Portraits d’Antinoüs : ils abondent, et vont de l’incomparable au médiocre. Tous, en dépit des variations dues à l’art du sculpteur ou à l’âge du modèle, à la différence entre les portraits faits d’après le vivant et les portraits exécutés en l’honneur du mort, bouleversent par l’incroyable réalisme de cette figure toujours immédiatement reconnaissable et pourtant si diversement interprétée, par cet exemple, unique dans l’Antiquité, de survivance et de multiplication dans la pierre d’un visage qui ne fut ni celui d’un homme d’État ni celui d’un philosophe, mais simplement qui fut aimé. Parmi ces images, les deux plus belles sont les moins connues : ce sont aussi les seules qui nous livrent le nom d’un sculpteur. L’une est le bas-relief signé d’Antonianus d’Aphrodisias et retrouvé il y a une cinquantaine d’années sur une terre d’un institut agronomique, les Fundi Rustici, dans la salle du conseil d’administration duquel il est placé aujourd’hui. Comme aucun guide de Rome n’en signale l’existence dans cette ville déjà encombrée de statues, les touristes l’ignorent. L’œuvre d’Antonianus a été taillée dans un marbre italien ; elle fut donc certainement exécutée en Italie, et sans doute à Rome, par cet artiste installé de longue date dans la Ville ou ramené par Hadrien de l’un de ses voyages. Elle est d’une délicatesse infinie. Les rinceaux d’une vigne encadrent de la plus souple des arabesques le jeune visage mélancolique et penché : on songe irrésistiblement aux vendanges de la vie brève, à l’atmosphère fruitée d’un soir d’automne. L’ouvrage porte la marque des années passées dans une cave pendant la dernière guerre : la blancheur du marbre a momentanément disparu sous les taches terreuses ; trois doigts de la main gauche ont été brisés. Ainsi les dieux souffrent des folies des hommes. [Note de 1958. Les lignes ci-dessus ont paru pour la première fois il y a six ans ; entre-temps, le bas-relief d’Antonianus a été acquis par un banquier romain, Arturo Osio, curieux homme qui eût intéressé Stendhal ou Balzac. Osio a pour ce bel objet la même sollicitude qu’il a pour les animaux à l’état libre qu’il garde dans une propriété à deux pas de Rome, et pour les arbres qu’il a plantés par milliers dans son domaine d’Orbetello. Rare vertu : « Les Italiens détestent les arbres », disait déjà Stendhal en 1828, et que dirait-il aujourd’hui, où les spéculateurs de Rome tuent à coups d’injections d’eau chaude les pins parasols trop beaux, trop protégés par les règlements urbains, qui les gênent pour édifier leurs termitières ? Luxe rare aussi : combien peu d’hommes riches animent leurs bois et leurs prairies de bêtes en liberté, non pour le plaisir de la chasse, mais pour celui de reconstituer une espèce d’admirable Éden ? L’amour des statues antiques, ces grands objets paisibles, à la fois durables et fragiles, est presque aussi peu commun chez les collectionneurs à notre époque agitée et sans avenir. Sur l’avis des experts, le nouveau possesseur du bas-relief d’Antonianus vient de lui faire subir par une main habile le plus délicat des nettoyages ; une lente et légère friction du bout des doigts a débarrassé le marbre de sa rouille et de ses moisissures, rendant à la pierre son doux éclat d’albâtre et d’ivoire.] Le second de ces chefs-d’œuvre est l’illustre sardoine qui porte le nom de Gemme Marlborough, parce qu’elle appartint à cette collection aujourd’hui dispersée ; cette belle intaille semblait égarée ou rentrée sous terre depuis plus de trente ans. Une vente publique à Londres l’a remise en lumière en janvier 1952 ; le goût éclairé du grand collectionneur Giorgio Sangiorgi l’a ramenée à Rome. J’ai dû à la bienveillance de ce dernier de voir et de toucher cette pièce unique. Une signature incomplète, qu’on juge, sans doute avec raison, être celle d’Antonianus d’Aphrodisias, se lit sur le rebord. L’artiste a enfermé avec tant de maîtrise ce profil parfait dans le cadre étroit d’une sardoine que ce bout de pierre reste au même degré qu’une statue ou qu’un bas-relief le témoignage d’un grand art perdu. Les proportions de l’œuvre font oublier les dimensions de l’objet. À l’époque byzantine, le revers du chef d’œuvre a été coulé dans une gangue de l’or le plus pur. Il a passé ainsi de collectionneur inconnu en collectionneur inconnu jusqu’à Venise, où on signale sa présence dans une grande collection au XVIIe siècle ; Gavin Hamilton, l’antiquaire célèbre, l’acheta et l’apporta en Angleterre, d’où il revient aujourd’hui à son point de départ, qui fut Rome. De tous les objets encore présents aujourd’hui à la surface de la terre, c’est le seul dont on puisse présumer avec quelque certitude qu’il a souvent été tenu entre les mains d’Hadrien.
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Il faut s’enfoncer dans les recoins d’un sujet pour découvrir les choses les plus simples, et de l’intérêt littéraire le plus général. C’est seulement en étudiant Phlégon, secrétaire d’Hadrien, que j’ai appris qu’on doit à ce personnage oublié la première et l’une des plus belles d’entre les grandes histoires de revenants, cette sombre et voluptueuse Fiancée de Corinthe dont se sont inspirés Gœthe, et l’Anatole France des Noces corinthiennes. Phlégon, d’ailleurs, notait de la même encre, et avec la même curiosité désordonnée pour tout ce qui passe les limites humaines, d’absurdes histoires de monstres à deux têtes et d’hermaphrodites qui accouchent. Telle était, du moins à certains jours, la matière des conversations à la table impériale.
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