Albertine Disparue

J’avais bien souffert à Balbec quand Albertine m’avait dit sonamitié pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pourme consoler. Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître lesactions d’Albertine, j’avais réussi à la faire partir de chez moi,quand Françoise m’avait annoncé qu’elle n’était plus là, et que jem’étais trouvé seul, j’avais souffert davantage. Mais du moinsl’Albertine que j’avais aimée restait dans mon cœur. Maintenant, àsa place – pour me punir d’avoir poussé plus loin une curiosité àlaquelle, contrairement à ce que j’avais supposé, la mort n’avaitpas mis fin – ce que je trouvais c’était une jeune filledifférente, multipliant les mensonges et les tromperies là oùl’autre m’avait si doucement rassuré en me jurant n’avoir jamaisconnu ces plaisirs que, dans l’ivresse de sa liberté reconquise,elle était partie goûter jusqu’à la pâmoison, jusqu’à mordre cettepetite blanchisseuse qu’elle retrouvait au soleil levant, sur lebord de la Loire, et à qui elle disait : « Tu me mets auxanges. » Une Albertine différente, non pas seulement dans lesens où nous entendons le mot différent quand il s’agit des autres.Si les autres sont différents de ce que nous avons cru, cettedifférence ne nous atteignant pas profondément, et le pendule del’intuition ne pouvant projeter hors de lui qu’une oscillationégale à celle qu’il a exécutée dans le sens intérieur, ce n’est quedans les régions superficielles d’eux-mêmes que nous situons cesdifférences. Autrefois, quand j’apprenais qu’une femme aimait lesfemmes, elle ne me paraissait pas pour cela une femme autre, d’uneessence particulière. Mais s’il s’agit d’une femme qu’on aime, pourse débarrasser de la douleur qu’on éprouve à l’idée que cela peutêtre on cherche à savoir non seulement ce qu’elle a fait, mais cequ’elle ressentait en le faisant, quelle idée elle avait de cequ’elle faisait ; alors descendant de plus en plus avant, parla profondeur de la douleur, on atteint au mystère, à l’essence. Jesouffrais jusqu’au fond de moi-même, jusque dans mon corps, dansmon cœur – bien plus que ne m’eût fait souffrir la peur de perdrela vie – de cette curiosité à laquelle collaboraient toutes lesforces de mon intelligence et de mon inconscient ; et ainsic’est dans les profondeurs mêmes d’Albertine que je projetaismaintenant tout ce que j’apprenais d’elle. Et la douleur qu’avaitainsi fait pénétrer en moi, à une telle profondeur, la réalité duvice d’Albertine me rendit bien plus tard un dernier office. Commele mal que j’avais fait à ma grand’mère, le mal que m’avait faitAlbertine fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécutmême au souvenir, car, avec la conservation d’énergie que possèdetout ce qui est physique, la souffrance n’a même pas besoin desleçons de la mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuitspassées au clair de lune dans les bois souffre encore desrhumatismes qu’il y a pris. Ces goûts niés par elle et qu’elleavait, ces goûts dont la découverte était venue à moi, non dans unfroid raisonnement mais dans la brûlante souffrance ressentie à lalecture de ces mots : « Tu me mets aux anges »,souffrance qui leur donnait une particularité qualitative, cesgoûts ne s’ajoutaient pas seulement à l’image d’Albertine commes’ajoute au bernard-l’ermite la coquille nouvelle qu’il traîneaprès lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en contact avecun autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature. Quand lapetite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies :« Imaginez-vous, je ne l’aurais pas cru, eh bien, lademoiselle c’en est une aussi », pour moi ce n’était passeulement un vice d’abord insoupçonné d’elles qu’elles ajoutaient àla personne d’Albertine, mais la découverte qu’elle était une autrepersonne, une personne comme elles, parlant la même langue, ce qui,en la faisant compatriote d’autres, me la rendait encore plusétrangère à moi, prouvait que ce que j’avais eu d’elle, ce que jeportais dans mon cœur, ce n’était qu’un tout petit peu d’elle, etque le reste qui prenait tant d’extension de ne pas être seulementcette chose si mystérieusement importante, un désir individuel,mais de lui être commune avec d’autres, elle me l’avait toujourscaché, elle m’en avait tenu à l’écart, comme une femme qui m’eûtcaché qu’elle était d’un pays ennemi et espionne, et qui même eûtagi plus traîtreusement encore qu’une espionne, car celle-ci netrompe que sur sa nationalité, tandis qu’Albertine c’était sur sonhumanité la plus profonde, sur ce qu’elle n’appartenait pas àl’humanité commune, mais à une race étrange qui s’y mêle, s’y cacheet ne s’y fond jamais. J’avais justement vu deux peintures d’Elstiroù dans un paysage touffu il y a des femmes nues. Dans l’uned’elles, l’une des jeunes filles lève le pied comme Albertinedevait faire quand elle l’offrait à la blanchisseuse. De l’autrepied elle pousse à l’eau l’autre jeune fille qui gaiement résiste,la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l’eau