XV
Il était sa malédiction, elle le haïssait. Ses pensées refaisaient chaque jour le même chemin.
Elle était maintenant sa prisonnière pour toute la vie. Par quoi l’avait-il asservie ? Comment lui extorquait-il sa soumission, lorsqu’elle se rendait, lorsqu’elle satisfaisait ses désirs et lui faisait savourer le frémissement de sa honte sans fard ? Devait-il cela à l’ascendant de l’âge, à la dépendance financière où la mère de Lara se trouvait à son égard, à l’habileté du chantage qu’il exerçait sur elle ? Non, non et non. Sornettes que tout cela.
Ce n’est pas elle qui est soumise, c’est lui. Ne voit-elle donc pas comme il se languit d’elle ? Elle n’a rien à craindre, sa conscience est pure. Toute la honte, toute la peur doivent être pour lui, s’il songe qu’elle pourrait le démasquer. Mais justement, elle ne le fera jamais. Ce qui lui manque pour cela, c’est la bassesse qui fait toute la force de Komarovski à l’égard des subordonnés et des faibles.
C’est là tout ce qui les oppose. C’est là ce qui rend la vie si effrayante. De quoi se sert-elle pour assourdir ? Du tonnerre et de l’éclair ? Non, des regards obliques et des murmures de la médisance. Tout en elle est supercherie et équivoque. Comme une toile d’araignée : on croit saisir un fil, on tire, il n’est plus là, mais que l’on essaie de se délivrer de la toile, on ne réussit qu’à s’emmêler davantage.
Et le fort est entre les mains du faible et du lâche.
XVI
« Et si j’étais mariée ? se disait-elle. Quelle différence cela ferait-il ? » Elle se lançait dans les sophismes. Mais parfois une angoisse sans issue l’envahissait.
Comment n’a-t-il pas honte de se traîner à ses pieds et de supplier : « Cela ne peut pas continuer ainsi. Pense à ce que j’ai fait de toi. Tu es sur une pente dangereuse. Avouons tout à ta mère. Je t’épouserai. »
Et il pleurait, il insistait comme si elle avait discuté, comme si elle avait refusé. Mais ce n’étaient que des phrases, et Lara n’écoutait même pas ces mots tragiques et creux.
Et il continuait à la mener, le visage enveloppé d’une longue voilette, dans les cabinets particuliers de cet horrible restaurant, où les laquais et les dîneurs la suivaient du regard et la déshabillaient des yeux. Et elle ne pouvait que se demander : faut-il donc humilier, quand on aime ?
Un jour elle eut un rêve. Elle était sous terre, il ne restait plus d’elle que son flanc gauche jusqu’à l’épaule et la plante de son pied droit. Une touffe d’herbe sortait de son sein gauche, et sur la terre on chantait « Les yeux noirs et les seins blancs » et « On défend à Macha d’aller à la rivière »[10] .
XVII
Lara n’était pas pieuse. Elle ne croyait pas aux rites. Mais parfois, pour supporter la vie, il lui fallait l’accompagnement d’une certaine musique intérieure. Cette musique, on ne pouvait la composer soi-même à chaque occasion. Elle la trouvait dans la parole de Dieu sur la vie, et c’est pour pleurer sur cette parole que Lara allait à l’église.
Une fois au début de décembre, lorsque Lara avait le cœur lourd comme Catherine dans l’Orage[11], elle alla prier; elle avait l’impression que la terre allait d’un moment à l’autre s’ouvrir sous ses pieds, et les voûtes de l’église s’écrouler sur elle. Et elle n’aurait que ce qu’elle méritait. Et tout serait fini. Dommage seulement qu’elle ait emmené Olia Diomina, ce moulin à paroles.
— Prov Afanassiévitch, lui souffla Olia à l’oreille.
— Chut. Laisse-moi donc, s’il te plaît. Quel Prov Afanassiévitch ?
— Prov Afanassiévitch Sokolov. Notre oncle au troisième degré. Celui qui récite.
— Ah, c’est du récitant qu’elle parle. Un parent de Tiverzine. Chut. Tais-toi. Ne me dérange pas, je t’en prie.
Elles étaient venues pour le début de la messe. On chantait le psaume : O mon âme, bénis le Seigneur, et que tout mon être bénisse Son saint Nom.
