Albertine Disparue

Je sentis que cette dernière phrase n’était qu’une phrase etqu’Albertine n’aurait pas pu garder, pour jusqu’à sa mort, un sidoux souvenir de cette promenade où elle n’avait certainement euaucun plaisir puisqu’elle était impatiente de me quitter. Maisj’admirai aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, quin’avait rien lu qu’Esther avant de me connaître, étaitdouée et combien j’avais eu raison de trouver qu’elle s’était chezmoi enrichie de qualités nouvelles qui la faisaient différente etplus complète. Et ainsi, la phrase que je lui avait dite àBalbec : « Je crois que mon amitié vous serait précieuse,que je suis justement la personne qui pourrait vous apporter ce quivous manque » – je lui avais mis comme dédicace sur unephotographie : « avec la certitude d’êtreprovidentiel », – cette phrase, que je disais sans y croire etuniquement pour lui faire trouver bénéfice à me voir et passer surl’ennui qu’elle y pouvait trouver, cette phrase se trouvait, elleaussi, avoir été vraie. De même, en somme, quand je lui avais ditque je ne voulais pas la voir par peur de l’aimer, j’avais dit celaparce qu’au contraire je savais que dans la fréquentation constantemon amour s’amortissait et que la séparation l’exaltait, mais enréalité la fréquentation constante avait fait naître un besoind’elle infiniment plus fort que l’amour des premiers temps deBalbec.

