour lui avec unelenteur désespérante.

Le temps s’écoula néanmoins, et les bureaux sefermèrent. Le gentleman se retrouva seul dans la pièce où il étaitla veille au soir, et il réfléchissait à ce qu’il avait à faire,lorsque des pas retentirent dans l’escalier. Quelques instantsaprès, un homme était dans la chambre, et fixant sur le gentlemanun regard attentif, lui adressait la parole en l’appelant par sonnom.

« Votre serviteur ; est-ce que vousme connaissez ? » lui demanda M. Lorry.

C’était un homme vigoureux, de quarante-cinq àcinquante ans, dont une chevelure noire, épaisse et frisée,couvrait la tête puissante.

« Vous ne me reconnaissez pas ?dit-il au lieu de répondre.

– Effectivement, je vous ai vu…

– Dans ma boutique de marchand devin.

– Vous venez de la part du docteur ?reprit vivement le gentleman.

– Oui, du citoyen Manette.

– Que vous a-t-il donné pourmoi ? »

Defarge remit à la main tremblante, quis’avançait vers lui, un chiffon de papier où étaient ces quelqueslignes.

« Charles est sain et sauf ; mais ily aurait imprudence à le quitter. J’ai obtenu que le porteur de cebillet voulût bien se charger d’un mot de notre prisonnier pourLucie ; conduisez-le près de ma fille. »

Délivré d’un grand poids par la lecture de ceslignes, M. Lorry s’adressait à Defarge :

« Voulez-vous venir chezMme Darnay ? lui dit-il.

– Oui, » répondit le cabaretier.

Sans remarquer alors ce qu’il y avait de brefet d’automatique dans les paroles du citoyen, M. Lorry mit sonchapeau, et suivi du patriote, se dirigea vers la cour. Ils ytrouvèrent deux femmes dont l’une tricotait.

« Mme Defarge ! ditM. Lorry, qui la trouvait telle qu’il l’avait laissée dix-septans auparavant.

– Elle-même, répondit le cabaretier.

– Est-ce que madame vient avecnous ? demanda le gentleman, en voyant qu’elle se disposait àles suivre.

– Pour les reconnaître il faut qu’ellevoie les gens ; c’est dans leur intérêt. »

Commençant à être frappé du ton bref et desmanières du marchand de vin, M. Lorry le regarda d’un airinquiet ; puis, ouvrant la marche, il se dirigea vers lademeure de Lucie. Des deux femmes qui le suivaient, la secondeétait la Vengeance.

Ils traversèrent rapidement les rues qu’ilsavaient à franchir, montèrent l’escalier, furent introduits parJerry, et trouvèrent la jeune femme qui était seule, et quipleurait. Elle fut transportée de joie par les nouvelles que luidonna le vieillard, et serra la main qui lui présentait le billetde Charles, se doutant bien peu de ce qu’avait fait cette main lesdeux nuits précédentes, et ce que le hasard seul l’avait empêché defaire à Charles Darnay lui-même.

« Prends courage, ma bien-aimée, disaitle billet ; je suis sain et sauf, et ton père a une grandeinfluence autour de moi. Ne cherche pas à me répondre, et embrassepour moi notre enfant. »

Le papier n’en contenait pas davantage ;mais ces quelques mots étaient si précieux pour celle qui lesrecevait, que, dans sa gratitude, elle se tourna versMme Defarge, et lui baisa la main. Au lieu derépondre à cet élan d’une reconnaissance toute féminine, la mainretomba froide et inerte, et se remit à tricoter.

Lucie, glacée par cet attouchement, s’arrêta,comme elle allait mettre le billet de Charles dans son sein, etregarda la tricoteuse avec effroi. Mme Defarge levales sourcils, et contempla d’un œil impassible et fixe le visageterrifié de la jeune femme.

« Chère belle, dit M. Lorry pourexpliquer la visite de la tricoteuse, les soulèvements sont communspar le temps qui court, et bien qu’il ne soit pas probable que vousayez à en souffrir, Mme Defarge a désiré vous voir,afin de vous reconnaître et de vous protéger en cas de malheur. Jecrois, ajouta M. Lorry qui, troublé de plus en plus parl’impassibilité des trois personnes présentes, s’arrêtait à chaquemot, je crois, citoyen Defarge, que c’est bien le cas dont ils’agit ? »

Le citoyen jeta un regard sombre à sa femme,et ne répondit que par un grognement sourd, qui put passer pourêtre affirmatif.

« Lucie, vous feriez bien, dit legentleman d’un air et d’un ton conciliants, d’appeler miss Pross etnotre chère petite fille. Miss Pross, citoyen Defarge, est une dameanglaise, et ne connaît pas le français. »

La dame en question, très-persuadée qu’ellevalait autant, si ce n’est plus, qu’une étrangère quelconque,n’était pas femme à se laisser abattre par le malheur, oudéconcerter par le danger ; elle s’arrêta en face de laVengeance, dont les yeux l’avaient rencontrée d’abord, et dit enanglais : « Voilà une hardie pièce, qui peut se vanterd’être laide » puis elle toussa britanniquement au nez de lacabaretière ; mais ni l’une ni l’autre de ces dames ne fitattention à elle.

« Sa fille ? demandaMme Defarge en montrant la petite Lucie, avec sonaiguille à tricoter, comme si cette aiguille eût été le doigt duDestin.

– Oui, madame, répondit M. Lorry,c’est la chère enfant de notre pauvre prisonnier, sa filleunique. »

L’ombre de la tricoteuse s’abaissa tellementépaisse et menaçante sur la pauvre petite, que la jeune femmes’agenouilla près de sa fille et la serra contre son cœur ;l’ombre fatale s’étendit alors sur la mère et sur l’enfant, qu’elleenveloppa d’un voile funèbre.

« C’est bien ; nous pouvons partir,je les ai vues, » dit Mme Defarge.

Il y avait dans la manière dont ces parolesfurent prononcées quelque chose de si effrayant, que Lucie retenantd’une main suppliante la robe de la tricoteuse :

« Vous serez bonne pour mon mari,dit-elle, vous ne lui ferez pas de mal ; vous me ferez obtenirla permission de le voir ?

– Ton mari ne m’occupe pas, réponditMme Defarge ; ce n’est pas à lui que je pense,c’est à la fille de ton père.

– Dans ce cas-là, soyez bonne pour lui àcause de moi, à cause de mon enfant. Elle croise les mains pourvous supplier d’être généreuse. Ô mon Dieu ! vous le voyez,nous avons plus peur de vous que des autres. »

La citoyenne reçut cet aveu comme uncompliment, et se tourna vers son mari ; Defarge, qui serongeait l’ongle du pouce avec malaise, prit une physionomie plussévère sous le regard de sa femme.

« Qu’est-ce que te dit le prisonnier dansce billet ? demanda Mme Defarge à Lucie ;ne parle-t-il pas d’influence ?

– Il dit que mon père en a beaucoup,répliqua la jeune femme en tirant le billet de sa poitrine et enattachant sur la tricoteuse ses beaux yeux pleins d’effroi.

– Ton père le fera relâcher, ditMme Defarge d’un air indifférent.

– Je vous en conjure, madame, s’écriaLucie avec ferveur, ayez pitié de nous ; n’exercez pas votrepouvoir contre mon pauvre mari ; il est innocent, je vousassure ; faites qu’on me le rende ; vous êtes ma sœur, envotre qualité de femme : ayez pitié d’une épouse et d’unemère ! »

Après avoir regardé froidement la suppliante,Mme Defarge se tourna vers la Vengeance, et d’unevoix glaciale :

« On n’a jamais tenu compte, dit-elle,des épouses et des mères que nous avons connues, nous autres. Onleur a souvent arraché leurs pères et leurs maris pour les jeter enprison. Depuis que nous sommes au monde, nous avons vu souffrir nossœurs dans leur personne et dans celle de leurs enfants :subir le froid, la faim, la soif, l’oppression, toutes les misères,tous les mépris.

– Pas vu autre chose, dit tranquillementla Vengeance.

– Après cela, je te le demande, repritMme Defarge en s’adressant à Lucie, est-il probableque le chagrin d’une épouse et d’une mère puisse noustoucher ? »

Elle reprit son tricot et sortit accompagnéede la Vengeance. Ce fut M. Defarge qui se retira le dernier etqui ferma la porte.

« Du courage, mon enfant, ditM. Lorry en relevant la jeune femme, du courage ! tout vabien ; quelle différence avec le sort de tant de pauvrescréatures ! Allons, chère fille, allons, vous devez êtrereconnaissante envers la Providence.

– Je le sais, je ne suis pas ingrateenvers elle ; mais cette femme a jeté sur moi une ombre quiobscurcit l’avenir et m’empêche d’espérer.

– Eh bien ! reprit le gentleman, quesignifie ce découragement dans notre brave petit cœur ? Uneombre, chère Lucie, n’a pas de substance, par conséquent, n’estpoint à craindre. »

Malgré tout ce qu’il pouvait dire, les Defargeavaient répandu leur ombre sur lui, et au fond de l’âme il en étaitsingulièrement troublé.

Chapitre 4Le calme au milieu de la tempête.

Ce n’est que le quatrième jour, à dater de sondépart de l’hôtel, que revint le docteur Manette. Quant auxatrocités qui avaient eu lieu pendant son absence, on les cacha sibien à la pauvre Lucie, qu’elle était à Londres depuis longtempsquand elle apprit que onze cents prisonniers de tout âge et de toutsexe avaient été massacrés par la populace, et que pendant quatrejours et quatre nuits l’air qui l’entourait avait été souillé parle meurtre. Elle savait seulement qu’on avait attaqué les prisons,que la vie des prisonniers politiques avait été mise en danger, etque plusieurs de ces malheureux, arrachés de leur asile, avaientété assassinés.

Mais le docteur, après avoir recommandé lesecret à M. Lorry, ce qui n’était pas nécessaire, raconta augentleman que la bande de forcenés qui l’avait emmené de l’hôtell’avait conduit à la Force, où il avait assisté au carnage. Ilavait trouvé dans la prison un tribunal siégeant de sa propreautorité ; les prévenus comparaissaient un à un devant lesjuges, qui, après un interrogatoire sommaire, donnaient l’ordre,soit de massacrer le prisonnier, soit de le mettre en liberté, ouchose plus rare, de le faire rentrer dans sa cellule. Présenté à cetribunal par ceux qui l’avaient emmené, M. Manette avaitdéclaré son nom, son titre, enfin sa qualité d’ancien détenu de laBastille, où, jeté sans jugement préalable, il avait passé dix-huitans au secret. L’un des membres du tribunal populaire avaitconfirmé ces paroles, et dans ce juge improvisé le docteur avaitreconnu le citoyen Defarge.

Après avoir compulsé les registres qui étaientsur la table, l’ancien captif, ayant acquis la certitude que songendre n’avait pas été massacré, plaida chaudement sa cause auprèsdu tribunal ; les juges, dont les uns étaient endormis, lesautres éveillés, ceux-ci à jeun, ceux-là ivres et souillés de sang,l’avaient écouté avec bienveillance, et au milieu des transportsqu’il avait excités comme martyr du système déchu, on lui avaitaccordé sa requête : à savoir que le prisonnier Évremont fûtamené devant la cour pour être immédiatement interrogé. Celui-ci,déclaré innocent, allait recouvrer la liberté, quand par unecirconstance inexplicable pour M. Manette, le courant quiétait en faveur du prévenu s’arrêta tout à coup.

Les membres du tribunal s’étaient réunis enconférence secrète ; celui qui le présidait avait annoncé audocteur qu’il était impossible de libérer l’accusé ; mais que,par égard pour son beau-père, ledit Évremont était déclaréinviolable ; et sur un signe du président, on avait reconduitle prisonnier dans sa cellule.

M. Manette avait alors sollicité lafaveur de veiller sur son gendre, afin de s’assurer par lui-mêmequ’une méprise ne le livrerait pas aux bourreaux, dont les crisfurieux pénétraient dans la salle et couvraient la voix des juges.C’est ainsi qu’ayant obtenu ce qu’il demandait, il n’avait quittéces lieux baignés de sang que lorsque le péril avait été passé.

Nous ne dévoilerons pas les scènes effroyablesdont M. Manette fut témoin pendant ces trois jours, où il eutà peine quelques bribes de nourriture et quelques instants desommeil.

Lorsque la paix fut rétablie, la joie folledes prisonniers qui avaient échappé au massacre étonna presqueautant le docteur que la folie furieuse dont les morts avaient étévictimes. Entre autres choses qui avaient éveillé sa surprise, ilraconta à M. Lorry qu’un prévenu rendu à la liberté avait, parmégarde, été frappé d’un coup de pique au moment où il sortait deprison. Immédiatement appelé auprès de ce malheureux, il l’avaittrouvé dans les bras d’un groupe de samaritains assis sur un tas decadavres. Avec une inconséquence non moins extraordinaire que tousles actes de cet abominable cauchemar, les massacreurs avaient aidéM. Manette à faire son pansement, et prodigué les soins lesplus doux au blessé ; ils avaient fait une litière, l’yavaient déposé avec des précautions infinies, et l’avaient porté enlieu sûr, entouré d’une escorte qui veillait sur lui avecsollicitude. Puis ces frénétiques avaient ressaisi leurs armes, ets’étaient replongés dans cette boucherie, tellement atroce, que ledocteur avait fini par s’évanouir au milieu d’une mare de sang.

Tandis qu’il écoutait ces horribles détails,les yeux fixés sur le visage du docteur, le gentleman songea entressaillant que de pareilles épreuves pouvaient ébranler denouveau les facultés de son ami. Toutefois M. Manette, malgréses soixante-deux ans, ne lui avait jamais semblé avoir autantd’énergie physique, autant de force morale. Pour la première fois,en effet, le docteur pensait à son ancien martyre pour s’enféliciter ; il ne regrettait plus cette époque de souffrances,où il avait forgé le levier qui ouvrirait la prison de Charles, etqui lui permettrait de sauver le mari de sa fille.

« Vous le voyez, dit-il, mes malheursdevaient me servir un jour ; tout n’était pas ruine etdésastre chez le pauvre cordonnier. Mon enfant adorée m’a rendu àmoi-même, je lui rendrai à mon tour la plus chère partie de sonêtre ; j’y parviendrai, mon ami, soyez-en sûr. »

Le gentleman, en voyant ce regard ferme, cestraits calmes, cette attitude résolue, ne put s’empêcher de croireaux paroles de cet homme, dont la vie semblait s’être arrêtée commele mouvement d’une horloge, et qui reprenait tout à coup sonactivité première.

De plus grandes difficultés que celles qu’ilavait à combattre auraient cédé devant les efforts persistants dudocteur. Tout en exerçant la médecine et en donnant des soins àceux dont l’état les réclamait, qu’ils fussent libres ou captifs,riches ou pauvres, innocents ou coupables, M. Manette employasi bien son influence qu’il ne tarda pas à obtenir la place demédecin inspecteur de trois prisons, au nombre desquelles était laForce. Il put alors apprendre à sa fille que Charles avait quittésa cellule, et se trouvait maintenant avec les prisonniers de lagrande salle. Tous les huit jours, en faisant sa visite, le docteurvoyait son gendre et rapportait à Lucie quelque doux message qu’iltenait directement du captif. Parfois même la jeune femme recevaitune lettre de son mari (non par l’entremise de son père) ;mais il ne lui était pas permis de répondre à ces lignesprécieuses, car de tous les détenus que l’on soupçonnait deconspirer contre le peuple, c’étaient les émigrés qui excitaient leplus vivement la colère des patriotes, surtout ceux qu’on accusaitd’entretenir des relations au dehors, soit avec leurs amis, soitavec leurs familles.

Certes le nouveau genre de vie du docteurn’était pas plus exempt d’inquiétude que de fatigue ; maisM. Manette, loin d’en être accablé, redoublait de force et decourage ; et le bon gentleman crut découvrir qu’un certainorgueil se mêlait aux sentiments qui soutenaient son ami ; lenoble orgueil, à la fois digne et pur, que M. Lorry trouvaitbien naturel et dont il observait avec joie les effets inespérés.Le docteur savait que jusqu’à présent le souvenir de sa captivités’associait dans l’esprit de sa fille et de son ami, au douloureuxétait où l’avait mis la prison. Maintenant, au contraire, il sesentait investi, par ses anciens malheurs, d’une force qui faisaittout leur espoir. Exalté par cette interversion des rôles, qui lerendait à son tour protecteur de ceux qui avaient soutenu safaiblesse, il marchait d’un pas ferme et imposait aux autres laconfiance qu’il avait en lui-même. C’était lui, disons-nous, quiconsolait sa fille et qui l’encourageait, lui qui la sauverait dudésespoir ; et il n’éprouvait pas moins de fierté que debonheur à lui rendre un service en échange de ce qu’elle avait faitautrefois.

« Tout cela est bien curieux, pensaitM. Lorry ; néanmoins rien n’est plus juste ;conduisez-nous, mon cher Manette, agissez comme bon vous semble,l’initiative vous appartient. »

Mais malgré tous ses efforts, toute sapersévérance, le docteur ne put obtenir que Charles fût mis enliberté, ou tout au moins qu’on lui donnât des juges ; lecourant des affaires publiques était trop rapide et trop fort pourqu’on parvînt à le remonter. L’ère nouvelle commençait ; leroi avait été mis en jugement ; la République une etindivisible, seule contre l’Europe en armes, se levait pour vaincreou pour mourir. Le drapeau noir flottait jour et nuit sur les toursde Notre-Dame ; trois cent mille hommes, appelés contre lestyrans, surgissaient de tous les points de la France, comme si lesdents du dragon de la fable, semées à pleines mains, avaientégalement fructifié dans les cités et les campagnes, au soleilardent du midi et sous le ciel brumeux du nord, dans les forêts etdans les landes, parmi les vignes et les champs d’oliviers, lesprairies et les chaumes, sur les bords fertiles des rivières et lesable du rivage. Quel intérêt privé était assez fort pour se faireentendre au milieu de ce soulèvement général, de ce déluge venantde la terre et non du ciel, dont les issues étaient fermées pourtous ?

Pas d’hésitation, pas de pitié, pas de repos.Le temps n’existait plus ; les jours et les nuits pouvaienttourner dans leur cercle ordinaire, ramener, comme autrefois, lematin et le soir, on ne comptait plus les heures : la mesureen était perdue au milieu de cette fièvre ardente qui s’emparaitd’un peuple.

Tout à coup, rompant le silence inaccoutumé dela ville, le bourreau exposa la tête du roi aux yeux de lamultitude, et sembla presque aussitôt montrer à la foule la belletête de la reine, dont huit mois de veuvage et de misère avaientblanchi les cheveux.

Et cependant, en vertu d’une loi étrange dontles effets contradictoires s’observent en pareil cas, le tempsacquérait une durée d’autant plus grande que sa fuite paraissaitplus rapide. Un tribunal révolutionnaire à Paris, quarante oucinquante mille comités révolutionnaires répandus sur toute lasurface du territoire ; une loi des suspects, menaçant la vieet la liberté de chacun, mettant l’innocence et l’honnêteté à lamerci de la fureur et du crime ; les prisons gorgéesd’individus non coupables, et qui ne pouvaient obtenir qu’onécoutât leurs plaintes : tel était l’ordre de chosesactuellement en vigueur ; et l’application en paraissaitancienne, bien qu’elle eût tout au plus quelques mois d’existence.Enfin, dominant tout le reste, une horrible figure, la guillotine,inconnue peu de temps avant, était aussi familière à tous lesregards que si elle eût existé depuis la création du monde.

Elle servait de thème aux plaisanteriespopulaires : c’était le meilleur moyen de guérir le mal detête, un remède infaillible pour empêcher les cheveux de blanchir,le barbier qui vous rasait de plus près. Quiconque embrassait laguillotine, regardait par la fenêtre, puis éternuait dans le sac.Elle était devenue le signe de la régénération humaine, etremplaçait le crucifix ; de petits modèles de cet instrumentlibérateur décoraient les poitrines, d’où la croix avaitdisparu ; et l’on offrait à la guillotine les hommages quel’on refusait au Christ.

Elle fit couler tant de sang que le terrainqui la portait s’en détrempa, et que le bois de sa charpente enpourrit. Mise en pièces, comme le hochet d’un jeune démon, elle futreconstruite et placée à l’endroit qu’exigeait l’exécution du jour.Sans égard pour l’éloquence, le pouvoir, la vertu ou la beauté,elle reprit son œuvre sanglante ; vingt-deux amis, haut placésdans l’estime publique, vingt et un vivants et un mort furentdécapités un matin, à raison d’une minute par tête. Le nom del’hercule hébreu était descendu au fonctionnaire qui présidait àces exécutions rapides ; toutefois le bourreau était plus fortque son ancien homonyme ; et non moins aveugle, il détruisaitchaque jour les colonnes du temple, dont il dispersait lesdébris.

Au milieu de ces actes sanguinaires, et de laterreur qu’ils répandaient partout, M. Manette marchait sansdéfaillir, confiant dans sa force, et ne doutant pas un instant del’influence qui devait sauver le mari de sa fille. Quinze moiss’étaient écoulés depuis sa première démarche, quinze moisd’efforts inutiles sans que le découragement eût approché de sonâme. La rage des bourreaux était devenue si violente, leur folie simauvaise, que dans ce mois de décembre, où notre histoire estarrivée, plus d’une rivière s’encombrait de cadavres par lesnoyades en masse, et qu’en maint endroit les prisonniers, rangés enlignes, ou formés en carrés, tombaient sous les coups de lafusillade. Le docteur n’en gardait pas moins toute sa fermeté.

Personne n’était plus connu dans Paris queM. Manette, personne n’y avait une situation plusétrange : humain et silencieux, indispensable à la prisoncomme à l’hospice, faisant usage de sa science au profit desmeurtriers aussi bien que des victimes, c’était un homme à part.Son titre d’ancien captif à la Bastille faisait de lui un êtreexceptionnel qui pouvait aller partout sans qu’on s’en occupât. Onne l’interrogeait pas, on ne le suspectait pas plus que s’il eûthabité chez les morts et que, revenu de l’autre monde, il fût unpur esprit séjournant ici-bas.

Chapitre 5Le scieur de bois.

Pendant ces quinze mois d’attente, Lucien’avait pas eu, durant une heure, la certitude que la tête de sonmari ne serait pas tranchée le lendemain. Chaque jour lestombereaux cahotaient leur charge de victimes sur le pavé des rues.Jeunes filles pleines de grâces, femmes brillantes aux cheveuxnoirs, aux cheveux gris, adolescents et vieillards, gens bien nés,gens de roture, vin rouge tiré chaque matin des caves de la prisonpour désaltérer le monstre à la soif dévorante.

Liberté, égalité, fraternité ou la mort !Ô guillotine ! la dernière est bien plus facile à donner queles trois autres.

Si le malheur imprévu qui l’avait frappée, siles faits stupéfiants de cette époque de vertige avaient foudroyéLucie, et qu’elle eût attendu dans l’inaction la fin du drame quitenait sa vie en suspens, elle aurait partagé le sort de beaucoupd’infortunés que le désespoir accablait ; mais du moment où,dans le galetas du faubourg Saint-Antoine, elle avait posé sur soncœur la tête blanchie du prisonnier, elle était restée fidèle à sesdevoirs ; et dans cette nouvelle épreuve elle continuait à lesremplir avec le même courage qu’autrefois.

Dès leur installation dans leur nouveaulogement, elle avait tout disposé avec autant d’ordre, autant degoût que si Charles avait été près d’elle ; chaque objet eutsa place, chaque heure du jour son emploi particulier. Les leçonsde la petite Lucie furent aussi régulières que si elle n’avait pasquitté Londres ; et la seule chose qui trahit sa préoccupationdouloureuse fut le soin qu’elle avait de se tromper elle-même, enaffichant la croyance qu’ils seraient bientôt réunis. Elle faisaitchaque matin des préparatifs pour le recevoir, avançait un siègequi lui était destiné, mettait sur la table les livres qu’ilpréférait ; et si, au moment de s’endormir, elle adressait auciel une prière fervente pour ceux qui étaient menacés de mort,elle ne s’avouait pas qu’elle priait pour son mari.

On ne pouvait même pas dire qu’elle eûtbeaucoup changé ; ses vêtements simples et de couleur sombrequ’elle portait, ainsi que sa fille, n’étaient pas moins soignésque les habits plus brillants qu’elle avait autrefois ; elleétait pâle, et cet air profondément réfléchi qui, en certainescirconstances, avait donné à ses traits une expression sifrappante, ne s’effaçait plus comme il faisait jadis ; maiselle était toujours belle, toujours gracieuse. Quelquefois le soir,en embrassant son père, elle fondait en larmes et lui disait àtravers ses sanglots, qu’elle n’avait d’espérance qu’en lui.

« Ne t’inquiète pas, lui répondaitM. Manette d’un ton ferme et convaincu ; rien ne peut luiarriver sans que j’en sois averti, et je le sauverai, mon enfant,j’en ai la certitude. »

Il n’y avait pas tout à fait quatre moisqu’ils étaient à Paris, lorsqu’un jour le docteur dit à sa fille,comme il revenait de ses courses :

« J’ai une bonne nouvelle àt’apprendre ; il y a dans la prison une fenêtre élevée àlaquelle Charles peut arriver de temps en temps, vers trois heuresde l’après-midi. Lorsque la chose lui sera permise, ce qui dépendde diverses circonstances, il pourra vous regarder, toi et tafille, si vous êtes dans la rue, à un certain endroit qu’il n’estpas difficile de t’indiquer ; mais lui, ma pauvre enfant, tune pourras pas l’entrevoir ; et si par hasard tu croyais yparvenir, n’oublie pas qu’il serait dangereux de lui faire lemoindre signe.

– Tu vas me montrer la place, bon père,et j’irai tous les jours. »

À dater de cette époque, elle s’y rendit partous les temps, et y resta deux heures. Lorsqu’il ne faisait pastrop froid ou trop humide, elle emmenait sa fille avec elle ;autrement elle y allait seule ; mais elle n’y manqua pas unefois.

C’était au coin d’une petite rue obscure, saleet tortueuse ; une bicoque, où logeait un homme qui sciait dubois de chauffage, était la seule maison de ce coin désert ;tout le reste n’était qu’un grand mur, du moins jusqu’à l’endroitoù la vue pouvait s’étendre. La troisième fois que Lucie vint aurendez-vous, elle fut remarquée par le scieur de bois.

« Bonjour, citoyenne, lui dit-il.

– Bonjour, citoyen. »

Ce mode de salutation était ordonné par undécret ; admis au commencement par les patriotes les pluszélés, mais d’abord volontaire, il était devenu obligatoire.

« Te voilà donc revenue,citoyenne ?

– Vous le voyez, citoyen. »

Le scieur de bois, un petit homme au gestesurabondant (jadis il était cantonnier), jeta un coup d’œil sur laprison, la désigna d’un signe de tête, et mettant ses dix doigtsdevant sa figure, de façon à représenter des barreaux, regarda enriant à travers la grille qu’il simulait.

« Après tout, qu’est-ce que ça mefait ! » dit-il. Et notre petit homme, qui jadis avait unbonnet bleu, se remit vaillamment à l’ouvrage.

Le lendemain il guetta la jeune femme, etl’accosta dès qu’elle apparut.

« Tu viens donc toujours,citoyenne ?

– Oui, citoyen.

– Et avec un enfant ; c’est ta mère,n’est-ce pas, ma petite citoyenne ?

– Faut-il que je réponde, maman ?dit tout bas la petite fille en se serrant contre sa mère.

– Sans doute, cher ange.

– Oui, citoyen, c’est ma maman.

– Je m’en doutais ; mais ça ne meregarde pas ; il n’y a que mon ouvrage qui me regarde. Tu voisma scie ; je l’appelle ma petite guillotine. La, la, la,la ! vlan ! encore une tête de coupée. »

La bûche tomba comme il disait ces mots ;il la ramassa et la jeta dans un panier.

« Je suis le Samson du bois dechauffage ; vous allez voir Frau, frau, frau, frau !c’est la tête de la femme ; maintenant c’est le tour dumarmot : fric, fric, fric, fric ! Toute la famille ypasse ! »

Lucie frissonna en lui voyant jeter dans lepanier les deux bûches qu’il ajoutait aux autres ; mais ilétait impossible de venir à son rendez-vous lorsque cet homme étaità l’ouvrage, sans se trouver auprès de lui. Une indiscrétionpouvait la perdre, et il était nécessaire qu’elle s’assurât lesbonnes grâces du patriote ; aussi lui répondait-elletoujours ; elle lui parlait même la première, et lui donnaitsouvent des pourboires qu’il s’empressait d’empocher.

Le brave homme était peu discret parnature ; lorsque la jeune femme, oubliant sa présence, avaitregardé les toits et les grilles de la Force, en envoyant toute sonâme au prisonnier, elle retrouvait le scieur de bois les yeux fixéssur elle, le genou sur sa bûche, et la scie plantée dans le rondinoù elle restait immobile.

« Mais ça ne me regarde pas ! »disait alors le manœuvre, qui se remettait à la besogne avec unredoublement d’ardeur.

Elle vint par tous les temps : par laneige et la glace, par les vents de mars et d’avril, par le soleilet les orages de l’été, par les grandes pluies d’automne ; etl’hiver étant revenu, la glace et la neige la retrouvèrent au coinde la rue sombre et fangeuse. Elle y passait deux heures, quelleque fut la saison ; et tous les jours en partant, elleembrassait le mur de la geôle. Son mari put la regarder cinq ou sixfois, l’entrevoir deux ou trois fois en passant. Il avait profitétout au plus des courses d’une quinzaine, et elle était venue toutel’année. Elle ne l’ignorait pas, mais il suffisait qu’elle pûtmanquer d’être à son poste au moment où le hasard serviraitCharles, pour que rien ne l’empêchât de se trouver au rendez-vous.Elle y serait restée sous la pluie, ou sous la grêle, du matinjusqu’au soir, et l’aurait fait tous les jours, plutôt que decauser par son absence une déception au prisonnier.

Une après-midi du mois de décembre 1793, elles’était rendue par la neige à sa place ordinaire. C’était un jourde fête, de réjouissance publique ; toutes les maisons queLucie avait vues sur son passage étaient décorées de petitespiques, surmontées d’un bonnet rouge et de rubans tricolores ;beaucoup d’entre elles portaient cette inscription, en lettrespeintes aux trois couleurs : République une et indivisible,Liberté, égalité, fraternité ou la mort.

La misérable échoppe du scieur de bois étaitsi étroite, que la façade entière présentait peu d’espace à ladevise républicaine. Le petit homme avait néanmoins trouvé unbarbouilleur qui, en serrant beaucoup les mots, était parvenu à yfourrer la mort, non sans des difficultés contraires à l’ordre dechoses actuel. Sur le toit de la baraque était plantée une piqueornée du bonnet rouge, ainsi qu’il était de rigueur pour tout boncitoyen ; et l’ouvrier avait mis à la fenêtre sa fameuse scie,avec cette légende : « Petite sainteguillotine ; » car, à cette époque, la grosse Louison,comme le peuple avait d’abord appelé l’instrument de LouisGuillotin, venait d’être canonisée.

La baraque était fermée, le scieur du bois n’yétait pas, et Lucie Darnay se trouva complètement seule, à sagrande satisfaction. Mais le petit homme était dans le voisinage,et le repos de la jeune femme ne fut pas de longue durée. Bientôtdes pas tumultueux, accompagnés d’acclamations bruyantes, sedirigèrent du côté de Lucie et la remplirent de terreur. Quelquesminutes après, débouchant d’une rue voisine, la foule entoura laprison et l’échoppe qui était au coin du mur ; cinq centspersonnes, parmi lesquelles s’apercevait tout d’abord la Vengeance,donnant la main au scieur de bois, se mirent à danser avec lafrénésie de cinq mille démons : des femmes avec des femmes,des hommes avec des hommes, suivant le hasard qui les avaitrapprochés. Pour musique ils avaient un chant populaire, dont lerythme féroce, rigoureusement observé par les danseurs, ressemblaità un grincement de dents affamées.

Ce ne fut d’abord qu’une irruption deguenilles et de bonnets rouges ; mais dès que la place futcomplètement envahie, certaines figures chorégraphiques sedessinèrent au milieu de cette masse tourbillonnante, et apparurentà Lucie comme le spectre en délire d’une danse affolée. Ilsavancèrent, reculèrent tour à tour, se frappèrent mutuellement dansla main, se saisirent la tête réciproquement, pirouettèrent seul àseul autour des autres, se rejoignirent, et tournèrent deux à deux,jusqu’au moment où la plupart de ces couples finirent par tomber.Ceux qui restèrent debout, formèrent une ronde générale autour deceux qui étaient couchés ; la ronde se divisa en une quantitéde petits cercles, de deux à quatre personnes, qui pivotèrent sureux-mêmes avec une rapidité vertigineuse.

On se frappa de nouveau dans les mains, on sereprit la tête, on se sépara, un à un, deux à deux, et recomposantla ronde, on les fit tourner en sens inverse. Il y eut unepause ; chacun battit la mesure avec rage, puis la massehaletante se divisa en lignes de toute la largeur de la voiepublique, et danseurs et danseuses, la tête basse, les mainsdressées, fondirent devant eux en poussant des criseffroyables.

Nul combat n’aurait offert un spectacle aussipoignant que ce plaisir déchu, tombé de l’innocence à l’ivresseinfernale ; passe-temps salutaire, dégénéré en un moyen defouetter le sang, d’égarer la raison et d’endurcir le cœur. Lagrâce, qui s’y trouvait encore, le rendait plus hideux, en montrantà quel point les meilleures choses avaient pu descendre et sepervertir. Cette poitrine virginale, d’où la pudeur était bannie,cette jolie tête presque enfantine, convulsée par une joiehaineuse, ce pied délicat, dansant d’un pas léger au milieu decette boue sanglante, représentaient la folie de cette époque dedécomposition.

C’était la carmagnole ; pendant qu’elles’éloignait, laissant la pauvre Lucie glacée de terreur, sous laporte du scieur de bois, la neige tombait avec autant de calme etde pureté que si l’odieuse vision ne s’était jamais produite.

« Oh ! mon père ! quel horribletableau ! » M. Manette s’était trouvé près de safille au moment où Lucie, relevant la tête, se découvrait les yeuxqu’elle avait cachés de ses deux mains.

« Je le connais, mon enfant, je l’ai vumainte et mainte fois ; mais tu n’as rien à craindre, aucun deces hommes ne voudrait te faire de mal.

– Ce n’est pas pour moi que je tremble,père ; mais quand je pense que Charles est à la merci depareilles gens !

– Bientôt il n’y sera plus, je te lepromets. Quand je l’ai quitté, il se rendait à la fenêtre, et jesuis venu t’en prévenir ; nous sommes seuls, tu peux luienvoyer un baiser, là-bas, vers le haut du pignon qui domine tousles autres.

– Je le fais de grand cœur, père ;et je lui envoie toute mon âme.

– Toi, ma pauvre chérie, tu ne peux pasle voir.

– Non, père, » dit-elle en pleurant,tandis qu’elle se baisait la main en regardant l’endroit où devaitêtre le captif.

Un bruit de pas sur la neige : c’étaitcelui de la cabaretière.

« Je vous salue, citoyenne, ditM. Manette en la voyant.

– Salut, citoyen. »

Elle passa sans détourner la tête, et glissacomme une ombre sur le pavé blanchi.

« Donne-moi ton bras, cher ange, ducourage, aie l’air moins triste ; par amour pour lui, sourisun peu ; très-bien, chère fille. »

Ils s’éloignèrent. Après quelques instants desilence, le docteur reprenant la parole dit à la jeunefemme :

« Ce n’est pas sans motif que je t’aipriée de sourire. Nous avons lieu d’être satisfaits : Charlesest appelé demain devant ses juges.

– Demain, mon père ?

– Il n’y a pas de temps à perdre ;j’ai fait tous mes préparatifs ; mais il y a certainesprécautions à prendre, et qui ne pouvaient l’être avant de savoirexactement le jour du procès. On ne lui a pas encore notifié ;mais je tiens de bonne source que l’affaire est pour demain, etqu’il sera transféré ce soir à la Conciergerie. Tu n’es pasinquiète, j’espère !

– Je compte sur toi, balbutia la pauvrefemme d’une voix tremblante.

– Et tu as raison, mon ange. Tous noschagrins vont finir, demain soir Charles nous sera rendu ; jel’ai entouré de toutes les protections imaginables. Mais il fautque je voie… »

Le docteur s’arrêta : un roulement,assourdi par la neige, arrivait aux oreilles du père et de lafille, qui le reconnurent. Trois tombereaux passaient à peu dedistance avec leur charge funèbre.

« Il faut que je voie Lorry tout desuite, » continua le docteur en prenant un chemindifférent.

Toujours fidèle à ses devoirs, le vieillardétait à son poste qu’il n’abandonnait jamais. Souvent mis àréquisition, lui et ses livres, au sujet d’une foule de propriétés,devenus biens nationaux, il sauvait, pour les anciens possesseurs,tout ce qui pouvait être sauvé. Jamais âme qui vive n’aurait ainsidéfendu, sans repos ni trêve, les intérêts importants dont Tellsoneavait la garde, et ne l’aurait fait surtout avec moins de paroleset moins d’éclat.

La teinte rougeâtre qui colorait les nuages,le brouillard qui s’élevait de la Seine indiquaient la fin du jour,et il faisait presque nuit lorsque le docteur et sa fillearrivèrent à la Banque. Le magnifique hôtel de Monseigneur, à lafois profané et désert, portait ces mots écrits au-dessus d’un tasde cendres et d’ordures qui se trouvait dans la cour :Propriété nationale. République française, une et indivisible.Liberté, égalité, fraternité ou la mort.

Qui pouvait être avec M. Lorry ? Àqui appartenait ce manteau de voyage qui se trouvait là, jeté surune chaise ? Qui donc le gentleman venait-il de quitter,lorsque, tout ému, il s’avança près de Lucie pour la serrer dansses bras ? À qui dit-il les paroles qu’elle lui avaitbalbutiées, lorsque tournant la tête vers la porte de la chambred’où il venait il répéta en élevant la voix : « Transféréà la Conciergerie, pour être jugé demain ? »

Chapitre 6Triomphe.

Le Tribunal Révolutionnaire, composé de cinqjuges, de l’accusateur public, et d’un jury dont les décisionsétaient sans appel, siégeait tous les jours. La liste des accusésqui devaient comparaître devant lui était envoyée la veille danschaque prison, et lue par le geôlier à ceux qu’elle concernait.

« Approchez tous, et écoutez : voicile journal du soir ! » répétait chaque jour l’homme de lageôle, dont cette phrase était sa plaisanterie favorite.

« Charles Évremont, dit CharlesDarnay ! » C’est ainsi qu’enfin débuta le journal du soirà la Force, le jour où la pauvre Lucie avait vu danser lacarmagnole.

Dès que le nom d’un prisonnier était appelé,celui qui le portait devait sortir de la foule et aller se mettre àl’écart dans un endroit réservé aux prévenus désignés pour lelendemain. Charles avait de tristes raisons pour ne pas ignorer cetusage : depuis quinze mois il avait vu disparaître tous sescompagnons d’infortune, après avoir été soumis à cetteformalité.

Le geôlier bouffi regarda par-dessus seslunettes pour s’assurer que ledit Évremont avait été se placer àl’endroit voulu, et continua sa lecture, en s’arrêtant de la mêmemanière à chaque nom qu’il prononçait. La liste en portaitvingt-trois ; vingt prisonniers seulement répondirent àl’appel ; les trois derniers étaient morts : l’un dans laprison même, les deux autres sur l’échafaud ; mais on l’avaitoublié.

La lecture de cette liste avait lieu dans lagrande pièce ou Charles avait été introduit le jour de son entrée àla Force. Tous ceux qu’il y avait trouvés à cette époque avaientété massacrés en septembre ; et depuis lors chacun des amisqu’il avait vus partir n’était sorti de prison que pour monter àl’échafaud.

Quelques adieux s’échangèrent à la hâte, maisla séparation fut bientôt terminée ; c’était un incidentquotidien dont on avait pris l’habitude, et ce soir-là précisémentla société de la Force se préparait à jouer aux gages, et devaitavoir un petit concert. Elle se pressa aux grilles pour voir ledépart des accusés ; quelques larmes furent répandues sur lesmalheureux qui s’éloignaient ; mais vingt places étaientvides, il fallait les remplir afin de ne pas faire manquer lesamusements promis ; et l’heure pressait ; bientôt allaitvenir le geôlier qui fermerait les portes, et livrerait la sallecommune et les corridors aux chiens de garde qui faisaient le guetpendant la nuit.

Ce n’est pas que les prisonniers dont nousparlons fussent insensibles ; leur insouciance venait de lacondition où ils étaient placés, de la nature même de l’époque oùils vivaient, et non d’une absence de cœur. L’espèce de fanatisme,ou d’enivrement, qui conduisit alors plusieurs personnes à braverla guillotine, et à courir au-devant du supplice, n’était pas unesimple bravade, mais l’effet contagieux de la frénésie publique. Ona vu en temps de peste de certains individus saisis de vertige êtreattirés par le mal et souhaiter d’en mourir. Nous avons tous ennous-mêmes de ces bizarreries mystérieuses qui, pour se révéler,n’ont besoin que d’une circonstance qui les évoque.

Le passage de la Force à la Conciergerie étaitcourt et ténébreux ; la nuit dans leurs nouvelles cellules,hantées par la vermine, fut longue et froide pour les vingtaccusés. Amenés à la barre dès le matin, quinze d’entre euxpassèrent devant les juges avant celui qui nous occupe. Tous lesquinze furent condamnés à mort ; leur interrogatoire et leurjugement, rendu à part pour chacun d’eux, avaient pris une heure etdemie au tribunal.

« Charles Évremont, dit CharlesDarnay ! » cria l’huissier.

Les magistrats portaient le chapeau àplumes ; mais le bonnet rouge, orné de la cocarde tricolore,dominait partout dans la salle. En jetant un regard sur les juréset sur l’auditoire, le prévenu aurait pu se dire que l’ordrenaturel des choses était renversé, et que les criminels jugeaientles honnêtes gens. Ce qu’il y a de plus vil et de plus atroce parmila populace d’une grande cité, dirigeait les débats, faisait debruyants commentaires, applaudissait, désapprouvait, anticipait etprécipitait le jugement, sans la moindre opposition de la part dutribunal. Presque tous les hommes étaient armés ;quelques-unes des femmes avaient des dagues et des couteaux ;plusieurs d’entre elles mangeaient et buvaient, tout en regardantce qui se passait à la barre ; le plus grand nombre tricotait.L’une de ces dernières avait une pièce de tricot sous le bras, etn’en travaillait pas moins avec activité. Placée au premier rang,elle était auprès d’un homme que l’accusé n’avait pas vu depuis sonarrivée à Paris, mais qu’il reconnut immédiatement pour le citoyenDefarge. La tricoteuse parla une ou deux fois à l’oreille de sonvoisin, d’où Charles supposa qu’elle était la femme ducabaretier ; et ce qui frappa surtout le prévenu, c’estl’affection que mettaient l’un et l’autre à ne pas se tourner verslui, dont ils étaient aussi près que possible. Tous deux ilsparaissaient peu satisfaits, et leurs regards ne quittaient pas lesjurés.

Au-dessous du président était assis le docteurManette, vêtu de ses habits ordinaires ; autant que CharlesDarnay put en juger, lui et M. Lorry étaient les seuls dansl’auditoire qui n’eussent pas adopté la carmagnole.

Charles Évremont, dit Charles Darnay,comparaissait devant le tribunal en qualité d’aristocrate, accuséd’émigration, et l’accusateur public demandait sa tête au nom dudécret de bannissement qui interdisait, sous peine de mort,l’entrée de la France aux émigrés. Peu importait que le retour duprévenu fût antérieur au décret invoqué : ledit Évremont étaitlà, on l’avait pris en France, le décret existait, il fallait qu’ille subît.

« Qu’on lui coupe la tête ! crial’auditoire ; c’est un ennemi de la République. »

Le président agita la sonnette, et demanda auprévenu s’il n’était pas vrai qu’il eût passé de longues années enAngleterre ?

« Sans aucun doute. »

Dès lors c’était un émigré ; comment sequalifiait-il ?

De Français, habitant l’Angleterre, mais nonpas d’émigré, dans le sens que la loi donnait à cettequalification.

« Et pourquoi ? » lui fut-ildemandé.

Parce qu’il avait renoncé volontairement à uneposition et à un titre qui lui étaient odieux ; et que s’ilavait quitté son pays, ce qu’il avait fait bien avant que le motémigré eût la signification que lui donnait le tribunal, c’étaitparce qu’il avait mieux aimé vivre de son propre travail, enAngleterre, que de celui du peuple dont il pouvait jouir enFrance.

Quelle preuve en donnait-il ?

Le témoignage de Louis Gabelle et d’AlexandreManette.

« Mais c’est à Londres qu’il s’étaitmarié, lui rappela le président.

– Oui ; mais non pas à uneAnglaise.

– À une citoyenne de France ?

– Oui.

– Son nom ?

– Lucie Manette, fille du docteurManette, ex-prisonnier à la Bastille. »

Cette réponse produisit le meilleur effet surl’auditoire. Des cris à la louange du bon docteur retentirent danstoute la salle ; et telle était la mobilité du peuple que deslarmes coulèrent sur plus d’un de ces visages féroces, quil’instant d’avant exprimaient la fureur.

Charles avait suivi jusqu’à présent lesinstructions réitérées de son beau-père, dont la vigilance avaittout aplani sur la route dangereuse où le prévenu était engagé.

« Pourquoi l’accusé était-il revenu à lafin de l’année précédente ? pourquoi avait-il attendujusque-là pour rentrer dans sa patrie ? lui demanda leprésident.

– S’il n’était pas revenu plus tôtc’était, répondit-il, parce qu’il n’avait dans son pays d’autresmoyens d’existence que la fortune patrimoniale dont il avait faitl’abandon, tandis qu’en Angleterre il gagnait de quoi vivre enenseignant la langue et la littérature françaises. S’il avaitquitté Londres, c’était à la prière de l’un de ses compatriotes,dont son absence mettait la vie en danger. Il était accouru poursauver les jours de ce citoyen, en venant dire la vérité à sesrisques et péril : était-ce un crime aux yeux de laRépublique ?

– Non ! non ! » crial’auditoire avec enthousiasme. Le président agita en vain lasonnette ; les dénégations continuèrent jusqu’au moment où ilplut à la populace de rester silencieuse.

« Quel est le nom de cecitoyen ? » demanda le président aussitôt que le vacarmes’apaisa.

Le citoyen en question était le premier témoinà décharge. Le prévenu s’en référait avec confiance à la lettre dece citoyen, lettre qui lui avait été prise à la barrière, lors deson arrivée à Paris ; mais qui se trouvait, sans aucun doute,parmi les dossiers placés devant le tribunal.

Le docteur avait eu soin de l’y faireintroduire, et s’était assuré qu’on l’y avait mise ; en effetla lettre fut produite et lue par le président.

Le citoyen Gabelle, cité à la barre pour yfaire sa déposition, confirma non-seulement tout ce qu’avait ditl’accusé, mais insinua, avec une extrême délicatesse, qu’au milieude la quantité d’affaires imposées à la justice par les nombreuxennemis du peuple, il étai resté pendant trois ans à l’Abbaye,totalement effacé de la mémoire patriotique du tribunal, jusqu’à lafin de la semaine précédente, où il avait été appelé àcomparaître ; et, qu’on l’avait mis en liberté sur la réponsedu jury, déclarant que l’accusation portée contre ledit Gabelleétait annulée par la présence du citoyen Charles Darnay.

M. Manette fut ensuite interrogé. Lapopularité dont il jouissait, la précision de ses réponsesproduisirent un effet marqué tout d’abord ; mais quand ildémontra que l’accusé avait été son premier ami, lorsqu’il étaitsorti de la Bastille ; que le prévenu, depuis cette époque,n’avait cessé de lui être dévoué dans son exil ; que loind’être en faveur auprès du gouvernement aristocratique del’Angleterre, Charles Darnay avait été mis en accusation commeennemi de la Grande-Bretagne, et comme ami des États républicainsd’Amérique, le tribunal partagea les sentiments de l’auditoire.Enfin lorsque, appuyant sur tous ces points avec la force etl’entraînement de la vérité, il eut fait appel à M. Lorry,citoyen de Londres, actuellement dans la salle, et qui avait déposédans l’affaire susmentionnée, le jury déclara qu’il en avait assezentendu, et se trouvait prêt à rendre son verdict, si le présidentvoulait bien le recevoir.

À chacun des votes (les jurés opinaientverbalement et à haute voix) l’assemblée fit retentir la salle deses acclamations. Tous les membres se prononcèrent en faveur duprévenu, et Charles Darnay fut déclaré innocent à l’unanimité.

Alors commença l’une de ces démonstrationsauxquelles la populace se livrait quelquefois, même à cette époquede fureur sanguinaire. Était-ce pour obéir à un esprit versatile,pour céder aux impulsions généreuses qui sommeillaient en elle, oupour compenser les actes féroces dont elle chargeait saconscience ? Personne ne pourrait le dire ; il estprobable que ces trois motifs y avaient part, bien que le secondprédominât sur les deux autres. Quoi qu’il en soit, l’acquittementne fût pas plus tôt prononcé, que les larmes coulèrent avecabondance, et que les embrassements furent prodigués à CharlesDarnay par tant de personnes des deux sexes, qu’il manqua de setrouver mal, affaibli qu’il était par sa longue détention, et toutému en pensant que la même foule, portée par un autre courant,l’aurait déchiré avec un égal enthousiasme.

La nécessité de faire place à de nouveauxaccusés délivra notre ami des caresses dont il était l’objet. Onvenait d’introduire devant le tribunal, pour y être jugés en bloc,cinq prévenus accusés d’être ennemis de la République, en ce sensqu’ils ne l’avaient assistée ni par leurs discours ni par leursactions. Telle fut la promptitude que mirent les membres dutribunal à dédommager le peuple, à se dédommager eux-mêmes de lalibération précédente, qu’il fut décidé que les cinq prévenusseraient exécutés dans les vingt-quatre heures, avant que CharlesDarnay ait pu sortir de la salle. L’un des condamnés lui apprit lasentence qui les frappait, en levant un doigt, ce qui signifiait lamort, d’après les signes en usage dans les prisons, et tous lescinq ajoutèrent d’une voix ferme : « Vive laRépublique ! »

À vrai dire, cette dernière cause n’avait paseu d’auditoire qui pût en prolonger les débats ; car ensortant du palais de justice, le docteur et son gendre setrouvèrent au milieu d’une foule considérable, dans laquelleM. Manette reconnut tous les visages qu’il avait vus dans lasalle, excepté deux personnes qu’il y chercha vainement. Aussitôtqu’on eut aperçu Charles, accompagné du docteur, les acclamationsrecommencèrent, les larmes, les cris, les applaudissements, lesembrassades, tour à tour, puis ensemble, jusqu’à ce que le vertigeuniversel parut avoir gagné la rivière, et s’être emparé de l’onde,affolée comme le peuple qui était sur ses rives.

Ils avaient parmi eux une chaise qu’ilsavaient prise, soit au tribunal même, soit dans l’une des sallesvoisines ; après l’avoir recouverte d’un drapeau rouge, ils yavaient attaché une pique surmontée d’un bonnet rouge. Quelles quefussent les supplications du docteur, il ne put empêcher qu’onn’élevât son gendre sur cette chaise patriotique ; et pendantqu’on le ramenait en triomphe, au milieu de cette mer houleuse debonnets couleur de sang, d’où surgissaient à ses yeux des débris defaces humaines, Charles se demanda plus d’une fois s’il n’était pasdans le tombereau qui le conduisait à la guillotine.

C’est ainsi que l’entourant d’un cortège quilui semblait le produit d’une hallucination, embrassant tous ceuxqu’ils rencontraient sur leur passage, le leur montrant du doigt enpoussant des cris d’enthousiasme, ils le portèrent par laville ; et rougissant de la couleur républicaine les rues dontils avaient rougi le pavé d’une teinte plus sombre, ils arrivèrentà la maison du docteur, et entrèrent dans la cour où ils déposèrentCharles Darnay.

Lucie, préparée au spectacle qu’elle allaitavoir par M. Manette qui avait couru l’en avertir, étaitdescendue, lorsque Charles mit pied à terre et tomba sansconnaissance dans les bras de son mari.

Pendant qu’il la pressait sur son cœur, ayanteu soin de se placer entre elle et ceux qui l’escortaient, pour ladérober aux regards de la foule, quelques individus se mirent àdanser ; tous les autres suivirent immédiatement leur exemple,et la Carmagnole tournoya dans la cour. Puis ils portèrent sur lachaise triomphale une jeune fille qui figura la déesse de laliberté, et débordant de la cour dans les rues voisines, sur lequai et sur le pont, la Carmagnole, dont les flots grossissaient àchaque minute, s’éloigna en tourbillonnant.

Après avoir serré la main à son beau-père quile regardait avec orgueil ; celle de M. Lorry quiarrivait tout essoufflé par la lutte qu’il avait soutenue contreles danseurs ; après avoir embrassé la petite Lucie qu’onélevait pour qu’elle pût lui passer les bras autour du cou, et lafidèle Pross qui tenait l’enfant, il prit sa femme dans sesbras :

« Lucie ! ma bien aimée ! jesuis sauvé, je suis à toi !

– Charles, mon adoré, laisse-moiremercier Dieu, comme je le priais encore hier. »

Tous inclinèrent leurs fronts et leurscœurs.

« Et maintenant, mon bon ange, parle àton père, dis-lui tout ce que j’éprouve ; nul autre au monden’aurait pu faire ce qu’il a fait pour moi.

Elle posa sa tête sur la poitrine deM. Manette, comme elle avait autrefois appuyé sur son cœur lapauvre tête du cordonnier. Il était heureux d’avoir pu la payer deretour ; il avait enfin la récompense de tous ses maux, ilétait fier, il était fort. « Pas de faiblesse, mignonne,dit-il d’un ton de reproche, et néanmoins plein de douceur.Pourquoi trembler, enfant ? je l’ai sauvé ; il n’a plusrien à craindre. »

Chapitre 7On frappe à la porte.

Sauvé ! disait son père. Ce n’était pasl’un de ces rêves qu’elle avait faits si souvent depuis quinzemois. Charles était là ; et cependant elle tremblait ;une vague inquiétude s’emparait de son âme, elle avait peur.

Le ciel était si couvert, la multitude siinconstante, si altérée de vengeance ! tant d’innocentsmouraient chaque jour ! tant de malheureux non moinsirréprochables que son mari, non moins chers à ceux qui lespleuraient, qu’elle ne pouvait pas se rassurer. L’ombre commençaità descendre, et l’on entendait toujours le roulement de cesaffreuses charrettes. Elle les suivait en imagination, cherchaitson mari au milieu des condamnés, et se pressant contre Charlespour s’assurer de sa présence, elle tremblait de plus enplus ; sa terreur croissait à chaque minute.

Son père cherchait à l’encourager, etregardait cette faiblesse féminine avec un air de supérioritécompatissante, vraiment curieuse à voir. Plus de traces du galetasSaint-Antoine, plus de souvenir des travaux du cordonnier, plusrien du n° 105, plus rien de la tour du Nord. Il avaitaccompli sa tâche, réalisé sa promesse ; il avait sauvéCharles : toute la famille pouvait s’appuyer sur lui.

Leur manière de vivre était fort simple ;non-seulement parce que c’était un moyen de sécurité, en ce sensqu’un pareil genre de vie n’insultait pas à la pauvreté dupeuple ; mais encore parce qu’ils n’étaient pas riches. Ilfallait payer très-cher les mauvais aliments que Charles recevaiten prison ; très-cher les personnes de la geôle, et contribuerà la nourriture des captifs qui n’avaient absolument rien. D’où ilrésultait que par une économie forcée, autant que pour éviter toutespionnage, ils n’avaient pas d’autre serviteur que Jerry, dont legentleman leur avait presque fait l’abandon.

Un arrêté de la commune ordonnait que sur laporte de chaque maison, le nom de toutes les personnes qui s’ytrouvaient logées fût inscrit en caractères lisibles, et à unehauteur convenable au-dessus du pavé de la rue. En conséquence lenom de Jerry Cruncher décorait la maison du docteur ; ettandis que les ombres du soir descendaient sur la ville, Crunchersurveillait un peintre que M. Manette avait fait venir pourajouter à la liste qui était sur sa porte, le citoyen Évremont, ditCharles Darnay.

La crainte, la défiance qui régnaient alorsavaient modifié les habitudes les plus innocentes de la vie ;chez le docteur, ainsi que dans bien d’autres ménages, on faisaitles provisions chaque soir, et on les achetait en détail dans depetits magasins, que l’on variait le plus possible, afin de ne paséveiller l’attention, et de n’exciter l’envie de personne.

Depuis quinze mois, miss Pross etM. Cruncher remplissaient l’office de pourvoyeurs, l’une avaitl’argent, l’autre portait le panier. Chaque soir, au moment où l’onallumait les réverbères, ils sortaient tous les deux, et allaientfaire leurs emplettes. Après un séjour de quinze ans chez ledocteur, miss Pross aurait pu savoir le français, tout aussi bienque sa propre langue ; mais elle avait mis à cet égard tant demauvaise volonté, que ce baragouin absurde (ainsi qu’elle nommaitla langue française) lui était aussi étranger qu’à M. Cruncherlui-même. Tous ses rapports avec les marchands à qui elle avaitaffaire se bornaient donc à leur jeter à la tête un substantifhasardeux ; et, lorsque celui-ci ne désignait pas la chosequ’elle désirait, à saisir l’objet en question, et à le garderjusqu’à ce que le marché fût conclu, ne manquant jamais de lever undoigt de moins que le négociant, quel que fût le nombre de ceuxqu’il eût montré d’abord, et qui figuraient les sous, les liards oules livres dont se composait le prix de l’article.

« Maintenant, monsieur Cruncher, dit lagouvernante dont les yeux étaient rougis par des larmes de joie,vous êtes prêt, nous pouvons partir. »

Jerry, de sa voix rauque, se déclara tout auservice de miss Pross. Depuis longtemps la rouille qui lui couvraitles doigts avait disparu, mais rien n’avait assoupli ses cheveuxroides et dressés.

« Dépêchons-nous, dit miss Pross, nousavons besoin d’une foule de choses ; il nous faut d’abord duvin ; les bonnets rouges vont boire à notre santé dans laboutique où nous l’achèterons !

– Pour ce que vous en comprendrez, miss,il est bien indifférent qu’ils boivent à votre santé ou à celle duvieux, retourna Jerry.

– De quel vieux parlez-vous, monsieurCruncher ? »

Celui-ci expliqua timidement qu’il s’agissaitdu diable.

« Ah ! dit la gouvernante, il n’y apas besoin d’interprète pour savoir ce que signifient ces monstresrouges ; ils n’ont qu’un sens, meurtre et malheur.

– Chut ! ma bonne Pross, s’écriaLucie.

– Oui, oui, soyez tranquille, rétorqua lavieille miss ; je serai prudente ; mais entre nous jepuis bien dire que j’ai horreur des baisers à l’oignon et au tabac,et que j’espère n’en pas trouver sur ma route. Quant à vous, mafauvette, ne quittez pas le coin du feu ; soignez votre chermari, et n’ôtez pas votre jolie tête de son épaule, comme vous lefaites à présent. Docteur, puis-je vous faire unequestion ?

– Vous pouvez prendre cette liberté,miss, répondit M. Manette en souriant.

– Ne parlez pas de liberté, pour l’amourdu ciel, nous en avons assez comme cela, dit la gouvernante.

– Chut ! répéta Lucie ; tu esdonc incorrigible ?

– Ma mignonne, reprit la vieille fille enhochant la tête, je suis sujette de Sa Majesté très-gracieuse, leroi d’Angleterre Georges III (miss Pross fit la révérence ennommant son souverain), et comme telle, je demande au Seigneur, etj’en fais profession, de confondre leur politique infernale, et dedéjouer leurs projets sataniques ; je me repose avec confiancesur le monarque puissant qui nous protège, et que Dieu sauve leroi. »

M. Cruncher, dans un accès de fidélitémonarchique, grommela de sa voix rauque les dernières paroles demiss Pross, comme s’il eût répondu à l’église.

