Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


homme de province à Paris Plus le Cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son désir de connaître le péril l’invitait à s’y risquer, et il commençait à discuter en lui-même : n’était-il pas ridicule de se laisser encore une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle ? En voyant l’insuccès de ses démarches à propos de son premier roman, Lucien était peu tenté d’en composer un second. D’ailleurs, de quoi vivrait-il pendant le temps de l’écrire ? Il avait épuisé sa dose de patience durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité ? Ses amis l’insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force d’esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de leurs gloires ! – D’ailleurs, qu’est donc une amitié qui recule devant la complicité ? demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu’il avait reconduit jusque chez lui, en compagnie de Léon Giraud. – Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chrestien. Si tu avais le malheur de tuer ta maîtresse, je t’aiderais à cacher ton crime et pourrais t’estimer encore ; mais, si tu devenais espion, je te fuirais avec horreur, car tu serais lâche et infâme par système. Voilà le journalisme en deux mots. L’amitié pardonne l’erreur, le mouvement irréfléchi de la passion ; elle doit être implacable pour le parti pris de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa pensée. – Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et mon roman, puis abandonner aussitôt le journal ? – Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon Giraud. – Eh ! bien, s’écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel. – Ah ! s’écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre. Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c’est de quoi vivre pendant trois mois à ton aise ; eh ! bien, travaille, fais un second roman, d’Arthez et Fulgence t’aideront pour le plan, tu grandiras, tu seras un romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces lupanar de la pensée, je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes livres à quelque libraire de qui j’attaquerai les publications, j’écrirai les articles, j’en obtiendrai pour toi ; nous organiserons un succès, tu seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien. – Tu me méprises donc bien en croyant que je périrais là où tu te sauveras ! dit le poète. – Pardonnez-lui, mon Dieu, c’est un enfant ! s’écria Michel Chrestien. Après s’être dégourdi l’esprit pendant les soirées passées chez d’Arthez, Lucien avait étudié les plaisanteries et les articles des petits journaux. Sûr d’être au moins l’égal des plus spirituels rédacteurs, il s’essaya secrètement à cette gymnastique de la pensée, et sortit un matin avec la triomphante idée d’aller demander du service à quelque colonel de ces troupes légères de la Presse. Il se mit dans sa tenue la plus distinguée et passa les ponts en pensant que des auteurs, des journalistes, des écrivains, enfin ses frères futurs auraient un peu plus de tendresse et de désintéressement que les deux genres de libraires contre lesquels s’étaient heurtées ses espérances. Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce affection comme celle qu’il trouvait au Cénacle de la rue des Quatre-Vents. En proie aux émotions du pressentiment écouté, combattu, qu’aiment tant les hommes d’imagination, il arriva rue Saint-Fiacre auprès du boulevard Montmartre, devant la maison où se trouvaient les bureaux du petit journal et dont l’aspect lui fit éprouver les palpitations du jeune homme entrant dans un mauvais lieu. Néanmoins il monta dans les bureaux situés à l’entresol. Dans la première pièce, que divisait en deux parties égales une cloison moitié en planches et moitié grillagée jusqu’au plafond, il trouva un invalide manchot qui de son unique main tenait plusieurs rames de papier sur la tête et avait entre ses dents le livret voulu par l’administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont la figure était d’un ton jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui valait le surnom de Coloquinte, lui montra derrière le grillage le Cerbère du journal. Ce personnage était un vieil officier décoré, le nez Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris enveloppé de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la tête, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue sous sa carapace. – De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement ? lui demanda l’officier de l’Empire. – Je ne viens pas pour un abonnement, répondit Lucien. Le poète regarda sur la porte qui correspondait à celle par laquelle il était entré, la pancarte où se lisaient ces mots : Bureau de Rédaction, et au-dessous : Le public n’entre pas ici. – Une réclamation sans doute, reprit le soldat de Napoléon. Ah ! oui : nous avons été durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne sais pas encore le pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis prêt, ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie moderne groupée en faisceau dans un coin. – Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rédacteur en chef. – Il n’y a jamais personne ici avant quatre heures. – Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles à cent sous pièce font cinquante-cinq francs ; j’en ai reçu quarante, donc vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais… Ces paroles partaient d’une petite figure chafouine, claire comme un blanc d’oeuf mal cuit, percée de deux yeux d’un bleu tendre, mais effrayants de malice, et qui appartenait à un jeune homme mince, caché derrière le corps opaque de l’ancien militaire. Cette voix glaça Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l’étouffement asthmatique de l’hyène. – Oui, mon petit milicien, répondit l’officier en retraite ; mais vous comptez les titres et les blancs, j’ai ordre de Finot d’additionner le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu pour chaque colonne. Après