Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


du Gymnase, je soignerai votre maîtresse et je l’avertirai des farces qu’on voudrait lui faire. – Ce n’est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau ; mais nous venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards : moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre. – Ah, oui, Finot a vendu son journal. J’ai su l’affaire. Il va bien, Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me faire l’honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses, il y aura noces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien ! nous boirons mieux ! – Il doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès. – Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Calas va me les rendre ; aussi l’ai-je chauffé ! Ducange est un homme d’esprit, il a des moyens… Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les talents des auteurs. – Coralie a gagné, lui dit Braulard de l’air d’un juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement contre la cabale à son début au Gymnase. Ecoutez ? Pour elle, j’aurai des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits murmures afin d’entraîner l’applaudissement. Voilà un manége qui pose une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d’elle, elle a des sentiments. Ah ! je puis faire chuter qui je veux… – Mais pour les billets ? dit Lousteau. – Hé ! bien, j’irai les prendre chez monsieur, vers les premiers jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets ; ce sera quelque chose comme soixante quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous une avance ? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et tirant sa caisse pleine d’écus. – Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les mauvais jours… – Monsieur, reprit Braulard en s’adressant à Lucien, j’irai travailler avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien. Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de Braulard où il voyait une bibliothèque, des gravures, un meuble convenable. En passant par le salon, il en remarqua l’ameublement également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta. – Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dîners, cités dans la littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – J’ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes allumeurs, s’écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de pas singuliers dans l’escalier. En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres, verdâtres, boueuses, rabougries, à barbes longues, aux yeux féroces et patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes de sûreté, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris. – Voilà les Romains ! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n’est pas plus beau que la nôtre. – Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui, d’avoir des illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y vend tout, on y fabrique tout, même le succès. Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama, Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau, Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine, Bixiou. Il avait invité ses amis du Cénacle. Tullia la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignon et Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage. Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui prête au luxe parisien l’apparence d’un rêve. Lucien éprouva le plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et d’espérance en se voyant le maître de ces lieux, il ne s’expliquait plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé. Florine et Coralie, mises avec la folle recherche et la magnificence artiste des actrices, souriaient au poète de province comme deux anges chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait presque. En quelques mois sa vie avait si brusquement changé d’aspect, il était si promptement passé de l’extrême misère à l’extrême opulence, que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout en rêvant, se savent endormis. Son oeil exprimait néanmoins à la vue de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent donné le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les jours, ses couleurs avaient pâli, son regard était trempé des moites expressions de la langueur ; enfin, selon le mot de madame d’Espard, il avait l’air aimé. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l’amour et par l’expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la société face à face, en croyant pouvoir s’y promener en dominateur A ce poète, qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur, le présent parut être sans soucis. Le succès enflait les voiles de son esquif, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses projets : une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait, un équipage, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son âme, son coeur et son esprit s’étaient également métamorphosés : il ne songeait plus à discuter les moyens en présence de si beaux résultats. Ce train de maison semblera si justement suspect aux économistes qui ont pratiqué la vie parisienne, qu’il n’est pas inutile de montrer la base, quelque frêle qu’elle fût, sur laquelle reposait le bonheur matériel de l’actrice et de son poète. Sans se compromettre, Camusot avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire crédit pendant au moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir, et qui jouissaient de tout avec délices. Coralie vint prendre Lucien par la main et l’initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger, parée de son couvert splendide, de ses candélabres chargés de quarante bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l’oeuvre de Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son coeur. – J’arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant d’amour et de tant de dévouement. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Bah ! dit-elle, es-tu content ? – Je serais bien difficile. – Eh ! bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un mouvement de serpent ses lèvres aux lèvres de Lucien. Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train d’arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces gens s’intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures à minuit, Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu ; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien, qui alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids et sérieux, pour ne pas dire contraints. D’Arthez n’avait pu venir, il achevait son livre. Léon Giraud était occupé par la publication du premier numéro de sa Revue. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d’une orgie. – Eh ! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de supériorité, vous verrez que le petit farceur peut devenir un grand politique. – Je ne demande pas mieux que de m’être trompé, dit Michel. – Tu vis avec Coralie en attendant mieux ? lui demanda Fulgence. – Oui, reprit Lucien d’un air qu’il voulait rendre naïf. Coralie avait un pauvre vieux négociant qui l’adorait, elle l’a mis à la porte. Je suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait comment gouverner Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau. – Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu feras ton chemin. – Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu’il se trouve, répondit Lucien. Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase. – Coralie est bien admirablement belle, s’écria Joseph Bridau. Quel magnifique portrait à faire ! – Et bonne, répondit Lucien. Foi d’homme, elle est angélique ; mais tu feras son portrait ; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne amenée au vieillard. – Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien. En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie d’amitié, lui prit les mains et les lui serra. – Mon bon ami, non-seulement vous êtes un grand homme, mais encore vous avez du coeur, ce qui est aujourd’hui plus rare que le génie, dit-il. Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort, et n’oublierai jamais ce que vous avez fait cette semaine pour moi. Lucien, au comble de la joie en se voyant pateliné par un homme dont s’occupait la Renommée, regarda ses trois amis du Cénacle avec une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la communication que Merlin lui avait faite de l’épreuve de l’article en faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris lendemain. – Je n’ai consenti à écrire l’attaque, répondit Lucien à l’oreille de Nathan, qu’à la condition d’y répondre moi-même. Je suis des vôtres. Il revint à ses trois amis du Cénacle, enchanté d’une circonstance qui justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence. – Vienne le livre de d’Arthez, et je suis en position de lui être utile. Cette chance seule m’engagerait à rester dans les journaux. – Y es-tu libre ? dit Michel. – Autant qu’on peut l’être quand on est indispensable, répondit Lucien avec une fausse modestie. Vers minuit, les convives furent attablés, et l’orgie commença. Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car personne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces jeunes esprits, si dépravés par l’habitude du Pour et du Contre, en vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la jurisprudence qu’enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, qui voulait conserver à la critique un caractère auguste, s’éleva contre la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau, Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce système, appelé dans l’argot du journalisme la blague, en soutenant que ce serait comme un poinçon à l’aide duquel on marquerait le talent. – Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes réellement forts, dit Lousteau. – D’ailleurs, s’écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il faut autour d’eux, comme autour des triomphateurs romains, un concert d’injures. – Eh

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer