Monsoreau marchait de surprise en surprise : le mur de Méridor rencontré comme par enchantement,ce cheval caressant le cheval qui l’avait amené, comme s’il eût été de sa plus intime connaissance, il y avait certes là de quoi faire réfléchir les moins soupçonneux. En s’approchant, et l’on devine si M. de Monsoreau s’approcha vivement ; en s’approchant, il remarqua la dégradation du mur à cet endroit ; c’était une véritable échelle, qui menaçait de devenir une brèche ; les pieds semblaient s’être creusé des échelons dans la pierre, et les ronces, arrachées fraîchement,pendaient à leurs branches meurtries.
Le comte embrassa tout l’ensemble d’un coup d’œil, puis, de l’ensemble, il passa aux détails.
Le cheval méritait le premier rang, il l’obtint.
L’indiscret animal portait une selle garnie d’une housse brodée d’argent. Dans un des coins était un double F,entrelaçant un double A.
C’était, à n’en pas douter, un cheval des écuries du prince, puisque le chiffre faisait : François d’Anjou.
Les soupçons du comte, à cette vue, devinrentde véritables alarmes. Le duc était donc venu de ce côté ; ily venait donc souvent, puisque, outre le cheval attaché, il y enavait un second qui savait le chemin.
Monsoreau conclut, puisque le hasard l’avaitmis sur cette piste, qu’il fallait suivre cette piste jusqu’aubout.
C’était d’abord dans ses habitudes de grandveneur et de mari jaloux.
Mais, tant qu’il resterait de ce côté du mur,il était évident qu’il ne verrait rien.
En conséquence, il attacha son cheval près ducheval voisin, et commença bravement l’escalade.
C’était chose facile : un pied appelaitl’autre, la main avait ses places toutes faites pour se poser, lacourbe du bras était dessinée sur les pierres à la surface de lacrête du mur, et l’on avait soigneusement élagué, avec un couteaude chasse, un chêne, dont, à cet endroit, les rameauxembarrassaient la vue et empêchaient le geste.
Tant d’efforts furent couronnés d’un entiersuccès. M. de Monsoreau ne fut pas plutôt établi à sonobservatoire, qu’il aperçut, au pied d’un arbre, une mantille bleueet un manteau de velours noir. La mantille appartenait sansconteste à une femme, et le manteau noir à un homme ;d’ailleurs, il n’y avait point à chercher bien loin, l’homme et lafemme se promenaient à cinquante pas de là, les bras enlacés,tournant le dos au mur, et cachés d’ailleurs par le feuillage dubuisson.
Malheureusement pourM. de Monsoreau, qui n’avait pas habitué le mur à sesviolences, un moellon se détacha du chaperon et tomba, brisant lesbranches, jusque sur l’herbe : là, il retentit avec un échomugissant.
À ce bruit, il paraît que les personnages dontle buisson cachait les traits à M. de Monsoreau seretournèrent et l’aperçurent, car un cri de femme aigu etsignificatif se fit entendre, puis un frôlement dans le feuillageavertit le comte qu’ils se sauvaient comme deux chevreuilseffrayés.
Au cri de la femme, Monsoreau avait senti lasueur de l’angoisse lui monter au front : il avait reconnu lavoix de Diane.
Incapable dès lors de résister au mouvement defureur qui l’emportait, il s’élança du haut du mur, et, son épée àla main, se mit à fendre buissons et rameaux pour suivre lesfugitifs.
Mais tout avait disparu, rien ne troublaitplus le silence du parc ; pas une ombre au fond des allées,pas une trace dans les chemins, pas un bruit dans les massifs, sice n’est le chant des rossignols et des fauvettes, qui, habitués àvoir les deux amants, n’avaient pu être effrayés par eux.
Que faire en présence de la solitude ?que résoudre ? où courir ? Le parc était grand ; onpouvait, en poursuivant ceux qu’on cherchait, rencontrer ceux quel’on ne cherchait pas.
M. de Monsoreau songea que ladécouverte qu’il avait faite suffisait pour le moment ;d’ailleurs, il se sentait lui-même sous l’empire d’un sentimenttrop violent pour agir avec la prudence qu’il convenait de déployervis-à-vis d’un rival aussi redoutable que l’était François ;car il ne doutait pas que ce rival ne fût le prince. Puis, si, parhasard, ce n’était pas lui, il avait près du duc d’Anjou unemission pressée à accomplir ; d’ailleurs, il verrait bien, ense retrouvant près du prince, ce qu’il devait penser de saculpabilité ou de son innocence.
Puis, une idée sublime lui vint. C’était defranchir le mur à l’endroit même où il l’avait déjà escaladé, etd’enlever avec le sien le cheval de l’intrus surpris par lui dansle parc.
Ce projet vengeur lui donna des forces ;il reprit sa course et arriva au pied du mur, haletant et couvertde sueur.
Alors, s’aidant de chaque branche, il parvintau faîte et retomba de l’autre côté ; mais, de l’autre côté,plus de cheval, ou, pour mieux dire, plus de chevaux. L’idée qu’ilavait eue était si bonne, qu’avant de lui venir, à lui, elle étaitvenue à son ennemi, et que son ennemi en avait profité.
M. de Monsoreau, accablé, laissaéchapper un rugissement de rage, montrant le poing à ce démonmalicieux, qui, bien certainement, riait de lui dans l’ombre déjàépaisse du bois ; mais, comme chez lui la volonté n’était pasfacilement vaincue, il réagit contre les fatalités successives quisemblaient prendre à tâche de l’accabler : en s’orientant àl’instant même, malgré la nuit qui descendait rapidement, il réunittoutes ses forces et regagna Angers par un chemin de traverse qu’ilconnaissait depuis son enfance.
Deux heures et demie après, il arrivait à laporte de la ville, mourant de soif, de chaleur et de fatigue :mais l’exaltation de la pensée avait donné des forces au corps, etc’était toujours le même homme volontaire et violent à la fois.
D’ailleurs, une idée le soutenait : ilinterrogerait la sentinelle, ou plutôt les sentinelles ; ilirait de porte en porte ; il saurait par quelle porte un hommeétait entré avec deux chevaux ; il viderait sa bourse, ilferait des promesses d’or, et il connaîtrait le signalement de cethomme. Alors, quel qu’il fût, prochainement ou plus tard, cet hommelui payerait sa dette.
Il interrogea la sentinelle ; mais lasentinelle venait d’être placée et ne savait rien. Il entra aucorps de garde et s’informa : le milicien qui descendait degarde avait vu, il y avait deux heures à peu près, rentrer uncheval sans maître, qui avait repris tout seul le chemin dupalais.
Il avait alors pensé qu’il était arrivéquelque accident au cavalier, et que le cheval intelligent avaitregagné seul le logis.
Monsoreau se frappa le front : il étaitdécidé qu’il ne saurait rien.
Alors il s’achemina à son tour vers le châteauducal.
Là, grande vie, grand bruit, grandejoie ; les fenêtres resplendissaient comme des soleils, et lescuisines reluisaient comme des fours embrasés, envoyant par leurssoupiraux des parfums de venaison et de girofle capables de faireoublier à l’estomac qu’il est voisin du cœur.
Mais les grilles étaient fermées, et là unedifficulté se présenta : il fallait se les faire ouvrir.
Monsoreau appela le concierge et senomma ; mais le concierge ne voulut point le reconnaître.
– Vous étiez droit, et vous êtes voûté,lui dit-il.
– C’est la fatigue.
– Vous étiez pâle, et vous êtesrouge.
– C’est la chaleur.
– Vous étiez à cheval, et vous rentrezsans cheval.
– C’est que mon cheval a eu peur, a faitun écart, m’a désarçonné et est rentré sans cavalier. N’avez-vouspas vu mon cheval ?
– Ah ! si fait, dit leconcierge.
– En tout cas, allez prévenir lemajordome.
Le concierge, enchanté de cette ouverture quile déchargeait de toute responsabilité, envoya prévenirM. Remy.
M. Remy arriva, et reconnut parfaitementMonsoreau.
– Et d’où venez-vous, mon Dieu !dans un pareil état ? lui demanda-t-il.
Monsoreau répéta la même fable qu’il avaitdéjà faite au concierge.
– En effet, dit le majordome, nous avonsété fort inquiets, quand nous avons vu arriver le cheval sanscavalier ; monseigneur surtout, que j’avais eu l’honneur deprévenir de votre arrivée.
– Ah ! monseigneur a paruinquiet ? fit Monsoreau.
– Fort inquiet.
– Et qu’a-t-il dit ?
– Qu’on vous introduisît près de luiaussitôt votre arrivée.
– Bien ! le temps de passer àl’écurie seulement, voir s’il n’est rien arrivé au cheval de SonAltesse.
Et Monsoreau passa à l’écurie, et reconnut, àla place où il l’avait pris, l’intelligent animal, qui mangeait encheval qui sent le besoin de réparer ses forces.
Puis, sans même prendre le soin de changer decostume, – Monsoreau pensait que l’importance de la nouvelle qu’ilapportait devait l’emporter sur l’étiquette, – sans même changer,disons-nous, le grand veneur se dirigea vers la salle à manger.
Tous les gentilshommes du prince, et SonAltesse elle-même, réunis autour d’une table magnifiquement servieet splendidement éclairée, attaquaient les pâtés de faisans, lesgrillades fraîches de sanglier et les entremets épicés, qu’ilsarrosaient de ce vin noir de Cahors si généreux et si velouté, oude ce perfide, suave et pétillant vin d’Anjou, dont les fuméess’extravasent dans la tête avant que les topazes qu’il distilledans le verre soient tout à fait épuisées.
– La cour est au grand complet, disaitAntraguet, rose comme une jeune fille et déjà ivre comme un vieuxreître ; au complet comme la cave de Votre Altesse.
– Non pas, non pas, dit Ribérac, il nousmanque un grand veneur. Il est, en vérité, honteux que nousmangions le dîner de Son Altesse, et que nous ne le prenions pasnous-mêmes.
– Moi, je vote pour un grand veneurquelconque, dit Livarot ; peu importe lequel, fût-ceM. de Monsoreau.
Le duc sourit, il savait seul l’arrivée ducomte.
Livarot achevait à peine sa phrase et leprince son sourire que la porte s’ouvrit et queM. de Monsoreau entra.
Le duc fit, en l’apercevant, une exclamationd’autant plus bruyante, qu’elle retentit au milieu du silencegénéral.
– Eh bien ! le voici, dit-il, vousvoyez que nous sommes favorisés du ciel, messieurs, puisque le cielnous envoie à l’instant ce que nous désirons.
Monsoreau, décontenancé de cet aplomb duprince, qui, dans les cas pareils, n’était pas habituel à SonAltesse, salua d’un air assez embarrassé et détourna la tête,ébloui comme un hibou tout à coup transporté de l’obscurité augrand soleil.
– Asseyez-vous là et soupez, dit le ducen montrant à M. de Monsoreau une place en face delui.
– Monseigneur, répondit Monsoreau, j’aibien soif, j’ai bien faim, je suis bien las ; mais je neboirai, je ne mangerai, je ne m’assoirai qu’après m’être acquittéprès de Votre Altesse d’un message de la plus haute importance.
– Vous venez de Paris, n’est-cepas ?
– En toute hâte, monseigneur.
– Eh bien ! j’écoute, dit leduc.
Monsoreau s’approcha de François, et, lesourire sur les lèvres, la haine dans Je cœur, il lui dit toutbas :
– Monseigneur, madame la reine mères’avance à grandes journées ; elle vient voir VotreAltesse.
Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés,laissa percer une joie soudaine.
– C’est bien, dit-il, merci. Monsieur deMonsoreau, aujourd’hui comme toujours, je vous trouve fidèleserviteur ; continuons de souper, messieurs.
Et il rapprocha de la table son fauteuil qu’ilavait éloigné un instant pour écouterM. de Monsoreau.
Le festin recommença ; le grand veneur,placé entre Livarot et Ribérac, n’eut pas plutôt goûté les douceursd’un bon siège, et ne se fut pas plutôt trouvé en face d’un repascopieux, qu’il perdit tout à coup l’appétit.
L’esprit reprenait le dessus sur lamatière.
L’esprit, entraîné dans de tristes pensées,retournait au parc de Méridor, et, faisant de nouveau le voyage quele corps brisé venait d’accomplir, repassait, comme un pèlerinattentif, par ce chemin fleuri qui l’avait conduit à lamuraille.
Il revoyait le cheval hennissant ; ilrevoyait le mur dégradé ; il revoyait les deux ombresamoureuses et fuyantes ; il entendait le cri de Diane, ce criqui avait retenti au plus profond de son cœur.
Alors, indifférent au bruit, à la lumière, aurepas même, oubliant à côté de qui et en face de qui il setrouvait, il s’ensevelissait dans sa propre pensée, laissant sonfront se couvrir peu à peu de nuages, et chassant de sa poitrine unsourd gémissement qui attirait l’attention des convivesétonnés.
– Vous tombez de lassitude, monsieur legrand veneur, dit le prince ; en vérité, vous feriez biend’aller vous coucher.
– Ma foi, oui, dit Livarot, le conseilest bon, et, si vous ne le suivez pas, vous courez grand risque devous endormir dans votre assiette.
– Pardon, monseigneur, dit Monsoreau enrelevant la tête ; en effet, je suis écrasé de fatigue.
– Enivrez-vous, comte, dit Antraguet,rien ne délasse comme cela.
– Et puis, murmura Monsoreau, ens’enivrant on oublie.
– Bah ! dit Livarot, il n’y a pasmoyen ; voyez, messieurs, son verre est encore plein.
– À votre santé, comte, dit Ribérac enlevant son verre.
Monsoreau fut forcé de faire raison augentilhomme, et vida le sien d’un seul trait.
– Il boit cependant très bien ;voyez, monseigneur, dit Antraguet.
– Oui, répondit le prince, qui essayaitde lire dans le cœur du comte ; oui, à merveille.
– Il faudra cependant que vous nousfassiez faire une belle chasse, comte, dit Ribérac ; vousconnaissez le pays.
– Vous y avez des équipages, des bois,dit Livarot.
– Et même une femme, ajoutaAntraguet.
– Oui, répéta machinalement le comte,oui, des équipages, des bois et madame de Monsoreau, oui,messieurs, oui.
– Faites-nous chasser un sanglier, comte,dit le prince.
– Je tâcherai, monseigneur.
– Eh ! pardieu, dit un desgentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà une belleréponse ! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais auvieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir faitlever dix.
Monsoreau pâlit malgré lui ; le vieuxtaillis était justement cette partie du bois où Roland venait de leconduire.
– Ah ! oui, oui, demain,demain ! s’écrièrent en chœur les gentilshommes.
– Voulez-vous demain, Monsoreau ?demanda le duc.
– Je suis toujours aux ordres de VotreAltesse, répondit Monsoreau ; mais cependant, commemonseigneur daignait le remarquer il n’y a qu’un instant, je suisbien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis, j’ai besoin devisiter les environs et de savoir où en sont nos bois.
– Et puis, enfin, laissez-lui voir safemme, que diable ! dit le duc avec une bonhomie quiconvainquit le pauvre mari que le duc était son rival.
– Accordé ! accordé ! crièrentles jeunes gens avec gaieté. Nous donnons vingt-quatre heures àM. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout ce qu’ila à y faire.
– Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit lecomte, et je vous promets de les bien employer.
– Maintenant, notre grand veneur, dit leduc, je vous permets d’aller trouver votre lit. Que l’on conduiseM. de Monsoreau à son appartement !
M. de Monsoreau salua et sortit,soulagé d’un grand fardeau, la contrainte.
Les gens affligés aiment la solitude plusencore que les amants heureux.
Une fois le grand veneur sorti de la salle àmanger, le repas continua plus gai, plus joyeux, plus libre quejamais.
La figure sombre du Monsoreau n’avait pas peucontribué à maintenir les jeunes gentilshommes ; car, sous leprétexte et même sous la réalité de la fatigue, ils avaient démêlécette continuelle préoccupation de sujets lugubres qui imprimait aufront du comte cette tache de tristesse mortelle qui faisait lecaractère particulier de sa physionomie.
Lorsqu’il fut parti, et que le prince,toujours gêné en sa présence, eut repris son airtranquille :
– Voyons, Livarot, dit le duc, tu avais,lorsque est entré notre grand veneur, commencé de nous racontervotre fuite de Paris. Continue.
Et Livarot continua.
Mais, comme notre titre d’historien nous donnele privilège de savoir mieux que Livarot lui-même ce qui s’étaitpassé, nous substituerons notre récit à celui du jeune homme.Peut-être y perdra-t-il comme couleur, mais il y gagnera commeétendue, puisque nous savons ce que Livarot ne pouvait savoir,c’est-à-dire ce qui s’était passé au Louvre.
Vers le milieu de la nuit, Henri III futréveillé par un bruit inaccoutumé qui retentissait dans le palais,où cependant, le roi une fois couché, le silence le plus profondétait prescrit.
C’étaient des jurons, des coups de hallebardecontre les murailles, des courses rapides dans les galeries, desimprécations à faire ouvrir la terre ; et, au milieu de tousces bruits, de tous ces chocs, de tous ces blasphèmes, ces motsrépétés par des milliers d’échos :
– Que dira le roi ? que dira leroi ?
Henri se dressa sur son lit et regarda Chicot,qui, après avoir soupé avec Sa Majesté, s’était laissé aller ausommeil dans un grand fauteuil, les jambes enlacées à sarapière.
Les rumeurs redoublaient.
Henri sauta en bas de son lit, tout luisant depommade, en criant :
– Chicot ! Chicot !
Chicot ouvrit un œil. C’était un garçonprudent qui appréciait fort le sommeil et qui ne se réveillaitjamais tout à fait du premier coup.
– Ah ! tu as eu tort de m’appeler,Henri, dit-il. Je rêvais que tu avais un fils.
– Écoute ! dit Henri,écoute !
– Que veux-tu que j’écoute ? Il mesemble cependant que tu me dis bien assez de sottises comme celapendant le jour, sans prendre encore sur mes nuits.
– Mais tu n’entends donc pas ? ditle roi en étendant la main dans la direction du bruit.
– Oh ! oh ! s’écriaChicot ; en effet, j’entends des cris.
– Que dira le roi ? que dira leroi ? répéta Henri. Entends-tu ?
– Il y a deux choses à soupçonner :ou ton lévrier Narcisse est malade, ou les huguenots prennent leurrevanche et font une Saint-Barthélemy de catholiques.
– Aide-moi à m’habiller, Chicot.
– Je le veux bien ; mais aide-moi àme lever, Henri.
– Quel malheur ! quel malheur !répétait-on dans les antichambres.
– Diable ! ceci devient sérieux, ditChicot.
– Nous ferons bien de nous armer, dit leroi.
– Nous ferons mieux encore, dit Chicot,de nous dépêcher de sortir par la petite porte, afin de voir et dejuger par nous-mêmes le malheur, au lieu de nous le laisserraconter.
Presque aussitôt, suivant le conseil deChicot, Henri sortit par la porte dérobée et se trouva dans lecorridor qui conduisait aux appartements du duc d’Anjou.
C’est là qu’il vit des bras levés au ciel etqu’il entendit les exclamations les plus désespérées.
– Oh ! oh ! dit Chicot, jedevine : ton malheureux prisonnier se sera étranglé dans saprison. Ventre-de-biche ! Henri, je te fais mon compliment, tues un plus grand politique que je ne croyais.
– Eh ! non, malheureux !s’écria Henri, ce ne peut être cela.
– Tant pis, dit Chicot.
– Viens, viens.
Et Henri entraîna le Gascon dans la chambre duduc.
La fenêtre était ouverte et garnie d’une foulede curieux entassés les uns sur les autres pour contemplerl’échelle de corde accrochée aux trèfles de fer du balcon.
Henri devint pâle comme la mort.
– Eh ! eh ! mon fils, ditChicot, tu n’es pas encore si fort blasé que je le croyais.
– Enfui ! évadé ! cria Henrid’une voix si retentissante, que tous les gentilshommes seretournèrent.
Il y avait des éclairs dans les yeux duroi ; sa main serrait convulsivement la poignée de samiséricorde.
Schomberg s’arrachait les cheveux, Quélus sebourrait le visage de coups de poing, et Maugiron frappait, commeun bélier, de la tête dans la cloison.
Quant à d’Épernon, il avait disparu sous lespécieux prétexte de courir après M. le duc d’Anjou.
La vue du martyre que, dans leur désespoir,s’infligeaient ses favoris calma tout à coup le roi.
– Hé là ! doucement, mon fils,dit-il en retenant Maugiron par le milieu du corps.
– Non, mordieu ! j’en crèverai, oule diable m’emporte ! dit le jeune homme en prenant du champpour se briser la tête non plus sur la cloison, mais sur lemur.
– Holà ! aidez-moi donc à leretenir, cria Henri.
– Eh ! compère, dit Chicot, il y aune mort plus douce : passez-vous tout bonnement votre épée autravers du ventre.
– Veux-tu te taire, bourreau ! ditHenri les larmes aux yeux.
Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait lesjoues.
– Oh ! Quélus, mon enfant, ditHenri, tu vas ressembler à Schomberg quand il a été trempé dans lebleu de Prusse ! Tu seras affreux, mon ami !
Quélus s’arrêta.
Schomberg seul continuait à se dépouiller lestempes ; il en pleurait de rage.
– Schomberg ! Schomberg ! monmignon, cria Henri, un peu de raison, je t’en prie !
– J’en deviendrai fou.
– Bah ! dit Chicot.
– Le fait est, dit Henri, que c’est unaffreux malheur, et voilà pourquoi il faut que tu gardes la raison,Schomberg. Oui, c’est un affreux malheur. Je suis perdu !Voilà la guerre civile dans mon royaume… Ah ! qui a fait cecoup-là ? qui a fourni l’échelle ? Par la mordieu !je ferai pendre toute la ville.
Une profonde terreur s’empara desassistants.
– Qui est le coupable ? continuaHenri ; où est le coupable ? Dix mille écus à qui me dirason nom ! cent mille écus à qui me le livrera mort ouvif !
– Qui voulez-vous que ce soit, s’écriaMaugiron, sinon quelque Angevin ?
– Pardieu ! tu as raison, s’écriaHenri. Ah ! les Angevins, mordieu ! les Angevins, ils mele payeront !
Et, comme si cette parole eût été uneétincelle communiquant le feu à une traînée de poudre, uneeffroyable explosion de cris et de menaces retentit contre lesAngevins.
– Oh ! oui, les Angevins ! criaQuélus.
– Où sont-ils ? hurla Schomberg.
– Qu’on les éventre ! vociféraMaugiron.
– Cent potences pour cent Angevins !reprit le roi.
Chicot ne pouvait rester muet dans cettefureur universelle : il tira son épée avec un geste detaille-bras, et, s’escrimant du plat à droite et à gauche, il rossales mignons et battit les murs en répétant avec des yeuxfarouches :
– Oh ! ventre-de-biche !oh ! mâle-rage ! ah ! damnation ! les Angevins,mordieu ! mort aux Angevins !
Ce cri : Mort aux Angevins ! futentendu de toute la ville comme le cri des mères Israélites futentendu par tout Raina.
Cependant Henri avait disparu.
Il avait songé à sa mère, et, se glissant horsde la chambre sans mot dire, il était allé trouver Catherine, unpeu négligée depuis quelque temps, et qui, renfermée dans sonindifférence affectée, attendait, avec sa pénétration florentine,une bonne occasion de voir surnager sa politique.
Lorsque Henri entra, elle était à demicouchée, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus,avec ses joues grasses, mais un peu jaunâtres, avec ses yeuxbrillants, mais fixes, avec ses mains potelées, mais pâles, à unestatue de cire exprimant la méditation qu’à un être animé quipense.
Mais, à la nouvelle de l’évasion de François,nouvelle que Henri donna, au reste, sans ménagement aucun, toutembrasé qu’il était de colère et de haine, la statue parut seréveiller tout à coup, quoique le geste qui annonçait ce réveil sebornât, pour elle, à s’enfoncer davantage encore dans son fauteuilet à secouer la tête sans rien dire.
– Eh ! ma mère, dit Henri, vous nevous écriez pas ?
– Pourquoi faire, mon fils ? demandaCatherine.
– Comment ! cette évasion de votrefils ne vous paraît pas criminelle, menaçante, digne des plusgrands châtiments ?
– Mon cher fils, la liberté vaut bien unecouronne, et rappelez-vous que je vous ai, à vous-même, conseilléde fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne.
– Ma mère, on m’outrage.
Catherine haussa les épaules.
– Ma mère, on me brave.
– Eh ! non, dit Catherine, on sesauve, voilà tout.
– Ah ! dit Henri, voilà comme vousprenez mon parti !
– Que voulez-vous dire, monfils ?
– Je dis qu’avec l’âge les sentimentss’émoussent ; je dis….
Il s’arrêta.
– Que dites-vous ? reprit Catherineavec son calme habituel.
– Je dis que vous ne m’aimez plus commeautrefois.
– Vous vous trompez, dit Catherine avecune froideur croissante. Vous êtes mon fils bien-aimé, Henri ;mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils.
– Ah ! trêve à la morale maternelle,madame, dit Henri furieux ; nous connaissons ce que celavaut.
– Eh ! vous devez le connaître mieuxque personne, mon fils ; car, vis-à-vis de vous, ma morale atoujours été de la faiblesse.
– Et, comme vous en êtes aux repentirs,vous vous repentez.
– Je sentais bien que nous en viendrionslà, mon fils, dit Catherine ; voilà pourquoi je gardais lesilence.
– Adieu, madame, adieu, dit Henri ;je sais ce qu’il me reste à faire, puisque, chez ma mère même, iln’y a plus de compassion pour moi. Je trouverai des conseillerscapables de seconder mon ressentiment et de m’éclairer dans cetterencontre.
– Allez, mon fils, dit tranquillement laFlorentine, et que l’esprit de Dieu soit avec ces conseillers, carils en auront bien besoin pour vous tirer d’embarras.
Et elle le laissa s’éloigner sans faire ungeste, sans dire un mot pour le retenir.
– Adieu, madame, répéta Henri. Mais, prèsde la porte, il s’arrêta.
– Henri, adieu, dit la reine ;seulement encore un mot. Je ne prétends pas vous donner un conseil,mon fils ; vous n’avez pas besoin de moi, je le sais ;mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant d’émettre leuravis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet avis àexécution.
– Oh ! oui, dit Henri, se rattachantà ce mot de sa mère et en profitant pour ne pas aller plus loin,car la circonstance est difficile, n’est-ce pas, madame ?
– Grave, dit lentement Catherine enlevant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri.
Le roi, frappé de cette expression de terreurqu’il croyait lire dans les yeux de sa mère, revint prèsd’elle.
– Quels sont ceux qui l’ont enlevé ?en avez-vous quelque idée, ma mère ?
Catherine ne répondit point.
– Moi, dit Henri, je pense que ce sontles Angevins.
Catherine sourit avec cette finesse quimontrait toujours en elle un esprit supérieur veillant pourterrasser et confondre l’esprit d’autrui.
– Les Angevins ? répéta-t-elle.
– Vous ne le croyez pas, dit Henri, toutle monde le croit.
Catherine fit encore un mouvementd’épaules.
– Que les autres croient cela, bien,dit-elle ; mais vous, mon fils, enfin !
– Quoi donc ! madame !… Quevoulez-vous dire ?… Expliquez-vous, je vous en supplie.
– À quoi bon m’expliquer ?
– Votre explication m’éclairera.
– Vous éclairera ! Allonsdonc ! Henri, je ne suis qu’une femme vieille etradoteuse ; ma seule influence est dans mon repentir et dansmes prières.
– Non, parlez, parlez, ma mère, je vousécoute. Oh ! vous êtes encore, vous serez toujours notre âme ànous tous. Parlez.
– Inutile ; je n’ai que des idées del’autre siècle, et la défiance fait tout l’esprit des vieillards.La vieille Catherine ! donner, à son âge, un conseil quivaille encore quelque chose ! Allons donc ! mon fils,impossible !
– Eh bien ! soit, ma mère, ditHenri ; refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide.Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, etje le saurai alors, j’aurai fait pendre tous les Angevins qui sontà Paris.
– Faire pendre tous les Angevins !s’écria Catherine avec cet étonnement qu’éprouvent les espritssupérieurs lorsqu’on dit devant eux quelque énormité.
– Oui, oui, pendre, massacrer,assassiner, brûler. À l’heure qu’il est, mes amis courent déjà laville pour rompre les os à ces maudits, à ces brigands, à cesrebelles !….
– Qu’ils s’en gardent, malheureux,s’écria Catherine emportée par le sérieux de la situation ;ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait rien ; mais ilsvous perdraient avec eux.
– Comment cela ?
– Aveugle ! murmura Catherine ;les rois auront donc éternellement des jeux pour ne pasvoir !
Et elle joignit les mains.
– Les rois ne sont rois qu’à la conditionqu’ils vengeront les injures qu’on leur fait, car alors leurvengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout monroyaume se lèvera pour me défendre.
– Fou, insensé, enfant, murmura laFlorentine.
– Mais pourquoi cela, commentcela ?
– Pensez-vous qu’on égorgera, qu’onbrûlera, qu’on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet,comme Livarot, comme Ribérac, sans faire couler des flots desang ?
– Qu’importe ! pourvu qu’on leségorge.
– Oui, sans doute, si on leségorge ; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame ! jevous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les égorgerapas ; mais on aura levé pour eux l’étendard de larévolte ; mais on leur aura mis nue à la main l’épée qu’ilsn’eussent jamais osé tirer du fourreau pour un maître commeFrançois. Tandis qu’au contraire, dans ce cas-là, par votreimprudence, ils dégaineront pour défendre leur vie ; et votreroyaume se soulèvera, non pas pour vous, mais contre vous.
– Mais, si je ne me venge pas, j’ai peur,je recule, s’écria Henri.
– A-t-on jamais dit que j’avaispeur ? dit Catherine en fronçant le sourcil et en pressant sesdents de ses lèvres minces et rougies avec du carmin.
– Cependant, si c’étaient les Angevins,ils mériteraient une punition, ma mère.
– Oui, si c’étaient eux, mais ce ne sontpas eux.
– Qui est-ce donc, si ce ne sont pas lesamis de mon frère ?
– Ce ne sont pas les amis de votre frère,car votre frère n’a pas d’amis.
– Mais qui est-ce donc ?
– Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôtvotre ennemi.
– Quel ennemi ?
– Eh ! mon fils, vous savez bien quevous n’en avez jamais eu qu’un, comme votre frère Charles n’en ajamais eu qu’un, comme moi-même je n’en ai jamais eu qu’un, le mêmetoujours, incessamment.
– Henri de Navarre, vous voulezdire ?
– Eh ! oui, Henri de Navarre.
– Il n’est pas à Paris !
– Eh ! savez-vous qui est à Paris ouqui n’y est pas ? savez-vous quelque chose ? avez-vousdes yeux et des oreilles ? avez-vous autour de vous des gensqui voient et qui entendent ? Non, vous êtes tous sourds, vousêtes tous aveugles.
– Henri de Navarre ! répétaHenri.
– Mon fils, à chaque désappointement quivous arrivera, à chaque malheur qui vous arrivera, à chaquecatastrophe qui vous arrivera et dont l’auteur vous resterainconnu, ne cherchez pas, n’hésitez pas, ne vous enquérez pas,c’est inutile. Écriez-vous, Henri : « C’est Henri deNavarre, » et vous serez sûr d’avoir dit vrai… Frappez du côté oùil sera, et vous serez sûr d’avoir frappé juste… Oh ! cethomme !… cet homme ! voyez-vous, c’est l’épée que Dieu asuspendue au-dessus de la maison de Valois.
– Vous êtes donc d’avis que je donnecontre-ordre à l’endroit des Angevins ?
– À l’instant même, s’écria Catherine,sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Hâtez-vous,peut-être est-il déjà trop tard ; courez, révoquez cesordres ; allez, ou vous êtes perdu.
Et, saisissant son fils par le bras, elle lepoussa vers la porte avec une force et une énergie incroyables.Henri s’élança hors du Louvre, cherchant à rallier ses amis.
Mais il ne trouva que Chicot, assis sur unepierre et dessinant des figures géographiques sur le sable.
Henri s’assura que c’était bien le Gascon,qui, non moins attentif qu’Archimède, ne paraissait pas décidé à seretourner, Paris fût-il pris d’assaut.
– Ah ! malheureux, s’écria-t-ild’une voix tonnante, voilà donc comme tu défends ton roi ?
– Je le défends à ma manière, et je croisque c’est la bonne.
– La bonne ! s’écria le roi, labonne, paresseux !
– Je le maintiens et je le prouve.
– Je suis curieux de voir cettepreuve.
– C’est facile : d’abord, nous avonsfait une grande bêtise, mon roi ; nous avons fait une immensebêtise.
– En quoi faisant ?
– En faisant ce que nous avons fait.
– Ah ! ah ! fit Henri frappé dela corrélation de ces deux esprits éminemment subtils, et quin’avaient pu se concerter pour en venir au même résultat.
– Oui, répondit Chicot, tes amis, encriant par la ville : Mort aux Angevins ! et, maintenantque j’y réfléchis, il ne m’est pas bien prouvé que ce soient lesAngevins qui aient fait le coup ; tes amis, dis-je, en criantpar la ville : Mort aux Angevins ! font tout simplementcette petite guerre civile que MM. de Guise n’ont pas pufaire, et dont ils ont si grand besoin ; et, vois-tu, àl’heure qu’il est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, cequi ne me déplairait pas, je l’avoue, mais ce qui t’affligerait,toi ; ou ils ont chassé les Angevins de la ville, ce qui tedéplairait fort, à toi, mais ce qui, en échange, réjouiraiténormément ce cher M. d’Anjou.
– Mordieu ! s’écria le roi, crois-tudonc que les choses sont déjà si avancées que tu dis là ?
– Si elles ne le sont pas davantage.
– Mais tout cela ne m’explique pas ce quetu fais assis sur cette pierre.
– Je fais une besogne excessivementpressée, mon fils.
– Laquelle ?
– Je trace la configuration des provincesque ton frère va faire révolter contre nous, et je suppute lenombre d’hommes que chacune d’elles pourra fournir à larévolte.
– Chicot ! Chicot ! s’écria leroi, je n’ai donc autour de moi que des oiseaux de mauvaisaugure !
– Le hibou chante pendant la nuit, monfils, répondit Chicot, car il chante à son heure. Or le temps estsombre, Henriquet, si sombre, en vérité, qu’on peut prendre le jourpour la nuit, et je te chante ce que tu dois entendre.Regarde !
– Quoi !
– Regarde ma carte géographique, et juge.Voici d’abord l’Anjou, qui ressemble assez à une tartelette ;tu vois ? c’est là que ton frère s’est réfugié ; aussi jelui ai donné la première place, hum ! L’Anjou, bien mené, bienconduit, comme vont le mener et le conduire ton grand veneurMonsoreau et ton ami Bussy, l’Anjou, à lui seul, peut nous fournir,quand je dis nous, c’est à ton frère, l’Anjou peut fournir à tonfrère dix mille combattants.
– Tu crois ?
– C’est le minimum. Passons à la Guyenne.La Guyenne, tu la vois, n’est ce pas ? la voici : c’estcette figure qui ressemble à un veau marchant sur une patte.Ah ! dame ! la Guyenne, il ne faut pas t’étonner detrouver là quelques mécontents ; c’est un vieux foyer derévolte, et à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne seradonc enchantée de se soulever, non pas contre toi, mais contre laFrance. Il faut compter sur la Guyenne pour huit mille soldats.C’est peu ! mais ils seront bien aguerris, bien éprouvés, soistranquille. Puis, à gauche de la Guyenne, nous avons le Béarn et laNavarre, tu vois ? ces deux compartiments qui ressemblent à unsinge sur le dos d’un éléphant. On a fort rogné la Navarre, sansdoute ; mais, avec le Béarn, il lui reste encore unepopulation de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose que leBéarn et la Navarre, très pressés, bien poussés, bien pressurés parHenriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population,c’est seize mille hommes. Récapitulons donc : dix mille pourl’Anjou.
Et Chicot continua de tracer des figures surle sable avec sa baguette.
| Ci. | 10,000 |
| Huit mille pour la Guyenne, ci. | 8,000 |
| Seize mille pour le Béarn et la Navarre,ci. | 16,000 |
| Total | 34,000 |
– Tu crois donc, dit Henri, que le roi deNavarre fera alliance avec mon frère ?
– Pardieu !
– Tu crois donc qu’il est pour quelquechose dans sa fuite ?
Chicot regarda Henri fixement.
– Henriquet, dit-il, voilà une idée quin’est pas de toi.
– Pourquoi cela ?
– Parce qu’elle est trop forte, monfils.
– N’importe de qui elle est ; jet’interroge, réponds. Crois-tu que Henri de Navarre soit pourquelque chose dans la fuite de mon frère ?
– Eh ! fit Chicot, j’ai entendu ducôté de la rue de la Ferronnerie un Ventre-saint-gris ! qui,aujourd’hui que j’y pense, me paraît assez concluant.
– Tu as entendu unVentre-saint-gris ! s’écria le roi.
– Ma foi, oui, répondit Chicot, je m’ensouviens aujourd’hui seulement.
– Il était donc à Paris ?
– Je le crois.
– Et qui peut te le fairecroire !
– Mes yeux.
– Tu as vu Henri de Navarre ?
– Oui.
– Et tu n’es pas venu me dire que monennemi était venu me braver jusque dans ma capitale !
– On est gentilhomme ou on ne l’est pas,fit Chicot.
– Après ?
– Eh bien ! si l’on est gentilhomme,on n’est pas espion, voilà tout.
Henri demeura pensif.
– Ainsi, dit-il, l’Anjou et leBéarn ! mon frère François et mon cousin Henri !
– Sans compter les trois Guise, bienentendu.
– Comment ! tu crois qu’ils ferontalliance ensemble ?
– Trente-quatre mille hommes d’une part,dit Chicot en comptant sur ses doigts : dix mille pourl’Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize mille pour leBéarn ; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres deM. de Guise, comme lieutenant général de lesarmées ; total, cinquante-neuf mille hommes ;réduisons-les à cinquante mille, à cause des gouttes, desrhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C’est encore, commetu le vois, mon fils, un assez joli total.
– Mais Henri de Navarre et le duc deGuise sont ennemis.
– Ce qui ne les empêchera pas de seréunir contre toi, quitte à s’exterminer entre eux quand ilst’auront exterminé toi-même.
– Tu as raison, Chicot, ma mère a raison,vous avez raison tous deux ; il faut empêcher unesclandre ; aide-moi à réunir les Suisses.
– Ah bien oui, les Suisses ! Quélusles a emmenés.
– Mes gardes.
– Schomberg les a pris.
– Les gens de mon service au moins.
– Ils sont partis avec Maugiron.
– Comment !… s’écria Henri, et sansmon ordre !
– Et depuis quand donnes-tu des ordres,Henri ? Ah ! s’il s’agissait de processions ou deflagellations, je ne dis pas ; on te laisse sur ta peau, etmême sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand ils’agit de guerre, quand il s’agit de gouvernement ! mais ceciregarde M. de Schomberg, M. de Quélus etM. de Maugiron. Quant à d’Épernon, je n’en dis rien,puisqu’il se cache.
– Mordieu ! s’écria Henri, est-cedonc ainsi que cela se passe ?
– Permets-moi de te dire, mon fils,reprit Chicot, que tu t’aperçois bien tard que tu n’es que leseptième ou huitième roi de ton royaume.
Henri se mordit les lèvres en frappant dupied.
– Eh ! fit Chicot en cherchant àdistinguer dans l’obscurité.
– Qu’y a-t-il ? demanda le roi.
– Ventre-de-biche ! ce sonteux ; tiens, Henri, voilà tes hommes.
Et il montra effectivement au roi trois ouquatre cavaliers qui accouraient, suivis à distance de quelquesautres hommes à cheval et de beaucoup d’hommes à pied.
Les cavaliers allaient rentrer au Louvre,n’apercevant pas ces deux hommes debout près des fossés et à demiperdus dans l’obscurité.
– Schomberg ! cria le roi,Schomberg, par ici !
– Holà, dit Schomberg, quim’appelle ?
– Viens toujours, mon enfant,viens ! Schomberg crut reconnaître la voix et s’approcha.
– Eh ! dit-il, Dieu me damne, c’estle roi.
– Moi-même, qui courais après vous, etqui, ne sachant où vous rejoindre, vous attendais avecimpatience ; qu’avez-vous fait ?
– Ce que nous avons fait ? dit unsecond cavalier en s’approchant.
– Ah ! viens, Quélus, viens aussi,dit le roi, et surtout ne pars plus ainsi sans ma permission.
– Il n’en est plus besoin, dit untroisième que le roi reconnut pour Maugiron, puisque tout estfini.
– Tout est fini ? répéta le roi.
– Dieu soit loué, dit d’Épernon,apparaissant tout à coup sans que l’on sût d’où il sortait.
– Hosanna ! cria Chicot en levantles deux mains au ciel.
– Alors vous les avez tués ? dit leroi.
Mais il ajouta tout bas :
– Au bout du compte, les morts nereviennent pas.
– Vous les avez tués ? ditChicot ; ah ! si vous les avez tués, il n’y a rien àdire.
– Nous n’avons pas eu cette peine,répondit Schomberg, les lâches se sont enfuis comme une volée depigeons ; à peine si nous avons pu croiser le fer aveceux.
Henri pâlit.
– Et avec lequel avez-vous croisé lefer ? demanda-t-il.
– Avec Antraguet.
– Au moins celui-là est demeuré sur lecarreau ?
– Tout au contraire, il a tué un laquaisde Quélus.
– Ils étaient donc sur leur garde ?demanda le roi.
– Parbleu ! je le crois bien,s’écria Chicot, qu’ils y étaient ; vous hurlez :« Mort aux Angevins ! » vous remuez les canons, voussonnez les cloches, vous faites trembler toute la ferraille deParis, et vous voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds quevous n’êtes bêtes.
– Enfin, enfin, murmura sourdement leroi, voilà une guerre civile allumée.
Ces mots firent tressaillir Quélus.
– Diable ! fit-il, c’est vrai.
– Ah ! vous commencez à vous enapercevoir, dit Chicot : c’est heureux ! VoiciMM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s’en doutent pasencore.
– Nous nous réservons, réponditSchomberg, pour défendre la personne et la couronne de SaMajesté.
– Eh ! pardieu, dit Chicot, pourcela nous avons M. de Crillon, qui crie moins haut quevous et qui vaut bien autant.
– Mais enfin, dit Quélus, vous qui nousgourmandez à tort et à travers, monsieur Chicot, vous pensiez commenous, il y a deux heures ; ou tout au moins, si vous nepensiez pas comme nous, vous criiez comme nous.
– Moi ! dit Chicot.
– Certainement, et même vous vousescrimiez contre les murailles en criant : « Mort auxAngevins ! »
– Mais moi, dit Chicot, c’est bien autrechose ; moi, je suis fou, chacun le sait ; mais vous quiêtes tous des gens d’esprit….
– Allons, messieurs, dit Henri, lapaix ; tout à l’heure nous aurons bien assez la guerre.
– Qu’ordonne Votre Majesté ? ditQuélus.
– Que vous employiez la même ardeur àcalmer le peuple que vous avez mise à l’émouvoir ; que vousrameniez au Louvre les Suisses, les gardes, les gens de ma maison,et que l’on ferme les portes, afin que demain les bourgeoisprennent ce qui s’est passé pour une échauffourée de gensivres.
Les jeunes gens s’éloignèrent l’oreille basse,transmettant les ordres du roi aux officiers qui les avaientaccompagnés dans leur équipée.
Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui,active, mais anxieuse et assombrie, donnait des ordres à sesgens.
– Eh bien ! dit-elle, que s’est-ilpassé ?
– Eh bien ! ma mère, il s’est passéce que vous avez prévu.
– Ils sont en fuite ?
– Hélas ! oui.
– Ah ! dit-elle, et après ?
– Après, voilà tout, et il me semble quec’est bien assez.
– La ville ?
– La ville est en rumeur ; mais cen’est pas ce qui m’inquiète, je la tiens sous ma main.
– Oui, dit Catherine, ce sont lesprovinces.
– Qui vont se révolter, se soulever,continua Henri.
– Que comptez-vous faire ?
– Je ne vois qu’un moyen.
– Lequel ?
– C’est d’accepter franchement laposition.
– De quelle manière ?
– Je donne le mot aux colonels, à mesgardes, je fais armer mes milices, je retire l’armée de devant laCharité, et je marche sur l’Anjou.
– Et M. de Guise ?
– Eh ! M. de Guise !M. de Guise ! je le fais arrêter, s’il estbesoin.
– Ah ! oui, avec cela que lesmesures de rigueur vous réussissent.
– Que faire alors ?
Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, etréfléchit un instant.
– Tout ce que vous projetez estimpossible, mon fils, dit-elle.
– Ah ! s’écria Henri avec un dépitprofond, je suis donc bien mal inspiré aujourd’hui !
– Non, mais vous êtes troublé ;remettez-vous d’abord, et ensuite nous verrons.
– Alors, ma mère, ayez des idées pourmoi ; faisons quelque chose, remuons-nous.
– Vous le voyez, mon fils, je donnais desordres.
– Pour quoi faire ?
– Pour le départ d’un ambassadeur.
– Et à qui le députerons-nous ?
– À votre frère.
– Un ambassadeur à ce traître ! Vousm’humiliez, ma mère.
– Ce n’est pas le moment d’être fier, fitsévèrement Catherine.
– Un ambassadeur qui demandera lapaix ?
– Qui l’achètera, s’il le faut.
– Pour quels avantages, monDieu ?
– Eh ! mon fils, dit la Florentine,quand cela ne serait que pour pouvoir faire prendre en toutesécurité, après la paix faite, ceux qui se sont sauvés pour vousfaire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à l’heure que vousvoudriez les tenir.
– Oh ! je donnerais quatre provincesde mon royaume pour cela ; une par homme.
– Eh bien ! qui veut la fin veut lesmoyens, reprit Catherine d’une voix pénétrante qui alla remuerjusqu’au fond du cœur de Henri la haine et la vengeance.
– Je crois que vous avez raison, ma mère,dit-il ; mais qui leur enverrons-nous ?
– Cherchez parmi tous vos amis.
– Ma mère, j’ai beau chercher, je ne voispas un homme à qui je puisse confier une pareille mission.
– Confiez-la à une femme alors.
– À une femme, ma mère ? est-ce quevous consentiriez ?
– Mon fils, je suis bien vieille, bienlasse, la mort m’attend peut-être à mon retour ; mais je veuxfaire ce voyage si rapidement, que j’arriverai à Angers avant queles amis de votre frère lui-même n’aient eu le temps de comprendretoute leur puissance.
– Oh ! ma mère ! ma bonnemère ! s’écria Henri avec effusion en baisant les mains deCatherine, vous êtes toujours mon soutien, ma bienfaitrice, maProvidence !
– C’est-à-dire que je suis toujours reinede France, murmura Catherine en attachant sur son fils un regarddans lequel entrait pour le moins autant de pitié que detendresse.
Le lendemain du jour oùM. de Monsoreau avait fait, à la table de M. le ducd’Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission des’aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva degrand matin, et descendit dans la cour du palais.
Il s’agissait de retrouver le palefrenier àqui il avait déjà eu affaire, et, s’il était possible, de tirer delui quelques renseignements sur les habitudes de Roland.
Le comte réussit à son gré. Il entra sous unvaste hangar, où quarante chevaux magnifiques grugeaient, à faireplaisir, la paille et l’avoine des Angevins.
Le premier coup d’œil du comte fut pourchercher Roland ; Roland était à sa place, et faisaitmerveille parmi les plus beaux mangeurs.
Le second fut pour chercher lepalefrenier.
Il le reconnut debout, les bras croisés,regardant, selon l’habitude de tout bon palefrenier, de quellefaçon, plus ou moins avide, les chevaux de son maître mangeaientleur provende habituelle.
– Eh ! l’ami, dit le comte, est-cedonc l’habitude des chevaux de monseigneur de revenir à l’écurietout seuls, et les dresse-t-on à ce manège-là ?
– Non, monsieur le comte, répondit lepalefrenier. À quel propos Votre Seigneurie me demande-t-ellecela ?
– À propos de Roland.
– Ah ! oui, qui est venu seulhier ; oh ! cela ne m’étonne pas de la part de Roland,c’est un cheval très intelligent.
– Oui, dit Monsoreau, je m’en suisaperçu ; la chose lui était-elle donc déjà arrivée ?
– Non, monsieur ; d’ordinaire il estmonté par monseigneur le duc d’Anjou, qui est excellent cavalier,et qu’on ne jette point facilement à terre.
– Roland ne m’a point jeté à terre, monami, dit le comte, piqué qu’un homme, cet homme fût-il unpalefrenier, pût croire que lui, le grand veneur de France, avaitvidé les arçons ; car, sans être de la force de M. le ducd’Anjou, je suis assez bon écuyer. Non, je l’avais attaché au piedd’un arbre pour entrer dans une maison. À mon retour, il étaitdisparu ; j’ai cru, ou qu’on l’avait volé, ou que quelqueseigneur, passant par les chemins, m’avait fait la méchanteplaisanterie de le ramener, voilà pourquoi je vous demandais quil’avait fait rentrer à l’écurie.
– Il est rentré seul, comme le majordomea eu l’honneur de le dire hier à monsieur le comte.
– C’est étrange, dit Monsoreau.
Il resta un moment pensif, puis, changeant deconversation :
– Monseigneur monte souvent ce cheval,dis-tu ?
– Il le montait presque tous les jours,avant que ses équipages ne fussent arrivés.
– Son Altesse est rentrée tardhier ?
– Une heure avant vous, à peu près,monsieur le comte.
– Et quel cheval montait le duc ?n’était-ce pas un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs etune étoile au front ?
– Non, monsieur, dit lepalefrenier ; hier Son Altesse montait Isohn, que voici.
– Et, dans l’escorte du prince, il n’yavait pas un gentilhomme montant un cheval tel que celui dont je tedonne le signalement ?
– Je ne connais personne ayant un pareilcheval.
– C’est bien, dit Monsoreau avec unecertaine impatience d’avancer si lentement dans ses recherches,C’est bien ! merci ! Selle-moi Roland.
– Monsieur le comte désireRoland ?
– Oui. Le prince t’aurait-il donnél’ordre de me le refuser ?
– Non, monseigneur, l’écuyer de SonAltesse m’a dit, au contraire, de mettre toutes les écuries à votredisposition.
Il n’y avait pas moyen de se fâcher contre unprince qui avait de pareilles prévenances.
M. de Monsoreau fit de la tête unsigne au palefrenier, lequel se mit à seller le cheval.
Lorsque cette première opération fut finie, lepalefrenier détacha Roland de la mangeoire, lui passa la bride, etl’amena au comte.
– Écoute, lui dit celui-ci en lui prenantla bride des mains, et réponds-moi.
– Je ne demande pas mieux, dit lepalefrenier.
– Combien gagnes-tu par an ?
– Vingt écus, monsieur.
– Veux-tu gagner dix années de tes gagesd’un seul coup ?
– Pardieu ! fit l’homme. Maiscomment les gagnerai-je ?
– Informe-toi qui montait hier un chevalbai-brun, avec les quatre pieds blancs et une étoile au milieu dufront.
– Ah ! monsieur, dit le palefrenier,ce que vous me demandez là est bien difficile ; il y a tant deseigneurs qui viennent rendre visite à Son Altesse.
– Oui ; mais deux cents écus, c’estun assez joli denier pour qu’on risque de prendre quelque peine àles gagner.
– Sans doute, monsieur le comte, aussi jene refuse pas de chercher, tant s’en faut.
– Allons, dit le comte, ta bonne volontéme plaît. Voici d’abord dix écus pour te mettre en train ; tuvois que tu n’auras point tout perdu.
– Merci, mon gentilhomme.
– C’est bien ; tu diras au princeque je suis allé reconnaître le bois pour la chasse qu’il m’acommandée.
Le comte achevait à peine ces mots, que lapaille cria derrière lui sous les pas d’un nouvel arrivant.
Il se retourna.
– Monsieur de Bussy ! s’écria lecomte.
– Eh ! bonjour, monsieur deMonsoreau, dit Bussy ; vous à Angers, quel miracle !
– Et vous, monsieur, qu’on disaitmalade !
– Je le suis, en effet, dit Bussy ;aussi mon médecin m’ordonne-t-il un repos absolu ; il y a huitjours que je ne suis sorti de la ville. Ah ! ah ! vousallez monter Roland, à ce qu’il paraît ? C’est une bête quej’ai vendue à M. le duc d’Anjou, et dont il est si contentqu’il la monte presque tous les jours.
Monsoreau pâlit.
– Oui, dit-il, je comprends cela, c’estun excellent animal.
– Vous n’avez pas eu la main malheureusede le choisir ainsi du premier coup, dit Bussy.
– Oh ! ce n’est point d’aujourd’huique nous faisons connaissance, répliqua le comte, je l’ai montéhier.
– Ce qui vous a donné l’envie de lemonter encore aujourd’hui ?
– Oui, dit le comte.
– Pardon, reprit Bussy, vous parliez denous préparer une chasse ?
– Le prince désire courir un cerf.
– Il y en a beaucoup, à ce que je me suislaissé dire, dans les environs.
– Beaucoup.
– Et de quel côté allez-vous détournerl’animal ?
– Du côté de Méridor.
– Ah ! très bien, dit Bussy enpâlissant à son tour malgré lui.
– Voulez-vous m’accompagner ?demanda Monsoreau.
– Non, mille grâces, répondit Bussy. Jevais me coucher. Je sens la fièvre qui me reprend.
– Allons, bien, s’écria du seuil del’écurie une voix sonore, voilà encore M. de Bussy levésans ma permission.
– Le Haudoin, dit Bussy ; bon, mevoilà sûr d’être grondé. Adieu, comte. Je vous recommandeRoland.
– Soyez tranquille.
Bussy s’éloigna, et M. de Monsoreausauta en selle.
– Qu’avez-vous donc ? demanda leHaudoin ; vous êtes si pâle, que je crois presque moi-même quevous êtes malade.
– Sais-tu où il va ? demandaBussy.
– Non.
– Il va à Méridor.
– Eh bien ! aviez-vous espéré qu’ilpasserait à côté ?
– Que va-t-il arriver, mon Dieu !après ce qui s’est passé hier ?
– Madame de Monsoreau niera.
– Mais il a vu.
– Elle lui soutiendra qu’il avait laberlue.
– Diane n’aura pas cette force-là.
– Oh ! monsieur de Bussy, est-ilpossible que vous ne connaissiez pas mieux les femmes !
– Remy, je me sens très mal.
– Je crois bien. Rentrez chez vous. Jevous prescris, pour ce matin….
– Quoi ?
– Une daube de poularde, une tranche dejambon, et une bisque aux écrevisses.
– Eh ! je n’ai pas faim.
– Raison de plus pour que je vous ordonnede manger.
– Remy, j’ai le pressentiment que cebourreau va faire quelque scène tragique à Méridor. En vérité,j’eusse dû accepter de l’accompagner quand il me l’a proposé.
– Pour quoi faire ?
– Pour soutenir Diane.
– Madame Diane se soutiendra bien touteseule, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète ; et, commeil faut que nous en fassions autant, venez, je vous prie.D’ailleurs, il ne faut pas qu’on vous voie debout. Pourquoiêtes-vous sorti malgré mon ordonnance ?
– J’étais trop inquiet, je n’ai pu ytenir.
Remy haussa les épaules, emmena Bussy, etl’installa, portes closes, devant une bonne table, tandis queM. de Monsoreau sortait d’Angers par la même porte que laveille.
Le comte avait eu ses raisons pour redemanderRoland, il avait voulu s’assurer si c’était par hasard ou parhabitude que cet animal, dont chacun vantait l’intelligence,l’avait conduit au pied du mur du parc. En conséquence, en sortantdu palais, il lui avait mis la bride sur le cou.
Roland n’avait pas manqué à ce que soncavalier attendait de lui. À peine hors de la porte, il avait prisà gauche ; M. de Monsoreau l’avait laisséfaire ; puis à droite, et M. de Monsoreau l’avaitlaissé faire encore.
Tous deux s’étaient donc engagés dans lecharmant sentier fleuri, puis dans les taillis, puis dans leshautes futaies. Comme la veille, à mesure que Roland approchait deMéridor, son trot s’allongeait ; enfin son trot se changea engalop, et, au bout de quarante, ou cinquante minutes,M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au mêmeendroit que la veille.
Seulement, le lieu était solitaire etsilencieux ; aucun hennissement ne s’était faitentendre ; aucun cheval n’apparaissait attaché ni errant.
M. de Monsoreau mit pied àterre ; mais, cette fois, pour ne pas courir la chance derevenir à pied, il passa la bride de Roland dans son bras et se mità escalader la muraille.
Mais tout était solitaire au dedans comme audehors du parc. Les longues allées se déroulaient à perte de vue,et quelques chevreuils bondissants animaient seuls le gazon désertdes vastes pelouses.
Le comte jugea qu’il était inutile de perdreson temps à guetter des gens prévenus, qui, sans doute effrayés parson apparition de la veille, avaient interrompu leurs rendez-vousou choisi un autre endroit. Il remonta à cheval, longea un petitsentier, et, après un quart d’heure de marche, dans laquelle ilavait été obligé de retenir Roland, il était arrivé à lagrille.
Le baron était occupé à faire fouetter seschiens pour les tenir en haleine, lorsque le comte passa lepont-levis. Il aperçut son gendre et vint cérémonieusementau-devant de lui.
Diane, assise sous un magnifique sycomore,lisait les poésies de Marot. Gertrude, sa fidèle suivante, brodaità ses côtés.
Le comte, après avoir salué le baron, aperçutles deux femmes. Il mit pied à terre et s’approcha d’elles.
Diane se leva, s’avança de trois pas au-devantdu comte et lui fit une grave révérence.
– Quel calme, ou plutôt quelleperfidie ! murmura le comte ; comme je vais faire leverla tempête du sein de ces eaux dormantes !
Un laquais s’approcha ; le grand veneurlui jeta la bride de son cheval ; puis, se tournant versDiane :
– Madame, dit-il, veuillez, je vous prie,m’accorder un moment d’entretien.
– Volontiers, monsieur, réponditDiane.
– Nous faites-vous l’honneur de demeurerau château, monsieur le comte ? demanda le baron.
– Oui, monsieur ; jusqu’à demain, dumoins.
Le baron s’éloigna pour veiller lui-même à ceque la chambre de son gendre fût préparée selon toutes les lois del’hospitalité.
Monsoreau indiqua à Diane la chaise qu’ellevenait de quitter, et lui-même s’assit sur celle de Gertrude, encouvant Diane d’un regard qui eût intimidé l’homme le plusrésolu.
– Madame, dit-il, qui donc était avecvous dans le parc hier soir ?
Diane leva sur son mari un clair et limpideregard.
– À quelle heure, monsieur ?demanda-t-elle d’une voix dont, à force de volonté sur elle-même,elle était parvenue à chasser toute émotion.
– À six heures.
– De quel côté ?
– Du côté du vieux taillis.
– Ce devait être quelque femme de mesamies, et non moi, qui se promenait de ce côté-là.
– C’était vous, madame, affirmaMonsoreau.
– Qu’en savez-vous ? dit Diane.
Monsoreau, stupéfait, ne trouva pas un mot àrépondre ; mais la colère prit bientôt la place de cettestupéfaction.
– Le nom de cet homme ?dites-le-moi.
– De quel homme ?
– De celui qui se promenait avecvous.
– Je ne puis vous le dire, si ce n’étaitpas moi qui me promenais.
– C’était vous, vous dis-je !s’écria Monsoreau en frappant la terre du pied.
– Vous vous trompez, monsieur, réponditfroidement Diane.
– Comment osez-vous nier que je vous aievue ?
– Ah ! c’est vous-même,monsieur ?
– Oui, madame, c’est moi-même. Commentdonc osez-vous nier que ce soit vous, puisqu’il n’y a pas d’autrefemme que vous à Méridor ?
– Voilà encore une erreur, monsieur, carJeanne de Brissac est ici.
– Madame de Saint-Luc ?
– Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.
– EtM. de Saint-Luc ?….
– Ne quitte pas sa femme, comme vous lesavez. Leur mariage, à eux, est un mariage d’amour. C’estM. et madame de Saint-Luc que vous avez vus.
– Ce n’était pasM. de Saint-Luc ; ce n’était pas madame deSaint-Luc. C’était vous, que j’ai parfaitement reconnue, avec unhomme que je ne connais pas, lui, mais que je connaîtrai, je vousle jure.
– Vous persistez donc à dire que c’étaitmoi, monsieur ?
– Mais je vous dis que je vous aireconnue, je vous dis que j’ai entendu le cri que vous avezpoussé.
– Quand vous serez dans votre bon sens,monsieur, dit Diane, je consentirai à vous entendre ; mais,dans ce moment, je crois qu’il vaut mieux que je me retire.
– Non, madame, dit Monsoreau en retenantDiane par le bras, vous resterez.
– Monsieur, dit Diane, voici M. etmadame de Saint-Luc. J’espère que vous vous contiendrez devanteux.
En effet, Saint-Luc et sa femme venaientd’apparaître au bout d’une allée, appelés par la cloche du dîner,qui venait d’entrer en branle, comme si l’on n’eût attendu queM. de Monsoreau pour se mettre à table.
Tous deux reconnurent le comte ; et,devinant qu’ils allaient sans doute, par leur présence, tirer Dianed’un grand embarras, ils s’approchèrent vivement.
Madame de Saint-Luc fit une grande révérence àM. de Monsoreau ; Saint-Luc lui tendit cordialementla main. Tous trois échangèrent quelques compliments ; puisSaint-Luc, poussant sa femme au bras du comte, prit celui deDiane.
On s’achemina vers la maison.
On dînait à neuf heures, au manoir deMéridor : c’était une vieille coutume du temps du bon roiLouis XII, qu’avait conservée le baron dans toute sonintégrité.
M. de Monsoreau se trouva placéentre Saint-Luc et sa femme ; Diane, éloignée de son mari parune habile manœuvre de son amie, était placée, elle, entreSaint-Luc et le baron.
La conversation fut générale. Elle roula toutnaturellement sur l’arrivée du frère du roi à Angers et sur lemouvement que cette arrivée allait opérer dans la province.
Monsoreau eût bien voulu la conduire surd’autres sujets ; mais il avait affaire à des convivesrétifs : il en fut pour ses frais.
Ce n’est pas que Saint-Luc refusât le moins dumonde de lui répondre ; tout au contraire. Il cajolait le marifurieux avec un charmant esprit, et Diane, qui, grâce au bavardagede Saint-Luc, pouvait garder le silence, remerciait son ami par desregards éloquents.
– Ce Saint-Luc est un sot, qui bavardecomme un geai, se dit le comte ; voilà l’homme duquelj’extirperai le secret que je désire savoir, et cela par un moyenou par un autre.
M. de Monsoreau ne connaissait pasSaint-Luc, étant entré à la cour juste comme celui-ci ensortait.
Et, sur cette conviction, il se mit à répondreau jeune homme de façon à doubler la joie de Diane et à ramener latranquillité sur tous les points.
D’ailleurs, Saint-Luc faisait de l’œil dessignes à madame de Monsoreau, et ces signes voulaient visiblementdire :
– Soyez tranquille, madame, je mûris unprojet.
Nous verrons dans le chapitre suivant quelétait le projet de M. de Saint-Luc.
Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel amipar le bras, et, l’emmenant hors du château :
– Savez-vous, lui dit-il, que je suis onne peut plus heureux de vous avoir trouvé ici, moi que la solitudede Méridor effrayait d’avance !
– Bon ! dit Saint-Luc, n’avez-vouspas votre femme ? Quant a moi, avec une pareille compagne, ilme semble que je trouverais un désert trop peuplé.
– Je ne dis pas non, répondit Monsoreauen se mordant les lèvres. Cependant….
– Cependant quoi ?
– Cependant je suis fort aise de vousavoir rencontré ici.
– Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyantles dents avec une petite épée d’or, vous êtes, en vérité, fortpoli ; car je ne croirai jamais que vous ayez un seul instantpu craindre l’ennui avec une pareille femme et en face d’une siriche nature.
– Bah ! dit Monsoreau, j’ai passé lamoitié de ma vie dans les bois.
– Raison de plus pour ne pas vous yennuyer, dit Saint-Luc ; il me semble que plus on habite lesbois, plus on les aime. Voyez donc quel admirable parc. Je saisbien, moi, que je serai désespéré lorsqu’il me faudra le quitter.Malheureusement j’ai peur que ce ne soit bientôt.
– Pourquoi le quitteriez-vous ?
– Eh ! monsieur, l’homme est-ilmaître de sa destinée ? C’est la feuille de l’arbre que levent détache et promène par la plaine et par les vallons, sansqu’il sache lui-même où il va. Vous êtes heureux, vous.
– Heureux, de quoi ?
– De demeurer sous ces magnifiquesombrages.
– Oh ! dit Monsoreau, je n’ydemeurerai probablement pas longtemps non plus.
– Bah ! qui peut dire cela ? Jecrois que vous vous trompez, moi.
– Non, fit Monsoreau ; non,oh ! je ne suis pas si fanatique que vous de la belle nature,et je me défie, moi, de ce parc que vous trouvez si beau.
– Plaît-il ? fit Saint-Luc.
– Oui, répéta Monsoreau.
– Vous vous défiez de ce parc, avez-vousdit ; et à quel propos ?
– Parce qu’il ne me paraît pas sûr.
– Pas sûr ! en vérité ! ditSaint-Luc étonné. Ah ! je comprends : à cause del’isolement, voulez-vous dire ?
