Categories: Romans

Le Portrait de Dorian Gray

Le Portrait de Dorian Gray

d’ Oscar Wilde

Préface

Un artiste est un créateur de belles choses.

Révéler l’Art en cachant l’artiste, tel est le but de l’Art.

Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec de nouveaux procédés l’impression que lui laissèrent de belles choses.

L’autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes de la critique.

Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont corrompus sans être séduisants. Et c’est une faute.

Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les cultivés. Il reste à ceux-ci l’espérance.

Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la Beauté.

Un livre n’est point moral ou immoral. Il est bien ou mal écrit.C’est tout.

Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil à la rage de Caliban apercevant sa face dans un miroir.

Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à la rage de Caliban n’apercevant pas sa face dans un miroir.

La vie morale de l’homme forme une part du sujet de l’artiste,mais la moralité de l’art consiste dans l’usage parfait d’un moyen imparfait.

L’artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies peuvent être prouvées.

L’artiste n’a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un artiste amène un maniérisme impardonnable du style.

L’artiste n’est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toutechose.

Pour l’artiste, la pensée et le langage sont les instrumentsd’un art.

Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de laforme, le type de tous les arts est la musique. Au point de vue dela sensation, c’est le métier de comédien.

Tout art est à la fois surface et symbole.

Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques etpérils.

Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole.

C’est le spectateur, et non la vie, que l’Art reflèteréellement.

Les diversités d’opinion sur une œuvre d’art montrent que cetteœuvre est nouvelle, complexe et viable.

Alors que les critiques diffèrent, l’artiste est en accord aveclui-même.

Nous pouvons pardonner à un homme d’avoir fait une chose utileaussi longtemps qu’il ne l’admire pas. La seule excuse d’avoir faitune chose inutile est de l’admirer intensément.

L’Art est tout à fait inutile.

Chapitre 1
L’atelier était plein de l’odeur puissante des roses, et quandune légère brise d’été souffla parmi les arbres du jardin, il vintpar la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plussubtil des églantiers.

D’un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il étaitétendu, fumant, selon sa coutume, d’innombrables cigarettes, lordHenry Wotton pouvait tout juste apercevoir le rayonnement desdouces fleurs couleur de miel d’un aubour dont les tremblantesbranches semblaient à peine pouvoir supporter le poids d’une aussiflamboyante splendeur ; et de temps à autre, les ombresfantastiques des oiseaux fuyants passaient sur les longs rideaux detussor tendus devant la large fenêtre, produisant une sorte d’effetjaponais momentané, le faisant penser à ces peintres de Tokyo à lafigure de jade pallide, qui, par le moyen d’un art nécessairementimmobile, tentent d’exprimer le sens de la vitesse et du mouvement.Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans leslongues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreusesbaies dorées d’un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressantencore ce grand calme. Le sourd grondement de Londres semblaitcomme la note bourdonnante d’un orgue éloigné.

Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s’érigeait leportrait grandeur naturelle d’un jeune homme d’une extraordinairebeauté, et en face, était assis, un peu plus loin, le peintrelui-même, Basil Hallward, dont la disparition soudaine quelquesannées auparavant, avait causé un grand émoi public et donnénaissance à tant de conjectures.

Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure queson art avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisirpassa sur sa face et parut s’y attarder. Mais il tressaillitsoudain, et fermant les yeux, mit les doigts sur ses paupièrescomme s’il eût voulu emprisonner dans son cerveau quelque étrangerêve dont il eût craint de se réveiller.

– Ceci est votre meilleure œuvre, Basil, la meilleure chose quevous ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il fautl’envoyer l’année prochaine à l’exposition Grosvenor. L’Académieest trop grande et trop vulgaire. Chaque fois que j’y suis allé, ily avait là tant de monde qu’il m’a été impossible de voir lestableaux, ce qui était épouvantable, ou tant de tableaux que jen’ai pu y voir le monde, ce qui était encore plus horrible.Grosvenor est encore le seul endroit convenable…

– Je ne crois pas que j’enverrai ceci quelque part, répondit lepeintre en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisaitse moquer de lui ses amis d’Oxford. Non, je n’enverrai ceci nullepart.

Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à traversles minces spirales de fumée bleue qui s’entrelaçaientfantaisistement au bout de sa cigarette opiacée.

– Vous n’enverrez cela nulle part ? Et pourquoi mon cherami ? Quelle raison donnez-vous ? Quels singuliersbonshommes vous êtes, vous autres peintres ? Vous remuez lemonde pour acquérir de la réputation ; aussitôt que vousl’avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C’est ridicule devotre part, car s’il n’y a qu’une chose au monde pire que larenommée, c’est de n’en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vousmettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l’Angleterre, etrendrait les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentirquelque émotion.

– Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puisréellement l’exposer. J’ai mis trop de moi-même là-dedans.

Lord Henry s’étendit sur le divan en riant…

– Je savais que vous ririez, mais c’est tout à fait la mêmechose.

– Trop de vous-même !… Sur ma parole, Basil, je ne voussavais pas si vain ; je ne vois vraiment pas de ressemblanceentre vous, avec votre rude et forte figure, votre chevelure noirecomme du charbon et ce jeune Adonis qui a l’air fait d’ivoire et defeuilles de roses. Car, mon cher, c’est Narcisse lui-même, tandisque vous !… Il est évident que votre face respirel’intelligence et le reste… Mais la beauté, la réelle beauté finitoù commence l’expression intellectuelle. L’intellectualité est enelle-même un mode d’exagération, et détruit l’harmonie de n’importequelle face. Au moment où l’on s’assoit pour penser, on devienttout nez, ou tout front, ou quelque chose d’horrible. Voyez leshommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sontparfaitement hideux ! Excepté, naturellement, dans l’Église.Mais dans l’Église, ils ne pensent point. Un évêque dit à l’âge dequatre-vingts ans ce qu’on lui apprit à dire à dix-huit et laconséquence naturelle en est qu’il a toujours l’air charmant. Votremystérieux jeune ami dont vous ne m’avez jamais dit le nom, maisdont le portrait me fascine réellement, n’a jamais pensé. Je suissûr de cela. C’est une admirable créature sans cervelle quipourrait toujours ici nous remplacer en hiver les fleurs absentes,et nous rafraîchir l’intelligence en été. Ne vous flattez pas,Basil : vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.

– Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l’artiste. Je saisbien que je ne lui ressemble pas ; je le sais parfaitementbien. Je serais même fâché de lui ressembler. Vous levez lesépaules ?… Je vous dis la vérité. Une fatalité pèse sur lesdistinctions physiques et intellectuelles, cette sorte de fatalitéqui suit à la piste à travers l’histoire les faux pas des rois. Ilvaut mieux ne pas être différent de ses contemporains. Les laids etles sots sont les mieux partagés sous ce rapport dans ce monde. Ilspeuvent s’asseoir à leur aise et bâiller au spectacle. S’ils nesavent rien de la victoire, la connaissance de la défaite leur estépargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans êtretroublés, indifférents et tranquilles. Ils n’importunent personne,ni ne sont importunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune,Harry, moi, avec mon cerveau tel qu’il est, mon art aussi imparfaitqu’il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrironstous pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrironsterriblement…

– Dorian Gray ? Est-ce son nom, demanda lord Henry, enallant vers Basil Hallward.

– Oui, c’est son nom. Je n’avais pas l’intention de vous ledire.

– Et pourquoi ?

– Oh ! je ne puis vous l’expliquer. Quand j’aime quelqu’unintensément, je ne dis son nom à personne. C’est presque unetrahison. J’ai appris à aimer le secret. Il me semble que c’est laseule chose qui puisse nous faire la vie moderne mystérieuse oumerveilleuse. La plus commune des choses nous paraît exquise siquelqu’un nous la cache. Quand je quitte cette ville, je ne dis àpersonne où je vais : en le faisant, je perdrais tout mon plaisir.C’est une mauvaise habitude, je l’avoue, mais en quelque sorte,elle apporte dans la vie une part de romanesque… Je suis sûr quevous devez me croire fou à m’entendre parler ainsi ?…

– Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil.Vous semblez oublier que je suis marié et que le seul charme dumariage est qu’il fait une vie de déception absolument nécessaireaux deux parties. Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme nesait jamais ce que je fais. Quand nous nous rencontrons – et nousnous rencontrons, de temps à autre, quand nous dînons ensembledehors, ou que nous allons chez le duc – nous nous contons les plusabsurdes histoires de l’air le plus sérieux du monde. Dans cetordre d’idées, ma femme m’est supérieure. Elle n’est jamaisembarrassée pour les dates, et je le suis toujours ; quandelle s’en rend compte, elle ne me fait point de scène ;parfois je désirerais qu’elle m’en fît ; mais elle se contentede me rire au nez.

– Je n’aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale,Harry, dit Basil Hallward en allant vers la porte conduisant aujardin. Je vous crois un très bon mari honteux de ses propresvertus. Vous êtes un être vraiment extraordinaire. Vous ne ditesjamais une chose morale, et jamais vous ne faites une chosemauvaise. Votre cynisme est simplement une pose.

– Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que jeconnaisse, s’exclama en riant lord Henry.

Les deux jeunes gens s’en allèrent ensemble dans le jardin ets’assirent sur un long siège de bambou posé à l’ombre d’un buissonde lauriers. Le soleil glissait sur les feuilles polies ; deblanches marguerites tremblaient sur le gazon.

Après un silence, lord Henry tira sa montre.

– Je dois m’en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir,j’aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai poséetout à l’heure.

– Quelle question ? dit le peintre, restant les yeux fixésà terre.

– Vous la savez…

– Mais non, Harry.

– Bien, je vais vous la redire. J’ai besoin que vousm’expliquiez pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait deDorian Gray. Je désire en connaître la vraie raison.

– Je vous l’ai dite.

– Non pas. Vous m’avez dit que c’était parce qu’il y avaitbeaucoup trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin…

– Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux,tout portrait peint compréhensivement est un portrait de l’artiste,non du modèle. Le modèle est purement l’accident, l’occasion. Cen’est pas lui qui est révélé par le peintre ; c’est plutôt lepeintre qui, sur la toile colorée, se révèle lui-même. La raisonpour laquelle je n’exhiberai pas ce portrait consiste dans laterreur que j’ai de montrer par lui le secret de mon âme !

Lord Henry se mit à rire…

– Et quel est-il ?

– Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.

– Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.

– Oh ! c’est vraiment peu de chose, Harry, repartit lepeintre et je crois bien que vous ne le comprendrez point.Peut-être à peine le croirez-vous…

Lord Henry sourit ; se baissant, il cueillit dans le gazonune marguerite aux pétales rosés et l’examinant :

– Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, enregardant attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs,et quant à croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu’ellessoient incroyables.

Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdesgrappes de lilas se balancèrent dans l’air languide. Une cigalestridula près du mur, et, comme un fil bleu, passa une longue etmince libellule dont on entendit frémir les brunes ailes de gaze.Lord Henry restait silencieux comme s’il avait voulu percevoir lesbattements du cœur de Basil Hallward, se demandant ce qui allait sepasser.

– Voici l’histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deuxmois, j’allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nousautres, pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le mondede temps à autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pasdes sauvages. Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde,même un agent de change, peut en arriver à avoir la réputation d’unêtre civilisé. J’étais donc dans le salon depuis une dizaine deminutes, causant avec des douairières lourdement parées ou defastidieux académiciens, quand soudain je perçus obscurément quequelqu’un m’observait. Je me tournai à demi et pour la premièreloi, je vis Dorian Gray. Nos yeux se rencontrèrent et je me sentispâlir. Une singulière terreur me poignit… Je compris que j’étais enface de quelqu’un dont la simple personnalité était si fascinanteque, si je me laissais faire, elle m’absorberait en entier, moi, manature, mon âme et mon talent même. Je ne veux aucune ingérenceextérieure dans mon existence. Vous savez, Harry, combien ma vieest indépendante. J’ai toujours été mon maître, je l’avais, tout aumoins toujours été, jusqu’au jour de ma rencontre avec Dorian Gray.Alors… mais je ne sais comment vous expliquer ceci… Quelque chosesemblait me dire que ma vie allait traverser une crise terrible.J’eus l’étrange sensation que le destin me réservait d’exquisesjoies et des chagrins exquis. Je m’effrayai et me disposai àquitter le salon. Ce n’est pas ma conscience qui me faisait agirainsi, il y avait une sorte de lâcheté dans mon action. Je ne vispoint d’autre issue pour m’échapper.

– La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses,Basil. La conscience est le surnom de la fermeté. C’est tout.

– Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyezpas non plus. Cependant, quel qu’en fut alors le motif – c’étaitpeut-être l’orgueil, car je suis très orgueilleux – je meprécipitai vers la porte. Là, naturellement, je me heurtai contrelady Brandon. « Vous n’avez pas l’intention de partir si vite, MrHallward » s’écria-t-elle… Vous connaissez le timbre aigu de savoix ?…

– Oui, elle me fait l’effet d’être un paon en toutes choses,excepté en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de seslongs doigts nerveux…

– Je ne pus me débarrasser d’elle. Elle me présenta à desAltesses, et à des personnes portant Étoiles et Jarretières, à desdames mûres, affublées de tiares gigantesques et de nez deperroquets… Elle parla de moi comme de son meilleur ami. Je l’avaisseulement rencontrée une fois auparavant, mais elle s’était mise entête de me lancer. Je crois que l’un de mes tableaux avait alors ungrand succès et qu’on en parlait dans les journaux de deux sous quisont, comme vous le savez, les étendards d’immortalité dudix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai face à face avec lejeune homme dont la personnalité m’avait si singulièrementintrigué ; nous nous touchions presque ; de nouveau nosregards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma volonté, mais jedemandai à Lady Brandon de nous présenter l’un à l’autre. Peut-êtreaprès tout, n’était-ce pas si téméraire, mais simplementinévitable. Il est certain que nous nous serions parlé sansprésentation préalable ; j’en suis sûr pour ma part, et Dorianplus tard me dit la même chose ; il avait senti, lui aussi,que nous étions destinés à nous connaître.

– Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleuxjeune homme, demanda l’ami. Je sais qu’elle a la marotte de donnerun précis rapide de chacun de ses invités. Je me souviens qu’elleme présenta une fois à un apoplectique et truculent gentleman,couvert d’ordres et de rubans et sur lui, me souffla à l’oreille,sur un mode tragique, les plus abasourdissants détails, qui durentêtre perçus de chaque personne alors dans le salon. Cela me mit enfuite ; j’aime connaître les gens par moi-même… Lady Brandontraite exactement ses invités comme un commissaire-priseur sesmarchandises. Elle explique les manies et coutumes de chacun, maisoublie naturellement tout ce qui pourrait vous intéresser aupersonnage.

– Pauvre lady Brandon ! Vous êtes dur pour elle, observanonchalamment Hallward.

– Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle neréussit qu’à ouvrir un restaurant. Comment pourrais-jel’admirer ?… Mais, dites-moi, que vous confia-t-elle sur MrDorian Gray ?

– Oh ! quelque chose de très vague dans ce genre : «Charmant garçon ! Sa pauvre chère mère et moi, étionsinséparables. Tout à fait oublié ce qu’il fait, ou plutôt, jecrains… qu’il ne fasse rien ! Ah ! si, il joue du piano…Ne serait-ce pas plutôt du violon, mon cher Mr Gray ? »

Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nousdevînmes amis.

– L’hilarité n’est pas du tout un mauvais commencement d’amitié,et c’est loin d’en être une mauvaise fin, dit le jeune lord encueillant une autre marguerite.

Hallward secoua la tête…

– Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorted’amitié ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce casparticulier. Vous n’aimez personne, ou, si vous le préférez,personne ne vous intéresse.

– Comme vous êtes injuste ! s’écria lord Henry, mettant enarrière son chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui,comme les floches d’écheveau d’une blanche soie luisante, fuyaientdans le bleu profond de turquoise de ce ciel d’été.

« Oui, horriblement injuste !… J’établis une grandedifférence entre les gens. Je choisis mes amis pour leur bonnemine, mes simples camarades pour leur caractère, et mes ennemispour leur intelligence ; un homme ne saurait trop attacherd’importance au choix de ses ennemis ; je n’en ai point unseul qui soit un sot ; ce sont tous hommes d’une certainepuissance intellectuelle et, par conséquent, ils m’apprécient.Est-ce très vain de ma part d’agir ainsi ! Je crois que c’estplutôt… vain.

– Je pense que ça l’est aussi Harry. Mais m’en référant à votremanière de sélection, je dois être pour vous un simplecamarade.

– Mon bon et cher Basil, vous m’êtes mieux qu’un camarade…

– Et moins qu’un ami : Une sorte de… frère, jesuppose !

– Un frère !… Je me moque pas mal des frères !… Monfrère aîné ne veut pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloirl’imiter.

– Harry ! protesta Hallward sur un ton chagrin.

– Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puism’empêcher de détester mes parents ; je suppose que cela vientde ce que chacun de nous ne peut supporter de voir d’autrespersonnes ayant les mêmes défauts que soi-même. Je sympathise toutà fait avec la démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu’elleappelle les vices du grand monde. La masse sent que l’ivrognerie,la stupidité et l’immoralité sont sa propriété, et si quelqu’und’entre nous assume l’un de ces défauts, il paraît braconner surses chasses… Quand ce pauvre Southwark vint devant la « Cour duDivorce » l’indignation de cette même masse fut absolumentmagnifique, et je suis parfaitement convaincu que le dixième dupeuple ne vit pas comme il conviendrait.

– Je n’approuve pas une seule des paroles que vous venez deprononcer, et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plusque moi.

Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, ettapotant avec sa canne d’ébène ornée de glands sa bottine de cuirfin :

– Comme vous êtes bien anglais Basil ! Voici la secondefois que vous me faites cette observation. Si l’on fait part d’uneidée à un véritable Anglais – ce qui est toujours une chosetéméraire – il ne cherche jamais à savoir si l’idée est bonne oumauvaise ; la seule chose à laquelle il attache quelqueimportance est de découvrir ce que l’on en pense soi-même.D’ailleurs la valeur d’une idée n’a rien à voir avec la sincéritéde l’homme qui l’exprime. À la vérité, il y a de fortes chancespour que l’idée soit intéressante en proportion directe ducaractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne seracolorée par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de cedernier. Cependant, je ne me propose pas d’aborder les questionspolitiques, sociologiques ou métaphysiques avec vous. J’aime mieuxles personnes que leurs principes, et j’aime encore mieux lespersonnes sans principes que n’importe quoi au monde. Parlonsencore de Mr Dorian Gray. L’avez-vous vu souvent ?

– Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyaischaque jour. Il m’est absolument nécessaire.

– Vraiment curieux ! Je pensais que vous ne vous souciezd’autre chose que de votre art…

– Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre,gravement ; je pense quelquefois, Harry, qu’il n’y a que deuxères de quelque importance dans l’histoire du monde. La premièreest l’apparition d’un nouveau moyen d’art, et la secondel’avènement d’une nouvelle personnalité artistique. Ce que ladécouverte de la peinture fut pour les Vénitiens, la faced’Antinoüs pour l’art grec antique, Dorian Gray me le sera quelquejour. Ce n’est pas simplement parce que je le peins, que je ledessine ou que j’en prends des esquisses ; j’ai fait tout celad’abord. Il m’est beaucoup plus qu’un modèle. Cela ne veut pointdire que je sois peu satisfait de ce que j’ai fait d’après lui ouque sa beauté soit telle que l’Art ne la puisse rendre. Il n’estrien que l’Art ne puisse rendre, et je sais fort bien que l’œuvreque j’ai faite depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belleœuvre, la meilleure de ma vie. Mais, d’une manière indécise etcurieuse – je m’étonnerais que vous puissiez me comprendre – sapersonne m’a suggéré une manière d’art entièrement nouvelle, unmode d’expression entièrement nouveau. Je vois les chosesdifféremment ; je les pense différemment. Je puis maintenantvivre une existence qui m’était cachée auparavant. « Une formerêvée en des jours de pensée » qui a dit cela ? Je ne m’ensouviens plus ; mais c’est exactement ce que Dorian Gray m’aété. La simple présence visible de cet adolescent – car il ne mesemble guère qu’un adolescent, bien qu’il ait plus de vingt ans –la simple présence visible de cet adolescent !… Ah ! jem’étonnerais que vous puissiez vous rendre compte de ce que celasignifie ! Inconsciemment, il définit pour moi les lignesd’une école nouvelle, d’une école qui unirait la passion del’esprit romantique à la perfection de l’esprit grec. L’harmonie ducorps et de l’âme, quel rêve !… Nous, dans notre aveuglement,nous avons séparé ces deux choses et avons inventé un réalisme quiest vulgaire, une idéalité qui est vide ! Harry !Ah ! si vous pouviez savoir ce que m’est Dorian Gray !…Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m’offrit unesomme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C’est unedes meilleures choses que j’aie jamais faites. Et savez-vouspourquoi ? Parce que, tandis que je le peignais, Dorian Grayétait assis à côté de moi. Quelque subtile influence passa de luien moi-même, et pour la première fois de ma vie, je surpris dans lepaysage ce je ne sais quoi que j’avais toujours cherché… ettoujours manqué.

– Basil, cela est stupéfiant ! Il faut que je voie ceDorian Gray !…

Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans lejardin… Il revint un instant après…

– Harry, dit-il, Dorian Gray m’est simplement un motifd’art ; vous, vous ne verriez rien en lui ; moi, j’y voistout. Il n’est jamais plus présent dans ma pensée que quand je nevois rien de lui me le rappelant. Il est une suggestion comme jevous l’ai dit, d’une nouvelle manière. Je le trouve dans lescourbes de certaines lignes, dans l’adorable et le subtil decertaines nuances. C’est tout.

– Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait,demanda de nouveau lord Henry.

– Parce que, sans le vouloir, j’ai mis dans cela quelqueexpression de toute cette étrange idolâtrie artistique dont je nelui ai jamais parlé. Il n’en sait rien ; il l’ignoreratoujours. Mais le monde peut la deviner, et je ne veux découvrirmon âme aux bas regards quêteurs ; mon cœur ne sera jamais missous un microscope… Il y a trop de moi-même dans cette chose,Harry, trop de moi-même !…

– Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l’êtes ;Ils savent combien la passion utilement divulguée aide à la vente.Aujourd’hui un cœur brisé se tire à plusieurs éditions.

– Je les hais pour cela, clama Hallward… Un artiste doit créerde belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles.Nous vivons dans un âge où les hommes ne voient l’art que sous unaspect autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de labeauté. Quelque jour je montrerai au monde ce que c’est et pourcette raison le monde ne verra jamais mon portrait de DorianGray.

– Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pasdiscuter avec vous. Je ne m’occupe que de la perte intellectuelle…Dites-moi, Dorian Gray vous aime-t-il ?…

Le peintre sembla réfléchir quelques instants.

– Il m’aime, répondit-il après une pause, je sais qu’il m’aime…Je le flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrangeplaisir à lui dire des choses que certes je serais désolé d’avoirdites. D’ordinaire, il est tout à fait charmant avec moi, et nouspassons des journées dans l’atelier à parler de mille choses. Detemps à autre, il est horriblement étourdi et semble trouver unréel plaisir à me faire de la peine. Je sens, Harry, que j’ai donnémon âme entière à un être qui la traite comme une fleur à mettre àson habit, comme un bout de ruban pour sa vanité, comme la parured’un jour d’été…

– Les jours d’été sont bien longs, souffla lord Henry… Peut-êtrevous fatiguerez-vous de lui plutôt qu’il ne le voudra. C’est unetriste chose à penser, mais on ne saurait douter que l’esprit dureplus longtemps que la beauté. Cela explique pourquoi nous prenonstant de peine à nous instruire. Nous avons besoin, pour la lutteeffrayante de la vie, de quelque chose qui demeure, et nous nousemplissons l’esprit de ruines et de faits, dans l’espérance niaisede garder notre place. L’homme bien informé : voilà le moderneidéal… Le cerveau de cet homme bien informé est une choseétonnante. C’est comme la boutique d’un bric-à-brac, où l’ontrouverait des monstres et… de la poussière, et toute chose cotéeau-dessus de sa réelle valeur.

« Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même…Quelque jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n’est plus ça » ; vous n’aimerez plus son teint, ou touteautre chose… Vous le lui reprocherez au fond de vous-même etfinirez par penser qu’il s’est mal conduit envers vous. Le joursuivant, vous serez parfaitement calme et indifférent. C’estregrettable, car cela vous changera… Ce que vous m’avez dit esttout à fait un roman, un roman d’art, l’appellerai-je, et ledésolant de cette manière de roman est qu’il vous laisse unsouvenir peu romanesque…

– Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que DorianGray existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvezsentir de la même façon que moi. Vous changez trop souvent.

– Eh mon cher Basil, c’est justement à cause de cela que jesens. Ceux qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivialde l’amour ; c’est la trahison qui en connaît lestragédies.

Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîted’argent, commença à fumer avec la placidité d’une consciencetranquille et un air satisfait, comme s’il avait défini le monde enune phrase.

Un vol piaillant de passereaux s’abattit dans le vert profonddes lierres… Comme une troupe d’hirondelles, l’ombre bleue desnuages passa sur le gazon… Quel charme s’émanait de cejardin ! Combien, pensait lord Henry, étaient délicieuses lesémotions des autres ! beaucoup plus délicieuses que leursidées, lui semblait-il. Le soin de sa propre âme et les passions deses amis, telles lui paraissaient être les choses notables de lavie. Il se représentait, en s’amusant à cette pensée, le lunchassommant que lui avait évité sa visite chez Hallward ; s’ilétait allé chez sa tante, il eût été sûr d’y rencontrer lordGoodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l’entretiendes pauvres, et la nécessité d’établir des maisons de secoursmodèles. Il aurait entendu chaque classe prêcher l’importance desdifférentes vertus, dont, bien entendu, l’exercice ne s’imposaitpoint à elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité del’épargne, et le fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité dutravail… Quel inappréciable bonheur d’avoir échappé à toutcela ! Soudain, comme il pensait à sa tante, une idée luivint. Il se tourna vers Hallward…

– Mon cher ami, je me souviens.

– Vous vous souvenez de quoi, Harry ?

– Où j’entendis le nom de Dorian Gray.

– Où était-ce ? demanda Hallward, avec un léger froncementde sourcils…

– Ne me regardez pas d’un air si furieux, Basil… C’était chez matante, Lady Agathe. Elle me dit qu’elle avait fait la connaissanced’un « merveilleux jeune homme qui voulait bien l’accompagner dansle East End et qu’il s’appelait Dorian Gray ». Je puis assurerqu’elle ne me parla jamais de lui comme d’un beau jeune homme. Lesfemmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être unbeau jeune homme ; les braves femmes tout au moins… Elle medit qu’il était très sérieux et qu’il avait un bon caractère. Jem’étais du coup représenté un individu avec des lunettes et descheveux plats, des taches de rousseur, se dandinant sur d’énormespieds… J’aurais aimé savoir que c’était votre ami.

– Je suis heureux que vous ne l’ayez point su.

– Et pourquoi ?

– Je ne désire pas que vous le connaissiez.

– Vous ne désirez pas que je le connaisse ?…

– Non…

– Mr Dorian Gray est dans l’atelier, monsieur, dit le majordomeen entrant dans le jardin.

– Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant,s’écria en riant lord Henry.

Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil,les yeux clignotants :

– Dites à Mr Gray d’attendre, Parker ; je suis à lui dansun moment.

L’homme s’inclina et retourna sur ses pas.

Hallward regarda lord Henry…

– Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C’est une simple etbelle nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de luice que vous m’avez rapporté… Ne me le gâtez pas ; n’essayezpoint de l’influencer ; votre influence lui seraitpernicieuse. Le monde est grand et ne manque pas de gensintéressants. Ne m’enlevez pas la seule personne qui donne à monart le charme qu’il peut posséder ; ma vie d’artiste dépend delui. Faites attention, Harry, je vous en conjure…

Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de seslèvres malgré sa volonté…

– Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, etprenant Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré luidans la maison.

Chapitre 2

 

En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano,leur tournant le dos, feuilletant les pages d’un volume des «Scènes de la Forêt » de Schumann.

– Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il… Il faut que je lesapprenne. C’est tout à fait charmant.

– Cela dépend comment vous poserez aujourd’hui, Dorian…

– Oh ! Je suis fatigué de poser, et je n’ai pas besoin d’unportrait grandeur naturelle, riposta l’adolescent en évoluant surle tabouret du piano d’une manière pétulante et volontaire…

Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry,et il s’arrêta court…

– Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vousétiez avec quelqu’un…

– C’est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amisd’Oxford. Je lui disais justement quel admirable modèle vous étiez,et vous venez de tout gâter…

– Mais mon plaisir n’est pas gâté de vous rencontrer, Mr Gray,dit lord Henry en s’avançant et lui tendant la main. Ma tante m’aparlé souvent de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je lecrains, peut-être aussi… une de ses victimes…

– Hélas ! Je suis à présent dans ses mauvais papiers,répliqua Dorian avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, jelui avais promis de l’accompagner à un club de Whitechapel et j’aiparfaitement oublié ma promesse. Nous devions jouer ensemble unduo…  ; un duo, trois duos, plutôt !… Je ne sais pas cequ’elle va me dire ; je suis épouvanté à la seule penséed’aller la voir.

– Oh ! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous esttoute dévouée, et je ne crois pas qu’il y ait réellement matière àfâcherie. L’auditoire comptait sur un duo ; quant ma tanteAgathe se met au piano, elle fait du bruit pour deux…

– C’est méchant pour elle… et pas très gentil pour moi, ditDorian en éclatant de rire…

Lord Henry l’observait… Certes, il était merveilleusement beauavec ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeuxbleus, sa chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attiraitla confiance ; on y trouvait la candeur de la jeunesse jointeà la pureté ardente de l’adolescence. On sentait que le monde nel’avait pas encore souillé. Comment s’étonner que Basil Hallwardl’estimât pareillement ?…

– Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper dephilanthropie, Mr Gray, trop charmant…

Et lord Henry, s’étendant sur le divan, ouvrit son étui àcigarettes.

Le peintre s’occupait fiévreusement de préparer sa palette etses pinceaux… Il avait l’air ennuyé ; quand il entendit ladernière remarque de lord Henry il le fixa… Il hésita un moment,puis se décidant :

– Harry, dit-il, j’ai besoin de finir ce portrait aujourd’hui.M’en voudriez-vous si je vous demandais de partir…  ?

Lord Henry sourit et regarda Dorian Gray.

– Dois-je m’en aller, Mr Gray ? interrogea-t-il.

– Oh ! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basilest dans de mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quandil fait la tête… D’abord, j’ai besoin de vous demander pourquoi jene devrais pas m’occuper de philanthropie.

– Je ne sais ce que je dois vous répondre, Mr Gray. C’est unsujet si assommant qu’on ne peut en parler que sérieusement… Maisje ne m’en irai certainement pas, puisque vous me demandez derester. Vous ne tenez pas absolument à ce que je m’en aille, Basil,n’est-ce pas ? Ne m’avez-vous dit souvent que vous aimiezavoir quelqu’un pour bavarder avec vos modèles ?

Hallward se mordit les lèvres…

– Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses capricessont des lois pour chacun, excepté pour lui.

Lord Henry prit son chapeau et ses gants.

– Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m’en aller. J’ai unrendez-vous avec quelqu’un à l’« Orléans » … adieu, Mr Gray.Venez me voir une de ces après-midi à Curzon Street. Je suispresque toujours chez moi vers cinq heures. Écrivez-moi quand vousviendrez : je serais désolé de ne pas vous rencontrer.

– Basil, s’écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s’en va, jem’en vais aussi. Vous n’ouvrez jamais la bouche quand vous peignezet c’est horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-formeet d’avoir l’air aimable. Demandez-lui de rester. J’insiste pourqu’il reste.

– Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour mesatisfaire, dit Hallward regardant attentivement le tableau. C’estvrai, d’ailleurs, je ne parle jamais quand je travaille, etn’écoute davantage, et je comprends que ce soit agaçant pour mesinfortunés modèles. Je vous prie de rester.

– Mais que va penser la personne qui m’attend à l’« Orléans» ?

Le peintre se mit à rire.

– Je pense que cela s’arrangera tout seul… Asseyez-vous, Harry…Et maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme ; ne bougezpas trop et tâchez de n’apporter aucune attention à ce que vousdira lord Henry. Son influence est mauvaise pour tout le monde,sauf pour lui-même…

Dorian Gray gravit la plate-forme avec l’air d’un jeune martyrgrec, en faisant une petite moue de mécontentement à lord Henryqu’il avait déjà pris en affection ; il était si différent deBasil, tous deux ils formaient un délicieux contraste… et lordHenry avait une voix si belle… Au bout de quelques instants, il luidit :

– Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basilveut bien le dire ?

– J’ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, MrGray. Toute influence est immorale… immorale, au point de vuescientifique…

– Et pourquoi ?

– Parce que je considère qu’influencer une personne, c’est luidonner un peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses penséesnaturelles, elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Sesvertus ne sont plus siennes. Ses péchés, s’il y a quelque chose desemblable à des péchés, sont empruntés. Elle devient l’écho d’unemusique étrangère, l’acteur d’une pièce qui ne fut point écritepour elle. Le but de la vie est le développement de lapersonnalité. Réaliser sa propre nature : c’est ce que nous tâchonstous de faire. Les hommes sont effrayés d’eux-mêmes aujourd’hui.Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir que l’onse doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ilsnourrissent le pauvre et vêtent le loqueteux ; mais ilslaissent crever de faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous aquittés ; peut-être n’en eûmes-nous jamais ! La terreurde la Société, qui est la base de toute morale, la terreur de Dieu,qui est le secret de la religion : voilà les deux choses qui nousgouvernent. Et encore…

– Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bonpetit garçon, dit le peintre enfoncé dans son œuvre, venant desurprendre dans la physionomie de l’adolescent un air qu’il ne luiavait jamais vu.

– Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un modebas, avec cette gracieuse flexion de la main qui lui étaitparticulièrement caractéristique et qu’il avait déjà au collèged’Eton, je crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement etcomplètement, voulait donner une forme à chaque sentiment, uneexpression à chaque pensée, une réalité à chaque rêve, je crois quele monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous enoublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retournervers l’idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, deplus riche que cet idéal ! Mais le plus brave d’entre nous estépouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquementsemblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pournos refus. Chaque impulsion que nous essayons d’anéantir, germe ennous et nous empoisonne. Le corps pèche d’abord, et se satisfaitavec son péché, car l’action est un mode de purification. Rien nenous reste que le souvenir d’un plaisir ou la volupté d’un regret.Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder.Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement auxchoses qu’elle s’est défendues ; avec, en plus, le désir pource que des lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux.

« Ceci a été dit que les grands événements du monde prennentplace dans la cervelle. C’est dans la cervelle, et là, seulement,que prennent aussi place les grands péchés du monde. Vous, Mr Gray,vous-même avec votre jeunesse rose-rouge, et votre enfancerose-blanche, vous avez eu des passions qui vous ont effrayé, despensées qui vous rempli de terreur, des jours de rêve et des nuitsde rêve dont le simple rappel colorerait de honte vos joues…

– Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez ! vousm’embarrassez. Je ne sais que vous répondre. J’ai une réponse àvous faire que je ne puis trouver. Ne parlez pas ! Laissez-moipenser ! Par grâce ! Laissez-moi essayer depenser !

Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement,les lèvres entr’ouvertes et les yeux étrangement brillants. Ilsemblait avoir obscurément conscience que le travaillaient desinfluences tout à fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venirentièrement de lui-même. Les quelques mots que l’ami de Basil luiavait dits – mots dits sans doute par hasard et chargés deparadoxes voulus – avaient touché quelque corde secrète qui n’avaitjamais été touchée auparavant mais qu’il sentait maintenantpalpitante et vibrante en lui.

La musique l’avait ainsi remué déjà ; elle l’avait troublébien des fois. Ce n’est pas un nouveau monde, mais bien plutôt unnouveau chaos qu’elle crée en nous…

Les mots ! Les simples mots ! Combien ils sontterribles ! Combien limpides, éclatants ou cruels ! Onvoudrait leur échapper. Quelle subtile magie est donc eneux ?… On dirait qu’ils donnent une forme plastique aux chosesinformes, et qu’ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi douceque celle du luth ou du violon ! Les simples mots !Est-il quelque chose de plus réel que les mots ?

Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu’il n’avaitpoint comprises ; il les comprenait maintenant. La vie luiapparut soudain ardemment colorée. Il pensa qu’il avait jusqu’alorsmarché à travers les flammes ! Pourquoi ne s’était-il jamaisdouté de cela ?

Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Ilconnaissait le moment psychologique du silence… Il se sentaitvivement intéressé. Il s’étonnait de l’impression subite que sesparoles avaient produite ; se souvenant d’un livre qu’il avaitlu quand il avait seize ans et qui lui avait révélé ce qu’il avaittoujours ignoré, il s’émerveilla de voir Dorian Gray passer par unesemblable expérience. Il avait simplement lancé une flèche enl’air. Avait-elle touché le but ?… Ce garçon était vraimentintéressant.

Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui lecaractérisait ; il possédait cette élégance, cette délicatesseparfaite qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il nefaisait pas attention au long silence planant dans l’atelier.

– Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray.J’ai besoin de sortir et d’aller dans le jardin. L’air ici estsuffocant…

– Mon cher ami, j’en suis désolé. Mais quand je peins, je nepense à rien autre chose. Vous n’avez jamais mieux posé. Vous étiezparfaitement immobile, et j’ai saisi l’effet que je cherchais : leslèvres demi-ouvertes et l’éclair des yeux… Je ne sais pas ce queHarry a pu vous dire, mais c’est à lui certainement que vous devezcette merveilleuse expression. Je suppose qu’il vous a complimenté.Il ne faut pas croire un mot de ce qu’il dit.

– Il ne m’a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce laraison pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu’il m’araconté.

– Bah !… Vous savez bien que vous croyez tout ce que jevous ai dit, riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeuxlangoureux et rêveurs. Je vous accompagnerai au jardin. Il fait unechaleur impossible dans cet atelier… Basil, faites-nous donc servirquelque chose de glacé, une boisson quelconque aux fraises.

– Comme il vous conviendra, Harry… Sonnez Parker ; quand ilviendra, je lui dirai ce que vous désirez… J’ai encore à travaillerle fond du portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pasDorian trop longtemps. Je n’ai jamais été pareillement disposé àpeindre. Ce sera sûrement mon chef-d’œuvre… et ce l’est déjà.

Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray laface ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemmentle parfum comme un vin précieux… Il s’approcha de lui et mit lamain sur son épaule…

– Très bien, lui dit-il ; rien ne peut mieux guérir l’âmeque les sens, comme rien ne saurait mieux que l’âme guérir lessens.

L’adolescent tressaillit et se retourna… Il était tête nue, etles feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leursfils dorés. Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cettecrainte que l’on trouve dans les yeux des gens éveillés en sursaut…Ses narines finement dessinées palpitaient, et quelque troublecaché aviva le carmin de ses lèvres frissonnantes.

– Oui, continua lord Henry, c’est un des grands secrets de lavie, guérir l’âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l’âme.Vous êtes une admirable créature. Vous savez plus que vous nepensez savoir, tout ainsi que vous pensez connaître moins que vousne connaissez.

Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il nepouvait s’empêcher d’aimer le beau et gracieux jeune homme qu’ilavait en face de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, àl’expression fatiguée, l’intéressait. Il y avait quelque chosed’absolument fascinant dans sa voix languide et basse. Ses mainsmêmes, ses mains fraîches et blanches, pareilles à des fleurs,possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix elles semblaientmusicales, elles semblaient avoir un langage à elles. Il luifaisait peur, et il était honteux d’avoir peur… Il avait fallu quecet étranger vint pour le révéler à lui-même. Depuis des mois, ilconnaissait Basil Hallward et son amitié ne l’avait paschangé ; quelqu’un avait passé dans son existence qui luiavait découvert le mystère de la vie. Qu’y avait-il donc quil’effrayait ainsi. Il n’était ni une petite fille, ni uncollégien ; c’était ridicule, vraiment…

– Allons nous asseoir à l’ombre, dit lord Henry. Parker nous aservi à boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vouspourriez vous abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vouspeindre. Ne risquez pas d’attraper un coup de soleil, ce ne seraitpas le moment.

– Qu’est-ce que cela peut faire, s’écria Dorian Gray en riantcomme il s’asseyait au fond du jardin.

– C’est pour vous de toute importance, Mr Gray.

– Tiens, et pourquoi ?

– Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que lajeunesse est la seule chose désirable.

– Je ne m’en soucie pas.

– Vous ne vous en souciez pas… maintenant. Un jour viendra,quand vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marquévotre front de sa griffe, et la passion flétri vos lèvres destigmates hideux, un jour viendra, dis-je, où vous vous ensoucierez amèrement. Où que vous alliez actuellement, vous charmez.En sera-t-il toujours ainsi ? Vous avez une figureadorablement belle, Mr Gray… Ne vous fâchez point, vous l’avez… Etla Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, car ellen’a pas besoin d’être expliquée ; c’est un des faits absolusdu monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eauxsombres de cette coquille d’argent que nous appelons la lune ;cela ne peut être discuté ; c’est une souveraineté de droitdivin, elle fait des princes de ceux qui la possèdent… voussouriez ?… Ah ! vous ne sourirez plus quand vous l’aurezperdue… On dit parfois que la beauté n’est que superficielle, celapeut être, mais tout au moins elle est moins superficielle que laPensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n’ya que les gens bornés qui ne jugent pas sur l’apparence. Le vraimystère du monde est le visible, non l’invisible… Oui, Mr Gray, lesDieux vous furent bons. Mais ce que les Dieux donnent, ils lereprennent vite. Vous n’avez que peu d’années à vivre réellement,parfaitement, pleinement ; votre beauté s’évanouira avec votrejeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu’il n’est plus detriomphes pour vous et qu’il vous faudra vivre désormais sur cesmenus triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que desdéfaites. Chaque mois vécu vous approche de quelque chose deterrible. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lyset vos roses.

« Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards sefaneront. Vous souffrirez horriblement… Ah ! réalisez votrejeunesse pendant que vous l’avez !…

« Ne gaspillez pas l’or de vos jours, en écoutant les sotsessayant d’arrêter l’inéluctable défaite et gardez-vous del’ignorant, du commun et du vulgaire… C’est le but maladif, l’idéalfaux de notre âge. Vivez ! vivez la merveilleuse vie qui esten vous ! N’en laissez rien perdre ! Cherchez denouvelles sensations, toujours ! Que rien ne vous effraie… Unnouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez enêtre le tangible symbole. Il n’est rien avec votre personnalité quevous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour untemps !

« Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n’aviez pointconscience de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être… Il yavait en vous quelque chose de si particulièrement attirant que jesentis qu’il me fallait vous révéler à vous-même, dans la craintetragique de vous voir vous gâcher… car votre jeunesse a si peu detemps à vivre… si peu !… Les fleurs se dessèchent, mais ellesrefleurissent… Cet aubour sera aussi florissant au mois de juin del’année prochaine qu’il l’est à présent. Dans un mois, cetteclématite portera des fleurs pourprées, et d’année en année, sesfleurs de pourpre illumineront le vert de ses feuilles… Mais nous,nous ne revivrons jamais notre jeunesse. Le pouls de la joie quibat en nous à vingt ans, va s’affaiblissant, nos membres sefatiguent et s’alourdissent nos sens !… Tous, nous deviendronsd’odieux polichinelles, hantés par la mémoire de ce dont nous fûmeseffrayés, par les exquises tentations que nous n’avons pas eu lecourage de satisfaire… Jeunesse ! Jeunesse ! Rien n’estau monde que la jeunesse !…

Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s’émerveillant…La branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille seprécipita, tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut unfrisson général des globes étoilés des mignonnes fleurs. Ilregardait cela avec cet étrange intérêt que nous prenons aux chosesmenues quand nous sommes préoccupés de problèmes qui nouseffraient, quand nous sommes ennuyés par une nouvelle sensationpour laquelle nous ne pouvons trouver d’expression, ou terrifiéspar une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de céder…Bientôt l’abeille prit son vol. Il l’aperçut se posant sur lecalice tacheté d’un convolvulus tyrien. La fleur s’inclinaet se balança dans le vide, doucement…

Soudain, le peintre apparut à la porte de l’atelier et leur fitdes signes réitérés… Ils se tournèrent l’un vers l’autre ensouriant…

– Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en cemoment et vous pouvez apporter vos boissons.

Ils se levèrent et paresseusement, marchèrent le long du mur.Deux papillons verts et blancs voltigeaient devant eux, et dans unpoirier situé au coin du mur, une grive se mit à chanter.

– Vous êtes content, Mr Gray, de m’avoir rencontré ?…demanda lord Henry le regardant.

– Oui, j’en suis content, maintenant ; j’imagine que je leserai toujours !…

– Toujours !… C’est un mot terrible qui me fait frémirquand je l’entends : les femmes l’emploient tellement. Ellesabîment tous les romans en essayant de les faire s’éterniser. C’estun mot sans signification, désormais. La seule différence quiexiste entre un caprice et une éternelle passion est que lecaprice… dure plus longtemps…

Comme ils entraient dans l’atelier, Dorian Gray mit sa main surle bras de lord Harry :

– Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu’un caprice,murmura-t-il, rougissant de sa propre audace…

Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose…

Lord Harry s’était étendu dans un large fauteuil d’osier etl’observait… Le va et vient du pinceau sur la toile et les alléeset venues de Hallward se reculant pour juger de l’effet, brisaientseuls le silence… Dans les rayons obliques venant de la porteentr’ouverte, une poussière dorée dansait. La senteur lourde desroses semblait peser sur toute chose.

Au bout d’un quart d’heure, Hallward s’arrêta de travailler, enregardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait,mordillant le bout de l’un de ses gros pinceaux, les sourcilscrispés…

– Fini ! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom enhautes lettres de vermillon sur le coin gauche de la toile.

Lord Henry vint regarder le tableau. C’était une admirable œuvred’art d’une ressemblance merveilleuse.

– Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement,dit-il. C’est le plus beau portrait des temps modernes. Mr Gray,venez-vous regarder.

L’adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.

– Est-ce réellement fini ? murmura-t-il en descendant de laplate-forme.

– Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd’huiposé comme un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.

– Cela m’est entièrement dû, reprit lord Henry. N’est-ce pas, MrGray ?

Dorian ne répondit pas ; il arriva nonchalamment vers sonportrait et se tourna vers lui… Quand il l’aperçut, il sursauta etses joues rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passadans ses yeux, car il se reconnut pour la première fois. Il demeuraquelque temps immobile, admirant, se doutant que Hallward luiparlait, sans comprendre la signification de ses paroles. Le sensde sa propre beauté surgit en lui comme une révélation. Il nel’avait jusqu’alors jamais perçu. Les compliments de Basil Hallwardlui avait semblé être simplement des exagérations charmantesd’amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite oubliés… soncaractère n’avait point été influencé par eux. Lord Henry Wottonétait venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse,l’avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé àpoint nommé, et à présent, en face de l’ombre de sa propre beauté,il en sentait la pleine réalité s’épandre en lui.

Oui, un jour viendrait où sa face serait ridée et plissée, sesyeux creusés et sans couleur, la grâce de sa figure brisée etdéformée. L’écarlate de ses lèvres passerait, comme se terniraitl’or de sa chevelure. La vie qui devait façonner son âme abîmeraitson corps ; il deviendrait horrible, hideux, baroque…

Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur letraversa comme une dague, et fit frissonner chacune des délicatesfibres de son être…

L’améthyste de ses yeux se fonça ; un brouillard de larmesles obscurcit… Il sentit qu’une main de glace se posait sur soncœur…

– Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné dusilence de l’adolescent, qu’il ne comprenait pas…

– Naturellement, il l’aime, dit lord Henry. Pourquoi nel’aimerait-il pas. C’est une des plus nobles choses de l’artcontemporain. Je vous donnerai ce que vous voudrez pour cela. Ilfaut que je l’aie !…

– Ce n’est pas ma propriété, Harry.

– À qui est-ce donc alors ?

– À Dorian, pardieu ! répondit le peintre.

– Il est bien heureux…

– Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeuxencore fixés sur son portrait. Oh ! oui, profondémenttriste !… Je deviendrai vieux, horrible, affreux !… Maiscette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera jamais plusvieille que ce jour même de juin… Ah ! si cela pouvaitchanger ; si c’était moi qui toujours devais rester jeune, etsi cette peinture pouvait vieillir !… Pour cela, pour cela jedonnerais tout !… Il n’est rien dans le monde que je nedonnerais… Mon âme, même !…

– Vous trouveriez difficilement un pareil arrangement, cria lordHenry, en éclatant de rire…

– Eh ! eh ! je m’y opposerais d’ailleurs, dit lepeintre.

Dorian Gray se tourna vers lui.

– Je le crois, Basil… Vous aimez votre art mieux que vos amis.Je ne vous suis ni plus ni moins qu’une de vos figures de bronzevert. À peine autant, plutôt…

Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué àentendre Dorian s’exprimer ainsi. Qu’était il donc arrivé ?C’est vrai qu’il semblait désolé ; sa face était toute rougeet ses joues allumées.

– Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermèsd’ivoire ou que votre Faune d’argent. Vous les aimerez toujours,eux. Combien de temps m’aimerez-vous ? Jusqu’à ma premièreride, sans doute… Je sais maintenant que quand on perd ses charmes,quels qu’ils puissent être, on perd tout. Votre œuvre m’a appriscela ! Oui, lord Henry Wotton a raison tout à fait. Lajeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je m’apercevrai queje vieillis, je me tuerai !

Hallward pâlit et prit sa main.

– Dorian ! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi ! Jen’eus jamais un ami tel que vous et jamais je n’en aurai unautre ! Vous ne pouvez être jaloux des choses matérielles,n’est-ce pas ? N’êtes-vous pas plus beau qu’aucuned’elles ?

– Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Jesuis jaloux de mon portrait !… Pourquoi gardera-t-il ce quemoi je perdrai. Chaque moment qui passe me prend quelque chose, etembellit ceci. Oh ! si cela pouvait changer ! Si ceportrait pouvait vieillir ! Si je pouvais rester tel que jesuis !… Pourquoi avez-vous peint cela ? Quelle ironie, unjour ! Quelle terrible ironie !

Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux… Il se tordait lesmains. Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa facedans les coussins, à genoux comme s’il priait…

– Voilà votre œuvre, Harry, dit le peintre amèrement.

Lord Henry leva les épaules.

– Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire !…

– Ce n’est pas…

– Si ce n’est pas, comment cela me regarde-t-ilalors ?…

– Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais,souffla-t-il.

– Je suis resté parce que vous me l’avez demandé, riposta lordHenry.

– Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deuxmeilleurs amis, mais par votre faute à tous les deux, vous mefaites détester ce que j’ai jamais fait de mieux et je vaisl’anéantir. Qu’est-ce après tout qu’une toile et descouleurs ? Je ne veux point que ceci puisse abîmer nos troisvies.

Dorian Gray leva sa tête dorée de l’amas des coussins et, saface pâle baignée de larmes, il regarda le peintre marchant versune table située sous les grands rideaux de la fenêtre.Qu’allait-il faire ? Ses doigts, parmi le fouillis des tubesd’étain et des pinceaux secs, cherchaient quelque chose… Cette lamemince d’acier flexible, le couteau à palette… Il l’avaittrouvée ! Il allait anéantir la toile…

Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et seprécipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et lelança à l’autre bout de l’atelier.

– Basil, je vous en prie !… Ce serait un meurtre !

– Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon œuvre, dit lepeintre froidement, en reprenant son calme. Je n’aurais jamaisattendu cela de vous…

– L’apprécier ?… Je l’adore, Basil. Je sens que c’est unpeu de moi-même.

– Alors bien ! Aussitôt que « vous » serez sec, « vous »serez verni, encadré, et expédié chez « vous ». Alors, vous ferezce que vous jugerez bon de « vous-même ».

Il traversa la chambre et sonna pour le thé.

– Vous voulez du thé, Dorian ? Et vous aussi, Harry ?ou bien présentez-vous quelque objection à ces plaisirssimples.

– J’adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont lesderniers refuges des êtres complexes. Mais je n’aime pas les…scènes, excepté sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes,tous deux ! Je m’étonne qu’on ait défini l’homme un animalraisonnable ; pour prématurée, cette définition l’est. L’hommeest bien des choses, mais il n’est pas raisonnable… Je suis charméqu’il ne le soit pas après tout… Je désire surtout que vous ne vousquerelliez pas à propos de ce portrait ; tenez Basil, vousauriez mieux fait de me l’abandonner. Ce méchant garçon n’en a pasaussi réellement besoin que moi…

– Si vous le donniez à un autre qu’à moi, Basil, je ne vous lepardonnerais jamais, s’écria Dorian Gray ; et je ne permets àpersonne de m’appeler un méchant garçon…

– Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous ledonnai avant qu’il ne fût fait.

– Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, MrGray, et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous faitsouvenir que vous êtes extrêmement jeune.

– Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.

– Ah ! ce matin !… Vous avez vécu depuis…

On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service àthé qu’il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruitde tasses et de soucoupes et la chanson d’une bouillotte canneléede Géorgie… Deux plats chinois en forme de globe furent apportéspar un valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommess’acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce quiétait sous les couvercles des plats.

– Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir dunouveau quelque part.

– J’ai promis de dîner chez White, mais comme c’est un vieilami, je puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suisindisposé, ou que je suis empêché de venir par suite d’unengagement postérieur. Je pense que cela serait plutôt une jolieexcuse ; elle aurait tout le charme de la candeur.

– C’est assommant de passer un habit, ajouta Hallward ; etquand on l’a mis, on est parfaitement horrible.

– Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXesiècle est détestable. C’est sombre, déprimant… Le péché estréellement le seul élément de quelque couleur dans la viemoderne.

– Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian,Henry.

– Devant quel Dorian ?… Celui qui nous verse du thé oucelui du portrait ?…

– Devant les deux.

– J’aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit lejeune homme.

– Eh bien, venez, et vous aussi, n’est-ce pas, Basil.

– Je ne puis pas, vraiment… Je préfère rester, j’ai un tas dechoses à faire.

– Bien donc ; vous et moi, Mr Gray, nous sortironsensemble.

– Je le désire beaucoup…

Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il sedirigea vers le portrait.

– Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.

– Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l’original du portrait,s’avançant vers lui. Suis-je réellement comme cela ?

– Oui, vous êtes comme cela.

– C’est vraiment merveilleux, Basil.

– Au moins, vous l’êtes en apparence… Mais cela ne changerajamais, ajouta Hallward… C’est quelque chose.

– Voici bien des affaires à propos de fidélité ! s’écrialord Henry. Même en amour, c’est purement une question detempérament, cela n’a rien à faire avec notre propre volonté. Lesjeunes gens veulent être fidèles et ne le sont point ; lesvieux veulent être infidèles et ne le peuvent ; voilà tout cequ’on en sait.

– N’allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward… Restezdîner avec moi.

– Je ne le puis, Basil.

– Pourquoi ?

– Parce que j’ai promis à lord Henry Wotton d’aller aveclui.

– Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votreparole ; il manque assez souvent à la sienne. Je vous demandede n’y pas aller.

Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête…

– Je vous en conjure…

Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry quiles guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourireamusé.

– Je veux sortir, Basil, décida-t-il.

– Très bien, répartit Hallward, et il alla remettre sa tasse surle plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vousferiez bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir,Dorian. Venez me voir bientôt, demain si possible.

– Certainement…

– Vous n’oublierez pas…

– Naturellement…

– Et… Harry ?

– Moi non plus, Basil.

– Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étionsdans le jardin ce matin…

– Je l’ai oublié…

– Je compte sur vous.

– Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riantlord Henry… Venez, Mr Gray, mon cabriolet est en bas et je vousdéposerai chez vous. Adieu, Basil ! Merci pour votre charmanteaprès-midi.

Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s’écroula surun sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.

Chapitre 3

 

Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait deCurzon Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor,un vieux garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifiéd’égoïste par les étrangers qui n’en pouvaient rien tirer, maisconsidéré comme généreux par la Société, car il nourrissait ceuxqui savaient l’amuser. Son père avait été notre ambassadeur àMadrid, au temps où la reine Isabelle était jeune et Prim inconnu.Mais il avait quitté la diplomatie par un caprice, dans un momentde contrariété venu de ce qu’on ne lui offrit point l’ambassade deParis, poste pour lequel il se considérait comme particulièrementdésigné en raison de sa naissance, de son indolence, du bon anglaisde ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le plaisir. Lefils, qui avait été le secrétaire de son père, avait démissionné enmême temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé alors, etquelques mois après être devenu chef de sa maison il se mettaitsérieusement à l’étude de l’art très aristocratique de ne faireabsolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, maispréférait vivre à l’hôtel pour avoir moins d’embarras, et prenaitla plupart de ses repas au club. Il s’occupait de l’exploitation deses mines de charbon des comtés du centre, mais il s’excusait decette teinte d’industrialisme en disant que le fait de posséder ducharbon avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûlerdécemment du bois dans sa propre cheminée. En politique, il étaitTory, excepté lorsque les Tories étaient au pouvoir ; à cesmoments-là, il ne manquait jamais de les accuser d’être un « tas deradicaux ». Il était un héros pour son domestique qui letyrannisait, et la terreur de ses amis qu’il tyrannisait à sontour. L’Angleterre seule avait pu produire un tel homme, et ildisait toujours que le pays « allait aux chiens ». Ses principesétaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de sespréjugés.

Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle,assis, habillé d’un épais veston de chasse, fumant un cigare etgrommelant sur un numéro du Times.

– Eh bien ! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amènede si bonne heure ? Je croyais que vous autres dandies n’étiezjamais levés avant deux heures, et visibles avant cinq.

– Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j’aibesoin de vous demander quelque chose.

– De l’argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant lagrimace. Enfin, asseyez-vous et dites-moi de quoi il s’agit. Lesjeunes gens, aujourd’hui, s’imaginent que l’argent est tout.

– Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus ; etquand ils deviennent vieux ils le savent, mais je n’ai pas besoind’argent. Il n’y a que ceux qui paient leurs dettes qui en ontbesoin, oncle Georges, et je ne paie jamais les miennes. Le créditest le capital d’un jeune homme et on en vit d’une façon charmante.De plus, j’ai toujours affaire aux fournisseurs de Dartmoor et ilsne m’inquiètent jamais. J’ai besoin d’un renseignement, non pasd’un renseignement utile bien sûr, mais d’un renseignementinutile.

– Bien ! je puis vous dire tout ce que contient unLivre-Bleu anglais, Harry, quoique aujourd’hui tous cesgens-là n’écrivent que des bêtises. Quand j’étais diplomate, leschoses allaient bien mieux. Mais j’ai entendu dire qu’on leschoisissait aujourd’hui après des examens. Que voulez-vous ?Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d’un bout àl’autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, ets’il n’est pas un gentleman, tout ce qu’il apprendra sera mauvaispour lui !

– Mr Dorian Gray n’appartient pas au Livre-Bleu, oncleGeorges, dit lord Henry, languide.

– Mr Dorian Gray ? Qui est-ce ? demanda lord Fermor enfronçant ses sourcils blancs et broussailleux.

– Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, jesais qui il est. C’est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mèreétait une Devereux, Lady Margaret Devereux ; je voudrais quevous me parliez de sa mère. Comment était elle ? à quifut-elle mariée ? Vous avez connu presque tout le monde dansvotre temps, aussi pourriez-vous l’avoir connue. Je m’intéressebeaucoup à Mr Gray en ce moment. Je viens seulement de faire saconnaissance.

– Le petit-fils de Kelso ! répéta le vieux gentleman. Lepetit-fils de Kelso… bien sûr… j’ai connu intimement sa mère. Jecrois bien que j’étais à son baptême. C’était uneextraordinairement belle fille, cette Margaret Devereux. Elleaffola tous les hommes en se sauvant avec un jeune garçon sans lesou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un régimentd’infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je merappelle la chose comme si elle était arrivée hier. Le pauvrediable fut tué en duel à Spa quelques mois après leur mariage. Il yeut une vilaine histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un basaventurier, quelque brute belge, pour insulter son beau-fils enpublic, il le paya, monsieur, oui il le paya pour faire cela et lemisérable embrocha son homme comme un simple pigeon. L’affaire futétouffée, mais, ma foi, Kelso mangeait sa côtelette tout seul auclub quelque temps après. Il reprit sa fille avec lui, m’a-t-ondit, elle ne lui adressa jamais la parole. Oh oui ! ce fut unevilaine affaire. La fille mourut dans l’espace d’une année. Ainsidonc, elle a laissé un fils ? J’avais oublié cela. Quelleespèce de garçon est-ce ? S’il ressemble à sa mère ce doitêtre un bien beau gars.

– Il est très beau, affirma lord Henry.

– J’espère qu’il tombera dans de bonnes mains, continua le vieuxgentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l’attend, si Kelso abien fait les choses à son égard. Sa mère avait aussi de lafortune. Toutes les propriétés de Selby lui sont revenues, par songrand-père. Celui-ci haïssait Kelso, le jugeant un horribleHarpagon. Et il l’était bien ! Il vint une fois à Madridlorsque j’y étais… Ma foi ! j’en fus honteux. La reine medemandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se querellait sanscesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une histoire.Un mois durant je n’osais me montrer à la Cour. J’espère qu’il amieux traité son petit-fils que ces drôles.

– Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune hommesera très bien. Il n’est pas majeur. Je sais qu’il possède Selby.Il me l’a dit. Et… sa mère était vraiment belle !

– Margaret Devereux était une des plus adorables créatures quej’aie vues, Harry. Je n’ai jamais compris comment elle a pu agircomme elle l’a fait. Elle aurait pu épouser n’importe qui,Carlington en était fou : elle était romanesque, sans doute. Toutesles femmes de cette famille le furent. Les hommes étaient bien peude chose, mais les femmes, merveilleuses !

– Carlington se traînait à ses genoux ; il me l’a ditlui-même. Elle lui rit au nez, et cependant, pas une fille deLondres qui ne courût après lui. Et à propos, Harry, pendant quenous causons de mariages ridicules, quelle est donc cette farce quem’a contée votre père au sujet de Dartmoor qui veut épouser uneAméricaine. Il n’y a donc plus de jeunes Anglaises assez bonnespour lui ?

– C’est assez élégant en ce moment d’épouser des Américaines,oncle Georges.

– Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier !Harry, fit lord Fermor en frappant du point sur la table.

– Les paris sont pour les Américaines.

– Elles n’ont point de résistance m’a-t-on dit, grommelal’oncle.

– Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures austeeple-chase. Elles prennent les choses au vol ; je crois queDartmoor n’a guère de chances.

– Quel est son monde ? répartit le vieux gentleman,a-t-elle beaucoup d’argent !

Lord Henry secoua la tête.

– Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents queles Anglais à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pourpartir.

– Ce sont des marchands de cochons, je suppose ?

– Je l’espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J’aientendu dire que vendre des cochons était en Amérique, laprofession la plus lucrative, après la politique.

– Est-elle jolie ?

– Elle se conduit comme si elle l’était. Beaucoup d’Américainesagissent de la sorte. C’est le secret de leurs charmes.

– Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays.Elles nous chantent sans cesse que c’est un paradis pour lesfemmes.

– Et c’est vrai, mais c’est la raison pour laquelle, comme Ève,elles sont si empressées d’en sortir, dit lord Henry. Au revoir,oncle Georges, je serais en retard pour déjeuner si je tardais pluslongtemps ; merci pour vos bons renseignements. J’aimetoujours à connaître tout ce qui concerne mes nouveaux amis, maisje ne demande rien sur les anciens.

– Où déjeunez-vous Harry ?

– Chez tante Agathe. Je me suis invité avec Mr Gray, c’est sondernier protégé.

– Bah ! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plusm’assommer avec ses œuvres de charité. J’en suis excédé. La bonnefemme croit-elle donc que je n’aie rien de mieux à faire que designer des chèques en faveur de ses vilains drôles.

– Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n’auraaucun effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d’humanité.C’est leur caractère distinctif.

Le vieux gentleman murmura une vague approbation et sonna sondomestique. Lord Henry prit par l’arcade basse de Burlington Streetet se dirigea dans la direction de Berkeley square.

Telle était en effet, l’histoire des parents de Dorian Gray.Ainsi crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lordHenry comme un étrange quoique moderne roman. Une très belle femmerisquant tout pour une folle passion. Quelques semaines d’unbonheur solitaire, tout à coup brisé par un crime hideux etperfide. Des mois d’agonie muette, et enfin un enfant né dans leslarmes.

La mère enlevée par la mort et l’enfant abandonné tout seul à latyrannie d’un vieillard sans cœur. Oui, c’était un bien curieuxfond de tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plusintéressant, meilleur qu’il n’était réellement. Derrière tout cequi est exquis, on trouve ainsi quelque chose de tragique. La terreest en travail pour donner naissance à la plus humble fleur… Commeil avait été charmant au dîner de la veille, lorsqu’avec ses beauxyeux et ses lèvres frémissantes de plaisir et de crainte, ils’était assis en face de lui au club, les bougies pourprées mettantune roseur sur son beau visage ravi. Lui parler était comme si l’oneût joué sur un violon exquis. Il répondait à tout, vibrait àchaque trait… Il y avait quelque chose de terriblement séducteurdans l’action de cette influence ; aucun exercice qui y futcomparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l’y laisserun instant reposer et entendre ensuite ses idées répétées comme parun écho, avec en plus toute la musique de la passion et de lajeunesse, transporter son tempérament dans un autre, ainsi qu’unfluide subtil ou un étrange parfum : c’était là, une véritablejouissance, peut être la plus parfaite de nos jouissances dans untemps aussi borné et aussi vulgaire que le nôtre, dans un tempsgrossièrement charnel en ses plaisirs, commun et bas en sesaspirations… C’est qu’il était un merveilleux échantillond’humanité, cet adolescent que par un si étrange hasard, il avaitrencontré dans l’atelier de Basil ; on en pouvait faire unabsolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la blanche puretéde l’adolescence, et toute la splendeur que nous ont conservée lesmarbres grecs. Il n’est rien qu’on n’en eût pu tirer. Il eût puêtre un Titan aussi bien qu’un joujou. Quel malheur qu’une tellebeauté fût destinée à se faner ! Et Basil, comme il étaitintéressant, au point de vue du psychologue ! Un art nouveau,une façon inédite de regarder l’existence suggérée par la simpleprésence d’un être inconscient de tout cela ; c’était l’espritsilencieux qui vit au fond des bois et court dans les plaines, semontrant tout à coup, Dryade non apeurée, parce qu’en l’âme qui lerecherchait avait été évoquée la merveilleuse vision par laquellesont seules révélées les choses merveilleuses ; les simplesapparences des choses se magnifiant jusqu’au symbole, comme sielles n’étaient que l’ombre d’autres formes plus parfaites qu’ellesrendraient palpables et visibles… Comme tout cela étaitétrange ! Il se rappelait quelque chose d’analogue dansl’histoire. N’était-ce pas Platon, cet artiste en pensées, quil’avait le premier analysé ? N’était-ce pas Buonarotti quil’avait ciselé dans le marbre polychrome d’une série desonnets ? Mais dans notre siècle, cela était extraordinaire…Oui, il essaierait d’être à Dorian Gray, ce que, sans le savoir,l’adolescent était au peintre qui avait tracé son splendideportrait. Il essaierait de le dominer, il l’avait même déjà fait.Il ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose defascinant dans ce fils de l’Amour et de la Mort.

Soudain il s’arrêta, et regarda les façades. Il s’aperçut qu’ilavait dépassé la maison de sa tante, et souriant en lui-même, ilrevint sur ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, lemajordome lui dit qu’on était à table. Il donna son chapeau et sacanne au valet de pied et pénétra dans la salle à manger.

– En retard, comme d’habitude, Harry ! lui cria sa tante ensecouant la tête.

Il inventa une excuse quelconque, et s’étant assis sur la chaiserestée vide auprès d’elle, il regarda les convives. Dorian, au boutde la table, s’inclina vers lui timidement, une roseur de plaisiraux joues. En face était la duchesse de Harley, femme d’un natureladmirable et d’un excellent caractère, aimée de tous ceux qui laconnaissaient, ayant ces proportions amples et architecturales quenos historiens contemporains appellent obésité, lorsqu’il ne s’agitpas d’une duchesse. Elle avait à sa droite, sir Thomas Burdon,membre radical du Parlement, qui cherchait sa voie dans la viepublique, et dans la vie privée s’inquiétait des meilleurescuisines, dînant avec les Tories et opinant avec les Libéraux,selon une règle très sage et très connue. La place de gauche étaitoccupée par Mr Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme debeaucoup de charme et très cultivé qui avait pris toutefois unefâcheuse habitude de silence, ayant, ainsi qu’il le disait un jourà lady Agathe, dit tout ce qu’il avait à dire avant l’âge de trenteans.

La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieillesamies de sa tante, une sainte parmi les femmes, mais siterriblement fagotée qu’elle faisait penser à un livre de prièresmal relié. Heureusement pour lui elle avait de l’autre côté lordFaudel, médiocrité intelligente et entre deux âges, aussi chauvequ’un exposé ministériel à la Chambre les Communes, avec qui elleconversait de cette façon intensément sérieuse qui est, il l’avaitsouvent remarqué, l’impardonnable erreur où tombent les gensexcellents et à laquelle aucun d’eux ne peut échapper.

– Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s’écria laduchesse, lui faisant gaiement des signes par-dessus la table.Pensez-vous qu’il épousera réellement cette séduisante jeunepersonne ?

– Je pense qu’elle a bien l’intention de le lui proposer,Duchesse.

– Quelle horreur ! s’exclama lady Agathe, mais quelqu’uninterviendra.

– Je sais de bonne source que son père tient un magasin denouveautés en Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain.

– Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.

– Des nouveautés ! Qu’est-ce que c’est que les nouveautésaméricaines ? demanda la duchesse, avec un geste d’étonnementde sa grosse main levée.

– Des romans américains ! répondit lord Henry en prenant unpeu de caille.

La duchesse parut embarrassée.

– Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe,il ne sait jamais ce qu’il dit.

– Quand l’Amérique fût découverte… , dit le radical, et ilcommença une fastidieuse dissertation.

Comme tous ceux qui essayent d’épuiser un sujet, il épuisait sesauditeurs. La duchesse soupira et profita de son droitd’interrompre.

– Plût à Dieu qu’on ne l’eut jamais découverte !s’exclama-t-elle ; vraiment nos filles n’ont pas de chancesaujourd’hui, c’est tout à fait injuste !

– Peut-être après tout, l’Amérique n’a-t-elle jamais étédécouverte, dit Mr Erskine. Pour ma part, je dirai volontiersqu’elle est à peine connue.

– Oh ! nous avons cependant, vu des spécimens de seshabitantes, répondit la duchesse d’un ton vague. Je dois confesserque la plupart sont très jolies. Et leurs toilettes aussi. Elless’habillent toutes à Paris. Je voudrais pouvoir en faireautant.

– On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont àParis, chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de motshors d’usage.

– Vraiment ! et où vont les mauvais Américains quimeurent ? demanda la duchesse.

– Ils vont en Amérique, dit lord Henry.

Sir Thomas se renfrogna.

– J’ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grandpays, dit-il à lady Agathe, je l’ai parcouru dans des trainsfournis par les gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmementcivils, je vous assure que c’est un enseignement que cettevisite.

– Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notreéducation, demanda plaintivement Mr Erskine… J’augure peu duvoyage.

Sir Thomas leva les mains.

– Mr Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres,hommes pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, aulieu de lire ce qu’on en rapporte. Les Américains sont un peupleextrêmement intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Jecrois que c’est la leur caractère distinctif. Oui, Mr Erskine, unpeuple absolument raisonnable, je vous assure qu’il n’y a pas deniaiseries chez les Américains.

– Quelle horreur ! s’écria lord Henry, je peux admettre laforce brutale, mais la raison brutale est insupportable. Il y aquelque chose d’injuste dans son empire. Cela confondl’intelligence.

– Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visageempourpré.

– Moi, je comprends, murmura Mr Erskine avec un sourire.

– Les paradoxes vont bien… remarqua le baronet.

– Était-ce un paradoxe, demanda Mr Erskine. Je ne le crois pas.C’est possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité.Pour éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quandles vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger.

– Mon Dieu ! dit lady Agathe, comme vous parlez, vousautres hommes !… Je suis sûre que je ne pourrai jamais vouscomprendre. Oh ! Harry, je suis tout à fait fâchée contrevous. Pourquoi essayez-vous de persuader à notre charmant Mr DorianGray d’abandonner l’East End. Je vous assure qu’il y seraitapprécié. On aimerait beaucoup son talent.

– Je veux qu’il joue pour moi seul, s’écria lord Henry souriant,et regardant vers le bas de la table il saisit un coup d’œilbrillant qui lui répondait.

– Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua LadyAgathe.

– Je puis sympathiser avec n’importe quoi, excepté avec lasouffrance, dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puissympathiser avec cela. C’est trop laid, trop horrible, tropaffligeant. Il y a quelque chose de terriblement maladif dans lapitié moderne. On peut s’émouvoir des couleurs, de la beauté, de lajoie de vivre. Moins on parle des plaies sociales, mieux celavaut.

– Cependant, l’East End soulève un important problème, ditgravement sir Thomas avec un hochement de tête.

– Tout à fait, répondit le jeune lord. C’est le problème del’esclavage et nous essayons de le résoudre en amusant lesesclaves.

Le politicien le regarda avec anxiété.

– Quels changements proposez-vous, alors ?demanda-t-il.

Lord Henry se mit à rire.

– Je ne désire rien changer en Angleterre excepté latempérature, répondit-il, je suis parfaitement satisfait de lacontemplation philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va àla banqueroute, avec sa dépense exagérée de sympathie, jeproposerais d’en appeler à la science pour nous remettre dans ledroit chemin. Le mérite des émotions est de nous égarer, et lemérite de la science est de n’être pas émouvant.

–Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidementMme Vandeleur.

– Terriblement graves ! répéta lady Agathe.

Lord Henry regarda Mr Erskine.

– L’humanité se prend beaucoup trop au sérieux ; c’est lepéché originel du monde. Si les hommes des cavernes avaient surire, l’Histoire serait bien différente.

– Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je mesentais toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chèretante, car je ne trouve aucun intérêt dans l’East End. Désormais jeserai capable de la regarder en face sans rougir.

– Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord Henry.

– Seulement lorsqu’on est jeune, répondit-elle, mais quand unevieille lemme comme moi rougit, c’est bien mauvais signe. Ah !Lord Henry, je voudrais bien que vous m’appreniez à redevenirjeune !

Il réfléchit un moment.

– Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez commisdans vos premières années, demanda-t-il, la regardant par-dessus latable.

– D’un grand nombre, je le crains, s’écria-t-elle.

–Eh bien ! commettez-les encore, dit-il gravement. Pourredevenir jeune on n’a guère qu’à recommencer ses folies.

– C’est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette enpratique.

– Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvrespincées.

Lady Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à paraîtreamusée. Mr Erskine écoutait.

– Oui ! continua lord Henry, c’est un des grands secrets dela vie. Aujourd’hui beaucoup de gens meurent d’un bon sens terre àterre et s’aperçoivent trop tard que les seules choses qu’ilsregrettent sont leurs propres erreurs.

Un rire courut autour de la table…

Il jouait avec l’idée, la lançait, la transformait, la laissaitéchapper pour la rattraper au vol ; il l’irisait de sonimagination, l’ailant de paradoxes. L’éloge de la folie s’élevajusqu’à la philosophie, une philosophie rajeunie, empruntant lafolle musique du plaisir, vêtue de fantaisie, la robe tachée de vinet enguirlandée de lierres, dansant comme une bacchante par-dessusles collines de la vie et se moquant du lourd Silène pour sasobriété. Les faits fuyaient devant elle comme des nympheseffrayées. Ses pieds blancs foulaient l’énorme pressoir où le sageOmar est assis ; un flot pourpre et bouillonnant inondait sesmembres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancsnoirs de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Ilsentit que les regards de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et laconscience que parmi son auditoire se trouvait un être qu’ilvoulait fasciner, semblait aiguiser son esprit et prêter plus decouleurs encore à son imagination. Il fut brillant, fantastique,inspiré. Il ravit ses auditeurs à eux-mêmes ; ils écoutèrentjusqu’au bout ce joyeux air de flûte. Dorian Gray ne l’avait pasquitté des yeux, comme sous le charme, les sourires se succédaientsur ses lèvres et l’étonnement devenait plus grave dans ses yeuxsombres.

Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée dans la salleà manger, sous la forme d’un domestique qui vint annoncer à laduchesse que sa voiture l’attendait. Elle se tordit les bras dansun désespoir comique.

– Que c’est ennuyeux ! s’écria-t-elle. Il faut que jeparte ; je dois rejoindre mon mari au club pour aller à unabsurde meeting, qu’il doit présider aux Willis’s Rooms. Si je suisen retard il sera sûrement furieux, et je ne puis avoir une scèneavec ce chapeau. Il est beaucoup trop fragile. Le moindre mot lemettrait en pièces. Non, il faut que je parte, chère Agathe. Aurevoir, lord Henry, vous êtes tout à fait délicieux et terriblementdémoralisant. Je ne sais que dire de vos idées. Il faut que vousveniez dîner chez nous. Mardi par exemple, êtes-vous libremardi ?

– Pour vous j’abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lordHenry avec une révérence.

– Ah ! c’est charmant, mais très mal de votre part, donc,pensez à venir ! et elle sortit majestueusement suivie de LadyAgathe et des autres dames.

Quand lord Henry se fut rassis, Mr Erskine tourna autour de latable et prenant près de lui une chaise, lui mit la main sur lebras.

– Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n’en écrivez-vouspas ?

– J’aime trop à lire ceux des autres pour songer à en écriremoi-même, monsieur Erskine. J’aimerais à écrire un roman, en effet,mais un roman qui serait aussi adorable qu’un tapis de Perse etaussi irréel. Malheureusement, il n’y a pas en Angleterre de publiclittéraire excepté pour les journaux, les bibles et lesencyclopédies ; moins que tous les peuples du monde, lesAnglais ont le sens de la beauté littéraire.

– J’ai peur que vous n’ayez raison, répondit Mr Erskine ;j’ai eu moi-même une ambition littéraire, mais je l’ai abandonnéeil y a longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous mepermettez de vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vouspensiez réellement tout ce que vous nous avez dit en déjeunant.

– J’ai complètement oublié ce que j’ai dit, repartit lord Henryen souriant. Était-ce tout à fait mal ?

– Très mal, certainement ; je vous considère commeextrêmement dangereux, et si quelque chose arrivait à notre bonneduchesse, nous vous regarderions tous comme primordialementresponsable. Oui, j’aimerais à causer de la vie avec vous. Lagénération à laquelle j’appartiens est ennuyeuse. Quelque jour quevous serez fatigué de la vie de Londres, venez donc à Treadley,vous m’exposerez votre philosophie du plaisir en buvant d’unadmirable Bourgogne que j’ai le bonheur de posséder.

– J’en serai charmé ; une visite à Treadley est une grandefaveur. L’hôte en est parfait et la bibliothèque aussiparfaite.

– Vous compléterez l’ensemble, répondit le vieux gentleman avecun salut courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé devotre excellente tante. Je suis attendu à l’Athenæum. C’est l’heureoù nous y dormons.

– Vous tous, Mr Erskine ?

– Quarante d’entre nous dans quarante fauteuils. Noustravaillons à une académie littéraire anglaise.

Lord Henry sourit et se leva.

– Je vais au Parc, dit-il.

Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.

– Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.

– Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d’allerle voir.

– Je voudrais d’abord aller avec vous ; oui, je sens qu’ilfaut que j’aille avec vous. Voulez-vous ?… Et promettez-moi deme parler tout le temps. Personne ne parle aussi merveilleusementque vous.

– Ah ! j’ai bien assez parlé aujourd’hui, dit lord Henry ensouriant. Tout ce que je désire maintenant, c’est d’observer. Vouspouvez venir avec moi, nous observerons, ensemble, si vous ledésirez.

Chapitre 4

 

Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était allongé en unluxueux fauteuil, dans la petite bibliothèque de la maison de lordHenry à Mayfair. C’était, en son genre, un charmant réduit, avecses hauts lambris de chêne olivâtre, sa frise et son plafond crèmerehaussé de moulure, et son tapis de Perse couleur brique auxlongues franges de soie. Sur une mignonne table de bois satiné, unestatuette de Clodion à côté d’un exemplaire des « Cent Nouvelles »relié pour Marguerite de Valois par Clovis Ève, et semé despâquerettes d’or que cette reine avait choisies pour emblème. Dansde grands vases bleus de Chine, des tulipes panachées étaientrangées sur le manteau de la cheminée. La vive lumière abricot d’unjour d’été londonien entrait à flots à travers les petits losangesde plombs des fenêtres.

Lord Henry n’était pas encore rentré. Il était toujours enretard par principe, son opinion étant que la ponctualité était unvol sur le temps. Aussi l’adolescent semblait-il maussade,feuilletant d’un doigt nonchalant une édition illustrée de ManonLescaut qu’il avait trouvée sur un des rayons de la bibliothèque.Le tic-tac monotone de l’horloge Louis XIV l’agaçait. Une fois oudeux il avait voulu partir… Enfin il perçut un bruit de pas dehorset la porte s’ouvrit.

– Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il.

– J’ai peur que ce ne soit point Harry, Mr Gray, répondit unevoix claire.

Il leva vivement les yeux et se dressa…

– Je vous demande pardon. Je croyais…

– Vous pensiez que c’était mon mari. Ce n’est que sa femme. Ilfaut que je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vosphotographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.

– Non, pas dix-sept, lady Henry ?

– Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l’Opéra lanuit dernière.

Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de sesyeux de myosotis. C’était une curieuse femme dont les toilettessemblaient toujours conçues dans un accès de rage et mises dans unetempête.

Elle était toujours en intrigue avec quelqu’un et, comme sonamour n’était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes sesillusions. Elle essayait d’être pittoresque, mais ne réussissaitqu’à être désordonnée. Elle s’appelait Victoria et avait la manieinvétérée d’aller à l’église.

– C’était à Lohengrin, lady Henry, je crois ?

– Oui, c’était à ce cher Lohengrin. J’aime Wagner mieuxque personne. Cela est si bruyant qu’on peut causer tout le tempssans être entendu. C’est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, MrGray ?…

Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, etelle se mit à jouer avec un long coupe-papier d’écaille.

Dorian sourit en secouant la tête.

– Je crains de n’être pas de cet avis, lady Henry, je ne parlejamais pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Sil’on en entend de mauvaise, c’est un devoir de la couvrir par lebruit d’une conversation.

– Ah ! voilà une idée d’Harry, n’est-ce pas, Mr Gray.J’apprends toujours ses opinions par ses amis, c’est même le seulmoyen que j’aie de les connaître. Mais ne croyez pas que je n’aimepas la bonne musique. Je l’adore ; mais elle me fait peur.Elle me rend par trop romanesque. J’ai un culte pour les pianistessimplement. J’en adorais deux à la fois, ainsi que me le disaitHarry. Je ne sais ce qu’ils étaient. Peut-être des étrangers. Ilsle sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre le deviennentbientôt, n’est-il pas vrai ? C’est très habile de leur part etc’est un hommage rendu à l’art de le rendre cosmopolite. Mais vousn’êtes jamais venu à mes réunions, Mr Gray. Il faudra venir. Je nepuis point offrir d’orchidées, mais je n’épargne aucune dépensepour avoir des étrangers. Ils vous font une chambrée sipittoresque… Voici Harry ! Harry, je venais pour vous demanderquelque chose, je ne sais plus quoi, et j’ai trouvé ici Mr Gray.Nous avons ou une amusante conversation sur la musique. Nous avonstout à fait les mêmes idées. Non ! je crois nos idées tout àfait différentes, mais il a été vraiment aimable. Je suis trèsheureux de l’avoir vu.

– Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henryélevant ses sourcils noirs et arqués et les regardant tous deuxavec un sourire amusé. Je suis vraiment fâché d’être si en retard,Dorian ; j’ai été à Wardour Street chercher un morceau devieux brocard et j’ai dû marchander des heures ; aujourd’hui,chacun sait le prix de toutes choses, et nul ne connaît la valeurde quoi que ce soit.

– Je vais être obligé de partir, s’exclama lady Henry, rompantle silence d’un intempestif éclat de rire. J’ai promis à laDuchesse de l’accompagner en voiture. Au revoir, Mr Gray, au revoirHarry. Vous dînez dehors, je suppose ? Moi aussi. Peut-êtrevous retrouverai-je chez Lady Thornbury.

– Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la portederrière elle.

Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé la nuit dehorssous la pluie, elle s’envola, laissant une subtile odeur defrangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur lecanapé.

– N’épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-ilaprès quelques bouffées.

– Pourquoi, Harry ?

– Parce qu’elles sont trop sentimentales.

– Mais j’aime les personnes sentimentales.

– Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient parfatigue, les femmes par curiosité : tous sont désappointés.

– Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Jesuis trop amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets enpratique, comme tout ce que vous dites.

– De qui êtes-vous amoureux ? demanda lord Henry après unepause.

– D’une actrice, dit Dorian Gray rougissant.

Lord Henry leva les épaules :

– C’est un début plutôt commun.

– Vous ne diriez pas cela si vous l’aviez vue, Harry.

– Qui est-ce ?

– Elle s’appelle Sibyl Vane.

– Je n’en ai jamais entendu parler.

– Ni personne. Mais on parlera d’elle un jour. Elle estgéniale.

– Mon cher enfant, aucune femme n’est géniale. Les femmes sontun sexe décoratif. Elles n’ont jamais rien à dire, mais elles ledisent d’une façon charmante. Les femmes représentent le triomphede la matière sur l’intelligence, de même que les hommesreprésentent le triomphe de l’intelligence sur les mœurs.

– Harry, pouvez-vous dire ?

– Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J’analyse la femmeen ce moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moinsabstrait que je ne croyais. Je trouve en somme qu’il n’y a que deuxsortes de femmes, les naturelles, et les fardées. Les femmesnaturelles sont très utiles ; si vous voulez acquérir uneréputation de respectabilité, vous n’avez guère qu’à les conduiresouper. Les autres femmes sont tout à fait agréables. Ellescommettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour essayer dese rajeunir. Nos grand-mères se fardaient pour paraître plusbrillantes. Le « Rouge » et l’Esprit allaient ensemble. Tout celaest fini. Tant qu’une femme peut paraître dix ans plus jeune que sapropre fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à laconversation, il n’y a que cinq femmes dans Londres qui vaillent lapeine qu’on leur parle, et deux d’entre elles ne peuvent êtrereçues dans une société qui se respecte. À propos, parlez-moi devotre génie. Depuis quand la connaissez-vous ?

– Ah ! Harry, vos idées me terrifient.

– Ne faites pas attention. Depuis quand laconnaissez-vous ?

– Depuis trois semaines.

– Et comment l’avez-vous rencontrée ?

– Je vous le dirai, Harry ; mais il ne faut pas vous moquerde moi… Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vousavais rencontré. Vous m’aviez rempli d’un ardent désir de toutsavoir de la vie. Pendant des jours après notre rencontre quelquechose de nouveau semblait battre dans mes veines. Lorsque jeflânais dans Hyde Park ou que je descendais Piccadilly, jeregardais tous les passants, imaginant avec une curiosité follequelle sorte d’existence ils pouvaient mener. Quelques-uns mefascinaient. D’autres me remplissaient de terreur. Il y avait commeun exquis poison dans l’air. J’avais la passion de ces sensations…Eh bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quêtede quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueuxLondres, avec ses millions d’habitants, ses sordides pécheurs etses péchés splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moiquelque chose en réserve. J’imaginais mille choses. Le simpledanger me donnait une sorte de joie. Je me rappelais tout ce quevous m’aviez dit durant cette merveilleuse soirée où nous dînâmesensemble pour la première fois, à propos de la recherche de laBeauté qui est le vrai secret de l’existence. Je ne sais trop ceque j’attendais, mais je me dirigeai vers l’Est et me perdisbientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et farouches et desquares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je passaidevant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes degaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plusétonnant gilet que j’aie vu de ma vie, se tenait à l’entrée, fumantun ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énormediamant brillait sur le plastron taché de sa chemise. « Voulez-vousune loge, mylord ? me dit-il dès qu’il m’aperçut enôtant son chapeau avec une servilité importante. Il y avait quelquechose en lui, Harry, qui m’amusa. C’était un vrai monstre. Vousrirez de moi, je le sais, mais en vérité j’entrai et je payai cetteloge une guinée. Aujourd’hui, je ne pourrais dire comment cela sefit, et pourtant si ce n’eût été, mon cher Harry, si ce n’eût été,j’aurais manqué le plus magnifique roman de toute ma vie… Je voisque vous riez. C’est mal à vous.

– Je ne ris pas, Dorian ; tout au moins je ne ris pas devous, mais il ne faut pas dire : le plus magnifique roman de toutevotre vie. Il faut dire le premier roman de votre vie. Vous sereztoujours aimé, et vous serez toujours amoureux. Une grandepassion est le lot de ceux qui n’ont rien à faire. C’est laseule utilité des classes désœuvrées dans un pays. N’ayez crainte.Des joies exquises vous attendent. Ceci n’en est que lecommencement.

– Me croyez-vous d’une nature si futile, s’écria Dorian Gray,maussade.

– Non, je la crois profonde.

– Que voulez-vous dire ?

– Mon cher enfant, ceux qui n’aiment qu’une fois dans leur viesont les véritables futiles. Ce qu’ils appellent leur loyauté etleur fidélité, je l’appelle ou le sommeil de l’habitude ou leurdéfaut d’imagination. La fidélité est à la vie sentimentale ce quela stabilité est à la vie intellectuelle, simplement un aveud’impuissance. La fidélité ! je l’analyserai un jour. Lapassion de la propriété est en elle. Il y a bien des choses quenous abandonnerions si nous n’avions peur que d’autres puissent lesramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre. Continuez votrerécit.

– Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge,face à face avec un très vulgaire rideau d’entracte. Je me mis àcontempler la salle. C’était une clinquante décoration de cornesd’abondance et d’amours ; on eut dit une pièce montée pour unmariage de troisième classe. Les galeries et le parterre étaienttout à fait bondés de spectateurs, mais les deux rangs de fauteuilssales étaient absolument vides et il y avait tout juste unepersonne dans ce que je supposais qu’ils devaient appeler lebalcon. Des femmes circulaient avec des oranges et de la bière augingembre ; il se faisait une terrible consommation denoix.

– Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.

– Tout à fait, j’imagine, et fort décourageant. Je commençais àme demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai lesyeux sur le programme. Que pensez-vous qu’on jouât,Harry ?

– Je suppose « L’idiot, ou le muet innocent ». Nospères aimaient assez ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian,plus je sens vivement que ce qui était bon pour nos pères, n’estpas bon pour nous. En art, comme en politique, les grands-pèresont toujours tort.

– Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C’était «Roméo et Juliette » ; Je dois avouer que je fus unpeu contrarié à l’idée de voir jouer Shakespeare dans un pareilbouiboui. Cependant, j’étais en quelque sorte intrigué. À touthasard je me décidai à attendre le premier acte. Il y avait unmaudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant un pianoen ruines qui me donnait l’envie de m’en aller, mais le rideau seleva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé,avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédieet une figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu prèsaussi laid. Il jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutentleurs insanités à leurs rôles et semblait être dans les termes lesplus amicaux avec le parterre. Ils étaient tous deux aussigrotesques que les décors ; on eut pu se croire dans unebaraque foraine. Mais Juliette ! Harry, imaginez une jeunefille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une fleur, unepetite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé, des yeuxde passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme despétales de rose. C’était la plus adorable créature que j’aie vue dema vie. Vous m’avez dit une fois que le pathétique vous laissaitinsensible. Mais cette beauté, cette simple, beauté eut rempli vosyeux de larmes. Je vous assure. Harry, je ne pus à peine voir cettejeune fille qu’à travers la buée de larmes qui me monta auxpaupières. Et sa voix ! jamais je n’ai entendu une pareillevoix. Elle parlait très bas tout d’abord, avec des notes profondeset mélodieuses : comme si sa parole ne devait tomber que dans uneoreille, puis ce fut un peu plus haut et le son ressemblait à celuid’une flûte ou d’un hautbois lointain. Dans la scène du jardin, ilavait la tremblante extase que l’on perçoit avant l’aube lorsquechantent les rossignols. Il y avait des moments, un peu après, oùcette voix empruntait la passion sauvage des violons. Vous savezcombien une voix peut émouvoir. Votre voix et celle de Sibyl Vanesont deux musiques que je n’oublierai jamais. Quand je ferme lesyeux, je les entends, et chacune d’elle dit une chose différente.Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l’aimerai-je pas,Harry ? Je l’aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tousles soirs je vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et lejour suivant, Imogène. Je l’ai vue mourir dans l’horreur sombred’un tombeau italien, aspirant le poison aux lèvres de son amant.Je l’ai suivie, errant dans la forêt d’Ardennes, déguisée en joligarçon, vêtue du pourpoint et des chausses, coiffée d’un mignonchaperon. Elle était folle et se trouvait en face d’un roi coupableà qui elle donnait à porter de la rue et faisait prendre des herbesamères. Elle était innocente et les mains noires de la jalousieétreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je l’ai vue dans tousles temps et dans tous les costumes. Les femmes ordinaires nefrappent point nos imaginations. Elles sont limitées à leur époque.Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît leur cœurcomme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les pénétrer. Iln’y a de mystère dans aucune d’elles. Elles conduisent dans le parcle matin et babillent aux thés de l’après-midi. Elles ont leurssourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sontparfaitement limpides. Mais une actrice ! Combien différenteest une actrice ! Harry ! pourquoi ne m’avez-vous pas ditque le seul être digne d’amour est une actrice.

– Parce que j’en ai tant aimé, Dorian.

– Oh oui. d’affreuses créatures avec des cheveux teints et desfigures peintes.

– Ne méprisez pas les cheveux teints et les figurespeintes ; cela à quelquefois un charme extraordinaire, ditlord Henry.

– Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de SibylVane.

– Vous n’auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie,désormais, vous me direz ce que vous ferez.

– Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m’empêcherde tout vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Sijamais je commettais un crime j’accourrais vous le confesser. Vousme comprendriez.

– Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil del’existence, ne commettent point de crimes, Dorian. Mais je voussuis tout de même très obligé du compliment. Et maintenant,dites-moi – passez-moi les allumettes comme un gentil garçon… merci– où en sont vos relations avec Sibyl Vane.

Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l’œilen feu :

– Harry ! Sibyl Vane est sacrée.

– Il n’y a que les choses sacrées qui méritent d’êtrerecherchées, Dorian, dit lord Harry d’une voix étrangementpénétrante. Mais pourquoi vous inquiéter ? Je suppose qu’ellesera à vous quelque jour. Quand on est amoureux, on s’abuse d’abordsoi-même et on finit toujours par abuser les autres. C’est ce quele monde appelle un roman. Vous la connaissez, en tout cas,j’imagine ?

– Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à cethéâtre, le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin duspectacle et m’offrit de me conduire derrière la toile pour meprésenter à elle. Je m’emportai contre lui, et lui dit que Julietteétait morte depuis des siècles et que son corps reposait dons untombeau de marbre à Vérone. Je compris à son regard de mornestupeur qu’il eut l’impression que j’avais bu trop de Champagne oud’autre chose.

– Je n’en suis pas surpris.

– Alors il me demanda si j’écrivais dans quelque feuille. Je luirépondis que je n’en lisais jamais aucune. Il en parut terriblementdésappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiquesétaient ligués contre lui et qu’ils étaient tous à vendre.

– Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, àen juger par les apparences, ils ne doivent pas coûter biencher.

– Oui, mais il paraissait croire qu’ils étaient au-dessus de sesmoyens, dit Dorian en riant. À ce moment, on éteignit les lumièresdu théâtre et je dus me retirer. Il voulut me faire goûter descigares qu’il recommandait fortement ; je déclinais l’offre.Le lendemain soir, naturellement, je revins. Dès qu’il me vit, ilme fit une profonde révérence et m’assura que j’étais un magnifiqueprotecteur des arts. C’était une redoutable brute, bien qu’il eûtune passion extraordinaire pour Shakespeare. Il me dit une fois,avec orgueil, que ses cinq banqueroutes étaient entièrement dues au« Barde » comme il l’appelait avec insistance. Il semblait y voirun titre de gloire.

– C’en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gensfont faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Seruiner pour la poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlépour la première fois à Miss Sibyl Vane ?

– Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvaism’y décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m’avait regardé,du moins je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montrarésolu à me conduire sur le théâtre, si bien que je consentis.C’est curieux, n’est-ce pas, ce désir de ne pas faire saconnaissance ?

– Non, je ne trouve pas.

– Mon cher Harry, pourquoi donc ?

– Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudraissavoir ce qu’il advint de la petite ?

– Sibyl ? Oh ! elle était si timide, si charmante.Elle est comme une enfant ; ses yeux s’ouvraient tout grandsd’étonnement lorsque je lui parlais de son talent ; ellesemble tout à fait inconsciente de son pouvoir. Je crois que nousétions un peu énervés. Le vieux juif grimaçait dans le couloir dufoyer poussiéreux, pérorant sur notre compte, tandis que nousrestions à nous regarder comme des enfants. Il s’obstinait àm’appeler « my lord » et je fus obligé d’assurer à Sibylque je n’étais rien de tel. Elle me dit simplement : « Vous avezbien plutôt l’air d’un prince, je veux vous appeler le princeCharmant. »

– Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner uncompliment !

– Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme unhéros de théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec samère, une vieille femme flétrie qui jouait le premier soir LadyCapulet dans une sorte de peignoir rouge magenta, et semblait avoirconnu des jours meilleurs.

– Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, enexaminant ses bagues.

– Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui disqu’elle ne m’intéressait pas.

– Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d’infiniment mesquindans les tragédies des autres.

– Sibyl est le seul être qui m’intéresse. Que m’importe d’oùelle vient ? De sa petite tête à son pied mignon, elle estdivine, absolument. Chaque soir de ma vie, je vais la voir jouer etchaque soir elle est plus merveilleuse.

– Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avecmoi. Je pensais bien que vous aviez quelque roman en train ;je ne me trompais pas, mais ça n’est pas tout à fait ce quej’attendais.

– Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les joursensemble, et j’ai été à l’Opéra avec vous plusieurs fois, ditDorian ouvrant ses yeux bleus étonnés.

– Vous venez toujours si horriblement tard.

– Mais je ne puis m’empêcher d’aller voir jouer Sibyl,s’écria-t-il, même pour un seul acte. J’ai faim de saprésence ; et quand je songe à l’âme merveilleuse qui se cachedans ce petit corps d’ivoire, je suis rempli d’angoisse !

– Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n’est-cepas ?

Il secoua la tête.

– Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle seraJuliette.

– Quand est-elle Sibyl Vane ?

– Jamais.

– Je vous en félicite.

– Comme vous êtes méchant ! Elle est toutes les grandeshéroïnes du monde en une seule personne. Elle est plus qu’uneindividualité. Vous riez, je vous ai dit qu’elle avait du génie. Jel’aime ; il faut que je me fasse aimer d’elle. Vous quiconnaissez tous les secrets de la vie, dites-moi comment faire pourque Sibyl Vane m’aime ! Je veux rendre Roméo jaloux ! Jeveux que tous les amants de jadis nous entendent rire et endeviennent tristes ! Je veux qu’un souffle de notre passionranime leurs cendres, le réveille dans leur peine ! MonDieu ! Harry, comme je l’adore !

Il allait et venait dans la pièce en marchant ; des tachesrouges de fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblementsurexcité.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir.Comme il était différent, maintenant, du jeune garçon timide,apeuré, qu’il avait rencontré dans l’atelier de Basil Hallward. Sonnaturel s’était développé comme une fleur, épanoui en ombellesd’écarlate. Son âme était sortie de sa retraite cachée, et le désirl’avait rencontrée.

– Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

– Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer unde ces soirs. Je n’ai pas le plus léger doute du résultat. Vousreconnaîtrez certainement son talent. Alors nous la retirerons desmains du juif. Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moinspour deux ans et huit mois à présent. J’aurai quelque chose apayer, sans doute. Quand cela sera fait, je prendrai un théâtre duWest-End et je la produirai convenablement. Elle rendra le mondeaussi fou que moi.

– Cela serait impossible, mon cher enfant.

– Oui, elle le fera. Elle n’a pas que du talent, que l’instinctconsommé de l’art, elle a aussi une vraie personnalité et vousm’avez dit souvent que c’étaient les personnalités et non lestalents qui remuaient leur époque.

– Bien, quand irons-nous ?

– Voyons, nous sommes mardi aujourd’hui. Demain ! Elle joueJuliette demain.

– Très bien, au Bristol à huit heures. J’amènerai Basil.

– Non, pas huit heures, Harry, s’il vous plaît. Six heures etdemie. Il faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nousdevons la voir dans le premier acte, quand elle rencontreRoméo.

– Six heures et demie ! En voilà une heure ! Ce seracomme pour un thé ou une lecture de roman anglais. Mettons septheures. Aucun gentleman ne dîne avant sept heures. Verrez-vousBasil ou dois-je lui écrire ?

– Cher Basil ! je ne l’ai pas vu depuis une semaine. C’estvraiment mal à moi, car il m’a envoyé mon portrait dans unmerveilleux cadre, spécialement dessiné par lui, et quoique je soisun peu jaloux de la peinture qui est d’un mois plus jeune que moi,je dois reconnaître que je m’en délecte. Peut-être vaudrait-ilmieux que vous lui écriviez, je ne voudrais pas le voir seul. Il medit des choses qui m’ennuient, il me donne de bons conseils.

Lord Henry sourit :

– On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plusbesoin. C’est ce que j’appelle l’abîme de la générosité.

– Oh ! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il mesemble un peu philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j’aidécouvert cela.

– Basil, mon cher enfant, met tout ce qu’il y a de charmant enlui, dans ses œuvres. La conséquence en est qu’il ne garde pour savie que ses préjugés, ses principes et son sens commun. Les seulsartistes que j’aie connus et qui étaient personnellement délicieuxétaient de mauvais artistes. Les vrais artistes n’existent que dansce qu’ils font et ne présentent par suite aucun intérêt eneux-mêmes. Un grand poète, un vrai grand poète, est le plusprosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs sont les pluscharmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sontpittoresques. Le simple fait d’avoir publié un livre de sonnets desecond ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit lepoème qu’il ne peut écrire ; les autres écrivent le poèmequ’ils n’osent réaliser.

– Je crois que c’est vraiment ainsi, Harry ? dit DorianGray parfumant son mouchoir à un gros flacon au bouchon d’or qui setrouvait sur la table. Cela doit être puisque vous le dites. Etmaintenant je m’en vais. Imogène m’attend, n’oubliez pas pourdemain… Au revoir.

Dès qu’il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry sebaissèrent et il se mit il réfléchir. Certes, peu d’êtres l’avaientjamais intéressé au même point que Dorian Gray et même la passionde l’adolescent pour quelque autre lui causait une affre légèred’ennui ou de jalousie. Il en était content. Il se devenait àlui-même ainsi un plus intéressant sujet d’études. Il avaittoujours été dominé par le goût des sciences, mais les sujetsordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires etsans intérêt. De sorte qu’il avait commencé à s’analyser lui-mêmeet finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce quiparaissait la seule chose digne d’investigation. Nulle autre chosepar comparaison, n’avait la moindre valeur. C’était vrai quequiconque regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et dejoies, ne pouvait supporter sur sa face le masque de verre duchimiste, ni empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler soncerveau et d’embuer son imagination de monstrueuses fantaisies etde rêves difformes. Il y avait des poisons si subtils que pourconnaître leurs propriétés, il fallait les éprouver soi-même. Il yavait des maladies si étranges qu’il fallait les avoir supportéespour en arriver à comprendre leur nature. Et alors, quellerécompense ! Combien merveilleux devenait le mondeentier ! Noter l’âpre et étrange logique des passions, la vied’émotions et de couleurs de l’intelligence, observer où elles serencontrent et où elles se séparent, comment elles vinrent àl’unisson et comment elles discordent, il y avait à cela unevéritable jouissance ! Qu’en importait le prix ? On nepouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience – et cette pensée faisait étinceler deplaisir ses yeux d’agate brune – que c’était à cause de certainsmots de lui, des mots musicaux, dits sur un ton musical que l’âmede Dorian Gray s’était tournée vers cette blanche jeune fille etétait tombée en adoration devant elle. L’adolescent était enquelque sorte sa propre création. Il l’avait fait s’ouvrirprématurément à la vie. Cela était bien quelque chose. Les gensordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même sessecrets, mais au petit nombre, à l’élite, ses mystères étaientrévélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c’était uneffet de l’art, et particulièrement de la littérature qui s’adressedirectement aux passions et à l’intelligence. Mais de temps entemps, une personnalité complexe prenait la place de l’art,devenait vraiment ainsi en son genre une véritable œuvre d’art, lavie ayant ses chefs-d’œuvre, tout comme la poésie, la sculpture oula peinture.

