Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


les blancs avec Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition démesurée, d’une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu’il fomentait, ayant beaucoup d’esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par l’instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l’or et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n’est pas difficile d’expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert, les liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes qui tous se croyaient supérieurs l’un à l’autre. Lucien, le nouveau venu, était l’objet de leurs coquetteries. On causait à coeur ouvert. Hector Merlin seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison. – Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers avec l’arme qui devrait ne nous servir qu’à frapper les autres. Vous vous apercevrez avant peu que vous n’obtiendrez rien par les beaux sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé, ne quittez jamais votre maîtresse sans l’avoir fait pleurer un peu ; pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde, même vos amis, faites pleurer les amours-propres : tout le monde vous caressera. Hector Merlin fut heureux en voyant à l’air de Lucien que sa parole entrait chez le néophyte comme la lame d’un poignard dans un coeur. On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmené par Coralie, et les délices de l’amour lui firent oublier les terribles émotions du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui l’une de ses victimes. Le lendemain, en sortant de chez elle et revenant au quartier latin, il trouva dans sa bourse l’argent qu’il avait perdu. Cette attention l’attrista d’abord, il voulut revenir chez l’actrice et lui rendre un don qui l’humiliait ; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua son chemin vers l’hôtel Cluny. Tout en marchant, il s’occupa de ce soin de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver une raison d’accepter en se disant : – Je l’aime, nous vivrons ensemble comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais ! A moins d’être Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant l’escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa chambre horrible de misère et de nudité ? Il trouva sur sa table le manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d’Arthez :  » Nos amis sont presque contents de votre oeuvre, cher poète. Vous pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, à vos amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article sur le Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d’envie dans la littérature que de regrets chez nous. Daniel.  » – Regrets ! que veut-il dire ? s’écria Lucien surpris du ton de politesse qui régnait dans ce billet. Etait-il donc un étranger pour le Cénacle ? Après avoir dévoré les fruits délicieux que lui avait tendus l’Eve des coulisses, il tenait encore plus à l’estime et à l’amitié de ses amis de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques instants plongé dans une méditation par laquelle il embrassait son présent dans cette chambre et son avenir dans celle de Coralie. En proie à des hésitations alternativement honorables et dépravantes, il s’assit et se mit à examiner l’état dans lequel ses amis lui rendaient son oeuvre. Quel étonnement fut le sien ! De chapitre en chapitre, la plume habile et dévouée de ces grands hommes encore inconnus avait changé ses pauvretés en richesses. Un dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses conversations qu’il comprit alors n’être que des bavardages en les comparant à des discours où respirait l’esprit du temps. Ses portraits, un peu mous de dessin, avaient été vigoureusement accusés et colorés ; tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des observations physiologiques dues sans doute à Bianchon, exprimées avec finesse, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en robe blanche, à ceinture, à écharpe roses, une création ravissante. La nuit le surprit, les yeux en pleurs, atterré de cette grandeur, sentant le prix d’une pareille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus sur la littérature et sur l’art que ses quatre années de travaux, de lectures, de comparaisons et d’études. Le redressement d’un carton mal conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus que les théories et les observations. – Quels amis ! quels coeurs ! suis-je heureux ! s’écria-t-il en serrant le manuscrit. Entraîné par l’emportement naturel aux natures poétiques et mobiles, il courut chez Daniel. En montant l’escalier, il se crut cependant moins digne de ces coeurs que rien ne pouvait faire dévier du sentier de l’honneur. Une voix lui disait que, si Daniel avait aimé Coralie, il ne l’aurait pas acceptée avec Camusot. Il connaissait aussi la profonde horreur du Cénacle pour les journalistes, et il se savait déjà quelque peu journaliste. Il trouva ses amis, moins Meyraux, qui venait de sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures. – Qu’avez-vous, mes amis ? dit Lucien. – Nous venons d’apprendre une horrible catastrophe : le plus grand esprit de notre époque, notre ami le plus aimé, celui