– Non. Ce n’est point précisément à causede cela ; car je présume que vous voyez du monde àMéridor ?
– Ma foi non ! dit Saint-Luc avecune naïveté parfaite, pas une âme.
– Ah ! vraiment ?
– C’est comme j’ai l’honneur de vous ledire.
– Comment, de temps en temps, vous nerecevez pas quelque visite ?
– Pas depuis que j’y suis, du moins.
– De cette belle cour qui est à Angers,pas un gentilhomme ne se détache de temps en temps ?
– Pas un.
– C’est impossible !
– C’est comme cela cependant.
– Ah ! fi donc, vous calomniez lesgentilshommes angevins.
– Je ne sais pas si je lescalomnie ; mais le diable m’emporte si j’ai aperçu la plumed’un seul.
– Alors, j’ai tort sur ce point.
– Oui, parfaitement tort. Revenons donc àce que vous disiez d’abord, que le parc n’était pas sûr. Est-cequ’il y a des ours ?
– Oh ! non pas.
– Des loups ?
– Non plus.
– Des voleurs ?
– Peut-être. Dites-moi, mon chermonsieur, madame de Saint-Luc est fort jolie, à ce qu’il m’aparu.
– Mais oui.
– Est-ce qu’elle se promène souvent dansle parc ?
– Souvent ; elle est comme moi, elleadore la campagne. Mais pourquoi me faites-vous cettequestion ?
– Pour rien ; et, lorsqu’elle sepromène, vous l’accompagnez ?
– Toujours, dit Saint-Luc.
– Presque toujours ? continua lecomte.
– Mais où diable voulez-vous envenir ?
– Eh mon Dieu ! à rien, chermonsieur de Saint-Luc, ou presque à rien du moins.
– J’écoute.
– C’est qu’on me disait….
– Que vous disait-on ? Parlez.
– Vous ne vous fâcherez pas ?
– Jamais je ne me fâche.
– D’ailleurs, entre maris, cesconfidences-là se font ; c’est qu’on me disait que l’on avaitvu rôder un homme dans le parc.
– Un homme ?
– Oui.
– Qui venait pour ma femme ?
– Oh ! je ne dis point cela.
– Vous auriez parfaitement tort de ne pasle dire, cher monsieur de Monsoreau ; c’est on ne peut plusintéressant ; et qui donc a vu cela ? je vous prie.
– À quoi bon ?
– Dites toujours. Nous causons, n’est-cepas ? Eh bien ! autant causer de cela que d’autre chose.Vous dites donc que cet homme venait pour madame de Saint-Luc.Tiens ! tiens ! tiens !
– Écoutez, s’il faut tout vousavouer ; eh bien ! non, je ne crois pas que ce soit pourmadame de Saint-Luc.
– Et pour qui donc ?
– Je crains, au contraire, que ce ne soitpour Diane.
– Ah bah ! fit Saint-Luc, j’aimeraismieux cela.
– Comment ! vous aimeriez mieuxcela ?
– Sans doute. Vous le savez, il n’y a pasde race plus égoïste que les maris. Chacun pour soi, Dieu pourtous ! Le diable plutôt ! ajouta Saint-Luc.
– Ainsi donc, vous croyez qu’un homme estentré ?
– Je fais mieux que de le croire, j’aivu.
– Vous avez vu un homme dans leparc ?
– Oui, dit Saint-Luc.
– Seul ?
– Avec madame de Monsoreau.
– Quand cela ? demanda le comte.
– Hier.
– Où donc ?
– Mais ici, à gauche, tenez.
Et, comme Monsoreau avait dirigé sa promenadeet celle de Saint-Luc du côté du vieux taillis, il put, d’où ilétait, montrer la place à son compagnon.
– Ah ! dit Saint-Luc, en effet,voici un mur en bien mauvais état ; il faudra que je préviennele baron qu’on lui dégrade ses clôtures.
– Et qui soupçonnez-vous ?
– Moi ! qui je soupçonne ?
– Oui, dit le comte.
– De quoi ?
– De franchir la muraille pour venir dansle parc causer avec ma femme.
Saint-Luc parut se plonger dans une méditationprofonde dont M. de Monsoreau attendit avec anxiété lerésultat.
– Eh bien ! dit-il.
– Dame ! fit Saint-Luc, je ne voisguère que….
– Que… qui ?… demanda vivement lecomte.
– Que… vous… dit Saint-Luc en sedécouvrant le visage.
– Plaisantez-vous, mon cher monsieur deSaint-Luc ? dit le comte pétrifié.
– Ma foi ! non. Moi, dans lecommencement de mon mariage, je faisais de ces choses-là ;pourquoi n’en feriez-vous pas, vous ?
– Allons, vous ne voulez pas merépondre ; avouez cela, cher ami ; mais ne craignez rien…Voyons, aidez-moi, cherchez : c’est un énorme service quej’attends de vous.
Saint-Luc se gratta l’oreille.
– Je ne vois toujours que vous,dit-il.
– Trêve de railleries ; prenez lachose gravement, monsieur, car, je vous en préviens, elle est deconséquence.
– Vous croyez ?
– Mais je vous dis que j’en suis sûr.
– C’est autre chose alors ; etcomment vient cet homme ? le savez-vous ?
– Il vient à la dérobée, parbleu.
– Souvent ?
– Je le crois bien : ses pieds sontimprimés dans la pierre molle du mur, regardez plutôt.
– En effet.
– Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu dece que je viens de vous dire ?
– Oh ! fit Saint-Luc, je m’endoutais bien un peu.
– Ah ! voyez-vous, fit le comtehaletant ; après ?
– Après, je ne m’en suis pasinquiété ; j’ai cru que c’était vous.
– Mais quand je vous dis que non.
– Je vous crois, mon cher monsieur.
– Vous me croyez ?
– Oui.
– Eh bien ! alors….
– Alors c’est quelque autre.
Le grand veneur regarda d’un œil presquemenaçant Saint-Luc, qui déployait sa plus coquette et sa plus suavenonchalance.
– Ah ! fit-il d’un air si courroucé,que le jeune homme leva la tête.
– J’ai encore une idée, ditSaint-Luc.
– Allons donc !
– Si c’était….
– Si c’était ?
– Non.
– Non ?
– Mais si.
– Parlez.
– Si c’était M. le duc d’Anjou.
– J’y avais bien pensé, repritMonsoreau ; mais j’ai pris des renseignements : ce nepouvait être lui.
– Eh ! eh ! le duc est bienfin.
– Oui, mais ce n’est pas lui.
– Vous me dites toujours que cela n’estpas, dit Saint-Luc, et vous voulez que je vous dise, moi, que celaest.
– Sans doute ; vous qui habitez lechâteau, vous devez savoir….
– Attendez ! s’écria Saint-Luc.
– Y êtes-vous ?
– J’ai encore une idée. Si ce n’était nivous ni le duc, c’était sans doute moi.
– Vous, Saint-Luc ?
– Pourquoi pas ?
– Vous, qui venez à cheval par le dehorsdu parc, quand vous pouvez venir par le dedans ?
– Eh ! mon Dieu ! je suis unêtre si capricieux, dit Saint-Luc.
– Vous, qui eussiez pris la fuite en mevoyant apparaître au haut du mur ?
– Dame ! on la prendrait àmoins.
– Vous faisiez donc mal alors ? ditle comte qui commençait à n’être plus maître de son irritation.
– Je ne dis pas non.
– Mais vous vous moquez de moi, à lafin ! s’écria le comte pâlissant, et voilà un quart d’heure decela.
– Vous vous trompez, monsieur, ditSaint-Luc en tirant sa montre et en regardant Monsoreau avec unefixité qui fit frissonner celui-ci malgré son courage féroce ;il y a vingt minutes.
– Mais vous m’insultez, monsieur, dit lecomte.
– Est-ce que vous croyez que vous nem’insultez pas, vous, monsieur, avec toutes vos questions desbire ?
– Ah ! j’y vois clairmaintenant.
– Le beau miracle ! à dix heures dumatin. Et que voyez-vous ? dites.
– Je vois que vous vous entendez avec letraître, avec le lâche que j’ai failli tuer hier.
– Pardieu ! fit Saint-Luc, c’est monami.
– Alors, s’il en est ainsi, je voustuerai à sa place.
– Bah ! dans votre maison !comme cela, tout à coup ! sans dire gare !
– Croyez-vous donc que je me gênerai pourpunir un misérable ? s’écria le comte exaspéré.
– Ah ! monsieur de Monsoreau,répliqua Saint-Luc, que vous êtes donc mal élevé ! et que lafréquentation des bêtes fauves a détérioré vos mœurs !Fi !….
– Mais vous ne voyez donc pas que je suisfurieux ! hurla le comte en se plaçant devant Saint-Luc, lesbras croisés et le visage bouleversé par l’expression effrayante dudésespoir qui le mordait au cœur.
– Si, mordieu ! je le vois ;et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins du monde ; vousêtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.
Le comte, hors de lui, mit la main à sonépée.
– Ah ! faites attention, ditSaint-Luc, c’est vous qui me provoquez… Je vous prends vous-même àtémoin que je suis parfaitement calme.
– Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignonde couchette, je te provoque.
– Donnez-vous donc la peine de pauser del’autre côté du mur, monsieur de Monsoreau ; de l’autre côtédu mur, nous serons sur un terrain neutre.
– Que m’importe ? s’écria lecomte.
– Il m’importe à moi, ditSaint-Luc ; je ne veux pas vous tuer chez vous.
– À la bonne heure ! dit Monsoreauen se hâtant de franchir la brèche.
– Prenez garde ! allez doucement,comte ! Il y a une pierre qui ne tient pas bien ; il fautqu’elle ait été fort ébranlée. N’allez pas vous blesser, aumoins ; en vérité, je ne m’en consolerais pas.
Et Saint-Luc se mit à franchir la muraille àson tour.
– Allons ! allons ! hâte-toi,dit le comte en dégaînant.
– Et moi qui viens à la campagne pour monagrément ! dit Saint-Luc se parlant à lui-même ; ma foi,je me serai bien amusé.
Et il sauta de l’autre côté du mur.
Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Lucl’épée à la main, et en faisant des appels furieux avec lepied.
– Y es-tu ? dit le comte.
– Tiens ! fit Saint-Luc, vous n’avezpas pris la plus mauvaise place, le dos au soleil ; ne vousgênez pas.
Monsoreau fit un quart de conversion.
– À la bonne heure ! dit Saint-Luc,de cette façon je verrai clair à ce que je fais.
– Ne me ménages pas, dit Monsoreau, carj’irai franchement.
– Ah çà ! dit Saint-Luc, vous voulezdonc me tuer absolument ?
– Si je le veux !… oh ! oui… jele veux !
– L’homme propose et Dieu dispose !dit Saint-Luc en tirant son épée à son tour.
– Tu dis….
– Je dis… Regardez bien cette touffe decoquelicots et de pissenlits.
– Eh bien ?
– Eh bien, je dis que je vais vouscoucher dessus.
Et il se mit en garde, toujours riant.
Monsoreau engagea le fer avec rage, et portaavec une incroyable agilité à Saint-Luc deux ou trois coups quecelui-ci para avec une agilité égale.
– Pardieu ! monsieur de Monsoreau,dit-il tout en jouant avec le fer de son ennemi, vous tirez fortagréablement l’épée, et tout autre que moi ou Bussy eût été tué parvotre dernier dégagement.
Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avaitaffaire.
– Vous êtes peut-être étonné, ditSaint-Luc, de me trouver si convenablement l’épée dans lamain ; c’est que le roi, qui m’aime beaucoup, comme voussavez, a pris la peine de me donner des leçons, et m’a montré,entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout à l’heure.Je vous dis cela, parce que, s’il arrive que je vous tue de cecoup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d’un coupenseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pourvous.
– Vous avez infiniment d’esprit,monsieur, dit Monsoreau exaspéré en se fendant à fond pour porterun coup droit qui eût traversé une muraille.
– Dame ! on fait ce qu’on peut,répliqua modestement Saint-Luc en se jetant de côté, forçant, parce mouvement, son adversaire de faire une demi-volte qui lui mit enplein le soleil dans les yeux.
– Ah ! ah ! dit-il, voilà où jevoulais vous voir, en attendant que je vous voie où je veux vousmettre. N’est-ce pas que j’ai assez bien conduit ce coup-là,hein ? Aussi, je suis content, vrai, très content ! Vousaviez tout à l’heure cinquante chances seulement sur cent d’êtretué ; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
Et, avec une souplesse, une vigueur et unerage que Monsoreau ne lui connaissait pas, et que personne n’eûtsoupçonnées dans ce jeune homme efféminé, Saint-Luc porta de suite,et sans interruption, cinq coups au grand veneur, qui les para,tout étourdi de cet ouragan mêlé de sifflements et d’éclairs ;le sixième fut un coup de prime composé d’une double feinte, d’uneparade et d’une riposte dont le soleil l’empêcha de voir lapremière moitié, et dont il ne put voir la seconde, attendu quel’épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa poitrine.
Monsoreau resta encore un instant debout, maiscomme un chêne déraciné qui n’attend qu’un souffle pour savoir dequel côté tomber.
– Là ! maintenant, dit Saint-Luc,vous avez les cent chances complètes ; et, remarquez ceci,monsieur, c’est que vous allez tomber juste sur la touffe que jevous ai indiquée.
Les forces manquèrent au comte ; sesmains s’ouvrirent, son œil se voila ; il plia les genoux ettomba sur les coquelicots, à la pourpre desquels il mêla sonsang.
Saint-Luc essuya tranquillement son épée etregarda cette dégradation de nuances qui, peu à peu, change en unmasque de cadavre le visage de l’homme qui agonise.
– Ah ! vous m’avez tué, monsieur,dit Monsoreau.
– J’y tâchais, dit Saint-Luc ; maismaintenant que je vous vois couché là, près de mourir, le diablem’emporte si je ne suis pas fâché de ce que j’ai fait ! Vousm’êtes sacré à présent, monsieur ; vous êtes horriblementjaloux, c’est vrai, mais vous étiez brave.
Et, tout satisfait de cette oraison funèbre,Saint-Luc mit un genou en terre près de Monsoreau, et luidit :
– Avez-vous quelque volonté dernière àdéclarer, monsieur ? et, foi de gentilhomme, elle seraexécutée. Ordinairement, je sais cela, moi, quand on est blessé, ona soif : avez-vous soif ? J’irai vous chercher àboire.
Monsoreau ne répondit pas. Il s’était retournéla face contre terre, mordant le gazon et se débattant dans sonsang.
– Pauvre diable ! fit Saint-Luc ense relevant. Oh ! amitié, amitié, tu es une divinité bienexigeante !
Monsoreau ouvrit un œil alourdi, essaya delever la tête et retomba avec un lugubre gémissement.
– Allons ! il est mort ! ditSaint-Luc ; ne pensons plus à lui… C’est bien aisé àdire : ne pensons plus à lui… Voilà que j’ai tué un homme,moi, avec tout cela ! On ne dira pas que j’ai perdu mon tempsà la campagne.
Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sacourse à travers le parc et arriva au château.
La première personne qu’il aperçut futDiane ; elle causait avec son amie.
– Comme le noir lui ira bien ! ditSaint-Luc.
Puis, s’approchant du groupe charmant formépar les deux femmes :
– Pardon, chère dame, fit-il àDiane ; mais j’aurais vraiment bien besoin de dire deux mots àmadame de Saint-Luc.
– Faites, cher hôte, faîtes, répliquamadame de Monsoreau ; je vais retrouver mon père à labibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de Saint-Luc,ajouta-t-elle en s’adressant à son amie, tu viendras me reprendre,je serai là.
– Oui, sans faute, dit Jeanne.
Et Diane s’éloigna en les saluant de la mainet du sourire.
Les deux époux demeurèrent seuls.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda Jeanneavec la plus riante figure ; vous paraissez sinistre, cherépoux.
– Mais oui, mais oui, réponditSaint-Luc.
– Qu’est-il donc arrivé ?
– Eh ! mon Dieu ! unaccident !
– À vous ? dit Jeanne effrayée.
– Pas précisément à moi, mais à unepersonne qui était près de moi.
– À quelle personne donc ?
– À celle avec laquelle je mepromenais.
– À monsieur de Monsoreau ?
– Hélas ! oui. Pauvre cherhomme !
– Que lui est-il donc arrivé ?
– Je crois qu’il est mort !….
– Mort ! s’écria Jeanne avec uneagitation bien naturelle à concevoir, mort !
– C’est comme cela.
– Lui qui, tout à l’heure, était là,parlant, regardant !….
– Eh ! justement, voilà la cause desa mort ; il a trop regardé et surtout trop parlé.
– Saint-Luc, mon ami ! dit la jeunefemme en saisissant les deux bras de son mari.
– Quoi ?
– Vous me cachez quelque chose.
– Moi ! absolument rien, je vousjure, pas même l’endroit où il est mort.
– Et où est-il mort ?
– Là-bas, derrière le mur, à l’endroitmême où notre ami Bussy avait l’habitude d’attacher son cheval.
– C’est vous qui l’avez tué,Saint-Luc ?
– Parbleu ! qui voulez-vous que cesoit ? Nous n’étions que nous deux, je reviens vivant, et jevous dis qu’il est mort : il n’est pas difficile de devinerlequel des deux a tué l’autre.
– Malheureux que vous êtes !
– Ah ! chère amie, dit Saint-Luc, ilm’a provoqué, insulté ; il a tiré l’épée du fourreau.
– C’est affreux !… c’estaffreux !… ce pauvre homme !
– Bon ! dit Saint-Luc, j’en étaissûr ! Vous verrez qu’avant huit jours on dira saintMonsoreau.
– Mais vous ne pouvez rester ici !s’écria Jeanne ; vous ne pouvez habiter plus longtemps sous letoit de l’homme que vous avez tué.
– C’est ce que je me suis dit tout desuite ; et voilà pourquoi je suis accouru pour vous prier,chère amie, de faire vos apprêts de départ.
– Il ne vous a pas blessé, aumoins ?
– À la bonne heure ! quoiqu’ellevienne un peu tard, voilà une question qui me raccommode avec vous.Non, je suis parfaitement intact.
– Alors nous partirons.
– Le plus vite possible, car vouscomprenez que, d’un moment à l’autre, on peut découvrirl’accident.
– Quel accident ? s’écria madame deSaint-Luc en revenant sur sa pensée comme quelquefois on revientsur ses pas.
– Ah ! fit Saint-Luc.
– Mais, j’y pense, dit Jeanne, voilàmadame de Monsoreau veuve.
– Voilà justement ce que je me disaistout à l’heure.
– Après l’avoir tué ?
– Non, auparavant.
– Allons, tandis que je vais laprévenir….
– Prenez bien des ménagements, chèreamie !
– Mauvaise nature ! pendant que jevais la prévenir, sellez les chevaux vous-même, comme pour unepromenade.
– Excellente idée. Vous ferez bien d’enavoir comme cela plusieurs, chère amie ; car, pour moi, jel’avoue, ma tête commence un peu à s’embarrasser.
– Mais où allons-nous ?
– À Paris.
– À Paris ! Et le roi ?
– Le roi aura tout oublié ; il s’estpassé tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus ;puis, s’il y a la guerre, ce qui est probable, ma place est à sescôtés.
– C’est bien ; nous partons pourParis alors.
– Oui, seulement je voudrais une plume etde l’encre.
– Pour écrire à qui ?
– À Bussy ; vous comprenez que je nepuis pas quitter comme cela l’Anjou sans lui dire pourquoi je lequitte.
– C’est juste, vous trouverez tout cequ’il vous faut pour écrire dans ma chambre.
Saint-Luc y monta aussitôt, et, d’une mainqui, quoi qu’il en eût, tremblait quelque peu, il traça à la hâteles lignes suivantes :
« Cher ami,
« Vous apprendrez, par la voie de laRenommée, l’accident arrivé à M. de Monsoreau ; nousavons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une discussion sur leseffets et les causes de la dégradation des murs et l’inconvénientdes chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette discussion,M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicotset de pissenlits, et cela si malheureusement, qu’il s’est tuéroide.
« Votre ami pour la vie,« SAINT-LUC.
« P.S. Comme cela pourrait, au premiermoment, vous paraître un peu invraisemblable, j’ajouterai que,lorsque cet accident lui est arrivé, nous avions tous deux l’épée àla main.
« Je pars à l’instant même pour Paris,dans l’intention de faire ma cour au roi, l’Anjou ne me paraissantpas très sûr après ce qui vient de se passer. »
Dix minutes après, un serviteur du baroncourait à Angers porter cette lettre, tandis que, par une portebasse donnant sur un chemin de traverse, M. et madame deSaint-Luc partaient seuls, laissant Diane éplorée, et surtout fortembarrassée pour raconter au baron la triste histoire de cetterencontre.
Elle avait détourné les yeux quand Saint-Lucavait passé.
– Servez donc vos amis ! avait ditcelui-ci à sa femme ; décidément tous les hommes sont ingrats,il n’y a que moi qui suis reconnaissant.
L’heure même où M. de Monsoreautombait sous l’épée de Saint-Luc, une grande fanfare de quatretrompettes retentissait aux portes d’Angers, fermées, comme onsait, avec le plus grand soin.
Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, etrépondirent par des symphonies semblables.
C’était Catherine de Médicis qui venait faireson entrée à Angers, avec une suite assez imposante.
On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de sonlit, et Bussy alla trouver le prince, qui se mit dans le sien.
Certes, les airs joués par les trompettesangevines étaient de fort beaux airs ; mais ils n’avaient pasla vertu de ceux qui firent tomber les murs de Jéricho ; lesportes d’Angers ne s’ouvrirent pas.
Catherine se pencha hors de sa litière pour semontrer aux gardes avancées, espérant que la majesté d’un visageroyal ferait plus d’effet que le son des trompettes. Les miliciensd’Angers virent la reine, la saluèrent même avec courtoisie, maisles portes demeurèrent fermées.
Catherine envoya un gentilhomme aux barrières.On fit force politesses à ce gentilhomme ; mais, comme ildemandait l’entrée pour la reine mère, en insistant pour que SaMajesté fût reçue avec honneur, on lui répondit qu’Angers, étantplace de guerre, ne s’ouvrait pas sans quelques formalitésindispensables.
Le gentilhomme revint très mortifié vers samaîtresse, et Catherine laissa échapper alors dans toute l’amertumede sa réalité, dans toute la plénitude de son acception, ce mot queLouis XIV modifia plus tard selon les proportions qu’avait prisesl’autorité royale :
– J’attends ! murmura-t-elle.
Et ses gentilshommes frémissaient à sescôtés.
Enfin Bussy, qui avait employé près d’unedemi-heure à sermonner le duc et à lui forger cent raisons d’État,toutes plus péremptoires les unes que les autres, Bussy se décida.Il fit seller son cheval avec force caparaçons, choisit cinqgentilshommes des plus désagréables à la reine mère, et, se plaçantà leur tête, alla, d’un pas de recteur, au-devant de SaMajesté.
Catherine commençait à se fatiguer, non pasd’attendre, mais de méditer des vengeances contre ceux qui luijouaient ce tour.
Elle se rappelait le conte arabe dans lequelil est dit qu’un génie rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre,promet d’enrichir quiconque le délivrerait dans les dix premierssiècles de sa captivité ; puis, furieux d’attendre, jure lamort de l’imprudent qui briserait le couvercle du vase.
Catherine en était là. Elle s’était promisd’abord de gracieuser les gentilshommes qui s’empresseraient devenir à sa rencontre. Ensuite elle fit vœu d’accabler de sa colèrecelui qui se présenterait le premier.
Bussy parut tout empanaché à la barrière, etregarda vaguement, comme un factionnaire nocturne qui écoute plutôtqu’il ne voit.
– Qui vive ? cria-t-il.
Catherine s’attendait au moins à desgénuflexions ; son gentilhomme la regarda pour connaître sesvolontés.
– Allez, dit-elle, allez encore à labarrière ; on crie : « Qui vive ! »Répondez, monsieur, c’est une formalité….
Le gentilhomme vint aux pointes de laherse.
– C’est madame la reine mère, dit-il, quivient visiter la bonne ville d’Angers.
– Fort bien, monsieur, répliquaBussy ; veuillez tourner à gauche, à quatre-vingts pas d’icienviron, vous allez rencontrer la poterne.
– La poterne ! s’écria legentilhomme, la poterne ! Une porte basse pour SaMajesté !
Bussy n’était plus là pour entendre. Avec sesamis, qui riaient sous cape, il s’était dirigé vers l’endroit où,d’après ses instructions, devait descendre Sa Majesté la reinemère.
– Votre Majesté a-t-elle entendu ?demanda le gentilhomme… La poterne !
– Eh ! oui, monsieur, j’aientendu ; entrons par là, puisque c’est par là qu’onentre.
Et l’éclair de son regard fit pâlir lemaladroit qui venait de s’appesantir ainsi sur l’humiliationimposée à sa souveraine.
Le cortège tourna vers la gauche, et lapoterne s’ouvrit.
Bussy, à pied, l’épée nue à la main, s’avançaau dehors de la petite porte, et s’inclina respectueusement devantCatherine ; autour de lui les plumes des chapeaux balayaientla terre.
– Soit, Votre Majesté, la bienvenue dansAngers, dit-il.
Il avait à ses côtés des tambours qui nebattirent pas, et des hallebardiers qui ne quittèrent pas le portd’armes.
La reine descendit de litière, et, s’appuyantsur le bras d’un gentilhomme de sa suite, marcha vers la petiteporte, après avoir répondu ce seul mot :
– Merci, monsieur de Bussy.
C’était toute la conclusion des méditationsqu’on lui avait laissé le temps de faire.
Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévinttout à coup et l’arrêta même par le bras.
– Ah ! prenez garde, madame, laporte est bien basse ; Votre Majesté se heurterait.
– Il faut donc se baisser ? dit lareine ; comment faire ?… C’est la première fois quej’entre ainsi dans une ville.
Ces paroles, prononcées avec un naturelparfait, avaient pour les courtisans habiles un sens, uneprofondeur et une portée qui firent réfléchir plus d’un assistant,et Bussy lui-même se tordit la moustache en regardant de côté.
– Tu as été trop loin, lui dit Livarot àl’oreille.
– Bah ! laisse donc, répliqua Bussy,il faut qu’elle en voie bien d’autres.
On hissa la litière de Sa Majesté par-dessusle mur avec un palan, et elle put s’y installer de nouveau pouraller au palais. Bussy et ses amis remontèrent à cheval escortantdes deux côtés la litière.
– Mon fils ! dit tout à coupCatherine ; je ne vois pas mon fils d’Anjou !
Ces mots, qu’elle voulait retenir, lui étaientarrachés par une irrésistible colère. L’absence de François en unpareil moment était le comble de l’insulte.
– Monseigneur est malade, au lit,madame ; sans quoi Votre Majesté ne peut douter que SonAltesse ne se fût empressée de faire elle-même les honneurs desa ville.
Ici Catherine fut sublime d’hypocrisie.
– Malade ! mon pauvre enfant,malade ! s’écria-t-elle. Ah ! messieurs, hâtons-nous…est-il bien soigné, au moins ?
– Nous faisons de notre mieux, dit Bussyen la regardant avec surprise comme pour savoir si réellement danscette femme il y avait une mère.
– Sait-il que je suis ici ? repritCatherine après une pause qu’elle employa utilement à passer larevue de tous les gentilshommes.
– Oui, certes, madame, oui.
Les lèvres de Catherine se pincèrent.
– Il doit bien souffrir alors,ajouta-t-elle du ton de la compassion.
– Horriblement, dit Bussy. Son Altesseest sujette à ces indispositions subites.
– C’est une indisposition subite,monsieur de Bussy ?
– Mon Dieu, oui, madame.
On arriva ainsi au palais. Une grande foulefaisait la haie sur le passage de la litière.
Bussy courut devant par les montées, et,entrant tout essoufflé chez le duc :
– La voici, dit-il… Gare !
– Est-elle furieuse ?
– Exaspérée.
– Elle se plaint ?
– Oh ! non ; c’est bien pis,elle sourit.
– Qu’a dit le peuple ?
– Le peuple n’a pas sourcillé ; ilregarde cette femme avec une muette frayeur : s’il ne laconnaît pas, il la devine.
– Et elle ?
– Elle envoie des baisers, et se mord lebout des doigts.
– Diable !
– C’est ce que j’ai pensé, oui,monseigneur. Diable, jouez serré !
– Nous nous maintenons à la guerre,n’est-ce pas ?
– Pardieu ! demandez cent pour avoirdix, et, avec elle, vous n’aurez encore que cinq.
– Bah ! tu me crois donc bienfaible ?… Êtes-vous tous là ? Pourquoi Monsoreau n’est-ilpas revenu ? fit le duc.
– Je le crois à Méridor… Oh ! nousnous passerons bien de lui.
– Sa Majesté la reine mère ! crial’huissier au seuil de la chambre.
Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue denoir, selon sa coutume.
Le duc d’Anjou fit un mouvement pour se lever.Mais Catherine, avec une agilité qu’on n’aurait pas soupçonnée ence corps usé par l’âge, Catherine se jeta dans les bras de sonfils, et le couvrit de baisers.
– Elle va l’étouffer, pensa Bussy, cesont de vrais baisers, mordieu !
Elle fit plus, elle pleura.
– Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac,chaque larme sera payée un muid de sang.
Catherine, ayant fini ses accolades, s’assitau chevet du duc ; Bussy fit un signe, et les assistantss’éloignèrent. Lui, comme s’il était chez lui, s’adossa auxpilastres du lit, et attendit tranquillement.
– Est-ce que vous ne voudriez pas prendresoin de mes pauvres gens, mon cher monsieur de Bussy ? dittout à coup Catherine. Après mon fils, c’est vous qui êtes notreami le plus cher, et maître du logis, n’est-ce pas ? je vousdemande cette grâce.
Il n’y avait pas à hésiter.
– Je suis pris, pensa Bussy.
– Madame, dit-il, trop heureux de pouvoirplaire à Votre Majesté, je m’en y vais.
– Attends, murmura-t-il. Tu ne connaispas les portes ici comme au Louvre, je vais revenir.
Et il sortit, sans avoir pu adresser même unsigne au duc. Catherine s’en défiait ; elle ne le perdit pasde vue une seconde.
Catherine chercha tout d’abord à savoir si sonfils était malade ou feignait seulement la maladie. Ce devait êtretoute la base de ses opérations diplomatiques.
Mais François, en digne fils d’une pareillemère, joua miraculeusement son rôle. Elle avait pleuré, il eut lafièvre.
Catherine, abusée, le crût malade ; elleespéra donc avoir plus d’influence sur un esprit affaibli par lessouffrances du corps. Elle combla le duc de tendresse, l’embrassade nouveau, pleura encore, et à tel point, qu’il s’en étonna et endemanda la raison.
– Vous avez couru un si grand danger,répliqua-t-elle, mon enfant !
– En me sauvant du Louvre, mamère ?
– Oh ! non pas, après vous êtresauvé.
– Comment cela ?
– Ceux qui vous aidaient dans cettemalheureuse évasion….
– Eh bien ?….
– Étaient vos plus cruels ennemis….
– Elle ne sait rien, pensa-t-il, maiselle voudrait savoir.
– Le roi de Navarre ! dit-elle toutbrutalement, l’éternel fléau de nôtre race… Je le reconnaisbien.
– Ah ! ah ! s’écria François,elle le sait.
– Croiriez-vous qu’il s’en vante,dit-elle, et qu’il pense avoir tout gagné ?
– C’est impossible, répliqua-t-il, onvous trompe, ma mère.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il n’est pour rien dans monévasion, et qu’y fût-il pour quelque chose, je suis sauf comme vousvoyez… Il y a deux ans que je n’ai vu le roi de Navarre.
– Ce n’est pas de ce danger seulement queje vous parle, mon fils, dit Catherine sentant que le coup n’avaitpas porté.
– Quoi encore, ma mère ?répliqua-t-il en regardant souvent dans son alcôve la tapisseriequi s’agitait derrière la reine.
Catherine s’approcha de François, et d’unevoix qu’elle s’efforçait de rendre épouvantée :
– La colère du roi ! fit-elle, cettefurieuse colère qui vous menace !
– Il en est de ce danger comme del’autre, madame ; le roi mon frère est dans une furieusecolère, je le crois ; mais je suis sauf.
– Vous croyez ? fit-elle avec unaccent capable d’intimider les plus audacieux.
La tapisserie trembla.
– J’en suis sûr, répondit le duc ;et c’est tellement vrai, ma bonne mère, que vous êtes venuevous-même me l’annoncer.
– Comment cela ? dit Catherineinquiète de ce calme.
– Parce que, continua-t-il après unnouveau regard à la cloison, si vous n’aviez été chargée que dem’apporter ces menaces, vous ne fussiez pas venue, et qu’en pareilcas le roi aurait hésité à me fournir un otage tel que VotreMajesté.
Catherine effrayée leva la tête.
– Un otage, moi ! dit-elle.
– Le plus saint et le plus vénérable detous, répliqua-t-il en souriant et en baisant la main de Catherine,non sans un autre coup d’œil triomphant adressé à la boiserie.
Catherine laissa tomber ses bras, commeécrasée ; elle ne pouvait deviner que Bussy, par une portesecrète, surveillait son maître et le tenait en échec sous sonregard, depuis le commencement de l’entretien, lui envoyant ducourage et de l’esprit à chaque hésitation.
– Mon fils, dit-elle enfin, ce sonttoutes paroles de paix que je vous apporte, vous avez parfaitementraison.
– J’écoute, ma mère, dit François, voussavez avec quel respect ; je crois que nous commençons à nousentendre.
Catherine avait eu, dans cette première partiede l’entretien, un désavantage visible. Ce genre d’échecs était sipeu prévu, et surtout si inaccoutumé, qu’elle se demandait si sonfils était aussi décidé dans ses refus qu’il le paraissait, quandun tout petit événement changea tout à coup la face des choses.
On a vu des batailles aux trois quarts perduesêtre gagnées par un changement de vent, et viceversa ; Marengo et Waterloo en sont un double exemple. Ungrain de sable change l’allure des plus puissantes machines.
Bussy était, comme nous l’avons vu, dans uncouloir secret, aboutissant à l’alcôve de M. le duc d’Anjou,placé de façon à n’être vu que du prince ; de sa cachette, ilpassait la tête par une fente de la tapisserie aux moments qu’ilcroyait les plus dangereux pour sa cause.
Sa cause, comme on le comprend, était laguerre à tout prix : il fallait se maintenir en Anjou tant queMonsoreau y serait, surveiller ainsi le mari et visiter lafemme.
Cette politique, extrêmement simple,compliquait cependant au plus haut degré toute la politique deFrance ; aux grands effets les petites causes.
Voilà pourquoi, avec force clins d’yeux, avecdes mines furibondes, avec des gestes de tranche-montagne, avec desjeux de sourcils effrayants enfin, Bussy poussait son maître à laférocité. Le duc, qui avait peur de Bussy, se laissait pousser, eton l’a vu effectivement on ne peut plus féroce.
Catherine était donc battue sur tous lespoints et ne songeait plus qu’à faire, une retraite honorable,lorsqu’un petit événement, presque aussi inattendu que l’entêtementde M. le duc d’Anjou, vint à sa rescousse.
Tout à coup, au plus vif de la conversation dela mère et du fils, au plus fort de la résistance de M. le ducd’Anjou, Bussy se sentit tirer par le bas de son manteau. Curieuxde ne rien perdre de la conversation, il porta, sans se retourner,la main à l’endroit sollicité, et trouva un poignet ; enremontant le long de ce poignet, il trouva un bras, et après lebras une épaule, et après l’épaule un homme.
Voyant alors que la chose en valait la peine,il se retourna.
L’homme était Remy.
Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigtsur sa bouche, puis il attira doucement son maître dans la chambrevoisine.
– Qu’y a-t-il donc, Remy ? demandale comte très impatient, et pourquoi me dérange-t-on dans un pareilmoment ?
– Une lettre, dit tout bas Remy.
– Que le diable t’emporte ! pour unelettre, tu me tires d’une conversation aussi importante que celleque je faisais avec monseigneur le duc d’Anjou !
Remy ne parut aucunement désarçonné par cetteboutade.
– Il y a lettre et lettre, dit-il.
– Sans doute, pensa Bussy ; d’oùvient cela ?
– De Méridor.
– Oh ! fit vivement Bussy, deMéridor ! Merci, mon bon Remy, merci !
– Je n’ai donc plus tort ?
– Est-ce que tu peux jamais avoirtort ? Où est cette lettre ?
– Ah ! voilà ce qui m’a fait jugerqu’elle était de la plus haute importance, c’est que le messager neveut la remettre qu’à vous seul.
– Il a raison. Est-il là ?
– Oui.
– Amène-le.
Remy ouvrit une porte et fit signe à uneespèce de palefrenier de venir à lui.
– Voici M. de Bussy, dit-il enmontrant le comte.
– Donne ; je suis celui que tudemandes, dit Bussy.
Et il lui mit une demi-pistole dans lamain.
– Oh ! je vous connais bien, dit lepalefrenier en lui tendant la lettre.
– Et c’est elle qui te l’aremise !
– Non, pas elle, lui.
– Qui, lui ? demanda vivement Bussyen regardant l’écriture.
– M. de Saint-Luc !
– Ah ! ah !
Bussy avait pâli légèrement ; car, à cemot : lui, il avait cru qu’il était question du mariet non de la femme, et M. de Monsoreau avait le privilègede faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.
Bussy se retourna pour lire, et, pour cacheren lisant cette émotion que tout individu doit craindre demanifester quand il reçoit une lettre importante, et qu’il n’estpas César Borgia, Machiavel, Catherine de Médicis ou le diable.
Il avait eu raison de se retourner, le pauvreBussy, car à peine eût-il parcouru la lettre que nous connaissons,que le sang lui monta au cerveau et battit ses yeux en furie :de sorte que, de pâle qu’il était, il devint pourpre, resta uninstant étourdi, et, sentant qu’il allait tomber, fut forcé de selaisser aller sur un fauteuil près de la fenêtre.
– Va-t’en, dit Remy au palefrenierabasourdi de l’effet qu’avait produit la lettre qu’ilapportait.
Et il le poussa par les épaules.
Le palefrenier s’enfuit vivement ; ilcroyait la nouvelle mauvaise, et il avait peur qu’on ne lui reprîtsa demi-pistole.
Remy revint au comte, et le secouant par lebras :
– Mordieu ! s’écria-t-il,répondez-moi à l’instant même ; ou, par saint Esculape, jevous saigne des quatre membres.
Bussy se releva ; il n’était plus rouge,il n’était plus étourdi, il était sombre.
– Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a faitpour moi.
Et il tendit la lettre à Remy. Remy lutavidement.
– Eh bien, dit-il, il me semble que toutceci est fort beau, et M. de Saint-Luc est un galanthomme. Vivent les gens d’esprit pour expédier une âme enpurgatoire ; ils ne s’y reprennent pas à deux fois.
– C’est incroyable ! balbutiaBussy.
– Certainement, c’est incroyable ;mais cela n’y fait rien. Voici notre position changée du tout autout. J’aurai, dans neuf mois, une comtesse de Bussy pour cliente.Mordieu ! ne craignez rien, j’accouche comme AmbroiseParé.
– Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.
– Il me semble, répondit Remy, qu’il n’yaura pas grand’chose à faire pour cela, et qu’elle l’était déjàplus qu’elle n’était celle de son mari.
– Monsoreau mort !
– Mort ! répéta le Baudoin, c’estécrit.
– Oh ! il me semble que je fais unrêve, Remy. Quoi ! je ne verrai plus cette espèce de spectre,toujours prêt à se dresser entre moi et le bonheur ? Remy,nous nous trompons,
– Nous ne nous trompons pas le moins dumonde. Relisez, mordieu ! tombé sur des coquelicots, voyez, etcela si rudement, qu’il en est mort ! J’avais déjà remarquéqu’il était très dangereux de tomber sur des coquelicots ;mais j’avais cru que le danger n’existait que pour les femmes.
– Mais alors, dit Bussy, sans écoutertoutes les facéties de Remy, et suivant seulement les détours de sapensée, qui se tordait en tous sens dans son esprit ; maisDiane ne va pas pouvoir rester à Méridor. Je ne le veux pas… Ilfaut qu’elle aille autre part, quelque part où elle puisseoublier.
– Je crois que Paris serait assez bonpour cela, dit le Haudoin ; on oublie assez bien à Paris.
– Tu as raison, elle reprendra sa petitemaison de la rue des Tournelles, et les dix mois de veuvage, nousles passerons obscurément, si toutefois le bonheur peut resterobscur, et le mariage pour nous ne sera que le lendemain desfélicités de la veille.
– C’est vrai, dit Remy ; mais pouraller à Paris….
– Eh bien !
– Il nous faut quelque chose.
– Quoi ?
– Il nous faut la paix en Anjou.
– C’est vrai, dit Bussy ; c’estvrai. Oh ! mon Dieu ! que de temps perdu et perduinutilement !
– Cela veut dire que vous allez monter àcheval et courir à Méridor.
– Non pas moi, non pas moi, du moins,mais toi ; moi, je suis invinciblement retenu ici ;d’ailleurs, en un pareil moment, ma présence serait presqueinconvenante.
– Comment la verrai-je ? meprésenterai-je au château ?
– Non ; va d’abord au vieux taillis,peut-être se promènera-t-elle là en attendant que je vienne ;puis, si tu ne l’aperçois pas, va au château.
– Que lui dirai-je ?
– Que je suis à moitié fou.
Et, serrant la main du jeune homme sur lequell’expérience lui avait appris à compter comme sur un autrelui-même, il courut reprendre sa place dans le corridor à l’entréede l’alcôve derrière la tapisserie.
Catherine, en l’absence de Bussy, essayait deregagner le terrain que sa présence lui avait fait perdre.
– Mon fils, avait-elle dit, il mesemblait cependant que jamais une mère ne pouvait manquer des’entendre avec son enfant.
– Vous voyez pourtant, ma mère, réponditle duc d’Anjou, que cela arrive quelquefois.
– Jamais quand elle le veut.
– Madame, vous voulez dire quand ils leveulent, reprit le duc qui, satisfait de cette fière parole,chercha Bussy pour en être récompensé par un coup d’œilapprobateur.
– Mais je le veux ! s’écriaCatherine ; entendez-vous bien, François ? je leveux.
Et l’expression de la voix contrastait avecles paroles, car les paroles étaient impératives et la voix étaitpresque suppliante.
– Vous le voulez ? reprit le ducd’Anjou en souriant.
– Oui, dit Catherine, je le veux, et tousles sacrifices me seront aisés pour arriver à ce but.
– Ah ! ah ! fit François.Diable !
– Oui, oui, cher enfant ; dites,qu’exigez-vous, que voulez-vous ? parlez !commandez !
– Oh ! ma mère ! dit Françoispresque embarrassé d’une si complète victoire, qui ne lui laissaitpas la faculté d’être un vainqueur rigoureux.
– Écoutez, mon fils, dit Catherine de savoix la plus caressante ; vous ne cherchez pas à noyer unroyaume dans le sang, n’est-ce pas ? Ce n’est pas possible.Vous n’êtes ni un mauvais Français ni un mauvais frère.
– Mon frère m’a insulté, madame, et je nelui dois plus rien ; non, rien comme à mon frère, rien comme àmon roi.
– Mais moi, François, moi ! vousn’avez pas à vous en plaindre, de moi ?
– Si fait, madame, car vous m’avezabandonné, vous ! reprit le duc en pensant que Bussy étaittoujours là et pouvait l’entendre comme par le passé.
– Ah ! vous voulez ma mort ?dit Catherine d’une voix sombre. Eh bien ! soit, je mourraicomme doit mourir une femme qui voit s’entre-égorger sesenfants.
Il va sans dire que Catherine n’avait pas lemoins du monde envie de mourir.
– Oh ! ne dites point cela, madame,vous me navrez le cœur ! s’écria François qui n’avait pas lecœur navré du tout.
Catherine fondit en larmes.
Le duc lui prit les mains et essaya de larassurer, jetant toujours des regards inquiets du côté del’alcôve.
– Mais que voulez-vous ? dit-elle,articulez vos prétentions au moins, que nous sachions à quoi nousen tenir.
– Que voulez-vous vous-même ?voyons, ma mère, dit François ; parlez, je vous écoute.
– Je désire que vous reveniez à Paris,cher enfant, je désire que vous rentriez à la cour du roi votrefrère, qui vous tend les bras.
– Et, mordieu ! madame, j’y voisclair ; ce n’est pas lui qui me tend les bras, c’est lepont-levis de la Bastille.
– Non, revenez, revenez, et, sur monhonneur, sur mon amour de mère, sur le sang de notre SeigneurJésus-Christ (Catherine se signa), vous serez reçu par le roi,comme si c’était vous qui fussiez le roi, et lui le ducd’Anjou.
Le duc regardait obstinément du côté del’alcôve.
– Acceptez, continua Catherine, acceptez,mon fils ; voulez-vous d’autres apanages, dites, voulez-vousdes gardes ?
– Eh ! madame, votre fils m’en adonné, et des gardes d’honneur même, puisqu’il avait choisi sesquatre mignons.
– Voyons, ne me répondez pas ainsi :les gardes qu’il vous donnera, vous les choisirez vous-même ;vous aurez un capitaine, s’il le faut, et, s’il le faut encore, cecapitaine sera M. de Bussy.
Le duc, ébranlé par cette dernière offre, àlaquelle il devait penser que Bussy serait sensible, jeta un regardvers l’alcôve, tremblant de rencontrer un œil flamboyant et desdents blanches, grinçant dans l’ombre. Mais, ô surprise ! ilvit, au contraire, Bussy riant, joyeux, et applaudissant par denombreuses approbations de tête.
– Qu’est-ce que cela signifie ? sedemandât-il ; Bussy ne voulait-il donc la guerre que pourdevenir capitaine de mes gardes ?– Alors, dit-il tout haut, ets’interrogeant lui-même, je dois donc accepter ?
– Oui ! oui ! oui ! fitBussy, des mains, des épaules et de la tête.
– Il faudrait donc, continua le duc,quitter l’Anjou pour revenir à Paris ?
– Oui ! oui ! oui !continua Bussy avec une fureur approbative, qui allait toujours encroissant.
– Sans doute, cher enfant, ditCatherine ; mais est-ce donc si difficile de revenir àParis ?
– Ma foi, se dit le duc, je n’y comprendsplus rien. Nous étions convenus que je refuserais tout, et voicique maintenant il me conseille la paix et les embrassades.
– Eh bien ! demanda Catherine avecanxiété, que répondez-vous ?
– Ma mère, je réfléchirai, dit le duc,qui voulait s’entendre avec Bussy de cette contradiction, etdemain….
– Il se rend, pensa Catherine. Allons,j’ai gagné la bataille.
– Au fait, se dit le duc, Bussy apeut-être raison.
Et tous deux se séparèrent après s’êtreembrassés.
Un bon ami est une douce chose, d’autant plusdouce qu’elle est rare. Remy s’avouait cela à lui-même, tout encourant sur un des meilleurs chevaux des écuries du prince. Ilaurait bien pris Roland, mais il venait, sur ce point, aprèsM. de Monsoreau ; force lui avait donc été d’enprendre un autre.
– J’aime fort M. de Bussy, sedisait le Haudoin à lui-même ; et, de son côté,M. de Bussy m’aime grandement aussi, je le crois. Voilàpourquoi je suis si joyeux aujourd’hui, c’est qu’aujourd’hui j’aidu bonheur pour deux.
Puis il ajoutait, en respirant à pleinepoitrine :
– En vérité, je crois que mon cœur n’estplus assez large.
Voyons, continuait-il en s’interrogeant,voyons quel compliment je vais faire à madame Diane.
Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre,des salutations, des révérences muettes, et une main sur lecœur ; si elle sourit, des pirouettes, des ronds de jambes, etune polonaise que j’exécuterai à moi tout seul.
Quant à M. de Saint-Luc, s’il estencore au château, ce dont je doute, un vivat et des actions degrâces en latin. Il ne sera pas funèbre, lui, j’en suis sûr….
Ah ! j’approche.
En effet, le cheval, après avoir pris àgauche, puis à droite, après avoir suivi le sentier fleuri, aprèsavoir traversé le taillis et la haute futaie, était entré dans lefourré qui conduisait à la muraille.
– Oh ! les beaux coquelicots !disait Remy ; cela me rappelle notre grand veneur ; ceuxsur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus beaux queceux-ci. Pauvre cher homme !
Remy approchait de plus en plus de lamuraille.
Tout à coup le cheval s’arrêta, les naseauxouverts, l’œil fixe ; Remy, qui allait au grand trot, et quine s’attendait pas à ce temps d’arrêt, faillit sauter par-dessus latête de Mithridate.
C’était ainsi que se nommait le cheval qu’ilavait pris au lieu et place de Roland.
Remy, que la pratique avait fait écuyer sanspeur, mit ses éperons dans le ventre de sa monture ; maisMithridate ne bougea point ; il avait sans doute reçu ce nom àcause de la ressemblance que son caractère obstiné présentait aveccelui du roi du Pont.
Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pourchercher quel obstacle arrêtait ainsi son cheval ; mais il nevit rien qu’une large mare de sang, que peu à peu buvaient la terreet les fleurs, et qui se couronnait d’une petite mousse rose.
– Tiens ! s’écria-t-il, est-ce quece serait ici que M. de Saint-Luc aurait transpercéM. de Monsoreau ?
Remy leva les yeux de terre, et regarda toutautour de lui.
À dix pas, sous un massif, il venait de voirdeux jambes roides et un corps qui paraissait plus roideencore.
Les jambes étaient allongées, le corps étaitadossé à la muraille.
– Tiens ! le Monsoreau ! fitRemy. Hic obiit Nemrod. Allons, allons, si la veuve lelaisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c’est bon signepour nous, et l’oraison funèbre se fera en pirouettes, en ronds dejambe et en polonaise.
Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelquespas en avant dans la direction du corps.
– C’est drôle ! dit-il, le voilàmort ici, parfaitement mort, et cependant le sang est là-bas.Ah ! voici une trace. Il sera venu de là-bas ici, ou plutôt cebon M. de Saint-Luc, qui est la charité même, l’auraadossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête.Oui, c’est cela, il est, ma foi ! mort, les yeux ouverts sansgrimace ; mort roide, là, une, deux !
Et Remy passa dans le vide un dégagement avecson doigt.
Tout à coup, il recula stupide, et la bouchebéante : les deux yeux qu’il avait vu ouverts s’étaientrefermés, et une pâleur, plus livide encore que celle qui l’avaitfrappé d’abord, s’était étendue sur la face du défunt.
Remy devint presque aussi pâle queM. de Monsoreau ; mais, comme il était médecin,c’est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en se grattantle bout du nez :
– Credere portentis mediocre.S’il a fermé les yeux, c’est qu’il n’est pas mort.
Et comme, malgré son matérialisme, la positionétait désagréable, comme aussi les articulations de ses genouxpliaient plus qu’il n’était convenable, il s’assit ou plutôt il selaissa glisser au pied de l’arbre qui le soutenait, et se trouvaface à face avec le cadavre.
– Je ne sais pas trop, se dit-il, où j’ailu qu’après la mort il se produisait certains phénomènes d’action,qui ne décèlent qu’un affaissement de la matière, c’est-à-dire uncommencement de corruption.
Diable d’homme, va ! il faut qu’il nouscontrarie même après sa mort ; c’est bien la peine. Oui, mafoi, non seulement les yeux sont fermés tout de bon, mais encore lapâleur a augmenté, color albus, chroma chlôron comme ditGalien ; color albus, comme dit Cicéron qui était unorateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s’ilest mort ou s’il ne l’est pas, c’est de lui enfoncer mon épée d’unpied dans le ventre ; s’il ne remue pas, c’est qu’il sera bientrépassé.
Et Remy se disposait à faire cette charitableépreuve ; déjà même il portait la main à son estoc, lorsqueles yeux de Monsoreau s’ouvrirent de nouveau.
Cet accident produisit l’effet contraire aupremier, Remy se redressa comme mû par un ressort, et une sueurfroide coula sur son front.
Cette fois les yeux du mort restèrentécarquillés.
– Il n’est pas mort, murmura Remy, iln’est pas mort. Eh bien ! nous voilà dans une belleposition.
Alors une pensée se présenta naturellement àl’esprit du jeune homme.
– Il vit, dit-il, c’est vrai ; mais,si je le tue, il sera bien mort.
Et il regardait Monsoreau, qui le regardaitaussi d’un œil si effaré, qu’on eût dit qu’il pouvait lire dansl’âme de ce passant de quelle nature étaient ses intentions.
– Fi ! s’écria tout à coup Remy,fi ! la hideuse pensée. Dieu m’est témoin que, s’il était làtout droit, sur ses jambes, brandissant sa rapière, je le tueraisdu plus grand cœur. Mais tel qu’il est maintenant, sans force etaux trois quarts mort, ce serait plus qu’un crime, ce serait uneinfamie.
– Au secours ! murmura Monsoreau, ausecours ! je me meurs.
– Mordieu ! dit Remy, la positionest critique. Je suis médecin, et, par conséquent, il est de mondevoir de soulager mon semblable qui souffre. Il est vrai que leMonsoreau est si laid, que j’aurai presque le droit de dire qu’iln’est pas mon semblable, mais il est de la même espèce, – genushomo.
– Allons, oublions que je m’appelle leHaudoin, oublions que je suis l’ami de M. de Bussy, etfaisons notre devoir de médecin.
– Au secours ! répéta le blessé.
– Me voilà, dit Remy.
– Allez me chercher un prêtre, unmédecin.
– Le médecin est tout trouvé, etpeut-être vous dispensera-t-il du prêtre.
– Le Haudoin ! s’écriaM. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quelhasard ?
Comme on le voit, M. de Monsoreauétait fidèle à son caractère ; dans son agonie il se défiaitet interrogeait.
Remy comprit toute la portée de cetteinterrogation. Ce n’était pas un chemin battu que ce bois, et l’onn’y venait pas sans y avoir affaire. La question était donc presquenaturelle.
– Comment êtes-vous ici ? redemandaMonsoreau, à qui les soupçons rendaient quelque force.
– Pardieu ! répondit le Haudoin,parce qu’à une lieue d’ici j’ai rencontréM. de Saint-Luc.
– Ah ! mon meurtrier, balbutiaMonsoreau en blêmissant de douleur et de colère à la fois.
– Alors il m’a dit : « Remy,courez dans le bois, et, à l’endroit appelé le Vieux-Taillis, voustrouverez un homme mort. »
– Mort ! répéta Monsoreau.
– Dame ! il le croyait, dit Remy, ilne faut pas lui en vouloir pour cela ; alors je suis venu,j’ai vu, vous êtes vaincu.
– Et maintenant, dites-moi, vous parlez àun homme, ne craignez donc rien, dites-moi, suis-je blessémortellement ?
– Ah ! diable, fit Remy, vous m’endemandez beaucoup ; cependant je vais tâcher, voyons.
Nous avons dit que la conscience du médecinl’avait emporté sur le dévouement de l’ami. Remy s’approcha donc deMonsoreau, et, avec toutes les précautions d’usage, il lui enlevason manteau, son pourpoint et sa chemise.
L’épée avait pénétré au-dessus du téton droit,entre la sixième et la septième côte.
– Hum ! fit Rémi, souffrez-vousbeaucoup ?
– Pas de la poitrine, du dos.
– Ah ! voyons un peu, fit Remy, dequelle partie du dos ?
– Au-dessous de l’omoplate.
– Le fer aura rencontré un os, fitRemy : de là la douleur.
Et il regarda vers l’endroit que le comteindiquait comme le siège d’une souffrance plus vive.
– Non, dit-il, non, je me trompais ;le fer n’a rien rencontré du tout, et il est entré comme il estsorti. Peste ! le joli coup d’épée, monsieur le comte ; àla bonne heure, il y a plaisir à soigner les blessés deM. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon chermonsieur.
Monsoreau s’évanouit ; mais Remy nes’inquiéta point de cette faiblesse.
– Ah ! voilà, c’est bien cela :syncope, le pouls petit ; cela doit être. Il tâta les mains etles jambes : froides aux extrémités. Il appliqua l’oreille àla poitrine : absence du bruit respiratoire. Il frappadoucement dessus : matité du son. Diable, diable, le veuvagede madame Diane pourrait bien n’être qu’une affaire dechronologie.
En ce moment, une légère mousse rougeâtre etrutilante vint humecter les lèvres du blessé.
Remy tira vivement une trousse, et de sa pocheune lancette, puis il déchira une bande de la chemise du blessé, etlui comprima le bras.
– Nous allons voir, dit-il ; si lesang coule, ma foi, madame Diane n’est peut-être pas veuve. Maiss’il ne coule pas !… Ah ! ah ! il coule, ma foi.Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma foi ! onest médecin avant tout.
Le sang, en effet, après avoir, pour ainsidire, hésité un instant, venait de jaillir de la veine ;presque en même temps qu’il se faisait jour, le malade respirait etouvrait les yeux.
– Ah ! balbutia-t-il, j’ai bien cruque tout était fini.
– Pas encore, mon cher monsieur, pasencore ; il est même possible….
– Que j’en réchappe.
– Oh ! mon Dieu ! oui,voyez-vous, fermons d’abord la plaie. Attendez, ne bougez pas.Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne en dedanscomme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, elle faitson caillot. Je fais couler le sang, elle l’arrête. Ah ! c’estune grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là !attendez, que j’essuie vos lèvres.
Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres ducomte.
– D’abord, dit le blessé, j’ai craché lesang à pleine bouche.
– Eh bien ! voyez, dit Remy,maintenant, voilà déjà l’hémorrhagie arrêtée. Bon ! cela vabien, ou plutôt tant pis !
– Comment ! tant pis ?
– Tant mieux pour vous,certainement ; mais tant pis ! je sais ce que je veuxdire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j’ai peur d’avoir le bonheurde vous guérir.
– Comment ! vous avezpeur ?
– Oui, je m’entends.
– Vous croyez donc que j’enreviendrai ?
– Hélas !
– Vous êtes un singulier docteur,monsieur Remy.
– Que vous importe, pourvu que je voussauve ?… Maintenant, voyons.
Remy venait d’arrêter la saignée : il seleva.
– Eh bien ! vous m’abandonnez ?dit le comte.
– Ah ! vous parlez trop, mon chermonsieur. Trop parler nuit. Ce n’est pas l’embarras, je devraisbien plutôt lui donner le conseil de crier.
– Je ne vous comprends pas.
– Heureusement. Maintenant vous voilàpansé.
– Eh bien ?
– Eh bien ! je vais au châteauchercher du renfort.
– Et moi ; que faut-il que je fassependant ce temps ?
– Tenez-vous tranquille, ne bougez pas,respirez fort doucement ; tâchez de ne pas tousser, nedérangeons pas ce précieux caillot. Quelle est la maison la plusvoisine ?
– Le château de Méridor.
– Quel est le chemin ? demanda Remy,affectant la plus parfaite ignorance.
– Ou enjambez la muraille, et vous voustrouverez dans le parc ; ou suivez le mur du parc, et voustrouverez la grille.
– Bien, j’y cours.
– Merci, homme généreux ! s’écriaMonsoreau.
– Si tu savais, en effet, à quel point jele suis, balbutia Remy, tu me remercierais bien davantage.
Et, remontant sur son cheval, il se lança augalop dans la direction indiquée.
Au bout de cinq minutes, il arriva au château,dont tous les habitants, empressés et remuants comme des fourmisdont on a forcé la demeure, cherchaient dans les fourrés, dans lesretraits, dans les dépendances, sans pouvoir trouver la place oùgisait le corps de leur maître : attendu que Saint-Luc, pourgagner du temps, avait donné une fausse adresse.
Remy tomba comme un météore au milieu d’eux etles entraîna sur ses pas. Il mettait tant d’ardeur dans sesrecommandations, que madame de Monsoreau ne put s’empêcher de leregarder avec surprise.
Une pensée bien secrète, bien voilée, apparutà son esprit, et, dans une seconde, elle ternit l’angélique puretéde cette âme.
– Ah ! je le croyais l’ami deM. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que Remy s’éloignaitemportant civière, charpie, eau fraîche, enfin toutes les chosesnécessaires au pansement.
Esculape lui-même n’eût pas fait plus avec sesailes de divinité.
Aussitôt l’entretien rompu entre le ducd’Anjou et sa mère, le premier s’était empressé d’aller trouverBussy pour connaître la cause de cet incroyable changement quis’était fait en lui.
Bussy, rentré chez lui, lisait pour lacinquième fois la lettre de Saint-Luc, dont chaque ligne luioffrait des sens de plus en plus agréables.
De son côté, Catherine, retirée chez elle,faisait venir ses gens, et commandait ses équipages pour un départqu’elle croyait pouvoir fixer au lendemain ou au surlendemain auplus tard.
Bussy reçut le prince avec un charmantsourire.
– Comment ! monseigneur, dit-il,Votre Altesse daigne prendre la peine de passer chez moi ?
– Oui, mordieu ! dit le duc, et jeviens te demander une explication.
– À moi ?
– Oui, à toi.
– J’écoute, monseigneur.
– Comment ! s’écria le duc, tu mecommandes de m’armer de pied en cap contre les suggestions de mamère, et de soutenir vaillamment le choc ; je le fais, et, auplus fort de la lutte, quand tous les coups se sont émoussés surmoi, tu viens me dire : « Ôtez votre cuirasse,monseigneur ; ôtez-la. »
– Je vous avais fait toutes cesrecommandations, monseigneur, parce que j’ignorais dans quel butétait venue madame Catherine. Mais maintenant que je vois qu’elleest venue pour la plus grande gloire et pour la plus grande fortunede Votre Altesse….
– Comment ! fit le duc, pour ma plusgrande gloire et pour ma plus grande fortune ; commentcomprends-tu donc cela ?
– Sans doute, reprit Bussy ; queveut Votre Altesse, voyons ? Triompher de ses ennemis,n’est-ce pas ? car je ne pense point, comme l’avancentcertaines personnes, que vous songiez à devenir roi de France.
Le duc regarda sournoisement Bussy.
– Quelques-uns vous le conseillerontpeut-être, monseigneur, dit le jeune homme ; mais ceux-là,croyez-le bien, ce sont vos plus cruels ennemis ; puis, s’ilssont trop tenaces, si vous ne savez comment vous en débarrasser,envoyez-les-moi : je les convaincrai qu’ils se trompent.
Le duc fit la grimace.
– D’ailleurs, continua Bussy,examinez-vous, monseigneur, sondez vos reins, comme dit laBible ; avez-vous cent mille hommes, dix millions de livres,des alliances à l’étranger ; et puis, enfin, voulez-vous allercontre votre seigneur ?
– Monseigneur ne s’est pas gêné d’allercontre moi, dit le duc.
– Ah ! si vous le prenez sur cepied-là, vous avez raison ; déclarez-vous, faites-vouscouronner et prenez le titre de roi de France, je ne demande pasmieux que de vous voir grandir, puisque, si vous grandissez, jegrandirai avec vous.
– Qui te parle d’être roi deFrance ? repartit aigrement le duc ; tu discutes là unequestion que jamais je n’ai proposé à personne de résoudre, pasmême à moi.
– Alors tout est dit, monseigneur, et iln’y a plus de discussion entre nous, puisque nous sommes d’accordsur le point principal.
– Nous sommes d’accord ?
– Cela me semble, au moins. Faites-vousdonc donner une compagnie de gardes, cinq cent mille livres.Demandez, avant que la paix soit signée, un subside à l’Anjou pourfaire la guerre. Une fois que vous le tiendrez, vous legarderez ; cela n’engage à rien. De cette façon, nous auronsdes hommes, de l’argent, de la puissance, et nous irons… Dieu saitoù !
– Mais, une fois à Paris, une fois qu’ilsm’auront repris, une fois qu’ils me tiendront, ils se moqueront demoi, dit le duc.
– Allons donc ! monseigneur, vousn’y pensez pas. Eux, se moquer de vous ! N’avez-vous pasentendu ce que vous offre la reine-mère ?
– Elle m’a offert bien des choses.
– Je comprends, cela vousinquiète ?
– Oui.
– Mais, entre autres choses, elle vous aoffert une compagnie de gardes, cette compagnie fût-elle commandéepar Bussy.
– Sans doute elle a offert cela.
– Eh bien ! acceptez, c’est moi quivous le dis ; nommez Bussy votre capitaine ; nommezAntraguet et Livarot vos lieutenants ; nommez Ribéracenseigne. Laissez-nous à nous quatre composer cette compagnie commenous l’entendrons ; puis vous verrez, avec cette escorte à vostalons, si quelqu’un se moque de vous, et ne vous salue pas quandvous passerez, même le roi.
– Ma foi, dit le duc, je crois que tu asraison, Bussy, j’y songerai.
– Songez-y, monseigneur.
– Oui ; mais que lisais-tu là siattentivement, quand je suis arrivé ?
– Ah ! pardon, j’oubliais, unelettre.
– Une lettre.
– Qui vous intéresse encore plus quemoi ; où diable avais-je donc la tête de ne pas vous lamontrer tout de suite.
– C’est donc une grande nouvelle.
– Oh ! mon Dieu oui, et même unetriste nouvelle : M. de Monsoreau est mort.
– Plaît-il ! s’écria le duc avec unmouvement si marqué de surprise, que Bussy, qui avait les yeuxfixés sur le prince, crut, au milieu de cette surprise, remarquerune joie extravagante.
– Mort, monseigneur.
– Mort,M. de Monsoreau ?
– Eh ! mon Dieu oui ! nesommes-nous pas tous mortels ?
– Oui ; mais l’on ne meurt pas commecela tout à coup.
– C’est selon. Si l’on vous tue.