bleue. Je merappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le mêmeméandre de cou de cygne avec l’angle du genou, que faisait la chutede la cuisse d’Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit,et j’avais voulu souvent lui dire qu’elle me rappelait cespeintures. Mais je ne l’avais pas fait pour ne pas éveiller en ellel’image de corps nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté dela blanchisseuse et de ses amies, recomposer le groupe que j’avaistant aimé quand j’étais assis au milieu des amies d’Albertine àBalbec. Et si j’avais été un amateur sensible à la seule beautéj’aurais reconnu qu’Albertine le recomposait mille fois plus beau,maintenant que les éléments en étaient les statues nues de déessescomme celles que les grands sculpteurs éparpillaient à Versaillessous les bosquets ou donnaient dans les bassins à laver et à poliraux caresses du flot. Maintenant je la voyais à côté de lablanchisseuse, jeunes filles au bord de l’eau, dans leur doublenudité de marbres féminins, au milieu d’une touffe de végétationset trempant dans l’eau comme des bas-reliefs nautiques. Mesouvenant de ce qu’Albertine était sur mon lit, je croyais voir sacuisse recourbée, je la voyais, c’était un col de cygne, ilcherchait la bouche de l’autre jeune fille. Alors je ne voyais mêmeplus une cuisse, mais le col hardi d’un cygne, comme celui qui dansune étude frémissante cherche la bouche d’une Léda qu’on voit danstoute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu’il n’ya qu’un cygne et qu’elle semble plus seule, de même qu’on découvreau téléphone les inflexions d’une voix qu’on ne distingue pas tantqu’elle n’est pas dissociée d’un visage où l’on objective sonexpression. Dans cette étude, le plaisir, au lieu d’aller vers laface qui l’inspire et qui est absente, remplacée par un cygneinerte, se concentre dans celle qui le ressent. Par instant lacommunication était interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Cequ’Albertine avait fait avec la blanchisseuse ne m’était plussignifié que par des abréviations quasi algébriques qui ne mereprésentaient plus rien ; mais cent fois par heure le courantinterrompu était rétabli, et mon cœur était brûlé sans pitié par unfeu d’enfer, tandis que je voyais Albertine ressuscitée par majalousie, vraiment vivante, se raidir sous les caresses de lapetite blanchisseuse à qui elle disait : « Tu me mets auxanges. » Comme elle était vivante au moment où elle commettaitses fautes, c’est-à-dire au moment où moi-même je me trouvais, ilne me suffisait pas de connaître cette faute, j’aurais vouluqu’elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là jeregrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regretportait la marque de ma jalousie et, tout différent du regretdéchirant des moments où je l’aimais, n’était que le regret de nepas pouvoir lui dire : « Tu croyais que je ne sauraisjamais ce que tu as fait après m’avoir quitté, eh bien je saistout, la blanchisseuse au bord de la Loire, tu lui disais :« Tu me mets aux anges », j’ai vu la morsure. » Sansdoute je me disais : « Pourquoi me tourmenter ?Celle qui a eu du plaisir avec la blanchisseuse n’est plus rien,donc n’était pas une personne dont les actions gardent de lavaleur. Elle ne se dit pas que je sais. Mais elle ne se dit pas nonplus que je ne sais pas puisqu’elle ne se dit rien. » Mais ceraisonnement me persuadait moins que la vue de son plaisir qui meramenait au moment où elle l’avait éprouvé. Ce que nous sentonsexiste seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, dansl’avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives dela mort. Si mon regret qu’elle fût morte subissait dans cesmoments-là l’influence de ma jalousie et prenait cette forme siparticulière, cette influence s’étendait à mes rêves d’occultisme,d’immortalité qui n’étaient qu’un effort pour tâcher de réaliser ceque je désirais. Aussi, à ces moments-là, si j’avais pu réussir àl’évoquer en faisant tourner une table comme autrefois Bergottecroyait que c’était possible, ou à la rencontrer dans l’autre viecomme le pensait l’abbé X., je ne l’aurais souhaité que pour luirépéter : « Je sais pour la blanchisseuse. Tu luidisais : tu me mets aux anges ; j’ai vu lamorsure. » Ce qui vint à mon secours contre cette image de lablanchisseuse, ce fut – certes quand elle eut un peu duré – cetteimage elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce quiest nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité unchangement de ton qui nous frappe, ce à quoi l’habitude n’a pasencore substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout cefractionnement d’Albertine en de nombreux fragments, en denombreuses Albertines, qui était son seul mode d’existence en moi.Des moments revinrent où elle n’avait été que bonne, ouintelligente, ou sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports.Et ce fractionnement, n’était-il pas, au fond, juste qu’il mecalmât ? Car s’il n’était