Oui, l’adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. Lapoussée de la passion et de la jeunesse était en lui, mais ildevenait peu à peu conscient de lui-même. C’était une joie del’observer. Avec sa belle figure et sa belle âme, il devait fairerêver. Pourquoi s’inquiéter de la façon dont cela finirait, ou sicela, même devait avoir une fin !… Il était comme une de sesgracieuses figures d’un spectacle, dont les joies nous sontétrangères, mais dont les chagrin nous éveillent au sentiment de labeauté, et dont les blessures sont comme des roses rouges.

L’âme et le corps, le corps et l’âme, quels mystères ! Il ya de l’animalité dans l’âme, et le corps a ses moments despiritualité. Les sens peuvent s’affiner et l’intelligence sedégrader. Qui pourrait dire où cessent les impulsions de la chairet où commencent les suggestions psychiques.

Combien sont bornées les arbitraires définitions despsychologues ! Et quelle difficulté de décider entre lesprétentions des diverses écoles ! L’âme était-elle une ombrerecluse dans la maison du péché ! Ou bien le corps nefaisait-il réellement qu’un avec l’âme, comme le pensait GiordanoBruno. La séparation de l’esprit et de la matière était un mystèreet c’était un mystère aussi que l’union de la matière et del’esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologieune science si absolue qu’elle pût nous révéler les moindresressorts de la vie… À la vérité, nous nous trompons constammentnous-mêmes et nous comprenons rarement les autres. L’expérience n’apas de valeur éthique. C’est seulement le nom que les hommesdonnent à leurs erreurs. Les moralistes l’ont regardée d’ordinairecomme une manière d’avertissement, ont réclamé pour elle uneefficacité éthique dans la formation des caractères, l’ont vantéecomme quelque chose qui nous apprenait ce qu’il fallait suivre, etnous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n’y a aucunpouvoir actif dans l’expérience. Elle est aussi peu de chose commemobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraimentdémontré, c’est que notre avenir pourra être ce que fut notre passéet que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous lecommettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale étaitla seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifiquedes passions ; et Dorian Gray était certainement un sujet faitpour lui et qui semblait promettre de riches et fructueuxrésultats. Sa passion soudaine pour Sibyl Vane n’était pas unphénomène psychologique de mince intérêt. Sans doute la curiosité yentrait pour une grande part, la curiosité et le désir d’acquérirune nouvelle expérience ; cependant ce n’était pas une passionsimple mais plutôt une complexe. Ce qu’elle contenait de purinstinct sensuel de puberté avait été transformé par le travail del’imagination, et changé en quelque chose qui semblait àl’adolescent étranger aux sens et n’en était pour cela que plusdangereux. Les passions sur l’origine desquelles nous noustrompons, nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres.Nos plus faibles mobiles sont ceux de la nature desquels noussommes conscients. Il arrive souvent que lorsque nous pensons faireune expérience sur les autres, nous en faisons une surnous-mêmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappaà la porte et son domestique entra et lui rappela qu’il était tempsde s’habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d’œil dans larue. Le soleil couchant enflammait de pourpre et d’or les fenêtreshautes des maisons d’en face. Les carreaux étincelaient comme desplaques de métal ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rosefanée. Il pensa à la vitalité impétueuse de son jeune ami et sedemanda comment tout cela finirait. Lorsqu’il rentra chez lui, versminuit et demie, il trouva un télégramme sur sa table. Il l’ouvritet s’aperçut qu’il était de Dorian Gray. Il lui faisait savoirqu’il avait promis le mariage à Sibyl Vane.

Chapitre 5

 

– Mère, mère, que je suis contente ! soupirait la jeunefille, ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femmeaux traits fatigués et flétris qui, le dos tourné à la clairelumière des fenêtres, était assise dans l’unique fauteuil du petitsalon pauvre. Je suis si contente ! répétait-elle, il faut quevous soyez contente aussi !

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies aubismuth sur la tête de sa fille.

– Contente ! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, quelorsque je vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose.Mr Isaacs a été très bon pour nous et nous lui devons del’argent.

La jeune fille leva une tête boudeuse.

– De l’argent ! mère, s’écria-t-elle, qu’est-ce que ça veutdire ? L’amour vaut mieux que l’argent.

– Mr Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos detteset pour acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pasoublier cela, Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. MrIsaacs a été très aimable.

– Ce n’est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dontil me parle, dit la jeune fille, se levant et se dirigeant vers lafenêtre.

– Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui,répliqua la vieille femme en gémissant.

Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.

– Nous n’aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le PrinceCharmant s’occupe de nous.

Elle s’arrêta ; une rougeur secoua son sang et enflamma sesjoues. Une respiration haletante entr’ouvrit les pétales de seslèvres tremblantes. Un vent chaud de passion sembla l’envelopper etagiter les plis gracieux de sa robe.

– Je l’aime ! dit-elle simplement.

– Folle enfant ! folle enfant ! fut la réponseaccentuée d’un geste grotesque des doigts recourbés et chargés defaux bijoux de la vieille.

L’enfant rit encore. La joie d’un oiseau en cage était dans savoix. Ses yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leuréclat ; puis ils se fermaient un instant comme pour garderleur secret. Quand ils s’ouvrirent de nouveau, la brume d’un rêveavait passé sur eux. La Sagesse aux lèvres minces lui parlait dansle vieux fauteuil, lui soufflant cette prudence inscrite au livrede couardise sous le nom de sens commun. Elle n’écoutait pas. Elleétait libre dans la prison de sa passion. Son prince, le PrinceCharmant était avec elle. Elle avait recouru à la Mémoire pour lereconstituer. Elle avait envoyé son âme à sa recherche et il étaitvenu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses paupières étaientchaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de méthode et parla d’enquête etd’espionnage. Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas onpourrait songer au mariage. Contre la coquille de son oreille semouraient les vagues de la ruse humaine. Les traits astucieux lacriblaient. Elle s’aperçut que les lèvres fines remuaient, et ellesourit…

Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de lavieille la gênait.

– Mère, mère, s’écria-t-elle, pourquoi m’aime-t-il tant ?Moi, je sais pourquoi je l’aime. C’est parce qu’il est tel quepourrait être l’Amour lui-même. Mais que voit-il en moi ? Jene suis pas digne de lui. Et cependant je ne saurais dire pourquoi,tout en me trouvant fort inférieure à lui, je ne me sens pashumble. Je suis fière, extrêmement fière… Mère, aimiez-vous monpère comme j’aime le prince Charmant ?

La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait sesjoues, et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effortdouloureux. Sibyl courut à elle, entoura son cou de ses bras etl’embrassa.

– Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notrepère. Mais ce n’est que parce que vous l’aimiez trop. Ne soyez passi triste. Je suis aussi heureuse aujourd’hui que vous l’étiez il ya vingt ans. Ah ! puissé-je être toujours heureuse !

– Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer àl’amour. Et puis, que savez-vous de ce jeune homme ? Vousignorez même son nom. Tout cela est bien fâcheux et vraiment, aumoment où James va partir en Australie et où j’ai tant de soucis,je trouve que vous devriez vous montrer moins inconsidérée.Cependant, comme je l’ai déjà dit, s’il est riche…

– Ah ! mère, mère ! laissez-moi êtreheureuse !

Mme Vane la regarda et avec un de ses faux gestes scéniques quideviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs,elle serra sa fille entre ses bras. À ce moment, la porte s’ouvritet un jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans lachambre. Il avait la figure pleine, de grands pieds et de grandesmains et quelque chose de brutal dans ses mouvements. Il n’avaitpas la distinction de sa sœur. On eût eu peine à croire à la procheparenté qui les unissait. Mme Vane fixa les yeux sur lui etaccentua son sourire. Elle élevait mentalement son fils à ladignité d’un auditoire. Elle était certaine que ce tableau devaitêtre touchant.

– Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, ditle jeune homme avec un grognement amical.

– Ah ! mais vous n’aimez pas qu’on vous embrasse, Jim,s’écria-t-elle ; vous êtes un vilain vieil ours.

Et elle se mit à courir dans la chambre et à le pincer.

James Vane regarda sa sœur avec tendresse.

– Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Jecrois bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres etcertes je n’y tiens pas.

– Mon fils, ne dites pas d’aussi tristes choses, murmura MmeVane, ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre eten se mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée dece qu’il était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout àl’heure. Il aurait augmenté le pathétique de la situation.

– Pourquoi pas, mère, je le pense.

– Vous me peinez, mon fils. J’espère que vous reviendrezd’Australie avec une belle position. Je crois qu’il n’y a aucunesociété dans les colonies ou rien de ce qu’on peut appeler unesociété, aussi quand vous aurez fait fortune, reviendrez-vousprendre votre place à Londres.

– La société, murmura le jeune homme… Je ne veux rien enconnaître. Je voudrais gagner assez d’argent pour vous fairequitter le théâtre, vous et Sibyl. Je le hais.

– Oh ! Jim ! dit Sibyl en riant, que vous êtes peuaimable ! Mais venez-vous réellement promener avec moi. Ceserait gentil ! Je craignais que vous n’alliez dire au revoirà quelques-uns de vos amis, à Tom Hard, qui vous a donné cettehorrible pipe, ou à Ned Langton qui se moque de vous quand vous lafumez. C’est très aimable de votre part de m’avoir conservé votredernière après-midi. Où irons-nous ? Si nous allions auParc !

– Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n’y aque les gens chics qui vont au Parc.

– Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur lamanche de son veston.

Il hésita un moment.

– Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps àvotre toilette.

Elle sortit en dansant… On put l’entendre chanter en montantl’escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus…

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournantvers la vieille, immobile dans son fauteuil :

– Mère, mes affaires sont-elles préparées ?demanda-t-il.

– Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur sonouvrage.

Pendant des mois elle s’était sentie mal à l’aise lorsqu’elle setrouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturellese troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandaittoujours s’il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucuneobservation, le silence lui devint intolérable. Elle commença àgeindre. Les femmes se défendent en attaquant, de même qu’ellesattaquent par d’étranges et soudaines défaites.

– J’espère que vous serez satisfait de votre existenced’outre-mer, James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l’avezchoisie vous-même. Vous auriez pu entrer dans l’étude d’un avoué.Les avoués sont une classe très respectable et souvent, à lacampagne, ils dînent dans les meilleures familles.

– Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il.Mais vous avez tout à fait raison. J’ai choisi moi-même mon genrede vie. Tout ce que je puis vous dire, c’est de veiller sur Sibyl.Ne permettez pas qu’il lui arrive malheur. Mère, il faut que vousveilliez sur elle.

– James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille surSibyl.

– J’ai entendu dire qu’un monsieur venait chaque soir au théâtreet passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien ?Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dansnotre profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoupd’hommages. Moi-même, dans le temps, j’ai reçu bien des fleurs.C’était lorsque notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, jene puis encore savoir si son attachement est sérieux ou non. Maisil n’est pas douteux que le jeune homme en question ne soit unparfait gentleman. Il est toujours extrêmement poli avec moi. Deplus, il a l’air d’être riche et les fleurs qu’il envoie sontdélicieuses.

– Vous ne savez pas son nom pourtant ? dit-il âprement.

– Non, répondit placidement sa mère. Il n’a pas encore révéléson nom. Je crois que c’est très romanesque de sa part. C’estprobablement un membre de l’aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre…

– Veillez sur Sibyl, mère, s’écria-t-il, veillez surelle !

– Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous masurveillance particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, iln’y a aucune raison pour qu’elle ne contracte pas une alliance aveclui. Je pense que c’est un aristocrate. il en a toutes lesapparences, je dois dire. Cela pourrait être un très brillantmariage pour Sibyl. Ils feraient un charmant couple. Ses alluressont tout à fait à son avantage. Tout le monde les aremarquées.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambourinersur les vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour direquelque chose lorsque Sibyl entra en courant…

– Comme vous êtes sérieux tous les deux ! dit-elle. Qu’ya-t-il ?

– Rien, répondit-il, je crois qu’on doit être sérieuxquelquefois. Au revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout estemballé excepté mes chemises ; aussi ne vous inquiétezpas.

– Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.

Elle était très ennuyée du ton qu’il avait pris avec elle etquelque chose dans son regard l’avait effrayée.

– Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.

Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de lavieille et les ranimèrent.

– Mon enfant ! mon enfant ! s’écria Mme Vane, les yeuxau plafond cherchant une galerie imaginaire.

– Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.

Il détestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légèrebrise s’élevait ; le soleil brillait gaiement. Les passantsavaient l’air étonnés de voir ce lourdaud vêtu d’habits râpés encompagnie d’une aussi gracieuse et distinguée jeune fille. C’étaitcomme un jardinier rustaud marchant une rose à la main.

Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu’il saisissaitle regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cetteaversion d’être regardé qui ne vient que tard dans la vie auxhommes célèbres et qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl,cependant était parfaitement inconsciente de l’effet qu’elleproduisait. Son amour épanouissait ses lèvres en sourires. Ellepensait au Prince Charmant et pour pouvoir d’autant plus y rêver,elle n’en parlait pas, mais babillait, parlant du bateau où Jimallait s’embarquer, de l’or qu’il découvrirait sûrement et de lamerveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l’arrachant auxméchants bushrangers aux chemises rouges. Car il ne seraitpas toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu’il allaitbientôt être. Oh non ! L’existence d’un marin est trop triste.Être claquemuré dans un affreux bateau, avec les vagues bossues etrauques qui cherchent à vous envahir, et un vilain vent noir quirenverse les mâts et déchire les voiles en longues et sifflanteslanières ! Il quitterait le navire à Melbourne, salueraitpoliment le capitaine et irait d’abord aux placers. Avant unesemaine il trouverait une grosse pépite d’or, la plus grosse qu’onait découverte et l’apporterait à la côte dans une voiture gardéepar six policemen à cheval. Les bushrangers lesattaqueraient trois fois et seraient battus avec un grand carnage…Ou bien, non, il n’irait pas du tout aux placers. C’étaient devilains endroits où les hommes s’enivrent et se tuent dans lesbars, et parlent si mal ! Il serait un superbe éleveur, et unsoir qu’il rentrerait chez lui dans sa voiture, il rencontrerait labelle héritière qu’un voleur serait en train d’enlever sur uncheval noir ; il lui donnerait la chasse et la sauverait. Elledeviendrait sûrement amoureuse de lui ; ils se marieraient etreviendraient à Londres où ils habiteraient une maison magnifique.Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait qu’il seconduisît bien, n’usât point sa santé et ne dépensât pas follementson argent. Elle n’avait qu’un an de plus que lui, mais elleconnaissait tant la vie ! Il faudrait aussi qu’il lui écrivîtà chaque courrier et qu’il dît ses prières tous les soirs avant dese coucher. Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elleprierait aussi pour lui, et dans quelques années il reviendraitparfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l’écoutait avec maussaderie, et ne répondaitrien. Il était plein de la tristesse de quitter sonhome.

Encore n’était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux etmorose. Tout inexpérimenté qu’il fut, il avait un vif sentiment desdangers de la position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait lacour ne lui disait rien de bon. C’était un gentleman et il ledétestait pour cela, par un curieux instinct de race dont il nepouvant lui-même se rendre compte, et qui pour cette raison ledominait d’autant plus. Il connaissait aussi la futilité et lavanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl et pour lebonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leursparents ; en vieillissant ils les jugent ; quelquefoisils les oublient. Sa mère ! Il avait en lui-même une questionà résoudre à propos d’elle, une question qu’il couvait depuis desmois de silence. Une phrase hasardée qu’il avait entendue authéâtre, un ricanement étouffé qu’il avait saisi un soir enattendant à la porte des coulisses, lui avaient suggéré d’horriblespensées. Tout cela lui revenait à l’esprit comme un coup de foueten pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une contractioninvolontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la lèvreinférieure.

– Vous n’écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s’écriaSibyl, et je fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir.Dites-donc quelque chose…

– Que voulez-vous que je vous dise ?

– Oh ! que vous serez un bon garçon et que vous ne nousoublierez pas, répondit-elle en lui souriant.

Il haussa les épaules.

– Vous êtes bien plus capable de m’oublier que moi de vousoublier, Sibyl.

Elle rougit…

– Que voulez-vous dire, Jim ?

– Vous avez un nouvel ami, m’a-t-on dit. Qui est-il ?Pourquoi ne m’en avez-vous pas encore parlé ? Il ne vous veutpas de bien.

– Arrêtez, Jim ! s’écria-t-elle ; il ne faut rien direcontre lui. Je l’aime !

– Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeunehomme. Qui est-il ? j’ai le droit de le savoir.

– Il s’appelle le Prince Charmant. N’aimez-vous pas ce nom.Méchant garçon, ne l’oubliez jamais. Si vous l’aviez seulement vu,vous l’auriez jugé l’être le plus merveilleux du monde. Un jourvous le rencontrerez quand vous reviendrez d’Australie. Vousl’aimerez beaucoup. Tout le monde l’aime, et moi… je l’adore !Je voudrais que vous puissiez venir au théâtre ce soir. Il y seraet je jouerai Juliette. Oh ! comme je jouerai ! Pensezdonc, Jim ! être amoureuse et jouer Juliette ! Et le voirassis en face de moi ! Jouer pour son seul plaisir ! J’aipeur d’effrayer le public, de l’effrayer ou de le subjuguer. Êtreamoureuse, c’est se surpasser. Ce pauvre Mr Isaacs criera au génieà tous ses fainéants du bar. Il me prêchait comme un dogme ;ce soir, il m’annoncera comme une révélation, je le sens. Et c’estson œuvre à lui seul, au Prince Charmant, mon merveilleux amoureux,mon Dieu de grâces. Mais je suis pauvre auprès de lui.Pauvre ? Qu’est-ce que ça fait ? Quand la pauvreté entresournoisement par la porte, l’amour s’introduit par la fenêtre. Ondevrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver etmaintenant voici l’été, c’est le printemps pour moi, je pense, unevraie ronde de fleurs dans le ciel bleu.

– C’est un gentleman, dit le frère revêche.

– Un prince ! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous deplus ?

– Il veut faire de vous une esclave !

– Je frémis à l’idée d’être libre !

– Il faut vous méfier de lui.

– Quand on le voit, on l’estime ; quand on le connaît, onle croit.

– Sibyl, vous êtes folle !

Elle se mit à rire et lui prit le bras.

– Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Unjour, vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce quec’est. N’ayez pas l’air si maussade. Vous devriez sûrement êtrecontent de penser que, bien que vous partiez, vous me laissez plusheureuse que je n’ai jamais été. La vie a été dure pour nous,terriblement dure et difficile. Maintenant ce sera différent. Vousallez vers un nouveau monde, et moi j’en ai découvert un !…Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons passer tout ce beaumonde.

Ils s’assirent au milieu d’un groupe de badauds. Les plants detulipes semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussièreblanche comme un nuage tremblant d’iris se balançait dans l’airembrasé. Les ombrelles aux couleurs vives allaient et venaientcomme de gigantesques papillons.

Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et deses projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent lesparoles comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl étaitoppressée, ne pouvant communiquer sa joie. Un faible sourireébauché sur des lèvres moroses était tout l’écho qu’elle parvenaità éveiller. Après quelque temps, elle devint silencieuse. Soudainelle saisit au passage la vision d’une chevelure dorée et d’unebouche riante, et dans une voiture découverte, Dorian Gray passa encompagnie de deux dames.

Elle bondit sur ses pieds.

– Le voici ! cria-t-elle.

– Qui ? dit Jim Vane.

– Le Prince Charmant ! répondit-elle regardant lavictoria.

Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras :

– Montrez-le moi avec votre doigt ! Lequel est-ce ? jeveux le voir ! s’écria-t-il ; mais au même moment le maildu duc de Berwick passa devant eux, et lorsque la place fut librede nouveau, la victoria avait disparu du Parc.

– Il est parti, murmura tristement Sibyl, j’aurais voulu vous lemontrer.

– Je l’aurais voulu également, car, aussi vrai qu’il y a un Dieuau ciel, s’il vous fait quelque tort, je le tuerai !…

Elle le regarda avec horreur ! Il répéta ces paroles quicoupaient l’air comme un poignard… Les passants commençaient às’amasser. Une dame tout près d’eux ricanait.

– Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.

Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblaitsatisfait de ce qu’il avait dit.

Arrivés à la statue d’Achille, ils tournèrent autour dumonument. La tristesse qui emplissait ses yeux se changea en unsourire. Elle secoua la tête.

– Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou !… Vous avez unmauvais caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d’aussivilaines choses ? Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vousêtes simplement jaloux ou malveillant. Ah ! je voudrais quevous fussiez amoureux. L’amour rend meilleur et tout ce que vousdites est très mal.

– J’ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mèrene vous sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut voussurveiller ; je voudrais maintenant ne plus aller enAustralie. J’ai une grande envie d’envoyer tout promener. Je leferais si mon engagement n’était pas signé.

– Oh ! ne soyez pas aussi sérieux, Jim ! Vousressemblez à un des héros de ces absurdes mélodrames danslesquelles mère aime tant à jouer. Je ne veux pas me quereller avecvous. Je l’ai vu, et le voir est le parfait bonheur. Ne nousquerellons pas ; je sais bien que vous ne ferez jamais de malà ceux que j’aime, n’est-ce pas ?

– Non, tant que vous l’aimerez, fut sa menaçante réponse.

– Je l’aimerai toujours, s’écria-t-elle.

– Et lui ?

– Lui aussi, toujours !

– Il fera bien !

Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Cen’était après tout qu’un enfant…

À l’Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa toutprès de leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinqheures, et Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer.Jim insista pour qu’elle n’y manquât pas. Il voulut de suite luifaire ses adieux pendant que leur mère était absente ; carelle ferait une scène et il détestait les scènes quelles qu’ellesfussent.

Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le cœur du jeunehomme était plein de jalousie, et d’une haine ardente et meurtrièrecontre cet étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entreeux. Cependant lorsqu’elle lui mit les bras autour du cou et queses doigts lui caressèrent les cheveux, il s’attendrit etl’embrassa avec une réelle affection. Ses yeux étaient pleins delarmes lorsqu’il descendit.

Sa mère l’attendait en bas. Elle bougonna sur son retardlorsqu’il entra. Il ne répondit rien, et s’assit devant son maigrerepas. Les mouches voletaient autour de la table et se promenaientsur la nappe tachée. À travers le bruit des omnibus et des voituresqui montait de la rue, il percevait le bourdonnement qui dévoraitchacune des minutes lui restant à vivre là…

Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dansses mains. Il lui semblait qu’il avait le droit de savoir. On lelui aurait déjà dit si c’était ce qu’il pensait. Sa mère leregardait, pénétrée de crainte. Les mots tombaient de ses lèvres,machinalement. Un mouchoir de dentelle déchiré s’enroulait à sesdoigts. Lorsque six heures sonnèrent, il se leva et alla vers laporte. Il se retourna et la regarda. Leurs yeux se rencontrèrent.Elle semblait demander pardon. Cela l’enragea…

– Mère, j’ai quelque chose à vous demander, dit-il.

Elle ne répondit pas et ses yeux vaguèrent par la chambre.

– Dites-moi la vérité, j’ai besoin de la connaître. Étiez-vousmariée avec mon père ?

Elle poussa un profond soupir. C’était un soupir de soulagement.Le moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant dessemaines et des mois, elle attendait craintivement était enfin venuet elle ne se sentait pas effrayée. C’était vraiment pour ellecomme un désappointement. La question ainsi vulgairement poséedemandait une réponse directe. La situation n’avait pas été amenéegraduellement. C’était cru. Cela lui semblait comme une mauvaiserépétition.

– Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de lavie.

– Mon père était un gredin, alors ! cria le jeune homme enserrant les poings.

Elle secoua la tête :

– Je savais qu’il n’était pas libre. Nous nous aimions beaucouptous deux. S’il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlezpas contre lui, mon fils. C’était votre père, et c’était ungentleman ; il avait de hautes relations.

Un juron s’échappa de ses lèvres :

– Pour moi, ça m’est égal, s’écria-t-il, mais ne laissez pasSibyl… C’est un gentleman, n’est-ce pas, qui est son amoureux, dumoins il le dit. Il a aussi de belles relations sans doute,lui !

Une hideuse expression d’humiliation passa sur la figure de lavieille femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers deses mains.

– Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n’en avais pas.

Le jeune homme s’attendrit. Il vint vers elle, se baissa etl’embrassa.

– Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlantde mon père, dit-il, mais je n’en pouvais plus. Il faut que jeparte maintenant. Au revoir ! N’oubliez pas que vous n’avezplus qu’un enfant à surveiller désormais, et croyez-moi, si cethomme fait du tort à ma sœur, je saurai qui il est, je lepoursuivrai et le tuerai comme un chien. Je le jure !…

La folle exagération de la menace, le geste passionné quil’accompagnait et son expression mélodramatique, rendirent la vieplus intéressante aux yeux de la mère. Elle était familiarisée avecce ton. Elle respira plus librement, et pour la première foisdepuis des mois, elle admira réellement son fils. Elle aurait aiméà poursuivre cette scène dans cette note émouvante, mais il coupacourt. On avait descendu les malles et préparé les couvertures. Labonne de la logeuse allait et venait, il fallut marchander lecocher. Les instants étaient absorbés par de vulgaires détails. Cefut avec un nouveau désappointement qu’elle agita le mouchoir dedentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture. Ellesentait qu’une magnifique occasion était perdue. Elle se consola endisant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie,maintenant qu’elle n’aurait plus qu’un enfant à surveiller. Elle serappelait cette phrase qui lui avait plu ; elle ne dit rien dela menace ; elle avait été vivement et dramatiquementexprimée. Elle sentait bien qu’un jour ils en riraient tousensemble.

Chapitre 6

 

– Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soirque Hallward venait d’arriver dans un petit salon particulier del’hôtel Bristol, où un dîner pour trois personnes avait étécommandé.

– Non, répondit l’artiste en remettant son chapeau et sonpardessus au domestique incliné. Quoi de nouveau ? Ce n’estpas sur la politique, j’espère ; elle ne m’intéressed’ailleurs pas. Il n’y a sûrement point une seule personne à laChambre des Communes digne d’être peinte, bien que beaucoup de noshonorables aient grand besoin d’être reblanchis.

– Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l’effet de saréponse.

Hallward sursauta en fronçant les sourcils…

– Dorian Gray se marie, cria-t-il… Impossible !

– C’est ce qu’il y a de plus vrai.

– Avec qui ?

– Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.

– Je ne puis le croire… Lui, si raisonnable !…

– Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire desottes choses de temps à autre, mon cher Basil.

– Le mariage est une chose qu’on ne peut faire de temps à autre,Harry.

– Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. Mais jen’ai pas dit qu’il était marié. J’ai dit qu’il allait se marier. Ily a là une grande différence. Je me souviens parfaitement d’avoirété marié, mais je ne me rappelle plus d’avoir été fiancé. Je croisplutôt que je n’ai jamais été fiancé.

– Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à saposition, à sa fortune… Ce serait absurde de sa part d’épouser unepersonne pareillement au-dessous de lui.

– Si vous désirez qu’il épouse cette fille, Basil, vous n’avezqu’à lui dire ça. Du coup, il est sûr qu’il le fera. Chaque foisqu’un homme fait une chose manifestement stupide, il estcertainement poussé à la faire pour les plus nobles motifs.

– J’espère pour lui, Harry, que c’est une bonne fille. Jen’aimerais pas voir Dorian lié à quelque vile créature, quidégraderait sa nature et ruinerait son intelligence.

– Oh ! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmuralord Henry, sirotant un verre de vermouth aux oranges amères.Dorian dit qu’elle est belle, et il ne se trompe pas sur ceschoses. Son portrait par vous a singulièrement hâté sonappréciation sur l’apparence physique des gens ; oui, il a eu,entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce soir, sinotre ami ne manque pas au rendez-vous.

– Vous êtes sérieux ?

– Tout à fait, Basil. Je ne l’ai jamais été plus qu’en cemoment.

– Mais approuvez-vous cela, Harry ? demanda le peintre,marchant de long en large dans la chambre, et mordant ses lèvres.Vous ne pouvez l’approuver ! Il y a là un paradoxe de votrepart.

– Je n’approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouvedavantage. C’est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous nesommes pas mis au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je nefais pas attention à ce que disent les gens vulgaires, et jen’interviens jamais dans ce que peuvent faire les gens charmants.Si une personnalité m’attire, quel que soit le mode d’expressionque cette personnalité puisse choisir, je le trouve tout à faitcharmant. Dorian Gray tombe amoureux d’une belle fille qui joueJuliette et se propose de l’épouser. Pourquoi pas ?…Croyez-vous que s’il épousait Messaline, il en serait moinsintéressant ? Vous savez que je ne suis pas un champion dumariage. Le seul mécompte du mariage est qu’il fait celui qui leconsomme un altruiste ; et les altruistes sont sanscouleur ; ils manquent d’individualité. Cependant, il estcertains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ilsgardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d’avoirplus qu’une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, etêtre plus hautement organisé, je m’imagine, est l’objet del’existence de l’homme. En plus, aucune expérience n’est àmépriser, et quoi que l’on puisse dire contre le mariage, ce n’estpoint une expérience dédaignable. J’espère que Dorian Gray fera decette jeune fille sa femme, l’adorera passionnément pendant sixmois, et se laissera ensuite séduire par quelque autre. Cela nousva être une merveilleuse étude.

– Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vousdites, Harry ; vous le savez mieux que moi. Si la vie deDorian Gray était gâtée, personne n’en serait plus désolé que vous.Vous êtes meilleur que vous ne prétendez l’être.

Lord Henry se mit à rire.

– La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, estque nous sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l’optimismeest la terreur, tout simplement. Nous pensons être généreux parceque nous gratifions le voisin de la possession de vertus qui noussont un bénéfice. Nous estimons notre banquier dans l’espérancequ’il saura faire fructifier les fonds à lui confiés, et noustrouvons de sérieuses qualités au voleur de grands chemins quiépargnera nos poches. Je pense tout ce que je dis. J’ai le plusgrand mépris pour l’optimisme. Aucune vie n’est gâtée, si ce n’estcelle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez gâter uncaractère, vous n’avez qu’à tenter de le réformer ; quant aumariage, ce serait idiot, car il y a d’autres et de plusintéressantes liaisons entre les hommes et les femmes ; ellesont le charme d’être élégantes… Mais voici Dorian lui-même. Il vousen dira plus que moi.

– Mon cher Harry, mon cher Basil, j’attends vos félicitations,dit l’adolescent en se débarrassant de son mac-farlanedoublé de soie, et serrant les mains de ses amis. Je n’ai jamaisété si heureux ! Comme tout ce qui est réellement délicieux,mon bonheur est soudain, et cependant il m’apparaît comme la seulechose que j’aie cherchée dans ma vie.

Il était tout rose d’excitation et de plaisir et paraissaitextraordinairement beau.

– J’espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, ditHallward, mais je vous en veux de m’avoir laissé ignorer vosfiançailles. Harry les connaissait.

– Et je vous en veux d’arriver en retard, interrompit lord Henryen mettant sa main sur l’épaule du jeune homme et souriant à cequ’il disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut lenouveau chef ; vous nous raconterez comment cela estarrivé.

– Je n’ai vraiment rien à vous raconter, s’écria Dorian, commeils prenaient place autour de la table. Voici simplement ce quiarrive. En vous quittant hier soir, Harry, je m’habillai et j’allaidîner à ce petit restaurant italien de Rupert Street où vous m’avezconduit, puis me dirigeai vers les huit heures au théâtre. Sibyljouait Rosalinde. Naturellement les décors étaient ignobles etOrlando absurde. Mais Sibyl !… Ah ! si vous l’aviezvue ! Quand elle vint habillée dans ses habits de garçon, elleétait parfaitement adorable. Elle portait un pourpoint de veloursmousse avec des manches de nuance cannelle, des hauts-de-chaussesmarron clair aux lacets croisés, un joli petit chapeau vertsurmonté d’une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchondoublé de rouge foncé. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elleavait toute la grâce de cette figurine de Tanagra que vous avezdans votre atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face luidonnaient l’air d’une pâle rose entourée de feuilles sombres. Quantà son jeu !… vous la verrez ce soir !… Elle est néeartiste. Je restais dans la loge obscure, absolument sous lecharme… J’oubliais que j’étais à Londres, au XIXe siècle. J’étaisbien loin avec mon amour dans une forêt que jamais homme ne vit. Lerideau tombé, j’allais dans les coulisses et lui parlai. Comme nousétions assis l’un à côté de l’autre, un regard brilla soudain dansses yeux que je n’avais encore surpris. Je lui tendis mes lèvres.Nous nous embrassâmes. Je ne puis vous rapporter ce qu’alors jeressentis. Il me sembla que toute ma vie était centralisée dans unpoint de joie couleur de rose. Elle fut prise d’un tremblement etvacillait comme un blanc narcisse ; elle tomba à mes genoux etme baisa les mains… Je sens que je ne devrais vous dire cela, maisje ne puis m’en empêcher. Naturellement notre engagement est unsecret ; elle ne l’a même pas dit à sa mère. Je ne sais pas ceque diront mes tuteurs ; lord Radley sera certainementfurieux. Ça m’est égal ! J’aurai ma majorité avant un an et jeferai ce qu’il me plaira. J’ai eu raison, n’est-ce pas, Basil, deprendre mon amour dans la poésie et de trouver ma femme dans lesdrames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit àparler ont soufflé leur secret à mon oreille. J’ai eu les bras deRosalinde autour de mon cou et Juliette m’a embrassé sur labouche.

– Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallwardlentement.

– L’avez-vous vue aujourd’hui ? demanda lord Henry.

Dorian Gray secoua la tête.

– Je l’ai laissée dans la forêt d’Ardennes, je la retrouveraidans un verger à Vérone.

Lord Henry sirotait son champagne d’un air méditatif.

– À quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage,Dorian ? Et que vous répondit-elle ?… Peut-êtrel’avez-vous oublié !…

– Mon cher Harry, je n’ai pas traité cela comme une affaire, etje ne lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que jel’aimais, et elle me répondit qu’elle était indigne d’être mafemme. Indigne !… Le monde entier n’est rien, comparé àelle.

– Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lordHenry, beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent deparler mariage dans de semblables situations et elles nous en fonttoujours souvenir.

Hallward lui mit la main sur le bras.

– Finissez, Harry… Vous désobligez Dorian. Il n’est pas commeles autres et ne ferait de peine à personne ; sa nature esttrop délicate pour cela.

Lord Henry regarda par dessus la table.

– Je n’ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cettequestion pour la meilleure raison possible, pour la seule raisonmême qui excuse toute question, la curiosité. Ma théorie est que cesont toujours les femmes qui se proposent à nous et non nous, quinous proposons aux femmes… excepté dans la classe populaire, maisla classe populaire n’est pas moderne.

Dorian Gray sourit et remua la tête.

– Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n’y faispas attention. Il est impossible de se fâcher avec vous… Quand vousverrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l’homme qui lui ferait dela peine serait une brute, une brute sans cœur. Je ne puiscomprendre comment quelqu’un peut humilier l’être qu’il aime.J’aime Sibyl Vane. J’ai besoin de l’élever sur un piédestal d’or,et de voir le monde estimer la femme qui est mienne. Qu’est-ce quec’est que le mariage ? Un vœu irrévocable. Vous vousmoquez ?… Ah ! ne vous moquez pas ! C’est un vœuirrévocable que j’ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidèle,sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ceque vous m’avez appris. Je deviens différent de ce que vous m’avezconnu. Je suis transformé, et le simple attouchement des mains deSibyl Vane me fait vous oublier, vous et toutes vos fausses,fascinantes, empoisonnées et cependant délicieuses théories.

– Et quelles sont-elles ? demanda lord Henry en se servantde la salade.

– Eh ! vos théories sur la vie, vos théories sur l’amour,celles sur le plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry…

– Le plaisir est la seule chose digne d’avoir une théorie,répondit-il de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis larevendiquer comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas àmoi. Le plaisir est le caractère distinctif de la Nature, son signed’approbation… Quand nous sommes heureux, nous sommes toujoursbons, mais quand nous sommes bons, nous ne sommes pas toujoursheureux.

– Ah ! qu’entendez-vous par être bon, s’écria BasilHallward.

– Oui, reprit Dorian, s’appuyant au dossier de sa chaise, etregardant lord Henry par dessus l’énorme gerbe d’iris aux pétalespourprés qui reposait au milieu de la table, qu’entendez-vous parêtre bon, Harry ?

– Être bon, c’est être en harmonie avec soi-même, répliqua-t-ilen caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle de son verre,comme être mauvais c’est être en harmonie avec les autres. Sapropre vie, voilà la seule chose importante. Pour les vies de nossemblables, si on désire être un faquin ou un puritain, on peutétendre ses vues morales sur elles, mais elles ne nous concernentpas. En vérité, l’Individualisme est réellement le plus haut but.La moralité moderne consiste à se ranger sous le drapeau de sontemps. Je considère que le fait par un homme cultivé, de se rangersous le drapeau de son temps, est une action de la plus scandaleuseimmoralité.

– Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivreuniquement pour soi, fit remarquer le peintre.

– Bah ! Nous sommes imposés pour tout, aujourd’hui… Jem’imagine que le côté vraiment tragique de la vie des pauvres estqu’ils ne peuvent offrir autre chose que le renoncementd’eux-mêmes… Les beaux péchés, comme toutes les choses belles, sontle privilège des riches.

– On paie souvent d’autre manière qu’en argent…

– De quelle autre manière, Basil ?

– Mais en remords, je crois, en souffrances, en… ayant laconscience de sa propre infamie…

Lord Henry leva ses épaules…

– Mon cher ami, l’art du moyen âge est charmant, mais lesmédiévales émotions sont périmées… Elles peuvent servir à lafiction, j’en conviens… Les seules choses dont peut user la fictionsont, en fait, les choses qui ne peuvent plus nous servir…Croyez-moi, un homme civilisé ne regrette jamais un plaisir, etjamais une brute ne saura ce que peut être un plaisir.

– Je sais ce que c’est que le plaisir ! cria Dorian Gray.C’est d’adorer quelqu’un.

– Cela vaut certainement mieux que d’être adoré, répondit-il,jouant avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les femmes noustraitent exactement comme l’Humanité traite ses dieux. Elles nousadorent, mais sont toujours à nous demander quelque chose.

– Je répondrai que, quoi que ce soit qu’elles nous demandent,elles nous l’ont d’abord donné, murmura l’adolescent,gravement ; elles ont créé l’amour en nous ; elles ontdroit de le redemander.

– Tout à fait vrai, Dorian, s’écria Hallward.

– Rien n’est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry.

– Si, interrompit Dorian ; vous admettez, Harry, que lesfemmes donnent aux hommes l’or même de leurs vies.

– Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement enretour un petit change. Là est l’ennui. Les femmes comme quelquespirituel Français l’a dit, nous inspirent le désir de faire deschefs-d’œuvre, mais nous empêchent toujours d’en venir à bout.

– Quel terrible homme vous êtes, Harry ! Je ne saispourquoi je vous aime autant.

– Vous m’aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il… Un peu decafé, hein, amis !… Garçon, apportez du café, de lafine-champagne, et des cigarettes… Non, pas de cigarettes, j’en ai…Basil, je ne vous permets pas de fumer des cigares… Vous vouscontenterez de cigarettes. La cigarette est le type parfait duparfait plaisir. C’est exquis, et ça vous laisse insatisfait. Quedésirez-vous de plus ? Oui, Dorian, vous m’aimerez toujours.Je vous représente tous les péchés que vous n’avez eu le courage decommettre.

– Quelle sottise me dites-vous, Harry ? dit le jeune hommeen allumant sa cigarette au dragon d’argent vomissant du feu que ledomestique avait placé sur la table. Allons au théâtre. Quand Sibylapparaîtra, vous concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vousreprésentera ce que vous n’avez jamais connu.

– J’ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, maistoute nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas ! Je crains qu’iln’y en ait plus pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fillepeut m’émouvoir. J’adore le théâtre. C’est tellement plus réel quela vie. Allons-nous-en… Dorian, vous monterez avec moi… Je suisdésolé, Basil, mais il n’y a seulement place que pour deux dans monbrougham. Vous nous suivrez dans un hansom.

Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant deboutleurs cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé ; unlourd ennui semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver cemariage, et cependant cela lui semblait préférable à d’autreschoses qui auraient pu arriver… Quelques minutes après, ils étaienten bas. Il conduisit lui-même, comme c’était convenu, guettant leslanternes brillantes du petit brougham qui marchait devantlui. Une étrange sensation de désastre l’envahit. Il sentait queDorian Gray ne serait jamais à lui comme par le passé. La vie étaitsurvenue entre eux…

Ses yeux s’embrumèrent, et ils ne virent plus les ruespopuleuses étincelantes de lumière… Quand la voiture s’arrêtadevant le théâtre, il lui sembla qu’il était plus vieuxd’années…

Chapitre 7

 

Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là, était pleinede monde, et le gras manager juif, qui les reçut à la porte duthéâtre rayonnait d’une oreille à l’autre d’un onctueux ettremblotant sourire. Il les escorta jusqu’à leur loge avec unesorte d’humilité pompeuse, en agitant ses grasses mains chargées debijoux et parlant de sa voix la plus aiguë.

Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée quejamais ; il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontraitCaliban…

Il paraissait, d’un autre côté, plaire à lord Henry ; cedernier même se décida à lui témoigner sa sympathie d’une façonformelle en lui serrant la main et l’affirmant qu’il était heureuxd’avoir rencontré un homme qui avait découvert un réel talent etfaisait banqueroute pour un poète.

Hallward s’amusa à observer les personnes du parterre… Lachaleur était suffocante et le lustre énorme avait l’air, toutflambant, d’un monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Lesjeunes gens des galeries avaient retiré leurs jaquettes et leursgilets et se penchaient sur les balustrades. Ils échangeaient desparoles d’un bout à l’autre du théâtre et partageaient des orangesavec des filles habillées de couleurs voyantes, assises à côtéd’eux. Quelques femmes riaient au parterre. Leurs voix étaienthorriblement perçantes et discordantes. Un bruit de bouchonssautant arrivait du bar.

– Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lordHenry.

– Oui, répondit Dorian Gray. C’est ici que je la rencontrai, etelle est divine au-delà de tout ce qu’on peut concevoir. Vousoublierez toute chose quand elle jouera. On ne fait plus attentionà cette populace rude et commune, aux figures grossières et auxgestes brutaux dès qu’elle entre en scène ; ces gens demeurentsilencieux et la regardent ; ils pleurent, et rient comme ellele veut ; elle joue sur eux comme sur un violon ; elleles spiritualise, en quelque sorte, et l’on sent qu’ils ont la mêmechair et le même sang que soi-même.

– La même chair et le même sang que soi-même ! Oh ! jene crois pas, s’exclama lord Henry qui passait en revue lesspectateurs de la galerie avec sa lorgnette.

– Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Jesais, moi, ce que vous voulez dire et je crois en cette jeunefille. Quiconque vous aimez doit le mériter et la personne qui aproduit sur vous l’effet que vous nous avez décrit doit être nobleet intelligente. Spiritualiser ses contemporains, c’est quelquechose d’appréciable… Si cette jeune fille peut donner une âme àceux qui jusqu’alors ont vécu sans en avoir une, si elle peutrévéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies furent sordideset laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme, leur prêterdes larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est digne detoute votre admiration, digne de l’adoration du monde. Ce mariageest normal ; je ne le pensai pas d’abord, mais maintenant jel’admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous ; sans ellevous auriez été incomplet.

– Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Jesavais que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu’ilme terrifie parfois… Ah ! voici l’orchestre ; il estépouvantable, mais ça ne dure que cinq minutes. Alors le rideau selèvera et vous verrez la jeune fille à laquelle je vais donner mavie, à laquelle j’ai donné tout ce qu’il y a de bon en moi…

Un quart d’heure après, parmi une tempête extraordinaired’applaudissements, Sibyl Vane s’avança sur la scène… Certes, elleétait adorable à voir, une des plus adorables créatures même,pensait lord Henry, qu’il eut jamais vues. Il y avait quelque chosed’animal dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourireabattu, comme l’ombre d’une rose dans un miroir d’argent, vint àses lèvres en regardant la foule enthousiaste emplissant lethéâtre. Elle recula de quelques pas, et ses lèvres semblèrenttrembler.

Basil Hallward se dressa et commença à l’applaudir. Sansmouvement, comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait ; LordHenry la lorgnant à l’aide de sa jumelle murmurait : «Charmante ! Charmante ! »

La scène représentait la salle du palais de Capulet, et Roméo,dans ses habits de pèlerin, entrait avec Mercutio et ses autresamis. L’orchestre attaqua quelques mesures de musique, et la dansecommença…

Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés,Sibyl Vane se mouvait comme un être d’essence supérieure. Son corpss’inclinait, pendant qu’elle dansait, comme dans l’eau s’incline unroseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d’unblanc lys. Ses mains étaient faites d’un pur ivoire.

Cependant, elle était curieusement insouciante ; elle nemontrait aucun signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo.Le peu de mots qu’elle avait à dire :

Good pilgrim, you de wrong your hand too much

Which mannerly dévotion shows in this;

For saints have bands that pilgrims’ hands de touch

And palm to palm is holy palmers’ kiss…

et le bref dialogue qui suit, furent dits d’une manière plutôtartificielle… Sa voix était exquise, mais au point de vue del’intonation, c’était absolument faux. La couleur n’y était pas.Toute la vie du vers était enlevée ; on n’y sentait pas laréalité de la passion.

Dorian pâlit en l’observant, étonné, anxieux… Aucun de ses amisn’osait lui parler ; elle leur semblait sans aucuntalent ; ils étaient tout à fait désappointés.

Ils savaient que la scène du balcon du second acte étaitl’épreuve décisive des actrices abordant le rôle de Juliette ;ils l’attendaient tous deux ; si elle y échouait, elle n’étaitbonne à rien.

Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair delune ; c’était vrai ; mais l’hésitation de son jeu étaitinsupportable et il devenait de plus en plus mauvais à mesurequ’elle avançait dans son rôle. Ses gestes étaient absurdementartificiels. Elle emphatisait au-delà des limites permises cequ’elle avait à dire. Le beau passage :

Thou knowest tho mask of night is on my face,

Else would a maiden blush bepaint my cheek

For’ that which thou hast heard me speak to-night…

fut déclamé avec la pitoyable précision d’une écolière instruitedans la récitation par un professeur de deuxième ordre. Quand elles’inclina sur le balcon et qu’elle eut à dire les admirables vers:

Although I joy in thee,

I have no joy of this contract to-night:

It is too rash, too unadvised, too sudden;

Too like the lightning, which doth cease to be

Eve one can say: « It lightens! Sweet, good-night!

This bud of love by summer’s ripening breath

May prove a beauteous flower when nest we meet

Elle les dit comme s’ils ne comportaient pour elle aucune espècede signification ; ce n’était pas nervosité, bien aucontraire ; elle paraissait absolument consciente de cequ’elle faisait. C’était simplement du mauvais art ; l’échecétait parfait.

Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, duparterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la pièce. Ilscommencèrent à s’agiter, à parler haut, à siffler… Le managerisraélite, debout au fond du parterre, frappait du pied et juraitde rage. L’on eût dit que la seule personne calme était la jeunefille.

Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau… Lord Henry seleva et mit son pardessus…

– Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pasjouer. Allons-nous-en…

– Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune hommed’une voix rauque et amère. Je suis désespéré de vous avoir faitperdre votre soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à tousdeux.

– Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nousviendrons la voir quelque autre soir.

– Je désire qu’elle l’ait été, continua-t-il ; mais elle mesemble, à moi, insensible et froide. Elle est entièrement changée.Hier, ce fut une grande artiste ; ce soir, c’est une actricemédiocre et commune.

– Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L’amour estune plus merveilleuse chose que l’art.

– Ce sont tous deux de simples formes d’imitation, remarqua lordHenry… Mais allons-nous-en !… Dorian, vous ne pouvez resterici davantage. Ce n’est pas bon pour l’esprit de voir jouer mal.D’ailleurs, je suppose que vous ne désirez point que votre femmejoue ; par conséquent, qu’est-ce que cela peut vous fairequ’elle joue Juliette comme une poupée de bois… Elle est vraimentadorable, et si elle connaît aussi peu la vie que… l’art, elle ferale sujet d’une expérience délicieuse. Il n’y a que deux sortes degens vraiment intéressants : ceux qui savent absolument tout etceux qui ne savent absolument rien… Par le ciel ! mon cherami, n’ayez pas l’air si tragique ! Le secret de rester jeuneest de ne jamais avoir une émotion malséante. Venez au club avecBasil et moi, nous fumerons des cigarettes en buvant à la beauté deSibyl Vane ; elle est certainement belle : que désirez-vous deplus ?

– Allez-vous-en, Harry ! cria l’enfant. J’ai besoin d’êtreseul. Basil, vous aussi, allez-vous-en ! Ah ! nevoyez-vous que mon cœur éclate !

Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux ; ses lèvrestremblèrent et se précipitant au fond de la loge, il s’appuyacontre la cloison et cacha sa face dans ses mains…

– Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d’une voix étrangementtendre.

Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.

Quelques instants plus tard, la rampe s’illumina, et le rideause leva sur le troisième acte. Dorian Gray reprit son siège ;il était pâle, mais dédaigneux et indifférent. L’action setraînait, interminable. La moitié de l’auditoire était sortie, enfaisant un bruit grossier de lourds souliers, et en riant. Lefiasco était complet. Le dernier acte fut joué devant lesbanquettes. Le rideau s’abaissa sur des murmures ou desgrognements.

Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par lescoulisses vers le foyer… Il y trouva la jeune fille seule ; unregard de triomphe éclairait sa face. Dans ses yeux brillait uneflamme exquise ; une sorte de rayonnement semblait l’entourer.Ses lèvres demi ouvertes souriaient à quelque mystérieux secretconnu d’elle seule.

Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédéed’une joie infinie.

– Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian ? cria-t-elle.

– Horriblement ! répondit-il, la considérant avecstupéfaction… Horriblement ! Ce fut affreux ! Vous étiezmalade, n’est-ce pas ? Vous ne vous doutez point de ce quecela fut !… Vous n’avez pas idée de ce que j’aisouffert !

La jeune fille sourit…

– Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d’une voixtraînante et musicale, comme s’il eût été plus doux que miel auxrouges pétales de sa bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre,mais vous comprenez maintenant, n’est-ce pas ?

– Comprendre quoi ? demanda-t-il, rageur…

– Pourquoi je fus si mauvaise ce soir ! Pourquoi je seraitoujours mauvaise !… Pourquoi je ne jouerai plus jamaisbien !…

Il leva les épaules.

– Vous êtes malade, je crois ; quand vous êtes malade, vousne pouvez jouer : vous paraissez absolument ridicule. Vous nousavez navrés, mes amis et moi.

Elle ne semblait plus l’écouter ; transfigurée de joie,elle paraissait en proie à une extase de bonheur !…

– Dorian ! Dorian, s’écria-t-elle, avant de vous connaître,je croyais que la seule réalité de la vie était le théâtre :c’était seulement pour le théâtre que je vivais ; je pensaisque tout cela était vrai ; j’étais une nuit Rosalinde, etl’autre, Portia : la joie de Béatrice était ma joie, et lestristesses de Cordelia furent miennes !… Je croyais entout !… Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaientpareils à des dieux ! J’errais parmi les décors comme dans unmonde à moi : je ne connaissais que des ombres, et je les croyaisréelles ! Vous vîntes, ô mon bel amour ! et vousdélivrâtes mon âme emprisonnée… Vous m’avez appris ce qu’étaitréellement la réalité ! Ce soir, pour la première fois de mavie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j’avais jouéjusqu’alors. Ce soir, pour la première fois, j’eus la conscienceque Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clairde lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots queje devais dire étaient menteurs, qu’ils n’étaient pas mes mots, quece n’était pas ce que je devais dire !… Vous m’avez élevéedans quelque chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l’artn’est qu’une réflexion. Vous m’avez fait comprendre ce qu’étaitvéritablement l’amour ! Mon amour ! Mon amour !Prince Charmant ! Prince de ma vie ! Je suis écœurée desombres ! Vous m’êtes plus que tout ce que l’art pourra jamaisêtre ! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d’undrame ? Quand j’arrivai ce soir, je ne pus comprendre commentcela m’avait quittée. Je pensais que j’allais être merveilleuse etje m’aperçus que je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière sefit en moi, et la connaissance m’en fut exquise… Je les entendissiffler, et je me mis à sourire… Pourraient-ils comprendre un amourtel que le nôtre ? Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelquepart où nous puissions être seuls. Je hais la scène ! Je puismimer une passion que je ne ressens pas, mais je ne puis mimer cequelque chose qui me brûle comme le feu ! Oh !Dorian ! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie.Même si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, carpour moi, désormais, jouer, c’est d’être amoureuse ! Voilà ceque tu m’as faite !…

Il tomba sur le sofa et détourna la tête.