« Je suis bien aise de voir que vous êtesun bon Anglais, dit Pross d’un air approbateur ; seulement jeregrette que le rhume vous ait gâté la voix. Mais je reviens à maquestion, l’excellente créature était dans l’usage d’afficher uneprofonde indifférence pour tout ce qui l’intéressait vivement, etd’aborder le sujet de ses inquiétudes, comme par hasard, au milieud’une foule de digressions qui prouvaient combien la chose étaitpeu importante. Je voudrais savoir, docteur, si nous avons laperspective de quitter bientôt cette affreuse ville ?

– J’ai peur que non, miss Pross ;notre départ précipité pourrait être dangereux pour Charles.

– Bien, bien ! dit joyeusement lavieille fille, qui réprima un soupir en jetant un coup d’œil auxcheveux dorés de son élève ; nous prendrons patience, voilàtout ; nous porterons la tête haute, et nous terrasseronsl’ennemi, comme disait mon frère Salomon, maintenantM. Cruncher. – Ne bougez pas, ma fauvette. »

Ils sortirent, laissant Lucie, Charles, ledocteur et l’enfant près d’un bon feu, et attendant M. Lorryd’un moment à l’autre. Avant de partir, miss Pross avait allumé lalampe, mais elle l’avait placée dans un coin pour que la famillepût jouir de la clarté de la flamme et de ses effets changeants. Lapetite Lucie était à côté de son grand-père, dont elle tenait lebras entre les siens ; et le docteur, parlant à voix basse,lui commença l’histoire d’une fée puissante qui avait fait tomberles murailles d’une prison afin de délivrer un captif, quiautrefois lui avait rendu un service.

Le calme régnait non-seulement dans le petitsalon du docteur, mais dans tout le voisinage, et Lucie commençaità se rassurer.

« Qu’est-ce que c’est ?demanda-t-elle tout à coup.

– Chère enfant, dit le docteur, quiinterrompit son histoire et posa sa main sur celle de la jeunefemme, ne te laisse pas aller ainsi à toutes les impressions. Je net’ai jamais vue si nerveuse ; la moindre chose, un rien tefait tressaillir : toi, ma fille, te troubler sansmotif ?

– J’ai cru entendre des pas dansl’escalier, dit-elle en s’excusant d’une voix tremblante.

– Non, cher ange ; la maison n’ajamais été plus calme. »

Comme il disait ces mots, on frappa vivement àla porte.

« Oh ! père, cachons-le ! Tu lesauveras, n’est-ce pas ?

– Ne crains rien, ma fille, dit ledocteur en se levant ; je le sauverais encore ; mais quipeut le menacer ? laisse-moi aller ouvrir. »

Il prit la lampe, traversa les deux pièces quiprécédaient le salon, et ouvrit la porte du carré. Des pasretentirent lourdement dans l’antichambre, et quatre hommes armésde sabres et de pistolets entrèrent dans la pièce où étaientCharles et sa femme.

« Le citoyen Évremont ? dit l’und’eux.

– Que lui voulez-vous ? demandaCharles.

– Nous le recherchons, répondit lepatriote ; mais c’est toi, je te reconnais, j’étais ce matinau tribunal. Tu es prisonnier de la République. »

Les quatre hommes entourèrent Charles, auquels’attachaient Lucie et la petite fille.

« En vertu de quel acte, et pour quelcrime, suis-je arrêté de nouveau ?

– Tu le sauras demain ; puisquec’est demain qu’on te juge ; mais commence par venir à laConciergerie. »

Le docteur qui, pétrifié par cette visite,ressemblait à une statue, s’avança en entendant ces paroles, posasa lampe sur la table, regarda le patriote, en le prenant avecdouceur par le devant de sa chemise de laine rouge :

« Vous le connaissez, dit-il ; maismoi, me connaissez-vous ?

– Parfaitement, citoyen.

– Nous te connaissons tous,citoyen » dirent les trois autres.

M. Manette promena sur eux un regarddistrait et dit à voix basse, après un instant desilence :

« Pourquoi l’arrêtez-vous ?

– Citoyen docteur, répondit le premierpatriote avec une répugnance évidente, il a été dénoncé à lasection Saint-Antoine ; puis se tournant vers l’un de sescollègues, ce citoyen pourra vous le dire, lui qui est duquartier. »

Le citoyen qu’il indiquait fit un signeaffirmatif.

« De quoi est-il accusé ? poursuivitle docteur.

– Ne le demandez pas, citoyen, réponditl’autre. Si la République exige de vous un sacrifice, vous êtesassez bon patriote pour le faire sans hésiter, nous lesavons ; la République avant tout ; le peuple estsouverain, nul ne l’ignore. Évremont, nous sommes pressés.

– Un mot seulement, reprit le docteurd’une voix suppliante ; qui le dénonce ?

– C’est contre la règle, mais demande-leau patriote du quartier. »

M. Manette regarda l’homme deSaint-Antoine, qui se frotta le dessus du pied droit avec le piedgauche, se tira la barbe et répondit enfin :

« Vrai, c’est contre la règle ; maisje vous le dirai tout de même, il est dénoncé… » Il s’arrêta,et reprit d’un ton plus grave : « par le citoyen, lacitoyenne Defarge… puis encore et par un autre.

– Qui cela ?

– Vous le demandez, citoyen ?

– Oui.

– Eh bien ! dit l’homme deSaint-Antoine avec un regard étrange, vous le saurez demain ;quant à présent, je suis muet. »

Chapitre 8Partie de cartes.

Sans se douter du nouveau malheur qui venaitde frapper ceux qu’elle aimait, miss Pross longea les rues étroitesqui conduisaient à la Seine, et traversa le Pont-Neuf, en seremémorant les achats indispensables qu’elle avait à faire. Jerrymarchait à côté d’elle, son panier à la main ; tous les deuxregardaient à droite et à gauche dans les boutiques, et avisantd’un coup d’œil les individus arrêtés çà et là, se détournaientpour éviter les groupes où on parlait avec animation. Le froidétait rude ; et sur la rivière embrumée, des clartésfulgurantes, des bruits retentissants indiquaient la station desbateaux où l’on fabriquait des fusils pour les armées de laRépublique. Malheur à quiconque essayait de trahir ces armées, oudont le mérite ne répondait pas au grade qu’il y occupait ;mieux aurait valu, pour lui, mourir avant l’âge de la barbe, car laguillotine l’avait bientôt rasé.

Après avoir fait diverses emplettes chezl’épicier, miss Pross se rappela qu’il lui fallait du vin ;elle continua sa route, et plongeant un regard dans tous lescabarets, elle s’arrêta à l’enseigne de Brutus, le bon républicain,situé à deux pas du palais National (redevenu les Tuileries, commeon l’appelait avant). Une tranquillité relative régnait dans cecabaret ; et bien qu’on y aperçût le bonnet patriotique,l’intérieur en était moins rouge que celui des autres buvettes quela gouvernante avait trouvées sur son passage. Ayant sondé Jerry,qui se trouva de son opinion, miss Pross, suivie de son chevalier,entra donc à l’enseigne de Brutus, le bon républicain.

Sans faire attention aux quinquets fumeux, auxgens qui, la pipe à la bouche et le bonnet sur la tête, jouaientavec des cartes sales ou des dominos jaunes, à l’ouvrier qui, lesbras nus, la poitrine découverte, la figure noircie, lisait touthaut le journal, sans regarder ceux qui l’écoutaient, ni les armesque portaient les buveurs, ou qui s’appuyaient aux murailles ;sans voir les deux ou trois hommes qui, étendus sur le carreau, etvêtus de la veste noire et à longs poils, qui était alors enfaveur, ressemblaient à de gros barbets endormis, nos deux chalandsd’outre-Manche s’approchèrent du comptoir et indiquèrent ce dontils avaient besoin.

Tandis qu’on emplissait leurs bouteilles, unhomme assis devant une table, à l’autre bout de la salle, dit adieuau camarade avec lequel il avait bu, et se dirigea vers laporte ; pour sortir, il lui fallait passer près du comptoir,et lorsqu’il y fut arrivé, miss Pross joignit les mains et jeta uncri perçant.

Tous ceux qui étaient là furent debout àl’instant même : quelqu’un, supposait-on, venait d’êtreassassiné ; mais au lieu d’une victime étendue sur le carreau,on vit un homme et une femme qui, debout vis-à-vis l’un de l’autre,se regardaient avec surprise. L’homme avait l’extérieur d’unexcellent patriote ; quant à la femme, on ne pouvait s’yméprendre : c’était bien une Anglaise.

Les paroles véhémentes que le désappointementinspira aux disciples de Brutus, auraient été de l’hébreu pour missPross et pour son cavalier, alors même qu’ils y auraient prêtél’oreille ; mais ils n’entendaient et ne voyaient rien ni l’unni l’autre ; car la stupéfaction de M. Cruncher n’étaitpas moins complète que celle de la gouvernante.

« Qu’avez-vous ? dit en anglais et àvoix basse l’homme qui causait leur étonnement.

– Cher Salomon ! s’écria miss Prossen joignant les deux mains, après être restée si longtemps sansavoir de tes nouvelles, et c’est ici que je te retrouve !

– Voulez-vous donc ma mort ? ditl’homme avec terreur.

– Frère ! reprit la vieille fille enfondant en larmes, ai-je mérité que tu me fasses une pareillequestion ?

– Retenez au moins votre langue ; sivous avez quelque chose à me dire, sortons ; vous me parlerezdehors. Quel est cet homme ? »

Miss Pross, hochant la tête et regardant sonfrère avec amour, répondit que c’était M. Cruncher.

« Qu’il sorte avec nous, ditSalomon ; comme il me regarde ! est-ce qu’il me prendpour un revenant ? »

La chose était possible ; toujours Jerryn’en dit rien ; et la gouvernante explorant les profondeurs deson sac, finit par rencontrer sa bourse et paya le vin qu’onremettait à M. Cruncher. Salomon, pendant ce temps-là, donnaità l’assemblée quelques mots d’explication qui parurent lasatisfaire. Chacun se remit à sa place, et reprit le jeu quil’occupait auparavant.

« Maintenant que me voulez-vous ?demanda Salomon en s’arrêtant au coin de la rue.

– Qu’il est dur, s’écria miss Pross, derecevoir un pareil accueil d’un frère que j’ai toujours tantaimé !

– Que diable !… répliqua Salomon enappuyant ses lèvres sur la figure de sa sœur. Là ! êtes-vouscontente ? »

Miss Pross secoua la tête et continua depleurer tout bas.

« Si vous croyez m’avoir surpris tout àl’heure, vous vous trompez, dit le frère ; je savais que vousétiez à Paris ; je connais presque tous les habitants de cetteville ; et si vous n’avez pas l’intention de causer ma mort,comme je serais tenté de le croire, passez votre chemin, faites vosaffaires, et laissez-moi m’occuper des miennes ; je n’ai pasde temps à perdre ; je suis fonctionnaire public.

– Mon propre frère ! gémit lavieille fille en levant au ciel des yeux pleins de larmes ;Salomon, qui pouvait rendre les services les plus éminents à sonpays natal, prendre des fonctions chez un peuple étranger ; etquel peuple encore ! J’aimerais presque autant le voir couchédans la…

– Je le disais bien, interrompitSalomon ; elle veut ma mort ! elle va me rendre suspect,au moment où je commençais à faire mon chemin.

– Le ciel m’en préserve ! s’écriamiss Pross. Je préfèrerais ne plus te revoir de ma vie, cherSalomon, et Dieu sait combien j’en souffrirais ! Dis-moiseulement une parole affectueuse ; dis que tu n’es pas fâché,que tu n’as rien contre moi, et je pars de suite. »

Excellente fille ! comme si elle avaitmérité la froideur de son frère ! comme si on n’avait pas suqu’un jour, il y avait de cela quelques années, ce précieuxgarnement avait quitté sa sœur après lui avoir dépensé toutl’argent qu’elle avait !

Néanmoins, il octroya le mot affectueux quesollicitait la vieille fille, et il achevait de le dire, avec l’airde protection et de condescendance qu’il aurait pris si les rôlesavaient été changés (ce qui arrive toujours ici-bas), lorsqueM. Cruncher, le touchant à l’épaule, lui adressa d’un tonrauque cette question imprévue :

« Puis-je vous demander si on vousappelle John Salomon ou bien Salomon John ? »

Le fonctionnaire se retourna vivement etregarda l’Anglais avec défiance.

« Allons, reprit l’interlocuteur, un peude franchise. Elle vous appelle Salomon, et le fait à bon escient,puisque vous êtes son frère ; moi je vous connais sous le nomde John ; lequel des deux précède l’autre ? Quant à celuide Pross, vous ne le portiez même pas à Londres.

– Je ne vous comprends pas ; quevoulez-vous dire ?

– Vous me comprenez à merveille ; etvous l’avoueriez immédiatement si je pouvais me souvenir du nom quevous aviez en Angleterre.

– Ah ! bah ! dit John enricanant.

– C’était un nom de deux syllabes.

– Vous croyez !

– Oui ; celui de votre camarade n’enavait qu’une. Je vous connais : vous serviez d’espion et defaux témoin à la cour d’assises. Au nom de l’esprit de mensonge,votre père, comment diable vous appelait-on alors ?

– Barsad, dit un quatrième individu.

– Positivement ! s’écriaJerry ; c’est bien le nom que je cherchais. »

C’était M. Cartone qui l’avait prononcé.Les mains sous la redingote et croisées derrière le dos, il setenait à côté de Jerry, avec autant de nonchalance qu’il en avait àOld-Bailey.

« Ne vous effrayez pas, miss Pross ;je suis arrivé hier au soir, à la grande surprise deM. Lorry ; et nous avons arrêté ensemble que je ne meprésenterais nulle part, à moins que cela ne soit indispensable. Sidonc je me suis approché de vous, c’est parce que j’ai besoin decauser avec votre frère. Je regrette, miss Pross, qu’il n’aitd’autre emploi que celui de mouton à l’égard descaptifs. »

On désignait ainsi, et le terme en est resté,les individus qui, à cette époque, étaient chargés de l’espionnagedes prisons. John Barsad devint livide et demanda comment onosait…

« Le hasard m’a fait tomber sur vous, ily a une heure, lui dit Cartone, au moment où vous sortiez de laConciergerie, dont je regardais les murailles. J’ai la mémoire desfigures, et vous en avez une qu’il est facile de reconnaître.Curieux d’apprendre quels étaient vos rapports avec la geôlefrançaise, je vous ai suivi dans ce cabaret ; en m’asseyantderrière vous, j’ai pu induire de vos paroles et des louanges quivous étaient données, quelle est la nature de vos fonctions. Cettedécouverte a fait peu à peu, d’une idée que j’avais conçuevaguement, un projet bien arrêté, monsieur Barsad.

– Lequel ? demanda l’espion.

– Il serait dangereux de vous l’expliquerici ; me feriez-vous la grâce de m’accompagner dans un endroitplus sûr, à la banque Tellsone, par exemple ?

– Sous menace de ?…

– Qui vous parle de menace ?

– Pourquoi irais-je, si rien ne m’yforce ?

– Je ne sais pas trop si vous pourriezvous en dispenser.

– Vous en savez plus que vous n’en voulezdire, retourna l’espion d’un air inquiet.

– Vous avez l’esprit pénétrant, monsieurBarsad : je sais en effet beaucoup de choses. »

L’indolence de Cartone le servit puissammentdans cette occasion, eu égard au dessein qu’il nourrissait, et àl’homme auquel il avait affaire ; il s’en aperçut et ne manquapas d’en profiter.

« Je savais bien, dit l’espion enregardant sa sœur, que vous me mettriez dans l’embarras ; sil’affaire tourne mal, je ne m’en prendrai qu’à vous.

– Monsieur Barsad, reprit Cartone, nesoyez pas ingrat ; sans le respect que j’ai pour miss Pross,je vous aurais mené plus rondement, et vous sauriez déjà laproposition que j’ai à vous faire. Venez-vous à laBanque ?

– Oui ; je veux savoir ce que vousavez à me dire.

– Reconduisons d’abord votre sœur au coinde la rue qu’elle habite ! Miss Pross, acceptez monbras : par le temps qui court il pourrait être dangereux devous laisser partir seule ; car M. Cruncher, connaissantM. Barsad, il est important que je l’emmène avecmoi. »

Miss Pross se rappela jusqu’à la fin de sa viequ’au moment où elle croisa les mains sur le bras qui lui étaitoffert, et où elle regarda M. Cartone en l’implorant pourl’indigne Salomon, elle vit dans les yeux, dont elle cherchait leregard, une fermeté, un enthousiasme qui démentaient l’insouciancehabituelle de l’avocat, et le transformaient complètement ;mais elle était alors trop occupée de son frère pour s’arrêter àcette observation.

Arrivés au coin de la rue du docteur, lestrois individus qui accompagnaient miss Pross la quittèrent, et serendirent à la maison Tellsone, qui se trouvait à peu dedistance.

M. Lorry venait de sortir de table etregardait le feu clair et vif qui pétillait dans l’âtre ;peut-être y cherchait-il le portrait de cet agent de Tellsone, quijadis avait posé devant le brasier de l’hôtel du Royal Georges. Iltourna la tête lorsqu’on ouvrit la porte, et manifesta quelquesurprise en voyant un étranger.

« Le frère de miss Pross, John Barsad,dit Cartone.

– Barsad ! répéta le vieuxgentleman, Barsad ! J’ai un vague souvenir d’avoir entendu cenom-là, et les traits de monsieur ne me sont pas inconnus.

– Je vous disais bien que vous aviez unefigure qu’on n’oublie pas, reprit froidement Cartone ;asseyez-vous, John Barsad. »

Et prenant lui-même une chaise, il ajouta d’unair sévère : « A figuré comme témoin dans le procès dehaute trahison. » M. Lorry se le rappela immédiatement,et regarda le faux témoin avec une répugnance non déguisée.

« Miss Pross a retrouvé dansM. Barsad le frère dont vous lui avez entendu parler avec tantd’affection, et lui-même a reconnu cette parenté, ditCartone ; mais passons à de plus tristes nouvelles :Darnay est arrêté de nouveau.

– Que me dites-vous là ! s’écria legentleman frappé de consternation. Je l’ai quitté il n’y a pas deuxheures ; il était parfaitement libre, exempt de touteinquiétude, et j’allais partir pour me rendre chez lui.

– Il n’en est pas moins arrêté. Quandl’arrestation a-t-elle eu lieur, monsieur Barsad ?

– À l’instant même.

– John Barsad est à cet égard uneexcellente autorité, dit Sydney ; c’est par lui que j’ai su lefait ; il le communiquait à l’un de ses confrères avec lequelil buvait bouteille. « J’ai laissé, disait-il, les quatrehommes qui sont chargés de l’arrêter à la porte même de la maisonqu’il habite, et j’ai vu la porte s’ouvrir. » Il n’y a doncpas à révoquer la chose en doute. »

L’œil pratique de M. Lorry vit dans lafigure de Sydney qu’il était inutile d’insister sur ce point, etque l’arrestation était incontestable. Bouleversé par ce qu’ilapprenait, mais sentant qu’il avait besoin de tout son sang-froid,l’excellent vieillard domina son émotion, et prêta une oreilleattentive aux paroles de Sydney.

« J’espère, reprit celui-ci, que le nomet l’influence du docteur produiront demain – n’avez-vous pas ditque c’était demain que l’affaire serait appelée, monsieurBarsad ?

– Je le suppose.

– J’espère que l’influence deM. Manette produira demain le même effet qu’aujourd’hui ;mais le contraire est possible. J’avoue même que je suis tourmentéde voir que le docteur n’a pas pu prévoir l’arrestation.

– Il est probable qu’il n’en savait rien,dit M. Lorry ; sans cela…

– Son ignorance est précisément ce quim’alarme ; je ne comprends pas qu’on ait agi à son insu dansune affaire qui lui est toute personnelle.

– C’est vrai, dit le gentleman qui portaune main tremblante à son menton, et ses yeux troublés sur lafigure de M. Cartone.

– Bref, nous sommes dans un temps où l’onne peut sauver son enjeu que par des coups désespérés, dit Sydney.Laissons au docteur les cartes gagnantes, je me réserve la partieperdue. La vie est tellement incertaine qu’elle n’a plus aucunevaleur ; ce soir vous êtes porté en triomphe, demain vous êtescondamné ; vous auriez perdu votre argent si vous vous étiezracheté la veille. Mon enjeu est l’existence d’un ami, et JohnBarsad est l’adversaire que je me propose de gagner.

– Il vous faudra beaucoup d’atouts,monsieur, répliqua l’espion.

– J’abats, et joue cartes surtable ; vous pouvez voir ce que j’ai en main. Monsieur Lorry,vous savez que je suis une brute : il me faudrait une liqueurforte. »

– On lui apporta de l’eau-de-vie, il enbut un verre, puis un second, et repoussa la bouteille d’un airpensif.

– Monsieur Barsad, reprit-il comme s’ilavait eu vraiment des cartes à la main, mouton parmi les détenus,émissaire des comités de la République, tantôt porte-clefs, tantôtcaptif, toujours délateur, d’autant plus estimé, comme espion,qu’un Anglais a moins de chance d’être séduit par quiconque yaurait intérêt ; mais a caché son véritable nom à ceux quil’occupent : ceci est une bonne carte. M. Barsadmaintenant au service de la République française, était autrefoisl’âme damnée du gouvernement aristocratique de l’Angleterre, ennemide la France et de la liberté : ceci est une carteexcellente ; d’où il est facile de prouver, clair comme lejour, aux gardiens vigilants du salut de la nation, que le dit JohnBarsad, toujours payé par le gouvernement anglais, est un espion dePitt, traître à la République française, et l’agent de tous lesmaux dont on parle sans en connaître la cause : c’est un atoutqui à lui seul vaut tous les autres. Avez-vous bien suivi mon jeu,monsieur Barsad ?

– Où voulez-vous en venir ? demandal’espion avec inquiétude.

– Vous allez voir, reprit Sydney. Je jouemon as : dénonciation de John Barsad au comité le plus voisin.Que mettez-vous sur ma carte ? Examinez votre jeu, monsieurBarsad. »

Il se versa un troisième verre d’eau-de-vie,qu’il avala d’un trait. L’espion eut peur que, s’étant grisé, il nese rendit immédiatement à la section voisine. Cartone s’en aperçut,et se versant un autre verre, dit après l’avoir vidé :

« Regardez vos cartes, monsieurBarsad ; et surtout ne vous pressez pas. »

C’était un pauvre jeu, plus pauvre que ne lesoupçonnait Cartone ; Barsad y voyait de fausses cartes dontson adversaire n’avait pas connaissance. Destitué des honorablesfonctions qu’il occupait à Londres, pour avoir eu trop d’échecs enmatière de faux témoignage (les motifs que la Grande-Bretagne a deproclamer la supériorité de ses espions sont de fraîche date), ilavait passé le détroit, et pris du service en France. Employéd’abord auprès de ses compatriotes, il était devenu graduellementespion et agent provocateur auprès des indigènes. Il se rappelaitque le gouvernement déchu l’avait attaché au faubourgSaint-Antoine, et l’avait envoyé chez les Defarge ; que lapolice lui avait fourni des renseignements sur le docteur Manette,afin qu’il pût gagner la confiance du marchand de vin et de safemme ; qu’il avait essayé de faire parlerMme Defarge, et avait échoué dans son entreprise.Il avait toujours tremblé en se rappelant que cette femmeimplacable n’avait pas cessé de tricoter en sa présence, et l’avaitregardé d’un air sinistre. Depuis lors il l’avait vue mainte etmainte fois déployer son tricot à la section Saint-Antoine, et liredans ses mailles l’accusation d’individus voués à la guillotine. Ilsavait, comme tous ses pareils, que la fuite lui était impossible,qu’il était lié à l’échafaud, et qu’en dépit de son dévouement aunouveau régime, il suffirait d’une parole pour faire tomber satête. Une fois dénoncé, il voyait Mme Defarge, dontle caractère lui était si connu, déplier son fatal registre, et luiporter le dernier coup. Tous les espions sont facilementterrifiés ; mais il faut convenir qu’il y avait dans lescartes de Barsad une séquence assez noire pour motiver l’effroi decelui qui l’avait en main.

« Vous ne paraissez pas content de votrejeu, reprit Sydney avec le plus grand calme.

– Gentleman, dit l’espion en se tournantvers M. Lorry d’un air vil et rampant, je fais appel à votreâge, à votre esprit généreux, pour vous supplier de demander à cejeune homme, qui vous écoutera, j’en suis sûr, s’il croit pouvoirjouer l’as dont il parlait tout à l’heure. Je suis un espion, jel’avoue, et je conviens que c’est un emploi peu honorable – il fautcependant qu’il soit tenu par quelqu’un – mais ce gentleman a tropd’honneur pour faire un pareil métier.

– John Barsad, dit Cartone, qui sechargea de la réponse et qui tira sa montre, je joue mon as danscinq minutes, et le fais sans scrupule.

– J’aurais espéré, messieurs, repritBarsad en s’efforçant d’entraîner le vieux gentleman dans ladiscussion, que par égard pour ma sœur…

– Je ne peux pas mieux lui prouverl’intérêt qu’elle m’inspire, que de la délivrer de son frère,interrompit Sydney.

– Vous ne le pensez pas,monsieur ?

– J’y suis bien décidé. »

L’espion, dont l’humble douceur contrastaitvivement avec le costume qu’il portait, et sans doute avec sesmanières habituelles, fut tellement déconcerté par le sérieux deson adversaire, qu’il balbutia deux ou trois mots inintelligibleset n’acheva pas sa phrase.

« Je retrouve une carte à laquelle je nepensais pas, dit Sydney après un instant de silence : cemouton, qui se vantait de pâturer en province et qui buvait avecvous, qui était-ce ?

– Un Français ; vous ne leconnaissez pas, dit vivement Barsad.

– Un Français ? répéta Cartone d’unair rêveur.

– Je l’affirme ; toutefois cela n’apas d’importance.

– Probablement, continua Sydney d’un tonmachinal ; cependant je connais cette figure-là.

– Je ne crois pas ; je suis même sûrdu contraire, cela ne peut pas être, se hâta de dire l’espion.

– Cela ne peut pas être ? murmuraCartone en remplissant son verre ; cela ne peut pas être… ilparle bien français ; mais de l’accent.

– C’est un provincial.

– Un étranger, s’écria Cartone enfrappant sur la table ; c’est Cly ; je me le rappelle, ilétait avec vous à Old-Bailey.

– Vous avez parlé trop vite, monsieur,dit Barsad avec un sourire qui augmenta l’obliquité de son nezaquilin, vous venez de commettre une erreur, tout à mon bénéfice.Roger Cly, mon ancien camarade, est mort depuis douze ou quinzeans, et fut enterré à Londres, dans le cimetière de Saint-Pancracedes Champs. J’ai reçu son dernier soupir, et je l’aurais conduit àsa dernière demeure, sans l’espèce d’émeute que fit la populace àpropos de ces funérailles ; mais je l’ai moi-même déposé dansle cercueil. »

De l’endroit où il se trouvait, M. Lorryaperçut une ombre fantastique se dessiner sur le mur ; ilchercha qu’elle pouvait en être la cause, et découvrit qu’elleprovenait du hérissement instantané des cheveux deM. Cruncher.

« Permettez-moi de vous donner la preuvede ce que j’avance, poursuivit l’espion. Je puis vous démontrerl’erreur où vous êtes, en vous mettant sous les yeux un certificatde l’enterrement de Roger Cly, pièce qui, par hasard, est dans monportefeuille ; la voilà précisément ; veuillez y jeterles yeux, elle est en règle, et dûment légalisée. »

Le gentleman vit grandir l’ombre qui était surla muraille, et apparaître M. Cruncher, qui s’approcha sanstoutefois être aperçu de Barsad ; puis frappant tout à coupl’épaule de l’espion :

« C’est vous, mon maître, lui dit-il d’unair sombre, qui avez déposé Roger Cly dans le cercueil ?

– Oui, c’est moi.

– Qui donc l’en a retiré ?

– Que voulez-vous dire ? bégayaBarsad en se renversant sur sa chaise.

– Qu’il n’a jamais été dans la fosse,répondit Cruncher de plus en plus lugubre. Je veux être pendu si jemens. »

L’espion regarda les deux gentlemen, qui tousdeux regardaient Jerry avec une surprise croissante.

« Ce sont des pavés et de la terre quevous avez mis dans le cercueil ; ne me soutenez pas quec’était le cadavre de Cly ; ce n’est pas vrai.

– Comment le savez-vous ?

– Peu vous importe, grommelaM. Cruncher. Il y a longtemps que je vous en veux pour cela.Ah ! c’est vous qui trompez d’honnêtes commerçants ! jevous étranglerais avec plaisir pour une demi-guinée. »

Sydney Cartone et le gentleman, fort étonnésde l’incident, prièrent M. Cruncher de s’expliquer.

« Une autre fois, répliqua Jerry d’un tonévasif ; l’époque où nous sommes ne convient pas auxexplications. Je dis tout simplement que Roger Cly n’était pas dansle cercueil où cet homme prétend l’avoir déposé. Qu’il ose dire lecontraire, ne fût-ce que par un signe, et je l’étrangle pour unedemi-guinée. » Jerry croyait assurément faire une offregénéreuse.

« Cela prouve une chose, repritSydney ; c’est que ma carte est bonne, monsieur Barsad, ilvous est impossible, au milieu de cette rage soupçonneuse quiremplit l’atmosphère, de survivre à ma dénonciation, lorsque jedémontrerai que vous êtes ici en rapport avec un autre agent dePitt, votre ancien camarade qui, pour mieux tromper son monde, afeint de mourir et de se faire enterrer. Accusation de complotcontre la République : c’est une excellente carte, une cartede guillotine. Jouez-vous, maître Barsad ?

– Non ! j’abandonne la partie ;notre métier est si mal vu de la populace, que j’ai failli êtrenoyé par la canaille, au moment où je quittais l’Angleterre ;et ce pauvre Cly n’aurait jamais pu partir, sans l’idée qu’il a euede commander ses funérailles. Mais que cet homme ait pu reconnaîtresa fraude, c’est pour moi une énigme que je ne sauraiscomprendre.

