Les illusions perdues, Honoré de Balzac


lui apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. Ils s’extasiaient ensemble sur les
oeuvres des jeunes poètes, elle de bonne foi, lui s’ennuyant, mais prenant en patience les poètes romantiques,
qu’en homme de l’école impériale il comprenait peu. Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance
due à l’influence des lys [Coquille du Furne : lis.] , aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu’il avait nommé Victor
Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les
grands hommes. Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu’il existait à Angoulême
un autre enfant sublime, un jeune poète qui, sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des
constellations parisiennes. Un grand homme futur était né dans l’Houmeau ! Le Proviseur du collège avait
montré d’admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l’enfant était un Chatterton sans lâcheté
politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais à écrire des pamphlets
contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les
lettres, celui-ci parce qu’il raclait un violon, celui-là parce qu’il tachait plus ou moins le papier blanc de
quelque sépia, l’un en sa qualité de président de la Société d’agriculture, l’autre en vertu d’une voix de basse
qui lui permettait de chanter en manière d’hallali le Se fiato in corpo avete ; parmi ces figures fantasques,
madame de Bargeton se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont en carton.
Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet
ange ! elle en raffola, elle s’enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surlendemain l’ancien
courrier diplomatique avait négocié par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.
Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales sont plus longues à parcourir que
pour les Parisiens aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement
les grilles entre lesquelles chaque monde s’anathématise et se dit Raca, vous seuls comprendrez le
bouleversement qui laboura la cervelle et le coeur de Lucien Chardon quand son imposant Proviseur lui dit
que les portes de l’hôtel de Bargeton allaient s’ouvrir devant lui ! la gloire les avait fait tourner sur leurs
gonds ! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se
promenait le soir à Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces
oreilles dures à la science lorsqu’elle partait de trop bas. Sa soeur fut seule initiée à ce secret. En bonne
ménagère, en divine devineresse, Eve sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers
fins chez le meilleur bottier d’Angoulême, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa
meilleure chemise d’un jabot qu’elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vêtu !
combien elle fut fière de son frère ! combien de recommandations ! Elle devina mille petites niaiseries.
L’entraînement de la méditation avait donné à Lucien l’habitude de s’accouder aussitôt qu’il était assis, il allait
jusqu’à attirer une table pour s’y appuyer ; Eve lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique
à des mouvements sans gêne. Elle l’accompagna jusqu’à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la
cathédrale, le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade où l’attendait monsieur du
Châtelet. Puis la pauvre fille demeura tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien
chez madame de Bargeton, c’était pour Eve l’aurore de la fortune. La sainte créature, elle ignorait que là où
l’ambition commence, les naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les choses extérieures
n’étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre
particulière au pays, et dorée par le temps. L’aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple :
c’était la cour de province, froide et proprette ; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée.
Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les marches cessaient d’être en pierre à
partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé, il trouva
la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en
gris. Le dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagné, décorait les
panneaux. Les meubles de vieille forme se cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et
blancs. Le poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table
ronde couverte d’un tapis vert, éclairée par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La
reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en souriant au poète, que ce
trémoussement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué.

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