qui pendant deux ans a été notre lumière… – Louis Lambert ? dit Lucien. – Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, dit Bianchon. – Il mourra le corps insensible et la tête dans les cieux, ajouta solennellement Michel Chrestien. – Il mourra comme il a vécu, dit d’Arthez. – L’amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l’a incendié, dit Léon Giraud. – Ou, dit Joseph Bridau, l’a exalté à un point où nous le perdons de vue. – C’est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence Ridal. – Il se guérira peut-être, s’écria Lucien. – D’après ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, répondit Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine n’a nul pouvoir. – Il existe cependant des agents…, dit d’Arthez. – Oui, dit Bianchon, il n’est que cataleptique, nous pouvons le rendre imbécile. – Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de celle-là ! Moi, je donnerais la mienne ! s’écria Michel Chrestien. – Et que deviendrait la fédération européenne ? dit d’Arthez. – Ah ! c’est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d’être à un homme on appartient à l’Humanité. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Je venais ici le coeur plein de remercîments pour vous tous, dit Lucien. Vous avez changé mon billon en louis d’or. – Des remercîments ! Pour qui nous prends-tu ? dit Bianchon. – Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence. – Eh ! bien, vous voilà journaliste ? lui dit Léon Giraud. Le bruit de votre début est arrivé jusque dans le quartier latin. – Pas encore, répondit Lucien. – Ah ! tant mieux ! dit Michel Chrestien. – Je vous le disais bien, reprit d’Arthez. Lucien est un de ces coeurs qui connaissent le prix d’une conscience pure. N’est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur l’oreiller en pouvant se dire : – Je n’ai pas jugé les oeuvres d’autrui, je n’ai causé d’affliction à personne ; mon esprit, comme un poignard, n’a fouillé l’âme d’aucun innocent ; ma plaisanterie n’a immolé aucun bonheur, elle n’a même pas troublé la sottise heureuse, elle n’a pas injustement fatigué le génie ; j’ai dédaigné les faciles triomphes de l’épigramme ; enfin je n’ai jamais menti à mes convictions ? – Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi tout en travaillant à un journal. Si je n’avais décidément que ce moyen d’exister, il faudrait bien y venir. – Oh ! oh ! oh ! fit Fulgence en montant d’un ton à chaque exclamation, nous capitulons. – Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah ! Lucien, si tu voulais l’être avec nous, qui allons publier un journal où jamais ni la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les doctrines utiles à l’humanité, peut-être… – Vous n’aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en interrompant Léon. – Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, répondit Michel Chrestien. – Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien. – Non, dit d’Arthez, mais du dévouement. – Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Chrestien en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t’a vu dans une voiture supérieurement astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec une maîtresse de prince, Coralie. – Eh ! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal à cela ? – Tu dis cela comme s’il y en avait, lui cria Bianchon. – J’aurais voulu à Lucien, dit d’Arthez, une Béatrix, une noble femme qui l’aurait soutenu dans la vie… – Mais, Daniel, est-ce que l’amour n’est pas partout semblable à lui-même ? dit le poète. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Ah ! dit le républicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas aimer une femme qu’un acteur baise sur la joue en face du public, une femme tutoyée dans les coulisses, qui s’abaisse devant un parterre et lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en homme pour montrer ce que je veux être seul à voir. Ou, si j’aimais une pareille femme, elle quitterait le théâtre, et je la purifierais par mon amour. – Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre ? – Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. On ne peut pas arracher son amour de son coeur comme on arrache une dent. Lucien devint sombre et pensif. – Quand ils apprendront que je subis Camusot, ils me mépriseront, se disait-il. – Tiens, lui dit le sauvage républicain avec une affreuse bonhomie, tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu’un petit farceur. Il prit son chapeau et sortit. – Il est dur, Michel Chrestien, dit le poète. – Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. Michel voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la rue. D’Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout d’une heure le poète quitta le Cénacle, maltraité par sa conscience qui lui criait : – Tu seras journaliste ! comme la sorcière crie à Macbeth : Tu seras roi. Dans la rue, il regarda les croisées du patient d’Arthez, éclairées par une faible lumière, et revint chez lui le coeur attristé, l’âme inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu’il avait été serré sur le coeur de ses vrais amis pour la dernière fois. En

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