l’aise. – Eh ! que croyez-vous donc ? demanda-t-elle d’un air hautain. Grosse bête, n’allez-vous pas croire… Oh ! il le croirait ! dit-elle à Bérénice. J’ai un rôle d’homme dans la pièce de Chose, et je ne me suis jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m’a apporté ces bottes-là pour essayer à marcher, en attendant la paire de laquelle il m’a pris mesure ; il me les a mises, mais j’ai tant souffert que je les ai ôtées, et je dois cependant les remettre. – Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes avaient tant gêné. – Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se martyriser, comme tout à l’heure ; elle en pleurait, monsieur ! et si j’étais homme, jamais une femme que j’aimerais ne pleurerait ! elle ferait mieux de les porter en maroquin bien mince. Mais l’administration est si ladre ! Monsieur, vous devriez aller lui en commander… Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il à Coralie. – A l’instant, je ne suis rentrée qu’à six heures, après vous avoir cherché partout, vous m’avez fait garder mon fiacre pendant sept heures. Voilà de vos soins ! m’oublier pour des bouteilles. J’ai dû me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant que l’Alcade fera de l’argent. Je n’ai pas envie de mentir à l’article de ce jeune homme ! – Il est beau, cet enfant-là, dit Camusot. – Vous trouvez ? je n’aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une femme ; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêtes du commerce. Vous vous ennuyez tant ! – Monsieur, dîne-t-il avec madame, demanda Bérénice. – Non, j’ai la bouche empâtée. – Vous avez été joliment paf, hier. Ah ! papa Camusot, d’abord, moi je n’aime pas les hommes qui boivent… – Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit le négociant. – Ah ! oui, j’aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait Florine. Allons, mauvaise race qu’on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi ma voiture pour que je file au théâtre. – Vous l’aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de Cancale ; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche. – Venez, je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot. Une heure après, Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne d’enfance de Coralie, une créature aussi fine, aussi déliée d’esprit qu’elle était corpulente. – Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot s’il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien ; mais, cher enfant de son coeur, vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l’a dit, elle est décidée à tout planter là, à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre mansarde. Oh ! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que vous n’aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre ménage. Mais je viens de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, que vous avez trop d’esprit pour donner dans de pareilles bêtises ? Ah ! vous verrez bien que l’autre gros n’a rien que le cadavre et que vous êtes le chéri, le bien-aimé, la divinité à laquelle on abandonne l’âme. Si vous saviez comme ma Coralie est gentille quand je lui fais répéter ses rôles ! un amour d’enfant, quoi ! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec sa mère, qui la battait, qui l’a vendue ! Oui, monsieur, une mère, sa propre enfant ! Si j’avais une fille, je la servirais comme ma petite Coralie, de qui je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps que je lui ai vu, la première fois qu’elle a été bien applaudie. Il parait que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est venu travailler avec elle. – Qui ! Braulard ? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom. – Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu des endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu’elle se dise son amie, Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour elle. Tout Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel lit arrangé pour les amours d’une fée et d’un prince ? … dit-elle en menant sur le lit un couvre-pied en dentelle. Elle alluma les bougies. Aux lumières, Lucien étourdi se crut en effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du Cocon d’or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal. Les meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit était en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poète des Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie. Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies, de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient les images de l’innocence. Il était impossible d’imaginer là une actrice et les moeurs du théâtre. Bérénice remarqua l’ébahissement de Lucien. – Est-ce gentil ? lui dit-elle d’une voix câline. Ne serez-vous pas mieux là pour aimer que dans un grenier ? Empêchez son coup de tête, reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que la cuisinière ne pût soupçonner la présence d’un amant. Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée, dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas blancs bien tirés sur un lycéen. – Est-il heureux, ce Camusot ! s’écria-t-il. – Heureux ? reprit Bérénice. Ah ! il donnerait bien sa fortune pour être à votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris contre votre jeune chevelure blonde. Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus délicieux vin que Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait en effet envie de se coucher dans ce lit qu’il admirait. Bérénice, qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s’éveilla sous un regard trempé d’amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n’était plus ivre que d’amour. Bérénice se retira demandant : – A quelle heure demain ? – Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au lit. Je n’y serai pour personne avant deux heures. A deux heures le lendemain, l’actrice et son amant étaient habillés et en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée. Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien ; elle lui avait envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs chez Colliau, une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quand elle entendit le bruit d’une voiture à sa porte, elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d’un coupé magnifique. – Je ne croyais pas, dit-elle, qu’on pût haïr tant un homme et le luxe… – Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines. – Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son coeur, tu m’aimes donc bien ? – J’ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous promener aux Champs-Elysées pour essayer la voiture. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dîne pas avec vous, c’est la fête de ma femme, je l’avais oublié. – Pauvre Musot ! comme tu t’ennuieras, dit-elle en sautant au cou du marchand. Elle était ivre de bonheur en pensant qu’elle étrennerait seule avec Lucien ce beau coupé, qu’elle irait seule avec lui au Bois ; et, dans son accès de joie, elle eut l’air d’aimer Camusot à qui elle fit mille caresses. – Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours, dit le pauvre homme. – Allons, monsieur, il est deux heures, dit l’actrice à Lucien qu’elle vit honteux et qu’elle consola par un geste adorable. Coralie dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir les rejoindre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances : Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit à tous les yeux ravis une toilette pleine de goût et d’élégance. Le Paris des Champs-Elysées admira ces deux amants. Dans une allée du bois de Boulogne, leur coupé rencontra la calèche de mesdames d’Espard et de Bargeton qui regardèrent Lucien d’un air étonné, mais auxquelles il lança le coup d’oeil méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d’oeil avec ces deux femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu’elles lui avaient mises au coeur pour le ronger, fut un des plus doux de sa vie et décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de l’orgueil : il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées aux pieds du travailleur, de l’ami du Cénacle, rentrèrent dans son âme. Il comprit alors toute la portée de l’attaque faite pour lui par Lousteau : Lousteau venait de servir ses passions ; tandis que le Cénacle, ce Mentor collectif, avait l’air de les mater au profit des vertus ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles. Travailler ! n’est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances ? Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le far niente, dans la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des actrices et des femmes faciles ! Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la vie de ces deux folles journées. Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, moins Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin accompagné de sa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel de ces femmes qu’aujourd’hui l’on a décemment nommées des Lorettes. Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de son article. En se voyant fêté, envié, le poète trouva son aplomb : son esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet homme d’une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l’embaucher dans l’escouade de journalistes qu’il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries. Coralie observa le manége de ce consommateur d’esprit, et voulut mettre Lucien en garde contre lui. – Ne t’engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent t’exploiter, nous causerons de cela ce soir. – Bah ! lui répondit Lucien, je me sens assez fort pour être aussi méchant et aussi fin qu’ils peuvent l’être. Finot, qui ne s’était sans doute pas brouillé pour