– Il a donc été tué ?
– Il paraît que oui.
– Par qui ?
– Par Saint-Luc, avec qui il s’est prisde querelle.
– Ah ! ce cher Saint-Luc, s’écria leprince.
– Tiens, dit Bussy, je ne le savais passi fort de vos amis, ce cher Saint-Luc !
– Il est des amis de mon frère, dit leduc, et, du moment où nous nous réconcilions, les amis de mon frèresont les miens.
– Ah ! monseigneur, à la bonneheure, et je suis charmé de vous voir dans de pareillesdispositions.
– Et tu es sûr…. ?
– Dame ! aussi sûr qu’on peutl’être. Voici un billet de Saint-Luc qui m’annonce cette mort, et,comme je suis aussi incrédule que vous, et que je doutais,monseigneur, j’ai envoyé mon chirurgien Remy, pour constater lefait, et présenter mes compliments de condoléance au vieuxbaron.
– Mort ! Monsoreau mort !répéta le duc d’Anjou ; mort tout seul.
– Le mot lui échappait comme le cherSaint-Luc lui avait échappé. Tous deux étaient d’uneeffroyable naïveté.
– Il n’est pas mort tout seul, dit Bussy,puisque c’est Saint-Luc qui l’a tué.
– Oh ! je m’entends, dit le duc.
– Monseigneur l’avait-il par hasard donnéà tuer par un autre ? demanda Bussy.
– Ma foi non, et toi.
– Oh ! moi, monseigneur, je ne suispas assez grand prince pour faire faire cette sorte de besogne parles autres, et je suis obligé de la faire moi-même.
– Ah ! Monsoreau, Monsoreau, fit leprince avec son affreux sourire.
– Tiens ! monseigneur ! ondirait que vous lui en vouliez, à ce pauvre comte ?
– Non, c’est toi qui lui en voulais.
– Moi, c’était tout simple que je lui envoulusse, dit Bussy en rougissant malgré lui. Ne m’a-t-il pas unjour fait subir, de la part de Votre Altesse, une affreusehumiliation.
– Tu t’en souviens encore ?
– Oh ! mon Dieu non, monseigneur,vous le voyez bien ; mais vous, dont il était le serviteur,l’ami, l’âme damnée….
– Voyons, voyons, dit le prince,interrompant la conversation qui devenait embarrassante pour lui,fais seller les chevaux, Bussy.
– Seller les chevaux, et pourquoifaire ?
– Pour aller à Méridor, je veux faire mescompliments de condoléance à madame Diane. D’ailleurs, cette visiteétait projetée depuis longtemps, et je ne sais comment elle nes’est pas faite encore ; mais je ne la retarderai pasdavantage. Corbleu ! je ne sais pas pourquoi, mais j’ai lecœur aux compliments aujourd’hui.
– Ma foi, se dit Bussy en lui-même, àprésent que le Monsoreau est mort et que je n’ai plus peur qu’ilvende sa femme au duc, peu m’importe qu’il la revoie ; s’ill’attaque, je la défendrai bien tout seul. Allons, puisquel’occasion de la revoir m’est offerte, profitons de l’occasion.
Et il sortit pour donner l’ordre de seller leschevaux.
Un quart d’heure après, tandis que Catherinedormait ou feignait de dormir pour se remettre des fatigues duvoyage, le prince, Bussy, dix gentilshommes, montés sur de beauxchevaux, se dirigeaient vers Méridor avec cette joie qu’inspirenttoujours le beau temps, l’herbe fleurie et la jeunesse, aux hommescomme aux chevaux.
À l’aspect de cette magnifique cavalcade, leportier du château vint au bord du fossé demander le nom desvisiteurs.
– Le duc d’Anjou ! cria leprince.
Aussitôt le portier saisit un cor et sonna unefanfare qui fit accourir tous les serviteurs au pont-levis.
Bientôt ce fut une course rapide dans lesappartements, dans les corridors et sur les perrons ; lesfenêtres des tourelles s’ouvrirent ; on entendit un bruit deferrailles sur les dalles, et le vieux baron parut au seuil, tenantà la main les clefs de son château.
– C’est incroyable comme Monsoreau estpeu regretté, dit le duc ; vois donc, Bussy, comme tous cesgens-là ont des figures naturelles.
Une femme parut sur le perron.
– Ah ! voilà la belle Diane, s’écriale duc, vois-tu, Bussy, vois-tu ?
– Certainement que je la vois,monseigneur, dit le jeune homme ; mais, ajouta-t-il tout bas,je ne vois pas Remy.
Diane sortait en effet de la maison, maisimmédiatement derrière Diane sortait une civière, sur laquelle,couché, l’œil brillant de fièvre ou de jalousie, se faisait porterMonsoreau, plus semblable à un sultan des Indes sur son palanquinqu’à un mort sur sa couche funèbre.
– Oh ! oh ! Qu’est ceci ?s’écria le duc, s’adressant à son compagnon, devenu plus blanc quele mouchoir à l’aide duquel il essayait d’abord de dissimuler sonémotion.
– Vive monseigneur le duc d’Anjou, criaMonsoreau en levant, par un violent effort, sa main en l’air.
– Tout beau ! fit une voix derrièrelui, vous allez rompre le caillot.
– C’était Remy, qui, fidèle jusqu’au boutà son rôle de médecin, faisait au blessé cette prudenterecommandation.
Les surprises ne durent pas longtemps à lacour, sur les visages du moins : le duc d’Anjou fit unmouvement pour changer la stupéfaction en sourire.
– Oh ! mon cher comte, s’écria-t-il,quelle heureuse surprise ! Croyez-vous qu’on nous avait ditque vous étiez mort ?
– Venez, venez, monseigneur, dit leblessé, venez, que je baise la main de Votre Altesse. Dieumerci ! non seulement je ne suis pas mort, mais encore j’enréchapperai, je l’espère, pour vous servir avec plus d’ardeur et defidélité que jamais.
Quant à Bussy, qui n’était ni prince ni mari,ces deux positions sociales où la dissimulation est de premièrenécessité, il sentait une sueur froide couler de ses tempes, iln’osait regarder Diane. Ce trésor, deux fois perdu pour lui, luifaisait mal à voir, si près de son possesseur.
– Et vous, monsieur de Bussy, ditMonsoreau, vous qui venez avec Son Altesse, recevez tous mesremercîments, car c’est presque à vous que je dois la vie.
– Comment ! à moi ! balbutia lejeune homme, croyant que le comte le raillait.
– Sans doute, indirectement, c’estvrai ; mais ma reconnaissance n’est pas moindre, car voici monsauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui levait des brasdésespérés au ciel, et qui eût voulu se cacher dans les entraillesde la terre ; c’est à lui que mes amis doivent de me posséderencore.
Et, malgré les signes que lui faisait lepauvre docteur pour qu’il gardât le silence, et que lui prenaitpour des recommandations hygiéniques, il raconta emphatiquement lessoins, l’adresse, l’empressement dont le Haudoin avait fait preuveenvers lui.
Le duc fronça le sourcil ; Bussy regardaRemy avec une expression effrayante.
Le pauvre garçon, caché derrière Monsoreau, secontenta de répliquer par un geste qui voulait dire :
– Hélas ! ce n’est point mafaute.
– Au reste, continua le comte, j’aiappris que Remy vous a trouvé un jour mourant comme il m’a trouvémoi-même. C’est un lien d’amitié entre nous ; comptez sur lamienne, monsieur de Bussy : quand Monsoreau aime, il aimebien ; il est vrai que, lorsqu’il hait, c’est comme lorsqu’ilaime, c’est de tout son cœur.
Bussy crut remarquer que l’éclair qui avait uninstant brillé en prononçant ces paroles dans l’œil fiévreux ducomte était à l’adresse de M. le duc d’Anjou. Le duc ne vitrien.
– Allons donc ! dit-il en descendantde cheval et en offrant la main à Diane. Veuillez, belle Diane,nous faire les honneurs de ce logis, que nous comptions trouver endeuil, et qui continue au contraire à être un séjour debénédictions et de joie. Quant à vous, Monsoreau,reposez-vous ; le repos sied aux blessés.
– Monseigneur, dit le comte, il ne serapas dit que vous viendrez chez Monsoreau vivant, et que, tant queMonsoreau vivra, un autre fera à Votre Altesse les honneurs de sonlogis ; mes gens me porteront, et, partout où vous irez,j’irai.
Pour le coup, on eût cru que le duc démêlaitla véritable pensée du comte, car il quitta la main de Diane.
Dès lors Monsoreau respira.
– Approchez d’elle, dit tout bas Remy àl’oreille de Bussy.
Bussy s’approcha de Diane, et Monsoreau leursourit, Bussy prit la main de Diane, et Monsoreau lui souritencore.
– Voilà bien du changement, monsieur lecomte, dit Diane à demi-voix.
– Hélas ! murmura Bussy, quen’est-il plus grand encore !
Il va sans dire que le baron déploya, àl’égard du prince et des gentilshommes qui l’accompagnaient, toutle faste de sa patriarcale hospitalité.
Bussy ne quittait point Diane ; lesourire bienveillant de Monsoreau lui donnait une liberté dont ilse fût bien gardé de ne point user. Les jaloux ont ce privilègequ’ayant rudement fait la guerre pour conserver leur bien ils nesont point épargnés, quand une fois les braconniers ont mis le piedsur leurs terres.
– Madame, disait Bussy à Diane, je suisen vérité le plus misérable des hommes. Sur la nouvelle de sa mort,j’ai conseillé au prince de retourner à Paris et de s’accommoderavec sa mère ; il a consenti, et voilà que vous restez enAnjou.
– Oh ! Louis, répondit la jeunefemme en serrant du bout de ses doigts effilés la main de Bussy,osez-vous dire que nous sommes malheureux ? Tant de beauxjours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe comme unfrisson sur mon cœur, vous les oubliez donc, vous ?
– Je n’oublie rien, madame ; aucontraire, je me souviens trop, et voilà pourquoi, pendant cebonheur, je me trouve si fort à plaindre. Comprenez-vous ce que jevais souffrir, madame, s’il faut que je retourne à Paris, à centlieues de vous ! Mon cœur se brise, Diane, et je me senslâche.
Diane regarda Bussy ; tant de douleuréclatait dans ses yeux, qu’elle baissa la tête et qu’elle se prit àréfléchir.
Le jeune homme attendit un instant, le regardsuppliant et les mains jointes.
– Eh bien ! dit tout à coup Diane,vous irez à Paris, Louis, et moi aussi.
– Comment ! s’écria le jeune homme,vous quitteriez M. de Monsoreau ?
– Je le quitterais, répondit Diane, quelui ne me quitterait pas ; non, croyez-moi, Louis, mieux vautqu’il vienne avec nous.
– Blessé, malade comme il est,impossible !
– Il viendra, vous dis-je.
Et aussitôt, quittant le bras de Bussy, ellese rapprocha du prince, lequel répondait de fort mauvaise humeur àMonsoreau, dont Ribérac, Antraguet et Livarot entouraient lalitière.
À l’aspect de Diane, le front du comte serasséréna ; mais cet instant de calme ne fut pas de longuedurée, il passa comme passe un rayon de soleil entre deuxorages.
Diane s’approcha du duc, et le comte fronça lesourcil.
– Monseigneur, dit-elle avec un charmantsourire, on dit Votre Altesse passionnée pour les fleurs. Venez, jeveux montrer à Votre Altesse les plus belles fleurs de toutl’Anjou.
François lui offrit galamment la main.
– Où conduisez-vous donc monseigneur,madame ? demanda Monsoreau inquiet.
– Dans la serre, monsieur.
– Ah ! fit Monsoreau. Eh bien !soit, portez-moi dans la serre.
– Ma foi, se dit Remy, je croismaintenant que j’ai bien fait de ne pas le tuer ; Dieumerci ! il se tuera bien tout seul.
Diane sourit à Bussy d’une façon quipromettait merveilles.
– Que M. de Monsoreau, luidit-elle tout bas, ne se doute pas que vous quittez l’Anjou, et jeme charge du reste.
– Bien ! fit Bussy.
Et il s’approcha du prince, tandis que lalitière du Monsoreau tournait derrière un massif.
– Monseigneur, dit-il, pas d’indiscrétionsurtout ; que le Monsoreau ne sache pas que nous sommes sur lepoint de nous accommoder.
– Pourquoi cela ?
– Parce qu’il pourrait prévenir lareine-mère de nos intentions pour s’en faire une amie, et que,sachant la résolution prise, madame Catherine pourrait bien êtremoins disposée à nous faire des largesses.
– Tu as raison, dit le duc. Tu t’endéfies donc ?
– Du Monsoreau ? parbleu !
– Eh bien ! moi aussi ; jecrois, en vérité, qu’il a fait exprès le mort.
– Non, par ma foi, il a bel et bien reçuun coup d’épée à travers la poitrine ; cet imbécile de Remy,qui l’a tiré d’affaire, l’a cru lui-même mort un instant ; ilfaut, en vérité, qu’il ait l’âme chevillée dans le corps.
On arriva devant la serre. Diane souriait auduc d’une façon plus charmante que jamais.
Le prince passa le premier, puis Diane.Monsoreau voulut venir après ; mais, quand sa litière seprésenta pour passer, on s’aperçut qu’il était impossible de lafaire entrer : la porte, de style ogival, était longue ethaute, mais large seulement comme les plus grosses caisses, et lalitière de M. de Monsoreau avait six pieds delargeur.
À la vue de cette porte trop étroite et decette litière trop large, le Monsoreau poussa un rugissement.
Diane entra dans la serre sans faire attentionaux gestes désespérés de son mari.
Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme,dans le cœur de laquelle il avait l’habitude de lire par les yeux,devenait parfaitement clair, demeura près de Monsoreau en luidisant avec une parfaite tranquillité :
– Vous vous entêtez inutilement, monsieurle comte ; cette porte est trop étroite, et jamais vous nepasserez par là.
– Monseigneur ! monseigneur !criait Monsoreau, n’allez pas dans cette serre ; il y a demortelles exhalaisons, des fleurs étrangères qui répandent lesparfums les plus vénéneux. Monseigneur !….
Mais François n’écoutait pas. Malgré saprudence accoutumée, heureux de sentir dans ses mains la main deDiane, il s’enfonçait dans les verdoyants détours.
Bussy encourageait Monsoreau à patienter avecla douleur ; mais, malgré les exhortations de Bussy, ce quidevait arriver arriva : Monsoreau ne put supporter, non pas ladouleur physique, sous ce rapport il semblait de fer, mais ladouleur morale. Il s’évanouit.
Remy reprenait tous ses droits ; ilordonna que le blessé fût reconduit dans sa chambre.
– Maintenant, demanda Remy au jeunehomme, que dois-je faire ?
– Eh ! pardieu ! dit Bussy,achève ce que tu as si bien commencé : reste près de lui, etguéris-le.
Puis il annonça à Diane l’accident arrivé àson mari.
Diane quitta aussitôt le duc d’Anjou ets’achemina vers le château.
– Avons-nous réussi ? lui demandaBussy lorsqu’elle passa à ses côtés.
– Je le crois, dit-elle. En tout cas, nepartez point sans avoir vu Gertrude.
Le duc n’aimait les fleurs que parce qu’il lesvisitait avec Diane. Aussitôt que Diane fût éloignée, lesrecommandations du comte lui revinrent à l’esprit, et il sortit dubâtiment.
Ribérac, Livarot et Antraguet lesuivirent.
Pendant ce temps, Diane avait rejoint sonmari, à qui Remy faisait respirer des sels.
Le comte ne tarda pas à rouvrir les yeux.
Son premier mouvement fut de se soulever avecviolence ; mais Remy avait prévu ce premier mouvement, et lecomte était attaché sur son matelas.
Il poussa un second rugissement ; mais,en regardant autour de lui, il aperçut Diane debout à sonchevet.
– Ah ! c’est vous, madame,dit-il ; je suis bien aise de vous voir pour vous dire que cesoir nous partons pour Paris.
Remy jeta les hauts cris ; mais Monsoreaune fit pas plus attention à Remy que s’il n’était pas là.
– Y pensez-vous, monsieur ? ditDiane avec son calme habituel, et votre blessure ?
– Madame, dit le comte, il n’y a pas deblessure qui tienne, j’aime mieux mourir que souffrir, et, dusse-jemourir par les chemins, ce soir nous partirons.
– Eh bien ! monsieur, dit Diane,comme il vous plaira.
– Il me plaît ainsi ; faites doncvos préparatifs, je vous prie.
– Mes préparatifs seront vite faits,monsieur. Mais puis-je savoir quelle cause a amené cette subitedétermination ?
– Je vous le dirai, madame, quand vousn’aurez plus de fleurs à montrer au prince, ou quand j’aurai faitconstruire des portes assez larges pour que ma litière entrepartout.
Diane s’inclina.
– Mais, madame, dit Remy.
– M. le comte le veut, réponditDiane, mon devoir est d’obéir.
Et Remy crut reconnaître, à un signe de lajeune femme, qu’il devait cesser ses observations.
Il se tut tout en grommelant :
– Ils me le tueront, et puis on dira quec’est la faute de la médecine.
Pendant ce temps, le duc d’Anjou s’apprêtait àquitter Méridor. Il témoigna la plus grande reconnaissance au baronde l’accueil qu’il lui avait fait et remonta à cheval.
Gertrude apparut en ce moment. Elle venaitannoncer tout haut au duc que sa maîtresse, retenue près du comte,ne pouvait avoir l’honneur de lui présenter ses hommages, et toutbas, à Bussy, que Diane partait le soir.
On partit.
Le duc avait les volontés dégénérescentes, ouplutôt les perfectionnements de ses caprices.
Diane cruelle le blessait et le repoussait del’Anjou ; Diane souriante lui fut une amorce.
Comme il ignorait la résolution prise par legrand veneur, tout le long du chemin il ne cessa de méditer sur ledanger qu’il y aurait à obéir trop facilement aux désirs de lareine-mère.
Bussy avait prévu cela, et il comptait biensur ce désir de rester.
– Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j’airéfléchi.
– Bon ! monseigneur. Et àquoi ? demanda le jeune homme.
– Qu’il n’est pas bon de me rendre ainsitout de suite aux raisonnements de ma mère.
– Vous avez raison ; elle se croitdéjà bien assez profonde politique comme cela.
– Tandis que, vois-tu, en lui demandanthuit jours, ou plutôt en traînant huit jours ; en donnantquelques fêtes auxquelles nous appellerons la noblesse, nousmontrerons à notre mère combien nous sommes forts.
– Puissamment raisonné, monseigneur.Cependant il me semble….
– Je resterai ici huit jours, dit le duc,et, grâce à ce délai, j’arracherai de nouvelles conditions à mamère ; c’est moi qui te le dis.
Bussy parut réfléchir profondément.
– En effet, monseigneur, dit-il,arrachez, arrachez ; mais tâchez qu’au lieu de profiter par ceretard, vos affaires n’en souffrent pas. Le roi, par exemple….
– Eh bien ! le roi ?
– Le roi, ne connaissant pas vosintentions, peut s’irriter. Il est très irascible, le roi.
– Tu as raison ; il faudrait que jepusse envoyer quelqu’un pour saluer mon frère de ma part, et pourlui annoncer mon retour : cela me donnera les huit jours dontj’ai besoin.
– Oui ; mais ce quelqu’un courtgrand risque, dit Bussy.
Le duc d’Anjou sourit de son mauvaissourire.
– Si je changeais de résolution, n’est-cepas ? dit-il.
– Eh ! malgré la promesse faite àvotre frère, vous en changerez si l’intérêt vous y pousse, n’est-cepas ?
– Dame ! fit le prince.
– Très bien ! et alors on enverravotre ambassadeur à la Bastille.
– Nous ne le préviendrons pas de ce qu’ilporte, et nous lui donnerons une lettre.
– Au contraire, dit Bussy, ne lui donnezpas de lettre et prévenez-le.
– Mais alors personne ne voudra secharger de la mission.
– Allons donc !
– Tu connais un homme qui s’en chargera,toi ?
– Oui, j’en connais un.
– Lequel ?
– Moi, monseigneur.
– Toi ?
– Oui, moi… J’aime les négociationsdifficiles.
– Bussy, mon cher Bussy, s’écria le duc,si tu fais cela, tu peux compter sur mon éternellereconnaissance.
Bussy sourit. Il connaissait la mesure decette reconnaissance dont lui parlait Son Altesse.
Le duc crut qu’il hésitait.
– Et je te donnerai dix mille écus pourton voyage, ajouta-t-il.
– Allons donc ! monseigneur, ditBussy, soyez plus généreux : est-ce que l’on paye ceschoses-là ?
– Ainsi tu pars ?
– Je pars.
– Pour Paris ?
– Pour Paris.
– Et quand cela ?
– Dame ! quand vous voudrez.
– Le plus tôt serait le mieux.
– Oui, eh bien !
– Eh bien ?
– Ce soir, si vous voulez,monseigneur.
– Brave Bussy, cher Bussy, tu consensdonc réellement ?
– Si je consens ? dit Bussy ;mais, pour le service de Votre Altesse, vous savez bien,monseigneur, que je passerais dans le feu. C’est donc convenu, jepars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi de lareine-mère quelque bonne abbaye.
– J’y songe déjà, mon ami.
– Alors adieu, monseigneur.
– Adieu, Bussy… Ah ! n’oublie pasune chose.
– Laquelle ?
– Prends congé de ma mère.
– J’aurai cet honneur.
En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plusléger qu’un écolier pour lequel la cloche vient de sonner l’heurede la récréation, fit sa visite à Catherine, et s’apprêta pourpartir aussitôt que le signal du départ lui viendrait deMéridor.
Le signal se fit attendre jusqu’au lendemainmatin. Monsoreau s’était senti si faible après cette émotionéprouvée, qu’il avait jugé lui-même qu’il avait besoin de cettenuit de repos.
Mais, vers sept heures, le même palefrenierqui avait apporté la lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que,malgré les larmes du vieux baron et les oppositions de Remy, lecomte venait de partir pour Paris dans une litière qu’escortaient àcheval Diane, Remy et Gertrude.
Cette litière était portée par huit hommesqui, de lieue en lieue, devaient se relayer.
Bussy n’attendait que cette nouvelle. Il sautasur un cheval sellé depuis la veille et prit le même chemin.
Depuis le départ de Catherine, le roi quelleque fût sa confiance dans l’ambassadeur qu’il avait envoyé dansl’Anjou, le roi, disons-nous, ne songeait plus qu’à s’armer contreles tentatives de son frère.
Il connaissait, par expérience, le génie de samaison ; il savait tout ce que peut un prétendant à lacouronne, c’est-à-dire l’homme nouveau contre le possesseurlégitime, c’est-à-dire contre l’homme ennuyeux et prévu.
Il s’amusait, ou plutôt il s’ennuyait, commeTibère, à dresser des listes de proscription, où l’on inscrivait,par ordre alphabétique, tous ceux qui ne se montraient pas zélés àprendre le parti du roi.
Ces listes devenaient chaque jour pluslongues.
Et à l’S et à l’L,c’est-à-dire plutôt deux fois qu’une, le roi inscrivait chaque jourle nom de M. de Saint-Luc.
Au reste, la colère du roi contre l’ancienfavori était bien servie par les commentaires de la cour, par lesinsinuations perfides des courtisans et par les amèresrécriminations de la fuite en Anjou de l’époux de Jeanne de Cossé,fuite qui était une trahison depuis le jour où le duc, fuyantlui-même, avait dirigé sa course vers cette province.
En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor nedevait-il pas être considéré comme le fourrier de M. le ducd’Anjou, allant préparer les logements du prince àAngers ?
Au milieu de tout ce trouble, de tout cemouvement, de toute cette émotion, Chicot, encourageant les mignonsà affiler leurs dagues et leurs rapières, pour tailler et percerles ennemis de Sa Majesté Très Chrétienne, Chicot, disons-nous,était magnifique à voir.
D’autant plus magnifique à voir, que, tout enayant l’air de jouer le rôle de la mouche du coche, Chicot jouaiten réalité un rôle beaucoup plus sérieux. Chicot, petit à petit, etpour ainsi dire homme par homme, mettait sur pied une armée pour leservice de son maître.
Tout à coup, une après-midi, tandis que le roisoupait avec la reine, dont, à chaque péril politique, il cultivaitla société plus assidûment, et que le départ de François avaitnaturellement amenée près de lui, Chicot entra les bras étendus etles jambes écartées, comme les pantins que l’on écarte à l’aided’un fil.
– Ouf ! dit-il.
– Quoi ? demanda le roi.
– M. de Saint-Luc, fitChicot.
– M. de Saint-Luc !exclama Sa Majesté.
– Oui.
– À Paris ?
– Oui.
– Au Louvre ?
– Oui.
Sur cette triple affirmation, le roi se levade table, tout rouge et tout tremblant.
Il eût été difficile de dire quel sentimentl’animait.
– Pardon, dit-il à la reine en essuyantsa moustache et en jetant sa serviette sur son fauteuil, mais cesont des affaires d’État qui ne regardent point les femmes.
– Oui, dit Chicot en grossissant la voix,ce sont des affaires d’État.
La reine voulut se lever de table pour laisserla place libre à son mari.
– Non, madame, dit Henri, restez, s’ilvous plaît ; je vais entrer dans mon cabinet.
– Oh ! sire, dit la reine avec cetendre intérêt qu’elle eut constamment pour son ingrat époux, nevous mettez pas en colère, je vous prie.
– Dieu le veuille ! répondit Henrisans remarquer l’air narquois avec lequel Chicot tortillait samoustache.
Henri s’éloigna vivement hors de la chambre.Chicot le suivit.
Une fois dehors :
– Que vient-il faire ici, letraître ? demanda Henri d’une voix émue.
– Qui sait ? fit Chicot.
– Il vient, j’en suis sûr, comme députédes États d’Anjou. Il vient comme ambassadeur de mon frère ;car ainsi vont les rébellions : ce sont des eaux troubles etfangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent toutes sortes debénéfices, sordides, c’est vrai, mais avantageux, et qui, deprovisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et immuables.Celui-ci a flairé la rébellion, et il s’en est fait un sauf-conduitpour venir m’insulter ici.
– Qui sait ? dit Chicot.
Le roi regarda le laconique personnage.
– Il se peut encore, dit Henri, toujourstraversant les galeries d’un pas inégal et qui décelait sonagitation ; il se peut qu’il vienne pour me redemander sesterres, dont je retiens les revenus, ce qui est un peu abusifpeut-être, lui n’ayant pas commis, après tout, de crime qualifié,hein ?
– Qui sait ? continua Chicot.
– Ah ! fit Henri, tu répètes, commemon papegeai[1], toujours la même chose. Mort de mavie ! tu m’impatientes enfin avec ton éternel : Quisait ?
– Eh ! mordieu ! te crois-tubien amusant, toi, avec tes éternelles questions ?
– On répond quelque chose, au moins.
– Et que veux-tu que je te réponde ?Me prends-tu, par hasard, pour le Fatum des anciens ? meprends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour Manto ? Eh !c’est toi-même qui m’impatientes, morbleu ! avec tes sottessuppositions !
– Monsieur Chicot…
– Après, monsieur Henri ?
– Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, ettu me rudoies.
– N’aie pas de douleur,mordieu !
– Mais tout le monde me trahit !
– Qui sait ? ventre-de-biche !qui sait ?
Henri, se perdant en conjectures, descendit enson cabinet, où, sur l’étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, setrouvaient déjà réunis tous les familiers du Louvre, parmilesquels, ou plutôt à la tête desquels brillait Crillon, l’œil enfeu, le nez rouge et la moustache hérissée comme un dogue quidemande le combat.
Saint-Luc était là, debout, au milieu de tousces menaçants visages, sentant bruire autour de lui toutes cescolères, et ne se troublant pas le moins du monde. Choseétrange ! il avait amené sa femme, et l’avait fait asseoir surun tabouret contre la balustrade du lit.
Lui, se promenait le poing sur la hanche,regardant les curieux et les insolents du même regard dont ils leregardaient.
Par égard pour la jeune femme, quelquesseigneurs s’étaient écartés, malgré leur envie de coudoyerSaint-Luc, et s’étaient tus, malgré leur désir de lui adresserquelques paroles désagréables.
C’était dans ce vide et dans ce silence que semouvait l’ex-favori.
Jeanne, modestement enveloppée dans sa mantede voyage, attendait, les yeux baissés.
Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau,attendait ; de son côté, avec une attitude qui semblait plutôtappeler que craindre la provocation.
Enfin les assistants attendaient, pourprovoquer, de bien savoir ce que revenait faire Saint-Luc à cettecour où chacun, désireux de se partager une portion de son anciennefaveur, le trouvait bien inutile.
En un mot, comme on le voit, de toutes parts,l’attente était grande, lorsque le roi parut.
Henri entra, tout agité, tout occupé des’exciter lui-même. Cet essoufflement perpétuel compose, la plupartdu temps, ce qu’on appelle la dignité chez les princes.
Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris lesairs calmes et dignes qu’aurait dû prendre le roi de France, et quiregardait le maintien de Saint-Luc, ce qu’aurait dû commencer parfaire Henri III.
– Ah ! monsieur, vous ici ?s’écria tout d’abord le roi, sans faire attention à ceux quil’entouraient, et semblable en cela au taureau des arènesespagnoles, qui, dans des milliers d’hommes, ne voient qu’unbrouillard mouvant, et, dans l’arc-en-ciel des bannières, que lacouleur rouge.
– Oui, Sire, répondit simplement etmodestement Saint-Luc en s’inclinant avec respect.
Cette réponse frappa si peu l’oreille duroi ; ce maintien plein de calme et de déférence communiqua sipeu à son esprit aveuglé ces sentiments de raison et de mansuétudeque doit exciter la réunion du respect des autres et de la dignitéde soi-même, que le roi continua sans intervalle :
– Vraiment, votre présence au Louvre mesurprend étrangement.
À cette agression brutale, un silence de morts’établit autour du roi et de son favori.
C’était le silence qui s’établit en un champclos autour de deux adversaires qui vont vider une questionsuprême.
Saint-Luc le rompit le premier.
– Sire, dit-il avec son élégancehabituelle et sans paraître troublé le moins du monde de la boutaderoyale, je ne suis, moi, surpris que d’une chose : c’est que,dans les circonstances où elle se trouve, Votre Majesté ne m’aitpas attendu.
– Qu’est-ce à dire, monsieur ?répliqua Henri avec un orgueil tout à fait royal et en relevant satête, qui, dans les grandes circonstances, prenait une incomparableexpression de dignité.
– Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majestécourt un danger.
– Un danger ! s’écrièrent lescourtisans.
– Oui, messieurs, un danger grand, réel,sérieux, un danger dans lequel le roi a besoin depuis le plus grandjusqu’au plus petit de tous ceux qui lui sont dévoués ; et,convaincu que, dans un danger pareil à celui que je signale, il n’ya pas de faible assistance, je viens remettre aux pieds de mon roil’offre de mes très humbles services.
– Ah ! ah ! fit Chicot ;vois-tu, mon fils, que j’avais raison de dire : Quisait ?
Henri III ne répondit point tout d’abord. Ilregarda l’assemblée ; l’assemblée était émue etoffensée ; mais Henri distingua bientôt dans le regard desassistants la jalousie qui s’agitait au fond de la plupart descœurs.
Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelquechose dont était incapable la majorité de l’assemblée, c’est-à-direquelque chose de bien.
Cependant il ne voulut point se rendre ainsitout à coup.
– Monsieur, répondit-il, vous n’avez faitque votre devoir, car vos services nous sont dus.
– Les services de tous les sujets du roisont dus au roi, je le sais, Sire, répondit Saint-Luc ; mais,par le temps qui court, beaucoup de gens oublient de payer leursdettes. Moi, Sire, je viens payer la mienne, heureux que VotreMajesté veuille bien me compter toujours au nombre de sesdébiteurs.
Henri, désarmé par cette douceur et cettehumilité persévérantes, fit un pas vers Saint-Luc.
– Ainsi, dit-il, vous revenez sans autremotif que celui que vous dites, vous revenez sans mission, sanssauf-conduit ?
– Sire, dit vivement Saint-Luc,reconnaissant, au ton dont lui parlait le roi, qu’il n’y avait plusdans son maître ni reproche ni colère, je reviens purement etsimplement pour revenir, et cela à franc étrier. Maintenant, VotreMajesté peut me faire jeter à la Bastille dans une heure,arquebuser dans deux ; mais j’aurai fait mon devoir. Sire,l’Anjou est en feu ; la Touraine va se révolter ; laGuyenne se lève pour lui donner la main. M. le duc d’Anjoutravaille l’ouest et le midi de la France.
– Et il y est bien aidé, n’est-cepas ? s’écria le roi.
– Sire, dit Saint-Luc, qui comprit lesens des paroles royales, ni conseils ni représentations n’arrêtentle duc ; et M. de Bussy, tout ferme qu’il soit, nepeut rassurer votre frère sur la terreur que Votre Majesté lui ainspirée.
– Ah ! ah ! dit Henri, iltremble donc, le rebelle !
Et il sourit dans sa moustache.
– Tudieu ! dit Chicot en secaressant le menton, voilà un habile homme !
Et, poussant le roi du coude :
– Range-toi donc, Henri, dit-il, quej’aille donner une poignée de main à M. de Saint-Luc.
Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicotfaire son compliment à l’arrivant, puis, marchant avec lenteur versson ancien ami, et, lui posant la main sur l’épaule :
– Sois le bien-venu, Saint-Luc, luidit-il.
– Ah ! Sire, s’écria Saint-Luc enbaisant la main du roi, j’ai retrouvé mon maîtrebien-aimé !
– Oui ; mais moi, je ne te retrouvepas, dit le roi, ou du moins je te retrouve si maigri, mon pauvreSaint-Luc, que je ne t’eusse pas reconnu en te voyant passer.
À ces mots, une voix féminine se fitentendre.
– Sire, dit cette voix, c’est du chagrind’avoir déplu à Votre Majesté.
Quoique cette voix fût douce et respectueuse,Henri tressaillit. Cette voix lui était aussi antipathique quel’était à Auguste le bruit du tonnerre.
– Madame de Saint-Luc !murmura-t-il. Ah ! c’est vrai, j’avais oublié….
Jeanne se jeta à ses genoux.
– Relevez-vous, madame, dit le roi.J’aime tout ce qui porte le nom de Saint-Luc.
Jeanne saisit la main du roi et la porta à seslèvres.
Henri la retira vivement.
– Allez, dit Chicot à la jeune femme,allez, convertissez le roi, ventre-de-biche ! vous êtes assezjolie pour cela.
Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passantson bras autour du col de Saint-Luc, entra avec lui dans sesappartements.
– Ah çà ! lui dit-il, la paix estfaite, Saint-Luc ?
– Dites, Sire, répondit le courtisan, quela grâce est accordée !
– Madame, dit Chicot à Jeanne indécise,une bonne femme ne doit pas quitter son mari… surtout lorsque sonmari est en danger.
Et il poussa Jeanne sur les talons du roi etde Saint-Luc.
Il est un des personnages de cette histoire,il en est même deux, des faits et gestes desquels le lecteur adroit de nous demander compte.
Avec l’humilité d’un auteur de préfaceantique, nous nous empresserons d’aller au-devant de ces questions,dont nous comprenons toute l’importance.
Il s’agit d’abord d’un énorme moine, auxsourcils épais, aux lèvres rouges et charnues, aux larges mains,aux vastes épaules, dont le col diminue chaque jour de tout ce queprennent de développement la poitrine et les joues.
Il s’agit ensuite d’un fort grand âne dont lescôtes s’arrondissent et se ballonnent avec grâce.
Le moine tend chaque jour à ressembler à unmuid calé par deux poutrelles.
L’âne ressemble déjà à un berceau d’enfantsoutenu par quatre quenouilles.
L’un habite une cellule du couvent deSainte-Geneviève, où toutes les grâces du Seigneur viennent levisiter.
L’autre habite l’écurie du même couvent, où ilvit à même d’un râtelier toujours plein.
L’un répond au nom de Gorenflot.
L’autre devrait répondre au nom dePanurge.
Tous deux jouissent, pour le moment du moins,du destin le plus prospère qu’aient jamais rêvé un âne et un moine.Les Génovéfains entourent de soins leur illustre compagnon, et,semblables aux divinités de troisième ordre qui soignaient l’aiglede Jupiter, le paon de Junon et les colombes de Vénus, les frèresservants engraissent Panurge en l’honneur de son maître.
La cuisine de l’abbaye fumeperpétuellement ; le vin des clos les plus renommés deBourgogne coule dans les verres les plus larges. Arrive-t-il unmissionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour lapropagation ; arrive-t-il un légat secret du pape apportantdes indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frèreGorenflot, ce double modèle de l’église prêchante et militante, quimanie la parole comme saint Luc et l’épée comme saint Paul ;on lui montre Gorenflot dans toute sa gloire, c’est-à-dire aumilieu d’un festin. On a échancré une table pour le ventre sacré deGorenflot, et l’on s’épanouit d’un noble orgueil en faisant voir ausaint voyageur que Gorenflot engloutit à lui tout seul la rationdes huit plus robustes appétits du couvent.
Et quand le nouveau venu a pieusementcontemplé cette merveille :
– Quelle admirable nature ! dit leprieur en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, lefrère Gorenflot aime la table et cultive les arts ; vous voyezcomme il mange ! Ah ! si vous aviez entendu le sermonqu’il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de sedévouer pour le triomphe de la foi ! C’est une bouche quiparle comme celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit commecelle de Gargantua.
Cependant, parfois, au milieu de toutes cessplendeurs, un nuage passe sur le front de Gorenflot ; lesvolailles du Mans fument inutilement devant ses largesnarines ; les petites huîtres de Flandre, dont il engloutit unmillier en se jouant, bâillent et se contournent en vain dans leurconque nacrée ; les bouteilles aux différentes formes restentintactes, quoique débouchées ; Gorenflot est lugubre,Gorenflot n’a pas faim, Gorenflot rêve.
Alors le bruit court que le digne Génovéfainest en extase, comme saint François, ou en pamoison, comme sainteThérèse, et l’admiration redouble.
Ce n’est plus un moine, c’est un saint ;ce n’est plus même un saint, c’est un demi-dieu ; quelques-unsmême vont jusqu’à dire que c’est un dieu complet.
– Chut ! murmure-t-on, ne troublonspas la rêverie du frère Gorenflot.
Et l’on s’écarte avec respect.
Le prieur seul attend le moment où frèreGorenflot donne un signe quelconque de vie. Il s’approche du moine,lui prend la main avec affabilité et l’interroge avec respect.
Gorenflot lève la tête et regarde le prieuravec des yeux hébétés.
Il sort d’un autre monde.
– Que faisiez-vous, mon dignefrère ? demande le prieur.
– Moi ? dit Gorenflot.
– Oui, vous ; vous faisiez quelquechose.
– Oui, mon père, je composais unsermon.
– Dans le genre de celui que vous nousavez si bravement débité dans la nuit de la sainte Ligue.
Chaque fois qu’on lui parle de ce sermon,Gorenflot déplore son infirmité.
– Oui, dit-il en poussant un soupir dansle même genre. Ah ! quel malheur que je n’aie pas écritcelui-là !
– Un homme comme vous a-t-il besoind’écrire, mon cher frère ? Non, il parle d’inspiration, ilouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu est en lui, la parolede Dieu coule de ses lèvres.
– Vous croyez, dit Gorenflot.
– Heureux celui qui doute, répond leprieur.
En effet, de temps en temps, Gorenflot, quicomprend les nécessités de la position, et qui est engagé par sesantécédents, médite un sermon. Foin de Marcus Tullius, de César, desaint Grégoire, de saint Augustin, de saint Jérôme et deTertullien, la régénération de l’éloquence sacrée va commencer àGorenflot. Rerum novus ordo nascitur.
De temps en temps aussi, à la fin de sonrepas, ou au milieu de ses extases, Gorenflot se lève, et, comme siun bras invisible le poussait, va droit à l’écurie ; arrivélà, il regarde avec amour Panurge qui hennit de plaisir, puis ilpasse sa main pesante sur le pelage plantureux où ses gros doigtsdisparaissent tout entiers. Alors c’est plus que du plaisir, c’estdu bonheur : Panurge ne se contente plus de hennir, il seroule.
Le prieur et trois ou quatre dignitaires ducouvent l’escortent d’ordinaire dans ces excursions, et font milleplatitudes à Panurge : l’un lui offre des gâteaux, l’autre desbiscuits, l’autre des macarons, comme autrefois ceux qui voulaientse rendre Pluton favorable offraient des gâteaux au miel àCerbère.
Panurge se laisse faire ; il a lecaractère accommodant ; d’ailleurs, lui qui n’a pas d’extases,lui qui n’a pas de sermon à méditer, lui qui n’a d’autre réputationà soutenir que sa réputation d’entêtement, de paresse et de luxure,trouve qu’il ne lui reste rien à désirer, et qu’il est le plusheureux des ânes.
Le prieur le regarde avec attendrissement.
– Simple et doux, dit-il, c’est la vertudes forts.
Gorenflot a appris que l’on dit en latinita pour dire oui ; cela le sert merveilleusement,et, à tout ce qu’on lui dit, il répond ita avec unefatuité qui ne manque jamais son effet.
Encouragé par cette adhésion perpétuelle,l’abbé lui dit parfois :
– Vous travaillez trop, mon cher frère,cela vous rend triste de cœur.
Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon,comme Chicot répond parfois à Sa Majesté Henri III :
– Qui sait ?
– Peut-être nos repas sont-ils un peugrossiers, ajoute le prieur, désirez-vous qu’on change le frèrecuisinier ? vous le savez, cher frère : Quaedamsaturationes minus succedunt.
– Ita, répond éternellementGorenflot en redoublant de tendresse pour son âne.
– Vous caressez bien votre Panurge, monfrère, dit le prieur ; la manie des voyages vousreprendrait-elle ?
– Oh ! répond alors Gorenflot avecun soupir.
Le fait est que c’est là le souvenir quitourmente Gorenflot. Gorenflot, qui avait d’abord trouvé sonéloignement du couvent un immense malheur, a découvert dans l’exildes joies infinies et inconnues dont la liberté est la source. Aumilieu de son bonheur, un ver le pique au cœur : c’est ledésir de la liberté ; la liberté avec Chicot ; le joyeuxconvive ; avec Chicot, qu’il aime sans trop savoir pourquoi,peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.
– Hélas ! dit timidement un jeunefrère qui a suivi le jeu de la physionomie du moine, je crois quevous avez raison, digne prieur, et que le séjour du couvent fatiguele révérend père.
– Pas précisément ; ditGorenflot ; mais je sens que je suis né pour une vie de lutte,pour la politique du carrefour, pour le prêche de la borne.
Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflots’animent ; il pense aux omelettes de Chicot, au vin d’Anjoude maître Claude Bonhommet, à la salle basse de laCorne-d’Abondance.
Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuisla matinée du lendemain où il est rentré à son couvent, on ne l’apas laissé sortir ; depuis que le roi s’est fait chef del’Union, les ligueurs ont redoublé de prudence.
Gorenflot est si simple, qu’il n’a même paspensé à user de sa position pour se faire ouvrir les portes. On luia dit : « Frère, il est défendu de sortir, » et il n’estpoint sorti.
On ne se doutait point de cette flammeintérieure qui lui rendait pesante la félicité du couvent.
Aussi, voyant que sa tristesse augmente dejour en jour, le prieur lui dit un matin :
– Très cher frère, nul ne doit combattresa vocation ; la vôtre est de militer pour le Christ :allez donc, remplissez la mission que le Seigneur vous aconfiée ; seulement, veillez bien sur votre précieuse vie, etrevenez pour le grand jour.
– Quel grand jour ? demandeGorenflot absorbé dans sa joie.
– Celui de la Fête-Dieu.
– Ita ! dit le moine avecun air de profonde intelligence ; mais, ajouta Gorenflot, afinque je m’inspire chrétiennement par des aumônes, donnez-moi quelqueargent.
Le prieur s’empressa d’aller chercher unelarge bourse, qu’il ouvrit à Gorenflot. Gorenflot y plongea salarge main.
– Vous verrez ce que je rapporterai aucouvent, dit-il en faisant passer dans la large poche de son frocce qu’il venait d’emprunter à la bourse du prieur.
– Vous avez votre texte, n’est-ce pas,très cher frère ? demanda Joseph Foulon.
– Oui, certainement.
– Confiez-le-moi.
– Volontiers, mais à vous seul.
Le prieur s’approcha de Gorenflot et prêta uneoreille attentive.
– Écoutez.
– J’écoute.
– Le fléau qui bat le grain se batlui-même, dit Gorenflot.
– Oh ! magnifique ! oh !sublime ! s’écria le prieur.
Et les assistants, partageant de confiancel’enthousiasme de messire Joseph Foulon, répétèrent d’aprèslui : « Magnifique ! sublime ! »
– Et maintenant, mon père, suis-je libre,demanda Gorenflot avec humilité.
– Oui, mon fils, s’écria le révérendabbé, allez et marchez dans la voie du Seigneur.
Gorenflot fit seller Panurge, l’enfourcha avecl’aide de deux vigoureux moines et sortit du couvent vers les septheures du soir.
C’était le jour même où Saint-Luc était arrivéde Méridor. Les nouvelles qui venaient de l’Anjou tenaient Paris enémotion.
Gorenflot, après avoir suivi la rueSaint-Étienne, venait de prendre à droite et de dépasser lesJacobins, quand tout à coup Panurge tressaillit : une mainvigoureuse venait de s’appesantir sur sa croupe.
– Qui va là ? s’écria Gorenfloteffrayé.
– Ami, répliqua une voix que Gorenflotcrut reconnaître.
Gorenflot avait bonne envie de seretourner ; mais, comme les marins, qui, toutes les foisqu’ils s’embarquent, ont besoin d’habituer de nouveau leur pied auroulis, toutes les fois que Gorenflot remontait sur son âne, ilétait quelque temps à reprendre son centre de gravité.
– Que demandez-vous ? dit-il.
– Voudriez-vous, mon respectable frère,reprit la voix, m’indiquer le chemin de laCorne-d’Abondance ?
– Morbleu ! s’écria Gorenflot aucomble de la joie, c’est M. Chicot en personne.
– Justement, répondit le Gascon, j’allaisvous chercher au couvent, mon très cher frère, quand je vous ai vusortir, je vous ai suivi quelque temps, de peur de me compromettreen vous parlant ; mais, maintenant que nous sommes bien seuls,me voilà. Bonjour, frocard. Ventre-de-biche ! je te trouvemaigri.
– Et vous, monsieur Chicot, je voustrouve engraissé, parole d’honneur.
– Je crois que nous nous flattons tousles deux.
– Mais, qu’avez-vous donc, monsieurChicot ? dit le moine, vous paraissez bien chargé.
– C’est un quartier de daim que j’ai voléà Sa Majesté, dit le Gascon ; nous en ferons desgrillades.
– Cher monsieur Chicot ! s’écria lemoine ; et sous l’autre bras ?
– C’est un flacon de vin de Chypre envoyépar un roi à mon roi.
– Voyons, dit Gorenflot.
– C’est mon vin à moi ; je l’aimebeaucoup, dit Chicot en écartant son manteau, et toi, frèremoine ?
– Oh ! oh ! s’écria Gorenfloten apercevant la double aubaine et en s’ébaudissant si fort sur samonture, que Panurge plia sous lui ; oh ! oh !
Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel,et d’une voix qui fit trembler à droite et à gauche les vitres desmaisons, il chanta, tandis que Panurge l’accompagnait enhihannant :
La musique a des appas,
Mais on ne fait que l’entendre.
Les fleurs ont le parfum tendre,
Mais l’odeur ne nourrit pas.
Sans que notre main y touche,
Un beau ciel flatte nos yeux ;
Mais le vin coule en la bouche,
Mais le vin se sent, se touche
Et se boit ; je l’aime mieux
Que musique, fleurs et cieux.
C’était la première fois que Gorenflotchantait depuis près d’un mois.
Laissons les deux amis entrer au cabaret de laCorne-d’Abondance, où Chicot, en se le rappelle, ne conduisaitjamais le moine qu’avec des intentions dont celui-ci était loin desoupçonner la gravité, et revenons à M. de Monsoreau, quisuit en litière le chemin de Méridor à Paris, et à Bussy, qui estparti d’Angers avec l’intention de faire la même route.
Non seulement il n’est pas difficile à uncavalier bien monté de rejoindre des gens qui vont à pied, maisencore il court un risque, c’est celui de les dépasser.
La chose arriva à Bussy.
On était à la fin de mai, et la chaleur étaitgrande, surtout vers le midi. Aussi M. de Monsoreauordonna-t-il de faire halte dans un petit bois qui se trouvait surla route ; et, comme il désirait que son départ fût connu leplus tard possible de M. le duc d’Anjou, il veilla à ce quetoutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dansl’épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil.Un cheval était chargé de provisions : on put donc faire lacollation sans avoir recours à personne.
Pendant ce temps, Bussy passa.
Mais Bussy n’allait pas, comme on le pensebien, par la route, sans s’informer, si l’on n’avait pas vu deschevaux, des cavaliers et une litière portée par des paysans.
Jusqu’au village de Durtal, il avait obtenules renseignements les plus positifs et les plussatisfaisants ; aussi, convaincu que Diane était devant lui,avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses étriers ausommet de chaque monticule, afin d’apercevoir au loin la petitetroupe à la poursuite de laquelle il s’était mis. Mais, contre sonattente, tout à coup les renseignements lui manquèrent ; lesvoyageurs qui le croisaient n’avaient rencontré personne, et, enarrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit laconviction qu’au lieu d’être en retard il était en avance, et qu’ilprécédait au lieu de suivre.
Alors il se rappela le petit bois qu’il avaitrencontré sur sa route, et il s’expliqua les hennissements de soncheval qui avait interrogé l’air de ses naseaux fumants au momentoù il y était entré.
Son parti fut pris à l’instant même ; ils’arrêta au plus mauvais cabaret de la rue, et, après s’être assuréque son cheval ne manquerait de rien, moins inquiet de lui-même quede sa monture, à la vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin derecourir, il s’installa près d’une fenêtre, en ayant le soin de secacher derrière un lambeau de toile qui servait de rideau.
Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans lechoix qu’il avait fait de cette espèce de bouge, c’est qu’il étaitsitué en face la meilleure hôtellerie de la ville, et qu’il nedoutait point que Monsoreau ne fit halte dans cette hôtellerie.
Bussy avait deviné juste ; vers quatreheures de l’après-midi, il vit apparaître un coureur, qui s’arrêtaà la porte de l’hôtellerie.
Une demi-heure après, vint le cortège.
Il se composait, en personnages principaux, ducomte, de la comtesse, de Remy et de Gertrude ;
En personnages secondaires, de huit porteursqui se relayaient de cinq lieues en cinq lieues.
Le coureur avait mission de préparer lesrelais des paysans. Or, comme Monsoreau était trop jaloux pour nepas être généreux, cette manière de voyager, tout inusitée qu’elleétait, ne souffrait ni difficulté ni retard.
Les personnages principaux entrèrent les unsaprès les autres dans l’hôtellerie ; Diane resta la dernière,et il sembla à Bussy qu’elle regardait avec inquiétude autourd’elle. Son premier mouvement fut de se montrer, mais il eut lecourage de se retenir ; une imprudence les perdait.
La nuit vint, Bussy espérait que, pendant lanuit, Remy sortirait, ou que Diane paraîtrait à quelquefenêtre ; il s’enveloppa de son manteau et se mit ensentinelle dans la rue.
Il attendit ainsi jusqu’à neuf heures dusoir ; à neuf heures du soir, le coureur sortit.
Cinq minutes après, huit hommes s’approchèrentde la porte : quatre entrèrent dans l’hôtellerie.
– Oh ! se dit Bussy,voyageraient-ils de nuit ? Ce serait une excellente idéequ’aurait M. de Monsoreau.
Effectivement, tout venait à l’appui de cetteprobabilité : la nuit était douce, le ciel tout parseméd’étoiles, une de ces brises qui semblent le souffle de la terrerajeunie passait dans l’air, caressante et parfumée.
La litière sortit la première.
Puis vinrent à cheval Diane, Remy etGertrude.
Diane regarda encore avec attention autourd’elle ; mais, comme elle regardait, le comte l’appela, etforce lui fut de revenir près de la litière.
Les quatre hommes de relais allumèrent destorches et marchèrent aux deux côtés de la route.
– Bon, dit Bussy, j’aurais commandémoi-même les détails de cette marche, que je n’eusse pas mieuxfait.
Et il rentra dans son cabaret, sella soncheval, et se mit à la poursuite du cortège.
Cette fois, il n’y avait point à se tromper deroute ou à le perdre de vue : les torches indiquaientclairement le chemin qu’il suivait.
Monsoreau ne laissait point Diane s’éloignerun instant de lui.
Il causait avec elle, ou plutôt il lagourmandait. Cette visite dans la serre servait de texte àd’inépuisables commentaires et à une foule de questionsenvenimées.
Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieuxdire, Remy rêvait et Gertrude boudait Remy.
La cause de cette bouderie était facile àexpliquer : Remy ne voyait plus la nécessité d’être amoureuxde Gertrude, depuis que Diane était amoureuse de Bussy.
Le cortège s’avançait donc, les uns disputant,les autres boudant, quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors dela portée de la vue, donna, pour prévenir Remy de sa présence, uncoup de sifflet d’argent avec lequel il avait l’habitude d’appelerses serviteurs à l’hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.
Le son en était aigu et vibrant. Ce sonretentissait d’un bout à l’autre de la maison, et faisait accourirbêtes et gens.
Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy,comme tous les hommes forts, se plaisait à dresser des chiens aucombat, des chevaux indomptables et des faucons sauvages.
Or, au son de ce sifflet, les chienstressaillaient dans leurs chenils, les chevaux dans leurs écuries,les faucons sur leurs perchoirs.
Remy le reconnut à l’instant même. Dianetressaillit et regarda le jeune homme, qui fit un signeaffirmatif.
Puis il passa à sa gauche, et lui dit toutbas :
– C’est lui.
– Qu’est-ce ? demanda Monsoreau, etqui vous parle, madame ?
– À moi ? personne, monsieur.
– Si fait, une ombre a passé près devous, et j’ai entendu une voix.
– Cette voix, dit Diane, est celle deM. Remy ; êtes-vous jaloux aussi deM. Remy ?
– Non ; mais j’aime à entendreparler tout haut, cela me distrait.
– Il y a cependant des choses que l’on nepeut pas dire devant M. le comte, interrompit Gertrude, venantau secours de sa maîtresse.
– Pourquoi cela ?
– Pour deux raisons.
– Lesquelles ?
– La première, parce qu’on peut dire deschoses qui n’intéressent pas monsieur le comte, ou des choses quil’intéressent trop.
– Et de quel genre étaient les choses queM. Remy vient de dire à madame ?
– Du genre de celles qui intéressent tropmonsieur.
– Que vous disait Remy ? madame, jeveux le savoir.
– Je disais, monsieur le comte, que sivous vous démenez ainsi, vous serez mort avant d’avoir fait letiers de la route.
On put voir, aux sinistres rayons des torches,le visage de Monsoreau devenir aussi pâle que celui d’uncadavre.
Diane, toute palpitante et toute pensive, setaisait.
– Il vous attend à l’arrière, dit d’unevoix à peine intelligible Remy à Diane ; ralentissez un peu lepas de votre cheval ; il vous rejoindra.
Remy avait parlé si bas, que Monsoreaun’entendit qu’un murmure ; il fît un effort, renversa sa têteen arrière, et vit Diane qui le suivait.
– Encore un mouvement pareil, monsieur lecomte, dit Remy, et je ne réponds pas de l’hémorragie.
Depuis quelque temps, Diane était devenuecourageuse. Avec son amour était née l’audace, que toute femmevéritablement éprise pousse d’ordinaire au delà des limitesraisonnables. Elle tourna bride et attendit.
Au même moment, Remy descendait de cheval,donnait sa bride à tenir à Gertrude, et s’approchait de la litièrepour occuper le malade.
– Voyons ce pouls, dit-il, je parie quenous avons la fièvre.
Cinq secondes après, Bussy était à sescôtés.
Les deux jeunes gens n’avaient plus besoin dese parler pour s’entendre ; ils restèrent pendant quelquesinstants suavement embrassés.
– Tu vois, dit Bussy rompant le premierle silence, tu pars et je te suis.
– Oh ! que mes jours seront beaux,Bussy, que mes nuits seront douces, si je te sais toujours ainsiprès de moi !
– Mais le jour, il nous verra.
– Non, tu nous suivras de loin, et c’estmoi seulement qui te verrai, mon Louis. Au détour des routes, ausommet des monticules, la plume de ton feutre, la broderie de tonmanteau, ton mouchoir flottant ; tout me parlera en ton nom,tout me dira que tu m’aimes. Qu’au moment où le jour baisse, où lebrouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton doux fantômes’incliner en m’envoyant le baiser du soir, et je serai heureuse,bien heureuse !
– Parle, parle toujours, ma Dianebien-aimée, tu ne peux savoir toi-même tout ce qu’il y a d’harmoniedans ta douce voix.
– Et quand nous marcherons la nuit, etcela arrivera souvent, car Remy lui a dit que la fraîcheur du soirétait bonne pour ses blessures, quand nous marcherons la nuit,alors, comme ce soir, de temps en temps, je resterai enarrière ; de temps en temps, je pourrai te presser dans mesbras, et te dire, dans un rapide serrement de main, tout ce quej’aurai pensé de toi dans le courant du jour.
– Oh ! que je t’aime ! que jet’aime ! murmura Bussy.
– Vois-tu, dit Diane, je crois que nosâmes sont assez étroitement unies, pour que, même à distance l’unde l’autre, même sans nous parler, sans nous voir, nous soyonsheureux par la pensée.
– Oh ! oui ! mais te voir, maiste presser dans mes bras, oh ! Diane ! Diane !
Et les chevaux se touchaient et se jouaient ensecouant leurs brides argentées, et les deux amants s’étreignaientet oubliaient le monde.
Tout à coup, une voix retentit, qui les fittressaillir tous deux, Diane de crainte. Bussy de colère.
– Madame Diane, criait cette voix, oùêtes-vous ? Madame Diane, répondez !
Ce cri traversa l’air comme une funèbreévocation.
– Oh ! c’est lui, c’est lui !je l’avais oublié, murmura Diane. C’est lui, je rêvais ! Odoux songe ! réveil affreux !
– Écoute, s’écriait Bussy, écoute,Diane ; nous voici réunis. Dis un mot, et rien ne peut plust’enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous empêche de fuir ?Regarde : devant nous l’espace, le bonheur, la liberté !Un mot, et nous partons ! un mot, et, perdue pour lui, tum’appartiens éternellement.
Et le jeune homme la retenait doucement.
– Et mon père ? dit Diane.
– Quand le baron saura que je t’aime…murmura-t-il.
– Oh ! fit Diane. Un père, quedis-tu là ?
Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.
– Rien par violence, chère Diane, dit-il,ordonne et j’obéirai.
– Écoute, dit Diane en étendant la main,notre destinée est là ; soyons plus forts que le démon quinous persécute ; ne crains rien, et tu verras si je saisaimer.
– Il faut donc nous séparer, monDieu ! murmura Bussy.
– Comtesse ! comtesse ! cria lavoix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je saute au bas de cetteinfernale litière.
– Adieu, dit Diane, adieu ; il leferait comme il le dit, et il se tuerait.
– Tu le plains ?
– Jaloux ! fit Diane, avec unadorable accent et un ravissant sourire.
Et Bussy la laissa partir.
En deux élans, Diane était revenue près de lalitière : elle trouva le comte à moitié évanoui.
– Arrêtez ! murmura le comte,arrêtez !
– Morbleu ! disait Remy, n’arrêtezpas ! il est fou, s’il veut se tuer, qu’il se tue.
Et la litière marchait toujours.
– Mais après qui donc criez-vous ?disait Gertrude, Madame est là, à mes côtés. Venez, madame, etrépondez-lui ; bien certainement M. le comte a ledélire.
Diane, sans prononcer une parole, entra dansle cercle de lumière épandu par les torches.
– Ah ! fit Monsoreau épuisé, où doncétiez-vous ?
– Où voulez-vous que je sois, monsieur,sinon derrière vous ?
– À mes côtés, madame, à mes côtés ;ne me quittez pas.
Diane n’avait plus aucun motif pour rester enarrière ; elle savait que Bussy la suivait. Si la nuit eût étééclairée par un rayon de lune, elle eût pu le voir.
On arriva à la halte. Monsoreau se reposaquelques heures, et voulut partir. Il avait hâte, non pointd’arriver à Paris, mais de s’éloigner d’Angers.
De temps en temps, la scène que nous venons deraconter se renouvelait.
Remy disait tout bas :
– Qu’il étouffe de rage, et l’honneur dumédecin sera sauvé.
Mais Monsoreau ne mourut pas ; aucontraire, au bout de dix jours, il était arrivé à Paris et ilallait sensiblement mieux.
C’était décidément un homme fort habile queRemy, plus habile qu’il ne l’eût voulu lui-même.
Pendant les dix jours qu’avait duré le voyage,Diane avait, à force de tendresses, démoli toute cette grandefierté de Bussy.
Elle l’avait engagé à se présenter chezMonsoreau, et à exploiter l’amitié qu’il lui témoignait.
Le prétexte de la visite était toutsimple : la santé du comte.
Remy soignait le mari, et remettait lesbillets à la femme.
– Esculape et Mercure, disait-il, jecumule.
Cependant on ne voyait reparaître au Louvre niCatherine ni le duc d’Anjou, et la nouvelle d’une dissension entreles deux frères prenait de jour en jour plus d’accroissement etplus d’importance.
Le roi n’avait reçu aucun message de sa mère,et, au lieu de conclure selon le Proverbe : « Pas denouvelles, bonnes nouvelles, » il se disait, au contraire, ensecouant la tête :
– Pas de nouvelles, mauvaisesnouvelles !
Les mignons ajoutaient :
– François, mal conseillé, auraretenu votre mère.
François, mal conseillé ; eneffet, toute la politique de ce règne singulier et des trois règnesprécédents se réduisait là.
Mal conseillé avait été le roi Charles IX,lorsqu’il avait, sinon ordonné, du moins autorisé laSaint-Barthélemy ; mal conseillé avait été François II,lorsqu’il ordonna le massacre d’Amboise ; mal conseillé avaitété Henri II, le père de cette race perverse, lorsqu’il fit brûlertant d’hérétiques et de conspirateurs avant d’être tué parMontgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé, disait-on,lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement pénétrédans la visière du casque de son roi.
On n’ose pas dire à un roi :
« Votre frère a du mauvais sang dans lesveines ; il cherche, comme c’est l’usage dans votre famille, àvous détrôner, à vous tondre ou à vous empoisonner ; il veutvous faire à vous ce que vous avez fait à votre frère aîné, ce quevotre frère aîné a fait au sien, ce que votre mère vous a tousinstruits à vous faire les uns aux autres. »
Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi duseizième siècle eût pris ces observations pour des injures, car unroi était, en ce temps-là, un homme, et la civilisation seule en apu faire un fac-similé de Dieu, comme Louis XIV, ou unmythe non responsable, comme un roi constitutionnel.
Les mignons disaient donc à HenriIII :
– Sire, votre frère est malconseillé.
Et, comme une seule personne avait à la foisle pouvoir et l’esprit de conseiller François, c’était contre Bussyque se soulevait la tempête, chaque jour plus furieuse et plus prèsd’éclater.
On en était, dans les conseils publics, àtrouver des moyens d’intimidation, et, dans les conseils privés, àchercher des moyens d’extermination, lorsque la nouvelle arriva quemonseigneur le duc d’Anjou envoyait un ambassadeur.
Comment vint cette nouvelle ? par quivint-elle ? qui l’apporta ? qui la répandit ?
Il serait aussi facile de dire comment sesoulèvent les tourbillons de vent dans l’air, les tourbillons depoussière dans la campagne, les tourbillons de bruit dans lesvilles.
Il y a un démon qui met des ailes à certainesnouvelles et qui les lâche comme des aigles dans l’espace.
Lorsque celle que nous venons de dire arrivaau Louvre, ce fut une conflagration générale. Le roi en devint pâlede colère, et les courtisans, outrant, comme d’habitude, la passiondu maître, se firent livides.
On jura. Il serait difficile de dire tout ceque l’on jura, mais on jura entre autres choses :
Que, si c’était un vieillard, cet ambassadeurserait bafoué, berné, embastillé ;
Que, si c’était un jeune homme, il seraitpourfendu, troué à jour, déchiqueté en petits morceaux, lesquelsseraient envoyés à toutes les provinces de France comme unéchantillon de la royale colère.
Et les mignons, selon leur habitude, defourbir leurs rapières, de prendre des leçons d’escrime, et dejouer de la dague contre les murailles.
Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sadague dans sa gaîne, et se mit à réfléchir profondément.
Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvintque Chicot avait, un jour, dans un point difficile, qui s’étaitéclairci depuis, été de l’avis de la reine mère, laquelle avait euraison.
Il comprit donc que, dans Chicot, était lasagesse du royaume, et il interrogea Chicot.
– Sire, répliqua celui-ci après avoirmûrement réfléchi, ou monseigneur le duc d’Anjou vous envoie unambassadeur, ou il ne vous en envoie pas.
– Pardieu, dit le roi, c’était bien lapeine de te creuser la joue avec le poing pour trouver ce beaudilemme.
– Patience, patience, comme dit, dans lalangue de maître Machiavelli, votre auguste mère, que Dieuconserve ; patience !
– Tu vois que j’en ai, dit le roi,puisque je t’écoute.