pas en lui-même quelque chose deréel, s’il tenait à la forme successive des heures où elle m’étaitapparue, forme qui restait celle de ma mémoire comme la courburedes projections de ma lanterne magique tenait à la courbure desverres colorés, ne représentait-il pas à sa manière une vérité,bien objective celle-là, à savoir que chacun de nous n’est pas un,mais contient de nombreuses personnes qui n’ont pas toutes la mêmevaleur morale, et que, si l’Albertine vicieuse avait existé, celan’empêchait pas qu’il y en eût eu d’autres, celle qui aimait àcauser avec moi de Saint-Simon dans sa chambre ; celle qui, lesoir où je lui avais dit qu’il fallait nous séparer, avait dit sitristement : « Ce pianola, cette chambre, penser que jene reverrai jamais tout cela » et, quand elle avait vul’émotion que mon mensonge avait fini par me communiquer, s’étaitécriée avec une pitié si sincère : « Oh ! non, toutplutôt que de vous faire de la peine, c’est entendu, je nechercherai pas à vous revoir. » Alors je ne fus plusseul ; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait.Du moment que cette Albertine bonne était revenue, j’avais retrouvéla seule personne à qui je pusse demander l’antidote dessouffrances qu’Albertine me causait. Certes je désirais toujourslui parler de l’histoire de la blanchisseuse, mais ce n’était plusen manière de cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce queje savais. Comme je l’aurais fait si Albertine avait été vivante,je lui demandai tendrement si l’histoire de la blanchisseuse étaitvraie. Elle me jura que non, qu’Aimé n’était pas très véridique etque, voulant paraître avoir bien gagné l’argent que je lui avaisdonné, il n’avait pas voulu revenir bredouille et avait fait direce qu’il avait voulu à la blanchisseuse. Sans doute Albertinen’avait cessé de me mentir. Pourtant, dans le flux et le reflux deses contradictions je sentais qu’il y avait eu une certaineprogression à moi due. Qu’elle ne m’eût même pas fait, au début,des confidences (peut-être, il est vrai, involontaires dans unephrase qui échappe) je n’en eusse pas juré. Je ne me rappelaisplus. Et puis elle avait de si bizarres façons d’appeler certaineschoses que cela pouvait signifier cela ou non, mais le sentimentqu’elle avait eu de ma jalousie l’avait ensuite portée à rétracteravec horreur ce qu’elle avait d’abord complaisamment avoué.D’ailleurs, Albertine n’avait même pas besoin de me dire cela. Pourêtre persuadé de son innocence il me suffisait de l’embrasser, etje le pouvais maintenant qu’était tombée la cloison qui nousséparait, pareille à celle impalpable et résistante qui après unebrouille s’élève entre deux amoureux et contre laquelle sebriseraient les baisers. Non, elle n’avait besoin de rien me dire.Quoi qu’elle eût fait, quoi qu’elle eût voulu, la pauvre petite, ily avait des sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nousdivisait, nous pouvions nous unir. Si l’histoire était vraie, et siAlbertine m’avait caché ses goûts, c’était pour ne pas me faire dechagrin. J’eus la douceur de l’entendre dire à cette Albertine-là.D’ailleurs en avais-je jamais connu une autre ? Les deux plusgrandes causes d’erreur dans nos rapports avec un autre êtresont : avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre être,l’aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule.Cela suffit ; alors, dans les longues heures d’espérance ou detristesse on fabrique une personne, on compose un caractère. Etquand plus tard on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus,devant quelque cruelle réalité qu’on soit placé, ôter ce caractèrebon, cette nature de femme nous aimant, à l’être qui a tel regard,telle épaule que nous ne pouvons, quand elle vieillit, ôter sonpremier visage à une personne que nous connaissons depuis sajeunesse. J’évoquai le beau regard bon et pitoyable de cetteAlbertine-là, ses grosses joues, son cou aux larges grains. C’étaitl’image d’une morte, mais, comme cette morte vivait, il me fut aiséde faire immédiatement ce que j’eusse fait infailliblement si elleavait été auprès de moi de son vivant (ce que je ferais si jedevais jamais la retrouver dans une autre vie), je luipardonnai.

Les instants que j’avais vécus auprès de cette Albertine-làm’étaient si précieux que j’eusse voulu n’en avoir laissé échapperaucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d’une fortunedissipée, j’en retrouvais qui avaient semblé perdus : ennouant un foulard derrière mon cou au lieu de devant, je merappelai une promenade à laquelle je n’avais jamais repensé et où,pour que l’air froid ne pût venir sur ma gorge, Albertine mel’avait arrangé de cette manière après m’avoir embrassé. Cettepromenade si simple, restituée à ma mémoire par un geste si humble,me fit le plaisir de ces objets intimes ayant appartenu à une mortechérie, que nous rapporte la vieille femme de chambre et qui onttant de prix pour nous ; mon chagrin s’en trouvait enrichi, etd’autant plus que, ce foulard, je n’y avais jamais repensé.

Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris sonvol ; des hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi.Je me rendais compte que ce grand amour prolongé pour Albertineétait comme l’ombre du sentiment que j’avais eu pour elle, enreproduisait les diverses parties et obéissait aux mêmes lois quela réalité sentimentale qu’il reflétait au-delà de la mort. Car jesentais bien que si je pouvais entre mes pensées pour Albertinemettre quelque intervalle, d’autre part, si j’en avais mis trop, jene l’aurais plus aimée ; elle me fût par cette coupure devenueindifférente, comme me l’était maintenant ma grand’mère. Trop detemps passé sans penser à elle eût rompu dans mon souvenir lacontinuité, qui est le principe même de la vie, qui pourtant peutse ressaisir après un certain intervalle de temps. N’en avait-ilpas été ainsi de mon amour pour Albertine quand elle vivait, lequelavait pu se renouer après un assez long intervalle dans lequelj’étais resté sans penser à elle ? Or mon souvenir devaitobéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longsintervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, querefléter après la mort d’Albertine le sentiment que j’avais eu pourelle, il était comme l’ombre de mon amour.

D’autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois jene le reconnaissais plus ; je souhaitais d’avoir un grandamour, je voulais chercher une personne qui vivrait auprès de moi,cela me semblait le signe que je n’aimais plus Albertine quandc’était celui que je l’aimais toujours ; car le besoind’éprouver un grand amour n’était, tout autant que le désird’embrasser les grosses joues d’Albertine, qu’une partie de monregret. C’est quand je l’aurais oubliée que je pourrais trouverplus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le regretd’Albertine, parce que c’était lui qui faisait naître en moi lebesoin d’une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et àmesure que mon regret d’Albertine s’affaiblirait, le besoin d’unesœur, lequel n’était qu’une forme inconsciente de ce regret,deviendrait moins impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de monamour ne suivirent pas dans leur décroissance une marche égalementrapide. Il y avait des heures où j’étais décidé à me marier, tantle premier subissait une profonde éclipse, le second au contrairegardant une grande force. Et, en revanche, plus tard mes souvenirsjaloux s’étant éteints, tout d’un coup parfois une tendresse meremontait au cœur pour Albertine, et alors, pensant à mes amourspour d’autres femmes, je me disais qu’elle les aurait compris,partagées – et son vice devenait comme une cause d’amour. Parfoisma jalousie renaissait dans des moments où je ne me souvenais plusd’Albertine, bien que ce fût d’elle alors que j’étais jaloux. Jecroyais l’être d’Andrée à propos de qui on m’apprit à ce moment-làune aventure qu’elle avait. Mais Andrée n’était pour moi qu’unprête-nom, qu’un chemin de raccord, qu’une prise de courant qui nereliait indirectement à Albertine. C’est ainsi qu’en rêve on donneun autre visage, un autre nom, à une personne sur l’identitéprofonde de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgréles flux et les reflux qui contrariaient dans ces cas particulierscette loi générale, les sentiments que m’avait laissés Albertineeurent plus de peine à mourir que le souvenir de leur causepremière. Non seulement les sentiments, mais les sensations.Différent en cela de Swann qui, lorsqu’il avait commencé à ne plusaimer Odette, n’avait même plus pu recréer en lui la sensation deson amour, je me sentais encore revivant un passé qui n’était plusque l’histoire d’un autre ; mon « moi » en quelquesorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était déjàdure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu’uneétincelle y refaisait passer l’ancien courant, même quand depuislongtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucuneimage d’elle n’accompagnant les palpitations cruelles, les larmesqu’apportait à mes yeux un vent froid soufflant, comme à Balbec,sur les pommiers déjà roses, j’en arrivais à me demander si larenaissance de ma douleur n’était pas due à des causes toutespathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d’unsouvenir et la dernière période d’un amour n’était pas plutôt ledébut d’une maladie de cœur.

