Les illusions perdues, Honoré de Balzac


David lut, comme savent lire les poètes, l’idylle d’André de Chénier intitulée Néère, puis celle du Jeune
Malade, puis l’élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.

  • Voilà donc ce qu’est André de Chénier ? s’écria Lucien à plusieurs reprises. Il est désespérant,
    répétait-il pour la troisième fois quand David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.
  • Un poète retrouvé par un poète ! dit-il en voyant la signature de la préface.
  • Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n’avoir rien fait qui fût digne d’être
    publié.
    Lucien lut à son tour l’épique morceau de l’Aveugle et plusieurs élégies. Quand il tomba sur le
    fragment :
    S’ils n’ont point de bonheur, en est-il sur la terre ?
    il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s’étaient
    colorés, les vieux murs de la maison, fendillés, bossués, inégalement traversés par d’ignobles lézardes,
    avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d’oeuvre de je ne
    sais quelle architecture par les doigts d’une fée. La Fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite
    cour obscure. La Camille d’André Chénier était devenue pour David son Eve adorée, et pour Lucien une
    grande dame qu’il courtisait. La Poésie avait secoué les pans majestueux de sa robe étoilée sur l’atelier où
    grimaçaient les Singes et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n’avaient ni
    faim ni soif ; la vie leur était un rêve d’or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds, ils apercevaient
    ce coin d’horizon bleuâtre indiqué du doigt par l’Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et auxquels sa
    voix de sirène dit :  » Allez, volez, vous échapperez au malheur par cet espace d’or, d’argent ou d’azur.  » En ce
    moment l’apprenti de l’imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait de l’atelier dans la cour, et désigna
    les deux amis à un inconnu qui s’avança vers eux en les saluant.
  • Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais
    faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce qu’il coûtera ?
  • Monsieur, nous n’imprimons pas des manuscrits si considérables, répondit David sans regarder le
    cahier, voyez messieurs Cointet.
  • Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant le
    manuscrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre ouvrage
    pour estimer les frais d’impression.
  • N’est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j’ai l’honneur…
  • Oui, monsieur, répondit le prote.
  • Je suis heureux, monsieur, dit l’auteur, d’avoir pu rencontrer un jeune poète promis à de si belles
    destinées. Je suis envoyé par madame de Bargeton.
    En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de
    l’intérêt que lui portait madame de Bargeton. David remarqua la rougeur et l’embarras de son ami, qu’il laissa
    soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur d’un mémoire sur la culture des vers à
    soie, et que la vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la Société
    d’agriculture.

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