LE MEURTRE DE ROGER ACKROYD AGATHA CHRISTIE

Il y donna un tour de clé et nous prîmes le chemin de la salle de billard où nous trouvâmes Geoffrey Raymond. L’inspecteur exhiba sa pièce à conviction.

— Avez-vous déjà vu cet objet, Mr Raymond ?

— Eh bien, je crois… je suis même presque certain que c’est un cadeau du major Blunt à Mr Ackroyd. Une pièce de collection qui provient du Maroc… non, de Tunisie. Alors, voici l’arme du crime ? Incroyable ! Cela semble impossible et pourtant, il n’existe sûrement pas deux poignards identiques. Puis-je aller chercher le major Blunt ?

Sur ce, Raymond s’éclipsa sans attendre la réponse.

— Charmant jeune homme, observa l’inspecteur. Il a quelque chose d’honnête et d’ingénu.

J’en convins. Depuis deux ans que Geoffrey Raymond était le secrétaire d’Ackroyd, je ne l’avais jamais vu perdre son calme ni montrer la moindre humeur. Et son travail avait été, je le savais, on ne peut plus satisfaisant.

Il ne tarda pas à reparaître, accompagné du major Blunt, et s’écria avec émotion :

— J’avais raison, c’est bien le poignard tunisien !

— Mais le major ne l’a pas encore regardé, objecta l’inspecteur.

— Je l’ai vu dès que je suis entré dans le cabinet de travail, dit Blunt avec son flegme habituel.

— Et vous l’avez reconnu ?

Hochement de tête du major.

— Mais vous ne l’avez pas dit, releva l’inspecteur, soupçonneux.

— Ce n’était pas le moment. On peut faire beaucoup de mal en parlant trop vite.

L’inspecteur soutint quelques instants le regard tranquille du major, puis se détourna en grommelant et alla chercher le poignard.

— Vous le reconnaissez formellement, monsieur ? Vous êtes bien sûr de vous ?

— Tout à fait. Aucun doute.

— Et savez-vous où l’on rangeait d’habitude ce… cet objet rare ? Pouvez-vous me le dire, monsieur ?

Ce fut le secrétaire qui répondit.

— Dans la vitrine du salon.

— Quoi !

Tous les regards convergèrent sur moi et l’inspecteur demanda d’un ton encourageant :

— Oui, docteur ?

— …

— Eh bien ? dit-il encore, toujours encourageant.

— C’est que… c’est si peu de chose, expliquai-je en manière d’excuse. Mais hier soir, quand je suis arrivé pour dîner, j’ai entendu un bruit dans le salon. Le couvercle de la vitrine qu’on refermait.

L’expression de l’inspecteur trahit un profond scepticisme, et même une certaine méfiance.

— Comment savez-vous qu’il s’agissait de ce couvercle ?

Contraint de m’expliquer, je me lançai dans un récit détaillé, interminable et fastidieux, dont je me serais bien passé. L’inspecteur m’écouta jusqu’au bout, puis demanda :

— Lorsque vous avez examiné les bibelots, le poignard était-il toujours à sa place ?

— Je n’en sais rien, je ne me souviens pas de l’avoir remarqué. Mais il pouvait très bien s’y trouver, naturellement.

— Nous ferions mieux d’appeler la gouvernante, fit observer l’inspecteur en tirant le cordon de la sonnette.

Quelques minutes plus tard, mandée par les soins de Parker, miss Russell entra dans la pièce.

— Je ne crois pas m’être approchée de cette vitrine, répondit-elle à la question de l’inspecteur. Je vérifiais la fraîcheur des bouquets. Ah, si ! Je me rappelle, maintenant. La vitrine était ouverte, sans aucune raison d’ailleurs, et je l’ai refermée en passant.

Elle toisa l’inspecteur d’un air agressif, et il reprit :

— Je vois. Et pouvez-vous me dire si ce poignard était à sa place à ce moment-là ?

Miss Russell regarda l’arme d’un œil tranquille.

— Je ne puis vous l’affirmer, je n’ai pas pris le temps de m’y arrêter. Ces dames allaient descendre et je ne tenais pas à me trouver là.

— Je vous remercie.

Une imperceptible hésitation nuança la voix de l’inspecteur, comme s’il se réservait de poser d’autres questions, mais miss Russell prit cette réponse pour une invitation à se retirer et s’éclipsa. Il la regarda disparaître et observa :

— Pas commode, on dirait. Bon, récapitulons. Cette vitrine se trouve en face de l’une des fenêtres avez-vous dit, docteur ?

