X
— Eh bien, quoi ? Y aura-t-il des chevaux aujourd’hui ? demandait Gordon au docteur Jivago, en le voyant revenir pour le déjeuner dans l’isba galicienne où ils étaient logés.
— Des chevaux ! Quels chevaux ? Et où irais-tu, quand on est bloqué de tous les côtés ? Nous sommes en plein chaos. Personne n’y comprend rien. Au sud, nous avons contourné ou percé le front allemand en plusieurs endroits, moyennant quoi, dit-on, nos unités se sont disloquées et sont tombées dans une poche. Au nord, par contre, les Allemands ont traversé la Sventa, à un endroit où elle passait pour infranchissable.
En gros, un corps de cavalerie. Ils désorganisent les communications, détruisent les dépôts et, à mon avis, essaient de nous encercler. Tu vois ce que ça donne. Et toi, tu parles de chevaux ! Allons, plus vite que ça, Karpenko, mets le couvert, remue-toi un peu. Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ? Des pieds de veau ! Parfait !
L’unité sanitaire, avec l’hôpital et toutes ses dépendances, était dispersée dans le village miraculeusement épargné. Les maisons qui brillaient de tous les carreaux de leurs fenêtres, basses et tout en longueur, comme elles le sont dans l’ouest de la Russie, étaient intactes.
C’était l’été de la Saint-Martin, les derniers beaux jours d’un automne doré et chaud. Le jour, les médecins et les officiers ouvraient les fenêtres, tuaient les mouches dont les essaims noirs rampaient sur les barres d’appui et sur l’enduit blanc des plafonds bas, et, la tunique ou la vareuse déboutonnée, ils ruisselaient de sueur et se brûlaient le gosier avec du thé chaud ou des choux fumants.
La nuit, ils s’asseyaient à croupetons devant la porte ouverte de leur poêle, soufflaient sur les charbons étouffés par les bûches humides, qui ne voulaient pas prendre feu et dont la fumée les faisait pleurer, et ils invectivaient leurs ordonnances qui ne savaient pas allumer un poêle de façon décente.
La nuit était calme. Gordon et Jivago étaient couchés l’un en face de l’autre sur les banquettes adjacentes aux deux murs opposés. Entre eux, il y avait la table où ils prenaient leurs repas et une longue fenêtre basse qui occupait toute la longueur du mur. La pièce était surchauffée et enfumée. Ils avaient ouvert les carreaux aux deux extrémités de la fenêtre et respiraient la fraîcheur de la nuit d’automne, qui embuait les vitres.
Ils discutaient, comme ils l’avaient fait tous ces derniers jours. Comme toujours, l’horizon rougeoyait du côté du front et quand, dans le grondement égal et incessant de la canonnade, on entendait tomber des coups plus sourds, distincts et pesants, qui semblaient labourer le sol comme un coffre ferré que l’on traîne et qui écorche le vernis du plancher, Jivago interrompait sa conversation par respect pour ce bruit, faisait une pause et disait : « C’est la Bertha, un canon allemand de seize pouces, qui pèse près d’une tonne », et, lorsqu’ils reprenaient leur conversation, il ne savait plus de quoi il était question.
— Qu’est-ce que ça sent donc tout le temps dans le village ? demanda Gordon. Ça m’a frappé dès le premier jour. C’est douceâtre, fade et désagréable, comme une odeur de souris.
— Ah ! Je vois ce que tu veux dire. C’est le chanvre. Il y a beaucoup de chènevières par ici. Le chanvre a déjà cette odeur de charogne, obsédante et insupportable. Mais de plus, dans un secteur d’opérations militaires, quand les tués s’écroulent dans les chènevières, on met du temps à les découvrir et ils se décomposent. L’odeur de cadavre est très répandue par ici, c’est naturel. De nouveau la Bertha. Tu entends ?
Ils avaient passé en revue, durant ces quelques jours, tous les sujets possibles. Gordon connaissait les idées de son ami sur la guerre et sur l’esprit du temps. Iouri Andréiévitch lui avait dit la difficulté qu’il avait eue à s’habituer à la logique sanglante de l’extermination mutuelle, à la vue des blessés et surtout à l’horreur de certaines blessures modernes, qui laissaient des survivants mutilés, transformés en morceaux de viande monstrueux par les progrès de la technique militaire.
Chaque jour, Gordon parcourait le théâtre des opérations à la suite du docteur, et, grâce à lui, il voyait quelque chose. Il avait conscience, bien sûr, de toute l’immoralité du regard désoeuvré qu’il portait sur la bravoure d’autrui, sur les efforts surhumains de volonté que d’autres faisaient pour vaincre la peur de la mort, sur les sacrifices qu’ils consentaient et sur les risques qu’ils couraient. Mais il ne lui semblait guère plus moral de pousser de vains soupirs à ce propos. Il estimait qu’il fallait remplir avec honnêteté et naturel le rôle que vous imposait la situation.
Que l’on pût s’évanouir à la vue des blessés, il en fit lui-même l’expérience, en allant visiter un détachement volant de la Croix-Rouge qui travaillait plus à l’ouest, dans une ambulance située presque sur les lignes.