– Ne vous en donnez pas la peine,répliqua Jerry ; vous avez bien assez de vos affaires.Seulement pensez-y bien. »

Jerry ne put s’empêcher de donner une nouvellepreuve de sa libéralité, en offrant de nouveau de lui serrer lagorge pour cinq shillings.

L’espion se retourna et s’adressant àM. Cartone :

« Je n’ai pas de temps à perdre, dit-ild’un air plus résolu ; je suis de service, et il faut que jem’en aille. Si vous avez quelque chose à me proposer, parlesvite ! Ne me demandez rien qui se rapporte à mesfonctions ; ce serait mettre ma tête en péril, et j’aimeraismieux vous refuser net que de chercher à tromper la commune ;il y aurait encore moins de danger pour moi. Vous parlez de coup dedésespoir ; mais nous jouons tous un jeu désespéré. Songez-y,je peux moi-même vous dénoncer, jurer tout ce qu’on voudra, et vousperdre immédiatement. Qu’avez-vous à me demander ?

– Peu de chose ? vous êtesporte-clefs à la Conciergerie ?

– Je vous ai dit, une fois pour toutes,qu’une évasion est impossible, dit Barsad avec fermeté.

– Qui vous parle d’évasion !Êtes-vous porte-clefs à la Conciergerie ?

– Cela m’arrive quelquefois.

– Vous pouvez l’être quand vousvoulez ?

– J’ai mes entrées dans laprison. »

Sydney remplit son verre, et le vida lentementsur le foyer. Lorsqu’il en eut versé la dernière goutte, il se levaet dit à Barsad :

« Je vous ai fait venir ici, parce qu’ilétait important que j’eusse des témoins de la valeur de mes cartes.Passons maintenant dans la chambre qui est là, nous n’avons pasbesoin de lumière, et je vous ferai part de ce que j’ai à vousdire. »

Chapitre 9Partie gagnée.

Tandis que Sydney Cartone et Barsad étaientdans la chambre voisine, où ils parlaient si bas qu’on n’entendaitpas même le murmure de leurs voix, M. Lorry regarda maîtreCruncher d’un œil peu satisfait. À vrai dire, l’attitude de cethonnête commerçant n’était pas faite pour inspirer la confiance.Posé sur une jambe, il en changeait continuellement, examinait sesongles avec une attention suspecte, et lorsqu’il rencontra les yeuxde son maître, il fut pris de cette toux spéciale qui fait porterle creux de la main devant la bouche, et qui n’indique jamais uncaractère plein de franchise.

« Approchez, Jerry, » dit legentleman.

Notre homme, précédé de l’une de ses épaules,avança obliquement.

« Que faisiez-vous avant d’êtrecommissionnaire ? »

Après quelques instants de réflexion, Jerry,frappé d’une idée lumineuse, répondit qu’il était agriculteur.

« J’ai tout lieu de supposer, reprit legentleman en agitant l’index d’un air sévère, que vous vous êtesservi de la maison Tellsone pour couvrir une profession illégale etnotée d’infamie. Si la chose est réelle, n’espérez pas que jecontinue mes relations avec vous, lorsque nous serons enAngleterre, n’espérez pas que je garde votre secret. Il ne serapoint dit qu’on abusera du nom de Tellsone.

– Monsieur, plaida Cruncher d’une voixcontrite, laissez-moi espérer qu’un gentleman, dont j’ai eul’honneur d’exécuter les ordres pendant tant d’années, y regarderaà deux fois avait de nuire à un pauvre homme qui a grisonné à sonservice. Quand même la chose serait réelle – je ne veux pas direqu’elle le soit – mais à supposer qu’elle le fût, les torts neseraient pas d’un seul côté. Il y a MM. les docteurs quiempochent des guinées, où un pauvre homme ne ramasse que desfarthings, des demi-farthings, monsieur ; ils viennent placerdes fonds chez Tellsone, et, en passant, clignent de leur œilmédical pour faire entendre au pauvre homme qu’ils ont besoin desujets ; ils montent dans leur propre équipage etdisparaissent ; mais ils trompent la maison ; car vousêtes trop juste pour ne pas blâmer le jars, quand vous accusezl’oie. Puis il y a mistress Cruncher, qui invoque le ciel pourqu’il s’oppose à mon commerce ; au point que c’est une ruine,une véritable ruine. Les femmes des médecins ne prient jamaiscontre la clientèle, au contraire, si elles implorent le Seigneur,c’est pour qu’il procure des malades à leurs maris ; etcomment ces derniers soigneraient-ils les vivants s’ils n’avaientpas eu des morts ? Viennent ensuite les entrepreneurs despompes funèbres, les clercs de la paroisse, les sacristains, leswatchmen, tous gens avaricieux, et mêlés dans l’affaire ; etje vous assure que le pauvre homme n’y gagnerait pas beaucoup, ensupposant même que cela fût comme vous dites. Le peu qu’il en atiré, d’ailleurs, ne lui a pas beaucoup servi ; il est loind’avoir prospéré, et ne demanderait pas mieux que d’abandonner cetrafic, s’il pouvait gagner son pain d’une autre manière, ensupposant toujours que la chose fût réelle.

– Beuh ! Vous me dégoûtez, ditM. Lorry, qui néanmoins se laissait fléchir.

– Je vous supplie très-humblement,monsieur, poursuivit Cruncher, quand même ce serait, et je ne dispas que cela soit…

– Pas tant de détours, dit legentleman.

– Non, monsieur, non, affirma Jerry,comme si rien n’était plus loin de sa pensée, voire de seshabitudes, non, monsieur, pas de détours ; je veux seulementvous dire que sur le tabouret qui est à la porte de la banque, oùje suis resté si longtemps, siège mon fils, qui est aujourd’hui unhomme, et tout prêt à recevoir vos ordres, à faire vos commissions,et tous les ouvrages dont vous voudrez bien le charger. Ensupposant, monsieur, que la chose en question fût réelle, ce que jesuis loin de vous dire, car je parle sans détours, permettez,monsieur, que le fils garde sa place à la porte de Tellsone, afinque plus tard il puisse aider ses vieux parents. Ne le punissez pasdes fautes que son père a commises ; faites que ce malheureuxpère soit nommé fossoyeur, et qu’il enterre des morts, encompensation de ceux qu’il a déterrés. Voilà, monsieur, ajoutaCruncher, qui s’essuya le front avec sa manche en signe depéroraison, voilà ce dont je vous supplie très-humblement. On nevoit pas les choses effroyables qui se passent dans cette ville,touchant tant de sujets décapités. – Miséricorde ! le nombreen est assez considérable pour en faire tomber la valeur au simpleprix du port, – on ne le voit pas sans y réfléchir sérieusement. Etje vous conjure de vous rappeler, monsieur Lorry, que si j’aidécouvert le fait en question, c’était pour servir la bonne cause,alors que j’aurais pu me taire, et ne pas perdre vos bonnesgrâces.

– Ceci est vrai, dit le gentleman ;brisons là, n’en dites pas davantage. Il est possible que je vousgarde avec moi, si vous le méritez par votre conduite ; et sivotre repentir se manifeste, non par des discours, mais par desactes. »

Comme Jerry saluait le gentleman en sefrappant le front du revers de la main, Sydney Cartone et l’espionsortaient de la pièce voisine.

« Adieu, monsieur Barsad, ditCartone ; c’est une chose convenue ; vous n’avez plusrien à craindre. »

Il prit une chaise et vint s’asseoir à côté dugentleman, qui aussitôt qu’ils furent seuls, lui demanda ce qu’ilavait obtenu.

« Pas grand’chose, répondit-il : sil’affaire tourne mal, je serai introduit auprès ducondamné. »

La figure de M. Lorry exprima ledésappointement.

« C’est tout ce que j’ai pu faire, repritCartone ; demander davantage était placer la tête de cet hommesous le couteau de la guillotine ; que pouvait-il lui arriverde pire s’il était dénoncé ? je perdrais ainsi tout lebénéfice de la situation.

– Mais s’il est condamné, s’écria legentleman, votre accès auprès de lui ne le sauvera pas.

– Je n’ai jamais dit lecontraire. »

Les yeux du gentleman se fixèrent sur lebrasier ; ce qu’il ressentait pour Lucie, l’imprévu de ce coupterrible affaiblirent son courage ; c’était maintenant unvieillard accablé d’inquiétudes, et ses larmes coulèrent.

« Vous êtes un excellent homme, unvéritable ami, dit Sydney d’une voix altérée. Pardonnez-moi si jeremarque votre affliction ; mais je ne pourrais pas resterfroid devant les pleurs de mon père, et votre douleur ne m’est pasmoins sacrée que ne l’aurait été la sienne. Vous n’avez pas,heureusement, le chagrin de m’avoir pour fils. »

Bien qu’il eût jeté ces derniers mots d’unefaçon un peu légère, il y avait dans sa voix une nuance de respectet de sentiment à laquelle M. Lorry, qui ne l’avait jamais vusérieux, n’était pas préparé.

« Mais revenons à ce pauvre Darnay,reprit Cartone en serrant avec émotion la main que lui tendait levieillard ; surtout ne parlez pas à sa femme de l’entrevue quim’est promise. L’arrangement que nous avons fait, Barsad et moi, nepermettrait pas qu’elle pût voir le condamné ; il est doncinutile de lui en dire un mot ; elle se figurerait que j’aidemandé cette entrevue pour fournir à son mari quelque moyen desuicide. »

Le vieillard regarda Sydney pour voir sivraiment il y pensait.

« Elle s’imaginerait une foule de choses,poursuivit Cartone qui avait compris le regard du gentleman, etcela ne ferait qu’augmenter son inquiétude. Ne lui parlez pas demoi ; comme je vous l’ai dit tout d’abord, il vaut mieux queje ne la voie pas. Vous allez la retrouver ; elle doit être simalheureuse !

– J’y vais tout de suite.

– J’en suis bien aise ; elle a pourvous tant d’attachement ! Est-elle changée ?

– Elle a l’air inquiet,profondément triste ; mais elle est toujours bien belle.

– Ah !… »

Ce fut un son prolongé, triste comme unsoupir, presque comme un sanglot. M. Lorry, frappé de ladouleur qui s’y trouvait contenue, se retourna vers Cartone, dontla figure était penchée vers le foyer. Une ombre ou un rayon (levieillard n’aurait pu dire lequel des deux) passa sur son frontaussi rapidement que la lumière au sommet d’une montagne, quand lesoleil paraît entre les nuages. Du pied il repoussa l’une desbûches flamboyantes qui venait de rouler en avant ; il portaitle pardessus en étoffe blanche, les bottes à retroussis alors envogue, et la flamme, en se reflétant sur ses habits, augmenta sapâleur. M. Lorry lui fit remarquer un peu vivement que sonpied, toujours sur la bûche qu’il avait écrasée, était au milieudes charbons.

« Je n’y pensais pas, » dit-il.

Le ton dont il proféra ces paroles lui attirade nouveau le regard du gentleman, qui, en voyant ses traitsflétris, songea sans le vouloir au visage altéré desprisonniers.

« Ainsi, dit Cartone en se retournantvers le vieillard, vous êtes sur le point de quitterParis ?

– Mon Dieu oui ; comme je vous ledisais hier au soir lorsque Lucie est entrée, je n’ai plus rien quime retienne dans cette ville, tous mes papiers sont en règle, et jesuis prêt à partir. »

Ils gardèrent le silence.

« Vous avez une longue carrière dont vouspouvez vous souvenir, monsieur, reprit Cartone d’un air pensif.

– Bien longue en effet ; j’aisoixante-dix-huit ans.

– Vous avez toujours été utile,constamment occupé ; vous possédez la confiance, le respect,l’estime de tous.

– Je suis dans la banque depuis que j’ail’âge de raison ; je sortais à peine de l’enfance, que j’étaisdans les affaires.

– Quelle place vous y occupezencore ; que de personnes vous regretteront, quel vide énormevous laisserez derrière vous !

– Un vieux célibataire ! dit legentleman en secouant la tête ; qui pourra meregretter ?

– Oh ! monsieur Lorry ! Ellevous pleurera ; vous aurez ses larmes et celles de safille.

– Assurément ; je ne savais ce queje disais.

– Et cela vaut bien qu’on en rende grâcesà Dieu.

– Je le sens, je vous assure.

– Mais si au fond de votre cœur solitairevous vous disiez ce soir : « Je ne me suis attiré lareconnaissance, l’estime, de personne au monde, je n’ai de placedans aucune tendresse ; je n’ai rien fait de bien, riend’utile dont on puisse se souvenir, » vos soixante-dix-huitans ne pèseraient-ils pas sur vous comme autant demalédictions ?

– Je n’en doute pas. »

Cartone regarda le brasier et restasilencieux.

« Je voudrais vous faire une question,dit-il après une pause assez longue : votre enfance voussemble-t-elle bien loin ? Vous paraît-il que l’époque où vousétiez sur les genoux de votre mère est une époquereculée ?

– Je le trouvais il y a vingt ans, maisnon pas aujourd’hui ; plus j’arrive près de la fin, plus je merapproche du commencement. C’est l’une des choses qui, à mon âge,rendent le chemin plus facile et plus doux ; mon cœur est émud’une foule de souvenirs qui dormaient autrefois ; je merappelle le charmant visage de ma mère, qui serait maintenant sivieille, je le vois dans sa jeunesse, et par les idées qu’ilréveille, je me retrouve aux jours où les réalités de ce qu’onappelle le monde n’existaient pas pour moi, et où mes défautsn’étaient qu’en herbe.

– Je comprends ce que vous ressentez,s’écria Cartone avec feu ; cela vous rend meilleur, n’est-cepas ?

– Je l’espère. »

Il se leva pour aider le vieillard à mettreson pardessus.

« Mais vous, lui dit le banquier enrentrant dans la question, vous êtes jeune.

– Oui, répondit-il, j’ai peud’années ; mais la voie que j’ai suivie ne conduit point à lavieillesse. Pourquoi d’ailleurs s’occuper de ma personne ?

– Et de la mienne ? dit legentleman. Venez-vous avec moi jusqu’à la porte ?

– Oui : j’ai à sortir ; si jerevenais trop tard ne vous en inquiétez pas ; vous connaissezmes habitudes ; je reparaîtrai le matin. Irez-vous autribunal ?

– Malheureusement oui.

– J’y serai, mais dans la foule. Prenezmon bras, monsieur. »

Quelques minutes après le vieux gentlemanarrivait à sa destination ; Cartone le quitta ; maisaprès avoir flâné dans le voisinage, il revint à la porte de LucieDarnay, et la toucha d’une main respectueuse.

« C’est ici qu’elle sortait tous lesjours pour se rendre à la prison, se dit-il. Elle prenait cetterue-là, puis cette autre. Elle a marché sur ces pierres ;suivons la trace de ses pas. »

Il était dix heures lorsqu’il arriva au coinde la rue tortueuse où elle était venue si souvent. Le scieur debois avait fermé sa boutique, et fumait devant sa porte.

« Bonsoir, citoyen, lui dit l’Anglais ens’arrêtant ; car le petit homme l’examinait avecattention.

– Bonsoir, citoyen.

– Comment va la République ?

– Tu veux dire la guillotine ; pasmal : soixante-trois têtes aujourd’hui, nous irons bientôt àla centaine. Le bourreau et ses aides se plaignent de lassitude.Ah ! ah ! ah ! Il est si drôle ce Samson, et quelbarbier !

– Allez-vous quelquefois le voir…

– Travailler ? Tous les jours. Vousne l’avez jamais vu à l’œuvre ?

– Jamais.

– Croyez-moi ; allez-y ;choisissez une bonne fournée. Figurez-vous, citoyen, qu’il en arasé aujourd’hui soixante-trois en moins de deux pipes ; moinsde deux pipes, citoyen ; parole d’honneur ! »

Le petit homme, en disant cela, montra la pipequ’il était en train de fumer, pour expliquer la façon dont ilmesurait le temps. Cartone éprouva un tel désir de lui sauter à lagorge, qu’il se retourna pour s’éloigner.

« Mais vous n’êtes pas Anglais, bien quevous en ayez le costume, lui cria le scieur de bois.

– Si, répondit Cartone par-dessusl’épaule en s’arrêtant de nouveau.

– Vous parlez comme un Français.

– J’ai fait mes études à Paris.

– On croirait que vous êtes né en France.Bonsoir, Angliche.

– Bonsoir, citoyen.

– Allez voir ce diable de Samson, dit lescieur de bois avec instance ; n’y manquez pas, et emportezune pipe. »

Lorsque Sydney fut hors de la vue du patriote,il s’arrêta sous un réverbère, et écrivit quelque chose au crayonsur un morceau de papier. Marchant ensuite avec la fermeté d’unhomme qui connaît son chemin, il traversa plusieurs rues noires,d’autant plus sales qu’en ces jours de terreur les voiesprincipales elles-mêmes n’étaient pas balayées, et s’arrêta devantla boutique d’un pharmacien dont celui-ci fermait les volets :une petite échoppe, obscure et tortueuse, dirigée par un petithomme sombre et crochu.

Sydney, après avoir souhaité le bonsoir aupharmacien, qui était rentré dans sa boutique, lui présenta lemorceau de papier. L’apothicaire siffla tout bas en lisant la notequi lui était remise, et dit à Cartone :

« Pour vous, citoyen ?

– Pour moi.

– Vous les garderez à part,citoyen ; vous savez ce qui résulterait de cemélange ?

– Parfaitement. »

Plusieurs petits paquets lui furentdonnés ; il les fourra un à un dans la poche de côté du plusintérieur de ses habits, paya ce qu’il devait, et sortit de laboutique.

« Je n’ai plus rien à faire jusqu’àdemain, dit-il en regardant les nuages que le vent chassait avecrapidité ; toutefois je ne pourrai pas dormir. »

Il n’y avait ni insouciance ni défi dans lafaçon dont il proféra ces paroles, mais le sentiment d’un hommequi, après s’être égaré, a longtemps cherché sa route, et qui,accablé de fatigue, retrouve la voie qu’il aurait dû prendre et enaperçoit la fin.

Bien jeune encore, à l’époque où le premier desa classe il donnait tant d’espérances, il avait suivi le cercueilde son père (sa mère était morte quelques années avant) ; ettandis qu’il parcourait les rues obscures, où la lune, perçant lesnuages, apparaissait de temps à autre, les paroles solennellesqu’on avait lues au cimetière lui revenaient à lamémoire :

« Je suis la résurrection et la vie, ditle Seigneur ; celui qui croit en moi vivra, bien qu’il soitmort ; et quiconque vit en moi, est assuré de vivre àjamais. »

Seul au milieu de cette nuit d’hiver, dans uneville dominée par l’échafaud, pensant avec douleur auxsoixante-trois têtes qui étaient tombées le jour même, songeant auxprisonniers qu’un pareil sort attendait, Cartone aurait facilementpu découvrir l’association d’idées qui ramenait ces paroles à sonesprit, comme une ancre perdue depuis longtemps au fond de la mer,il ne la chercha pas, mais redit les paroles sacrées, enpoursuivant sa route.

Il regardait avec émotion les fenêtres deschambres où l’on allait trouver, dans le sommeil, l’oubli deshorreurs du jour ; il s’arrêtait au seuil des églises oùpersonne ne priait plus ; car de l’imposture, de lacorruption, de la soif des richesses qui s’étaient glissées sousl’habit ecclésiastique, était sortie l’impiété du peuple ; ilsongeait aux lieux consacrés à l’éternel repos, ainsi que le disaitl’inscription placée aux grilles des cimetières ; il pensaitaux prisons gorgées de victimes, à la route que suivaient lescondamnés par soixantaines, pour se rendre à un supplice, devenutellement familier, qu’on ne parlait pas de spectre vengeur quihantât l’esprit de la foule pour lui reprocher l’œuvre de laguillotine. En prenant un intérêt sérieux à la vie qui sommeillaitdans l’ombre, à la mort qui jusqu’au matin suspendait ses fureurs,Cartone franchit la rivière et gagna des rues moins sombres.

Il y trouva peu de voitures ; quiconqueserait sorti en équipage aurait été suspect ; et les gens dedistinction, cachant leur tête sous le bonnet républicain, sechaussaient de gros sabots et cheminaient dans la boue. Mais lesthéâtres n’en étaient pas moins remplis, et la foule qui ensortait, ruissela gaiement auprès de Cartone, puis se divisa enpetits groupes qui reprirent en causant le chemin de leur domicile.Devant l’un des théâtres, une petite fille et sa mère cherchaientdes yeux la place la moins boueuse pour traverser la rue ;Sydney prit l’enfant, la passa de l’autre côté, et avant que lebras enfantin se fût détaché de son cou, il demanda un baiser à lapetite fille.

« Je suis la résurrection et la vie, ditle Seigneur ; celui qui croit en moi vivra, bien qu’il soitmort ; et quiconque vit en moi, est assuré de vivre àjamais. »

Maintenant que les rues devenaientsilencieuses, et que la nuit s’avançait, les paroles du texte sacréétaient dans l’écho de ses pas, dans les murmures du vent.

La nuit s’écoula. Tandis qu’appuyé sur labalustrade d’un pont, Cartone écoutait la Seine battre les quais dela Cité, et regardait l’amas pittoresque du vieux Paris éclairé parla lune, le jour se montra froidement, comme une face morte quisortait du ciel ; les étoiles et les ténèbres pâlirent,s’effacèrent, et, pendant quelques instants, la création sembladominée par la mort.

Mais le soleil, en se levant dans sa gloire,répéta les paroles de vie, qui retentirent dans chacun de sesrayons ; Cartone les sentit vibrer dans son cœur, et contemplad’un œil respectueux l’arche lumineuse qui se déployait entre lesoleil et lui, et sous laquelle étincelait la rivière.

L’eau rapide et profonde lui apparut, sousl’air calme du matin, comme une amie dont l’essence était la mêmeque la sienne ; il se rapprocha du fleuve, et s’étendant surla berge, il s’endormit à la clarté du jour. À son réveil, il flânaau bord de l’eau pendant quelques instants, et regarda une onde quitournoyait sans but. « C’est comme moi, » dit-il, lorsquele fleuve, ayant saisi l’infime tourbillon, l’entraîna pour lejeter à la mer.

Un bateau, dont la voile était de la nuanced’une feuille morte pâlie, glissa devant ses yeux et disparut. Aumême instant, la prière qui s’élevait dans son cœur pour demander àDieu d’avoir pitié de ses fautes se termina par ces mots :« Je suis la résurrection et la vie, et quiconque vit en moi,est assuré de vivre à jamais. »

Le gentleman était déjà sorti lorsque Sydneyrentra ; il était facile de deviner où l’excellent hommepouvait être. Sydney prit une tasse de café, mangea un peu de pain,alla changer de vêtements, et se rendit au tribunal.

Toute l’assemblée était en émoi, lorsquel’espion fit pénétrer Cartone dans un coin obscur de la salle, etse glissa lui-même parmi la foule. M. Lorry et le docteur setrouvaient au premier rang ; Lucie était à côté de sonpère.

Lorsque Darnay entra, la jeune femme tournavers lui un regard si plein de courage et d’amour, qu’un sanggénéreux anima la figure du prévenu et lui réchauffa le cœur. Siquelqu’un avait pu le remarquer, on aurait vu que le regard de lajeune femme avait exactement la même influence sur Cartone que surle prisonnier.

Devant ce tribunal exceptionnel, aucune formede procédure ne garantissait le droit de défense.

Si l’on n’avait pas fait jadis un abus aussimonstrueux des formalités et des lois, la Justice révolutionnairen’aurait pas poussé la vengeance jusqu’à se suicider pour jeter auxvents les débris de l’ancien ordre judiciaire.

Tous les yeux étaient tournés vers le jury,formé des mêmes patriotes qui le composaient la veille, et lecomposeraient le lendemain. Remarquable entre tous, on distinguaitparmi ses membres un homme au visage famélique, dont les doigtserraient perpétuellement autour des lèvres, et qui par sa présencecausait à la foule une vive satisfaction ; ce juré altéré desang, au regard de cannibale, à la pensée meurtrière, était leJacques trois du galetas de Saint-Antoine ; tout le jury enmasse, une bande de limiers choisie pour juger le daim.

Chaque regard examina ensuite l’accusateur etles cinq juges. Aucune faiblesse à redouter de ce côté-là : unair froidement cruel, un sérieux impassible, un esprit tout aumeurtre légal. Tous les regards se cherchèrent dans la foule, sedésignèrent le tribunal d’un éclair approbateur, et toutes lestêtes se firent mutuellement un signe de joie, avant de se pencheravec intention vers les juges.

« Charles Évremont, dit Charles Darnay,relâché hier matin, réaccusé hier dans la journée, réincarcéré lesoir, dénoncé comme ennemi de la République, aristocrate, membred’une famille de tyrans, d’une race proscrite, pour avoir employéses ci-devant privilèges à l’infâme oppression du peuple ; envertu de laquelle proscription, Charles Évremont, dit CharlesDarnay, est mort civilement. »

L’accusateur public profère à cet égardquelques paroles aussi brèves que possible.

« L’accusé est-il dénoncé ouvertement ousecrètement ?

– Ouvertement.

– Par qui ?

– Par trois individus : ErnestDefarge, marchand de vin dans le quartier Saint-Antoine.

– Bon.

– Thérèse Defarge, sa femme.

– Bon.

– Alexandre Manette, docteur enmédecine. »

Tumulte dans la salle ; on voit ledocteur Manette, pâle et tremblant, debout à la place qu’iloccupe.

« Président, s’écrit-il, jeproteste ; l’accusation que l’on me prête en ce moment est unmensonge, un faux abominable. Le prévenu est mon gendre, vous lesavez ; et les êtres qui sont chers à ma fille me sont plusprécieux que la vie. Quel est l’infâme qui a pu dire que jedénonçais celui qui est la joie de mon enfant ?

– Du calme, citoyen Manette ; lemanque de soumission à l’arrêt du tribunal te mettrait hors la loi.Quant aux individus qui te sont plus précieux que la vie, rien nesaurait être aussi cher que la République à un boncitoyen. »

De vives acclamations saluèrent cetteréprimande. Le président agita sa sonnette, et reprit avecchaleur :

« Si la République te demandait ta proprefille, ton devoir serait de la lui sacrifier. Écoute ce qui vasuivre, et garde le silence ! »

Des applaudissements furieux s’élevèrent denouveau : le docteur retomba sur son siège ; ses yeuxregardaient autour de la salle, ses lèvres étaient tremblantes. Safille se rapprocha de lui avec tendresse. Le juré famélique sefrotta les deux mains, et reporta la droite à sa bouche où elleétait d’ordinaire.

Defarge appelé à déposer, dès que le silencefut rétabli, raconta brièvement qu’il était au service du docteur,à l’époque où celui-ci fut emprisonné, et dit l’état dans lequel setrouvait le captif lorsqu’il fut délivré, après dix-huit annéesd’incarcération.

« Ne t’es-tu pas distingué à la prise dela Bastille, citoyen ?

– Je le crois.

– Tu t’es bravement battu ; pourquoine pas le dire ? s’écria une femme dont la voix perçantes’éleva au milieu de la foule. Tu as crânement tiré le canon, tu esentré l’un des premiers dans la forteresse maudite. Patriotes, jene dis que la vérité ! »

C’était la Vengeance qui, à la satisfactiongénérale, se mêlait ainsi aux débats. Le président voulut larappeler à l’ordre : « Je me moque de tasonnette ! » s’écria-t-elle ; et sa voix futcouverte d’applaudissements frénétiques.

« Informe le tribunal, citoyen, de ce quetu as fait après avoir pénétré dans la Bastille.

– Je savais, reprit Defarge en lançant unregard à sa femme, qui, du bas de l’estrade où il était monté,avait les yeux sur lui, je savais que le prisonnier en questionavait occupé le n° 105 de la tour du Nord. À l’époque où ilfaisait des souliers dans mon grenier, il ne se donnait plusd’autre nom que le numéro de sa case. Le jour de la bataille,tandis que je chargeais mon canon, je résolus d’entrer dans laplace dès qu’elle serait prise, et d’examiner le n° 105. Lepeuple est vainqueur, on entre, je monte dans la cellule avec uncamarade, qui est actuellement du jury. J’examine la logette avecsoin, et dans la cheminée, derrière une pierre qu’on avait remise àsa place, après l’avoir arrachée, je trouve un papier que voici.J’avais vu l’écriture du prisonnier ; c’était bien la même, etje puis vous affirmer que ces lignes sont de la main du docteurManette ; je vous les remets, président, telles que je les aitrouvées.

– La lecture ! lalecture ! » cria-t-on dans la foule.

Au milieu du silence le plus profond, l’accuséregardant sa femme avec tendresse, Lucie ne se détournant de sonmari que pour regarder son père, Mme Defarge lesyeux rivés sur le prévenu, le marchand de vin contemplant sa femmequi triomphait, et chacun dans l’auditoire examinant le docteur,qui ne voyait que le président, celui-ci commença la lecture dupapier que lui avait remis le témoin.

Chapitre 10La substance de l’ombre.

« Moi, Alexandre Manette, docteur enmédecine, né à Beauvais, résidant à Paris, j’écris ces lignes de latriste cellule que j’occupe à la Bastille, en décembre 1767. Je lefais à bâtons rompus, et ce n’est qu’à grand’peine que je puis yparvenir. À force de travail, j’ai dérangé une pierre du murintérieur de la cheminée ; c’est derrière elle que j’ail’intention de cacher ces pages. Peut-être quelque main charitableles y trouvera-t-elle un jour, alors que je ne serai plus quepoussière, et que mes douleurs ne seront même plus un souvenir.

« Ces mots sont tracés avec une pointe defer trempée dans de la suie, délayée avec mon sang ; de sipauvres moyens rendent ma tâche extrêmement difficile.

« À la fin de ce mois où nous sommes, ily aura dix ans révolus que je suis dans cette prison ;l’espoir m’a complètement abandonné. De terribles symptômesm’avertissent que bientôt ma raison s’altèrera, mais je faisserment que je suis à cette heure en possession de toute monintelligence, que ma mémoire est exacte, que mes souvenirs sontprécis, et que je suis prêt à répondre, devant le juge éternel, dela vérité des lignes que j’entreprends d’écrire. Ce sont lesdernières qui sortiront de ma main, et je les trace en conscience,qu’elles soient destinées, oui ou non, à tomber plus tard entre lesmains des hommes.

