Antigone de Sophocle

CRÉON.
Ah ! Tu es né pour mon malheur.
LE GARDIEN.
Certes, je n’ai point commis le crime.
CRÉON.
Tu as donné ta vie pour le désir de l’argent.
LE GARDIEN.
Ah ! C’est un malheur, quand on soupçonne, de
soupçonner faussement.
CRÉON.
Argumente autant que tu le voudras contre le soupçon ;
mais si vous ne révélez ceux qui ont fait cela, vous
apprendrez, l’ayant éprouvé, que les maux sont engendrés
par les gains iniques.
LE GARDIEN.
Certes, je désire ardemment qu’on trouve le coupable ;
mais qu’il soit découvert ou non, et c’est à la destinée d’en
décider, tu ne me verras plus revenir ici. En effet, sauvé
maintenant contre mon espérance et ma pensée, je dois
rendre mille grâces aux Dieux.
LE CHOEUR, LE GARDIEN.
LE CHOEUR.
Strophe I.
Beaucoup de choses sont admirables, mais rien n’est plus
admirable que l’homme. Il est porté par le Notos orageux
à travers la sombre mer, au milieu de flots qui grondent
autour de lui ; il dompte, d’année en année, sous les socs
tranchants, la plus puissante des déesses, Gaia,
immortelle et infatigable, et il la retourne à l’aide du
cheval.
Antistrophe I.
L’homme, plein d’adresse, enveloppe, dans ses filets faits
de cordes, la race des légers oiseaux et les bêtes sauvages
et la génération marine de la mer ; et il asservit par ses
ruses la bête farouche des montagnes ; et il met sous le
joug le cheval chevelu et l’infatigable taureau
montagnard, et il les contraint de courber le cou.
Strophe II.
Il s’est donné la parole et la pensée rapide et les lois des
cités, et il a mis ses demeures à l’abri des gelées et des
pluies fâcheuses. Ingénieux en tout, il ne manque jamais
de prévoyance en ce qui concerne l’avenir. Il n’y a que le

Hadès auquel il ne puisse échapper, mais il a trouvé des
remèdes aux maladies dangereuses.
Antistrophe II.
Plus intelligent en inventions diverses qu’on ne peut
l’espérer,il fait tantôt le bien, tantôt le mal, violant les lois
de la patrie et le droit sacré des dieux. Celui qui excelle
dans la ville mérite d’en être rejeté, quand, par audace, il
agit honteusement. Que je n’aie ni le même toit, ni les
mêmes pensées que celui qui agit ainsi ! Par un prodige
incroyable, ce ne peut être Antigone, bien que ce soit elle
que je vois. Ô malheureuse fille du malheureux Oedipe,
qu’y a-t-il ? Ceux-ci t’amènent-ils pour avoir méprisé la
loi royale etavoir osé une action insensée ?
LE GARDIEN.
Celle-ci a commis le crime. Nous l’avons saisie
ensevelissant le cadavre. Mais où est Créon ?
LE CHOEUR.
Le voici qui sort de la demeure, et à propos.
CRÉON, LE GARDIEN,
ANTIGONE.
CRÉON.
Qu’est-ce ? Qu’est-il arrivé qui rende ma venue opportune
?
LE GARDIEN.
Roi, les mortels ne doivent rien nier par serment, car une
seconde pensée dément la première. Je n’aurais certes
point cru que je dusse jamais revenir ici, troublé que
j’étais par tes menaces ; mais la joie qui arrive inespérée
et inattendue ne peut être surpassée par aucun autre
bonheur. Je reviens donc, ayant abjuré mon serment et
menant ici cette jeune fille qui a été surprise préparant la
sépulture. En ceci le sort n’a point été interrogé, mais
c’est moi seul qui ai le mérite de l’action, et non un autre.
Et maintenant, Roi, puisque je l’ai prise, questionne-la et
convaincs-la, comme il te plaira. Moi je suis absous et
justement affranchi du châtiment.
CRÉON.
Comment et où as-tu pris celle que tu amènes ?
LE GARDIEN.
Elle ensevelissait l’homme. Tu sais tout.

CRÉON.
Comprends-tu ce que tu dis, et dis-tu vrai ?
LE GARDIEN.
Je l’ai vue ensevelissant le cadavre que tu avais défendu
d’ensevelir. Ai-je parlé assez ouvertement et clairement ?
CRÉON.
Et comment a-t-elle été aperçue et surprise commettant le
crime ?
LE GARDIEN.
La chose s’est passée ainsi. Dès que nous fûmes
retournés, pleins de terreur à cause de tes menaces
terribles, ayant enlevé toute la poussière qui couvrait le
corps et l’ayant mis à nu tout putréfié, nous nous assîmes
au sommet des collines, contre le vent, pour fuir l’odeur
et afin qu’elle ne nous atteignît pas, et nous nous
excitions l’un l’autre par des injures, dès qu’un d’entre
nous négligeait de veiller. La chose fut ainsi jusqu’à
l’heure où l’orbe de Hélios s’arrêta au milieu de l’aithèr et
que son ardeur brûla. Alors un brusque tourbillon,
soulevant une tempête sur la terre et obscurcissant l’air,
emplit la plaine et dépouilla tous les arbres de leur
feuillage, et le grand aithèr fut enveloppé d’une épaisse
poussière. Et, les yeux fermés, nous subissions cette
tempête envoyée par les Dieux. Enfin, après un long
temps, quand l’orage eut été apaisé, nous aperçûmes cette
jeune fille qui se lamentait d’une voix aiguë, telle que
l’oiseau désolé qui trouve le nid vide de ses petits. De
même celle-ci, dès qu’elle vit le cadavre nu, hurla des
lamentations et des imprécations terribles contre ceux qui
avaient fait cela. Aussitôt elle apporte de la poussière
sèche, et, à l’aide d’un vase d’airain forgé au marteau, elle
honore le mort d’une triple libation. L’ayant vue, nous
nous sommes élancés et nous l’avons saisie brusquement
sans qu’elle en fût effrayée. Et nous l’avons interrogée sur
l’action déjà commise et sur la plus récente, et elle n’a
rien nié. Et ceci m’a plu et m’a attristé en même temps.
Car, s’il est très doux d’échapper au malheur, il est triste
d’y mener ses amis. Mais tout est d’un moindre prix que
mon propre salut.
CRÉON.
Et toi qui courbes la tête contre terre, je te parle :
Avoues-tu ou nies-tu avoir fait cela ?
ANTIGONE.
Je l’avoue, je ne nie pas l’avoir fait.

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