Raymond répondit pour moi :

— Oui, devant la porte-fenêtre de gauche.

— Laquelle était ouverte ?

— Elles étaient entrouvertes, toutes les deux.

— Bon, je ne crois pas nécessaire de creuser davantage la question pour l’instant. N’importe qui – je dis bien n’importe qui – a pu prendre cette arme quand il lui plaisait, et le moment n’a d’ailleurs aucune importance. Je reviendrai demain matin avec le commissaire, Mr Raymond. Jusque-là, je conserve la clé de cette porte. Je tiens à ce que le colonel Melrose trouve chaque chose à sa place actuelle, très exactement. J’ai appris par hasard qu’il dînait à l’autre bout du comté, où je suppose qu’il passera la nuit…

Il s’empara du vase sous notre regard attentif et déclara :

— Il faut que j’emballe ceci soigneusement, ce sera une pièce à conviction capitale.

Quelques minutes plus tard, comme je sortais de la salle de billard en compagnie de Raymond, celui-ci eut un petit rire amusé. Je sentis qu’il me pressait le bras et suivis la direction de son regard. L’inspecteur Davis semblait solliciter l’opinion de Parker sur un petit agenda de poche.

— Un peu gros, murmura mon compagnon. Ainsi, Parker est le suspect numéro un ? L’inspecteur Davis apprécierait sans doute un échantillon de nos empreintes, qu’en pensez-vous ?

Il prit deux cartes de visite sur le plateau de l’entrée, les essuya avec son mouchoir de soie, m’en glissa une dans la main et garda l’autre. Puis, avec un grand sourire, il les tendit à l’inspecteur.

— À titre de souvenir, annonça-t-il. N°1, le Dr Sheppard. N°2, mon humble personne. La carte du major Blunt vous parviendra dans la matinée.

Insouciance de la jeunesse ! L’horrible assassinat de son employeur et ami ne pouvait ternir longtemps la bonne humeur de Geoffrey Raymond. Et peut-être était-ce mieux ainsi, je ne sais. J’ai moi-même perdu depuis longtemps cet entrain si précieux.

Il était très tard quand je rentrai chez moi, et j’espérais que Caroline serait couchée. J’aurais dû mieux la connaître. Elle m’avait préparé un chocolat chaud, et, pendant que je le buvais, elle m’arracha le compte rendu de ma soirée. Je passai sous silence la question du chantage et me bornai à lui décrire les circonstances du meurtre.

— La police soupçonne Parker, dis-je en me levant pour me diriger vers l’escalier. Il semble que de lourdes charges pèsent sur lui.

— Parker ! s’écria ma sœur, tu m’en diras tant ! Faut-il que cet inspecteur soit nigaud… Parker, vraiment ! C’est à n’y pas croire.

Ce fut sur cette déclaration sibylline que nous allâmes nous coucher.

7

Où je découvre la véritable profession de mon voisin

Le lendemain matin, j’expédiai mes visites avec une hâte condamnable, ma seule excuse étant que je n’avais aucun cas bien sérieux à traiter. À mon retour, Caroline vint à ma rencontre dans le vestibule.

— Flora Ackroyd est ici, m’annonça-t-elle dans un murmure fébrile.

— Quoi !

Je fis de mon mieux pour dissimuler ma surprise.

— Elle t’attend avec impatience. Il y a une demi-heure qu’elle est là.

Caroline prit le chemin de notre petit salon et je lui emboîtai le pas.

Flora était assise sur le canapé, près de la fenêtre. Elle était en deuil et se tordait nerveusement les mains. J’éprouvai un choc en la voyant : toute couleur avait disparu de son visage. Mais quand elle prit la parole, ce fut d’un ton aussi calme et aussi résolu que possible.

— Dr Sheppard, je suis venue vous demander votre aide.

— Bien sûr qu’il va vous aider, mon petit, dit Caroline.

Je crois que Flora se fût volontiers passée de la présence de Caroline. Je suis même certain qu’elle eût infiniment préféré me parler en privé. Mais comme elle voulait aussi gagner du temps, elle se résigna à l’inévitable.

— Je voudrais que vous m’accompagniez aux Mélèzes.

— Aux Mélèzes ? m’écriai-je, effaré.