Il y a, dans certaines affections, des accidents secondaires quele malade est trop porté à confondre avec la maladie elle-même.Quand ils cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de laguérison qu’il n’avait cru. Telle avait été la souffrance causée –la complication amenée – par les lettres d’Aimé relativement àl’établissement de douches et à la petite blanchisseuses. Mais unmédecin de l’âme qui m’eût visité eût trouvé que, pour le reste,mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j’étaisun homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongésdans le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours unecontradiction entre le souvenir vivant d’Albertine et laconnaissance que j’avais de sa mort. Mais cette contradiction étaiten quelque sorte l’inverse de ce qu’elle était autrefois. L’idéequ’Albertine était morte, cette idée qui, les premiers temps,venait battre si furieusement en moi l’idée qu’elle était vivante,que j’étais obligé de me sauver devant elle comme les enfants àl’arrivée de la vague, cette idée de sa mort, à la faveur même deces assauts incessants, avait fini par conquérir en moi la placequ’y occupait récemment encore l’idée de sa vie. Sans que je m’enrendisse compte, c’était maintenant cette idée de la mortd’Albertine – non plus le souvenir présent de sa vie – qui faisaitpour la plus grande partie le fond de mes inconscientes songeries,de sorte que, si je les interrompais tout à coup pour réfléchir surmoi-même, ce qui me causait de l’étonnement, ce n’était pas, commeles premiers jours, qu’Albertine si vivante en moi pût n’existerplus sur la terre, pût être morte, mais qu’Albertine, quin’existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée sivivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui sesuivent l’un l’autre, le noir tunnel sous lequel ma penséerêvassait depuis trop longtemps pour qu’elle prît même plus garde àlui s’interrompait brusquement d’un intervalle de soleil, laissantvoir au loin un univers souriant et bleu où Albertine n’était plusqu’un souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, medisais-je, qui est la vraie, ou bien l’être qui, dans l’obscuritéoù je roulais depuis si longtemps, me semblait la seuleréalité ? Le personnage que j’avais été il y a si peu de tempsencore et qui ne vivait que dans la perpétuelle attente du momentoù Albertine viendrait lui dire bonsoir et l’embrasser, une sortede multiplication de moi-même me faisait paraître ce personnagecomme n’étant plus qu’une faible partie, à demi dépouillée, de moi,et comme une fleur qui s’entr’ouvre j’éprouvais la fraîcheurrajeunissante d’une exfoliation. Au reste, ces brèves illuminationsne me faisaient peut-être que mieux prendre conscience de mon amourpour Albertine, comme il arrive pour toutes les idées tropconstantes, qui ont besoin d’une opposition pour s’affirmer. Ceuxqui ont vécu pendant la guerre de 1870, par exemple, disent quel’idée de la guerre avait fini par leur sembler naturelle, nonparce qu’ils ne pensaient pas assez à la guerre mais parce qu’ils ypensaient toujours. Et pour comprendre combien c’est un faitétrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque choseles arrachant à leur obsession permanente, qu’ils oubliassent uninstant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu’ilsétaient quand on était en paix, jusqu’à ce que tout à coup sur leblanc momentané se détachât, enfin distincte, la réalitémonstrueuse que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, nevoyant pas autre chose qu’elle.

Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d’Albertines’était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément,également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, lessouvenirs de ses trahisons s’éloignant en même temps que ceux de sadouceur, l’oubli m’eût apporté de l’apaisement. Il n’en était pasainsi. Comme sur une plage où la marée descend irrégulièrement,j’étais assailli par la morsure de tel de mes soupçons quand déjàl’image de sa douce présence était retirée trop loin de moi pourpouvoir m’apporter son remède. Pour les trahisons j’en avaissouffert, parce que, en quelque année lointaine qu’elles eussent eulieu, pour moi elles n’étaient pas anciennes ; mais j’ensouffris moins quand elles le devinrent, c’est-à-dire quand je meles représentai moins vivement, car l’éloignement d’une chose estproportionné plutôt à la puissance visuelle de la mémoire quiregarde, qu’à la distance réelle des jours écoulés, comme lesouvenir d’un rêve de la dernière nuit, qui peut nous paraître pluslointain dans son imprécision et son effacement qu’un événement quidate de plusieurs années. Mais bien que l’idée de la mortd’Albertine fit des progrès en moi, le reflux de la sensationqu’elle était vivante, s’il ne les arrêtait pas, les contrecarraitcependant et empêchait qu’ils fussent réguliers. Et je me rendscompte maintenant que, pendant cette période-là (sans doute à causede cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi et qui,à force d’effacer chez moi la souffrance de fautes qui mesemblaient presque indifférentes parce que je savais qu’elle ne lescommettait pas, étaient devenues comme autant de preuvesd’innocence), j’eus le martyre de vivre habituellement avec uneidée tout aussi nouvelle que celle qu’Albertine était morte(jusque-là je partais toujours de l’idée qu’elle était vivante),avec une idée que j’aurais crue tout aussi impossible à supporteret qui, sans que je m’en aperçusse, formant peu à peu le fond de maconscience, s’y substituait à l’idée qu’Albertine étaitinnocente : c’était l’idée qu’elle était coupable. Quand jecroyais douter d’elle, je croyais au contraire en elle ; demême je pris pour point de départ de mes autres idées la certitude– souvent démentie comme l’avait été l’idée contraire – lacertitude de sa culpabilité tout en m’imaginant que je doutaisencore. Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais jeme rends compte qu’il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d’unesouffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement. En protégeantAlbertine de tout contact, en me forgeant l’illusion qu’elle étaitinnocente, aussi bien que plus tard en prenant pour base de mesraisonnements la pensée qu’elle vivait, je ne faisais que retarderl’heure de la guérison, parce que je retardais les longues heuresqui devaient se dérouler préalablement à la fin des souffrancesnécessaires. Or sur ces idées de la culpabilité d’Albertine,l’habitude, quand elle s’exercerait, le ferait suivant les mêmeslois que j’avais déjà éprouvées au cours de ma vie. De même que lenom de Guermantes avait perdu la signification et le charme d’uneroute bordée de fleurs aux grappes violettes et rougeâtres et duvitrail de Gilbert le Mauvais, la présence d’Albertine, celle desvallonnements bleus de la mer, les noms de Swann, du lift, de laprincesse de Guermantes et de tant d’autres, tout ce qu’ils avaientsignifié pour moi, ce charme et cette signification laissant en moiun simple mot qu’ils trouvaient assez grand pour vivre tout seul,comme quelqu’un qui vient mettre en train un serviteur le mettra aucourant et après quelques semaines se retire, de même la puissancedouloureuse de la culpabilité d’Albertine serait renvoyée hors demoi par l’habitude. D’ailleurs d’ici là, comme au cours d’uneattaque faite de deux côtés à la fois, dans cette action del’habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main forte.C’est parce que cette idée de la culpabilité d’Albertinedeviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle,qu’elle deviendrait moins douloureuse. Mais, d’autre part, parcequ’elle serait moins douloureuse, les objections faites à lacertitude de cette culpabilité et qui n’étaient inspirées à monintelligence que par mon désir de ne pas trop souffrir tomberaientune à une, et, chaque action précipitant l’autre, je passeraisassez rapidement de la certitude de l’innocence d’Albertine à lacertitude de sa culpabilité. Il fallait que je vécusse avec l’idéede la mort d’Albertine, avec l’idée de ses fautes, pour que cesidées me devinssent habituelles, c’est-à-dire pour que je pusseoublier ces idées et enfin oublier Albertine elle-même.

Je n’en étais pas encore là. Tantôt c’était ma mémoire rendueplus claire par une excitation intellectuelle – telle une lecture –qui renouvelait mon chagrin, d’autres fois c’était au contraire monchagrin qui était soulevé, par exemple par l’angoisse d’un tempsorageux qui portait plus haut, plus près de la lumière, quelquesouvenir de notre amour.

D’ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine mortepouvaient se produire après un intervalle d’indifférence seméd’autres curiosités, comme après le long intervalle qui avaitcommencé après le baiser refusé de Balbec et pendant lequel jem’étais bien plus soucié de Mme de Guermantes, d’Andrée,de Mlle de Stermaria ; il avait repris quandj’avais recommencé à la voir souvent. Or, même maintenant, despréoccupations différentes pouvaient réaliser une séparation –d’avec une morte, cette fois – où elle me devenait plusindifférente. Et même plus tard, quand je l’aimai moins, cela restapourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, maisqui reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Jepoursuivais une vivante, puis une autre, puis je revenais à mamorte. Souvent c’était dans les parties les plus obscures demoi-même, quand je ne pouvais plus me former aucune idée netted’Albertine, qu’un nom venait par hasard exciter chez moi desréactions douloureuses que je ne croyais plus possibles, comme cesmourants chez qui le cerveau ne pense plus et dont on fait secontracter un membre en y enfonçant une aiguille. Et, pendant delongues périodes, ces excitations se trouvaient m’arriver sirarement que j’en venais à rechercher moi-même les occasions d’unchagrin, d’une crise de jalousie, pour tâcher de me rattacher aupassé, de mieux me souvenir d’elle. Comme le regret d’une femmen’est qu’un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois quelui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causesqui du vivant d’Albertine eussent augmenté mon amour pour elle etau premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie etla douleur. Mais le plus souvent ces occasions – car une maladie,une guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plusprévoyante avait supputé – naissaient à mon insu et me causaientdes chocs si violents que je songeais bien plus à me protégercontre la souffrance qu’à leur demander un souvenir.

