La rage de l’expression Francis Ponge

II au I2 mai.
Sur la campagne de Provence
règne un pétale de pervenche
Ce jour bleu de cendres vaut nuit
Qui pèse sur la Provence.

Aux environs d’Aix-en-Provence
Pétale de violettes bleues
Pervenche ou mine de crayon
Il y a du rose sous ce bleu
Toutes choses égales d’ailleurs
Parfaitement Monsieur Chabaud
L’a vu mieux que Monsieur Cézanne
Rose pervenche à mine de crayon
Il tient son ombre estompée dans son
éclat même·
Son ombre est estompée dans son éclat
même
L’ombre est estompée à l’intérieur des
corps
Ainsi la mort dans la plus pure joie
Pétales de violettes bleues
Un azur à mine de plomb
ameure aux jardins de Provence
Ce jour de cendres-là vaut nuit
Le peintre Chabaud l’a bien vu
Son ombre dans son éclat
tient estompée
Le jour qui luit sur la Provence
est un azur à mine de plomb
Ce jour bleu de cendres-là vaut nuit

Le peintre Chabaud l’a bien vu
Son ombre dans son éclat
tient estompée
Toute disséminée.
Tambours voilés, trompettes bouchées
Ce jour bleu de cendres-là vaut nuit
Son ombre à son éclat tient toute
estompée
Il luit de jour sur la Provence
un azur à mine de plomb
Des cendres au lieu de gouttes y sont
disséminées
Au lieu d’une vapeur imperceptible une
imperceptible fumée
(mais stable, sans mouvement)
Des réseaux très fins de ténèbres y sont
tendus
Un beau jour est aussi un météore
Il tient toute la nature sous le charme
(la terreur) de son autorité.
Il tient toute la nature muette sous son
autorité.
Tout cœur s’arrête de battre. (Seuls
les stupides hannetons et les autobus
continuent à ronfler et à se cogner.)
Qui ne voit ici que le ciel est fermé ;
l’immensité intersidérale est vue ici par
183

transparence et c’est grandiose (aperçu
sur l’infini). Ce ne sont que des gaz
irrespirables.. Comme à travers une eau
claire les poissons au-dessus d’eux peu-
vent apercevoir l’atmosphère (ou l’ima-
giner), nous apercevons le milieu éthéré.
Certes, nous n’avions pas besoin de
cela (de voir si évidemment le ciel
fermé) pour juger que Dieu est une
invention ignoble, une insinuation détes-
table, une proposition malhonnête, une
tentative hélas trop réussie d’effondre-
ment des consciences humaines et que
les hommes qui nous y inclinent sont
des traîtres ou des imposteurs.
Ailleurs, la nature respire vers des
cieux qui s’occupent d’autre chose, par
exemple de voiturer les nuages. Ici, les
cieux s’occupent décidément d’étouffer
la nature. Il est clair, ici, que la nature
étouffe.
Elle reste coite sous le ciel fermé,
essaie pathétiquement de vivre. Les
urnes, les statues se font ses interprètes,
pour une supplication. Mais aucune
réponse : c’est splendide.
*

12 au 13 mai.
Je n’arriverais pas à conquérir ce
paysage, ce ciel de Provence? Ce serait
trop fort ! Que de mal il me donne ! Par
moments, il me semble que je ne l’ai
pas assez vu, et je me dis qu’il faudrait
que j’y retourne, comme un paysa-
giste revient à son motif à plusieurs
reprIses.
Pourtant, il s’agit de quelque chose
de simple! Au lieu dit « La Mounine »,
entre Marseille et Aix, un matin d’avril
vers huit heures, à travers les vitres de
l’autobus. . . eh bien qu’ai-je? Je ne par-
viens pas à continuer… Le ciel au-dessus
des jardins (comme je levais les yeux
vers la cime des arbres, et quoiqu’il
fût pur de tout nuage) m’ a pparut tout
mélangé d’ombre. Comme blâmé.. . Ciel
blâmé. . . Tout mélangé d’ombre et de
blâme (voir aussi blême) … Comme frappé
de congestion …
Ce jour vaut nuit, ce Jour bleu
cendres-là
Il tient son ombre dans les serres de
son éclat
185

Son ombre à son éclat tient toute
estompée
Il tient son omble dans son éclat
estompée
Il pèse sur la Provence (pèse n’est pas
le mot)
Il a sur elle l’autorité d’un miroir noir.
Paysage généralement quelconque
. ! incandescent
malS
embr a ‘se,
Son ombre à son éclat mêlée comme par
une estompe.
*
La plu s fluide des en cres à style
est-elle vraiment la bleue noire?
*
Azur à mine de plomb
ce gaz lourd résulte en vase clos
d’une explosion de pétales de violettes
bleues.
Ce jour vaut nuit, ce jour bleu,cendres-Ià
Son ombre tient tt » :te .. ans les griffes
de son éclat
Une estompe les a mêlées.
186