« Le 22 décembre 1757, par une soiréenébuleuse, où cependant il y avait de la lune, je me promenais surle quai, à une assez grande distance de ma demeure, située rue del’École-de-Médecine, lorsque j’entendis une voiture qui venaitrapidement derrière moi. Au moment où je me détournais pour luifaire place, quelqu’un mit la tête à la portière, donna l’ordre aucocher d’arrêter, et m’appela par mon nom. Je me dirigeai vers lavoiture, que les chevaux avaient entraînée assez loin, avant qu’onpût les retenir, deux messieurs qui étaient sortis du carrossem’attendaient à côté de la portière. Ils étaient enveloppés degrands manteaux comme s’ils avaient eu l’intention de secacher ; je vis néanmoins qu’ils étaient à peu près de monâge, peut-être un peu plus jeunes ; et ils me parurent avoirentre eux une excessive ressemblance : même taille, même voixet même figure.

« Vous êtes le docteur Manette ? medemanda l’un des deux frères.

« – Oui, monsieur.

« – C’est vous qui habitiezBeauvais, et qui, venu dernièrement à Paris, jouissez déjà d’unegrande réputation ? dit l’autre.

« – C’est de moi que vous parlezd’une manière si flatteuse, leur répondis-je.

« – Nous avons été chez vous ;on nous a dit que probablement nous vous trouverions de cecôté ; nous nous sommes empressés de vous y rejoindre ;docteur, veuillez monter dans cette voiture. »

« Ces derniers mots avaient été proférésd’un ton impérieux ; les deux frères s’étaient placés de façonà me couper toute retraite ; de plus, ils avaient des armes,et je n’en avais aucune.

« Messieurs, leur dis-je, excusez-moi,j’ai l’habitude de demander qui me fait l’honneur de rechercher messervices, et quelle est la nature du mal qui nécessite messoins.

« – Docteur, me fut-il répondu, ceuxqui vous appellent sont des gens de condition. Quant à la maladiequi réclame votre secours, lorsque vous verrez le malade, votrescience en jugera beaucoup mieux que nous ne pourrions vousl’expliquer. Mais assez de paroles : veuillezmonter. »

« Je ne pouvais que me soumettre, et jele fis en silence. Les deux gentilshommes montèrent à côté demoi ; la portière se referma, et les chevaux partirent avecune extrême vitesse. J’ai rapporté cette conversationtextuellement ; je ne doute pas que ce ne soit les propresmots que nous ayons échangés.

Le trait suivant signifie que j’ai été obligéde suspendre ma narration, et de glisser mon papier dans lacachette de la muraille.

……  …  …  …  … .

« La voiture franchit la barrière, etlaissa Paris derrière elle. Après avoir fait environ trois quartsde lieue en rase campagne, elle quitta la grande route, prit uneavenue, et s’arrêta devant la grille d’une demeure isolée. Nousdescendîmes, et traversant un jardin inondé par une fontaine quidébordait, nous arrivâmes à la maison. La porte s’ouvrit au premiercoup de sonnette ; l’un de nos guides fouetta de son gant depeau la figure du serviteur qui nous avait ouvert.

« Il n’y avait rien dans cette action quipût éveiller ma surprise ; j’avais toujours vu frapper lesgens de basse classe plus fréquemment que les chiens ; maisl’autre gentilhomme souffleta le valet, sans doute pour donnercours à sa mauvaise humeur ; et bien qu’il se servît du reversde la main, au lieu d’employer un gant, son geste fut tellementpareil à celui du premier, que frappé de leur ressemblance, jecompris que ces deux hommes devaient être jumeaux.

« Depuis notre arrivée à la grille, quel’un des frères avait refermée avec soin, j’entendais des criss’échapper d’une chambre située au premier étage ; on me fitmonter l’escalier, on m’introduisit dans cette chambre, et sur lelit gisait un malade atteint de fièvre et de délire.

« C’était une femme aussi belle quejeune ; certes elle n’avait pas plus de vingt ans. Ses cheveuxétaient en désordre, et ses bras fortement liés à ses côtés aumoyen d’une draperie de soie et de plusieurs mouchoirs de poche,sortis évidemment de la garde-robe d’un gentilhomme : à l’undes coins de l’écharpe, qui était la ceinture d’un vêtement decour, se trouvait un écusson nobiliaire, surmonté d’une couronne demarquis.

« J’en suis sûr ; car au moment oùje m’approchais du lit, la malheureuse, qui s’y tordait sous nosyeux, parvint à saisir le bout de l’écharpe avec ses dents et seserait étouffée, si je ne lui avais arraché l’étoffe de labouche ; c’est alors que j’aperçus les armes et la lettre Equi en constituaient la marque.

« Après avoir couché doucement la maladesur le dos, je lui plaçai la main sur la poitrine afin de lamaintenir dans la position, où je l’avais mise, et j’examinai safigure. Ses yeux largement ouverts étaient complètementégarés ; au milieu des cris perçants qui s’échappaient de seslèvres, on distinguait ces paroles qu’elle prononçait avecdésespoir : « Mon mari, mon père, mon frère ! »Puis elle comptait jusqu’à douze, articulait le mot :« chut ! » et après un instant de silencerecommençait à crier, et répétait les mêmes mots qu’elle redisaitdans le même ordre, avec la même intonation, les même cris, le mêmeregard.

« Y a-t-il longtemps qu’elle est dans cetétat ? » demandai-je.

« Celui des frères que j’appellerail’aîné, parce qu’il semblait avoir une autorité plus grande, merépondit qu’il y avait à peu près vingt-quatre heures.

« Elle a un mari, un père et unfrère ? continuai-je.

« – Un frère.

« – Puis-je le voir ?

« – Non, répondit le gentilhommeavec un air de mépris.

« – À quoi se rapporte le nombredouze qu’elle ne cesse de répéter ?

« – À l’heure qu’il était alors, ditle plus jeune avec impatience.

« – Vous le voyez, messieurs,j’avais raison de demander quel était le genre de maladie auquelj’avais affaire ; je suis désarmé en face du mal ; sij’en avais su la nature, je me serais pourvu de médicaments. Letemps presse et où trouver un pharmacien ?

« – Il y a ici des drogues, »répliqua l’aîné en jetant un regard à son frère. Ce dernier sortit,et rapporta d’un cabinet voisin une caisse qu’il posa sur latable.

……  …  …  …  … .

« J’ouvris quelques-uns des flacons, etaprès les avoir flairés, j’en portai le bouchon à mes lèvres. Sij’avais eu besoin d’autres choses que de substances narcotiques,c’est-à-dire vénéneuses, je ne me serai servi d’aucune de cellesqui m’étaient présentées.

« Ces drogues ne vous inspirent pas deconfiance ? me demanda le plus jeune des deux frères.

« – Vous voyez, monsieur, que jevais en faire usage. »

« J’administrai à la malade, et non sansbeaucoup de peine, la dose que je désirais lui faire prendre. Commeil fallait renouveler cette médication, en suivre l’effet, je prisune chaise et vins m’asseoir auprès du lit. Une humble créature (lafemme de l’homme qui nous avait ouvert) se trouvait dans lachambre, et s’était retirée dans un coin dès que nous étionsentrés. La pièce était humide, délabrée ; les meubles étaientplus qu’ordinaires ; il était évident qu’on l’habitait depuispeu, et d’une façon toute provisoire ; de vieilles tapisseriesavaient été clouées devant les fenêtres, mais pour étouffer lescris de la malade, plutôt que pour préserver de la bise.

« Malgré la potion calmante dont j’avaisfait usage, le délire de la jeune femme n’en était pas moinsviolent ; toujours des cris furieux, toujours les mêmesparoles : « Mon mari, mon père, mon frère ! »suivies d’un, deux, trois jusqu’à douze, et du mot :« chut ! » pour recommencer l’instant d’après. Laseule chose qui pût me donner de l’espoir était l’influence quel’apposition de ma main paraissait avoir sur les traits de lamalheureuse ; mais rien n’agissait à l’égard de sescris ; un pendule n’aurait pas eu plus de régularité.

« Il y avait une demi-heure que j’étais àcôté d’elle, ayant toujours les deux frères auprès de moi, lorsquel’aîné, rompant le silence, me dit qu’il y avait un autre maladedans la maison.

« Est-ce un cas pressant ?demandai-je avec surprise.

« – Vous allez voir, »répondit-il en prenant la lumière.

« L’autre malade était dans une espèce degrenier, au-dessus d’une écurie. Une couche de mortier servait deplafond au tiers de ce galetas, dont le reste laissait apercevoirla charpente et la crête de la toiture. Du foin, de la paille, desfagots, des pommes étaient rangés dans cette dernière partie, qu’ilme fallait traverser pour me rendre à côté du patient. Ma mémoire agardé le souvenir de ces moindres détails, qui après dix années deréclusion, me sont aussi présents que la nuit où ils frappèrent mesyeux.

« Par terre, sur un peu de foin, unoreiller sous la tête, gisait un enfant de la campagne, un jeunehomme ayant à peine dix-sept ans. Il était couché sur le dos, avaitles dents serrées, la main droite fermée sur la poitrine, le regardétincelant et dirigé vers le ciel. Je m’agenouillai auprès de lui,et sans savoir où il était blessé, je vis qu’il mourait d’uneblessure faite par un instrument aigu.

« Je suis médecin, mon pauvre ami ;laissez-moi vous examiner, lui dis-je.

« – Je n’ai pas besoin qu’onm’examine, » répondit-il.

« La blessure se trouvait sous mamain ; je finis par la lui faire découvrir. C’était un coupd’épée, reçu depuis vingt ou vingt-quatre heures, et qui n’enaurait pas moins été mortel, quand même on l’eût pansé tout desuite. Je levai les yeux vers l’aîné des gentilshommes, quiregardait mourir ce bel adolescent, comme s’il s’était agi d’unoiseau ou d’un lièvre.

« Comment cela s’est-il fait,monsieur ? lui demandai-je.

« – Un jeune chien, un manant, qui aforcé mon frère à se défendre contre lui, et qui a reçu un coupd’épée, comme s’il était gentilhomme. »

« Pas la moindre douleur, la moindrecompassion dans la voix qui me faisait cette réponse. L’individuqui avait parlé trouvait fâcheux que cette créature d’un ordreinférieur eût un pareil genre de mort, au lieu de s’éteindreobscurément, ainsi que devait le faire une vermine de son espèce.Quant à ressentir de la pitié pour ce petit paysan, il en étaitcomplètement incapable.

« Le moribond tourna lentement les yeuxvers cet homme et les reporta sur moi.

« Ils sont fiers ces nobles,dit-il ; mais nous autres, chiens et manants, nous le sommesaussi quelquefois. Ils nous pillent, nous outragent, nous frappent,nous tuent ; mais nous gardons notre fierté. L’avez-vous vue,docteur ? »

« Les cris de la malheureuse, bienqu’affaiblis par la distance, parvenaient jusqu’à nous.

« Oui, répondis-je.

« – C’est ma sœur, poursuivit-il.Ces nobles ont des droits honteux qu’ils exercent depuislongtemps ; mais nous avons de braves filles parmi lesnôtres ; il y en a toujours eu ; je l’ai entendu dire àmon père. Ma sœur en était une. Elle devait épouser un garçon decourage, un bon cœur, l’un de ses tenanciers à lui ; nousétions tous fermiers de cet homme que voilà ; l’autre est sonfrère, et c’est le pire d’une mauvaise race. »

« Le moribond n’articulait ces parolesqu’à grand’peine ; mais son âme parlait avec une effrayanteénergie.

« Nous étions tellement dépouillés parcet homme, ainsi qu’il arrive à nous autres manants et chiens,taxés par lui sans pitié, obligés de travailler pour lui sanssalaire, forcés de moudre son blé à notre moulin, de nourrir sabasse-cour sur nos misérables récoltes, sans pouvoir élever un seulpigeon pour nous ; pillés, pressurés au point que si parhasard nous avions un morceau de viande nous le mangions la porteclose et les volets fermés, de peur que ses gens ne vinssent à nousl’ôter de la bouche. Enfin nous étions si pauvres, que mon pèrenous disait qu’il était coupable de mettre un enfant au monde, etque nous en venions à prier Dieu pour que notre race s’éteignît parla stérilité des femmes. »

« Je supposais bien que le peuple avaitau fond du cœur la haine de l’oppression dont il étaitvictime ; mais pour la première fois j’entendais la plaintes’exhaler avec colère et indiquer la révolte.

« Pourtant, continua le moribond, ma sœurne s’en maria pas moins ; celui qu’elle aimait était malade àcette époque ; elle l’épousa, afin de pouvoir le soigner en lefaisant venir à la maison, dans notre chenil, comme dirait unnoble. Il y avait trois mois qu’elle était mariée quand le frère decet homme l’aperçut, l’admira, et pria l’homme que voici de la luicéder – que sont les maris chez nous autres ! Le maître yconsentait ; mais ma sœur était vertueuse, et avait pour cethomme une haine aussi forte que la mienne. Que firent alors lesdeux frères pour persuader au mari d’user de son influence, et defaire accepter à sa femme les conditions qu’ils avaient faitesentre eux ? »

« Le blessé attacha son regard sur celuiqu’il accusait, et dont la figure me confirma la vérité dumoribond. Je les vois encore, même au fond de cette bastille :d’un côté le mépris insolent du gentilhomme, de l’autre la soif devengeance du malheureux qu’on foule aux pieds, et qui seredresse.

« Vous savez, poursuivit le manant, queles nobles ont le droit de nous atteler à une charrette, et de nousla faire traîner ; le droit de nous faire passer la nuit àbattre leurs pièces d’eau pour empêcher les grenouilles de troublerleur sommeil. Ceux-ci en profitèrent pour envoyer le mari qu’ilsvoulaient soumettre, au bord d’un étang, du soir jusqu’au matin, etpour l’atteler du matin jusqu’au soir ; mais il ne fut pasconvaincu ; non ! Un jour on lui avait ôté son harnaispour qu’il allât dîner, en supposant qu’il eût du pain ; cejour-là, il sanglota douze fois, comme l’horloge sonnait midi, etmourut entre les bras de sa femme. »

« Le désir de faire connaître les crimesde ses ennemis pouvait seul retenir son dernier souffle ; ilécarta les ombres de la mort qui s’accumulaient sur son front, etcontraignit sa main droite à fermer sa blessure.

« Alors, avec la permission de cet hommequi l’y aida, continua-t-il, celui-ci enleva ma sœur malgré tout cequ’elle put dire ; il voulait s’en amuser pour quelques jours.Elle passa près de moi qui me trouvais sur la route ; et quandje l’annonçai chez nous, le cœur de mon père se brisa : on nesaura jamais tout ce qui l’avait rempli. Je conduisis ma petitesœur car j’en avais une autre, dans un endroit où cet homme nepourrait la découvrir, et où du moins il ne serait pas son maître.Puis courant après son frère, j’entrai dans cette maison : lemanant, le chien avait une arme ; elle doit être quelquepart ; voyez auprès de la fenêtre. »

« La lumière s’éteignait à ses yeux, lemonde se rétrécissait autour de lui. Je regardai l’endroit où nousétions, le foin et la paille qui se trouvaient par terre avaientété foulés aux pieds.

« Ma sœur m’entendit et accourut ;je lui dis de ne pas approcher avant qu’il fût mort. Il vint à sontour, et me jeta sa bourse, je ne la ramassai pas. Il prit unfouet ; mais tout chien que j’étais, je le forçai de tirerl’épée. Qu’il la brise en autant de morceaux qu’il voudra, parcequ’elle est teinte de mon misérable sang. Il n’en a pas moins falluqu’il employât toute son adresse pour défendre sa vie. »

« Je venais d’apercevoir les morceauxd’une épée qu’on avait jetés sur le foin, puis un vieux sabre quiavait appartenu à quelque ancien soldat.

« Levez-moi, docteur, levez-moi ; oùest-il ?

« – Il vient de sortir, répondis-je,supposant qu’il parlait du ravisseur.

« – Ah ! si fier qu’il puisseêtre, il a eu peur d’un manant. Où est l’autre ? Placez-moi enface de lui. »

« Je soulevai la tête de l’agonisant, quej’appuyai contre mon genou ; mais investi au moment suprêmed’une force surhumaine, il se dressa avec tant de vigueur, qu’ilm’obligea de me lever pour le soutenir.

« Marquis, dit-il en étendant la maindroite et en attachant sur le gentilhomme son regard vitreux, quandviendra le jour où l’on demandera compte de tous ces crimes, jevous somme de paraître devant les juges, vous et les vôtres,jusqu’au dernier de votre race, afin de répondre de ce que vousnous avez fait souffrir. Je somme ton frère, le plus mauvais d’unerace maudite, d’en répondre séparément ; et je fais sur luiune croix sanglante, afin qu’elle le désigne auxvengeurs. »

« Deux fois il mouilla sa main du sangqui suintait de sa blessure, et traça une croix dans l’air. Puis,il s’affaissa sur lui-même ; quand je le couchai, il étaitmort. »

……  …  …  …  … .

« Je retrouvai la jeune femme dans lemême état de fièvre et de délire, poussant les mêmes cris, etrépétant dans le même ordre les mots qu’elle proférait lors denotre arrivée. Dans quelques heures, pensais-je, tout celas’éteindra dans le silence du tombeau.

« Je lui donnai sa potion, et vins merasseoir à côté d’elle, mais elle redisait toujours au milieu deses cris perçants : « Mon mari, mon père, monfrère ! » comptait jusqu’à douze ;« chut ! » et recommençait sans cesse.

« Il y avait trente-six heures que jel’avais vue pour la première fois ; j’étais parti, revenu,reparti, et je me retrouvais auprès d’elle, quand sa voix s’altéra,ses cris s’affaiblirent et ses paroles devinrent de moins en moinsdistinctes ; je fis tous mes efforts pour seconder le calmequi s’emparait d’elle ; et peu de temps après elle tomba dansune léthargie profonde.

« Cela nous fit le même effet que lorsquele vent et la pluie s’apaisent tout à coup après une effroyabletourmente. Je lui détachai les bras, et j’appelai la femme qui lagardait avec moi, pour la placer dans une meilleure position, etpour arranger ses vêtements. Je vis alors qu’elle était enceinte,et je perdis le peu d’espoir que j’avais eu de la sauver.

« Est-elle morte ? demanda lemarquis, c’est-à-dire l’aîné des deux frères, qui descendait decheval et qui entra tout botté dans la chambre.

« – Non, répondis-je ; mais ilest probable qu’elle va mourir.

« – Quelle vigueur ont parfois cesgens du peuple ! dit-il en regardant la malade avec unecertaine curiosité.

« – Il y a dans le désespoir uneforce prodigieuse, » répliquai-je.

« Ces paroles le firent d’abord sourire,puis l’irritèrent. Il poussa du pied une chaise à côté de lamienne, ordonna à la femme de s’éloigner, et dit à voixbasse :

« Trouvant mon frère dans l’embarras, ausujet de ces manants, je lui ai conseillé de vous appeler. Votreréputation commence, vous êtes jeune, vous avez votre fortune àfaire, et il est probable que vous songerez à vos intérêts :vous ne devez parler à qui que ce soit de ce que vous avez vuici. »

« J’écoutai respirer la malade, et nerépondis rien à ces paroles.

« M’honorez-vous de votre attention,docteur ?

« – Monsieur, répliquai-je, tout cequi a rapport aux malades est sacré pour le médecin, et il conserveà leur égard la discrétion la plus absolue. » J’évitais ainside répondre avec plus de franchise ; car profondément troublépar ce que je venais de voir et d’entendre, je comprenais lanécessité de me tenir sur la réserve.

« La respiration de la malade était sidifficile à suivre, qu’absorbé par la recherche du pouls et desbattements du cœur, je n’entendais rien de ce qui se passait dansla chambre. La vie n’était pas complètement éteinte, mais voilàtout. Je repris ma chaise, et regardant autour de moi, je vis lesdeux frères qui m’examinaient d’un œil attentif.

« Ma mémoire est toujours aussi présente,et il me serait facile de rapporter les moindres mots quej’échangeai avec eux. Mais j’ai tant de peine à écrire, le froidest si rude, j’ai si peur d’être surpris écrivant ces lignes, etd’être enfermé dans un cachot complètement privé de lumière, quej’abrège cette narration.

« Elle traîna encore pendant huit jours.Vers la fin, voyant qu’elle remuait les lèvres, j’approchai monoreille, et compris quelques-unes de ses paroles. Elle me demandaoù elle était, qui je pouvais être ; je lui répondis ;mais ce fut en vain que je cherchai à connaître son nom : elleme fit toujours un signe négatif, et comme son frère, elle emportason secret dans la tombe.

« Jusque-là je n’avais pas pul’interroger. L’un ou l’autre des gentilshommes était toujours auchevet de son lit, et ne permettait pas que j’eusse avec elle lemoindre entretien ; ce n’est qu’à la dernière heure qu’ilsparurent indifférents à ce qu’elle pouvait m’apprendre, comme sij’avais dû mourir en même temps que leur victime ; je mesouviens d’en avoir eu la pensée.

« J’avais remarqué plus d’une foiscombien leur orgueil souffrait de ce duel avec un paysan, un êtreinfime, et d’un âge presque voisin de l’enfance. C’était pour leurfamille quelque chose de dégradant et de ridicule, dont ils étaientdouloureusement blessés ; quant à la mort du jeune homme, deson père et de sa sœur, ils n’y pensaient même pas. Le regard decelui qui avait été contraint de se battre était souvent attachésur moi, et j’y voyais la haine profonde qu’il éprouvait à monégard, depuis la révélation que j’avais reçue du défunt. J’étaiségalement un embarras pour l’aîné, à qui ma vue étaitdésagréable.

« L’agonisante mourut à dix heures dusoir ; il y avait juste huit jours qu’on m’avait amené prèsd’elle. J’étais seul à côté de son lit, quand sa jeune tête,s’étant inclinée doucement sur son épaule, tous ses chagrinsfinirent avec son dernier souffle.

« Les deux frères attendaient avecimpatience, au rez-de-chaussée, le moment où ils pourraientpartir.

« Elle est enfin morte ! dit l’aînélorsqu’il rentra dans la chambre.

« – Oui, répondis-je.

« – Je vous en félicite, monfrère, » dit-il en se retournant.

« Il me donna un rouleau d’or que jeposai sur la table ; j’avais déjà refusé la veille la sommequ’il m’avait offerte, bien résolu que j’étais à ne rien accepterde lui.

« Excusez-moi, lui dis-je ; enpareille circonstance, il m’est impossible de rienrecevoir. »

« Tous deux échangèrent un regard, mesaluèrent comme je les saluais moi-même, et nous nous quittâmes ensilence. »

……  …  …  …  … .

« Je suis fatigué, fatigué, usé par lechagrin, par mille souffrances. Je ne peux pas lire ce que j’aiécrit de cette main tremblante.

« Le lendemain matin de bonne heure, lerouleau d’or fut déposé chez moi, dans une petite boîte qui portaitmon adresse. J’avais pensé toute la nuit à ce qu’il me fallaitfaire ; j’étais décidé à écrire au ministre, et à l’informerconfidentiellement des deux cas de mort dont je viens de rapporterles détails. Je connaissais les influences de cour, les immunitésdont jouissaient les nobles, et je m’attendais bien à ce que malettre n’eût pas de résultat ; mais c’était pour moi uneaffaire de conscience. J’avais gardé le secret le plus profond surces tristes événements ; ma femme elle-même ignoraittout ; et je le dis au ministre, afin d’établir que personnene devait être compromis dans cette fâcheuse affaire, dont j’avaisseul connaissance.

« C’était le dernier jour del’année ; je venais de terminer ma lettre, quand on vint medire qu’une dame était là, et demandait à me parler.

……  …  …  …  … .

« Je deviens de plus en plus faible, deplus en plus au-dessous de la tâche que je me suis imposée. J’ai sifroid ! mes membres s’engourdissent, le jour est sombre,l’obscurité se fait dans ma tête.

« Cette dame, qui était jeune, belle etgracieuse, portait les signes d’une mort prématurée. Elleparaissait fort émue, et s’annonça comme étant la femme du marquisde Saint-Évremont. Ce titre avait été donné par le mourant à l’undes deux gentilshommes ; je le rapprochai de l’initiale quiétait brodée sur l’écharpe, et j’en conclu que le mari de cettedame était l’un des ravisseurs de la défunte.

« Je me rappelle tous les termes de notreconversation ; mais je ne peux pas les écrire. On a redoubléde surveillance à mon égard, et j’ai toujours peur d’êtreespionné.

« Cette dame avait découvert presque tousles faits de cette douloureuse histoire ; elle savait la partque le mari y avait prise ; mais ignorant que la jeune femmeétait morte, elle venait me trouver dans l’espérance d’être utile àcette dernière, et de lui témoigner sa compassion ; car ellecherchait, par tous les moyens possibles, à détourner la colèrecéleste d’une famille odieuse à un si grand nombre demalheureux.

« La marquise avait plusieurs motifs depenser que la défunte avait une sœur cadette ; et son vœu leplus ardent était de venir au secours de cette jeune fille. Jesavais également que cette jeune fille existait ; son frère mel’avait dit ; mais j’ignore toujours son nom, et l’endroitqu’elle habite. »

……  …  …  …  … .

« Je n’aurai bientôt plus depapier ; on m’en a pris hier une bande, en me menaçant ducachot. Il faut que je termine aujourd’hui.

« La marquise était bonne etsensible ; malheureuse en ménage ; cela ne pouvait êtredifféremment. Son beau-frère la détestait, et employait contre elletoute son influence. Elle avait peur de cet homme, et ne redoutaitpas moins son mari. Je lui donnai la main jusqu’à son carrosse, etvis dans la voiture un joli petit garçon de deux ou trois ans.

« Docteur, me dit-elle, les yeux remplisde larmes, je m’efforce, par amour pour lui, de réparer autant quepossible le mal que font les autres. Quel fardeau pour lui qu’unpareil héritage ! Si tous ces torts n’étaient pas expiés,c’est à lui qu’on en demanderait compte, j’en ai le pressentiment.Tout ce que je possède en propre, et c’est peu de chose en dehorsde mes bijoux, lui sera laissé par moi, à la condition expresse dele donner aux membres restants de cette malheureuse famille ;je lui recommanderai de chercher la sœur de cette pauvre femme, etde lui dire qu’elle a eu tout l’intérêt de sa mère, à lui, toute sapitié. »

« Elle embrassa l’enfant.

« Tu le promettras, Charles ;n’est-ce pas ? dit-elle en le couvrant de ses caresses, tuseras fidèle à ta parole ?

« – Oui ! » répliquabravement le petit garçon.

« Je baisai la main de cette dame que jene devais plus revoir.

« Je cachetai ma lettre sans rien yajouter, et ne voulant pas la confier à des mains étrangères, c’estmoi qui la portai le jour même à son adresse.

« Dans la soirée, vers neuf heures, unhomme vêtu de noir sonna à ma porte, me demanda, et suivit ErnestDefarge, un enfant qui était à mon service. Quand celui-ci entradans le salon, où j’étais avec ma femme, – oh ! la bien-aiméede mon cœur ! si belle et si aimante ! – nous vîmes cethomme, que Defarge croyait être dans l’antichambre, et qui setrouvait derrière lui.

« On m’appelait, disait-il, dans la rueSaint-Honoré, pour un cas très-grave ; une voiturem’attendait, et je serais bientôt de retour.

« C’est ici, dans mon tombeau, que cettevoiture devait me conduire. À peine étais-je dans la rue qu’uneécharpe me fut appliquée sur la bouche et nouée fortement, pendantqu’on m’attachait les bras derrière le dos. Les deux frèressortirent alors d’un coin obscur, traversèrent la rue, et d’unsigne établirent mon identité. Le marquis tira de sa poche lalettre que j’avais adressée au ministre, me la montra, l’enflamma àla bougie d’une lanterne qu’il tenait à la main, et en éteignit lescendres avec le talon de son soulier. La voiture partit, et l’onm’enferma tout vivant dans la tombe.

« Si Dieu leur avait inspiré la pensée deme faire parvenir des nouvelles de ma femme, de me faire seulementsavoir si elle est morte ou vivante, je me serais dit que leSeigneur ne les avait pas entièrement abandonnés. Mais la croixsanglante dont ils sont marqués leur est fatale ; Dieu ne lesfait plus participer à sa miséricorde, et moi, Alexandre Manette,ce dernier soir de ma dixième année d’agonie, je les dénonce, etjusqu’au dernier de leur race, je les dénonce aux temps à venir, oùil leur faudra répondre de tous ces crimes ; je les dénonce auciel et à la terre. »

Une effroyable rumeur s’éleva de tous lespoints de la salle, rumeur confuse où l’on ne distinguait qu’unbruit de voix altérées de sang. La pièce qu’on venait de lire avaitexalté jusqu’à la frénésie la fureur vindicative de l’époque, et iln’était personne en France dont la tête ne fût tombée sous unesemblable accusation.

Il devenait inutile, devant un pareiltribunal, de demander comment les Defarge n’avaient pas joint cettepièce à toutes celles qu’on avait trouvées à la Bastille, commentils l’avaient gardée pour la publier quand il leur conviendrait.Inutile de démontrer que le nom de cette famille était ouvré depuislongtemps dans les archives de la tricoteuse, et désigné à lavengeance de Saint-Antoine. Celui dont les vertus et les servicesauraient pu contrebalancer une telle dénonciation n’était pasencore au monde.

Ce qu’il y avait surtout de fâcheux pourl’accusé, c’est que le dénonciateur était un citoyen connu, sonami, le père de sa femme. Dans ses folles aspirations, la populacecherchait à imiter les vertus plus que douteuses des républicainsantiques, et voulait qu’on sacrifiât ce que l’on avait de plus chersur l’autel de la patrie. C’est pourquoi lorsque le président vintà dire (autrement sa tête eût chancelé sur ses épaules) que ledocteur Manette avait bien mérité de la nation en concourant àdéraciner du territoire de la République une familled’aristocrates, et qu’il éprouverait, sans aucun doute, une joiesacrée à faire sa fille veuve, et sa petite-fille orpheline, par lamort d’un odieux ennemi du peuple, c’est pourquoi, disons-nous, cesparoles n’excitèrent qu’un élan sauvage de ferveur patriotique, etpas le moindre sentiment d’humanité.