– S’il vous envoie un ambassadeur, c’estqu’il croit pouvoir le faire ; s’il croit pouvoir le faire,lui qui est la prudence en personne, c’est qu’il se sentfort ; s’il se sent fort, il faut le ménager. Respectons lespuissances ; trompons-les, mais ne jouons pas avecelles ; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutessortes de plaisir de le voir. Cela n’engage à rien. Vousrappelez-vous comment votre frère a embrassé ce bon amiral Colignyqui venait en ambassadeur de la part des huguenots, qui, eux aussi,se croyaient une puissance ?
– Alors tu approuves la politique de monfrère Charles IX ?
– Non pas, entendons-nous, je cite unfait, et j’ajoute : si plus tard nous trouvons moyen, non pasde nuire à un pauvre diable de héraut d’armes, d’envoyé, de commisou d’ambassadeur, si plus tard nous trouvons moyen de saisir aucollet le maître, le moteur, le chef, le très grand et très honoréprince, monseigneur le duc d’Anjou, vrai, seul et unique coupable,avec les trois Guise, bien entendu, et de les claquemurer dans unfort plus sûr que le Louvre, oh ! sire, faisons-le.
– J’aime assez ce prélude, dit HenriIII.
– Peste, tu n’es pas dégoûté, mon fils,dit Chicot. Je continue donc.
– Va !
– Mais, s’il n’envoie pas d’ambassadeur,pourquoi laisser beugler tous tes amis ?
– Beugler !
– Tu comprends ; je dirais rugirs’il y avait moyen de les prendre pour des lions. Je dis beugler…parce que… Tiens, Henri, cela fait, en vérité, mal au cœur de voirdes gaillards plus barbus que les singes de ta ménagerie jouer,comme des petits garçons, au fantôme, et essayer de faire peur àdes hommes en criant : « Hou ! hou !…. »Sans compter que, si le duc d’Anjou n’envoie personne, ilss’imagineront que c’est à cause d’eux, et ils se croiront despersonnages.
– Chicot, tu oublies que les gens dont tuparles sont mes amis, mes seuls amis.
– Veux-tu que je te gagne mille écus, ômon roi, dit Chicot.
– Parle.
– Gage avec moi que ces gens-là resterontfidèles à toute épreuve, et moi je gagerai en avoir trois surquatre, bien à moi, corps et âme, d’ici à demain soir.
L’aplomb avec lequel parlait Chicot fit à sontour réfléchir Henri. Il ne répondit point.
– Ah ! dit Chicot, voilà que turêves aussi ; voilà que tu enfonces ton joli poing dans tacharmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne croyais, mon fils,car voilà que tu flaires la vérité.
– Alors que me conseilles-tu ?
– Je te conseille d’attendre, mon roi. Lamoitié de la sagesse du roi Salomon est dans ce mot-là. S’ilt’arrive un ambassadeur, fais bonne mine ; s’il ne vientpersonne, fais ce que tu voudras ; mais saches– en gré aumoins à ton frère, qu’il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à tesdrôles. Cordieu ! c’est un grand gueux, je le sais bien, maisil est Valois. Tue-le, si cela te convient ; mais, pourl’honneur du nom, ne le dégrade pas : c’est un soin dont ils’occupe assez avantageusement lui-même.
– C’est vrai, Chicot.
– Encore une nouvelle leçon que tu medois ; heureusement que nous ne comptons plus. Maintenantlaisse-moi dormir, Henri ; il y a huit jours que je me suis vudans la nécessité de soûler un moine, et, quand je fais de cestours de force-là, j’en ai pour une semaine à être gris.
– Un moine ! Est-ce ce bonGénovéfain dont tu m’as parlé ?
– Justement. Tu lui as promis uneabbaye.
– Moi ?
– Pardieu ! c’est bien le moins quetu fasses cela pour lui après ce qu’il a fait pour toi.
– Il m’est donc toujoursdévoué ?
– Il t’adore. À propos, mon fils….
– Quoi ?
– C’est dans trois semaines laFête-Dieu.
– Après ?
– J’espère bien que tu nous mitonnesquelque jolie petite procession.
– Je suis le roi très chrétien, et c’estde mon devoir de donner à mon peuple l’exemple de la religion.
– Et tu feras, comme d’habitude, lesstations dans les quatre grands couvents de Paris ?….
– Comme d’habitude.
– L’abbaye Sainte-Geneviève en est,n’est-ce pas ?….
– Sans doute ; c’est le second où jecompte me rendre.
– Bon.
– Pourquoi me demandes-tu cela ?
– Pour rien. Je suis curieux, moi.Maintenant je sais ce que je voulais savoir. Bonsoir, Henri.
En ce moment, et comme Chicot prenait toutesses aises pour faire un somme, on entendit une grande rumeur dansle Louvre.
– Quel est ce bruit ? dit leroi.
– Allons, dit Chicot, il est écrit que jene dormirai pas, Henri.
– Eh bien ?
– Mon fils, loue-moi une chambre enville, ou je quitte ton service. Ma parole d’honneur, le Louvredevient inhabitable.
En ce moment le capitaine des gardes entra. Ilavait l’air fort effaré.
– Qu’y a-t-il ? demanda le roi.
– Sire, répondit le capitaine, c’estl’envoyé de M. le duc d’Anjou qui descend au Louvre.
– Avec une suite ? demanda leroi.
– Non, tout seul.
– Alors il faut doublement bien lerecevoir, Henri, car c’est un brave.
– Allons, dit Henri en essayant deprendre un air calme que démentait sa froide pâleur, allons, qu’onréunisse toute ma cour dans la grande salle et que l’on m’habillede noir ; il faut être lugubrement vêtu quand on a le malheurde traiter par ambassadeur avec un frère !
Le trône de Henri III s’élevait dans la grandesalle.
Autour de ce trône se pressait une foulefrémissante et tumultueuse.
Le roi vint s’y asseoir, triste et le frontplissé.
Tous les yeux étaient tournés vers la galeriepar laquelle le capitaine des gardes devait introduirel’envoyé.
– Sire, dit Quélus en se penchant àl’oreille du roi, savez-vous le nom de cet ambassadeur ?
– Non ; mais quem’importe ?
– Sire, c’est M. de Bussy.L’insulte n’est-elle pas triple ?
– Je ne vois pas en quoi il peut y avoirinsulte, dit Henri s’efforçant de garder son sang-froid.
– Peut-être Votre Majesté ne le voit-ellepas, dit Schomberg ; mais nous le voyons bien, nous.
Henri ne répliqua rien. Il sentait fermenterla colère et la haine autour de son trône, et s’applaudissaitintérieurement de jeter deux remparts de cette force entre lui etses ennemis.
Quélus, pâlissant et rougissant tour à tour,appuya les deux mains sur la garde de ton épée.
Schomberg ôta ses gants et tira à moitié sonpoignard hors du fourreau.
Maugiron prit son épée des mains d’un page etl’agrafa à sa ceinture.
D’Épernon se troussa les moustaches jusqu’auxyeux et se rangea derrière ses compagnons.
Quant à Henri, semblable au chasseur quientend rugir ses chiens contre le sanglier, il laissait faire sesfavoris et souriait.
– Faites entrer, dit-il.
À ces paroles, un silence de mort s’établitdans la salle, et, du fond de ce silence, on eût dit qu’onentendait gronder sourdement la colère du roi.
Alors un pas sec, alors un pied dont l’éperonsonnait avec orgueil sur la dalle, retentit dans la galerie.
Bussy entra le front haut, l’œil calme et lechapeau à la main.
Aucun de ceux qui entouraient le roi n’attirale regard hautain du jeune homme. Il s’avança droit à Henri, saluaprofondément, et attendit qu’on l’interrogeât, fièrement posédevant le trône, mais avec une fierté toute personnelle, fierté degentilhomme qui n’avait rien d’insultant pour la majestéroyale.
– Vous ici, monsieur de Bussy ? jevous croyais au fond de l’Anjou.
– Sire, dit Bussy, j’y étaiseffectivement ; mais, comme vous le voyez, je l’ai quitté.
– Et qui vous amène dans notrecapitale ?
– Le désir de présenter mes bien humblesrespects à Votre Majesté.
Le roi et les mignons se regardèrent. Il étaitévident qu’ils attendaient autre chose de l’impétueux jeunehomme.
– Et… rien de plus ? dit assezsuperbement le roi.
– J’y ajouterai, sire, l’ordre que j’aireçu de Son Altesse monseigneur le duc d’Anjou, mon maître, dejoindre ses respects aux miens.
– Et le duc ne vous a rien dit autrechose ?
– Il m’a dit qu’étant sur le point derevenir avec la reine mère il désirait que Votre Majesté sût leretour d’un de ses plus fidèles sujets.
Le roi, presque suffoqué de surprise, ne putcontinuer son interrogatoire.
Chicot profita de l’interruption pours’approcher de l’ambassadeur.
– Bonjour, monsieur de Bussy, dit-il.
Bussy se retourna, étonné d’avoir un ami danstoute l’assemblée.
– Ah ! monsieur Chicot, salut, et detout mon cœur, répliqua Bussy. Comment se porteM. de Saint-Luc ?
– Mais, fort bien. Il se promène en cemoment avec sa femme du côté des volières.
– Et voilà tout ce que vous aviez à medire, monsieur de Bussy ? demanda le roi.
– Oui, sire ; s’il reste quelqueautre nouvelle importante, monseigneur le duc d’Anjou aural’honneur de vous l’annoncer lui-même.
– Très bien ! dit le roi.
Et, se levant tout silencieux de son trône, ildescendit les deux degrés.
L’audience était finie, les groupes serompirent.
Bussy remarqua du coin de l’œil qu’il étaitentouré par les quatre mignons, et comme enfermé dans un cerclevivant plein de frémissement et de menaces.
À l’extrémité de la salle, le roi causait basavec son chancelier.
Bussy fit semblant de ne rien voir et continuade s’entretenir avec Chicot.
Alors, comme s’il fût entré dans le complot etqu’il eût résolu d’isoler Bussy, le roi appela.
– Venez çà, Chicot, on a quelque chose àvous dire par ici.
Chicot salua Bussy avec une courtoisie quisentait son gentilhomme d’une lieue.
Bussy lui rendit son salut avec non moinsd’élégance, et demeura seul dans le cercle.
Alors il changea de contenance et de visage.De calme qu’il avait été avec le roi, il était devenu poli avecChicot ; de poli il se fit gracieux.
Voyant Quélus s’approcher de lui :
– Eh ! bonjour, monsieur de Quélus,lui dit-il ; puis-je avoir l’honneur de vous demander commentva votre maison ?
– Mais assez mal, monsieur, répliquaQuélus.
– Oh ! mon Dieu, s’écria Bussy,comme s’il eût souci de cette réponse ; et qu’est-il doncarrivé ?
– Il y a quelque chose qui nous gêneinfiniment, répondit Quélus.
– Quelque chose ? fit Bussy avecétonnement ; eh ! n’êtes-vous pas assez puissants, vouset les autres, et surtout vous, monsieur de Quélus, pour renverserce quelque chose ?
– Pardon, monsieur, dit Maugiron enécartant Schomberg qui s’avançait pour placer son mot dans cetteconversation qui promettait d’être intéressante, ce n’est pasquelque chose, c’est quelqu’un que voulait direM. de Quélus.
– Mais, si ce quelqu’un gèneM. de Quélus, dit Bussy, qu’il le pousse comme vous venezde faire.
– C’est aussi le conseil que je lui aidonné, monsieur de Bussy, dit Schomberg, et je crois que Quélus estdécidé à le suivre.
– Ah ! c’est vous, monsieur deSchomberg, dit Bussy, je n’avais pas l’honneur de vousreconnaître.
– Peut-être, dit Schomberg, ai-je encoredu bleu sur la figure ?
– Non pas, vous êtes fort pâle, aucontraire. Sériez-vous indisposé, monsieur ?
– Monsieur, dit Schomberg, si je suispâle, c’est de colère.
– Ah çà ! mais vous êtes donc commeM. de Quélus, gêné par quelque chose ou parquelqu’un ?
– Oui, monsieur.
– C’est comme moi, dit Maugiron, moiaussi, j’ai quelqu’un qui me gêne.
– Toujours spirituel, mon cher monsieurde Maugiron, dit Bussy ; mais, en vérité, messieurs, plus jevous regarde, plus vos figures renversées me préoccupent.
– Vous m’oubliez, monsieur, dit d’Épernonen se campant fièrement devant Bussy.
– Pardon, monsieur d’Épernon, vous étiezderrière les autres, selon votre habitude, et j’ai si peu leplaisir de vous connaître, que ce n’était point à moi de vousparler le premier.
C’était un spectacle curieux que le sourire etla désinvolture de Bussy, placé entre ces quatre furieux, dont lesyeux parlaient avec une éloquence terrible. Pour ne pas comprendreoù ils en voulaient venir, il eût fallu être aveugle oustupide.
Pour avoir l’air de ne pas comprendre, ilfallait être Bussy.
Il garda le silence, et le même souriredemeura imprimé sur ses lèvres.
– Enfin ! dit avec un éclat de voixet en frappant de sa botte sur la dalle, Quélus, qui s’impatientale premier.
– Monsieur, dit-il, remarquez-vous commeil y a de l’écho dans cette salle ? Rien ne renvoie le soncomme les murs de marbre, et les voix sont doublement sonores sousles voûtes de stuc ; bien au contraire, quand on est en rasecampagne, les sons se divisent, et je crois, sur mon honneur, queles nuées en prennent leur part. J’avance cette proposition d’aprèsAristophane. Avez-vous lu Aristophane, messieurs ?
Maugiron crut avoir compris l’invitation deBussy, et il s’approcha du jeune homme pour lui parler àl’oreille.
Bussy l’arrêta,
– Pas de confidence ici, monsieur, jevous en supplie, lui dit-il ; vous savez combien Sa Majestéest jalouse ; elle croirait que nous médisons.
Maugiron s’éloigna, plus furieux quejamais.
Schomberg prit sa place, et, d’un tonempesé :
– Moi, dit-il, je suis un Allemand trèslourd, très obtus, mais très franc ; je parle haut pour donnerà ceux qui m’écoutent toutes facilités de m’entendre ; mais,quand ma parole, que j’essaye de rendre la plus claire possible,n’est pas entendue parce que celui à qui je m’adresse est sourd, oun’est pas comprise parce que celui à qui je m’adresse ne veut pascomprendre, alors je….
– Vous ?…. dit Bussy en fixant surle jeune homme, dont la main agitée s’écartait du centre, un de cesregards comme les tigres seuls en font jaillir de leursincommensurables prunelles, regards qui semblent sourdre d’un abîmeet verser incessamment des torrents de feu ; vous ?
Schomberg s’arrêta.
Bussy haussa les épaules, pirouetta sur letalon et lui tourna le dos.
Il se trouva en face de d’Épernon.
D’Épernon était lancé, il ne lui était paspossible de reculer.
– Voyez, messieurs, dit-il, commeM. de Bussy est devenu provincial dans la fugue qu’ilvient de faire avec M. le duc d’Anjou ; il a de la barbeet il n’a pas de nœud à l’épée ; il a des bottes noires et unfeutre gris.
– C’est l’observation que j’étais entrain de me faire à moi-même, mon cher monsieur d’Épernon. En vousvoyant si bien mis, je me demandais où quelques jours d’absencepeuvent conduire un homme. Me voilà forcé, moi, Louis de Bussy,seigneur de Clermont, de prendre modèle de goût sur un petitgentilhomme gascon. Mais laissez-moi passer, je vous prie ;vous êtes si près de moi, que vous m’avez marché sur le pied, etM. de Quélus aussi, ce que j’ai senti malgré mes bottes,ajouta-t-il avec un sourire charmant.
En ce moment, Bussy, passant entre d’Épernonet Quélus, tendit la main à Saint-Luc, qui venait d’entrer.
Saint-Luc trouva cette main ruisselante desueur. Il comprit qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire,et il entraîna Bussy hors du groupe d’abord, puis hors de lasalle.
Un murmure étrange circulait parmi les mignonset gagnait les autres groupes de courtisans.
– C’est incroyable ! disait Quélus,je l’ai insulté, et il n’a pas répondu.
– Moi, dit Maugiron, je l’ai provoqué, etil na pas répondu.
– Moi, dit Schomberg, ma main s’est levéeà la hauteur de son visage, et il n’a pas répondu.
– Moi, je lui ai marché sur le pied,criait d’Épernon, marché sur le pied, et il n’a pas répondu.
Et il semblait se grandir de toute l’épaisseurdu pied de Bussy.
– Il est clair qu’il n’a pas vouluentendre, dit Quélus. Il y a quelque chose là-dessous.
– Ce qu’il y a, dit Schomberg, je lesais, moi.
– Et qu’y a-t-il ?
– Il y a qu’il sent qu’à nous quatre nousle tuerons, et qu’il ne veut pas qu’on le tue.
En ce moment, le roi vint aux jeunes gens.Chicot lui parlait à l’oreille.
– Eh bien ! disait le roi, quedisait donc M. de Bussy ? Il m’a semblé entendreparler haut de ce côté.
– Vous voulez savoir ce que disaitM. de Bussy, sire ? demanda d’Épernon.
– Oui, vous savez que je suis curieux,répliqua Henri en souriant.
– Ma foi, rien de bon, sire, ditQuélus ; il n’est plus Parisien.
– Et qu’est-il donc ?
– Il est campagnard ; il serange.
– Oh ! oh ! fit le roi,qu’est-ce à dire ?
– C’est-à-dire que je vais dresser unchien à lui mordre les mollets, dit Quélus ; et encore quisait si, à travers ses bottes, il s’en apercevra.
– Et moi, dit Schomberg, j’ai unequintaine dans ma maison, je l’appellerai Bussy.
– Moi, dit d’Épernon, j’irai plus droitet plus loin. Aujourd’hui je lui ai marché sur le pied, demain jele soufflèterai. C’est un faux brave, un brave d’amour-propre. Ilse dit : « Je me suis assez battu pour l’honneur, je veuxêtre prudent pour la vie. »
– Eh quoi ! messieurs, dit Henriavec une feinte colère, vous avez osé maltraiter chez moi, dans leLouvre, un gentilhomme qui est à mon frère ?
– Hélas ! oui, dit Maugiron,répondant à la feinte colère du roi par une feinte humilité, et,quoique nous l’avons fort maltraité, sire, je vous jure qu’il n’arien répondu.
Le roi regarda Chicot en souriant, et, sepenchant à son oreille :
– Trouves-tu toujours qu’ils beuglent,Chicot ? demanda-t-il. Je crois qu’ils ont rugi,hein !
– Eh ! dit Chicot, peut-être ont-ilsmiaulé. Je connais des gens à qui le cri du chat fait horriblementmal aux nerfs. Peut-être M. de Bussy est-il de cesgens-là. Voilà pourquoi il sera sorti sans répondre.
– Tu crois ? dit le roi.
– Qui vivra verra, réponditsentencieusement Chicot.
– Laisse donc, dit Henri, tel maître, telvalet.
– Voulez-vous dire par ces mots, sire,que Bussy soit le valet de votre frère ? Vous vous tromperiezfort.
– Messieurs, dit Henri, je vais chez lareine, avec qui je dîne. À tantôt ! Les Gelosi[2] viennent nous jouer une farce ; jevous invite à les venir voir.
L’assemblée s’inclina respectueusement, et leroi sortit par la grande porte.
Précisément alors M. de Saint-Lucentra par la petite.
Il arrêta du geste les quatre gentilshommesqui allaient sortir.
– Pardon, monsieur de Quélus, dit-il ensaluant, demeurez-vous toujours rue Saint-Honoré ?
– Oui, cher ami. Pourquoi cela ?demanda Quélus.
– J’ai deux mots à vous dire.
– Ah ! ah !
– Et vous, monsieur de Schomberg,oserais-je m’enquérir de votre adresse ?
– Moi, je demeure rue Béthisy, ditSchomberg étonné.
– D’Épernon, je sais la vôtre.
– Rue de Grenelle.
– Vous êtes mon voisin. Et vous,Maugiron ?
– Moi, je suis du quartier du Louvre.
– Je commencerai donc par vous, si vousle permettez ; ou plutôt, non, par vous, Quélus….
– À merveille ! Je croiscomprendre ; vous venez de la part deM. de Bussy ?
– Je ne dis pas de quelle part je viens,messieurs. J’ai à vous parler, voilà tout.
– À tous quatre ?
– Oui.
– Eh bien ! mais, si vous ne voulezpas parler au Louvre, comme je le présume, parce que le lieu estmauvais, nous pouvons nous rendre chez l’un de nous. Nous pouvonstous entendre ce que vous avez à nous dire à chacun enparticulier.
– Parfaitement.
– Allons chez Schomberg alors, rueBéthisy ; c’est à deux pas.
– Oui, allons chez moi, dit le jeunehomme.
– Soit, messieurs, dit Saint-Luc.
Et il salua encore.
– Montrez-nous le chemin, monsieur deSchomberg.
– Très volontiers.
Les cinq gentilshommes sortirent du Louvre ense tenant par-dessous le bras et en occupant toute la largeur de larue.
Derrière eux marchaient leurs laquais, armésjusqu’aux dents.
On arriva ainsi rue de Béthisy, et Schombergfit préparer le grand salon de l’hôtel.
Saint-Luc s’arrêta dans l’antichambre.
Laissons un moment Saint-Luc dansl’antichambre de Schomberg, et voyons ce qui s’était passé entrelui et Bussy.
Bussy avait, comme nous l’avons vu, quitté lasalle d’audience avec son ami, en adressant des saluts à tous ceuxque l’esprit de courtisanerie n’absorbait pas au point de négligerun homme aussi redoutable que Bussy.
Car, en ces temps de force brutale, où lapuissance personnelle était tout, un homme pouvait, s’il étaitvigoureux et adroit, se tailler un petit royaume physique et moraldans le beau royaume de France.
C’était ainsi que Bussy régnait à la cour duroi Henri III.
Mais ce jour-là, comme nous l’avons vu, Bussyavait été assez mal reçu dans son royaume.
Une fois hors de la salle, Saint-Luc s’arrêta,et, le regardant avec inquiétude :
– Est-ce que vous allez vous trouver mal,mon ami ? lui demanda-t-il, en vérité, vous pâlissez à fairecroire que vous êtes sur le point de vous évanouir.
– Non, dit Bussy ; seulementj’étouffe de colère.
– Bon ! faites-vous donc attentionaux propos de tous ces drôles ?
– Corbleu ! s’y j’y fais attention,cher ami ; vous allez en juger.
– Allons, allons, Bussy, du calme.
– Vous êtes charmant ! ducalme ; si l’on vous avait dit la moitié de ce que je viensd’entendre, du tempérament dont je vous connais, il y aurait déjàeu mort d’homme.
– Enfin, que désirez-vous ?
– Vous êtes mon ami, Saint-Luc, et vousm’avez donné une preuve terrible de cette amitié.
– Ah ! cher ami, dit Saint-Luc, quicroyait Monsoreau mort et enterré, la chose n’en vaut pas lapeine ; ne me parlez donc plus, de cela, vous medésobligeriez. Certainement, le coup était joli, et surtout il aréussi galamment ; mais je n’en ai pas le mérite : c’estle roi qui me l’avait montré tandis qu’il me retenait prisonnier auLouvre.
– Cher ami.
– Laissons donc le Monsoreau où il est,et parlons de Diane. A-t-elle été un peu contente, la pauvrepetite ? Me pardonne-t-elle ? À quand la noce ? Àquand le baptême ?
– Eh ! cher ami, attendez donc quele Monsoreau soit mort.
– Plaît-il ? fit Saint-Luc enbondissant comme s’il eût marché sur un clou aigu.
– Eh ! cher ami, les coquelicots nesont pas une plante si dangereuse que vous l’aviez cru d’abord, etil n’est point du tout mort pour être tombé dessus ; tout aucontraire, il vit, et il est plus furieux que jamais.
– Bah ! vraiment !
– Oh ! mon Dieu, oui ! il nerespire que vengeance, et il a juré de vous tuer à la premièreoccasion. C’est comme cela.
– Il vit ?
– Hélas ! oui.
– Et quel est donc l’âne bâté de médecinqui l’a soigné ?
– Le mien, cher ami.
– Comment ! je n’en reviens pas,reprit Saint-Luc, écrasé par cette révélation. Ah çà, mais je suisdéshonoré alors, vertubleu ! moi qui ai annoncé sa mort à toutle monde. Il va trouver ses héritiers en deuil. Oh ! mais jen’en aurai pas le démenti, je le rattraperai, et, à la prochainerencontre, au lieu d’un coup d’épée, je lui en donnerai quatre,s’il le faut.
– À votre tour, calmez-vous, cherSaint-Luc, dit Bussy. En vérité, Monsoreau me sert mieux que vousne pensez. Figurez-vous que c’est le duc qu’il soupçonne de vousavoir dépêché contre lui ; c’est du duc qu’il est jaloux.–Moi, je suis un ange, un ami précieux, un Bayard ; je suis soncher Bussy, enfin. C’est tout naturel, c’est cet animal de Remy quil’a tiré d’affaire.
– Quelle sotte idée il a euelà !
– Que voulez-vous ?… une idéed’honnête homme ; il se figure que, parce qu’il est médecin,il doit guérir les gens.
– Mais c’est un visionnaire que cegaillard-là !
– Bref, c’est à moi qu’il se prétendredevable de la vie ; c’est à moi qu’il confie sa femme.
– Ah ! je comprends que ce procédévous fasse attendre plus tranquillement sa mort ; mais il n’enest pas moins vrai que j’en suis tout émerveillé.
– Cher ami !
– D’honneur ! je tombe des nues.
– Vous voyez qu’il ne s’agit pas pour lemoment de M. de Monsoreau.
– Non ! jouissons de la vie pendantqu’il est encore sur le flanc. Mais, pour le moment de saconvalescence, je vous préviens que je me commande une cotte demailles et que je fais doubler mes volets en fer. Vous,informez-vous donc auprès du duc d’Anjou si sa bonne mère ne luiaurait pas donné quelque recette de contre-poison. En attendant,amusons-nous, très cher, amusons-nous !
Bussy ne put s’empêcher de sourire. Il passason bras sous celui de Saint-Luc.
– Ainsi, dit-il, mon cher Saint-Luc, vousvoyez que vous ne m’avez rendu qu’une moitié de service.
Saint-Luc le regarda d’un air étonné.
– C’est vrai, dit-il ; voudriez-vousdonc que je l’achevasse ? ce serait dur ; mais enfin,pour vous, mon cher Bussy, je suis prêt à faire bien des choses,surtout s’il me regarde avec cet œil jaune. Pouah !
– Non, très cher, non, je vous l’ai déjàdit, laissons là le Monsoreau, et, si vous me redevez quelquechose, rapportez ce quelque chose à un autre emploi.
– Voyons, dites, je vous écoute.
– Êtes-vous très bien avec ces messieursde la mignonnerie ?
– Ma foi, poil à poil, comme chats etchiens au soleil ; tant que le rayon nous échauffe tous, nousne nous disons rien ; si l’un de nous seulement prenait lapart de lumière et de chaleur des autres, oh ! alors, je neréponds plus de rien : griffes et dents joueraient leurjeu.
– Eh bien ! mon ami, ce que vous medites là me charme.
– Ah ! tant mieux !
– Admettons que le rayon soitintercepté.
– Admettons, soit.
– Alors montrez-moi vos belles dentsblanches, allongez vos formidable griffes, et ouvrons lapartie.
– Je ne vous comprends pas.
Bussy sourit.
– Vous allez, s’il vous plaît, cher ami,aborder M. de Quélus.
– Ah ! ah ! fit Saint-Luc.
– Vous commencez à comprendre, n’est-cepas ?….
– Oui.
– À merveille. Vous lui demanderez queljour il lui plairait de me couper la gorge ou de se la faire couperpar moi.
– Je le lui demanderai, cher ami.
– Cela ne vous fâche point ?
– Moi, pas le moins du monde. J’iraiquand vous voudrez, tout de suite, si cela peut vous êtreagréable.
– Un moment. En allant chezM. de Quélus, vous me ferez, par la même occasion, leplaisir de passer chez M. de Schomberg, à qui vous ferezla même proposition, n’est-ce pas ?
– Ah ! ah ! dit Saint-Luc, àM. de Schomberg aussi. Diable ! comme vous y allez,Bussy !
Bussy fit un geste qui n’admettait pas deréplique.
– Soit, dit Saint-Luc, votre volonté serafaite.
– Alors, mon cher Saint-Luc, repritBussy, puisque je vous trouve si aimable, vous entrerez au Louvrechez M. de Maugiron, à qui j’ai vu le hausse-col, signequ’il est de garde ; vous l’engagerez à se joindre aux autres,n’est-ce pas ?….
– Oh ! oh ! fit Saint-Luc,trois ; y songez-vous, Bussy ? Est-ce tout, aumoins ?
– Non pas.
– Comment, non pas ?
– De là, vous vous rendrez chezM. d’Épernon. Je ne vous arrête pas longtemps sur lui, car jele tiens pour un assez pauvre compagnon ; mais enfin il feranombre.
Saint-Luc laissa tomber ses deux bras dechaque côté de son corps et regarda Bussy.
– Quatre ? murmura-t-il.
– C’est cela même, cher ami, dit Bussy enfaisant de la tête un signe d’assentiment ; quatre. Il va sansdire que je ne recommanderai pas à un homme de votre esprit, devotre bravoure et de votre courtoisie, de procéder vis-à-vis de cesmessieurs avec toute la politesse que vous possédez à un si suprêmedegré.
– Oh ! cher ami.
– Je m’en rapporte à vous pour fairecela… galamment. Que la chose soit accommodée de façonseigneuriale, n’est-ce pas ?
– Vous serez content, mon ami.
Bussy tendit en souriant la main àSaint-Luc.
– À la bonne heure, dit-il. Ah !messieurs les mignons, nous allons donc rire à notre tour.
– Maintenant, cher ami, lesconditions.
– Quelles conditions ?
– Les vôtres.
– Moi, je n’en fais pas ;j’accepterai celles de ces messieurs.
– Vos armes ?
– Les armes de ces messieurs.
– Le jour, le lieu et l’heure ?
– Le jour, le lieu et l’heure de cesmessieurs.
– Mais enfin….
– Ne parlons pas de ces misères-là ;faites et faites vite, cher ami. Je me promène là-bas dans le petitjardin du Louvre ; vous m’y retrouverez, la commissionfaite.
– Alors, vous attendez ?
– Oui.
– Attendez donc. Dame ! ce serapeut-être un peu long.
– J’ai le temps.
Nous savons maintenant comment Saint-Luctrouva les quatre jeunes gens encore réunis dans la salled’audience, et comment il entama l’entretien. Rejoignons-le doncdans l’antichambre de l’hôtel de Schomberg, où nous l’avons laissé,attendant cérémonieusement, et selon toutes les lois de l’étiquetteen vogue à cette époque, tandis que les quatre favoris de SaMajesté, se doutant de la cause de la visite de Saint-Luc, seposaient aux quatre points cardinaux du vaste salon.
Cela fait, les portes s’ouvrirent à deuxbattants, et un huissier vint saluer Saint-Luc, qui, le poing surla hanche, relevant galamment son manteau avec sa rapière, sur lapoignée de laquelle il appuyait sa main gauche, marcha, le chapeauà la main droite, jusqu’au milieu du seuil de la porte, où ils’arrêta avec une régularité qui eût fait honneur au plus habilearchitecte.
– M. d’Espinay de Saint-Luc !cria l’huissier.
Saint-Luc entra.
Schomberg, en sa qualité de maître de maison,se leva et vint au-devant de son hôte, qui, au lieu de le saluer,remit son chapeau sur sa tête.
Cette formalité donnait à la visite sa couleuret son intention.
Schomberg répondit par un salut, puis, setournant vers Quélus :
– J’ai l’honneur de vous présenter,dit-il, M. Jacques de Lévis, comte de Quélus.
Saint-Luc fit un pas vers Quélus et salua, àson tour, profondément.
– Je cherchais monsieur, dit-il.
Quélus salua.
Schomberg reprit en se tournant vers un autrepoint de la salle.
– J’ai l’honneur de vous présenterM. Louis de Maugiron.
Même salutation de la part de Saint-Luc, mêmeréponse de Maugiron.
– Je cherchais monsieur, ditSaint-Luc.
Pour d’Épernon ce fut la même cérémonie, faiteavec le même flegme et la même lenteur.
Puis, à son tour, Schomberg se nomma lui-mêmeet reçut le même compliment.
Cela fait, les quatre amis s’assirent,Saint-Luc resta debout.
– Monsieur le comte, dit-il à Quélus,vous avez insulté M. le comte Louis de Clermont d’Amboise,seigneur de Bussy, qui vous présente ses très humbles civilités etvous appelle en combat singulier, tel jour et à telle heure qu’ilvous conviendra, pour que vous combattiez avec telles armes qu’ilvous plaira jusqu’à ce que mort s’en suive…Acceptez-vous ?
– Certes, oui, répondit tranquillementQuélus, et M. le comte de Bussy me fait beaucoupd’honneur.
– Votre jour, monsieur le comte.
– Je n’ai pas de préférence ;seulement j’aimerais mieux demain qu’après-demain, après-demain queles jours suivants.
– Votre heure ?
– Le matin.
– Vos armes ?
– La rapière et la dague, siM. de Bussy s’accommode de ces deux instruments.
Saint-Luc s’inclina.
– Tout ce que vous déciderez sur cepoint, dit-il, fera loi pour M. de Bussy.
Puis il s’adressa à Maugiron, qui répondit lamême chose ; puis successivement aux deux autres.
– Mais, dit Schomberg, qui reçut commemaître de maison le compliment le dernier, nous ne songeons pas àune chose, monsieur de Saint-Luc.
– À laquelle ?
– C’est que, s’il nous plaisait, – lehasard fait parfois des choses bizarres, – s’il nous plaisait,dis-je, de choisir tous le même jour et la même heure,M. de Bussy pourrait être fort embarrassé.
Saint-Luc salua avec son plus courtois souriresur les lèvres.
– Certes, dit-il, M. de Bussyserait embarrassé comme doit l’être tout gentilhomme en présence dequatre vaillants comme vous ; mais il dit que le cas ne seraitpas nouveau pour lui, puisque ce cas s’est déjà présenté auxTournelles, près la Bastille.
– Et il nous combattrait toutquatre ? dit d’Épernon.
– Tous quatre, reprit Saint-Luc.
– Séparément ? demandaSchomberg.
– Séparément ou à la fois ; le défiest tout ensemble individuel et collectif.
Les quatre jeunes gens se regardèrent ;Quélus rompit le premier le silence.
– C’est fort beau de la part deM. de Bussy, dit-il, rouge de colère ; mais, si peuque nous valions, nous pouvons isolément faire chacun notrebesogne ; nous accepterons donc la proposition du comte ennous succédant les uns aux autres, ou ce qui serait mieuxencore….
Quélus regarda ses amis, qui, comprenant sansdoute sa pensée, firent un signe d’assentiment.
– Ou ce qui serait mieux encore,reprit-il, comme nous ne cherchons pas à assassiner un galanthomme, c’est que le hasard décidât lequel de nous écherra àM. de Bussy.
– Mais, dit vivement d’Épernon, les troisautres ?
– Les trois autres ?M. de Bussy a certes trop d’amis, et nous trop d’ennemispour que les trois autres restent les bras croisés.
– Est-ce votre avis, messieurs ?ajouta Quélus en se retournant vers ses compagnons.
– Oui, dirent-ils d’une commune voix.
– Il me serait même particulièrementagréable, dit Schomberg, que M. de Bussy invitât à cettefête M. de Livarot.
– Si j’osais émettre une opinion, ditMaugiron, je désirerais que M. de Balzac d’Antraguet enfût.
– Et la partie serait complète, ditQuélus, si M. de Ribérac voulait bien accompagner sesamis.
– Messieurs, dit Saint-Luc, jetransmettrai vos désirs à M. le comte de Bussy, et je croispouvoir vous répondre d’avance qu’il est trop courtois pour ne pass’y conformer. Il ne me reste donc plus, messieurs, qu’à vousremercier bien sincèrement de la part de M. le comte.
Saint-Luc salua de nouveau, et l’on vit lesquatre têtes des gentilshommes provoqués s’abaisser au niveau de lasienne.
Les quatre jeunes gens reconduisirentSaint-Luc jusqu’à la porte du salon.
Dans la dernière antichambre ; il trouvales quatre laquais rassemblés.
Il tira sa bourse pleine d’or, et la jeta aumilieu d’eux en disant :
– Voici pour boire à la santé de vosmaîtres.
Saint-Luc revint très fier d’avoir si bienfait sa commission.
Bussy l’attendait et le remercia. Saint-Luc letrouva tout triste, ce qui n’était pas naturel chez un homme aussibrave à la nouvelle d’un bon et brillant duel.
– Ai-je mal fait les choses ? ditSaint-Luc. Vous voilà tout hérissé.
– Ma foi, cher ami, je regrette qu’aulieu de prendre un terme vous n’ayez pas dit : « Tout desuite. »
– Ah ! patience, les Angevins nesont pas encore venus. Que diable ! laissez-leur le temps devenir. Et puis, où est la nécessité de vous faire si vite unelitière de morts et de mourants ?
– C’est que je voudrais mourir le plustôt possible.
Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnementque les gens parfaitement organisés éprouvent tout d’abord à lamoindre apparence d’un malheur même étranger.
– Mourir ! quand on a votre âge,votre maîtresse et votre nom !
– Oui ! j’en tuerai, je suis sûr,quatre, et je recevrai un bon coup qui me tranquilliseraéternellement.
– Des idées noires ! Bussy.
– Je voudrais bien vous y voir, vous. Unmari qu’on croyait mort et qui revient ; une femme qui ne peutplus quitter le chevet du lit de ce prétendu moribond ; nejamais se sourire, ne jamais se parler, ne jamais se toucher lamain. Mordieu ! je voudrais bien avoir quelqu’un àécharper….
Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclatde rire qui fit envoler toute une volée de moineaux qui picotaientles sorbiers du petit jardin du Louvre.
– Ah ! s’écria-t-il, que voilà unhomme innocent ! Dire que les femmes aiment ce Bussy, unécolier ! Mais mon cher, vous perdez le sens : il n’y apas d’amant aussi heureux que vous sur la terre.
– Ah ! fort bien ; prouvez-moiun peu cela, vous, homme marié !
– Nihil facilius, comme disaitle jésuite Triquet, mon pédagogue ; vous êtes l’ami deM. de Monsoreau ?
– Ma foi ! j’en ai honte, pourl’honneur de l’intelligence humaine. Ce butor m’appelle sonami.
– Eh bien, soyez son ami.
– Oh !… abuser de ce titre.
– Prorsus absurdum ! disaittoujours Triquet. Est-il vraiment votre ami ?
– Mais il le dit.
– Non, puisqu’il vous rend malheureux. Orle but de l’amitié est de faire que les hommes soient heureux l’unpar l’autre. Du moins c’est ainsi que Sa Majesté définit l’amitié,et le roi est lettré.
Bussy se mit à rire.
– Je continue, dit Saint-Luc. S’il vousrend malheureux, vous n’êtes pas amis ; donc vous pouvez letraiter soit en indifférent, et alors lui prendre sa femme ;soit en ennemi, et le retuer s’il n’est pas content.
– Au fait, dit Bussy, je le déteste.
– Et lui vous craint.
– Vous croyez qu’il ne m’aimepas ?
– Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, etvous verrez.
– Est-ce toujours la logique du pèreTriquet ?
– Non, c’est la mienne.
– Je vous en fais mon compliment.
– Elle vous satisfait ?
– Non. J’aime mieux être hommed’honneur.
– Et laisser madame de Monsoreau guérirmoralement et physiquement son mari ? Car enfin, si vous vousfaites tuer, il est certain qu’elle s’attachera au seul homme quilui reste….
Bussy fronça le sourcil.
– Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc,voici madame de Saint-Luc, elle est de bon conseil. Après s’êtrefait un bouquet dans les parterres de la reine mère, elle sera debonne humeur. Écoutez-la, elle parle d’or.
En effet, Jeanne arrivait radieuse,éblouissante de bonheur et pétillante de malice. Il y a de cesheureuses natures qui font de tout ce qui les environne, commel’alouette aux champs, un réveil joyeux, un riant augure.
Bussy la salua en ami. Elle lui tendit lamain, ce qui prouve bien que ce n’est pas le plénipotentiaireDubois qui a rapporté cette mode d’Angleterre avec le traité de laquadruple alliance.
– Comment vont les amours ? dit-elleen liant son bouquet avec une tresse d’or.
– Ils se meurent, dit Bussy.
– Bon ! ils sont blessés, et ilss’évanouissent, dit Saint-Luc ; je gage que vous allez lesfaire revenir à eux, Jeanne.
– Voyons, dit-elle, qu’on me montre laplaie.
– En deux mots, voici, reprit Saint-Luc.M. de Bussy n’aime pas à sourire au comte de Monsoreau,et il a formé le dessein de se retirer.
– Et de lui laisser Diane ? s’écriaJeanne avec effroi.
Bussy, inquiet de cette premièredémonstration, ajouta :
– Oh ! madame, Saint-Luc ne vous ditpas que je veux mourir.
Jeanne le regarda un moment avec unecompassion qui n’était pas évangélique.
– Pauvre Diane !murmura-t-elle ; aimez donc ! Décidément les hommes sonttous des ingrats !
– Bon ! fît Saint-Luc, voilà lamorale de ma femme.
– Ingrat, moi ! s’écria Bussy, parceque je crains d’avilir mon amour en le soumettant aux lâchespratiques de l’hypocrisie.
– Eh ! monsieur, ce n’est là qu’unméchant prétexte, dit Jeanne. Si vous étiez bien épris, vous necraindriez qu’une sorte d’avilissement ; n’être plus aimé.
– Ah ! ah ! fit Saint-Luc,ouvrez votre escarcelle, mon cher.
– Mais, madame, dit affectueusementBussy, il est des sacrifices tels….
– Plus un mot. Avouez que vous n’aimezplus Diane, ce sera plus digne d’un galant homme.
Bussy pâlit à cette seule idée.
– Vous n’osez pas le dire ; eh bien,moi, je le lui dirai.
– Madame ! madame !
– Vous êtes plaisants, vous autres, avecvos sacrifices… Et nous, n’en faisons-nous pas, dessacrifices ? Quoi ! s’exposer à se faire massacrer par cetigre de Monsoreau ; conserver tous ses droits à un homme endéployant une force, une volonté dont Samson et Annibal eussent étéincapables ; dompter la bête féroce de Mars pour l’atteler auchar de M. le triomphateur, ce n’est pas de l’héroïsme !Oh ! je le jure, Diane est sublime, et je n’eusse pas fait lequart de ce qu’elle fait chaque jour.
– Merci, répondit Saint-Luc avec un salutrévérencieux, qui fit éclater Jeanne de rire.
Bussy hésitait.
– Et il réfléchit ! s’écriaJeanne ; il ne tombe pas à genoux, il ne fait pas son meaculpa !
– Vous avez raison, répliqua Bussy, je nesuis qu’un homme, c’est-à-dire une créature imparfaite etinférieure à la plus vulgaire des femmes.
– C’est bien heureux, dit Jeanne, quevous soyez convaincu.
– Que m’ordonnez-vous ?
– Allez tout de suite rendre visite….
– À M. de Monsoreau ?
– Eh ! qui vous parle decela ?… à Diane.
– Mais ils ne se quittent pas, ce mesemble.
– Quand vous alliez voir si souventmadame de Barbezieux, n’avait-elle pas toujours près d’elle ce grossinge qui vous mordait parce qu’il était jaloux ?
Bussy se mit à rire, Saint-Luc l’imita, Jeannesuivit leur exemple ; ce fut un trio d’hilarité qui attira auxfenêtres tout ce qui se promenait de courtisans dans lesgaleries.
– Madame, dit enfin Bussy, je m’en vaischez M. de Monsoreau. Adieu.
Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayantrecommandé à Saint-Luc de ne rien dire de la provocation adresséeaux mignons.
Il s’en retourna en effet chezM. de Monsoreau, qu’il trouva au lit.
Le comte poussa des cris de joie enl’apercevant. Remy venait de promettre que sa blessure seraitguérie avant trois semaines.
Diane posa un doigt sur ses lèvres :c’était sa manière de saluer.
Il fallut raconter au comte toute l’histoiredu la commission dont le duc d’Anjou avait chargé Bussy, la visiteà la cour, le malaise du roi, la froide mine des mignons. Froidemine fut le mot dont se servit Bussy. Diane ne fit qu’en rire.
Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, priaBussy de se pencher vers lui, et lui dit à l’oreille :
– Il y a encore des projets sous jeu,n’est-ce pas ?
– Je le crois, répliqua Bussy.
– Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vouscompromettez pas pour ce vilain homme ; je le connais, il estperfide : je vous réponds qu’il n’hésite jamais au bord d’unetrahison.
– Je le sais, dit Bussy avec un sourirequi rappela au comte la circonstance dans laquelle lui, Bussy,avait souffert de cette trahison du duc.
– C’est que, voyez-vous, dit Monsoreau,vous êtes mon ami, et je veux vous mettre en garde. Au surplus,chaque fois que vous aurez une position difficile, demandez-moiconseil.
– Monsieur ! monsieur ! il fautdormir après le pansement, dit Remy ; allons,dormez !
– Oui, cher docteur. Mon ami, faites doncun tour de promenade avec madame de Monsoreau, dit le comte. On ditque le jardin est charmant cette année.
– À vos ordres, répondit Bussy.
Saint-Luc avait raison, Jeanne avaitraison ; au bout de huit jours, Bussy s’en était aperçu etleur rendait pleinement justice.
Être un homme d’autrefois eût été grand etbeau pour la postérité ; mais c’était n’être plus qu’un vieilhomme, et Bussy, oublieux de Plutarque, qui avait cessé d’être sonauteur favori depuis que l’amour l’avait corrompu, Bussy, beaucomme Alcibiade, ne se souciant plus que du présent, se montraitdésormais peu friand d’un article d’histoire près de Scipion ou deBayard en leur jour de continence.
Diane était plus simple, plus nature, comme ondit aujourd’hui. Elle se laissait aller aux deux instincts que lemisanthrope Figaro reconnaît innés dans l’espèce : aimer ettromper. Elle n’avait jamais eu l’idée de pousser jusqu’à laspéculation philosophique ses opinions sur ce que Charron etMontaigne appellent l’honneste.
– Aimer Bussy, c’était sa logique, –n’être qu’à Bussy, c’était sa morale, – frissonner de tout soncorps au simple contact de sa main effleurée, c’était samétaphysique.
M. de Monsoreau, – il y avait déjàquinze jours que l’accident lui était arrivé, –M. de Monsoreau, disons-nous, se portait de mieux enmieux. Il avait évité la fièvre, grâce aux applications d’eaufroide, ce nouveau remède que le hasard ou la Providence avaitdécouvert à Ambroise Paré, quand il éprouva tout à coup une grandesecousse : il apprit que M. le duc d’Anjou venaitd’arriver à Paris avec la reine mère et ses Angevins.
Le comte avait raison de s’inquiéter :car, le lendemain de son arrivée, le prince, sous prétexte de venirprendre de ses nouvelles, se présenta dans son hôtel de la rue desPetits-Pères. Il n’y a pas moyen de fermer sa porte à une Altesseroyale qui vous donne une preuve d’un si tendre intérêt :M. de Monsoreau reçut le prince, et le prince futcharmant pour le grand veneur, et surtout pour sa femme.
Aussitôt le prince sorti,M. de Monsoreau appela Diane, s’appuya sur son bras, et,malgré les cris de Remy, fit trois fois le tour de sonfauteuil.
Après quoi il se rassit dans ce même fauteuil,autour duquel il venait, comme nous l’avons dit, de tracer unetriple ligne de circonvallation ; il avait l’air trèssatisfait, et Diane devina à son sourire qu’il méditait quelquesournoiserie.
Mais ceci rentre dans l’histoire privée de lamaison de Monsoreau. Revenons donc à l’arrivée de M. le ducd’Anjou, laquelle appartient à la partie épique de ce livre.
Ce ne fut pas, comme on le pense bien, un jourindifférent aux observateurs, que le jour où Monseigneur Françoisde Valois fit sa rentrée au Louvre. Voici ce qu’ilsremarquèrent :
Beaucoup de morgue de la part duroi ;
Une grande tiédeur de la part de la reinemère ;
Et une humble insolence de la part deM. le duc d’Anjou, qui semblait dire :
– Pourquoi diable me rappelez-vous, sivous me faites, quand j’arrive, cette fâcheuse mine ?
Toute cette réception était assaisonnée desregards rutilants, flamboyants, dévorants, deMM. de Livarot, de Ribérac et d’Antraguet, lesquels,prévenus par Bussy, étaient bien aises de faire comprendre à leursfuturs adversaires que, s’il y avait empêchement au combat, cetempêchement, pour sûr, ne viendrait pas de leur part.
Chicot, ce jour-là, fit plus d’allées et devenues que César la veille de la bataille de Pharsale.
Puis tout rentra dans le calme plat.
Le surlendemain de sa rentrée au Louvre, leduc d’Anjou vint faire une seconde visite au blessé.
Monsoreau, instruit des moindresparticularités de l’entrevue du roi avec son frère, caressa dugeste et de la voix M. le duc d’Anjou, pour l’entretenir dansles plus hostiles dispositions.
Puis, comme il allait de mieux en mieux, quandle duc fut parti, il reprit le bras de sa femme, et, au lieu defaire trois fois le tour de son fauteuil, il fit une fois le tourde sa chambre.
Après quoi, il se rassit d’un air encore plussatisfait que la première fois.
Le même soir, Diane prévint Bussy queM. de Monsoreau méditait bien certainement quelquechose.
Un instant après, Monsoreau et Bussy setrouvèrent seuls.
– Quand je pense, dit Monsoreau à Bussy,que ce prince, qui me fait si bonne mine, est mon ennemi mortel, etque c’est lui qui m’a fait assassiner parM. de Saint-Luc !
– Oh ! assassiner ! ditBussy ; prenez garde, monsieur le comte, Saint-Luc est bongentilhomme, et vous avouez vous-même que vous l’aviez provoqué,que vous aviez tiré l’épée le premier, et que vous avez reçu lecoup en combattant.
– D’accord, mais il n’en est pas moinsvrai qu’il obéissait aux instigations du duc d’Anjou.
– Écoutez, dit Bussy, je connais le duc,et surtout je connais M. de Saint-Luc. Je dois vous direque M. de Saint-Luc est tout entier au roi, et pas dutout au prince. Ah ! si votre coup d’épée vous venaitd’Antraguet, de Livarot ou de Ribérac, je ne dis pas… mais deSaint-Luc….
– Vous ne connaissez pas l’histoire deFrance comme je la connais, mon cher monsieur de Bussy, ditMonsoreau obstiné dans son opinion.
Bussy eût pu lui répondre, que s’ilconnaissait mal l’histoire de France, il connaissait en échangeparfaitement celle de l’Anjou, et surtout de la partie de l’Anjouoù était enclavé Méridor.
Enfin Monsoreau en vint à se lever et àdescendre dans le jardin.
– Cela me suffit, dit-il en remontant. Cesoir, nous déménagerons.
– Pourquoi cela ? dit Remy. Est-ceque vous n’êtes pas en bon air dans la rue des Petits-Pères, ou ladistraction vous manque-t-elle ?
– Au contraire, dit Monsoreau, j’en aitrop, de distractions ; M. d’Anjou me fatigue avec sesvisites. Il amène toujours avec lui une trentaine de gentilshommes,et le bruit de leurs éperons m’agace horriblement les nerfs.
– Mais où allez-vous ?
– J’ai ordonné qu’on mît en état mapetite maison des Tournelles.
Bussy et Diane, car Bussy était toujours là,échangèrent un regard amoureux de souvenir.
– Comment, cette bicoque ! s’écriaétourdiment Remy.
– Ah ! ah ! vous laconnaissez ? fit Monsoreau.
– Pardieu ! dit le jeune homme, quine connaît pas les habitations de M. le grand veneur deFrance, et surtout quand on a demeuré rue Beautreillis ?
Monsoreau, par l’habitude, roula quelque vaguesoupçon dans son esprit.
– Oui, oui, j’irai là, dit-il, et j’yserai bien. On n’y peut recevoir que quatre personnes au plus.C’est une forteresse, et, par la fenêtre, on voit, à trois centspas de distance, ceux qui viennent vous faire visite.
– De sorte ? demanda Remy.
– De sorte qu’on peut les éviter quand onveut, dit Monsoreau, surtout quand on se porte bien.
Bussy se mordit les lèvres, il craignait qu’ilne vînt un temps où Monsoreau l’éviterait à son tour.
Diane soupira. Elle se souvenait avoir vu,dans cette petite maison, Bussy blessé, évanoui sur son lit.
Remy réfléchit ; aussi fut-il le premierdes trois qui parla.
– Vous ne le pouvez pas, dit-il.
– Et pourquoi cela, s’il vous plaît,monsieur le docteur ?
– Parce qu’un grand veneur de France ades réceptions à faire, des valets à entretenir, des équipages àsoigner. Qu’il ait un palais pour ses chiens, cela se conçoit, maisqu’il ait un chenil pour lui, c’est impossible.
– Hum ! fit Monsoreau d’un ton quivoulait dire : C’est vrai.
– Et puis, dit Remy, car je suis lemédecin du cœur comme celui du corps, ce n’est pas votre séjour iciqui vous préoccupe.
– Qu’est-ce donc ?
– C’est celui de madame.
– Eh bien ?
– Eh bien, faites déménager lacomtesse.
– M’en séparer ! s’écria Monsoreauen fixant sur Diane un regard où il y avait, certes, plus de colèreque d’amour.
– Alors, séparez-vous de votre charge,donnez votre démission de grand veneur ; je crois que ceserait sage : car vraiment ou vous ferez ou vous ne ferez pasvotre service ; si vous ne le faites pas, vous mécontenterezle roi, et si vous le faites….
– Je ferai ce qu’il faudra faire, ditMonsoreau les dents serrées, mais je ne quitterai pas lacomtesse.
Le comte achevait ces mots, lorsqu’on entenditdans la cour un grand bruit de chevaux et de voix.
Monsoreau frémit.
– Encore le duc ! murmura-t-il.
– Oui, justement, dit Remy en allant à lafenêtre.
Le jeune homme n’avait point achevé que, grâceau privilège qu’ont les princes d’entrer sans être annoncés, le ducentra dans la chambre.
Monsoreau était aux aguets, il vit que lepremier coup d’œil de François avait été pour Diane.
Bientôt les galanteries intarissables du ducl’éclairèrent mieux encore ; il apportait à Diane un de cesrares bijoux comme en faisaient trois ou quatre en leur vie cespatients et généreux artistes qui illustrèrent un temps où, malgrécette lenteur à les produire, les chefs-d’œuvre étaient plusfréquents qu’aujourd’hui.
C’était un charmant poignard au manche d’orciselé ; ce manche était un flacon ; sur la lame couraittoute une chasse, burinée avec un merveilleux talent : chiens,chevaux, chasseurs, gibier, arbres et ciel, s’y confondaient dansun pêle-mêle harmonieux qui forçait le regard à demeurer longtempsfixé sur cette lame d’azur et d’or.
– Voyons, dit Monsoreau, qui craignaitqu’il n’y eût quelque billet caché dans le manche.
Le prince alla au-devant de cette crainte enle séparant en deux parties.
– À vous qui êtes chasseur, la lame,dit-il ; à la comtesse, le manche. Bonjour, Bussy, vous voilàdonc ami intime avec le comte, maintenant ?
Diane rougit.
Bussy, au contraire, demeura assez maître delui-même.
– Monseigneur, dit-il, vous oubliez queVotre Altesse elle-même m’a chargé ce matin de venir savoir desnouvelles de M. de Monsoreau. J’ai obéi, comme toujours,aux ordres de Votre Altesse.
– C’est vrai, dit le duc.
Puis, il alla s’asseoir près de Diane, et luiparla bas.
Au bout d’un instant :
– Comte, dit-il, il fait horriblementchaud dans cette chambre de malade. Je vois que la comtesseétouffe, et je vais lui offrir le bras pour lui faire faire un tourde jardin.
Le mari et l’amant échangèrent un regardcourroucé.
Diane, invitée à descendre, se leva et posason bras sur celui du prince.
– Donnez-moi le bras, dit Monsoreau àBussy.
Et Monsoreau descendit derrière sa femme.
– Ah ! ah ! dit le duc, ilparaît que vous allez tout à fait bien ?
– Oui, monseigneur, et j’espère êtrebientôt en état de pouvoir accompagner madame de Monsoreau partoutoù elle ira.
– Bon ! mais, en attendant, il nefaut pas vous fatiguer.
Monsoreau lui-même sentait combien était justela recommandation du prince.
Il s’assit à un endroit d’où il ne pouvait leperdre de vue.
– Tenez, comte, dit-il à Bussy, si vousétiez bien aimable, dès ce soir vous escorteriez madame deMonsoreau jusqu’à mon petit hôtel de la Bastille ; je l’y aimemieux qu’ici, en vérité. Arrachée à Méridor aux griffes de cevautour, je ne le laisserai pas la dévorer à Paris.
– Non pas, monsieur, dit Remy à sonmaître, non pas, vous ne pouvez accepter.
– Et pourquoi cela ? ditMonsoreau.
– Parce que vous êtes à M. d’Anjou,et que M. d’Anjou ne vous pardonnerait jamais d’avoir aidé lecomte à lui jouer un pareil tour.
– Que m’importe ? allait s’écrierl’impétueux jeune homme, lorsque un coup d’œil de Remy lui indiquaqu’il devait se taire.
Monsoreau réfléchissait.
– Remy a raison, dit-il, ce n’est pointde vous que je dois réclamer un pareil service ; j’iraimoi-même la conduire : car, demain ou après demain, je seraien mesure d’habiter cette maison.
– Folie, dit Bussy, vous perdrez votrecharge.
– C’est possible, dit le comte, mais jegarderai ma femme.
Et il accompagna ces paroles d’un froncementde sourcils qui fit soupirer Bussy.
En effet, le soir même, le comte conduisit safemme à sa maison des Tournelles, bien connue de nos lecteurs.
Remy aida le convalescent à s’y installer.
Puis, comme c’était un homme d’un dévouement àtoute épreuve, comme il comprit que, dans ce local resserré, Bussyaurait grand besoin de lui, il se rapprocha de Gertrude, quicommença par le battre, et finit par lui pardonner.
Diane reprit sa chambre, située sur le devant,cette chambre au portail et au lit de damas blanc et or.
Un corridor seulement séparait cette chambrede celle du comte de Monsoreau.
Bussy s’arrachait des poignées de cheveux.
Saint-Luc prétendait que les échelles decorde, étant arrivées à leur plus haute perfection, pouvaient àmerveille remplacer les escaliers.
Monsoreau se frottait les mains, et souriaiten songeant au dépit de M. le duc d’Anjou.
La surexcitation tient lieu, à quelqueshommes, de passion réelle, comme la faim donne au loup et à lahyène une apparence de courage.
C’était sous l’impression d’un sentimentpareil que M. d’Anjou, dont le dépit ne pourrait se décrirelorsqu’il ne retrouva plus Diane à Méridor, était revenu àParis ; à son retour, il était presque amoureux de cettefemme, et cela justement parce qu’on la lui enlevait.
Il en résultait que sa haine pour Monsoreau,haine qui datait du jour où il avait appris que le comte letrahissait, il en résultait, disons-nous, que sa haine s’étaitchangée en une sorte de fureur, d’autant plus dangereuse, qu’ayantexpérimenté déjà le caractère énergique du comte, il voulait setenir prêt à frapper sans donner prise sur lui-même.
D’un autre côté, il n’avait pas renoncé à sesespérances politiques, bien au contraire ; et l’assurancequ’il avait prise de sa propre importance l’avait grandi à sespropres yeux. À peine de retour à Paris, il avait donc recommencéses ténébreuses et souterraines machinations. Le moment étaitfavorable. Bon nombre de ces conspirateurs chancelants, qui sontdévoués au succès, rassurés par l’espèce de triomphe que lafaiblesse du roi et l’astuce de Catherine venaient de donner auxAngevins, s’empressaient autour du duc d’Anjou, ralliant, par desfils imperceptibles mais puissants, la cause du prince à celle desGuises, qui demeuraient prudemment dans l’ombre, et qui gardaientun silence dont Chicot se trouvait fort alarmé.
Au reste, plus d’épanchement politique du ducenvers Bussy : une hypocrisie amicale, voilà tout. Le princeétait vaguement troublé d’avoir vu le jeune homme chez Monsoreau,et il lui gardait rancune de cette confiance que Monsoreau, sidéfiant, avait néanmoins envers lui. Il s’effrayait aussi de cettejoie qui épanouissait le visage de Diane, de ces fraîches couleursqui la rendaient si désirable, d’adorable qu’elle était. Le princesavait que les fleurs ne se colorent et ne se parfument qu’ausoleil, et les femmes qu’à l’amour. Diane était visiblementheureuse, et pour le prince, toujours malveillant et soucieux, lebonheur d’autrui semblait une hostilité.
Né prince, devenu puissant par une routesombre et tortueuse, décidé à se servir de la force, soit pour sesamours, soit pour ses vengeances, depuis que la force lui avaitréussi ; bien conseillé, d’ailleurs, par Aurilly, le duc pensaqu’il serait honteux pour lui d’être ainsi arrêté dans ses désirspar des obstacles aussi ridicules que le sont une jalousie de mariet une répugnance de femme.
Un jour qu’il avait mal dormi et qu’il avaitpassé la nuit à poursuivre ces mauvais rêves qu’on fait dans undemi-sommeil fiévreux, il sentit qu’il était monté au ton de sesdésirs, et commanda ses équipages pour aller voir Monsoreau.
Monsoreau, comme on le sait, était parti poursa maison des Tournelles.
Le prince sourit à cette annonce. C’était lapetite pièce de la comédie de Méridor. Il s’enquit, mais pour laforme seulement, de l’endroit où était située cette maison ;on lui répondit que c’était sur la place Saint-Antoine, et, seretournant alors vers Bussy, qui l’avait accompagné : –Puisqu’il est aux Tournelles, dit-il, allons aux Tournelles.
L’escorte se remit en marche, et bientôt toutle quartier fut en rumeur par la présence de ces vingt-quatre beauxgentilshommes, qui composaient d’ordinaire la suite du prince, etqui avaient chacun deux laquais et trois chevaux.
Le prince connaissait bien la maison et laporte ; Bussy ne la connaissait pas moins bien que lui. Ilss’arrêtèrent tous deux devant la porte, s’engagèrent dans l’alléeet montèrent tous deux ; seulement, le prince entra dans lesappartements, et Bussy demeura sur le palier.
Il résulta de cet arrangement que le prince,qui paraissait le privilégié, ne vit que Monsoreau, lequel le reçutcouché sur une chaise longue, tandis que Bussy fut reçu dans lesbras de Diane, qui l’étreignirent fort tendrement, tandis queGertrude faisait le guet.
Monsoreau, naturellement pâle, devint livideen apercevant le prince. C’était sa vision terrible.
– Monseigneur, dit-il frissonnant decontrariété, monseigneur, dans cette pauvre maison ! envérité, c’est trop d’honneur pour le peu que je suis.
L’ironie était visible, car à peine le comtese donnait-il la peine de la déguiser.
Cependant le prince ne parut aucunement laremarquer, et, s’approchant du convalescent avec unsourire :
– Partout où va un ami souffrant, dit-il,j’irai pour demander de ses nouvelles.
– En vérité, prince, Votre Altesse a ditle mot ami, je crois.
– Je l’ai dit, mon cher comte. Commentallez-vous ?
– Beaucoup mieux, monseigneur ; jeme lève, je vais, je viens, et, dans huit jours, il n’y paraîtraplus.
– Est-ce votre médecin qui vous aprescrit l’air de la Bastille ? demanda le prince avecl’accent le plus candide du monde.
– Oui, monseigneur.
– N’étiez-vous pas bien rue desPetits-Pères ?
– Non, monseigneur ; j’y recevaistrop de monde, et ce monde menait trop grand bruit.
Le comte prononça ces paroles avec un ton defermeté qui n’échappa point au prince, et cependant le prince neparut point y faire attention.
– Mais vous n’avez point de jardin ici,ce me semble ? dit-il.
– Le jardin me faisait tort, monseigneur,répondit Monsoreau.
– Mais où vous promeniez-vous, moncher ?
– Justement, monseigneur, je ne mepromenais pas.
Le prince se mordit les lèvres et se renversasur sa chaise.
– Vous savez, comte, dit-il après unmoment de silence, que l’on demande beaucoup votre charge de grandveneur au roi ?
– Bah ! et sous quel prétexte,monseigneur ?
– Beaucoup prétendent que vous êtesmort.
– Oh ! monseigneur, j’en suis sûr,répond que je ne le suis pas.
– Moi, je ne réponds rien du tout. Vousvous enterrez, mon cher, donc vous êtes mort.
Monsoreau se mordit les lèvres à son tour.
– Que voulez-vous, monseigneur ?dit-il, je perdrai mes charges.
– Vraiment ?
– Oui ; il y a des choses que jeleur préfère.
– Ah ! fit le prince, c’est fortdésintéressé de votre part.
– Je suis fait ainsi, monseigneur.
– En ce cas, puisque vous êtes ainsifait, vous ne trouveriez pas mauvais que le roi le sût.
– Qui le lui dirait ?
– Dame ! s’il m’interroge, il faudrabien que je lui répète notre conversation.
– Ma foi, monseigneur, si l’on répétaitau roi tout ce qui se dit à Paris, Sa Majesté n’aurait pas assez deses deux oreilles.
