Les illusions perdues, Honoré de Balzac


veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d’amour, et dont le blanc le
disputait en fraîcheur à celui d’un enfant. Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un
pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur
s’harmoniait à celle d’une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses
tempes d’un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans
brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait
les mains de l’homme bien né, des mains élégantes, à un signe desquelles les hommes devaient obéir et que
les femmes aiment à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds, un homme aurait été
d’autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins,
pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d’une femme. Cet indice, rarement
trompeur, était vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l’état
actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la
justification de tous les moyens, quelque honteux qu’ils soient. L’un des malheurs auxquels sont
soumises [Lapsus : soumis.] les grandes intelligences, c’est de comprendre forcément toutes choses, les vices aussi
bien que les vertus.
Ces deux jeunes gens jugeaient la société d’autant plus souverainement qu’ils s’y trouvaient placés plus
bas, car les hommes méconnus se vengent de l’humilité de leur position par la hauteur de leur coup d’oeil.
Mais aussi leur désespoir était d’autant plus amer qu’ils allaient ainsi plus rapidement où les portait leur
véritable destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé ; David avait beaucoup pensé, beaucoup
médité. Malgré les apparences d’une santé vigoureuse et rustique, l’imprimeur était un génie mélancolique et
maladif, il doutait de lui-même ; tandis que Lucien, doué d’un esprit entreprenant, mais mobile, avait une
audace en désaccord avec sa tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien avait au
plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux, qui s’exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne
recule point devant une faute s’il y a profit, et qui se moque du vice s’il s’en fait un marchepied. Ces
dispositions d’ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l’ardeur qui le
portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il n’était
encore aux prises qu’avec ses désirs et non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non avec
la lâcheté des hommes, qui est d’un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement séduit par le brillant de
l’esprit de Lucien, David l’admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cet
homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la
persistance des hommes du Nord. S’il entrevoyait toutes les difficultés, il se promettait de les vaincre sans se
rebuter ; et, s’il avait la fermeté d’une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d’une
inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l’un des deux aimait avec idolâtrie, et c’était David.
Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de
son ami comportait une supériorité qu’il acceptait en se trouvant lourd et commun.

  • Au boeuf l’agriculture patiente, à l’oiseau la vie insouciante, se disait l’imprimeur. Je serai le boeuf,
    Lucien sera l’aigle.
    Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs destinées si brillantes dans l’avenir.
    Ils lisaient les grandes oeuvres qui apparurent depuis la paix sur l’horizon littéraire et scientifique, les
    ouvrages de Schiller, de Goethe, de lord Byron, de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de
    Cuvier, de Lamartine, etc. Ils s’échauffaient à ces grands foyers, ils s’essayaient en des oeuvres avortées ou
    prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient continuellement sans lasser les inépuisables forces de
    la jeunesse. Egalement pauvres, mais dévorés par l’amour de l’art et de la science, ils oubliaient la misère
    présente en s’occupant à jeter les fondements de leur renommée.
  • Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris ? dit l’imprimeur en tirant de sa poche un petit
    volume in-18. Ecoute !

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