Albertine Disparue

« Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela àcette femme trente mille francs pour le comité électoral de sonmari ? Elle est malhonnête à ce point-là ? Si tu ne tetrompes pas, trois mille francs suffiraient. – Non, je t’en prie,n’économise pas pour une chose qui me tient tant à cœur. Tu doisdire ceci, où il y a du reste une part de vérité : « Monami avait demandé ces trente mille francs à un parent pour lecomité de l’oncle de sa fiancée. C’est à cause de cette raison defiançailles qu’on les lui avait donnés. Et il m’avait prié de vousles porter pour qu’Albertine n’en sût rien. Et puis voiciqu’Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé derendre les trente mille francs s’il n’épouse pas Albertine. Et s’ill’épouse, il faudrait qu’au moins pour la forme elle revîntimmédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fuguese prolongeait. » Tu crois que c’est inventé exprès ? –Mais non », me répondit Saint-Loup par bonté, par discrétionet puis parce qu’il savait que les circonstances sont souvent plusbizarres qu’on ne croit. Après tout, il n’y avait aucuneimpossibilité à ce que dans cette histoire des trente mille francsil y eût, comme je le lui disais, une grande part de vérité.C’était possible, mais ce n’était pas vrai et cette part de véritéétait justement un mensonge. Mais nous nous mentions, Robert etmoi, comme dans tous les entretiens où un ami désire sincèrementaider son ami en proie à un désespoir d’amour. L’ami conseil,appui, consolateur, peut plaindre la détresse de l’autre, non laressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et l’autrelui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais, justementpeut-être pour être aidé, cache bien des choses. Et l’heureux esttout de même celui qui prend de la peine, qui fait un voyage, quiremplit une mission, mais qui n’a pas de souffrance intérieure.J’étais en ce moment celui qu’avait été Robert à Doncières quand ils’était cru quitté par Rachel. « Enfin, comme tuvoudras ; si j’ai une avanie, je l’accepte d’avance pour toi.Et puis cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peuvoilé, je sais bien que dans notre monde il y a des duchesses, etmême des plus bigotes, qui feraient pour trente mille francs deschoses plus difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester enTouraine. Enfin je suis doublement content de te rendre service,puisqu’il faut cela pour que tu consentes à me voir. Si je memarie, ajouta-t-il, est-ce que nous ne nous verrons pas davantage,est-ce que tu ne feras pas un peu de ma maison la tienne ?… » Il s’arrêta, ayant tout à coup pensé, supposai-je alors,que si moi aussi je me mariais Albertine ne pourrait pas être poursa femme une relation intime. Et je me rappelai ce que lesCambremer m’avaient dit de son mariage probable avec la fille duprince de Guermantes. L’indicateur consulté, il vit qu’il nepourrait partir que le soir. Françoise me demanda :« Faut-il ôter du cabinet de travail le lit de MlleAlbertine ? – Au contraire, dis-je, il faut le faire. »J’espérais qu’elle reviendrait d’un jour à l’autre et je ne voulaismême pas que Françoise pût supposer qu’il y avait doute. Il fallaitque le départ d’Albertine eût l’air d’une chose convenue entrenous, qui n’impliquait nullement qu’elle m’aimât moins. MaisFrançoise me regarda avec un air sinon d’incrédulité, du moins dedoute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines sedilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuislongtemps. Et si elle n’en était pas absolument sûre, c’estpeut-être seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croireentièrement ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant lepoids de l’affaire ne reposait plus sur mon esprit surmené mais surSaint-Loup. Une allégresse me soulevait parce que j’avais pris unedécision, parce que je me disais : « J’ai répondu du tacau tac, j’ai agi. » Saint-Loup devait être à peine dans letrain que je me croisai dans mon antichambre avec Bloch que jen’avais pas entendu sonner, de sorte que force me fut de lerecevoir un instant. Il m’avait dernièrement rencontré avecAlbertine (qu’il connaissait de Balbec) un jour où elle était demauvaise humeur. « J’ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, etcomme j’ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que jem’étais attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi,qu’il fallait qu’il lui adressât des prières en ce sens. »J’étouffais de colère, ces prières et ces plaintes détruisaienttout l’effet de la démarche de Saint-Loup et me mettaientdirectement en cause auprès d’Albertine que j’avais l’aird’implorer. Pour comble de malheur Françoise restée dansl’antichambre entendit tout cela. Je fis tous les reprochespossibles à Bloch, lui disant que je ne l’avais nullement chargéd’une telle commission et que, du reste, le fait était faux. Blochà partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je crois,de joie que de gêne de m’avoir contrarié. Il s’étonnait en riant desoulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter à mesyeux de l’importance à son indiscrète démarche, peut-être parcequ’il était d’un caractère lâche et vivant gaiement etparesseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d’eau,peut-être parce que, même eût-il été d’une autre race d’hommes, lesautres, ne pouvant se placer au même point de vue que