Ils arrivèrent à l’orée d’un grand bois à moitié fauché par le feu de l’artillerie. Dans un fourré aux branches brisées et foulées, des affûts de canons cassés et tordus étaient renversés sens dessus dessous. Un cheval de selle était attaché à un arbre. La maison forestière qui se laissait deviner dans les profondeurs du bois avait perdu la moitié de son toit. L’ambulance était installée dans le bureau de la maison et dans deux grandes tentes grises dressées de l’autre côté de la route, au milieu du bois.
— J’ai eu tort de t’amener ici, dit Jivago. Les tranchées sont tout près, à une verste et demie ou deux, et nos batteries sont là, derrière ce bois. Tu entends ce qui se passe ? Ne joue pas les héros, s’il te plaît. Ça ne prend pas. Tu n’en mènes pas large et c’est bien naturel. La situation peut évoluer d’une minute à l’autre. Les obus vont voler jusqu’ici.
Près de la route forestière, de jeunes soldats fatigués et couverts de poussière, la vareuse trempée de sueur aux omoplates et sur la poitrine, étaient couchés par terre à plat ventre ou sur le dos. les jambes écartées dans leurs lourdes bottes. C’était tout ce qui restait d’une section durement éprouvée. On les avait relevés d’un combat qui durait depuis plus de quatre jours et envoyés à l’arrière pour un court repos. Les soldats étaient couchés comme s’ils étaient de pierre, ils n’avaient plus la force ni de sourire, ni de dire de gros mots, et pas un seul ne tourna la tête quand on entendit grincer dans le bois quelques charrettes qui s’approchaient rapidement.
Au grand trot, dans des brouettes sans ressorts, qui faisaient sauter en l’air leurs malheureux occupants et achevaient de leur briser les os et de leur retourner les entrailles, on amenait des blessés à l’ambulance. Là, on leur dispenserait les premiers secours, on les panserait à la hâte et, en cas d’extrême urgence, on expédierait une opération. On les avait ramassés, ces innombrables blessés, une demi-heure plus tôt, pendant une courte accalmie, dans le champ qui s’étendait devant les tranchées. Une bonne moitié d’entre eux étaient sans connaissance
Quand on les eut amenés devant le perron de la maison, des brancardiers sortirent et déchargèrent les charrettes. Une infirmière apparut dans l’entrebâillement d’une tente, dont elle maintenait les pans rapprochés avec la main. Ce n’était pas son tour de garde, elle était libre. Derrière les tentes, on entendait se disputer deux hommes. Le grand bois plein de fraîcheur répercutait leurs éclats de voix, mais on ne distinguait pas les mots.
Quand les blessés furent arrivés, les deux hommes sortirent du bois et se dirigèrent vers l’ambulance. Un jeune officier en colère s’emportait contre le médecin du détachement il voulait savoir où avait déménagé le parc d’artillerie qui avait stationné dans ce bois. Le médecin n’en savait rien, cela ne le regardait pas. Il pria l’officier de le laisser tranquille et de ne plus crier, parce qu’on avait amené des blessés et qu’il avait à faire, mais le jeune officier ne se calmait pas et vitupérait la Croix-Rouge, l’intendance de l’artillerie, tout le monde.
Jivago s’approcha du médecin. Ils se saluèrent et montèrent dans la maison. L’officier, qui avait un léger accent tatar, continuait à fulminer à voix haute. Il détacha son cheval de l’arbre, l’enfourcha d’un bond et disparut au galop dans les profondeurs du bois. L’infirmière, elle, regardait toujours. Soudain son visage fit une grimace d’horreur.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes fou ? cria-t-elle à deux blessés légers, qui tout seuls, sans aucune aide, se frayaient un chemin entre les civières vers l’ambulance ; elle sortit rapidement de la tente et se lança dans leur direction.
On portait sur une civière un pauvre diable affreusement défiguré. La base d’une douille lui avait fendu le visage, transformé la langue et les dents en une bouillie sanglante, et s’était logée entre les maxillaires à la place d’une joue arrachée. D’un filet de voix qui n’avait rien d’humain, le mutilé poussait de petits gémissements courts et saccadés que chacun devait interpréter comme une prière : qu’on l’achevât et qu’on mît fin le plus rapidement possible à cette torture qui s’éternisait.
L’infirmière avait cru voir que les blessés légers qui marchaient à ses côtés, apitoyés par les gémissements, s’apprêtaient à lui extraire à la main cet effroyable éclat de fer.
— Voyons ! Qu’est-ce que vous faites là ! C’est le chirurgien qui doit faire ça avec des instruments spéciaux. Si seulement ça en vaut la peine ! (Mon Dieu ! mon Dieu! rappelle-le à toi, ne me fais pas douter de ton existence !)
Une seconde plus tard, au moment où on lui faisait gravir le perron, le mutilé poussa un cri, eut un frémissement de tout le corps et rendit l’âme.
Le mutilé qui venait de mourir était le deuxième classe de réserve Himazeddine, l’officier qui criait dans la forêt était son fils, le sous-lieutenant Galioulline, l’infirmière était Lara, les témoins Gordon et Jivago. Tous étaient là, réunis, côte à côte ; les uns ne se reconnurent pas, les autres ne s’étaient jamais connus ; certaines voies du destin restèrent à jamais cachées, d’autres, pour se révéler, devaient attendre une nouvelle occasion, une nouvelle rencontre.