— Pour voir ce drôle de petit bonhomme ? s’exclama Caroline.

— Oui. Vous savez qui c’est, je suppose ?

— Nous nous imaginions que c’était un coiffeur à la retraite, répondis-je.

Les yeux bleus de Flora s’arrondirent de surprise.

— Mais… c’est Hercule Poirot ! Vous voyez qui je veux dire ? Le détective privé. Il paraît qu’il a fait des choses fantastiques, comme dans les romans policiers. Il a pris sa retraite l’année dernière pour venir se fixer ici. Mon oncle savait qui c’était, mais il avait promis de n’en rien dire à personne. M. Poirot ne voulait pas être importuné.

— C’était donc ça… énonçai-je avec une lenteur pensive.

— Vous avez sûrement entendu parler de lui ?

— J’ai beau n’être qu’une vieille baderne, comme dit Caroline, j’en ai effectivement entendu parler. Tout récemment.

— Incroyable ! commenta Caroline.

J’ignore à quoi elle faisait allusion. À son propre manque de perspicacité, sans doute. Je pesai mes mots :

— Vous souhaitez le rencontrer… mais pourquoi ?

— Mais pour qu’il enquête sur ce meurtre, bien sûr ! lança Caroline. Ne sois donc pas aussi stupide, James.

Ma question n’avait rien de stupide, mais Caroline ne voit pas toujours où je veux en venir.

— Vous ne faites pas confiance à l’inspecteur Davis ?

— Bien sûr que non, décréta Caroline. Et moi non plus.

À l’entendre, on aurait pu croire que c’était son oncle qui avait été assassiné.

— Et qui vous dit qu’il acceptera de se charger de l’affaire ? Il a pris sa retraite, rappelez-vous.

— Voilà pourquoi j’aurai besoin de votre aide, reconnut Flora avec simplicité. Il va falloir le décider.

— Êtes-vous sûre de prendre le parti le plus sage ? demandai-je avec gravité.

— Mais oui, elle en est sûre, trancha Caroline. Je l’accompagnerai moi-même, si elle veut.

— Sans vouloir vous offenser, miss Sheppard, je préférerais que ce soit le docteur qui m’accompagne.

Flora sait se montrer directe quand il le faut ; une allusion plus discrète eût été sans effet sur Caroline. Avec tact, la jeune fille justifia la fermeté de ses propos :

— Voyez-vous, c’est le Dr Sheppard qui a découvert le corps. Et, en tant que médecin, il sera mieux placé que quiconque pour éclairer M. Poirot.

— Oui, ronchonna Caroline. Je comprends.

J’arpentai la pièce pendant quelques instants avant de déclarer d’un ton pénétré :

— Flora, suivez mon conseil. Ne demandez pas son concours à ce détective.

Flora bondit sur ses pieds et le sang afflua à ses joues.

— Je sais ce qui vous fait dire cela, et c’est justement pourquoi je suis si impatiente d’agir ! Vous avez peur, mais pas moi. Je connais Ralph mieux que vous.

— Ralph ! s’exclama Caroline. Et qu’est-ce que Ralph vient faire là-dedans ?

Ni l’un ni l’autre, nous ne lui prêtâmes la moindre attention.

— Ralph est peut-être faible, poursuivit Flora. Il a pu commettre des folies, dans le passé – et même de graves erreurs –, mais il est incapable de tuer quelqu’un !

— Non ! protestai-je. Non, je n’ai jamais pensé cela de lui.

— Alors pourquoi êtes-vous passé aux Trois Marcassins hier soir en rentrant chez vous, après avoir découvert le corps de mon oncle ?

Je restai muet pendant quelques secondes. Jusque-là, j’espérais que cette visite était passée inaperçue. Je rétorquai :

— Comment l’avez-vous su ?

— J’y suis allée ce matin, après avoir appris par les domestiques que Ralph y était descendu…

Je lui coupai la parole.

— Vous ignoriez donc qu’il était à King’s Abbot ?

— Oui, et je n’en revenais pas. C’est incompréhensible. Je suis allée le demander et on m’a répondu, comme on a dû vous le dire hier soir, qu’il était sorti dans la soirée, vers 21 heures… et qu’il n’était pas rentré.

Elle me défia du regard et, comme pour répondre à une pensée qu’elle me prêtait, me jeta avec véhémence :

— Eh bien, qu’y a-t-il d’anormal à cela ? Il a pu aller… n’importe où. Et même retourner à Londres.

