J’observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines, indifférentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui les supporte, elles ne lui demandent qu’un point d’appui, non la vitalité. Ces plantes ne procèdent que d’elles-mêmes, et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l’olivâtre, le fauve et le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les échantillons du Nautilus, des padines-paons, déployées en éventails qui semblaient solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et fluxueuses, qui s’épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des bouquets s’acétabules,
« Curieuse anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! »
Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables buissons à fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s’épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux, des cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour compléter l’illusion, les poissons-mouches volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire hérissée, aux écailles aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se levaient sous nos pas, semblables à une troupe de bécassines.
Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J’en fus assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau d’alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des flèches.
Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de répondre. J’approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de Conseil.
Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et en signe de satisfaction. il s’agita dans sa carapace de l’air le plus comique du monde.
Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas ressentir un violent besoin de manger. À quoi tenait cette disposition de l’estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j’éprouvais une insurmontable envie de dormir, ainsi qu’il arrive à tous les plongeurs. Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu’alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l’exemple du sommeil.
Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne pus l’évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le soleil s’abaissait vers l’horizon. Le capitaine Nemo s’était déjà relevé, et je commençais à me détirer les membres, quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds.
À quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d’un mètre, me regardait de ses yeux louches, prête à s’élancer sur moi. Quoique mon habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d’horreur.
Conseil et le matelot du Nautilus s’éveillèrent en ce moment. Le capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu’un coup de crosse abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles.
Cette rencontre me fit penser que d’autres animaux, plus redoutables, devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me protégerait pas contre leurs attaques. Je n’y avais pas songé jusqu’alors, et je résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais, d’ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais je me trompais, et, au lieu de retourner au Nautilus, le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion.
Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s’accusant davantage, nous conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près trois heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre de hautes parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond. Grâce à la perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu’ici aux excursions sous-marines de l’homme.
Je dis cent cinquante mètres, bien qu’aucun instrument ne me permît d’évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant.
Or, précisément, l’obscurité devint profonde. Aucun objet n’était visible à dix pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller subitement une lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil électrique en activité. Son compagnon l’imita. Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. J’établis, en tournant une vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, éclairée par nos quatre lanternes, s’illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres.
Le capitaine Nemo continua de s’enfoncer dans les obscures profondeurs de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. J’observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu aride, qu’un nombre prodigieux d’animaux, zoophytes, articulés, mollusques et poissons y pullulaient encore.
Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. Mais s’ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le capitaine Nemo s’arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après quelques instants d’observation, il se relevait et reprenait sa marche.
Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion s’acheva. Un mur de rochers superbes et d’une masse imposante se dressa devant nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de granit, creusée de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune rampe praticable. C’étaient les accores de l’île Crespo. C’était la terre.
Le capitaine Nemo s’arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire halte, et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus m’arrêter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne voulait pas les dépasser. Au-delà, c’était cette portion du globe qu’il ne devait plus fouler du pied.
Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne suivions pas le même chemin pour revenir au Nautilus. Cette nouvelle route, très raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des désordres graves, et déterminer ces lésions internes si fatales aux plongeurs. Très promptement, la lumière reparut et grandit, et, le soleil étant déjà bas sur l’horizon, la réfraction borda de nouveau les divers objets d’un anneau spectral.
À dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d’un essaim de petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans l’air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d’un coup de fusil. ne s’était encore offert à nos regards.
En ce moment, je vis l’arme du capitaine, vivement épaulée, suivre entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j’entendis un faible sifflement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas.
C’était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d’un mètre cinquante centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d’un brun marron en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J’admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d’oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et semblables à celles du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue touffue. Ce précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs, devient extrêmement rare, et il s’est principalement réfugié dans les portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son espèce ne tardera pas à s’éteindre.
Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son épaule, et l’on se remit en route.
Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique. reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en un mot, à cela près qu’elle marchait la tête en bas et les pieds en l’air.