« Il est très-influent, ce docteur,murmura Mme Defarge en souriant à sa voisine ;sauve-le, docteur, sauve-le ! »

Le premier juré articula son vote ; unrugissement joyeux accueillit sa réponse affirmative. Un secondjuré vota, puis un autre : rugissement sur rugissement.

Reconnu coupable à l’unanimité, aristocrate decœur et de naissance, ennemi de la République, oppresseur dupeuple. Condamné à mort ; ramené à la Conciergerie ;exécuté dans les vingt-quatre heures.

Chapitre 11Dernier espoir.

La malheureuse femme du condamné fléchit sousla sentence, comme frappée d’un coup mortel ; mais elle neproféra aucune plainte, et la voix intérieure, qui lui criait desoutenir son mari dans cette dernière épreuve, eut tant de force,qu’elle releva immédiatement la tête pour le consoler duregard.

Les membres du tribunal, devant participer àune démonstration patriotique, ajournèrent au lendemain les causesqui restaient à juger, et la foule s’écoula bruyamment.

Lucie, restée en face du banc des prévenus,tendit les bras au condamné, et leva sur lui des yeux remplisd’amour.

« Si je pouvais l’approcher, l’embrasserune dernière fois ! Ayez pitié de nous, bonscitoyens ! »

Il ne restait plus dans la salle que legeôlier, John Barsad, et les quatre hommes qui, la veille, avaientarrêté Charles Darnay. « Accordons-lui ce qu’elle désire, ditl’espion ; ce sera l’affaire d’un instant. » Les autresfirent un signe affirmatif, aidèrent la jeune femme à escalader lesbancs du prétoire, et la conduisirent dans un endroit où lecondamné put la serrer dans ses bras.

« Adieu, mon amour, adieu ! madernière pensée sera pour toi, mon dernier souffle pour te bénir.Sois tranquille, nous nous retrouverons où les malheureux sontconsolés.

– J’ai la force de tout supporter,Charles ; Dieu me soutient ; j’ai du courage ; nesouffre pas pour moi, ne t’inquiète pas. Ta bénédiction pour notreenfant.

– Bénis-là de ma part ; tul’embrasseras pour son père ; tu lui feras mes adieux.

– Charles… oh ! non, pasencore ! » Il se détachait d’elle.

« Nous ne serons pas longtempsséparés ; je sens que mon cœur se brisera, que je terejoindrai bientôt ; mais je ferai mon devoir jusqu’à lafin ; et quand il me faudra quitter notre fille, Dieu luidonnera des amis, comme il l’a fait pour moi. »

Son père, qui l’avait suivie, allait se mettreà genoux devant eux, mais Darnay étendit la main :

« Non, non, s’écria-t-il ;qu’avez-vous fait dont vous deviez vous excuser ? Nous savonsmaintenant la lutte que vous avez subie ; nous sentons ce quevous avez dû subir en apprenant quelle était ma famille ; nouscomprenons l’antipathie instinctive que vous éprouviez d’abord, etque vous avez surmontée par égard pour elle. Nous vous enremercions de tout notre cœur, et vous avez tout notre amour. Quele ciel vous garde et vous protège ! »

Pour toute réponse, l’ancien captif porta lesmains à ses cheveux blancs, et les tordit en poussant un cri dedouleur.

« Cela devait être ; pourquoi s’enétonner ? reprit Darnay. Tout a concouru à ce tristerésultat ; ce sont mes vains efforts pour accomplir le derniervœu de ma mère qui m’ont fatalement conduit vers vous. Le bien nepouvait pas ressortir de pareils méfaits ; de semblablesprémisses ne pouvaient pas amener de conclusions plus heureuses.Consolez-vous et pardonnez-moi ce que vous avezsouffert. »

On l’emmena ; sa femme, les mainsjointes, le regarda s’éloigner en lui adressant un sourireconsolateur. Lorsqu’elle le vit disparaître, elle posa son frontsur la poitrine de son père, voulut parler, et tomba sansmouvement.

S’élançant alors du coin obscur qu’il avaitoccupé jusque-là, Sydney Cartone vint la relever. Il tressaillit,sa main trembla en soutenant cette belle tête, pâlie par ladouleur ; mais à la profonde compassion qui se peignait surson visage, se mêla un éclair de joie et d’orgueil.

« La porterai-je ? pensa-t-il ;je n’ai jamais senti le poids de son corps. »

Il la prit dans ses bras, et la déposadoucement sur les coussins de la voiture. Le docteur etM. Lorry se placèrent auprès d’elle ; lui, monta sur lesiège, à côté du cocher.

Arrivé à la porte, où la veille il étaitrevenu dans l’ombre, pour suivre la trace de ses pas adorés, il lasortit de la voiture, et la porta dans sa chambre, où sa fille etmiss Pross la couvrirent de larmes et de caresses.

« Laissez-la, dit-il, ne la rappelez pasà elle-même, elle est mieux ainsi ; ne lui rendez pas lesentiment de sa douleur.

– Cher Cartone, s’écria la petite filleen se jetant dans ses bras, c’est pour consoler maman que tu esvenu de Londres, n’est-ce pas ? c’est pour sauver papa.Regarde-la, bon ami : toi qui l’aimes, tu l’empêcheras d’êtremalheureuse. »

Il souleva l’enfant, posa sa joue flétriecontre la joue rose du pauvre ange, éloigna la chère petite, etregarda la jeune femme qui était toujours sans mouvement.

Avant de partir il s’arrêta : « Jepeux bien l’embrasser, » dit-il.

On se souvient de lui avoir entendu prononcerquelques mots lorsqu’il se pencha pour la baiser au front, et lapetite Lucie leur dit alors, comme dans sa vieillesse elle leraconta aux enfants de sa fille, qu’elle lui avait entendu proférerces paroles : « Pour une vie qui vous estchère ! »

En quittant la chambre, il se trouva tout àcoup en face de M. Lorry, et s’adressant au docteur quisuivait le gentleman :

« Hier votre influence a été toutepuissante, essayez-la de nouveau, lui dit-il ; vous êtes bienavec les juges, et tous les gens du pouvoir sont reconnaissants devos services.

– Les circonstances ne sont plus lesmêmes, j’étais prévenu de ce qui devait avoir lieu ; j’avaisla certitude de le sauver, répondit M. Manette avec lenteur etd’un air qui révélait son trouble.

– Essayez encore ; nous avons peu detemps d’ici à demain ; mais c’est un motif pour le bienemployer.

– C’est là mon intention ; je nem’arrêterai pas avant d’avoir tout fait.

– À la bonne heure ; l’énergie peutaccomplir de grandes choses ; bien que cependant… ajouta-t-ilavec un soupir ; mais c’est égal, il faut essayer. Si peu devaleur qu’ait cette vie, lorsqu’on en fait un mauvais usage, ellevaut néanmoins qu’on la défende, puisqu’il en coûte de laquitter.

– Je pars, dit M. Manette ; jevais voir le président, les juges, l’accusateur public ; j’enverrai d’autres, j’écrirai… mais il y a fête nationale ; ilssont tous dehors et je ne les verrai que ce soir.

– Ne vous en désolez pas, la chose esttellement désespérée, que ce contre-temps ne vous enlève guère dechances. Je viendrai néanmoins savoir le résultat de vosdémarches ; à quelle heure croyez-vous avoir vu tout votremonde ?

– Une heure ou deux après la chute dujour.

– Il fait nuit à quatre heures ;ainsi, en allant chez M. Lorry entre huit et neuf,j’apprendrai ce que vous avez fait, soit de la bouche du gentleman,soit de la vôtre ?

– Certainement.

– Puissiez-vous réussir ! »

M. Lorry accompagna Sydney jusque sur lecarré.

« Je n’ai pas d’espoir, dit-il en luimettant la main sur l’épaule.

– Moi non plus.

– En supposant que les magistrats, leschefs de la Commune lui soient favorables, et c’est une suppositionbien gratuite, – qu’est pour eux la vie d’un homme ? – je necrois pas qu’ils aient le courage de l’épargner, après lesapplaudissements dont la foule a salué la sentence.

– Je pense comme vous ; j’ai cruentendre la chute du couteau dans leurs acclamations. »

M. Lorry s’appuya au montant de laporte.

« Ne vous laissez pas abattre, ditCartone avec douceur ; j’ai engagé M. Manette à faire desdémarches, parce que sa fille y trouvera une idée consolante ;sans cela elle se dirait qu’on n’a fait aucun effort pour lesauver, et cette conviction pourrait troubler son repos.

– Assurément, répondit le vieillard ens’essuyant les yeux, mais il mourra, je n’ai vraiment aucunespoir.

– Aucun, » dit machinalementCartone ; et il descendit l’escalier d’un pas ferme.

Chapitre 12Ténèbres.

Lorsqu’il se trouva dans la rue, Cartones’arrêta, indécis de savoir où il devait aller. « Je dois êtreà neuf heures à la banque, dit-il d’un air pensif ; enattendant, ne ferai-je pas bien de me montrer quelque part ?Oui, certes ; il n’est pas mal que ces gens-là meconnaissent ; c’est une précaution qui peut êtrenécessaire ; toutefois cela demande que l’on yréfléchisse. »

Au lieu de suivre le chemin qu’il avait pris,il fit deux ou trois tours dans la rue qui commençait às’assombrir, et après avoir examiné son projet sous toutes lesfaces, confirmé dans sa première résolution, il se dirigea vers lequartier Saint-Antoine.

Defarge avait déclaré devant le tribunal qu’ilétait marchand de vin dans ce faubourg ; il devait être facilede trouver sa boutique. S’étant donc orienté, Sydney Cartone passala rivière, entra chez un restaurateur, et s’endormit après avoirdîné. Pour la première fois depuis bien longtemps, il s’était passéde liqueur forte ; la veille au soir, il avait répandu sonverre d’eau-de-vie dans la cheminée du gentleman, comme un hommequi rompt pour toujours avec une vieille habitude.

Il pouvait être sept heures lorsqu’il sortitdu restaurant. Quand il approcha du quartier Saint-Antoine, ils’arrêta devant la fenêtre d’une boutique où était une glace, refitle nœud de sa cravate, replaça le collet de son habit, et arrangeases cheveux qui étaient tout en désordre. Cette opération terminée,il se rendit chez les Defarge.

Par hasard le seul étranger qui se trouvâtdans la salle était Jacques Trois, l’homme à la figure de tigre, àla main inquiète, à la voix croassante, qui le matin faisait partiedu jury ; il buvait sur le comptoir, tout en causant avec lemarchand de vin, la femme de celui-ci, et la Vengeance, quiparaissait être de la maison.

Cartone, s’étant posé de manière à être en vuedes causeurs, demanda une chopine de vin et le fit en mauvaisfrançais.

La cabaretière lui jeta d’abord un coup d’œilindifférent, puis le regarda d’une façon de plus en plus attentive,et enfin s’approcha de lui pour demander ce qu’il fallait luiservir.

Il répéta sa demande.

« Vous êtes Anglais ? » repritMme Defarge en relevant les sourcils.

Il la regarda comme s’il avait eu de la peineà la comprendre, et avec un accent très-prononcé :

« Oui, madame, oui, moi Anglais, »répondit-il.

Puis il s’empara d’un journal jacobin, et touten feignant d’être absorbé par sa lecture, comme si elle était pourlui d’une extrême difficulté, il entenditMme Defarge qui, revenue à sa place, disait à sesamis :

« On jurerait que c’estÉvremont. »

Le cabaretier alla le servir, et lui souhaitale bonsoir.

« Comment ?

– Je vous dis bonsoir.

– Oh ! bonsoir ; très-bon levin ; je bois à la République.

– En effet, dit le mari deMme Defarge lorsqu’il se retrouva dans le petitgroupe, il y a quelque ressemblance.

– Énormément ! reprit la femme d’unton sévère.

– Tu l’as tellement dans la tête, que tule vois partout, citoyenne, fit observer Jacques Trois, dans un butde conciliation.

– C’est ma foi vrai, ajouta la Vengeance,sans compter le plaisir qu’elle aura demain à le voir une dernièrefois. »

Cartone, penché sur son journal, en suivaitles lignes d’un index attentif, et d’un visage absorbé par l’étude.Les quatre amis, les bras croisés sur le comptoir, et la tête enavant, continuaient à causer à voix basse. Après un instant desilence, pendant lequel ils avaient regardé l’Anglais, sansparvenir à le distraire de sa lecture, ils reprirent l’entretienqu’ils avaient interrompu.

« La citoyenne a raison, dit JacquesTrois ; pourquoi s’arrêter ? La chose est sansréplique.

– Fort bien, repartit Defarge ; maisil faudra s’arrêter quelque part : toute la question est desavoir où ?

– Après extermination complète, réponditsa femme.

– Elle est superbe ! croassa lejuré.

– Bravo ! dit la Vengeance.

– L’extermination est bonne en principe,ma femme, reprit le cabaretier un peu ému, je l’approuve engénéral ; mais il a tant souffert, ce pauvre docteur !Vous avez remarqué sa figure, quand on lisait ce papier.

– Oui, riposta la citoyenne avec mépriset colère ; oui, j’ai remarqué sa figure, et je vous dis quece n’est pas celle d’un patriote ; qu’il y prenne garde à safigure blême.

– Tu as vu la douleur de sa fille,répliqua Defarge d’une voix suppliante, ce devait être pour lui uneeffroyable torture.

– Oui, j’ai vu sa fille, reprit lacitoyenne, et plus d’une fois encore ; je l’ai vue souvent aucoin de la petite rue qui est derrière la prison : que je lèveseulement un doigt… »

Cartone entendit la main deMme Defarge retomber sèchement sur le comptoir,comme le couteau de la guillotine.

« Elle est superbe ! croassa lejuré.

– C’est un ange, dit l’autre femme enl’embrassant.

– Quant à toi, poursuivit la cabaretièreen regardant son mari, si tu en avais le pouvoir, ce quiheureusement n’est pas, tu sauverais même le gendre.

– Non ! protesta lecabaretier ; mais je n’irais pas plus loin, je m’arrêteraislà.

– C’est que vois-tu, Jacques, repritMme Defarge avec une fureur concentrée, vois-tu, mapetite Vengeance, écoutez tous les deux : il y a longtemps quej’ai inscrit le nom de cette race maudite, comme étant condamnée àune entière destruction, et non pas seulement pour leurs crimes detyrannie générale ; demandez plutôt à mon mari. »

Defarge fit un signe affirmatif.

« Au commencement des grands jours,lorsque tomba la Bastille, il y trouva ce papier, l’apporta cheznous, et quand tout le monde fut parti, que la boutique fut fermée,nous l’avons lu ensemble, là, sur le comptoir, à la lueur de cettelampe. Est-ce vrai ?

– Oui, répondit Defarge.

– Lorsque la lecture en fut achevée, lalampe venait de s’éteindre, le jour paraissait au-dessus desvolets, entre les barreaux des fenêtres, je dis à mon mari quej’avais un secret à lui confier ; il peut vous ledire. »

Nouveau signe affirmatif de la part ducabaretier.

« Je posai mes deux mains sur mapoitrine, comme je les pose maintenant, et je lui dis :« Defarge, ce sont des pêcheurs du bord de la mer qui m’ontaccueillie ; ces malheureux, dont le papier racontel’histoire, cette famille si horriblement victime de ces deuxÉvremont, c’est ma famille. Cette sœur du jeune homme qu’ils onttué était la mienne, le mari qu’ils ont fait mourir, l’enfantqu’ils ont étouffé dans le sein de sa mère, étaient le mari etl’enfant de ma sœur ; cet homme dont ils ont brisé le cœurétait mon père ; ces morts sont les miens, et c’est à moi querevient l’obligation d’en demander compte ; » est-cevrai, Defarge ?

– Très-vrai, murmura-t-il.

– Dis alors au vent et à la flamme des’arrêter, mais ne me le dis pas à moi, » répliqua safemme.

Le lecteur n’eut pas besoin de la voir poursentir combien elle était pâle.

Jacques Trois et la Vengeance éprouvaient unehorrible satisfaction de la source mortelle de sa haine, et lafélicitèrent vivement. Defarge, qui constituait une faiblemajorité, invoqua la mémoire de la marquise, et rappela sesintentions généreuses ; mais il n’obtint qu’une répétition desparoles de sa femme :

« Dis au vent et à la flamme des’arrêter, mais non à moi. »

Plusieurs personnes entrèrent, et le groupe sedispersa ; Cartone paya ce qu’il avait pris, compta d’un airembarrassé l’argent qu’on lui rendait, et priaMme Defarge de lui indiquer le chemin du PalaisNational. La cabaretière l’accompagna jusqu’à la porte, lui posa lamain gauche sur le bras et lui montra de la main droite ladirection qu’il devait prendre. Cartone se dit en lui-même que ceserait une bonne action de saisir le bras qui s’appuyait sur lesien, de le lever et d’enfoncer une lame aiguë sous l’aissellequ’il abritait ; mais il s’éloigna et disparut dans l’ombre. Àl’heure convenue, il se présenta chez M. Lorry, qu’il trouvaparcourant sa chambre avec agitation. Le gentleman arrivait de chezLucie, et ne l’avait quitté que pour être au rendez-vous que luiavait donné Cartone. Quant à M. Manette, personne ne l’avaitvu depuis le moment où il était sorti de la banque, c’est-à-diredepuis quatre heures. Sa fille en concevait quelque espoir,supposant que ses premiers efforts l’avaient encouragé à faire denouvelles démarches ; mais les autres se demandaient où ilpouvait être.

Dix heures sonnèrent ; il n’était pasrevenu, et le gentleman ne voulant pas que Lucie restât seule pluslongtemps, partit pour aller la rejoindre, en disant qu’ilreviendrait à minuit, et en priant Cartone de recevoir le docteuren son absence.

L’horloge marqua onze heures, minuit sonna, ledocteur n’était pas de retour ; le gentleman revint sans qu’onpût lui en donner des nouvelles, sans que lui-même en rapportâtaucune. Où donc pouvait-il être ?

Cartone et M. Lorry discutaient le faitet commençaient à bien augurer de sa longue absence, quand ilscrurent entendre des pas dans l’escalier. C’était bien lui ;mais dès qu’il entra, les deux amis comprirent que tout étaitperdu.

On ne sut jamais s’il était allé voirquelqu’un, ou s’il avait erré au hasard depuis qu’il étaitparti : ces messieurs ne lui adressèrent pas de question, safigure leur apprenait tout ce qu’ils devaient savoir.

« Je n’ai pas pu le trouver, dit-il enregardant autour de la chambre ; il me le faudraitpourtant ; où l’a-t-on mis ? »

Il n’avait plus ni chapeau ni cravate, etpendant que ses yeux erraient sur le plancher, il ôta son habit etle laissa tomber à terre.

« Mon banc, où est-il ? je l’aicherché partout. Qu’ont-ils fait de mes outils, de monouvrage ? Le temps presse ; il faut que je finisse cessouliers. »

Les deux amis se regardèrent et sentirent leurcœur défaillir.

« Je vous en prie, dit-il d’une voixplaintive, rendez-moi mon ouvrage ; il faut bien que jetravaille. »

Ne recevant pas de réponse, il se tira lescheveux et frappa du pied, comme un enfant que l’on contrarie.

« Ne tourmentez pas un pauvre misérable,s’écria-t-il d’une voix déchirante ; donnez-moi mon ouvrage.Que deviendrai-je si mes souliers ne sont pasfinis ? »

Perdu, perdu sans ressources !

MM. Lorry et Cartone le firent asseoirdevant le feu, et lui promirent que bientôt il aurait son ouvrage.Il s’affaissa dans son fauteuil, regarda le brasier d’un œil fixe,et des larmes coulèrent sur ses joues. Tout ce qui s’était passédepuis dix-huit ans parut n’avoir été qu’un rêve, et M. Lorryse retrouva en face du malheureux que Defarge abritait dans songrenier.

Quelle que fût néanmoins la douleur que lesdeux amis ressentissent d’un pareil spectacle, ce n’était pas lemoment de se livrer à l’émotion qu’ils éprouvaient. Le souvenir dela pauvre femme, qui perdait à la fois son dernier espoir et sonunique soutien, les rappelait trop vivement à ce qu’ils avaient àfaire.

« La dernière chance est perdue ;c’était si peu de chose, qu’elle n’est pas à regretter, ditCartone. Je crois que vous ferez bien de le conduire auprès de safille ; mais veuillez auparavant m’entendre. Ne m’interrogezpas au sujet des recommandations que je vais vous faire, et de lapromesse que j’ai à vous demander : j’ai pour cela un motif,un excellent motif.

– Je n’en doute pas, dit legentleman ; je vous promets tout d’avance. »

Pendant ce temps-là, M. Manette sebalançait en gémissant. Les deux autres parlaient à voix basse,comme s’ils avaient été près d’un malade.

Cartone ramassa l’habit qui était par terre etqui embarrassait les pieds de M. Manette ; au moment oùil relevait cet habit, un portefeuille sortit de la poche et tombasur le parquet.

« Nous pouvons l’ouvrir ? » ditCartone au gentleman, qui fit un signe affirmatif.

Il y trouva un papier qu’il déplia.

« Dieu soit loué ! s’écria-t-il.

– Qu’est-ce que c’est ? demandaM. Lorry.

– Je vous le dirai tout à l’heure,reprit-il en tirant de sa poche un papier semblable à celui qu’iltenait à la main. Ceci est mon passeport ; gardez-le jusqu’àdemain matin ; je dois aller voir M. Darnay ; ilvaut mieux que je n’aie pas ce papier sur moi.

– Pourquoi cela ?

– Je n’en sais rien ; si vous legardez, je serai plus tranquille. Ce que je viens de trouver dansle portefeuille du docteur est un laissez-passer pour lui, sa filleet sa petite-fille, qui leur permet à tous les trois de quitterParis, lorsque bon leur semblera, et de se rendre à la frontière.Mettez-le soigneusement avec le vôtre et le mien ; j’ai debonnes raisons pour croire qu’il nous sera fort utile.

– Rien ne les menace pourtant ?

– Au contraire ;Mme Defarge est sur le point de les dénoncer ;je le tiens de sa propre bouche. Elle a dit devant moi différenteschoses qui m’inspirent des craintes sérieuses. Je suis alléimmédiatement trouver Barsad, qui m’a confirmé dans mon opinion. Ilparaît qu’un scieur de bois, logé derrière la Force, et qui estsous l’autorité de Mme Defarge, a raconté à cettedernière qu’il l’avait vue (jamais Cartone ne proférait le nom deLucie) faire des signes aux prisonniers. Il est aisé de prévoir uneaccusation de complot contre la République, accusation qui entraînela peine de mort, et qui pourrait s’étendre à son père et à safille… n’ayez pas peur, nous les sauverons.

– Dieu le veuille ! mais commentfaire ?

– Cela dépend de vous, et c’est dire quele succès est assuré. La dénonciation deMme Defarge n’aura pas lieu avantaprès-demain ; il est même probable qu’elle ne sera faite quevers la fin de la semaine. C’est un crime, vous le savez, depleurer les malheureux qui périssent sur l’échafaud ; ledocteur et sa fille s’en rendraient assurément coupables, et ladénonciatrice, dont la haine invétérée ne saurait se décrire,attendra quelques jours afin d’ajouter ce nouveau grief aux chargesprécédentes. Vous suivez ce que je vous dis ?

– Avec une si grande attention que jel’en avais même oublié, dit le gentleman en désignantM. Manette.

– Vous avez de l’argent, et pouvez gagnerla côte aussi rapidement que possible. Vos préparatifs sont faitspour retourner en Angleterre ; demandez demain matin deschevaux de poste, et partez à deux heures.

– Ce sera fait. »

L’entraînement qu’il mettait dans ses parolesinspirait au vieillard une ardeur qui n’était plus de son âge.

« Vous êtes un noble ami, repritCartone ; je savais que nous pouvions compter sur vous. Alleztout de suite lui apprendre le danger qui la menace ;dites-lui bien que son père et sa fille périraient avec elle ;faites surtout valoir cette considération, car elle serait heureusede poser sa belle tête sur l’échafaud en même temps que sonmari. » Sa voix s’altéra en prononçant ces paroles, mais ilreprit avec fermeté : « Par amour pour elle, pour safille et pour son père, faites-lui comprendre la nécessité departir immédiatement. Dites-lui que c’est la dernière volonté decelui qui l’aime. Croyez-vous que, dans l’état où il est, son pèrelui obéisse ?

– Entièrement.

– Fort bien. Faites sans bruit tous lespréparatifs nécessaires ; que la voiture soit dans la cour àune heure, et montez-y d’avance, afin qu’elle puisse partir dès monretour de la prison.

– La chose est convenue. Je dois vousattendre, quoi qu’il arrive, n’est-ce pas ?

– Assurément ; vous avez monpasseport, tous mes effets ; gardez-moi une place, ne partezpas sans qu’elle soit occupée ; mais que les chevauxs’ébranlent aussitôt qu’elle le sera.

– À la bonne heure, dit le gentleman enlui serrant la main ; tout ne reposera pas sur unvieillard ; j’aurai pour me soutenir un homme jeune etdévoué.

– Je l’espère ; mais promettez-moiqu’aucune influence ne vous fera modifier les dispositions que jeviens de vous dire, et que nous nous engageons mutuellement àgarder.

– Je vous le promets, Cartone.

– Je vous en conjure ; pasd’hésitation, pas de retard ; abandonnez celui que rien nepourrait sauver, afin de ne pas sacrifier tant de viesprécieuses.

– Je ne l’oublierai pas, soyeztranquille ; je remplirai ma mission.

– Et moi la mienne. Maintenant je vousdis adieu. »

Bien qu’il eût proféré cette parole d’un air àla fois souriant et grave, et qu’il eût porté la main du vieillardà ses lèvres, il ne s’en alla pas immédiatement. Il aidaM. Lorry à faire lever l’ancien captif, qui gémissait toujoursdevant les charbons éteints, il enveloppa chaudement ce pauvredocteur, lui mit un chapeau, et lui persuada de venir avec eux, enlui disant qu’ils allaient voir où l’on avait caché sonouvrage.

Puis soutenant M. Manette, il se dirigeavers l’endroit où veillait l’affligée, qui était si heureuse àl’époque où il lui avait ouvert son cœur. Il resta quelquesinstants dans la cour, leva les yeux vers la chambre qu’elleoccupait, et avant de partir lui adressa une bénédiction, et unfervent adieu.

Chapitre 13Cinquante-deux têtes.

Ceux qui devaient mourir ce jour-làattendaient leur sort au fond de la Conciergerie. Leur nombreégalait celui des semaines de l’année : cinquante-deuxpersonnes, emportées par le courant, allaient être jetées dansl’océan éternel, et sans rivage. Elles n’avaient pas quitté leurscellules, et leurs successeurs étaient désignés ; avant queleur sang se fût mêlé au sang qui avait coulé la veille, celui quile lendemain irait rejoindre le leur était déjà mis à part.

Cinquante-deux condamnés ! depuis lefermier général, plus que septuagénaire, dont l’immense fortune nepouvait racheter la vie, jusqu’à l’ouvrière de vingt ans, qu’unevie pauvre et obscure n’avait pas protégée. Les maladiespestilentielles qui résultent des vices et de l’incurie des hommes,prennent leurs morts dans tous les rangs de la société ;l’atroce délire qu’engendre la misère, l’oppression, la dureté ducœur frappent également en aveugle, et choisissent partout leursvictimes.

Seul dans sa cellule, Charles n’avait pas eudepuis la veille un instant d’illusion ; à chacun des motsdont le président avait fait la lecture, il avait senti qu’aucuneinfluence ne l’arracherait au supplice ; qu’il étaitvirtuellement condamné par des millions de suffrages, et que desunités ne prévaudraient pas contre un pareil total.

Néanmoins, les yeux remplis d’une imageadorée, il lui était difficile d’accepter l’arrêt de sesjuges ; des liens puissants l’attachaient à la vie ; cequi était arrivé depuis deux jours en avait décuplé la force, enlui rendant la liberté ; et quand toute son énergie étaitemployée à ressaisir le bonheur, on lui arrachait brusquementl’existence des courants tumultueux se pressaient dans son cœur etdans sa pensée, d’où la révolte éloignait l’esprit derésignation ; venait-il à écouter cette dernière, sa femme etsa fille protestaient contre son égoïsme.

Tels furent dans le principe les sentiments ducondamné ; puis il pensa qu’il n’y avait pas de honte à subirla peine qui l’attendait, que chaque jour une foule d’innocentsétaient envoyés à l’échafaud, et qu’ils y montaient d’un pas ferme,que ce serait dans l’avenir une consolation pour les êtres chérisqui devaient lui survivre, de savoir qu’il était mort avecsérénité ; puis se calmant peu à peu, il éleva plus haut sonesprit, et la paix descendit dans son âme.

Le jour allait finir, lorsqu’il eut recouvréla possession de lui-même ; on lui permit d’acheter de lalumière, tout ce qu’il fallait pour écrire, et il en fit usagejusqu’au moment où l’on éteignit les lampes.

Dans la lettre qu’il adressait à sa femme, ildit à cette dernière qu’il avait ignoré l’incarcération du docteur,jusqu’à l’époque où elle-même la lui avait racontée, et qu’iln’avait su que par la lecture que le président avait faite, la partque son oncle et son père avaient prise à cette infamie. S’il luiavait caché son véritable nom, c’était, lui disait-il, pour obéir àM. Manette qui en avait exigé la promesse le matin de leurmariage. Il lui recommandait de ne pas chercher à savoir si ledocteur avait oublié l’existence des lignes qu’il avait écrites, ousi elles lui avaient été rappelées par la découverte qu’on avaitfaite à la Tour de Londres ; et que lui, Charles, avaitracontée un dimanche soir qu’ils étaient sous le platane. Ensupposant que le docteur eût gardé le souvenir de cet écrit, ilavait dû croire qu’on ne l’avait pas trouvé lors de la prise de laBastille, puisqu’il n’en était pas question dans les divers comptesrendus, où les moindres vestiges, laissés par les captifs, avaientété minutieusement relatés.