nous, necomprennent pas l’importance du mal que les paroles dites au hasardpeuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvantaucun remède à apporter à ce qu’il avait fait, quand on sonna denouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de laSûreté. Les parents de la petite fille que j’avais amenée une heurechez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte endétournement de mineure. Il y a des moments de la vie où une sortede beauté naît de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent,entrecroisés comme des leitmotive wagnériens, de la notion aussi,émergente alors, que les événements ne sont pas situés dansl’ensemble des reflets peints dans le pauvre petit miroir que portedevant elle l’intelligence et qu’elle appelle l’avenir, qu’ils sonten dehors et surgissent aussi brusquement que quelqu’un qui vientconstater un flagrant délit. Déjà, laissé à lui-même, un événementse modifie, soit que l’échec nous l’amplifie ou que la satisfactionle réduise. Mais il est rarement seul. Les sentiments excités parchacun se contrarient, et c’est dans une certaine mesure, comme jel’éprouvai en allant chez le chef de la Sûreté, un révulsif aumoins momentané et assez agissant des tristesses sentimentales quela peur. Je trouvai à la Sûreté les parents qui m’insultèrent en medisant : « Nous ne mangeons pas de ce pain-là », merendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas reprendre, etle chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable exemple lafacilité des présidents d’assises à « reparties »,prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui luiservait à en faire une spirituelle et accablante réponse. De moninnocence dans le fait il ne fut même pas question, car c’est laseule hypothèse que personne ne voulut admettre un instant.Néanmoins les difficultés de l’inculpation firent que je m’en tiraiavec un savon extrêmement violent, tant que les parents furent là.Mais dès qu’ils furent partis, le chef de la Sûreté, qui aimait lespetites filles, changea de ton et me réprimanda comme uncompère : « Une autre fois, il faut être plus adroit.Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou çarate. D’ailleurs vous trouverez partout des petites filles mieuxque celle-là et pour bien moins cher. La somme était follementexagérée. » Je sentais tellement qu’il ne me comprendrait passi j’essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans motdire de la permission qu’il me donna de me retirer. Tous lespassants, jusqu’à ce que je fusse rentré, me parurent desinspecteurs chargés d’épier mes faits et gestes. Mais celeitmotiv-là, de même que celui de la colère contre Bloch,s’éteignirent pour ne plus laisser place qu’à celui du départd’Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un mode presque joyeuxdepuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu’il s’était chargéd’aller voir Mme Bontemps, mes souffrances avaient étédispersées. Je croyais que c’était pour avoir agi, je le croyais debonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Aufond, ce qui me rendait heureux, ce n’était pas de m’être déchargéde mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne metrompais pas du reste absolument ; le spécifique pour guérirun événement malheureux (les trois quarts des événements le sont)c’est une décision ; car elle a pour effet, par un brusquerenversement de nos pensées, d’interrompre le flux de celles quiviennent de l’événement passé et en prolongent la vibration, de lebriser par un flux inverse de pensées inverses, venu du dehors, del’avenir. Mais ces pensées nouvelles nous sont surtoutbienfaisantes (et c’était le cas pour celles qui m’assiégeaient ence moment) quand du fond de cet avenir c’est une espérance qu’ellesnous apportent. Ce qui au fond me rendait si heureux, c’était lacertitude secrète que, la mission de Saint-Loup ne pouvant échouer,Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le compris ; carn’ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de Saint-Loup, jerecommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui de mes pleinspouvoirs, n’étaient donc pas la cause de ma joie qui sans cela eûtduré, mais le « la réussite est sûre » que j’avais penséquand je disais « Advienne que pourra ». Et la pensée,éveillée par son retard, qu’en effet autre chose que la réussitepouvait advenir, m’était si odieuse que j’avais perdu ma gaîté.C’est en réalité notre prévision, notre espérance d’événementsheureux qui nous gonfle d’une joie que nous attribuons à d’autrescauses et qui cesse pour nous laisser retomber dans le chagrin sinous ne sommes plus si assurés que ce que nous désirons seréalisera. C’est toujours cette invisible croyance qui soutientl’édifice de notre monde sensitif, et privé de quoi il chancelle.Nous avons vu qu’elle faisait pour nous la valeur ou la nullité desêtres, l’ivresse ou l’ennui de les voir. Elle fait de même lapossibilité de supporter un chagrin qui nous semble médiocresimplement parce que nous sommes persuadés qu’il va y être mis fin,ou son brusque agrandissement jusqu’à ce qu’une présence vailleautant, parfois même plus que notre vie. Une chose, du reste,acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu’elle avait étéla première minute et qu’il faut bien avouer qu’elle n’était plus.Ce fut de relire une phrase de la lettre d’Albertine. Nous avonsbeau aimer les êtres, la souffrance