Autre effet à noter. C’était le passage de nuages épais qui se formaient et s’évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je compris que ces prétendus nuages n’étaient dus qu’à l’épaisseur variable des longues lames de fond, et j’apercevais même les « moutons » écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. Il n’était pas jusqu’à l’ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes, dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer.
En cette occasion, je fus témoin de l’un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d’un chasseur. Un grand oiseau, à large envergure, très nettement visible, s’approchait en planant.
Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira, lorsqu’il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. L’animal tomba foudroyé, et sa chute l’entraîna jusqu’à la portée de l’adroit chasseur qui s’en empara. C’était un albatros de la plus belle espèce, admirable spécimen des oiseaux pélagiens.
Notre marche n’avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n’en pouvais plus, quand j’aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille, l’obscurité des eaux. C’était le fanal du Nautilus. Avant vingt minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l’aise, car il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu’un air très pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée.
J’étais resté d’une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. Tout d’abord, je ne sus trop que penser de cette brusque attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile.
J’étais donc étendu sur le sol, et précisément à l’abri d’un buisson de varechs, quand, relevant la tête, j’aperçus d’énormes masses passer bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.
Mon sang se glaça dans mes veines ! J’avais reconnu les formidables squales qui nous menaçaient. C’était un couple de tintoréas, requins terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout entier dans leurs mâchoires defer ! Je ne sais si Conseil s’occupait à les classer, mais pour mon compte, j’observais leur ventre argenté, leur gueule formidable, hérissée de dents, à un point de vue peu scientifique, et plutôt en victime qu’en naturaliste.
Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que la rencontre d’un tigre en pleine forêt.
Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous atteignions le Nautilus. La porte extérieure était restée ouverte, et le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. Puis, il pressa un bouton. J’entendis manœuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis l’eau baisser autour de moi et, en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte intérieure s’ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.
Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très harassé, tombant d’inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.
Quatre mille lieues sous le Pacifique
Le lendemain matin, 18 novembre, j’étais parfaitement remis de mes fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le second du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors à l’esprit qu’elle se rapportait à l’état de la mer, ou plutôt qu’elle signifiait : « Nous n’avons rien en vue. »
Et en effet, l’Océan était désert. Pas une voile à l’horizon. Les hauteurs de l’île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer, absorbant les couleurs du prisme, à l’exception des rayons bleus, réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une admirable teinte d’indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait régulièrement sur les flots onduleux.
J’admirais ce magnifique aspect de l’Océan, quand le capitaine Nemo apparut. Il ne sembla pas s’apercevoir de ma présence, et commença une série d’observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il alla s’accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la surface de l’Océan.
Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus, tous gens vigoureux et bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le type européen fût indiqué chez tous.
Je reconnus, à ne pas me tromper, des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n’employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l’origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger.
Les filets furent halés à bord. C’étaient des espèces de chaluts, semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu’une vergue flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures tiennent entr’ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers de fer, balayaient le fond de l’Océan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons de ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d’histrions, des commerçons noirs, munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil, quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d’écailles argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de gobies, etc. , enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un caranx à tête proéminente, long d’un mètre, plusieurs beaux scombres bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois magnifiques thons que la rapidité de leur marche n’avait pu sauver du chalut.
J’estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. C’était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d’une excellente qualité, que la rapidité du Nautilus et l’attraction de sa lumière électrique pouvaient renouveler sans cesse.
Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les autres à être conservés.
La pêche finie, la provision d’air renouvelée, je pensais que le Nautilus allait reprendre son excursion sous-marine, et je me préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le capitaine Nemo me dit sans autre préambule :
« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n’est-il pas doué d’une vie réelle ? N’a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s’est endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible ! »
Ni bonjour, ni bonsoir ! N’eût-on pas dit que cet étrange personnage continuait avec moi une conversation déjà commencée ?
« Regardez, reprit-il, il s’éveille sous les caresses du soleil ! Il va revivre de son existence diurne ! C’est une intéressante étude que de suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les animaux. »
Il est certain que le capitaine Nemo n’attendait de moi aucune réponse, et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « À coup sûr », et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à lui-même, prenant de longs temps entre chaque phrase. C’était une méditation à voix haute.