La lettre d’Albertine n’avançait en rien les choses. Elle ne meparlait que d’écrire à l’intermédiaire. Il fallait sortir de cettesituation, brusquer les choses, et j’eus l’idée suivante. Je fisimmédiatement porter à Andrée une lettre où je lui disaisqu’Albertine était chez sa tante, que je me sentais bien seul,qu’elle me ferait un immense plaisir en venant s’installer chez moipour quelques jours et que, comme je ne voulais faire aucunecachotterie, je la priais d’en avertir Albertine. Et en même tempsj’écrivis à Albertine comme si je n’avais pas encore reçu salettre : « Mon amie, pardonnez-moi ce que vouscomprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j’aivoulu que vous fussiez avertie par elle et par moi. J’ai, à vousavoir eue si doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de nepas être seul. Puisque nous avons décidé que vous ne reviendriezpas, j’ai pensé que la personne qui vous remplacerait le mieux,parce que c’est celle qui me changerait le moins, qui vousrappellerait le plus, c’était Andrée, et je lui ai demandé devenir. Pour que tout cela n’eût pas l’air trop brusque, je ne luiai parlé que de quelques jours, mais entre nous je pense bien quecette fois-ci c’est une chose de toujours. Ne croyez-vous pas quej’aie raison ? Vous savez que votre petit groupe de jeunesfilles de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé surmoi le plus grand prestige, auquel j’ai été le plus heureux d’êtreun jour agrégé. Sans doute c’est ce prestige qui se fait encoresentir. Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de lavie a voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, jecrois que j’aurai tout de même une femme – moins charmante qu’elle,mais à qui des conformités plus grandes de nature permettrontpeut-être d’être plus heureuse avec moi – dans Andrée. » Maisaprès avoir fait partir cette lettre, le soupçon me vint tout àcoup que, quand Albertine m’avait écrit : « J’aurais ététrop heureuse de revenir si vous me l’aviez écritdirectement », elle ne me l’avait dit que parce que je ne luiavais pas écrit directement et que, si je l’avais fait, elle neserait pas revenue tout de même, qu’elle serait contente de voirAndrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu’elle, Albertine, fûtlibre, parce qu’elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours,détruisant les précautions de chaque heure que j’avais prisespendant plus de six mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ceque minute par minute j’avais empêché. Je me disais queprobablement elle usait mal, là-bas, de sa liberté, et sans doutecette idée que je formais me semblait triste mais restait générale,ne me montrant rien de particulier, et, par le nombre indéfini desamantes possibles qu’elle me faisait supposer, ne me laissaitm’arrêter à aucune, entraînait mon esprit dans une sorte demouvement perpétuel non exempt de douleur, mais d’une douleur qui,par le défaut d’une image concrète, était supportable. Pourtantcette douleur cessa de le demeurer et devint atroce quandSaint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu’il me ditme rendirent si malheureux, je dois relater un incident que jeplace immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troublaensuite tellement qu’il affaiblit, sinon l’impression pénible queme produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portéepratique de cette conversation. Cet incident consista en ceci.Brûlant d’impatience de voir Saint-Loup, je l’attendais (ce que jen’aurais pu faire si ma mère avait été là, car c’est ce qu’elledétestait le plus au monde après « parler par lafenêtre ») quand j’entendis les paroles suivantes :« Comment ! vous ne savez pas faire renvoyer quelqu’unqui vous déplaît ? Ce n’est pas difficile. Vous n’avez, parexemple, qu’à cacher les choses qu’il faut qu’il apporte. Alors, aumoment où ses patrons sont pressés, l’appellent, il ne trouve rien,il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui :« Mais qu’est-ce qu’il fait ? » Quand il arrivera,en retard, tout le monde sera en fureur et il n’aura pas ce qu’ilfaut. Au bout de quatre ou cinq fois vous pouvez être sûr qu’ilsera renvoyé, surtout si vous avez soin de salir en cachette cequ’il doit apporter de propre, et mille autres trucs commecela. » Je restais muet de stupéfaction car ces parolesmachiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix deSaint-Loup. Or je l’avais toujours considéré comme un être si bon,si pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet ques’il avait récité un rôle de Satan : ce ne pouvait être en sonnom qu’il parlait. « Mais il faut bien que chacun gagne savie », dit son interlocuteur que j’aperçus alors et qui étaitun des valets de pied de la duchesse de Guermantes.« Qu’est-ce que ça vous fiche du moment que vous serezbien ? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en plus leplaisir d’avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien renverserdes encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un granddîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu’à cequ’il finisse par préférer s’en aller. Du reste, moi je pousserai àla roue, je dirai à ma tante que j’admire votre patience de serviravec un lourdaud pareil et aussi mal tenu. » Je me montrai,Saint-Loup vint à moi, mais ma confiance en lui était ébranléedepuis que je venais de l’entendre tellement différent de ce que jeconnaissais. Et je me demandai si quelqu’un qui était capabled’agir aussi cruellement envers un malheureux n’avait pas joué lerôle d’un traître vis-à-vis de moi, dans sa mission auprès deMme Bontemps. Cette réflexion servit surtout à ne pas mefaire considérer son insuccès comme une preuve que je ne pouvaispas réussir, une fois qu’il m’eut quitté. Mais pendant qu’il futauprès de moi, c’était pourtant au Saint-Loup d’autrefois, etsurtout à l’ami qui venait de quitter Mme Bontemps, queje pensais. Il me dit d’abord : « Tu trouves que j’auraisdû te téléphoner davantage, mais on disait toujours que tu n’étaispas libre. » Mais où ma souffrance devint insupportable, cefut quand il me dit : « Pour commencer par où ma dernièredépêche t’a laissé, après avoir passé par une espèce de hangar,j’entrai dans la maison, et au bout d’un long couloir on me fitentrer dans un salon. » À ces mots de hangar, de couloir, desalon, et avant même qu’ils eussent fini d’être prononcés, mon cœurfut bouleversé avec plus de rapidité que par un courant électrique,car la force qui fait le plus de fois le tour de la terre en uneseconde, ce n’est pas l’électricité, c’est la douleur. Comme je lesrépétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de hangar, decouloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti ! Dans un hangaron peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon, qui sait cequ’Albertine faisait quand sa tante n’était pas là ? Etquoi ? Je m’étais donc représenté la maison où elle habitaitcomme ne pouvant posséder ni hangar, ni salon ? Non, je ne mel’étais pas représentée du tout, sinon comme un lieu vague. J’avaissouffert une première fois quand s’était individualiségéographiquement le lieu où était Albertine. Quand j’avais apprisqu’au lieu d’être dans deux ou trois endroits possibles, elle étaiten Touraine, ces mots de sa concierge avaient marqué dans mon cœurcomme sur une carte la place où il fallait enfin souffrir. Mais unefois habitué à cette idée qu’elle était dans une maison deTouraine, je n’avais pas vu la maison. Jamais ne m’était venue àl’imagination cette affreuse idée de salon, de hangar, de couloir,qui me semblaient face à moi sur la rétine de Saint-Loup qui lesavait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine allait, passait,vivait, ces pièces-là en particulier et non une infinité de piècespossibles qui s’étaient détruites l’une l’autre. Avec les mots dehangar, de couloir, de salon, ma folie m’apparut d’avoir laisséAlbertine huit jours dans ce lieu maudit dont l’existence(et non la simple possibilité) venait de m’être révélée.Hélas ! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon ilavait entendu chanter à tue-tête d’une chambre voisine et quec’était Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que,débarrassée enfin de moi, elle était heureuse ! Elle avaitreconquis sa liberté. Et moi qui pensais qu’elle allait venirprendre la place d’Andrée. Ma douleur se changea en colère contreSaint-Loup. « C’est tout ce que je t’avais demandé d’éviter,qu’elle sût que tu venais. – Si tu crois que c’était facile !On m’avait assuré qu’elle n’était pas là. Oh ! je sais bienque tu n’es pas content de moi, je l’ai bien senti dans tesdépêches. Mais tu n’es pas juste, j’ai fait ce que j’ai pu. »Lâchée de nouveau, ayant quitté la cage d’où chez moi je restaisdes jours entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertineavait repris pour moi toute sa valeur, elle était redevenue celleque tout le monde suivait, l’oiseau merveilleux des premiers jours.« Enfin résumons-nous. Pour la question d’argent, je ne saisque te dire, j’ai parlé à une femme qui m’a paru si délicate que jecraignais de la froisser. Or elle n’a pas fait ouf quand j’ai parléde l’argent. Même, un peu plus tard, elle m’a dit qu’elle étaittouchée de voir que nous nous comprenions si bien. Pourtant tout cequ’elle a dit ensuite était si délicat, si élevé, qu’il me semblaitimpossible qu’elle eût dit pour l’argent que je lui offrais :« Nous nous comprenons si bien », car au fond j’agissaisen mufle. – Mais peut-être n’a-t-elle pas compris, elle n’apeut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car c’est celasûrement qui aurait fait tout réussir. – Mais comment veux-tuqu’elle n’ait pas entendu ? Je le lui ai dit comme je te parlelà, elle n’est ni sourde, ni folle. – Et elle n’a fait aucuneréflexion ? – Aucune. – Tu aurais dû lui redire une fois. –Comment voulais-tu que je lui redise ? Dès qu’en entrant j’aivu l’air qu’elle avait, je me suis dit que tu t’étais trompé, quetu me faisais faire une immense gaffe, et c’était terriblementdifficile de lui offrir cet argent ainsi. Je l’ai fait pourtantpour t’obéir, persuadé qu’elle allait me faire mettre dehors. –Mais elle ne l’a pas fait. Donc ou elle n’avait pas entendu, et ilfallait recommencer, ou vous pouviez continuer sur ce sujet. – Tudis : « Elle n’avait pas entendu » parce que tu esici, mais je te répète, si tu avais assisté à notre conversation,il n’y avait aucun bruit, je l’ai dit brutalement, il n’est paspossible qu’elle n’ait pas compris. – Mais enfin elle est bienpersuadée que j’ai toujours voulu épouser sa nièce ? – Non,ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu eusses du toutl’intention d’épouser. Elle m’a dit que tu avais dit toi-même à sanièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas si maintenantelle est bien persuadée que tu veuilles épouser. » Ceci merassurait un peu en me montrant que j’étais moins humilié, doncplus capable d’être encore aimé, plus libre de faire une démarchedécisive. Pourtant j’étais tourmenté. « Je suis ennuyé parceque je vois que tu n’es pas content. – Si, je suis touché,reconnaissant de ta gentillesse, mais il me semble que tu auraispu… – J’ai fait de mon mieux. Un autre n’eût pu faire davantage nimême autant. Essaie d’un autre. – Mais non, justement, si j’avaissu, je ne t’aurais pas envoyé, mais ta démarche avortée m’empêched’en faire une autre. » Je lui faisais des reproches : ilavait cherché à me rendre service et n’avait pas réussi. Saint-Loupen s’en allant avait croisé des jeunes filles qui entraient.J’avais déjà fait souvent la supposition qu’Albertine connaissaitdes jeunes filles dans le pays ; mais c’est la première foisque j’en ressentais la torture. Il faut vraiment croire que lanature a donné à notre esprit de sécréter un contre-poison naturelqui annihile les suppositions que nous faisons à la fois sans trêveet sans danger. Mais rien ne m’immunisait contre ces jeunes fillesque Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails, n’était-ce pasjustement ce que j’avais cherché à obtenir de chacun surAlbertine ? n’était-ce pas moi qui, pour les connaître plusprécisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel,de passer coûte que coûte chez moi ? n’était-ce donc pas moiqui les avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avidede croître et de se nourrir d’eux ? Enfin Saint-Loup m’avaitdit avoir eu la bonne surprise de rencontrer tout près de là, seulefigure de connaissance et qui lui avait rappelé le passé, uneancienne amie de Rachel, une jolie actrice qui villégiaturait dansle voisinage. Et le nom de cette actrice suffit pour que je medise : « C’est peut-être avec celle-là » ; celasuffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d’une femme que jene connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et, aufond, pourquoi cela n’eût-il pas été ? M’étais-je fait fautede penser à des femmes depuis que je connaissais Albertine ?Le soir où j’avais été pour la première fois chez la princesse deGuermantes, quand j’étais rentré, n’était-ce pas beaucoup moins enpensant à cette dernière qu’à la jeune fille dont Saint-Loupm’avait parlé et qui allait dans les maisons de passe, et à lafemme de chambre de Mme Putbus ? N’est-ce pas pourcette dernière que j’étais retourné à Balbec et, plus récemment,avais bien eu envie d’aller à Venise ? pourquoi Albertinen’eût-elle pas eu envie d’aller en Touraine ? Seulement, aufond, je m’en apercevais maintenant, je ne l’aurais pas quittée, jene serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même, tout en medisant : « Je la quitterai bientôt », je savais queje ne la quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je neme mettrais plus à travailler, ni à vivre d’une façon hygiénique,ni à rien faire de ce que chaque jour je me promettais pour lelendemain. Seulement, quoi que je crusse au fond, j’avais trouvéplus habile de la laisser vivre sous la menace d’une perpétuelleséparation. Et sans doute, grâce à ma détestable habileté, jel’avais trop bien convaincue. En tous cas maintenant cela nepouvait plus durer ainsi, je ne pouvais pas la laisser en Touraineavec ces jeunes filles, avec cette actrice ; je ne pouvaissupporter la pensée de cette vie qui m’échappait. J’écrirais etj’attendrais sa réponse à ma lettre : si elle faisait le mal,hélas ! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (etpeut-être je me disais cela parce que, n’ayant plus l’habitude deme faire rendre compte de chacune de ses minutes, dont une seule oùelle eût été libre m’eût jadis affolé, ma jalousie n’avait plus lamême division du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle nerevenait pas j’irais la chercher ; de gré ou de force jel’arracherais à ses amies. D’ailleurs ne valait-il pas mieux quej’y allasse moi-même, maintenant que j’avais découvert laméchanceté, jusqu’ici insoupçonnée de moi, de Saint-Loup ? quisait s’il n’avait pas organisé tout un complot pour me séparerd’Albertine ?

