Les illusions perdues Honoré de Balzac 2ème partie


pleurer à chaudes larmes. Une plante chétive et de louche apparence Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs ; A l’en croire, pourtant, de splendides couleurs Témoigneraient un jour de sa noble semence : On la toléra donc ! Mais, pour reconnaissance, Elle insulta bientôt ses plus brillantes soeurs, Qui, s’indignant enfin de ses grands airs casseurs, La mirent au défi de prouver sa naissance. Elle fleurit alors. Mais un vil baladin Ne fut jamais sifflé comme tout le jardin Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire. Puis le maître, en passant, la brisa sans pardon ; Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris Et le soir sur sa tombe un âne seul vint braire, Car ce n’était vraiment qu’un ignoble chardon ! Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d’avance l’Archer comme une oeuvre anti-nationale où l’auteur prenait le parti des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit jours, cette querelle s’envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des conventions secrètes ; mais Lousteau devint l’ennemi juré de Lucien. Voici comment. Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment l’enlever à Lousteau, pour qui d’ailleurs elle était une providence. Dans la détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant sans engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, vint voir Coralie, et la pria d’offrir à Florine un rôle dans une pièce de lui, se faisant fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l’actrice sans théâtre. Florine, enivrée d’ambition, n’hésita pas. Elle avait eu le temps d’observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire et politique, un homme qui avait autant d’énergie que de besoins, tandis que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L’actrice, qui voulut reparaître environnée d’un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste à Nathan, et Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du journal convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appartement rue Hauteville, et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le journalisme et du monde théâtral. Lousteau fut si cruellement atteint par cet événement qu’il pleura vers la fin d’un dîner que ses amis lui donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent que Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou savaient la passion du dramaturge pour Florine ; mais, au dire de tous, Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqué aux plus saintes lois de l’amitié. L’esprit de parti, le désir de servir ses nouveaux amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable. – Nathan est emporté par la logique des passions ; tandis que le grand homme de province, comme dit Blondet, cède à des calculs ! s’écria Bixiou. Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, de ce petit drôle qui voulait avaler tout le monde, fut-elle unanimement résolue et profondément méditée. Vernou qui haïssait Lucien se chargea de ne pas le lâcher. Pour se dispenser de payer mille écus à Lousteau, Finot accusa Lucien de l’avoir empêché de gagner cinquante mille francs en donnant à Nathan le secret de l’opération contre Matifat. Nathan, conseillé par Florine, s’était ménagé l’appui de Finot en lui vendant son petit sixième pour quinze mille francs. Lousteau, qui perdait ses mille écus, ne pardonna pas à Lucien cette lésion énorme de ses intérêts. Les blessures d’amour-propre deviennent incurables quand l’oxyde d’argent y pénètre. Aucune expression, aucune peinture ne peut rendre la rage qui saisit les écrivains quand leur amour-propre souffre, ni l’énergie qu’ils trouvent au moment où ils se sentent piqués par les flèches empoisonnées de la raillerie. Ceux dont l’énergie et la résistance sont stimulées par l’attaque, succombent promptement. Les gens calmes et dont le thème est fait d’après le profond oubli dans lequel tombe un article injurieux, ceux-là déploient le vrai courage littéraire. Ainsi les faibles, au premier coup d’oeil, paraissent être les forts ; mais leur résistance n’a qu’un temps. Pendant les premiers quinze jours, Lucien enragé fit pleuvoir une grêle d’articles dans les journaux royalistes où il partagea le poids de la critique avec Hector Merlin. Tous les jours sur la brèche du Réveil, il fit feu de tout son esprit, appuyé d’ailleurs par Martinville, le seul qui le servît sans arrière-pensée, et qu’on ne mit pas dans le secret des conventions signées par des plaisanteries après boire, ou aux Galeries de Bois chez Dauriat, et dans les coulisses de théâtre, entre les journalistes des deux partis que la camaraderie unissait secrètement. Quand Lucien allait au foyer du Vaudeville, il n’était plus traité en ami, les gens de son parti lui donnaient seuls la main ; tandis que Nathan, Hector Merlin, Théodore Gaillard fraternisaient sans honte avec Finot, Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces journalistes décorés du surnom de bons enfants. A cette époque, le foyer du Vaudeville était le chef-lieu des médisances littéraires, une espèce de boudoir où venaient des gens de tous les partis, des hommes politiques et des magistrats. Après une réprimande faite en certaine Chambre du Conseil, le président, qui avait reproché à l’un de ses collègues de balayer les coulisses de sa simarre, se trouva simarre à simarre avec le réprimandé dans le foyer du Vaudeville. Lousteau finit par y donner la main à Nathan. Finot y venait presque tous les soirs. Quand Lucien avait le temps, il y étudiait les dispositions de Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris ses ennemis, et ce malheureux enfant voyait toujours en eux une implacable froideur. En ce temps, l’esprit de parti engendrait des haines bien plus sérieuses qu’elles ne le sont aujourd’hui. Aujourd’hui, à la longue, tout s’est amoindri par une trop grande tension des ressorts. Aujourd’hui, la