Il a sur la Provence
paysage généralement quelconque
mais incandescent
l’autorité du miroir noir des peintres.
Et puisque nous parlons des peintres
disons que Monsieur Chabaud, toutes
choses égales d’ailleurs,
l’a mieux vu que le grand Cézanne.
A mieux rendu cette tragique perma-
nence,
ce tragique encrage de la situation.
Quel poulpe a soupiré son enVIe aux
cieux?
Gros cœur, s’est épanché?
Quel compte-gouttes a vidé son cœur
gros ?
Un poulpe a-t-il reculé
dans les cieux de Provence?
Ou l’air ici résulte-t-il
de l’explosion en vase clos
d’un pétale de violette bleue?

*
Ce jour vaut nuit ce jour bleu cendres-là
Il tient son ombre dans (les serres de)
son éclat
Les tempes des maisons sont serrées
aUSSI
Congestion de l’azur
Quel gros cœur de poulpe reculant dans
le ciel
s’est vidé, provoquant ce tragique
encrage de la situation?
Occlusion, congestion, syncope.
*
Le temps est celui que les couleurs ont
mIS pour passer ».
Sous l’effort de la lumière
Le cœur est serré par l’angoisse de
l’éternité
et de la mort
Il s’arrête de battre (non, mauvais)
Paralysie, syncope?
Immobilité
Silence.
188

Phosphorescence printanière
Contraction du paysage généralement
quelconque.
*
Blême : très pâle, plus que pâle (?).
Étym. : de l’ancien scandinave blâmi,
couleur bleue, de blâ, bleu (voy.
Bleu).
Blâme : 10 Expression de l’opinion, du
jugement par lequel on trouve quel-
que chose de mauvais dans les per-
sonnes ou les choses. 20 Reproche,
tache (de blasphemare).
Congestion : de congerere : amasser.
Estompé : de stumpf, émoussé.
Incandescence : devenir blanc. Lumi-
nescence : n’existe pas au Littré.
*
10 juin.
Je me suis demandé ce soiI’, quand je
ne dormais encore qu’à demi (mainte-
nant c’est aux trois quarts) :
10 S’il ne serait pas plus « fidèle Il
189

d’écrire à partir de l’autobus où je me
trouvais quand j e ressentis ce paysage
(plus fidèle et plus réussissable…).
20 Plus tard. . . mais était-ce en songe ?
cela m’ échappe ! . . . je ressentis très for-
tement la difficulté du s ujet, mon mérite,
et le peu de chances que j e possède de
réussir à le traiter.
*
10 au 30 jui.n 1941.
Cette étude devrait-elle être très lon-
gue encore (elle peut aus’si bien durer
des années…), ne jamais me laisser
entraîner à oublier ce de quoi il s’agit
pour moi, simplement – de rendre
compte :
10 L’autobus avançait (cinématique):
2, 0 L’autorité du ciel sur le paysage
a) le ciel
b) le paysage
m’avait fortement surprIS, ému, intri-
gué.
30 Quand apparurent les statues, les
urnes, mon émotion tout à coup fut
décuplée : il y eut sanglot.

*
L’autobus (autocar) – (autocar de
Marseille à Aix) – (au lieu dit « La
Mounine », ou à celui des « Trois
Pigeons », ou à ceiui des « Frères Gris »)
avançait (assez lentement il est vrai,
cela montait).
J’étais contre la vitre (fermée) tassé,
passant inaperçu (inaperçu de moi-
même (?). L’heure importe : huit heures
du matin fin avril.
Mais (à vrai dir;e) l’avance de
l’autohu.s ne m’a été sensible qu’au
moment où les statues, les urnes appa-
rurent.
Peut-être devrais-je donc interver-
tir 1 0 et 20? – Oui, il le faut.
Indispensable aussi de rapprocher cela
de mon émotion à Biot et de celle à
Craponne-sur-Arzon (sanglots). Peut-
être de celle au Vieux-Colombier (ou à
la lecture) quand le staretz Zossima
s’agenouille devant Dimitri Karamazov;
et encore dans Les Misérables quand
Mgr Machin s’agenouille devant le vieux
conventionnel (peut-être mais pas sûr).
191