— Sans emmener ses bagages ? demandai-je avec douceur.

Flora tapa du pied. Ses joues s’enflammèrent.

— Peu importe, il doit y avoir une explication toute simple.

— Et voilà pourquoi vous voulez voir Hercule Poirot ? Ne vaut-il pas mieux laisser les choses comme elles sont ? La police ne soupçonne aucunement Ralph. Elle s’est orientée sur une tout autre piste.

— Mais si, on le soupçonne, justement ! Ce matin, un policier est arrivé de Cranchester… L’inspecteur Raglan, un affreux petit homme à la mine chafouine. J’ai découvert qu’il était passé aux Trois Marcassins avant moi. On m’a répété point par point ce qu’il y avait fait et dit, les questions qu’il avait posées. Il croit certainement que Ralph est le coupable.

— Voilà qui diffère sensiblement de l’hypothèse d’hier soir, observai-je. Cet inspecteur ne croit plus à la théorie de Davis, qui incriminait Parker ?

— Parker, vraiment ! ricana Caroline.

Flora vint poser la main sur mon bras.

— Je vous en prie, Dr Sheppard, allons tout de suite chez ce M. Poirot. Il découvrira la vérité.

— Ma chère Flora, repris-je avec douceur en effleurant sa main, êtes-vous bien sûre que nous souhaitions la connaître ?

Elle acquiesça en me regardant bien en face.

— Si vous n’en êtes pas sûr, moi, je le suis. Je connais Ralph mieux que vous.

— Ralph est innocent, cela va de soi ! lança Caroline qui n’en pouvait plus de garder le silence. C’est un enfant prodigue, mais un garçon charmant, et d’une exquise courtoisie.

J’eusse aimé dire à Caroline que nombre d’assassins avaient d’excellentes manières, mais la présence de Flora m’en empêcha. Devant une telle détermination, je fus contraint de capituler et nous partîmes sur-le-champ, sans laisser le temps à Caroline de nous assener une tirade supplémentaire. Laquelle n’eût pas manqué de débuter par son expression favorite : « Cela va de soi ! »

Une vieille femme au chef orné d’une gigantesque coiffe bretonne nous ouvrit la porte des Mélèzes. Apparemment, M. Poirot était chez lui. Nous fûmes introduits dans un petit salon où régnait un ordre méticuleux, et nous ne tardâmes pas à voir entrer mon ami de la veille. Il nous aborda en souriant.

— Monsieur le docteur, mademoiselle…

Il s’inclina devant Flora et j’entrai dans le vif du sujet.

— Sans doute avez-vous entendu parler de l’événement tragique survenu hier soir ?

Le visage de mon interlocuteur devint grave.

— Mais certainement, et Mademoiselle a toute ma sympathie. En quoi puis-je vous être utile ?

— Miss Ackroyd souhaite que… que vous…

— Que vous découvriez l’assassin, acheva Flora sans hésiter.

— Je vois, dit le petit homme. Mais la police va s’en charger, non ?

— La police peut se tromper, repartit Flora, et à mon avis c’est ce qu’elle est en train de faire. S’il vous plaît, monsieur Poirot, voulez-vous nous aider ? Si… si c’est une question d’argent…

Poirot l’arrêta d’un geste.

— Pardonnez-moi, mademoiselle. Non que je méprise l’argent…

Une lueur furtive scintilla dans ses yeux :

— Au contraire. Il a toujours compté beaucoup pour moi. Donc si je me charge de cette affaire, comprenez-le bien, je la suivrai jusqu’au bout. Un bon chien n’abandonne jamais la piste. Et vous pourriez bien regretter de n’avoir pas laissé la police agir seule.

— Je veux la vérité, dit Flora en affrontant son regard.

— Toute la vérité ?

— Toute la vérité.

— Alors j’accepte, répondit le petit homme. J’accepte en espérant que vous ne regretterez pas ces paroles. Et maintenant, racontez-moi tout.

— Je préfère laisser ce soin au Dr Sheppard, il est mieux renseigné que moi.

Sur cette injonction, je me lançai dans un exposé détaillé de tous les faits relatés plus haut. Poirot m’écouta attentivement, glissant une question ici ou là mais la plupart du temps silencieux, le regard au plafond. J’achevai mon récit sur mon départ de Fernly en compagnie de l’inspecteur, la veille au soir.