« Oui, dit-il, l’Océan possède une circulation véritable, et, pour la provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée des densités différentes, qui amènent les courants et les contre-courants. L’évaporation, nulle aux régions hyperboréennes, très active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j’ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie respiration de l’Océan.
J’ai vu la molécule d’eau de mer, échauffée à la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore, devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire qu’à la surface des eaux ! »
Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque-là ! »
Cependant, le capitaine s’était tu, et regardait cet élément si complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant :
« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu’elle contient en dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu’à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient les zones tempérées.
Rôle immense, rôle de pondérateur dans l’économie générale du globe ! »
Le capitaine Nemo s’arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la plate-forme, et revint vers moi :
« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d’animalcules, qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n’est pas moins important. Ils absorbent les sels marins, ils s’assimilent les éléments solides de l’eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d’eau, privée de son aliment minéral, s’allège, remonte à la surface, y absorbe les sels abandonnés par l’évaporation, s’alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là, un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus exubérante, plus infinie, s’épanouissant dans toutes les parties de cet océan, élément de mort pour l’homme, a-t-on dit, élément de vie pour des myriades d’animaux et pour moi ! »
Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire émotion.
« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la fondation de villes nautiques, d’agglomérations de maisons sous-marines, qui, comme le Nautilus reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers, villes libres, s’il en fut, cités indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote… »
Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis, s’adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste :
« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la profondeur de l’Océan ?
— Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous ont appris.
— Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ?
— En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire. Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille deux cents mètres dans l’Atlantique nord, et de deux mille cinq cents mètres dans la Méditerranée.
Les plus remarquables sondes ont été faites dans l’Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres, et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres environ.
— Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous montrerons mieux que cela, je l’espère. Quant à la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu’elle est seulement de quatre mille mètres. »
Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l’échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L’hélice se mit aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l’heure.
Pendant les jours, pendant les semaines qui s’écoulèrent, le capitaine Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu’à de rares intervalles. Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus.
Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j’espérais que l’occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.
Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon s’ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du monde sous-marin.
La direction générale du Nautilus était sud-est, et il se maintenait entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour, cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen de ses plans inclinés, il atteignit les couches d’eau situées par deux mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de 4,25 centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être commune à toutes les latitudes.
Le 26 novembre, à trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, où l’illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. Le matin, lorsque j’arrivai sur la plate-forme, j’aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie de l’Océan.
La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l’Équateur, le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance du groupe des Marquises. J’aperçus à trois milles, par 8°57’de latitude sud et 139°32’de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l’horizon, car le capitaine Nemo n’aimait pas à rallier les terres. Là, les filets rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue d’or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d’écailles, mais d’un goût exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d’être classés à l’office du bord.
Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon français, du 4 au 11 décembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d’une immense troupe de calmars, curieux mollusques, très voisins de la seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d’encornets, et ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes.
Ces animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de l’antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs de l’Agora, en même temps qu’un plat excellent à la table des riches citoyens, s’il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant Gallien.
Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le Nautilus rencontra cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées vers les zones plus chaudes, en suivant l’itinéraire des harengs et des sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal, nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d’animaux. et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je reconnus les neuf espèces que d’Orbigny a classées pour l’océan Pacifique.
On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l’infini.
Elle changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et nous étions appelés non seulement à contempler les œuvres du Créateur au milieu de l’élément liquide, mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères de l’Océan.
Pendant la journée du 11 décembre, j’étais occupé à lire dans le grand salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr’ouverts. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions.
Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, les
Serviteurs de l’estomac, et j’en savourais les leçons ingénieuses, lorsque Conseil interrompit ma lecture.
« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d’une voix singulière.
— Qu’y a-t-il donc, Conseil ?
— Que monsieur regarde. »
Je me levai, j’allai m’accouder devant la vitre, et je regardai.