Et cependant, comme j’aurais menti maintenant si je lui avaisécrit, comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu’il nelui arrivât aucun accident ! Ah ! s’il lui en étaitarrivé un, ma vie, au lieu d’être à jamais empoisonnée par cettejalousie incessante, eût aussitôt retrouvé sinon le bonheur, dumoins le calme par la suppression de la souffrance.

La suppression de la souffrance ? Ai-je pu vraiment lecroire ? croire que la mort ne fait que biffer ce qui existeet laisser le reste en état ; qu’elle enlève la douleur dansle cœur de celui pour qui l’existence de l’autre n’est plus qu’unecause de douleurs ; qu’elle enlève la douleur et n’y met rienà la place ? La suppression de la douleur ! Parcourantles faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir lecourage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait puêtre victime d’un accident, vivante, j’aurais eu un prétexte pourcourir auprès d’elle, morte j’aurais retrouvé, comme disait Swann,la liberté de vivre. Je le croyais ? Il l’avait cru, cet hommesi fin et qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu’ona dans le cœur. Comme, un peu plus tard, s’il avait été encorevivant, j’aurais pu lui apprendre que son souhait, autant quecriminel, était absurde, que la mort de celle qu’il aimait ne l’eûtdélivré de rien.

Je laissai toute fierté vis-à-vis d’Albertine, je lui envoyai untélégramme désespéré lui demandant de revenir à n’importe quellesconditions, qu’elle ferait tout ce qu’elle voudrait, que jedemandais seulement à l’embrasser une minute trois fois par semaineavant qu’elle se couche. Et elle eût dit une fois seulement, quej’eusse accepté une fois. Elle ne revint jamais. Mon télégrammevenait de partir que j’en reçus un. Il était de MmeBontemps. Le monde n’est pas créé une fois pour toutes pour chacunde nous. Il s’y ajoute au cours de la vie des choses que nous nesoupçonnions pas. Ah ! ce ne fut pas la suppression de lasouffrance que produisirent. en moi les deux premières lignes dutélégramme : « Mon pauvre ami, notre petite Albertinen’est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vousqui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbrependant une promenade. Tous nos efforts n’ont pu la ranimer. Que nesuis-je morte à sa place. » Non, pas la suppression de lasouffrance, mais une souffrance inconnue, celle d’apprendre qu’ellene reviendrait pas. Mais ne m’étais-je pas dit plusieurs foisqu’elle ne reviendrait peut-être pas ? Je me l’étais dit, eneffet, mais je m’apercevais maintenant que pas un instant je nel’avais cru. Comme j’avais besoin de sa présence, de ses baiserspour supporter le mal que me faisaient mes soupçons, j’avais prisdepuis Balbec l’habitude d’être toujours avec elle. Même quand elleétait sortie, quand j’étais seul, je l’embrassais encore. J’avaiscontinué depuis qu’elle était en Touraine. J’avais moins besoin desa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait impunémentle mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait pas uninstant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main surmon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuisqu’elle était partie, et qui ne le seraient jamais plus ; jepassai ma main sur eux, comme maman m’avait caressé à la mort de magrand’mère en me disant : « Mon pauvre petit, tagrand’mère qui t’aimait tant ne t’embrassera plus. » Toute mavie à venir se trouvait arrachée de mon cœur. Ma vie à venir ?Je n’avais donc pas pensé quelquefois à la vivre sansAlbertine ? Mais non ! Depuis longtemps je lui avais doncvoué toutes les minutes de ma vie jusqu’à ma mort ? Mais biensûr ! Cet avenir indissoluble d’elle je n’avais pas sul’apercevoir, mais maintenant qu’il venait d’être descellé, jesentais la place qu’il tenait dans mon cœur béant. Françoise qui nesavait encore rien entra dans ma chambre ; d’un air furieux,je lui criai : « Qu’est-ce qu’il y a ? » Alors(il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité différente àla même place que celle qui est près de nous, ils nous étourdissenttout autant qu’un vertige) elle me dit : « Monsieur n’apas besoin d’avoir l’air fâché. Il va être au contraire biencontent. Ce sont deux lettres de mademoiselle Albertine. » Jesentis, après, que j’avais dû avoir les yeux de quelqu’un dontl’esprit perd l’équilibre. Je ne fus même pas heureux, niincrédule. J’étais comme quelqu’un qui voit la même place de sachambre occupée par un canapé et par une grotte : rien ne luiparaissant plus réel, il tombe par terre. Les deux lettresd’Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de distance,peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade où elleétait morte. La première disait : « Mon ami, je vousremercie de la preuve de confiance que vous me donnez en me disantvotre intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu’elleacceptera avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle.Douée comme elle est, elle saura profiter de la compagnie d’unhomme tel que vous et de l’admirable influence que vous savezprendre sur un être. Je crois que vous avez eu là une idée d’oùpeut naître autant de bien pour elle que pour vous. Aussi, si ellefaisait l’ombre d’une difficulté (ce que je ne crois pas),télégraphiez-moi, je me charge d’agir sur elle. » La secondeétait datée d’un jour plus tard. En réalité, elle avait dû lesécrire à peu d’instants l’une de l’autre, peut-être ensemble, etantidater la première. Car tout le temps j’avais imaginé dansl’absurde ses intentions qui n’avaient été que de revenir auprès demoi et que quelqu’un de désintéressé dans la chose, un homme sansimagination, le négociateur d’un traité de paix, le marchand quiexamine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle necontenait que ces mots : « Serait-il trop tard que jerevienne chez vous ? Si vous n’avez pas encore écrit à Andrée,consentiriez-vous à me reprendre ? Je m’inclinerai devantvotre décision, je vous supplie de ne pas tarder à me la faireconnaître, vous pensez avec quelle impatience je l’attends. Sic’était que je revienne, je prendrais le train immédiatement. Detout cœur à vous, Albertine. »

Pour que la mort d’Albertine eût pu supprimer mes souffrances,il eût fallu que le choc l’eût tuée non seulement en Touraine, maisen moi. Jamais elle n’y avait été plus vivante. Pour entrer ennous, un être a été obligé de prendre la forme, de se plier aucadre du temps ; ne nous apparaissant que par minutessuccessives, il n’a jamais pu nous livrer de lui qu’un seul aspectà la fois, nous débiter de lui qu’une seule photographie. Grandefaiblesse sans doute pour un être de consister en une simplecollection de moments ; grande force aussi ; il relève dela mémoire, et la mémoire d’un moment n’est pas instruite de toutce qui s’est passé depuis ; ce moment qu’elle a enregistrédure encore, vit encore, et avec lui l’être qui s’y profilait. Etpuis cet émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il lamultiplie. Pour me consoler ce n’est pas une, ce sontd’innombrables Albertine que j’aurais dû oublier. Quand j’étaisarrivé à supporter le chagrin d’avoir perdu celle-ci, c’était àrecommencer avec une autre, avec cent autres.

Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, etnon à cause d’Albertine, parallèlement à elle, quand j’étais seul,la douceur, c’était justement, à l’appel de moments identiques, laperpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de lapluie m’était rendue l’odeur des lilas de Combray ; par lamobilité du soleil sur le balcon, les pigeons desChamps-Élysées ; par l’assourdissement des bruits dans lachaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises ; le désir dela Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour dePâques. L’été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud.C’était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dansles jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres,pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber unciel moins enflammé que dans l’ardeur du jour, mais déjà aussistérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d’évocationégal à celui d’autrefois mais qui ne me donnait plus que de lasouffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l’air, lesoleil déclinant mettait sur la verticalité des maisons, deséglises, un fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeaitsans le vouloir les plis des grands rideaux, j’étouffais un cri àla déchirure que venait de faire en moi ce rayon de soleil ancienqui m’avait fait paraître belle la façade neuve de Bricquevillel’Orgueilleuse, quand Albertine m’avait dit : « Elle estrestaurée. » Ne sachant comment expliquer mon soupir àFrançoise, je lui disais : « Ah ! j’ai soif. »Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous ladécharge douloureuse d’un des mille souvenirs invisibles qui à toutmoment éclataient autour de moi dans l’ombre : je venais devoir qu’elle avait apporté du cidre et des cerises qu’un garçon deferme nous avait apportés dans la voiture, à Balbec, espèces souslesquelles j’aurais communié le plus parfaitement, jadis, avecl’arc-en-ciel des salles à manger obscures par les jours brûlants.Alors je pensai pour la première fois à la ferme des Écorres, et jeme dis que certains jours où Albertine me disait à Balbec ne pasêtre libre, être obligée de sortir avec sa tante, elle étaitpeut-être avec telle de ses amies dans une ferme où elle savait queje n’avais pas mes habitudes, et que pendant qu’à tout hasard jel’attendais à Marie-Antoinette où on m’avait dit : « Nousne l’avons pas vue aujourd’hui », elle usait avec son amie desmêmes mots qu’avec moi quand nous sortions tous les deux :« Il n’aura pas l’idée de nous chercher ici et comme cela nousne serons plus dérangées. » Je disais à Françoise de refermerles rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais ilcontinuait à filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. « Ellene me plaît pas, elle est restaurée, mais nous irons demain àSaint-Martin le Vêtu, après-demain à… » Demain, après-demain,c’était un avenir de vie commune, peut-être pour toujours, quicommençait, mon cœur s’élança vers lui, mais il n’est plus là,Albertine est morte.

Je demandais l’heure à Françoise. Six heures. Enfin, Dieu merci,allait disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je meplaignais avec Albertine, et que nous aimions tant. La journéeprenait fin. Mais qu’est-ce que j’y gagnais ? La fraîcheur dusoir se levait, c’était le coucher du soleil ; dans mamémoire, au bout d’une route que nous prenions ensemble pourrentrer, j’apercevais, plus loin que le dernier village, comme unestation distante, inaccessible pour le soir même où nous nousarrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors, maintenantil fallait s’arrêter court devant ce même abîme, elle était morte.Ce n’était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais de boucherles yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir cettebande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisiblesoiseaux qui se répondaient d’un arbre à l’autre de chaque côté demoi, qu’embrassait alors si tendrement celle qui maintenant étaitmorte. Je tâchais d’éviter ces sensations que donnent l’humiditédes feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes àdos d’âne. Mais déjà ces sensations m’avaient ressaisi, ramenéassez loin du moment actuel, afin qu’eût tout le recul, tout l’élannécessaire pour me frapper de nouveau, l’idée qu’Albertine étaitmorte. Ah ! jamais je n’entrerais plus dans une forêt, je neme promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines meseraient-elles moins cruelles ? Que de fois j’avais traversépour aller chercher Albertine, que de fois j’avais repris au retouravec elle la grande plaine de Cricqueville, tantôt par des tempsbrumeux où l’inondation du brouillard nous donnait l’illusiond’être entourés d’un lac immense, tantôt par des soirs limpides oùle clair de lune, dématérialisant la terre, la faisant paraître àdeux pas céleste, comme elle n’est, pendant le jour, que dans leslointains, enfermait les champs, les bois, avec le firmament auquelil les avait assimilés, dans l’agate arborisée d’un seul azur.