de les perdre, quand dansl’isolement nous ne sommes plus qu’en face d’elle, à qui notreesprit donne dans une certaine mesure la forme qu’il veut, cettesouffrance est supportable et différente de celle moins humaine,moins nôtre, aussi imprévue et bizarre qu’un accident dans le mondemoral et dans la région du cœur, – qui a pour cause moinsdirectement les êtres eux-mêmes que la façon dont nous avons apprisque nous ne les verrions plus. Albertine, je pouvais penser à elleen pleurant doucement, en acceptant de ne pas plus la voir ce soirqu’hier ; mais relire « ma décision estirrévocable », c’était autre chose, c’était comme prendre unmédicament dangereux, qui m’eût donné une crise cardiaque àlaquelle on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans lesévénements, dans les lettres de rupture, un péril particulier quiamplifie et dénature la douleur même que les êtres peuvent nouscauser. Mais cette souffrance dura peu. J’étais malgré tout si sûrdu succès, de l’habileté de Saint-Loup, le retour d’Albertine meparaissait une chose si certaine que je me demandais si j’avais euraison de le souhaiter. Pourtant je m’en réjouissais.Malheureusement pour moi qui croyais l’affaire de la Sûreté finie,Françoise vint m’annoncer qu’un inspecteur était venu s’informer sije n’avais pas l’habitude d’avoir des jeunes filles chez moi ;que le concierge, croyant qu’on parlait d’Albertine, avait réponduque si, et que depuis ce moment la maison semblait surveillée. Dèslors il me serait à jamais impossible de faire venir une petitefille dans mes chagrins pour me consoler, sans risquer d’avoir lahonte devant elle qu’un inspecteur surgît et qu’elle me prît pourun malfaiteur. Et du même coup je compris combien on vit plus pourcertains rêves qu’on ne croit, car cette impossibilité de bercerjamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur, maisde plus je compris combien il est compréhensible que les gensaisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu’on sefigure que l’intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car sij’avais pensé que même une petite fille inconnue pût avoir, parl’arrivée d’un homme de la police, une idée honteuse de moi,combien j’aurais mieux aimé me tuer. Il n’y avait même pas decomparaison possible entre les deux souffrances. Or dans la vie lesgens ne réfléchissent jamais que ceux à qui ils offrent del’argent, qu’ils menacent de mort, peuvent avoir une maîtresse, oumême simplement un camarade, à l’estime de qui ils tiennent, mêmesi ce n’est pas à la leur propre. Mais tout à coup, par uneconfusion dont je ne m’avisai pas (je ne songeai pas, en effet,qu’Albertine, étant majeure, pouvait habiter chez moi et même êtrema maîtresse), il me sembla que le détournement de mineures pouvaits’appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut barrée de tousles côtés. Et en pensant que je n’avais pas vécu chastement avecelle, je trouvai, dans la punition qui m’était infligée pour avoirforcé une petite fille inconnue à accepter de l’argent, cetterelation qui existe presque toujours dans les châtiments humains etqui fait qu’il n’y a presque jamais ni condamnation juste, nierreur judiciaire, mais une espèce d’harmonie entre l’idée fausseque se fait le juge d’un acte innocent et les faits coupables qu’ila ignorés. Mais alors, en pensant que le retour d’Albertine pouvaitamener pour moi une condamnation infamante qui me dégraderait à sesyeux et peut-être lui ferait à elle-même un tort qu’elle ne mepardonnerait pas, je cessai de souhaiter ce retour, il m’épouvanta.J’aurais voulu lui télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt,noyant tout le reste, le désir passionné qu’elle revînt m’envahit.C’est qu’ayant envisagé un instant la possibilité de lui dire de nepas revenir et de vivre sans elle, tout d’un coup je me sentis aucontraire prêt à sacrifier tous les voyages, tous les plaisirs,tous les travaux, pour qu’Albertine revînt ! Ah ! combienmon amour pour Albertine, dont j’avais cru que je pourrais prévoirle destin d’après celui que j’avais eu pour Gilberte, s’étaitdéveloppé en parfait contraste avec ce dernier ! Combienrester sans la voir m’était impossible ! Et pour chaque acte,même le plus minime, mais qui baignait auparavant dans l’atmosphèreheureuse qu’était la présence d’Albertine, il me fallait chaquefois, à nouveaux frais, avec la même douleur, recommencerl’apprentissage de la séparation. Puis la concurrence des autresformes de la vie rejeta dans l’ombre cette nouvelle douleur, etpendant ces jours-là, qui furent les premiers du printemps, j’eusmême, en attendant que Saint-Loup pût voir Mme Bontemps,à imaginer Venise et de belles femmes inconnues, quelques momentsde calme agréable. Dès que je m’en aperçus, je sentis en moi uneterreur panique. Ce calme que je venais de goûter, c’était lapremière apparition de cette grande force intermittente, qui allaitlutter en moi contre la douleur, contre l’amour, et finirait par enavoir raison. Ce dont je venais d’avoir l’avant-goût et d’apprendrele présage, c’était pour un instant seulement ce qui plus tardserait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plussouffrir pour Albertine, où je ne l’aimerais plus. Et mon amour quivenait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu,l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’aenfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui ledévorera.