– Que se dit-il donc à Paris,monsieur ? dit le prince en se retournant vers le comte aussivivement que si un serpent l’eût piqué.
Monsoreau vit que, tout doucement, laconversation avait pris une tournure un peu trop sérieuse pour unconvalescent n’ayant pas encore toute liberté d’agir. Il calma lacolère qui bouillonnait au fond de son âme, et, prenant un visageindifférent :
– Que sais-je, moi, pauvreparalytique ? dit-il. Les événements passent, et j’en aperçoisà peine l’ombre. Si le roi est dépité de me voir si mal faire sonservice, il a tort.
– Comment cela ?
– Sans doute ; mon accident….
– Eh bien ?
– Vient un peu de sa faute.
– Expliquez-vous.
– Dame ! M. de Saint-Luc,qui m’a donné ce coup d’épée, n’est-il pas des plus chers amis duroi ? C’est le roi qui lui a montré la botte secrète à l’aidede laquelle il m’a troué la poitrine, et rien ne me dit même que cene soit pas le roi qui me l’ait tout doucement dépêché.
Le duc d’Anjou fit presque un signed’approbation.
– Vous avez raison, dit-il ; maisenfin le roi est le roi.
– Jusqu’à ce qu’il ne le soit plus,n’est-ce pas ? dit Monsoreau.
Le duc tressaillit.
– À propos, dit-il, madame de Monsoreaune loge-t-elle donc pas ici ?
– Monseigneur, elle est malade en cemoment ; sans quoi elle serait déjà venue vous présenter sestrès humbles hommages.
– Malade ? Pauvre femme !
– Oui, monseigneur.
– Le chagrin de vous avoir vusouffrir ?
– D’abord ; puis la fatigue de cettetranslation.
– Espérons que l’indisposition sera decourte durée, mon cher comte. Vous avez un médecin sihabile !
Et il leva le siège.
– Le fait est, dit Monsoreau, que ce cherRemy m’a admirablement soigné.
– Mais c’est le médecin de Bussy que vousme nommez là.
– Le comte me l’a donné en effet,monseigneur.
– Vous êtes donc très lié avecBussy ?
– C’est mon meilleur, je devrais mêmedire c’est mon seul ami, répondit froidement Monsoreau.
– Adieu, comte, dit le prince ensoulevant la portière de damas.
Au même instant, et comme il passait la têtesous la tapisserie, il crut voir comme un bout de robe s’effacerdans la chambre voisine, et Bussy apparut tout à coup à son posteau milieu du corridor.
Le soupçon grandit chez le duc.
– Nous partons, dit-il à Bussy.
Bussy, sans répondre, descendit aussitôt pourdonner à l’escorte l’ordre de se préparer, mais peut-être bienaussi pour cacher sa rougeur au prince.
Le duc, resté seul sur le palier, essaya depénétrer dans le corridor où il avait vu disparaître la robe desoie.
Mais, en se retournant, il remarqua queMonsoreau l’avait suivi et se tenait debout, pâle et appuyé auchambranle, sur le seuil de la porte.
– Votre Altesse se trompe de chemin, ditfroidement le comte.
– C’est vrai, balbutia le duc, merci.
Et il descendit, la rage dans le cœur.
Pendant toute la route, qui était longuecependant, Bussy et lui n’échangèrent pas une seule parole.
Bussy quitta le duc à la porte de sonhôtel.
Lorsque le duc fut rentré et seul dans soncabinet, Aurilly s’y glissa mystérieusement.
– Eh bien, dit le duc en l’apercevant, jesuis bafoué par le mari.
– Et peut-être aussi par l’amant,monseigneur, dit le musicien.
– Que dis-tu ?
– La vérité, Altesse.
– Achève alors.
– Écoutez, monseigneur, j’espère que vousme pardonnerez, car c’était pour le service de Votre Altesse.
– Va, c’est convenu, je te pardonned’avance.
– Eh bien, j’ai guetté sous un hangaraprès que vous fûtes monté.
– Ah ! ah ! et qu’as-tuvu ?
– J’ai vu paraître une robe de femme,j’ai vu cette femme se pencher, j’ai vu deux bras se nouer autourde son cou ; et, comme mon oreille est exercée, j’ai entendufort distinctement le bruit d’un long et tendre baiser.
– Mais quel était l’homme ? demandale duc. L’as-tu reconnu, lui ?
– Je ne puis reconnaître des bras, ditAurilly. Les gants n’ont pas de visage, monseigneur.
– Oui, mais on peut reconnaître desgants.
– En effet, il m’a semblé… ditAurilly.
– Que tu les reconnaissais, n’est-cepas ? Allons donc !
– Mais ce n’est qu’une présomption.
– N’importe, dis toujours.
– Eh bien, monseigneur, il m’a semblé quec’étaient les gants de M. de Bussy.
– Des gants de buffle brodés d’or,n’est-ce pas ? s’écria le duc, aux yeux duquel disparut tout àcoup le nuage qui voilait la vérité.
– De buffle, brodés d’or ; oui,monseigneur, c’est cela, répéta Aurilly.
– Ah ! Bussy ! oui,Bussy ! c’est Bussy ! s’écria de nouveau le duc ;aveugle que j’étais ! ou plutôt, non, je n’étais pas aveugle.Seulement, je ne pouvais croire à tant d’audace.
– Prenez-y garde, dit Aurilly, il mesemble que Votre Altesse parle bien haut.
– Bussy ! répéta encore une fois leduc, se rappelant mille circonstances qui avaient passé inaperçues,et qui, maintenant, repassaient grandissantes devant ses yeux.
– Cependant, monseigneur, dit Aurilly, ilne faudrait pas croire trop légèrement ; ne pouvait-il y avoirun homme caché dans la chambre de madame de Monsoreau ?
– Oui, sans doute ; mais Bussy,Bussy, qui était dans le corridor, l’aurait vu, cet homme.
– C’est vrai, monseigneur.
– Et puis, les gants, les gants.
– C’est encore vrai ; et puis, outrele bruit du baiser, j’ai encore entendu….
– Quoi ?
– Trois mots.
– Lesquels ?
– Les voici : À demainsoir !
– O mon Dieu !
– De sorte que si nous voulions,monseigneur, un peu recommencer cet exercice que nous faisionsautrefois, eh bien, nous serions sûrs….
– Aurilly, demain soir nousrecommencerons.
– Votre Altesse sait que je suis à sesordres.
– Bien. Ah ! Bussy ! répéta leduc entre ses dents, Bussy, traître à son seigneur ! Bussy,cet épouvantail de tous ! Bussy, l’honnête homme…. Bussy, quine veut pas que je sois roi de France !….
Et le duc, souriant avec une infernale joie,congédia Aurilly pour réfléchir à son aise.
Aurilly et le duc d’Anjou se tinrentmutuellement parole. Le duc retint près de lui Bussy tant qu’il putpendant le jour, afin de ne perdre aucune de ses démarches.
Bussy ne demandait pas mieux que de faire,pendant le jour, sa cour au prince ; de cette façon, il avaitla soirée libre. C’était sa méthode, et il la pratiquait même sansarrière-pensée.
À dix heures du soir, il s’enveloppa de sonmanteau, et, son échelle sous le bras, il s’achemina vers laBastille.
Le duc, qui ignorait que Bussy avait uneéchelle dans son antichambre, qui ne pouvait croire que l’onmarchât seul ainsi dans les rues de Paris, le duc qui pensait queBussy passerait par son hôtel pour prendre un cheval et unserviteur, perdit dix minutes en apprêts. Pendant ces dix minutes,Bussy, leste et amoureux, avait déjà fait les trois quarts duchemin.
Bussy fut heureux comme le sont d’ordinaireles gens hardis : il ne fit aucune rencontre par les chemins,et, en approchant, il vit de la lumière aux vitres.
C’était le signal convenu entre lui etDiane.
Il jeta son échelle au balcon. Cette échelle,munie de six crampons placés en sens inverses, accrochait toujoursquelque chose.
Au bruit, Diane éteignit sa lampe et ouvrit lafenêtre pour assurer l’échelle.
La chose fut faite en un instant.
Diane jeta les yeux sur la place ; ellefouilla du regard tous les coins et recoins : la place luiparut déserte.
Alors elle fit signe à Bussy qu’il pouvaitmonter.
Bussy, sur ce signe, escalada les échelonsdeux à deux. Il y en avait dix : ce fut l’affaire de cinqenjambées, c’est-à-dire de cinq secondes.
Ce moment avait été heureusement choisi :car, tandis que Bussy montait par la fenêtre,M. de Monsoreau, après avoir écouté patiemment pendantplus de dix minutes à la porte de sa femme, descendait péniblementl’escalier, appuyé sur le bras d’un valet de confiance, lequelremplaçait Remy avec avantage, toutes les fois qu’il ne s’agissaitni d’appareils ni de topiques.
Cette double manœuvre, qu’on eût dite combinéepar un habile stratégiste, s’exécuta de cette façon, que Monsoreauouvrait la porte de la rue juste au moment où Bussy retirait sonéchelle et où Diane fermait sa fenêtre.
Monsoreau se trouva dans la rue ; mais,nous l’avons dit, la rue était déserte, et le comte ne vitrien.
– Aurais-tu été mal renseigné ?demanda Monsoreau à son domestique.
– Non, monseigneur, répondit celui-ci. Jequitte l’hôtel d’Anjou, et le maître palefrenier, qui est de mesamis, m’a dit positivement que monseigneur avait commandé deuxchevaux pour ce soir. Maintenant, monseigneur, peut-être était-cepour aller tout autre part qu’ici.
– Où veux-tu qu’il aille ? ditMonsoreau d’un air sombre.
Le comte était comme tous les jaloux, qui necroient pas que le reste de l’humanité puisse être préoccupéed’autre chose que de les tourmenter.
Il regarda autour de lui une seconde fois.
– Peut-être eussé-je mieux fait de resterdans la chambre de Diane, murmura-t-il. Mais peut-être ont-ils dessignaux pour correspondre ; elle l’eût prévenu de ma présence,et je n’eusse rien su. Mieux vaut encore guetter du dehors, commenous en sommes convenus. Voyons, conduis-moi à cette cachette, delaquelle tu prétends que l’on peut tout voir.
– Venez, monseigneur, dit le valet.
Monsoreau s’avança, moitié s’appuyant au brasde son domestique, moitié se soutenant au mur.
En effet, à vingt ou vingt-cinq pas de laporte, du côté de la Bastille, se trouvait un énorme tas de pierreprovenant de maisons démolies et servant de fortifications auxenfants du quartier lorsqu’ils simulaient les combats, restespopulaires des Armagnacs et des Bourguignons.
Au milieu de ce tas de pierres, le valet avaitpratiqué une espèce de guérite qui pouvait facilement contenir etcacher deux personnes.
Il étendit un manteau sur ces pierres, etMonsoreau s’accroupit dessus.
Le valet se plaça aux pieds du comte.
Un mousqueton tout chargé était posé à toutévénement à côté d’eux.
Le valet voulut apprêter la mèche del’arme ; mais Monsoreau l’arrêta.
– Un instant, dit-il, il sera toujourstemps. C’est gibier royal que celui que nous éventons, et il y apeine de la hart pour quiconque porte la main sur lui.
Et ses yeux, ardents comme ceux d’un loupembusqué dans le voisinage d’une bergerie, se portaient desfenêtres de Diane dans les profondeurs du faubourg, et desprofondeurs du faubourg dans les rues adjacentes, car il désiraitsurprendre et craignait d’être surpris.
Diane avait prudemment fermé ses épais rideauxde tapisserie, en sorte qu’à leur bordure seulement filtrait unrayon lumineux, qui dénonçait la vie, dans cette maison absolumentnoire.
Monsoreau n’était pas embusqué depuis dixminutes, que deux chevaux parurent à l’embouchure de la rueSaint-Antoine.
Le valet ne parla point ; mais il étenditla main dans la direction des deux chevaux.
– Oui, dit Monsoreau, je vois.
Les deux cavaliers mirent pied à terre àl’angle de l’hôtel des Tournelles, et ils attachèrent leurs chevauxaux anneaux de fer disposés dans la muraille à cet effet.
– Monseigneur, dit Aurilly, je crois quenous arrivons trop tard ; il sera parti directement de votrehôtel ; il avait dix minutes d’avance sur vous, il estentré.
– Soit, dit le prince ; mais, sinous ne l’avons pas vu entrer, nous le verrons sortir.
– Oui, mais quand ? dit Aurilly.
– Quand nous voudrons, dit le prince.
– Serait-ce trop de curiosité que de vousdemander comment vous comptez vous y prendre,monseigneur ?
– Rien de plus facile. Nous n’avons qu’àheurter à la porte, l’un de nous, c’est-à-dire toi, par exemple,sous prétexte que tu viens demander des nouvelles deM. de Monsoreau. Tout amoureux s’effraye au bruit. Alors,toi entré dans la maison, lui sort par la fenêtre, et moi, quiserai resté dehors, je le verrai déguerpir.
– Et le Monsoreau ?
– Que diable veux-tu qu’il dise ?C’est mon ami, je suis inquiet, je fais demander de ses nouvelles,parce que je lui ai trouvé mauvaise mine dans la journée ;rien de plus simple.
– C’est on ne peut plus ingénieux,monseigneur, dit Aurilly.
– Entends-tu ce qu’ils disent ?demanda Monsoreau à son valet.
– Non, monseigneur ; mais, s’ilscontinuent de parler, nous ne pouvons manquer de les entendre,puisqu’ils viennent de ce côté.
– Monseigneur, dit Aurilly, voici un tasde pierres qui semble fait exprès pour cacher Votre Altesse.
– Oui ; mais attends, peut-être ya-t-il moyen de voir à travers les fentes des rideaux.
En effet, comme nous l’avons dit, Diane avaitrallumé ou rapproché la lampe, et une légère lueur filtrait dudedans au dehors.
Le duc et Aurilly tournèrent et retournèrentpendant plus de dix minutes, afin de chercher un point d’où leursregards pussent pénétrer dans l’intérieur de la chambre. Pendantces différentes évolutions, Monsoreau bouillait d’impatience etarrêtait souvent sa main sur le canon du mousquet, moins froid quecette main.
– Oh ! souffrirai-je cela ?murmura-t-il ; dévorerai-je encore cet affront ? Non,non : tant pis, ma patience est à bout. Mordieu ! nepouvoir ni dormir, ni veiller, ni même souffrir tranquille, parcequ’un caprice honteux s’est logé dans le cerveau oisif de cemisérable prince ! Non, je ne suis pas un valetcomplaisant ; je suis le comte de Monsoreau ; et qu’ilvienne de ce côté, je lui fais, sur mon honneur, sauter lacervelle. Allume la mèche, René, allume….
En ce moment, justement le prince, voyantqu’il était impossible à ses regards de pénétrer à traversl’obstacle, en était revenu à son projet, et s’apprêtait à secacher dans les décombres, tandis qu’Aurilly allait frapper à laporte, quand tout à coup, oubliant la distance qu’il y avait entrelui et le prince, Aurilly posa vivement sa main sur le bras du ducd’Anjou.
– Eh bien, monsieur, dit le princeétonné, qu’y a-t-il ?
– Venez, monseigneur, venez, ditAurilly.
– Mais pourquoi cela ?
– Ne voyez-vous rien briller àgauche ? Venez, monseigneur, venez.
– En effet, je vois comme une étincelleau milieu de ces pierres.
– C’est la mèche d’un mousquet ou d’unearquebuse, monseigneur.
– Ah ! ah ! fit le duc, et quidiable peut être embusqué là ?
– Quelque ami ou quelque serviteur deBussy. Éloignons-nous, faisons un détour, et revenons d’un autrecôté. Le serviteur donnera l’alarme, et nous verrons Bussydescendre par la fenêtre.
– En effet, tu as raison, dit leduc ; viens.
Tous deux traversèrent la rue pour regagner laplace où ils avaient attaché leurs chevaux.
– Ils s’en vont, dit le valet.
– Oui, dit Monsoreau. Les as-tureconnus ?
– Mais il me semble bien, à moi, quec’est le prince et Aurilly.
– Justement. Mais tout à l’heure j’enserai plus sûr encore.
– Que va faire monseigneur ?
– Viens.
Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaientpar la rue Sainte-Catherine, avec l’intention de longer les jardinset de revenir par le boulevard de la Bastille.
Monsoreau rentrait et ordonnait de préparer salitière.
Ce qu’avait prévu le duc arriva. Au bruit quefit Monsoreau, Bussy prit l’alarme : la lumière s’éteignit denouveau, la fenêtre se rouvrit, l’échelle de corde fut fixée, etBussy, à son grand regret, obligé de fuir comme Roméo, mais sansavoir, comme Roméo, vu se lever le premier rayon du jour et entenduchanter l’alouette.
Au moment où il mettait pied à terre et oùDiane lui renvoyait l’échelle, le duc et Aurilly débouchaient àl’angle de la Bastille. Ils virent, juste au-dessous de la fenêtrede la belle Diane, une ombre suspendue entre le ciel et laterre ; mais cette ombre disparut presque aussitôt au coin dela rue Saint-Paul.
– Monsieur, disait le valet, nous allonsréveiller toute la maison.
– Qu’importe ? répondait Monsoreaufurieux ; je suis le maître ici, ce me semble, et j’ai bien ledroit de faire chez moi ce que voulait y faire M. le ducd’Anjou.
La litière était prête. Monsoreau envoyachercher deux de ses gens qui logeaient rue des Tournelles, et,lorsque ces gens, qui avaient l’habitude de l’accompagner depuis sablessure, furent arrivés et eurent pris place aux deux portières,la machine partit au trot de deux robustes chevaux, et, en moinsd’un quart d’heure, fut à la porte de l’hôtel d’Anjou.
Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuissi peu de temps, que leurs chevaux n’étaient pas encoredébridés.
Monsoreau, qui avait ses entrées libres chezle prince, parut sur le seuil juste au moment où celui-ci, aprèsavoir jeté son feutre sur un fauteuil, tendait ses bottes à unvalet de chambre.
Cependant un valet, qui l’avait précédé dequelques pas, annonça M. le grand veneur.
La foudre brisant les vitres de la chambre duprince n’eût pas plus étonné celui-ci que l’annonce qui venait dese faire entendre.
– Monsieur de Monsoreau !s’écria-t-il avec une inquiétude qui perçait à la fois et dans sapâleur et dans l’émotion de sa voix.
– Oui, monseigneur, moi-même, dit lecomte en comprimant ou plutôt en essayant de comprimer le sang quibouillait dans ses artères.
L’effort qu’il faisait sur lui-même fut siviolent, que M. de Monsoreau sentit ses jambes quimanquaient sous lui, et tomba sur un siège placé à l’entrée de lachambre.
– Mais, dit le duc, vous vous tuerez, moncher ami, et, dans ce moment même, vous êtes si pâle, que voussemblez près de vous évanouir.
– Oh ! que non, monseigneur, j’ai,pour le moment, des choses trop importantes à confier à VotreAltesse. Peut-être m’évanouirai-je après, c’est possible.
– Voyons, parlez, mon cher comte, ditFrançois tout bouleversé.
– Mais pas devant vos gens, je suppose,dit Monsoreau.
Le duc congédia tout le monde, mêmeAurilly.
Les deux hommes se trouvèrent seuls.
– Votre Altesse rentre ? ditMonsoreau.
– Comme vous voyez, comte.
– C’est bien imprudent à Votre Altessed’aller ainsi la nuit par les rues.
– Qui vous dit que j’ai été par lesrues ?
– Dame ! cette poussière qui couvrevos habits, monseigneur….
– Monsieur de Monsoreau, dit le princeavec un accent auquel il n’y avait pas à se méprendre, faites-vousdonc encore un autre métier que celui de grand veneur ?
– Le métier d’espion ? oui,monseigneur. Tout le monde s’en mêle aujourd’hui, un peu plus, unpeu moins ; et moi comme les autres.
– Et que vous rapporte ce métier,monsieur ?
– De savoir ce qui se passe.
– C’est curieux, fit le prince en serapprochant de son timbre pour être à portée d’appeler.
– Très curieux, dit Monsoreau.
– Alors, contez-moi ce que vous avez à medire.
– Je suis venu pour cela.
– Vous permettez que jem’assoie ?
– Pas d’ironie, monseigneur, envers unhumble et fidèle ami comme moi, qui ne vient à cette heure et dansl’état où il est que pour vous rendre un signalé service. Si je mesuis assis, monseigneur, c’est, sur mon honneur, que je ne puisrester debout.
– Un service ? reprit le duc, unservice ?
– Oui.
– Parlez donc.
– Monseigneur, je viens à Votre Altessede la part d’un puissant prince.
– Du roi ?
– Non, de monseigneur le duc deGuise.
– Ah ! dit le prince, de la part duduc de Guise ! c’est autre chose. Approchez-vous et parlezbas.
Il se fit un instant de silence entre le ducd’Anjou et Monsoreau. Puis, rompant le premier cesilence :
– Eh bien, monsieur le comte, demanda leduc, qu’avez-vous à me dire de la part deMM. de Guise ?
– Beaucoup de choses, monseigneur.
– Ils vous ont donc écrit ?
– Oh ! non pas ;MM. de Guise n’écrivent plus depuis l’étrange disparitionde maître Nicolas David.
– Alors, vous avez donc été àl’armée ?
– Non, monseigneur ; ce sont eux quisont venus à Paris.
– MM. de Guise sont àParis ! s’écria le duc.
– Oui, monseigneur.
– Et je ne les ai pas vus !
– Ils sont trop prudents pour s’exposer,et pour exposer en même temps Votre Altesse.
– Et je ne suis pas prévenu ?
– Si fait, monseigneur, puisque je vouspréviens.
– Mais que viennent-ils faire ?
– Mais ils viennent, monseigneur, aurendez-vous que vous leur avez donné.
– Moi ! je leur ai donnérendez-vous ?
– Sans doute, le même jour où VotreAltesse a été arrêtée, elle avait reçu une lettre deMM. de Guise, et elle leur avait fait répondreverbalement par moi-même, qu’ils n’avaient qu’à se trouver à Parisdu 31 mai au 2 juin. Nous sommes au 31 mai ; si vous avezoublié MM. de Guise, MM. de Guise, comme vousvoyez, ne vous ont pas oublié, monseigneur.
François pâlit, Il s’était passé tantd’événements depuis ce jour, qu’il avait oublié ce rendez-vous, siimportant qu’il fût.
– C’est vrai, dit-il ; mais lesrelations qui existaient à cette époque entreMM. de Guise et moi n’existent plus.
– S’il en est ainsi, monseigneur, dit lecomte, vous ferez bien de les en prévenir : car je croisqu’ils jugent les choses tout autrement.
– Comment cela ?
– Oui, peut-être vous croyez-vous déliéenvers eux, monseigneur ; mais eux continuent de se croireliés envers vous.
– Piège, mon cher comte, leurre auquel unhomme comme moi ne se laisse pas deux fois prendre.
– Et où monseigneur a-t-il été pris unefois ?
– Comment ! où ai-je été pris ?Au Louvre, mordieu !
– Est-ce par la faute deMM. de Guise ?
– Je ne dis pas, murmura le duc, je nedis pas ; seulement je dis qu’ils n’ont en rien aidé à mafuite.
– C’eût été difficile, attendu qu’ilsétaient en fuite eux-mêmes.
– C’est vrai, murmura le duc.
– Mais, vous une fois en Anjou, n’ai-jepas été chargé de vous dire, de leur part, que vous pouvieztoujours compter sur eux comme ils pouvaient compter sur vous, etque le jour où vous marcheriez sur Paris, ils y marcheraient deleur côté ?
– C’est encore vrai, dit le duc ;mais je n’ai point marché sur Paris.
– Si fait, monseigneur, puisque vous yêtes.
– Oui ; mais je suis à Paris commel’allié de mon frère.
– Monseigneur me permettra de lui faireobserver qu’il est plus que l’allié des Guise.
– Que suis-je donc ?
– Monseigneur est leur complice.
Le duc d’Anjou se mordit les lèvres.
– Et vous dites qu’ils vous ont chargé dem’annoncer leur arrivée ?
– Oui, Votre Altesse, ils m’ont fait cethonneur.
– Mais ils ne vous ont pas communiqué lesmotifs de leur retour ?
– Ils m’ont tout communiqué, monseigneur,me sachant l’homme de confiance de Votre Altesse, motifs etprojets.
– Ils ont donc des projets ?Lesquels ?
– Les mêmes, toujours.
– Et ils les croientpraticables ?
– Ils les tiennent pour certains.
– Et ces projets ont toujours pourbut ?….
Le duc s’arrêta, n’osant prononcer les motsqui devaient naturellement suivre ceux qu’il venait de dire.
Monsoreau acheva la pensée du duc.
– Pour but de vous faire roi deFrance ; oui, monseigneur.
Le duc sentit la rougeur de la joie lui monterau visage.
– Mais, demanda-t-il, le moment est-ilfavorable ?
– Votre sagesse en décidera.
– Ma sagesse ?
– Oui, voici les faits, faits visibles,irrécusables.
– Voyons.
– La nomination du roi comme chef de laLigue n’a été qu’une comédie, vite appréciée, et jugée aussitôtqu’appréciée. Or, maintenant ; la réaction s’opère, et l’Étattout entier se soulève contre la tyrannie du roi et de sescréatures. Les prêches sont des appels aux armes, les églises deslieux où l’on maudit le roi en place de prier Dieu. L’armée frémitd’impatience, les bourgeois s’associent, nos émissaires nerapportent que signatures et adhésions nouvelles à la Ligue ;enfin le règne de Valois touche à son terme. Dans une pareilleoccurrence, MM. de Guise ont besoin de choisir uncompétiteur sérieux au trône, et leur choix s’est naturellementarrêté sur vous. Maintenant renoncez-vous à vos idéesd’autrefois ?
Le duc ne répondit pas.
– Eh bien, demanda Monsoreau, que pensemonseigneur ?
– Dame ! répondit le prince, jepense….
– Monseigneur sait qu’il peut, en toutefranchise, s’expliquer avec moi.
– Je pense, dit le duc, que mon frère n’apas d’enfants ; qu’après lui le trône me revient ; qu’ilest d’une vacillante santé. Pourquoi donc me remuerais-je avec tousces gens, pourquoi compromettrais-je mon nom, ma dignité, monaffection, dans une rivalité inutile ; pourquoi enfinessayerais-je de prendre avec danger ce qui me reviendra sanspéril ?
– Voilà justement, dit Monsoreau, où estl’erreur de Votre Altesse : le trône de votre frère ne vousreviendra que si vous le prenez. MM. de Guise ne peuventêtre rois eux-mêmes, mais ils ne laisseront régner qu’un roi deleur façon ; ce roi, qu’ils doivent substituer au roi régnant,ils avaient compté que ce serait Votre Altesse ; mais, aurefus de Votre Altesse, je vous en préviens, ils en chercheront unautre.
– Et qui donc, s’écria le duc d’Anjou enfronçant le sourcil, qui donc osera s’asseoir sur le trône deCharlemagne ?
– Un Bourbon, au lieu d’un Valois :voilà tout, monseigneur ; fils de saint Louis pour fils desaint Louis.
– Le roi de Navarre ? s’écriaFrançois.
– Pourquoi pas ? il est jeune, ilest brave ; il n’a pas d’enfants, c’est vrai ; mais onest sûr qu’il en peut avoir.
– Il est huguenot.
– Lui ! est-ce qu’il ne s’est pasconverti à la Saint-Barthélemy ?
– Oui, mais il a abjuré depuis.
– Eh ! monseigneur, ce qu’il a faitpour la vie, il le fera pour le trône.
– Ils croient donc que je céderai mesdroits sans les défendre ?
– Je crois que le cas est prévu.
– Je les combattrai rudement.
– Peuh ! ils sont gens deguerre.
– Je me mettrai à la tête de laLigue.
– Ils en sont l’âme.
– Je me réunirai à mon frère.
– Votre frère sera mort.
– J’appellerai les rois de l’Europe à monaide.
– Les rois de l’Europe feront volontiersla guerre à des rois ; mais ils y regarderont à deux foisavant de faire la guerre à un peuple.
– Comment, à un peuple ?
– Sans doute, MM. de Guise sontdécidés à tout, même à constituer des États, même à faire unerépublique.
François joignit les mains dans une angoisseinexprimable. Monsoreau était effrayant avec ses réponses quirépondaient si bien.
– Une république ? murmura-t-il.
– Oh ! mon Dieu ! oui, comme enSuisse, comme à Gênes, comme à Venise.
– Mais mon parti ne souffrira point quel’on fasse ainsi de la France une république.
– Votre parti ? dit Monsoreau.Eh ! monseigneur, vous avez été si désintéressé, si magnanime,que, sur ma parole, votre parti ne se compose plus guère que deM. de Bussy et de moi.
– Le duc ne put réprimer un souriresinistre.
– Je suis lié, alors, dit-il.
– Mais à peu près, monseigneur.
– Alors, qu’a-t-on besoin de recourir àmoi, si je suis, comme vous le dites, dénué de toutepuissance ?
– C’est-à-dire, monseigneur, que vous nepouvez rien sans MM. de Guise ; mais que vous pouveztout avec eux.
– Je peux tout avec eux ?
– Oui, dites un mot, et vous êtesroi.
Le duc se leva fort agité, se promena par lachambre, froissant tout ce qui tombait sous sa main : rideaux,portières, tapis de table ; puis enfin il s’arrêta devantMonsoreau.
– Tu as dit vrai, comte, quand tu as ditque je n’avais plus que deux amis, toi et Bussy.
Et il prononça ces paroles avec un sourire debienveillance qu’il avait eu le temps de substituer à sa pâlefureur.
– Ainsi donc, fit Monsoreau, l’œilbrillant de joie.
– Ainsi donc, fidèle serviteur, reprit leduc, parle, je t’écoute.
– Vous l’ordonnez, monseigneur ?
– Oui.
– Eh bien, en deux mots, monseigneur,voici le plan.
Le duc pâlit, mais il s’arrêta pourécouter.
Le comte reprit :
– C’est dans huit jours la Fête-Dieu,n’est-ce pas, monseigneur ?
– Oui.
– Le roi, pour cette sainte journée,médite depuis longtemps une grande procession aux principauxcouvents de Paris.
– C’est son habitude de faire tous lesans pareille procession à pareille époque.
– Alors, comme Votre Altesse se lerappelle, le roi est sans gardes, ou du moins les gardes restent àla porte. Le roi s’arrête devant chaque reposoir, il s’yagenouille, y dit cinq Pater et cinq Ave, le toutaccompagné des sept psaumes de la pénitence.
– Je sais tout cela.
– Il ira à l’abbaye Sainte-Genevièvecomme aux autres.
– Sans contredit.
– Seulement, comme un accident seraarrivé en face du couvent….
– Un accident ?
– Oui, un égout se sera enfoncé pendantla nuit.
– Eh bien ?
– Le reposoir ne pourra être sous leporche, il sera dans la cour même.
– J’écoute.
– Attendez donc : le roi entrera,quatre ou cinq personnes entreront avec lui ; mais derrière leroi et ces quatre ou cinq personnes, on fermera les portes.
– Et alors ?
– Alors, reprit Monsoreau, Votre Altesseconnaît les moines qui feront les honneurs de l’abbaye à SaMajesté !
– Ce seront les mêmes ?
– Qui étaient là quand on a sacré VotreAltesse, justement.
– Ils oseront porter la main sur l’ointdu Seigneur ?
– Oh ! pour le tondre, voilàtout : vous connaissez ce quatrain :
De trois couronnes, la première
Tu perdis, ingrat et fuyard ;
La seconde court grand hasard ;
Des ciseaux feront la dernière.
– On osera faire cela ? s’écria leduc l’œil brillant d’avidité ; on touchera un roi à latête ?
– Oh ! il ne sera plus roialors.
– Comment cela ?
– N’avez-vous pas entendu parler d’unfrère génovéfain, d’un saint-homme qui fait des discours enattendant qu’il fasse des miracles ?
– De frère Gorenflot ?
– Justement.
– Le même qui voulait prêcher la Liguel’arquebuse sur l’épaule ?
– Le même.
– Eh bien, on conduira le roi dans sacellule ; une fois là, le frère se charge de lui faire signerson abdication ; puis, quand il aura abdiqué, madame deMontpensier entrera les ciseaux à la main. Les ciseaux sontachetés ; madame de Montpensier les porte pendus à son côté.Ce sont de charmants ciseaux d’or massif, et admirablementciselés : À tout seigneur tout honneur.
François demeura muet ; son œil fauxs’était dilaté comme celui d’un chat qui guette sa proie dansl’obscurité.
– Vous comprenez le reste, monseigneur,continua le comte. On annonce au peuple que le roi, éprouvant unsaint repentir de ses fautes, a exprimé le vœu de ne plus sortir ducouvent ; si quelques-uns doutent que la vocation soit réelle,M. le duc de Guise tient l’armée, M. le cardinal tientl’Église, M. de Mayenne tient la bourgeoisie ; avecces trois pouvoirs-là on fait croire au peuple à peu près tout ceque l’on veut.
– Mais on m’accusera de violence !dit le duc après un instant.
– Vous n’êtes pas tenu de vous trouverlà.
– On me regardera comme unusurpateur.
– Monseigneur oublie l’abdication.
– Le roi refusera.
– Il paraît que frère Gorenflot est nonseulement un homme très capable, mais encore un homme trèsfort.
– Le plan est donc arrêté ?
– Tout à fait.
– Et l’on ne craint pas que je ledénonce ?
– Non, monseigneur, car il y en a unautre, non moins sûr, arrêté contre vous, dans le cas où voustrahiriez.
– Ah ! ah ! dit François.
– Oui, monseigneur, et celui-là, je ne leconnais pas ; on me sait trop votre ami pour me l’avoirconfié. Je sais qu’il existe, voilà tout.
– Alors je me rends, comte ; quefaut-il faire ?
– Approuver.
– Eh bien, j’approuve.
– Oui, mais cela ne suffit point, del’approuver de paroles.
– Comment donc faut-il l’approuverencore ?
– Par écrit.
– C’est une folie que de supposer que jeconsentirai à cela.
– Et pourquoi ?
– Si la conjuration avorte.
– Justement, c’est pour le cas où elleavorterait qu’on demande la signature de monseigneur.
– On veut donc se faire un rempart de monnom ?
– Pas autre chose.
– Alors je refuse mille fois.
– Vous ne pouvez plus.
– Je ne peux plus refuser ?
– Non.
– Êtes-vous fou ?
– Refuser, c’est trahir.
– En quoi ?
– En ce que je ne demandais pas mieux quede faire, et que c’est Votre Altesse qui m’a ordonné de parler.
– Eh bien, soit ; que ces messieursle prennent comme ils voudront ; j’aurai choisi mon danger, aumoins.
– Monseigneur, prenez garde de malchoisir.
– Je risquerai, dit François un peu ému,mais essayant néanmoins de conserver sa fermeté.
– Dans votre intérêt, monseigneur, dit lecomte, je ne vous le conseille pas.
– Mais je me compromets en signant.
– En refusant de signer, vous faites bienpis : vous vous assassinez !
François frissonna.
– On oserait ? dit-il.
– On osera tout, monseigneur. Lesconspirateurs sont trop avancés ; il faut qu’ils réussissent,à quelque prix que ce soit.
Le duc tomba dans une indécision facile àcomprendre.
– Je signerai, dit-il.
– Quand cela ?
– Demain.
– Non, monseigneur, si vous signez, ilfaut signer tout de suite.
– Mais encore faut-il queMM. de Guise rédigent l’engagement que je prendsvis-à-vis d’eux.
– Il est tout rédigé, monseigneur, jel’apporte.
Monsoreau tira un papier de sa poche :c’était une adhésion pleine et entière au plan que nousconnaissons.
Le duc le lut d’un bout à l’autre, et, àmesure qu’il lisait, le comte pouvait le voir pâlir ;lorsqu’il eut fini, les jambes lui manquèrent, et il s’assit ouplutôt il tomba devant la table.
– Tenez, monseigneur, dit Monsoreau enlui présentant la plume.
– Il faut donc que je signe ? ditFrançois en appuyant la main sur son front, car la tête luitournait.
– Il le faut si vous le voulez, personnene vous y force.
– Mais si, l’on me force, puisque vous memenacez d’un assassinat.
– Je ne vous menace pas, monseigneur,Dieu m’en garde, je vous préviens ; c’est bien différent.
– Donnez, fit le duc.
Et, comme faisant un effort sur lui-même, ilprit ou plutôt il arracha la plume des mains du comte, etsigna.
Monsoreau le suivait d’un œil ardent de haineet d’espoir. Quand il lui vit poser la plume sur le papier, il futobligé de s’appuyer sur la table ; sa prunelle semblait sedilater à mesure que la main du duc formait les lettres quicomposaient son nom.
– Ah ! dit-il quand le duc eutfini.
Et, saisissant le papier d’un mouvement nonmoins violent que le duc avait saisi la plume, il le plia,l’enferma entre sa chemise et l’étoffe en tresse de soie quiremplaçait le gilet à cette époque, boutonna son pourpoint etcroisa son manteau par-dessus.
Le duc regardait faire avec étonnement, necomprenant rien à l’expression de ce visage pâle, sur lequelpassait comme un éclair de féroce joie.
– Et maintenant, monseigneur, ditMonsoreau, soyez prudent.
– Comment cela ? demanda le duc.
– Oui ; ne courez plus par les ruesle soir avec Aurilly, comme vous venez de le faire il n’y a qu’uninstant encore.
– Qu’est-ce à dire ?
– C’est-à-dire que, ce soir, monseigneur,vous avez été poursuivre d’amour une femme que son mari adore, etdont il est jaloux au point de… ma foi, oui, de tuer quiconquel’approcherait sans sa permission.
– Serait-ce, par hasard, de vous et devotre femme que vous voudriez parler ?
– Oui, monseigneur, puisque vous avezdeviné si juste du premier coup, je n’essayerai pas même de nier.J’ai épousé Diane de Méridor ; elle est à moi, et personne nel’aura, moi vivant, du moins, pas même un prince. Et tenez,monseigneur, pour que vous en soyez bien sûr, je le jure par monnom et sur ce poignard.
Et il mit la lame du poignard presque sur lapoitrine du prince, qui recula.
– Monsieur, vous me menacez ! ditFrançois, pâle de colère et de rage.
– Non, mon prince ; comme tout àl’heure, je vous avertis seulement.
– Et de quoi m’avertissez-vous ?
– Que personne n’aura ma femme.
– Et moi, maître sot, s’écria le ducd’Anjou hors de lui, je vous réponds que vous m’avertissez troptard, et que quelqu’un l’a déjà.
Monsoreau poussa un cri terrible en enfonçantses deux mains dans ses cheveux.
– Ce n’est pas vous ? balbutia-t-il,ce n’est pas vous, monseigneur ?
Et son bras, toujours armé, n’avait qu’às’étendre pour aller percer la poitrine du prince.
François se recula.
– Vous êtes en démence, comte, dit-il ens’apprêtant à frapper sur le timbre.
– Non, je vois clair, je parle raison etj’entends juste ; vous venez de dire que quelqu’un possède mafemme ; vous l’avez dit.
– Je le répète.
– Nommez cette personne et prouvez lefait.
– Qui était embusqué, ce soir, à vingtpas de votre porte, avec un mousquet ?
– Moi.
– Eh bien, comte, pendant ce temps….
– Pendant ce temps….
– Un homme était chez vous, ou plutôtchez votre femme.
– Vous l’avez vu entrer ?
– Je l’ai vu sortir.
– Par la porte ?
– Par la fenêtre.
– Vous avez reconnu cet homme ?
– Oui, dit le duc.
– Nommez-le, s’écria Monsoreau,nommez-le, monseigneur, ou je ne réponds de rien.
Le duc passa sa main sur son front, et quelquechose comme un sourire passa sur ses lèvres.
– Monsieur le comte, dit-il, foi deprince du sang, sur mon Dieu et sur mon âme, avant huit jours, jevous ferai connaître l’homme qui possède votre femme.
– Vous le jurez ? s’écriaMonsoreau.
– Je vous le jure.
– Eh bien, monseigneur, à huit jours, ditcomte en frappant sa poitrine à l’endroit où était le papier signédu prince… à huit jours, ou vous comprenez.
– Revenez dans huit jours : voilàtout ce que j’ai à vous dire.
– Aussi bien cela vaut mieux, ditMonsoreau. Dans huit jours j’aurai toutes mes forces, et il abesoin de toutes ses forces celui qui veut se venger.
Et il sortit en faisant au prince un gested’adieu que l’on eût pu, facilement prendre pour un geste demenace.
Cependant peu à peu les gentilshommes angevinsétaient revenus à Paris.
Dire qu’ils y rentraient avec confiance, on nele croirait pas. Ils connaissaient trop bien le roi, son frère etsa mère, pour espérer que les choses se passassent en embrassadesde famille.
Ils se rappelaient toujours cette chasse quileur avait été faite par les amis du roi, et ils ne voulaient passe décider à croire qu’on pût leur donner un triomphe pour pendantà cette cérémonie assez désagréable.
Ils revenaient donc timidement, et seglissaient en ville armés jusqu’à la gorge, prêts à faire feu surle moindre geste suspect, et ils dégainèrent cinquante fois, avantd’arriver à l’hôtel d’Anjou, contre des bourgeois qui n’avaientcommis d’autre crime que de les regarder passer. Antraguet surtoutse montrait féroce, et reportait toutes ces disgrâces àMM. les mignons du roi, se promettant de leur en dire, àl’occasion, deux mots fort explicites.
Il fit part de ce projet à Ribérac, homme debon conseil, et celui-ci lui répondit qu’avant de se donner unpareil plaisir il fallait avoir à sa portée une frontière oudeux.
– On s’arrangera pour cela, ditAntraguet.
Le duc leur fit bon accueil. C’étaient seshommes à lui, comme MM. de Maugiron, Quélus, Schomberg etd’Épernon étaient ceux du roi.
Il débuta par leur dire :
– Mes amis, on songe à vous tuer un peu,à ce qu’il paraît. Le vent est à ces sortes de réceptions ;gardez-vous bien.
– C’est fait, monseigneur, répliquaAntraguet ; mais ne convient-il pas que nous allions offrir àSa Majesté nos très humbles respects ? Car enfin, si nous nouscachons, cela ne fera pas honneur à l’Anjou. Que vous ensemble ?
– Vous avez raison, dit le duc ;allez, et, si vous le voulez, je vous accompagnerai.
Les trois jeunes gens se consultèrent duregard. À ce moment, Bussy entra dans la salle et vint embrasserses amis.
– Eh ! dit-il, vous êtes bien enretard ! Mais qu’est-ce que j’entends ? Son Altesse quipropose d’aller se faire tuer au Louvre comme César dans le sénatde Rome ! Songez donc que chacun de MM. les mignonsemporterait volontiers un petit morceau de monseigneur sous sonmanteau.
– Mais, cher ami, nous voulons nousfrotter un peu à ces messieurs.
Bussy se mit à rire.
– Eh ! eh ! dit-il, on verra,on verra.
Le duc le regarda très attentivement.
– Allons au Louvre, fit Bussy ; maisnous seulement : monseigneur restera dans son jardin à abattredes têtes de pavot.
François feignit de rire très joyeusement. Lefait est qu’au fond il se trouvait heureux de n’avoir plus lacorvée à faire.
Les Angevins se parèrent superbement.C’étaient de fort grands seigneurs, qui mangeaient volontiers ensoie, velours et passementerie, le revenu des terrespaternelles.
Leur réunion était un mélange d’or, depierreries et de brocart, qui, sur le chemin, fit crier Noël aupopulaire, dont le flair infaillible devinait, sous ces beauxatours, des cœurs embrasés de haine pour les mignons du roi.
Henri III ne voulut pas recevoir ces messieursde l’Anjou, et ils attendirent vainement dans la galerie. Ce furentMM. de Quélus, Maugiron, Schomberg et d’Épernon, qui,saluant avec politesse et témoignant tous les regrets du monde,vinrent annoncer cette nouvelle au Angevins.
– Ah ! messire, dit Antraguet, – carBussy s’effaçait le plus possible, – la nouvelle est triste ;mais, passant par votre bouche, elle perd beaucoup de sondésagrément.
– Messieurs, dit Schomberg, vous êtes lafine fleur de la grâce et de la courtoisie. Vous plaît-il que nousmétamorphosions cette réception, qui est manquée, en une petitepromenade ?
– Oh ! messieurs, nous allions vousle demander, dit vivement Antraguet, à qui Bussy toucha légèrementle bras pour lui dire :
– Tais-toi donc, et laisse-les faire.
– Où irions-nous donc bien ? ditQuélus en cherchant.
– Je connais un charmant endroit du côtéde la Bastille, fit Schomberg.
– Messieurs, nous vous suivons, ditRibérac ; marchez devant.
En effet, les quatre amis sortirent du Louvre,suivis des quatre Angevins, et se dirigèrent par les quais versl’ancien enclos des Tournelles, alors Marché-aux-Chevaux, sorte deplace unie, plantée de quelques arbres maigres, et semée çà et làde barrières destinées à arrêter les chevaux ou à les attacher.
Chemin faisant, les huit gentilshommess’étaient pris par le bras, et, avec mille civilités,s’entretenaient de sujets gais et badins, au grand ébahissement desbourgeois, qui regrettaient leurs vivat de tout à l’heure, etdisaient que les Angevins venaient de pactiser avec les pourceauxd’Hérode.
On arriva.
Quélus prit la parole.
– Voyez le beau terrain, dit-il ;voyez l’endroit solitaire, et comme le pied tient bien sur cesalpêtre.
– Ma foi, oui, répliqua Antraguet enbattant plusieurs appels.
– Eh bien, continua Quélus, nous avionspensé, ces messieurs et moi, que vous voudriez bien, un de cesjours, nous accompagner jusqu’ici pour seconder, tiercer et quarterM. de Bussy, votre ami, qui nous a fait l’honneur de nousappeler tous quatre.
– C’est vrai, dit Bussy à ses amisstupéfaits.
– Il n’en avait rien dit, s’écriaAntraguet.
– Oh ! M. de Bussy est unhomme qui sait le prix des choses, repartit Maugiron.Accepteriez-vous, messieurs de l’Anjou ?
– Certes, oui, répliquèrent les troisAngevins d’une seule voix ; l’honneur est tel, que nous nousen réjouissons.
– C’est à merveille, dit Schomberg en sefrottant les mains. Vous plaît-il maintenant que nous nouschoisissions l’un l’autre ?
– J’aime assez cette méthode, dit Ribéracavec des yeux ardents… et alors….
– Non pas, interrompit Bussy, cela n’estpas juste. Nous avons tous les mêmes sentiments, donc nous sommesinspirés de Dieu ; c’est Dieu qui fait les idées humaines,messieurs, je vous l’assure ; eh bien, laissons à Dieu le soinde nous appareiller. Vous savez d’ailleurs que rien n’est plusindifférent au cas où nous conviendrions que le premier librecharge les autres.
– Et il le faut ! et il lefaut ! s’écrièrent les mignons.
– Alors raison de plus ; faisonscomme firent les Horaces : tirons au sort.
– Tirèrent-ils au sort ? dit Quélusen réfléchissant.
– J’ai tout lieu de le croire, réponditBussy.
– Alors imitons-les.
– Un moment, dit encore Bussy. Avant deconnaître nos antagonistes, convenons des règles du combat. Ilserait malséant que les conditions du combat suivissent le choixdes adversaires.
– C’est simple, fit Schomberg ; nousnous battrons jusqu’à ce que mort s’ensuive, comme a ditM. de Saint-Luc.
– Sans doute ; mais comment nousbattrons-nous ?
– Avec l’épée et la dague, ditBussy ; nous sommes tous exercés.
– À pied ? dit Quélus.
– Eh ! que voulez-vous faire d’uncheval ? On n’a pas les mouvements libres.
– À pied, soit.
– Quel jour ?
– Mais le plus tôt possible.
– Non, dit d’Épernon ; j’ai millechoses à régler, un testament à faire ; pardon, mais jepréfère attendre… Trois ou six jours nous aiguiserontl’appétit.
– C’est parler en brave, dit Bussy assezironiquement.
– Est-ce convenu ?
– Oui. Nous nous entendrons toujours àmerveille.
– Alors tirons au sort, dit Bussy.
– Un moment, fit Antraguet ; jepropose ceci : divisons le terrain en cens impartiaux. Commeles noms vont sortir au hasard deux par deux, coupons quatrecompartiments sur le terrain pour chacune des quatre paires.
– Bien dit.
– Je propose, pour le numéro 1, le carrélong entre deux tilleuls… Il y a belle place.
– Accepté.
– Mais le soleil ?
– Tant pis pour le second de lapaire ; il sera tourné à l’est.
– Non pas, messieurs, ce serait injuste,dit Bussy. Tuons-nous, mais ne nous assassinons pas. Décrivons undemi-cercle et opposons-nous tous à la lumière ; que le soleilnous frappe de profil.
Bussy montra la position, qui futacceptée ; puis on tira les noms.
Schomberg sortit le premier, Ribérac lesecond. Ils furent désignés pour la première paire.
Quélus et Antraguet Furent les seconds.
Livarot et Maugiron les troisièmes. Au nom deQuélus, Bussy, qui croyait l’avoir pour champion, fronça lesourcil.
D’Épernon, se voyant forcément accouplé àBussy, pâlit, et fut obligé de se tirer la moustache pour rappelerquelques couleurs à ses joues.
– Maintenant, messieurs, dit Bussy,jusqu’au jour du combat, nous nous appartenons les uns aux autres.–C’est à la vie à la mort ; nous sommes amis. Voulez-vous bienaccepter un dîner à l’hôtel Bussy ?
Tous saluèrent en signe d’assentiment, etrevinrent chez Bussy, où un somptueux festin les réunit jusqu’aumatin.
Toutes ces dispositions des Angevins avaientété remarquées par le roi d’abord et par Chicot. Henri s’agitaitdans l’intérieur du Louvre, attendant impatiemment que ses amisrevinssent de leur promenade avec messieurs de l’Anjou.
Chicot avait suivi de loin la promenade,examiné en connaisseur ce que personne ne pouvait comprendre aussibien que lui, et, après s’être convaincu des intentions de Bussy etde Quélus, il avait rebroussé chemin vers la demeure deMonsoreau.
C’était un homme rusé que Monsoreau ;mais, quant à duper Chicot, il n’y pouvait prétendre. Le Gascon luiapportait force compliments de condoléance de la part du roi ;comment ne pas le recevoir à merveille ?
Chicot trouva Monsoreau couché. La visite dela veille avait brisé tous les ressorts de cette organisation àpeine reconstruite ; et Remy, une main sur son menton,guettait avec dépit les premières atteintes de la fièvre quimenaçait de ressaisir sa victime.
Néanmoins Monsoreau put soutenir laconversation, et dissimuler assez habilement sa colère contre leduc d’Anjou pour que tout autre que Chicot ne l’eût pas soupçonnée.Mais plus il était discret et réservé, plus le Gascon découvrait sapensée.
– En effet, se disait-il, un homme nepeut être si passionné pour M. d’Anjou sans qu’il y aitquelque chose sous jeu.
Chicot, qui se connaissait en malades, voulutsavoir également si la fièvre du comte n’était pas une comédie àl’instar de celle qu’avait jouée naguère Nicolas David.
Mais Remy ne trompait pas ; et, à lapremière pulsation du pouls de Monsoreau :
– Celui-là est malade réellement, pensaChicot, et ne peut rien entreprendre. Il resteM. de Bussy ; voyons un peu de quoi il estcapable.
Et il courut à l’hôtel de Bussy, qu’il trouvatout éblouissant de lumières, tout embaumé de vapeurs qui eussentfait pousser à Gorenflot des exclamations de joie.
– Est-ce que M. de Bussy semarie ? demanda-t-il à un laquais.
– Non, monsieur, répliqua celui-ci,M. de Bussy se réconcilie avec plusieurs seigneurs de lacour, et on célèbre cette réconciliation par un repas ; fameuxrepas, allez.
– À moins qu’il ne les empoisonne, cedont je le sais incapable, pensa Chicot, Sa Majesté est encore ensûreté de ce côté-là.
Il retourna au Louvre, et aperçut Henri qui sepromenait dans une salle d’armes en maugréant. Il avait envoyétrois courriers à Quélus, et, comme ces gens ne comprenaient paspourquoi Sa Majesté était dans l’inquiétude, ils s’étaient arrêtéstout simplement chez M. de Birague le fils, où tout hommeaux livrées du roi trouvait toujours un verre plein, un jambonentamé et des fruits confits.
C’était la méthode de Birague pour demeurer enfaveur.
Chicot apparaissant à la porte du cabinet,Henri poussa une grande exclamation.
– Oh ! cher ami, dit-il, sais-tu cequ’ils sont devenus ?
– Qui cela ? tes mignons ?
– Hélas ! oui, mes pauvres amis.
– Ils doivent être bien bas en ce moment,répliqua Chicot.
– On me les aurait tués ? s’écriaHenri en se redressant la menace dans les yeux ; ils seraientmorts !
– Morts, j’en ai peur….
– Tu le sais et tu ris, païen !
– Attends donc, mon fils ; morts,oui ; mais morts ivres.
– Ah ! bouffon… que tu m’as fait dumal ! Mais pourquoi calomnies-tu ces gentilshommes ?
– Je les glorifie, au contraire.
– Tu railles toujours… Voyons, dusérieux, je t’en supplie ; sais tu qu’ils sont sortis avec lesAngevins ?
– Pardieu ! si je le sais.
– Eh bien qu’est-il résulté ?
– Eh bien, il est résulté ce que je t’aidit : ils sont morts ivres, ou peu s’en faut.
– Mais Bussy, Bussy !
– Bussy les soûle, c’est un homme biendangereux.
– Chicot, par grâce !
– Eh bien, oui, Bussy leur donne à dîner,à tes amis ; est-ce que tu trouves cela bien, toi ?
– Bussy leur donne à dîner !Oh ! c’est impossible ; des ennemis jurés !
– Justement ; s’ils étaient amis,ils n’éprouveraient pas le besoin de s’enivrer ensemble. Écoute,as-tu de bonnes jambes ?
– Que veux-tu dire ?
– Irais-tu bien jusqu’à larivière ?
– J’irais jusqu’au bout du monde pourêtre témoin d’une chose pareille.
– Eh bien, va seulement jusqu’à l’hôtelBussy, tu verras ce prodige.
– Tu m’accompagnes ?
– Merci, j’en arrive.
– Mais enfin, Chicot….
– Oh ! non, non, tu comprends quemoi qui ai vu, je n’ai pas besoin de me convaincre ; mesjambes sont diminuées de trois pouces à force de me rentrer dans leventre. Si j’allais jusque-là, elles commenceraient au genou. Va,mon fils, va.
Le roi lui lança un regard de colère.
– Tu es bien bon, dit Chicot, de te fairede la bile pour ces gens-là ! Ils rient, festinent et font del’opposition à ton gouvernement. Réponds à toutes ces choses enphilosophe : ils rient, rions ; ils dînent, fais-nousservir quelque chose de bon et de chaud ; ils font del’opposition, viens nous coucher après souper.
Le roi ne put s’empêcher de sourire.
– Tu peux te flatter d’être un vrai sage,dit Chicot. Il y a eu, en France, des rois chevelus, un roi hardi,un roi grand, des rois paresseux : je suis sûr que l’ont’appellera Henri le patient… Ah ! mon fils, c’est une sibelle vertu… quand on n’en a pas d’autre !
– Trahi ! se dit le roi, trahi… Cesgens-là n’ont pas même des mœurs de gentilshommes.
– Ah çà ! tu es inquiet de tes amis,s’écria Chicot en poussant le roi vers la salle dans laquelle onvenait de servir le souper ; tu les plains comme s’ils étaientmorts ; et, lorsqu’on te dit qu’ils ne sont pas morts, tupleures et tu t’inquiètes encore… Henri, tu geins toujours.
– Vous m’impatientez, monsieurChicot.
– Voyons, aimerais-tu mieux qu’ilseussent chacun sept ou huit grands coups de rapière dansl’estomac ? sois donc conséquent.
– J’aimerais à pouvoir compter sur desamis, dit Henri d’une voix sombre.
– Oh ! ventre-de-biche !répondit Chicot, compte sur moi, je suis là, mon fils ;seulement, nourris-moi.– Je veux du faisan… et des truffes,ajouta-t-il en tendant son assiette.
Henri et son unique ami se couchèrent de bonneheure ; le roi soupirant d’avoir le cœur si vide, Chicotessoufflé d’avoir l’estomac si plein.
Le lendemain, au petit lever du roi, seprésentèrent MM. de Quélus, Schomberg, Maugiron etd’Épernon ; l’huissier avait coutume d’ouvrir, il ouvrit laportière aux gentilshommes.
Chicot dormait encore ; le roi n’avait pudormir. Il sauta furieux hors de son lit, et, arrachant lesappareils parfumés qui couvraient ses joues et ses mains :
– Hors d’ici ! cria-t-il, horsd’ici !
L’huissier, stupéfait, expliqua aux jeunesgens que le roi les congédiait. Ils se regardèrent avec une stupeurégale.
– Mais, sire, balbutia Quélus, nousvoulions dire à Votre Majesté….
– Que vous n’êtes plus ivres, vociféraHenri, n’est-ce pas ?
Chicot ouvrit un œil.
– Pardon, sire, reprit Quélus avecgravité, Votre Majesté fait erreur….
– Je n’ai pourtant pas bu le vin d’Anjou,moi !
– Ah !… fort bien, fort bien !…dit Quélus en souriant… Je comprends ; oui. Ehbien !….
– Eh bien, quoi ?
– Que Votre Majesté demeure seule avecnous, et nous causerons, s’il lui plaît.
– Je hais les ivrognes et lestraîtres.
– Sire ! s’écrièrent d’une communevoix les trois gentilshommes.
– Patience, messieurs, dit Quélus en lesarrêtant ; Sa Majesté a mal dormi, et aura fait de méchantsrêves. Un mot donnera le réveil meilleur à notre très vénéréprince.
Cette impertinente excuse, prêtée par un sujetà son roi, fit impression sur Henri. Il devina que des gens assezhardis pour dire de pareilles choses ne pouvaient avoir rien faitque d’honorable.
– Parlez, dit-il, et soyez bref.
– C’est possible, sire, mais c’estdifficile.
– Oui… on tourne longtemps autour decertaines accusations.
– Non, sire, on y va tout droit, fitQuélus en regardant Chicot et l’huissier comme pour réitérer àHenri sa demande d’une audience particulière.
Le roi fit un geste : l’huissier sortit.Chicot ouvrit l’autre œil, et dit :
– Ne faites pas attention à moi, je dorscomme un bœuf.
Et, refermant ses deux yeux, il se mit àronfler de tous ses poumons.
Quand on vit que Chicot dormait siconsciencieusement, personne ne s’occupa de lui. D’ailleurs, onavait assez pris l’habitude de considérer Chicot comme un meuble dela chambre à coucher du roi.
– Votre Majesté, dit Quélus ens’inclinant, ne sait que la moitié des choses, et, j’ose le dire,la moitié la moins intéressante. Assurément, et personne de nousn’a l’intention de le nier, assurément nous avons dîné tous chezM. de Bussy, et je dois même dire, en l’honneur de soncuisinier, que nous y avons fort bien dîné.
– Il y avait surtout d’un certain vind’Autriche ou de Hongrie, dit Schomberg, qui, en vérité, m’a parumerveilleux.
– Oh ! le vilain Allemand,interrompit le roi ; il aime le vin, je m’en étais toujoursdouté.
– Moi, j’en étais sûr, dit Chicot, jel’ai vu vingt fois ivre.
Schomberg se retourna de son côté :
– Ne fais pas attention, mon fils, dit leGascon, le roi te dira que je rêve tout haut.
Schomberg revint à Henri.
– Ma foi, sire, dit-il, je ne me cache nide mes amitiés ni de mes haines ; c’est bon, le bon vin.
– N’appelons pas bonne une chose qui nousfait oublier Notre-Seigneur, dit le roi d’un ton réservé.
Schomberg allait répondre, ne voulant sansdoute pas abandonner si promptement une si belle cause, quandQuélus lui fit un signe.
– C’est juste, dit Schomberg,continue.
– Je disais donc, sire, reprit Quélus,que, pendant le repas et surtout avant, nous avons eu lesentretiens les plus sérieux et les plus intéressants concernantparticulièrement les intérêts de Votre Majesté.
– Nous faisons l’exorde bien long, ditHenri, c’est mauvais signe.
– Ventre-de-biche ! que ce Valoisest bavard ! s’écria Chicot.
– Oh ! oh ! maître Gascon, ditHenri avec hauteur, si vous ne dormez pas, sortez d’ici.
– Pardieu, dit Chicot, si je ne dors pas,c’est que tu m’empêches de dormir ; ta langue claque comme lescresselles du vendredi saint.
Quélus, voyant qu’on ne pouvait, dans ce logisroyal, aborder sérieusement un sujet, si sérieux qu’il fût, tantl’habitude avait rendu tout le monde frivole, soupira, haussa lesépaules, et se leva dépité.
– Sire, dit d’Épernon en se dandinant, ils’agit cependant de graves matières.
– De graves matières ? répétaHenri.
– Sans doute, si toutefois la vie de huitbraves gentilshommes semble mériter à Votre Majesté la peine qu’ons’en occupe.
– Qu’est-ce à dire ? s’écria leroi.
– C’est à dire que j’attends que le roiveuille bien m’écouter.
– J’écoute, mon fils, j’écoute, dit Henrien posant sa main sur l’épaule de Quélus.
– Eh bien, je vous disais, sire, que nousavions causé sérieusement ; et, maintenant, voici le résultatde nos entretiens : la royauté est menacée, affaiblie.
– C’est-à-dire que tout le monde sembleconspirer contre elle, s’écria Henri.
– Elle ressemble, continua Quélus, à cesdieux étranges qui, pareils aux dieux de Tibère et de Caligula,tombaient en vieillesse sans pouvoir mourir, et continuaient àmarcher dans leur immortalité par le chemin des infirmitésmortelles. Ces dieux, arrivés à ce point-là, ne s’arrêtent, dansleur décrépitude toujours croissante, que si un beau dévouement dequelque sectateur les rajeunit et les ressuscite. Alors, régénéréspar la transfusion d’un sang jeune, ardent et généreux, ilsrecommencent à vivre et redeviennent forts et puissants. Eh bien,sire, votre royauté est semblable à ces dieux-là, elle ne peut plusvivre que par des sacrifices.
– Il parle d’or, dit Chicot ;Quélus, mon fils, va-t’en prêcher par les rues de Paris et je parieun bœuf contre un œuf que tu éteins Lincestre, Cahier, Cotton, etmême ce foudre d’éloquence que l’on nomme Gorenflot.
Henri ne répliqua rien ; il était évidentqu’un grand changement se faisait dans son esprit : il avaitd’abord attaqué les mignons par des regards hautains ; puis,peu à peu, le sentiment de la vérité ; ayant saisi, ilredevenait réfléchi, sombre, inquiet.
– Allez, dit-il, vous voyez que je vousécoute, Quélus.
– Sire, reprit celui-ci, vous êtes untrès grand roi ; mais vous n’avez plus d’horizons devantvous ; la noblesse vient vous poser des barrières au delàdesquelles vos yeux ne voient plus rien, si ce n’est les barrières,déjà grandissantes, qu’à son tour vous pose le peuple. Eh bien,sire, vous qui êtes un vaillant, dites, que fait-on à la guerrequand un bataillon vient se placer, muraille menaçante, à trentepas d’un autre bataillon ? Les lâches regardent derrière eux,et, voyant l’espace libre, ils fuient ; les braves baissent latête et fondent en avant.
– Eh bien, soit ; en avant !s’écria le roi ; par la mordieu ! ne suis-je pas lepremier gentilhomme de mon royaume ? a-t-on mené plus bellesbatailles, je vous le demande, que celles de ma jeunesse ? etle siècle à la fin duquel nous touchons a-t-il beaucoup de nomsplus retentissants que ceux de Jarnac et de Moncontour ? Enavant donc, messieurs ! et je marcherai le premier, c’est monhabitude, dans la mêlée, à ce que je présume.
– Eh bien, oui, sire, s’écrièrent lesjeunes gens électrisés par cette belliqueuse démonstration du roi,en avant !
Chicot se mit sur son séant.
– Paix, là-bas, vous autres, dit-il,laissez continuer mon orateur. Va, Quélus, va, mon fils, tu as déjàdit de belles et de bonnes choses, et il t’en reste encore àdire ; continue, mon ami, continue.
– Oui, Chicot, et toi aussi tu as raison,comme cela t’arrive souvent. Au reste, oui, je continuerai, et pourdire à Sa Majesté que le moment est venu, pour la royauté, d’agréerun de ces sacrifices dont nous parlions tout à l’heure. Contre tousces remparts qui enferment insensiblement Votre Majesté, quatrehommes vont marcher, sûrs d’être encouragés par vous, sire, etd’être glorifiés par la postérité.
– Que dis-tu, Quélus ? demanda leroi, les yeux brillants d’une joie tempérée par la sollicitude,quels sont ces quatre hommes ?
– Moi et ces messieurs, dit le jeunehomme avec le sentiment de fierté qui grandit tout homme jouant savie pour un principe ou pour une passion ; moi et cesmessieurs, nous nous dévouons, sire.
– À quoi ?
– À votre salut.
– Contre qui ?
– Contre vos ennemis.
– Des haines de jeunes gens, s’écriaHenri.
