province à Paris cousine de la marquise, qui paraissait être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d’Espard et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux cousines ; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons, savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d’Espard. Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats, qu’ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame d’Espard pétillait de grâce et de santé : ainsi son indisposition était un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu’elle ne remettait pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s’approcha de la calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il les salua : madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l’aristocratie parisienne n’était pas comme celle des souverains d’Angoulême : en s’efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis que, pour madame d’Espard, il n’existait même pas. Ce n’était pas un arrêt, mais un déni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna ; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu’il semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage, le désir de la vengeance s’emparèrent de cet homme dédaigné : s’il avait tenu madame de Bargeton, il l’aurait égorgée ; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d’envoyer madame d’Espard à l’échafaud, il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés qu’ont inventés les sauvages. Il vit passer Canalis à cheval, élégant comme s’il n’était pas sublime, et qui saluait les femmes les plus jolies. – Mon Dieu ! de l’or à tout prix ! se disait Lucien, l’or est la seule puissance devant laquelle ce monde s’agenouille. Non ! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c’est le travail ! Du travail ! c’est le mot de David. Mon Dieu ! pourquoi suis-je ici ? mais je triompherai ! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur ! j’aurai des marquises d’Espard ! Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez Louise dans l’intention de lui reprocher sa barbarie : non-seulement madame de Bargeton n’y était pas pour lui, mais encore le portier ne le laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu’à midi. A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du coin de l’oeil et l’évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival ; du Châlelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l’intention évidente d’aller au large après cette politesse. – De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j’ai deux mots à vous dire. Vous m’avez témoigné de l’amitié, je l’invoque pour vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d’elle et de madame d’Espard ? – Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie, savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l’Opéra ? – Non, dit le pauvre poète. – Hé ! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur de Rubempré ; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à l’Houmeau, faubourg d’Angoulême ; que votre soeur était une charmante jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu’elle allait épouser un imprimeur d’Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue ? il vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame d’Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N’essayez pas d’aller chez l’une ou chez l’autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre revanche. Le monde vous dédaigne, Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris dédaignez le monde. Réfugiez-vous dans une mansarde, faites-y des chefs-d’oeuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds ; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu’il vous aura faites là où il vous les aura faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d’amitié, plus elle aura d’éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne s’agit pas en ce moment de reconquérir l’amitié d’Anaïs, il s’agit de ne pas l’avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme ; plus tard, si vous avez besoin d’elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi, j’ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service. Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu’il ne rendit pas au vieux beau rajeuni par l’atmosphère parisienne le salut sèchement poli qu’il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu’il lui essaya, que pour savoir de l’hôtesse du Gaillard-Bois ce qu’était sous le rapport financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Bargeton l’avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en lumière. – Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s’aller promener aux Tuileries ; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours. Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses habits, la finesse du drap, la grâce qu’il se trouvait lui-même en se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et il crut au hasard pour un moment. N’avait-il pas un volume de poésies et un magnifique roman, l’Archer de Charles IX, en manuscrit ? il espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des habillements pour le lendemain. Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier, Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda ; mais après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante francs sur les deux mille francs qu’il avait apportés à Paris : il y était depuis une semaine ! Néanmoins il s’habilla et alla faire un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent, et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner. Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante francs. Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l’idée d’éclaircir le problème de sa vie à l’hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d’une centaine de francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant long-temps, il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu’il voulait y mettre. Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois, et vint s’installer rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu’une course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet, le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu’il avait, lui le premier, étourdiment renié son amour, sans savoir ce que deviendrait sa Louise à Paris ; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle ; il accusa madame de Bargeton : au lieu de l’éclairer, elle l’avait perdu. Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans le paroxysme de sa colère. Madame, Illusions perdues. 2. Un grand homme de province à Paris » Que diriez-vous d’une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l’homme appelle des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie, les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l’amour maternel pour détourner cet enfant ? Ni les promesses les plus caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s’émerveille ne lui coûtent ; elle l’emmène, elle s’en empare, elle le gronde de son peu de confiance, elle le flatte tour à tour ; quand l’enfant abandonne sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d’une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et le lance seul, sans secours, à travers les orages ; puis, du rocher où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance. Cette femme c’est vous, cet enfant c’est moi. Aux mains de cet enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir à rougir en rencontrant l’enfant aux prises avec les vagues, si vous songiez que vous l’avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m’a montrées dans le ciel, j’aperçois les réalités de la misère dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m’avez amené, je grelotterai dans le misérable grenier où vous m’avez jeté. Mais peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et des plaisirs, peut-être penserez-vous à l’enfant que vous avez plongé dans un abîme. Eh ! bien, madame, pensez-y sans remords ! Du fond de sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me reste rien. Rien ? n’est-ce pas ce qui a servi à faire le monde ? le génie doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clémence sans savoir si j’aurai sa force. Vous n’aurez à trembler que si j’allais à mal ; vous seriez complice de mes fautes. Hélas ! je vous plains de ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre conduit par le travail. LUCIEN. Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre dignité que l’artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien se reporta par la pensée au milieu de sa famille : il revit le joli appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises qu’il avait goûtées ;