Bien qu’elle n’eût pas besoin d’en être priée,ce qu’il savait, disait-il, Charles conjurait Lucie d’employer tousles moyens que lui suggérerait sa tendresse pour démontrer audocteur qu’il n’avait rien fait dont il eût à se repentir ;pour lui rappeler qu’au contraire il s’était toujours sacrifié àses enfants, et que ceux-ci lui en avaient une profondereconnaissance. Enfin, après l’avoir remerciée du bonheur qu’ellelui avait donné, après l’avoir adjurée de surmonter son chagrinpour se consacrer à leur fille, il la chargeait de consoler sonpère, et la suppliait de ne pas manquer à cette tâche filiale, enconsidération du jour qui devait les réunir.

Il écrivit au docteur dans le même sens, luirecommanda sa femme et sa fille, lui rappela qu’elles n’avaientd’autre appui que celui qu’il pouvait leur donner, et le répétaplusieurs fois, dans l’espoir que cette pensée aiderait sonbeau-père à triompher d’un accablement dont il prévoyait lessuites, et l’arracherait à des souvenirs qui lui deviendraientfunestes.

Il les confia tous les trois aux soins deM. Lorry, auquel il expliqua ses affaires ; adressaquelques paroles chaleureuses d’affection et de gratitude àl’excellent vieillard, et tout fut terminé.

Pas un mot pour Cartone ; absorbé par lesautres, il ne lui donna pas même un souvenir.

Lorsqu’il eut achevé ses lettres, Charless’étendit sur sa paillasse, et pensa qu’il en avait fini avec leschoses de la terre.

Mais il y fut rappelé dans son sommeil, où cebas monde prit à ses yeux des formes séduisantes. Il était libre,il se retrouvait dans la maison de Soho, qu’il reconnaissait, bienqu’elle ne ressemblât pas à ce qu’elle était réellement. Échappé àla mort, par un prodige qu’il ne s’expliquait pas, il revoyaitLucie ; elle lui disait que tout cela était un rêve, qu’iln’était jamais venu en France, et ne l’avait pas quittée. Survintune pause ; l’arrêt fatal avait été mis à exécution ; iln’en était pas moins auprès de ceux qu’il aimait, il jouissait d’unbonheur paisible, et bien qu’il fût mort, il n’avait subi aucunchangement. Tout disparut une seconde fois, sans qu’il en eûtconscience ; puis il s’éveilla, et se demanda où il était,jusqu’au moment où cette pensée lui revint à la mémoire :c’est aujourd’hui mon dernier jour.

Maintenant qu’il était calme, et n’avait plusà lutter contre lui-même, un nouvel ordre d’idées s’empara de sonesprit et lui causa une singulière obsession.

Il n’avait jamais vu l’instrument qui devaitlui trancher la tête. À quelle hauteur s’élevait l’échafaud ?combien aurait-il de marches à monter ? les mains qui letoucheraient ne seraient-elles pas couvertes de sang ? commentserait-il placé ? l’expédierait-on le premier, ou le dernierde la série ? et bien d’autres questions du même genre, qui seprésentaient sans cesse en dépit de ses efforts. Non pas qu’ellesfussent empreintes d’un sentiment de tiédeur ; ellesprovenaient du désir de savoir ce qui lui resterait à faire lorsquele moment serait arrivé ; désir étrange, hors de touteproportion avec la rapidité des préparatifs auxquels il serattachait, et qui semblait moins appartenir au détenu qu’à unesprit étranger qu’il renfermait en lui-même.

Tandis qu’il parcourait sa prison, ens’efforçant d’imposer silence à cette voix importune, les heuressuivaient leur marche ordinaire, et l’horloge frappait le nombre decoups qu’il ne devait plus entendre. Neuf ! passés pourtoujours. Dix, onze ! passés pour toujours !

Il allait être midi ; Charles avait enfintriomphé des questions qui l’obsédaient ; il ralentit sapromenade, redit tout bas les noms aimés, et libre de toutepréoccupation irritante, pria pour lui-même et pour ceux quirestaient.

L’horloge sonna midi. C’était pour troisheures ; Charles ne l’ignorait pas ; sachant en outrequ’il faudrait partir assez tôt pour que les charrettes mortuairespuissent arriver à leur destination, il envisagea deux heures commel’instant définitif, et résolut d’employer l’intervalle qui l’enséparait à fortifier son âme, afin de pouvoir soutenir les autrespendant le trajet funèbre.

Marchant d’un pas ferme, les deux bras croiséssur la poitrine, l’esprit calme et réfléchi, il écouta sonnerl’horloge sans éprouver d’étonnement ; cette heure avait eupour lui la même durée que la plupart de celles qu’il avait connuejadis. Il n’y en a plus qu’une, pensa-t-il ; et rendant grâcesau ciel d’avoir recouvré son empire sur lui-même, il se retournapour continuer sa marche.

Des pas retentirent dans le corridor, la cleftourna dans la serrure, et au moment où s’ouvrait la porte, Charlesentendit ces mots, qu’on disait en anglais et à voixbasse :

« J’ai eu soin de ne pas memontrer ; il ignore que je suis ici. Entrez seul ; jereste dans le voisinage ; surtout ne perdez pas detemps. »

La porte se referma, et Charles fut vis-à-visde Cartone, qui, les traits éclairés d’un sourire, portait le doigtà ses lèvres pour lui recommander le silence.

Il y avait quelque chose de si remarquabledans le rayonnement de son visage, que Darnay crut d’abord à uneapparition. Mais c’était bien Cartone qui avait parlé, Cartone quilui prenait la main et la serrait avec force.

« Vous ne m’attendiez pas, ditcelui-ci.

– Je ne pouvais pas croire que ce fûtvous ; c’est à peine si j’en ai la certitude. Vous n’êtes pasarrêté, j’espère ?

– Non ; j’ai par hasard une certaineinfluence dans la prison, je m’en suis servi, et me voilà. C’estvotre femme qui m’envoie, cher Darnay. »

Le condamné se tordit les mains.

« Je viens vous transmettre une requêtede sa part.

– Laquelle ?

– Une prière ; elle vous l’adressede cette voix touchante que vous n’avez pas oubliée. »

Charles détourna la tête.

« Je n’ai pas le temps de vous enexpliquer le motif, ne me le demandez pas ; mais faites cequ’elle désire : ôtez vos bottes, et prenez lesmiennes. »

Une chaise se trouvait dans la cellule,Cartone s’y était assis avec la rapidité de l’éclair, et, les piedsnus, était maintenant en face du condamné.

« Mettez mes bottes, dépêchez-vous, letemps presse.

– La fuite est impossible, Cartone, c’estune folie d’y penser.

– Et qui vous parle de fuir ?donnez-moi votre cravate, prenez la mienne, changez d’habit avecmoi ; permettez que je dénoue ce ruban, et que j’écarte voscheveux. »

Avec une promptitude merveilleuse, une énergiephysique et morale qui ne lui étaient pas naturelles, il imposa cesconditions au prisonnier, qui se laissa faire comme un enfant.

« C’est une folie, Cartone, je vous lerépète ; la chose est impossible, on l’a tentée plus d’unefois, elle a toujours échoué. N’ajoutez pas le chagrin de votremort à l’amertume de la mienne ; je vous en conjure.

– Est-ce que je vous prie de mesuivre ? Il y a du papier sur cette table, une plume et del’encre ; avez-vous la main ferme ?

– Elle l’était encore lorsque vous êtesvenu.

– Dominez votre émotion, et écrivez ceque je vais vous dire ; vite, mon ami, vite ! »

Darnay alla s’asseoir devant la table, et sepressa la tête avec force. Cartone, la main droite passée dans songilet, s’approcha, et se tint debout à côté de lui.

« Je commence ; écrivez.

– À qui s’adresse…

– À personne.

– Faut-il mettre la date ?

– Non. « Si vous vous rappelez ceque je vous ai dit un jour, redicta Sydney, vous comprendrezimmédiatement ces lignes.

– J’ai la certitude que vous voussouvenez de mes paroles ; il n’est pas dans votre nature deles avoir oubliées. »

Au moment où surpris de ce qu’on lui faisaitécrire, le condamné relevait les yeux pour interroger Cartone,celui-ci, qui retirait sa main droite de son gilet, s’arrêtabrusquement.

« Êtes-vous armé ? lui demandaCharles.

– Non.

– Qu’avez-vous dans la main ?

– Vous le saurez tout à l’heure.Écrivez ; je n’ai plus qu’un mot à dire. « Je suisheureux d’avoir l’occasion de vous prouver la sincérité de mesparoles. Ce que je fais aujourd’hui est tellement simple, quepersonne ne doit en éprouver ni regrets ni douleur. » Comme ilterminait cette phrase, sa main droite passa lentement devant lafigure de l’écrivain ; Darnay laissa tomber la plume etpromena autour de lui des regards effarés.

« Quelle est cette vapeur ?demanda-t-il.

– Une vapeur ?

– Quelque chose a passé devant moi.

– Je n’ai rien vu ; je ne sens rien.Reprenez la plume et finissons ; le temps presse,ami. »

Charles fit un effort pour dominer l’étrangesensation qu’il éprouvait ; sa pensée était confuse, sarespiration haletante ; son regard vitreux se dirigea versCartone, dont la main droite était replacée dans le gilet.

« Hâtons-nous, » dit celui-ci.

Charles se pencha pour écrire. « Si je neprofitais pas de la circonstance, poursuivit Cartone, l’occasionserait manquée pour toujours ; » la main effleura denouveau la figure du prisonnier.

« L’avenir, croyez-le, ne feraitqu’augmenter les fautes dont je suis appelé à répondre. Si je neprofitais pas…

Charles ne traçait plus que des caractèresinintelligibles. Il se leva tout à coup, jeta un regard furieux àSydney, qui de la main gauche se fermait les narines, et qui de ladroite saisit le condamné, dont il entoura la taille. Un instantaprès la lutte avait cessé, et Charles, complètement insensible,gisait sur le carreau.

Cartone, dont la main était aussi ferme queprompte, endossa les vêtements du prisonnier, rejeta ses cheveux enarrière, les attacha avec le ruban qu’avait porté Darnay ; etentre-bâillant la porte : « Vous pouvez venir, »dit-il à voix basse. John Barsad entra dans la cellule.

« Vous le voyez, poursuivit Cartone, englissant entre l’habit et la poitrine de Darnay, le papier oùétaient les lignes qu’il venait de lui faire écrire, vous nerisquez pas grand’chose.

– Ce n’est pas lui qui m’inquiète,monsieur Cartone, répondit l’espion d’une voix timide ; legros de l’affaire est que vous teniez votre parole jusqu’aubout.

– J’y serai fidèle, n’ayez pas peur.

– Il faut pour cela qu’il n’y aitpersonne de moins ; si, vêtu comme vous l’êtes, vous complétezles cinquante-deux, je n’ai absolument rien à craindre.

– Soyez tranquille ; bientôt je nepourrai plus vous nuire, et à ce moment-là, grâces à Dieu, ilsauront quitté Paris. Maintenant, ayez la bonté de me prendre et deme mettre en voiture.

– Vous ? dit l’espion d’une voixtremblante.

– Celui qui me remplace ; vous vousen irez par le chemin que vous m’avez fait suivre.

– Naturellement.

– Je ne me sentais pas bien quand vousm’avez introduit ; l’impression des adieux m’a fait évanouir,la chose est arrivée souvent, trop souvent dans ces murs. – Votrevie est entre vos mains ; et je m’en rapporte à vous. Appelezquelqu’un pour qu’on vous aide.

– Vous ne me trahirez pas, vous lejurez ?

– Je l’ai déjà fait, répondit Cartone enfrappant du pied avec impatience ; ne perdons pas des instantsprécieux. Mettez-le vous-même en voiture, accompagnez-le jusqu’àl’endroit que vous savez, remettez-le à M. Lorry, enrecommandant à ce dernier de ne pas s’occuper de le faire revenir,le grand air suffira ; surtout dites bien au gentleman de serappeler la promesse qu’il m’a faite hier au soir, et de partirimmédiatement. »

L’espion sortit et rentra presque aussitôtavec deux hommes qu’il avait été chercher. Sydney, assis devant latable, avait la tête appuyée sur ses mains, qui lui couvraient lafigure.

« En voilà un qui est affligé de ce queson ami a tiré un bon numéro, dit l’un de ces hommes en contemplantDarnay.

– Un fameux patriote ! repritl’autre ; il ne pourrait guère être plus triste sil’aristocrate avait échappé. »

Ils placèrent Darnay sur un brancard qu’ilsavaient laissé à la porte, et se mirent en devoir del’emporter.

« L’heure approche, Évremont, ditBarsad.

– Je le sais, répondit Cartone ;ayez soin de mon ami, je vous en conjure, et laissez-moi.

– Allons, mes enfants ! dit le fauxporte-clefs, enlevez-le et partons. »

Resté seul, Cartone rassembla toutes sesfacultés auditives pour saisir le moindre bruit qui pût indiquer lesoupçon. Des clefs grinçaient dans les serrures, des portesclaquaient, des pas retentissaient au loin dans les couloirs ;mais pas des cris, pas de course précipitée ; rien quiannonçât l’alarme. Cartone respira, alla se rasseoir auprès de latable, et prêta de nouveau l’oreille jusqu’au moment où il entenditsonner deux heures.

Des bruits s’élevèrent de différentscôtés ; mais il ne s’en effraya pas, car il en devinait lesens. Plusieurs portes s’ouvrirent dans le voisinage, et finalementla sienne ; un geôlier, qui tenait une liste à la main, jetaun regard dans la cellule.

« Évremont, suis-moi, » dit-il.

C’était par une sombre journée d’hiver, et labrume extérieure augmentant l’obscurité de la prison, Cartone neput voir que d’une manière confuse les individus qui se trouvaientavec lui dans la salle où le geôlier les avait conduits, afin deleur attacher les bras.

Les uns étaient assis, les autresdebout ; un petit nombre s’agitait, en proférant desplaintes ; mais c’était l’exception. Presque tous étaientcalmes, avaient les yeux baissés et gardaient un profondsilence.

Tandis qu’on amenait les dernières victimes,un individu s’arrêta, en passant, et embrassa Cartone, comme un amique l’on retrouve. Ce fut pour celui-ci un moment de terreur ;mais l’homme, qui croyait le reconnaître, suivit le geôlier sansrien dire, et Cartone fut rassuré. Quelques instants après, unejeune fille, petite et frêle, au visage pâle et délicat, aux grandsyeux, largement ouverts et pleins de douceur, quitta la place oùelle était assise et vint auprès de Cartone.

« Citoyen Évremont, dit-elle en luitouchant la main de ses doigts glacés, je suis la petite ouvrièrequi était avec vous à la Force.

– C’est vrai, murmura Cartone ; maisje ne me souviens plus de quoi vous êtes accusée ?

– De complot ; Dieu sait pourtantque j’en suis bien innocente : qui aurait voulu conspirer avecune pauvre créature comme moi ? »

Le pâle sourire qui accompagna ces mots touchatellement Cartone, que des larmes s’échappèrent de ses yeux.

« Je n’ai pas grand’peur, citoyenÉvremont ; je ne refuse pas de mourir, si la République, quidoit faire tant de bien au pauvre monde, doit profiter de mamort ; mais je ne vois pas comment cela pourra lui êtreutile ; je suis si peu de chose ! »

C’était la dernière fois ici-bas qu’il luiétait donné de s’attendrir : son cœur s’émut et s’échauffapour encourager cette pauvre enfant.

« J’avais entendu dire qu’on vous avaitacquitté ; citoyen Évremont ; je l’avais cru, et je m’enétais réjouie.

– Effectivement ; j’ai été mis enliberté ; et réemprisonné le soir.

– Si je fais la route avec vous, citoyenÉvremont, voulez-vous permettre que je vous tienne la main ?Je n’ai pas grand’peur ; mais je suis faible, et cela medonnera du courage. »

La douce figure se leva vers la sienne, etdans les grands yeux qui le regardèrent se peignirent le doute etla surprise. Il serra la petite main flétrie par le travail, et mitun doigt sur ses lèvres.

« Vous mourez à sa place ?murmura-t-elle.

– Il a une femme et un enfant,chut !

– Oh ! mon bon monsieur, vous melaisserez vous donner la main, n’est-ce pas ?

– Oui, pauvre sœur ; maisappelez-moi Évremont. »

L’ombre, qui enveloppait la Conciergerie,tombait en même temps sur la barrière où se pressait la foule,quand une voiture, sortant de la ville, s’arrêta devant le corps degarde.

« Vos papiers ? Alexandre Manette,docteur en médecine, Français : où est-il ?

– Le voici. »

On désigne un vieillard replié sur lui-même,qui profère des mots inarticulés et sans suite.

« Il paraît que le citoyen n’a plus satête ; la fièvre révolutionnaire a été trop forte pourlui.

– Beaucoup trop forte.

– Il n’est pas le seul qui en aitsouffert. Lucie Darnay, sa fille, Française : oùest-elle ?

– La voilà.

– Bien ; c’est la femme d’Évremont,n’est-ce pas ?

– Précisément.

– Il a pris un autre chemin, lui. Lucie,fille de l’autre : cette enfant-là, je suppose ?

– Oui.

– Embrasse-moi, fille d’Évremont ;tu peux te vanter d’avoir embrassé un bon républicain ; c’estnouveau dans ta famille, ne l’oublie pas. Sydney Cartone, avocat,Anglais : où est-il ?

– Ici, dans le fond de la voiture.

– Il s’est donc trouvé mal.

– Ce ne sera rien ; le grand air vale remettre ; il est d’une faible santé, sujet à s’évanouir,et vient de se séparer d’un ami intime, qui a eu le malheur dedéplaire à la République.

– Il y en a bien d’autres qui luidéplaisent, et qui, à cause de cela, regarderont par la lucarne.Jarvis Lorry, banquier, Anglais : où est-il ?

– C’est moi, puisque je suis le dernierde tous. »

C’est également lui qui a répondu auxquestions précédentes, lui qui a quitté sa place, et qui les piedsdans la boue, la main sur la portière, continue de répondre à ungroupe de patriotes et d’employés. Ceux-ci font plusieurs fois letour de la voiture, montent sur le siège, examinent à loisir lesbagages qui se trouvent sur l’impériale. Les paysans qui vont etviennent, se pressent aux deux portières, et plongent des regardsavides dans l’intérieur.

Un petit enfant est sur les bras de samère ; on lui fait allonger la main pour qu’il puisse toucherla veuve d’un aristocrate, envoyé à la guillotine.

« Voilà tes papiers, Jarvis Lorry.

– Pouvons-nous partir ?

– Oui ; fouette, postillon ! etbon voyage.

– Je vous salue, patriotes. Le premierpéril est passé ! » continue le gentleman en croisant lesmains et en levant les yeux au ciel.

L’effroi est dans la voiture, on y entend dessanglots étouffés, la voix gémissante d’un vieillard, et larespiration difficile d’un homme accablé par le sommeil.

« Les chevaux ne pourraient-ils pas allerplus vite ? demande la jeune femme en prenant les mains de sonvieil ami.

– Nous aurions l’air de fuir, cher ange,une allure trop rapide éveillerait les soupçons.

– Penchez-vous, regardez : peut-êtresommes-nous poursuivis.

– La route est déserte, ma toutebelle ; aussi loin que je puisse voir je ne découvrepersonne. »

Auprès d’eux passent des groupes de deux outrois chaumières, des fermes isolées, des ruines d’anciensédifices, des avenues de grands arbres, dépouillés de leurfeuillage, des tanneries, des fours à chaux, de grandes plainesdécouvertes. Le pavé inégal se déploie sous la voiture ; detemps en temps ils quittent la chaussée raboteuse pour les bascôtés, où la boue est épaisse, et n’évitent les cahots que pours’embourber dans les ornières. L’impatience devint alors si vive,que dans leur angoisse ils veulent descendre, fuir au loin, secacher dans les buissons, faire une chose ou l’autre, peuimporte ; mais non pas s’arrêter !

Les champs s’éloignent ; des fermessolitaires, des châteaux détruits par les flammes, des tanneries,des groupes de masures, des avenues aux branches dépouillées,passent de nouveau près d’eux.

« Ces postillons nous trompent ! ilsnous ramènent par un chemin de traverse où nous étions tout àl’heure. N’avons-nous pas vu ces ruines, ces deux ou troischaumières ? non, grâces à Dieu, c’était moi qui me trompais.Un village ! Regardez bien si nous sommes poursuivis.

– Silence, nous arrivons à laposte. »

Les quatre chevaux sont emmenés avec unelenteur exaspérante ; la voiture, privée de son attelage, estimmobile devant la porte de l’auberge, d’où rien n’annonce qu’elledoit s’éloigner. Les quatre chevaux de relais apparaissent enfin,l’un après l’autre, suivis de leurs postillons, qui sucenttranquillement l’extrémité de leur fouet, dont ils refont lamèche.

Ceux qu’ils remplacent comptent leur argentsans se hâter ; se trompent dans l’addition, recommencentleurs calculs et ne sont pas plus heureux.

Nos pauvres cœurs, saisis de crainte, ont,pendant ce temps-là, des battements plus rapides que le galop ducheval le plus vite.

Enfin les postillons sont en selle ; ontraverse le village, on gravit la colline avec lenteur, on ladescend au pas, la voiture se traîne sur un chemin défoncé, où ellerampe avec peine. Des cris se font entendre, les postillonséchangent des paroles animées, gesticulent avec force, ils arrêtentleurs chevaux.

« Seigneur ! on nouspoursuit !

– Holà ! hé ! vous autres de lavoiture ! nous avons à vous parler.

– Que voulez-vous ? demandeM. Lorry en mettant la tête à la portière.

– Combien ont-ils dit qu’il y enavait ?

– Je ne vous comprends pas.

– Combien de guillotinésaujourd’hui ?

– Cinquante-deux.

– J’en étais sûr ! les autrespariaient pour quarante-deux ; dix têtes de plus, ça vaut lapeine. La guillotine va joliment. C’est bon,merci ! »

La nuit est profonde. Le voyageur qui dormaitdepuis le départ s’agite de plus en plus ; il s’éveille etprononce quelques paroles d’une voix haletante :

« Cartone, dit-il, se croyant toujours enprison, qu’avez-vous dans la main, est-ce une arme ?

– Ayez pitié de nous, Seigneur ! ilva se trahir ! regardez si l’on ne vient pas ! »

Le vent et les nuages se précipitent derrièreeux, la lune prend part à la course, les ténèbres les suivent etles enveloppent ; mais la route est déserte, et personne necherche à les atteindre.

Chapitre 14Mme Defarge.

Tandis qu’on faisait l’appel descinquante-deux victimes, Mme Defarge tenait conseilavec Jacques trois, et la Vengeance. Ce n’était pas dans laboutique de la rue Saint-Antoine qu’avait lieu cette réunion ;mais dans l’échoppe du scieur de bois notre ancien cantonnier.Celui-ci, aposté dans le voisinage, en guise de sentinelle, nedevait prendre part à la séance qu’au moment où ses explicationsdeviendraient nécessaires, et n’aurait pas même alors voixdélibérative.

« Defarge est certes un bon républicain,dit Jacques trois.

– Il n’y en a pas de meilleur, s’écria laVengeance avec volubilité.

– Paix ! ma petite, répliquaMme Defarge en mettant la main sur la bouche de salieutenante ; mon mari est un bon patriote, aussi brave quesincère, il a bien mérité de la République, dont il possède laconfiance ; mais il a son côté faible et se laisse toucher parce docteur.

– C’est grand dommage, croassa Jacques enportant ses doigts à sa bouche cruelle ; ce n’est pas d’un boncitoyen.

– Quant à moi, je me soucie peu de cedocteur ; il peut garder sa tête ou la perdre, cela m’estabsolument égal. Mais la race des Évremont doit disparaître, et ilfaut que la femme et l’enfant suivent de près celui qui vamourir.

– Une belle tête à ramasser, grognaJacques trois. Les yeux bleus et les cheveux à reflet d’or font àmerveille entre les mains de Samson. »

L’ogre avait des raffinements d’épicurien.Mme Defarge, les yeux baissés, paraissaitréfléchir.

« La petite fille aussi a les cheveuxblonds et les yeux bleus, fit observer Jacques en savourant sesparoles ; il est rare d’ailleurs que nous ayons unenfant ; ces petites têtes sont charmantes !

– En un mot, repritMme Defarge, dont les yeux noirs se relevèrent toutà coup, je ne peux pas, dans cette circonstance, me fier à monmari. Non-seulement j’aurais tort de lui faire part de monprojet ; mais si je ne me presse pas, il est homme à lesavertir de ce qui les menace, et à faire qu’ils nous échappent.

– Cela ne doit pas être, s’écriaJacques ; personne ne doit échapper ; nous n’avons pasnotre compte : il nous faut la centaine par jour.

– En somme, continua la cabaretière,Defarge n’a pas les mêmes raisons que moi pour s’acharner aprèscette famille, et je n’ai pas les siennes pour me sensibiliser àl’égard de ce docteur. Je dois donc ne pas compter sur lui, et agirseule dans cette affaire. »

Elle appela le scieur de bois, à qui elleavait toujours inspiré autant de respect que de terreur, et qui seprésenta immédiatement, son bonnet rouge à la main.

« Tu es prêt, lui dit-elle d’un airsombre, à faire aujourd’hui même ta déposition, relativement auxsignaux dont tu m’as parlé ?

– Et pourquoi pas ! répliqua lepetit homme. Elle venait tous les jours, par tous les temps,quelquefois avec la petite, mais plus souvent toute seule, et dessignes ! ah ! fallait voir ; je sais ce que jesais ; je l’ai vu de mes yeux ; et je ne demande qu’à ledire. »

Le scieur de bois, tout en parlant, avaitgesticulé de manière à imiter les signaux politiques dont il étaitquestion, et qu’il n’avait jamais vus.

« Elle conspirait, dit Jacquestrois ; c’est évident.

– On peut compter sur le jury ? luidemanda la cabaretière avec un sourire sinistre.

– N’en doute pas, chère citoyenne ;je réponds de tous mes collègues.

– Voyons, repritMme Defarge d’un air pensif, dois-je faire à monmari le sacrifice du docteur ? Je n’ai à cet égard aucuneidée ; qu’il vive ou non, cela m’intéresse si peu…

– Ce serait toujours une tête, fitobserver Jacques trois.

Il lui désignait la prison, et gesticulaitavec elle, au moment où je les ai vus tous deux, poursuivit lacabaretière, dès lors je ne vois pas pourquoi on accuserait lafille sans le dénoncer lui-même ; nous verrons cela une foisque j’y serai. Je ne peux pas abandonner à ce petit homme uneaffaire aussi importante, et comme je suis un bon témoin, madéposition confirmera la sienne. »

Jacques trois et la Vengeance s’écrièrentqu’elle était un admirable, un merveilleux témoin, et le petithomme, brochant sur le tout, déclara qu’elle était céleste en toutechose.

« Il s’en tirera comme il pourra,continua Mme Defarge sans écouter les éloges dontelle était l’objet ; toute réflexion faite, je ne peux pasl’épargner. Seras-tu là-bas à trois heures,citoyen ? »

L’ex-cantonnier s’empressa de répondreaffirmativement, et profita de la circonstance pour ajouter qu’ilétait un ardent patriote, et serait le plus malheureux des hommess’il était privé du plaisir de fumer sa pipe en admirant l’adressedu barbier national. Il fut tellement chaleureux dans sesprotestations, qu’on aurait pu le soupçonner d’avoir de vivesinquiétudes personnelles ; peut-être même les yeux pénétrantsde Mme Defarge, qui le regardaient avec mépris,avaient-ils découvert ses terreurs, qui pouvaient le faire mettreau nombre des suspects.

« Tu m’y verras, dit lacabaretière ; viens ensuite me trouver dans le faubourg, n’ymanque pas, afin que nous allions à ma section dénoncer les troisautres. »

Le petit homme répondit qu’il serait fierd’accompagner la citoyenne ; celui-ci lança un regard qu’ilévita, en se détournant d’un air confus ; et honteux comme unchien pris en faute, il alla, en rampant, se cacher derrière sesbûches.

Quant à Mme Defarge, ayantfait signe à la Vengeance et au juré de se rapprocher de la porte,elle leur communiqua ses intentions dans les termessuivants :

« La femme d’Évremont doit être chezelle, en attendant l’heure du supplice ; elle doit gémir, sedésespérer, verser des larmes, être en un mot dans un état qui lamet sous le coup de la loi : il est défendu de sympathiseravec les ennemis de la République ; et je m’en vas latrouver.

– Elle est admirable ! dit Jacquestrois avec enthousiasme.

– Ah ! ma chérie ! s’écria laVengeance en l’embrassant.

– Garde-moi mon tricot, repritMme Defarge en mettant son ouvrage dans les mainsde sa lieutenante, tu le poseras sur ma chaise ; va tout droitlà-bas, et ne t’amuse pas en route ; il y aura aujourd’huiplus de monde qu’à l’ordinaire et l’on prendrait nos places.

– Sois tranquille, je t’obéiraifidèlement ; est-ce que tu n’es pas mon chef ? réponditla Vengeance en l’embrassant une seconde fois ; tu n’arriveraspas trop tard ?

– J’y serai avant que l’on commence.

– Il faut voir l’arrivée des tombereaux,es-tu bien sûre d’y être, ma chérie ? » cria lalieutenante en courant après son chef, carMme Defarge avait déjà tourné le coin de la rue.Celle-ci agita la main en faisant signe qu’elle entendait, et qu’onpouvait être sûr qu’elle serait là-bas à temps. Elle s’éloigna d’unpas rapide, laissant Jacques trois et la Vengeance dansl’admiration de sa belle taille, et de ses facultés morales.

Un grand nombre de femmes se trouvaient alorsaffreusement dénaturées par la fureur contagieuse del’époque ; néanmoins la plus à craindre, parmi les plusredoutables, était celle que nous voyons se diriger vers la maisondu docteur. D’un caractère à la fois prudent et audacieux, d’unevolonté inflexible, d’un esprit déterminé, d’une pénétration querien ne mettait en défaut, d’une beauté virile qui imposait auspectateur l’aveu de sa puissance, Mme Defargeaurait, dans tous les cas, surgi du flot révolutionnaire ;mais imbue du souvenir des iniquités dont sa famille avait étévictime, nourrissant depuis l’enfance une haine invétérée contreles nobles, attendant sans cesse le moment de se venger, l’occasionl’avait transformée en tigresse, et lui avait arraché la pitié, sijamais cette vertu s’était trouvée dans son cœur.