– Oh ! voilà l’expression du préjugévulgaire, sire ; et la tendresse de Votre Majesté pour nousest si généreuse, qu’elle consent à se déguiser sous ce trivialmanteau ; mais nous la reconnaissons. Parlez en roi, sire, etnon en bourgeois de la rue Saint-Denis. Ne feignez pas de croireque Maugiron déteste Antraguet, que Schomberg est gêné par Livarot,que d’Épernon jalouse Bussy, et que Quélus en veut à Ribérac.Eh ! non pas, ils sont tous jeunes, beaux et bons ; amiset ennemis, tous pourraient s’aimer comme frères. Mais ce n’estpoint une rivalité d’hommes à hommes qui nous met l’épée à la main,c’est la querelle de France contre Anjou, la querelle du droitpopulaire contre le droit divin ; nous nous présentons commechampions de la royauté dans cette lice où descendent des championsde la Ligue, et nous venons vous dire : « Bénissez-nous,seigneur ; souriez à ceux qui vont mourir pour vous. Votrebénédiction les fera peut-être vaincre, votre sourire les aidera àmourir. »
Henri, suffoqué par les larmes, ouvrit sesbras à Quélus et aux autres. Il les réunit sur son cœur ; etce n’était pas un spectacle sans intérêt, un tableau sansexpression, que cette scène où le mâle courage s’alliait auxémotions d’une tendresse profonde, que le dévouement sanctifiait àcette heure.
Chicot, sérieux et assombri, Chicot, la mainsur son front, regardait du fond de l’alcôve, et cette figure,ordinairement refroidie par l’indifférence ou contractée par lerire du sarcasme, n’était pas la moins noble et la moins éloquentedes six.
– Ah ! mes braves ! dit enfinle roi, c’est un beau dévouement, c’est une noble tâche, et je suisfier aujourd’hui, non pas de régner sur la France, mais d’êtrevotre ami. Toutefois, comme je connais mes intérêts mieux quepersonne, je n’accepterai pas un sacrifice dont le résultat,glorieux en espérance, me livrerait, si vous veniez à échouer,entre les mains de mes ennemis. Pour faire la guerre à Anjou,France suffit, croyez-moi. Je connais mon frère, les Guise et laLigue : souvent, dans ma vie, j’ai dompté des chevaux plusfougueux et plus insoumis.
– Mais, sire, s’écria Maugiron, dessoldats ne raisonnent pas ainsi ; ils ne peuvent faire entrerla mauvaise chance dans l’examen d’une question de ce genre ;question d’honneur, question de conscience, que l’homme poursuitdans sa conviction sans s’inquiéter comment il jugera dans sajustice.
– Pardonnez-moi, Maugiron, répondit leroi, un soldat peut aller en aveugle, mais le capitaineréfléchit.
– Réfléchissez donc, sire, etlaissez-nous faire, nous qui ne sommes que soldats, ditSchomberg ; d’ailleurs, je ne connais pas la mauvaise chance,moi, j’ai toujours du bonheur.
– Ami ! ami ! interrompittristement le roi, je n’en puis dire autant, moi ; il est vraique tu n’as que vingt ans.
– Sire, interrompit Quélus, les parolesobligeantes de Votre Majesté ne font que redoubler notre ardeur.Quel jour devrons-nous croiser le fer avec MM. de Bussy,Livarot, Antraguet et Ribérac ?
– Jamais ; je vous le défendsabsolument. Jamais, entendez-vous bien ?
– De grâce, sire, excusez-nous, repritQuélus ; le rendez-vous a été pris hier, avant le dîner,paroles sont dites et nous ne pouvons les reprendre.
– Excusez-moi, monsieur, répondit Henri,le roi délie des serments et des paroles, en disant : Je veuxou je ne veux pas ; car le roi est la toute-puissance. Faitesdire à ces messieurs que je vous ai menacés de toute ma colère sivous en venez aux mains ; et, pour que vous n’en doutiez pasvous-mêmes, je jure de vous exiler si….
– Arrêtez, sire, dit Quélus : car,si vous pouvez nous relever de nos paroles, Dieu seul peut vousrelever de la vôtre. Ne jurez donc pas, car, si pour une pareillecause nous avons mérité votre colère, et que cette colère setraduise par l’exil, nous irons en exil avec joie, parce que,n’étant plus sur les terres de Votre Majesté, nous pourrons alorstenir notre parole et rencontrer nos adversaires en paysétranger.
– Si ces messieurs s’approchent de vous àla distance seulement d’une portée d’arquebuse, s’écria Henri, jeles fais jeter tous les quatre à la Bastille.
– Sire, dit Quélus, le jour où VotreMajesté se conduirait ainsi, nous irions, nu-pieds et la corde aucou, nous présenter à maître Laurent Testu, le gouverneur, pourqu’il nous incarcérât avec ces gentilshommes.
– Je leur ferai trancher la tête,mordieu ! Je suis le roi, j’espère !
– S’il arrivait pareille chose à nosennemis, sire, nous nous couperions la gorge au pied de leuréchafaud.
Henri garda longtemps le silence, et, relevantses yeux noirs :
– À la bonne heure, dit-il, voilà debonne et brave noblesse. C’est bien… Si Dieu ne bénissait pas unecause défendue par de tels gens !….
– Ne sois pas impie… ne blasphèmepas ! dit solennellement Chicot en descendant de son lit et ens’avançant vers le roi. Oui, ce sont là de nobles cœurs ; maisDieu fait ce qu’il veut, entends-tu, mon maître. Allons, fixe unjour à ces jeunes gens. C’est ton affaire, et non de dicter sesdevoirs au Tout-Puissant.
– Oh ! mon Dieu ! monDieu ! murmura Henri.
– Sire, nous vous en supplions, direntles quatre gentilshommes en inclinant la tête et en pliant legenou.
– Eh bien, soit. En effet, Dieu estjuste, il nous doit la victoire ; mais, au surplus, noussaurons la préparer par des voies chrétiennes et judicieuses. Chersamis, souvenez-vous que Jarnac fit ses dévotions avec exactitudeavant de combattre la Châtaigneraie : c’était une rude lameque ce dernier, mais il s’oublia dans les fêtes, les festins, ilalla voir des femmes, abominable péché ! Bref, il tenta Dieu,qui, peut-être, souriait à sa jeunesse, à sa beauté, à sa vigueur,et lui voulait sauver la vie. Jarnac lui coupa le jarret cependant.Écoutez-moi, nous allons entrer en dévotions ; si j’avais letemps, je ferais porter vos épées à Rome pour que le saint-père lesbénît toutes… Mais nous avons la châsse de sainte Geneviève quivaut les meilleures reliques. Jeûnons ensemble, macérons-nous, etsanctifions le grand jour de la Fête-Dieu ; puis lelendemain….
– Ah ! sire, merci, merci !s’écrièrent les quatre jeunes gens… c’est dans huit jours.
Et ils se précipitèrent sur les mains du roi,qui les embrassa tous encore une fois, et rentra dans son oratoireen fondant en larmes.
– Notre cartel est tout rédigé, ditQuélus ; il ne faut qu’y mettre le jour et l’heure. Écris,Maugiron, sur cette table… avec la plume du roi ; écris :« Le lendemain de la Fête-Dieu ! »
– Voilà qui est fait, réponditMaugiron ; quel est le héraut qui portera cettelettre ?
– Ce sera moi, s’il vous plaît, ditChicot en s’approchant ; seulement je veux vous donner unconseil, mes petits : Sa Majesté parle de jeûnes, demacérations et de châsses… c’est merveilleux comme vœu fait aprèsune victoire ; mais, avant le combat, j’aime mieuxl’efficacité d’une bonne nourriture, d’un vin généreux, d’unsommeil solitaire de huit heures par jour ou par nuit. Rien nedonne au poignet la souplesse et le nerf comme une station de troisheures à table, – sans ivresse du moins.– J’approuve assez le roisur le chapitre des amours, cela est trop attendrissant, vous ferezbien de vous en sevrer.
– Bravo, Chicot ! s’écrièrentensemble les jeunes gens.
– Adieu, mes petits lions, répondit leGascon, je m’en vais à l’hôtel de Bussy.
Il fit trois pas et revint.
– À propos, dit-il ; ne quittez pasle roi pendant ce beau jour de la Fête-Dieu ; n’allez à lacampagne ni les uns ni les autres : demeurez au Louvre commeune poignée de paladins. C’est convenu, hein ? Oui ;alors je vais faire votre commission.
Et Chicot, sa lettre à la main, ouvritl’équerre de ses longues jambes, et disparut.
Pendant ces huit jours, les événements sepréparèrent, comme une tempête se prépare au fond des cieux dansles jours calmes et lourds de l’été.
Monsoreau, remis sur pied après quarante-huitheures de fièvre, s’occupa de guetter lui-même son larrond’honneur ; mais, comme il ne découvrit personne, il demeuraplus convaincu que jamais de l’hypocrisie du duc d’Anjou et de sesmauvaises intentions au sujet de Diane.
Bussy ne discontinua pas ses visites de jour àla maison du grand veneur. Seulement il fut averti par Remy desfréquents espionnages du convalescent, et s’abstint de venir lanuit par la fenêtre !
Chicot faisait deux parts de sontemps :
L’une était consacrée à son maître bien-aiméHenri de Valois, qu’il quittait le moins possible, le surveillantcomme fait une mère de son enfant.
L’autre était pour son tendre ami Gorenflot,qu’il avait déterminé à grand’peine, depuis huit jours, à retournerà sa cellule, où il l’avait reconduit et où il avait reçu del’abbé, messire Joseph Foulon, le plus charmant accueil.
À cette première visite, on avait fort parléde la piété du roi ; et le prieur paraissait on ne peut plusreconnaissant à Sa Majesté de l’honneur qu’elle faisait à l’abbayeen la visitant. Cet honneur était même plus grand qu’on ne s’yétait attendu d’abord : Henri, sur la demande du vénérableabbé, avait consenti à passer la journée et la nuit en retraitedans un couvent.
Chicot confirma l’abbé dans cette espérance, àlaquelle il n’osait s’arrêter, et, comme on savait que Chicot avaitl’oreille du roi, on l’invita fort à revenir, ce que Chicot promitde faire. Quant à Gorenflot, il grandit de dix coudées aux yeux desmoines. C’était, en effet, un coup de partie à lui d’avoir ainsicapté toute la confiance de Chicot ; Machiavel, de politiquemémoire, n’eût pas mieux fait.
Invité à revenir, Chicot revint ; et,comme avec lui, dans ses poches, sous son manteau, dans ses largesbottes, il apportait des flacons de vins des crus les plus rares etles plus recherchés, frère Gorenflot le recevait encore mieux quemessire Joseph Foulon.
Alors il s’enfermait des heures entières dansla cellule du moine, partageant, au dire général, ses études et sesextases. L’avant-veille de la Fête-Dieu, il passa même la nuit toutentière dans le couvent ; le lendemain, le bruit courait àl’abbaye que Gorenflot avait déterminé Chicot à prendre larobe.
Quant au roi, il donnait, pendant ce temps, debonnes leçons d’escrime à ses amis, cherchant avec eux des coupsnouveaux, et s’étudiant surtout à exercer d’Épernon, à qui le sortavait donné un si rude adversaire, et que l’attente du jour décisifpréoccupait fort visiblement.
Quelqu’un qui eût parcouru la ville à decertaines heures de la nuit eût rencontré, dans le quartierSainte-Geneviève, les moines étranges dont nos premiers chapitresont fourni quelques descriptions, et qui ressemblaient beaucoupplus à des reîtres qu’à des frocards. Enfin nous pourrions ajouter,pour compléter le tableau que nous avons commencéd’esquisser ; nous pourrions ajouter, disons-nous, que l’hôtelde Guise était devenu, à la fois, l’antre le plus mystérieux et leplus turbulent, le plus peuplé au dedans et le plus désert audehors qu’il se puisse voir ; que des conciliabules setenaient, chaque soir, dans la grande salle, après qu’on avait eusoin de fermer hermétiquement les jalousies, et que cesconciliabules étaient précédés de dîners auxquels on n’invitait quedes hommes et que présidait cependant madame de Montpensier.
Ces sortes de détails, que nous trouvons dansles mémoires du temps, nous sommes forcé de les donner à noslecteurs, attendu qu’ils ne les trouveraient pas dans les archivesde la police. En effet, la police de ce bénin règne ne soupçonnaitmême pas ce qui se tramait, quoique le complot, comme on le pourravoir, fût d’importance, et les dignes bourgeois qui faisaient leurronde nocturne, salade en tête et hallebarde au poing, ne lesoupçonnaient pas plus qu’elle, n’étant point gens à devinerd’autres dangers que ceux qui résultent du feu, des voleurs, deschiens enragés et des ivrognes querelleurs.
De temps en temps, quelque patrouilles’arrêtait bien devant l’hôtel de la Belle-Étoile, rue del’Arbre-Sec ; mais maître la Hurière était connu pour un sizélé catholique, que l’on ne doutait point que le grand bruit quise menait chez lui ne fût mené pour la plus grande gloire deDieu.
Voilà dans quelles conditions la ville deParis atteignit, jour par jour, le matin de cette grande solennitéabolie par le gouvernement constitutionnel, et qu’on appelle laFête-Dieu.
Le matin de ce grand jour, il faisait un tempssuperbe, et les fleurs qui jonchaient les rues envoyaient au loinleurs parfums embaumés. Ce matin, disons-nous, Chicot qui, depuisquinze jours, couchait assidûment dans la chambre du roi, réveillaHenri de bonne heure ; personne n’était encore entré dans lachambre royale.
– Ah ! mon pauvre Chicot, s’écriaHenri, foin de toi ! Je n’ai jamais vu homme plus mal choisirson temps. Tu me tires du plus doux songe que j’aie fait de mavie.
– Et que rêvais-tu donc, mon fils ?demanda Chicot.
– Je rêvais que Quélus avait transpercéAntraguet d’un coup de seconde, et qu’il nageait, ce cher ami, dansle sang de son adversaire. Mais voici le jour. Allons prier leSeigneur que mon rêve se réalise. Appelle, Chicot,appelle !
– Que veux-tu donc ?
– Mon cilice et mes verges.
– Tu n’aimerais pas mieux un bondéjeuner ? demanda Chicot.
– Païen, dit Henri, qui veux entendre lamesse de la Fête-Dieu l’estomac plein !
– C’est juste.
– Appelle, Chicot, appelle !
– Patience, dit Chicot, il est huitheures à peine, et tu as le temps de te fustiger jusqu’à ce soir.Causons premièrement : veux-tu causer avec ton ami ? tune t’en repentiras pas, Valois, foi de Chicot.
– Eh bien, causons, dit Henri ; maisfais vite.
– Comment divisons-nous notre journée,mon fils ?
– En trois parties.
– En l’honneur de la sainte Trinité, trèsbien. Voyons ces trois parties.
– D’abord la messe àSaint-Germain-l’Auxerrois.
– Bien.
– Au retour au Louvre, la collation.
– Très bien !
– Puis processions de pénitents par lesrues, en s’arrêtant, pour faire des stations, dans les principauxcouvents de Paris, en commençant par les Jacobins et en finissantpar Sainte-Geneviève, où j’ai promis au prieur de faire retraitejusqu’au lendemain dans la cellule d’une espèce de saint quipassera la nuit en prières pour assurer le succès de nos armes.
– Je le connais.
– Le saint ?
– Parfaitement.
– Tant mieux, tu m’accompagneras,Chicot ; nous prierons ensemble.
– Oui, sois tranquille.
– Alors, habille-toi et viens.
– Attends donc !
– Quoi ?
– J’ai encore quelques détails à tedemander.
– Ne peux-tu les demander tandis qu’onm’accommodera ?
– J’aime mieux te les demander tandis quenous sommes seuls.
– Fais donc vite, le temps se passe.
– Ta cour, que fait-elle ?
– Elle me suit.
– Ton frère ?
– Il m’accompagne.
– Ta garde ?
– Les gardes françaises m’attendent avecCrillon au Louvre ; les Suisses m’attendent à la porte del’abbaye.
– À merveille ! dit Chicot, me voilàrenseigné.
– Je puis donc appeler ?
– Appelle.
Henri frappa sur un timbre.
– La cérémonie sera magnifique, continuaChicot.
– Dieu nous en saura gré, jel’espère.
– Nous verrons cela demain. Mais, dismoi, Henri, avant que personne n’entre, tu n’as rien autre chose àme dire ?
– Non. Ai-je oublié quelque détail ducérémonial ?
– Ce n’est pas de cela que je teparle.
– De quoi me parles-tu donc ?
– De rien.
Mais tu me demandes….
– S’il est bien arrêté que tu vas àl’abbaye Sainte-Geneviève ?
– Sans doute.
– Et que tu y passes la nuit ?
– Je l’ai promis.
– Eh bien, si tu n’as rien à me dire, monfils, je te dirai moi, que ce cérémonial ne me convient pas, àmoi.
– Comment ?
– Non, et quand nous aurons dîné….
– Quand nous aurons dîné ?
– Je te ferai part d’une autredisposition que j’ai imaginée.
– Soit, j’y consens.
– Tu n’y consentirais pas, mon fils, quece serait encore la même chose.
– Que veux-tu dire ?
– Chut ! voici ton service qui entredans l’antichambre.
En effet, les huissiers ouvrirent lesportières, et l’on vit paraître le barbier, le parfumeur et levalet de chambre de Sa Majesté, qui, s’emparant du roi, se mirent àexécuter conjointement, sur son auguste personne, une de cestoilettes que nous avons décrites dans le commencement de cetouvrage.
Lorsque la toilette de Sa Majesté fut aux deuxtiers, on annonça Son Altesse monseigneur le duc d’Anjou.
Henri se retourna de son côté, préparant sonmeilleur sourire pour le recevoir.
Le duc était accompagné deM. de Monsoreau, d’Épernon et Aurilly.
D’Épernon et d’Aurilly restèrent enarrière.
Henri, à la vue du comte encore pâle et dontla mine était plus effrayante que jamais, ne put retenir unmouvement de surprise.
Le duc s’aperçut de ce mouvement, quin’échappa point non plus au comte.
– Sire, dit le duc, c’estM. de Monsoreau qui vient présenter ses hommages à VotreMajesté.
– Merci, monsieur, dit Henri ; et jesuis d’autant plus touché de votre visite que vous avez été bienblessé, n’est-ce pas ?
– Oui, sire.
– À la chasse, m’a-t-on dit.
– À la chasse, sire.
– Mais vous allez mieux à présent,n’est-ce pas ?
– Je suis rétabli.
– Sire, dit le duc d’Anjou, ne vousplairait-il pas qu’après nos dévotions faites, M. le comte deMonsoreau nous allât préparer une belle chasse dans les bois deCompiègne ?
– Mais, dit Henri, ne savez-vous pas quedemain ?….
Il allait dire : « quatre de mesamis se rencontrent avec quatre des vôtres ; » mais il serappela que le secret avait dû être gardé, et il s’arrêta.
– Je ne sais rien, sire, reprit le ducd’Anjou, et si Votre Majesté veut m’informer….
– Je voulais dire, reprit Henri, que,passant la nuit prochaine en dévotions à l’abbaye Sainte-Geneviève,je ne serais peut-être pas prêt pour demain ; mais queM. le comte parte toujours : si ce n’est demain, ce seraaprès-demain que la chasse aura lieu.
– Vous entendez ? dit le duc àMonsoreau, qui s’inclina.
– Oui, monseigneur, répondit lecomte.
En ce moment entrèrent Schomberg etQuélus ; le roi les reçut à bras ouverts.
– Encore un jour ! dit Quélus ensaluant le roi.
– Mais plus qu’un jour,heureusement ! dit Schomberg.
Pendant ce temps, Monsoreau disait, de soncôté, au duc :
– Vous me faites exiler, à ce qu’ilparaît, monseigneur.
– Le devoir d’un grand veneur n’est-ilpoint de préparer les chasses du roi ? dit en riant leduc.
– Je m’entends, répondit Monsoreau, et jevois ce que c’est. C’est ce soir qu’expire le huitième jour dedélai que Votre Altesse m’a demandé, et Votre Altesse préfèrem’envoyer à Compiègne que de tenir sa promesse. Mais, que VotreAltesse y prenne garde ; d’ici à ce soir, je puis, d’un seulmot….
François saisit le comte par le poignet.
– Taisez-vous, dit-il, car, au contraire,je la tiens cette promesse que vous réclamez.
– Expliquez-vous.
– Votre départ pour la chasse sera connude tout le monde, puisque l’ordre est officiel.
– Eh bien ?
– Eh bien, vous ne partirez pas ;mais vous vous cacherez aux environs de votre maison. Alors, vouscroyant parti, viendra l’homme que vous voulez connaître ; lereste vous regarde, car je ne me suis engagé à rien autre chose, ceme semble.
– Ah ! ah ! si cela se faitainsi ! dit Monsoreau.
– Vous avez ma parole, dit le duc.
– J’ai mieux que cela, monseigneur, j’aivotre signature.
– Eh ! oui, mordieu, je le saisbien.
Et le duc s’éloigna de Monsoreau pour serapprocher de son frère ; Aurilly toucha le bras ded’Épernon.
– C’est fait, dit-il.
– Quoi ? qu’y a-t-il defait ?
– M. de Bussy ne se battrapoint demain.
– M. de Bussy ne se battrapoint demain ?
– J’en réponds.
– Et qui l’en empêchera ?
– Qu’importe ! pourvu qu’il ne sebatte point.
– Si cela arrive, mon cher sorcier, il ya mille écus pour vous.
– Messieurs, dit Henri qui venaitd’achever sa toilette, à Saint-Germain-l’Auxerrois !
– Et de là à l’abbayeSainte-Geneviève ? demanda le duc.
– Certainement, répondit le roi.
– Comptez là-dessus, dit Chicot enbouclant le ceinturon de sa rapière.
Et Henri passa dans la galerie, où toute sacour l’attendait.
La veille au soir, quand tout avait été décidéet arrêté entre les Guise et les Angevins,M. de Monsoreau était rentré chez lui et y avait trouvéBussy.
Alors, songeant que ce brave gentilhomme,auquel il portait toujours une grande amitié, pouvait, n’étantprévenu de rien, se compromettre cruellement le lendemain, ill’avait pris à part.
– Mon cher comte, lui avait-il dit,voudriez-vous bien me permettre de vous donner unconseil ?
– Comment donc ! avait réponduBussy, je vous en prie, faites.
– À votre place, je m’absenterais demainde Paris.
– Moi ! Et pourquoi cela ?
– Tout ce que je puis vous dire, c’estque votre absence vous sauverait, selon toute probabilité, d’ungrand embarras.
– D’un grand embarras ? reprit Bussyregardant le comte jusqu’au fond des yeux, et lequel ?
– Ignorez-vous ce qui doit se passerdemain ?
– Complètement.
– Sur l’honneur ?
– Foi de gentilhomme.
– M. d’Anjou ne vous a rienconfié ?
– Rien. M. d’Anjou ne me confie queles choses qu’il peut dire tout haut, et j’ajouterai presque qu’ilpeut dire à tout le monde.
– Eh bien, moi qui ne suis pas le ducd’Anjou, moi qui aime mes amis pour eux et non pour moi, je vousdirai, mon cher comte, qu’il se prépare pour demain des événementsgraves, et que les partis d’Anjou et de Guise méditent un coup dontla déchéance du roi pourrait bien être le résultat.
Bussy regarda M. de Monsoreau avecune certaine défiance ; mais sa figure exprimait la plusentière franchise, et il n’y avait point à se tromper à cetteexpression.
– Comte, lui répondit-il, je suis au ducd’Anjou, vous le savez, c’est-à-dire que ma vie et mon épée luiappartiennent. Le roi, contre lequel je n’ai jamais rienostensiblement entrepris, me garde rancune, et n’a jamais manquél’occasion de me dire ou de me faire une chose blessante. Et demainmême, – Bussy baissa la voix, – je vous dis cela, mais je le dis àvous seul, comprenez-vous bien ? demain je vais risquer ma viepour humilier Henri de Valois dans la personne de ses favoris.
– Ainsi, demanda Monsoreau, vous êtesrésolu à subir toutes les conséquences de votre attachement au ducd’Anjou ?
– Oui.
– Vous savez où cela vous entraîne,peut-être ?
– Je sais où je compte m’arrêter ;quelque motif que j’aie de me plaindre du roi, jamais je ne lèveraila main sur l’oint du Seigneur ; je laisserai faire lesautres, et je suivrai, sans frapper et sans provoquer personne,M. le duc d’Anjou, afin de le défendre en cas de péril.
M. de Monsoreau réfléchit uninstant, et, posant sa main sur l’épaule de Bussy :
– Cher comte, lui dit-il, le duc d’Anjouest un perfide, un lâche, un traître, capable, sur une jalousie ouune crainte, de sacrifier son serviteur le plus fidèle, son ami leplus dévoué ; cher comte, abandonnez-le, suivez le conseild’un ami, allez passer la journée de demain dans votre petitemaison de Vincennes, allez où vous voudrez, mais n’allez pas à laprocession de la Fête-Dieu.
Bussy le regarda fixement.
– Mais pourquoi suivez-vous le ducd’Anjou vous-même ? répliqua-t-il.
– Parce que, pour des choses quiintéressent mon honneur, répondit le comte, j’ai besoin de luiquelque temps encore.
– Eh bien, c’est comme moi, ditBussy ; pour des choses qui intéressent aussi mon honneur, jesuivrai le duc.
Le comte de Monsoreau serra la main de Bussy,et tous deux se quittèrent.
Nous avons dit, dans le chapitre précédent, cequi se passa le lendemain, au lever du roi.
Monsoreau rentra chez lui, et annonça à safemme son départ pour Compiègne ; en même temps, il donnal’ordre de faire tous les préparatifs de ce départ.
Diane entendit la nouvelle avec joie. Ellesavait de son mari le duel futur de Bussy et d’Épernon ; maisd’Épernon était celui des mignons du roi qui avait la moindreréputation de courage et d’adresse : elle n’avait donc qu’unecrainte mêlée d’orgueil en songeant au combat du lendemain.
Bussy s’était présenté dès le matin chez leduc d’Anjou et l’avait accompagné au Louvre, tout en se tenant dansla galerie. Le duc le prit en revenant de chez son frère, et toutle cortège royal s’achemina vers Saint-Germain-l’Auxerrois.
En voyant Bussy si franc, si loyal, si dévoué,le prince avait eu quelques remords ; mais deux chosescombattaient en lui les bonnes dispositions : le grand empireque Bussy avait pris sur lui, comme toute nature puissante sur unenature faible, et qui lui inspirait la crainte que, tout en setenant debout près de son trône, Bussy ne fût le véritableroi ; puis, l’amour de Bussy pour madame de Monsoreau, amourqui éveillait toutes les tortures de la jalousie au fond du cœur duprince.
Cependant il s’était dit, car Monsoreau luiinspirait, de son côté, des inquiétudes presque aussi grandes queBussy, cependant il s’était dit :
– Ou Bussy m’accompagnera, et, en mesecondant par son courage, fera triompher ma cause, et alors, sij’ai triomphé, peu m’importe ! ce que dira et ce que fera leMonsoreau ; ou Bussy m’abandonnera, et alors je ne lui doisplus rien, et je l’abandonne à mon tour.
Le résultat de cette double réflexion dontBussy était l’objet, faisait que le prince ne quittait pas uninstant des yeux le jeune homme. Il le vit, avec son visage calmeet souriant, entrer à l’église, après avoir galamment cédé le pas àM. d’Épernon, son adversaire, et s’agenouiller un peu enarrière.
Le prince fit alors signe à Bussy de serapprocher de lui. Dans la position où il se trouvait, il étaitobligé de tourner complètement la tête, tandis qu’en le faisantmettre à sa gauche, il n’avait besoin que de tourner les yeux.
La messe était commencée depuis un quartd’heure à peu près, quand Remy entra dans l’église et vints’agenouiller près de son maître. Le duc tressaillit à l’apparitiondu jeune médecin, qu’il savait être confident des secrètes penséesde Bussy.
En effet, au bout d’un instant, après quelquesparoles échangées tout bas, Remy glissa un billet au comte.
Le prince sentit un frisson passer dans sesveines : une petite écriture fine et charmante formait lasuscription de ce billet.
– C’est d’elle, dit-il ; elle luiannonce que son mari quitte Paris.
Bussy glissa le billet dans le fond de sonchapeau, l’ouvrit et lut.
Le prince ne voyait plus le billet ; maisil voyait le visage de Bussy, que dorait un rayon de joie etd’amour.
– Ah ! malheur à toi si tu nem’accompagnes pas ! murmura-t-il.
Bussy porta le billet à ses lèvres et leglissa sur son cœur.
Le duc regarda autour de lui. Si Monsoreau eûtété là, peut-être le duc n’eût-il pas eu la patience d’attendre lesoir pour lui nommer Bussy.
La messe finie, on reprit le chemin du Louvre,où une collation attendait le roi dans ses appartements et lesgentilshommes dans la galerie. Les Suisses étaient en haie à partirde la porte du Louvre ; Crillon et les gardes françaisesétaient rangés dans la cour.
Chicot ne perdait pas plus le roi de vue quele duc d’Anjou ne perdait Bussy.
En entrant au Louvre, Bussy s’approcha duduc.
– Pardon, monseigneur, fit-il ens’inclinant ; je désirerais dire deux mots à VotreAltesse.
– Pressés ? demanda le duc.
– Très pressés, monseigneur.
– Ne pourras-tu me les dire pendant laprocession ? nous marcherons à côté l’un de l’autre.
– Monseigneur m’excusera ; mais jel’arrêtais justement pour lui demander la permission de ne pasl’accompagner.
– Comment cela ? demanda le ducd’une voix dont il ne put complètement dissimuler l’altération.
– Monseigneur, demain est un grand jour,Votre Altesse le sait, puisqu’il doit vider la querelle entrel’Anjou et la France ; je désirerais donc me retirer dans mapetite maison de Vincennes, et y faire retraite toute lajournée.
– Ainsi, tu ne viens pas à la processionoù vient la cour, où vient le roi ?
– Non, monseigneur, avec la permissiontoutefois de Votre Altesse.
– Tu ne me rejoindras pas même àSainte-Geneviève ?
– Monseigneur, je désire avoir toute lajournée à moi.
– Mais cependant, dit le duc, si uneoccasion se présente, dans le courant de la journée, où j’aiebesoin de mes amis !….
– Comme monseigneur n’en aurait besoin,dit-il, que pour tirer l’épée contre son roi, je lui demandedoublement congé, répondit Bussy : mon épée est engagée contreM. d’Épernon.
Monsoreau avait dit la veille au prince qu’ilpouvait compter sur Bussy. Tout était donc changé depuis la veille,et ce changement venait du billet apporté par le Haudoin àl’église.
– Ainsi, dit le duc les dents serrées, tuabandonnes ton seigneur et maître, Bussy ?
– Monseigneur, dit Bussy, l’homme quijoue sa vie le lendemain dans un duel acharné, sanglant, mortel,comme sera le nôtre, je vous en réponds, celui-là n’a plus qu’unseul maître, et c’est ce maître-là qui aura mes dernièresdévotions.
– Tu sais qu’il s’agit pour moi du trône,et tu me quittes !
– Monseigneur, j’ai assez travaillé pourvous ; je travaillerai encore assez demain ; ne medemandez pas plus que ma vie.
– C’est bien ! répliqua le duc d’unevoix sourde ; vous êtes libre, allez, monsieur de Bussy.
Bussy, sans s’inquiéter de cette froideursoudaine, salua le prince, descendit l’escalier du Louvre, et, unefois hors du palais, s’achemina vivement vers sa maison.
Le duc appela Aurilly.
Aurilly parut.
– Eh bien, monseigneur ? demanda lejoueur de luth.
– Eh bien, il s’est condamnélui-même.
– Il ne vous suit pas ?
– Non.
– Il va au rendez-vous dubillet ?
– Oui.
– Alors c’est pour ce soir ?
– C’est pour ce soir.
– M. de Monsoreau est-ilprévenu ?
– Du rendez-vous, oui ; de l’hommequ’il trouvera au rendez-vous, pas encore.
– Ainsi vous êtes décidé à sacrifier lecomte ?
– Je suis décidé à me venger, dit leprince. Je ne crains plus qu’une chose maintenant.
– Laquelle ?
– C’est que le Monsoreau ne se fie à saforce et à son adresse, et que Bussy ne lui échappe.
– Que monseigneur se rassure.
– Comment ?
– M. de Bussy est-il biendécidément condamné ?
– Oui, mordieu ! Un homme qui metient en tutelle, qui me prend ma volonté et qui en fait savolonté ; qui me prend ma maîtresse et qui en fait lasienne ; une espèce de lion dont je suis moins le maître quele gardien. Oui, oui, Aurilly, il est condamné sans appel, sansmiséricorde.
– Eh bien, comme je vous le disais, quemonseigneur se rassure : s’il échappe à un Monsoreau, iln’échappera point à un autre.
– Et quel est cet autre ?
– Monseigneur m’ordonne de lenommer ?
– Oui, je te l’ordonne.
– Cet autre est M. d’Épernon.
– D’Épernon ! d’Épernon ; quidoit se battre contre lui demain ?
– Oui, monseigneur.
– Conte-moi donc cela.
Aurilly allait commencer le récit demandé,quand on appela le duc. Le roi était à table, et il s’étonnait den’y pas voir le duc d’Anjou, ou plutôt Chicot venait de lui faireobserver cette absence, et le roi demandait son frère.
– Tu me conteras tout cela à laprocession, dit le duc.
Et il suivit l’huissier qui l’appelait.
Maintenant, que nous n’aurons pas le loisir,préoccupé que nous serons d’un plus grand personnage, de suivre leduc et Aurilly dans les rues de Paris, disons à nos lecteurs ce quis’était passé entre d’Épernon et le joueur de luth.
Le matin, vers le point du jour, d’Épernons’était présenté à l’hôtel d’Anjou, et avait demandé à parler àAurilly.
Depuis longtemps, le gentilhomme connaissaitle musicien. Ce dernier avait été appelé à lui enseigner le luth,et plusieurs fois l’élève et le maître s’étaient réunis pour raclerla basse ou pincer la viole, comme c’était la mode en ce temps-là,non seulement en Espagne, mais encore en France.
Il en résultait qu’une assez tendre amitié,tempérée par l’étiquette, unissait les deux musiciens.
D’ailleurs M. d’Épernon, Gascon subtil,pratiquait la méthode d’insinuation, qui consiste à arriver auxmaîtres par les valets, et il y avait peu de secrets chez le ducd’Anjou dont il ne fut instruit par son ami Aurilly.
Ajoutons que, par suite de son habiletédiplomatique, il ménageait le roi et le duc, flottant de l’un àl’autre, dans la crainte d’avoir pour ennemi le roi futur, et pourse conserver le roi régnant.
Cette visite à Aurilly avait pour but decauser avec lui de son duel prochain avec Bussy. Ce duel nelaissait pas de l’inquiéter vivement. Pendant sa longue vie, lapartie saillante du caractère de d’Épernon ne fut jamais labravoure ; or il eût fallu être plus que brave, il eût falluêtre téméraire pour affronter de sang-froid le combat avecBussy : se battre avec lui, c’était affronter une mortcertaine. Quelques-uns l’avaient osé qui avaient mesuré la terredans la lutte et qui ne s’en étaient pas relevés.
Au premier mot que d’Épernon dit au musiciendu sujet qui le préoccupait, celui-ci, qui connaissait la sourdehaine que son maître nourrissait contre Bussy, celui-ci,disons-nous, abonda dans son sens, plaignant bien tendrement sonélève, en lui annonçant que, depuis huit jours,M. de Bussy faisait des armes, deux heures chaque matin,avec un clairon des gardes, la plus perfide lame que l’on eûtencore rencontrée à Paris, une sorte d’artiste en coups d’épée,qui, voyageur et philosophe, avait emprunté aux Italiens leur jeuprudent et serré, aux Espagnols leurs feintes subtiles etbrillantes, aux Allemands l’inflexibilité du poignet, et la logiquedes ripostes, enfin aux sauvages Polonais, que l’on appelait alorsdes Sarmates, leurs voltes, leurs bonds, leurs prostrationssubites, et les étreintes corps à corps.
D’Épernon, pendant cette longue énumération dechances contraires, mangea de terreur tout le carmin qui lustraitses ongles.
– Ah çà ! mais je suis mort !dit-il moitié riant, moitié pâlissant.
– Dame ! répondit Aurilly.
– Mais c’est absurde, s’écria d’Épernon,d’aller sur le terrain avec un homme qui doit indubitablement noustuer. C’est comme si l’on jouait aux dés avec un homme qui seraitsûr d’amener tous les coups le double six.
– Il fallait songer à cela avant de vousengager, monsieur le duc.
– Peste, dit d’Épernon, je me dégagerai.On n’est pas Gascon pour rien. Bien fou qui sort volontairement dela vie, et surtout à vingt-cinq ans. Mais j’y pense, mordieu ;oui, ceci est de la logique. Attends !
– Dites.
– M. de Bussy est sûr de metuer, dis-tu ?
– Je n’en doute pas un seul instant.
– Alors ce n’est plus un duel, s’il estsûr, c’est un assassinat.
– Au fait !
– Et si c’est un assassinat, quediable….
– Eh bien ?
– Il est permis de prévenir un assassinatpar….
– Par ?….
– Par… un meurtre.
– Sans doute.
– Qui m’empêche, puisqu’il veut me tuer,de le tuer auparavant ? moi !
– Oh ! mon Dieu ! rien du tout,et j’y songeais même.
– Est-ce que mon raisonnement n’est pasclair ?
– Clair comme le jour.
– Naturel ?
– Très naturel !
– Seulement, au lieu de le tuercruellement de mes mains, comme il veut le faire à mon égard, ehbien, moi qui abhorre le sang, je laisserai ce soin à quelqueautre.
– C’est-à-dire que vous payerez dessbires ?
– Ma foi, oui ! commeM. de Guise, M. de Mayenne, pourSaint-Mégrin.
– Cela vous coûtera cher.
– J’y mettrai trois mille écus.
– Pour trois mille écus, quand vos sbiressauront à qui ils ont affaire, vous n’aurez guère que sixhommes.
– N’est-ce point assez donc ?
– Six hommes ! M. de Bussyen aura tué quatre avant d’être seulement effleuré. Rappelez-vousl’échauffourée de la rue Saint-Antoine, dans laquelle il a blesséSchomberg à la cuisse, vous au bras, et presque assommé Quélus.
– Je mettrai six mille écus, s’il lefaut, dit d’Épernon. Mordieu ! si je fais la chose, je veux labien faire, et qu’il n’en réchappe pas.
– Vous avez votre monde ? ditAurilly.
– Dame ! répliqua d’Épernon, j’ai çaet là des gens inoccupés, des soldats en retraite, des braves,après tout, qui valent bien ceux de Venise et de Florence.
– Très bien, très bien ! Mais prenezgarde.
– À quoi ?
– S’ils échouent, ils vousdénonceront.
– J’ai le roi pour moi.
– C’est quelque chose ; mais le roine peut vous empêcher d’être tué par M. de Bussy.
– Voilà qui est juste, et parfaitementjuste, dit d’Épernon rêveur.
– Je vous indiquerais bien unecombinaison, dit Aurilly.
– Parle, mon ami, parle.
– Mais, vous ne voudriez peut-être pasfaire cause commune ?
– Je ne répugnerais à rien de ce quidoublerait mes chances de me défaire de ce chien enragé.
– Eh bien, certain ennemi de votre ennemiest jaloux.
– Ah ! ah !
– De sorte qu’à cette heure même….
– Eh bien, à cette heure même… achèvedonc !
– Il lui tend un piège.
– Après ?
– Mais il manque d’argent ; avec lessix mille écus, il ferait votre affaire en même temps que lasienne. Vous ne tenez point à ce que l’honneur du coup vousrevienne, n’est-ce pas ?
– Mon Dieu, non ! je ne demandeautre chose, moi, que de demeurer dans l’obscurité.
– Envoyez donc vos hommes au rendez-vous,sans vous faire connaître, et il les utilisera.
– Mais encore faudrait-il, si mes hommesne me connaissent pas, que je connusse cet homme, moi.
– Je vous le ferai voir ce matin.
– Où cela ?
– Au Louvre.
– C’est donc un gentilhomme ?
– Oui.
– Aurilly, séance tenante, les six milleécus seront à ta disposition.
– C’est donc arrêté ainsi ?
– Irrévocablement.
– Au Louvre donc !
– Au Louvre.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent,comment Aurilly dit à d’Épernon :
– Soyez tranquille, M. de Bussyne se battra pas avec vous demain !
Aussitôt la collation finie, le roi étaitrentré dans sa chambre avec Chicot, pour y prendre ses habits depénitent, et il en était sorti, un instant après, les pieds nus,les reins ceints d’une corde, et le capuchon rabattu sur levisage.
Pendant ce temps, les courtisans avaient faitla même toilette.
Le temps était magnifique, le pavé jonché defleurs ; on parlait de reposoirs plus splendides les uns queles autres, et surtout de celui que les génovéfains avaient dressédans la crypte de la chapelle.
Un peuple immense bordait le chemin quiconduisait aux quatre stations que devait faire le roi, et quiétaient aux jacobins, aux carmes, aux capucins et auxgénovéfains.
Le clergé de Saint-Germain-l’Auxerrois ouvraitla marche. L’archevêque de Paris portait le Saint-Sacrement. Entrele clergé et l’archevêque, marchaient à reculons de jeunes garçonsqui secouaient les encensoirs, et de jeunes filles quieffeuillaient des roses.
Puis venait le roi, les pieds nus, comme nousavons dit, et suivi de ses quatre amis, les pieds nus comme lui etenfroqués comme lui.
Le duc d’Anjou suivait, mais dans son costumeordinaire ; toute sa cour angevine l’accompagnait, mêlée auxgrands dignitaires de la couronne, qui marchaient à la suite duprince, chacun gardant le rang que l’étiquette lui assignait.
Puis enfin venaient les bourgeois et lepeuple.
Il était déjà plus d’une heure de l’après-midilorsqu’on quitta le Louvre. Crillon et les gardes françaisesvoulaient suivre le roi. Mais celui-ci leur fit signe que c’étaitinutile, et Crillon et les gardes demeurèrent pour garder lepalais.
Il était près de six heures du soir quand,après avoir fait ses stations aux différents reposoirs, la tête ducortège commença d’apercevoir le porche dentelé de la vieilleabbaye, et les génovéfains, le prieur en tête, disposés sur lestrois marches, qui formaient le seuil, pour recevoir SaMajesté.
Pendant la marche qui séparait l’abbaye de ladernière station, qui était celle que l’on avait faite au couventdes capucins, le duc d’Anjou, qui était sur pied depuis le matin,s’était trouvé mal de fatigue : il avait alors demandé au roila permission de se retirer dans son hôtel, permission que le roilui avait accordée.
Ses gentilshommes s’étaient alors détachés ducortège et s’étaient retirés avec lui, comme pour indiquer bienhautement que c’était le duc qu’ils suivaient et non le roi.
Mais le fait était que, comme trois d’entreeux devaient se battre le lendemain, ils désiraient ne pas sefatiguer outre mesure.
À la porte de l’abbaye, le roi, sous leprétexte que Quélus, Maugiron, Schomberg et d’Épernon n’avaient pasmoins besoin de repos que Livarot, Ribérac et Antraguet, le roi,disons-nous, leur donna congé aussi.
L’archevêque, qui officiait depuis le matin,et qui n’avait encore rien pris, non plus que les autres prêtres,tombait de fatigue ; le roi prit pitié de ces saints martyrs,et, arrivé, comme nous l’avons dit, à la porte de l’abbaye, il lesrenvoya tous.
Puis, se retournant vers le prieur, JosephFoulon :
– Me voici, mon père, dit-il ennasillant, je viens, comme un pécheur que je suis, chercher lerepos dans votre solitude.
Le prieur s’inclina.
Alors s’adressant à ceux qui avaient résisté àcette rude journée et qui l’avaient suivi jusque-là :
– Je vous remercie, messieurs, dit-il,allez en paix.
Chacun salua respectueusement, et le royalpénitent monta une à une, en se frappant la poitrine, les marchesde l’abbaye.
À peine Henri avait-il dépassé le seuil del’abbaye, que les portes en furent fermées derrière lui.
Le roi était si profondément absorbé dans sesméditations, qu’il ne parut pas remarquer cette circonstance, qui,d’ailleurs, après le congé donné par le roi à sa suite, n’avaitrien d’extraordinaire.
– Nous allons d’abord, dit le prieur auroi, conduire Votre Majesté dans la crypte, que nous avons ornée denotre mieux en l’honneur du roi du ciel et de la terre.
Le roi se contenta de répondre par un gested’assentiment et marcha derrière le prieur.
Mais, aussitôt qu’il fut passé sous la sombrearcade où se tenaient immobiles deux rangées de moines, aussitôtqu’on l’eut vu tourner l’angle de la cour qui conduisait à lachapelle, vingt capuchons sautèrent en l’air, et l’on vitresplendir, dans la demi-teinte, des yeux étincelants de la joie etde l’orgueil du triomphe.
Certes, ce n’étaient point là des figures demoines paresseux et poltrons ; la moustache épaisse, le teintbasané, dénotaient chez eux la force et l’activité. Bon nombredémasquaient des visages sillonnés de cicatrices, et, à côté duplus fier de tous, de celui qui portait la cicatrice la plusillustre et la plus célèbre, apparaissait, triomphante et exaltée,la figure d’une femme couverte d’un froc.
Cette femme agita une paire de ciseaux d’orqui pendaient d’une chaîne nouée à sa ceinture, ets’écria :
– Ah ! mes frères, nous tenons enfinle Valois.
– Ma foi ! ma sœur, je le croiscomme vous, répondit le balafré.
– Pas encore, pas encore, murmura lecardinal.
– Comment cela ?
– Oui, aurons-nous assez de troupesbourgeoises pour maintenir Crillon et ses gardes ?
– Nous avons mieux que des troupesbourgeoises, répliqua le duc de Mayenne, et, croyez-moi, il ne serapas échangé un seul coup de mousquet.
– Voyons, dit la duchesse de Montpensier,comment entendez-vous cela ? J’aurais cependant bien voulu unpeu de tapage, moi.
– Eh bien, ma sœur, je vous le dis àregret, vous en serez privée. Quand le roi sera pris, ilcriera ; mais nul ne répondra à ses cris. Nous lui feronsalors, par persuasion ou par violence, mais sans nous montrer,signer une abdication. Aussitôt l’abdication courra la ville etdisposera en notre faveur les bourgeois et les soldats.
– Le plan est bon et ne peut échouermaintenant, dit la duchesse.
– Il est un peu brutal, fit le cardinalde Guise en secouant la tête.
– Le roi refusera de signer l’abdication,ajouta le Balafré ; il est brave, il aimera mieux mourir.
– Qu’il meure alors ! s’écrièrentMayenne et la duchesse.
– Non pas, répliqua fermement le duc deGuise, non pas ! Je veux bien succéder à un prince qui abdiqueet que l’on méprise ; mais je ne veux pas remplacer un hommeassassiné que l’on plaindra. D’ailleurs, dans vos plans, vousoubliez M. le duc d’Anjou, qui, si le roi est tué, réclamerala couronne.
– Qu’il réclame, mordieu ! qu’ilréclame, dit Mayenne ; voici notre frère le cardinal qui aprévu le cas : M. le duc d’Anjou sera compris dans l’acted’abdication de son frère ; M. le duc d’Anjou a eu desrelations avec les huguenots, il est indigne de régner.
– Avec les huguenots, êtes-vous sûr decela ?
– Pardieu, puisqu’il a fui par l’aide duroi de Navarre.
– Bien.
– Puis une autre clause en faveur denotre maison suit la clause de déchéance : cette clause vousfera lieutenant du royaume, mon frère, et de la lieutenance à laroyauté il n’y aura qu’un pas.
– Oui, oui, dit le cardinal, j’ai prévutout cela ; mais il se pourrait que les gardes françaises,pour s’assurer que l’abdication est bien réelle et surtout bienvolontaire, forçassent l’abbaye. Crillon n’entend pas raillerie, etil serait homme à dire au roi : Sire, il y a danger de la vie,c’est bien ; mais, avant tout, sauvons l’honneur.
– Cela regardait le général, dit Mayenne,et le général a pris ses précautions. Nous avons ici, pour soutenirle siège, quatre-vingts gentilshommes, et j’ai fait distribuer desarmes à cent moines. Nous tiendrons un mois contre une armée. Sanscompter qu’en cas d’infériorité nous avons le souterrain pour fuiravec notre proie.
– Et que fait le duc d’Anjou dans cemoment ?
– À l’heure du danger, il a faibli commetoujours. Le duc d’Anjou est rentré chez lui, où il attend, sansdoute, de nos nouvelles entre Bussy et Monsoreau.
– Eh ! mon Dieu, c’est ici qu’ilfaudrait qu’il fût, et non chez lui.
– Je crois que vous vous trompez, monfrère, dit le cardinal, le peuple et la noblesse eussent vu, danscette réunion des deux frères, un guet-apens contre la famille.Comme nous le disions tout à l’heure, nous devons, avant toutechose, éviter de jouer le rôle d’usurpateur. Nous héritons, voilàtout. En laissant le duc d’Anjou libre, la reine mère indépendante,nous nous faisons bénir de tous et admirer de nos partisans, et nuln’aura le plus petit mot à nous dire. Sinon, nous aurons contrenous Bussy et cent autres épées fort dangereuses.
– Bah ! Bussy se bat demain contreles mignons.
– Parbleu ! il les tuera : labelle affaire ! et ensuite il sera des nôtres, dit le duc deGuise. Quant à moi, je le fais général d’une armée en Italie, où laguerre éclatera sans nul doute. C’est un homme supérieur et quej’estime fort, que le seigneur de Bussy.
– Et moi, en preuve que je ne l’estimepas moins que vous, mon frère, si je deviens veuve, dit la duchessede Montpensier, moi, je l’épouse.
– L’épouser, ma sœur ! s’écriaMayenne.
– Tiens, dit la duchesse, il y a de plusgrandes dames que moi qui ont fait plus pour lui, et il n’était pasgénéral d’armée à cette époque.
– Allons, allons, dit Mayenne, nousverrons tout cela plus tard ; à l’œuvre maintenant !
– Qui est près du roi ? demanda leduc de Guise.
– Le prieur et frère Gorenflot, à ce queje crois, dit le cardinal. Il faut qu’il ne voie que des visages deconnaissance, sans cela, il s’effaroucherait tout d’abord.
– Oui, dit Mayenne, mangeons les fruitsde la conspiration, mais ne les cueillons pas.
– Est-ce qu’il est déjà dans lacellule ? dit madame de Montpensier, impatiente de donner auroi la troisième couronne qu’elle lui promettait depuis silongtemps….
– Oh ! non pas, il verra d’abord legrand reposoir de la crypte, et il adorera les saintesreliques.
– Ensuite ?
– Ensuite, le prieur lui adresseraquelques paroles sonores sur la vanité des biens de ce monde ;après quoi le frère Gorenflot, vous savez, celui qui a prononcé cemagnifique discours pendant la soirée de la Ligue….
– Oui, eh bien ?
– Le frère Gorenflot essayera d’obtenirde sa conviction ce que nous répugnons d’arracher à safaiblesse.
– En effet, cela vaudrait infinimentmieux ainsi, dit le duc rêveur.
– Bah ! Henri est superstitieux etaffaibli, dit Mayenne, je réponds qu’il cédera à la peur del’enfer.
– Et moi, je suis moins convaincu quevous, dit le duc ; mais nos vaisseaux sont brûlés, il n’y aplus à revenir en arrière. Maintenant, après la tentative duprieur, après le discours de Gorenflot, si l’un et l’autreéchouent, nous essayerons du dernier moyen, c’est-à-dire del’intimidation.
– Et alors je tondrai mon Valois, s’écriala duchesse, revenant toujours à sa pensée favorite.
En ce moment, une sonnette retentit sous lesvoûtes assombries par les premières ombres de la nuit.
– Le roi descend à la crypte, dit le ducde Guise ; allons, Mayenne, appelez vos amis et redevenonsmoines.
Aussitôt les capuchons recouvrirent frontsaudacieux, yeux ardents et cicatrices parlantes ; puis trenteou quarante moines, conduits par les trois frères, se dirigèrentvers l’ouverture de la crypte.
Le roi était plongé dans un recueillement quipromettait un succès facile aux projets deMM. de Guise.
Il visita la crypte avec toute la communauté,baisa la châsse, et termina toutes les cérémonies en se frappant lapoitrine à coups redoublés et en marmottant les psaumes les pluslugubres.
Le prieur commença ses exhortations, que leroi écouta en donnant les mêmes signes de contrition fervente.
Enfin, sur un geste du duc de Guise, JosephFoulon s’inclina devant Henri et lui dit :
– Sire, vous plairait-il de venirmaintenant déposer votre couronne terrestre aux pieds du maîtreéternel ?
– Allons… répliqua simplement le roi.
Et aussitôt toute la communauté, formant lahaie sur son passage, s’achemina vers les cellules, dont onentrevoyait, à gauche, le corridor principal.
Henri semblait très attendri. Ses mains necessaient de battre sa poitrine ; le gros chapelet, qu’ilroulait vivement, sonnait sur les têtes de mort en ivoiresuspendues à sa ceinture.
On arriva enfin à la cellule : au seuil,se carrait Gorenflot, le visage enluminé, l’œil brillant comme uneescarboucle.
– Ici ? fit le roi.
– Ici même, répliqua le gros moine.
Le roi pouvait hésiter, en effet, parce qu’aubout de ce corridor on voyait une porte, ou plutôt une grille assezmystérieuse, ouvrant sur une pente rapide et n’offrant à l’œil quedes ténèbres épaisses.
Henri entra dans la cellule.
– Hic portus salutis ?murmura-t-il de sa voix émue.
– Oui, répondit Foulon, ici est leport.
– Laissez-nous, fit Gorenflot avec ungeste majestueux.
Et aussitôt la porte se referma ; les pasdes assistants s’éloignèrent.
Le roi, avisant un escabeau dans le fond de lacellule, s’y plaça, les deux mains sur les genoux.
– Ah ! te voilà, Hérodes ! tevoilà, païen ! te voilà, Nabuchodonosor ! dit Gorenflotsans transition aucune et en appuyant ses épaisses mains sur seshanches.
Le roi sembla surpris.
– Est-ce à moi, dit-il, que vous parlez,mon frère ?
– Oui, c’est à toi que je parle ; età qui donc ? Peut-on dire une injure qui ne te soit pasconvenable ?
– Mon frère… murmura le roi.
– Bah ! tu n’as pas de frère ici.Voilà assez longtemps que je médite un discours… tu l’auras… Je ledivise en trois points, comme tout bon prédicateur. D’abord tu esun tyran, ensuite tu es un satyre, enfin tu es un détrôné ;voilà sur quoi je vais parler.
– Détrôné ! mon frère… dit avecexplosion le roi perdu dans l’ombre.
– Ni plus, ni moins. Ce n’est pas icicomme en Pologne, et tu ne t’enfuiras pas….
– Un guet-apens !
– Oh ! Valois, apprends qu’un roin’est qu’un homme, lorsqu’il est homme encore.
– Des violences, mon frère !
– Pardieu ! crois-tu que noust’emprisonnions pour te ménager ?
– Vous abusez de la religion, monfrère.
– Est-ce qu’il y a une religion !s’écria Gorenflot.
– Oh ! fit le roi, un saint dire depareilles choses !
– Tant pis, j’ai dit.
– Vous vous damnerez….
– Est-ce qu’on se damne !
– Vous parlez en mécréant, mon frère.
– Allons ! pas de capucinades ;es-tu prêt, Valois ?
– À quoi faire ?
– À déposer ta couronne. On m’a chargé det’y inviter ; je t’y invite.
– Mais vous faites un péchémortel !
– Oh ! oh ! fit Gorenflot avecun sourire cynique, j’ai droit d’absolution, et je m’absousd’avance ; voyons, renonce, frère Valois.
– À quoi ?
– Au trône de France.
– Plutôt la mort !
– Eh ! mais tu mourras alors… Tiens,voici le prieur qui revient… décide-toi.
– J’ai mes gardes, mes amis ; je medéfendrai.
– C’est possible ; mais on te tuerad’abord.
– Laisse-moi au moins un instant pourréfléchir.
– Pas un instant, pas une seconde.
– Votre zèle vous emporte, mon frère, ditle prieur.
Et il fit, de la main, un geste qui voulaitdire au roi : « Sire, votre demande vous estaccordée. »
Et le prieur referma la porte.
Henri tomba dans une rêverie profonde.
– Allons ! dit-il, acceptons lesacrifice.
Dix minutes s’étaient écoulées tandis queHenri réfléchissait ; on heurta aux guichets de lacellule.
– C’est fait, dit Gorenflot, ilaccepte.
Le roi entendit comme un murmure de joie et desurprise autour de lui, dans le corridor.
– Lisez-lui l’acte, dit une voix qui fittressaillir le roi… à tel point qu’il regarda par les grillages dela porte.
Et un parchemin roulé passa de la main d’unmoine dans celle de Gorenflot.
Gorenflot fit péniblement lecture de cet acteau roi, dont la douleur était grande et qui cachait son front dansses mains.
– Et si je refuse de signer ?s’écria-t-il en larmoyant.
– C’est vous perdre doublement, repartitla voix du duc de Guise, assourdie par le capuchon. Regardez-vouscomme mort au monde, et ne forcez pas des sujets à verser le sangd’un homme qui a été leur roi.
– On ne me contraindra pas, ditHenri.
– Je l’avais prévu, murmura le duc à sasœur, dont le front se plissa, dont les yeux reflétèrent unsinistre dessein.
Allez, mon frère, ajouta-t-il en s’adressant àMayenne ; faites armer tout le monde, et qu’on se prépare.
– À quoi ? dit le roi d’un tonlamentable.
– À tout, répondit Joseph Foulon.
Le désespoir du roi redoubla.
– Corbleu ! s’écria Gorenflot, je tehaïssais, Valois ; mais à présent je te méprise ! Allons,signe, ou tu ne périras que de ma main.
– Patientez, patientez, dit le roi, queje me recommande au souverain Maître, que j’obtienne de lui larésignation.
– Il veut réfléchir encore, criaGorenflot.
– Qu’on lui laisse jusqu’à minuit, dit lecardinal.
– Merci, chrétien charitable, dit le roidans un paroxysme de désolation. Dieu te le rende !
– C’était réellement un cerveau affaibli,dit le duc de Guise ; nous servons la France en ledétrônant.
– N’importe, fit la duchesse ; toutaffaibli qu’il est, j’aurai du plaisir à le tondre.
Pendant ce dialogue, Gorenflot, les brascroisés, accablait Henri des injures les plus violentes et luiracontait tous ses débordements.
Tout à coup un bruit sourd retentit au dehorsdu couvent.
– Silence ! cria la voix du duc deGuise.
Le plus profond silence s’établit. Ondistingua bientôt des coups frappés fortement et à intervalleségaux sur la porte sonore de l’abbaye.
Mayenne accourut aussi vite que le luipermettait son embonpoint.
– Mes frères, dit-il, une troupe de gensarmés se porte au-devant du portail.
– On vient le chercher, dit laduchesse.
– Raison de plus pour qu’il signe vite,dit le cardinal.
– Signe, Valois, signe ! criaGorenflot d’une voix de tonnerre.
– Vous m’avez donné jusqu’à minuit, ditpitoyablement le roi.
– Oh ! tu te ravises parce que tucrois être secouru.
– Sans doute, j’ai une chance….
– Pour mourir s’il ne signe aussitôt,répliqua la voix aigre et impérieuse de la duchesse.
Gorenflot saisit le poignet du roi et luioffrit une plume.
Le bruit redoublait au dehors.
– Une nouvelle troupe ! vint dire unmoine ; elle entoure le parvis et le cerne à gauche.
– Allons ! crièrent impatiemmentMayenne et la duchesse.
Le roi trempa la plume dans l’encre.
– Les Suisses ! accourut direFoulon ; ils envahissent le cimetière à droite. Toute l’abbayeest cernée présentement.
– Eh bien, nous nous défendrons, répliquarésolument Mayenne. Avec un otage comme celui-là, une place n’estjamais prise à discrétion.
– Il a signé ! hurla Gorenflot enarrachant le papier des mains de Henri, qui, abattu, enfouit satête dans son capuchon et son capuchon dans ses deux bras.
– Alors nous sommes roi, dit le cardinalau duc. Emporte vite ce précieux papier.
Le roi, dans son accès de douleur, renversa lapetite lampe qui seule éclairait cette scène ; mais le duc deGuise tenait déjà le parchemin.
– Que faire ? que faire ? vintdemander un moine sous le froc duquel se dessinait un gentilhommebien complet, bien armé. Crillon arrive avec les gardes françaises,et menace de briser les portes. Écoutez !….
– Au nom du roi ! cria la voixpuissante de Crillon.
– Bon ! il n’y a plus de roi,répliqua Gorenflot par une fenêtre.
– Qui dit cela, maraud ? réponditCrillon.
– Moi ! moi ! moi ! fitGorenflot dans les ténèbres, avec un orgueil des plusprovocateurs.
– Qu’on tâche de m’apercevoir ce drôle etde lui planter quelques balles dans le ventre, dit Crillon.
Et Gorenflot, voyant les gardes apprêter leursarmes, fit le plongeon aussitôt et retomba sur son derrière aumilieu de la cellule.
– Enfoncez la porte, mons Crillon, dit,au milieu du silence général, une voix qui fit dresser les cheveuxà tous les moines, faux ou vrais, qui attendaient dans lecorridor.
Cette voix était celle d’un homme qui, sortides rangs, s’était avancé jusqu’aux marches de l’abbaye.
– Voilà, sire, répliqua Crillon endéchargeant dans la porte principale un vigoureux coup dehache.
Les murs en gémirent.
– Que veut-on ?… dit le prieur,paraissant tout tremblant à la fenêtre.
– Ah ! c’est vous, messire Foulon,dit la même voix hautaine et calme. Rendez-moi donc mon fou, quiest allé passer la nuit dans une de vos cellules. J’ai besoin deChicot ; je m’ennuie au Louvre.
– Et moi, je m’amuse joliment, va, monfils, répliqua Chicot se dégageant de son capuchon et fendant lafoule des moines, qui s’écartèrent avec un hurlement d’effroi.
À ce moment, le duc de Guise, qui s’était faitapporter une lampe, lisait au bas de l’acte la signature encorefraîche obtenue avec tant de peine :
CHICOT Ier
– Moi, Chicot Ier !s’écria-t-il ; mille damnations !
– Allons, dit le cardinal, nous sommesperdus ; fuyons.
– Ah ! bah ! fit Chicot endistribuant à Gorenflot, presque évanoui, des coups de la cordequ’il portait à sa ceinture ; ah ! bah !
À mesure que le roi avait parlé, à mesure queles conjurés l’avaient reconnu, ils étaient passés de la stupeur àl’épouvante.
L’abdication, signée Chicot Ier, avait changél’épouvante en rage.
Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisales bras, et, tandis que Gorenflot fuyait à toutes jambes, ilsoutint, immobile et souriant, le premier choc.
Ce fut un terrible moment à passer. Lesgentilshommes, furieux, s’avancèrent sur le Gascon, bien déterminésà se venger de la cruelle mystification dont ils étaientvictimes.
Mais cet homme sans armes, la poitrinecouverte de ses deux bras seulement, ce visage au masque railleur,qui semblait défier tant de force de s’attaquer à tant defaiblesse, les arrêta plus encore peut-être que les remontrances ducardinal, lequel leur faisait observer que la mort de Chicot neservirait à rien, mais, tout au contraire, serait vengéeterriblement par le roi, de complicité avec son fou dans cettescène de terrible bouffonnerie.
Il en résulta que les dagues et les rapièress’abaissèrent devant Chicot, qui, soit dévouement, – et il en étaitcapable, – soit pénétration de leur pensée, continua de leur rireau nez.
Cependant les menaces du roi devenaient pluspressantes, et les coups de hache de Crillon plus pressés. Il étaitévident que la porte ne pouvait résister longtemps à une pareilleattaque, qu’on n’essayait pas même de repousser.
Aussi, après un moment de délibération, le ducde Guise donna-t-il l’ordre de la retraite.
Cet ordre fit sourire Chicot.
Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot,il avait examiné le souterrain ; il avait reconnu la porte desortie, et il avait dénoncé cette porte au roi, qui y avait placéTocquenot, lieutenant des gardes suisses.
Il était donc évident que les ligueurs, lesuns après les autres, allaient se jeter dans la gueule du loup.
Le cardinal s’éclipsa le premier, suivi d’unevingtaine de gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec unpareil nombre à peu près de moines ; puis Mayenne, à qui sadifficulté de courir, à cause de son énorme ventre et de sonépaisse encolure, avait tout naturellement fait confier le soin dela retraite.
Quand M. de Mayenne passa le dernierdevant la cellule de Gorenflot et que Chicot le vit se traîner,alourdi par sa masse, Chicot ne souriait plus, il se tenait lescôtes de rire.
Dix minutes s’écoulèrent, pendant lesquellesChicot prêta l’oreille, croyant toujours entendre le bruit desligueurs refoulés dans le souterrain ; mais, à son grandétonnement, le bruit, au lieu de revenir à lui, continuait des’éloigner.
Tout à coup une pensée vint au Gascon, quichangea ses éclats de rire en grincements de dents. Le tempss’écoulait, les ligueurs ne revenaient pas ; les ligueurss’étaient-ils aperçus que la porte était gardée, et avaient-ilsdécouvert une autre sortie ?
Chicot allait s’élancer hors de la cellule,quand, tout à coup, la porte en fut obstruée par une masse informequi se vautra à ses pieds en s’arrachant des poignées de cheveuxtout autour de la tête.
– Ah ! misérable que je suis !s’écriait le moine. Oh ! mon bon seigneur Chicot,pardonnez-moi ! pardonnez-moi !