Françoise devait être heureuse de la mort d’Albertine, et ilfaut lui rendre la justice que par une sorte de convenance et detact elle ne simulait pas la tristesse. Mais les lois non écritesde son antique code et sa tradition de paysanne médiévale quipleure comme aux chansons de geste étaient plus anciennes que sahaine d’Albertine et même d’Eulalie. Aussi une de ces finsd’après-midi-là, comme je ne cachais pas assez rapidement masouffrance, elle aperçut mes larmes, servie par son instinctd’ancienne petite paysanne qui autrefois lui faisait capturer etfaire souffrir les animaux, n’éprouver que de la gaîté à étranglerles poulets et à faire cuire vivants les homards et, quand j’étaismalade, à observer, comme les blessures qu’elle eût infligées à unechouette, ma mauvaise mine, qu’elle annonçait ensuite sur un tonfunèbre et comme un présage de malheur. Mais son« coutumier » de Combray ne lui permettait pas de prendrelégèrement les larmes, le chagrin, choses qu’elle jugeait aussifunestes que d’ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur.« Oh ! non, Monsieur, il ne faut pas pleurer comme cela,cela vous ferait mal ! » Et en voulant arrêter mes larmeselle avait l’air aussi inquiet que si c’eût été des flots de sang.Malheureusement je pris un air froid qui coupa court aux effusionsqu’elle espérait et qui, du reste, eussent peut-être été sincères.Peut-être en était-il pour elle d’Albertine comme d’Eulalie, etmaintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit,Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrerpourtant qu’elle se rendait bien compte que je pleurais et que,suivant seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas« faire voir ». « Il ne faut pas pleurer,Monsieur », me dit-elle d’un ton cette fois plus calme, etplutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me témoigner sapitié. Et elle ajouta : « Ça devait arriver, elle étaittrop heureuse, la pauvre, elle n’a pas su connaître sonbonheur. »

Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés del’été ! Un pâle fantôme de la maison d’en face continuaitindéfiniment à aquareller sur le ciel sa blancheur persistante.Enfin il faisait nuit dans l’appartement, je me cognais aux meublesde l’antichambre, mais dans la porte de l’escalier, au milieu dunoir que je croyais total, la partie vitrée était translucide etbleue, d’un bleu de fleur, d’un bleu d’aile d’insecte, d’un bleuqui m’eût semblé beau si je n’avais senti qu’il était un dernierreflet, coupant comme un acier, un coup suprême que dans sa cruautéinfatigable me portait encore le jour. L’obscurité complètefinissait pourtant par venir, mais alors il suffisait d’une étoilevue à côté de l’arbre de la cour pour me rappeler nos départs envoiture, après le dîner, pour les bois de Chantepie, tapissés parle clair de lune. Et même dans les rues, il m’arrivait d’isoler surle dos d’un banc, de recueillir la pureté naturelle d’un rayon delune au milieu des lumières artificielles de Paris – de Paris surlequel il faisait régner, en faisant rentrer un instant, pour monimagination, la ville dans la nature, avec le silence infini deschamps évoqués le souvenir douloureux des promenades que j’y avaisfaites avec Albertine. Ah ! quand la nuit finirait-elle ?Mais à la première fraîcheur de l’aube je frissonnais, car celle-ciavait ramené en moi la douceur de cet été où, de Balbec àIncarville, d’Incarville à Balbec, nous nous étions tant de foisreconduits l’un l’autre jusqu’au petit jour. Je n’avais plus qu’unespoir pour l’avenir – espoir bien plus déchirant qu’une crainte, –c’était d’oublier Albertine. Je savais que je l’oublierais un jour,j’avais bien oublié Gilberte, Mme de Guermantes, j’avaisbien oublié ma grand’mère. Et c’est notre plus juste et plus cruelchâtiment de l’oubli si total, paisible comme ceux des cimetières,par quoi nous nous sommes détachés de ceux que nous n’aimons plus,que nous entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l’égard deceux que nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu’il est unétat non douloureux, un état d’indifférence. Mais ne pouvant penserà la fois à ce que j’étais et à ce que je serais, je pensais avecdésespoir à tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeilsamis, dont il faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais.L’élan de ces souvenirs si tendres, venant se briser contre l’idéequ’Albertine était morte, m’oppressait par l’entrechoc de flux sicontrariés que je ne pouvais rester immobile ; je me levais,mais tout d’un coup je m’arrêtais, terrassé ; le même petitjour que je voyais, au moment où je venais de quitter Albertine,encore radieux et chaud de ses baisers, venait tirer au-dessus desrideaux sa lame maintenant sinistre, dont la blancheur froide,implacable et compacte entrait, me donnant comme un coup decouteau.

Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant delire à l’échelle qualitative de leurs sonorités le degré de lachaleur sans cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cettechaleur qui quelques heures plus tard s’imbiberait de l’odeur descerises, ce que je trouvais (comme dans un remède que leremplacement d’une des parties composantes par une autre suffitpour rendre, d’un euphorique et d’un excitatif qu’il était, undéprimant), ce n’était plus le désir des femmes mais l’angoisse dudépart d’Albertine. D’ailleurs le souvenir de tous mes désirs étaitaussi imprégné d’elle, et de souffrance, que le souvenir desplaisirs. Cette Venise où j’avais cru que sa présence me seraitimportune (sans doute parce que je sentais confusément qu’elle m’yserait nécessaire), maintenant qu’Albertine n’était plus, j’aimaismieux n’y pas aller. Albertine m’avait semblé un obstacle interposéentre moi et toutes choses, parce qu’elle était pour moi leurcontenant et que c’est d’elle, comme d’un vase, que je pouvais lesrecevoir. Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentaisplus le courage de les saisir ; il n’y en avait plus une seuledont je ne me détournasse, abattu, préférant n’y pas goûter. Desorte que ma séparation d’avec elle n’ouvrait nullement pour moi lechamp des plaisirs possibles que j’avais cru m’être fermé par saprésence. D’ailleurs l’obstacle que sa présence avait peut-êtreété, en effet, pour moi à voyager, à jouir de la vie, m’avaitseulement, comme il arrive toujours, masqué les autres obstacles,qui reparaissaient intacts maintenant que celui-là avait disparu.C’est de cette façon qu’autrefois, quand quelque visite aimablem’empêchait de travailler, si le lendemain je restais seul je netravaillais pas davantage. Qu’une maladie, un duel, un chevalemporté, nous fassent voir la mort de près, nous aurions jouirichement de la vie, de la volupté, de pays inconnus dont nousallons être privés. Et une fois le danger passé, ce que nousretrouverons c’est la même vie morne où rien de tout celan’existait pour nous.

Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L’hiver finirait parrevenir, où je n’aurais plus à craindre le souvenir des promenadesavec elle jusqu’à l’aube trop tôt levée. Mais les premières geléesne me rapporteraient-elles elles pas, conservé dans leur glace, legerme de mes premiers désirs, quand à minuit je la faisaischercher, que le temps me semblait si long jusqu’à son coup desonnette que je pourrais maintenant attendre éternellement envain ? Ne me rapporteraient-elles pas le germe de mespremières inquiétudes, quand deux fois je crus qu’elle ne viendraitpas ? Dans ce temps-là je ne la voyais que rarement ;mais même ces intervalles qu’il y avait alors entre ses visites quila faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein d’unevie inconnue que je n’essayais pas de posséder, assuraient moncalme en empêchant les velléités sans cesse interrompues de majalousie de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur. Autant ilseussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant,rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance depuis quece qu’elle avait pu faire d’inconnu pendant leur durée avait cesséde m’être indifférent, et surtout maintenant qu’aucune visited’elle ne viendrait plus jamais ; de sorte que ces soirs dejanvier où elle venait, et qui par là m’avaient été si doux, mesouffleraient maintenant dans leur bise aigre une inquiétude que jene connaissais pas alors, et me rapporteraient, mais devenupernicieux, le premier germe de mon amour. Et en pensant que jeverrais recommencer ce temps froid qui, depuis Gilberte et mes jeuxaux Champs-Élysées, m’avait toujours paru si triste ; quand jepensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir de neige oùj’avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu Albertine,alors, comme un malade se plaçant bien au point de vue du corpspour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que jeredoutais encore le plus pour mon chagrin, pour mon cœur, c’étaitle retour des grands froids, et je me disais que ce qu’il y auraitde plus dur à passer ce serait peut-être l’hiver. Lié qu’il était àtoutes les saisons, pour que je perdisse le souvenir d’Albertine ilaurait fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer àles connaître, comme un vieillard frappé d’hémiplégie et quirapprend à lire ; il aurait fallu que je renonçasse à toutl’univers. Seule, me disais-je, une véritable mort de moi-mêmeserait capable (mais elle est impossible) de me consoler de lasienne. Je ne songeais pas que la mort de soi-même n’est niimpossible, ni extraordinaire ; elle se consomme à notre insu,au besoin contre notre gré, chaque jour, et je souffrirais de larépétition de toutes sortes de journées que non seulement lanature, mais des circonstances factices, un ordre plusconventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait ladate où j’étais allé à Balbec l’autre été et où mon amour, quin’était pas encore inséparable de la jalousie et qui nes’inquiétait pas de ce qu’Albertine faisait toute la journée,devait subir tant d’évolutions avant de devenir cet amour desderniers temps, si particulier, que cette année finale, où avaitcommencé de changer et où s’était terminée la destinée d’Albertine,m’apparaissait remplie, diverse, vaste comme un siècle. Puis ceserait le souvenir de jours plus tardifs, mais dans des annéesantérieures, les dimanches de mauvais temps, où pourtant tout lemonde était sorti, dans le vide de l’après-midi, où le bruit duvent et de la pluie m’eût invité jadis à rester à faire le« philosophe sous les toits » ; avec quelle anxiétéje verrais approcher l’heure où Albertine, si peu attendue, étaitvenue me voir, m’avait caressé pour la première fois,s’interrompant pour Françoise qui avait apporté la lampe, en cetemps deux fois mort où c’était Albertine qui était curieuse demoi, où ma tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tantd’espérance. Même, à une saison plus avancée, ces soirs glorieux oùles offices, les pensionnats, entr’ouverts comme des chapelles,baignés d’une poussière dorée, laissent la rue se couronner de cesdemi-déesses qui, causant non loin de nous avec leurs pareilles,nous donnent la fièvre de pénétrer dans leur existencemythologique, ne me rappelaient plus que la tendresse d’Albertinequi, à côté de moi, m’était un empêchement à m’approcherd’elles.