critique, après avoir immolé le livre d’un homme, lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous peine d’être passée par les verges de la plaisanterie. En cas de refus, un écrivain passe pour être insociable, mauvais coucheur, pétri d’amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd’hui, quand un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison, quand il a évité les piéges tendus avec une infâme hypocrisie, essuyé les plus mauvais procédés, il entend ses assassins lui souhaitant le bon jour, et manifestant des prétentions à son estime, voire même à son amitié. Tout s’excuse et se justifie à une époque où l’on a transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus. La camaraderie est devenue la plus sainte des libertés. Les chefs des opinions les plus contraires se parlent à mots émoussés, à pointes courtoises. Dans ce temps, si tant est qu’on s’en souvienne, il y avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d’une querelle. Qui n’a pas surpris des imprécations chez son voisin, à l’entrée de quelques hommes plus spécialement en butte aux attaques respectives des deux partis ? Il n’y avait alors que deux partis, les Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même haine sous deux formes, une haine qui faisait comprendre les échafauds de la Convention. Lucien, devenu royaliste et romantique forcené, de libéral et de voltairien enragé qu’il avait été dès son début, se trouva donc sous le poids des inimitiés qui planaient sur la tête de l’homme le plus abhorré des Libéraux à cette époque, de Martinville, le seul qui le défendît et l’aimât. Cette solidarité nuisit à Lucien. Les partis sont ingrats envers leurs vedettes, ils abandonnent volontiers leurs enfants perdus. Surtout en politique, il est nécessaire à ceux qui veulent parvenir d’aller avec le gros de l’armée. La principale méchanceté des petits journaux fut d’accoupler Lucien et Martinville. Le Libéralisme les jeta dans les bras l’un de l’autre. Cette amitié, fausse ou vraie, leur valut à tous deux des articles écrits avec du fiel par Félicien au désespoir des succès de Lucien dans le grand monde, et qui croyait, comme tous les anciens camarades du poète, à sa prochaine élévation. La prétendue trahison du poète fut alors envenimée et embellie des circonstances les plus aggravantes, Lucien fut nommé le petit Judas, et Martinville le grand Judas, car Martinville était, à tort ou à raison, accusé d’avoir livré le pont du Pecq aux armées étrangères. Lucien répondit en riant à des Lupeaulx que, quant à lui, sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique creux et fondé sur des espérances, révoltait ses amis qui ne lui pardonnaient ni son équipage à bas, car pour eux il roulait toujours, ni ses splendeurs de la rue de Vendôme. Tous sentaient instinctivement qu’un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait arriver à tout ; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens. Quelques jours avant le début de Coralie au Gymnase, Lucien vint bras dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du Vaudeville. Merlin grondait son ami d’avoir servi Nathan dans l’affaire de Florine. – Vous vous êtes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis mortels. Je vous avais donné de bons conseils et vous n’en avez point profité. Vous avez distribué l’éloge et répandu le bienfait, vous serez cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie ne vivront jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la même scène : l’une voudra l’emporter sur l’autre. Vous n’avez que nos journaux pour défendre Coralie. Nathan, outre l’avantage que lui donne son métier de faiseur de pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que vous. Cette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise à laquelle il avait droit ; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si fraîchement converti ! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les nouveaux-venus devaient donner pendant long-temps des gages avant que leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l’intérieur des journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il n’avait pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les hommes en présence d’un gâteau quelconque à partager, et qui les rend comparables à des chiens se disputant Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris une proie : ils offrent alors les mêmes grondements, les mêmes attitudes, les mêmes caractères. Ces écrivains se jouaient mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres auprès du pouvoir, ils s’accusaient de tiédeur ; et, pour se débarrasser d’un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les Libéraux n’avaient aucun sujet de débats intestins en se trouvant loin du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet inextricable lacis d’ambitions, Lucien n’eut pas assez de courage pour tirer l’épée afin d’en couper les noeuds, et ne se sentit pas la patience de les démêler, il ne pouvait être ni l’Arétin, ni le Beaumarchais, ni le Fréron de son époque, il s’en tint à son unique désir : avoir sou ordonnance, en comprenant que cette restauration lui vaudrait un beau mariage. Sa fortune ne dépendrait plus alors que d’un hasard auquel aiderait sa beauté. Lousteau, qui lui avait marqué tant de confiance, avait son secret, le journaliste savait où blesser à mort le poète d’Angoulême ; aussi le jour où Merlin l’amenait au Vaudeville, Etienne avait-il préparé pour Lucien un piége horrible où cet enfant devait se prendre et succomber. – Voilà notre beau Lucien, dit Finot en traînant des Lupeaulx avec lequel il causait devant Lucien dont il prit la main avec les décevantes chatteries de l’amitié. Je ne connais pas d’exemples d’une fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant tour à tour Lucien et le maître des requêtes. A Paris, la fortune

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