avoir pratiqué cette opération strangulatoire sur votre rédaction, il s’y trouve trois colonnes de moins. – Il ne paye pas les blancs, l’arabe ! et il les compte à son associé dans le prix de sa rédaction en masse. Je vais aller voir Etienne Lousteau, Vernou… – Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit l’officier. Comment, pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice, vous qui faites des articles aussi facilement que je fume un cigare ! Eh ! vous payerez un bol de punch de moins à vos amis, ou vous gagnerez une partie de billard de plus, et tout sera dit ! – Finot réalise des économies qui lui coûteront bien cher, répondit le rédacteur qui se leva et partit. – Ne dirait-on pas qu’il est Voltaire et Rousseau ? se dit à lui-même le caissier en regardant le poète de province. – Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures. Pendant la discussion, Lucien avait vu sur les murs les portraits de Benjamin Constant, du général Foy, des dix-sept orateurs illustres du parti libéral, mêlés à des caricatures contre le gouvernement. Il avait surtout regardé la porte du sanctuaire où devait s’élaborer la feuille spirituelle qui l’amusait tous les jours et qui jouissait du droit de ridiculiser les rois, les événements les plus graves, enfin de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flâner sur les boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant qu’il vit les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre heures sans s’apercevoir qu’il n’avait pas déjeuné. Le poète rabattit promptement vers la rue Saint-Fiacre, il monta l’escalier, ouvrit la porte, ne trouva plus le vieux Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris militaire et vit l’invalide assis sur son papier timbré mangeant une croûte de pain et gardant le poste d’un air résigné, fait au journal comme jadis à la corvée, et ne le comprenant pas plus qu’il ne connaissait le pourquoi des marches rapides ordonnées par l’Empereur. Lucien conçut la pensée hardie de tromper ce redoutable fonctionnaire ; il passa le chapeau sur la tête, et ouvrit, comme s’il était de la maison, la porte du sanctuaire. Le bureau de rédaction offrit à ses regards avides une table ronde couverte d’un tapis vert, et six chaises en merisier garnies de paille encore neuve. Le petit carreau de cette pièce, mis en couleur, n’avait pas encore été frotté ; mais il était propre, ce qui annonçait une fréquentation publique assez rare. Sur la cheminée une glace, une pendule d’épicier couverte de poussière, deux flambeaux où deux chandelles avaient été brutalement fichées, enfin des cartes de visite éparses. Sur la table grimaçaient de vieux journaux autour d’un encrier où l’encre séchée ressemblait à de la laque et décoré de plumes tortillées en soleils. Il lut sur de méchants bouts de papier quelques articles d’une écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés en haut par les compositeurs de l’imprimerie, à qui cette marque sert à reconnaître les articles faits. Puis, çà et là, sur des papiers gris, il admira des caricatures dessinées assez spirituellement par des gens qui sans doute avaient tâché de tuer le temps en tuant quelque chose pour s’entretenir la main. Sur le petit papier de tenture couleur vert d’eau, il vit collés avec des épingles neuf dessins différents faits en charge et à la plume sur le SOLITAIRE, livre qu’un succès inouï recommandait alors à l’Europe et qui devait fatiguer les journalistes. Le Solitaire en province, paraissant, les femmes étonne. – Dans un château, le Solitaire, lu. – Effet du Solitaire sur les domestiques animaux. – Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le plus succès brillant obtient. – Le Solitaire traduit en chinois et présenté, par l’auteur, de Pékin à l’empereur. – Par le Mont-Sauvage, Elodie violée. Cette caricature sembla très-impudique à Lucien, mais elle le fit rire. – Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené processionnellement. – Le Solitaire, faisant éclater une presse, les Ours blesse. – Lu à l’envers, étonne le Solitaire les académiciens par des supérieures beautés. Lucien aperçut sur une bande de journal un dessin représentant un rédacteur qui tendait son chapeau, et dessous : Finot, mes cent francs ? signé d’un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais illustre. Entre la cheminée et la croisée se trouvaient une table à secrétaire, un fauteuil d’acajou, un panier à papiers et un tapis oblong appelé devant de cheminée ; le tout couvert d’une épaisse couche de poussière. Les fenêtres n’avaient que de petits rideaux. Sur le haut de ce secrétaire, il y avait environ vingt ouvrages déposés pendant la journée, des gravures, de la musique, des tabatières à la Charte, un exemplaire de la neuvième édition du Solitaire, toujours la grande plaisanterie du moment, et une dizaine de lettres cachetées. Quand Lucien eut inventorié cet étrange mobilier, eut fait des réflexions à perte de vue, que cinq heures eurent sonné, il revint à l’invalide pour le questionner. Coloquinte avait fini sa croûte et attendait avec la patience du factionnaire le militaire décoré qui peut-être se promenait sur le boulevard. En ce moment, une femme parut sur le seuil de la porte après avoir fait entendre le murmure de sa robe dans l’escalier et ce léger pas féminin si facile à reconnaître. Elle était assez jolie. – Monsieur, dit-elle à Lucien, je sais pourquoi vous vantez tant les chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander d’abord un abonnement d’un an ; mais dites-moi ses conditions… – Madame, je ne suis pas du journal. – Ah ! – Un abonnement à dater d’octobre ? demanda l’invalide. – Que réclame madame ? dit le vieux militaire qui reparut. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Le vieil officier entra en conférence avec la belle marchande de modes. Quand Lucien, impatienté d’attendre, rentra dans la première pièce, il entendit cette phrase finale : – Mais

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