— Et maintenant, conclut Flora, dites-lui tout au sujet de Ralph.

J’hésitai, mais un regard impératif m’enjoignit de parler.

— Vous êtes donc allé à cette auberge, Les Trois Marcassins, hier soir en rentrant chez vous ? demanda Poirot quand j’eus terminé. Et pour quelle raison, au juste ?

Je pris le temps de choisir mes mots avec soin.

— J’ai pensé que quelqu’un devait informer ce jeune homme de la mort de son oncle. Après avoir quitté Fernly, l’idée m’est venue que, à part Mr Ackroyd et moi, tout le monde ignorait sa présence au village.

Poirot hocha la tête.

— Parfaitement. Et vous n’aviez pas d’autre raison de vous y rendre, j’imagine ?

— Aucune, répondis-je d’un ton raide.

— Ne cherchiez-vous pas à… disons à vous rassurer au sujet de ce jeune homme ?

— Me rassurer ?

— Je crois, monsieur le docteur, que vous saisissez très bien ma pensée, même si vous prétendez le contraire. À mon humble avis, c’eût été un soulagement pour vous d’apprendre que le capitaine Paton avait passé la soirée à l’auberge.

— Pas du tout !

Le petit détective secoua gravement la tête.

— Vous ne m’accordez pas la même confiance que miss Flora, mais peu importe. Ce qui nous intéresse, c’est la disparition du capitaine Paton, dans des circonstances qui restent à… à éclairer. Son cas est grave, je ne vous le cacherai pas. Bien que je n’exclue pas la possibilité d’une explication toute simple.

— C’est bien ce que je disais ! s’exclama Flora avec chaleur.

Loin d’insister sur la question, Poirot me suggéra de nous présenter sans attendre au poste de police. Il jugea préférable que Flora rentre chez elle et que je sois le seul à l’accompagner pour le présenter à l’officier chargé de l’affaire. Nous nous rangeâmes à son avis.

Devant le poste de police, nous trouvâmes un inspecteur Davis des plus moroses, en compagnie de deux de ses supérieurs : le colonel Melrose, chef de la police du comté, et un autre homme que, d’après la description de Flora, il me fut facile d’identifier – à sa mine chafouine, je reconnus l’inspecteur Raglan, de Cranchester.

Je connais très bien Melrose, et je lui présentai Poirot en expliquant la situation. Le chef de la police parut très froissé, l’inspecteur Raglan, furibond. Davis, lui, semblait savourer discrètement le dépit de ses supérieurs.

— Cette affaire est claire comme le jour, grogna Raglan. Inutile que des amateurs viennent y fourrer leur nez. N’importe quel blanc-bec aurait pu la résoudre hier soir, ce qui nous aurait fait gagner douze heures.

Il foudroya du regard le malheureux Davis, qui conserva un calme imperturbable.

— La famille de Mr Ackroyd agira comme elle le jugera bon, cela va de soi, dit le colonel Melrose. Mais il n’est pas question d’entraver en quoi que ce soit la marche de l’enquête officielle. Naturellement, ajouta-t-il avec courtoisie, je connais la brillante réputation de M. Poirot.

— Malheureusement, rétorqua Raglan, la police ne peut pas faire sa propre publicité !

Ce fut Poirot qui sauva la situation.

— Il est vrai que j’ai renoncé au métier, annonça-t-il, et je n’avais certes pas l’intention de m’y remettre. En outre, s’il y a une chose que je déteste, c’est bien la publicité. Je dois vous prier, au cas où je contribuerais à éclairer le mystère, de ne pas citer mon nom.

L’inspecteur Raglan parut un tantinet moins sombre.

— J’ai entendu parler de certains de vos remarquables succès, accorda le colonel, radouci.

— J’ai beaucoup d’expérience, admit posément Poirot, mais je dois la plupart de mes réussites à l’aide efficace de la police. J’admire énormément la police anglaise. Et si l’inspecteur Raglan m’autorise à le seconder, j’en serai aussi honoré que flatté.

L’expression de l’inspecteur se fit nettement plus indulgente et le colonel me prit en aparté.