– Vous avez tué mon amour ! murmura-t-il.

Elle le regarda avec admiration et se mit à rire…

Il ne dit rien. Elle vint près de lui et de ses petits doigtslui caressa les cheveux. Elle s’agenouilla, lui baisant les mains…Il les retira, pris d’un frémissement. Il se dressa soudain etmarcha vers la porte.

– Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour ! Vous avezdérouté mon esprit ! Maintenant vous ne pouvez même exciter macuriosité ! Vous n’avez plus aucun effet sur moi ! Jevous aimais parce que vous étiez admirable, parce que vous étiezintelligente et géniale, parce que vous réalisiez les rêves desgrands poètes et que vous donniez une forme, un corps, aux ombresde l’Art ! Vous avez jeté tout cela ! vous êtes stupideet bornée !… Mon Dieu ! Combien je fus fou de vousaimer ! Quel insensé je fus !… Vous ne m’êtes plusrien ! Je ne veux plus vous voir ! Je ne veux plus penserà vous ! Je ne veux plus me rappeler votre nom ! Vous nepouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois…Autrefois !… Ah ! je ne veux plus penser à cela ! Jedésirerais ne vous avoir jamais vue… Vous avez brisé le roman de mavie ! Comme vous connaissez peu l’amour, pour penser qu’il eûtpu gâter votre art !… Vous n’êtes rien sans votre art… Je vousaurais faite splendide, fameuse, magnifique ! le monde vousaurait admirée et vous eussiez porté mon nom !… Qu’êtes-vousmaintenant ?… Une jolie actrice de troisième ordre !

La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains,et d’une voix qui s’arrêta dans la gorge :

– Vous n’êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle ; vousjouez !…

– Je joue !… C’est bon pour vous, cela ; vous yréussissez si bien, répondit-il amèrement.

Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur lafigure, elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la mainsur son bras et le regarda dans les yeux. Il l’éloigna…

– Ne me touchez pas, cria-t-il.

Elle poussa un gémissement triste, et s’écroulant à ses pieds,elle resta sans mouvement, comme une fleur piétinée.

– Dorian, Dorian, ne m’abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suisdésolée d’avoir si mal joué ; je pensais à vous tout letemps ; mais j’essaierai… oui, j’essaierai… Cela me vint sivite, cet amour pour vous… Je pense que je l’eusse toujours ignorési vous ne m’aviez pas embrassé… Si nous ne nous étions pasembrassés… Embrasse-moi encore, mon amour… Ne t’en va pas ! Jene pourrais le supporter ! Oh ! ne t’en va pas !…Mon frère… Non, ça ne fait rien ! Il ne voulait pas dire cela…il plaisantait !… Mais vous, pouvez-vous m’oublier à cause dece soir ? Je veux tant travailler et essayer de faire desprogrès. Ne me sois pas cruel parce que je t’aime mieux que tout aumonde ! Après tout, c’est la seule fois que je t’ai déplu… Tuas raison. Dorian… J’aurais dû me montrer mieux qu’une artiste…C’était fou de ma part… et cependant, je n’ai pu faire autrement…Oh ! ne me quitte pas ! ne m’abandonne pas !…

Une rafale de sanglots passionnés la courba… Elle s’écrasa surle plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait àterre, ses lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y atoujours quelque chose de ridicule dans les émotions des personnesque l’on a cessé d’aimer ; Sibyl Vane lui semblait absurdementmélodramatique. Ses larmes et ses sanglots l’ennuyaient…

– Je m’en vais, dit-il, d’une calme voix claire. Je ne veux pasêtre cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m’avezdépouillé de toutes mes illusions…

Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse ;rampante, elle se rapprocha ; ses petites mains se tendirentcomme celles d’un aveugle et semblèrent le chercher… Il tourna surses talons et quitta le foyer. Quelques instants après, il étaitdehors…

Où il alla ?… il ne s’en souvint. Il se rappela vaguementavoir vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des voûtessombres et devant des maisons aux façades hostiles… Des femmes,avec des voix enrouées et des rires éraillés l’avaient appelé. Ilavait rencontré de chancelants ivrognes jurant, se grommelant àeux-mêmes des choses comme des singes monstrueux. Des enfantsgrotesques se pressaient devant des seuils ; des cris, desjurons, partaient des cours obscures.

À l’aube, il se trouva devant Covent Garden… Les ténèbres sedissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintesperlées… De lourdes charrettes remplies de lys vacillants roulèrentdoucement sur les pavés des rues désertes… L’air était plein duparfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un réconfort à sapeine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeantles voitures… Un charretier en blouse blanche lui offrit descerises ; il le remercia, s’étonnant qu’il ne voulût accepteraucun argent, et les mangea distraitement. Elles avaient étécueillies dans la nuit ; et la fraîcheur de la lune lesavaient pénétrées. Une bande de garçons portant des corbeilles detulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila devant lui, àtravers les monceaux de légumes d’un vert de jade. Sous le portiqueaux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes nuesattendant la fin des enchères… D’autres, s’ébattaient aux alentoursdes portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les énormeschevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les pavésraboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais… Quelquesconducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des pigeons,aux cous irisés, aux pattes rosés, voltigeaient, picorant desgraines…

Au bout de quelques instants, il héla un hansom et sefit conduire chez lui… Un moment, il s’attarda sur le seuil,regardant devant lui le square silencieux, les fenêtres fermées,les persiennes claires… Le ciel s’opalisait maintenant, et lestoits des maisons luisaient comme de l’argent… D’une cheminée enface, un fin filet de fumée s’élevait ; il ondula, comme unruban violet à travers l’atmosphère couleur de nacre…

Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de quelquegondole dogale, qui pendait au plafond du grand hall d’entrée auxpanneaux de chêne, trois jets vacillants de lumière brillaientencore ; ils semblaient de minces pétales de flamme, bleus etblancs. Il les éteignit, et après avoir jeté son chapeau et sonmanteau sur une table, traversant la bibliothèque, il poussa laporte de sa chambre à coucher, une grande pièce octogone située aurez-de-chaussée que, dans son goût naissant de luxe, il avait faitdécorer et garnir de curieuses tapisseries Renaissance qu’il avaitdécouvertes dans une mansarde délabrée de Selby Royal où elless’étaient conservées.

Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent surson portrait peint par Basil Hallward ; il tressaillitd’étonnement !… Il entra dans sa chambre, vaguement surpris…Après avoir défait le premier bouton de sa redingote, il paruthésiter ; finalement il revint sur ses pas, s’arrêta devant leportrait et l’examina… Dans le peu de lumière traversant lesrideaux de soie crème, la face lui parut un peu changée…L’expression semblait différente. On eût dit qu’il y avait commeune touche de cruauté dans la bouche… C’était vraimentétrange !…

Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux…Une brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombresfantastiques des coins obscurs où elles flottaient. L’étrangeexpression qu’il avait surprise dans la face y demeurait, plusperceptible encore… La palpitante lumière montrait des lignes decruauté autour de la bouche comme si lui-même, après avoir faitquelque horrible chose, les surprenait sur sa face dans unmiroir.

Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée depetits amours d’ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, sehâta de se regarder dans ses profondeurs polies… Nulle ligne commecelle-là ne tourmentait l’écarlate de ses lèvres… Qu’est-ce quecela voulait dire ?

Il frotta ses yeux, s’approcha plus encore du tableau etl’examina de nouveau… Personne n’y avait touché, certes, etcependant, il était hors de doute que quelque chose y avait étéchangé… Il ne rêvait pas ! La chose était horriblementapparente…

Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits…Soudainement, lui revint ce qu’il avait dit dans l’atelier de Basille jour même où le portrait avait été terminé. Oui, il s’ensouvenait parfaitement. Il avait énoncé le désir fou de resterjeune alors que vieillirait ce tableau… Ah ! si sa beautépouvait ne pas se ternir et qu’il fut donné à ce portrait peint surcette toile de porter le poids de ses passions, de sespéchés !… Cette peinture ne pouvait-elle donc être marquée deslignes de souffrance et de doute, alors que lui-même garderaitl’épanouissement délicat et la joliesse de sonadolescence !

Son vœu, pardieu ! ne pouvait être exaucé ! De telleschoses sont impossibles ! C’était même monstrueux de lesévoquer… Et, cependant, le portrait était devant lui portant à labouche une moue de cruauté !

Cruauté ! Avait-il été cruel ? C’était la faute decette enfant, non la sienne… Il l’avait rêvée une grande artiste,lui avait donné son amour parce qu’il l’avait crue géniale… Ellel’avait désappointé. Elle s’était montrée quelconque, indigne… Toutde même, un sentiment de regret infini l’envahit, en la revoyantdans son esprit, prostrée à ses pieds, sanglotant comme un petitenfant !… Il se rappela avec quelle insensibilité il l’avaitregardée alors… Pourquoi avait-il été fait ainsi ? Pourquoiune pareille âme lui avait-elle été donnée ? Mais n’avait-ilpas souffert aussi ? Pendant les trois heures qu’avait duré lapièce, il avait vécu des siècles de douleur, des éternités sur deséternités de torture !… Sa vie valait bien la sienne… S’ill’avait blessée, n’avait-elle pas, de son côté, enlaidi sonexistence ?… D’ailleurs, les femmes sont mieux organisées queles hommes pour supporter les chagrins… Elles viventd’émotions ; elles ne pensent qu’à cela… Quand elles prennentdes amants, c’est simplement pour avoir quelqu’un à qui ellespuissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait dit et lordHenry connaissait les femmes. Pourquoi s’inquiéterait-il de SibylVane ? Elle ne lui était rien.

Mais le portrait ?… Que dire de cela ? Il possédait lesecret de sa vie, en révélait l’histoire ; il lui avait apprisà aimer sa propre beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme ?…Devait-il le regarder encore ?

Non ! c’était purement une illusion de ses senstroublés ; l’horrible nuit qu’il venait de passer avaitsuscité des fantômes !… Tout d’un coup, cette même tacheécarlate qui rend les hommes déments s’était étendue dans sonesprit… Le portrait n’avait pas changé. C’était folie d’ysonger…

Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, soncruel sourire… Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil dumatin. Ses yeux d’azur rencontrèrent les siens. Un sentimentd’infinie pitié, non pour lui-même, mais pour son image peinte, lesaisit. Elle était déjà changée, et elle s’altérerait encore. L’orse ternirait… Les rouges et blanches roses de son teint seflétriraient. Pour chaque péché qu’il commettrait, une taches’ajouterait aux autres taches, recouvrant peu à peu sa beauté…Mais il ne pécherait pas !…

Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblème de saconscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamaisplus lord Henry, il n’écouterait plus, de toute façon, les subtilesthéories empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans lejardin de Basil, insufflé en lui la passion d’impossibleschoses.

Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs,l’épouserait, essaierait de l’aimer encore. Oui, c’était sondevoir. Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant ! Ilavait été égoïste et cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui lafascination de jadis ; ils seraient heureux ensemble. La vie,à côté d’elle, serait belle et pure.

Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant leportrait, frissonnant encore pendant qu’il le regardait… « Quellehorreur ! » pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre…Quand il fut sur le gazon, il poussa un profond soupir. L’air fraisdu matin parut dissiper toutes ses noires pensées, il songeaitseulement à Sibyl. Un écho affaibli de son amour lui revint. Ilrépéta son nom, et le répéta encore. Les oiseaux qui chantaientdans le jardin plein de rosée, semblaient parler d’elle auxfleurs…

Chapitre 8

 

Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s’éveilla. Son valetétait venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambrevoir s’il dormait encore, et s’était demandé ce qui pouvait bienretenir si tard au lit son jeune maître. Finalement, Victorentendit retentir le timbre et il arriva doucement, portant unetasse de thé et un paquet de lettres sur un petit plateau de vieuxSèvres chinois ; il tira les rideaux de satin olive, auxdessins bleus, tendus devant les trois grandes fenêtres…

– Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.

– Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray,paresseusement.

– Une heure un quart, Monsieur.

Si tard !… Il s’assit dans son lit, et après avoir bu unpeu de thé, se mit à regarder les lettres ; l’une d’ellesétait de lord Henry, et avait été apportée le matin même. Il hésitaun moment et la mit de côté. Il ouvrit les autres, nonchalamment.Elles contenaient la collection ordinaire de cartes, d’invitationsà dîner, de billets pour des expositions privées, des programmes deconcerts de charité, et tout ce que peut recevoir un jeune homme àla mode chaque matin, durant la saison. Il trouva une lourdefacture, pour un nécessaire de toilette Louis XV en argent ciselé,qu’il n’avait pas encore eu le courage d’envoyer à ses tuteurs,gens de jadis qui ne comprenaient point que nous vivons dans untemps où les choses inutiles sont les seules chosesnécessaires ; il parcourut encore quelques courtoisespropositions de prêteurs d’argent de Jermyn Street, qui s’offraientà lui avancer n’importe quelle somme aussitôt qu’il le jugerait bonet aux taux les plus raisonnables.

Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre encachemire brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée enonyx. L’eau froide le ranima après ce long sommeil ; il semblaavoir oublié tout ce par quoi il venait de passer… Une obscuresensation d’avoir pris part à quelque étrange tragédie, luitraversa l’esprit une fois ou deux, mais comme entourée del’irréalité d’un rêve…

Aussitôt qu’il fut habillé, il entra dans la bibliothèque ets’assit devant un léger déjeuner à la française, servi sur unepetite table mise près de la fenêtre ouverte.

Il faisait un temps délicieux ; l’air chaud paraissaitchargé d’épices… Une abeille entra et bourdonna autour du bolbleu-dragon, rempli de roses d’un jaune de soufre qui était posédevant lui. Il se sentit parfaitement heureux.

Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu’il avaitplacé devant le portrait et il tressaillit…

– Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Jevais fermer la fenêtre…

Dorian secoua la tête.

– Je n’ai pas froid, murmura-t-il.

Était-ce vrai ? Le portrait avait-il réellementchangé ? Ou était-ce simplement un effet de sa propreimagination qui lui avait montré une expression de cruauté, là oùavait été peinte une expression de joie. Sûrement, une toile peintene pouvait ainsi s’altérer ? Cette pensée était absurde. Çaserait un jour une bonne histoire à raconter à Basil ; ellel’amuserait.

Cependant, le souvenir lui en était encore présent… D’abord,dans la pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l’avait vue,cette touche de cruauté autour de ses lèvres tourmentées… Ilcraignit presque que le valet quittât la chambre, car il savait, ilsavait qu’il courrait encore contempler le portrait, sitôt seul… Ilen était sûr.

Quand le domestique, après avoir servi le café et lescigarettes, se dirigea vers la porte, il se sentit un violent désirde lui dire de rester. Comme la porte se fermait derrière lui, ille rappela… Le domestique demeurait immobile, attendant les ordres…Dorian le regarda.

– Je n’y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.

L’homme s’inclina et disparut… Alors, il se leva de table,alluma une cigarette, et s’étendit sur un divan aux luxueuxcoussins placé en face du paravent ; il observait curieusementcet objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue doré,frappé et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV, sedemandant s’il lui était jamais arrivé encore de cacher le secretde la vie d’un homme.

Enlèverait-il le portrait après tout ? Pourquoi pas lelaisser là ? À quoi bon savoir ? Si c’était vrai, c’étaitterrible ?… Sinon, cela ne valait la peine que l’on s’enoccupât…

Mais si, par un hasard malheureux, d’autres yeux que les siensdécouvraient le portrait et en constataient l’horriblechangement ?… Que ferait-il, si Basil Hallward venait etdemandait à revoir son propre tableau. Basil le feraitsûrement.

Il lui fallait examiner à nouveau la toile… Tout, plutôt que cetinfernal état de doute !…

Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il seraitseul à contempler le masque de sa honte… Alors il tira le paraventet face à face se regarda… Oui, c’était vrai ! le portraitavait changé !…

Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sansétonnement, il se trouva qu’il examinait le portrait avec unsentiment indéfinissable d’intérêt scientifique. Qu’un pareilchangement fut arrivé, cela lui semblait impossible… et cependantcela était !… Y avait-il quelques subtiles affinités entre lesatomes chimiques mêlés en formes et en couleurs sur la toile, etl’âme qu’elle renfermait ? Se pouvait-il qu’ils l’eussentréalisé, ce que cette âme avait pensé ; que ce qu’elle rêva,ils l’eussent fait vrai ? N’y avait-il dans cela quelque autreet… terrible raison ? Il frissonna, effrayé… Retournant versle divan, il s’y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait enfrémissant d’horreur !…

Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui… Il devenaitconscient de son injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane… Iln’était pas trop tard pour réparer ses torts.

Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréelcéderait à quelque plus haute influence, se transformerait en uneplus noble passion, et son portrait par Basil Hallward lui seraitun guide à travers la vie, lui serait ce qu’est la sainteté àcertains, la conscience à d’autres et la crainte de Dieu à tous… Ily a des opiums pour les remords, des narcotiques moraux pourl’esprit.

Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu’amenaitle péché !… C’était un signe avertisseur des désastresprochains que les hommes préparent à leurs âmes !

Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son doublecarillon… Dorian Gray ne bougeait pas.

Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de lestresser ensemble ; il tentait de trouver son chemin à traversle labyrinthe d’ardente passion dans lequel il errait. Il ne savaitquoi faire, quoi penser ?… Enfin, il se dirigea vers la tableet rédigea une lettre passionnée à la jeune fille qu’il avaitaimée, implorant son pardon, et s’accusant de démence.

Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plusfurieux cris de douleur…

Il y a une sorte de volupté à se faire des reproches… Quand nousnous blâmons, nous pensons que personne autre n’a le droit de nousblâmer. C’est la confession, non le prêtre, qui nous donnel’absolution. Quand Dorian eût terminé sa lettre, il se sentitpardonné.

On frappa tout à coup à la porte et il entendit en dehors lavoix de lord Henry :

– Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer.Je ne puis supporter de vous voir ainsi barricadé…

Il ne répondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cognaà nouveau, puis très fort…

Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et luiexpliquer le nouveau genre de vie qu’il allait mener, se querelleravec lui si cela devenait nécessaire, le quitter, si cet inévitableparti s’imposait.

Il se dressa, alla en hâte tirer le paravent sur le portrait, etôta le verrou de la porte.

– Je suis vraiment fâché de mon insistance, Dorian, dit lordHenry en entrant. Mais vous ne devez pas trop songer à cela.

– À Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.

– Naturellement, répondit lord Henry s’asseyant dans unfauteuil, en retirant lentement ses gants jaunes… C’est terrible, àun certain point de vue mais ce n’est pas votre faute. Dites-moi,est-ce que vous êtes allé dans les coulisses après lapièce ?

– Oui…

– J’en étais sûr. Vous lui fîtes une scène ?

– Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c’est finimaintenant. Je ne suis pas fâché que cela soit arrivé. Cela m’aappris à me mieux connaître.

– Ah ! Dorian, je suis content que vous preniez ça de cettefaçon. J’avais peur de vous voir plongé dans le remords, et vousarrachant vos beaux cheveux bouclés…

– Ah, non, j’en ai fini !… dit Dorian, secouant la tête ensouriant… Je suis à présent parfaitement heureux… Je sais ce qu’estla conscience, pour commencer ; ce n’est pas ce que vousm’aviez dit ; c’est la plus divine chose qui soit en nous… Nevous en moquez plus, Harry, au moins devant moi. J’ai besoin d’êtrebon… Je ne puis me faire à l’idée d’avoir une vilaine âme…

– Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vousen félicite, mais par quoi allez-vous commencer.

– Mais, par épouser Sibyl Vane…

– Épouser Sibyl Vane ! s’écria lord Henry, sursautant et leregardant avec un étonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian…

– Oui, Harry. Je sais ce que vous m’allez dire : un éreintementdu mariage ; ne le développez pas. Ne me dites plus rien denouveau là-dessus. J’ai offert, il y a deux jours, à Sibyl Vane del’épouser ; je ne veux point lui manquer de parole : elle serama femme…

– Votre femme, Dorian !… N’avez-vous donc pas reçu malettre ?… Je vous ai écrit ce matin et vous ai fait tenir lalettre par mon domestique.

– Votre lettre ?… Ah ! oui, je me souviens ! Jene l’ai pas encore lue, Harry. Je craignais d’y trouver quelquechose qui me ferait de la peine. Vous m’empoisonnez la vie avec vosépigrammes.

– Vous ne connaissez donc rien ?…

– Que voulez-vous dire ?…

Lord Henry traversa la chambre, et s’asseyant à côté de DorianGray, lui prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrantétroitement :

– Dorian, lui dit-il, ma lettre – ne vous effrayez pas ! –vous informait de la mort de Sibyl Vane !…

Un cri de douleur jaillit des lèvres de l’adolescent ; ilbondit sur ses pieds, s’arrachant de l’étreinte de lord Henry :

– Morte !… Sibyl morte !… Ce n’est pas vrai !…C’est un horrible mensonge ! Comment osez-vous direcela ?

– C’est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry.C’est dans les journaux de ce matin. Je vous écrivais pour vousdire de ne recevoir personne jusqu’à mon arrivée. Il y aura uneenquête dans laquelle il ne faut pas que vous soyez mêlé. Deschoses comme celles-là, mettent un homme à la mode à Paris, mais àLondres on a tant de préjugés… Ici, on ne débute jamais avec unscandale ; on réserve cela pour donner un intérêt à ses vieuxjours. J’aime à croire qu’on ne connaît pas votre nom authéâtre ; s’il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vousvit aux alentours de sa loge ? Ceci est de touteimportance ?

Dorian ne répondit point pendant quelques instants. Il étaitterrassé d’épouvante… Il balbutia enfin d’une voix étouffée :

– Harry, vous parlez d’enquête ? Que voulez-vousdire ? Sibyl aurait-elle ?… Oh ! Harry, je ne veuxpas y penser ! Mais parlez vite ! Dites-moitout !…

– Je n’ai aucun doute ; ce n’est pas un accident, Dorian,quoique le public puisse le croire. Il paraîtrait que lorsqu’elleallait quitter le théâtre avec sa mère, vers minuit et demieenviron, elle dit qu’elle avait oublié quelque chose chez elle… Onl’attendit quelque temps, mais elle ne redescendait point. On montaet on la trouva morte sur le plancher de sa loge. Elle avait avaléquelque chose par erreur, quelque chose de terrible dont on faitusage dans les théâtres. Je ne sais ce que c’était, mais il devaity avoir de l’acide prussique ou du blanc de céruse là-dedans. Jecroirais volontiers à de l’acide prussique, car elle semble êtremorte instantanément…

– Harry, Harry, c’est terrible ! cria le jeune homme.

– Oui, c’est vraiment tragique, c’est sûr, mais il ne faut pasque vous y soyez mêlé. J’ai vu dans le Standard qu’elleavait dix-sept ans ; j’aurais cru qu’elle était plus jeune,elle avait l’air d’une enfant et savait si peu jouer… Dorian, nevous frappez pas !… Venez dîner avec moi, et après nous ironsà l’Opéra. La Patti joue ce soir, et tout le monde sera là. Vousviendrez dans la loge de ma sœur ; il s’y trouvera quelquesjolies femmes…

– Ainsi, j’ai tué Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l’ai tuéeaussi sûrement que si j’avais coupé sa petite gorge avec uncouteau… et cependant les roses pour cela n’en sont pas moinsbelles… les oiseaux n’en chanteront pas moins dans mon jardin… Etce soir, je vais aller dîner avec vous : j’irai de là à l’Opéra,et, sans doute, j’irai souper quelque part ensuite… Combien la vieest puissamment dramatique !… Si j’avais lu cela dans unlivre, Harry, je pense que j’en aurais pleuré… Maintenant que celaarrive, et à moi, cela me semble beaucoup trop stupéfiant pour enpleurer !… Tenez, voici la première lettre d’amour passionnéeque j’ai jamais écrite de ma vie ; ne trouvez-vous pas étrangeque cette première lettre d’amour soit adressée à une fillemorte !… Peuvent-elles sentir, ces choses blanches etsilencieuses que nous appelons les morts ? Sibyl !Peut-elle sentir, savoir, écouter ? Oh ! Harry, comme jel’aimais ! Il me semble qu’il y a des années !…

« Elle m’était tout… Vint cet affreux soir – était-ce la nuitdernière ? – où elle joua si mal, et mon cœur se brisa !Elle m’expliqua pourquoi ? Ce fut horriblement touchant !Je ne fus pas ému : je la croyais sotte !… Quelque chosearriva soudain qui m’épouvanta ! Je ne puis vous dire ce quece fut, mais ce fut terrible… Je voulus retourner à elle ; jesentis que je m’étais mal conduit… et maintenant elle estmorte ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Harry, que dois-jefaire ? Vous savez dans quel danger je suis, et rien n’est làpour m’en garder ! Elle aurait fait cela pour moi ! Ellen’avait point le droit de se tuer… Ce fut égoïste de sa part.

– Mon cher Dorian, répondit lord Henry, prenant une cigarette ettirant de sa poche une boîte d’allumettes dorée, la seule manièredont une femme puisse réformer un homme est de l’importuner detelle sorte qu’il perd tout intérêt possible à l’existence. Si vousaviez épousé cette jeune fille, vous auriez été malheureux ;vous l’auriez traitée gentiment ; on peut toujours être bonenvers les personnes desquelles on attend rien. Mais elle auraitbientôt découvert que vous lui étiez absolument indifférent, etquand une femme a découvert cela de son mari, ou elle se fagoteterriblement, ou bien elle porte de pimpants chapeaux que paie lemari… d’une autre femme. Je ne dis rien de l’adultère, qui auraitpu être abject, qu’en somme je n’aurais pas permis, mais je vousassure en tous les cas, que tout cela eut été un parfaitmalentendu.

– C’est possible, murmura le jeune homme horriblement pâle, enmarchant de long en large dans la chambre ; mais je pensaisque cela était de mon devoir ; ce n’est point ma faute si cedrame terrible m’a empêché de faire ce que je croyais juste. Je mesouviens que vous m’avez dit une fois, qu’il pesait une fatalitésur les bonnes résolutions, qu’on les prenait toujours trop tard.La mienne en est un exemple…

– Les bonnes résolutions ne peuvent qu’inutilement intervenircontre les lois scientifiques. Leur origine est de pure vanité etleur résultat est nul. De temps à autre, elles nous donnentquelques luxueuses émotions stériles qui possèdent, pour lesfaibles, un certain charme. Voilà ce que l’on peut en déduire. Onpeut les comparer à des chèques qu’un homme tirerait sur une banqueoù il n’aurait point de compte ouvert.

– Harry, s’écria Dorian Gray venant s’asseoir près de lui,pourquoi est-ce que je ne puis sentir cette tragédie comme jevoudrais le faire ; je ne suis pas sans cœur, n’est-cepas ?

– Vous avez fait trop de folies durant la dernière quinzainepour qu’il vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, réponditlord Henry avec son doux et mélancolique sourire.

Le jeune homme fronça les sourcils.

– Je n’aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais celame fait plaisir d’apprendre que vous ne me croyez pas sanscœur ; je ne le suis vraiment pas, je le sais… Et cependant jeme rends compte que je ne suis affecté par cette chose comme je ledevrais être ; elle me semble simplement être le merveilleuxépilogue d’un merveilleux drame. Cela a toute la beauté terribled’une tragédie grecque, une tragédie dans laquelle j’ai pris unegrande part, mais dans laquelle je ne fus point blessé.

– Oui, en vérité, c’est une question intéressante, dit lordHenry qui trouvait un plaisir exquis à jouer sur l’égoïsmeinconscient de l’adolescent, une question extrêmement intéressante…Je m’imagine que la seule explication en est celle-ci. Il arrivesouvent que les véritables tragédies de la vie se passent d’unemanière si peu artistique qu’elles nous blessent par leur violencecrue, leur incohérence absolue, leur absurde besoin de signifierquelque chose, leur entier manque de style. Elles nous affectenttout ainsi que la vulgarité ; elles nous donnent uneimpression de la pure force brutale et nous nous révoltons contrecela. Parfois, cependant, une tragédie possédant des élémentsartistiques de beauté, traverse notre vie ; si ces éléments debeauté sont réels, elle en appelle à nos sens de l’effetdramatique. Nous nous trouvons tout à coup, non plus les acteurs,mais les spectateurs de la pièce, ou plutôt nous sommes les deux.Nous nous surveillons nous mêmes et le simple intérêt du spectaclenous séduit.

« Qu’est-il réellement arrivé dans le cas qui nous occupe ?Une femme s’est tuée par amour pour vous. Je suis ravi que pareillechose ne me soit jamais arrivée ; cela m’aurait fait aimerl’amour pour le restant de mes jours. Les femmes qui m’ont adoré –elles n’ont pas été nombreuses, mais il y en a eu – ont voulucontinuer, alors que depuis longtemps j’avais cessé d’y prêterattention, ou elles de faire attention à moi. Elles sont devenuesgrasses et assommantes et quand je les rencontre, elles entament lechapitre des réminiscences… Oh ! la terrible mémoire desfemmes ! Quelle chose effrayante ! Quelle parfaitestagnation intellectuelle cela révèle ! On peut garder dans samémoire la couleur de la vie, mais on ne peut se souvenir desdétails, toujours vulgaires…

– Je sèmerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.

– Je n’en vois pas la nécessité, répliqua son compagnon. La viea toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps à autre, leschoses durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute unesaison, comme manière artistique de porter le deuil d’une passionqui ne voulait mourir. Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui latua. Je pense que ce fut la proposition de sacrifier le mondeentier pour moi ; c’est toujours un moment ennuyeux : celavous remplit de la terreur de l’éternité. Eh bien ! lecroyez-vous, il y a une semaine, je me trouvai chez lady Hampshire,assis au dîner près de la dame en question et elle insista pourrecommencer de nouveau, en déblayant le passé et ratissant lefutur. J’avais enterré mon roman dans un lit d’asphodèles ;elle prétendait l’exhumer et m’assurait que je n’avais pas gâté savie. Je suis autorisé à croire qu’elle mangea énormément ;aussi ne ressentis-je aucune anxiété… Mais quel manque de goût ellemontra !

« Le seul charme du passé est que c’est le passé, et les femmesne savent jamais quand la toile est tombée ; elles réclamenttoujours un sixième acte, et proposent de continuer le spectaclequand l’intérêt s’en est allé… Si on leur permettait d’en faire àleur gré, toute comédie aurait une fin tragique, et toute tragédiefinirait en farce. Elles sont délicieusement artificielles, maiselles n’ont aucun sens de l’art.

« Vous êtes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian,qu’aucune des femmes que j’ai connues n’aurait fait pour moi ce queSibyl Vane a fait pour vous. Les femmes ordinaires se consolenttoujours, quelques-unes en portant des couleurs sentimentales. Neplacez jamais votre confiance en une femme qui porte du mauve,quelque soit son âge, ou dans une femme de trente-cinq ansaffectionnant les rubans roses ; cela veut toujours direqu’elles ont eu des histoires. D’autres trouvent une grandeconsolation à la découverte inopinée des bonnes qualités de leursmaris. Elles font parade de leur félicité conjugale, comme sic’était le plus fascinant des péchés. La religion en consoled’autres encore. Ses mystères ont tout le charme d’un flirt, me ditun jour une femme, et je puis le comprendre. En plus, rien ne vousfait si vain que de vous dire que vous êtes un pêcheur. Laconscience fait de nous des égoïstes… Oui, il n’y a réellement pasde fin aux consolations que les femmes trouvent dans la viemoderne, et je n’ai point encore mentionné la plus importante.

– Quelle est-elle, Harry ? demanda indifféremment le jeunehomme.

– La consolation évidente : prendre un nouvel adorateur quand onen perd un. Dans la bonne société, cela vous rajeunit toujours unefemme… Mais réellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait êtredissemblable des femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chosed’absolument beau dans sa mort.

– Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils miraclesse produisent. Ils nous font croire à la réalité des choses aveclesquelles nous jouons, comme le roman, la passion, l’amour…

– Je fus bien cruel envers elle, vous l’oubliez…

– Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la vraiecruauté, plus que n’importe quoi. Elles ont d’admirables instinctsprimitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n’en sont pasmoins restées des esclaves cherchant leurs maîtres ; ellesaiment être dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide !…Je ne vous ai jamais vu dans une véritable colère, mais jem’imagine combien vous devez être charmant. Et d’ailleurs, vousm’avez dit quelque chose avant-hier, qui me parut alors quelque peufantaisiste, mais que je sens maintenant parfaitement vrai, et quime donne la clef de tout…

– Qu’était-ce, Harry ?

– Vous m’avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes leshéroïnes de roman, qu’elle était un soir Desdémone, et un autre,Ophélie, qu’elle mourait comme Juliette, et ressuscitait commeImogène !

– Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeunehomme, la face dans ses mains.

– Non, elle ne ressuscitera plus ; elle a joué son dernierrôle… Mais il vous faut penser à cette mort solitaire dans cetteloge clinquante comme si c’était un étrange fragment lugubre dequelque tragédie jacobine, comme à une scène surprenante deWebster, de Ford ou de Cyril Tourneur. Cette jeune fille n’a jamaisvécu, à la réalité, et elle n’est jamais morte… Elle vous futtoujours comme un songe… , comme ce fantôme qui apparaît dans lesdrames de Shakespeare, les rendant plus adorables par sa présence,comme un roseau à travers lequel passe la musique de Shakespeare,enrichie de joie et de sonorité.

« Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie lagâta ; elle en mourut… Pleurez pour Ophélie, si vousvoulez ; couvrez-vous le front de cendres parce que Cordélie aété étranglée ; invectivez le ciel parce que la fille deBrabantio est trépassée, mais ne gaspillez pas vos larmes sur lecadavre de Sibyl Vane ; celle-ci était moins réelle quecelles-là…

Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre ;sans bruit, à pas de velours, les ombres se glissaient dans lejardin. Les couleurs des objets s’évanouissaientparesseusement.

Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête…

– Vous m’avez expliqué à moi-même, Harry, murmura-t-il avec unsoupir de soulagement. Je sentais tout ce que vous m’avez dit, maisen quelque sorte, j’en étais effrayé et je n’osais me l’exprimer àmoi-même. Comme vous me connaissez bien !… Mais nous neparlerons plus de ce qui est arrivé ; ce fut une merveilleuseexpérience, c’est tout. Je ne crois pas que la vie me réserveencore quelque chose d’aussi merveilleux.

– La vie a tout en réserve pour vous, Dorian. Il n’est rien,avec votre extraordinaire beauté, que vous ne soyez capable defaire.

– Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux,ridé !… Alors ?…

– Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian,vous aurez à combattre pour vos victoires ; actuellement,elles vous sont apportées. Il faut que vous gardiez votre beauté.Nous vivons dans un siècle qui lit trop pour être sage et qui pensetrop pour être beau. Vous ne pouvons nous passer de vous…Maintenant, ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’aller voushabiller et de descendre au club. Nous sommes plutôt en retardcomme vous le voyez.

– Je pense que je vous rejoindrai à l’Opéra, Harry. Je suis tropfatigué pour manger quoi que ce soit. Quel est le numéro de la logede votre sœur ?

– Vingt-sept, je crois. C’est au premier rang ; vous verrezson nom sur la porte. Je suis désolé que vous ne veniez dîner.

– Ça ne m’est point possible, dit Dorian nonchalamment… Je voussuis bien obligé pour tout ce que vous m’avez dit ; vous êtescertainement mon meilleur ami ; personne ne m’a compris commevous.

– Nous sommes seulement au commencement de notre amitié, Dorian,répondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verraiavant neuf heures et demie, j’espère. Souvenez-vous que la Pattichante…

Comme il fermait la porte derrière lui, Dorian Gray sonna, et aubout d’un instant, Victor apparut avec les lampes et tira lesjalousies. Dorian s’impatientait, voulant déjà être parti, et illui semblait que Victor n’en finissait pas…

Aussitôt qu’il fut sorti, il se précipita vers le paravent etdécouvrit la peinture.

Non ! Rien n’était changé de nouveau dans leportrait ; il avait su la mort de Sibyl Vane avant lui ;il savait les événements de la vie alors qu’ils arrivaient. Lacruauté méchante qui gâtait les fines lignes de la bouche, avaitapparu, sans doute, au moment même où la jeune fille avait bu lepoison… Ou bien était-il indifférent aux événements ?Connaissait-il simplement ce qui se passait dans l’âme. Ils’étonnait, espérant que quelque jour, il verrait le changement seproduire devant ses yeux et cette pensée le fit frémir.

Pauvre Sibyl ! Quel roman cela avait été ! Elle avaitsouvent mimé la mort au théâtre. La mort l’avait touchée et priseavec elle. Comment avait-elle joué cette ultime scèneterrifiante ? L’avait-elle maudit en mourant ? Non !elle était morte par amour pour lui, et l’amour, désormais, luiserait un sacrement. Elle avait tout racheté par le sacrificequ’elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer à cequ’elle lui avait fait éprouver pendant cette terrible soirée, authéâtre… Quand il penserait à elle, ce serait comme à uneprestigieuse figure tragique envoyée sur la scène du monde pour ymontrer la réalité suprême de l’Amour. Une prestigieuse figuretragique ! Des larmes lui montèrent aux yeux, en se souvenantde son air enfantin, de ses manières douces et capricieuses, de safarouche et tremblante grâce. Il les refoula en hâte, et regarda denouveau le portrait.

Il sentit que le temps était venu, cette fois, de faire sonchoix. Son choix n’avait-il été déjà fait ? Oui, la vie avaitdécidé pour lui… la vie, et aussi l’âpre curiosité qu’il en avait…L’éternelle jeunesse, l’infinie passion, les plaisirs subtils etsecrets, les joies ardentes et les péchés plus ardents encore,toutes ces choses il devait les connaître. Le portrait assumeraitle poids de sa honte, voilà tout !…

Une sensation de douleur le poignit en pensant à ladésagrégation que subirait sa belle face peinte sur la toile. Unefois, moquerie gamine de Narcisse, il avait baisé, ou feint debaiser ces lèvres peintes, qui, maintenant, lui souriaient sicruellement. Des jours et des jours, il s’était assis devant sonportrait, s’émerveillant de sa beauté, presque énamouré d’ellecomme il lui sembla maintes fois… Devait-elle s’altérer, à présent,à chaque péché auquel il céderait ? Cela deviendrait-il unmonstrueux et dégoûtant objet à cacher dans quelque chambrecadenassée, loin de la lumière du soleil qui avait si souvent léchél’or éclatant de sa chevelure ondée ? Quelle dérision sansmesure !

Un instant, il songea à prier pour que cessât l’horriblesympathie existant entre lui et le portrait. Une prière l’avaitfaite ; peut-être une prière la pouvait-elledétruire ?…

Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder lachance de rester toujours jeune, quelque fantastique que cettechance pût paraître, à tenter les conséquences que ce choix pouvaitentraîner ?… D’ailleurs cela dépendait-il de savolonté ?…

Était-ce vraiment la prière qui avait produit cettesubstitution ? Quelque raison scientifique ne pouvait-ellel’expliquer ? Si la pensée pouvait exercer une influence surun organisme vivant, cette influence ne pouvait-elle s’exercer surles choses mortes ou inorganiques ? Ne pouvaient-elles, leschoses extérieures à nous-mêmes, sans pensée ou désir conscients,vibrer à l’unisson de nos humeurs ou de nos passions, l’atomeappelant l’atome dans un amour secret ou une étrange affinité. Maisla raison était sans importance. Il ne tenterait plus par la prièreun si terrible pouvoir. Si la peinture devait s’altérer, rien nepouvait l’empêcher. C’était clair. Pourquoi approfondir cela ?Car il y aurait un véritable plaisir à guetter ce changement ?Il pourrait suivre son esprit dans ses pensées secrètes ; ceportrait lui serait le plus magique des miroirs. Comme il lui avaitrévélé son propre corps, il lui révélerait sa propre âme. Et quandl’hiver de la vie viendrait, sur le portrait, lui, resterait sur lalisière frissonnante du printemps et de l’été. Quand le sang luiviendrait à la face, laissant derrière un masque pallide de craieaux yeux plombés, il garderait la splendeur de l’adolescence.Aucune floraison de sa jeunesse ne se flétrirait ; le pouls desa vie ne s’affaiblirait point. Comme les dieux de la Grèce, ilserait fort, et léger et joyeux. Que pouvait lui faire ce quiarriverait à l’image peinte sur la toile ? Il serait sauf :tout était là !…

Souriant, il replaça le paravent dans la position qu’il occupaitdevant le portrait, et passa dans la chambre où l’attendait sonvalet. Une heure plus tard, il était à l’Opéra, et lord Henrys’appuyait sur le dos de son fauteuil.

Chapitre 9

 

Le lendemain matin, tandis qu’il déjeunait, Basil Hallwardentra.

– Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-ilgravement. Je suis venu hier soir et on m’a dit que vous étiez àl’Opéra. Je savais que c’était impossible. Mais j’aurais voulu quevous m’eussiez laissé un mot, me disant où vous étiez allé. J’aipassé une bien triste soirée, craignant qu’une première tragédiesoit suivie d’une autre. Vous auriez dû me télégraphier dès quevous en avez entendu parler. Je l’ai lu par hasard dans la dernièreédition du Globe au club. Je vins aussitôt ici et je fusvraiment désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous direcombien j’ai eu le cœur brisé par tout cela. Je sais ce que vousdevez souffrir. Mais où étiez-vous ? Êtes-vous allé voir lamère de la pauvre fille ? Un instant, J’avais songé à vous ychercher. On avait mis l’adresse dans le journal. Quelque part dansEuston Road, n’est-ce pas ? Mais j’eus peur d’importuner unedouleur que je ne pouvais consoler. Pauvre femme ! Dans quelétat elle devait être ! Son unique enfant !… Quedisait-elle ?

– Mon cher Basil, que sais-je ? murmura Dorian Gray enbuvant à petits coups d’un vin jaune pâle dans un verre de Venise,délicatement contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé.J’étais à l’Opéra, vous auriez dû y venir. J’ai rencontré pour lapremière lois lady Gwendoline, la sœur d’Harry. Nous étions dans saloge. Elle est tout à fait charmante et la Patti a chantédivinement. Ne parlez pas de choses horribles. Si l’on ne parlaitjamais d’une chose, ce serait comme si elle n’était jamais arrivée.C’est seulement l’expression, comme dit Harry, qui donne uneréalité aux choses. Je dois dire que ce n’était pas l’unique enfantde la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garçon je crois.Mais il n’est pas au théâtre. C’est un marin, ou quelque chosecomme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous êtesen train de peindre ?

– Vous avez été à l’Opéra ? dit lentement Hallward avec unevibration de tristesse dans la voix. Vous avez été à l’Opérapendant que Sibyl Vane reposait dans la mort en un sordidelogis ? Vous pouvez me parler d’autres femmes charmantes et dela Patti qui chantait divinement, avant que la jeune fille que vousaimiez ait même la quiétude d’un tombeau pour y dormir ?… Vousne songez donc pas aux horreurs réservées à ce petit corpslilial !

– Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre !s’écria Dorian en se levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce quiest fait est fait. Le passé est le passé.

– Vous appelez hier le passé ?

– Ce qui se passe dans l’instant actuel va lui appartenir. Iln’y a que les gens superficiels qui veulent des années pours’affranchir d’une émotion. Un homme maître de lui-même, peutmettre fin à un chagrin aussi facilement qu’il peut inventer unplaisir. Je ne veux pas être à la merci de mes émotions. Je veux enuser, les rendre agréable et les dominer.

– Dorian, ceci est horrible !… Quelque chose vous a changécomplètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleuxjeune homme qui venait chaque jour à mon atelier poser pour sonportrait. Mais alors vous étiez simple, naturel et tendre. Vousétiez la moins souillée des créatures. Maintenant je ne sais ce quia passé sur vous. Vous parlez comme si vous n’aviez ni cœur nipitié. C’est l’influence d’Harry qui a fait cela, je le voisbien…

Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelquesinstants à considérer la pelouse fleurie et ensoleillée.

– Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je nevous dois. Vous ne m’avez appris qu’à être vain.

– Parfait ?… aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-jequelque jour.

– Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s’écria-t-il en seretournant. Je ne sais ce que vous voulez ! Quevoulez-vous ?

– Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j’ai peint, ditl’artiste, tristement.

– Basil, fit l’adolescent, allant à lui et lui mettant la mainsur l’épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j’appris queSibyl Vane s’était suicidée…

– Suicidée, mon Dieu ! est-ce bien certain ? s’écriaHallward le regardant avec une expression d’horreur…

– Mon cher Basil ! Vous ne pensiez sûrement pas que ce futun vulgaire accident. Certainement, elle s’est suicidée.

L’autre enfonça sa tête dans ses mains.

– C’est effrayant, murmura-t-il, tandis qu’un frisson leparcourait.

– Non, dit Dorian Gray, cela n’a rien d’effrayant. C’est une desplus grandes tragédies romantiques de notre temps. À l’ordinaire,les acteurs ont l’existence la plus banale. Ils sont bons maris,femmes fidèles, quelque chose d’ennuyeux ; vous comprenez, unevertu moyenne et tout ce qui s’en suit. Comme Sibyl étaitdifférente ! Elle a vécu sa plus belle tragédie. Elle futconstamment une héroïne. La dernière nuit qu’elle joua, la nuit oùvous la vîtes, elle joua mal parce qu’elle avait compris la réalitéde l’amour. Quand elle connut ses déceptions, elle mourut commeJuliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au domained’art. Elle a quelque chose d’une martyre. Sa mort a toutel’inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation.Mais comme je vous le disais, ne croyez pas que je n’aie passouffert. Si vous étiez venu hier, à un certain moment – vers cinqheures et demie peut-être ou six heures moins le quart – vousm’auriez trouvé en larmes… Même Harry qui était ici et qui, aufait, m’apporta la nouvelle, se demandait où j’allais en venir. Jesouffris intensément. Puis cela passa. Je ne puis répéter uneémotion. Personne d’ailleurs ne le peut, excepté les sentimentaux.Et vous êtes cruellement injuste, Basil : vous venez ici pour meconsoler, ce qui est charmant de votre part ; vous me trouveztout consolé et vous êtes furieux !… Tout comme une personnesympathique ! Vous me rappelez une histoire qu’Harry m’aracontée à propos d’un certain philanthrope qui dépensa vingt ansde sa vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier uneloi injuste, je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, etrien ne put surpasser son désespoir. Il n’avait absolument plusrien à faire, sinon à mourir d’ennui et il devint un misanthroperésolu. Maintenant, mon cher Basil, si vraiment vous voulez meconsoler, apprenez-moi à oublier ce qui est arrivé ou à leconsidérer à un point de vue assez artistique. N’est-ce pas Gautierqui écrivait sur la « Consolation des arts » ? Je me rappelleavoir trouvé un jour dans votre atelier un petit volume relié envélin, où je cueillis ce mot délicieux. Encore ne suis-je pas commece jeune homme dont vous me parliez lorsque nous fûmes ensemble àMarlow, ce jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nousconsoler de toutes les misères de l’existence. J’aime les belleschoses que l’on peut toucher et tenir : les vieux brocarts, lesbronzes verts, les laques, les ivoires, exquisément travaillés,ornés, parés ; il y a beaucoup à tirer de ces choses. Mais letempérament artistique qu’elles créent ou du moins révèlent estplus encore pour moi. Devenir le spectateur de sa propre vie, commedit Harry, c’est échapper aux souffrances terrestres. Je sais bienque je vous étonne en vous parlant ainsi. Vous n’avez pas compriscomment je me suis développé. J’étais un écolier lorsque vous meconnûtes. Je suis un homme maintenant, j’ai de nouvelles passions,de nouvelles pensées, des idées nouvelles. Je suis différent, maisvous ne devez pas m’en aimer moins. Je suis changé, mais vous sereztoujours mon ami. Certes, j’aime beaucoup Harry ; je sais bienque vous êtes meilleur que lui… Vous n’êtes pas plus fort, vousavez trop peur de la vie, mais vous êtes meilleur. Comme nousétions heureux ensemble ! Ne m’abandonnez pas, Basil, et ne mequerellez pas, je suis ce que je suis. Il n’y a rien de plus àdire !

Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui étaittrès cher, et sa personnalité avait marqué le tournant de son art.Il ne put supporter l’idée de lui faire plus longtemps desreproches. Après tout, son indifférence pouvait n’être qu’unehumeur passagère ; il y avait en lui tant de bonté et tant denoblesse.

– Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé ; jene vous parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J’espèreseulement que votre nom n’y sera pas mêlé. L’enquête doit avoirlieu cette après-midi. Vous a-t-on convoqué ?

Dorian secoua la tête et une expression d’ennui passa sur sestraits à ce mot d’ « enquête ». Il y avait dans ce mot quelquechose de si brutal et de si vulgaire !

– Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il.

– Mais elle, le connaissait certainement ?

– Mon prénom seulement et je suis certain qu’elle ne l’a jamaisdit à personne. Elle m’a dit une fois qu’ils étaient tous trèscurieux de savoir qui j’étais et qu’elle leur répondaitinvariablement que je m’appelais le « Prince Charmant. » C’étaitgentil de sa part. Il faudra que vous me fassiez un croquis deSibyl, Basil. Je voudrais avoir d’elle quelque chose de plus que lesouvenir de quelques baisers et de quelques lambeaux de phrasespathétiques.

– J’essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous faitplaisir. Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puisme passer de vous.

– Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C’est tout à faitimpossible ! s’écria-t-il en se reculant.

Le peintre le regarda en face…

– Mon cher enfant, quelle bêtise ! Voudriez-vous dire quece que j’ai fait de vous ne vous plaît pas ? Où est-ce, àpropos ?… Pourquoi avez-vous poussé le paravent devant votreportrait ? Laissez-moi le regarder. C’est la meilleure choseque j’aie jamais faite. Ôtez ce paravent, Dorian. C’est vraimentdésobligeant de la part de votre domestique de cacher ainsi monœuvre. Il me semblait que quelque chose était changé ici quand jesuis entré.

– Mon domestique n’y est pour rien, Basil. Vous n’imaginez pasque je lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs,quelquefois, et c’est tout. Non, j’ai fait cela moi-même. Lalumière tombait trop crûment sur le portrait.

– Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L’exposition estadmirable. Laissez-moi voir…

Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce. Un cri deterreur s’échappa des lèvres de Dorian Gray. Il s’élança entre lepeintre et le paravent.

– Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je nele veux pas.

– Ne pas regarder ma propre œuvre ! Vous n’êtes passérieux. Pourquoi ne la regarderais-je pas ? s’exclamaHallward en riant.

– Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma paroled’honneur que je ne vous parlerai plus de toute ma vie !… Jesuis tout à fait sérieux, je ne vous offre aucune explication et ilne faut pas m’en demander. Mais, songez-y, si vous touchez auparavent, tout est fini entre nous !…

Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec uneprofonde stupéfaction. Il ne l’avait jamais vu ainsi. Le jeunehomme était blême de colère. Ses mains se crispaient et lespupilles de ses yeux semblaient deux flammes bleues. Un tremblementle parcourait…

– Dorian !

– Ne parlez pas !

– Mais qu’y-a-t-il ? Certainement je ne le regarderai passi vous ne le voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant surses talons et allant vers la fenêtre, mais il me semble plutôtabsurde que je ne puisse voir mon œuvre, surtout lorsque je vaisl’exposer à Paris cet automne. Il faudra sans doute que je luidonne une nouvelle couche de vernis d’ici-là ; ainsi,devrai-je l’avoir quelque jour ; pourquoi pasmaintenant ?

– L’exposer !… Vous voulez l’exposer ? s’exclamaDorian Gray envahi d’un étrange effroi.

Le monde verrait donc son secret ? On viendrait bâillerdevant le mystère de sa vie ? Cela était impossible !Quelque chose – il ne savait quoi – se passerait avant…

– Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter.Georges Petit va réunir mes meilleures toiles pour une expositionspéciale qui ouvrira rue de Sèze dans la première semained’octobre. Le portrait ne sera hors d’ici que pour un mois ;je pense que vous pouvez facilement vous en séparer ce laps detemps. D’ailleurs vous serez sûrement absent de la ville. Et sivous le laissez toujours derrière un paravent, vous n’avez guère àvous en soucier.

Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il luisemblait qu’il courait un horrible danger.

– Vous m’avez dit, il y a un mois, que vous ne l’exposeriezjamais, s’écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d’avis. Vous autresqui passez pour constants vous avez autant de caprices que lesautres. La seule différence, c’est que vos caprices sont sansaucune signification. Vous ne pouvez avoir oublié que vous m’avezsolennellement assuré que rien au monde ne pourrait vous amener àl’exposer. Vous avez dit exactement la même chose à Harry.

