ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j’ai fait un peu de chantage. – Qu’est-ce que le Chantage ? dit Lucien à qui ce mot était inconnu. – Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importée récemment en France. Les Chanteurs sont des gens placés de manière à disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni un rédacteur en chef, n’est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau, des Philippe Bridau. Ces bravi viennent trouver un homme qui, pour certaines raisons, ne veut pas qu’on s’occupe de lui. Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales. Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies plus ou moins légales, souvent par des manuvres criminelles, et qui fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché cernant les espions du préfet de police qui, n’étant pas dans le secret de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allaient saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre ; puis l’histoire des diamants du prince Galathione, l’affaire Maubreuil, la succession Pombreton, etc. Le Chanteur s’est procuré quelque pièce, un document important, il demande un rendez-vous à l’homme enrichi. Si l’homme compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur lui montre la presse prête à l’entamer, à dévoiler ses secrets. L’homme riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque opération périlleuse, elle peut succomber à une suite. d’articles : on vous détache un Chanteur qui vous propose le rachat des articles. Il y a des ministres à qui l’on envoie des Chanteurs, et qui stipulent avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des requêtes que tu connais, est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les journalistes. Le drôle s’est fait une position merveilleuse au centre du pouvoir par ses relations : il est à la fois le mandataire de la presse et l’ambassadeur des ministres, il maquignonne les amours-propres, il étend même ce commerce aux affaires politiques, il obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantage avec Dauriat, il t’a donné mille écus pour t’empêcher de décrier Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot, le chantage se faisait au moyen de pamphlets dont la destruction était achetée par les favorites et les grands seigneurs. L’inventeur du Chantage est l’Arétin, un très-grand homme Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris d’Italie qui imposait les rois comme de nos jours tel journal impose les acteurs. – Qu’as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écus ? – J’ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s’est plainte [Dans le Furne : s’est plaint, coquille typographique.] à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui je chantais, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans l’intérêt de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement à Matifat que tout s’arrangerait s’il voulait vendre son sixième de propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure l’affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille qui lui paraissaient aventurés, car depuis quelques jours Florine lui disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d’un dividende à recevoir, il était question d’un nouvel appel de fonds. Avant de déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de négocier quelques effets de complaisance ; et, pour les faire placer par Matifat, il l’a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons eu le malheur d’attaquer un homme qui ne tient pas à sa maîtresse, un misérable sans coeur ni âme. Malheureusement le commerce que fait Matifat n’est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d’art. Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l’opium ne peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme demain, elle ne sait que devenir. – Par suite de la fermeture du théâtre, Coralie débute dans quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine. – Jamais ! dit Lousteau. Coralie n’a pas d’esprit, mais elle n’est pas encore assez bête pour se donner une rivale ! Nos affaires sont furieusement gâtées ! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son sixième… – Et pourquoi ? – L’affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre le journal trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus une commission allouée par ses associés et qu’il partage avec des Lupeaulx. Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage. – Mais, le chantage, c’est la bourse ou la vie ? – Bien mieux, dit Lousteau. C’est la bourse ou l’honneur. Avant-hier, un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé un crédit, a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à l’une des notabilités de la capitale se trouvait d’une façon bizarre entre les mains d’un soldat de la garde royale, et il promettait le récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité s’est empressée d’inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur en chef a certes gagné quelque chose, mais l’histoire contemporaine a perdu l’anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse acharnée après quelques gens puissants, sache qu’il y a là-dessous des escomptes refusés, des services qu’on n’a pas voulu rendre. Ce chantage relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse britannique, infiniment plus dépravée que ne l’est la nôtre. Nous sommes des enfants ! En Angleterre, on achète une lettre compromettante cinq à six mille francs pour la revendre. – Quel moyen as-tu trouvé d’empoigner Matifat ? dit Lucien. – Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus curieuses à Florine : orthographe, style, pensées, tout est d’un comique achevé. Matifat craint beaucoup sa femme ; nous pouvons, sans le Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris nommer, sans qu’il puisse se plaindre, l’atteindre au sein de ses lares et de ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le premier article d’un petit roman de moeurs, intitulé les Amours d’un Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du petit Cupidon, où il écrit gamet pour jamais, où il dit de Florine qu’elle l’aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire croire qu’il la prend pour un chameau. Enfin, il y a de quoi désopiler la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance éminemment drôlatique. On lui donnera la peur d’une lettre anonyme par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine voudra-t-elle prendre sur elle de paraître poursuivre Matifat ? Elle a encore des principes, c’est-à-dire des espérances. Peut-être garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le Garde du Commerce n’est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un présent convenable, ou donné l’espoir d’un engagement, elle me livrera les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le droguiste. Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d’abord qu’il avait des amis extrêmement dangereux ; puis il songea qu’il ne fallait pas se brouiller avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas où madame d’Espard, madame de Bargeton et Châtelet lui manqueraient de parole. Etienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la misérable boutique de Barbet. – Barbet, dit Etienne au libraire, nous avons cinq mille francs de Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois ; voulez-vous nous escompter leurs billets ? – Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable. – Mille écus ! s’écria Lucien. – Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs feront faillite avant trois mois ; mais je connais chez eux deux bons ouvrages dont la vente est dure, ils ne peuvent pas attendre, je les leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs : par ce moyen, j’aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises. – Veux-tu perdre deux mille francs ? dit Etienne à Lucien. – Non ! s’écria Lucien épouvanté de cette première affaire. – Tu as tort, répondit Etienne. – Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils ne peuvent l’imprimer qu’en laissant les exemplaires en dépôt chez leur imprimeur, un succès ne les sauvera que pour six mois, car, tôt ou tard, ils sauteront ! Ces gens-là boivent plus de petits verres qu’ils ne vendent de livres ! Pour moi leurs effets représentent une affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque signature. Le commerce de l’escompteur consiste à savoir si trois signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faillite. D’abord, vous n’offrez que deux signatures, et chacune ne vaut pas dix pour cent. Les deux amis se regardèrent, surpris d’entendre sortir de la bouche de ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l’esprit de l’escompte. – Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur pouvons-nous aller ? – Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui ; mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai plus alors que deux Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris mille cinq cents francs. Etienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l’un des escompteurs de la librairie ; ils le trouvèrent au second étage dans un appartement meublé de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la grecque le long de la muraille comme le fond d’un tableau de David, le lit, d’une forme très-pure, datait du temps de l’Empire où tout se fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les lampes, les flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis avec patience chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle mais élégante de l’Antiquité. Ce système mythologique et léger formait une opposition bizarre avec les moeurs de l’escompteur. Il est à remarquer que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés au commerce de l’argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les libertins de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés, ils se livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui sait les étudier trouve toujours une manie, un coin du coeur par où ils sont accessibles. Chaboisseau paraissait retranché dans l’Antiquité comme dans un camp imprenable. – Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Etienne à