— D’après la rumeur, ce petit homme a fait des choses assez étonnantes, murmura-t-il. Et naturellement, nous aimerions beaucoup mieux ne pas avoir à faire appel à Scotland Yard. Raglan me paraît très sûr de lui, mais j’hésite à me ranger à son avis. Vous comprenez, je… hum !… je connais mieux que lui les personnes en cause. Ce Poirot ne semble pas chercher à se faire mousser, qu’en pensez-vous ? Est-ce qu’il saurait travailler… discrètement ?

— … et pour la plus grande gloire de l’inspecteur Raglan ? Je vous le garantis, affirmai-je d’un air solennel.

La voix du colonel Melrose retrouva sa sonorité ordinaire.

— Parfait, dit-il d’un ton jovial. Monsieur Poirot, il faut que nous vous exposions en détail nos récentes conclusions.

— Je vous remercie, colonel. Mon ami, le Dr Sheppard, m’a laissé entendre qu’on soupçonnait le maître d’hôtel ?

— Grotesque ! trancha Raglan. Ces domestiques de grande maison sont tellement froussards que leurs moindres gestes ont des allures suspectes.

— Et les empreintes ? hasardai-je.

— Rien à voir avec celles de Parker.

L’inspecteur ébaucha un sourire et ajouta :

— Ni avec les vôtres ou celles de Mr Raymond, docteur.

— Et qu’en est-il de celles du capitaine Ralph Paton ? s’informa Poirot d’un ton égal.

J’admirai à part moi sa façon de prendre le taureau par les cornes et vis le regard de l’inspecteur se nuancer de respect.

— Je vois que vous ne perdez pas de temps, monsieur Poirot, et j’aurai grand plaisir à travailler avec vous, j’en suis sûr. Nous prendrons les empreintes de ce jeune homme dès que nous aurons mis la main sur lui.

— Je ne peux m’empêcher de croire que vous faites erreur, inspecteur, intervint le colonel Melrose avec chaleur. J’ai connu Ralph Paton en culottes courtes ! Il ne s’abaisserait jamais à commettre un meurtre.

— Possible, jeta l’inspecteur d’un ton indifférent.

— Quelles charges relevez-vous contre lui ? demandai-je.

— Il est sorti hier soir à 21 heures précises. Il a été vu aux abords de Fernly Park vers 21 heures 30, mais pas revu depuis. Il semble avoir de sérieux problèmes d’argent. J’ai ici une paire de chaussures à semelles de caoutchouc : elles lui appartiennent. Il en possède deux autres paires pratiquement semblables. J’ai l’intention de les comparer aux empreintes dont nous disposons, et qu’un agent surveille afin qu’elles ne soient pas brouillées.

— Allons-y tout de suite, décida le colonel. M. Poirot et vous nous accompagnerez, je suppose, docteur ?

Le petit homme et moi acquiesçâmes, et nous partîmes tous ensemble dans la voiture du colonel. Impatient d’aller vérifier ses empreintes, l’inspecteur demanda à être déposé devant le pavillon du gardien. En effet, presque à mi-chemin de la maison, un sentier bifurquait sur la droite pour rejoindre la terrasse, près de la fenêtre du cabinet d’Ackroyd.

— Irez-vous avec l’inspecteur, monsieur Poirot, s’enquit le chef de la police, ou préférez-vous examiner d’abord le cabinet de travail ?

Poirot choisit la seconde proposition. La porte nous fut ouverte par un Parker guindé et déférent, qui semblait tout à fait remis de sa terreur de la veille. Le colonel Melrose tira une clé de sa poche, ouvrit la porte de communication et nous fit entrer dans le cabinet de travail.

— À part le fait que le corps a été enlevé, la pièce est dans le même état qu’hier, monsieur Poirot.

— Et… où se trouvait le corps ?

Je décrivis le plus précisément possible la position d’Ackroyd. Le fauteuil était toujours devant la cheminée, et Poirot alla s’y asseoir.

— Et cette fameuse lettre bleue, où se trouvait-elle quand vous avez quitté la pièce ?

— Mr Ackroyd l’avait posée sur cette petite table, à sa droite.

Poirot fit un signe de tête.

— À part cela, chaque chose est exactement à la même place ?

— Oui, enfin je crois.

— Colonel Melrose, auriez-vous l’extrême obligeance de vous asseoir un instant dans ce fauteuil ? Je vous remercie. Maintenant, monsieur le docteur, veuillez être assez bon pour m’indiquer la position exacte du poignard.

Je m’exécutai, tandis que le petit homme allait se placer dans l’embrasure de la porte.

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