Que lui importait qu’un homme fût décapitépour les fautes de ses pères ? ce n’était pas l’innocentqu’elle voyait, mais ceux dont il recueillait l’héritage. Il ne luisuffisait pas que cette mort fit une veuve et une orpheline ;l’enfant et la femme qui portaient le nom abhorré étaient sa proienaturelle, et n’avaient pas le droit de vivre. On aurait en vainessayé de l’émouvoir : comment se serait-elle attendrie ?elle était sans pitié pour elle-même. Elle serait tombée dans larue, au milieu des combats, où elle s’était mêlée tant de fois,qu’elle n’aurait pas eu l’idée de se plaindre ; on l’auraitenvoyée à l’échafaud, qu’elle y serait montée, sans regretter autrechose que de ne pas assister au supplice de ses juges.

Tel était le cœur qui battait sous la robe deMme Defarge. D’une étoffe commune, cette robeflottante, jetée négligemment, comme une draperie de magicienne,allait bien à la grande taille de cette femme, dont les cheveuxd’un noir brillant et d’une rare opulence, s’échappaient à flotsd’un grossier bonnet rouge. Son ample fichu recouvrait un pistolet,et sa ceinture renfermait un poignard. Marchant avec la fermetédont elle faisait preuve en toute chose, et avec la souplesse d’unefemme qui dans son enfance a été pieds nus sur la grève, lacabaretière franchissait rapidement l’intervalle qui la séparait dela maison du docteur.

La difficulté de donner à la gouvernante uneplace dans la voiture avait, dès la veille, attiré l’attention deM. Lorry. Non-seulement il ne fallait pas surcharger le vieuxcarrosse, déjà trop lourd, mais il était bon de réduire autant quepossible le temps que prendrait à la barrière l’examen desvoyageurs, car il ne fallait qu’un retard de quelques minutes pourfaire échouer leur entreprise. Le gentleman avait donc, après mûreréflexion, proposé à la gouvernante, qui pouvait partir quand bonlui semblerait, d’attendre jusqu’à trois heures, et de monter avecJerry dans une voiture légère qu’on se procurerait d’avance. Ilsrejoindraient facilement le carrosse, prendraient les devants etferaient préparer les chevaux sur la route, immense avantage,surtout la nuit où le moindre délai pouvait être fatal.

Miss Pross, comprenant le service que cetarrangement devait rendre aux fugitifs, l’avait accepté avec joie,et n’attendait plus que le moment de le mettre à exécution. Elleavait assisté, avec M. Cruncher, au départ de Lucie, avaitreconnu la personne qu’avait amenée Salomon, avait passé dixminutes dans une inquiétude impossible à décrire, et tandis que latricoteuse approchait, elle tenait conseil avec Jerry au sujet desdernières mesures qui leur restaient à prendre.

« Qu’en pensez-vous, monsieurCruncher ? disait miss Pross dont l’agitation était siprofonde qu’elle pouvait à peine parler, ne ferions-nous pas mieuxd’aller au-devant des chevaux que de les laisser venir dans lacour ? Deux carrosses de voyage partant du même endroit, celapourrait donner l’éveil.

– Mon opinion, miss, est que vous avezraison ; d’ailleurs vous ne l’auriez pas, que je n’en diraispas moins comme vous.

– Je suis tellement troublée à propos deces chères créatures, dit la gouvernante en sanglotant, que je suisincapable de former un projet ; pouvez-vous prendre un parti,monsieur Cruncher ?

– Relativement à l’avenir tous mesprojets sont arrêtés, miss ; quant à présent il me seraitimpossible de faire le moindre usage de mon intelligence.Voudriez-vous m’accorder la faveur de noter ce que je vais vousdire ?

– Au nom du ciel, parlez vite, etoccupons-nous de ce qui nous reste à faire.

– Premièrement, je fais vœu de renoncerpour toujours s’il n’arrive rien aux chères créatures dont vousparlez, miss Pross…

– J’en suis convaincue, monsieurCruncher, et vous prie de ne pas désigner le fait plusparticulièrement.

– Je ne le nommerai pas, soyeztranquille ; je m’engage, en outre, à laisser à mon épouse laliberté de se mettre à genoux, et de prier tant qu’elle voudra.

– La direction de votre intérieur doitappartenir à votre femme, répondit la gouvernante en s’essuyant lesyeux. Oh ! mes pauvres amis.

– Je vais plus loin, continuaM. Cruncher ; mes opinions sont tellement changées à cetégard, que j’espère que ma femme invoque le ciel au moment où jevous parle.

– Que Dieu l’entende ! s’écria missPross avec un redoublement de sanglots.

– Puisse-t-il, retourna Jerry avec unetendance alarmante à prolonger son discours, et à proférer ses motsavec la solennité qui appartient à la chaire, puisse-t-il ne pas mechâtier de mes fautes en méprisant les vœux que je forme pour lesalut des fugitifs. Puisse-t-il permettre qu’ils sortent sains etsaufs de cet affreux danger ; puissiez-vous, miss ! (jeme trompe.) Puisse-t-il… Qu’il le puisse ! et voilà ce que jedemande ! »

Après s’être efforcé vainement d’en trouverune meilleure, Jerry fut obligé de s’en tenir à la péroraisonprécédente.

Mme Defarge poursuivait sacourse et approchait de plus en plus.

« Si jamais nous rentrons dans notre paysnatal, retourna miss Pross, croyez bien que je rapporterai à votredigne épouse, autant que je pourrai me le rappeler, tout ce quevous venez de dire d’une manière si touchante ; quoi qu’ilarrive, je témoignerai de l’intérêt que vous avez ressenti pour ceschères créatures, dans cette horrible épreuve. Et maintenant, monbrave monsieur Cruncher, avisons, je vous en prie,avisons ! »

Mme Defarge approchait de plusen plus.

« Si vous alliez au-devant de la voiture,dit miss Pross, vous l’empêcheriez de venir ici, et j’irais vousrejoindre tout à l’heure ; cela ne vaudrait-il pasmieux ?

C’était l’avis de M. Cruncher.

« À quel endroitm’attendrez-vous ? »

Le pauvre homme était si bouleversé qu’il luifut impossible de penser à autre chose qu’à Temple-Bar.Hélas ! il en était à des centaines de milles, etMme Defarge était maintenant bien près.

« Si vous alliez m’attendre à la porte dela cathédrale, est-ce que cela vous ferait faire un granddétour ?

– Non miss.

– Dans ce cas-là, mon cher monsieur,courez vite à la poste, et faites changer la direction que devaitprendre la voiture.

– Cela me tourmente de vous laisser touteseule, répliqua Jerry en hochant la tête ; on ne sait pas cequi peut arriver.

– Ne vous inquiétez pas de cela, monsieurCruncher ; soyez à trois heures à la porte de la cathédrale,j’y arriverai en même temps que vous ; cela vaut bien mieuxainsi. Dépêchez-vous donc ! au lieu de penser à moi, songezaux personnes dont la vie est entre nos mains. »

Ces paroles, proférées avec désespoir,décidèrent enfin Jerry à quitter miss Pross, et à faire ce qui luiétait demandé. Restée seule, la gouvernante, délivrée del’inquiétude que lui causait l’arrivée de la voiture, essuya seslarmes, et pensa qu’il était nécessaire d’en effacer les tracespour ne pas attirer l’attention des passants. Effrayée de lasolitude de ces chambres désertes, que son esprit malade peuplaitd’individus, cachés derrière les portes, elle prit de l’eau froideet se lava les yeux, relevant la tête et se retournant à chaqueseconde pour regarder si personne ne l’espionnait. Tout à coup ellepoussa un cri, laissa échapper la cuvette qui se brisa sur leparquet, et le contenu s’en répandit sur les pieds deMme Defarge.

Par quelles voies mystérieuses, et à traversquels flots de sang, les pieds de la cabaretière étaient-ils venusau-devant de cette eau limpide ?

« Où est la femmed’Évremont ? » demanda la tricoteuse.

Une idée subite frappa l’esprit de la vieillefille ; les portes ouvertes pouvaient faire soupçonner ledépart des fugitifs ; elle alla d’abord les fermer, et vints’appuyer contre celle de la chambre qu’avait occupé la jeunefemme.

Mme Defarge suivit des yeux lagouvernante, et arrêta son regard sur la figure de celle-ci, dèsqu’elles se retrouvèrent face à face. Miss Pross était loin d’êtrebelle ; le temps n’avait pas rendu ses traits plus doux, nises formes plus gracieuses ; mais elle était aussi brave, etdu regard elle toisa l’inconnue avec autant d’impassibilité qu’enavait cette dernière.

« Vous pourriez être la femme de Satan,pensa la gouvernante ; mais ce n’est pas une raison pour quevous ayez le dessus ; je suis Anglaise et nous allons bienvoir. »

Malgré la froideur méprisante qu’exprimait sonvisage, il était évident que Mme Defarge avaitconscience de la détermination de son adversaire. Elle savaitparfaitement que cette grande femme, au poignet masculin, dont lefourreau collait sur une charpente anguleuse, était entièrementdévouée aux gens qu’elle voulait perdre. Miss Pross, de son côté,ne doutait pas que Mme Defarge ne fût l’ennemieacharnée de ceux qu’elle aimait.

« En me rendant là-bas, dit lacabaretière qui étendit la main dans la direction de l’endroitfatal, je suis passée par ici pour lui faire mes compliments, et jedésirerais lui parler.

– Tu ne peux avoir que de mauvaisesintentions, riposta la gouvernante ; aussi compte bien que jem’opposerai de tous mes efforts à ce que tu réussisses. »

Chacun employait sa propre langue, et necomprenait rien à ce que lui disait l’autre ; mais toutes deuxse regardaient fixement, et cherchaient à deviner, d’après laphysionomie de leur adversaire, le sens des mots inconnus quivibraient à leur oreille.

« À quoi bon se cacher ? repritMme Defarge ; on n’en sait pas moins cequ’elle fait ; va lui dire que je suis là,entends-tu !

– Quand tes yeux seraient des étaux etqu’ils me tiendraient dans leurs mâchoires, tu aurais beauserrer : je ne te céderais pas davantage. »

Les détails de cette observation furentprobablement perdus pour Mme Defarge, qui cependanten comprit le sens.

« Vieille imbécile ! s’écria-t-elleen fronçant les sourcils. Il n’y a donc pas moyen de t’arracher uneréponse ! Je veux la voir ; va lui dire, ou bienlaisse-moi passer. »

Le geste énergique dont elle accompagna cesmots, les expliqua suffisamment.

« Je ne croyais pas, répliqua miss Pross,avoir jamais le désir de comprendre ton baragouin ; mais jedonnerais tout au monde pour savoir si tu soupçonnes lavérité. »

La cabaretière, qui jusque-là n’avait pasbougé, fit un pas en avant.

« Je suis Anglaise et réduite audésespoir, s’écria la vieille fille ; je me soucie autant dela vie que d’une pièce de deux pence ; plus je te ferai perdrede temps, plus ma fauvette en gagnera ; et si tu oses metoucher, seulement du bout du doigt, tu ne garderas pas sur ta têteune poignée de tes cheveux noirs. »

Ainsi parla miss Pross, dont les yeuxflamboyaient ; elle n’avait jamais donné une chiquenaude àpersonne, et cependant elle était prête à exécuter ses menaces.

Toutefois son courage prenait sa source dansun sentiment d’une nature attendrissante, et il lui fut impossiblede réprimer ses larmes. Mme Defarge, à qui touteémotion était complètement étrangère, prit ces larmes pour un signede faiblesse.

« Te voilà donc rendue !s’écria-t-elle en riant ; pauvre folle, va ! mais je n’aipas de temps à perdre : citoyen docteur ! citoyenneÉvremont ! répondez-moi, je suis la citoyenneDefarge ! »

Peut-être le silence qui suivit ses paroles,peut-être la physionomie de la gouvernante, ou quelquepressentiment ; toujours est-il que, pour la première fois,elle pensa qu’ils pouvaient s’être enfuis. Elle ouvrit les troisportes qu’avait fermées la vieille fille.

« Ces trois pièces sont en désordre, on ya fait des paquets ; y a-t-il quelqu’un dans cettechambre ? ajouta-t-elle en désignant la porte où l’Anglaiseétait appuyée.

– Je ne t’y laisserai pasregarder, » répliqua la gouvernante, qui avait compris laquestion, tout aussi bien que son adversaire entendit laréponse.

« S’ils ne sont pas là, c’est qu’ils sontpartis, dit Mme Defarge ; mais on peut lespoursuivre, les ramener…

– Aussi longtemps, pensa l’Anglaise, quetu te demanderas s’ils ne sont pas dans cette chambre, tu ne saurasque faire, et c’est autant de gagné ; d’ailleurs quand tun’aurais plus d’incertitude à cet égard, tu ne bougeras pas d’icitant que j’aurai la force de t’y retenir.

– Je te mettrai en pièces s’il lefaut ; mais j’ouvrirai cette porte, repritMme Defarge.

– Nous sommes seules au dernier étaged’une maison qui a peu de locataires, la cour est déserte, personnene nous entendra ; que je sois assez forte pour t’empêcher desortir, et chaque minute de retard vaut des millions de guinéespour ma Lucie. »

Au même instant Mme Defarge,qui s’élançait vers la porte, fut saisie par les deux bras de lagouvernante, qui lui entourèrent le corps. En vain elle essaya delutter. L’amour, bien plus puissant que la haine, centuplait lavigueur de miss Pross. En vain elle frappa l’Anglaise de ses deuxpoings fermés ou lui déchira le visage : l’excellente fille nerelâchait pas son étreinte, et se cramponnait à l’ennemie plusfortement qu’un noyé à l’objet qu’il rencontre.

Tout à coup la citoyenne cessa de frapper, etporta la main à sa ceinture.

« Il est sous mon bras, dit miss Prossd’une voix sourde ; mais tu ne le tireras pas ; je suisplus forte que toi, Dieu merci ! »

Mme Defarge porta les mains àsa poitrine, miss Pross leva les yeux, vit un pistolet, s’enempara, en fit jaillir la foudre, et demeura seule, aveuglée par lafumée.

Un silence effrayant succéda à la détonationqu’on venait d’entendre, le nuage s’éclaircit ; et passa dansl’air en même temps que le dernier souffle de la tricoteuse, dontle corps inanimé gisait sur le parquet.

La première impulsion de la gouvernante fut dese précipiter vers l’escalier pour aller chercher du secours ;mais elle songea heureusement aux conséquences de cette démarcheavant qu’il fût trop tard. Malgré l’horreur que lui inspirait cettechambre, elle s’empressa d’y revenir, mit son châle et son chapeau,ferma la porte à double tour, en ôta la clef, s’arrêta sur lapremière marche pour reprendre haleine, et s’éloigna en toutehâte.

Par bonheur elle avait un voile épais, et elleétait assez laide pour que rien ne pût la défigurer ; sanscela il lui aurait été difficile de ne pas attirerl’attention : les doigts de son adversaire avaient laissé destraces profondes sur son visage, des mèches de cheveux lui avaientété arrachées, et bien que d’une main tremblante elle eût essayé deremettre un peu d’ordre dans sa toilette, ses vêtements n’enétaient pas moins tordus et déchirés d’une façoncompromettante.

Lorsqu’elle fut sur le pont, elle jeta dans laSeine la clef qu’elle avait prise, et se dirigea vers la place deNotre-Dame. Arrivée la première au rendez-vous, et forcéed’attendre quelques minutes qui lui parurent des heures, elle sedit que peut-être avait-on déjà repêché la clef, qui avait putomber dans un filet, qu’on l’avait sans doute reconnue, que laporte allait être ouverte, qu’on verrait le cadavre, qu’elle seraitarrêtée à la barrière, jetée en prison, et condamnée commeassassin ! C’est au milieu de ces pensées délirantes que latrouva Jerry, qui la fit monter en voiture, et dit au postillon dese rendre à la barrière.

« Est-ce qu’il y a du bruit dans lesrues ? demanda-t-elle à son compagnon de voyage.

– Comme tous les jours, réponditcelui-ci, non moins étonné de cette question que de l’aspect de lavieille fille.

– Qu’est-ce que vousdites ? »

Ce fut en vain que M. Cruncher répéta sesparoles ; et ne pouvant se faire entendre il fit un signe detête.

« Il y a du bruit dans larue ? »

Nouveau signe affirmatif.

« Je n’entends rien.

– Devenue sourde en moins d’uneheure ! Qu’est-ce qui lui est arrivé ? se demanda Jerryd’un air pensif.

– Il paraît, dit la gouvernante, quecette détonation est la dernière chose que j’entendrai dans mavie.

– Dieu me bénisse, elle est folle, ditCruncher de plus en plus troublé. Que pourrai-je lui dire qui laramène à la raison ? Écoutez, miss ! Entendez-vous ceroulement ?

– Je n’entends rien, repartit miss Prossqui lui voyait remuer les lèvres. Oh ! mon chermonsieur ! un silence de mort a succédé à cette détonation, ettant que je vivrai, il ne sera jamais rompu.

– Si elle n’entend pas rouler ceshorribles tombereaux, dit Cruncher, m’est avis, en effet, qu’ellen’entendra plus rien. »

Et l’excellente femme n’entendit plus rienici-bas.

Chapitre 15Derniers échos.

De funèbres voitures grincent et roulentpesamment dans les rues ; six charrettes mortuaires conduisentà l’échafaud sa ration quotidienne. Tous les monstres altérés desang que l’imagination de l’homme a jamais inventés, sont fondus enun seul, et réalisés dans la guillotine. Mais sur la terre deFrance, à la fois si féconde et si variée dans ses richesses, pasun fruit, pas une feuille, une graine ou un brin d’herbe ne sedéveloppe et ne mûrit par des lois plus certaines que lesconditions impérieuses qui produisent cette horreur. Forgez encorel’humanité avec de pareils marteaux, elle se tordra sous vouscoups, et vous rendra les mêmes monstres. Semez de nouveau leprivilège rapace, l’oppression tyrannique, et vous êtes assurés derecueillir les mêmes fruits.

Six tombereaux conduisent à la guillotine saration quotidienne. Siècles passés, montrez-les sous la formequ’ils avaient autrefois, et, à la place du funèbre cortège, onverra les carrosses de monarques absolus, les équipages de noblesféodaux, les toilettes d’éblouissantes Jésabels, les églises qui,au lieu d’être la maison du divin Père, sont des cavernes devoleurs ; on verra les masures où des millions de paysansmeurent de faim. Mais le temps, qui obéit aux lois immuables duCréateur, ne revient jamais sur les transformations qu’il aopérées. « Si tu n’as été changé de la sorte que par unmagicien, dont la puissance est passagère, disent les voyants decontes arabes, reprends ta forme primitive ; mais si tu l’asperdue par la volonté de Dieu, demeure tel que tu esaujourd’hui. »

Et les tombereaux, chargés de victimes, sedirigent vers leur but, sans espoir de retour à ce qui futautrefois. Leurs roues sinistres fendent la populace, où ellesouvrent un sillon tortueux ; une crête de figures humaines,rejetées à droite et à gauche, se forme des deux côtés de la raieprofonde, et la charrue suit fermement la route qui lui estassignée. Les habitants des maisons qui se trouvent sur son passageont tellement l’habitude de la voir, qu’il y a peu de monde auxfenêtres, et que chez quelques-uns des spectateurs les doigts n’ontmême pas suspendu leur travail, tandis que l’œil examine lesvisages qui sont dans les tombereaux. Ça et là des curieux sont envisite chez des habitués qui, avec la complaisance d’un curateurantique, ou du maître d’une exhibition, leur désignent telle outelle charrette, et semblent leur dire qui l’emplissait hier, etqui s’y trouvera demain.

Parmi ceux qu’emportent les tombereaux,quelques-uns voient d’un air indifférent tout ce qui lesenvironne ; il en est plusieurs dont la vue s’attache auxmanifestations de la vie ; d’autres baissent la tête avec unmorne désespoir, tandis que, préoccupés de la figure qu’ils doiventfaire, certains de leurs compagnons, jettent sur la foule desregards qu’ils n’ont trouvés qu’au théâtre, ou dans les tableauxd’histoire. La plupart ferment les yeux et cherchent à serecueillir. Un seul est tellement ébranlé par la perspective dusupplice, qu’ayant perdu la raison, il chante, et essaye dedanser ; mais il n’y en a pas un qui, par son regard ou parses gestes, fasse appel à la pitié du peuple.

Des cavaliers précèdent le convoi, et sontfréquemment interrogés par des curieux. La question qu’on leuradresse paraît toujours la même, car à chacune de leur réponse, lafoule se presse à la rencontre de la troisième charrette, où ilsdésignent quelqu’un du bout de leurs sabres. On se demande quel estcet individu ; la curiosité devient générale, et tous lesregards se dirigent vers un homme qui, la tête baissée, cause avecune humble jeune fille, dont il presse les mains entre les siennes.La foule qui l’entoure n’excite pas plus son intérêt que safrayeur. Quant il passe dans la rue Saint-Honoré, différentes voixs’élèvent contre lui ; mais il accueille ces injures avec unsourire, et baisse un peu plus la tête pour cacher son visage.

Sur les marches d’une église, un espion attendavec impatience l’arrivée des tombereaux ; il regardeavidement dans le premier : il n’est pas là ; dans lesecond : pas davantage. « M’a-t-il sacrifié ? »se dit Barsad en lui-même, quand apercevant la troisième charrette,sa figure s’éclaircit tout à coup.

« Où est Évremont ? lui demande unhomme qui est placé derrière lui.

– C’est le dernier du tombereau ; levois-tu ?

– Celui qui tient la main de cette jeunefille ?

– Précisément.

– À bas Évremont ! crie l’homme detoutes ses forces. À la guillotine les aristocrates ! À basÉvremont !

– Silence ! dit timidementBarsad.

– Et pourquoi me tairais-je,citoyen ?

– Il va expier ses fautes ; danscinq minutes il aura payé sa dette ; ne le tourmentonspas ! c’est inutile. »

Mais le patriote n’en crie que plus fort.« À bas Évremont ! À bas lesaristocrates ! »

Celui qu’on insulte relève la tête, aperçoitl’espion, le regarde fixement, et continue sa route.

Trois heures vont sonner ; les tombereauxse détournent, et creusent leur sillon sur la place où est dresséela guillotine ; la foule se referme derrière eux, car chacunde ceux qui la composent se dirige vers l’endroit du supplice. Aupremier rang, sur des sièges, placés comme pour une fête publique,des femmes sont assises et tricotent avec activité. La Vengeance,debout sur sa chaise, regarde si elle apercevra son amie.

« Thérèse ! crie-t-elle de sa voixla plus stridente ; qui a vu Thérèse Defarge !

– Elle n’a pas encore manqué, dit l’unedes tricoteuses.

– Elle ne manquera pas aujourd’hui,riposte la Vengeance. Thérèse !

– Crie plus fort, lui conseille savoisine.

– Plus fort donc, plusfort ! »

La Vengeance ajoute à ses cris des juronsretentissants ; mais Thérèse n’arrive pas. Des femmes sontenvoyées à sa recherche : elle se sera attardée quelquepart ; qu’on la trouve et qu’on lui dise de venir.

Si intrépides que soient les émissaires qu’onlui dépêche, il est douteux qu’ils aillent assez loin pour laramener.

« Quel guignon ! s’écrie laVengeance en trépignant sur sa chaise. Les tombereaux quiarrivent ! Il va être expédié en moins d’un instant ; etdire qu’elle ne sera pas là ! J’ai son tricot ; sa placeest retenue… c’est à pleurer de rage ! »

Tandis que la Vengeance met pied à terre, ets’assied en pleurant, les tombereaux commencent à vider leurcontenu. Les ministres de la sainte Guillotine sont en costume, etprêts à fonctionner. Un coup bref se fait entendre : la têteest présentée à la foule. Une ! disent les tricoteuses quil’ont à peine regardée lorsqu’elle était vivante.

Le second tombereau a déposé sa charge ets’éloigne ; on fait approcher le troisième. Nouveaubruit : Deux ! comptent les tricoteuses dont les doigtspoursuivent leur travail avec la même sûreté.

Le prétendu Évremont, qui n’a pas quitté lamain de la jeune fille, place la pauvre enfant de manière qu’ellene puisse pas voir fonctionner l’horrible machine.

L’humble créature a les yeux fixés sur lessiens et le remercie avec effusion.

« Sans vous, cher monsieur, dit-elle, jen’aurais pas été si tranquille ; je ne suis pas forte de manature ; mon pauvre cœur s’en va, quand j’ai la moindrecrainte, et je n’aurais jamais pu élever mon âme vers celui qui estmort pour que nous soyons consolés. Vous m’avez été envoyé par leciel, cher monsieur.

– Je pourrais vous en dire autant, chèresœur. Regardez-moi, ne détournez pas les yeux, ne pensez pas àautre chose.

– Je n’y pense pas, tandis que j’ai mamain dans la vôtre, et lorsqu’elle me quittera, s’ils vont bienvite…

– Très-vite, chère enfant ; n’ayezpas peur. »

Ils étaient au milieu du groupe de victimesqui s’éclaircissait rapidement ; mais ils parlaient commes’ils avaient été seuls.

Le regard, la main et le cœur unis, ces deuxenfants de la mère universelle, dont le point de départ était sidifférent, se rejoignaient sur la route obscure, pour revenirensemble où les attendait cette mère féconde et généreuse.

« Voulez-vous me permettre de vous faireune question, mon excellent ami ? je suis si ignorante ;et il y a une chose qui m’inquiète.

– Qu’est-ce que c’est, chèreenfant ?

– J’ai une cousine qui, toute petite, aperdu, comme moi, ses père et mère, et que j’aime de tout mon cœur,elle a quinze ans et se trouve en service, dans une ferme deTouraine. C’est la misère qui nous a forcées de nous quitter. Ellene connaît pas mon sort ; car je ne sais pas écrire ; etquand même je l’aurais su, à quoi bon lui faire de la peine ?Mais depuis que nous sommes dans la charrette, il y a une idée quim’est venue : si la République empêche que le pauvre mondesoit aussi malheureux, si l’on n’a pas grand’faim, et que de toutemanière les souffrances diminuent, ma cousine pourra vieillir.

– Eh bien ! chère sœur, qu’y a-t-ilà cela qui vous inquiète ?

– Croyez-vous (les larmes remplirent sesgrands yeux d’une résignation touchante, et ses lèvres tremblèrent)croyez-vous que le temps me paraisse bien long pendant que jel’attendrai ?

– Rassurez-vous, pauvre ange ; iln’y a plus là-bas ni temps ni inquiétudes.

– Que vous êtes bon de me consolerainsi ! je suis tellement ignorante. Puis-je vous embrasser àprésent ? est-ce que le moment est venu ?

– Oui, pauvre sœur. »

Ils s’embrassent, ils se bénissent.

La petite main desséchée ne tremble pas, etsur le doux visage de l’humble créature, on ne voit autre chosequ’une fermeté radieuse. Elle passe immédiatement avant lui. Elle apassé : vingt-deux ! comptent les femmes quitricotent.

« Je suis la résurrection et la vie, ditle Seigneur ; et quiconque vit en moi est assuré de vivre àjamais. »

Un murmure de voix nombreuses, un mouvement detous les regards, qui se dirigent vers l’échafaud, une ondulationde la foule qui se resserre, et se porte en avant, puis s’écarte ets’abaisse : vingt-trois ! comptent les tricoteuses.

*

**

Le soir, on disait dans la ville que sa figureavait été la plus calme de toutes celles qu’on avait contemplées aumême endroit ; plusieurs ajoutaient que l’expression en étaitsublime et prophétique.

Une femme avait, quelque temps avant, demandé,au pied de l’échafaud, qu’on lui permit d’écrire les pensées quil’inspiraient. Si Cartone avait exprimé les siennes, et il eût étéprophète, voici quelles auraient été ses paroles :

« Je vois Barsad, la Vengeance, Defarge,les magistrats et les jurés, une longue file de nouveauxoppresseurs qui ont remplacé les anciens, périr par cet instrumentrétributif avant même qu’il ait été déplacé.

« Je vois une cité splendide, une nationglorieuse et prospère, sortir de cet abîme ; et par ses luttespour conquérir la liberté, par ses triomphes et ses défaites, jevois cette nation expier graduellement, puis effacer à jamais lescrimes de cette époque sanglante, et ceux des temps anciens qui ontengendré ces fureurs.

« Je vois les êtres vénérés pour lesquelsje vais mourir, mener en Angleterre une vie calme, utile etheureuse. Je vois celle dont le bonheur m’est plus précieux quel’existence, ayant dans les bras un enfant qui porte mon nom. Jevois son père, courbé par les années, mais sain d’esprit et decorps, fidèle et dévoué à ceux qui souffrent. Je vois ce bonvieillard, qui les aime, vivre dix ans près d’eux, leur donner safortune, et quitter ce monde pour aller chercher sa récompense.

« Je vois le sanctuaire qu’ils m’ont faitdans leur cœur, et dans celui de leurs descendants. Je la vois danssa vieillesse, pleurant encore à l’anniversaire de ce jour. Elle etson mari, je les vois s’éteindre ensemble, après une longuecarrière ; et j’ai la certitude qu’ils n’étaient pas plussacrés l’un à l’autre, que ma mémoire ne l’était pour tousdeux.

« Je vois l’enfant qui porte mon nom,grandir et faire son chemin dans la vie, où je me suis égaré ;je le vois noble de cœur et d’intelligence, vaincre les obstaclesavec tant de succès, que mon nom se purifie et devient illustre parl’éclat du sien. Je le vois, à la tête de la magistrature de sonpays, honoré de tous, père d’un fils qui est également appelé commemoi, qui a ces cheveux d’or, ce front si expressif, dont mes yeuxsont remplis. Je le vois prenant l’enfant sur ses genoux, et luiracontant mon histoire d’une voix émue et tremblante.

« Ce que je fais aujourd’hui estinfiniment meilleur que tout ce que j’aurais fait dans l’avenir, etje vais enfin goûter le repos que je n’ai jamais connu. »

FIN.

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