En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se tenait suspendue au milieu des eaux. Je l’observai attentivement, cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une pensée traversa subitement mon esprit.
« Un navire ! m’écriai-je.
— Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! »
Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d’un navire, dont les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont, indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais, couché sur le flanc, il s’était rempli, et il donnait encore la bande à bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres, amarrés par des cordes, gisaient encore ! J’en comptai quatre — quatre hommes, dont l’un se tenait debout, au gouvernail — puis une femme, à demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement éclairés par les feux du Nautilus, ses traits que l’eau n’avait pas encore décomposés.
Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère ! L’attitude des quatre marins me parut effrayante, tordus qu’ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un dernier effort pour s’arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de l’Océan !
Quelle scène ! Nous étions muets, le cœur palpitant, devant ce naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s’avancer, l’oeil en feu, d’énormes squales, attirés par cet appât de chair humaine !
Cependant le Nautilus, évoluant, tourna autour du navire submergé, et, un instant, je pus lire sur son tableau d’arrière :
Florida, Sunderland.
Vanikoro
Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes, que le Nautilus devait renconter sur sa route. Depuis qu’il suivait des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.
Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l’archipel des Pomotou, ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s’étend sur un espace de cinq cents lieues de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest. entre 13°30’et 23°50’de latitude sud, et 125°30’et 151°30’de longitude ouest, depuis l’île Ducie jusqu’à l’île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées, et il est formé d’une soixantaine de groupes d’îles, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquième continent s’étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu’aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement :
« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes ! »
Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le Nautilus vers l’île Clermont-Tonnerre, l’une des plus curieuses du groupe, qui fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de la Minerve. Je pus alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan.
Les madrépores, qu’il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un tissu revêtu d’un encroûtement calcaire, et les modifications de sa structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là, ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou.
En d’autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent des récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les profondeurs de l’Océan sont considérables.
En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l’île Clermont-Tonnerre, j’admirai l’ouvrage gigantesque, accompli par ces travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement l’œuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores, de porites, d’astrées et de méandrines. Ces polypes se développent particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer, et par conséquent, c’est par leur partie supérieure qu’ils commencent ces substructions, lesquelles s’enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les supportent. Telle est, du moins, la théorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls — théorie supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux travaux madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.
Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée d’accroissement de ces barrières colossales, je l’étonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce par siècle.
« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?…
— Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge singulièrement les jours bibliques. D’ailleurs, la formation de la houille, c’est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j’ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l’intervalle qui s’écoule entre deux levers de soleil, car, d’après la Bible elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. »
Lorsque le Nautilus revint à la surface de l’Océan, je pus embrasser dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l’ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées des détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent l’humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L’arbre, grandissant, arrêta la vapeur d’eau. Le ruisseau naquit.
La végétation gagna peu à peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs œufs. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la vie animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité, l’homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, œuvres immenses d’animaux microscopiques.
Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l’éloignement, et la route du Nautilus se modifia d’une manière sensible. Après avoir touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de longitude, il se dirigea vers l’ouest-nord-ouest, remontant toute la zone intertropicale. Quoique le soleil de l’été fût prodigue de ses rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou quarante mètres au-dessous de l’eau, la température ne s’élevait pas au-dessus de dix à douze degrés.
Le 15 décembre, nous laissions dans l’est le séduisant archipel de la Société. et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J’aperçus le matin, quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île. Ses eaux fournirent aux tables du bord d’excellents poissons, des maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d’un serpent de mer nommé munérophis.
Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu’il passa entre l’archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l’Argo, du Port-au-Prince et du Duke-of-Portland, et l’archipel des Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l’ami de La Pérouse. Puis, il eut connaissance de l’archipel Viti, où les sauvages massacrèrent les matelots de l’Union et le capitaine Bureau, de Nantes, commandant l’Aimable-Josephine.
Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l’est à l’ouest, est compris entre 60 et 20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il se compose d’un certain nombre d’îles, d’îlots et d’écueils, parmi lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de Kandubon.
Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l’année même où Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône. Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l’humanité. Vinrent ensuite Cook en 1714, d’Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d’Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. Le Nautilus s’approcha de la baie de Wailea, théâtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le mystère du naufrage de La Pérouse.
Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque.
Ces mollusques appartenaient à l’espèce connue sous le nom d’ostrea lamellosa, qui est très commune en Corse. Ce banc de Wailea devait être considérable, et certainement, sans des causes multiples de destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies, puisque l’on compte jusqu’à deux millions d’œufs dans un seul individu.
Et si maître Ned Land n’eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance, c’est que l’huître est le seul mets qui ne provoque jamais d’indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d’un seul homme.
Le 25 décembre, le Nautilus naviguait au milieu de l’archipel des Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15° et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous passâmes assez près de l’île d’Aurou, qui, au moment des observations de midi, m’apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic d’une grande hauteur.
Ce jour-là, c’était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les protestants sont fanatiques.
Je n’avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours, quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours l’air d’un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J’étais occupé à reconnaître sur le planisphère la route du Nautilus. Le capitaine s’approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul mot :
« Vanikoro. »
Ce nom fut magique. C’était le nom des îlots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.
« Le Nautilus nous porte à Vanikoro ? demandai-je.
— Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.
— Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et l’Astrolabe ?
— Si cela vous plaît, monsieur le professeur.
— Quand serons-nous à Vanikoro ?
— Nous y sommes, monsieur le professeur. »
Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes regards parcoururent avidement l’horizon.
Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d’inégale grandeur, entourées d’un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. Nous étions en présence de l’île de Vanikoro proprement dite, à laquelle Dumont d’Urville imposa le nom d’île de la Recherche, et précisément devant le petit havre de Vanou, situé par 16°4’de latitude sud, et 164°32’de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu’aux sommets de l’intérieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.
Le Nautilus, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par une étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage des palétuviers, j’aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s’avançant à fleur d’eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient se défier ?
En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Pérouse.
« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.
— Et pourriez-vous m’apprendre ce que tout le monde en sait ? me demanda-t-il d’un ton un peu ironique.
— Très facilement. »
Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d’Urville avaient fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct.
La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils montaient les corvettes la Boussole et l’Astrolabe, qui ne reparurent plus.
En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux corvettes. arma deux grandes flûtes, la Recherche et l’Espérance, qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d’Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d’un certain Bowen, commandant l’Albermale, que des débris de navires naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais d’Entrecasteaux, ignorant cette communication, — assez incertaine, d’ailleurs — se dirigea vers les îles de l’Amirauté, désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La Pérouse.
Ses recherches furent vaines. L’Espérance et la Recherche passèrent même devant Vanikoro sans s’y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très malheureux, car il coûta la vie à d’Entrecasteaux, à deux de ses seconds et à plusieurs marins de son équipage.
Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai 1824, son navire, le Saint-Patrick, passa près de l’île de Tikopia, l’une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l’ayant accosté dans une pirogue, lui vendit une poignée d’épée en argent qui portait l’empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l’île.
Dillon devina qu’il s’agissait des navires de La Pérouse, dont la disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où, suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais les vents et les courants l’en empêchèrent.
Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna le nom de la Recherche, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23 janvier 1827, accompagné d’un agent français.
La Recherche, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique, mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de Vanou, où le Nautilus flottait en ce moment.
Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de dix-huit, des débris d’instruments d’astronomie, un morceau de couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : « Bazin m’a fait », marque de la fonderie de l’Arsenal de Brest vers 1785. Le doute n’était donc plus possible.
Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre jusqu’au mois d’octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en France, où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X.
Mais, à ce moment, Dumont d’Urville, sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d’un baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie.
Dumont d’Urville, commandant l’Astrolabe, avait donc pris la mer, et, deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait devant Hobart-Town.
Là, il avait connaissance des résultats obtenus par Dillon, et, de plus, il apprenait qu’un certain James Hobbs, second de l’Union, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18’de latitude sud et 156°30’de longitude est, avait remarqué des barres de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages.