– Ces deux derniers sanglots-là, ce fut
devant le coup de théâtre noble de la
justice rendue, réparation donnée. –
Les autres, ce fut devant le tragique
des paysages, la fatalité naturelle
(météorologique) (à noter que toujours
les ciels) (et aussi toujours la cinéma-
tique ; à Biot l’express : changement de
décor tout à coup ; à Craponne ce fut
en me retournant à moto).
A Craponne il y avait de l’humain,
comme à La Mounine (ici statues et
urnes, là clochers et tours de châteaux,
et toits de villages). A Biot, non, c’était
tout « naturel » : la mer seule.
La vue d’un Cézanne un j our (Les
Joueurs de Cartes?) : noblesse de l’effort
suppléant au manque de moyens (?);
et modestie certaine.
La modestie des statues (de bambini)
et des urnes y fut, dans le même sens,
pour grand-chose.
1er au 12 juillet 1941.
A quelle heure très matinale – le
grand coup de gong a-t-il été donné?

Dont toute l’atmosphère vibre encore
(sans déjà qu’aucun son ne se fasse
plus entendre) et vibrera toute la jour-
née?
Le soleil trône – sur lequel il est
impossible de maintenir le regard et
ses tambourinaires l’entourent, les bras
levés au- dessus de leurs têtes.
Mais non ! Tout cela est effacé par
l’ardeur même. L’on jurerait de
mémoire qu’il n’y avait que le ciel
bleu, plus vide assurément que le ciel
nocturne.
Quelle autorité, quel poing irrésistible
s’est abattu sur la tôle nocturne pour
éveiller les vibrations du jour, qui du-
rera jusqu’à ce qu’cles se rassoupis-
sent?
Notes après coup sur un ciel de Pro »ence.
Quel poulpe reculant dans le ciel de
Provence a provoqué ce tragique encrage
de la situation? Mais non! Il s’agit d’un
gaz lourd et non d’un liquide. Quelque
chose comme le résultat de l’explosion
en vase clos d’un million de pétales de
violettes bleues.
193

Il Y a comme des cendres éparses dans
l’azur, et aussi une odeur comparable à
celle de la poudre.
C’est comme si le jour était voilé par
l’excès même de son éclat. Ce jour vaut
nuit ce jour bleu cendres-là. Il tient
son ombre estompée dans son éclat. Il
tient son ombre dans les griffes de son
éclat.
Un coup de poing irrésistible a été
donné sur la tôle de la nuit, jusqu’à ce
qu’elle ibre au blanc. De très bonne
heure ce matin. Et les vibrations vont
s’amplifiant jusqu’à midi.
Sauf ces vibrations il règne une immo-
bilité, une stupéfaction pareille à celle
qui suit les coups de feu, les actes irré-
parables, les crimes. Voilà comment
je rejoins les expressions habituelles sur
la malédiction de l’azur : « Je suis
hanté ! L’azur, l’azur, l’azur! Que
s’est-il passé? Pourquoi cette autorité
terrible des ciels sur ce paysage si sim-
ple, ce paysage notarié, ce paysage de
droit romain?
Pourquoi cette sévérité, cette punition
par l’intensité de la lumière, infligeant
ombre nette au moindre débris, aux
194

moindres « roses » de la poussière ?
Pourquoi cet étouffement, cette bru-
talité, ces valeurs foncées? N’est-ce que
la rançon da beau temps?
Toutes les bêtes sous les sunlights
sont rentrées dans leur trou. Les pierres
et les végétaux seuls supportent, restent
en proie à la terrible lumière.
Et soudain à quelques statues se
révèle la préoccupation de l’homme.’ Il
expose ces statues au soleil, il les lui
présente, les lui offre, en un sens aussi
il les lui oppose. Il vient de les poser
devant lui, en artisan, comme sur la
plaque d’un four le boulanger offre,
présente son pain au feu…
De tels météores ne sont pas parmi Jes
plus faciles à décrire.
Chaque chose est comme au bord d’un
précipice. Elle est au hord d’une omhre,
si nette et si noire qu’elle semble creuser
le sol. Chaque chose est au bord de
sim précipice – comme une bille au
bord de son trou.
195