Comment Gorenflot, qui était parti le premier,revenait-il seul quand déjà il eût dû être bien loin ?
Voilà la question qui se présenta toutnaturellement à la pensée de Chicot.
– Oh ! mon bon monsieur Chicot, cherseigneur, à moi ! continuait de hurler Gorenflot ;pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait amendehonorable à vos genoux.
– Mais, demanda Chicot, comment net’es-tu pas enfui avec les autres, drôle ?
– Parce que je n’ai pas pu passer par oùpassent les autres, mon bon seigneur ; parce que le Seigneur,dans sa colère, m’a frappé d’obésité. Oh ! malheureuxventre ! oh ! misérable bedaine ! criait le moine enfrappant de ses deux poings la partie qu’il apostrophait. Ah !que ne suis-je mince comme vous, monsieur Chicot ! Que c’estbeau et surtout que c’est heureux d’être mince !
Chicot ne comprenait absolument rien auxlamentations du moine.
– Mais les autres passent donc quelquepart ? s’écria Chicot d’une voix de tonnerre ; les autress’enfuient donc ?
– Pardieu ! dit le moine, quevoulez-vous qu’ils fassent ? qu’ils attendent la corde ?Oh ! malheureux ventre !
– Silence ! cria Chicot, etrépondez-moi.
Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.
– Interrogez, monsieur Chicot,répondit-il, vous en avez bien certainement le droit.
– Comment se sauvent lesautres ?
– À toutes jambes.
– Je comprends… mais par où ?
– Par le soupirail.
– Mordieu ! par quelsoupirail ?
– Par le soupirail qui donne dans lecaveau du cimetière.
– Est-ce le chemin que tu appelles lesouterrain ? réponds vite.
– Non, cher monsieur Chicot. La porte dusouterrain était gardée extérieurement. Le grand cardinal de Guise,au moment de l’ouvrir, a entendu un Suisse qui disait :Mich durstet, ce qui veut dire, à ce qu’il paraît :J’ai soif.
– Ventre de biche ! s’écria Chicot,je sais ce que cela veut dire ; de sorte que les fuyards ontpris un autre chemin ?
– Oui, cher monsieur Chicot ; ils sesauvent par le caveau du cimetière.
– Qui donne ?….
– D’un côté, dans la crypte, de l’autre,sous la porte Saint-Jacques.
– Tu mens !
– Moi, cher seigneur !
– S’ils s’étaient sauvés par le caveaudonnant dans la crypte, je les eusse vus repasser devant tacellule.
– Voilà justement, cher monsieurChicot ; ils ont pensé qu’ils n’auraient pas le temps de fairece grand détour, et ils sont passés par le soupirail.
– Quel soupirail ?
– Par un soupirail qui donne dans lejardin et qui sert à éclairer le passage.
– De sorte que toi….
– De sorte que moi, qui suis tropgros….
– Eh bien ?
– Je n’ai jamais pu passer : et l’ons’est mis à me tirer par les pieds, vu que j’interceptais le cheminaux autres.
– Mais, s’écria Chicot, le visage éclairétout à coup d’une étrange jubilation, si tu n’as pas pupasser….
– Non, et cependant j’ai fait de grandsefforts ; voyez mes épaules, voyez ma poitrine.
– Alors lui, qui est plus gros quetoi.
– Qui, lui ?
– Oh ! mon Dieu ! dit Chicot,si tu es pour moi dans cette affaire-là, je te promets un fiercierge ; de sorte qu’il ne pourra pas passer non plus.
– Monsieur Chicot !
– Lève-toi, frocard !
Le moine se leva aussi vite qu’il put.
– Bien, maintenant conduis-moi ausoupirail.
– Où vous voudrez, mon cher seigneur.
– Marche devant, malheureux,marche !
Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu’ilput, en levant, de temps en temps, les bras au ciel, maintenu dansl’allure qu’il avait prise par les coups de corde que luiallongeait Chicot.
Tous deux traversèrent le corridor etdescendirent dans le jardin.
– Par ici, dit Gorenflot, par ici.
– Tais-toi, et marche, drôle !
Gorenflot fit un dernier effort et parvintjusqu’auprès d’un massif d’arbres d’où semblaient sortir desplaintes.
– Là, dit-il, là.
Et, au bout de son haleine, il tomba lederrière sur l’herbe.
Chicot fit trois pas en avant et aperçutquelque chose qui s’agitait à fleur de terre.
À côté de ce quelque chose qui ressemblait autrain de derrière de l’animal que Diogène appelait un coq à deuxpieds et sans plumes, gisaient une épée et un froc.
Il était évident que l’individu qui setrouvait pris si malheureusement s’était successivement défait detous les objets qui pouvaient le grossir, de sorte que, pour lemoment, désarmé de son épée, dépouillé de son froc, il se trouvaitréduit à sa plus simple expression.
Et cependant, comme Gorenflot, il faisait desefforts inutiles pour disparaître complètement.
– Mordieu ! ventrebleu !sandieu ! criait la voix étouffée du fugitif. J’aimerais mieuxpasser au milieu de toute la garde. Aïe ! ne tirez pas sifort, mes amis, je glisserai tout doucement ; je sens quej’avance, pas vite, mais j’avance.
– Ventre de biche !M. de Mayenne ! murmura Chicot en extase. Mon bonseigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.
– Ce n’est pas pour rien que j’ai étésurnommé Hercule, reprit la voix étouffée, je soulèverai cettepierre. Hein !
Et il fit un si violent effort,qu’effectivement la pierre trembla.
– Attends, dit tout bas Chicot,attends.
Et il frappa des pieds comme quelqu’un quiaccourt à grand bruit.
– Ils arrivent, dirent plusieurs voixdans le souterrain.
– Ah ! fit Chicot, comme s’ilarrivait tout essoufflé. Ah ! c’est donc toi, misérablemoine !
– Ne dites rien, monseigneur, murmurèrentles voix, il vous prend pour Gorenflot.
– Ah ! c’est donc toi, lourde masse,pondus immobile ! tiens ! ah ! c’est donctoi, indigesta moles ! tiens !
Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfinau but si désiré de sa vengeance, fit retomber de toute la volée deson bras, sur les parties charnues qui s’offraient à lui, la cordeavec laquelle il avait déjà flagellé Gorenflot.
– Silence ! disaient toujours lesvoix, il vous prend pour le moine.
En effet, Mayenne ne poussait que des plaintesétouffées, tout en redoublant d’efforts pour soulever lapierre.
– Ah ! conspirateur ! repritChicot ; ah ! moine indigne ! tiens, voilà pourl’ivrognerie ! tiens, voilà pour la paresse ! tiens,voilà pour la colère ; tiens, voilà pour la luxure !tiens, voilà pour la gourmandise ! Je regrette qu’il n’y aitque sept péchés capitaux ; tiens, tiens, tiens, voilà pour lesvices que tu as !
– Monsieur Chicot, disait Gorenflotcouvert de sueur ; monsieur Chicot, ayez pitié de moi.
– Ah ! traître ! continuaChicot, frappant toujours, tiens, voilà pour ta trahison !
– Grâce ! murmurait Gorenflot,croyant ressentir tous les coups qui tombaient sur Mayenne, grâce,cher monsieur Chicot !
Mais Chicot, au lieu de s’arrêter, s’enivraitde sa vengeance et redoublait de coups.
Si puissant qu’il fût sur lui-même, Mayenne nepouvait retenir ses gémissements.
– Ah ! continua Chicot, que neplaît-il à Dieu de substituer à ton corps vulgaire, à ta carcasseroturière, les très hautes et très puissantes omoplates du duc deMayenne, à qui je dois une volée de coups de bâton dont lesintérêts courent depuis sept ans !… Tiens, tiens,tiens !
Gorenflot poussa un soupir et tomba.
– Chicot ! vociféra le duc.
– Oui, moi-même, oui, Chicot, indigneserviteur du roi ; Chicot, bras débile, qui voudrait avoir lescent bras de Briarée pour cette occasion.
Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra lescoups de corde avec une telle rage, que le patient, rassemblanttoutes ses forces, souleva la pierre, dans un paroxysme de ladouleur, et, les côtes déchirées, les reins sanglants, tomba entre,les bras de ses amis.
Le dernier coup de Chicot frappa dans levide.
Chicot alors se tourna : le vraiGorenflot était évanoui, sinon de douleur, du moins d’effroi.
Il était onze heures du soir ; le ducd’Anjou attendait impatiemment, dans le cabinet où il s’étaitretiré à la suite de la faiblesse dont il avait été pris rueSaint-Jacques, qu’un messager du duc de Guise vint lui annoncerl’abdication du roi, son frère.
De la fenêtre à la porte du cabinet et de laporte du cabinet aux fenêtres de l’antichambre, il allait etrevenait, regardant la grande horloge, dont les secondes tintaientlugubrement dans leur gaîne de bois doré.
Tout à coup il entendit un cheval qui piaffaitdans la cour ; il crut que ce cheval pouvait être celui de sonmessager, et courut s’appuyer au balcon ; mais ce cheval, tenuen bride par un palefrenier, attendait son maître.
Le maître sortit des appartementsintérieurs ; c’était Bussy ; Bussy, qui, en sa qualité decapitaine des gardes, venait, avant de se rendre à son rendez-vous,de donner le mot d’ordre pour la nuit.
Le duc, en apercevant ce beau et brave jeunehomme, dont il n’avait jamais eu à se plaindre, éprouva un instantde remords ; mais, à mesure qu’il le vit s’approcher de latorche que tenait le valet, son visage s’éclaira ; et, sur cevisage, le duc lut tant de joie, d’espérance et de bonheur, quetoute sa jalousie lui revint.
Cependant Bussy, ignorant que le duc leregardait et épiait les différentes émotions de son visage, Bussy,après avoir donné le mot d’ordre, roula le manteau sur ses épaules,se mit en selle, et, piquant des deux son cheval, s’élança avec ungrand bruit sous la voûte sonore.
Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriverpersonne, eut encore l’idée de faire courir après lui, car il sedoutait bien qu’avant de se rendre à la Bastille, Bussy ferait unehalte à son hôtel ; mais il se représenta le jeune homme riantavec Diane de son amour méprisé, le mettant, lui prince, sur lamême ligne que le mari dédaigné, et, cette fois encore, son mauvaisinstinct l’emporta sur le bon.
Bussy avait souri de bonheur en partant ;ce sourire était une insulte au prince : il le laissa aller.S’il eût eu le regard attristé et le front sombre, peut-êtrel’eût-il retenu.
Cependant, à peine hors de l’hôtel d’Anjou,Bussy quitta son allure précipitée, comme s’il eût craint le bruitde sa propre marche ; et, passant à son hôtel, comme l’avaitprévu le duc, il remit son cheval aux mains d’un palefrenier quiécoutait respectueusement une leçon d’hippiatrique que lui faisaitRemy.
– Ah ! ah ! dit Bussyreconnaissant le jeune docteur, c’est toi, Remy.
– Oui, monseigneur, en personne.
– Et pas encore couché ?
– Il s’en faut de dix minutes,monseigneur. Je rentrais chez moi, ou plutôt chez vous. En vérité,depuis que je n’ai plus mon blessé, il me semble que les jours ontquarante-huit heures.
– T’ennuierais-tu, par hasard ?demanda Bussy.
– J’en ai peur !
– Et l’amour ?
– Ah ! je vous l’ai dit souvent,l’amour, je m’en défie, et je ne fais en général sur lui que desétudes utiles.
– Alors Gertrude estabandonnée ?
– Parfaitement.
– Ainsi tu t’es lassé ?
– D’être battu. C’était ainsi que semanifestait l’amour de mon amazone, brave fille du reste.
– Et ton cœur ne te dit rien pour elle cesoir ?
– Pourquoi ce soir,monseigneur ?
– Parce que je t’eusse emmené avecmoi.
– À la Bastille ?
– Oui.
– Vous y allez ?
– Sans doute.
– Et le Monsoreau ?
– À Compiègne, mon cher, où il prépareune chasse pour Sa Majesté.
– Êtes-vous sûr, monseigneur ?
– L’ordre lui en a été donné publiquementce matin.
– Ah !
Remy demeura un instant pensif.
– Alors ? dit-il après uninstant.
– Alors j’ai passé la journée à remercierDieu du bonheur qu’il m’envoyait pour cette nuit, et je vais passerla nuit à jouir de ce bonheur.
– Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.
Le palefrenier disparut dans l’intérieur de lamaison.
– Tu as donc changé d’avis ? demandaBussy.
– En quoi ?
– En ce que tu prends ton épée.
– Oui, je vous accompagne jusqu’à laporte, pour deux raisons.
– Lesquelles ?
– La première, de peur que vous nefassiez, par les rues, quelque mauvaise rencontre.
Bussy sourit.
– Eh ! mon Dieu, oui. Riez,monseigneur. Je sais bien que vous ne craignez pas les mauvaisesrencontres, et que c’est un pauvre compagnon que le docteurRemy ; mais on attaque moins facilement deux hommes qu’unseul. La seconde, parce que j’ai une foule de bons conseils à vousdonner.
– Viens, mon cher Remy, viens. Nous nousentretiendrons d’elle ; et, après le plaisir de voir la femmequ’on aime, je n’en connais pas de plus grand que celui d’enparler.
– Il y a même des gens, répliqua Remy,qui mettent le plaisir d’en parler avant celui de la voir.
– Mais, dit Bussy, il me semble que letemps est bien incertain.
– Raison de plus : le ciel esttantôt sombre, tantôt clair. J’aime la variété, moi. – Merci,Jourdain, ajouta-t-il, s’adressant au palefrenier, qui luirapportait sa rapière.
Puis se retournant vers le comte :
– Me voici à vos ordres,monseigneur ; partons.
Bussy prit le bras du jeune docteur, et tousdeux s’acheminèrent vers la Bastille.
Remy avait dit au comte qu’il avait une foulede bons conseils à lui donner ; et, en effet, à peinefurent-ils en route, que le docteur commença de tirer du latinmille citations imposantes, pour prouver à Bussy qu’il avait tortde faire, ce soir-là, un visite à Diane, au lieu de se tenirtranquillement dans son lit, attendu que d’ordinaire un homme sebat mal quand il a mal dormi ; puis, des apophthegmes de laFaculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment quec’était d’habitude Vénus qui désarmait Mars.
Bussy souriait ; Remy insistait.
– Vois-tu, Remy, dit le comte, quand monbras tient une épée, il s’y attache de telle sorte, que les fibresde la chair prennent la rigueur et la souplesse de l’acier, tandisque, de son côté, l’acier semble s’animer et s’échauffer comme unechair vivante. De ce moment, mon épée est un bras et mon bras estune épée. Dès lors, comprends-tu ? il ne s’agit plus de forceni de dispositions. Une lame ne se fatigue pas.
– Non, mais elle s’émousse.
– Ne crains rien.
– Ah ! mon cher seigneur, continuaRemy, c’est que demain, voyez-vous, il s’agit de faire un combatcomme celui d’Hercule contre Antée, comme celui de Thésée contre leMinotaure, comme celui des Trente, comme celui de Bayard ;quelque chose d’homérique, de gigantesque, d’impossible ; ils’agit qu’on dise dans l’avenir le combat de Bussy comme étant lecombat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux pas,voyez-vous, je ne veux pas seulement qu’on vous entame la peau.
– Sois tranquille, mon bon Remy ; tuverras des merveilles. J’ai, ce matin, mis quatre épées aux mainsde quatre ferrailleurs qui, durant huit minutes, n’ont pu, à euxquatre, me toucher une seule fois, tandis que je leur ai mis leurspourpoints en loques. Je bondissais comme un tigre.
– Je ne dis pas le contraire,maître ; mais vos jarrets de demain seront-ils vos jarretsd’aujourd’hui ?
Ici Bussy et son chirurgien entamèrent undialogue latin, fréquemment interrompu par leurs éclats derire.
Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rueSaint-Antoine.
– Adieu, dit Bussy ; nous sommesarrivés.
– Si je vous attendais ? ditRemy.
– Pourquoi faire ?
– Pour être sûr que vous serez de retouravant deux heures, et que vous aurez au moins cinq ou six heures debon sommeil avant votre duel.
– Si je te donne ma parole ?
– Oh ! alors cela me suffira. Laparole de Bussy, peste ! il ferait beau voir que j’endoutasse.
– Eh bien, tu l’as. Dans deux heures,Remy, je serai à l’hôtel.
– Soit. Adieu, monseigneur.
– Adieu, Remy.
Les deux jeunes gens se séparèrent ; maisRemy demeura en place. Il vit le comte s’avancer vers la maison,et, comme l’absence de Monsoreau lui donnait toute sécurité, entrerpar la porte que lui ouvrit Gertrude, et non pas monter par lafenêtre.
Puis il reprit philosophiquement, à traversles rues désertes, sa marche vers l’hôtel Bussy.
Comme il débouchait de la place Beaudoyer, ilvit venir à lui cinq hommes enveloppés de manteaux, et paraissant,sous ces manteaux, parfaitement armés.
Cinq hommes à cette heure, c’était unévénement. Il s’effaça derrière l’angle d’une maison enretraite.
– Arrivés à dix pas de lui, ces cinqhommes s’arrêtèrent, et, après un bonsoir cordial, quatre prirentdeux chemins différents, tandis que le cinquième demeurait immobileet réfléchissant à sa place.
En ce moment, la lune sortit d’un nuage etéclaira d’un de ses rayons le visage du coureur de nuit.
– M. de Saint-Luc !s’écria Remy.
Saint-Luc leva la tête en entendant prononcerson nom, et vit un homme qui venait à lui.
– Remy ! s’écria-t-il à sontour.
– Remy en personne, et je suis heureux dene pas dire à votre service ! attendu que vous me paraissezvous porter à merveille. Est-ce une indiscrétion que de vousdemander ce que Votre Seigneurie fait à cette heure si loin duLouvre ?
– Ma foi, mon cher, j’examine, par ordredu roi, la physionomie de la ville. Il m’a dit :« Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et, si tuentends dire, par hasard, que j’ai abdiqué, réponds hardiment quece n’est pas vrai. »
– Et avez-vous entendu parler decela ?
– Personne ne m’en a soufflé le mot. Or,comme il va être minuit, que tout est tranquille et que je n’airencontré que M. de Monsoreau, j’ai congédié mes amis, etj’allais rentrer quand tu m’as vu réfléchissant.
– Comment ?M. de Monsoreau ?
– Oui.
– Vous avez rencontréM. de Monsoreau ?
– Avec une troupe d’hommes armés, dix oudouze au moins.
– M. de Monsoreau !impossible !
– Pourquoi cela, impossible ?
– Parce qu’il doit être à Compiègne.
– Il devait y être, mais il n’y estpas.
– Mais l’ordre du roi ?
– Bah ! qui est-ce qui obéit auroi ?
– Vous avez rencontréM. de Monsoreau avec dix ou douze hommes ?
– Certainement.
– Vous a-t-il reconnu ?
– Je le crois.
– Vous n’étiez que cinq.
– Mes quatre amis et moi, pasdavantage.
– Et il ne s’est pas jeté survous ?
– Il m’a évité, au contraire, et c’est cequi m’étonne. En le reconnaissant, je me suis attendu à unehorrible bataille.
– De quel côté allait-il ?
– Du côté de la rue de laTixeranderie.
– Ah ! mon Dieu ! s’écriaRemy.
– Quoi ? demanda Saint-Luc, effrayéde l’accent du jeune homme.
– Monsieur de Saint-Luc, il va sans doutearriver un grand malheur.
– Un grand malheur ! àqui ?
– À M. de Bussy !
– À Bussy ? Mordieu ! parlez,Remy ; je suis de ses amis, vous le savez.
– Quel malheur !M. de Bussy le croyait à Compiègne.
– Eh bien ?
– Eh bien, il a cru pouvoir profiter deson absence….
– De sorte qu’il est ?….
– Chez madame Diane.
– Ah ! fit Saint-Luc, celas’embrouille.
– Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il auraeu des soupçons ou on les lui aura suggérés, et il n’aura feint departir que pour revenir à l’improviste.
– Attendez donc ! dit Saint-Luc ense frappant le front.
– Avez-vous une idée ? réponditRemy.
– Il y a du duc d’Anjou là-dessous.
– Mais c’est le duc d’Anjou qui, cematin, a provoqué le départ de M. de Monsoreau.
– Raison de plus. Avez-vous des poumons,mon brave Remy ?
– Corbleu ! comme des soufflets deforges.
– En ce cas, courons, courons sans perdreun instant. Vous connaissez la maison ?
– Oui.
– Marchez devant alors.
Et les deux jeunes gens prirent à travers lesrues une course qui eût fait honneur à des daims poursuivis.
– A-t-il beaucoup d’avance surnous ? demanda Remy en courant.
– Qui ? le Monsoreau ?
– Oui.
– Un quart d’heure à peu près, ditSaint-Luc en franchissant un tas de pierres de cinq pieds dehaut.
– Pourvu que nous arrivions àtemps ! dit Remy en tirant son épée pour être prêt à toutévénement.
Bussy, sans inquiétude et sans hésitation,avait été reçu sans crainte par Diane, qui croyait être sûre del’absence de son mari.
Jamais la belle jeune femme n’avait été sijoyeuse ; jamais Bussy n’avait été si heureux ; danscertain moment, dont l’âme ou plutôt l’instinct conservateur senttoute la gravité, l’homme unit ses facultés morales à tout ce queses sens peuvent lui fournir de ressources physiques, il seconcentre et se multiplie. Il aspire de toutes ses forces la vie,qui peut lui manquer d’un moment à l’autre, sans qu’il devine parquelle catastrophe elle lui manquerait.
Diane, émue, et d’autant plus émue qu’ellecherchait à cacher son émotion, Diane, émue des craintes de celendemain menaçant, paraissait plus tendre, parce que la tristesse,tombant au fond de tout amour, donne à cet amour le parfum depoésie qui lui manquait ; la véritable passion n’est pointfolâtre, et l’œil d’une femme sincèrement éprise est plus souventhumide que brillant.
Aussi débuta-t-elle par arrêter l’amoureuxjeune homme. Ce qu’elle avait à lui dire, ce soir-là, c’est que savie était sa vie ; ce qu’elle avait à débattre avec lui,c’était les plus sûrs moyens de fuir. Car ce n’était pas le toutque de vaincre, il fallait, après avoir vaincu, fuir la colère duroi ; car jamais Henri, c’était probable, ne pardonnerait auvainqueur la défaite ou la mort de ses favoris.
– Et puis, disait Diane, le bras passéautour du cou de Bussy et dévorant des yeux le visage de son amant,n’es-tu pas le plus brave de France ? Pourquoi mettrais-tu unpoint d’honneur à augmenter ta gloire ? Tu es déjà sisupérieur aux autres hommes, qu’il n’y aurait pas de générosité àtoi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire aux autresfemmes, car tu m’aimes, et tu craindrais de me perdre à jamais,n’est-ce pas, Louis ? Louis, défends ta vie. Je ne te dispas : « Songe à la mort, » car il me semble qu’iln’existe pas au monde un homme assez fort, assez puissant pour tuermon Louis autrement que par trahison ; mais songe auxblessures : on peut être blessé, tu le sais bien, puisquec’est à une blessure reçue en combattant contre ces mêmes hommesque je dois de te connaître.
– Sois tranquille, dit Bussy en riant, jegarderai le visage ; je ne veux pas être défiguré.
– Oh ! garde ta personne toutentière. Qu’elle te soit sacrée, mon Bussy, comme si toi, c’étaitmoi. Songe à la douleur que tu éprouverais si tu me voyais revenirblessée et sanglante ; eh bien, la même douleur que turessentirais, je l’éprouverais en voyant ton sang. Sois prudent,mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te recommande. Faiscomme ce Romain dont tu me lisais l’histoire pour me rassurerl’autre jour. Oh ! imite-le bien ; laisse tes trois amisfaire leur combat, porte-toi au secours du plus menacé ; mais,si deux hommes, si trois hommes t’attaquent à la fois, fuis ;tu te retourneras comme Horace, et tu les tueras les uns après lesautres, et à distance.
– Oui, ma chère Diane, dit Bussy.
– Oh ! tu me réponds sansm’entendre, Louis ; tu me regardes, et tu ne m’écoutespas !
– Oui, mais je te vois, et tu es bienbelle !
– Ce n’est point de ma beauté qu’ils’agit en ce moment, mon Dieu ! il s’agit de toi, de ta vie,de notre vie ; tiens, c’est bien affreux ce que je vais tedire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra, non pas plusfort, mais plus prudent. Eh bien, j’aurai le courage de voir ceduel !
– Toi ?
– J’y assisterai.
– Comment cela ? impossible,Diane.
– Non ! écoute : il y a, tusais, dans la chambre à côté de celle-ci, une fenêtre qui donne surune petite cour, et qui regarde de biais l’enclos desTournelles.
– Oui, je me le rappelle ; cettefenêtre élevée de vingt pieds à peu près, et qui domine un treillisde fer, aux pointes duquel, l’autre jour, je faisais tomber du painque les oiseaux venaient prendre.
– De là, comprends-tu ? Bussy, je teverrai. Surtout, place-toi de manière que je te voie ; tusauras que je suis là, tu pourras me voir moi-même. Mais non,insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton ennemi peutprofiter de ta distraction.
– Et me tuer, n’est-ce pas ? tandisque j’aurais les yeux fixés sur toi. Si j’étais condamné, et qu’onme laissât le choix de la mort, Diane, ce serait celle-là que jechoisirais.
– Oui, mais tu n’es pas condamné, mais ilne s’agit pas de mourir ; il s’agit de vivre au contraire.
– Et je vivrai, sois tranquille ;d’ailleurs, je suis bien secondé, crois-moi, tu ne connais pas mesamis ; mais je les connais. Antraguet tire l’épée commemoi ; Ribérac est froid sur le terrain, et semble n’avoir devivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire et lebras avec lequel il le frappe ; Livarot brille par une agilitéde tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Jevoudrais courir plus de danger pour avoir plus de mérite.
– Eh bien, je te crois, cher ami, et jesouris, car j’espère ; mais écoute-moi, et promets-moi dem’obéir.
– Oui, pourvu que tu ne m’ordonnes pas dete quitter.
– Eh bien, justement j’en appelle à taraison.
– Alors il ne fallait pas me rendrefou.
– Pas de concetti, mon beau gentilhomme,de l’obéissance ; c’est en obéissant que l’on prouve sonamour.
– Ordonne alors.
– Cher ami, tes yeux sont fatigués ;il te faut une bonne nuit : quitte-moi.
– Oh ! déjà !
– Je vais faire ma prière, et tum’embrasseras.
– Mais c’est toi qu’on devrait priercomme on prie les anges.
– Et crois-tu donc que les anges neprient pas Dieu ? dit Diane en s’agenouillant.
Et, du fond du cœur, avec des regards quisemblaient, à travers le plafond, aller chercher Dieu sous lesvoûtes azurées du ciel :
– Seigneur, dit-elle, si tu veux que taservante vive heureuse et ne meure pas désespérée, protège celuique tu as poussé sur mon chemin, pour que je l’aime et que jen’aime que lui.
Elle achevait ces paroles, Bussy se baissaitpour l’envelopper de son bras et ramener son visage à la hauteur deses lèvres, quand tout à coup une vitre de la fenêtre vola enéclats : puis la fenêtre elle-même, et trois hommes armésparurent sur le balcon, tandis que le quatrième enfourchait labalustrade.
Celui-là avait le visage couvert d’un masque,et tenait dans la main gauche un pistolet, de l’autre une épéenue.
Bussy demeura un instant immobile et glacé parle cri épouvantable que poussa Diane en s’élançant à son cou.
L’homme au masque fit un signe, et ses troiscompagnons avancèrent d’un pas ; un de ces trois hommes étaitarmé d’une arquebuse.
Bussy, d’un même mouvement, écarta Diane avecla main gauche, tandis que de la droite il tirait son épée.
Puis, se repliant sur lui-même, il l’abaissalentement et sans perdre de vue ses adversaires.
– Allez, allez, mes braves, dit une voixsépulcrale qui sortit de dessous le masque de velours, il est àmoitié mort, la peur l’a tué.
– Tu te trompes, dit Bussy, je n’aijamais peur !
Diane fit un mouvement pour se rapprocher delui.
– Rangez-vous, Diane ! dit-il avecfermeté.
Mais Diane, au lieu d’obéir, se jeta uneseconde fois à son cou.
– Vous allez me faire tuer, madame !dit-il.
Diane s’éloigna, le démasquant entièrement.Elle comprenait qu’elle ne pouvait venir en aide à son amant qued’une seule manière : c’était en obéissant passivement.
– Ah ! ah ! dit la voix sombre,c’est bien M. de Bussy ; je ne le voulais pascroire, niais que je suis ! Vraiment, quel ami, quel bon etexcellent ami !
Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres,et en examinant tout autour de lui quels seraient ses moyens dedéfense quand il faudrait en venir aux mains.
– Il apprend, continua la voix avec uneintonation railleuse que rendait encore plus terrible sa vibrationprofonde et sombre, il apprend que le grand veneur est absent,qu’il a laissé sa femme seule, que cette femme peut avoirpeur ; et il vient lui tenir compagnie ; et quandcela ? la veille d’un duel. Je le répète, quel bon etexcellent ami que le seigneur de Bussy !
– Ah ! c’est vous, monsieur deMonsoreau ! dit Bussy. Bon ! jetez votre masque.Maintenant je sais à qui j’ai affaire.
– Ainsi ferai-je, répliqua le grandveneur.
Et il jeta loin de lui le loup de veloursnoir.
Diane poussa un faible cri. La pâleur du comteétait celle d’un cadavre, tandis que son sourire était celui d’undamné.
– Çà, finissons, monsieur ! ditBussy ; je n’aime pas les façons bruyantes, et c’était bonpour les héros d’Homère, qui étaient des demi-dieux, de parleravant de se battre ; moi, je suis un homme, seulement je suisun homme qui n’a pas peur, attaquez-moi ou laissez-moi passer.
Monsoreau répondit par un rire sourd etstrident qui fit tressaillir Diane, mais qui provoqua chez Bussy laplus bouillante colère.
– Passage, voyons ! répéta le jeunehomme, dont le sang, qui un instant avait reflué vers son cœur, luimontait aux tempes.
– Oh ! oh ! fit Monsoreau,passage ; comment dites-vous cela, monsieur deBussy ?
– Alors, croisez donc le fer, etfinissons-en ! dit le jeune homme ; j’ai besoin derentrer chez moi, et je demeure loin.
– Vous étiez venu pour coucher ici,monsieur, dit le grand veneur, et vous y coucherez.
Pendant ce temps, la tête de deux autreshommes apparaissait à travers les barres du balcon, et ces deuxhommes, enjambant la balustrade, vinrent se placer près de leurscamarades.
– Quatre et deux font six, ditBussy ; où sont les autres ?
– Ils sont à la porte et attendent, ditle grand veneur.
Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effortqu’elle fit, Bussy entendit ses sanglots.
Il jeta un coup d’œil rapide sur elle, puisramenant son regard vers le comte :
– Mon cher monsieur, dit-il après avoirréfléchi une seconde, vous savez que je suis un hommed’honneur.
– Oui, dit Monsoreau, vous êtes un hommed’honneur, comme madame est une femme chaste.
– Bien, monsieur, répondit Bussy enfaisant un léger mouvement de tête de haut en bas ; c’est vif,mais c’est mérité, et tout cela se payera ensemble. Seulement,comme j’ai demain partie liée avec quatre gentilshommes que vousconnaissez, et qu’ils ont la priorité sur vous, je réclame la grâcede me retirer ce soir, en vous engageant ma parole de me retrouveroù et quand vous voudrez.
Monsoreau haussa les épaules.
– Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu,monsieur, que, lorsque j’aurai satisfaitMM. de Schomberg, d’Épernon, Quélus et Maugiron, je seraià vous, tout à vous et rien qu’à vous. S’ils me tuent, oh bien,vous serez payé par leurs mains, voilà tout ; si, aucontraire, je me trouve en fonds pour vous payer moi-même….
Monsoreau se retourna vers ses gens.
– Allons ! leur dit-il, sus, mesbraves !
– Ah ! dit Bussy, je me trompais, cen’est plus un duel, c’est un assassinat.
– Parbleu ! fit Monsoreau.
– Oui, je le vois : nous nous étionstrompés tous deux l’un à l’égard de l’autre ; mais, songez-y,monsieur, le duc d’Anjou prendra mal la chose.
– C’est lui qui m’envoie, ditMonsoreau.
Bussy frissonna, Diane leva les mains au cielavec un gémissement.
– En ce cas, dit le jeune homme, j’enappelle à Bussy tout seul. Tenez-vous bien, mes braves !
Et, d’un tour de main, il renversa leprie-Dieu, attira à lui une table, et jeta sur le tout unechaise ; de sorte qu’il avait, en une seconde, improvisé commeun rempart entre lui et ses ennemis.
Ce mouvement avait été si rapide, que la ballepartie de l’arquebuse ne frappa que le prie-Dieu, dans l’épaisseurduquel elle se logea en s’amortissant ; pendant ce temps,Bussy abattait une magnifique crédence du temps de François 1er, etl’ajoutait à son retranchement.
Diane se trouva cachée par ce derniermeuble ; elle comprenait qu’elle ne pouvait aider Bussy que deses prières, et elle priait.
Bussy jeta un coup d’œil sur elle, puis surles assaillants, puis sur son rempart improvisé.
– Allez maintenant, dit-il ; maisprenez garde, mon épée pique.
Les braves, poussés par Monsoreau, firent unmouvement vers le sanglier qui les attendait, replié sur lui-mêmeet les yeux ardents ; l’un d’eux allongea même la main vers leprie-Dieu pour l’attirer à lui ; mais, avant que sa main eûttouché le meuble protecteur, l’épée de Bussy, passant par unemeurtrière, avait pris le bras dans toute sa longueur, et l’avaitpercé depuis la saignée jusqu’à l’épaule.
L’homme poussa un cri, et se recula jusqu’à lafenêtre.
Bussy entendit alors des pas rapides dans lecorridor, et se crut pris entre deux feux. Il s’élança vers laporte pour en pousser les verrous ; mais, avant qu’il l’eûtatteinte, elle s’ouvrit.
Le jeune homme fit un pas en arrière pour semettre en défense à la fois contre ses anciens et contre sesnouveaux ennemis.
Deux hommes se précipitèrent par cetteporte.
– Ah ! cher maître ! cria unevoix bien connue, arrivons-nous à temps ?
– Remy ! dit le comte.
– Et moi ! cria une secondevoix ; il paraît que l’on assassine ici ?
Bussy reconnut cette voix, et poussa unrugissement de joie.
– Saint-Luc ! dit-il.
– Moi-même.
– Ah ! ah ! dit Bussy, je croismaintenant, cher monsieur de Monsoreau, que vous ferez bien de nouslaisser passer, car maintenant, si vous ne vous rangez pas, nouspasserons sur vous.
– Trois hommes à moi ! criaMonsoreau.
Et l’on vit trois nouveaux assaillantsapparaître au-dessus de la balustrade.
– Ah çà, mais ils ont donc unearmée ? dit Saint-Luc.
– Mon Dieu, Seigneur, protégez-le !priait Diane.
– Infâme ! cria Monsoreau.
Et il s’avança pour frapper Diane.
Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre,il sauta d’un bond par-dessus le retranchement ; son épéerencontra celle de Monsoreau, puis il se fendit, et le toucha à lagorge ; mais la distance était trop grande : il en futquitte pour une écorchure.
Cinq ou six hommes fondirent à la fois surBussy.
Un de ces hommes tomba sous l’épée deSaint-Luc.
– En avant ! cria Remy.
– Non pas en avant, dit Bussy ; aucontraire, Remy, prends et emporte Diane.
Monsoreau poussa un rugissement, et arracha unpistolet des mains d’un des nouveaux venus.
Remy hésitait.
– Mais vous ? dit-il.
– Enlève ! enlève ! cria Bussy.Je te la confie.
– Mon Dieu ! murmura Diane, monDieu ! secourez-le !
– Venez, madame, dit Remy.
– Jamais ; non, jamais je nel’abandonnerai !
Remy l’enleva entre ses bras.
– Bussy, cria Diane ; Bussy, àmoi ! au secours !
La pauvre femme était folle, elle nedistinguait plus ses amis de ses ennemis ; tout ce quil’écartait de Bussy lui était fatal et mortel.
– Va, va, dit Bussy ; je terejoins.
– Oui, hurla Monsoreau ; oui, tu larejoindras, je l’espère.
Bussy vit le Haudouin osciller, puiss’affaisser sur lui-même, et presque aussitôt tomber en entraînantDiane.
Bussy jeta un cri, et se retournant :
– Ce n’est rien, maître, dit Remy ;c’est moi qui ai reçu la balle ; elle est sauve.
Trois hommes se jetèrent sur Bussy ; aumoment où il se retournait, Saint-Luc passa entre Bussy et lestrois hommes ; un des trois tomba.
Les deux autres reculèrent.
– Saint-Luc, dit Bussy ; Saint-Luc,par celle que tu aimes, sauve Diane !
– Mais toi ?
– Moi, je suis un homme.
Saint-Luc s’élança vers Diane, déjà relevéesur ses genoux, la prit entre ses bras et disparut avec elle par laporte.
– À moi ! cria Monsoreau, à moi,ceux de l’escalier !
– Ah ! scélérat ! cria Bussy.Ah ! lâche !
Monsoreau se retira derrière ses hommes.
Bussy tira un revers et poussa un coup depointe ; du premier, il fendit une tête par la tempe ; dusecond, il troua une poitrine.
– Cela déblaye, dit-il.
Puis il revint dans son retranchement.
– Fuyez, maître, fuyez ! murmuraRemy.
– Moi ! fuir… fuir devant desassassins !
Puis, se penchant vers le jeunehomme :
– Il faut que Diane se sauve, luidit-il ; mais toi, qu’as-tu ?
– Prenez garde ! dit Remy, prenezgarde !
En effet, quatre hommes venaient de s’élancerpar la porte de l’escalier. Bussy se trouvait pris entre deuxtroupes.
Mais il n’eut qu’une pensée.
– Et Diane ! cria-t-il,Diane !
Alors, sans perdre une seconde, il s’élançasur ces quatre hommes ; pris au dépourvu, deux tombèrent, unblessé, un mort.
Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pasde retraite, et se trouva derrière son rempart.
– Poussez les verrous, cria Monsoreau,tournez la clef, nous le tenons, nous le tenons !
Pendant ce temps, par un dernier effort, Remys’était traîné jusque devant Bussy ; il venait ajouter soncorps à la masse du retranchement.
Il y eut une pause d’un instant.
Bussy, les jambes fléchies, le corps collé àla muraille, le bras plié, la pointe en arrêt, jeta un rapideregard autour de lui.
Sept hommes étaient couchés à terre, neufrestaient debout.
Bussy les compta des yeux.
Mais, en voyant reluire neuf épées, enentendant Monsoreau encourager ses hommes, en sentant ses piedsclapoter dans le sang, ce vaillant, qui n’avait jamais connu lapeur, vit comme l’image de la mort se dresser au fond de la chambreet l’appeler avec son morne sourire.
– Sur neuf, dit-il, j’en tuerai bien cinqencore ; mais les quatre autres me tueront. Il me reste desforces pour dix minutes de combat ; eh bien, faisons, pendantles dix minutes, ce que jamais homme ne fit ni ne fera.
Alors, détachant son manteau, dont ilenveloppa son bras gauche comme d’un bouclier, il fit un bondjusqu’au milieu de la chambre, comme s’il eût été indigne de sarenommée de combattre plus longtemps à couvert.
Là, il rencontra un fouillis dans lequel sonépée glissa comme une vipère dans sa couvée ; trois fois ilvit jour et allongea le bras dans ce jour ; trois fois ilentendit crier le cuir des baudriers ou le buffle des justaucorps,et trois fois un filet de sang tiède coula jusque sur sa maindroite par la rainure de la lame.
Pendant ce temps, il avait paré vingt coups detaille ou de pointe avec son bras gauche. Le manteau étaithaché.
La tactique des assassins changea en voyanttomber deux hommes et se retirer le troisième : ilsrenoncèrent à faire usage de l’épée, les uns tombèrent sur lui àcoups de crosse de mousquet, les autres tirèrent sur lui leurspistolets, dont ils ne s’étaient pas encore servis et dont il eutl’adresse d’éviter les balles, soit en se jetant de côté, soit ense baissant. Dans cette heure suprême, tout son être semultipliait, car, non seulement il voyait, entendait et agissait,mais encore il devinait presque la plus subite et la plus secrètepensée de ses ennemis ; Bussy enfin était dans un de cesmoments où la créature atteint l’apogée de la perfection ; ilétait moins qu’un dieu, parce qu’il était mortel, mais il étaitcertes plus qu’un homme.
Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devaitmettre fin au combat : il le chercha donc des yeux parmi sesassassins ; mais celui-ci, aussi calme que Bussy était animé,chargeait les pistolets de ses gens, ou, les prenant tout chargésde leurs mains, tirait tout en se tenant masqué derrière sesspadassin.
Mais c’était chose facile pour Bussy que defaire une trouée ; il se jeta au milieu des sbires, quis’écartèrent, et se trouva face à face avec Monsoreau.
En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolettout armé, ajusta Bussy et fit feu.
La balle rencontra la lame de l’épée, et labrisa à six pouces au-dessous de la poignée,
– Désarmé ! cria Monsoreau,désarmé !
Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant,ramassa sa lame brisée.
En une seconde, elle fut soudée à son poignetavec son mouchoir.
Et la bataille recommença, présentant cespectacle prodigieux d’un homme presque sans armes, mais aussipresque sans blessures, épouvantant six hommes bien armés et sefaisant un rempart de dix cadavres.
La lutte recommença et redevint plus terribleque jamais ; tandis que les gens de Monsoreau se ruaient surBussy, Monsoreau, qui avait deviné que le jeune homme cherchait unearme par terre, tirait à lui toutes celles qui pouvaient être à saportée.
Bussy était entouré ; le tronçon de salame, ébréché, tordu, émoussé, vacillait dans sa main ; lafatigue commençait à engourdir son bras ; il regardait autourde lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur ses genoux,lui met aux mains une longue et forte rapière.
Ce cadavre, c’était Remy, dont le derniereffort était un dévouement.
Bussy poussa un cri de joie, et bondit enarrière, afin de dégager sa main de son mouchoir et de sedébarrasser du tronçon devenu inutile.
Pendant ce temps, Monsoreau s’approcha de Remyet lui déchargea, à bout portant, son pistolet dans la tête.
Remy tomba le front fracassé, et, cette fois,pour ne plus se relever.
Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa unrugissement.
Les forces lui étaient revenues avec lesmoyens de défense ; il fit siffler son épée en cercle, abattitun poignet à droite et ouvrit une joue à gauche.
La porte se trouvait dégagée par ce doublecoup.
Agile et nerveux, il s’élança contre elle etessaya de l’enfoncer avec une secousse qui ébranla le mur. Mais lesverrous lui résistèrent.
Épuisé de l’effort, Bussy laissa retomber sonbras droit, tandis que, du gauche, il essayait de tirer les verrousderrière lui, tout en faisant face à ses adversaires.
Pendant cette seconde, il reçut un coup de feuqui lui perça la cuisse et deux coups d’épée lui entamèrent lesflancs.
Mais il avait tiré les verrous et tourné laclef.
Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d’unrevers le plus acharné des bandits, et, se fendant sur Monsoreau,il le toucha à la poitrine.
Le grand veneur vociféra une malédiction.
– Ah ! dit Bussy en tirant la porte,je commence à croire que j’échapperai.
Les quatre hommes jetèrent leurs armes ets’accrochèrent à Bussy : ils ne pouvaient l’atteindre avec lefer, tant sa merveilleuse adresse le faisait invulnérable ;ils tentèrent de l’étouffer.
Mais à coups de pommeau d’épée, mais à coupsde taille, Bussy les assommait, les hachait sans relâche. Monsoreaus’approcha deux fois du jeune homme et fut touché deux foisencore.
Mais trois hommes s’attachèrent à la poignéede son épée et la lui arrachèrent des mains.
Bussy ramassa un trépied de bois sculpté quiservait de tabouret, frappa trois coups, abattit deux hommes ;mais le trépied se brisa sur l’épaule du dernier, qui restadebout.
Celui-là lui enfonça sa dague dans lapoitrine.
Bussy le saisit au poignet, arracha la dague,et, la retournant contre son adversaire, il le força de sepoignarder lui-même.
Le dernier sauta par la fenêtre.
Bussy fit deux pas pour le poursuivre ;mais Monsoreau, étendu parmi les cadavres, se releva à son tour etlui ouvrit le jarret d’un coup de couteau.
Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeuxune épée, ramassa la première venue, et la plongea sivigoureusement dans la poitrine du grand veneur, qu’il le cloua auparquet.
– Ah ! s’écria Bussy, je ne sais passi je mourrai ; mais, du moins, je t’aurai vumourir !
Monsoreau voulut répondre ; mais ce futson dernier soupir qui passa par sa bouche entr’ouverte.
Bussy alors se traîna vers le corridor, ilperdait tout son sang par sa blessure de la cuisse et surtout parcelle du jarret.
Il jeta un dernier regard derrière lui.
La lune venait de sortir brillante d’un nuage,sa lumière entrait dans cette chambre inondée de sang ; ellevint se mirer aux vitres et illuminer les murailles hachées par lescoups d’épées, trouées par les balles, effleurant au passage lespâles visages des morts, qui, pour la plupart, avaient conservé enexpirant le regard féroce et menaçant de l’assassin.
Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplépar lui, tout blessé, tout mourant qu’il était, se sentit pris d’unorgueil sublime.
Comme il l’avait dit, il avait fait cequ’aucun homme n’aurait pu faire.
Il lui restait maintenant à fuir, à sesauver ; mais il pouvait fuir, car il fuyait devant lesmorts.
Mais tout n’était pas fini pour le malheureuxjeune homme.
En arrivant sur l’escalier, il vit reluire desarmes dans la cour ; un coup de feu partit : la balle luitraversa l’épaule.
La cour était gardée.
Alors il songea à cette petite fenêtre parlaquelle Diane lui promettait de regarder le combat du lendemain,et, aussi rapidement qu’il put, il se traîna de ce côté.
Elle était ouverte, en encadrant un beau cielparsemé d’étoiles. Bussy referma et verrouilla la porte derrièrelui ; puis il monta sur la fenêtre à grand’peine, enjamba larampe, et mesura des yeux la grille de fer, afin de sauter del’autre côté.
– Oh ! je n’aurai jamais laforce ! murmura-t-il.
Mais, en ce moment, il entendit des pas dansl’escalier ; c’était la seconde troupe qui montait.
Bussy était hors de défense ; il rappelatoutes ses forces. S’aidant de la seule main et du seul pied dontil pût se servir encore, il s’élança.
Mais, en s’élançant, la semelle de sa botteglissa sur la pierre.
Il avait tant de sang aux pieds !
Il tomba sur les pointes du fer : lesunes pénétrèrent dans son corps, les autres s’accrochèrent à seshabits, et il demeura suspendu.
En ce moment, il pensa au seul ami qui luirestât au monde.
– Saint-Luc ! cria-t-il, àmoi ! Saint-Luc ! à moi !
– Ah ! c’est vous, monsieur deBussy ? dit tout à coup une voix sortant d’un massifd’arbres ?
Bussy tressaillit. Cette voix n’était pascelle de Saint-Luc.
– Saint-Luc ! cria-t-il de nouveau,à moi ! à moi ! ne crains rien pour Diane. J’ai tué leMonsoreau !
Il espérait que Saint-Luc était caché auxenvirons, et viendrait à cette nouvelle.
– Ah ! le Monsoreau est tué ?dit une autre voix.
– Oui.
– Bien.
Et Bussy vit deux hommes sortir dumassif ; ils étaient masqués tous deux.
– Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nomdu ciel, secourez un pauvre gentilhomme qui peut échapper encore,si vous le secourez.
– Qu’en pensez-vous, monseigneur ?demanda à demi-voix un des deux inconnus.
– Imprudent ! dit l’autre.
– Monseigneur ! s’écria Bussy, quiavait entendu, tant l’acuité de ses sens s’était augmentée dudésespoir de sa situation ; monseigneur ! délivrez-moi,et je vous pardonnerai de m’avoir trahi !
– Entends-tu ? dit l’hommemasqué.
– Qu’ordonnez-vous ?
– Eh bien, que tu le délivres.
Puis il ajouta avec un rire que cacha sonmasque :
– De ses souffrances….
Bussy tourna la tête du côté par où venait lavoix qui osait parler avec un accent railleur dans un pareilmoment.
– Oh ! je suis perdu !murmura-t-il.
En effet, au même moment, le canon d’unearquebuse se posa sur sa poitrine, et le coup partit.
La tête de Bussy retomba sur son épaule ;ses mains se roidirent.
– Assassin ! dit-il, soismaudit !
Et il expira en prononçant le nom deDiane.
Les gouttes de son sang tombèrent du treillissur celui qu’on avait appelé monseigneur.
– Est-il mort ? crièrent plusieurshommes qui, après avoir enfoncé la porte, apparaissaient à lafenêtre.
– Oui, cria Aurilly, mais fuyez ;songez que monseigneur le duc d’Anjou était le protecteur et l’amide M. de Bussy.
Les hommes n’en demandèrent pasdavantage ; ils disparurent. Le duc entendit le bruit de leurspas s’éloigner, décroître et se perdre.
– Maintenant, Aurilly, dit l’autre hommemasqué, monte dans cette chambre, et jette-moi par la fenêtre lecorps du Monsoreau.
Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouïde cadavres, le corps du grand veneur, le chargea sur ses épaules,et, comme le lui avait ordonné son compagnon, il jeta par lafenêtre le corps, qui, en tombant, vint à son tour éclabousser deson sang les habits du duc d’Anjou.
François fouilla sous le justaucorps du grandveneur et en tira l’acte d’alliance signé de sa royale main.
– Voilà ce que je cherchais,dit-il ; nous n’avons plus rien à faire ici.
– Et Diane ! demanda Aurilly, de lafenêtre.
– Ma foi ! je ne suis plusamoureux ; et, comme elle ne nous a pas reconnus, détache-la,détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s’en aillent où ilsvoudront.
Aurilly disparut.
– Je ne serai pas roi de France de cecoup-ci encore, dit le duc en déchirant l’acte en morceaux. Mais,de ce coup-ci non plus, je ne serai pas encore décapité pour causede haute trahison.
L’aventure de la conspiration fut jusqu’aubout une comédie ; les Suisses, placés à l’embouchure de cefleuve d’intrigue, non plus que les gardes françaises embusqués àson confluent, et qui avaient tendu là leurs filets pour y prendreles gros conspirateurs, ne purent pas même saisir le fretin.
Tout le monde avait filé par le passagesouterrain.
Ils ne virent donc rien sortir del’abbaye ; ce qui fit qu’aussitôt la porte enfoncée, Crillonse mit à la tête d’une trentaine d’hommes et fit invasion dansSainte-Geneviève avec le roi.
Un silence de mort régnait dans les vastes etsombres bâtiments. Crillon, en homme de guerre expérimenté, eûtmieux aimé un grand bruit ; il craignait quelque embûche.
Mais en vain se couvrit-on d’éclaireurs, envain ouvrit-on les portes et les fenêtres, en vain fouilla-t-on lacrypte, tout était désert.
Le roi marchait des premiers, l’épée à lamain, criant à tue-tête :
– Chicot ! Chicot !
Personne ne répondait.
– L’auraient-ils tué ? disait leroi. Mordieu ! ils me payeraient mon fou le prix d’ungentilhomme.
– Vous avez raison, sire, réponditCrillon, car c’en est un, et des plus braves.
Chicot ne répondait pas, parce qu’il étaitoccupé à fustiger M. de Mayenne, et qu’il prenait un sigrand plaisir à cette occupation, qu’il ne voyait ni n’entendaitrien de ce qui se passait autour de lui.
Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsqueGorenflot fut évanoui, comme rien ne préoccupait plus Chicot, ilentendit appeler et reconnut la voix royale.
– Par ici, mon fils, par ici !cria-t-il de toute sa force, en essayant de remettre au moinsGorenflot sur son derrière.
Il y parvint et l’adossa contre un arbre.
La force qu’il était obligé d’employer à cetteœuvre charitable ôtait à sa voix une partie de sa sonorité, desorte que Henri crut un instant remarquer que cette voix arrivait àlui empreinte d’un accent lamentable.
Il n’en était cependant rien : Chicot, aucontraire, était dans toute l’exaltation du triomphe ;seulement, voyant le piteux état du moine, il se demandait s’ilfallait faire percer à jour cette traîtresse bedaine, ou user declémence envers ce volumineux tonneau.
Il regardait donc Gorenflot comme, pendant uninstant, Auguste eût regardé Cinna.
Gorenflot revenait peu à peu à lui, et, sistupide qu’il fût, il ne l’était pas cependant au point de se faireillusion sur ce qui l’attendait ; d’ailleurs, il neressemblait pas mal à ces sortes d’animaux incessamment menacés parles hommes, qui sentent instinctivement que jamais la main ne lestouche que pour les battre, que jamais la bouche ne les effleureque pour les manger.
Ce fut dans cette disposition intérieured’esprit qu’il rouvrit les yeux.
– Seigneur Chicot !s’écria-t-il.
– Ah ! ah ! fit le Gascon, tun’es donc pas mort ?
– Mon bon seigneur Chicot, continua lemoine en faisant un effort pour joindre les deux mains devant sonénorme ventre, est-il donc possible que vous me livriez à mespersécuteurs, moi ! Gorenflot ?
– Canaille ! dit Chicot avec unaccent de tendresse mal déguisée.
Gorenflot se mit à hurler. Après être parvenuà joindre les mains, il essayait de se les tordre.
– Moi qui ai fait avec vous de si bonsdîners ! cria-t-il en suffoquant ; moi qui buvais sigracieusement, selon vous, que vous m’appeliez toujours le roi deséponges ; moi qui aimais tant les poulardes que vouscommandiez à la Corne-d’Abondance, que je n’en laissais jamais queles os.
Ce dernier trait parut le sublime du genre àChicot, et le détermina tout à fait pour la clémence.
– Les voilà ! juste Dieu ! criaGorenflot en essayant de se relever, mais sans pouvoir en venir àbout ; les voilà ! ils viennent, je suis mort !Oh ! bon seigneur Chicot, secourez-moi !
Et le moine, ne pouvant parvenir à se relever,se jeta, ce qui était plus facile, la face contre terre.
– Relève-toi, dit Chicot.
– Me pardonnez-vous ?
– Nous verrons.
– Vous m’avez tant battu, que cela peutpasser comme ça.
Chicot éclata de rire. Le pauvre moine avaitl’esprit si troublé, qu’il avait cru recevoir les coups remboursésà Mayenne.
– Vous riez, bon seigneur Chicot ?dit-il.
– Eh ! sans doute, je ris,animal !
– Je vivrai donc ?
– Peut-être.
– Enfin, vous ne ririez pas si votreGorenflot allait mourir.
– Cela ne dépend pas de moi, ditChicot ; cela dépend du roi : le roi seul a droit de vieet de mort.
Gorenflot fit un effort, et parvint à se calersur ses deux genoux.
En ce moment, les ténèbres furent envahies parune splendide lumière ; une foule d’habits brodés et d’épéesflamboyantes, aux lueurs des torches, entoura les deux amis.
– Ah ! Chicot ! mon cherChicot ! s’écria le roi, que je suis aise de terevoir !
– Vous entendez, mon bon monsieur Chicot,dit tout bas le moine, ce grand prince est heureux de vousrevoir.
– Eh bien ?
– Eh bien, dans son bonheur, il ne vousrefusera point ce que vous lui demanderez ; demandez-lui magrâce.
– Au vilain Hérodes ?
– Oh ! oh ! silence, chermonsieur Chicot !
– Eh bien, sire, demanda Chicot en seretournant vers le roi, combien en tenez-vous ?
– Confiteor ! disaitGorenflot.
– Pas un, répliqua Crillon. Lestraîtres ! il faut qu’ils aient trouvé quelque ouverture ànous inconnue.
– C’est probable, dit Chicot.
– Mais tu les as vus ? dit leroi.
– Certainement que je les ai vus.
– Tous ?
– Depuis le premier jusqu’au dernier.
– Confiteor ! répétaitGorenflot, qui ne pouvait sortir de là.
– Tu les as reconnus, sansdoute ?
– Non, sire.
– Comment ! tu ne les as pasreconnus ?
– C’est-à-dire, je n’en ai reconnu qu’unseul, et encore….
– Et encore ?
– Ce n’était pas à son visage, sire.
– Et lequel as-tu reconnu ?
– M. de Mayenne.
– M. de Mayenne ? Celui àqui tu devais….
– Eh bien, nous sommes quittes, sire.
– Ah ! conte-moi donc cela,Chicot !
– Plus tard, mon fils, plus tard ;occupons-nous du présent.
– Confiteor ! répétaitGorenflot.
– Ah ! vous avez fait un prisonnier,dit tout à coup Crillon en laissant tomber sa large main surGorenflot, qui, malgré la résistance que présentait sa masse, pliasous le coup.
Le moine perdit la parole.
Chicot tarda à répondre, permettant que, pourun moment, toutes les angoisses qui naissent de la plus profondeterreur vinssent habiter le cœur du malheureux moine.
Gorenflot faillit s’évanouir une seconde foisen voyant autour de lui tant de colères inassouvies.
Enfin, après un moment de silence, pendantlequel Gorenflot crut entendre bruire à son oreille la trompette dujugement dernier :
– Sire, dit Chicot, regardez bien cemoine.
Un des assistants approcha une torche duvisage de Gorenflot ; celui-ci ferma les yeux pour avoir moinsà faire en passant de ce monde dans l’autre.
– Le prédicateur Gorenflot ? s’écriaHenri.
– Confiteor, confiteor,confiteor, répéta vivement le moine.
– Lui-même, répondit Chicot.
– Celui qui….
– Justement, interrompit le Gascon.
– Ah ! ah ! fit le roi d’un airde satisfaction.
On eût recueilli la sueur avec une écuelle surles joues de Gorenflot.
Et il y avait de quoi, car on entendait sonnerles épées, comme si le fer lui-même eût été doué de vie et émud’impatience.
Quelques-uns s’approchèrent menaçants.
Gorenflot les sentit plutôt qu’il ne les vitvenir, et poussa un faible cri.
– Attendez, dit Chicot, il faut que leroi sache tout.
Et prenant Henri à l’écart :
– Mon fils, lui dit-il tout bas, rendsgrâce au Seigneur d’avoir permis à ce saint homme de naître, il y aquelque trente-cinq ans ; car c’est lui qui nous a sauvéstous.
– Comment cela ?
– Oui, c’est lui qui m’a raconté lecomplot depuis alpha jusqu’à oméga.
– Quand cela ?
– Il y a huit jours à peu près, de sorteque si jamais les ennemis de Votre Majesté le trouvaient, ce seraitun homme mort.
Gorenflot n’entendit que les derniersmots.
– Un homme mort !
Et il tomba sur ses deux mains.
– Digne homme, dit le roi en jetant unbienveillant coup d’œil sur cette masse de chair, qui, aux regardsde tout homme sensé, ne représentait qu’une somme de matièrecapable d’absorber et d’éteindre les brasiers d’intelligence ;digne homme ! nous le couvrirons de notreprotection !
Gorenflot saisit au vol ce regardmiséricordieux, et demeura, comme le masque du parasite antique,riant d’un côté jusqu’aux dents et pleurant de l’autre jusqu’auxoreilles.
– Et tu feras bien, mon roi, réponditChicot, car c’est un serviteur des plus étonnants.
– Que penses-tu donc qu’il faille fairede lui ? demanda le roi.
– Je pense que tant qu’il sera dansParis, il courra gros risque.
– Si je lui donnais des gardes ? ditle roi.
Gorenflot entendit cette proposition deHenri.
– Bon ! dit-il, il paraît que j’enserai quitte pour la prison. J’aime encore mieux cela quel’estrapade ; et, pourvu qu’on me nourrisse bien….
– Non pas, dit Chicot, inutile ; ilsuffit que tu me permettes de l’emmener.
– Où cela ?
– Chez moi.
– Eh bien, emmène-le, et reviens auLouvre, où je vais retrouver nos amis, pour les préparer au jour dedemain.
– Levez-vous, mon révérend père, ditChicot au moine.
– Il raille, murmura Gorenflot ;mauvais cour !
– Mais relève-toi donc, brute !reprit tout bas le Gascon en lui donnant un coup de genou auderrière.
– Ah ! j’ai bien mérité cela !s’écria Gorenflot.
– Que dit-il donc ? demanda leroi.
– Sire, reprit Chicot, il se rappelletoutes ses fatigues, il énumère toutes ses tortures, et, comme jelui promets la protection de Votre Majesté, il dit dans laconscience de ce qu’il vaut : « J’ai bien méritécela ! »
– Pauvre diable ! dit le roi :aies-en bien soin, au moins, mon ami.
– Ah ! soyez tranquille, sire ;quand il est avec moi, il ne manque de rien.
– Ah ! monsieur Chicot !s’écria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, où memène-t-on ?
– Tu le sauras tout à l’heure. Enattendant, remercie Sa Majesté, monstre d’iniquités !remercie.
– De quoi ?
– Remercie, te dis-je !
– Sire, balbutia Gorenflot, puisque votregracieuse Majesté….
– Oui, dit Henri, je sais tout ce quevous avez fait dans votre voyage de Lyon, pendant la soirée de laLigue, et aujourd’hui enfin. Soyez tranquille, vous serezrécompensé selon vos mérites.
Gorenflot poussa un soupir.
– Où est Panurge ? demandaChicot.
– Dans l’écurie, pauvre bête !
– Eh bien, va le chercher, monte dessus,et reviens me trouver ici.
– Oui, monsieur Chicot.
Et le moine s’éloigna le plus vite qu’il put,étonné de ne pas être suivi par des gardes.
– Maintenant, mon fils, dit Chicot, gardevingt hommes pour ton escorte, et détaches-en dix autres avecM. de Crillon.
– Où dois-je les envoyer ?
– À l’hôtel d’Anjou, et qu’on t’amène tonfrère.
– Pourquoi cela ?
– Pour qu’il ne se sauve pas une secondefois.
– Est-ce que mon frère….
– T’es-tu mal trouvé d’avoir suivi mesconseils aujourd’hui ?
– Non, par la mordieu !
– Eh bien, fais ce que je te dis.
Henri donna l’ordre au colonel des gardesfrançaises de lui amener le duc d’Anjou au Louvre.
Crillon, qui n’avait pas une profondetendresse pour le prince, partit aussitôt.
– Et toi ? dit Henri.
– Moi, j’attends mon saint.
– Et tu me rejoins au Louvre ?
– Dans une heure.
– Alors je te quitte.
– Va, mon fils.
Henri partit avec le reste de la troupe.
Quant à Chicot, il s’achemina vers lesécuries, et, comme il entrait dans la cour, il vit apparaîtreGorenflot monté sur Panurge.
Le pauvre diable n’avait pas même eu l’idéed’essayer de se soustraire au sort qui l’attendait.
– Allons, allons, dit Chicot en prenantPanurge par la longe, dépêchons, on nous attend.
Gorenflot ne fit pas l’ombre de la résistance,seulement il versait tant de larmes, qu’on eût pu le voir maigrir àvue d’œil.
– Quand je le disais !murmurait-il ; quand je le disais !
Chicot tirait Panurge à lui, tout en haussantles épaules.
Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amiscouchés et dormant d’un paisible sommeil.
Les événements historiques ont une singulièreinfluence, c’est de refléter leur grandeur sur les circonstancesqui les ont précédés.
Ceux qui considéreront donc les événements quidevaient arriver le matin même, car le roi rentrait vers deuxheures au Louvre ; ceux, disons-nous, qui considéreront cesévénements avec le prestige que donne la prescience, trouverontpeut-être quelque intérêt à voir le roi, qui vient de manquerperdre la couronne, se réfugier près de ses trois amis, qui, dansquelques heures, doivent affronter pour lui un danger où ilsrisquent de perdre la vie.
Le poète, cette nature privilégiée qui neprévoit pas, mais qui devine, trouvera, nous en sommes certain,mélancoliques et charmants ces jeunes visages que le sommeilrafraîchit, que la confiance fait sourire, et qui, pareils à desfrères couchés dans le dortoir paternel, reposent sur leurs litsrangés à côté les uns des autres.
Henri s’avança légèrement au milieu d’eux,suivi par Chicot, qui, après avoir déposé son patient en lieu desûreté, était venu rejoindre le roi.
Un lit était vide, celui de d’Épernon.
– Pas rentré encore, l’imprudent !murmura le roi ; ah ! le malheureux ! ah ! lefou ! se battre contre Bussy, l’homme le plus brave de France,le plus dangereux du monde, et n’y pas plus songer !
– Tiens, au fait, dit Chicot.
– Qu’on le cherche ! qu’onl’amène ! s’écria le roi. Puis qu’on me fasse venirMiron ; je veux qu’il endorme cet étourdi, fût-ce malgré lui.Je veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en état de sedéfendre.
– Sire, dit un huissier, voiciM. d’Épernon qui rentre à l’instant même.
D’Épernon venait de rentrer, en effet.Apprenant le retour du roi, et se doutant de la visite qu’il allaitfaire au dortoir, il se glissait vers la chambre commune, espéranty arriver inaperçu.
Mais on le guettait, et, comme nous l’avonsvu, on annonça son retour au roi. Voyant qu’il n’y avait pas moyend’échapper à la mercuriale, il aborda le seuil, tout confus.
– Ah ! te voilà enfin ! ditHenri ; viens ici, malheureux, et vois les amis.