Je pensais tout le temps à Albertine, et jamais Françoise enentrant dans ma chambre ne me disait assez vite : « Iln’y a pas de lettres », pour abréger l’angoisse. Mais de tempsen temps je parvenais, en faisant passer tel ou tel courant d’idéesau travers de mon chagrin, à renouveler, à aérer un peul’atmosphère viciée de mon cœur ; mais le soir, si jeparvenais à m’endormir, alors c’était comme si le souvenird’Albertine avait été le médicament qui m’avait procuré le sommeil,et dont l’influence, en cessant m’éveillerait. Je pensais tout letemps à Albertine en dormant. C’était un sommeil spécial à elle,qu’elle me donnait et où, du reste, je n’aurais plus été librecomme pendant la veille de penser à autre chose. Le sommeil, sonsouvenir, c’étaient les deux substances mêlées qu’on nous faitprendre à la fois pour dormir. Réveillé, du reste, ma souffranceallait en augmentant chaque jour au lieu de diminuer, non quel’oubli n’accomplît son œuvre, mais, là même, il favorisaitl’idéalisation de l’image regrettée et par là l’assimilation de masouffrance initiale à d’autres souffrances analogues qui larenforçaient. Encore cette image était-elle supportable. Mais sitout d’un coup je pensais à sa chambre, à sa chambre où le litrestait vide, à son piano, à son automobile, je perdais touteforce, je fermais les yeux, j’inclinais ma tête sur l’épaule commeceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait presqueaussi mal parce que ce n’était pas elle qui les ouvrait.

Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n’osai pasdemander : « Est-ce qu’il y a un télégramme ? »Il en vint un enfin, mais qui ne faisait que tout reculer, medisant : « Ces dames sont parties pour troisjours. » Sans doute, si j’avais supporté les quatre joursqu’il y avait déjà depuis qu’elle était partie, c’était parce queje me disais : « Ce n’est qu’une affaire de temps, avantla fin de la semaine elle sera là. » Mais cette raisonn’empêchait pas que pour mon cœur, pour mon corps, l’acte àaccomplir était le même : vivre sans elle, rentrer chez moisans la trouver, passer devant la porte de sa chambre – l’ouvrir,je n’avais pas encore le courage – en sachant qu’elle n’y étaitpas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà les choses quemon cœur avait dû accomplir dans leur terrible intégralité et toutde même que si je n’avais pas dû revoir Albertine. Or qu’il l’eûtaccompli déjà quatre fois prouvait qu’il était maintenant capablede continuer à l’accomplir. Et bientôt peut-être la raison quim’aidait à continuer ainsi à vivre – le prochain retour d’Albertine– je cesserais d’en avoir besoin (je pourrais me dire :« Elle ne reviendra jamais », et vivre tout de même commej’avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui arepris l’habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles.Sans doute le soir en rentrant je trouvais encore, m’ôtant larespiration, m’étouffant du vide de la solitude, les souvenirs,juxtaposés en une interminable série, de tous les soirs oùAlbertine m’attendait ; mais déjà je trouvais ainsi lesouvenir de la veille, de l’avant-veille et des deux soirsprécédents, c’est-à-dire le souvenir des quatre soirs écoulésdepuis le départ d’Albertine, pendant lesquels j’étais resté sanselle, seul, où cependant j’avais vécu, quatre soirs déjà, faisantune bande de souvenirs bien mince à côté de l’autre, mais quechaque jour qui s’écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne dirairien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là d’unenièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plusjolie jeune fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moile duc de Guermantes de la part des parents résignés pour lebonheur de leur fille à l’inégalité du parti, à une semblablemésalliance. De tels incidents qui pourraient être sensibles àl’amour-propre sont trop douloureux quand on aime. On aurait ledésir et on n’aurait pas l’indélicatesse de les faire connaître àcelle qui porte sur nous un jugement moins favorable, qui ne seraitdu reste pas modifié si elle apprenait qu’on peut être l’objet d’untout différent. Ce que m’écrivait la nièce du duc n’eût puqu’impatienter Albertine. Comme depuis le moment où j’étais éveilléet où je reprenais mon chagrin à l’endroit où j’en étais restéavant de m’endormir, comme un livre un instant fermé et qui ne mequitterait plus jusqu’au soir, ce ne pouvait jamais être qu’à unepensée concernant Albertine que venait se raccorder pour moi toutesensation, qu’elle me vînt du dehors ou du dedans. Onsonnait : c’est une lettre d’elle, c’est elle-mêmepeut-être ! Si je me sentais bien portant, pas tropmalheureux, je n’étais plus jaloux, je n’avais plus de griefscontre elle, j’aurais voulu vite la revoir, l’embrasser, passergaiement toute ma vie avec elle. Lui télégraphier :« Venez vite » me semblait devenu une chose toute simplecomme si mon humeur nouvelle avait changé non pas seulement mesdispositions, mais les choses hors de moi, les avait rendues plusfaciles. Si j’étais d’humeur sombre, toutes mes colères contre ellerenaissaient, je n’avais plus envie de l’embrasser, je sentaisl’impossibilité d’être jamais heureux par elle, je ne voulais plusque lui faire du mal et l’empêcher d’appartenir aux autres. Mais deces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallaitqu’elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût medonner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmesdifficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dansla satisfaction du désir moral était quelque chose d’aussi naïf quel’entreprise d’atteindre l’horizon en marchant devant soi. Plus ledésir avance, plus la possession véritable s’éloigne. De sorte quesi le bonheur, ou du moins l’absence de souffrances, peut êtretrouvé, ce n’est pas la satisfaction, mais la réductionprogressive, l’extinction finale du désir qu’il faut chercher. Oncherche à voir ce qu’on aime, on devrait chercher à ne pas le voir,l’oubli seul finit par amener l’extinction du désir. Et j’imagineque si un écrivain émettait des vérités de ce genre, il dédieraitle livre qui les contiendrait à une femme, dont il se plairaitainsi à se rapprocher, lui disant : ce livre est le tien. Etainsi, disant des vérités dans son livre, il mentirait dans sadédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit à cette femmeque comme à cette pierre qui vient d’elle et qui ne lui sera chèrequ’autant qu’il aimera la femme. Les liens entre un être et nousn’existent que dans notre pensée. La mémoire en s’affaiblissant lesrelâche, et malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes, etdont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, pardevoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme estl’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’ensoi, et, en disant le contraire, ment. Et j’aurais eu si peur, sion avait été capable de le faire, qu’on m’ôtât ce besoin d’elle,cet amour d’elle, que je me persuadais qu’il était précieux pour mavie. Pouvoir entendre prononcer sans charme et sans souffrance lesnoms des stations par où le train passait pour aller en Tourainem’eût semblé une diminution de moi-même (simplement au fond parceque cela eût prouvé qu’Albertine me devenait indifférente) ;il était bien, me disais-je, qu’en me demandant sans cesse cequ’elle pouvait faire, penser, vouloir, à chaque instant, si ellecomptait, si elle allait revenir, je tinsse ouverte cette porte decommunication que l’amour avait pratiquée en moi, et sentisse lavie d’une autre submerger par des écluses ouvertes le réservoir quin’aurait pas voulu redevenir stagnant.

Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiétésecondaire – l’attente d’un nouveau télégramme, d’un téléphonage deSaint-Loup – masqua la première, l’inquiétude du résultat, savoirsi Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l’attente dutélégramme me devenait si intolérable qu’il me semblait que, quelqu’il fût, l’arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose àlaquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances.Mais quand j’eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disaitqu’il avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes sesprécautions, avait été vu par Albertine, que cela avait fait toutmanquer, j’éclatai de fureur et de désespoir, car c’était là ce quej’avais voulu avant tout éviter. Connu d’Albertine, le voyage deSaint-Loup me donnait un air de tenir à elle qui ne pouvait quel’empêcher de revenir et dont l’horreur d’ailleurs était tout ceque j’avais gardé de la fierté que mon amour avait au temps deGilberte et qu’il avait perdue. Je maudissais Robert. Puis me disque si ce moyen avait échoué, j’en prendrais un autre. Puisquel’homme peut agir sur le monde extérieur, comment, en faisant jouerla ruse, l’intelligence, l’intérêt, l’affection, n’arriverais-jepas à supprimer cette chose atroce : l’absenced’Albertine ? On croit que selon son désir on changera autourde soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voitaucune solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produitle plus souvent et qui est favorable aussi : nous n’arrivonspas à changer les choses selon notre désir, mais peu à peu notredésir change. La situation que nous espérions changer parce qu’ellenous était insupportable nous devient indifférente. Nous n’avonspas pu surmonter l’obstacle, comme nous le voulions absolument,mais la vie nous l’a fait tourner, dépasser, et c’est à peine alorssi en nous retournant vers le lointain du passé nous pouvonsl’apercevoir, tant il est devenu imperceptible. J’entendis àl’étage au-dessus du nôtre des airs joués par une voisine.J’appliquais leurs paroles que je connaissais à Albertine et à moiet je fus rempli d’un sentiment si profond que je me mis à pleurer.C’était :

