L’excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de
Bargeton. Le poète était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes oeillades, cette femme qui
lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune de ses idées sur la grande dame. Madame de
Bargeton portait, suivant une mode nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un
souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme ; il s’en
échappait une folle chevelure d’un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble
dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur.
Ses yeux gris étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée ; ils
étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la
blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au feu d’un
visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les
cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment croisée, laissait voir une poitrine de
neige, où l’oeil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs,
madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour lui indiquer la chaise qui était près d’elle.
Monsieur du Châtelet prit un fauteuil. Lucien s’aperçut alors qu’ils étaient seuls.
La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l’Houmeau. Les trois heures passées près
d’elle furent pour Lucien un de ces rêves que l’on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt
maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts, que ses manières
exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l’exagération, ce mensonge des belles
âmes. Il ne remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes, et auxquelles les ennuis et
quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son imagination s’empara d’abord de ces yeux de feu,
de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se
prit comme un papillon aux bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu’il pût juger la femme.
L’entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases un peu vieilles que répétait depuis long-temps
madame de Bargeton, mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d’autant mieux qu’il voulait trouver tout
bien. Il n’avait point apporté de poésie à lire ; mais il n’en fut pas question : il avait oublié ses vers pour
avoir le droit de revenir ; madame de Bargeton n’en avait point parlé pour l’engager à lui faire quelque
lecture un autre jour. N’était-ce pas une première entente ? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de
cette réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme, qu’il reconduisit jusqu’au détour de
la première rampe au-dessous de Beaulieu dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne fut pas
médiocrement étonné d’entendre le Directeur des Contributions indirectes se vantant de l’avoir introduit et lui
donnant à ce titre des conseils.
» Plût à Dieu qu’il fût mieux traité que lui, disait monsieur du Châtelet. La cour était moins impertinente
que cette société de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d’affreux dédains. La
révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là ne se réformaient pas. Quant à lui, s’il continuait d’aller
dans cette maison, c’était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu propre qu’il y eût à
Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par désoeuvrement et de laquelle il était devenu follement
amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette reine
orgueilleuse serait la seule vengeance qu’il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. «
Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s’il en rencontrait un. Le vieux papillon
impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poète, en essayant de l’écraser sous son importance et de lui
faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage grossis ; mais s’il imposa à l’imagination du
poète, il n’effraya point l’amant.
Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et sa contenance de spadassin
bourgeois, Lucien était revenu chez madame de Bargeton, d’abord avec la discrétion d’un homme de
l’Houmeau ; puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d’abord une énorme faveur, et vint la voir
de plus en plus souvent. Le fils d’un pharmacien fut pris par les gens de cette société pour un être sans
conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes venus en visite chez
Naïs rencontraient Lucien, tous avaient pour lui l’accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec
leurs inférieurs. Lucien trouva d’abord ce monde fort gracieux ; mais, plus tard, il reconnut le sentiment d’où
procédaient ces fallacieux égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son fiel et le
confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent
avec la haute société. Mais combien de souffrances n’aurait-il pas endurées pour Naïs qu’il entendait nommer
ainsi, car entre eux les intimes de ce clan, de même que les Grands d’Espagne et les personnages de la
crème à Vienne, s’appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre
une distinction au coeur de l’aristocratie angoumoisine.
Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un
grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez
elle son poète : non-seulement elle l’exaltait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans
fortune qu’elle voulait placer ; elle le rapetissait pour le garder ; elle en faisait son lecteur, son secrétaire ;
mais elle l’aimait plus qu’elle ne croyait pouvoir aimer après l’affreux malheur qui lui était advenu. Elle se
traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie d’aimer un jeune homme de vingt ans, qui
par sa position était déjà si loin d’elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par les fiertés que
lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D’abord
intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et les désespérances
qui martellent le premier amour et le mettent si avant dans le coeur par les coups que frappent alternativement
la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en elle une bienfaitrice qui allait s’occuper de lui
maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher Lucien ;
puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame Naïs. En l’entendant lui donner ce nom, elle
eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant ; elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le
monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui.
Lucien atteignit au troisième ciel de l’amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que Louise contemplait un
portrait qu’elle serra promptement, il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d’un premier accès de jalousie,
Louise montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la douloureuse histoire de ses
amours, si purs et si cruellement étouffés.. S’essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle
inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait ? Lucien était trop jeune pour analyser sa maîtresse, il se
désespéra naïvement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche les
scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur
la religion, sont comme des places fortes qu’elles aiment à voir prendre d’assaut. L’innocent Lucien n’avait pas
besoin de ces coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement.
- Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien qui voulut en finir avec
monsieur de Cante-Croix et qui jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.
Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son poète, elle lui demanda les vers
promis pour la première page de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu’il mettait à les
faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, qu’elle trouva naturellement plus belles que les
meilleures de monsieur de Lamartine ?
Le magique pinceau, les muses mensongères
N’orneront pas toujours de mes feuilles légères
Le fidèle vélin ;
Et le crayon furtif de ma belle maîtresse
Me confira souvent sa secrète allégresse
Ou son muet chagrin.