Il s’arrêta soudain ; un éclair passa dans ses yeux. Il sesouvint que lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement,à moitié en riant : « Si vous voulez passer un curieux quartd’heure, demandez à Basil pourquoi il ne veut pas exposer votreportrait. Il me l’a dit, et cela a été pour moi une révélation ».Oui, Basil aussi, peut-être, avait son secret. Il essaierait de leconnaître…

– Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et leregardant droit dans les yeux, nous avons chacun un secret.Faites-moi connaître le vôtre, je vous dirai le mien. Pour quelleraison refusiez-vous d’exposer mon portrait ?

Le peintre frissonna malgré lui.

– Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m’en aimer moinset vous ririez sûrement de moi ; je ne pourrai supporter nil’une ni l’autre de ces choses. Si vous voulez que je ne regardeplus votre portrait, c’est bien… Je pourrai, du moins, toujoursvous regarder, vous… Si vous voulez que la meilleure de mes œuvressoit à jamais cachée au monde, j’accepte… Votre amitié m’est pluschère que toute gloire ou toute renommée.

– Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je croisavoir le droit de le savoir.

Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l’avaitremplacée. Il était résolu à connaître le secret de BasilHallward.

– Asseyons-nous. Dorian, dit le peintre troublé,asseyons-nous ; et répondez à ma question. Avez-vous remarquédans le portrait une chose curieuse ? Une chose quiprobablement ne vous a pas frappé tout d’abord, mais qui s’estrévélée à vous soudainement ?

– Basil ! s’écria le jeune homme étreignant les bras de sonfauteuil de ses mains tremblantes et le regardant avec des yeuxardents et effrayés.

– Je vois que vous l’avez remarqué… Ne parlez pas !Attendez d’avoir entendu ce que j’ai à dire. Dorian, du jour où jevous rencontrai, votre personnalité eut sur moi une influenceextraordinaire. Je fus dominé, âme, cerveau et talent, par vous.Vous deveniez pour moi la visible incarnation de cet idéal jamaisvu, dont la pensée nous hante, nous autres artistes, comme un rêveexquis. Je vous aimai ; je devins jaloux de tous ceux à quivous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je n’étais heureuxque lorsque j’étais avec vous. Quant vous étiez loin de moi, vousétiez encore présent dans mon art…

« Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela.C’eût été impossible. Vous n’auriez pas compris ; Je lecomprends à peine moi-même. Je connus seulement que j’avais vu laperfection face à face et le monde devint merveilleux à mes yeux,trop merveilleux peut-être, car il y a un péril dans de tellesadorations, le péril de les perdre, non moindre que celui de lesconserver… Les semaines passaient et je m’absorbais en vous de plusen plus. Alors commença une phase nouvelle. Je vous avais dessinéen berger Paris, revêtu d’une délicate armure, en Adonis armé d’unépieu poli et en costume de chasseur. Couronné de lourdes fleurs delotus, vous aviez posé sur la proue de la trirème d’Adrien,regardant au-delà du Nil vert et bourbeux. Vous vous étiez penchésur l’étang limpide d’un paysage grec, mirant dans l’argent deseaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et toutcela avait été ce que l’art pouvait être, de l’inconscience, del’idéal, de l’à-peu-près. Un jour, jour fatal, auquel je pensequelquefois, je résolus de peindre un splendide portrait de voustel que vous êtes maintenant, non dans les costumes des tempsrévolus, mais dans vos propres vêtements et dans votre époque.Fût-ce le réalisme du sujet ou la simple idée de votre proprepersonnalité, se présentant ainsi à moi sans entours et sans voile,je ne puis le dire. Mais je sais que pendant que j’y travaillais,chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me semblaientrévéler mon secret. Je m’effrayais que chacun pût connaître monidolâtrie. Je sentis, Dorian, que j’avais trop dit, mis trop demoi-même dans cette œuvre. C’est alors que je résolus de ne jamaispermettre que ce portrait fût exposé. Vous en fûtes un peu ennuyé.Mais alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout celasignifiait pour moi. Harry, à qui j’en parlai, se moqua de moi, jene m’en souciais pas. Quand le tableau fut terminé et que jem’assis tout seul en face de lui, je sentis que j’avais raison…Mais quelques jours après qu’il eût quitté mon atelier, dès que jefus débarrassé de l’intolérable fascination de sa présence, il mesembla que j’avais été fou en imaginant y avoir vu autre chose quevotre beauté et plus de choses que je n’en pouvais peindre. Et mêmemaintenant je ne puis m’empêcher de sentir l’erreur qu’il y a àcroire que la passion éprouvée dans la création puisse jamais semontrer dans l’œuvre créée. L’art est toujours plus abstrait quenous ne l’imaginons. La forme et la couleur nous parlent de formeet de couleur, voilà tout. Il me semble souvent que l’œuvre cachel’artiste bien plus qu’il ne le révèle. Aussi lorsque je reçuscette offre de Paris, je résolus de faire de votre portrait le cloude mon exposition. Je ne soupçonnais jamais que vous pourriez me lerefuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait nepeut être montré. Il ne faut pas m’en vouloir, Dorian, de tout ceque je viens de vous dire. Comme je le disais une fois à Harry,vous êtes fait pour être aimé…

Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent denouveau et un sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé.Il était sauvé pour l’instant. Il ne pouvait toutefois se défendred’une infinie pitié pour le peintre qui venait de lui faire une siétrange confession, et il se demandait si lui-même pourrait jamaisêtre ainsi dominé par la personnalité d’un ami. Lord Henry avait cecharme d’être très dangereux, mais c’était tout. Il était trophabile et trop cynique pour qu’on pût vraiment l’aimer. Pourrait-iljamais exister quelqu’un qui le remplirait d’une aussi étrangeidolâtrie ? Était-ce là une de ces choses que la vie luiréservait ?…

– Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vousayez réellement vu cela dans le portrait. L’avez-vous réellementvu ?

– J’y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui mesemblait très curieux.

– Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde ?

Dorian secoua la tête.

– Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraimentvous laisser face à face avec ce tableau.

– Vous y arriverez un jour ?

– Jamais !

– Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian.Vous avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraimentinfluencé mon talent. Tout ce que j’ai fait de bon, je vous ledois. Ah ! vous ne savez pas ce qu’il m’en coûte de vous diretout cela !…

– Mon cher Basil, dit Dorian, que m’avez-vous dit ?Simplement que vous sentiez m’admirer trop… Ce n’est pas même uncompliment.

– Ce ne pouvait être un compliment. C’était uneconfession ; maintenant que je l’ai faite, il me semble quequelque chose de moi s’en est allé. Peut-être ne doit-on pasexprimer son adoration par des mots.

– C’était une confession très désappointante.

– Qu’attendiez-vous donc, Dorian ? Vous n’aviez rien vud’autre dans le tableau ? Il n’y avait pas autre chose àvoir…

– Non, il n’y avait rien de plus à y voir. Pourquoi ledemander ? Mais il ne faut pas parler d’adoration. C’est unefolie. Vous et moi sommes deux amis ; nous devons nous entenir là…

– Il vous reste Harry ! dit le peintre tristement.

– Oh ! Harry ! s’écria l’adolescent avec un éclat derire ; Harry passe ses journées à dire des choses incroyableset ses soirées à faire des choses invraisemblables. Tout à fait legenre de vie que j’aimerais. Mais je ne crois pas que j’irai versHarry dans un moment d’embarras ; je viendrai à vous aussitôt,Basil.

– Vous poserez encore pour moi ?

– Impossible !

– Vous gâtez ma vie d’artiste en refusant, Dorian. Aucun hommene rencontre deux fois son idéal ; très peu ont une seule foiscette chance.

– Je ne puis vous donner d’explications, Basil ; je ne doisplus poser pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans unportrait. Il a sa vie propre… Je viendrai prendre le thé avec vous.Ce sera tout aussi agréable.

– Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avectristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous nevouliez pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Maisnous n’y pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vouséprouvez.

Lorsqu’il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. PauvreBasil ! Comme il connaissait peu la véritable raison ! Etcomme cela était étrange qu’au lieu d’avoir été forcé de révélerson propre secret, il avait réussi presque par hasard, à arracherle secret de son ami ! Comme cette étonnante confessionl’expliquait à ses yeux ! Les absurdes accès de jalousie dupeintre, sa dévotion farouche, ses panégyriques extravagants, sescurieuses réticences, il comprenait tout maintenant et il enéprouva une contrariété. Il lui semblait qu’il pouvait y avoirquelque chose de tragique dans une amitié aussi empreinte deromanesque.

Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à toutprix. Il ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvriraux regards. Ç’avait été de sa part une vraie folie que de lelaisser, même une heure, dans une chambre où tous ses amis avaientlibre accès.

Chapitre 10

 

Quand le domestique entra, il l’observa attentivement, sedemandant si cet homme avait eu la curiosité de regarder derrièrele paravent. Le valet était parfaitement impassible et attendaitses ordres. Dorian alluma une cigarette et marcha vers la glacedans laquelle il regarda. Il y pouvait voir parfaitement la face deVictor qui s’y reflétait. C’était un masque placide de servilisme.Il n’y avait rien à craindre de ce côté. Cependant, il pensa qu’ilétait bon de se tenir sur ses gardes.

Il lui dit, d’un ton très bas, de demander à la gouvernante devenir lui parler et d’aller ensuite chez l’encadreur le prier delui envoyer immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla,lorsque le valet sortit, que ses yeux se dirigeaient vers leparavent. Ou peut-être était-ce un simple effet de sonimagination ?

Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soienoire, ses mains ridées couvertes de mitaines à l’ancienne mode,entrait dans la bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salled’étude.

– La vieille salle d’étude Mr Dorian ? s’exclama-t-elle,mais elle est toute pleine de poussière ! Il faut que je lafasse mettre en ordre et nettoyer avant que vous y alliez. Ellen’est pas présentable pour vous, monsieur, pas du toutprésentable.

– Je n’ai pas besoin qu’elle soit en ordre, Leaf. Il me faut laclef, simplement…

– Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d’araignées sivous y allez. Comment ! On ne l’a pas ouverte depuis cinq ans,depuis que Sa Seigneurie est morte.

Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avaitgardé un souvenir détestable.

– Ça ne fait rien, dit-il, j’ai seulement besoin de voir cettepièce, et c’est tout. Donnez-moi la clef.

– Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dansson trousseau d’une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout desuite l’avoir retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vousvous proposez d’habiter là-haut, monsieur, vous êtes ici siconfortablement.

– Non, non, s’écria-t-il avec impatience… Merci, Leaf. C’esttrès bien.

Elle s’attarda un moment, très loquace sur quelques détails duménage. Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant sonidée. Elle se retira en minaudant.

Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sapoche et regarda autour de lui. Ses regards s’arrêtèrent sur ungrand couvre-lit de satin pourpre, chargé de lourdes broderiesd’or, un splendide travail vénitien du dix-septième siècle que songrand-père avait trouvé dans un couvent, près de Bologne. Oui, celapourrait servir à envelopper l’horrible objet. Peut-être cetteétoffe avait-elle déjà servi de drap mortuaire. Il s’agissaitmaintenant d’en couvrir une chose qui avait sa propre corruption,pire même que la corruption de la mort, une chose capabled’engendrer l’horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce queles vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l’image peintesur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa grâce.Ils la souilleraient, la couvriraient de honte… Et cependantl’image durerait ; elle serait toujours vivante.

Il rougit et regretta un moment de n’avoir pas dit à Basil lavéritable raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basill’eût aidé à résister à l’influence de lord Henry et aux influencesencore plus empoisonnées de son propre tempérament. L’amour qu’illui portait – car c’était réellement de l’amour – n’avait rien quede noble et d’intellectuel. Ce n’était pas cette simple admirationphysique de la beauté qui naît des sens et qui meurt avec lafatigue des sens. C’était un tel amour qu’avaient connu MichelAnge, et Montaigne, et Winckelmann, et Shakespeare lui-même. Oui,Basil eût pu le sauver. Mais il était trop tard, maintenant. Lepassé pouvait être anéanti. Les regrets, les reniements, ou l’oublipourrait faire cela. Mais le futur était inévitable. Il y avait enlui des passions qui trouveraient leur terrible issue, des rêvesqui projetteraient sur lui l’ombre de leur perverse réalité.

Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d’orqui le couvrait et la jetant sur son bras, passa derrière leparavent. Le portrait était-il plus affreux qu’avant ? Il luisembla qu’il n’avait pas changé et son aversion pour lui en futencore augmentée. Les cheveux d’or, les yeux bleus, et les rosesrouges des lèvres, tout s’y trouvait. L’expression seulement étaitautre. Cela était horrible dans sa cruauté. En comparaison de toutce qu’il y voyait de reproches et de censures, comme lesremontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaientfutiles ! Combien futiles et de peu d’intérêt ! Sa propreâme le regardait de cette toile et le jugeait. Une expression dedouleur couvrit ses traits et il jeta le riche linceul sur letableau. Au même instant on frappa à la porte, il passait del’autre côté du paravent au moment où son domestique entra.

– Les encadreurs sont là, monsieur.

Il lui sembla qu’il devait d’abord écarter cet homme. Il nefallait pas qu’il sût où la peinture serait cachée. Il y avait enlui quelque chose de dissimulé, ses yeux étaient inquiets etperfides. S’asseyant à sa table il écrivit un mot à lord Henry, luidemandant de lui envoyer quelque chose à lire et lui rappelantqu’ils devaient se retrouver à huit heures un quart le soir.

– Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet audomestique, et faites entrer ces hommes.

Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et MrHubbard lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street,entra avec un jeune aide à l’aspect rébarbatif. Mr Hubbard était unpetit homme florissant aux favoris roux, dont l’admiration pourl’art était fortement atténuée par l’insuffisance pécuniaire desartistes qui avaient affaire à lui. D’habitude il ne quittait pointsa boutique. Il attendait qu’on vînt à lui. Mais il faisaittoujours une exception en faveur de Dorian Gray. Il y avait enDorian quelque chose qui charmait tout le monde. Rien que le voirétait une joie.

– Que puis-je faire pour vous, Mr Gray ? dit-il en frottantses mains charnues et marquées de taches de rousseur ; j’aicru devoir prendre pour moi l’honneur de vous le demander enpersonne ; j’ai justement un cadre de toute beauté, monsieur,une trouvaille faite dans une vente. Du vieux florentin. Cela vientje crois de Fonthill… Conviendrait admirablement à un sujetreligieux, Mr Gray.

– Je suis fâché que vous vous soyez donné le dérangement demonter, Mr Hubbard, j’irai voir le cadre, certainement, quoique jene sois guère en ce moment amateur d’art religieux, maisaujourd’hui je voulais seulement faire monter un tableau tout enhaut de la maison. Il est assez lourd et je pensais à vous demanderde me prêter deux de vos hommes.

– Aucun dérangement, Mr Gray. Toujours heureux de vous êtreagréable. Quelle est cette œuvre d’art ?

– La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vousla transporter telle qu’elle est là, avec sa couverture. Je désirequ’elle ne soit pas abîmée en montant.

– Cela est très facile, monsieur, dit l’illustre encadreur semettant, avec l’aide de son apprenti, à détacher le tableau deslongues chaînes de cuivre auxquelles il était suspendu. Et oùdevons-nous le porter, Mr Gray ?

– Je vais vous montrer le chemin, Mr Hubbard, si vous voulezbien me suivre. Ou peut-être feriez-vous mieux d’aller en avant. Jecrains que ce ne soit bien haut, nous passerons par l’escalier dudevant qui est plus large.

Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ilscommencèrent à monter. Les ornements du cadre rendaient le tableautrès volumineux et de temps en temps, en dépit des obséquieusesprotestations de Mr Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchandsun vif déplaisir à voir un homme du monde faire quelque chosed’utile, Dorian leur donnait un coup de main.

– C’est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme,haletant, lorsqu’ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait sonfront dénudé.

– Je crois que c’est en effet très lourd, murmura Dorian,ouvrant la porte de la chambre qui devait receler l’étrange secretde sa vie et dissimuler son âme aux yeux des hommes.

Il n’était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre ans,non, vraiment pas depuis qu’elle lui servait de salle de jeulorsqu’il était enfant, et de salle d’étude un peu plus tard.C’était une grande pièce, bien proportionnée, que lord Kelso avaitfait bâtir spécialement pour son petit-fils, pour cet enfant que sagrande ressemblance avec sa mère, et d’autres raisons lui avaienttoujours fait haïr et tenir à distance. Il sembla à Dorian qu’elleavait peu changé. C’était bien la, la vaste cassoneitalienne avec ses moulures dorées et ternies, ses panneaux auxpeintures fantastiques, dans laquelle il s’était si souvent cachéétant enfant. C’étaient encore les rayons de bois vernis remplisdes livres de classe aux pages cornées. Derrière, était tendue aumur la même tapisserie flamande déchirée, où un roi et une reinefanés jouaient aux échecs dans un jardin, tandis qu’une compagniede fauconniers cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseauxchaperonnés au bout de leurs poings gantés. Comme tout celarevenait à sa mémoire ! Tous les instants de son enfancesolitaire s’évoquait pendant qu’il regardait autour de lui. Il serappela la pureté sans tache de sa vie d’enfant et il lui semblahorrible que le fatal portrait dût être caché dans ce lieu. Combienpeu il eût imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que sa vielui réservait !

Mais il n’y avait pas dans la maison d’autre pièce aussiéloignée des regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre quelui n’y pourrait pénétrer. Sous son linceul de soie la face peintesur la toile pourrait devenir bestiale, boursouflée, immonde.Qu’importait ? Nul ne la verrait. Lui-même ne voudrait pas laregarder… Pourquoi surveillerait-il la corruption hideuse de sonâme ? Il conserverait sa jeunesse, c’était assez, Et, ensomme, son caractère ne pouvait-il s’embellir ? Il n’y avaitaucune raison pour que le futur fût aussi plein de honte… Quelqueamour pouvait traverser sa vie, la purifier et la délivrer de cespéchés rampant déjà autour de lui en esprit et en chair, de cespéchés étranges et non décrits auxquels le mystère prête leurcharme et leur subtilité. Peut-être un jour l’expression cruelleabandonnerait la bouche écarlate et sensitive, et il pourrait alorsmontrer au monde le chef-d’œuvre de Basil Hallward.

Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine parsemaine, l’image peinte vieillirait : elle pourrait échapper à lahideur du vice, mais la hideur de l’âge la guettait. Les jouesdeviendraient creuses et flasques. Des pattes d’oies jaunescercleraient les yeux flétris, les marquant d’un stigmate horrible.Les cheveux perdraient leur brillant ; la bouche affaissée etentr’ouverte aurait cette expression grossière ou ridicule qu’ontles bouches des vieux. Elle aurait le cou ridé, les mains auxgrosses veines bleues, le corps déjeté de ce grand-père qui avaitété si dur pour lui, dans son enfance. Le tableau devait être cachéaux regards. Il ne pouvait en être autrement.

– Faites-le rentrer, s’il vous plaît, Mr Hubbard, dit-il avecpeine en se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, jepensais à autre chose.

– Toujours heureux de se reposer, Mr Gray, dit l’encadreur quisoufflait encore ; où le mettrons-nous ?

– Oh ! n’importe où, ici… cela ira. Je n’ai pas besoinqu’il soit accroché. Posez-le simplement contre le mur ;merci.

– Peut-on regarder cette œuvre d’art, monsieur ?

Dorian tressaillit…

– Cela ne vous intéresserait pas, Mr Hubbard, dit-il ne lequittant pas des yeux.

Il était prêt à bondir sur lui et à le terrasser s’il avaitessayé de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de savie.

– Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis trèsobligé de la bonté que vous avez eue de venir ici.

– Pas du tout, pas du tout, Mr Gray. Toujours prêt à vousservir !

Et Mr Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de sonaide qui regardait Dorian avec un étonnement craintif répandu surses traits grossiers et disgracieux. Jamais il n’avait vu personned’aussi merveilleusement beau.

Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma laporte et mit la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne nepourrait regarder l’horrible peinture. Nul œil que le sien nepourrait voir sa honte.

En regagnant sa bibliothèque il s’aperçut qu’il était cinqheures passées et que le thé était déjà servi. Sur une petite tablede bois noir parfumé, délicatement incrustée de nacre – un cadeaude lady Radley, la femme de son tuteur, charmante maladeprofessionnelle qui passait tous les hivers au Caire – se trouvaitun mot de lord Henry avec un livre relié de jaune, à la couverturelégèrement déchirée et aux tranches salies. Un numéro de latroisième édition de la St-James-Gazette était déposé surle plateau à thé. Victor était évidemment revenu. Il se demandas’il n’avait pas rencontré les hommes dans le hall alors qu’ilsquittaient la maison et s’il ne s’était pas enquis auprès d’eux dece qu’ils avaient fait. Il remarquerait sûrement l’absence dutableau, l’avait même sans doute déjà remarquée en apportant lethé. Le paravent n’était pas encore replacé et une place vide semontrait au mur. Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissanten haut de la maison et tâchant de forcer la porte de la chambre.Il était horrible d’avoir un espion dans sa propre maison. Il avaitentendu parler de personnes riches exploitées toute leur vie par undomestique qui avait lu une lettre, surpris une conversation,ramassé une carte avec une adresse, ou trouvé sous un oreiller unefleur fanée ou un lambeau de dentelle.

Il soupira et s’étant versé du thé, ouvrit la lettre de lordHenry. Celui-ci lui disait simplement qu’il lui envoyait le journalet un livre qui pourrait l’intéresser, et qu’il serait au club àhuit heures un quart. Il ouvrit négligemment laSt-James-Gazette et la parcourut. Une marque au crayonrouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut attentivementle paragraphe suivant :

« ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE – Une enquête a été faite ce matin àBell-Tavern, Hoxton Road, par Mr Danby, le Coroner du District, surle décès de Sibyl Vane, une jeune actrice récemment engagée auThéâtre Royal, Holborn. On a conclu à la mort par accident. Unegrande sympathie a été témoignée à la mère de la défunte qui semontra très affectée pendant qu’elle rendait son témoignage, etpourtant celui du Dr Birrell qui a dressé le bulletin de décès dela jeune fille… »

Il s’assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcherdans la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme toutcela était affreux ! Quelle horreur véritable créaient leschoses ! Il en voulut un peu à lord Henry de lui avoir envoyéce reportage. C’était stupide de sa part de l’avoir marqué aucrayon rouge. Victor pouvait avoir lu. Cet homme savait assezd’anglais pour cela.

Peut-être même l’avait-il lu et soupçonnait-il quelquechose ? Après tout, qu’est-ce que cela pouvait faire ?Quel rapport entre Dorian Gray et la mort de Sibyl Vane ? Iln’y avait rien à craindre. Dorian Gray ne l’avait pas tuée.

Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avaitenvoyé. Il se demanda ce que c’était. Il s’approcha du petitsupport octogonal aux tons de perle qui lui paraissait toujoursêtre l’œuvre de quelques étranges abeilles d’Égypte travaillantdans de l’argent ; et prenant le volume, il s’installa dans unfauteuil et commença à le feuilleter ; au bout d’un instant,il s’y absorba. C’était le livre le plus étrange qu’il eut jamaislu. Il lui sembla qu’aux sons délicats de flûtes, exquisémentvêtus, les pêchés du monde passaient devant lui en un muet cortège.Ce qu’il avait obscurément rêvé prenait corps à ses yeux ; deschoses qu’il n’avait jamais imaginées se révélaient à luigraduellement.

C’était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, lasimple étude psychologique d’un jeune Parisien qui occupait sa vieen essayant de réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes lespassions et les modes de penser des autres siècles, et de résumeren lui les états d’esprit par lequel le monde avait passé, aimantpour leur simple artificialité ces renonciations que les hommesavaient follement appelées Vertus, aussi bien que ces révoltesnaturelles que les hommes sages appellent encore Pêchés. Le styleen était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à la fois,plein d’argot et d’archaïsmes, d’expressions techniques et dephrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages deces fins artistes de l’école française : les Symbolistes.Il s’y trouvait des métaphores aussi monstrueuses que des orchidéeset aussi subtiles de couleurs. La vie des sens y était décrite dansdes termes de philosophie mystique. On ne savait plus par instantssi on lisait les extases spirituelles d’un saint du moyen âge oules confessions morbides d’un pécheur moderne. C’était un livreempoisonné. De lourdes vapeurs d’encens se dégageaient de sespages, obscurcissant le cerveau. La simple cadence des phrases,l’étrange monotonie de leur musique toute pleine de refrainscompliqués et de mouvements savamment répétés, évoquaient dansl’esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se succédaient,une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant inconscient dela chute du jour et de l’envahissement des ombres. Un cielvert-de-grisé sans nuages, piqué d’une étoile solitaire, éclairaitles fenêtres. Il lut à cette blême lumière tant qu’il lui futpossible de lire. Enfin, après que son domestique lui eut plusieursfois rappelé l’heure tardive, il se leva, alla dans la chambrevoisine déposer le livre sur la petite table florentine qu’il avaittoujours près de son lit, et s’habilla pour dîner.

Il était près de neuf heures lorsqu’il arriva au club, où iltrouva lord Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant trèsennuyé.

– J’en suis bien fâché, Harry ! lui cria-t-il, mais c’estentièrement de votre faute. Le livre que vous m’avez envoyé m’atellement intéressé que j’en ai oublié l’heure.

– Oui, je pensais qu’il vous aurait plu, répliqua son hôte en selevant.

– Je ne dis pas qu’il m’a plu, je dis qu’il m’a intéressé, il ya une grande différence.

– Ah ! vous avez découvert cela ! murmura lordHenry.

Et ils passèrent dans la salle à manger.

Chapitre 11

 

Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l’influencede ce livre ; il serait peut-être plus juste de dire qu’il nesongea jamais à s’en libérer. Il avait fait venir de Paris neufexemplaires à grande marge de la première édition, et les avaitfait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussentconcorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes deson caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdutout contrôle.

Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui lesinfluences romanesques et scientifiques s’étaient si étrangementconfondues, lui devint une sorte de préfiguration delui-même ; et à la vérité, ce livre lui semblait êtrel’histoire de sa propre vie, écrite avant qu’il ne l’eût vécue.

À un certain point de vue, il était plus fortuné que lefantastique héros du roman. Il ne connut jamais – et jamais n’eutaucune raison de connaître – cette indéfinissable et grotesquehorreur des miroirs, des surfaces de métal polies, des eauxtranquilles, qui survint de si bonne heure dans la vie du jeuneParisien à la suite du déclin prématuré d’une beauté qui avait été,jadis, si remarquable…

C’était presque avec une joie cruelle – la cruauté netrouve-t-elle sa place dans toute joie comme en tout plaisir ?– qu’il lisait la dernière partie du volume, avec sa réellementtragique et quelque peu emphatique analyse de la tristesse et dudésespoir de celui qui perd, lui-même, ce que dans les autres etdans le monde, il a le plus chèrement apprécié.

Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné BasilHallward, et bien d’autres avec lui, ne sembla jamais l’abandonner.Même ceux qui avaient entendu sur lui les plus insolites racontars,et quoique, de temps à autres, d’étranges rumeurs sur son moded’existence courussent dans Londres, devenant le potin des clubs,ne pouvaient croire à son déshonneur quand ils le voyaient. Ilavait toujours l’apparence d’un être que le monde n’aurait souillé.Les hommes qui parlaient grossièrement entre eux, faisaient silencequand ils l’apercevaient. Il y avait quelque chose dans la puretéde sa face qui les faisait se taire. Sa simple présence semblaitleur rappeler la mémoire de l’innocence qu’ils avaient ternie. Ilss’émerveillaient de ce qu’un être aussi gracieux et charmant, eûtpu échapper à la tare d’une époque à la fois aussi sordide et aussisensuelle.

Souvent, en revenant à la maison d’une de ses absencesmystérieuses et prolongées qui donneront naissance à tant deconjectures parmi ceux qui étaient ses amis, ou qui pensaientl’être, il montait à pas de loup là-haut, à la chambre fermée, enouvrait la porte avec une clef qui ne le quittait jamais, et là, unmiroir à la main, en face du tableau de Basil Hallward, ilconfrontait la face devenue vieillissante et mauvaise, peinte surla toile avec sa propre face qui lui riait dans la glace… L’acuitédu contraste augmentait son plaisir. Il devint de plus en plusénamouré de sa propre beauté, de plus en plus intéressé à ladéliquescence de son âme.

Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec deterribles et monstrueuses délices, les stigmates hideux quidéshonoraient ce front ridé ou se tordaient autour de la boucheépaisse et sensuelle, se demandant quels étaient les plushorribles, des signes du péché ou des marques de l’âge… Il plaçaitses blanches mains à côté des mains rudes et bouffies de lapeinture, et souriait… Il se moquait du corps se déformant et desmembres las.

Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambreimprégnée de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de lapetite taverne mal famée située près des Docks, qu’il avaitaccoutumé de fréquenter, déguisé et sous un faux nom, il pensait àla ruine qu’il attirait sur son âme, avec un désespoir d’autantplus poignant qu’il était purement égoïste. Mais rares étaient cesmoments.

Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée lepremier en lui, alors qu’ils étaient assis dans le jardin dupeintre leur ami, semblait croître avec volupté. Plus ilconnaissait, plus il voulait connaître. Il avait des appétitsdévorants, qui devenaient plus insatiables à mesure qu’il lessatisfaisait.

Cependant, il n’abandonnait pas toutes relations avec le monde.Une fois ou deux par mois durant l’hiver, et chaque mercredi soirpendant la saison, il ouvrait aux invités sa maison splendide etavait les plus célèbres musiciens du moment pour charmer ses hôtesdes merveilles de leur art.

Ses petits dîners, dans la composition desquels lord Henryl’assistait, étaient remarqués, autant pour la sélection soigneuseet le rang de ceux qui y étaient invités, que pour le goût exquismontré dans la décoration de la table, avec ses subtilsarrangements symphoniques de fleurs exotiques, ses nappes brodées,sa vaisselle antique d’argent et d’or.

Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent oucrurent voir dans Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu’ilsavaient souvent rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinantquelque chose de la culture réelle de l’étudiant avec la grâce, ladistinction ou les manières parfaites d’un homme du monde. Il leursemblait être de ceux dont parle le Dante, de ceux qui cherchent àse rendre « parfaits par le culte de la Beauté ». Comme Gautier, ilétait « celui pour qui le monde visible existe » …

Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand desarts, celui dont tous les autres ne paraissent que la préparation.La mode, par quoi ce qui est réellement fantastique devient uninstant universel, et le Dandysme, qui, à sa manière, est unetentative proclamant la modernité absolue de la Beauté, avaient,naturellement, retenu son attention. Sa façon de s’habiller, lesmanières particulières que, de temps à autre, il affectait, avaientune influence marquée sur les jeunes mondains des bals de Mayfairou des fenêtres de clubs de Pall Mail, qui le copiaient en touteschoses, et s’essayaient à reproduire le charme accidentel de sagrâce ; cela lui paraissait d’ailleurs secondaire etniais.

Car, bien qu’il fût prêt à accepter la position qui lui étaitofferte à son entrée dans la vie, et qu’il trouvât, à la vérité, unplaisir curieux à la pensée qu’il pouvait devenir pour le Londresde nos jours, ce que dans l’impériale Rome de Néron, l’auteur duSatyricon avait été, encore, au fond de son cœur,désirait-il être plus qu’un simple Arbiter Elegantiarum,consulté sur le port d’un bijou, le nœud d’une cravate ou lemaniement d’une canne.

Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui auraitsa philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et trouveraitdans la spiritualisation des sens, sa plus haute réalisation.

Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, étédécrié, les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant lespassions et les sensations qui semblent plus fortes qu’eux, etqu’ils ont conscience d’affronter avec des formes d’existence moinshautement organisées.

Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sensn’avait jamais été comprise, que les hommes étaient restés bruteset sauvages parce que le monde avait cherché à les affamer par lasoumission ou les anéantir par la douleur, au lieu d’aspirer à lesfaire des éléments d’une nouvelle spiritualité, dont un instinctsubtil de Beauté était la dominante caractéristique. Comme il sefigurait l’homme se mouvant dans l’histoire, il fut hanté par unsentiment de défaite… Tant avaient été vaincus et pour un but simesquin.

Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formesmonstrueuses de torture par soi-même et de renoncement, dontl’origine était la peur, et dont le résultat avait été unedégradation infiniment plus terrible que cette dégradationimaginaire, qu’ils avaient, en leur ignorance, cherché à éviter, laNature, dans son ironie merveilleuse, faisant se nourrirl’anachorète avec les animaux du désert, et donnant à l’ermite lesbêtes de la plaine pour compagnons.

Certes, il pouvait y avoir, comme lord Harry l’avait prophétisé,un nouvel Hédonisme qui recréerait la vie, et la tirerait de cegrossier et déplaisant puritanisme revivant de nos jours. Ce seraitl’affaire de l’intellectualité, certainement ; il ne devaitêtre accepté aucune théorie, aucun système impliquant le sacrificed’un mode d’expérience passionnelle. Son but, vraiment, étaitl’expérience même, et non les fruits de l’expérience quels qu’ilsfussent, doux ou amers. Il ne devait pas plus être tenu compte del’ascétisme qui amène la mort des sens que du dérèglement vulgairequi les émousse ; mais il fallait apprendre à l’homme àconcentrer sa volonté sur les instants d’une vie qui n’estelle-même qu’un instant.

Il est peu d’entre nous qui ne se soient quelquefois éveillésavant l’aube, ou bien après l’une de ces nuits sans rêves qui nousrendent presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuitsd’horreur et de joie informe, alors qu’à travers les cellules ducerveau se glissent des fantômes plus terribles que la réalitéelle-même, animés de cette vie ardente propre à tous lesgrotesques, et qui prête à l’art gothique son endurante vitalité,cet art étant, on peut croire, spécialement l’art de ceux dontl’esprit a été troublé par la maladie de la rêverie…

Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux quisemblent trembler… Sous de ténébreuses formes fantastiques, desombres muettes se dissimulent dans les coins de la chambre et s’ytapissent…

Au dehors, c’est l’éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pasdes ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglotsdu vent soufflant des collines, errant autour de la maisonsilencieuse, comme s’il craignait d’en éveiller les dormeurs, quiauraient alors à rappeler le sommeil de sa cave de pourpre.

Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et pardegrés, les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, etnous guettons l’aurore refaisant à nouveau le monde.

Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougieséteintes sont où nous les avons laissées, et à côté, gît le livre àdemi-coupé que nous lisions, ou la fleur montée que nous portionsau bal, ou la lettre que nous avions peur de lire ou que nous avonslue trop souvent… Rien ne nous semble changé.

Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle quenous connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous lalaissâmes ; et alors s’empare de nous un terrible sentiment dela continuité nécessaire de l’énergie dans quelque cerclefastidieux d’habitudes stéréotypées, ou un sauvage désir,peut-être, que nos paupières s’ouvrent quelque matin sur un mondequi aurait été refait à nouveau dans les ténèbres pour notreplaisir, un monde dans lequel les choses auraient de nouvellesformes et de nouvelles couleurs, qui serait changé, qui auraitd’autres secrets, un monde dans lequel le passé aurait peu ou pointde place, aucune survivance, même sous forme consciented’obligation ou de regret, la remembrance même des joies ayant sonamertume, et la mémoire des plaisirs, ses douleurs.

C’était la création de pareils mondes qui semblait à DorianGray, l’un des seuls, le seul objet même de la vie ; dans sacourse aux sensations, ce serait nouveau et délicieux, etposséderait cet élément d’étrangeté si essentiel au roman ; iladapterait certains modes de pensée qu’il savait étrangers à sanature, s’abandonnerait à leurs captieuses influences, et ayant, decette façon, saisi leurs couleurs et satisfait sa curiositéintellectuelle, les laisserait avec cette sceptique indifférencequi n’est pas incompatible avec une réelle ardeur de tempérament etqui en est même, suivant certains psychologistes modernes, unenécessaire condition.

Le bruit courut quelque temps qu’il allait embrasser lacommunion catholique romaine ; et certainement le rituelromain avait toujours eu pour lui un grand attrait. Le Sacrificequotidien, plus terriblement réel que tous les sacrifices du mondeantique, l’attirait autant par son superbe dédain de l’évidence dessens, que par la simplicité primitive de ses éléments et l’éternelpathétique de la Tragédie humaine qu’il cherche à symboliser.

Il aimait à s’agenouiller sur les froids pavés de marbre, et àcontempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, écartantlentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ouélevant l’ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu’oncroirait parfois être, en vérité, le panis cœtestis, lepain des anges, ou, revêtu des attributs de la Passion du Christ,brisant l’hostie dans le calice et frappant sa poitrine pour sespéchés. Les encensoirs fumants, que des enfants vêtus de dentelleset d’écarlate balançaient gravement dans l’air, comme de grandesfleurs d’or, le séduisaient infiniment. En s’en allant, ils’étonnait devant les confessionnaux obscurs, et s’attardait dansl’ombre de l’un d’eux, écoutant les hommes et les femmes souffler àtravers la grille usée l’histoire véritable de leur vie.

Mais il ne tomba jamais dans l’erreur d’arrêter sondéveloppement intellectuel par l’acceptation formelle d’unecroyance ou d’un système, et ne prit point pour demeure définitive,une auberge tout juste convenable au séjour d’une nuit ou dequelques heures d’une nuit sans étoiles et sans lune.

Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui deparer d’étrangeté les choses vulgaires, et l’antinomie subtile quisemble toujours l’accompagner, l’émut pour un temps…

Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistesdu darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer lespensées et les passions des hommes dans quelque cellule perlée ducerveau, ou dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant à laconception de la dépendance absolue de l’esprit à certainesconditions physiques, morbides ou sanitaires, normales oumalades.

Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie sur la vie ne luisembla avoir d’importance comparée à la Vie elle-même. Il eûtprofondément conscience de la stérilité de la spéculationintellectuelle quand on la sépare de l’action et de l’expérience.Il perçut que les sens, non moins que l’âme, avaient aussi leursmystères spirituels et révélés.

Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leurconfection, distillant lui-même des huiles puissamment parfumées,ou brûlant d’odorantes gommes venant de l’Orient. Il comprit qu’iln’y avait point de disposition d’esprit qui ne trouva sacontrepartie dans la vie sensorielle, et essaya de découvrir leursrelations véritables ; ainsi l’encens lui sembla l’odeur desmystiques et l’ambre gris, celle des passionnés ; la violetteévoque la mémoire des amours défuntes, le musc rend dément et lechampagne pervertit l’imagination.

Il tenta souvent d’établir une psychologie des parfums, etd’estimer les diverses influences des racines douces-odorantes, desfleurs chargées de pollen parfumé, des baumes aromatiques, des boisde senteur sombres, du nard indien qui rend malade, de l’hoveniaqui affole les hommes, et de l’aloès dont il est dit qu’il chassela mélancolie de l’âme.

D’autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dansune longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d’or,aux murs de laque vert olive, il donnait d’étranges concerts où defolles gipsies tiraient une ardente musique de petites cithares, oùde graves Tunisiens aux tartans jaunes arrachaient des sons auxcordes tendues de monstrueux luths, pendant que des nègresricaneurs battaient avec monotonie sur des tambours de cuivre, etqu’accroupis sur des nattes écarlates, de minces Indiens coiffés deturbans soufflaient dans de longues pipes de roseau ou d’airain, encharmant, ou feignant de charmer, d’énormes serpents à capuchon oud’horribles vipères cornues.

Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musiquebarbare le réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristessesbelles de Chopin et les célestes harmonies de Beethoven nepouvaient l’émouvoir.

Il recueillit de tous les coins du monde les plus étrangesinstruments qu’il fut possible de trouver, même dans les tombes despeuples morts ou parmi les quelques tribus sauvages qui ont survécuà la civilisation de l’Ouest, et il aimait à les toucher, à lesessayer.

Il possédait le mystérieux juruparis des Indiens du RioNegro qu’il n’est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuventmême contempler les jeunes gens que lorsqu’ils ont été soumis aujeûne et à la flagellation, les jarres de terre des Péruviens donton tire des sons pareils à des cris perçants d’oiseaux, les flûtesfaites d’ossements humains pareilles à celles qu’Alfonso de Olvalleentendit au Chili, et les verts jaspes sonores que l’on trouve prèsde Cuzco et qui donnent une note de douceur singulière.

Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, quirésonnaient quand on les secouait, le long clarin des Mexicainsdans lequel un musicien ne doit pas souffler, mais en aspirerl’air, le ture rude des tribus de l’Amazone, dont sonnentles sentinelles perchées tout le jour dans de hauts arbres et quel’on peut entendre, dit-on, à trois lieues de distance ; leteponaztli aux deux langues vibrantes de bois, que l’onbat avec des joncs enduits d’une gomme élastique obtenu du suclaiteux des plantes ; des cloches d’Astèques, ditesyolt, réunies en grappes, et un gros tambour cylindrique,couvert de peaux de grands serpents semblables à celui que vitBernal Diaz quand il entra avec Cortez dans le temple mexicain, etdont il nous a laissé du son douloureux une si éclatantedescription.

Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et iléprouva un étrange bonheur à penser que l’art comme la nature,avait ses monstres, choses de formes bestiales aux voixhideuses.

Cependant, au bout de quelque temps, ils l’ennuyèrent, et ilallait dans sa loge à l’Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter,extasié de bonheur, le Tannhauser, voyant dans l’ouverturedu chef-d’œuvre comme le prélude de la tragédie de sa propreâme.

La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans unbal déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant uncostume couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l’obsédapendant des années, et l’on peut croire qu’il ne le quittajamais.

Il passait souvent des journées entières, rangeant et dérangeantdans leurs boîtes les pierres variées qu’il avait réunies, parexemple, le chrysobéryl vert olive qui devient rouge à la lumièrede la lampe, le cymophane aux fils d’argent, le péridot couleurpistache, les topazes rosés et jaunes, les escarboucles d’unfougueux écarlate aux étoiles tremblantes de quatre rais, lespierres de cinnamome d’un rouge de flamme, les spinelles oranges etviolacées et les améthystes aux couches alternées de rubis et desaphir.

Il aimait l’or rouge de la pierre solaire, la blancheur perléede la pierre de lune, et l’arc-en-ciel brisé de l’opale laiteuse.Il fit venir d’Amsterdam trois émeraudes d’extraordinaire grandeuret d’une richesse incomparable de couleur, et il eut une turquoisede la vieille roche qui fit l’envie de tous les connaisseurs.

Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries…Dans la « Cléricalis Disciplina » d’Alphonse, il est parlé d’unserpent qui avait des yeux en vraie hyacinthe, et dans l’histoireromanesque d’Alexandro, il est dit que le conquérant d’Emathiatrouva dans la vallée du Jourdain des serpents « portant sur leursdos des colliers d’émeraude ».

Philostrate raconte qu’il y avait une gemme dans la cervelled’un dragon qui faisait que « par l’exhibition de lettres d’or etd’une robe de pourpre » on pouvait endormir le monstre et letuer.

Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamantrendait un homme invisible, et l’agate des Indes le faisaitéloquent. La cornaline apaisait la colère, l’hyacinthe provoquaitle sommeil et l’améthyste chassait les fumées de l’ivresse. Legrenat mettait en fuite les démons et l’hydropicus faisaitchanger la lune de couleur. La sélénite croissait et déclinait decouleur avec la lune, et le meloceus, qui fait découvrirles voleurs, ne pouvait être terni que par le sang d’unchevreau.

Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans lacervelle d’un crapaud nouvellement tué, qui était un antidotecertain contre les poisons ; le bezoard que l’on trouvait dansle cœur d’une antilope était un charme contre la peste ; selonDemocritus, les aspilates que l’on découvrait dans les nids desoiseaux d’Arabie, gardaient leurs porteurs de tout danger venant dufeu.

Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubisdans sa main, pour la cérémonie de son couronnement. Les portes dupalais de Jean-le-Prêtre étaient faites de sardoines, au milieudesquelles était incrustée la corne d’une vipère cornue, ce quifaisait que nul homme portant du poison ne pouvait entrer. Aufronton, l’on voyait deux pommes d’or dans lesquelles étaientenchâssées deux escarboucles de sorte que l’or luisait dans le jouret que les escarboucles éclairaient la nuit.

Dans l’étrange roman de Lodge « Une perle d’Amérique » il estécrit que dans la chambre de la reine, on pouvait voir « toutes leschastes femmes du monde, vêtues d’argent, regardant à travers debeaux miroirs de chrysolithes, d’escarboucles, de saphirs etd’émeraudes vertes ». Marco Polo a vu les habitants du Zipangoplacer des perles roses dans la bouche des morts.

Un monstre marin s’était énamouré de la perle qu’un plongeurrapportait au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré septlunes sur la perte du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi dansune grande fosse, il s’envola, Procope nous raconte, et il ne futjamais retrouvé bien que l’empereur Anastasius eut offert cinq centtonnes de pièces d’or à qui le découvrirait… Le roi de Malabarmontra à un certain Vénitien un rosaire de trois cent quatreperles, une pour chaque dieu qu’il adorait.

Quand le duc de Valentinois, fils d’Alexandre VI, fit visite àLouis XII de France, son cheval était bardé de feuilles d’or, sil’on en croit Brantôme, et son chapeau portait un double rang derubis qui répandaient une éclatante lumière. Charles d’Angleterremontait à cheval avec des étriers sertis de quatre cent vingt et undiamants. Richard II avait un costume, évalué à trente mille marks,couvert de rubis balais.

Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son couronnement,comme portant « un pourpoint rehaussé d’or, le plastron brodé dediamants et autres riches pierreries, et autour du cou, un grandbaudrier enrichi d’énormes balais ».

Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d’oreillesd’émeraudes retenues par des filigranes d’or. Édouard II donna àPiers Gaveston une armure d’or rouge semée d’hyacinthes, un collierde roses d’or serti de turquoises et un heaume emperlé… Henry IIportait des gants enrichis de pierreries montant jusqu’au coude etavait un gant de fauconnerie cousu de vingt rubis et decinquante-deux perles. Le chapeau ducal de Charles le Téméraire,dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles piriformes et seméde saphirs. Quelle exquise vie que celle de jadis ! Quellemagnificence dans la pompe et la décoration ! Cela semblaitencore merveilleux à lire, ces fastes luxueux des tempsabolis !

Puis il tourna son attention vers les broderies, lestapisseries, qui tenaient lieu de fresques dans les salles glacéesdes nations du Nord. Comme il s’absorbait dans ce sujet – il avaittoujours eu une extraordinaire faculté d’absorber totalement sonesprit dans quoi qu’il entreprît – il s’assombrit à la pensée de laruine que le temps apportait sur les belles et prestigieuseschoses. Lui, toutefois, y avait échappé…

Les étés succédaient aux étés, et les jonquilles jaunes avaientfleuri et étaient mortes bien des fois, et des nuits d’horreurrépétaient l’histoire de leur honte, et lui n’avait paschangé !… Nul hiver n’abîma sa face, ne ternit sa puretéflorale. Quelle différence avec les choses matérielles ! Oùétaient-elles maintenant ?

Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle lesdieux avaient combattu les géants, que de brunes filles avaienttissé pour le plaisir d’Athénée ?… Où, l’énorme velarium queNéron avait tendu devant le Colisée de Rome, cette voile titanesquede pourpre sur laquelle étaient représentés les cieux étoilés etApollon conduisant son quadrige de blancs coursiers aux rênesd’or ?…

Il s’attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour lePrêtre du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes lesfriandises et les viandes dont on avait besoin pour les fêtes, ledrap mortuaire du roi Chilpéric brodé de trois cents abeilles d’or,les robes fantastiques qui excitèrent l’indignation de l’évêque dePont, où étaient représentés « des lions, des panthères, des ours,des dogues, des forêts, des rochers, des chasseurs, en un mot toutce qu’un peintre peut copier dans la nature » et le costume portéune fois par Charles d’Orléans dont les manches étaient adornéesdes vers d’une chanson commençant par :

Madame, je suis tout joyeux…

L’accompagnement musical des paroles était tissé en fils d’or,et chaque note ayant la forme carrée du temps, était faite dequatre perles…

Il lut la description de l’ameublement de la chambre qui futpréparée à Reims pour la Reine Jeanne de Bourgogne ; elleétait décorée de treize cent vingt et un perroquets brodés etblasonnés aux armes du Roi, en plus de cinq cent soixante et unpapillons dont les ailes portaient les armes de la reine, le toutd’or.

Catherine de Médicis avait un lit de deuil fait pour elle denoir velours parsemé de croissants de lune et de soleils. Lesrideaux en étaient de damas ; sur leur champ or et argentétaient brodés des couronnes de verdure et des guirlandes, lesbords frangés de perles, et la chambre qui contenait ce lit étaitentourée de devises découpées dans un velours noir et placées surun fond d’argent. Louis XIV avait des cariatides vêtues d’or dequinze pieds de haut dans ses palais.

Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, était fait debrocard d’or de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers duKoran. Ses supports étaient d’argent doré, merveilleusementtravaillé, chargés à profusion de médaillons émaillés ou depierreries. Il avait été pris près de Vienne dans un camp turc etl’étendard de Mahomet avait flotté sous les ors tremblants de sondais.

Pendant toute une année, Dorian se passionna à accumuler lesplus délicieux spécimens qu’il lui fut possible de découvrir del’art textile et de la broderie ; il se procura les adorablesmousselines de Delhi finement tissées de palmes d’or et piquéesd’ailes iridescentes de scarabées ; les gazes du Dekkan, queleur transparence fait appeler en Orient air tissé,eau courante ou rosée du soir ; d’étrangesétoffes historiées de Java ; de jaunes tapisseries chinoisessavamment travaillées ; des livres reliés en satin fauve ou ensoie d’un bleu prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs delys, des oiseaux, des figures ; des dentelles au point deHongrie, des brocards siciliens et de rigides veloursespagnols ; des broderies géorgiennes aux coins dorés et desFoukousas japonais aux tons d’or vert, pleins d’oiseauxaux plumages multicolores et fulgurants.

Il eut aussi une particulière passion pour les vêtementsecclésiastiques, comme il en eut d’ailleurs pour toute chose serattachant au service de l’Église.

Dans les longs coffres de cèdre qui bordaient la galerie ouestde sa maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spécimensde ce qui est réellement les habillements de la « Fiancée du Christ» qui doit se vêtir de pourpre, de joyaux et de linges fins dontelle cache son corps anémié par les macérations, usé par lessouffrances recherchées, blessé des plaies qu’elle s’infligea.

Il possédait une chape somptueuse de soie cramoisie et d’ordamassée, ornée d’un dessin courant de grenades dorées posées surdes fleurs à six pétales cantonnées de pommes de pin incrustées deperles. Les orfrois représentaient des scènes de la vie de laVierge, et son Couronnement était brodé au chef avec des soies decouleurs ; c’était un ouvrage italien du XVe siècle.

Une autre chape était en velours vert, brochée de feuillesd’acanthe cordées où se rattachaient de blanches fleurs à longuetige ; les détails en étaient traités au fil d’argent et descristaux colorés s’y rencontraient ; une tête de Séraphin yfigurait, travaillée au fil d’or ; les orfrois étaient diaprésde soies rouges et or, et parsemés de médaillons de plusieurssaints et martyrs, parmi lesquels Saint-Sébastien.

Il avait aussi des chasubles de soie couleur d’ambre, desbrocards d’or et de soie bleue, des damas de soie jaune, desétoffes d’or, où était figurée la Passion et la Crucifixion,brodées de lions, de paons et d’autres emblèmes ; desdalmatiques de satin blanc, et de damas de soie rosée, décorées detulipes, de dauphins et de fleurs de lys ; des nappes d’autelde velours écarlate et de lin bleu ; des corporaux, des voilesde calice, des manipules… Quelque chose aiguisait son imaginationde penser aux usages mystiques à quoi tout cela avait répondu.

Car ces trésors, toutes ces choses qu’il collectionnait dans sonhabitation ravissante, lui étaient un moyen d’oubli, lui étaientune manière d’échapper, pour un temps, à certaines terreurs qu’ilne pouvait supporter.

Sur les murs de la solitaire chambre verrouillée où toute sonenfance s’était passée, il avait pendu de ses mains, le terribleportrait dont les traits changeants lui démontraient la dégradationréelle de sa vie, et devant il avait posé en guise de rideau unpallium de pourpre et d’or.

Pendant des semaines, il ne la visitait, tâchait d’oublier lahideuse chose peinte, et recouvrant sa légèreté de cœur, sa joieinsouciante, se replongeait passionnément dans l’existence. Puis,quelque nuit, il se glissait hors de chez lui, et se rendait auxenvirons horribles des Blue Gate Fields, et il y restaitdes jours, jusqu’à ce qu’il en fut chassé. À son retour, ils’asseyait en face du portrait, vomissant alternativement sareproduction et lui-même, bien que rempli, d’autres fois, de cetorgueil de l’individualisme qui est une demie fascination du péché,et souriant, avec un secret plaisir, à l’ombre informe portant lefardeau qui aurait dû être sien.