Hélas, l’oiseau qui fuit ce qu’il croitl’esclavage,

D’un vol désespéré revient battre au vitrage

et la mort de Manon :

Manon, réponds-moi donc, seul amour de mon âme,

Je n’ai su qu’aujourd’hui la bonté de ton cœur.

Puisque Manon revenait à Des Grieux, il me semblait que j’étaispour Albertine le seul amour de sa vie. Hélas, il est probable quesi elle avait entendu en ce moment le même air, ce n’eût pas étémoi qu’elle eût chéri sous le nom de Des Grieux, et si elle enavait eu seulement l’idée, mon souvenir l’eût empêchée des’attendrir en écoutant cette musique qui rentrait pourtant bien,quoique mieux écrite et plus fine, dans le genre de celle qu’elleaimait. Pour moi je n’eus pas le courage de m’abandonner à ladouceur, de penser qu’Albertine m’appelait « seul amour de monâme » et avait reconnu qu’elle s’était méprise sur ce qu’elle« avait cru l’esclavage ». Je savais qu’on ne peut lireun roman sans donner à l’héroïne les traits de celle qu’on aime.Mais le dénouement a beau en être heureux, notre amour n’a pas faitun pas de plus et, quand nous avons fermé le livre, celle que nousaimons et qui est enfin venue à nous dans le roman ne nous aime pasdavantage dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup derevenir au plus vite à Paris, pour éviter au moins l’apparence demettre une insistance aggravante dans une démarche que j’auraistant voulu cacher. Mais avant même qu’il fût revenu selon mesinstructions, c’est d’Albertine elle-même que je reçus cettelettre :

« Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à matante, ce qui était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin demoi pourquoi ne pas m’avoir écrit directement ? J’aurais ététrop heureuse de revenir ; ne recommencez plus ces démarchesabsurdes. » « J’aurais été trop heureuse derevenir ! » Si elle disait cela, c’est donc qu’elleregrettait d’être partie, qu’elle ne cherchait qu’un prétexte pourrevenir. Donc je n’avais qu’à faire ce qu’elle me disait, à luiécrire que j’avais besoin d’elle, et elle reviendrait. J’allaisdonc la revoir, elle, l’Albertine de Balbec (car, depuis sondépart, elle l’était redevenue pour moi ; comme un coquillageauquel on ne fait plus attention quand on l’a toujours sur sacommode, une fois qu’on s’en est séparé pour le donner, ou l’ayantperdu, et qu’on pense à lui, ce qu’on ne faisait plus, elle merappelait toute la beauté joyeuse des montagnes bleues de la mer).Et ce n’est pas seulement elle qui était devenue un êtred’imagination, c’est-à-dire désirable, mais la vie avec elle quiétait devenue une vie imaginaire, c’est-à-dire affranchie de toutesdifficultés, de sorte que je me disais : « Comme nousallons être heureux ! » Mais du moment que j’avaisl’assurance de ce retour, il ne fallait pas avoir l’air de lehâter, mais au contraire effacer le mauvais effet de la démarche deSaint-Loup que je pourrais toujours plus tard désavouer en disantqu’il avait agi de lui-même, parce qu’il avait toujours étépartisan de ce mariage. Cependant, je relisais sa lettre et j’étaistout de même déçu du peu qu’il y a d’une personne dans une lettre.Sans doute les caractères tracés expriment notre pensée, ce quefont aussi nos traits : c’est toujours en présence d’unepensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans la personne,la pensée ne nous apparaît qu’après s’être diffusée dans cettecorolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la modifie toutde même beaucoup. Et c’est peut-être une des causes de nosperpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviationsqui font qu’à l’attente de l’être idéal que nous aimons, chaquerendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair quitient déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamonsquelque chose de cette personne, nous recevons d’elle une lettre oùmême de la personne il reste très peu, comme, dans les lettres del’algèbre, il ne reste plus la détermination des chiffres del’arithmétique, lesquels déjà ne contiennent plus les qualités desfruits ou des fleurs additionnés. Et pourtant, l’amour, l’êtreaimé, ses lettres, sont peut-être tout de même des traductions (siinsatisfaisant qu’il soit de passer de l’un à l’autre) de la mêmeréalité, puisque la lettre ne nous semble insuffisante qu’en lalisant, mais que nous suons mort et passion tant qu’elle n’arrivepas, et qu’elle suffit à calmer notre angoisse, sinon à remplir,avec ses petits signes noirs, notre désir qui sait qu’il n’y a làtout de même que l’équivalence d’une parole, d’un sourire, d’unbaiser, non ces choses mêmes.

