dit-elle en se tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans un coin, ces messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre leurs Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris mains ; mais ils seront, je l’espère, sous notre table demain matin, si monsieur Lousteau n’a rien oublié… – Comment ! vous aurez Blondet des Débats, lui dit Etienne, le vrai Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet. – Oh ! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t’embrasse, dit-elle en lui sautant au cou. A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air sérieux. A seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur plein de promesses, ne pouvait plaire qu’aux artistes qui préfèrent les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la Mignon de Goethe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait pensé qu’une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse ; mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés, tendu d’un joli papier, décoré d’une psyché, d’un divan, de deux chaises, d’un tapis, d’une cheminée et plein d’armoires. Une femme de chambre achevait d’habiller l’actrice en espagnole. La pièce était un imbroglio où Florine faisait le rôle d’une comtesse. – Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit Nathan à Félicien. – Ah ! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois journalistes, soignez-moi demain : d’abord, j’ai fait garder des voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardi-gras. Matifat a eu des vins, oh ! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a pris le cuisinier du ministre de Prusse. – Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit Nathan. – Mais il sait qu’il traite les hommes les plus dangereux de Paris, répondit Florine. Matifat regardait Lucien d’un air inquiet, car la grande beauté de ce jeune homme excitait sa jalousie. – Mais en voilà un que je ne connais pas ? dit Florine en avisant Lucien. Qui de vous a ramené de Florence l’Apollon du Belvédère ? Monsieur est gentil comme une figure de Girodet. – Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que j’ai oublié de vous présenter. Vous êtes si belle ce soir qu’il est impossible de songer à la civilité puérile et honnête… – Est-il riche, qu’il fait de la poésie ? demanda Florine. – Pauvre comme Job, répondit Lucien. – C’est bien tentant pour nous autres, dit l’actrice. Du Bruel, l’auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit, délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l’agent de change, entra soudain. – Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein ? pas de défaut de mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse ! Dites bien : Je ne vous aime pas, comme nous en sommes convenus. – Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases ? dit Matifat à Florine. Un rire universel accueillit l’observation du droguiste. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Qu’est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n’est pas à vous que je parle, animal-bête ? Oh ! il fait mon bonheur avec ses niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d’honnête fille, je lui payerais tant par bêtise, si ça ne devait pas me ruiner. – Oui, mais vous me regarderez en disant cela comme quand vous répétez votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste. – Hé ! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle. Une cloche retentit dans les corridors. – Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher de le comprendre. Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules de Florine, et Lucien entendit l’actrice disant : – Impossible pour ce soir. Cette vieille bête a dit à sa femme qu’il allait à la campagne. – La trouvez-vous gentille ? dit Etienne à Lucien. – Mais, mon cher, ce Matifat… s’écria Lucien. – Eh ! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne, répondit Lousteau. Il est des nécessités qu’il faut subir ! C’est comme si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se fait une raison. Etienne et Lucien entrèrent dans une loge d’avant-scène, au rez-de-chaussée, où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot. En face, Matifat était dans la loge opposée, avec un de ses amis nommé Camusot, un marchand de soieries qui protégeait Coralie, et accompagné d’un honnête petit vieillard, son beau-père. Ces trois bourgeois nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre des premières représentations : des journalistes et leurs maîtresses, des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sortes d’émotions. Dans une première loge se trouvait le Directeur-général et sa famille qui avait casé Du Bruel dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles touchait les appointements d’une sinécure. Lucien, depuis son dîner, voyageait d’étonnements en étonnements. La vie littéraire, depuis deux mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries de Bois, se déroulait avec d’étranges magnificences et sous des aspects singuliers. Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un spectacle inouï. – Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l’argent ? dit Finot au directeur. – La pièce est une pièce d’intrigue où Du Bruel a voulu faire du Beaumarchais. Le public des boulevards n’aime pas ce genre, il veut être bourré d’émotions. L’esprit n’est pas apprécié ici, Tout, ce soir, dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de grâce, de beauté. Ces deux créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus. – Allons, je le vois, ce ne sera qu’un succès d’estime, dit Finot. – Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler quand même ; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises intentions. J’ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils siffleront maladroitement. Voilà deux [Dans le Furne : » trois « , coquille typographique.] négociants qui, pour procurer un triomphe à Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale à la porte. La cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer, et cette exécution dispose toujours bien le public. – Deux cents billets ! quels gens précieux ! s’écria Finot. – Oui ! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues que Florine et Coralie, je me tirerais d’affaire. Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de l’argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal, de l’art et de la gloire, il n’en était pas question. Ces coups du grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son coeur, les lui martelaient. Pendant que l’orchestre jouait l’ouverture, il ne put s’empêcher d’opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre en émeute les scènes de poésie calme et pure qu’il avait goûtées dans l’imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de l’Art, les nobles triomphes du génie la Gloire aux ailes blanches. En se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du poète. – Qu’avez-vous ? lui dit Etienne Lousteau. – Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il. – Eh ! mon cher, vous avez encore des illusions. – Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot, comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les libraires. – Mon petit, lui dit à l’oreille Etienne en lui montrant Finot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de Dauriat, m’a pris quarante pour cent en ayant l’air de m’obliger ? … eh ! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux devant lui pour cent francs. Une contraction causée par le dégoût serra le coeur de Lucien qui se rappela : Finot, mes cent francs ? ce dessin laissé sur le tapis vert de la Rédaction. – Plutôt mourir, dit-il. – Plutôt vivre, lui répondit Etienne. Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les coulisses pour donner quelques ordres. – Mon cher, dit alors Finot à Etienne, j’ai la parole de Dauriat, je suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J’ai traité pour trente mille francs comptant à condition d’être fait rédacteur en chef et directeur C’est une affaire superbe. Blondet m’a dit qu’il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un million pour entreprendre un nouveau journal. J’ai donc conclu sans avoir à moi plus de dix mille francs. Ecoute-moi. Si tu peux faire acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal, avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prête-nom. Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes intérêts et ne pas avoir l’air d’y être pour quelque chose. Tous les articles te seront payés à raison de cent sous la colonne ; ainsi tu peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C’est encore quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris à mon gré dans le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés qui ne gêneront point ma politique. Peut-être serai-je ministériel ou ultra, je ne sais pas encore ; mais je veux conserver, en dessous main, mes relations libérales. Je te dis tout, à toi qui es un bon enfant. Peut-être te ferais-je avoir les Chambres dans le journal où je les fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, emploie Florine à ce petit maquignonnage [Dans le Furne : maquignonage, coquille typographique.] , dis-lui de presser vivement le bouton au droguiste : je n’ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je ne peux pas payer. Dauriat a vendu l’autre tiers trente mille francs à son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers gratis, et gagne dix mille francs, puisque le tout ne lui en coûte que cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille francs à vendre à la Cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens d’amortir les journaux. – Tu as du bonheur, s’écria Lousteau. – Si tu avais passé par les jours de misère que j’ai connus, tu ne dirais pas ce mot-là. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d’un malheur sans remède : je suis fils d’un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du Coq. Il
