Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


roman. Je donne deux cents francs pour une traduction de l’anglais. Autrefois, ce prix eût été exorbitant. – Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie de me rendre mon manuscrit, dit Lucien glacé. – Le voilà, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires, monsieur. En publiant le premier roman d’un auteur, un éditeur doit risquer seize cents francs d’impression et de papier. Il est plus facile de faire un roman que de trouver une pareille somme. J’ai cent manuscrits de romans chez moi, et n’ai pas cent soixante mille francs dans ma caisse. Hélas ! je n’ai pas gagné cette somme depuis vingt ans que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d’imprimer des romans. Vidal et Porchon ne nous les prennent qu’à des conditions qui deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là où vous risquez votre temps, je dois, moi, débourser deux mille francs. Si nous sommes trompés, car habent sua fata libelli, je perds deux mille francs ; quant à vous, vous n’avez qu’à lancer une ode contre la stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j’ai l’honneur de vous dire, vous viendrez me revoir. – Vous reviendrez à moi, répéta le libraire avec autorité pour répondre à un geste plein de superbe que Lucien laissa échapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer deux mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui l’ai lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez mis observer pour faire observer, et malgré que. Malgré veut un régime direct. Lucien parut humilié. – Quand je vous reverrai, vous aurez perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que cent écus. Il se leva, salua, mais sur le pas de la porte il dit : – Si vous n’aviez pas du talent, de l’avenir, si je ne m’intéressais pas aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas proposé de si belles conditions. Cent francs par mois ! Songez-y. Après tout, un roman dans un tiroir, ce n’est pas comme un cheval à l’écurie, ça ne mange pas de pain. A la vérité, ça n’en donne pas non plus ! Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s’écriant : – J’aime mieux le brûler, monsieur ! – Vous avez une tête de poète, dit le vieillard. Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit. Sa chambre n’était pas assez vaste, il y aurait tourné sur lui-même comme un lion dans sa cage au Jardin-des-Plantes. A la bibliothèque Sainte-Geneviève, où Lucien comptait aller, il avait toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d’environ vingt-cinq ans qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne distrait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritables ouvriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute depuis long-temps, les employés et le bibliothécaire lui-même avaient pour lui des Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris complaisances ; le bibliothécaire lui laissait emporter des livres que Lucien voyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans lequel le poète reconnaissait un frère de misère et d’espérance. Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un beau front sous une épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains, il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance avec le portrait de Bonaparte gravé d’après Robert Lefebvre. Cette gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d’ambition contenue, d’activité cachée. Examinez-la bien ! Vous y trouverez du génie et de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de l’esprit comme des yeux de femme. Le coup d’oeil est avide de l’espace et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait pas écrit au-dessous, vous le contempleriez tout aussi long-temps. Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles, une redingote de drap commun, une cravate noire, un gilet de drap gris, mélangé de blanc, boutonné jusqu’en haut, et un chapeau à bon marché. Son dédain pour toute toilette inutile était visible. Ce mystérieux inconnu, marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués ; il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l’eau. Soit à la bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte de dignité qui venait sans doute de la conscience d’une vie occupée par quelque chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard était penseur. La méditation habitait sur son beau front noblement coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement, annonçaient une habitude d’aller au fond des choses. Simple en ses gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l’un et l’autre ils s’étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l’entrée ou à la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l’un ni l’autre ils n’avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne. Lucien n’avait donc pu se lier avec lui, quoiqu’il se sentît porté vers ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes de la supériorité. L’un et l’autre, ainsi qu’ils le reconnurent plus tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à toutes les peurs dont les émotions plaisent aux hommes solitaires. Sans leur subite rencontre au moment du désastre qui venait d’arriver à Lucien, peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui revenait de Sainte-Geneviève. – La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il. En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia l’inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours, et qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les coeurs. Tous deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de La Harpe. – Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est sorti, il est difficile de revenir travailler. – On n’est plus dans le courant d’idées nécessaires, reprit l’inconnu. Vous paraissez chagrin, monsieur ? – Il vient de m’arriver une singulière aventure, dit Lucien. Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les propositions qu’il venait de recevoir ; il se nomma, et dit quelques mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante francs pour vivre, trente francs à l’hôtel, vingt francs au spectacle, dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs ; il ne lui restait plus que cent vingt francs. – Monsieur, lui dit l’inconnu, votre histoire est la mienne et celle de mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux. Voyez-vous ce théâtre ? dit-il en lui montrant les cimes de l’Odéon. Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la place, un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère ; marié, surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l’un ni l’autre, à une femme qu’il aimait ; pauvre ou riche, comme vous voudrez, de Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris deux enfants ; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente à l’Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle obtient un tour de faveur, les comédiens la répètent, et le directeur active les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur, logé dans un grenier que vous pouvez voir d’ici, épuise ses dernières ressources pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme met ses vêtements au Mont-de-Piété, la famille ne mange que du pain. Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la laitière, au portier. Le poète avait conservé le strict nécessaire : un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sûr du succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de leurs infortunes. – Enfin il n’y a plus rien contre nous ! s’écrie-t-il. – Il y a le feu, dit la femme, regarde, l’Odéon brûle. Monsieur, l’Odéon brûlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous n’avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard dans votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent cinquante représentations au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension à l’auteur. Buffon l’a dit, le génie, c’est la patience. La patience est en effet ce qui, chez l’homme, ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations. Qu’est-ce que l’Art, monsieur ? c’est la Nature [Dans le Furne :  » nature « , erreur typographique du Furne, sera corrigée par Balzac.] concentrée. Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg. Lucien apprit bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de l’inconnu qui s’efforçait de le consoler. Ce jeune homme était Daniel d’Arthez, aujourd’hui l’un des plus illustres écrivains de notre époque, et l’un des gens rares qui, selon la belle pensée d’un poète, offrent L’accord d’un beau talent et d’un beau caractère. – On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa voix douce. Le génie arrose ses oeuvres de ses larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s’élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d’Arthez à Lucien en lui jetant un regard qui l’enveloppa ; si vous n’en avez pas au coeur la volonté, si vous n’en avez pas la patience angélique, si à quelque distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu’elles soient, le chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher océan, renoncez dès aujourd’hui. – Vous vous attendez donc, vous, à des supplices ? dit Lucien. – A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trahison, à l’injustice de mes rivaux ; aux effronteries, aux ruses, à l’âpreté du commerce, répondit le jeune homme d’une voix résignée. Si votre oeuvre est belle, qu’importe une première perte… – Voulez-vous lire et juger la mienne ? dit Lucien. – Soit, dit d’Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans une maison où l’un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de notre temps, un phénomène dans la science, Desplein, le plus grand chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se débattant avec les premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir me donne tous les soirs la dose de courage dont j’ai besoin tous les matins. Je suis dans cette chambre où il a souvent mangé, comme Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une heure, j’y serai. Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indicible effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit. Daniel d’Arthez alla mettre au Mont-de-Piété sa montre pour pouvoir acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami trouvât du feu chez lui,

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