Au bout de quelques années, il ne put rester longtemps horsd’Angleterre et vendit la villa qu’il partageait à Trouville aveclord Henry, de même que la petite maison aux murs blancs qu’ilpossédait à Alger où ils avaient demeuré plus d’un hiver. Il nepouvait se faire à l’idée d’être séparé du tableau qui avait unetelle part dans sa vie, et s’effrayait à penser que pendant sonabsence quelqu’un pût entrer dans la chambre, malgré les barresqu’il avait fait mettre à la porte.

Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien à personne,bien qu’il conservât, sous la turpitude et la laideur des traits,une ressemblance marquée avec lui ; mais que pourrait-ilapprendre à celui qui le verrait ? Il rirait à ceux quitenteraient de le railler. Ce n’était pas lui qui l’avait peint,que pouvait lui faire cette vilenie et cette honte ? Lecroirait-on même s’il l’avouait ?

Il craignait quelque chose, malgré tout… Parfois quand il étaitdans sa maison de Nottinghamshire, entouré des élégants jeunes gensde sa classe dont il était le chef reconnu, étonnant le comté parson luxe déréglé et l’incroyable splendeur de son mode d’existence,il quittait soudainement ses hôtes, et courait subitement à laville s’assurer que la porte n’avait été forcée et que le tableaus’y trouvait encore… S’il avait été volé ? Cette pensée leremplissait d’horreur !… Le monde connaîtrait alors sonsecret… Ne le connaissait-il point déjà ?

Car bien qu’il fascinât la plupart des gens, beaucoup leméprisaient. Il fut presque blackboulé dans un club de West-Enddont sa naissance et sa position sociale lui permettaient de pleindroit d’être membre, et l’on racontait qu’une fois, introduit dansun salon du Churchill, le duc de Berwick et un autregentilhomme se levèrent et sortirent aussitôt d’une façon qui futremarquée. De singulières histoires coururent sur son compte alorsqu’il eût passé sa vingt-cinquième année. Il fut colporté qu’onl’avait vu se disputer avec des matelots étrangers dans une tavernelouche des environs de Whitechapel, qu’il fréquentait des voleurset des faux monnayeurs et connaissait les mystères de leur art.

Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand ilreparaissait dans le monde, les hommes se parlaient l’un à l’autredans les coins, ou passaient devant lui en ricanant, ou leregardaient avec des yeux quêteurs et froids comme s’ils étaientdéterminés à connaître son secret.

Il ne porta aucune attention à ces insolences et à ces manquesd’égards ; d’ailleurs, dans l’opinion de la plupart des gens,ses manières franches et débonnaires, son charmant sourired’enfant, et l’infinie grâce de sa merveilleuse jeunesse,semblaient une réponse suffisante aux calomnies, comme ilsdisaient, qui circulaient sur lui… Il fut remarqué, toutefois, queceux qui avaient paru ses plus intimes amis, semblaient le fuirmaintenant. Les femmes qui l’avait farouchement adoré, et, pourlui, avaient bravé la censure sociale et défié les convenances,devenaient pâles de honte ou d’horreur quand il entrait dans lasalle où elles se trouvaient.

Mais ces scandales soufflés à l’oreille accrurent pour certains,au contraire, son charme étrange et dangereux. Sa grande fortunelui fut un élément de sécurité. La société, la société civiliséetout au moins, croit difficilement du mal de ceux qui sont richeset beaux. Elle sent instinctivement que les manières sont de plusgrande importance que la morale, et, à ses yeux, la plus hauterespectabilité est de moindre valeur que la possession d’un bonchef.

C’est vraiment une piètre consolation que de se dire d’un hommequi vous a fait mal dîner, ou boire un vin discutable, que sa vieprivée est irréprochable. Même l’exercice des vertus cardinales nepeuvent racheter des entrées servies demi-froides, comme lordHenry, parlant un jour sur ce sujet, le fit remarquer, et il y avraiment beaucoup à dire à ce propos, car les règles de la bonnesociété sont, ou pourraient être, les mêmes que celles de l’art. Laforme y est absolument essentielle. Cela pourrait avoir la dignitéd’un cérémonial, aussi bien que son irréalité, et pourrait combinerle caractère insincère d’une pièce romantique avec l’esprit et labeauté qui nous font délicieuses de semblables pièces.L’insincérité est-elle une si terrible chose ? Je ne le pensepas. C’est simplement une méthode à l’aide de laquelle nous pouvonsmultiplier nos personnalités.

C’était du moins, l’opinion de Dorian Gray.

Il s’étonnait de la psychologie superficielle qui consiste àconcevoir le Moi dans l’homme comme une chose simple,permanente, digne de confiance, et d’une certaine essence. Pourlui, l’homme était un être composé de myriades de vies et demyriades de sensations, une complexe et multiforme créature quiportait en elle d’étranges héritages de doutes et de passions, etdont la chair même était infectée des monstrueuses maladies de lamort.

Il aimait à flâner dans la froide et nue galerie de peinture desa maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceuxdont le sang coulait en ses veines.

Ici était Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses «Mémoires on the Reigns of Queen Elizabeth and Ring James » qu’ilfut choyé par la cour pour sa belle figure qu’il ne conserva paslongtemps… Était-ce la vie du jeune Herbert qu’il continuaitquelquefois ?… Quelque étrange germe empoisonné ne s’était-ilcommuniqué de génération en génération jusqu’à lui ?N’était-ce pas quelque reste obscur de cette grâce flétrie quil’avait fait si subitement et presque sans cause, proférer dansl’atelier de Basil Hallward cette prière folle qui avait changé savie ?…

Là, en pourpoint rouge brodé d’or, dans un manteau couvert depierreries, la fraise et les poignets piqués d’or, s’érigeait sirAnthony Sherard, avec, à ses pieds, son armure d’argent et desable. Quel avait été le legs de cet homme ? Lui avait-illaissé, cet amant de Giovanna de Naples, un héritage de péché et dehonte ? N’étaient-elles simplement, ses propres actions, lesrêves que ce mort n’avait osé réaliser ?

Sur une toile éteinte, souriait lady Elizabeth Devereux, à lacoiffe de gaze, au corsage de perles lacé, portant les manches auxcrevés de satin rosé. Une fleur était dans sa main droite, et sagauche étreignait un collier émaillé de blanches roses de Damas.Sur la table à côté d’elle, une pomme et une mandoline… Il y avaitde larges rosettes vertes sur ses petits souliers pointus. Ilconnaissait sa vie et les étranges histoires que l’on savait de sesamants. Quelque chose de son tempérament était-il en lui ? Sesyeux ovales aux lourdes paupières semblaient curieusement leregarder.

Et ce Georges Willoughby, avec ses cheveux poudrés et sesmouches fantastiques !… Quel mauvais air il avait ! Saface était hâlée et saturnienne, et ses lèvres sensuelles seretroussaient avec dédain. Sur ses mains jaunes et décharnéeschargées de bagues, retombaient des manchettes de dentelleprécieuse. Il avait été un des dandies du dix-huitième siècle et,dans sa jeunesse, l’ami de lord Kerrars.

Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du PrinceRégent dans ses plus fâcheux jours et l’un des témoins de sonmariage secret avec madame Fitz-Herbert ?… Comme il paraissaitfier et beau, avec ses cheveux châtains et sa pose insolente !Quelles passions lui avait-il transmises ? Le monde l’avaitjugé infâme ; il était des orgies de Carlton House. L’étoilede la Jarretière brillait à sa poitrine…

À côté de lui était pendu le portrait de sa femme, pâle créatureaux lèvres minces, vêtue de noir. Son sang, aussi, coulait en lui.Comme tout cela lui parut curieux !

Et sa mère, qui ressemblait à lady Hamilton, sa mère aux lèvreshumides, rouges comme vin !… Il savait ce qu’il tenaitd’elle ! Elle lui avait légué sa beauté, et sa passion pour labeauté des autres. Elle riait à lui dans une robe lâche deBacchante ; il y avait des feuilles de vigne dans sachevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe qu’elle tenait.Les carnations de la peinture étaient éteintes, mais les yeuxrestaient quand même merveilleux par leur profondeur et le brillantdu coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche.

On a des ancêtres en littérature, aussi bien que dans sa proprerace, plus proches peut-être encore comme type et tempérament, etbeaucoup ont sur vous une influence dont vous êtes conscient. Ilsemblait parfois à Dorian Gray que l’histoire du monde n’était quecelle de sa vie, non comme s’il l’avait vécue en actions et enfaits, mais comme son imagination la lui avait créée, comme elleavait été dans son cerveau, dans ses passions. Il s’imaginait qu’illes avait connues toutes, ces étranges et terribles figures quiavaient passé sur la scène du monde, qui avaient fait si séduisantle péché, et le mal si subtil ; il lui semblait que par demystérieuses voies, leurs vies avaient été la sienne.

Le héros du merveilleux roman qui avait tant influencé sa vie,avait lui-même connu ces rêves étranges ; il raconte dans leseptième chapitre, comment, de lauriers couronné, pour que lafoudre ne le frappât, il s’était assis comme Tibère, dans un jardinà Caprée, lisant les livres obscènes d’Eléphantine ce pendant quedes nains et des paons se pavanaient autour de lui, et que lejoueur de flûte raillait le balanceur d’encens… Comme Caligula, ilavait riboté dans les écuries avec les palefreniers aux chemisesvertes, et soupé dans une mangeoire d’ivoire avec un cheval aufrontal de pierreries… Comme Domitien, il avait erré à travers descorridors bordés de miroirs de marbre, les yeux hagards à la penséedu couteau qui devait finir ses jours, malade de cet ennui, de ceterrible tedium vitœ, qui vient à ceux auxquels la vie n’arien refusé. Il avait lorgné, à travers une claire émeraude, lesrouges boucheries du Cirque, et, dans une litières de perles et depourpre, que tiraient des mules ferrées d’argent, il avait étéporté par la Via Pomegranates à la Maison-d’Or, et entendu, pendantqu’il passait, des hommes crier : Nero Caesar !…

Comme Héliogabale, il s’était fardé la face, et parmi desfemmes, avait filé la quenouille, et fait venir la Lune deCarthage, pour l’unir au Soleil dans un mariage mystique.

Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, etles deux chapitres suivants, dans lesquels, comme en une curieusetapisserie ou par des émaux adroitement incrustés, étaient peintesles figures terribles et belles de ceux que le Vice et le Sang etla Lassitude ont fait monstrueux et déments : Filippo, duc deMilan, qui tua sa femme et teignit ses lèvres d’un poison écarlate,de façon à ce que son amant suçât la mort en baisant la chose mortequ’il idolâtrait ; Pietro Barbi, le Vénitien, que l’on nommePaul II, qui voulut vaniteusement prendre le titre deFormosus, et dont la tiare, évaluée à deux cent milleflorins, fut le prix d’un péché terrible ; Gian MariaVisconti, qui se servait de lévriers pour chasser les hommes, etdont le cadavre meurtri fut couvert de roses par une prostituée quil’avait aimé !…

Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant à côtéde lui, son manteau teint du sang de Perotto ; Pietro Riario,le jeune cardinal-archevêque de Florence, enfant et mignon de SixteIV, dont la beauté ne fut égalée que par la débauche, et qui reçutLeonora d’Aragon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie,rempli de nymphes et de centaures, en caressant un jeune garçondont il se servait dans les fêtes comme de Ganymède ou deHylas ; Ezzelin, dont la mélancolie ne pouvait être guérie quepar le spectacle de la mort, ayant une passion pour le sang, commed’autres en ont pour le vin, Ezzelin, fils du démon, fut-il dit,qui trompa son père aux dés, alors qu’il lui jouait sonâme !…

Et Giambattista Ciho, qui prit par moquerie le nom d’Innocent,dans les torpides veines duquel fut infusé, par un docteur juif, lesang de trois adolescents ; Sigismondo Malatesta, l’amantd’Isotta, et le seigneur de Rimini, dont l’effigie fut brûlée àRome, comme ennemi de Dieu et des hommes, qui étrangla Polyssenaavec une serviette, fit boire du poison à Ginevra d’Esté dans unecoupe d’émeraude, et bâtit une église païenne pour l’adoration duChrist, en l’honneur d’une passion honteuse !…

Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son frèrequ’un lépreux avertit du crime qu’il allait commettre, ce CharlesVI dont la passion démentielle ne put seulement être guérie que pardes cartes sarrazines où étaient peintes les images de l’Amour, dela Mort et de la Folie !

Et s’évoquait encore, dans son pourpoint orné, coiffé de sonchapeau garni de joyaux, ses cheveux bouclés comme des acanthes,Griffonetto Baglione, qui tua Astorre et sa fiancée, Simonetto etson page, mais dont la grâce était telle, que, lorsqu’on le trouvamourant sur la place jaune de Pérouse, ceux qui le haïssaient nepurent que pleurer, et qu’Atalanta qui l’avait maudit, lebénit !…

Une horrible fascination s’émanait d’eux tous ! Il les vitla nuit, et le jour ils troublèrent son imagination. La Renaissanceconnut d’étranges façons d’empoisonner : par un casque ou unetorche allumée, par un gant brodé ou un éventail endiamanté, parune boule de senteur dorée, ou par une chaîne d’ambre…

Dorian Gray, lui, avait été empoisonné par un livre !…

Il y avait des moments où il regardait simplement le Mal commeun mode nécessaire à la réalisation de son concept de laBeauté.

Chapitre 12

 

C’était le neuf novembre, la veille de son trente-huitièmeanniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard.

Il sortait vers onze heures de chez lord Henry où il avait dîné,et était enveloppé d’épaisses fourrures, la nuit étant très froideet brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de South Audley Street,un homme passa tout près de lui dans le brouillard, marchant trèsvite, le col de son ulster gris relevé. Il avait une valise à lamain. Dorian le reconnut. C’était Basil Hallward. Un étrangesentiment de peur qu’il ne put s’expliquer l’envahit. Il ne fitaucun signe de reconnaissance et continua rapidement son chemindans la direction de sa maison…

Mais Hallward l’avait vu. Dorian l’aperçut s’arrêtant sur letrottoir et l’appelant. Quelques instants après, sa main s’appuyaitsur son bras.

– Dorian ! quelle chance extraordinaire ! Je vous aiattendu dans votre bibliothèque jusqu’à neuf heures. Finalementj’eus pitié de votre domestique fatigué et lui dit en partantd’aller se coucher. Je vais à Paris par le train de minuit etj’avais particulièrement besoin de vous voir avant mon départ. Ilme semblait que c’était vous, ou du moins votre fourrure, lorsquenous nous sommes croisés. Mais je n’en étais pas sûr. Nem’aviez-vous pas reconnu ?

– Il y a du brouillard, mon cher Basil ? je pouvais à peinereconnaître Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est iciquelque part, mais je n’en suis pas certain du tout. Je regretteque vous partiez, car il y a des éternités que je ne vous ai vu.Mais je suppose que vous reviendrez bientôt.

– Non, je serai absent d’Angleterre pendant six mois ; j’ail’intention de prendre un atelier à Paris et de m’y retirer jusqu’àce que j’aie achevé un grand tableau que j’ai dans la tête.Toutefois, ce n’était pas de moi que je voulais vous parler. Nousvoici à votre porte. Laissez-moi entrer un moment ; j’aiquelque chose à vous dire.

– J’en suis charmé. Mais ne manquerez-vous pas votretrain ? dit nonchalamment Dorian Gray en montant les marcheset ouvrant sa porte avec son passe-partout.

La lumière du réverbère luttait contre le brouillard ;Hallward tira sa montre.

– J’ai tout le temps, répondit-il. Le train ne part qu’à minuitquinze et il est à peine onze heures. D’ailleurs j’allais au clubpour vous chercher quand je vous ai rencontré. Vous voyez, jen’attendrai pas pour mon bagage ; je l’ai envoyéd’avance ; je n’ai avec moi que cette valise et je peux alleraisément à Victoria en vingt minutes.

Dorian le regarda et sourit.

– Quelle tenue de voyage pour un peintre élégant ! Unevalise gladstone et un ulster ! Entrez, carle brouillard va envahir le vestibule. Et songez qu’il ne faut pasparler de choses sérieuses. Il n’y a plus rien de sérieuxaujourd’hui, au moins rien ne peut plus l’être.

Hallward secoua la tête en entrant et suivit Dorian dans labibliothèque. Un clair feu de bois brillait dans la grandecheminée. Les lampes étaient allumées et une cave à liqueurshollandaise en argent tout ouverte, des siphons de soda et degrands verres de cristal taillé étaient disposés sur une petitetable de marqueterie.

– Vous voyez que votre domestique m’avait installé comme chezmoi, Dorian. Il m’a donné tout ce qu’il me fallait, y compris vosmeilleures cigarettes à bouts dorés. C’est un être trèshospitalier, que j’aime mieux que ce Français que vous aviez.Qu’est-il donc devenu ce Français, à propos ?

Dorian haussa les épaules.

– Je crois qu’il a épousé la femme de chambre de lady Radley etl’a établie à Paris comme couturière anglaise.L’anglomanie est très à la mode là-bas, parait-il. C’estbien idiot de la part des Français, n’est-ce pas ? Mais, aprèstout, ce n’était pas un mauvais domestique. Il ne m’a jamais plu,mais je n’ai jamais eu à m’en plaindre. On imagine souvent deschoses absurdes. Il m’était très dévoué et sembla très peiné quandil partit. Encore un brandy-and-soda ? Préférez-vous du vin duRhin à l’eau de seltz ? J’en prends toujours. Il y en acertainement dans la chambre à côté.

– Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre ôtant son chapeauet son manteau et les jetant sur la valise qu’il avait déposée dansun coin. Et maintenant, cher ami, je veux vous parler sérieusement.Ne vous renfrognez pas ainsi, vous me rendez la tâche plusdifficile…

– Qu’y a-t-il donc ? cria Dorian avec sa vivacitéordinaire, en se jetant sur le sofa. J’espère qu’il ne s’agit pasde moi. Je suis fatigué de moi-même ce soir. Je voudrais être dansla peau d’un autre.

– C’est à propos de vous-même, répondit Hallward d’une voixgrave et pénétrée, il faut que je vous le dise. Je vous tiendraiseulement une demi-heure.

Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura :

– Une demi-heure !

– Ce n’est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c’estabsolument dans votre propre intérêt que je parle. Je pense qu’ilest bon que vous sachiez les choses horribles que l’on dit dansLondres sur votre compte.

– Je ne désire pas les connaître. J’aime les scandales sur lesautres, mais ceux qui me concernent ne m’intéressent point. Ilsn’ont pas le mérite de la nouveauté.

– Ils doivent vous intéresser, Dorian. Tout gentleman estintéressé à son bon renom. Vous ne voulez pas qu’on parle de vouscomme de quelqu’un de vil et de dégradé. Certes, vous avez votresituation, votre fortune et le reste. Mais la position et lafortune ne sont pas tout. Vous pensez bien que je ne crois pas àces rumeurs. Et puis, je ne puis y croire lorsque je vous vois. Levice s’inscrit lui-même sur la figure d’un homme. Il ne peut êtrecaché. On parle quelquefois de vices secrets ; il n’y a pas devices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre delui-même dans les lignes de sa bouche, l’abaissement de sespaupières, ou même dans la forme de ses mains. Quelqu’un – je nedirai pas son nom, mais vous le connaissez – vint l’année dernièreme demander de faire son portrait. Je ne l’avais jamais vu et jen’avais rien entendu dire encore sur lui ; j’en ai entenduparler depuis. Il m’offrit un prix extravagant, je refusai. Il yavait quelque chose dans le dessin de ses doigts que je haïssais.Je sais maintenant que j’avais parfaitement raison dans messuppositions : sa vie est une horreur. Mais vous, Dorian, avecvotre visage pur, éclatant, innocent, avec votre merveilleuse etinaltérée jeunesse, je ne puis rien croire contre vous. Etcependant je vous vois très rarement ; vous ne venez plusjamais à mon atelier et quand je suis loin de vous, que j’entendsces hideux propos qu’on se murmure sur votre compte, je ne saisplus que dire. Comment se fait-il Dorian, qu’un homme comme le ducde Berwick quitte le salon du club dès que vous y entrez ?Pourquoi tant de personnes dans Londres ne veulent ni aller chezvous ni vous inviter chez elles ? Vous étiez un ami de lordStaveley. Je l’ai rencontré à dîner la semaine dernière. Votre nomfut prononcé au cours de la conversation à propos de ces miniaturesque vous avez prêtées à l’exposition du Dudley. Staveley eût unemoue dédaigneuse et dit que vous pouviez peut-être avoir beaucoupde goût artistique, mais que vous étiez un homme qu’on ne pouvaitpermettre à aucune jeune fille pure de connaître et qu’on nepouvait mettre en présence d’aucune femme chaste. Je lui rappelaisque j’étais un de vos amis et lui demandai ce qu’il voulait dire.Il me le dit. Il me le dit en face devant tout le monde. C’étaithorrible ! Pourquoi votre amitié est-elle si fatale aux jeunesgens ? Tenez… Ce pauvre garçon qui servait dans les Gardes etqui se suicida, vous étiez son grand ami. Et sir Henry Ashton quidût quitter l’Angleterre avec un nom terni ; vous et lui étiezinséparables. Que dire d’Adrien Singleton et de sa tristefin ? Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carrièrecompromise ? J’ai rencontré son père hier dans St-JamesStreet. Il me parut brisé de honte et de chagrin. Que dire encoredu jeune duc de Porth ? Quelle existence mène-t-il àprésent ? Quel gentleman en voudrait pour ami ?

– Arrêtez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous neconnaissez rien, dit Dorian Gray se mordant les lèvres.

Et avec une nuance d’infini mépris dans la voix :

– Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit oùj’arrive ? C’est parce que je connais toute sa vie et nonparce qu’il connaît quelque chose de la mienne. Avec un sang commecelui qu’il a dans les veines, comment son récit pourrait-il êtresincère ? Vous me questionnez sur Henry Ashton et sur le jeunePerth. Ai-je appris à l’un ses vices et à l’autre sesdébauches ! Si le fils imbécile de Kent prend sa femme sur letrottoir, y suis-je pour quelque chose ? Si Adrien Singletonsigne du nom de ses amis ses billets, suis-je son gardien ? Jesais comment on bavarde en Angleterre. Les bourgeois font audessert un étalage de leurs préjugés moraux, et se communiquenttout bas, ce qu’ils appellent le libertinage de leurs supérieurs,afin de laisser croire qu’ils sont du beau monde et dans lesmeilleurs termes avec ceux qu’ils calomnient. Dans ce pays, ilsuffit qu’un homme ait de la distinction et un cerveau, pour quen’importe quelle mauvaise langue s’acharne après lui. Et quellessortes d’existences mènent ces gens qui posent pour lamoralité ? Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans lepays natal de l’hypocrisie.

– Dorian, s’écria Hallward, là n’est pas la question.L’Angleterre est assez vilaine, je le sais, et la société anglaisea tous les torts. C’est justement pour cette raison que j’ai besoinde vous savoir pur. Et vous ne l’avez pas été. On a le droit dejuger un homme d’après l’influence qu’il a sur ses amis : lesvôtres semblent perdre tout sentiment d’honneur, de bonté, depureté. Vous les avez remplis d’une folie de plaisir. Ils ont roulédans des abîmes ; vous les y avez laissés. Oui, vous les yavez abandonnés et vous pouvez encore sourire, comme vous souriezen ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et Harry êtesinséparables ; et pour cette raison, sinon pour une autre,vous n’auriez pas dû faire du nom de sa sœur une risée.

– Prenez garde, Basil, vous allez trop loin !…

– Il faut que je parle et il faut que vous écoutiez ! Vousécouterez !… Lorsque vous rencontrâtes lady Gwendoline, aucunsouffle de scandale ne l’avait effleurée. Y a-t-il aujourd’hui uneseule femme respectable dans Londres qui voudrait se montrer envoiture avec elle dans le Parc ? Quoi, ses enfants eux-mêmesne peuvent vivre avec elle ! Puis, il y a d’autres histoires :on raconte qu’on vous a vu à l’aube, vous glisser hors d’infâmesdemeures et pénétrer furtivement, déguisé, dans les plus immondesrepaires de Londres. Sont-elles vraies, peuvent-elles être vraies,ces histoires ?…

« Quand je les entendis la première fois, j’éclatai de rire. Jeles entends maintenant et cela me fait frémir. Qu’est-ce que c’estque votre maison de campagne et la vie qu’on y mène ?… Dorian,vous ne savez pas ce que l’on dit de vous. Je n’ai nul besoin devous dire que je ne veux pas vous sermonner. Je me souviens d’Harrydisant une fois, que tout homme qui s’improvisait prédicateur,commençait toujours par dire cela et s’empressait aussitôt demanquer à sa parole. Moi je veux vous sermonner. Je voudrais vousvoir mener une existence qui vous ferait respecter du monde. Jevoudrais que vous ayez un nom sans tache et une réputation pure. Jevoudrais que vous vous débarrassiez de ces gens horribles dont vousfaites votre société. Ne haussez pas ainsi les épaules… Ne restezpas si indifférent… Votre influence est grande ; employez-làau bien, non au mal. On dit que vous corrompez tous ceux quideviennent vos intimes et qu’il suffit que vous entriez dans unemaison, pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais sic’est vrai ou non. Comment le saurais-je ? Mais on le dit. Onm’a donné des détails dont il semble impossible de douter. LordGloucester était un de mes plus grands amis à Oxford. Il me montraune lettre que sa femme lui avait écrite, mourante et isolée danssa villa de Menton. Votre nom était mêlé à la plus terribleconfession que je lus jamais. Je lui dis que c’était absurde, queje vous connaissais à fond et que vous étiez incapable de pareilleschoses. Vous connaître ! Je voudrais vous connaître ?Mais avant de répondre cela, il aurait fallu que je voie votreâme.

– Voir mon âme ! murmura Dorian Gray se dressant devant lesofa et pâlissant de terreur…

– Oui, répondit Hallward, gravement, avec une profonde émotiondans la voix, voir votre âme… Mais Dieu seul peut lavoir !

Un rire d’amère raillerie tomba des lèvres du plus jeune desdeux hommes.

– Vous la verrez vous-même ce soir ! cria-t-il, saisissantla lampe, venez, c’est l’œuvre propre de vos mains. Pourquoi ne laregarderiez-vous pas ? Vous pourrez le raconter ensuite à toutle monde, si cela vous plaît. Personne ne vous croira. Et si onvous croit, on ne m’en aimera que plus. Je connais notre époquemieux que vous, quoique vous en bavardiez si fastidieusement.Venez, vous dis-je ! Vous avez assez péroré sur la corruption.Maintenant, vous allez la voir face à face !…

Il y avait comme une folie d’orgueil dans chaque mot qu’ilproférait. Il frappait le sol du pied selon son habituelle etpuérile insolence. Il ressentit une effroyable joie à la penséequ’un autre partagerait son secret et que l’homme qui avait peintle tableau, origine de sa honte, serait toute sa vie accablé duhideux souvenir de ce qu’il avait fait.

– Oui, continua-t-il, s’approchant de lui, et le regardantfixement dans ses yeux sévères. Je vais vous montrer mon âme !Vous allez voir cette chose qu’il est donné à Dieu seul de voir,selon vous !

Hallward recula…

– Ceci est un blasphème, Dorian, s’écria-t-il. Il ne faut pasdire de telles choses ! Elles sont horribles et ne signifientrien…

– Vous croyez ?… Il rit de nouveau.

– J’en suis sûr. Quant à ce que je vous ai dit ce soir, c’estpour votre bien. Vous savez que j’ai toujours été pour vous un amidévoué.

– Ne m’approchez pas !… Achevez ce que vous avez àdire…

Une contraction douloureuse altéra les traits du peintre. Ils’arrêta un instant, et une ardente compassion l’envahit. Queldroit avait-il, après tout, de s’immiscer dans la vie de DorianGray ? S’il avait fait la dixième partie de ce qu’on disait delui, comme il avait dû souffrir !… Alors il se redressa,marcha vers la cheminée, et se plaçant devant le feu, considéra lesbûches embrasées aux cendres blanches comme givre et la palpitationdes flammes.

– J’attends, Basil, dit le jeune homme d’une voix dure ethaute.

Il se retourna…

– Ce que j’ai à dire est ceci, s’écria-t-il. Il faut que vous medonniez une réponse aux horribles accusations portées contre vous.Si vous me dites qu’elles sont entièrement fausses du commencementà la fin, je vous croirai. Démentez-les, Dorian,démentez-les ! Ne voyez-vous pas ce que je vais devenir ?Mon Dieu ! ne me dites pas que vous êtes méchant, et corrompu,et couvert de honte !…

Dorian Gray sourit ; ses lèvres se plissaient dans unrictus de satisfaction.

– Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement ; je tiensun journal de ma vie jour par jour, et il ne sort jamais de lachambre où il est écrit ; Je vous le montrerai si vous venezavec moi.

– J’irai avec vous si vous le désirez, Dorian… Je m’aperçois quej’ai manqué mon train… Cela n’a pas d’importance, je partiraidemain. Mais ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Toutce qu’il me faut, c’est une réponse à ma question.

– Elle vous sera donnée là-haut ; je ne puis vous la donnerici. Ce n’est pas long à lire…

Chapitre 13

 

Il sortit de la chambre, et commença à monter, Basil Hallward lesuivant de près. Ils marchaient doucement, comme on faitinstinctivement la nuit. La lampe projetait des ombres fantastiquessur le mur et sur l’escalier. Un vent qui s’élevait fit claquer lesfenêtres.

Lorsqu’ils atteignirent le palier supérieur, Dorian posa lalampe sur le plancher, et prenant sa clef, la tourna dans laserrure.

– Vous insistez pour savoir, Basil ? demanda-t-il d’unevoix basse.

– Oui !

– J’en suis heureux, répondit-il souriant. Puis il ajouta un peurudement :

– Vous êtes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoirtout ce qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vieque vous ne le pensez.

Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courantd’air froid les enveloppa et la flamme vacillant un instant pritune teinte orange foncé. Il tressaillit…

– Fermez la porte derrière vous, souffla-t-il en posant la lampesur la table.

Hallward regarda autour de lui, profondément étonné. La chambreparaissait n’avoir pas été habitée depuis des années. Unetapisserie flamande fanée, un tableau couvert d’un voile, unevieille cassone italienne et une grande bibliothèque videen étaient tout l’ameublement avec une chaise et une table. CommeDorian allumait une bougie à demi consumée posée sur la cheminée,il vit que tout était couvert de poussière dans la pièce et que letapis était en lambeaux. Une souris s’enfuit effarée derrière leslambris. Il y avait une odeur humide de moisissure.

– Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l’âme, Basil ?Écartez ce rideau, vous allez voir la mienne !…

Sa voix était froide et cruelle…

– Vous êtes fou, Dorian, ou bien vous jouez une comédie ?murmura le peintre en fronçant le sourcil.

– Vous n’osez pas ? Je l’ôterai moi-même, dit le jeunehomme, arrachant le rideau de sa tringle et le jetant sur leparquet…

Un cri d’épouvante jaillit des lèvres du peintre, lorsqu’il vità la faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblaitgrimacer sur la toile. Il y avait dans cette expression quelquechose qui le remplit de dégoût et d’effroi. Ciel ! Celapouvait-il être la face, la propre face de Dorian Gray ?L’horreur, quelle qu’elle fut cependant, n’avait pas entièrementgâté cette beauté merveilleuse. De l’or demeurait dans la chevelureéclaircie et la bouche sensuelle avait encore de son écarlate. Lesyeux boursouflés avaient gardé quelque chose de la pureté de leurazur, et les courbes élégantes des narines finement ciselées et ducou puissamment modelé n’avaient pas entièrement disparu. Oui,c’était bien Dorian lui-même. Mais qui avait fait cela ? Illui sembla reconnaîtra sa peinture, et le cadre était bien celuiqu’il avait dessiné. L’idée était monstrueuse, il s’eneffraya !… Il saisit la bougie et l’approcha de la toile. Dansle coin gauche son nom était tracé en hautes lettres de vermillonpur…

C’était une odieuse parodie, une infâme, ignoble satire !Jamais il n’avait fait cela… Cependant, c’était bien là son propretableau. Il le savait, et il lui sembla que son sang, tout àl’heure brûlant, se gelait tout à coup. Son propre tableau !…Qu’est-ce que cela voulait dire ? Pourquoi cettetransformation ? Il se retourna, regardant Dorian avec lesyeux d’un fou. Ses lèvres tremblaient et sa langue desséchée nepouvait articuler un seul mot. Il passa sa main sur sonfront ; il était tout humide d’une sueur froide.

Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée, leregardant avec cette étrange expression qu’on voit sur la figure deceux qui sont absorbés dans le spectacle, lorsque joue un grandartiste. Ce n’était ni un vrai chagrin, ni une joie véritable.C’était l’expression d’un spectateur avec, peut-être, une lueur detriomphe dans ses yeux. Il avait ôté la fleur de sa boutonnière etla respirait avec affectation.

– Que veut dire tout cela ? s’écria enfin Hallward.

Sa propre voix résonna avec un éclat inaccoutumé à sesoreilles.

– Il y a des années, lorsque j’étais un enfant, dit Dorian Gray,froissant la fleur dans sa main, vous m’avez rencontré, vous m’avezflatté et appris à être vain de ma beauté. Un jour, vous m’avezprésenté à un de vos amis, qui m’expliqua le miracle de lajeunesse, et vous avez fait ce portrait qui me révéla le miracle dela beauté. Dans un moment de folie que, même maintenant, je ne saissi je regrette ou non, je fis un vœu, que vous appellerez peut-êtreune prière…

– Je m’en souviens ! Oh ! comme je m’ensouviens ! Non ! C’est une chose impossible… Cettechambre est humide, la moisissure s’est mise sur la toile. Lescouleurs que j’ai employées étaient de quelque mauvaisecomposition… Je vous dis que cette chose est impossible !

– Ah ! qu’y a-t-il d’impossible ? murmura le jeunehomme, allant à la fenêtre et appuyant son front aux vitrauxglacés.

– Vous m’aviez dit que vous l’aviez détruit ?

– J’avais tort, c’est lui qui m’a détruit !

– Je ne puis croire que c’est là mon tableau.

– Ne pouvez-vous y voir votre idéal ? dit Dorianamèrement.

– Mon idéal, comme vous l’appelez…

– Comme vous l’appeliez !…

– Il n’y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux ;vous étiez pour moi un idéal comme je n’en rencontrerai plusjamais… Et ceci est la face d’un satyre.

– C’est la face de mon âme !

– Seigneur ! Quelle chose j’ai idolâtrée ! Ce sont lesyeux d’un démon !…

– Chacun de nous porte en lui le ciel et l’enfer, Basil, s’écriaDorian, avec un geste farouche de désespoir…

Hallward se retourna vers le portrait et le considéra.

– Mon Dieu ! si c’est vrai, dit-il, et si c’est là ce quevous avez fait de votre vie, vous devez être encore plus corrompuque ne l’imaginent ceux qui parlent contre vous !

Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile.La surface semblait n’avoir subi aucun changement, elle était tellequ’il l’avait laissée. C’était du dedans, apparemment, que la honteet l’horreur étaient venues. Par le moyen de quelque étrange vieintérieure, la lèpre du péché semblait ronger cette face. Lapourriture d’un corps au fond d’un tombeau humide était moinseffrayante !…

Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier surle tapis où elle s’écrasa. Il posa le pied dessus la repoussant.Puis il se laissa tomber dans le fauteuil près de la table etensevelit sa face dans ses mains.

– Bonté divine ! Dorian, quelle leçon ! quelleterrible leçon !

Il n’y eut pas de réponse, mais il put entendre le jeune hommequi sanglotait à la fenêtre.

– Prions ! Dorian, prions ! murmura t-il… . Que nousa-t-on appris à dire dans notre enfance ? « Ne nous laissezpas tomber dans la tentation. Pardonnez-nous nos pêchés,purifiez-nous de nos iniquités ! » Redisons-le ensemble. Laprière de votre orgueil a été entendue ; la prière de votrerepentir sera aussi entendue ! Je vous ai trop adoré !J’en suis puni. Vous vous êtes trop aimé… Nous sommes tous deuxpunis !

Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeuxobscurcis de larmes.

– Il est trop tard, Basil, balbutia t-il.

– Il n’est jamais trop tard, Dorian ! Agenouillons-nous etessayons de nous rappeler une prière. N’y a-t-il pas un verset quidit : « Quoique vos péchés soient comme l’écarlate, je les rendraiblancs comme la neige » ?

– Ces mots n’ont plus de sens pour moi, maintenant !

– Ah ! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dansvotre vie. Mon Dieu ! Ne voyez-vous pas cette maudite face quinous regarde ?

Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un indéfinissablesentiment de haine contre Basil Hallward s’empara de lui, commes’il lui était suggéré par cette figure peinte sur la toile,soufflé dans son oreille par ces lèvres grimaçantes… Les sauvagesinstincts d’une bête traquée s’éveillaient en lui et il détesta cethomme assis à cette table plus qu’aucune chose dans sa vie !…Il regarda farouchement autour de lui… Un objet brillait sur lecoffre peint en face de lui. Son œil s’y arrêta. Il se rappela ceque c’était : un couteau qu’il avait monté, quelques jours avantpour couper une corde et qu’il avait oublié de remporter. Ils’avança doucement, passant près d’Hallward. Arrivé derrièrecelui-ci, il prit le couteau et se retourna… Hallward fit unmouvement comme pour se lever de son fauteuil… Dorian bondit surlui, lui enfonça le couteau derrière l’oreille, tranchant lacarotide, écrasant la tête contre la table et frappant à coupsfurieux…

Il y eut un gémissement étouffé et l’horrible bruit du sang dansla gorge. Trois fois les deux bras s’élevèrent convulsivement,agitant grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crispés…Il frappa deux fois encore, mais l’homme ne bougea plus. Quelquechose commença à ruisseler par terre. Il s’arrêta un instantappuyant toujours sur la tête… Puis il jeta le couteau sur la tableet écouta.

Il n’entendit rien qu’un bruit de gouttelettes tombant doucementsur le tapis usé. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. Lamaison était absolument tranquille. Il n’y avait personne. Quelquesinstants, il resta penché sur la rampe cherchant à percerl’obscurité profonde et silencieuse du vide. Puis il ôta la clef dela serrure, rentra et s’enferma dans la chambre… L’homme étaittoujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table, la têtepenchée, le dos courbé, avec ses bras longs et fantastiques. N’eûtété le trou rouge et béant du cou, et la petite mare de caillotsnoirs qui s’élargissait sur la table, on aurait pu croire que cethomme était simplement endormi.

Comme cela avait été vite fait !… Il se sentait étrangementcalme, et allant vers la fenêtre, il l’ouvrit et s’avança sur lebalcon. Le vent avait balayé le brouillard et le ciel était commela queue monstrueuse d’un paon, étoilé de myriades d’yeux d’or. Ilregarda dans la rue et vit un policeman qui faisait sa ronde,dardant les longs rais de lumière de sa lanterne sur les portes desmaisons silencieuses. La lueur cramoisie d’un coupé qui rôdaitéclaira le coin de la rue, puis disparut. Une femme enveloppée d’unchâle flottant se glissa lentement le long des grilles dusquare ; elle avançait en chancelant. De temps en temps, elles’arrêtait pour regarder derrière elle ; puis, elle entonnaune chanson d’une voix éraillée. Le policeman courut à elle et luiparla. Elle s’en alla en trébuchant et en éclatant de rire… Unebise âpre passa sur le square. Les lumières des gaz vacillèrent,blêmissantes, et les arbres dénudés entrechoquèrent leurs branchesrouillées. Il frissonna et rentra en fermant la fenêtre…

Arrivé à la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit.Il n’avait pas jeté les yeux sur l’homme assassiné. Il sentit quele secret de tout cela ne changerait pas sa situation. L’ami quiavait peint le fatal portrait auquel toute sa misère était dueétait sorti de sa vie. C’était assez…

Alors il se rappela la lampe. Elle était d’un curieux travailmauresque, faite d’argent massif incrustée d’arabesques d’acierbruni et ornée de grosses turquoises. Peut-être son domestiqueremarquerait-il son absence et des questions seraient posées… Ilhésita un instant, puis rentra et la prit sur la table. Il ne puts’empêcher de regarder le mort. Comme il était tranquille !Comme ses longues mains étaient horriblement blanches !C’était une effrayante figure de cire…

Ayant fermé la porte derrière lui, il descendit l’escaliertranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme sielles eussent poussé des gémissements. Il s’arrêta plusieurs foiset attendit… Non, tout était tranquille… Ce n’était que le bruit deses pas…

Lorsqu’il fut dans la bibliothèque, il aperçut la valise et lepardessus dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Ilouvrit un placard secret dissimulé dans les boiseries où il gardaitses étranges déguisements ; il y enferma les objets. Ilpourrait facilement les brûler plus tard. Alors il tira sa montre.Il était deux heures moins vingt.

Il s’assit et se mit à réfléchir… Tous les ans, tous les moispresque, des hommes étaient pendus en Angleterre pour ce qu’ilvenait de faire… Il y avait comme une folie de meurtre dans l’air.Quelque rouge étoile s’était approchée trop près de la terre… Etpuis, quelles preuves y aurait-il contre lui ? Basil Hallwardavait quitté sa maison à onze heures. Personne ne l’avait vurentrer. La plupart des domestiques étaient à Selby Royal. Sonvalet était couché… Paris ! Oui. C’était à Paris que Basilétait parti et par le train de minuit, comme il en avaitl’intention. Avec ses habitudes particulières de réserve, il sepasserait des mois avant que des soupçons pussent naître. Desmois ! Tout pouvait être détruit bien avant…

Une idée subite lui traversa l’esprit. Il mit sa pelisse et sonchapeau et sortit dans le vestibule. Là, il s’arrêta, écoutant lepas lourd et ralenti du policeman sur le trottoir en face etregardant la lumière de sa lanterne sourde qui se reflétait dansune fenêtre. Il attendit, retenant sa respiration…

Après quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors,fermant la porte tout doucement derrière lui. Puis il sonna… Aubout de cinq minutes environ, son domestique apparut, à moitiéhabillé, paraissant tout endormi.

– Je suis fâché de vous avoir réveillé, Francis, dit-il enentrant, mais j’avais oublié mon passe-partout. Quelle heureest-il ?…

– Deux heures dix, monsieur, répondit l’homme regardant lapendule et clignotant des yeux.

– Deux heures dix ! Je suis horriblement en retard !Il faudra m’éveiller demain à neuf heures, j’ai quelque chose àfaire.

– Très bien, monsieur.

– Personne n’est venu ce soir ?

– Mr Hallward, monsieur. Il est resté ici jusqu’à onze heures,et il est parti pour prendre le train.

– Oh ! je suis fâché de ne pas l’avoir vu. A-t-il laissé unmot ?

– Non, monsieur, il a dit qu’il vous écrirait de Paris, s’il nevous retrouvait pas au club.

– Très bien, Francis. N’oubliez pas de m’appeler demain à neufheures.

– Non, monsieur.

L’homme disparut dans le couloir, en traînant ses savates.

Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table etentra dans la bibliothèque. Il marcha de long en large pendant unquart d’heure, se mordant les lèvres, et réfléchissant. Puis ilprit sur un rayon le Blue Book et commença à tourner lespages… « Alan Campbell, 152, Hertford Street, Mayfair ». Oui,c’était là l’homme qu’il lui fallait…

Chapitre 14

 

Le lendemain matin à neuf heures, son domestique entra avec unetasse de chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Doriandormait paisiblement sur le côté droit, la joue appuyée sur unemain. On eût dit un adolescent fatigué par le jeu ou l’étude.

Le valet dut lui toucher deux fois l’épaule avant qu’il nes’éveillât, et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parutsur ses lèvres, comme s’il sortait de quelque rêve délicieux.Cependant il n’avait nullement rêvé. Sa nuit n’avait été troubléepar aucune image de plaisir ou de peine ; mais la jeunessesourit sans raisons : c’est le plus charmant de ses privilèges.

Il se retourna, et s’appuyant sur son coude, se mit à boire àpetits coups son chocolat. Le pâle soleil de novembre inondait lachambre. Le ciel était pur et il y avait une douce chaleur dansl’air. C’était presque une matinée de mai. Peu à peu les événementsde la nuit précédente envahirent sa mémoire, marchant sans bruit deleurs pas ensanglantés !… Ils se reconstituèrent d’eux-mêmesavec une terrible précision. Il tressaillit au souvenir de tout cequ’il avait souffert et un instant, le même étrange sentiment dehaine contre Basil Hallward qui l’avait poussé à le tuer lorsqu’ilétait assis dans le fauteuil, l’envahit et le glaça d’un frisson.Le mort était encore là-haut lui aussi, et dans la pleine lumièredu soleil, maintenant. Cela était horrible ! D’aussi hideuseschoses sont faites pour les ténèbres, non pour le grand jour…

Il sentit que s’il poursuivait cette songerie, il en deviendraitmalade ou fou. Il y avait des péchés dont le charme était plusgrand par le souvenir que par l’acte lui-même, d’étranges triomphesqui récompensaient l’orgueil bien plus que les passions etdonnaient à l’esprit un raffinement de joie bien plus grand que leplaisir qu’ils apportaient ou pouvaient jamais apporter aux sens.Mais celui-ci n’était pas de ceux-là. C’était un souvenir à chasserde son esprit ; il fallait l’endormir de pavots, l’étranglerenfin de peur qu’il ne l’étranglât lui-même…

Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se levaen hâte ; il s’habilla avec plus de soin encore qued’habitude, choisissant longuement sa cravate et son épingle etchangeant plusieurs fois de bagues. Il mit aussi beaucoup de tempsà déjeuner, goûtant aux divers plats, parlant à son domestiqued’une nouvelle livrée qu’il voulait faire faire pour ses serviteursà Selby, tout en décachetant son courrier. Une des lettres le fitsourire, trois autres l’ennuyèrent. Il relut plusieurs fois lamême, puis la déchira avec une légère expression de lassitude : «Quelle terrible chose, qu’une mémoire de femme ! comme ditlord Henry… » murmura-il…

Après qu’il eut bu sa tasse de café noir, il s’essuya les lèvresavec une serviette, fit signe à son domestique d’attendre ets’assit à sa table pour écrire deux lettres. Il en mit une dans sapoche et tendit l’autre au valet :

– Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si Mr Campbellest absent de Londres, demandez son adresse.

Dès qu’il fut seul, il alluma une cigarette et se mit à fairedes croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, desmotifs d’architecture, puis des figures humaines. Il remarqua toutà coup que chaque figure qu’il avait tracée avait une fantastiqueressemblance avec Basil Hallward. Il tressaillit et se levant, allaà sa bibliothèque où il prit un volume au hasard. Il étaitdéterminé à ne pas penser aux derniers événements tant que cela nedeviendrait pas absolument nécessaire.

Une fois allongé sur le divan, il regarda le titre du livre.C’était une édition Charpentier sur Japon des « Émaux et Camées »de Gautier, ornée d’une eau-forte de Jacquemart. La reliure étaitde cuir jaune citron, estampée d’un treillis d’or et d’un semis degrenades ; ce livre lui avait été offert par Adrien Singleton.Comme il tournait les pages, ses yeux tombèrent sur le poème de lamain de Lacenaire, la main froide et jaune « du supplice encore mallavée » aux poils roux et aux « doigts de faune ». Il regarda sespropres doigts blancs et fuselés et frissonna légèrement malgrélui… Il continua à feuilleter le volume et s’arrêta à cesdélicieuses stances sur Venise :

Sur une gamme chromatique.

Le sein de perles ruisselant,

La Vénus de l’Adriatique

Sort de l’eau son corps rosé et blanc.

Les dômes, sur l’azur des ondes,

Suivant la phrase au pur contour,

S’enflent comme des gorges rondes

Que soulève un soupir d’amour.

L’esquif aborde et me dépose,

Jetant son amarre au pilier,

Devant une façade rose,

Sur le marbre d’un escalier.

Comme cela était exquis ! Il semblait en le lisant qu’ondescendait les vertes lagunes de la cité couleur de rose et deperle, assis dans une gondole noire à la proue d’argent et auxrideaux traînants. Ces simples vers lui rappelaient ces longuesbandes bleu turquoise se succédant lentement à l’horizon du Lido.L’éclat soudain des couleurs évoquait ces oiseaux à la gorge d’iriset d’opale qui voltigent autour du haut campanile fouillé comme unrayon de miel, ou se promènent avec tant de grâce sous les sombreset poussiéreuses arcades. Il se renversa les yeux mi-clos, serépétant à lui même :

Devant une façade rose,

Sur le marbre d’un escalier…

Toute Venise était dans ces deux vers… Il se remémora l’automnequ’il y avait vécu et le prestigieux amour qui l’avait poussé à dedélicieuses et délirantes folies. Il y a des romans partout. MaisVenise, comme Oxford, était demeuré le véritable cadre de toutroman, et pour le vrai romantique, le cadre est tout ou presquetout. Basil l’avait accompagné une partie du temps et s’était férudu Tintoret. Pauvre Basil ! quelle horrible mort !…

Il frissonna de nouveau et reprit le volume s’efforçantd’oublier. Il lut ces vers délicieux sur les hirondelles du petitcafé de Smyrne entrant et sortant, tandis que les Hadjis assis toutautour comptent les grains d’ambre de leurs chapelets et que lesmarchands enturbannés fument leurs longues pipes à glands, et separlent gravement ; ceux sur l’Obélisque de la place de laConcorde qui pleure des larmes de granit sur son exil sans soleil,languissant de ne pouvoir retourner près du Nil brûlant et couvertde lotus où sont des sphinx, et des ibis roses et rouges, desvautours blancs aux griffes d’or, des crocodiles aux petits yeux debéryl qui rampent dans la boue verte et fumeuse ; il se mit àrêver sur ces vers, qui chantent un marbre souillé de baisers etnous parlent de cette curieuse statue que Gautier compare à unevoix de contralto, le « monstre charmant couché dans la salle deporphyre du Louvre ». Bientôt le livre lui tomba des mains… Ils’énervait, une terreur l’envahissait. Si Alan Campbell allait êtreabsent d’Angleterre ! Des jours passeraient avant son retour.Peut-être refuserait-il de venir. Que faire alors ? Chaquemoment avait une importance vitale. Ils avaient été grands amis,cinq ans auparavant, presque inséparables, en vérité. Puis leurintimité s’était tout à coup interrompue. Quand ils serencontraient maintenant dans le monde, Dorian Gray seul souriait,mais jamais Alan Campbell.

C’était un jeune homme très intelligent, quoiqu’il n’appréciâtguère les arts plastiques malgré une certaine compréhension de labeauté poétique qu’il tenait entièrement de Dorian. Sa passiondominante était la science. À Cambridge, il avait dépensé la plusgrande partie de son temps à travailler au Laboratoire, et conquisun bon rang de sortie pour les sciences naturelles. Il était encoretrès adonné à l’étude de la chimie et avait un laboratoire à lui,dans lequel il s’enfermait tout le jour, au grand désespoir de samère qui avait rêvé pour lui un siège au Parlement et conservaitune vague idée qu’un chimiste était un homme qui faisait desordonnances. Il était très bon musicien, en outre, et jouait duviolon et du piano, mieux que la plupart des amateurs. En fait,c’était la musique qui les avait rapprochés, Dorian et lui ;la musique, et aussi cette indéfinissable attraction que Doriansemblait pouvoir exercer chaque fois qu’il le voulait et qu’ilexerçait souvent même inconsciemment. Ils s’étaient rencontrés chezlady Berkshire le soir où Rubinstein y avait joué et depuis on lesavait toujours vus ensemble à l’Opéra et partout où l’on faisait debonne musique. Cette intimité se continua pendant dix-huit mois.Campbell était constamment ou à Selby Royal ou à Grosvenor Square.Pour lui, comme pour bien d’autres, Dorian Gray était le parangonde tout ce qui est merveilleux et séduisant dans la vie. Unequerelle était-elle survenue entre eux, nul ne le savait… Mais onremarqua tout à coup qu’ils se parlaient à peine lorsqu’ils serencontraient, et que Campbell partait toujours de bonne heure desréunions où Dorian Gray était présent. De plus, il avaitchangé ; il avait d’étranges mélancolies, semblait presquedétester la musique, ne voulait plus jouer lui-même, alléguant pourexcuse, quand on l’en priait, que ses études scientifiquesl’absorbaient tellement qu’il ne lui restait plus le temps des’exercer. Et cela était vrai. Chaque jour la biologiel’intéressait davantage et son nom fut prononcé plusieurs fois dansdes revues de science à propos de curieuses expériences.

C’était là l’homme que Dorian Gray attendait. À tout moment ilregardait la pendule. À mesure que les minutes s’écoulaient, ildevenait horriblement agité. Enfin il se leva, arpenta la chambrecomme un oiseau prisonnier ; sa marche était saccadée, sesmains étrangement froides.

L’attente devenait intolérable. Le temps lui semblait marcheravec des pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par unemonstrueuse rafale au-dessus des bords de quelque précipice béant :il savait ce qui l’attendait, il le voyait, et frémissant, ilpressait de ses mains moites ses paupières brûlantes comme pouranéantir sa vue, ou renfoncer à jamais dans leurs orbites lesglobes de ses yeux. C’était en vain… Son cerveau avait sa proprenourriture dont il se sustentait et la vision, rendue grotesque parla terreur, se déroulait en contorsions, défigurée douloureusement,dansant devant lui comme un mannequin immonde et grimaçant sous desmasques changeants. Alors, soudain, le temps s’arrêta pour lui, etcette force aveugle, à la respiration lente, cessa songrouillement… D’horribles pensées, dans cette mort du temps,coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir… L’ayantcontemplé, l’horreur le pétrifia…

Enfin la porte s’ouvrit, et son domestique entra. Il tourna verslui ses yeux effarés…

– Mr Campbell, monsieur, dit l’homme.

Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres desséchées etla couleur revint à ses joues.

– Dites-lui d’entrer, Francis.

Il sentit qu’il se ressaisissait. Son accès de lâcheté avaitdisparu.

L’homme s’inclina et sortit… Un instant après, Alan Campbellentra, pâle et sévère, sa pâleur augmentée par le noir accusé deses cheveux et de ses sourcils.

– Alan ! que c’est aimable à vous !… je vous remercied’être venu.

– J’étais résolu à ne plus jamais mettre les pieds chez vous,Gray. Mais comme vous disiez que c’était une question de vie ou demort…

Sa voix était dure et froide. Il parlait lentement. Il y avaitune nuance de mépris dans son regard assuré et scrutateur posé surDorian. Il gardait ses mains dans les poches de son pardessusd’astrakan et paraissait ne pas remarquer l’accueil qui lui étaitfait…

– Oui, c’est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plusd’une personne. Asseyez-vous.

Campbell prit une chaise près de la table et Dorian s’assit enface de lui. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Une infiniecompassion se lisait dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu’ilallait faire était affreux !…

Après un pénible silence, il se pencha sur la table et dittranquillement, épiant l’effet de chaque mot sur le visage de celuiqu’il avait fait demander :

– Alan, dans une chambre fermée à clef, tout en haut de cettemaison, une chambre où nul autre que moi ne pénètre, un homme mortest assis près d’une table. Il est mort, il y a maintenant dixheures. Ne bronchez pas et ne me regardez pas ainsi… Qui est cethomme, pourquoi et comment il est mort, sont des choses qui ne vousconcernent pas. Ce que vous avez à faire est ceci…

– Arrêtez, Gray !… Je ne veux rien savoir de plus… Que ceque vous venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas…Je refuse absolument d’être mêlé à votre vie. Gardez pour vous voshorribles secrets. Ils ne m’intéressent plus désormais…

– Alan, ils auront à vous intéresser… Celui-ci vous intéressera.J’en suis cruellement fâché pour vous, Alan. Mais je n’y puis rienmoi-même. Vous êtes le seul homme qui puisse me sauver. Je suisforcé de vous mettre dans cette affaire ; je n’ai pas àchoisir… Alan, vous êtes un savant. Vous connaissez la chimie ettout ce qui s’y rapporte. Vous avez fait des expériences. Ce quevous avez à faire maintenant, c’est de détruire ce corps qui estlà-haut, de le détruire pour qu’il n’en demeure aucun vestige.Personne n’a vu cet homme entrer dans ma maison. On le croit en cemoment à Paris. On ne remarquera pas son absence avant des mois.Lorsqu’on la remarquera, aucune trace ne restera de sa présenceici. Quant à vous, Alan, il faut que vous le transformiez, avectout ce qui est à lui, en une poignée de cendres que je pourraijeter au vent.

– Vous êtes fou, Dorian !

– Ah ! j’attendais que vous m’appeliez Dorian !

– Vous êtes fou, vous dis-je, fou d’imaginer que je puisse leverun doigt pour vous aider, fou de me faire une pareilleconfession !… Je ne veux rien avoir à démêler avec cettehistoire quelle qu’elle soit. Croyez-vous que je veuille risquer maréputation pour vous ?… Que m’importe cette œuvre diaboliqueque vous faites ?…

– Il s’est suicidé, Alan…

– J’aime mieux cela !… Mais qui l’a conduit là ? Vous,j’imagine ?

– Refusez-vous encore de faire cela pour moi ?

– Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m’en occuper. Jene me soucie guère de la honte qui vous attend. Vous les mériteztoutes. Je ne serai pas fâché de vous voir compromis, publiquementcompromis. Comment osez-vous me demander à moi, parmi tous leshommes, de me mêler à cette horreur ? J’aurais cru que vousconnaissiez mieux les caractères. Votre ami lord Henry Wottonaurait pu vous mieux instruire en psychologie, entre autre chosesqu’il vous enseigna… Rien ne pourra me décider à faire un pas pourvous sauver. Vous vous êtes mal adressé. Voyez quelqu’autre de vosamis ; ne vous adressez pas à moi…

– Alan, c’est un meurtre !… Je l’ai tué… Vous ne savez pastout ce qu’il m’avait fait souffrir. Quelle qu’ait été monexistence, il a plus contribué à la faire ce qu’elle fut et à laperdre que ce pauvre Harry. Il se peut qu’il ne l’ait pas voulu, lerésultat est le même.

– Un meurtre, juste ciel ! Dorian, c’est à cela que vous enêtes venu ? Je ne vous dénoncerai pas, ça n’est pas monaffaire… Cependant, même sans mon intervention, vous serez sûrementarrêté. Nul ne commet un crime sans y joindre quelque maladresse.Mais je ne veux rien avoir à faire avec ceci…

– Il faut que vous ayez quelque chose à faire avec ceci…Attendez, attendez un moment, écoutez-moi… Écoutez seulement, Alan…Tout ce que je vous demande, c’est de faire une expériencescientifique. Vous allez dans les hôpitaux et dans les morgues etles horreurs que vous y faites ne vous émeuvent point. Si dans unde ces laboratoires fétides ou une de ces salles de dissection,vous trouviez cet homme couché sur une table de plomb sillonnée degouttières qui laissent couler le sang, vous le regarderiezsimplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se dresseraitsur votre tête. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de mal. Aucontraire, vous penseriez probablement travailler pour le bien del’humanité, ou augmenter le trésor scientifique du monde,satisfaire une curiosité intellectuelle ou quelque chose de cegenre… Ce que je vous demande, c’est ce que vous avez déjà faitsouvent. En vérité, détruire un cadavre doit être beaucoup moinshorrible que ce que vous êtes habitué à faire. Et, songez-y, cecadavre est l’unique preuve qu’il y ait contre moi. S’il estdécouvert, je suis perdu ; et il sera sûrement découvert sivous ne m’aidez pas !…

– Je n’ai aucun désir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suissimplement indifférent à toute l’affaire. Elle ne m’intéressepas…

– Alan, je vous en conjure ! Songez quelle position est lamienne ! Juste au moment où vous arriviez, je défaillais deterreur. Vous connaîtrez peut-être un jour vous-même cette terreur…Non ! ne pensez pas à cela. Considérez la chose uniquement aupoint de vue scientifique. Vous ne vous informez point d’oùviennent les cadavres qui servent à vos expériences ?… Ne vousinformez point de celui-ci. Je vous en ai trop dit là-dessus. Maisje vous supplie de faire cela. Nous fûmes amis, Alan !

– Ne parlez pas de ces jours-là, Dorian, ils sont morts.

– Les morts s’attardent quelquefois… L’homme qui est là-haut nes’en ira pas. Il est assis contre la table, la tête inclinée et lesbras étendus. Alan ! Alan ! si vous ne venez pas à monsecours, je suis perdu !… Quoi ! mais ils me pendront,Alan ! Ne comprenez-vous pas ? Ils me pendront pour ceque j’ai fait !…

– Il est inutile de prolonger cette scène. Je refuse absolumentde me mêler à tout cela. C’est de la folie de votre part de me ledemander.

– Vous refusez ?

– Oui.

– Je vous en supplie, Alan !

– C’est inutile.

Le même regard de compassion se montra dans les yeux de DorianGray. Il étendit la main, prit une feuille de papier et traçaquelques mots. Il relut ce billet deux fois, le plia soigneusementet le poussa sur la table. Cela fait, il se leva et alla à lafenêtre.

Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier etl’ouvrit. À mesure qu’il lisait, une pâleur affreuse décomposaitses traits, il se renversa sur sa chaise. Son cœur battait à serompre.

Après deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian seretourna et vint se poser derrière lui, la main appuyée sur sonépaule.

– Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous nem’avez laissé aucune alternative. J’avais une lettre toute prête,la voici. Vous voyez l’adresse. Si vous ne m’aidez pas, il faudraque je l’envoie ; si vous ne m’aidez pas, je l’enverrai… Voussavez ce qui en résultera… Mais vous allez m’aider. Il estimpossible que vous me refusiez maintenant. J’ai essayé de vousépargner. Vous me rendrez la justice de le reconnaître… Vous fûtessévère, dur, offensant. Vous m’avez traité comme nul homme n’osajamais le faire, nul homme vivant, tout au moins. J’ai toutsupporté. Maintenant c’est à moi à dicter les conditions.

Campbell cacha sa tête entre ses mains ; un frisson leparcourut…

– Oui, c’est à mon tour à dicter mes conditions, Alan. Vous lesconnaissez. La chose est très simple. Venez, ne vous mettez pasainsi en fièvre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la etfaites-la…

Un gémissement sortit des lèvres de Campbell qui se mit àtrembler de tout son corps. Le tic-tac de l’horloge sur la cheminéelui parut diviser le temps en atomes successifs d’agonie, dontchacun était trop lourd pour être porté. Il lui sembla qu’un cerclede fer enserrait lentement son front, et que la honte dont il étaitmenacé l’avait atteint déjà. La main posée sur son épaule luipesait comme une main de plomb, intolérablement. Elle semblait lebroyer.

– Eh bien !… Alan ! il faut vous décider.

– Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces motsavaient pu changer la situation…

– Il le faut. Vous n’avez pas le choix… N’attendez plus.

Il hésita un instant.

– Y a-t-il du feu dans cette chambre haute ?

– Oui, il y a un appareil au gaz avec de l’amiante.

– Il faut que j’aille chez moi prendre des instruments aulaboratoire.

– Non, Alan, vous ne sortirez pas d’ici. Écrivez ce qu’il vousfaut sur une feuille de papier et mon domestique prendra un cab, etira vous le chercher.

Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et écrivitsur une enveloppe l’adresse de son aide. Dorian prit le billet etle lut attentivement ; puis il sonna et le donna à sondomestique avec l’ordre de revenir aussitôt que possible et derapporter les objets demandés.

Quand la porte de la rue se fut refermée, Campbell se levanerveusement et s’approcha de la cheminée. Il semblait grelotterd’une sorte de fièvre. Pendant près de vingt minutes aucun des deuxhommes ne parla. Une mouche bourdonnait bruyamment dans la pièce etle tic-tac de l’horloge résonnait comme des coups de marteau…

Le timbre sonna une heure… Campbell se retourna et regardantDorian, vit que ses yeux étaient baignés de larmes. Il y avait danscette face désespérée une pureté et une distinction qui le mirenthors de lui.

– Vous êtes infâme, absolument infâme, murmura-t-il.

– Fi ! Alan, vous m’avez sauvé la vie, dit Dorian.

– Votre vie, juste ciel ! quelle vie ! Vous êtes alléde corruptions en corruptions jusqu’au crime. En faisant ce que jevais faire, ce que vous me forcez à faire, ce n’est pas à votre vieque je songe…

– Ah ! Alan ! murmura Dorian avec un soupir. Je voussouhaite d’avoir pour moi la millième partie de la pitié que j’aipour vous.

Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder à lafenêtre du jardin.

Campbell ne répondit rien…

Après une dizaine de minutes, on frappa à la porte et ledomestique entra, portant avec une grande boîte d’acajou pleine dedrogues, un long rouleau de fil d’acier et de platine et deuxcrampons de fer d’une forme étrange.

– Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il àCampbell.

– Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j’ai encore unecommission à vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmondqui fournit les orchidées à Selby ?

– Harden, monsieur.

– Oui, Harden… Vous allez aller à Richmond voir Harden lui-même,et vous lui direz de m’envoyer deux fois plus d’orchidées que jen’en avais commandé, et d’en mettre aussi peu de blanches quepossible… Non, pas de blanches du tout… Le temps est délicieux,Francis, et Richmond est un endroit charmant ; autrement je nevoudrais pas vous ennuyer avec cela.

– Pas du tout, monsieur. À quelle heure faudra-t-il que jerevienne ?

Dorian regarda Campbell.

– Combien de temps demandera votre expérience, Alan ?dit-il d’une voix calme et indifférente, comme si la présence d’untiers lui donnait un courage inattendu.

Campbell tressaillit et se mordit les lèvres…

– Environ cinq heures, répondit-il.

– Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures etdemie, Francis. Ou plutôt, attendez, préparez-moi ce qu’il faudrapour m’habiller. Vous aurez votre soirée pour vous. Je ne dîne pasici, de sorte que je n’aurai plus besoin de vous.

– Merci, monsieur, répondit le valet en se retirant.

– Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant… Comme cettecaisse est lourde !… Je vais la monter, prenez les autresobjets.

Il parlait vite, d’un ton de commandement. Campbell se sentitdominé. Ils sortirent ensemble.

Arrivés au palier du dernier étage, Dorian sortit sa clef et lamit dans la serrure. Puis il s’arrêta, les yeux troublés,frissonnant…

– Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan !murmura-t-il.

– Ça m’est égal, je n’ai pas besoin de vous, dit Campbellfroidement.

Dorian entr’ouvrit la porte… À ce moment il aperçut en pleinsoleil les yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui,sur le parquet, le rideau déchiré était étendu. Il se rappela quela nuit précédente il avait oublié pour la première fois de sa vie,de cacher le tableau fatal ; il eut envie de fuir, mais il seretint en frémissant.

Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillantequ’il voyait sur une des mains comme si la toile eût suinté dusang ? Quelle chose horrible, plus horrible, lui parut-il surle moment, que ce paquet immobile et silencieux affaissé contre latable, cette masse informe et grotesque dont l’ombre se projetaitsur le tapis souillé, lui montrant qu’elle n’avait pas bougé etétait toujours la, telle qu’il l’avait laissée…

Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grandeet les yeux à demi fermés, détournant la tête, il entra vivement,résolu à ne pas jeter même un regard vers le cadavre… Puis,s’arrêtant et ramassant le rideau de pourpre et d’or, il le jetasur le cadre…

Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeuxfixés sur les arabesques de la broderie qu’il avait devant lui. Ilentendit Campbell qui rentrait la lourde caisse et les objetsmétalliques nécessaires à son horrible travail. Il se demanda siCampbell et Basil Hallward s’étaient jamais rencontrés, et dans cecas ce qu’ils avaient pu penser l’un de l’autre.

– Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrière lui.

Il se retourna et sortit en hâte, ayant confusément entrevu lecadavre renversé sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant saface jaune et luisante. En descendant il entendit le bruit de laclef dans la serrure… Alan s’enfermait…

Il était beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentradans la bibliothèque. Il était pâle, mais parfaitement calme.

– J’ai fait ce que vous m’avez demandé, murmura-t-il. Etmaintenant, adieu ! Ne nous revoyons plus jamais !

– Vous m’avez sauvé, Alan, je ne pourrai jamais l’oublier, ditDorian, simplement.

Dès que Campbell fut sorti, il monta… Une odeur horrible d’acidenitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matindevant la table avait disparu…

Chapitre 15

 

Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, laboutonnière ornée d’un gros bouquet de violettes de Parme, DorianGray était introduit dans le salon de lady Narborough par desdomestiques inclinés.

Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il étaitdans un état de sauvage excitation, mais l’élégante révérence qu’ileut vers la main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée etaussi gracieuse qu’à l’ordinaire. Peut-être n’est-on jamais plus àl’aise que lorsqu’on a quelque comédie à jouer. Certes, aucun deceux qui virent Dorian Gray ce soir-là, n’eût pu imaginer qu’ilvenait de traverser un drame aussi horrible qu’aucun drame de notreépoque. Ces doigts délicats ne pouvaient avoir tenu le couteau d’unassassin, ni ces lèvres souriantes blasphémé Dieu. Malgré lui ils’étonnait du calme de son esprit et pour un moment il ressentitprofondément le terrible plaisir d’avoir une vie double.

C’était une réunion intime, bientôt transformée en confusion parlady Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlaitcomme d’une femme qui avait gardé de beaux restes d’une remarquablelaideur. Elle s’était montrée l’excellente épouse d’un de nos plusennuyeux ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sousun mausolée de marbre, qu’elle avait elle-même dessiné, et mariéses filles à des hommes riches et mûrs, se consacrait maintenantaux plaisirs de l’art français, de la cuisine française et del’esprit français quand elle pouvait l’atteindre…

Dorian était un de ses grands favoris ; elle lui disaittoujours qu’elle était ravie de ne l’avoir pas connue dans sajeunesse.

– Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follementamoureuse de vous, ajoutait-elle, j’aurais jeté pour vous monbonnet par dessus les moulins ! Heureusement que l’on nepensait pas à vous alors ! D’ailleurs nos bonnets étaient sidéplaisants et les moulins si occupés à prendre le vent que jen’eus jamais de flirt avec personne. Et puis, ce fut de la faute deNarborough. Il était tellement myope qu’il n’y aurait eu aucunplaisir à tromper un mari qui n’y voyait jamais rien !…

Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux… Ainsi qu’ellel’expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses fillesmariées lui était tombée à l’improviste, et pour comble de malheur,avait amené son mari avec elle.

– Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, luisouffla-t-elle à l’oreille… Certes, je vais passer chaque été aveceux en revenant de Hambourg, mais il faut bien qu’une vieille femmecomme moi aille quelquefois prendre un peu d’air frais. Au reste,je les réveille réellement. Vous n’imaginez pas l’existence qu’ilsmènent. C’est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent debonne heure, car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant sipeu à penser. Il n’y a pas eu le moindre scandale dans tout levoisinage depuis le temps de la Reine Elizabeth, aussis’endorment-ils tous après dîner. Il ne faut pas aller vous asseoirprès d’eux. Vous resterez près de moi et vous me distrairez…

Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui.C’était certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages luiétaient inconnus et les autres étaient : Ernest Harrowden, un deces médiocres entre deux âges, si communs dans les clubs deLondres, qui n’ont pas d’ennemis, mais qui n’en sont pas moinsdétestés de leurs amis ; Lady Ruxton, une femme dequarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez recourbé, quiessayait toujours de se trouver compromise, mais était siparfaitement banale qu’à son grand désappointement, personne n’eutjamais voulu croire à aucune médisance sur son compte ; MmeErlynne, personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée,affectée d’un délicieux bégaiement ; Lady Alice Chapman, lafille de l’hôtesse, triste et mal fagotée, lotie d’une de cesbanales figures britanniques qu’on ne se rappelle jamais ; etenfin son mari, un être aux joues rouges, aux favoris blancs, qui,comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait qu’une excessivejovialité pouvait suppléer au manque absolu d’idées…

Dorian regrettait presque d’être venu, lorsque lady Narboroughregardant la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée demauve ses volutes prétentieuses de bronze doré, s’écria :

– Comme c’est mal à Henry Wotton d’être si en retard ! J’aienvoyé ce matin chez lui à tout hasard et il m’a promis de ne pasnous manquer.

Ce lui fut une consolation de savoir qu’Harry allait venir etquand la porte s’ouvrit et qu’il entendit sa voix douce etmusicale, prêtant son charme à quelque insincère compliment,l’ennui le quitta.

Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets sesuccédaient dans son assiette sans qu’il y goûtât. Lady Narboroughne cessait de le gronder pour ce qu’elle appelait : « une insulte àce pauvre Adolphe qui a composé le menu exprès pour vous. » Detemps en temps lord Henry le regardait, s’étonnant de son silenceet de son air absorbé. Le sommelier remplissait sa coupe dechampagne ; il buvait avidement et sa soif semblait enaugmenter.

– Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu’on servit le chaud-froid,qu’avez-vous donc ce soir ?… Vous ne paraissez pas à votreaise ?

– Il est amoureux, s’écria lady Narborough, et je crois qu’il apeur de me l’avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il araison, je le serais certainement…

– Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n’ai pasété amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol aquitté Londres.

– Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme,s’écria la vieille dame. Je ne puis vraiment lecomprendre !

– C’est tout simplement parce qu’elle vous rappelle votreenfance, lady Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul traitd’union entre nous et vos robes courtes.

– Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry.Mais je me souviens très bien de l’avoir vue à Vienne il y a trenteans… Était-elle assez décolletée alors !

– Elle est encore décolletée, répondit-il, prenant une olive deses longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elleressemble à une édition de luxe d’un mauvais roman français. Elleest vraiment extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pourla famille est étonnant : lorsque son troisième mari mourut, sescheveux devinrent parfaitement dorés de chagrin !

– Pouvez-vous dire, Harry !… s’écria Dorian.

– C’est une explication romantique ! s’exclama en riantl’hôtesse. Mais, vous dites son troisième mari, lord Henry… Vous nevoulez pas dire que Ferrol est le quatrième ?

– Certainement, lady Narborough.

– Je n’en crois pas un mot.

– Demandez plutôt à Mr Gray, c’est un de ses plus intimesamis.

– Est-ce vrai, Mr Gray ?

– Elle me l’a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui aidemandé si comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pasleurs cœurs embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit quenon, car aucun d’eux n’en avait.

– Quatre maris !… Ma parole c’est trop de zèle !…

– Trop d’audace, lui ai-je dit, repartit Dorian.

– Oh ! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment estFerrol ?… Je ne le connais pas.

– Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe descriminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.

Lady Narborough le frappa de son éventail.

– Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouveextrêmement méchant !…

– Mais pourquoi le monde dit-il cela ? demanda lord Henryen levant la tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ciet moi nous sommes en excellents termes.

– Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant,s’écria la vieille dame, hochant la tête.

Lord Henry redevint sérieux un moment.

– C’est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu’ona aujourd’hui de dire derrière le dos des gens ce qui est…absolument vrai !…

– N’est-il pas incorrigible ? s’écria Dorian, se renversantsur le dossier de sa chaise.

– Je l’espère bien ! dit en riant l’hôtesse. Mais si envérité, vous adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, ilfaudra que je me remarie aussi, afin d’être à la mode.

– Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompitlord Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois.Quand une femme se remarie c’est qu’elle détestait son premierépoux. Quand un homme se remarie, c’est qu’il adorait sa premièrefemme. Les femmes cherchent leur bonheur, les hommes risquent leleur.

– Narborough n’était pas parfait ! s’écria la vieilledame.

– S’il l’avait été, vous ne l’eussiez point adoré, fut laréponse. Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avonspas mal, elles nous passeront tout, même notre intelligence… Vousne m’inviterez plus, j’en ai peur, pour avoir dit cela, ladyNarborough, mais c’est entièrement vrai.

– Certes, c’est vrai, lord Henry… Si nous autres femmes, ne vousaimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous ? Aucun devous ne pourrait se marier. Vous seriez un tas d’infortunéscélibataires… Non pas cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd’hui, tous les hommes mariés vivent comme des garçons ettous les garçons comme des hommes mariés.

– « Fin de siècle !… », murmura lord Henry.

– « Fin de globe !… », répondit l’hôtesse.

– Je voudrais que ce fût la Fin du globe, dit Dorianavec un soupir. La vie est une grande désillusion.

– Ah, mon cher ami ! s’écria lady Narborough mettant sesgants, ne me dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un hommedit cela, on comprend que c’est la vie qui l’a épuisé. Lord Henryest très méchant et je voudrais souvent l’avoir été moi-même ;mais vous, vous êtes fait pour être bon, vous êtes si beau !…Je vous trouverai une jolie femme. Lord Henry, ne pensez-vous pasque Mr Gray devrait se marier ?…

– C’est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesçalord Henry en s’inclinant.

– Bien, il faudra que nous nous occupions d’un parti convenablepour lui. Je parcourrai ce soir le « Debrett » avec soin etdresserai une liste de toutes les jeunes filles à marier.

– Avec leurs âges, lady Narborough ? demanda Dorian.

– Certes, avec leurs âges, dûment reconnus… Mais il ne faut rienfaire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que le MorningPost appelle une union assortie, et je veux que vous soyezheureux !

– Que de bêtises on dit sur les mariages heureux ! s’écrialord Henry. Un homme peut être heureux avec n’importe quelle femmeaussi longtemps qu’il ne l’aime pas !…

– Ah ! quel affreux cynique vous faites !… fit en selevant la vieille dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.

– Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraimentun admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m’aproscrit. Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriezrencontrer. Je veux que ce soit un choix parfait.

– J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont unpassé, répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puissefaire une bonne compagnie ?

– Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte…Mille pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n’avais pasvu que vous n’aviez pas fini votre cigarette.

– Ce n’est rien, lady Narborough, je fume beaucoup trop. Je melimiterai à l’avenir.

– N’en faites rien, lady Huxton, dit lord Henry. La modérationest une chose fatale. Assez est aussi mauvais qu’un repas ;plus qu’assez est aussi bon qu’une fête.

Lady Ruxton le regarda avec curiosité.

– Il faudra venir m’expliquer cela une de ces après-midi, lordHenry ; la théorie me parait séduisante, murmura-t-elle ensortant majestueusement…

– Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et descandales, cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nousquerellerons.

Les hommes éclatèrent de rire et Mr Chapman remontasolennellement du bout de la table et vint s’asseoir à la placed’honneur. Dorian Gray alla se placer près de lord Henry. MrChapman se mit à parler très haut de la situation à la Chambre desCommunes. Il avait de gros rires en nommant ses adversaires. Le motdoctrinaire – mot plein de terreurs pour l’espritbritannique – revenait de temps en temps dans sa conversation. Unpréfixe allitéré est un ornement à l’art oratoire. Il élevait l’ «Union Jack » sur le pinacle de la Pensée. La stupidité héréditairede la race – qu’il dénommait jovialement le bon sens anglais –était, comme il le démontrait, le vrai rempart de la Société.

Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna versDorian.

– Êtes-vous mieux, cher ami ? demanda-t-il… vous paraissiezmal à votre aise à table ?

– Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout.

– Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout àfait folle de vous. Elle m’a dit qu’elle irait à Selby.

– Elle m’a promis de venir le vingt.

– Est-ce que Monmouth y sera aussi ?

– Oh ! oui, Harry…

– Il m’ennuie terriblement, presque autant qu’il ennuie laduchesse. Elle est très intelligente, trop intelligente pour unefemme. Elle manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sontles pieds d’argile qui rendent précieux l’or de la statue. Sespieds sont fort jolis, mais ils ne sont pas d’argile ; despieds de porcelaine blanche, si vous voulez. Ils ont passé au feuet ce que le feu ne détruit pas, il le durcit. Elle a eu desaventures…

– Depuis quand est-elle mariée ? demanda Dorian.

– Depuis une éternité, m’a-t-elle dit. Je crois, d’aprèsl’armorial, que ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avecMonmouth peuvent compter pour une éternité. Qui viendraencore ?

– Oh ! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notrehôtesse, Geoffrey Clouston, les habitués… J’ai invité LordGrotrian.

– Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde,mais je le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagéréeet son éducation toujours trop parfaite. C’est une figure trèsmoderne.

– Je ne sais s’il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu’ilaille à Monte-Carlo avec son père.

– Ah ! quel peste que ces gens ! Tâchez donc qu’ilvienne. À propos, Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hiersoir. Il n’était pas encore onze heures. Qu’avez-vous fait ?…Êtes-vous rentré tout droit chez vous ?

Dorian le regarda brusquement.

– Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que verstrois heures.

– Êtes-vous allé au club ?

– Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres… Non, je veuxdire, je ne suis pas allé au club… Je me suis promené. Je ne saisplus ce que j’ai fait… Comme vous êtes indiscret, Harry ! Vousvoulez toujours savoir ce qu’on fait ; moi, j’ai toujoursbesoin d’oublier ce que j’ai fait… Je suis rentré à deux heures etdemie, si vous tenez à savoir l’heure exacte ; j’avais oubliéma clef et mon domestique a dû m’ouvrir. S’il vous faut despreuves, vous les lui demanderez.

Lord Henry haussa les épaules.

– Comme si cela m’intéressait, mon cher ami ! Montons ausalon – Non, merci, Mr Chapman, pas de sherry… – Il vous est arrivéquelque chose, Dorian… Dites-moi ce que c’est. Vous n’êtes pasvous-même ce soir.

– Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable,nerveux. J’irai vous voir demain ou après-demain. Faites mesexcuses à lady Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Ilfaut que je rentre.

– Très bien, Dorian. J’espère que je vous verrai demain authé ; la Duchesse viendra.

– Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s’en allant.

En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu’il avaitchassée l’envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lordHenry, lui avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, etil avait encore besoin de calme. Des objets dangereux restaient àdétruire. Il se révoltait à l’idée de les toucher de ses mains.

Cependant il fallait que ce fût fait. Il se résigna et quand ileut fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placardsecret où il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward.Un grand feu brûlait dans la cheminée ; il y jeta encore unebûche. L’odeur de cuir roussi et du drap brûlé était insupportable.Il lui fallut trois quarts d’heure pour consumer le tout. À la fin,il se sentit faiblir, presque malade ; et ayant allumé despastilles d’Alger dans un brûle-parfums de cuivre ajouré, il serafraîchit les mains et le front avec du vinaigre de toilette aumusc.

Soudain il frissonna… Ses yeux brillaient étrangement, ilmordillait fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtresse trouvait un grand cabinet florentin, en ébène incrusté d’ivoireet de lapis. Il le regardait comme si c’eût été un objet capable dele ravir et de l’effrayer tout à la fois et comme s’il eût contenuquelque chose qu’il désirait et dont il avait peur. Sa respirationétait haletante. Un désir fou s’empara de lui. Il alluma unecigarette, puis la jeta. Ses paupières s’abaissèrent, et leslongues franges de ses cils faisaient une ombre sur ses joues. Ilregarda encore le cabinet. Enfin, il se leva du divan où il étaitétendu, alla vers le meuble, l’ouvrit et pressa un bouton dissimulédans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement. Ses doigts yplongèrent instinctivement et en retirèrent une petite boite delaque vieil or, délicatement travaillée ; les côtés en étaientornés de petites vagues en relief et de cordons de soie oùpendaient des glands de fils métalliques et des perles de cristal.Il ouvrit la boîte. Elle contenait une pâte verte ayant l’aspect dela cire et une odeur forte et pénétrante…

Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres… Ilgrelottait, quoique l’atmosphère de la pièce fût extraordinairementchaude, puis il s’étira, et regarda la pendule. Il était minuitmoins vingt. Il remit la boîte, ferma la porte du meuble et rentradans sa chambre.

Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans lanuit épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d’uncache-nez, se glissait hors de sa maison. Dans Bond Street ilrencontra un hansom attelé d’un bon cheval. Il le héla, etdonna à voix basse une adresse au cocher.

L’homme secoua la tête.

– C’est trop loin pour moi, murmura-t-il.

– Voilà un souverain pour vous, dit Dorian ; vous en aurezun autre si vous allez vite.

– Très bien, monsieur, répondit l’homme, vous y serez dans uneheure, et ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit fairedemi-tour à son cheval qui partit rapidement dans la direction dufleuve.

Chapitre 16

 

Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbèresluisaient fantomatiquement dans le brouillard humide. Lespublic-houses se fermaient et des groupes ténébreuxd’hommes et de femmes se séparaient aux alentours. D’ignobleséclats de rire fusaient des bars ; en d’autres, des ivrognesbraillaient et criaient…

Étendu dans le hansom, son chapeau posé en arrière sursa tête, Dorian Gray regardait avec des yeux indifférents la hontesordide de la grande ville ; il se répétait à lui-même lesmots que lord Henry lui avait dits le jour de leur premièrerencontre : « Guérir l’âme par le moyen des sens et les sens aumoyen de l’âme… Oui, là était le secret ; il l’avait souventessayé et l’essaierait encore. Il y a des boutiques d’opium où l’onpeut acheter l’oubli, des tanières d’horreur où la mémoire desvieux péchés s’abolit par la folie des péchés nouveaux.

La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune… Detemps à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, lacachait. Les réverbères devenaient de plus en plus rares, et lesrues plus étroites et plus sombres… À un certain moment le cocherperdit son chemin et dut rétrograder d’un demi-mille ; unevapeur enveloppait le cheval, trottant dans les flaques d’eau… Lesvitres du hansom étaient ouatées d’une brume grise…

« Guérir l’âme par le moyen des sens, et les sens au moyen del’âme. » Ces mots sonnaient singulièrement à son oreille… Oui, sonâme était malade à la mort… Était-il vrai que les sens la pouvaientguérir ?… Un sang innocent avait été versé… Comment rachetercela ? Ah ! il n’était point d’expiation !… Maisquoique le pardon fût impossible, possible encore était l’oubli, etil était déterminé à oublier cette chose, à en abolir pour jamaisle souvenir, à l’écraser comme on écrase une vipère qui vous amordu… Vraiment de quel droit Basil lui avait-il parlé ainsi ?Qui l’avait autorisé à se poser en juge des autres ? Il avaitdit des choses qui étaient effroyables, horribles, impossibles àendurer…

Le hansom allait cahin-caha, de moins en moins vite,semblait-il… Il abaissa la trappe et dit à l’homme de se presser.Un hideux besoin d’opium commençait à le ronger. Sa gorge brûlait,et ses mains délicates se crispaient nerveusement ; il frappaférocement le cheval avec sa canne.

Le cocher ricana et fouetta sa bête… Il se mit à rire à sontour, et l’homme se tut…

La route était interminable, les rues lui semblaient comme latoile noire d’une invisible araignée. Cette monotonie devenaitinsupportable, et il s’effraya de voir le brouillards’épaissir.

Ils passèrent près de solitaires briqueteries… Le brouillard seraréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteilled’où sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chienaboya comme ils passaient et dans le lointain cria quelque mouetteerrante. Le cheval trébucha dans une ornière, fit un écart etpartit au galop…

Au bout d’un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, etéveillèrent les échos des rues mal pavées… Les fenêtres n’étaientpoint éclairées, mais ça et là, des ombres fantastiques sesilhouettaient contre des jalousies illuminées ; il lesobservait curieusement. Elles se remuaient comme de monstrueusesmarionnettes, qu’on eût dit vivantes ; il les détesta… Unerage sombre était dans son cœur.

Au coin d’une rue, une femme leur cria quelque chose d’une porteouverte, et deux hommes coururent après la voiture l’espace de centyards ; le cocher les frappa de son fouet.

Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmespensées… Avec une hideuse réitération, les lèvres mordues de DorianGray répétaient et répétaient encore la phrase captieuse qui luiparlait d’âme et de sens, jusqu’à ce qu’il y eût trouvé la parfaiteexpression de son humeur, et justifié, par l’approbationintellectuelle, les sentiments qui le dominaient… D’une cellule àl’autre de son cerveau rampait la même pensée ; et le sauvagedésir de vivre, le plus terrible de tous les appétits humains,vivifiait chaque nerf et chaque fibre de son être. La laideur qu’ilavait haïe parce qu’elle fait les choses réelles, lui devenaitchère pour cette raison ; la laideur était la seuleréalité.

Les abominables bagarres, l’exécrable taverne, la violence crued’une vie désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés,étaient plus vraies, dans leur intense actualité d’impression, quetoutes les formes gracieuses d’art, que les ombres rêveuses duchant ; c’était ce qu’il lui fallait pour l’oubli… Dans troisjours il serait libre…

Soudain, l’homme arrêta brusquement son cheval à l’entrée d’unesombre ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches denteléesdes cheminées des maisons, s’élevaient des mâts noirs devaisseaux ; des guirlandes de blanche brume s’attachaient auxvergues ainsi que des voiles de rêve…

– C’est quelque part par ici, n’est-ce pas, m’sieu ?demanda la voix rauque du cocher par la trappe.

Dorian tressaillit et regarda autour de lui…

– C’est bien comme cela, répondit-il ; et après être sortihâtivement du cab et avoir donné au cocher le pourboire qu’il luiavait promis, il marcha rapidement dans la direction du quai… Deci, de là, une lanterne luisait à la poupe d’un navire decommerce ; la lumière dansait et se brisait dans les flots.Une rouge lueur venait d’un steamer au long cours qui faisait ducharbon. Le pavé glissant avait l’air d’un mackintosh mouillé.

Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps àautre pour voir s’il n’était pas suivi. Au bout de sept à huitminutes, il atteignit une petite maison basse, écrasée entre deuxmanufactures, misérables… Une lumière brillait à une fenêtre duhaut. Il s’arrêta et frappa un coup particulier.

Quelques instants après, des pas se firent entendre dans lecorridor, et il y eut un bruit de chaînes décrochées. La portes’ouvrit doucement, et il entra, sans dire un mot à la vague formehumaine, qui s’effaça dans l’ombre comme il entrait. Au fond ducorridor, pendait un rideau vert déchiré que souleva le vent venude la rue. L’ayant écarté, il entra dans une longue chambre bassequi avait l’air d’un salon de danse de troisième ordre. Autour desmurs, des becs de gaz répandaient une lumière éclatante qui sedéformait dans les glaces pleines de chiures de mouches, situées enface. De graisseux réflecteurs d’étain à côtes se trouvaientderrière, frissonnants disques de lumière… Le plancher étaitcouvert d’un sable jaune d’ocre, sali de boue, taché de liqueurrenversée.

Des Malais étaient accroupis près d’un petit fourneau à charbonde bois jouant avec des jetons d’os, et montrant en parlant desdents blanches. Dans un coin sur une table, la tête enfouie dansses bras croisés était étendu un matelot, et devant le bar auxpeintures criardes qui occupait tout un côté de la salle, deuxfemmes hagardes se moquaient d’un vieux qui brossait les manches deson paletot, avec une expression de dégoût…

– Il croit qu’il a des fourmis rouges sur lui, dit l’une d’ellesen riant, comme Dorian passait… L’homme les regardait avec terreuret se mit à geindre.

Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant àune chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marchesdétraquées, une lourde odeur d’opium le saisit. Il poussa un soupirprofond, et ses narines palpitèrent de plaisir…

En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, entrain d’allumer à une lampe une longue pipe mince, le regarda et lesalua avec hésitation.

– Vous ici, Adrien, murmura Dorian.

– Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il insoucieusement.Personne ne veut plus me fréquenter à présent…

– Je croyais que vous aviez quitté l’Angleterre.

– Darlington ne veut rien faire… Mon frère a enfin payé la note…Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m’est égal, ajouta-t-ilavec un soupir… Tant qu’on a cette drogue, on n’a pas besoind’amis. Je pense que j’en ai eu de trop…

Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, quigisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques…Ces membres déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts etvitreux, l’attirèrent… Il savait dans quels étranges cieux ilssouffraient, et quels ténébreux enfers leur apprenaient le secretde nouvelles joies ; ils étaient mieux que lui, emprisonnédans sa pensée. La mémoire, comme une horrible maladie, rongeaitson âme ; de temps à autre, il voyait les yeux de BasilHallward fixés sur lui… Cependant, il ne pouvait rester là ;la présence d’Adrien Singleton le gênait ; il avait besoind’être dans un lieu où personne ne sût qui il était ; ilaurait voulu s’échapper de lui-même…

– Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d’uninstant.

– Sur le quai ?…

– Oui…

– Cette folle y sera sûrement ; on n’en veut plus ici…

Dorian leva les épaules.

– Je suis malade des femmes qui aiment : les femmes qui haïssentsont beaucoup plus intéressantes. D’ailleurs, cette drogue estencore meilleure…

– C’est tout à fait pareil…

– Je préfère cela. Venez boire quelque chose ; j’en aigrand besoin.

–Moi, je n’ai besoin de rien, murmura le jeune homme.

– Ça ne fait rien.

Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian aubar.

Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, grimaça unhideux salut en posant une bouteille de brandy et deux gobeletsdevant eux. Les femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent àbavarder. Dorian leur tourna le dos, et, à voix basse, dit quelquechose à Adrien Singleton.

Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la facede l’une des femmes :

– Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir,ricana-t-elle.

– Ne me parlez pas, pour l’amour de Dieu, cria Dorian, frappantdu pied. Que désirez-vous ? de l’argent ? en voilà !Ne me parlez plus…

Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de lafemme, et s’éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Ellehocha la tête et rafla la monnaie sur le comptoir avec des mainsavides… Sa compagne la regardait envieusement…

– Ce n’est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne mesoucie pas de revenir ? À quoi cela me servirait-il ? Jesuis tout à fait heureux maintenant…

– Vous m’écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n’est-cepas ? dit Dorian un moment après.

– Peut-être !…

– Bonsoir, alors.

– Bonsoir… répondit le jeune homme, en remontant les marches,essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir.

Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse ;comme il tirait le rideau, un rire ignoble jaillit des lèvrespeintes de la femme qui avait pris l’argent.

– C’est le marché du démon ! hoqueta-t-elle d’une voixéraillée.

– Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela !

Elle fit claquer ses doigts…

– C’est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n’est-cepas ? glapit-elle derrière lui.

Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, etregarda autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de laporte du corridor se fermant… Il se précipita dehors encourant.

Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine.

Sa rencontre avec Adrien Singleton l’avait étrangementému ; il s’étonnait que la ruine de cette jeune vie fûtréellement son fait, comme Basil Hallward le lui avait dit d’unemanière si insultante. Il mordit ses lèvres et ses yeuxs’attristèrent un moment. Après tout, qu’est-ce que cela pouvaitlui faire ?… La vie est trop courte pour supporter encore lefardeau des erreurs d’autrui. Chaque homme vivait sa propre vie, etla payait son prix pour la vivre… Le seul malheur était que l’oneût à payer si souvent pour une seule faute, car il fallait payertoujours et encore… Dans ses marchés avec les hommes, la Destinéene ferme jamais ses comptes.

Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ouce que les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaquefibre du corps, chaque cellule de la cervelle, semblent êtreanimées de mouvements effrayants ; les hommes et les femmes,dans de tels moments, perdent le libre exercice de leurvolonté ; ils marchent vers une fin terrible comme desautomates. Le choix leur est refusé et la conscience elle-même estmorte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner à larébellion son attrait, et son charme à la désobéissance ; cartous les péchés, comme les théologiens sont fatigués de nous lerappeler, sont des péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain,étoile du matin, tomba du ciel, ce fut en rebelle qu’iltomba !…

Endurci, concentré dans le mal, l’esprit souillé, l’âmeassoiffée de révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en plus…Comme il pénétrait sous une arcade sombre, il avait accoutumésouvent de prendre pour abréger son chemin vers l’endroit mal faméoù il allait, il se sentit subitement saisi par derrière, et avantqu’il eût le temps de se défendre, il était violemment projetécontre le mur ; une main brutale lui étreignait lagorge !…

Il se défendit follement, et par un effort désespéré, détacha deson cou les doigts qui l’étouffaient… Il entendit le déclic d’unrevolver et aperçut la lueur d’un canon poli pointé vers sa tête,et la forme obscure d’un homme court et râblé…

– Que voulez-vous ? balbutia-t-il.

– Restez tranquille ! dit l’homme. Si vous bougez, je voustue !…

– Vous êtes fou ! Que vous ai-je fait ?

– Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était masœur ! Elle s’est tuée, je le sais… Mais sa mort est votreœuvre, et je jure que je vais vous tuer… Je vous ai cherché pendantdes années, sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vousconnaissaient sont mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nomfavori dont elle vous appelait. Par hasard, je l’ai entendu cesoir. Réconciliez-vous avec Dieu, car, ce soir, vous allezmourir !…

Dorian Gray faillit s’évanouir de terreur…

– Je ne l’ai jamais connue, murmura-t-il, je n’ai jamais entenduparler d’elle, vous êtes fou…

– Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai queje suis James Vane, vous allez mourir !

Le moment était terrible !… Dorian ne savait que faire, quedire !…

– À genoux ! cria l’homme. Vous avez encore une minute pourvous confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je doisd’abord régler cela… Une minute ! Pas plus !…

Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il nepouvait penser… Soudain, une ardente espérance lui traversal’esprit !…

– Arrêtez ! cria-t-il. Il y a combien de temps que votresœur est morte ? Vite, dites-moi !…

– Dix huit ans, dit l’homme. Pourquoi cette question ? Letemps n’y fait rien…

– Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant…Dix-huit ans ! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez monvisage !…

James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que celavoulait dire, puis il saisit Dorian Gray et le tira hors del’arcade…

Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante,elle suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l’erreureffroyable dans laquelle il était tombé, car la face de l’hommequ’il allait tuer avait toute la fraîcheur de l’adolescence et lapureté sans tache de la jeunesse. Il paraissait avoir un peu plusde vingt ans, à peine plus ; il ne devait guère être plusvieux que sa sœur, lorsqu’il la quitta, il y avait tant d’années…Il devenait évident que ce n’était pas l’homme qui avait détruit savie…

Il le lâcha, et recula…

– Mon Dieu ! Mon Dieu, cria-t-il !… Et j’allais voustuer !

Dorian Gray respira…

– Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il,le regardant sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de nepoint chercher à vous venger vous-même.

– Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane… On m’a trompé. Unmot que j’ai entendu dans cette maudite taverne m’a mis sur unefausse piste.

– Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer cerevolver qui pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray entournant les talons et descendant doucement la rue.

James Vane restait sur le trottoir, rempli d’horreur, tremblantde la tête aux pieds… Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis uninstant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans lalumière, et s’approcha de lui à pas de loup… Il sentit une main quise posait sur son bras, et se retourna en tressaillant… C’était unedes femmes qui buvaient au bar.

– Pourquoi ne l’avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchantde lui sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vousvous êtes précipité de chez Daly. Fou que vous êtes ! Vousauriez dû le tuer ! Il a beaucoup d’argent, et il est aussimauvais que mauvais !…

– Ce n’était pas l’homme que je cherchais, répondit-il, et jen’ai besoin de l’argent de personne. J’ai besoin de la vie d’unhomme ! L’homme que je veux tuer a près de quarante ans.Celui-là était à peine un adolescent. Dieu merci ! Je n’ai passouillé mes mains de son sang.

La femme eut un rire amer…

– À peine un adolescent, ricana-t-elle… Savez-vous qu’il y après de dix-huit ans que le Prince Charmant m’a fait ce que jesuis ?

– Vous mentez ! cria James Vane.

Elle leva les mains au ciel.

– Devant Dieu, je dis la vérité ! s’écria-t-elle…

– Devant Dieu !…

– Que je devienne muette s’il n’en est ainsi. C’est le plusmauvais de ceux qui viennent ici. On dit qu’il s’est vendu audiable pour garder sa belle figure ! Il y a près de dix-huitans que je l’ai rencontré. Il n’a pas beaucoup changé depuis. C’estcomme je vous le dis, ajouta-t-elle avec un regardmélancolique.

– Vous le jurez ?…

– Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissezpas, gémit-elle. Il me fait peur. Donnez-moi quelque argent pourtrouver un logement cette nuit.

Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue,mais Dorian Gray avait disparu… Quand il revint, la femme étaitpartie aussi…

Chapitre 17

 

Une semaine plus lard, Dorian Gray était assis dans la serre deSelby Royal, parlant à la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec sonmari, un homme de soixante ans, à l’air fatigué, était parmi seshôtes. C’était l’heure du thé, et la douce lumière de la grosselampe couverte de dentelle qui reposait sur la table, faisaitbriller les chines délicats et l’argent repoussé du service ;la duchesse présidait la réception.

Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, etses lèvres d’un rouge sanglant riaient à quelque chose que Dorianlui soufflait. Lord Henry était étendu sur une chaise d’osierdrapée de soie, les regardant. Sur un divan de couleur pêche, ladyNarborough feignait d’écouter la description que lui faisait le ducdu dernier scarabée brésilien dont il venait d’enrichir sacollection.

Trois jeunes gens en des smokings recherchés offraient desgâteaux à quelques dames. La société était composée de douzepersonnes et l’on en attendait plusieurs autres pour le joursuivant.

– De quoi parlez-vous ? dit lord Henry se penchant vers latable et y déposant sa tasse. J’espère que Dorian vous fait part demon plan de rebaptiser toute chose, Gladys. C’est une idéecharmante.

– Mais je n’ai pas besoin d’être rebaptisée, Harry, répliqua laduchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis très satisfaitede mon nom, et je suis certaine que Mr Gray est content dusien.

– Ma chère Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux nomspour tout au monde ; ils sont tous deux parfaits… Je pensaissurtout aux fleurs… Hier, je cueillis une orchidée pour maboutonnière. C’était une adorable fleur tachetée, aussi perverseque les sept péchés capitaux. Distraitement, je demandais à l’undes jardiniers comment elle s’appelait. Il me répondit que c’étaitun beau spécimen de Robinsoniana ou quelque chose d’aussiaffreux… C’est une triste vérité, mais nous avons perdu la facultéde donner de jolis noms aux objets. Les noms sont tout. Je ne medispute jamais au sujet des faits ; mon unique querelle estsur les mots : c’est pourquoi je hais le réalisme vulgaire enlittérature. L’homme qui appellerait une bêche, une bêche, devraitêtre forcé d’en porter une ; c’est la seule chose qui luiconviendrait…

– Alors, comment vous appellerons-nous, Harry,demanda-t-elle.

– Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.

– Je le reconnais à ce trait, s’exclama la duchesse.

– Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s’asseyant dans unfauteuil. On ne peut se débarrasser d’une étiquette. Je refuse letitre.

– Les Majestés ne peuvent abdiquer, avertirent de jolieslèvres.

– Vous voulez que je défende mon trône, alors ?…

– Oui.

– Je dirai les vérités de demain.

– Je préfère les fautes d’aujourd’hui, répondit la duchesse.

– Vous me désarmez, Gladys, s’écria-t-il, imitant sonopiniâtreté.

– De votre bouclier, Harry, non de votre lance…

– Je ne joute jamais contre la beauté, dit-il avec soninclinaison de main.

– C’est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beauté trophaut.

– Comment pouvez-vous dire cela ? Je crois, je l’avoue,qu’il vaut mieux être beau que bon. Mais d’un autre côté, personnen’est plus disposé que je ne le suis à reconnaître qu’il vaut mieuxêtre bon que laid.

– La laideur est alors un des sept péchés capitaux, s’écria laduchesse. Qu’advient-il de votre comparaison sur lesorchidées ?…

– La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, enbonne Tory, ne devez les mésestimer.

– La bière, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notreAngleterre ce qu’elle est.

– Vous n’aimez donc pas votre pays ?

– J’y vis.

– C’est que vous en censurez le meilleur !

– Voudriez-vous que je m’en rapportasse au verdict de l’Europesur nous ? interrogea-t-il.

– Que dit-elle de nous ?

– Que Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvertboutique.

– Est-ce de vous, Harry ?

– Je vous le donne.

– Je ne puis m’en servir, c’est trop vrai.

– Vous n’avez rien à craindre ; nos compatriotes ne sereconnaissent jamais dans une description.

– Ils sont pratiques.

– Ils sont plus rusés que pratiques. Quand ils établissent leurgrand livre, ils balancent la stupidité par la fortune et le vicepar l’hypocrisie.

– Cependant, nous avons fait de grandes choses.

– Les grandes choses nous furent imposées, Gladys.

– Nous en avons porté le fardeau.

– Pas plus loin que le Stock Exchange.

Elle secoua la tête.

– Je crois dans la race, s’écria-t-elle.

– Elle représente les survivants de la poussée.

– Elle suit son développement.

– La décadence m’intéresse plus.

– Qu’est-ce que l’Art ? demanda-t-elle.

– Une maladie.

– L’Amour ?

– Une illusion.

– La religion ?

– Une chose qui remplace élégamment la Foi.

– Vous êtes un sceptique.

– Jamais ! Le scepticisme est le commencement de laFoi.

– Qu’êtes-vous ?

– Définir est limiter.

– Donnez-moi un guide.

– Les fils sont brisés. Vous vous perdriez dans lelabyrinthe.

– Vous m’égarez… Parlons d’autre chose.

– Notre hôte est un sujet délicieux. Il fut baptisé, il y a desans, le Prince Charmant.