D’ailleurs un mot n’avait même pas besoin, comme Chaumont, de serapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux nomsdifférents suffisait à ma mémoire – comme à un électricien qui secontente du moindre corps bon conducteur – pour rétablir le contactentre Albertine et mon cœur) pour qu’il réveillât ce soupçon, pourêtre le mot de passe, le magique sésame entr’ouvrant la porte d’unpassé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de levoir, à la lettre on ne le possédait plus ; on avait étédiminué de lui, on avait cru de par cette ablation sa proprepersonnalité changée en sa forme, comme une figure qui perdraitavec un angle un côté ; certaines phrases, par exemple, où ily avait le nom d’une rue, d’une route où Albertine avait pu setrouver suffisaient pour incarner une jalousie virtuelle,inexistante, à la recherche d’un corps, d’une demeure, de quelquefixation matérielle, de quelque réalisation particulière. Souventc’était tout simplement pendant mon sommeil que, par ces« reprises », ces « da capo » du rêve quitournent d’un seul coup plusieurs pages de la mémoire, plusieursfeuillets du calendrier me ramenaient, me faisaient rétrograder àune impression douloureuse mais ancienne, qui depuis longtempsavait cédé la place à d’autres et qui redevenait présente.D’habitude, elle s’accompagnait de toute une mise en scènemaladroite mais saisissante, qui, me faisant illusion, mettait sousmes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui désormais dataitde cette nuit-là. D’ailleurs, dans l’histoire d’un amour et de sesluttes contre l’oubli, le rêve ne tient-il pas une place plusgrande même que la veille, lui qui ne tient pas compte desdivisions infinitésimales du temps, supprime les transitions,oppose les grands contrastes, défait en un instant le travail deconsolation si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, lanuit, une rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier àcondition toutefois de ne pas la revoir ? Car, quoi qu’ondise, nous pouvons avoir parfaitement en rêve l’impression que cequi se passe est réel. Cela ne serait impossible que pour desraisons tirées de notre expérience qui à ce moment-là nous estcachée. De sorte que cette vie invraisemblable nous semble vraie.Parfois, par un défaut d’éclairage intérieur lequel, vicieux,faisait manquer la pièce, mes souvenirs bien mis en scène medonnant l’illusion de la vie, je croyais vraiment avoir donnérendez-vous à Albertine, la retrouver ; mais alors je mesentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que jevoulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s’étaitéteint – impossibilités qui étaient simplement, dans mon rêve,l’immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur – comme brusquementon voit dans la projection manquée d’une lanterne magique unegrande ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette despersonnages, et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle del’opérateur. D’autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, etvoulait de nouveau me quitter sans que sa résolution parvînt àm’émouvoir. C’est que de ma mémoire avait pu filtrer dansl’obscurité de mon sommeil un rayon avertisseur, et ce qui, logé enAlbertine, ôtait à ses actes futurs, au départ qu’elle annonçait,toute importance, c’était l’idée qu’elle était morte. Souvent cesouvenir qu’Albertine était morte se combinait sans la détruireavec la sensation qu’elle était vivante. Je causais avecelle ; pendant que je parlais ma grand’mère allait et venaitdans le fond de la chambre. Une partie de son menton était tombéeen miettes, comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à cela riend’extraordinaire. Je disais à Albertine que j’aurais des questionsà lui poser relativement à l’établissement de douches de Balbec età une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais cela àplus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne pressaitplus. Elle me promettait qu’elle ne faisait rien de mal et qu’elleavait seulement, la veille, embrassé sur les lèvres MlleVinteuil. « Comment ? elle est ici ? – Oui, il estmême temps que je vous quitte, car je dois aller la voir tout àl’heure. » Et comme, depuis qu’Albertine était morte, je ne latenais plus prisonnière chez moi comme dans les derniers temps desa vie, sa visite à Mlle Vinteuil m’inquiétait. Je nevoulais pas le laisser voir. Albertine me disait qu’elle n’avaitfait que l’embrasser, mais elle devait recommencer à mentir commeau temps où elle niait tout. Tout à l’heure elle ne se contenteraitprobablement pas d’embrasser Mlle Vinteuil. Sans doute,à un certain peint de vue j’avais tort de m’en inquiéter ainsi,puisque, à ce qu’on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rienfaire. On le dit, mais cela n’empêchait pas que ma grand’mère quiétait morte continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, eten ce moment allait et venait dans la chambre. Et sans doute, unefois que j’étais réveillé, cette idée d’une morte qui continue àvivre aurait dû me devenir aussi impossible à comprendre qu’elle mel’est à l’expliquer. Mais je l’avais déjà formée tant de fois, aucours de ces périodes passagères de folie que sont nos rêves quej’avais fini par me familiariser avec elle ; la mémoire desrêves peut devenir durable s’ils se répètent assez souvent. Etlongtemps après, mon rêve fini, je restais tourmenté de ce baiserqu’Albertine m’avait dit avoir donné en des paroles que je croyaisentendre encore. Et, en effet, elles avaient dû passer bien près demes oreilles puisque c’est moi-même qui les avais prononcées.

Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, jel’interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l’oubli des chosesque j’avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d’uncoup j’étais effrayé de penser qu’à l’être évoqué par la mémoire, àqui s’adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondîtplus, que fussent détruites les différentes parties du visageauxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd’huianéantie, avait seule donné l’unité d’une personne. D’autres fois,sans que j’eusse rêvé, dès mon réveil je sentais que le vent avaittourné en moi ; il soufflait froid et continu d’une autredirection venue du fond du passé, me rapportant la sonneried’heures lointaines, des sifflements de départ que je n’entendaispas d’habitude. Un jour j’essayai de prendre un livre, un roman deBergotte que j’avais particulièrement aimé. Les personnagessympathiques m’y plaisaient beaucoup, et bien vite repris par lecharme du livre, je me mis à souhaiter comme un plaisir personnelque la femme méchante fût punie ; mes yeux se mouillèrentquand le bonheur des fiancés fut assuré. « Mais alors,m’écriai-je avec désespoir, de ce que j’attache tant d’importance àce qu’a pu faire Albertine je ne peux pas conclure que sapersonnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, queje la retrouverai un jour pareil au ciel, si j’appelle de tant devœux, attends avec tant d’impatience, accueille avec tant de larmesle succès d’une personne qui n’a jamais existé que dansl’imagination de Bergotte, que je n’ai jamais vue, dont je suislibre de me figurer à mon gré le visage ! » D’ailleurs,dans ce roman il y avait des jeunes filles séduisantes, descorrespondances amoureuses, des allées désertes où l’on serencontre, cela me rappelait qu’on peut aimer clandestinement, celaréveillait ma jalousie, comme si Albertine avait encore pu sepromener dans des allées désertes. Et il y était aussi questiond’un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu’il a aiméejeune, ne la reconnaît pas, s’ennuie auprès d’elle. Et cela merappelait que l’amour ne dure pas toujours et me bouleversait commesi j’étais destiné à être séparé d’Albertine et à la retrouver avecindifférence dans mes vieux jours. Si j’apercevais une carte deFrance mes yeux effrayés s’arrangeaient à ne pas rencontrer laTouraine pour que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fussepas malheureux, la Normandie où étaient marqués au moins Balbec etDoncières, entre lesquels je situais tous ces chemins que nousavions couverts tant de fois ensemble. Au milieu d’autres noms devilles ou de villages de France, noms qui n’étaient que visibles ouaudibles, le nom de Tours, par exemple, semblait composédifféremment, non plus d’images immatérielles, mais de substancesvénéneuses qui agissaient de façon immédiate sur mon cœur dontelles accéléraient et rendaient douloureux les battements. Et sicette force s’étendait jusqu’à certains noms, devenus par elle sidifférents des autres, comment en restant plus près de moi, en mebornant à Albertine elle-même, pouvais-je m’étonner, qu’émanantd’une fille probablement pareille à toute autre, cette forceirrésistible sur moi, et pour la production de laquelle n’importequelle autre femme eût pu servir, eût été le résultat d’unenchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de désirs,d’habitudes, de tendresses, avec l’interférence requise desouffrances et de plaisirs alternés ? Et cela continuait aprèssa mort, la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui estmentale. Je me rappelais Albertine descendant de wagon et me disantqu’elle avait envie d’aller à Saint-Martin-le-Vêtu, et je larevoyais aussi avant avec son polo abaissé sur ses joues ; jeretrouvais des possibilités de bonheur vers lesquelles jem’élançais me disant : « Nous aurions pu aller ensemblejusqu’à Incarville, jusqu’à Doncières. » Il n’y avait pas unestation près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cetteterre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes etcruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, lesplus effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah ! quellesouffrance s’il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit deBalbec, autour du cadre de cuivre duquel, comme autour d’un pivotimmuable, d’une barres fixe, s’était déplacée, avait évolué ma vie,appuyant successivement à lui de gaies conversations avec magrand’mère, l’horreur de sa mort, les douces caresses d’Albertine,la découverte de son vice, et maintenant une vie nouvelle où,apercevant les bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, jesavais qu’Albertine n’entrerait jamais plus ! N’était-il pas,cet hôtel de Balbec, comme cet unique décor de maison des théâtresde province, où l’on joue depuis des années les pièces les plusdifférentes, qui a servi pour une comédie, pour une premièretragédie, pour une deuxième, pour une pièce purement poétique, cethôtel qui remontait déjà assez loin dans mon passé ? Le faitque cette seule partie restât toujours la même, avec ses murs, sesbibliothèques, sa glace, au cours de nouvelles époques de ma vie,me faisait mieux sentir que, dans le total, c’était le reste,c’était moi-même qui avais changé, et me donnait ainsi cetteimpression que les mystères de la vie, de l’amour, de la mort,auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas participer,ne sont pas des parties réservées, mais qu’on s’aperçoit avec unedouloureuse fierté qu’ils ont fait corps au cours des années avecvotre propre vie.

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