Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


que l’homme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce ridicule Châtelet… Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui m’ont fait bien rire ! dit-elle en s’interrompant. Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux perfidies du journalisme, il ignorait celles du monde ; aussi, malgré sa perspicacité, devait-il y recevoir de rudes leçons. – Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fut vivement éveillée, ne protégez-vous pas le Héron ? – Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus cruels ennemis, de paraître s’amuser avec les ennuyeux, et souvent on sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc encore bien neuf ? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette influence à profit pour vous, car notre homme est très-bien vu par le Ministère actuel ; aussi, lui avons-nous démontré que jusqu’à un certain point vos attaques le servaient, afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. On a dédommagé Châtelet de vos persécutions. Comme le disait des Lupeaulx aux ministres : Pendant que les journaux tournent Châtelet en ridicule, ils laissent en repos le Ministère. – Monsieur Blondet m’a fait espérer que j’aurais le plaisir de vous voir chez moi, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps que la marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches, Camille Maupin, si vous voulez, a l’un des salons les plus remarquables de Paris, elle est prodigieusement riche ; on lui a dit que vous êtes aussi beau que spirituel, elle se meurt d’envie de vous voir. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Lucien ne put que se confondre en remercîments, et jeta sur Blondet un regard d’envie. Il y avait autant de différence entre une femme du genre et de la qualité de la comtesse de Montcornet et Coralie qu’entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive des femmes du Nord ; sa mère était née princesse Scherbellof ; aussi le ministre, avant le dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une aile de poulet. – Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d’affection pour vous ! j’étais dans la confidence du bel avenir qu’elle rêvait pour vous : elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez marqué en lui renvoyant ses lettres ! Nous pardonnons les cruautés, il faut encore croire en nous pour nous blesser ; mais l’indifférence ! … l’indifférence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons, convenez-en ? vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi rompre ? Quand même vous eussiez été dédaigné, n’avez-vous pas votre fortune à faire, votre nom à reconquérir ? Louise pensait à tout cela. – Pourquoi ne m’avoir rien dit ? répondit Lucien. – Eh ! mon Dieu, c’est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu fait au monde, je vous craignais : j’avais peur que votre inexpérience, votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même ? Avouez-le ? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd’hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il un homme qui réunisse à tant d’esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l’unisson ? Je n’ai pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne, il y a un mois. Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable : elle joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si naïf ; elle paraissait s’intéresser à lui si profondément, qu’il crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique, il voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser surprendre. – Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd’hui des chimères ? – Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter le nom et le titre de Rubempré. Elle voulait enterrer le Chardon. Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous traiterez ces idées de visions et de bagatelles, mais nous savons un peu la vie, et nous connaissons tout ce qu’il y a de solide dans un titre de comte porté par un élégant, par un ravissant jeune homme. Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant des héritières : Monsieur Chardon ou Monsieur le comte de Rubempré ? il se ferait deux mouvements bien différents. Fût-il endetté, le comte trouverait les coeurs ouverts, sa beauté mise en lumière serait comme un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas seulement remarqué. Nous n’avons pas créé ces idées, nous les trouvons régnant partout, même parmi les bourgeois. Vous tournez en ce moment le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le vicomte Félix de Vandenesse, il est un des deux secrétaires particuliers du roi. Le roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-là quand il est arrivé de sa province, n’avait pas un bagage plus lourd que le vôtre, vous avez mille fois plus d’esprit que lui ; mais appartenez-vous à une grande famille ? avez-vous un nom ? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vôtre, il se nomme Chardin ; mais il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé, vous êtes perdu. Voyez combien monsieur Emile Blondet est plus sage que vous ? il est dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu par toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec les Libéraux, il pense bien ; aussi parviendra-t-il Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris tôt ou tard ; mais il a su choisir et son opinion et ses protections. Cette jolie personne, votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de France et deux députés dans sa famille, elle a fait un riche mariage à cause de son nom ; elle reçoit beaucoup, elle aura de l’influence et remuera le monde politique pour ce petit monsieur Emile Blondet. A quoi vous mène une Coralie ? à vous trouver perdu de dettes et fatigué de plaisirs dans quelques années d’ici. Vous placez mal votre amour, et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l’autre jour à l’Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l’abus que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne s’occupait pas d’elle, mais de vous. – Ah ! si vous disiez vrai, madame ! s’écria Lucien. – Quel intérêt verriez-vous à des mensonges ? fit la marquise en jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant. Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offensée ne lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu’il y avait eu de sa part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame de Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mérite de ce jeune écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l’invita, sur un signe de madame d’Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s’il n’y verrait pas avec plaisir madame de Bargeton qui, malgré son deuil, y viendrait : il ne s’agissait pas d’une grande soirée, c’était sa réunion des petits jours, on serait entre amis. – Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont de mon côté, n’est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi ? – Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l’objet, qui d’ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se moque, et vous aurez bientôt signé la paix. Vous vous êtes cru joué par elle, m’a-t-on dit, moi je l’ai vue bien triste de votre abandon. Est-il vrai qu’elle ait quitté sa province avec vous et pour vous ? Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre. – Comment pouviez-vous vous défier d’une femme qui vous faisait de tels sacrifices ! Et d’ailleurs belle et spirituelle comme elle l’est, elle devait être aimée quand même. Madame de Bargeton vous aimait moins pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l’esprit avant d’aimer la beauté, dit-elle en regardant Emile Blondet à la dérobée. Lucien reconnut dans l’hôtel du ministre les différences qui existent entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis quelque temps. Ces deux magnificences n’avaient aucune similitude, aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans cet appartement, l’un des plus riches du faubourg Saint-Germain ; les vieilles dorures des salons, l’ampleur des décorations, la richesse sérieuse des accessoires, tout lui était étranger, nouveau ; mais l’habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l’assurance et de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut bonne façon et plut à ceux qui n’avaient aucune raison de lui être hostiles, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans le grand monde, ses succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En sortant de table, il offrit le bras à madame d’Espard qui l’accepta. En voyant Lucien courtisé par la marquise d’Espard, Rastignac vint se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur première entrevue chez madame du Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier avec le grand homme de sa province en l’invitant à venir déjeuner chez lui quelque matin, et s’offrant à lui faire connaître les jeunes gens à la mode. Lucien accepta cette proposition. – Le cher Blondet en sera, dit Rastignac. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général Montriveau, Rastignac et Lucien. – Très bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame d’Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en regardant les hommes à la ronde, combien il est difficile de lui plaire. – Oui, mais elle adore l’esprit, dit Rastignac, et mon illustre compatriote en vend. – Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu’il fait, dit vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres. Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux lancèrent quelques phrases profondes d’un ton despotique, les jeunes gens plaisantèrent du parti libéral. – Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou la Droite ; mais il va maintenant choisir. Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec Lousteau. – Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Etienne Lousteau, un bretteur de petit

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