– Ah ! Ne me faites pas souvenir de cela ! s’écriaDorian Gray.

– Notre hôte est plutôt désagréable ce soir, remarqua avecenjouement la duchesse. Je crois qu’il pense que Monmouth ne m’aépousée, d’après ses principes scientifiques, que comme le meilleurspécimen qu’il a pu trouver du papillon moderne.

– J’espère du moins que l’idée ne lui viendra pas de voustranspercer d’une épingle, duchesse, dit Dorian en souriant.

– Oh ! ma femme de chambre s’en charge… quand jel’ennuie…

– Et comment pouvez-vous l’ennuyer, duchesse ?

– Pour les choses les plus triviales, je vous assure.Ordinairement, parce que j’arrive à neuf heures moins dix et que jelui confie qu’il faut que je sois habillée pour huit heures etdemie.

– Quelle erreur de sa part !… Vous devriez lacongédier.

– Je n’ose, Mr Gray. Pensez donc, elle m’invente des chapeaux.Vous souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de LadyHilstone ?… Vous ne vous en souvenez pas, je le sais, maisc’est gentil de votre part de faire semblant de vous en souvenir.Eh bien ! il a été fait avec rien ; tous les jolischapeaux sont faits de rien.

– Comme les bonnes réputations, Gladys, interrompit lord Henry…Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pourêtre populaire, il faut être médiocre.

– Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tête, et lesfemmes gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvonssupporter les médiocrités. Nous autres femmes, comme on dit, aimonsavec nos oreilles comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, sitoutefois vous aimez jamais…

– Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmuraDorian.

– Ah ! alors, vous n’avez jamais réellement aimé, Mr Gray,répondit la duchesse sur un ton de moquerie triste.

– Ma chère Gladys, s’écria lord Henry, comment pouvez-vous direcela ? La passion vit par sa répétition et la répétitionconvertit en art un penchant. D’ailleurs, chaque fois qu’on aimec’est la seule fois qu’on ait jamais aimé. La différence d’objetn’altère pas la sincérité de la passion ; elle l’intensifiesimplement. Nous ne pouvons avoir dans la vie au plus qu’une grandeexpérience, et le secret de la vie est de la reproduire le plussouvent possible.

– Même quand vous fûtes blessé par elle, Harry ? demanda laduchesse après un silence.

– Surtout quand on fut blessé par elle, répondit lord Henry.

Une curieuse expression dans l’œil, la duchesse, se tournant,regarda Dorian Gray :

– Que dites-vous de cela, Mr Gray ? interrogea-t-elle.

Dorian hésita un instant ; il rejeta sa tête en arrière, etriant :

– Je suis toujours d’accord avec Harry, Duchesse.

– Même quand il a tort ?

– Harry n’a jamais tort, Duchesse.

– Et sa philosophie vous rend heureux ?

– Je n’ai jamais recherché le bonheur. Qui a besoin dubonheur ?… Je n’ai cherché que le plaisir.

– Et vous l’avez trouvé, Mr Gray ?

– Souvent, trop souvent…

La duchesse soupira…

– Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m’habiller,je ne la trouverai pas ce soir.

– Laissez-moi vous cueillir quelques orchidées, duchesse,s’écria Dorian en se levant et marchant dans la serre…

– Vous flirtez de trop près avec lui, dit lord Henry à sacousine. Faites attention. Il est fascinant…

– S’il ne l’était pas, il n’y aurait point de combat.

– Les Grecs affrontent les Grecs, alors ?

– Je suis du côté des Troyens ; ils combattaient pour unefemme.

– Ils furent défaits…

– Il y a des choses plus tristes que la défaite,répondit-elle.

– Vous galopez, les rênes sur le cou…

– C’est l’allure qui nous fait vivre.

– J’écrirai cela dans mon journal ce soir.

– Quoi ?

– Qu’un enfant brûlé aime le feu.

– Je ne suis pas même roussie ; mes ailes sontintactes.

– Vous en usez pour tout, excepté pour la fuite.

– Le courage a passé des hommes aux femmes. C’est une nouvelleexpérience pour nous.

– Vous avez une rivale.

– Qui ?

– Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l’adore.

– Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l’antique nous estfatal, à nous qui sommes romantiques.

– Romantiques ! Vous avez toute la méthode de lascience.

– Les hommes ont fait notre éducation.

– Mais ne vous ont pas expliquées…

– Décrivez-nous comme sexe, fut le défi.

– Des sphinges sans secrets.

Elle le regarda, souriante…

– Comme Mr Gray est longtemps, dit-elle. Allons l’aider. Je nelui ai pas dit la couleur de ma robe.

– Vous devriez assortir votre robe à ses fleurs, Gladys.

– Ce serait une reddition prématurée.

– L’Art romantique procède par gradation.

– Je me garderai une occasion de retraite.

– À la manière des Parthes ?…

– Ils trouvèrent la sécurité dans le désert ; je nepourrais le faire.

– Il n’est pas toujours permis aux femmes de choisir,répondit-il…

À peine avait-il fini cette menace que du fond de la serrearriva un gémissement étouffé, suivi de la chute sourde d’un corpslourd !… Chacun tressauta. La duchesse restait immobiled’horreur… Les yeux remplis de crainte, lord Henry se précipitaparmi les palmes pendantes, et trouva Dorian Gray gisant la facecontre le sol pavé de briques, évanoui, comme mort…

Il fut porté dans le salon bleu et déposé sur un sofa. Au boutde quelques minutes, il revint à lui, et regarda avec uneexpression effarée…

– Qu’est-il arrivé ? demanda-t-il. Oh ! je mesouviens. Suis-je sauf ici, Harry ?…

Un tremblement le prit…

– Mon cher Dorian, répondit lord Henry, c’est une simplesyncope, voilà tout. Vous devez vous être surmené. Il vaut mieuxpour vous que vous ne veniez pas au dîner ; je prendrai votreplace.

– Non, j’irai dîner, dit-il se dressant. J’aime mieux descendredîner. Je ne veux pas être seul !

Il alla dans sa chambre et s’y habilla. À table, il eut commeune sauvage et insouciante gaieté dans les manières ; mais detemps à autre, un frisson de terreur le traversait, alors qu’ilrevoyait, plaquée comme un blanc mouchoir sur les vitres de laserre, la figure de James Vane, le guettant !…

Chapitre 18

 

Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie dela journée dans sa chambre, en proie avec une terreur folle demourir, indifférent à la vie cependant… La crainte d’êtresurveillé, chassé, traqué, commençait à le dominer. Il tremblaitquand un courant d’air remuait la tapisserie. Les feuilles mortesque le vent chassait contre les vitraux sertis de plomb luisemblaient pareilles à ses résolutions dissipées, à ses regretsardents… Quand il fermait les yeux, il revoyait la figure dumatelot le regardant à travers la vitre embuée, et l’horreurparaissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur soncœur !…

Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait suscité lavengeance des ténèbres, et placé devant ses yeux les hideusesformes du châtiment. La vie actuelle était un chaos, mais il yavait quelque chose de fatalement logique dans l’imagination. C’estl’imagination qui met le remords à la piste du péché… C’estl’imagination qui fait que le crime emporte avec lui d’obscurespunitions. Dans le monde commun des faits, les méchants ne sont paspunis, ni les bons récompensés ; le succès est donné auxforts, et l’insuccès aux faibles ; c’est tout…

D’ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la maison,les gardiens ou les domestiques l’auraient vu. Si des traces de pasavaient été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraientfait la remarque… Décidément c’était une simple illusion ; lefrère de Sibyl Vane n’était pas revenu pour le tuer. Il était partisur son vaisseau pour sombrer dans quelque mer arctique… Pour lui,en tout cas, il était sauf… Cet homme ne savait qui il était, nepouvait le savoir ; le masque de la jeunesse l’avaitsauvé.

Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu’une illusion,n’était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvaitsusciter de pareils fantômes, leur donner des formes visibles, etles faire se mouvoir !… Quelle sorte d’existence serait lasienne si, jours et nuits, les ombres de son crime le regardaientde tous les coins silencieux, le raillant de leurs cachettes, luisoufflant à l’oreille dans les fêtes, l’éveillant de leurs doigtsglacés quand il dormirait !… À cette pensée rampant dans sonesprit, il pâlit, et soudainement l’air lui parut se refroidir…

Oh ! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tuéson ami ! Combien effroyable, la simple remembrance de cettescène ! Il la voyait encore ! Chaque détail hideux lui enrevenait, augmenté d’horreur !…

Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapéed’écarlate, surgissait l’image de son crime !

Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotantcomme si son cœur éclatait !…

Ce ne fut que le troisième jour qu’il se hasarda à sortir. Il yavait quelque chose dans l’air clair, chargé de senteurs de pin dece matin d’hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et sonardeur de vivre ; mais ce n’était pas seulement les conditionsphysiques de l’ambiance qui avaient causé ce changement. Sa proprenature se révoltait contre cet excès d’angoisse qui avait cherché àgâter, à mutiler la perfection de son calme ; il en esttoujours ainsi avec les tempéraments subtils et finementtrempés ; leurs passions fortes doivent ou plier ou lesmeurtrir. Elles tuent l’homme si elles ne meurent pas elles-mêmes.Les chagrins médiocres et les amours bornées survivent. Les grandesamours et les vrais chagrins s’anéantissent par leur propreplénitude…

Il s’était convaincu qu’il avait été la victime de sonimagination frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs aveccompassion et quelque mépris.

Après le déjeuner du matin, il se promena près d’une heure avecla duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc envoiture pour rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous lespieds, était répandu sur le gazon comme du sable. Le ciel était unecoupe renversée de métal bleu. Une légère couche de glace bordaitla surface unie du lac entouré de roseaux…

Au coin d’un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston,le frère de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouchestirées. Il sauta à bas de la voiture et après avoir dit au groom dereconduire la jument au château, il se dirigea vers ses hôtes, àtravers les branches tombées et les broussailles rudes.

– Avez-vous fait bonne chasse, Geoffrey ? demanda-t-il.

– Pas très bonne, Dorian… Les oiseaux sont dans la plaine : jecrois qu’elle sera meilleure après le lunch, quand nous avancerontdans les terres…

Dorian flâna à côté de lui… L’air était vif et aromatique, leslueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris rauques desrabatteurs éclatant de temps à autre, les détonations aiguës desfusils qui se succédaient, l’intéressèrent et le remplirent d’unsentiment de délicieuse liberté. Il fut emporté par l’insouciancedu bonheur, par l’indifférence hautaine de la joie…

Soudain, d’une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant eux,avec ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longuespattes de derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers unbouquet d’aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avaitquelque chose de si gracieux dans les mouvements de l’animal, quecela ravit Dorian qui s’écria :

– Ne tirez pas, Geoffrey ! Laissez-le vivre !…

– Quelle sottise, Dorian ! dit son compagnon en riant, etcomme le lièvre bondissait dans le fourré, il tira…

On entendit deux cris, celui du lièvre blessé, ce qui estaffreux, et celui d’un homme mortellement frappé, ce qui estautrement horrible !

– Mon Dieu ! J’ai atteint un rabatteur, s’exclama sirGeoffrey. Quel âne, que cet homme qui se met devant lesfusils ! Cessez de tirer ! cria-t-il de toute la force deses poumons. Un homme est blessé !…

Le garde général arriva courant, un bâton à la main.

– Où, monsieur ? cria-t-il, où est-il ?

Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne.

– Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitantvers le fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes enarrière ?… Vous m’avez gâté ma chasse d’aujourd’hui…

Dorian les regarda entrer dans l’aunaie, écartant les branches…Au bout d’un instant, ils en sortirent, portant un corps dans lesoleil. Il se retourna, terrifié… Il lui semblait que le malheur lesuivait où il allait… Il entendit sir Geoffrey demander si l’hommeétait réellement mort, et l’affirmative réponse du garde. Le boislui parut soudain hanté de figures vivantes ; il y entendaitcomme le bruit d’une myriade de pieds et un sourd bourdonnement devoix… Un grand faisan à gorge dorée s’envola dans les branchesau-dessus d’eux.

Après quelques instants qui lui parurent, dans son état detrouble, comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu’unemain se posait sur son épaule ; il tressaillit et regardaautour de lui…

– Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d’annoncer que lachasse est close pour aujourd’hui. Ce ne serait pas bien de lacontinuer.

– Je voudrais qu’elle fût close à jamais, Harry, répondit-ilamèrement. Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet hommeest…

Il ne put achever…

– Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge entièredans la poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez à lamaison…

Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l’avenue pendantprès de cinquante yards sans se parler… Enfin Dorian se tourna verslord Henry et lui dit avec un soupir profond :

– C’est un mauvais présage, Harry, un bien mauvaisprésage !

– Quoi donc ? interrogea lord Henry… Ah ! cetaccident, je crois. Mon cher ami, je n’y puis rien… C’est la fautede cet homme… Pourquoi se mettait-il devant les fusils ? Ça nenous regarde pas… C’est naturellement malheureux pour Geoffrey. Cen’est pas bon de tirer les rabatteurs ; ça fait croire qu’onest un mauvais fusil, et cependant Geoffrey ne l’est pas, car iltire fort bien… Mais pourquoi parler de cela ?…

Dorian secoua la tête :

– Mauvais présage, Harry !… J’ai idée qu’il va arriverquelque chose de terrible à l’un d’entre nous… À moi,peut-être…

Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux… LordHenry éclata de rire…

– La seule chose terrible au monde est l’ennui, Dorian. C’est leseul péché pour lequel il n’existe pas de pardon… Maisprobablement, cette affaire ne nous amènera pas de désagréments, àmoins que les rabatteurs n’en bavardent en dînant ; je leurdéfendrai d’en parler… Quant aux présages, ça n’existe pas : ladestinée ne nous envoie pas de hérauts ; elle est trop sage…ou trop cruelle pour cela. D’ailleurs, que pourrait-il vousarriver, Dorian ?… Vous avez tout ce que dans le monde unhomme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer sonexistence contre la vôtre ?…

– Il n’est personne avec qui je ne la changerais, Harry… Ne riezpas !… Je dis vrai… Le misérable paysan qui vient de mourirest plus heureux que moi. Je n’ai point la terreur de la mort.C’est la venue de la mort qui me terrifie !… Ses ailesmonstrueuses semblent planer dans l’air lourd autour de moi !…Mon Dieu ! Ne voyez-vous pas, derrière ces arbres, un hommequi me guette, qui m’attend !…

Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait latremblante main gantée…

– Oui, dit-il en riant… Je vois le jardinier qui vous attend. Jem’imagine qu’il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vousvoulez mettre sur la table, ce soir… Vous êtes vraiment nerveux,mon cher ! Il vous faudra voir le médecin, quand vousretournerez à la ville…

Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s’approcher lejardinier. L’homme leva son chapeau, regarda hésitant du côté delord Henry, et sortit une lettre qu’il tendit à son maître.

– Sa Grâce m’a dit d’attendre une réponse, murmura-t-il.

Dorian mit la lettre dans sa poche.

– Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il froidement.

L’homme fit demi-tour, et courut dans la direction de lamaison.

– Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses,remarqua en riant lord Henry. C’est une des qualités que j’admirele plus en elles. Une femme flirtera avec n’importe qui au monde,aussi longtemps qu’on la regardera…

– Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry… Ainsi, ence moment, vous vous égarez. J’estime beaucoup la duchesse, mais jene l’aime pas.

– Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estimemoins, ce qui fait que vous êtes parfaitement appariés.

– Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n’y a dans nosrelations aucune base scandaleuse.

– La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lordHenry, allumant une cigarette.

– Vous sacrifiez n’importe qui, Harry, pour l’amour d’unépigramme.

– Les gens vont à l’autel de leur propre consentement, fut laréponse.

– Je voudrais aimer ! s’écria Dorian Gray avec uneintonation profondément pathétique dans la voix. Mais il me sembleque j’ai perdu la passion et oublié le désir. Je suis tropconcentré en moi-même. Ma personnalité m’est devenue un fardeau,j’ai besoin de m’évader, de voyager, d’oublier. C’est ridicule dema part d’être venu ici. Je pense que je vais envoyer un télégrammeà Harvey pour qu’on prépare le yacht. Sur un yacht, on est ensécurité…

– Contre quoi, Dorian ?… Vous avez quelque ennui. Pourquoine pas me le dire ? Vous savez que je vous aiderais.

– Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Etd’ailleurs ce n’est qu’une lubie de ma part. Ce malheureux accidentm’a bouleversé. J’ai un horrible pressentiment que quelque chose desemblable ne m’arrive.

– Quelle folie !

– Je l’espère… mais je ne puis m’empêcher d’y penser… Ah !voici la duchesse, elle a l’air d’Arthémise dans un costumetailleur… Vous voyez que nous revenions, duchesse…

– J’ai appris ce qui est arrivé ; Mr Gray, répondit-elle.Ce pauvre Geoffrey est tout à fait contrarié… Il paraîtrait quevous l’aviez conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C’estcurieux !

– Oui, c’est très curieux. Je ne sais pas ce qui m’a fait direcela. Quelque caprice, je crois ; ce lièvre avait l’air de laplus jolie des choses vivantes… Mais je suis fâché qu’on vous aitrapporté l’accident. C’est un odieux sujet…

– C’est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n’a aucunevaleur psychologique. Ah ! si Geoffrey avait commis cettechose exprès, comme c’eut été intéressant !… J’aimeraisconnaître quelqu’un qui eût commis un vrai meurtre.

– Que c’est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse.N’est-ce pas, Mr Gray ?… Harry !… Mr Gray est encoreindisposé !… Il va se trouver mal !…

Dorian se redressa avec un effort et sourit.

– Ce n’est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sontsurexcités ; c’est tout… Je crains de ne pouvoir aller loin cematin. Je n’ai pas entendu ce qu’Harry disait… Était-ce mal ?Vous me le direz une autre fois. Je pense qu’il vaut mieux quej’aille me coucher. Vous m’en excuserez, n’est-ce pas ?…

Ils avaient atteint les marches de l’escalier menant de la serreà la terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian,lord Henry tourna vers la duchesse ses yeux fatigués.

– L’aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.

Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant lepaysage…

– Je voudrais bien le savoir… dit-elle enfin.

Il secoua la tête :

– La connaissance en serait fatale. C’est l’incertitude qui vouscharme. La brume fait plus merveilleuses les choses.

– On peut perdre son chemin.

– Tous les chemins mènent au même point, ma chère Gladys.

– Quel est-il ?

– La désillusion.

– C’est mon début dans la vie, soupira-t-elle.

– Il vous vint couronné…

– Je suis fatigué des feuilles de fraisier.

– Elles vous vont bien.

– Seulement en public…

– Vous les regretterez.

– Je n’en perdrai pas un pétale.

– Monmouth a des oreilles.

– La vieillesse est dure d’oreille.

– N’a-t-il jamais été jaloux ?

– Je voudrais qu’il l’eût été.

Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose…

– Que cherchez-vous ? demanda-t-elle.

– La mouche de votre fleuret, répondit-il… Vous l’avez laisséetomber.

– J’ai encore le masque, dit-elle en riant.

– Il fait vos yeux plus adorables !

Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépinsdans un fruit écarlate…

Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, laterreur dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie luiétait devenue subitement un fardeau trop lourd à porter. La mortterrible du rabatteur infortuné, tué dans le fourré comme un fauve,lui semblait préfigurer sa mort. Il s’était presque trouvé mal à ceque lord Henry avait dit, par hasard, en manière de plaisanteriecynique.

À cinq heures, il sonna son valet et lui donna l’ordre depréparer ses malles pour l’express du soir, et de faire atteler lebrougham pour huit heures et demie. Il était résolu à nepas dormir une nuit de plus à Selby Royal ; c’était un lieu defunèbre augure. La Mort y marchait dans le soleil. Le gazon de laforêt avait été taché de sang.

Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu’il allait àla ville consulter un docteur, et le priant de divertir ses invitéspendant son absence. Comme il le mettait dans l’enveloppe, onfrappa à la porte, et son valet vint l’avertir que le gardeprincipal désirait lui parler… Il fronça les sourcils et mordit seslèvres :

– Faites-le entrer, dit-il après un instant d’hésitation.

Comme l’homme entrait, Dorian tira un carnet de chèques de sontiroir et l’ouvrant devant lui :

– Je pense que vous venez pour le malheureux accident de cematin, Thornton, dit-il, en prenant une plume.

– Oui, monsieur, dit le garde-chasse.

– Est-ce que le pauvre garçon était marié ? Avait-il de lafamille ? demanda Dorian d’un air ennuyé. S’il en est ainsi,je ne la laisserai pas dans le besoin et je leur enverrai l’argentque vous jugerez nécessaire.

– Nous ne savons qui il est, monsieur. C’est pourquoi j’ai prisla liberté de venir vous voir.

– Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement ;que voulez-vous dire ? N’était-il pas un de voshommes ?…

– Non, monsieur ; personne ne l’avait jamais vu ; il al’air d’un marin.

La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que soncœur avait soudainement cessé de battre

– Un marin !… clama-t-il. Vous dites un marin ?…

– Oui, monsieur… Il a vraiment l’air de quelqu’un qui a servidans la marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment.

– A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchantvers l’homme et le regardant fixement. Quelque chose faisantconnaître son nom ?…

– Rien qu’un peu d’argent, et un revolver à six coups. Nousn’avons découvert aucun nom… L’apparence convenable, maisgrossière. Une sorte de matelot, croyons-nous…

Dorian bondit sur ses pieds… Une espérance terrible le traversa…Il s’y cramponna follement…

– Où est le corps ? s’écria-t-il. Vite, je veux levoir !

– Il a été déposé dans une écurie vide de la maison de ferme.Les gens n’aiment pas avoir ces sortes de choses dans leursmaisons. Ils disent qu’un cadavre apporte le malheur.

– La maison de ferme… Allez m’y attendre. Dites à un palefrenierde m’amener un cheval… Non, n’en faites rien… J’irai moi-même auxécuries. Ça économisera du temps.

Moins d’un quart d’heure après, Dorian Gray descendit au grandgalop la longue avenue ; les arbres semblaient passer devantlui comme une procession spectrale, et des ombres hostilestraversaient non chemin. Soudain, la jument broncha devant unpoteau de barrière et le désarçonna presque. Il la cingla àl’encolure de sa cravache. Elle fendit l’air comme uneflèche ; les pierres volaient sous ses sabots…

Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaientdans la cour. Il sauta de la selle et remit les rênes à l’un deux.Dans l’écurie la plus écartée, une lumière brillait. Quelque choselui dit que le corps était là ; il se précipita vers la porteet mit la main au loquet…

Il hésita un moment, sentant qu’il était sur la pente d’unedécouverte qui referait ou gâterait à jamais sa vie… Puis il poussala porte et entra.

Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavred’un homme habillé d’une chemise grossière et d’un pantalon bleu.Un mouchoir taché lui couvrait la face. Une chandelle commune,fichée à côté de lui dans une bouteille, grésillait…

Dorian Gray frissonna… Il sentit qu’il ne pourrait pas enleverlui-même le mouchoir… Il dit à un garçon de ferme de venir.

– Ôtez cette chose de la figure ; je voudrais la voir,fit-il en s’appuyant au montant de la porte.

Quand le valet eût fait ce qu’il lui commandait, il s’avança… Uncri de joie jaillit de ses lèvres ! L’homme qui avait été tuédans le fourré était James Vane !…

Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre…

Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeuxétaient pleins de larmes, car il se savait la vie sauve…

Chapitre 19

 

– Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon ? s’écrialord Henry, trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rougerempli d’eau de rosé. Vous êtes absolument parfait. Ne changez pas,de grâce…

Dorian Gray hocha la tête :

– Non, Harry. J’ai fait trop de choses abominables dans mavie ; je n’en veux plus faire. J’ai commencé hier mes bonnesactions.

– Où étiez-vous hier ?

– À la campagne, Harry… Je demeurais dans une petiteauberge.

– Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peutêtre bon à la campagne ; on n’y trouve point de tentations…C’est pourquoi les gens qui vivent hors de la ville sont absolumentincivilisés ; la civilisation n’est d’aucune manière, unechose facile à atteindre. Il n’y a que deux façons d’y arriver :par la culture ou la corruption. Les gens de la campagne n’ontaucune occasion d’atteindre l’une ou l’autre ; aussistagnent-ils…

– La culture ou la corruption, répéta Dorian… Je les ai un peuconnues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux motspuissent se trouver réunis. Car j’ai un nouvel idéal, Harry. Jeveux changer ; je pense que je le suis déjà.

– Vous ne m’avez pas encore dit quelle était votre bonneaction ; ou bien me disiez-vous que vous en aviez fait plusd’une ? demanda son compagnon pendant qu’il versait dans sonassiette une petite pyramide cramoisie de fraises aromatiques, etqu’il la neigeait de sucre en poudre au moyen d’une cuiller tamiséeen forme de coquille.

– Je puis vous la dire, Harry. Ce n’est pas une histoire que jeraconterai à tout le monde… J’ai épargné une femme. Cela semblevain, mais vous comprendrez ce que je veux dire… Elle était trèsbelle et ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c’estcela qui m’attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n’est-cepas ? Comme cela me semble loin !… Hetty n’était pas denotre classe, naturellement ; c’était une simple fille devillage. Mais je l’aimais réellement ; je suis sûr que jel’aimais. Pendant ce merveilleux mois de mai que nous avons eu,j’avais pris l’habitude d’aller la voir deux ou trois fois passemaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger. Les fleursde pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous devionspartir ensemble ce matin à l’aube… Soudainement, je me décidai à laquitter, la laissant fleur comme je l’avais trouvée…

– J’aime à croire que la nouveauté de l’émotion doit vous avoirdonné un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry.Mais je puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné debons conseils et… brisé son cœur… C’était le commencement de votreréforme ?

– Harry, vous êtes méchant ! Vous ne devriez pas dire ceschoses abominables. Le cœur d’Hetty n’est pas brisé ; ellepleura, cela s’entend, et ce fut tout. Mais elle n’est pointdéshonorée ; elle peut vivre, comme Perdita, dans son jardinoù poussent la menthe et le souci.

– Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry enriant et se renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cherDorian, vos manières sont curieusement enfantines… Pensez-vous quedésormais, cette jeune fille se contentera de quelqu’un de sonrang… Je suppose qu’elle se mariera quelque jour à un rudecharretier ou à un paysan grossier ; le fait de vous avoirrencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son mari, et ellesera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire quej’augure bien de votre grand renoncement… Pour un début, c’estpauvre… En outre savez-vous si le corps d’Hetty ne flotte pas àprésent dans quelque étang de moulin, éclairé par les étoiles,entouré par des nénuphars, comme Ophélie ?…

– Je ne veux penser à cela, Harry ? Vous vous moquez detout, et, de cette façon, vous suggérez les tragédies les plussérieuses… Je suis désolé de vous en avertir, mais je ne fais plusattention à ce que vous me dites. Je sais que j’ai bien fait d’agirainsi. Pauvre Hetty : Comme je me rendais à cheval à la ferme, cematin, j’aperçus sa figure blanche à la fenêtre, comme un bouquetde jasmin. Ne parlons plus de cela, et n’essayez pas de mepersuader que la première bonne action que j’aie faite depuis desannées, le premier petit sacrifice de moi-même que je me connaisse,soit une sorte de péché. J’ai besoin d’être meilleur. Je deviensmeilleur… Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville ? Je n’aipas été au club depuis plusieurs jours.

– On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.

– J’aurais cru qu’on finirait par s’en fatiguer, dit Dorian seversant un peu de vin, et fronçant légèrement les sourcils.

– Mon cher ami, on n’a parlé de cela que pendant six semaines,et le public anglais n’a pas la force de supporter plus d’un sujetde conversation tous les trois mois. Il a été cependant assez bienpartagé, récemment : il y a eu mon propre divorce, et le suicided’Alan Campbell ; à présent, c’est la disparition mystérieused’un artiste. On croit à Scotland-Yard que l’homme à l’ulster grisqui quitta Londres pour Paris, le neuf novembre, par le train deminuit, était ce pauvre Basil, et la police française déclare queBasil n’est jamais venu à Paris. J’aime à penser que dans unequinzaine, nous apprendrons qu’on l’a vu à San-Francisco. C’est unechose bizarre, mais on voit à San-Francisco toutes les personnesqu’on croit disparues. Ce doit être une ville délicieuse ;elle possède toutes les attractions du monde futur…

– Que pensez-vous qu’il soit arrivé à Basil ? demandaDorian levant son verre de Bourgogne à la lumière et s’émerveillantlui-même du calme avec lequel il discutait ce sujet.

– Je n’en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, cen’est point là mon affaire. S’il est mort… je n’ai pas besoin d’ypenser. La mort est la seule chose qui m’ait jamais terrifié. Je lahais !…

– Pourquoi, dit paresseusement l’autre.

– Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines letreillis doré d’une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à toutde nos jours, excepté à cela. La mort et la vulgarité sont les deuxseules choses au dix-neuvième siècle que l’on ne peut expliquer…Allons prendre le café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez duChopin. Le gentleman avec qui ma femme est partie interprétaitChopin d’une manière exquise… Pauvre Victoria !… Je l’aimaisbeaucoup ; la maison est un peu triste sans elle. La vieconjugale est simplement une habitude, une mauvaise habitude. Maison regrette même la perte de ses mauvaises habitudes ; peutêtre est-ce celles-là que l’on regrette le plus ; elles sontune partie essentielle de la personnalité.

Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans lachambre voisine, s’assit au piano et laissa ses doigts errer surles ivoires blancs et noirs des touches. Quand on apporta le café,il s’arrêta, et regardant lord Henry, lui dit :

– Harry, ne vous est-il jamais, venu à l’idée que Basil avaitété assassiné ?

Lord Henry eut un bâillement :

– Basil était très connu et portait toujours une montreWaterbury… Pourquoi l’aurait-on assassiné ? Il n’était pasassez habile pour avoir des ennemis ; je ne parle pas de sonmerveilleux talent de peintre ; mais un homme peut peindrecomme Velasquez et être aussi terne que possible. Basil étaitréellement un peu lourdaud… Il m’intéressa une fois, quand il meconfia, il y a des années, la sauvage adoration qu’il avait pourvous et que vous étiez le motif dominant de son art.

– J’aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonationtriste dans la voix. Mais ne dit-on pas qu’il a étéassassiné ?

– Oui, quelques journaux… Cela ne me semble guère probable. Jesais qu’il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basiln’était pas homme à les fréquenter. Il n’était pas curieux ;c’était son défaut principal.

– Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j’ai assassinéBasil ? dit Dorian en l’observant attentivement pendant qu’ilparlait.

– Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractèrequi ne vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgaritéest crime. Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suisdésolé de blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, mais jevous assure que c’est vrai. Le crime appartient exclusivement auxclasses inférieures ; je ne les blâme d’ailleurs nullement.J’imagine que le crime est pour elles ce que l’art est à nous,simplement une méthode de se procurer d’extraordinairessensations.

– Une méthode pour se procurer des sensations ? Croyez-vousdonc qu’un homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce mêmecrime ? Ne me racontez pas cela !…

– Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent,dit en riant lord Henry. C’est là un des plus importants secrets del’existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujoursune faute ; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puissecauser après dîner… Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Jevoudrais croire qu’il a pu avoir une fin aussi romantique que celleque vous supposez ; mais je ne puis… Il a dû tomber d’unomnibus dans la Seine, et le conducteur n’en a point parlé… Oui,telle a été probablement sa fin… Je le vois très bien sur le dos,gisant sous les eaux vertes avec de lourdes péniches passant surlui et de longues herbes dans les cheveux. Voyez-vous, je ne croispas qu’il eût fait désormais une belle œuvre. Pendant les dixdernières années, sa peinture s’en allait beaucoup.

Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre,alla chatouiller la tête d’un curieux perroquet de Java, un grosoiseau au plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui sebalançait sur un bambou. Comme ses doigts effilés le touchaient, ilfit se mouvoir la dartre blanche de ses paupières clignotantes surses prunelles semblables à du verre noir et commença à se dandineren avant et en arrière.

– Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoirde sa poche, sa peinture s’en allait tout à fait. Il me semblaitavoir perdu quelque chose. Il avait perdu un idéal. Quand vous etlui cessèrent d’être grands amis, il cessa d’être un grand artiste.Qu’est-ce qui vous sépara ?… Je crois qu’il vous ennuyait. Sicela fût, il ne vous oublia jamais. C’est une habitude qu’ont tousles fâcheux. À propos qu’est donc devenu cet admirable portraitqu’il avait peint d’après vous ? Je crois ne point l’avoirrevu depuis qu’il y mit la dernière main. Ah ! oui, je mesouviens que vous m’avez dit, il y a des années, l’avoir envoyé àSelby et qu’il fut égaré ou volé en route. Vous ne l’avez jamaisretrouvé ?… Quel malheur ! C’était vraiment unchef-d’œuvre ! Je me souviens que je voulais l’acheter. Jevoudrais l’avoir acheté maintenant. Il appartenait à la meilleureépoque de Basil. Depuis lors, ses œuvres montrèrent ce curieuxmélange de mauvaise peinture et de bonnes intentions qui fait qu’unhomme mérite d’être appelé un représentant de l’art anglais.Avez-vous mis des annonces pour le retrouver ? Vous auriez dûen mettre.

– Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais jene l’ai jamais aimé. Je regrette d’avoir posé pour ce portrait. Lesouvenir de tout cela m’est odieux. Il me remet toujours en mémoireces vers d’une pièce connue, Hamlet, je crois… Voyons, quedisent-ils ?…

Like the painting of a sorrow,

A face without a heart.

« Oui, c’était tout à fait cela…

Lord Henry se mit à rire…

– Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c’est soncœur, répondit-il s’enfonçant dans un fauteuil.

Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur lepiano. « Like the painting of a sorrow » répéta-t-il « a facewithout a heart. »

L’autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés…

– À propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, quel profity a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd – commentdiable était-ce ? – sa propre âme ?

Le piano sonnait faux… Dorian s’arrêta et regardant son ami:

– Pourquoi me demandez-vous cela, Harry ?

– Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d’un airsurpris, je vous le demande parce que je suppose que vous pouvez mefaire une réponse. Voilà tout. J’étais au Parc dimanche dernier etprès de l’Arche de Marbre se trouvait un rassemblement de gens malvêtus qui écoutaient quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Aumoment où je passais, j’entendis cet homme proposant cette questionà son auditoire. Elle me frappa comme étant assez dramatique.Londres est riche en incidents de ce genre.

« Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, uncercle de figures blanches et maladives sous un toit inégal deparapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jeté au vent commeun cri par des lèvres hystériques, tout cela était là une chosevraiment belle dans son genre, et tout à fait suggestive. Jesongeais à dire au prophète que l’art avait une âme, mais quel’homme n’en avait pas. Je crains, cependant, qu’il ne m’eût pointcompris.

– Non, Harry. L’âme est une terrible réalité. On peut l’acheter,la vendre, en trafiquer. On peut l’empoisonner ou la rendreparfaite. Il y a une âme en chacun de nous. Je le sais.

– En êtes-vous bien sûr, Dorian ?

– Absolument sûr.

– Ah ! alors ce doit être une illusion. Les choses dont onest absolument sûr, ne sont jamais vraies. C’est la fatalité de laFoi et la leçon du Roman. Comme vous êtes grave ! Ne soyez pasaussi sérieux. Qu’avons-nous de commun, vous et moi, avec lessuperstitions de notre temps ? Rien… Nous sommes débarrassésde notre croyance à l’Âme… Jouez-moi quelque chose, Dorian.Jouez-moi un nocturne, et tout en jouant, dites-moi tout bascomment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoirquelque secret. Je n’ai que dix ans de plus que vous et je suisflétri, usé, jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vousn’avez jamais été plus charmant à voir que ce soir. Vous merappelez le premier jour que je vous ai vu. Vous étiez un peu plusjoufflu et timide, tout à fait extraordinaire. Vous avez changé,certes, mais pas en apparence. Je voudrais bien que vous me disiezvotre secret. Pour retrouver ma jeunesse, je ferais tout au monde,excepté de prendre de l’exercice ; de me lever de bonne heureou d’être respectable… Ô jeunesse ! Rien ne te vaut !Quelle absurdité de parler de l’ignorance des jeunes gens !Les seuls hommes dont j’écoute les opinions avec respect sont ceuxqui sont plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi.La vie leur a révélé ses dernières merveilles. Quant aux vieux, jeles contredis toujours. Je le fais par principe. Si vous leurdemandez leur opinion sur un événement d’hier, ils vous donnentgravement les opinions courantes en 1820, alors qu’on portait desbas longs… qu’on croyait à tout et qu’on ne savait absolument rien.Comme ce morceau que vous jouez-là est délicieux ! J’imagineque Chopin a dû l’écrire à Majorque, pendant que la mer gémissaitautour de sa villa et que l’écume salée éclaboussait lesvitres ? C’est exquisement romantique. C’est une grâcevraiment, qu’un art nous soit laissé qui n’est pas un artd’imitation ! Ne vous arrêtez pas ; j’ai besoin demusique ce soir. Il me semble que vous êtes le jeune Apollon et queje suis Marsyas vous écoutant. J’ai mes propres chagrins, Dorian,et dont vous n’en avez jamais rien su. Le drame de la vieillessen’est pas qu’on est vieux, mais bien qu’on fût jeune. Je suisétonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah ! Dorian, quevous êtes heureux ! Quelle vie exquise que la vôtre !Vous avez goûté longuement de toutes choses. Vous avez écrasé lesraisins mûrs contre votre palais. Rien ne vous a été caché. Et toutcela vous fût comme le son d’une musique : vous n’en avez pas étéatteint. Vous êtes toujours le même.

– Je ne suis pas le même, Harry.

– Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant devos jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à présentun être accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtesactuellement sans défaut… Ne hochez pas la tête ; vous lesavez bien. Cependant, ne vous faites pas illusion. La vie ne segouverne pas par la volonté ou les intentions. C’est une questionde nerfs, de fibres, de cellules lentement élaborées où se cache lapensée et où les passions ont leurs rêves. Vous pouvez vous croiresauvé et fort. Mais un ton de couleur entrevu dans la chambre, unciel matinal, un certain parfum que vous avez aimé et qui vousapporte de subtiles ressouvenances, un vers d’un poème oublié quivous revient en mémoire, une phrase musicale que vous ne jouezplus, c’est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend notreexistence. Browning l’a écrit quelque part, mais nos sens nous lefont imaginer aisément. Il y a des moments où l’odeur du lilasblanc me pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois detoute ma vie. Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Lemonde a hurlé contre nous deux, mais il vous a eu et vous auratoujours en adoration. Vous êtes le type que notre époque demandeet qu’elle craint d’avoir trouvé. Je suis heureux que vous n’ayezjamais rien fait : ni modelé une statue, ni peint une toile, niproduit autre chose que vous-même !… Votre art, ce fut votrevie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours sont vossonnets.

Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:

– Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise… Mais je ne veux plusvivre cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ceschoses extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Sivous saviez tout, je crois bien que vous vous éloigneriez de moi.Vous riez ? Ne riez pas…

– Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian ?Remettez-vous au piano et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cettelarge lune couleur de miel qui monte dans le ciel sombre. Elleattend que vous la charmiez. Si vous jouez, elle va se rapprocherde la terre… Vous ne voulez pas ? Allons au club, alors. Lasoirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il y a quelqu’unau White qui désire infiniment faire votre connaissance :le jeune lord Pool, l’aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjàvos cravates et m’a demandé de vous être présenté. Il est tout àfait charmant, et me fait presque songer à vous.

– J’espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je mesens fatigué ce soir, Harry ; je n’irai pas club. Il est prèsde onze heures, et je désire me coucher de bonne heure.

– Restez… Vous n’avez jamais si bien joué que ce soir. Il yavait dans votre façon de jouer quelque chose de merveilleux.C’était d’un sentiment que je n’avais encore jamais entendu.

– C’est parce que je vais devenir bon, répondit-il en souriant.Je suis déjà un peu changé.

– Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nousserons toujours deux amis.

– Pourtant, vous m’avez un jour empoisonné avec un livre. Jen’oublierai pas cela… Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêterce livre à personne. Il est malfaisant.

– Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allezbientôt devenir comme les convertis et les revivalistes, prévenanttout le monde contre les péchés dont ils sont eux-mêmes fatigués.Vous êtes trop charmant pour faire cela. D’ailleurs, ça ne sert àrien. Nous sommes ce que nous sommes et serons ce que nouspourrons. Quant à être empoisonné par un livre, on ne vit jamaisrien de pareil. L’art n’a aucune influence sur les actions ;il annihile le désir d’agir, il est superbement stérile. Les livresque le monde appelle immoraux sont les livres qui lui montrent sapropre honte. Voilà tout. Mais ne discutons pas de littérature…Venez demain, je monte à cheval à onze heures. Nous pourrons faireune promenade ensemble et je vous mènerai ensuite déjeuner chezlady Branksome. C’est une femme charmante, elle désire vousconsulter sur une tapisserie qu’elle voudrait acheter. Pensez-vousvenir ? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petiteduchesse ? Elle dit qu’elle ne vous voit plus. Peut-êtreêtes-vous fatigué de Gladys ? Je le pensais. Sa manièred’esprit vous donne sur les nerfs… Dans tous les cas, soyez ici àonze heures.

– Faut-il vraiment que je vienne, Harry ?

– Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je croisqu’il n’y a jamais eu autant de lilas depuis l’année où j’ai faitvotre connaissance.

– Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir,Harry…

Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s’il eût eu encorequelque chose à dire. Puis il soupira et sortit…

Chapitre 20

 

Il faisait une nuit délicieuse, si douce, qu’il jeta sonpardessus sur son bras, et ne mit même pas son foulard autour deson cou. Comme il se dirigeait vers la maison, fumant sa cigarette,deux jeunes gens en tenue de soirée passèrent près de lui. Ilentendit l’un d’eux souffler à l’autre : « C’est DorianGray !… » Il se remémora sa joie de jadis alors que les gensse le désignaient, le regardaient, ou se parlaient de lui. Il étaitfatigué, maintenant, d’entendre prononcer son nom. La moitié ducharme qu’il trouvait au petit village où il avait été si souventdernièrement, venait de ce que personne ne l’y connaissait.

Il avait souvent dit à la jeune fille dont il s’était fait aimerqu’il était pauvre, et elle l’avait cru ; une fois, il luiavait dit qu’il était méchant ; elle s’était mise à rire, etlui avait répondu que les méchants étaient toujours très vieux ettrès laids. Quel joli rire elle avait. On eût dit la chanson d’unegrive !… Comme elle était gracieuse dans ses robes decotonnade et ses grands chapeaux. Elle ne savait rien de la vie,mais elle possédait tout ce que lui avait perdu…

Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique quil’attendait… Il l’envoya se coucher, se jeta sur le divan de labibliothèque, et commença à songer à quelques-unes des choses quelord Henry lui avait dites…

Était-ce vrai que l’on ne pouvait jamais changer… Il se sentitun ardent et sauvage désir pour la pureté sans tache de sonadolescence, son adolescence rose et blanche, comme lord Henryl’avait une fois appelée. Il se rendait compte qu’il avait ternison âme, corrompu son esprit, et qu’il s’était créé d’horriblesremords ; qu’il avait eu sur les autres une désastreuseinfluence, et qu’il y avait trouvé une mauvaise joie ; que detoutes les vies qui avaient traversé la sienne et qu’il avaitsouillées, la sienne était encore la plus belle et la plus rempliede promesses…

Tout cela était-il irréparable ? N’était-il plus pour lui,d’espérance ?…

Ah ! quel effroyable moment d’orgueil et de passion, celuioù il avait demandé que le portrait assumât le poids de ses jours,et qu’il gardât, lui, la splendeur impolluée de l’éternellejeunesse !

Tout son malheur était dû à cela ! N’eût-il pas mieux valuque chaque péché de sa vie apportât avec lui sa rapide et sûrepunition ! Il y a une purification dans le châtiment. Laprière de l’homme à un Dieu juste devrait être, non pas : «Pardonnez-nous nos péchés ! » Mais : « Frappez-nous pour nosiniquités ! »…

Le miroir curieusement travaillé que lord Henry lui avait donnéil y avait si longtemps, reposait sur la table, et les amoursd’ivoire riaient autour comme jadis. Il le prit, ainsi qu’ill’avait fait, cette nuit d’horreur, alors qu’il avait pour lapremière fois, surpris un changement dans le fatal portrait, etjeta ses regards chargés de pleurs sur l’ovale poli.

Une fois, quelqu’un qui l’avait terriblement aimé, lui avaitécrit une lettre démentielle, finissant par ces mots idolâtres : «Le monde est changé parce que vous êtes fait d’ivoire et d’or. Lescourbes de vos lèvres écrivent à nouveau l’histoire ! »

Cette phrase lui revint en mémoire, et il se la répéta plusieursfois.

Il prit soudain sa beauté en aversion, et jetant le miroir àterre, il en écrasa les éclats sous son talon !… C’était sabeauté qui l’avait perdu, cette beauté et cette jeunesse pourlesquelles il avait tant prié ; car sans ces deux choses, savie aurait pu ne pas être tachée. Sa beauté ne lui avait été qu’unmasque, sa jeunesse qu’une raillerie.

Qu’était la jeunesse d’ailleurs ? Un instant vert etprématuré, un temps d’humeurs futiles, de pensées maladives…Pourquoi avait-il voulu porter sa livrée… La jeunesse l’avaitperdu.

Il valait mieux ne pas songer au passé ! Rien ne le pouvaitchanger… C’était à lui-même, à son propre futur, qu’il fallaitsonger…

James Vane était couché dans une tombe sans nom au cimetière deSelby ; Alan Campbell s’était tué une nuit dans sonlaboratoire, sans révéler le secret qu’il l’avait forcé deconnaître ; l’émotion actuelle soulevée autour de ladisparition de Basil Hallward, s’apaiserait bientôt : ellediminuait déjà. Il était parfaitement sauf à présent.

Ce n’était pas, en vérité, la mort de Basil Hallward quil’oppressait ; c’était la mort vivante de son âme.

Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie ; il nepouvait pardonner cela : c’était le portrait qui avait tout fait…Basil lui avait dit des choses vraiment insupportables qu’il avaitd’abord écoutées avec patience. Ce meurtre avait été la folie d’unmoment, après tout… Quant à Alan Campbell, s’il s’était suicidé,c’est qu’il l’avait bien voulu… Il n’en était pas responsable.

Une vie nouvelle !… Voilà ce qu’il désirait ; voilà cequ’il attendait… Sûrement elle avait déjà commencé ! Il venaitd’épargner un être innocent, il ne tenterait jamais plusl’innocence ; il serait bon…

Comme il pensait à Hetty Merton, il se demanda si le portrait dela chambre fermée n’avait pas changé. Sûrement il ne pouvait êtreaussi épouvantable qu’il l’avait été ? Peut-être, si sa vie sepurifiait, en arriverai-t-il à chasser de sa face tout signe depassion mauvaise ! Peut-être les signes du mal étaient-ilsdéjà partis… S’il allait s’en assurer !…

Il prit la lampe sur la table et monta… Comme il débarrait laporte, un sourire de joie traversa sa figure étrangement jeune ets’attarda sur ses lèvres… Oui, il serait bon, et la chose hideusequ’il cachait à tous les yeux ne lui serait plus un objet deterreur. Il lui sembla qu’il était déjà débarrassé de sonfardeau.

Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme ilavait accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre quicachait le portrait…

Un cri d’horreur et d’indignation lui échappa… Il n’apercevaitaucun changement, sinon qu’une lueur de ruse était dans les yeux,et que la ride torve de l’hypocrisie s’était ajoutée à labouche !…

La chose était encore plus abominable, plus abominable, s’ilétait possible, qu’avant ; la tache écarlate qui couvrait lamain paraissait plus éclatante ; le sang nouvellement versés’y voyait…

Alors, il trembla… Était-ce simplement la vanité qui avaitprovoqué son bon mouvement de tout à l’heure, ou le désir d’unenouvelle sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec unrire moqueur ? Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous faitfaire des choses plus belles que nous-mêmes ? Ou peut-être,tout ceci ensemble !…

Pourquoi la tache rouge était-elle plus largequ’autrefois ! Elle semblait s’être élargie comme la plaied’une horrible maladie sur les doigts ridés !… Il y avait dusang sur les pieds du portrait comme si le sang avait dégoutté, sureux ! Même il y avait du sang sur la main qui n’avait pas tenule couteau !…

Confesser son crime ? Savait-il ce que cela voulait dire,se confesser ? C’était se livrer, et se livrer lui-même à lamort ! Il se mit à rire… Cette idée était monstrueuse…D’ailleurs, s’il se confessait, qui le croirait ? Iln’existait nulle trace de l’homme assassiné ; tout ce qui luiavait appartenu était détruit ; lui-même l’avait brûlé… Lemonde dirait simplement qu’il devenait fou… On l’enfermerait s’ilpersistait dans son histoire… Cependant son devoir était de seconfesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire uneexpiation publique… Il y avait un Dieu qui forçait les hommes àdire leurs péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoiqu’il fît, rien ne pourrait le purifier jusqu’à ce qu’il eût avouéson crime…

Son crime !… Il haussa les épaules. La vie de BasilHallward lui importait peu ; il pensait à Hetty Merton… Carc’était un miroir injuste, ce miroir de son âme qu’il contemplait…Vanité ? Curiosité ? Hypocrisie ? N’y avait-il rieneu d’autre dans son renoncement ? Il y avait lu quelque chosede plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait le dire ?Non, il n’y avait rien de plus… Par vanité, il l’avaitépargnée ; par hypocrisie, il avait porté le masque de labonté ; par curiosité, il avait essayé du renoncement… Il lereconnaissait maintenant.

Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie ? Serait-iltoujours écrasé par son passé ? Devait-il se confesser ?…Jamais !… Il n’y avait qu’une preuve à relever contre lui.Cette preuve, c’était le portrait !… Il le détruirait !Pourquoi l’avait-il gardé tant d’années ?… Il s’était donné leplaisir de surveiller son changement et sa vieillesse. Depuis bienlongtemps, il n’avait ressenti ce plaisir… Il le tenait éveillé lanuit… Quand il partait de chez lui, il était rempli de la terreurque d’autres yeux que les siens puissent le voir. Il avait apportéune tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple souvenancelui avait gâté bien des moments de joie. Il lui avait été comme uneconscience. Oui, il avait été la Conscience… Il ledétruirait !…

Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel ilavait frappé Basil Hallward. Il l’avait nettoyé bien des fois,jusqu’à ce qu’il ne fût plus taché. Il brillait… Comme il avait tuéle peintre, il tuerait l’œuvre du peintre, et tout ce qu’ellesignifiait… Il tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, ilserait libre !… Il tuerait le monstrueux portrait de son âme,et privé de ses hideux avertissements, il recouvrerait la paix. Ilsaisit le couteau, et en frappa le tableau !…

Il y eut un grand cri, et une chute…

Ce cri d’agonie fut si horrible, que les domestiques effaréss’éveillèrent en sursaut et sortirent de leurs chambres !…Deux gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square,s’arrêtèrent et regardèrent la grande maison. Ils marchèrentjusqu’à ce qu’ils eussent rencontré un policeman, et le ramenèrentavec eux. L’homme sonna plusieurs fois, mais on ne répondit pas.Excepté une lumière à une fenêtre des étages supérieurs, la maisonétait sombre… Au bout d’un instant, il s’en alla, se posta à côtésous une porte cochère, et attendit.

– À qui est cette maison, constable ? demanda le plus âgédes deux gentlemen.

– À Mr Dorian Gray, Monsieur, répondit le policeman.

En s’en allant, ils se regardèrent l’un l’autre et ricanèrent :l’un d’eux était l’oncle de sir Henry Ashton…

Dans les communs de la maison, les domestiques à moitiéhabillés, se parlaient à voix basse ; la vieilleMistress Leaf sanglotait en se tordant les mains ;Francis était pâle comme un mort.

Au bout d’un quart d’heure, il monta dans la chambre, avec lecocher et un des laquais. Ils frappèrent sans qu’on leur répondit.Ils appelèrent ; tout était silencieux. Enfin, après avoiressayé vainement de forcer la porte, ils grimpèrent sur le toit etdescendirent par le balcon. Les fenêtres cédèrent aisément ;leurs ferrures étaient vieilles…

Quand ils entrèrent, ils trouvèrent, pendu au mur, un splendideportrait de leur maître tel qu’ils l’avaient toujours connu, danstoute la splendeur de son exquise jeunesse et de sa beauté.

Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée,un poignard au cœur !… Son visage était flétri, ridé,repoussant !… Ce ne fut qu’à ses bagues qu’ils purentreconnaître qui il était…

Share
Tags: Oscar Wilde