D’ailleurs au souvenir des heures même purement naturelless’ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chosed’unique. Quand j’entendrais plus tard le cornet à bouquin duchevrier, par un premier beau temps, presque italien, le même jourmélangerait tour à tour à sa lumière l’anxiété de savoir Albertineau Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis ladouceur familiale et domestique, presque commune, d’une épouse quime semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener.Ce message téléphonique de Françoise qui m’avait transmis l’hommageobéissant d’Albertine revenant avec elle, j’avais cru qu’ilm’enorgueillissait. Je m’étais trompé. S’il m’avait enivré, c’estparce qu’il m’avait fait sentir que celle que j’aimais était bien àmoi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans quej’eusse besoin de m’occuper d’elle, me considérait comme son épouxet son maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce messagetéléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin,émise de ce quartier du Trocadéro où il se trouvait y avoir pourmoi des sources de bonheur dirigeant vers moi d’apaisantesmolécules, des baumes calmants me rendant enfin une si douceliberté d’esprit que je n’avais plus eu – me livrant sans larestriction d’un seul souci à la musique de Wagner – qu’à attendrel’arrivée certaine d’Albertine, sans fièvre, avec un manque entierd’impatience où je n’avais pas su reconnaître le bonheur. Et cebonheur qu’elle revînt, qu’elle m’obéît et m’appartînt, la cause enétait dans l’amour, non dans l’orgueil. Il m’eût été bien égalmaintenant d’avoir à mes ordres cinquante femmes revenant, sur unsigne de moi, non pas du Trocadéro mais des Indes. Mais ce jour-là,en sentant Albertine qui, tandis que j’étais seul dans ma chambre àfaire de la musique, venait docilement vers moi, j’avais respiré,disséminée comme un poudroiement dans le soleil, une de cessubstances qui, comme d’autres sont salutaires au corps, font dubien à l’âme. Puis ç’avait été, une demi-heure après, l’arrivéed’Albertine, puis la promenade avec Albertine arrivée, promenadeque j’avais crue ennuyeuse parce qu’elle était pour moi accompagnéede certitude, mais, à cause de cette certitude même, qui avait, àpartir du moment où Françoise m’avait téléphoné qu’elle laramenait, coulé un calme d’or dans les heures qui avaient suivi, enavaient fait comme une deuxième journée bien différente de lapremière, parce qu’elle avait un tout autre dessous moral, undessous moral qui en faisait une journée originale, qui venaits’ajouter à la variété de celles que j’avais connues jusque-là,journée que je n’eusse jamais pu imaginer – comme nous ne pourrionsimaginer le repos d’un jour d’été si de tels jours n’existaient pasdans la série de ceux que nous avons vécus, – journée dont je nepouvais pas dire absolument que je me la rappelais, car à ce calmes’ajoutait maintenant une souffrance que je n’avais pas ressentiealors. Mais bien plus tard, quand je traversai peu à peu, en sensinverse, les temps par lesquels j’avais passé avant d’aimer tantAlbertine, quand mon cœur cicatrisé put se séparer sans souffranced’Albertine morte, alors je pus me rappeler enfin sans souffrancece jour où Albertine avait été faire des courses avec Françoise aulieu de rester au Trocadéro ; je me rappelai avec plaisir cejour comme appartenant à une saison morale que je n’avais pasconnue jusqu’alors ; je me le rappelai enfin exactement sansplus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappellecertains jours d’été qu’on a trouvés trop chauds quand on les avécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sansalliage d’or fin et d’indestructible azur.

De sorte que ces quelques années n’imposaient pas seulement ausouvenir d’Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleursuccessive, les modalités différentes de leurs saisons ou de leursheures, des fins d’après-midi de juin aux soirs d’hiver, des clairsde lune sur la mer à l’aube en rentrant à la maison, de la neige deParis aux feuilles mortes de Saint-Cloud, mais encore de l’idéeparticulière que je me faisais successivement d’Albertine, del’aspect physique sous lequel je me la représentais à chacun de cesmoments, de la fréquence plus ou moins grande avec laquelle je lavoyais cette saison-là, laquelle s’en trouvait comme plus disperséeou plus compacte, des anxiétés qu’elle avait pu m’y causer parl’attente, du désir que j’avais à tel moment pour elle, d’espoirsformés, puis perdus ; tout cela modifiait le caractère de matristesse rétrospective tout autant que les impressions de lumièreou de parfums qui lui étaient associées, et complétait chacune desannées solaires que j’avais vécues – et qui, rien qu’avec leursprintemps, leurs arbres, leurs brises, étaient déjà si tristes àcause du souvenir inséparable d’elle – en la doublant d’une sorted’année sentimentale où les heures n’étaient pas définies par laposition du soleil, mais par l’attente d’un rendez-vous ; oùla longueur des jours, où les progrès de la température, étaientmesurés par l’essor de mes espérances, le progrès de notreintimité, la transformation progressive de son visage, les voyagesqu’elle avait faits, la fréquence et le style des lettres qu’ellem’avait adressées pendant une absence, sa précipitation plus oumoins grande à me voir au retour. Et enfin, ces changements detemps, ces jours différents, s’ils me rendaient chacun une autreAlbertine, ce n’était pas seulement par l’évocation des momentssemblables. Mais l’on se rappelle que toujours, avant même quej’aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayantd’autres désirs parce qu’il avait d’autres perceptions et qui, den’avoir rêvé que tempêtes et falaises la veille, si le jourindiscret du printemps avait glissé une odeur de roses dans laclôture mal jointe de son sommeil entrebâillé, s’éveillait enpartance pour l’Italie. Même dans mon amour l’état changeant de monatmosphère morale, la pression modifiée de mes croyancesn’avaient-ils pas, tel jour, diminué la visibilité de mon propreamour, ne l’avaient-ils pas, tel jour, indéfiniment étendue, teljour embellie jusqu’au sourire, tel jour contractée jusqu’àl’orage ? On n’est que par ce qu’on possède, on ne possède quece qui vous est réellement présent, et tant de nos souvenirs, denos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin denous-même, où nous les perdons de vue ! Alors nous ne pouvonsplus les faire entrer en ligne de compte dans ce total qui estnotre être. Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous.Et certains soirs m’étant endormi sans presque plus regretterAlbertine – on ne peut regretter que ce qu’on se rappelle – auréveil je trouvais toute une flotte de souvenirs qui étaient venuscroiser en moi dans ma plus claire conscience, et que jedistinguais à merveille. Alors je pleurais ce que je voyais si bienet qui, la veille, n’était pour moi que néant. Puis, brusquement,le nom d’Albertine, sa mort avaient changé de sens ; sestrahisons avaient soudain repris toute leur importance.

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