Les illusions perdues, Honoré de Balzac


Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le
développement et la forme d’un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à
ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d’une
truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l’automne. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux
buissons chargés de neige, ses petits yeux gris, où pétillait la ruse d’une avarice qui tuait tout en lui, même la
paternité, conservaient leur esprit jusque dans l’ivresse. Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de
cheveux grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à l’imagination les Cordeliers des Contes de La
Fontaine. Il était court et ventru comme beaucoup de ces vieux lampions qui consomment plus d’huile que de
mèche ; car les excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre. L’ivrognerie, comme
l’étude, engraisse encore l’homme gras et maigrit l’homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis
trente ans le fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve encore sur la tête du
tambour de la ville. Son gilet et son pantalon étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote
brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d’argent. Ce costume où l’ouvrier se retrouvait encore
dans le bourgeois convenait si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, que ce
bonhomme semblait avoir été créé tout habillé : vous ne l’auriez pas plus imaginé sans ses vêtements qu’un
oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n’eût pas depuis long-temps donné la mesure de son aveugle
avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère. Malgré les connaissances que son fils devait rapporter
de la grande Ecole des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu’il ruminait depuis long-temps.
Si le père en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n’y avait ni
fils ni père, en affaire. S’il avait d’abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un acquéreur
naturel de qui les intérêts étaient opposés aux siens : il voulait vendre cher, David devait acheter à bon
marché ; son fils devenait donc un ennemi à vaincre. Cette transformation du sentiment en intérêt personnel,
ordinairement lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et directe chez le vieil Ours,
qui montra combien la soûlographie rusée l’emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le
bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs dupes : il s’occupa de
lui comme un amant se serait occupé de sa maîtresse ; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait mettre les
pieds pour ne pas se crotter ; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le
lendemain, après avoir essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas Séchard,
fortement aviné, lui dit un : – Causons d’affaires ? qui passa si singulièrement entre deux hoquets, que
David le pria de remettre les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de son ivresse
pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps. D’ailleurs, après avoir porté son boulet pendant
cinquante ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils serait le Naïf.
Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l’établissement. L’imprimerie, située dans l’endroit où la
rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s’était établie dans cette maison vers la fin du règne de
Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaient-ils été disposés pour l’exploitation de cette industrie.
Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage, et par un grand
châssis sur une cour intérieure. On pouvait d’ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en
province les procédés de la typographie sont toujours l’objet d’une curiosité si vive, que les chalands aimaient
mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu’il fallût descendre
quelques marches, le sol de l’atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne
prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de l’atelier. S’ils regardaient les
berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des
rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses. S’ils suivaient les
agiles mouvements d’un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa
casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans
une rame de papier trempé chargée de ses pavés, ou s’attrapaient la hanche dans l’angle d’un banc ; le tout au
grand amusement des Singes et des Ours. Jamais personne n’était arrivé sans accident jusqu’à deux grandes
cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaient
d’un côté le prote, de l’autre le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement décorés par des

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