avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. A l’aspect de Lucien, ce fonctionnaire fit un bond d’étonnement et regarda des Lupeaulx. – Comment ! vous osez venir ici, monsieur ? dit le Secrétaire-Général à Lucien stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la voici ! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre a voulu connaître l’auteur de l’épouvantable article d’hier, et voici la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les cheveux aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entraîne dans un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel, du Courrier ; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui pousse le roi vers l’absolutisme, ce qui l’amènerait à une révolution tout aussi promptement que s’il se livrait à l’extrême Gauche ? Vous êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme politique. Le ministre vous a dénoncé comme l’auteur de l’article au roi, qui, dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins, son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis d’autant plus puissants qu’ils vous étaient plus favorables ! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami. – Mais vous êtes donc un enfant, mon cher ? dit des Lupeaulx. Vous m’avez compromis. Mesdames d’Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa cousine. N’y allez pas ! Attendez. – Voici Sa Grandeur, sortez ! dit le Secrétaire-Général. Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme à qui l’on vient de donner sur la tête un coup d’assommoir. Il revint à pied par les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d’hommes envieux, avides et perfides. Qu’était-il dans ce monde d’ambitions ? Un enfant qui courait après les plaisirs Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris et les jouissances de vanité, leur sacrifiant tout ; un poète, sans réflexion profonde, allant de lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l’esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin, il n’avait plus d’argent et se sentait épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu’après ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l’aventure, perdu dans ses réflexions ; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux, une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu, brillait son nom : Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage paraissait, il n’en avait rien su, les journaux se taisaient. Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à Michel Chrestien et à Léon Giraud, qui venaient à lui. – Vous êtes monsieur Chardon ? lui dit Michel d’un ton qui fit résonner les entrailles de Lucien comme des cordes. – Ne me connaissez-vous pas ? répondit-il en pâlissant. Michel lui cracha au visage. – Voilà les honoraires de vos articles contre d’Arthez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse resterait ce qu’elle doit être : un sacerdoce respectable et respecté ! Lucien avait chancelé ; il s’appuya sur Rastignac en lui disant, ainsi qu’à de Marsay : – Messieurs, vous ne sauriez refuser d’être mes témoins. Mais je veux d’abord rendre la partie égale, et l’affaire sans remède. Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s’y attendait pas. Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et le royaliste, afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier. Rastignac saisit Lucien et l’emmena chez lui, rue Taitbout [Dans le Furne : Taibout, coquille typographique.] , à deux pas de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l’heure du dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d’usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien, que les deux dandies forcèrent à dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent. – Etes-vous fort à l’épée ? lui dit de Marsay. – Je n’en ai jamais manié. – Au pistolet ? dit Rastignac. – Je n’ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet. – Vous avez pour vous le hasard, vous êtes un terrible adversaire, vous pouvez tuer votre homme, dit de Marsay. Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L’actrice avait joué dans une petite pièce et à l’improviste, elle avait repris sa revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés. Cette soirée, à laquelle ne s’attendaient pas ses ennemis, détermina le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille Maupin ; car il avait fini par découvrir la cause de l’insuccès de Coralie à son début. Courroucé par les intrigues de Florine et de Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, le Directeur avait promis à Coralie la protection de l’Administration. A cinq heures du matin, Rastignac vint chercher Lucien. Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris – Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de Clignancourt, c’est de bon goût, et nous devons de bons exemples. – Voici le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas, marchant à volonté l’un sur l’autre jusqu’à une distance de quinze pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas davantage. Quoi qu’il arrive, vous vous engagez à en rester là l’un et l’autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire, et ses témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le hasard : vous avez des pistolets de cavalerie. Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve ; il lui était indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier an suicide lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette insouciance passa pour un froid calcul : on trouva ce poète très-fort. Michel Chrestien vint jusqu’à sa limite. Les deux adversaires firent feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales. Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire. Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba. – Est-il mort ? demanda Michel. – Non, dit le chirurgien, il s’en tirera. – Tant pis, répondit Michel. – Oh ! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes. A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son lit ; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l’y transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des précautions : la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications. Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis qu’intérieurement elle se disait : – Mon cher Lucien meurt peut-être en ce moment ! Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon : il dut la vie au dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d’Arthez avait confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse d’une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d’Arthez de quelque générosité, questionna son malade ; Lucien lui dit n’avoir pas fait d’autre article sur le livre de d’Arthez que l’article sérieux et grave inséré dans le journal d’Hector Merlin. A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son bilan. Bianchon dit à l’actrice de cacher ce coup affreux à Lucien. Le fameux roman de l’Archer de Charles IX, publié sous un titre bizarre, n’avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l’argent avant de déposer le bilan, Fendant, à l’insu de Cavalier, avait vendu cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des Augustins, qui avait pris une certaine quantité d’exemplaires de ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite de l’avilissement subit du prix : les quatre volumes in-12 qu’elle avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n’avait pas prévu ce lavage, il croyait au talent de Lucien ; contrairement à ses habitudes, il s’était jeté sur deux cents exemplaires ; et la perspective d’une perte le rendait fou, il disait des horreurs de Lucien. Barbet prit un parti héroïque : il mit ses exemplaires dans un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et laissa ses confrères se débarrasser Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris des leurs à vil prix. Plus tard, en 1824, quand la belle préface de d’Arthez, le mérite du livre et deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette oeuvre sa valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fût impossible d’empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant ; et il lui fit boire goutte à goutte le calice amer de ce bouillon, mot en usage dans la librairie pour peindre l’opération funeste à laquelle s’étaient livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d’un débutant. Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur de l’oeuvre ; mais l’exaspération était telle, et chez les Libéraux, et chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l’Aristarque, de l’Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme, nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis de Lucien qui jetèrent les hauts cris ; mais il fut impossible de la fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets exigibles en vertu d’une des dispositions du Code de commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par Camusot. Eu voyant ce nom, l’actrice comprit la terrible et humiliante démarche qu’avait dû faire son poète, pour elle si angélique ; elle l’en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le trouvèrent au lit, et reculèrent à l’idée de l’emmener ; ils allèrent chez Camusot avant de prier le Président du Tribunal d’indiquer la maison