Notes après coup sur un ciel de Prol,Jence.
12 juilt 1941.
La plus fluide des encres à style est-
elle vraiment la bleue noire? Azur à
mine de plomb : quel poulpe reculant
au fond du ciel de Provence a provoqué
ce tragique encrage de la situation?
Ou s’agit-il goutte à goutte d’une
infusion du poison qui commence comme
ciel, et qui finit comme azure?
Il s’agit d’une congestion. (Tant
d’azur s’est amassé.)
Les maisons, les tuiles serrées, laissent
closes leurs paupières. Les arbres ont
mal à la. tête : i ls évitent de bouger la
plus petite feuille. Non ! Il s’agit de
l’explosion en vase clos d’un milliard
de pétales de violettes bleues.
Roanne, I3juillet 1941.
Au lieu dit « La Mounine » entre
Marseille et Aix un matin d’avril vers
huit heures par la vitre de l’autocar le
196

ci l quoique limpide au-dessus des jar-
dins m’apparut tout mélangé d’ombre.
Quel poulpe reculant hors du ciel de
Provence avait-il provoqué ce tragique
encrage de la situation?
Ou n’ était ce plutôt quelque chose
comme le résultat de l’explosion en vase
clos d’un milliard de pétales de violettes
bleues?
Il y avait comme une dissémination
de cendres dans l’azur, et je ne suis pas
sûr que l’odeur n’en fût pas comparable
à celle de la poudre.
L’on éprouvait comme une congestion
de l’azur. Les maisons les tempes serrées
tenaient closes leurs paupières. Les
arbres avaient l’air atteints de maux de
tête : ils évitaient de bouger la moindre
feuille.
C’était comme si le jour était voilé par
l’excès même de son éclat. Ce jour vaut
nuit, pensais-je, ce jour bleu de cendres-
là. Il tient son ombre dans les griffes
de son éclat. Son ombre à son éclat
tient toute estompée.
D’où vient cette autorité terrible des
ciels? Quel coup de poing a été donné
sur la tôle de la nuit pour la faire vibrer
197

ainsi, devenir si radieuse, de vibrations
qui s’amplifieront jusqu’à midi?
Et comment se fait-il que règne une
telle immobilité, semblable à l’attente
qui succède si curieusement aux actes
décisifs, aux coups de feu, aux viols,
aux meurtres?
Pourquoi cette sévérité sur ce paysage
si généralement quelconque, ce paysage
notarié, ce paysage de droit romain?
Pourquoi cet accablement pathéti-
que? Est-ce la rançon du beau jour? Un
beau jour est aussi un météore, le
moins facile à décrire sans doute …
Roanne, 1 4 juillet 1941.
Au lieu dit La Mounine » auprès
d’Aix-en-Provence un petit matin de
printemps le ciel pourtant limpide au
travers des feuillages m’apparut tout
mélangé d’ombre.
Je ne crois pas que la nuit rancunière,
pour venger son recul d’au-dessus ces
régions, ait vidé de son encre à style
la bleue noire son gros cœur de poulpe
à notre détriment.
Ig8

Je ne crois pas la nuit poulpe si ran-
cunier pour son recul derrière l’horizon
avoir voulu d’encre à style bleue noire
vider son cœur à cette occasion.
Je ne crois pas la nuit si rancunière
D’avoir voulu poulpe à cette occasion
Vider son cœur d’un flot d’encre bleue
nOIre.
Je ne crois pas la nuit si rancunière
que reculant derrière l’horizon
elle ait voulu vider d’encre à style bleue
nOIre
son cœur de poulpe à cette occasion.
Note (motion) d’ordre
à propos du ciel de ProfJence.
19juillet 1941.
Il s’agit de bien décrire ce ciel tel
qu’il m’apparut et m’impressionna si
profondément.
De cette description, ou à la suite
d’elle, surgira en termes simples l’expli-
cation de ma profonde émotion.
199

Si j’ai été si touché, c’est qu’il s’agis-
sait sans doute de la révélation sous
cette forme d’une loi esthétique et
morale importante.
A l’intensité de mon émotion, à la
ténacité de mon effort pour en rendre
compte et aux scrupules qui m’inter-
disent d’en bâcler la description, je juge
de l’intérêt de cette loi.
J’ai à dégager cette loi, cette leçon
(La Fontaine eût dit cette morale). Ce
peut être au’ssi bien une loi scientifique,
un théorème.
Donc, à l’origine, un sanglot, une
émotion sans cause apparente (le sen-
timent du beau ne suffit pas à l’expli-
quer. Pourquoi ce sentiment? Beau est
un mot qui en remplace un autre).
Il s’agit d’éclaircir cela, d’y mettre
la lumière, de dégager les raisons (de
mon émotion) et la loi (de ce paysage),
de faire serfJir ce paysage à quelque
chose d’autre qu’au sanglot esthétique,
de le faire devenir un outil moral, logi-
que, de faire, à son propos, faire un pas
à l’esprit.
Toute ma position philosophique et
poétique est dans ce problème.

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