D’Épernon jeta un regard tout autour de lachambre, et fit signe qu’effectivement il avait vu.
– Vois tes amis, continua Henri :ils sont sages, ils ont compris de quelle importance est le jour dedemain ; et toi, malheureux, au lieu de prier comme ils ontfait, et de dormir comme ils font, tu vas courir le passe-dix etles ribaudes. Cordieu ! que tu es pâle ! et la bellefigure que tu feras demain, si tu n’en peux déjà plus cesoir !
D’Épernon était bien pâle, en effet, si pâle,que la remarque du roi le fit rougir.
– Allons, continua Henri, couche-toi, jele veux ! et dors. Pourras-tu dormir, seulement ?
– Moi ? dit d’Épernon comme si unepareille question le blessait au fond du cœur.
– Je te demande si tu auras le temps dedormir. Sais-tu que vous vous battez au jour ; que, dans cettemalheureuse saison, le jour vient à quatre heures ? il en estdeux ; deux heures te restent à peine.
– Deux heures bien employées, ditd’Épernon, suffisent à bien des choses.
– Tu dormiras ?
– Parfaitement, sire.
– Et moi, je n’en crois rien.
– Pourquoi cela ?
– Parce que tu es agité, tu penses àdemain. ***
*** Hélas ! tu as raison, car demain, c’est aujourd’hui.Mais, malgré moi, m’emporte le désir secret de dire que nous nesommes point encore arrivés au jour fatal.
– Sire, dit d’Épernon, je dormirai, jevous le promets ; mais, pour cela, faut-il encore que VotreMajesté me laisse dormir.
– C’est juste, dit Chicot.
En effet, d’Épernon se déshabilla, et secoucha avec un calme et même une satisfaction qui parurent de bonaugure au prince et à Chicot.
– Il est brave comme un César, dit leroi.
– Si brave, fit Chicot en se grattantl’oreille, que, ma parole d’honneur, je n’y comprends plusrien.
– Vois, il dort déjà.
Chicot s’approcha du lit ; car il doutaitque la sécurité de d’Épernon allât jusque-là.
– Oh ! oh ! fit-il tout àcoup.
– Quoi donc ? demanda le roi.
– Regarde.
Et, du doigt, Chicot montra au roi les bottesde d’Épernon.
– Du sang, murmura te roi.
– Il a marché dans le sang, mon fils.Quel brave !
– Serait-il blessé ? demanda, le roiavec inquiétude.
– Bah ! il l’aurait dit. Et puis, àmoins qu’il ne fût blessé comme Achille, au talon….
– Tiens, et son pourpoint aussi esttaché, vois sa manche. Que lui est-il donc arrivé ?
– Peut-être a-t-il tué quelqu’un, ditChicot.
– Pourquoi faire ?
– Pour se faire la main, donc !
– C’est singulier ! fit le roi.
Chicot se gratta beaucoup plus sérieusementl’oreille.
– Hum ! hum ! dit-il.
– Tu ne me réponds pas.
– Si fait ; je fais :hum ! hum ! Cela signifie beaucoup de choses, ce mesemble.
– Mon Dieu ! dit Henri, que sepasse-t-il donc autour de moi, et quel est l’avenir quim’attend ? Heureusement que demain….
– Aujourd’hui, mon fils, tu confondstoujours.
– Oui, c’est vrai.
– Eh bien, aujourd’hui ?
– Aujourd’hui je serai tranquille.
– Pourquoi cela ?
– Parce qu’ils m’auront tué les Angevinsmaudits.
– Tu crois, Henri ?
– J’en suis sûr, ils sont braves.
– Je n’ai pas entendu dire que lesAngevins fussent lâches.
– Non sans doute ; mais vois commeils sont forts, vois le bras de Schomberg : les beauxmuscles ! les beaux bras !
– Ah ! si tu voyais celuid’Antraguet !
– Vois cette lèvre impérieuse de Quélus,et ce front de Maugiron, hautain jusque dans son sommeil !Avec de telles figures on ne peut manquer de vaincre. Ah !quand ces yeux-là lancent l’éclair, l’ennemi est déjà à moitiévaincu.
– Cher ami, dit Chicot en secouanttristement la tête, il y a, au-dessous de fronts aussi hautains quecelui-ci, des yeux que je connais, qui lancent des éclairs nonmoins terribles que ceux sur lesquels tu comptes. Est-ce là tout cequi te rassure ?
– Non, viens, et je te montrerai quelquechose.
– Où cela ?
– Dans mon cabinet.
– Et ce quelque chose que tu vas memontrer te donne la confiance de la victoire ?
– Oui.
– Viens donc.
– Attends.
Et Henri fit un pas pour se rapprocher desjeunes gens.
– Quoi ? demanda Chicot.
– Écoute, je ne veux, demain, ou plutôtaujourd’hui, ni les attrister, ni les attendrir. Je vais prendrecongé d’eux tout de suite.
Chicot secoua la tête.
– Prends, mon fils, dit-il.
L’intonation de voix avec laquelle il prononçaces paroles était si mélancolique, que le roi sentit un frisson quiparcourait ses veines et qui conduisait une larme a ses yeuxarides.
– Adieu, mes amis, murmura le roi ;adieu, mes bons amis.
Chicot se détourna, son cœur n’était pas plusde marbre que celui du roi.
Mais bientôt, comme malgré lui, ses yeux sereportèrent sur les jeunes gens.
Henri se penchait vers eux, et les baisait aufront l’un après l’autre.
Une pâle bougie rose éclairait cette scène, etcommuniquait sa teinte funèbre aux draperies de la chambre et auxvisages des acteurs.
Chicot n’était pas superstitieux ; mais,lorsqu’il vit Henri toucher de ses lèvres le front de Maugiron, deQuélus et de Schomberg, son imagination lui représenta un vivantdésolé qui venait faire ses adieux à des morts déjà couchés surleurs tombeaux.
– C’est singulier, dit Chicot, je n’aijamais éprouvé cela ; pauvres enfants !
À peine le roi eut-il achevé d’embrasser sesamis, que d’Épernon rouvrit les yeux pour voir s’il étaitparti.
Il venait de quitter la chambre, appuyé sur lebras de Chicot.
D’Épernon sauta en bas de son lit, et se mit àeffacer du mieux qu’il put les taches de sang empreintes sur sesbottes et sur son habit.
Cette occupation ramena sa pensée vers lascène de la place de la Bastille.
– Je n’eusse jamais eu, murmura-t-il,assez de sang pour cet homme qui en a tant versé ce soir à luiseul.
Et il se recoucha.
Quant à Henri, il conduisit Chicot à soncabinet, et, ouvrant un long coffret d’ébène doublé de satinblanc :
– Tiens, dit-il, regarde.
– Des épées, fit Chicot. Je vois bien.Après.
– Oui, des épées ; mais des épéesbénites, cher ami.
– Par qui ?
– Par notre saint-père le pape lui-même,lequel m’accorde cette faveur. Tel que tu le vois, ce coffret, pouraller à Rome et revenir, me coûte vingt chevaux et quatrehommes ; mais j’ai les épées.
– Piquent-elles bien ? demandaChicot.
– Sans doute ; mais ce qui fait leurmérite suprême, Chicot, c’est d’être bénites.
– Oui, je le sais bien ; mais celame fait toujours plaisir de savoir qu’elles piquent.
– Païen !
– Voyons, mon fils, maintenant parlonsd’autres choses.
– Soit ; mais dépêchons.
– Tu veux dormir ?
– Non, je veux prier.
– En ce cas, parlons d’affaires. As-tufait venir M. d’Anjou ?
– Oui, il attend en bas.
– Que comptes-tu en faire ?
– Je compte le faire jeter à laBastille.
– C’est fort sage. Seulement choisis uncachot bien profond, bien sûr, bien clos ; celui, par exemple,qui a reçu le connétable de Saint-Pol ou Jacques d’Armagnac.
– Oh ! sois tranquille.
– Je sais où l’on vend de beau veloursnoir, mon fils.
– Chicot, c’est mon frère !
– C’est juste, et, à la cour, le deuil defamille se porte en violet. Lui parleras-tu ?
– Oui, certainement, ne fût-ce que pourlui ôter tout espoir, en lui prouvant que ses complots sontdécouverts.
– Hum ! fit Chicot.
– Vois-tu quelque inconvénient à ce queje l’entretienne ?
– Non ; mais, à ta place, jesupprimerais le discours et doublerais la prison.
– Qu’on amène le duc d’Anjou ! ditHenri.
– C’est égal, dit Chicot en secouant latête, je m’en tiens à ma première idée.
Un moment après, le duc entra ; il étaitfort pâle et désarmé. Crillon le suivait, tenant son épée à lamain.
– Où l’avez-vous trouvé ? demanda leroi à Crillon, l’interrogeant du même ton que si le duc n’eût pointété là.
– Sire, Son Altesse n’était pas chezelle, mais un instant après que j’eus pris possession de son hôtelau nom de Votre Majesté, Son Altesse est rentrée, et nous l’avonsarrêtée sans résistance.
– C’est bien heureux, dit le roi avecdédain.
Puis, se retournant vers le prince :
– Où étiez-vous, monsieur ?demanda-t-il.
– Quelque part que je fusse, sire, soyezconvaincu, répondit le duc, que je m’occupais de vous.
– Je m’en doute, dit Henri, et votreréponse me prouve que je n’avais pas tort de vous rendre lapareille.
François s’inclina, calme et respectueux.
– Voyons ; où étiez-vous ? ditle roi en marchant vers son frère, que faisiez-vous tandis qu’onarrêtait vos complices ?
– Mes complices ? dit François.
– Oui, vos complices, répéta le roi.
– Sire, à coup sûr, Votre Majesté est malrenseignée à mon égard.
– Oh ! cette fois, monsieur, vous nem’échapperez pas, et votre carrière de crimes est terminée. Cettefois encore vous n’hériterez pas de moi, mon frère….
– Sire, sire, par grâce,modérez-vous : il y a bien certainement quelqu’un qui vousaigrit contre moi.
– Misérable ! s’écria Henri aucomble de la colère, tu mourras de faim dans un cachot de laBastille.
– J’attends vos ordres, sire, et je lesbénis, dussent-ils me frapper de mort.
– Mais enfin, où étiez-vous,hypocrite ?
– Sire, je sauvais Votre Majesté, et jetravaillais à la gloire et à la tranquillité de son règne.
– Oh ! fit le roi pétrifié, sur monhonneur, l’audace est grande.
– Bah ! fit Chicot en se renversanten arrière, contez-nous donc cela, mon prince, ce doit êtrecurieux.
– Sire, je le dirais à l’instant même àVotre Majesté, si Votre Majesté m’eût traité en frère ; mais,comme elle me traite en coupable, j’attendrai que l’événement parlepour moi.
Sur ces mots, il salua de nouveau et plusprofondément encore que la première fois, le roi son frère, et, seretournant vers Crillon et les autres officiers qui étaientlà :
– Ça, dit-il, lequel d’entre vous,messieurs, va conduire le premier prince du sang de France à laBastille ?
Chicot réfléchissait : un éclair illuminason esprit.
– Ah ! ah ! murmura-t-il, jecrois que je comprends, à cette heure, pourquoi M. d’Épernonavait tant de sang aux pieds et en avait si peu sur les joues.
Un beau jour se levait sur Paris ; aucunbourgeois ne savait la nouvelle ; mais les gentilshommesroyalistes et ceux du parti de Guise, ces derniers encore dans lastupeur, s’attendaient à l’événement, et prenaient des mesures deprudence pour complimenter à temps le vainqueur.
Ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre précédent,le roi ne dormit point de toute la nuit : il pria etpleura ; et, comme, après tout, c’était un homme brave etexpérimenté, surtout en matière de duel, il sortit vers troisheures du matin avec Chicot, pour aller rendre à ses amis le seuloffice qu’il fût en son pouvoir de leur rendre.
Il alla visiter le terrain où devait avoirlieu le combat.
Ce fut une scène bien remarquable, et,disons-le sans raillerie, bien peu remarquée.
Le roi, vêtu d’habits de couleur sombre,enveloppé d’un large manteau, l’épée au côté, les cheveux et lesyeux cachés sous les bords de son chapeau, suivit la rueSaint-Antoine jusqu’à trois cents pas en avant de laBastille ; mais, arrivés là, voyant un grand rassemblement demonde un peu au-dessus de la rue Saint-Paul, il ne voulut point sehasarder dans cette foule, prit la rue Sainte-Catherine, et gagnapar derrière l’enclos des Tournelles.
Cette foule, on devine ce qu’elle faisaitlà : elle comptait les morts de la nuit.
Le roi l’évita, et, en conséquence, ne sutrien de ce qui s’était passé.
Chicot, qui avait assisté à la querelle ouplutôt à l’accord qui avait eu lieu huit jours auparavant,expliquait au roi, sur l’emplacement même où l’affaire allait sepasser, la place que devaient occuper les combattants, et lesconditions du combat.
À peine renseigné, Henri se mit à mesurerl’espace, regarda entre les arbres, calcula la réflexion du soleil,et dit :
– Quélus se trouvera bien exposé :il aura le soleil à droite, juste dans l’œil qui luireste,[3] tandis que Maugiron aura toute l’ombre.Quélus aurait dû prendre la place de Maugiron, et Maugiron, qui ades yeux excellents, celle de Quélus. Voilà qui est bien mal régléjusqu’à présent. Quant à Schomberg, qui a le jarret faible, il a unarbre pour lui servir de retraite en cas de besoin ; voilà quime rassure pour lui. Mais Quélus, mon pauvre Quélus !
Et il secoua tristement la tête.
– Tu me fais peine, mon roi, dit Chicot.Voyons, ne te tourmente pas ainsi, que diable ! ils auront cequ’ils auront.
Le roi leva les yeux au ciel et soupira.
– Voyez, mon Dieu ! comme ilblasphème, murmura-t-il ; mais heureusement vous savez quec’est un fou.
Chicot leva les épaules.
– Et d’Épernon, reprit le roi ; jesuis, par ma foi, injuste, je ne pensais pas à lui ;d’Épernon, qui aura affaire à Bussy, comme il va êtreexposé !… Regarde la disposition du terrain, mon braveChicot : à gauche, une barrière ; à droite, unarbre ; derrière, un fossé ; d’Épernon, qui aura besoinde rompre à tout moment, car Bussy, c’est un tigre, un lion, unserpent ; Bussy, c’est une épée vivante, qui bondit, qui sedéveloppe, qui se replie.
– Bah ! dit Chicot, je ne suis pasinquiet de d’Épernon, moi.
– Tu as tort, il se fera tuer.
– Lui ! pas si bête ; il aurapris ses précautions, va !
– Comment l’entends-tu ?
– J’entends qu’il ne se battra pas,mordieu !
– Allons donc ! ne l’as-tu pasentendu tout à l’heure ?
– Justement.
– Eh bien ?
– Eh bien, c’est pour cela que je terépète qu’il ne se battra point.
– Homme incrédule et méprisant !
– Je connais mon Gascon, Henri ;mais, si tu m’en crois, retirons-nous, cher sire ; voilà legrand jour venu, retournons au Louvre.
– Peux-tu, croire que je resterai auLouvre pendant le combat ?
– Ventre de biche ! tu yresteras ; car, si l’on te voyait ici, chacun dirait, au casoù tes amis seraient vainqueurs, que tu as forcé la victoire parquelque sortilège, et, au cas où ils seraient vaincus, que tu leuras porté malheur.
– Eh ! que me font les bruits et lesinterprétations ? Je les aimerai jusqu’au bout.
– Je veux bien que tu sois esprit fort,Henri, je te fais même mon compliment d’aimer tes amis ; c’estune vertu rare chez les princes ; mais je ne veux pas que tulaisses M. d’Anjou seul au Louvre.
– Crillon n’est-il pas là ?
– Eh ! Crillon n’est qu’un buffle,un rhinocéros, un sanglier, tout ce que tu voudras de brave etd’indomptable, tandis que ton frère, c’est la vipère, c’est leserpent à sonnettes, c’est tout animal dont la puissance est moinsdans sa force que dans son venin.
– Tu as raison, j’aurais dû le fairejeter à la Bastille.
– Je t’avais bien dit que tu avais tortde le voir.
– Oui, j’ai été vaincu par son assurance,par son aplomb, par ce service qu’il prétend m’avoir rendu.
– Raison de plus pour que tu t’en défies.Rentrons, mon fils, crois-moi.
Henri suivit le conseil de Chicot et repritavec lui le chemin du Louvre, après avoir jeté un dernier regardsur le futur champ du combat.
Déjà tout le monde était sur pied dans leLouvre, lorsque le roi et Chicot y entrèrent. Les jeunes gens s’yétaient éveillés des premiers et se faisaient habiller par leurslaquais.
Le roi demanda à quelle chose ilss’occupaient.
Schomberg faisait des pliés, Quélus sebassinait les yeux avec de l’eau de vigne, Maugiron buvait un verrede vin d’Espagne, d’Épernon aiguisait son épée sur une pierre.
On pouvait le voir d’ailleurs, car il s’était,pour cette opération, fait apporter un grès à la porte de lachambre commune.
– Et tu dis que cet homme n’est pas unBayard ? fit Henri en le regardant avec amour.
– Non, je dis que c’est un rémouleur,voilà tout, reprit Chicot.
D’Épernon le vit et cria :
– Le roi !
Alors, malgré la résolution qu’il avait prise,et que même, sans cette circonstance, il n’eût pas eu la force demaintenir, Henri entra dans leur chambre.
Nous l’avons déjà dit, c’était un roi plein demajesté et qui avait une grande puissance sur lui-même.
Son visage, tranquille et presque souriant, netrahissait donc aucun sentiment de son cœur.
– Bonjour, messieurs, dit-il ; jevous trouve en excellentes dispositions, ce me semble.
– Dieu merci ! oui, sire, répliquaQuélus.
– Vous avez l’air sombre, Maugiron.
– Sire, je suis très superstitieux, commele sait Votre Majesté ; et, comme j’ai fait de mauvais rêves,je me remets le cœur avec un doigt de vin d’Espagne.
– Mon ami, dit le roi, il faut serappeler, et je parle d’après Miron, qui est un grand docteur, ilfaut se rappeler, dis-je, que les rêves dépendent des impressionsde la veille, mais n’influent jamais sur les actions du lendemain,sauf toutefois la volonté de Dieu.
– Aussi, sire, dit d’Épernon, mevoyez-vous aguerri. J’ai aussi fort mal songé cette nuit ;mais, malgré le songe, le bras est bon et le coup d’œilperçant.
Et il se fendit contre le mur, auquel il fitune entaille avec son épée fraîche émoulue.
– Oui, dit Chicot, vous avez rêvé quevous aviez du sang à vos bottes ; ce rêve-là n’est pasmauvais : il signifie que l’on sera un jour un triomphateurdans le genre d’Alexandre et de César.
– Mes braves, dit Henri, vous savez quel’honneur de votre prince est en question, puisque c’est sa cause,en quelque sorte, que vous défendez ; mais l’honneurseulement, entendez-vous bien ? Ne vous préoccupez donc pas dela sécurité de ma personne. Cette nuit, j’ai assis mon trône demanière que, d’ici à quelque temps du moins, aucune secousse ne lepuisse ébranler. Battez-vous donc pour l’honneur.
– Sire, soyez tranquille ; nousperdrons peut-être la vie, dit Quélus ; mais, en tout cas,l’honneur sera sauf.
– Messieurs, continua le roi, je vousaime tendrement, et je vous estime aussi. Laissez-moi donc vousdonner un conseil : pas de fausse bravoure ; ce n’est pasen mourant que vous me donnerez raison, mais en tuant vosennemis.
– Oh ! quant à moi, dit d’Épernon,je ne fais pas de quartier.
– Moi, dit Quélus, je ne réponds derien ; je ferai ce que je pourrai, voilà tout.
– Et moi, dit Maugiron, je réponds à SaMajesté que, si je meurs, je tuerai mon homme coup pour coup.
– Vous vous battez à l’épéeseule ?
– À l’épée et à la dague, ditSchomberg.
Le roi tenait sa main sur sa poitrine.
Peut-être cette main et ce cœur, qui setouchaient, se parlaient-ils l’un à l’autre de leurs craintes parleurs frémissements et leurs pulsations ; mais, à l’extérieur,fier, l’œil sec, la lèvre hautaine, il était bien le roi,c’est-à-dire qu’il envoyait bien des soldats au combat, et non desamis à la mort.
– En vérité, mon roi, lui dit Chicot, tues vraiment beau eu ce moment.
Les gentilshommes étaient prêts, il ne leurrestait plus qu’à faire la révérence à leur maître.
– Allez-vous à cheval ? ditHenri.
– Non pas, sire, dit Quélus, nousmarcherons ; c’est un salutaire exercice, il dégage la tête,et Votre Majesté l’a dit mille fois, c’est la tête plus que le brasqui dirige l’épée.
– Vous avez raison, mon fils. Votremain.
Quélus s’inclina et baisa la main duroi : les autres l’imitèrent.
D’Épernon s’agenouilla en disant :
– Sire, bénissez mon épée.
– Non pas, d’Épernon, fit le roi ;rendez votre épée à votre page. Je vous réserve des épéesmeilleures que les vôtres. Apporte les épées, Chicot.
– Non pas, dit le Gascon ; donnecette commission au capitaine des gardes, mon fils ; je nesuis qu’un fou, moi, qu’un païen même ; et les bénédictions duciel pourraient se changer en sortilèges funestes, si le diable,mon ami, s’avisait de regarder à mes mains et s’apercevait de ceque je porte.
– Quelles sont donc ces épées,sire ? demanda Schomberg en jetant un coup d’œil sur la caissequ’un officier venait d’apporter.
– Des épées d’Italie, mon fils, des épéesforgées à Milan : les coquilles en sont bonnes, vous levoyez ; et comme, à l’exception de Schomberg, vous avez tousles mains délicates, le premier coup de fouet vous désarmerait, sivos mains n’étaient bien emboîtées.
– Merci, merci, Majesté, dirent ensembleet d’une seule voix les quatre jeunes gens.
– Allez, il est temps, dit le roi, qui nepouvait dominer plus longtemps son émotion.
– Sire, demanda Quélus, n’aurons-nouspoint, pour nous encourager, les regards de VotreMajesté ?
– Non, cela ne serait pasconvenable ; vous vous battrez sans qu’on le sache, vous vousbattrez sans mon autorisation. Ne donnons pas de solennité aucombat ; qu’on le croie surtout le résultat d’une querelleparticulière.
Et il les congédia d’un geste vraimentmajestueux.
Lorsqu’ils furent hors de sa présence, que lesderniers valets eurent franchi le seuil du Louvre, et qu’onn’entendit plus le bruit ni des éperons ni des cuirasses queportaient les écuyers armés en guerre :
– Ah ! je me meurs ! dit le roien tombant sur une estrade.
– Et moi, dit Chicot, je veux voir ceduel ; j’ai l’idée, je ne sais pourquoi, mais je l’ai, qu’ils’y passera quelque chose de curieux à l’endroit de d’Épernon.
– Tu me quittes, Chicot ? dit le roid’une voix lamentable.
– Oui, dit Chicot, car, si quelqu’und’entre eux faisait mal son devoir, je serais là pour le remplaceret soutenir l’honneur de mon roi.
– Va donc, dit Henri.
À peine le Gascon eut-il congé, qu’il partit,rapide comme l’éclair.
Le roi alors rentra dans sa chambre, en fitfermer les volets, défendit à qui que ce fût, dans le Louvre, depousser un cri ou de proférer une parole, et dit seulement àCrillon, qui savait tout ce qui allait se passer :
– Si nous sommes vainqueurs, Crillon, tume le diras ; si, au contraire, nous sommes vaincus, tufrapperas trois coups à ma porte.
– Oui, sire, répondit Crillon en secouantla tête.
Si les amis du roi avaient passé la nuit àdormir tranquillement, ceux du duc d’Anjou avaient pris la mêmeprécaution.
À la suite d’un bon souper auquel ilss’étaient réunis d’eux-mêmes, sans le conseil ni la présence deleur patron, qui ne prenait pas de ses favoris les mêmesinquiétudes que le roi prenait des siens, ils se couchèrent dans debons lits, chez Antraguet, dont la maison avait été choisie commelieu de réunion, se trouvant la plus proche du champ debataille.
Un écuyer, celui de Ribérac, grand chasseur ethabile armurier, avait passé toute la journée à nettoyer, fourbiret aiguiser les armes.
Il fut, en outre, chargé de réveiller lesjeunes gens au point du jour : c’était son habitude tous lesmatins de fête, de chasse ou de duel.
Antraguet, avant de souper, s’en était allévoir, rue Saint-Denis, une petite marchande qu’il idolâtrait etqu’on n’appelait, dans tout le quartier, que la belle imagière.Ribérac avait écrit à sa mère ; Livarot avait fait sontestament.
À trois heures sonnant, c’est-à-dire quand lesamis du roi s’éveillaient à peine, ils étaient déjà tous sur pied,frais, dispos et armés de bonne sorte.
Ils avaient pris des caleçons et des basrouges pour que leurs ennemis ne vissent pas leur sang, et que cesang ne les effrayât point eux-mêmes ; ils avaient despourpoints de soie grise, afin, si l’on se battait tout habillé,qu’aucun pli ne gênât leurs mouvements. Enfin ils étaient chaussésde souliers sans talons, et leurs pages portaient leurs épées, pourque leur bras et leur épaule n’éprouvassent aucune fatigue.
C’était un admirable temps pour l’amour, pourla bataille ou pour la promenade : le soleil dorait lespignons des toits sur lesquels fondait étincelante la rosée de lanuit.
Une senteur âcre et délicieuse en même tempsmoulait des jardins et se répandait par les rues.
Le pavé était sec et l’air vif.
Avant de sortir de la maison, les jeunes gensavaient fait demander au duc d’Anjou des nouvelles de Bussy.
On leur avait fait répondre qu’il était sortila veille à dix heures du soir, et qu’il n’était pas rentréedepuis.
Le messager s’informa s’il était sorti seul etarmé.
Il apprit qu’il était sortit accompagné deRemy, et que tous deux avaient leurs épées.
Au reste, on n’était point inquiet chez lecomte, il faisait souvent des absences semblables ; puis on lesavait si fort, si brave et si adroit, que ses absences, mêmeprolongées, causaient peu d’inquiétudes.
Les trois amis se firent répéter tous cesdétails.
– Bon, dit Antraguet, n’avez-vous pasentendu dire, messieurs, que le roi avait commandé une grandechasse au cerf dans la forêt de Compiègne, et queM. de Monsoreau avait, à cet effet, dû partirhier ?
– Oui, répondirent les jeunes gens.
– Alors je sais où il est : tandisque le grand veneur détourne le cerf, lui chasse la biche du grandveneur. Soyez tranquilles, messieurs, il est plus près du terrainque nous, et il y sera avant nous.
– Oui, dit Livarot, mais fatigué,harassé, n’ayant pas dormi.
Antraguet haussa les épaules.
– Est-ce que Bussy se fatigue ?répliqua-t-il. Allons ! en route, en route, messieurs, nous leprendrons en passant.
Tous se mirent en marche.
C’était juste le moment où Henri distribuaitles épées à leurs ennemis ; ils avaient donc dix minutes à peuprès d’avance sur eux.
Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache,ils prirent la rue des Lombards, la rue de la Verrerie et enfin larue Saint-Antoine.
Toutes ces rues étaient désertes.
Les paysans qui venaient de Montreuil, deVincennes ou de Saint-Maur-les-Fossés, avec leur lait et leurslégumes, et qui dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules,étaient seuls admis à voir cette fière escouade de trois vaillantshommes suivis de leurs trois pages et de leurs trois écuyers.
Plus de bravades, plus de cris, plus demenaces : lorsqu’on se bat pour tuer ou pour être tué, qu’onsait que le duel, de part et d’autre, sera acharné, mortel, sansmiséricorde, on réfléchit ; les plus étourdis des troisétaient, ce matin-là, les plus rêveurs.
En arrivant à la hauteur de la rueSainte-Catherine, tous trois portèrent, avec un sourire quiindiquait qu’une même pensée les tenait en ce moment, leurs yeuxvers la petite maison de Monsoreau.
– On verra bien de là, dit Antraguet, etje suis sûr que la pauvre Diane viendra plus d’une fois à safenêtre.
– Tiens ! dit Ribérac, elle y estdéjà venue, ce me semble.
– Pourquoi cela ?
– Elle est ouverte.
– C’est vrai. Mais pourquoi cette échelledressée devant la fenêtre, quand le logis a des portes ?
– En effet, c’est bizarre, ditAntraguet.
Tous trois s’approchèrent de la maison, avecle pressentiment intérieur qu’ils marchaient à quelque graverévélation.
– Et nous ne sommes pas les seuls à nousétonner, dit Livarot : voyez ces paysans qui passent, et quise dressent dans leur voiture pour regarder.
Les jeunes gens arrivèrent sous le balcon.
Un maraîcher y était déjà, et semblaitexaminer la terre.
– Eh ! seigneur de Monsoreau, criaAntraguet, venez-vous nous voir ? En ce cas, dépêchez-vous,car nous tenons à arriver les premiers.
Ils attendirent, mais inutilement.
– Personne ne répond, dit Ribérac ;mais pourquoi, diable ! cette échelle ?
– Eh ! manant, dit Livarot aumaraîcher, que fais-tu là ? Est-ce que c’est toi qui as dressécette échelle ?
– Dieu m’en garde, messieurs !répondit-il.
– Et pourquoi cela ? demandaAntraguet.
– Regardez donc là-haut.
Tous trois levèrent la tête.
– Du sang ! s’écria Ribérac.
– Ma foi, oui, du sang, dit levillageois, et qui est bien noir, même.
– La porte a été forcée ; dit enmême temps le page d’Antraguet.
Antraguet jeta un coup d’œil de la porte à lafenêtre, et, saisissant l’échelle, il fut sur le balcon en uneseconde.
Il plongea son regard dans la chambre.
– Qu’y a-t-il donc ? demandèrent lesautres, qui le virent chanceler et pâlir.
Un cri terrible fut sa seule réponse.
Livarot était monté derrière lui.
– Des cadavres ! la mort ! lamort partout ! s’écria le jeune homme.
Et tous deux entrèrent dans la chambre.
Ribérac resta en bas, de peur de surprise.
Pendant ce temps, le maraîcher arrêtait, parses exclamations, tous les passants.
La chambre portait partout les traces del’horrible lutte de la nuit.
Les taches, ou plutôt une rivière de sangs’était étendue sur le carreau.
Les tentures étaient hachées de coups d’épéeset de balles de pistolets.
Les meubles gisaient, brisés et rouges, dansdes débris de chair et de vêtements.
– Oh ! Remy, le pauvre Remy !dit tout à coup Antraguet.
– Mort ? demanda Livarot.
– Déjà froid.
– Mais il faut donc, s’écria Livarot,qu’un régiment de reîtres ait passé par cette chambre !
En ce moment, Livarot vit la porte du corridorouverte ; des traces de sang indiquaient que, de ce côtéaussi, avait eu lieu la lutte.
Il suivit les terribles vestiges, et vintjusqu’à l’escalier.
La cour était vide et solitaire.
Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de lesuivre, prenait le chemin de la chambre voisine.
Il y avait du sang partout : le sangconduisait à la fenêtre.
Il se pencha sur son appui, et plongea son œileffrayé sur le petit jardin.
Le treillage de fer retenait encore le cadavrelivide et roide du malheureux Bussy.
À cette vue, ce ne fut pas un cri, mais unrugissement qui s’échappa de la poitrine d’Antraguet.
Livarot accourut.
– Regarde, dit Antraguet, Bussymort !
– Bussy assassiné, précipité par unefenêtre ! Entre, Ribérac, entre !
Pendant ce temps, Livarot s’élançait dans lacour, et rencontrait au bas de l’escalier Ribérac, qu’il emmenaitavec lui.
Une petite porte, qui communiquait de la courau jardin, leur donna passage.
– C’est bien lui ! s’écriaLivarot.
– Il a le poing haché, dit Ribérac.
– Il a deux balles dans la poitrine.
– Il est criblé de coups de dague.
– Ah ! pauvre Bussy ! hurlaitAntraguet ; vengeance ! vengeance !
En se retournant, Livarot heurta un secondcadavre.
– Monsoreau ! cria-t-il.
– Quoi, Monsoreau aussi ?
– Oui, Monsoreau percé comme un crible,et qui a eu la tête brisée sur le pavé.
– Ah ça, mais on a donc assassiné tousnos amis, cette nuit !
– Et sa femme, sa femme ! criaAntraguet ; Diane, madame Diane !
Personne ne répondit, excepté la populace, quicommençait à fourmiller autour de la maison.
C’est en ce moment que le roi et Chicotarrivaient à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, et sedétournaient pour éviter le rassemblement.
– Bussy ! pauvre Bussy !s’écriait Ribérac désespéré.
– Oui, dit Antraguet, on a voulu sedéfaire du plus terrible de nous tous.
– C’est une lâcheté ! c’est uneinfamie ! crièrent les deux autres jeunes gens.
– Allons nous plaindre au duc ! crial’un d’eux.
– Non pas, dit Antraguet, ne chargeonspersonne du soin de notre vengeance ; nous serions mal vengés,ami ; attends-moi.
En une seconde il descendit, et rejoignitLivarot et Ribérac.
– Mes amis, dit-il, regardez cette noblefigure du plus brave des hommes, voyez les gouttes encorevermeilles de son sang ; celui-là nous donne l’exemple ;celui-là ne chargeait personne du soin de le venger… Bussy !Bussy ! nous ferons comme toi ; et, sois tranquille, nousnous vengerons !
En disant ces mots, il se découvrit, posa seslèvres sur les lèvres de Bussy ; et, tirant son épée, il latrempa dans son sang.
– Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavreque ce sang sera lavé dans le sang de tes ennemis !
– Bussy, dirent les autres, nous juronsde tuer ou de mourir !
– Messieurs, dit Antraguet, remettant sonépée au fourreau, pas de merci, pas de miséricorde, n’est-cepas ?
Les deux jeunes gens étendirent la main sur lecadavre :
– Pas de merci, pas de miséricorde !répétèrent-ils.
– Mais, dit Livarot, nous ne serons plusque trois contre quatre.
– Oui, mais nous n’aurons assassinépersonne, nous, dit Antraguet ; et Dieu fera forts ceux quisont innocents. Adieu, Bussy !
– Adieu, Bussy ! répétèrent les deuxautres compagnons.
Et ils sortirent, l’effroi dans l’âme et lapâleur au front, de cette maison maudite.
Ils y avaient trouvé, avec l’image de la mort,ce désespoir profond qui centuple les forces ; ils y avaientrecueilli cette indignation généreuse qui rend l’homme supérieur àson essence mortelle.
Ils percèrent avec peine la foule, tant, en unquart d’heure, la foule était devenue considérable.
En arrivant sur le terrain, ils trouvèrentleurs ennemis qui les attendaient, les uns assis sur des pierres,les autres pittoresquement campés sur les barrières de bois.
Ils firent les derniers pas en courant,honteux d’arriver les derniers.
Les quatre mignons avaient avec eux quatreécuyers.
Leurs quatre épées, posées à terre, semblaientattendre et se reposer comme eux.
– Messieurs, dit Quélus en se levant eten saluant avec une espèce de morgue hautaine, nous avons eul’honneur de vous attendre.
– Excusez-nous, messieurs, ditAntraguet ; mais nous fussions arrivés avant vous, sans leretard d’un de nos compagnons.
– M. de Bussy ? fitd’Épernon ; effectivement, je ne le vois pas. Il paraît qu’ilse fait tirer l’oreille, ce matin.
– Nous avons bien attendu jusqu’àprésent, dit Schomberg ; nous attendrons bien encore.
– M. de Bussy ne viendra pas,répondit Antraguet.
Une stupeur profonde se peignit sur tous lesvisages ; celui de d’Épernon seul exprima un autresentiment.
– Il ne viendra pas ! dit-il ;ah ! ah ! le brave des braves a donc peur ?
– Ce ne peut être pour cela, repritQuélus.
– Vous avez raison, monsieur, ditLivarot.
– Et pourquoi ne viendra-t-il pas ?demanda Maugiron.
– Parce qu’il est mort ! répliquaAntraguet.
– Mort ! s’écrièrent lesmignons.
D’Épernon ne dit rien, et pâlit mêmelégèrement.
– Et mort assassiné ! repritAntraguet. Ne le savez-vous pas, messieurs ?
– Non, dit Quélus. Et pourquoi lesaurions-nous ?
– D’ailleurs, est-ce sûr ? demandad’Épernon.
Antraguet tira sa rapière.
– Si sûr, dit-il, que voilà de son sangsur mon épée.
– Assassiné ! s’écrièrent les troisamis du roi. M. de Bussy assassiné !
D’Épernon continuait de secouer la tête d’unair de doute.
– Ce sang crie vengeance ! ditRibérac ; ne l’entendez-vous pas, messieurs ?
– Ah çà ! reprit Schomberg, ondirait que votre douleur a un sens.
– Pardieu ! fit Antraguet.
– Qu’est-ce à dire ? s’écriaQuélus.
– Cherche à qui le crimeprofite, dit le légiste, murmura Livarot.
– Ah ça, messieurs, vous expliquerez-voushaut et clair ? dit Maugiron d’une voix tonnante.
– Nous venons justement pour cela,messieurs, dit Ribérac, et nous avons plus de sujets qu’il n’enfaut pour nous égorger cent fois.
– Alors, vite l’épée à la main, ditd’Épernon en tirant son arme du fourreau ; et faisonsvite.
– Oh ! oh ! vous êtes bienpressé, monsieur le Gascon, dit Livarot ; vous ne chantiez passi haut quand nous étions quatre contre quatre.
– Est-ce notre faute, si vous n’êtes plusque trois ? répondit d’Épernon.
– Oui, c’est votre faute ! s’écriaAntraguet ; il est mort parce qu’on l’aimait mieux couché dansla tombe que debout sur le terrain ; il est mort le poingcoupé, pour que son poing ne pût plus soutenir son épée ; ilest mort parce qu’il fallait à tout prix éteindre ses yeux, dontl’éclair vous eût ébloui tous quatre. Comprenez-vous ? suis-jeclair ?
Schomberg, Maugiron et d’Épernon hurlaient derage.
– Assez, assez, messieurs ! ditQuélus. Retirez-vous, monsieur d’Épernon ; nous nous battronstrois contre trois ; ces messieurs verront alors si, malgrénotre droit, nous sommes gens à profiter d’un malheur que nousdéplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta le jeune hommeen jetant son chapeau en arrière et en levant la main gauche,tandis que de la droite il faisait siffler son épée ; venez,et, en nous voyant combattre à ciel ouvert et sous le regard deDieu, vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, del’espace ! de l’espace !
– Ah ! je vous haïssais, ditSchomberg, maintenant je vous exècre !
– Et moi, dit Antraguet, il y a une heureje vous eusse tué, maintenant je vous égorgerais. En garde,messieurs, en garde !
– Avec nos pourpoints ou sanspourpoints ? demanda Schomberg.
– Sans pourpoint, sans chemise, ditAntraguet ; la poitrine à nu, le cœur à découvert.
Les jeunes gens jetèrent leurs pourpoints etarrachèrent leurs chemises.
– Tiens, dit Quélus en se dévêtant, j’aiperdu ma dague. Elle tenait mal au fourreau, et sera tombée enroute.
– Ou vous l’aurez laissée chezM. de Monsoreau, place de la Bastille, dit Antraguet,dans quelque fourreau dont vous n’aurez pas osé la retirer.
Quélus poussa un hurlement de rage, et tombaen garde.
– Mais il n’a pas de dague, monsieurAntraguet, il n’a pas de dague ! cria Chicot, qui arrivait ence moment sur le champ de bataille.
– Tant pis pour lui, dit Antraguet ;ce n’est point ma faute.
Et, tirant sa dague de la main gauche, iltomba en garde de son côté.
Le terrain sur lequel allait avoir lieu cetteterrible rencontre était ombragé d’arbres, ainsi que nous l’avonsvu, et situé à l’écart.
Il n’était fréquenté d’ordinaire que par lesenfants, qui venaient y jouer le jour, ou les ivrognes et lesvoleurs, qui venaient y dormir la nuit.
Les barrières, dressées par les marchands dechevaux, écartaient naturellement la foule, qui, semblable auxflots d’une rivière, suit toujours un courant, et ne s’arrête ou nerevient qu’attirée par quelque remous.
Les passants longeaient cet espace et ne s’yarrêtaient point.
D’ailleurs, il était de trop bonne heure, etl’empressement général se portait vers la maison sanglante deMonsoreau.
Chicot, le cœur palpitant, bien qu’il ne fûtpas fort tendre de sa nature, s’assit en avant des laquais et despages sur une balustrade de bois.
Il n’aimait pas les Angevins, il détestait lesmignons ; mais les uns et les autres étaient de braves jeunesgens, et sous leur chair courait un sang généreux que bientôt onallait voir jaillir au grand jour.
D’Épernon voulut risquer une dernière fois labravade.
– Quoi ! on a donc bien peur demoi ? s’écria-t-il.
– Taisez-vous, bavard ! lui ditAntraguet.
– J’ai mon droit, répliquad’Épernon ; la partie fut liée à huit.
– Allons, au large ! dit Ribéracimpatienté en lui barrant le passage.
Il s’en revint avec des airs de tête superbes,et rengaîna son épée.
– Venez, dit Chicot, venez, fleur desbraves, sans quoi vous allez perdre encore une paire de soulierscomme hier.
– Que dit ce maître fou ?
– Je dis que tout à l’heure il y aura dusang par terre, et vous marcheriez dedans comme vous fîtes cettenuit.
D’Épernon devint blafard. Toute sa jactancetombait sous ce terrible reproche.
Il s’assit à dix pas de Chicot, qu’il neregardait plus sans terreur.
Ribérac et Schomberg s’approchèrent après lesalut d’usage.
Quélus et Antraguet, qui, depuis un instantdéjà, étaient tombés en garde, engagèrent le fer en faisant un pasen avant.
Maugiron et Livarot, appuyés chacun sur unebarrière, se guettaient en faisant des feintes sur place pourengager l’épée dans leur garde favorite.
Le combat commença comme cinq heures sonnaientà Saint-Paul.
La fureur était peinte sur les traits descombattants ; mais leurs lèvres serrées, leur pâleur menaçantel’involontaire tremblement du poignet, indiquaient que cette fureurétait maintenue par eux à force de prudence, et que, pareille à uncheval fougueux, elle ne s’échapperait point sans de grandsravages.
Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui estun espace de temps énorme, un frottement d’épées qui n’était pasencore un cliquetis. Pas un coup ne fut porté.
Ribérac, fatigué ou plutôt satisfait d’avoirtâté son adversaire, baissa la main, et attendit un moment.
Schomberg fit deux pas rapides, et lui portaun coup qui fut le premier éclair sorti du nuage.
Ribérac fut frappé. Sa peau devint livide, etun jet de sang sortit de son épaule ; il rompit pour se rendrecompte à lui-même de sa blessure.
Schomberg voulut renouveler le coup ;mais Ribérac releva son épée par une parade de prime, et lui portaun coup qui l’atteignit au côté.
Chacun avait sa blessure.
– Maintenant, reposons-nous quelquessecondes, si vous voulez, dit Ribérac.
Cependant Quélus et Antraguet s’échauffaientde leur côté ; mais Quélus, n’ayant pas de dague, avait ungrand désavantage ; il était obligé de parer avec son brasgauche, et, comme son bras était nu, chaque parade lui coûtait uneblessure.
Sans être atteint grièvement, au bout dequelques secondes, il avait la main complètement ensanglantée.
Antraguet, au contraire, comprenant tout sonavantage, et non moins habile que Quélus, parait avec une mesureextrême. Trois coups de riposte portèrent, et, sans être touchégrièvement, le sang s’échappa de la poitrine de Quélus par troisblessures.
Mais, à chaque coup, Quélus répéta :
– Ce n’est rien.
Livarot et Maugiron en étaient toujours à laprudence.
Quant à Ribérac, furieux de douleur et sentantqu’il commençait à perdre ses forces avec son sang, il fondit surSchomberg.
Schomberg ne recula pas d’un pas et secontenta de tendre son épée.
Les deux jeunes gens firent coup fourré.
Ribérac eut la poitrine traversée, etSchomberg fut blessé au cou.
Ribérac, blessé mortellement, porta la maingauche à sa plaie en se découvrant.
Schomberg en profita pour porter à Ribérac unsecond coup qui lui traversa les chairs.
Mais Ribérac, de sa main droite, saisit lamain de son adversaire, et, de la gauche, lui enfonça dans lapoitrine sa dague jusqu’à la coquille.
La lame aiguë traversa le cœur.
Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur ledos, entraînant avec lui Ribérac, toujours traversé par l’épée.
Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas deretraite rapide et courut à lui, poursuivi par Maugiron. Il gagnaplusieurs pas dans la course, et, aidant Ribérac dans les effortsqu’il faisait pour se débarrasser de l’épée de Schomberg, il luiarracha cette épée de la poitrine.
Mais alors, rejoint par Maugiron, force luifut de se défendre avec le désavantage d’un terrain glissant, d’unegarde mauvaise et du soleil dans les yeux.
Au bout d’une seconde, un coup d’estoc ouvritla tête de Livarot, qui laissa échapper son épée et tomba sur lesgenoux.
Quélus était vivement serré par Antraguet.Maugiron se hâta de percer Livarot d’un coup de pointe. Livarottomba tout à fait.
D’Épernon poussa un grand cri.
Quélus et Maugiron restaient contre le seulAntraguet. Quélus était tout sanglant, mais de blessureslégères.
Maugiron était à peu près sauf.
Antraguet comprit le danger. Il n’avait pasreçu la moindre égratignure ; mais il commençait à se sentirfatigué ; ce n’était cependant pas le moment de demander trêveà un homme blessé et à un autre tout chaud de carnage. D’un coup defouet il écarta violemment l’épée de Quélus, et, profitant del’écartement du fer, il sauta légèrement par-dessus unebarrière.
Quélus revint par un coup de taille, mais quin’entama que le bois.
Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguetde flanc. Antraguet se retourna. Quélus profita du mouvement pourpasser sous la barrière.
– Il est perdu, dit Chicot.
– Vive le roi ! dit d’Épernon,hardi, mes lions, hardi !
– Monsieur, du silence, s’il vous plaît,dit Antraguet ; n’insultez pas un homme qui se battra jusqu’audernier souffle.
– Et qui n’est pas encore mort !s’écria Livarot.
Et, au moment où nul ne pensait plus à lui,hideux de la fange sanglante qui lui couvrait le corps, il sereleva sur ses genoux et plongea sa dague entre les épaules deMaugiron, qui tomba comme une masse en soupirant :
– Jésus, mon Dieu ! je suismort !
Livarot retomba évanoui ; l’action et lacolère avaient épuisé le reste de ses forces.
– Monsieur de Quélus, dit Antraguet,baissant son épée, vous êtes un homme brave, rendez-vous, je vousoffre la vie.
– Et pourquoi me rendre ? ditQuélus, suis-je à terre ?
– Non ; mais vous êtes criblé decoups, et moi, je suis sain et sauf.
– Vive le roi ! cria Quélus, j’aiencore mon épée, monsieur.
Et il se fendit sur Antraguet, qui para lecoup, si rapide qu’il eût été.
– Non, monsieur, vous ne l’avez plus, ditAntraguet, saisissant à pleine main la lame près de la garde.
Et il tordit le bras de Quélus, qui lâchal’épée.
Seulement Antraguet se coupa légèrement undoigt de la main gauche.
– Oh ! hurla Quélus, une épée !une épée !
Et, se lançant sur Antraguet d’un bond detigre, il l’enveloppa de ses deux bras.
Antraguet se laissa prendre au corps, et,passant son épée dans sa main gauche et sa dague dans sa maindroite, il se mit à frapper sur Quélus sans relâche et partout,s’éclaboussant à chaque coup du sang de son ennemi, à qui rien nepouvait faire lâcher prise, et qui criait à chaqueblessure :
– Vive le roi !
Il réussit même à retenir la main qui lefrappait, et à garrotter, comme eût fait un serpent, son ennemiintact entre ses jambes et ses bras.
Antraguet sentit que la respiration allait luimanquer.
En effet, il chancela et tomba.
Mais, en tombant, comme si tout le devaitfavoriser ce jour-là, il étouffa, pour ainsi dire, le malheureuxQuélus.
– Vive le roi ! murmura ce dernier,à l’agonie.
Antraguet parvint à dégager sa poitrine del’étreinte ; il se roidit sur un bras, et, le frappant d’undernier coup qui lui traversa la poitrine :
– Tiens, lui dit-il, es-tucontent ?
– Vive le r…, articula Quélus, les yeux àdemi fermés.
Ce fut tout ; le silence et la terreur dela mort régnaient sur le champ de bataille.
Antraguet se releva tout sanglant, mais dusang de son ennemi ; il n’avait, comme nous l’avons dit,qu’une égratignure à la main.
D’Épernon, épouvanté, fit un signe de croix etprit la fuite, comme s’il eût été poursuivi par un spectre.
Antraguet jeta sur ses compagnons et sesennemis, morts et mourants, le même regard qu’Horace dut jeter surle champ de bataille qui décidait les destins de Rome.
Chicot secourut et releva Quélus, qui rendaitson sang par dix-neuf blessures.
Le mouvement le ranima.
Il rouvrit les yeux.
– Antraguet, sur l’honneur, dit-il, jesuis innocent de la mort de Bussy.
– Oh ! je vous crois, monsieur, fitAntraguet attendri, je vous crois.
– Fuyez, murmura Quélus, fuyez, le roi nevous pardonnerait pas.
– Et moi, monsieur, je ne vousabandonnerai pas ainsi, dit Antraguet, dût l’échafaud meprendre.
– Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot,et ne tentez pas Dieu ; vous vous sauvez par un miracle, n’endemandez pas deux le même jour.
Antraguet s’approcha de Ribérac, qui respiraitencore.
– Eh bien ? demanda celui-ci.
– Nous sommes vainqueurs, réponditAntraguet à voix basse pour ne pas offenser Quélus.
– Merci, dit Ribérac. Va-t’en.
Et il retomba évanoui.
Antraguet ramassa sa propre épée, qu’il avaitlaissée tomber dans la lutte, puis celles de Quélus, de Schomberget de Maugiron.
– Achevez-moi, monsieur, dit Quélus, oulaissez-moi mon épée.
– La voici, monsieur le comte, ditAntraguet en la lui offrant avec un salut respectueux.
Une larme brilla aux yeux du blessé.
– Nous eussions pu être amis,murmura-t-il.
Antraguet lui tendit la main.
– Bien ! fit Chicot ; c’est onne peut plus chevaleresque. Mais sauve-toi, Antraguet, tu es dignede vivre.
– Et mes compagnons ? demanda lejeune homme.
– J’en aurai soin, comme des amis duroi.
Antraguet s’enveloppa du manteau que luitendait son écuyer, afin que l’on ne vît pas le sang dont il étaitcouvert, et, laissant les morts et les blessés au milieu des pageset des laquais, il disparut par la porte Saint-Antoine.
Le roi, pâle d’inquiétude et frémissant aumoindre bruit, arpentait la salle d’armes, conjecturant, avecl’expérience d’un homme exercé, tout le temps que ses amis avaientdû employer à joindre et à combattre leurs adversaires, ainsi quetoutes les chances bonnes ou mauvaises que leur donnaient leurcaractère, leur force et leur adresse.
– À cette heure, avait-il dit d’abord,ils traversent la rue Saint-Antoine. Ils entrent dans le champclos, maintenant. On dégaîne. À cette heure, ils sont auxmains.
Et, à ces mots, le pauvre roi, toutfrissonnant, s’était mis en prières.
Mais le fond du cœur absorbait d’autressentiments, et cette dévotion des lèvres ne faisait que glisser àla surface.
Au bout de quelques secondes, le roi sereleva.
– Pourvu que Quélus, dit-il, se souviennede ce coup de riposte que je lui ai montré, en parant avec l’épéeet en frappant avec la dague. Quant à Schomberg, l’homme desang-froid, il doit tuer ce Ribérac. Maugiron, s’il n’a pasmauvaise chance, se débarrassera vite de Livarot. Maisd’Épernon ! oh ! celui-là est mort. Heureusement quec’est celui des quatre que j’aime le moins. Mais, malheureusement,ce n’est pas le tout qu’il soit mort, c’est que, lui mort, Bussy,le terrible Bussy, retombe sur les autres en se multipliant.Ah ! mon pauvre Quélus ! mon pauvre Schomberg ! monpauvre Maugiron !
– Sire ! dit à la porte la voix deCrillon.
– Quoi ! déjà ! s’écria leroi.
– Non, sire, je n’apporte aucunenouvelle, si ce n’est que le duc d’Anjou demande à parler à VotreMajesté.
– Et pourquoi faire ? demanda leroi, dialoguant toujours à travers la porte.
– Il dit que le moment est venu pour luid’apprendre à Votre Majesté quel genre de service il lui a rendu,et que ce qu’il a à dire au roi calmera une partie des craintes quil’agitent en ce moment.
– Eh bien, allez donc, dit le roi.
En ce moment et comme Crillon se retournaitpour obéir, un pas rapide retentit par les montées, et l’onentendit une voix qui disait à Crillon :
– Je veux parler au roi à l’instantmême !
Le roi reconnut la voix et ouvritlui-même.
– Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu’ya-t-il encore ? Mais qu’as-tu, mon Dieu, et qu’est-ilarrivé ? Sont-ils morts ?
En effet, Saint-Luc, pâle, sans chapeau, sansépée, tout marbré de taches de sang, se précipitait dans la chambredu roi.
– Sire, s’écria Saint-Luc en se jetantaux genoux du roi, vengeance ! je viens vous demandervengeance !
– Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu’ya-t-il donc ? parle, et qui peut te causer un pareildésespoir ?
– Sire, un de vos sujets, le plusnoble ; un de vos soldats, le plus brave….
La parole lui manqua.
– Hein ? fit en avançant Crillon,qui croyait avoir des droits à ce dernier titre surtout.
– À été égorgé cette nuit, traîtreusementégorgé, assassiné ! acheva Saint-Luc.
Le roi, préoccupé d’une seule idée, serassura ; ce n’était aucun de ses quatre amis, puisqu’il lesavait vus le matin.
– Égorgé, assassiné cette nuit ! ditle roi ; de qui parles-tu donc, Saint-Luc ?
– Sire, vous ne l’aimez pas, je le saisbien, continua Saint-Luc ; mais il était fidèle, et, dansl’occasion, je vous le jure, il eût donné tout son sang pour VotreMajesté : sans quoi il n’eût pas été mon ami.
– Ah ! fit le roi, qui commençait àcomprendre.
Et quelque chose comme un éclair, sinon dejoie, du moins d’espérance, illumina son visage.
– Vengeance, sire, pourM. de Bussy ! cria Saint-Luc ;vengeance !
– Pour M. de Bussy ?répéta le roi en appuyant sur chaque mot.
– Oui, pour M. de Bussy, quevingt assassins ont poignardé cette nuit. Et bien leur en a prisd’être vingt, car il en a tué quatorze.
– M. de Bussy mort !….
– Oui, sire.
– Alors, il ne se bat pas ce matin !dit tout à coup le roi, emporté par un mouvement irrésistible.
Saint-Luc lança au roi un regard qu’il ne putsoutenir : en se détournant, il vit Crillon, qui, toujoursdebout près de la porte, attendait de nouveaux ordres.
Il lui fit signe d’amener le duc d’Anjou.
– Non, sire, ajouta Saint-Luc d’une voixsévère, M. de Bussy ne s’est point battu, en effet, etvoilà pourquoi je viens demander, non pas vengeance, comme j’ai eutort de le dire à Votre Majesté, mais justice, car j’aime mon roi,et surtout l’honneur de mon roi par-dessus toutes choses, et jetrouve qu’en poignardant M. de Bussy on a rendu undéplorable service à Votre Majesté.
Le duc d’Anjou venait d’arriver à laporte ; il s’y tenait débout et immobile comme une statue debronze.
Les paroles de Saint-Luc avaient éclairé leroi ; elles lui rappelaient le service que son frèreprétendait lui avoir rendu.
Son regard se croisa avec celui du duc, et iln’eut plus de doute : car, en même temps qu’il lui répondaitoui du regard, le duc avait fait de haut en bas un signeimperceptible de tête.
– Savez-vous ce que l’on va diremaintenant ? s’écria Saint-Luc. On va dire, si vos amis sontvainqueurs, qu’ils ne le sont que parce que vous avez fait égorgerBussy.
– Et qui dit cela, monsieur ?demanda le roi.
– Pardieu ! tout le monde, ditCrillon se mêlant, sans façon et comme d’habitude, à laconversation.
– Non, monsieur, dit le roi, inquiet etsubjugué par cette opinion de celui qui était le plus brave de sonroyaume depuis que Bussy était mort, non, monsieur, on ne le dirapas, car vous me nommerez l’assassin.
Saint-Luc vit une ombre se projeter.
C’était le duc d’Anjou, qui venait de fairedeux pas dans la chambre. Il se retourna et le reconnut.
– Oui, sire, je le nommerai ! dit-ilen se relevant, car je veux à tout prix disculper Votre Majestéd’une si abominable action.
– Eh bien, dites.
Le duc s’arrêta et attendittranquillement.
Crillon se tenait derrière lui, le regardantde travers et secouant la tête.
– Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, ona fait tomber Bussy dans un piège : tandis qu’il rendaitvisite à une femme dont il était aimé, le mari, prévenu par untraître, est rentré chez lui avec des assassins ; il y enavait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans lejardin.
Si tout n’eût pas été fermé, comme nousl’avons dit, dans la chambre du roi, on eût pu voir, malgré sapuissance sur lui-même, pâlir le prince à ces dernièresparoles.
– Bussy s’est défendu comme un lion,sire ; mais le nombre l’a emporté, et….
– Et il est mort, interrompit le roi, etmort justement ; car je ne vengerai certes pas unadultère.
– Sire, je n’ai pas fini mon récit,reprit Saint-Luc. Le malheureux, après s’être défendu, près d’unedemi-heure dans la chambre, après avoir triomphé de ses ennemis, lemalheureux se sauvait blessé, sanglant, mutilé ; il nes’agissait plus que de lui tendre une main secourable, que je luieusse tendue, moi, si je n’eusse été arrêté, avec la femme qu’ilm’avait confiée, par ses assassins ; si je n’eusse étégarrotté, bâillonné. Malheureusement on avait oublié de m’ôter lavue comme on m’avait ôté la parole, et j’ai vu, sire, j’ai vu deuxhommes s’approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse auxlances d’une grille de fer ; j’ai entendu le blessé leurdemander secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit devoir deux amis. Eh bien, l’un, sire, – c’est horrible à raconter,mais, croyez-le, c’était encore bien plus horrible à voir et àentendre, – l’un a ordonné de faire feu, et l’autre a obéi.
Crillon serra les poings et fronça lesourcil.
– Et vous connaissez l’assassin ?demanda le roi, ému malgré lui.
– Oui, dit Saint-Luc.
Et, se retournant vers le prince en chargeantsa parole et son geste de toute sa haine si longtempscontenue :
– C’est monseigneur ! dit-il ;l’assassin, c’est le prince ! l’assassin, c’estl’ami !
Le roi s’attendait à ce coup. Le duc lesupporta sans sourciller.
– Oui, dit-il tranquillement ; oui,M. de Saint-Luc a bien vu et bien entendu : c’estmoi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majestéappréciera cette action, car M. de Bussy était monserviteur, c’est vrai ; mais, ce matin, quelque chose quej’aie pu lui dire, M. de Bussy devait porter les armescontre Votre Majesté.
– Tu mens, assassin ! tu mens !s’écria Saint-Luc : Bussy percé de coups, Bussy la main hachéede coups d’épée, l’épaule brisée d’une balle, Bussy pendantaccroché par la cuisse au treillis de fer, Bussy n’était plus bonqu’à inspirer de la pitié à ses plus cruels ennemis, et ses pluscruels ennemis l’eussent secouru. Mais toi, toi, l’assassin de laMole et de Coconnas, tu as tué Bussy comme, les uns après lesautres, tous tes amis ; tu as tué Bussy, non parce qu’il étaitl’ennemi de ton frère, mais parce qu’il était le confident de tessecrets. Ah ! Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisaisce crime.
– Cordieu, murmura Crillon, que nesuis-je le roi !
– On m’insulte chez vous, mon frère, ditle duc, blême de terreur, car, entre la main convulsive de Crillonet le regard sanglant de Saint-Luc, il ne se sentait pas ensûreté.
– Sortez ! Crillon, dit le roi.
Crillon sortit.
– Justice, sire ! justice !continua de crier Saint-Luc.
– Sire, dit le duc, punissez-moi d’avoirsauvé, ce matin, les amis de Votre Majesté, et d’avoir donné uneéclatante justice à votre cause, qui est la mienne.
– Et moi, reprit Saint-Luc, ne sepossédant plus, je te dis que la cause dont tu es est une causemaudite, et qu’où tu passes doit s’abattre sur tes pas la colère deDieu ! Sire ! sire ! votre frère a protégé nosamis : malheur à eux !
Le roi sentit passer en lui comme un frissonde terreur.
En ce moment même, on entendit au dehors unevague rumeur, puis des pas précipités, puis des interrogatoiresempressés.
Il se fit un grand, un profond silence.
Au milieu de ce silence, et comme si une voixdu ciel venait donner raison à Saint-Luc, trois coups, frappés aveclenteur et solennité, ébranlèrent la porte sous le poing vigoureuxde Crillon.
Une sueur froide inonda les tempes de Henri etbouleversa les traits de son visage.
– Vaincus ! s’écria-t-il ; mespauvres amis vaincus !
– Que vous disais-je, sire ? s’écriaSaint-Luc.
Le duc joignit les mains avec terreur.
– Vois-tu, lâche ! s’écria le jeunehomme avec un superbe effort, voilà comme les assassinats sauventl’honneur des princes ! Viens donc m’égorger aussi, je n’aipas d’épée !
Et il lança son gant de soie au visage duduc.
François poussa un cri de rage et devintlivide.
Mais le roi ne vit rien, n’entenditrien : il avait laissé tomber son front entre ses mains.
– Oh ! murmura-t-il, mes pauvresamis, ils sont vaincus, blessés ! Oh ! qui me donnerad’eux des nouvelles certaines ?
– Moi, sire, dit Chicot.
Le roi reconnut cette voix amie, et tendit sesbras en avant.
– Eh bien ? dit-il.
– Deux sont déjà morts, et le troisièmeva rendre le dernier soupir.
– Quel est ce troisième qui n’est pasencore mort ?
– Quélus, sire.
– Et où est-il ?
– À l’hôtel Boissy, où je l’ai faittransporter.
Le roi n’en écouta point davantage, ets’élança hors de l’appartement en poussant des crislamentables.
Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie,Jeanne de Brissac, de là son retard à se présenter au Louvre.
Jeanne passa trois jours et trois nuits àveiller la malheureuse femme, en proie au plus atroce délire.
Le quatrième jour, Jeanne, brisée de fatigue,alla prendre un peu de repos ; mais, lorsqu’elle rentra, deuxheures après, dans la chambre de son amie, elle ne la trouvaplus.[4]
On sait que Quélus, le seul des troiscombattants défenseurs de la cause du roi qui ait survécu àdix-neuf blessures, mourut dans ce même hôtel de Boissy, où Chicotl’avait fait transporter, après une agonie de trente jours, etentre les bras du roi.
Henri fut inconsolable. Il fit faire à sestrois amis de magnifiques tombeaux, où ils étaient taillés enmarbre et dans leur grandeur naturelle.
Il fonda des messes à leur intention, lesrecommanda aux prières des prêtres, et ajouta à ses oraisonshabituelles ce distique, qu’il répéta toute sa vie après sesprières du matin et du soir :
Que Dieu reçoive en son giron
Quélus, Schomberg et Maugiron,
Pendant près de trois mois, Crillon garda àvue le duc d’Anjou, que le roi avait pris dans une haine profonde,et auquel il ne pardonna jamais.
On atteignit ainsi le mois de septembre,époque à laquelle Chicot, qui ne quittait pas son maître, et quieût consolé Henri, si Henri eût pu être consolé, reçut la lettresuivante, datée du prieuré de Beaune. Elle était écrite de la maind’un clerc.
« Cher seigneur Chicot,
« L’air est doux dans notre pays, et lesvendanges promettent d’être belles en Bourgogne, cette année.
« On dit que le roi, notre sire, à quij’ai sauvé la vie, à ce qu’il paraît, a toujours beaucoup dechagrin ; amenez-le au prieuré, cher monsieur Chicot, nous luiferons boire d’un vin de 1550, que j’ai découvert dans mon cellier,et qui est capable de faire oublier les plus grandesdouleurs ; cela le réjouira, je n’en doute point, car j’aitrouvé, dans les livres saints, cette phrase admirable :« Le bon vin réjouit le cœur de l’homme ! » C’esttrès beau en latin ; je vous le ferai lire. Venez donc, chermonsieur Chicot, venez avec le roi, venez avec M. d’Épernon,venez avec M. de Saint-Luc ; et vous verrez que nousengraisserons tous.
« Le révérend prieur DOM GORENFLOT, quise dit votre humble serviteur et ami.
« P.S. Vous direz au roi que je n’ai pasencore eu le temps de prier pour l’âme de ses amis, comme il mel’avait recommandé, à cause des embarras que m’a donnés moninstallation ; mais, aussitôt les vendanges faites, jem’occuperai certainement d’eux. »
– Amen ! dit Chicot, voilàde pauvres diables bien recommandés à Dieu !