J’écrivis à Albertine :

« Mon amie, j’allais justement vous écrire, et je vousremercie de me dire que, si j’avais eu besoin de vous, vous seriezaccourue ; c’est bien de votre part de comprendre d’une façonaussi élevée le dévouement à un ancien ami, et mon estime pour vousne peut qu’en être accrue. Mais non, je ne vous l’avais pas demandéet ne vous le demanderai pas ; nous revoir, au moins d’icibien longtemps, ne vous serait peut-être pas pénible, jeune filleinsensible. À moi que vous avez cru parfois si indifférent, cela leserait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous avez pris une décisionque je crois très sage et que vous avez prise au moment voulu, avecun pressentiment merveilleux, car vous êtes partie le jour où jevenais de recevoir l’assentiment de ma mère à demander votre main.Je vous l’aurais dit à mon réveil, quand j’ai eu sa lettre (en mêmetemps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur de me faire dela peine en partant là-dessus. Et nous aurions peut-être lié nosvies par ce qui aurait été pour nous, qui sait ? le piremalheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse.Nous en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n’est pas quece ne serait pas pour moi une tentation. Mais je n’ai pas grandmérite à y résister. Vous savez l’être inconstant que je suis etcomme j’oublie vite. Vous me l’avez dit souvent, je suis surtout unhomme d’habitudes. Celles que je commence à prendre sans vous nesont pas encore bien fortes. Évidemment, en ce moment, celles quej’avais avec vous et que votre départ a troublées sont encore lesplus fortes. Elles ne le seront plus bien longtemps. Même, à causede cela, j’avais pensé à profiter de ces quelques derniers jours oùnous voir ne serait pas encore pour moi ce que ce sera dans unequinzaine, plus tôt peut-être (pardonnez-moi ma franchise) :un dérangement, – j’avais pensé à en profiter, avant l’oubli final,pour régler avec vous de petites questions matérielles où vousauriez pu, bonne et charmante amie, rendre service à celui quis’est cru cinq minutes votre fiancé. Comme je ne doutais pas del’approbation de ma mère, comme, d’autre part, je désirais que nousayons chacun toute cette liberté dont vous m’aviez trop gentimentet abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre pour unevie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu aussiodieux à vous qu’à moi maintenant que nous devions passer toutenotre vie ensemble (cela me fait presque de la peine, en vousécrivant, de penser que cela a failli être, qu’il s’en est fallu dequelques secondes), j’avais pensé à organiser notre existence de lafaçon la plus indépendante possible, et pour commencer j’avaisvoulu que vous eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendantque, trop souffrant, je vous eusse attendue au port (j’avais écrità Elstir pour lui demander conseil, comme vous aimez son goût), etpour la terre j’avais voulu que vous eussiez votre automobile àvous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, vous voyageriezà votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle,selon votre désir exprimé à Balbec, le Cygne. Et merappelant que vous préfériez à toutes les autres les voituresRolls, j’en avais commandé une. Or maintenant que nous ne nousverrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter lebateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient servir à rien),j’avais pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire,mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en lesdécommandant, vous, m’éviter le yacht et cette voiture devenusinutiles. Mais pour cela, et pour bien d’autres choses, il auraitfallu causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vousréaimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour unbateau à voiles et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer lebonheur de votre vie puisque vous estimez qu’il est de vivre loinde moi. Non, je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et commeje ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont chance de restertoujours, l’un au port, désarmé, l’autre à l’écurie, je feraigraver sur le… (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièceinexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) du yacht cesvers de Mallarmé que vous aimiez :

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

»

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