L’église était à moitié déserte et bourdonnait de rumeurs. Tous les fidèles se massaient près de l’iconostase. L’église était de construction récente. Le verre incolore du vitrail n’ajoutait rien à la grisaille de la ruelle enneigée, des passants et des voitures qui la parcouraient. Auprès de la fenêtre, le marguillier, sans se préoccuper du service, sermonnait à voix haute une espèce d’innocente, sourde et loqueteuse, et sa voix était du même modèle courant et quotidien que la fenêtre et la ruelle.
Pendant que Lara, la monnaie à la main, contournait lentement les fidèles pour aller chercher des cierges à l’entrée de l’église, puis revenait avec les mêmes précautions pour ne bousculer personne, Prov Afanassiévitch avait eu le temps de débiter tambour battant neuf béatitudes, sur un ton qui paraissait dire qu’on ne l’avait pas attendu pour savoir tout cela.
Heureux les pauvres en esprit… Heureux ceux qui pleurent… Heureux ceux qui ont faim et soif de justice…
Lara marchait, elle tressaillit et s’arrêta. On parlait d’elle. Il disait : « Le sort des opprimés est enviable. Ils ont quelque chose à dire sur eux-mêmes. Ils ont toute la vie devant eux. » C’était Son avis. C’était l’avis du Christ.
XVIII
C’étaient les journées de la Presnia[12]. Ils se trouvaient dans la zone de l’insurrection. A quelques pas de chez eux, rue de Tver, on dressait une barricade. On la voyait par la fenêtre du salon. De leur cour on y portait des seaux d’eau : on arrosait la barricade pour figer dans une cuirasse de gel les pierres et les débris dont elle était faite.
La cour de la maison voisine servait aux combattants de lieu de rassemblement. C’était quelque chose comme un centre sanitaire ou un centre de ravitaillement.
Deux garçons s’y rendaient. Lara les connaissait tous les deux. L’un était Nika Doudorov, un ami de Nadia, chez laquelle Lara avait fait sa connaissance. Il était fait du même bois qu’elle — franc, fier et taciturne. Il ressemblait à Lara et ne l’intéressait pas.
L’autre était le collégien Antipov, qui habitait chez la vieille Marfa Gavrilovna Tiverzina, la grand-mère d’Olia Diomina. Au cours de ses visites à Marfa Gavrilovna, Lara avait remarqué peu à peu l’impression qu’elle faisait au gamin. Pacha Antipov avait encore tant de candeur qu’il ne songeait pas à cacher la béatitude où le mettaient les visites de Lara, comme si elle était un bosquet de bouleaux par temps de vacances avec de l’herbe fraîche et des nuages, et que l’on pût impunément exprimer l’adoration béate qu’elle inspirait, sans craindre les brocards.
Dès qu’elle se fut aperçue de l’influence qu’elle avait sur lui, Lara en profita sans le vouloir. Ce n’est d’ailleurs que plus tard qu’elle entreprit d’apprivoiser plus sérieusement son caractère facile et malléable : à ce moment, leur amitié datait déjà de longtemps, et Pacha savait qu’il aimait éperdument Lara et que plus jamais il ne pourrait revenir là-dessus.
Les garçons jouaient au plus terrible et au plus adulte des jeux, à la guerre, et à une guerre pour laquelle on exilait et pendait. Mais la manière dont les pans de leurs capuchons étaient noués sur leur nuque révélait les enfants qu’ils étaient encore, et indiquait qu’ils avaient encore des papas et des mamans. Lara les regardait avec des yeux de grande personne.
Une teinte d’innocence couvrait leurs jeux dangereux. Cette teinte, ils la communiquaient à tout le reste. Au soir glacé, couvert d’une toison de givre, si épaisse qu’il en paraissait noir au lieu de blanc. A la cour toute bleue. A la maison d’en face, où disparaissaient les garçons. Et surtout, surtout, — aux coups de revolver qui claquaient sans cesse dans cette maison. « Les garçons font le coup de feu », pensait Lara. Elle ne pensait pas à Nika et à Pacha en particulier, mais à tous ceux qui tiraient dans la ville. « De bons, d’honnêtes garçons », pensait-elle. « Ils sont bons, c’est pour cela qu’ils tirent. »
